Project Gutenberg's La philisophie zoologique avant Darwin, by Edmond Perrier

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Title: La philisophie zoologique avant Darwin

Author: Edmond Perrier

Release Date: May 8, 2010 [EBook #32297]

Language: French

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LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN

PAR

EDMOND PERRIER

Professeur au Musum d'histoire naturelle

PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIRE ET Cie
FLIX ALCAN, DITEUR

1884




TABLE DES MATIRES

PRFACE

CHAPITRE PREMIER.--Introduction.

Ides premires sur la place des animaux dans la nature.--Les
mythologies et les philosophies de l'antiquit.

CHAPITRE II.--Aristote.

Premires notions sur les analogies et les homologies des
organes.--Formes corrlatives.--Divisions tablies parmi les
animaux.--Ide de l'espce.--Principe de continuit.--Degrs de
perfection organique.--Possibilit d'une transformation des formes
animales.

CHAPITRE III.--La priode romaine.

Lucrce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la
vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de
formation des monstres marins; notions d'anatomie.--Elien;
Oppien.--Galien: progrs de l'anatomie; corrlation entre la forme
extrieure des animaux, leur organisation et leurs moeurs.

CHAPITRE IV.--Le moyen ge et la renaissance.

Les mdecins arabes.--Les alchimistes.--Albert le Grand.--Premiers
grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--Franois
Bacon.--Progrs de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers
micrographes.--Prjugs encore rgnant au XVIe sicle.

CHAPITRE V.--volution de l'ide de l'espce.

Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray:
dfinition de l'espce.--Premiers essais de nomenclature.--Linn: la
fixit des espces; la nomenclature binaire.

CHAPITRE VI.--Les philosophes du XVIIIe sicle.

E. Bonnet: la chane des tres; les rvolutions du globe; l'tat pass
et l'tat futur les plantes, des animaux et de l'homme; l'embotement
des germes.--Robinet: ses ides sur l'volution.--De Maillet: les
fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fond sur
l'pignse.--Transformation des animaux sous l'influence des habitudes;
analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilit de
la matire et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espce et la vie
de l'individu.

CHAPITRE VII.--Buffon.

Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent
ncessairement au transformisme.--Utilit des systmes
artificiels.--Distribution gographique des animaux.--Probabilit de
modifications dans les espces.--Espces teintes; lutte pour la
vie.--Opposition  la doctrine des causes finales.--Principe de
continuit.

CHAPITRE VIII.--Lamarck.

Importance attribue aux animaux infrieurs.--Gnration
spontane.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des
besoins, des habitudes.--L'hrdit et l'adaptation.--Transformation des
espces appartenant aux priodes gologiques antrieures.--Opposition 
la thorie des cataclysmes gnraux.--Importance des causes
actuelles.--Gnalogie du rgne animal.--Origine de l'homme.

CHAPITRE IX.--tienne Geoffroy Saint-Hilaire.

Opposition des deux doctrines de la fixit et de la variabilit des
espces.--L'unit de plan de composition.--Importance des organes
rudimentaires.--Balancement des organes.--Thorie des analogues;
principe des connexions.--Analogie des animaux infrieurs et des
embryons des animaux suprieurs.--Arrts de dveloppement.--Les monstres
et la tratologie.--Ides de Geoffroy sur la variabilit des espces;
les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de
l'unit de plan de composition aux animaux articuls; retournement du
vertbr; ides d'Ampre.--Lien gnalogique entre les espces fossiles
et les espces vivantes.

CHAPITRE X.--Georges Cuvier.

Affinits avec Linn; influence des dbuts de Cuvier sur son oeuvre
scientifique; les rvolutions du globe; thories des crations
successives et des migrations.--Cration de la palontologie.--Caractre
des inductions de Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; cration
spciale des principaux groupes.--La classification naturelle; adhsion
au principe des causes finales; principe des conditions d'existence; loi
de la corrlation des formes; loi de la subordination des
caractres.--Les quatre embranchements du rgne animal.

CHAPITRE XI.--Discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire.

Essai d'extension aux mollusques de la thorie de l'unit de plan de
composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unit de
plan?--Les connexions claires par l'embryognie et
l'pignse.--Adhsion de Cuvier  l'hypothse de la prexistence des
germes.--Von Bar et les quatre types de dveloppement.--L'cole des
ides et l'cole des faits.--Influence respective de Geoffroy
Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck.

CHAPITRE XII.--Goethe.

Ides de Goethe sur l'unit des types organiques.--La mtamorphose des
plantes; la structure des vgtaux, le vgtal idal.--Travaux
d'anatomie compare; recherche du type idal du
squelette.--Transformisme de Goethe.

CHAPITRE XIII.--Dugs.

Essai de conciliation des ides de Cuvier et de Geoffroy.--La conformit
organique dans l'chelle animale.--Moquin-Tandon et la thorie du
zoonite.--Gnralisation de cette thorie par Dugs.--Thorie de la
constitution des organismes; loi de multiplicit ou de rptition des
parties; loi de disposition, loi de modification et de complication; loi
de coalescence.--Ides de Dugs sur les types organiques.

CHAPITRE XIV.--Les philosophes de la nature.

Ides de Schelling.--Oken: les polarits et la gense de l'univers.--Le
mucus primitif.--Gnration quivoque des infusoires; les lments
anatomiques.--Loi de rptition dduite de la philosophie de la
nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrs d'organisation.--Thorie
de la vertbre; constitution vertbrale du crne.--Spix: application de
la loi de rptition  l'anatomie compare.--Carus: extension de la
thorie de la vertbre.

CHAPITRE XV.--La thorie des types organiques et ses consquences.

Richard Owen: le squelette archtype.--Analogie, homologie,
homotypie.--Thorie du segment vertbral.--Le vertbr idal et
l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unit de
composition de la bouche des insectes.--Audouin: unit de composition du
squelette des animaux articuls.--H. Milne Edwards: le type articul;
identit fondamentale des zoonites; signification des rgions du corps;
loi de la division du travail physiologique, son importance
gnrale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les
articuls; identit des deux phnomnes; signification des zoonites;
parallle entre les lois de la constitution des animaux et les lois de
l'conomie politique.--Suite des recherches sur les animaux infrieurs:
MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers.

CHAPITRE XVI.--Louis Agassiz.

Consquences philosophiques de l'hypothse de la fixit des espces.--La
possibilit d'une classification dmontre l'existence de
Dieu.--L'existence d'un plan de la cration et la doctrine du
transformisme.--Arguments en faveur de la fixit des espces.--Faiblesse
de ces arguments.--Nature des caractres des divisions zoologiques des
divers degrs.--Dfinition nouvelle des espces. Dsaccord de cette
dfinition avec les faits.--Ralit de l'espce.--Causes de l'isolement
physiologique des espces.

CHAPITRE XVII.--Les animaux infrieurs.

Progrs successifs des dcouvertes relatives aux animaux
infrieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le
Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--De
Chamisso: la gnration alternante des Salpes.--Sars: la gnration
alternante des Hydromduses.--Steenstrup: thorie de la gnration
alternante.--Van Beneden: la dignse.--Leuckart: le
polymorphisme.--Owen: la parthnogense et la mtagnse.--Thorie de la
reproduction, par M. H. Milne Edwards.--Thorie gnrale de la
reproduction agame.

CHAPITRE XVIII.--La thorie cellulaire et la constitution de l'individu.

Pinel: les membranes.--Bichat: les tissus, leurs proprits
gnrales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules
vgtales.--Schwann: extension aux animaux de la thorie
cellulaire.--Prvost et Dumas: la segmentation du vitellus de
l'oeuf.--Recherches relatives  l'origine des cellules, ou lments
anatomiques de l'organisme; signification de l'oeuf.--Dfinition de la
cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus
les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les
colonies et les individus d'ordre suprieur.--Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire: la vie coloniale, signe d'infriorit.--M. de
Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertbrs et les
vertbrs.--Thorie gnrale de l'individualit animale.

CHAPITRE XIX.--L'embryognie.

L'pignse et l'embryognie.--Harvey: Influence de la thorie
cellulaire.--L'oeuf considr comme cellule.--Thorie des feuillets
blastodermiques.--Gnralisation exagre des rsultats obtenus par
l'tude des vertbrs.--L'embryognie au point de vue de l'histogense
et l'organognse.--Serres et l'anatomie transcendante.--L'embryognie
considre comme une anatomie compare transitoire.--Arguments  l'appui
de cette thorie.--Classifications embryogniques; causes de leur
insuffisance.--L'embryognie d'un organisme en est la gnalogie
abrge.--Acclration embryognique; phnomnes perturbateurs qui en
rsultent.--Liens rels entre l'embryognie, la morphologie gnrale et
la palontologie.

CHAPITRE XX.--L'espce et ses modifications.

Revue rapide des ides relatives  l'espce.--Position vritable du
problme de l'espce; manires directes de rsoudre ce problme.--Essais
de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espce.--Prtendus
critrium de l'espce: fcondit limite; instabilit des formes
hybrides.--Thorie de Godron.--Expriences et thorie de M. Ch.
Naudin.--Identit de la race et de l'espce.--Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire: thorie de la variabilit limite.--Comparaison des
doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et de Charles
Darwin.--Conclusion.

NOTES




PRFACE

L'volution des ides est assez semblable  celle des tres vivants.
Elles naissent ordinairement humbles et caches parmi les ides plus
anciennes, grandissent plus ou moins confondues avec leurs anes, au
milieu desquelles il est souvent difficile de les distinguer, se
diffrencient peu  peu, atteignent un certain degr de puissance, se
transforment et meurent, aprs avoir engendr d'autres ides qui auront
un sort semblable.

La mme destine n'attend pas toutes celles qui appartiennent  une mme
famille; les unes s'teignent sans avoir jou aucun rle, exerc aucune
influence, provoqu aucun mouvement; d'autres, qui leur ressemblaient
d'abord presque entirement, deviennent, pour un temps, les grandes
directrices de l'esprit humain. Chacun croit alors les reconnatre,
s'imagine les avoir vues toutes petites et s'en avouerait volontiers le
pre. C'est pourquoi il est presque impossible d'crire une histoire des
ides que tout le monde s'accorde  dclarer impartiale; c'est pourquoi
tout homme qui croit apporter une ide neuve au trsor de l'humanit se
voit aussitt assailli par les rclamations d'une foule de soi-disant
prcurseurs  qui il n'a manqu pour assurer le rgne de leur pense que
le talent de la faire vivre.

C'est aussi pourquoi, en crivant ce petit livre, dont nos auditeurs au
Jardin des Plantes connaissent dj quelques chapitres, nous n'avons
jamais eu l'intention de prsenter un expos complet des conceptions
diverses auxquelles l'tude des animaux a conduit les zoologistes.
L'historien laisse aux chroniqueurs les menus faits, aux biographes les
dtails relatifs  l'enfance des grands hommes. De mme, nous avons
nglig les aperus nuageux, les ides mal nes, infirmes, toutes celles
qui n'ont laiss aucune postrit, pour nous attacher surtout  celles
qui, fortes et vigoureuses, ont contribu, pour une part plus ou moins
grande,  l'tablissement de la Philosophie zoologique actuelle; nous
avons pris ces ides dans la priode o elles ont accompli la partie
durable de leur oeuvre, au moment o elles ont remu et fcond les
intelligences.

C'tait, pensons-nous, le seul moyen d'crire un livre clair, prcis,
utile et court.

Avec la complicit de quelques Franais mal inspirs, on a beaucoup trop
mdit de la science franaise, beaucoup trop rabaiss le rle qu'elle a
jou dans l'panouissement de cette splendide science biologique qui
rayonne aujourd'hui, mme sur les conceptions des hommes politiques. La
France n'est pas, Dieu merci! demeure aussi trangre qu'on a bien
voulu le dire  la constitution de la Philosophie zoologique. Peu de
pays ont fourni autant de savants ayant eu au mme degr le souci des
ides gnrales, ayant expos leurs ides avec plus de clart et de
mesure. Nous avons eu l'agrable devoir de le constater, et nous osons
esprer l'avoir fait avec la plus grande impartialit, autant vis--vis
des savants trangers que vis--vis de ceux de nos contemporains dont
nous avons eu  discuter les doctrines.

Traitant de la Philosophie zoologique avant Darwin, nous avons d
prciser cependant en quoi les ides actuelles sont en progrs sur
celles qui les ont prcdes et dont elles procdent en grande partie;
nous avons d conserver les tendances de la biologie moderne, le but
qu'elle poursuit, la mthode  laquelle elle doit s'astreindre pour y
parvenir. Cette mthode, elle est  peine arrive aujourd'hui  s'en
rendre matresse.

Si l'adoption du transformisme est en voie d'accomplir une rvolution
profonde dans la direction des travaux des naturalistes, dans leur faon
de raisonner, dans leur manire d'exposer les faits et de les enchaner
entre eux, cette rvolution est loin d'tre faite. La vieille mthode,
que les physiciens appelaient un peu ddaigneusement jadis la _mthode
des naturalistes_, intervient trop souvent encore pour tablir un
dsaccord entre la conception matresse et les conceptions secondaires
qu'on cherche  y rattacher. On demeure frapp en tudiant les crits
des plus grands naturalistes de voir combien leur mthode diffre de la
mthode des physiciens, et la diffrence rside beaucoup moins dans
l'opposition entre l'observation et l'exprimentation proprement dite
que dans l'effort constant du physicien pour remonter du simple au
compos, pour rattacher les effets  leur cause.

Longtemps les naturalistes se sont borns  _comparer_, tandis que les
physiciens s'efforaient d'_expliquer_. Aujourd'hui, les naturalistes
cherchent eux aussi  expliquer,  leur tour, les phnomnes qu'ils
observent; ils renoncent  faire incessamment appel  la mtaphysique
dans cette science de la nature qu'ils cultivent et qui, par une trange
fortune, a cd son vrai nom  d'autres sciences qui lui auront au moins
rendu le service de crer la mthode dont elle n'aurait jamais d se
dpartir. Mais, jusqu' la priode contemporaine, c'est malheureusement
toujours  la mtaphysique que demeure la parole lorsqu'il s'agit de
s'lever  quelque conception un peu gnrale des rapports des tres
vivants. Quand Aristote introduit dans la science le _principe des
causes finales_, dont Cuvier fait encore le pivot de l'histoire
naturelle, il ne fait en somme que chercher la raison de tout ce qui
existe dans une harmonie tablie par une volont extrieure au monde
qu'il tudie. Le _principe de continuit_ de Leibnitz ne suppose dans
l'esprit de ses disciples Linn et Bonnet aucune relation de cause 
effet entre les phnomnes qu'il doit relier entre eux; la continuit
des phnomnes, les gradations que prsentent les organismes, l'chelle
des tres en un mot, ne sont autre chose que le reflet de la continuit
qui existe dans la pense de l'intelligence directe de l'univers.
tienne Geoffroy Saint-Hilaire ne peut donner  son tour--et Cuvier ne
s'y mprend pas--d'autre raison de l'_unit de plan de composition_
qu'il admet dans le rgne animal qu'une sorte de rapport mystrieux
entre les tres vivants et leur Crateur. En proclamant l'existence de
quatre plans distincts suivant lesquels les animaux seraient construits,
Cuvier ne s'carte pas davantage de ces errements; aussi se trouve-t-il
ramen, ds qu'il veut remonter tant soit peu au del des faits, au
principe des causes finales ou  l'hypothse de la prexistence de
l'animal dans son germe. Les disciples les plus immdiats de Cuvier,
Richard Owen, en exposant sa _thorie des archtypes_, Louis Agassiz, en
dveloppant la srie de ses ides sur l'_espce_ et sur la
_classification_, ne font d'ailleurs nullement mystre de leurs
tendances: l'histoire naturelle n'est en somme pour eux qu'une srie de
tableaux prsentant sous ses divers aspects la pense de Dieu. Il est
d'ailleurs bien difficile d'arriver  une autre conception du monde
vivant ds qu'on se range  cette hypothse, toute mtaphysique elle
aussi, de la _fixit des espces_, ne  une poque o l'on savait bien
peu de choses du rgne animal et que les connaissances acquises ont
depuis si bien battue en brche que l'espce fixe suppose ne peut plus
recevoir de dfinition satisfaisante. Comme il n'y a plus, dans cette
hypothse, de relation ncessaire ni entre les formes vivantes, ni entre
les formes et le milieu dans lequel elles sont places, ce que les
naturalistes considrent comme des explications sont tantt de simples
gnralisations, comme la _loi de conformit organique_ de Dugs, la
_loi des gnrations alternantes_ de Steenstrup, tantt la constatation
des moyens employs par la nature pour perfectionner ses oeuvres, comme
cette loi, _division du travail physiologique_, dont M. H. Milne Edwards
a tir un si brillant parti, mais qui ne cesse d'tre un _moyen_ de la
nature pour devenir un _procd rel_ que si l'on admet pour les tres
vivants la possibilit de se compliquer graduellement et par consquent
de se transformer.

En vain les naturalistes de la premire moiti de ce sicle esprent-ils
chapper  ce reproche de se laisser induire en mtaphysique en voquant
 chacune des plus belles pages de leurs crits un tre indfini qu'ils
dcorent du nom de _Nature_, et auquel ils consacrent des articles
spciaux dans leurs encyclopdies et leurs dictionnaires. La Nature,
c'est l'Univers, c'est Dieu, et, si ce n'est pas cela, ce n'est rien. De
toutes faons, partout o la Nature intervient, il ne saurait y avoir
explication, au sens o les physiciens entendent ce mot.

Expliquer un ensemble de phnomnes, c'est dcouvrir un lment simple
qui leur est commun, en dterminer exactement les proprits et
dmontrer que les divers phnomnes considrs rsultent des
modifications diverses que subit cet lment sous l'action de causes,
elles-mmes connues. C'est assez dire qu'en zoologie toute mthode
d'exposition qui prend l'homme ou les vertbrs comme point de dpart
pour descendre ensuite aux autres organismes ne saurait comporter
d'explication; c'est assez dire que chercher  expliquer les groupes
infrieurs du rgne animal au moyen de conceptions rsultant de l'tude
des seuls vertbrs, c'est prendre le contre-pied du procd
qu'emploient toutes _les sciences exprimentales_. Toutes les
difficults que l'on prouve encore  dfinir l'_individu_,  dfinir
l'_espce_ sont des difficults en quelque sorte artificielles, en ce
sens que nous les avons cres nous-mmes; elles rsultent des
conceptions trop troites suggres jadis par une tude trop exclusive
des animaux suprieurs, et dont nous n'avons pas encore su nous dgager
suffisamment.

Aujourd'hui que, grce au perfectionnement de nos moyens
d'investigation, il a t possible de rduire les tres vivants en des
lments qui leur sont communs, et qui ont eux-mmes en commun tout un
ensemble de substances ayant des proprits fondamentales identiques,
les _protoplasmes_, aujourd'hui qu'il a t possible d'tablir une
chane continue entre les tres forms d'un seul de ces lments et ceux
qui en contiennent des milliards,  une poque o l'embryognie dmontre
que mme les plus compliqus de ces derniers rsultent de la
multiplication d'un lment d'abord unique, l'_oeuf_, les vritables
explications, les explications telles que les conoivent les physiciens
et les chimistes, paraissent prochaines. Il n'est plus tmraire
d'esprer que l'histoire des tres vivants pourra tre prsente sous la
forme didactique, propre aux sciences exprimentales, et nous avons fait
un premier essai dans ce sens en crivant notre livre: _Les colonies
animales et la formation des organismes_. Mais, pour atteindre ce
rsultat, il faut avant tout demeurer persuad que les tres vivants, en
tant qu'organismes naturels, doivent trouver dans la nature actuelle
leur explication, s'efforcer de rechercher et de mettre en vidence les
liens de causalit qui unissent les phnomnes complexes  ceux d'un
degr moindre de complexit, former ainsi des ensembles de plus en plus
tendus, et ne pas s'illusionner sur la porte d'un systme de
critiques, actuellement fort en vogue dans les sciences naturelles, et
dans lequel on s'imagine avoir tabli la vanit des explications, en
choisissant habilement un point inexpliqu ou dont l'explication
dlicate n'a pas t comprise pour l'opposer  l'ensemble des faits
expliqus.

Puissions-nous, en crivant l'histoire des anciens systmes, avoir
contribu  montrer dans quel sens se trouve la voie vritable!

     Edmond Perrier.




LA PHILOSOPHIE ZOOLOGIQUE AVANT DARWIN




CHAPITRE PREMIER

INTRODUCTION

Ides premires sur la place des animaux dans la nature.--Les
mythologies et les philosophies de l'antiquit.


De tout temps, l'homme a essay de pntrer l'origine des tres vivants
qui l'entourent, de se donner une explication, si grossire ft-elle,
des liens qui les rattachent entre eux, des rapports qui les unissent 
lui. Ds l'veil de son intelligence, il a examin d'un oeil
particulirement curieux les animaux qui, sans cesse agits, venaient
indiscrtement mler leur existence  la sienne. Ne pouvant comprendre
la raison d'tre de ces muets qui n'avaient pour lui que des secrets,
tour  tour tonn de leurs merveilleux instincts, effray de leur force
redoutable, charm de l'clat de leurs couleurs, de la grce de leurs
mouvements, de l'lgance de leurs formes, il a commenc par en faire
les messagers des puissances invisibles qui rgissent l'univers et
souvent mme des dieux. Dans toutes les mythologies primitives, les
animaux jouent un rle considrable. Oblig  un combat sans trve par
les animaux qui lui disputaient ses moyens d'existence, l'homme, avant
de se donner la place d'honneur dans le monde, avait commenc par
l'offrir modestement  ses rivaux; les Hindous et beaucoup de peuplades
sauvages la leur conservent encore.

Toute l'antiquit, tout le moyen ge demeurent imprgns de cette ide
que les animaux touchent de prs au surnaturel. L'imagination paenne en
invente de plus terribles encore que tous ceux qui existent: et la
renomme de ses Sphynx, de ses Tritons, de ses Centaures, se conserve
longtemps dans les contes et dans les fables des peuples chrtiens. Un
livre, le _Physiologus_, qui, malgr l'anathme qui l'accueillit
d'abord, est demeur pendant prs de mille ans le seul livre d'histoire
naturelle de l'glise, n'est autre chose qu'une sorte de morale en
action des animaux. Chacun d'eux est l'incarnation d'une vertu, que le
vrai chrtien doit imiter ou d'un vice qu'il doit fuir. Le moyen ge
conserve du reste la croyance antique que les animaux jouissent d'une
puissance occulte particulire, qui n'est pas sans analogie avec celle
des sorcires. Roger Bacon croit encore que le regard du basilic est
mortel, que le loup peut enrouer un homme s'il le voit le premier, que
l'ombre de l'hyne empche les chiens d'aboyer.  un homme admettant
sans difficult que l'oie bernache nat des glands d'une espce de
chne, rien ne devait sembler impossible. Cette crdulit est moins
tonnante encore que celle de Pierre Rommel affirmant en 1680, il y a
deux cents ans  peine, avoir vu  Fribourg un chat qui avait t conu
dans l'estomac d'une femme et avoir connu une autre femme qui avait
donn naissance  une oie vivante.

Plus de semblables assertions nous paraissent aujourd'hui burlesques,
plus elles sont intressantes  rappeler, car elles nous montrent
combien tait encore confuse il y a peu de temps cette notion de
l'espce animale devenue aujourd'hui si vulgaire. On allait souvent plus
loin; on n'admettait pas seulement que, sous des influences
mystrieuses, un animal pt donner naissance  des animaux tout
diffrents, ou se transformer lui-mme  la faon des loups-garous; on
douait aussi la matire inerte de la facult de s'organiser
spontanment: les grenouilles pouvaient natre de la vase des tangs; de
vieux chiffons, enferms dans un coffre avec un peu de bl, pouvaient se
transformer en souris; les vers intestinaux n'taient qu'une
mtamorphose des humeurs de notre organisme, et cette opinion a compt,
mme de nos jours, quelques partisans.

Ce n'est d'ailleurs pas sans peine que la notion mme de la vie arrive 
se dgager, que la dmarcation s'tablit entre ce qui est vivant et ce
qui ne l'est pas. Pour les anciens philosophes, la vie, c'est, avant
tout, le mouvement, la force. Tout ce qui se meut est plus ou moins
considr comme vivant.

Thals de Milet appelle me tout ce qui est cause de mouvement. L'aimant
a une me comme l'homme; le monde a une me, qui est Dieu, et il peut y
avoir des mes sans corps, des dmons. C'est Dieu qui a fait toutes
choses en employant une matire premire unique, l'eau.

Au-dessous du Dieu crateur, Anaximandre conoit des dieux mortels, qui
sont les astres.

Anaximne considre l'air, capable de se mouvoir plus aisment encore
que l'eau, comme l'origine de toutes choses. L'air est l'me du monde;
il est Dieu; il tient le monde en vie, comme l'me tient en vie notre
corps.

Anaxagore n'admet plus qu'un Dieu coordonnateur de toutes choses dont il
se fait une ide trs leve; il considre les vgtaux comme ayant
toutes les facults des animaux et voit dans les tres vivants les
enfants de la Terre et du Soleil, astres qu'il suppose par consquent
vivants, mais auxquels il refuse la qualit de dieux. Les mes des
hommes passent aprs leur mort dans le corps des animaux.

Ainsi, pour la plupart des philosophes de l'antiquit, la conception
mme de l'tre organis est confuse. Il existe dans l'univers une cause
de mouvement, qui est Dieu; tout ce qui se meut possde en soi la vie et
est capable de la donner. Les animaux et les vgtaux, entre lesquels
des points de ressemblance sont entrevus, sont engendrs par l'eau
suivant quelques-uns, par l'air suivant d'autres, par les astres suivant
d'autres encore. On cherche en mme temps  rattacher tout ce qui existe
 une cause commune ou  un ensemble de causes communes. Pour Thals et
Anaximandre, tout a t tir de l'eau; Anaximne et Diogne prfrent
tout faire sortir de l'air. Empdocle met  son tour la terre au rang
des causes primordiales; Leucippe et Dmocrite admettent une substance
primitive, l'ther, en qui Anaxagore voyait dj la cause de la foudre.
Les transformations diverses de l'ther auraient produit tout ce qui
est. Pour Hraclite, le principe commun de toutes choses n'est autre que
le feu. Ainsi se constitue pice  pice cette hypothse des quatre
lments: la terre, l'eau, l'air et le feu, qui se retrouve jusqu'aux
temps modernes au fond de toutes les conceptions scientifiques.

Il n'y avait place dans toute cette philosophie que pour l'observation
la plus superficielle. En gnral, on considre les animaux et les
vgtaux en bloc. L'imagination tient la place premire dans les
systmes; les sciences n'existent pas  proprement parler; les
observations justes sont trop peu nombreuses et mles de trop de fables
pour qu'on en puisse constituer un corps de doctrine; il n'y a pas de
zoologie, et il ne saurait tre question par consquent de philosophie
zoologique.

Quelques essais d'explication plus prcise mritent d'tre cits. Telle
est cette ide d'Anaxagore que tous les corps sont forms de parties
semblables entre elles, ayant exist de toute ternit et que Dieu n'a
fait que coordonner. Le mlange de toutes ces parties est ce qu'il
appelle le chaos. Dans ce chaos existent des os, des viscres, des
muscles, mais avec des dimensions si petites que toutes ces parties sont
invisibles; elles ne sont devenues visibles qu'en s'unissant  des
parties semblables. Elles ont alors constitu les os, les viscres, les
muscles des animaux. Quand un animal meurt, toutes ses parties
constitutives se dissolvent, se rsolvent en leurs lments invisibles.
Ces lments divers se mlangent entre eux jusqu' ce qu'ils
redeviennent parties intgrantes de quelque autre organisme. Ainsi les
animaux et les plantes sont forms d'lments permanents et ternels,
qui s'associent temporairement pour constituer des organismes, puis se
sparent, pour entrer dans des organismes nouveaux. Les lments propres
 entrer dans la constitution des organismes sont en quantit constante;
mais ils circulent pour ainsi dire perptuellement, passant d'un tre
vivant  un autre et s'associant de toutes les manires possibles.

Les lments des tres vivants, comme ceux de tous les autres corps,
ayant exist de toute ternit et tant indestructibles, rien
d'essentiel ne parat distinguer la matire vivante de la matire
inerte, dans la conception d'Anaxagore, qui n'est pas sans intrt, car
on pourrait lui trouver plus d'un trait de ressemblance avec la clbre
doctrine de l'embotement des germes que nous rencontrerons plus tard,
avec l'hypothse des molcules vivantes de Buffon, celle de l'attraction
du soi pour soi de Geoffroy Saint-Hilaire et mme avec la fameuse
thorie de la panspermie de Darwin.

Ces rapports entre les doctrines des philosophes anciens et les
doctrines qui ont apparu plus rcemment sous d'autres formes se
rencontrent plus d'une fois. Pythagore et les pythagoriciens admettaient
par exemple,  ct des nombres rgulateurs de la nature, divers
principes contraires deux  deux et desquels tout rsultait: le fini et
l'infini, l'impur et le pur, l'unit et la dualit ou la pluralit, la
droite et la gauche, le masculin et le fminin, le repos et le
mouvement, le droit et le courbe, la lumire et les tnbres, le bien et
le mal, Dieu et le dmon, l'esprit et la matire, etc. Ils taient en
cela les prcurseurs de Schelling et des philosophes de la nature; ils
avaient vu le monde sous le mme point de vue des oppositions et n'ont
fait que dvelopper d'une manire approprie aux connaissances acquises
de leur temps la cause premire, les liens et les consquences de ces
oppositions. Cette ide des oppositions avait conduit Pythagore 
admettre l'existence des antipodes. Hraclite pensait galement, comme
les philosophes de la nature, que notre me n'est qu'une manation de
l'me du monde qui est Dieu. Dmocrite croit comme eux que nous avons
deux manires d'acqurir des connaissances: par les sens et par la
pense. Les sens peuvent nous tromper, mais la pense ne nous donne que
des connaissances prcises; Hraclite et Dmocrite eussent t, de notre
temps, rangs parmi les membres de l'cole des ides. Cependant pour
eux, comme pour les matrialistes modernes, rien n'existe en dehors des
atomes et du vide. Les apparences diverses que prsente le monde
extrieur sont le rsultat du mouvement: nous ne percevons que des
changements, des oppositions, et non des objets rels.

 ct de ces doctrines gnrales, de ces tentatives de divination de la
nature des choses, si, comme nous le disions tout  l'heure,
l'observation tient peu de place, le besoin d'observer a t cependant
reconnu. Alcmon de Crotone (520 av. J.-C.) a dissqu des animaux; il
compare le blanc de l'oeuf des oiseaux au lait des mammifres; mais il
croit que les chvres respirent par les oreilles. Anaxagore considre le
cerveau comme le sige de la pense; il se rend compte de la faon dont
se nourrissent les foetus; mais il prtend que les fouines enfantent par
la bouche et que les ibis et les corneilles s'accouplent par le bec. Ces
deux philosophes et plus tard Polybe ont fait quelques recherches
d'embryognie. Mais on voit combien leurs affirmations sont encore
sujettes  caution.

Dmocrite fait plus de progrs que ses prdcesseurs dans la
connaissance des organes des animaux et des fonctions qu'ils
remplissent; Hippocrate s'applique surtout  la connaissance de
l'anatomie humaine; il arrive  dfinir un certain nombre de maladies et
 en reconnatre la marche; mais l'art d'observer comme l'art mme de
raisonner sont encore dans l'enfance; partout, nous venons de le voir,
les erreurs les plus grossires se mlent aux observations justes et
viennent dparer les plus nobles efforts des intelligences qui cherchent
 crer une voie dans les rgions encore inexplores de la science. La
science demeurant insparable de la philosophie, chaque progrs des
philosophes dans l'art de manier la pense est suivi d'un progrs dans
l'art d'arriver  la connaissance. Peu  peu, l'imagination tient une
place moins exclusive dans les spculations, et l'on apprend  tablir
entre les ides des distinctions plus rigoureuses. Socrate les enchane
le premier dans des dfinitions suffisamment prcises et perfectionne la
mthode inductive au point qu'on peut lui attribuer l'honneur de sa
cration. Platon montre tout le parti que l'on peut tirer de la mthode
qui s'lve du particulier au gnral en passant  travers toute une
hirarchie d'ides de plus en plus tendues. Mais sa mthode, il
l'applique surtout aux ides et rend ainsi ncessaire une raction,
grce  laquelle un accord plus rigoureux puisse s'tablir entre les
faits et les ides. On comprend peu  peu que les faits bien observs
sont les vritables gnrateurs des ides; mais il fallait un gnie
puissant pour faire redescendre les philosophes aux mthodes ordinaires
dont le sens commun ne s'tait pas cart. Ce gnie, duquel date la
fondation des sciences et de la mthode scientifique, fut Aristote.

Quelques critiques ont dit que la science d'Aristote venait en grande
partie de ses devanciers et surtout de Dmocrite; qu'il a fait de
nombreux emprunts  ses prdcesseurs, sans les citer. De tout temps on
a si amrement reproch  ceux qui ont essay quelques nouveauts,
d'avoir puis leurs ides dans Aristote ou ailleurs, qu'il est assez
piquant de voir accuser,  son tour, de plagiat celui qu'on se plat
d'ordinaire  appeler le pre de la philosophie. Aristote s'est-il aid
des travaux de ses devanciers? Cela est possible, probable mme; il est
incontestable que son rudition tait considrable, et l'on peut croire
qu'il en a tir parti. Le nombre des faits qu'il annonce dans ses livres
est tel qu'il dpasse, sensiblement, peut-tre, ce qu'il lui avait t
donn d'acqurir par son exprience personnelle. Doit-on pour cela
l'accuser d'avoir cherch  s'approprier le bien d'autrui? De telles
insinuations ne sont fcheuses que pour ceux qui les mettent
complaisamment. L'ide est ce qu'il y a de plus personnel  l'homme et
surtout  l'homme de science: c'est pourquoi le gnie est si admir;
c'est pourquoi tout effort d'une intelligence qui la rapproche du gnie
est si impatiemment support par celles qui s'en reconnaissent
incapables; c'est pourquoi tout homme qui possde ou dveloppe une ide
doit s'attendre  voir s'lever, parmi tous les obstacles qu'on lui
oppose, cette accusation, de tout temps renouvele, qu'il n'a rien fait
de nouveau. En somme, peu importe  l'humanit le degr plus ou moins
grand de nouveaut des faits ou des ides; ils ne sont rien pour elle
tant qu'ils n'ont pas t embrasss par quelque puissant esprit qui
sache lui en montrer la porte et lui dire: Voici les conqutes qui ont
t faites, voici le parti qu'on en peut tirer. Tel fut au moins le
mrite d'Aristote, qui rsuma dans ses oeuvres tout ce que savait
l'antiquit, sut faire un dpart presque toujours judicieux entre le bon
et le mauvais, le vrai et le faux, accrut considrablement les limites
du savoir humain, indiqua la voie  suivre pour arriver avec plus de
certitude  la conqute de la vrit et lgua au moyen ge une somme
telle de connaissances, que sans lui la science et t tout entire 
recommencer.




CHAPITRE II

ARISTOTE

Premires notions sur les analogies et les homologies des
organes.--Formes corrlatives.--Divisions tablies parmi les
animaux.--Ide de l'espce.--Principe de continuit.--Degrs de
perfection organique.--Possibilit d'une transformation des formes
animales.


On a tant crit sur Aristote, on a tant cit, comment, interprt les
oeuvres de ce grand homme, que plus d'un lecteur sera sans doute tent de
nous reprocher de revenir,  notre tour, sur un sujet qui semble puis.
C'est cependant jusqu' l'illustre prcepteur d'Alexandre qu'il faut
faire remonter les origines de la philosophie zoologique. Lui seul, dans
l'antiquit, sut allier une observation incessante et presque toujours
rigoureuse des faits avec l'art de grouper les connaissances acquises de
manire  en faire ressortir toutes les consquences gnrales. Plus
d'un passage de son _Histoire des animaux_ pourrait tre sign Cuvier ou
Geoffroy Saint-Hilaire. Ce sont les principes mmes de l'anatomie
compare, telle qu'on l'entend de nos jours, que dveloppe Aristote
lorsqu'il crit ds les premires pages de l'oeuvre mmorable que nous
venons de citer les lignes suivantes:

Il y a des animaux tels que toutes les parties des uns sont semblables
aux parties correspondantes des autres; il y en a entre lesquels cette
ressemblance ne se trouve pas. Les parties peuvent se ressembler, comme
tant de la mme forme; par exemple, le nez, l'oeil, la chair, les os
d'un homme ressemblent au nez,  l'oeil,  la chair, aux os d'un autre
homme; et ainsi des chevaux et des autres animaux que nous disons tre
de mme espce... Une autre sorte de ressemblance est celle des animaux
qui sont de mme genre et qui diffrent par excs ou par dfaut: les
oiseaux, les poissons sont des genres dont chacun comprend un grand
nombre d'espces.

Dans un mme genre, les parties ne sont communment distingues que par
des qualits diffrentes, telles que la couleur et la figure...

Il y a d'autres animaux dont on ne peut pas dire que les parties soient
de mme figure ni qu'elles diffrent entre elles du plus au moins; on
peut seulement tablir une analogie entre les unes et les autres; c'est
ainsi que, la plume tant  l'oiseau ce que l'caille est au poisson, on
peut comparer les plumes et les cailles, et de mme les os et les
artes, les ongles et la corne, la main et la pince de l'crevisse.
Voil de quelle manire les parties qui composent les individus sont les
mmes et sont diffrentes. Il faut encore remarquer leur position.
Plusieurs animaux ont les mmes parties, mais ne les ont pas
semblablement places. Aussi les mamelles peuvent tre places sur la
poitrine ou dans la rgion inguinale.

Et l'on trouve plus loin:

En gnral, entre les animaux de genre diffrent, la plupart des
parties ont une forme diffrente: les unes n'ont entre elles qu'une
ressemblance de rapport et d'usage et sont, au fond, de nature
diffrente; d'autres sont de mme nature, mais de forme diffrente;
beaucoup se trouvent dans certains animaux et ne se trouvent pas dans
d'autres.

Ainsi ces diverses sortes de ressemblance des animaux que Geoffroy
Saint-Hilaire et ses successeurs devaient dsigner sous le nom
d'_analogies_ et d'_homologies_ sont dj en partie distingues et
dfinies par Aristote. Le philosophe de Stagyre n'est pas davantage
tranger  ce que Cuvier devait plus tard appeler la _corrlation des
formes_; il cite un grand nombre de ces corrlations qui sont depuis
dfinitivement demeures dans la science et sont encore employes dans
la dfinition des groupes zoologiques. Voici les plus importantes:

Tous les animaux ont du sang ou un liquide qui en tient lieu, la
lymphe. Les animaux sans pieds,  deux pieds ou  quatre pieds ont du
sang[1]. Tous ceux qui ont plus de quatre pieds[2] ont de la lymphe. Les
animaux  sang sont plus grands que les animaux  lymphe, car ces
derniers grandissent avec le climat.

Les animaux pourvus de poils, les ctacs, les slaciens, sont
vivipares; ces derniers seuls ont des oues; ils produisent d'abord un
oeuf au dedans d'eux-mmes.

Le mode de viviparit des slaciens, qui sont des poissons, est
nettement distingu de celui des animaux couverts de poils et des
ctacs, qui constituent notre classe des mammifres.

Plus loin, les animaux volants sont rpartis en trois catgories, ceux
qui ont des ailes garnies de plumes, ceux qui ont des ailes constitues
par un repli de la peau, des _ailes dermiques_, ceux enfin qui ont des
ailes sches, minces, membraneuses. Les ailes dermiques et les ailes 
plumes sont propres aux animaux qui ont du sang, et les ailes
membraneuses sches aux insectes. Les insectes peuvent avoir quatre
ailes ou deux ailes. Les insectes coloptres (le mot est dans
Aristote), dont les ailes antrieures ont la forme d'tuis, n'ont pas
d'aiguillon. Les insectes  quatre ailes ont un aiguillon en arrire: ce
sont nos hymnoptres; les insectes  deux ailes ont un aiguillon en
avant. Aristote ne se mprend d'ailleurs nullement sur la nature
diffrente de ce qu'il appelle l'aiguillon chez les insectes  quatre
ailes et chez les insectes  deux ailes, car il crit en parlant de ces
derniers: La langue remplace l'aiguillon chez les diptres, et il
remarque que les insectes qui ont une langue n'ont point de mchoires,
comme s'il devinait dans la _langue_, que nous appelons aujourd'hui une
_trompe_, le rsultat d'une transformation des mchoires.

Voil donc, dans un seul groupe, celui des insectes, toute une srie de
corrlations nettement dfinies. Le mode de constitution de ces animaux
est aussi bien saisi; ils sont reprsents comme forms de parties,
d'anneaux, de segments, paraissant avoir chacun leur vie propre; ces
parties, ces segments sont ce qu'on a appel depuis des _rgions du
corps_, des _zoonites_.

Aristote ne se montre pas moins perspicace lorsqu'il parle des
mammifres. Aprs avoir plac parmi les animaux vivipares tous les
animaux couverts de poils, il semble craindre qu'une confusion ne
s'tablisse entre ces derniers et les lzards, qui sont quadrupdes
comme eux, et fait observer que seuls les quadrupdes couverts de poils
sont vivipares. Les mammifres sont de la sorte nettement distingus des
lzards, dont Aristote met d'ailleurs en vidence la ressemblance avec
les serpents dpourvus de pieds. Un seul mot  inventer, et le groupe
des reptiles se trouverait constitu.

Parmi les quadrupdes vivipares, d'autres relations non moins
remarquables sont tablies. Ces quadrupdes peuvent avoir des cornes ou
en tre dpourvus. Ceux dont la dentition forme une sorte de scie n'ont
jamais de cornes; les cornes manquent encore aux quadrupdes pourvus de
dfenses; tous les quadrupdes cornus manquent d'incisives  la mchoire
suprieure. Tous les quadrupdes vivipares, cornus, dpourvus
d'incisives suprieures, possdent quatre estomacs et jouissent de la
facult de ruminer. Rien ne manque,  cette caractristique de l'ordre
des ruminants, et la corrlation, si remarquable chez ces animaux, entre
l'absence de cornes et la prsence de canines, est mme exprime d'une
faon prcise; elle n'a t explique que de nos jours.

Bien qu'Aristote connt un assez grand nombre d'animaux, l'ide de les
grouper dans un ordre dtermin, permettant d'exprimer leur degr plus
ou moins grand de ressemblance ne parat pas s'tre prsente  son
esprit. Il n'a donc pas tent ce que nous appelons une _classification_.
Il compare de toutes les faons possibles les animaux les uns aux autres
et cherche  rduire en propositions gnrales le rsultat de ses
comparaisons. Il arrive ainsi  indiquer des rapprochements parfaitement
naturels, qui peuvent encore aujourd'hui, prendre place dans nos
mthodes; mais, tout  ct, des comparaisons d'un autre ordre le
conduisent  de nouveaux rapprochements de moindre importance cette
fois, et qui paraissent cependant avoir pour lui autant de valeur que
les premiers,  des caractres qui auraient pu tre utiliss,  leur
tour, si l'ide d'une certaine hirarchie dans ces rapprochements
secondaires s'tait dgage, si les comparaisons, au lieu de s'tendre 
l'ensemble des animaux, n'avaient t faites qu'entre organismes
prsentant la mme structure anatomique, entre organismes de mme
genre, comme il aurait dit lui-mme.

Plus loin notre philosophe ayant puis l'tude des ressemblances se
proccupe seulement de rechercher les diffrences que les animaux
prsentent entre eux. Ces diffrences, relatives  leur manire de
vivre, leurs actions, leur caractre, leurs parties, sont galement
toutes mises sur le mme plan.

Ainsi Aristote distingue des animaux aquatiques et des animaux
terrestres, des animaux sociaux et des animaux solitaires, des animaux
migrateurs et des animaux sdentaires, des animaux diurnes et des
animaux nocturnes, des animaux privs et des animaux sauvages. Les mmes
animaux peuvent se retrouver bien entendu dans ces diverses catgories;
relativement aux deux dernires, Aristote fait d'ailleurs remarquer
qu'une espce donne peut appartenir  toutes deux  la fois.

Il ne s'agit donc point ici de groupes naturels fonds sur des
ressemblances que l'on puisse considrer comme fondamentales; aussi bien
Aristote ne se propose-t-il pas pour but de faire connatre et de
distinguer les diffrentes sortes d'animaux; son livre est tout  la
fois une anatomie et une physiologie compares plutt qu'une zoologie,
et il ne dfinit que les divisions qui sont ncessaires  ses
comparaisons. Il traite sparment des animaux qui ont du sang et de
ceux qui n'en ont pas et divise ces deux groupes principaux en groupes
secondaires et remarquablement naturels, dont quelques-uns ont dj t
dnomms dans le langage vulgaire; c'est ce qu'il appelle les grands
genres ([Grec: gen megesta tn zn]): tels sont les oiseaux, les
poissons, les coquillages, les mollusques qui sont nos cphalopodes, ou
encore les insectes. Pour ces derniers Aristote a cr le nom nouveau
d'[Grec: entoma]; c'est l une hardiesse qu'il se permet rarement. Il se
sert, en effet, des mots de la langue usuelle, et, quand il n'existe pas
de mots correspondant aux groupes qu'il dfinit, il se borne  le
regretter. Il signale ainsi l'absence d'une dnomination commune pour
les mollusques  coquille, qu'il qualifie, en formant un mot compos,
d'_Ostracodermes_, pour les langoustes, les crabes et les crevisses
qu'il runit sous le nom, galement compos, de _Malacostracs_. Cette
insuffisance de la langue vulgaire l'embarrasse d'ailleurs visiblement.
Il a nettement conu un grand genre des mammifres; mais le peuple est
en retard sur lui et confond les mammifres avec les autres quadrupdes,
tels que les lzards. Ce mot de quadrupdes ne saurait tre le nom d'un
groupe naturel, car il y a des quadrupdes vivipares et d'autres
ovipares; Aristote, aprs cette remarque, l'abandonne donc sans le
remplacer. Parmi les quadrupdes vivipares, il aperoit de mme des
groupes naturels, mais constate qu'ils n'ont pas reu de nom, sauf un
seul, celui des [Grec: lophouroi], correspondant  nos solipdes,
caractriss par le bouquet de crins qu'ils portent au bout de la queue.

Il semble que cette pnurie de mots ait t le principal obstacle qui
ait empch Aristote d'arriver  une dfinition claire de l'_espce_
telle que nous l'entendons aujourd'hui, et d'instituer un systme
coordonn de divisions zoologiques. La langue usuelle ne fournit, en
effet, que deux mots pour exprimer les diffrents degrs de
ressemblance: [Grec: eidos], qui veut dire _forme_ ou _espce_, et
[Grec: genos] que l'on traduit par genre. Les genres contiennent, en
gnral, un assez grand nombre d'espces; il y en a de grands ([Grec:
gen megala]) et de trs grands ([Grec: gen megiota]); mais, les
espces contenues dans ces genres peuvent se subdiviser aussi en espces
d'ordre infrieur et deviennent alors des genres. Quand il considre
l'espce d'une faon absolue sans la rapporter  un groupe plus tendu,
Aristote la dsigne d'ailleurs, constamment, sous le nom de [Grec:
genos]. On voit quelle confusion doit produire, dans un chafaudage
quelque peu compliqu de divisions n'ayant pas la mme valeur, l'emploi
perptuel de deux mots dont la signification change suivant le point de
vue d'o l'on considre chaque division. Cependant s'il n'a pas pu
dfinir et surtout dnommer l'espce, Aristote en a bien vu le caractre
essentiel, le mme que nous employons comme criterium et qui est tir de
la reproduction. Aprs avoir dfini le genre des Lophures ([Grec:
lophouroi]), il y place, en effet, le cheval, l'ne, le mulet, le bidet
et le bardeau et il ajoute: Joignez-y les hmiones (demi-nes) de Syrie
qui ne portent ce nom qu' raison de leur apparence, car ils constituent
une espce distincte _puisqu'ils s'accouplent entre eux et que leur
accouplement est fcond_. Il est certain, d'autre part, qu'Aristote n'a
considr comme de mme espce que les animaux descendus de parents
communs, car il dsigne aussi sous le nom d'_homophyles_ les animaux de
forme semblable. Voil donc l'espce dfinie par l'accouplement et la
fcondit, absolument comme elle l'est de nos jours. Malheureusement
Aristote ne tire pas tout le parti qu'il devrait de cette notion
videmment vulgaire; aussi bien, son opinion doit-elle tre trouble par
sa confiance dans les rcits mensongers qui lui ont t faits des moeurs
des animaux exotiques. Il admet, par exemple, qu'en Lybie les formes
sauvages sont plus sujettes  varier et il ajoute: En Lybie, o il ne
pleut point, les animaux se rencontrent dans le petit nombre d'endroits
o il y a de l'eau. L, les mles s'accouplent avec les femelles
d'espces diffrentes ([Grec: m dmophula]), et ces familles nouvelles
font souche si la taille des deux individus n'est pas trop diffrente et
la dure de la gestation trop ingale dans les deux espces. Un peu
plus bas, il accueille la tradition qui fait descendre les chiens de
l'Inde d'une chienne et d'un tigre. Quand il s'agit d'animaux habitant
les pays lointains, l'attrait du merveilleux a videmment obscurci, dans
l'esprit d'Aristote, l'ide de l'espce telle qu'elle rsulte de
l'observation journalire. Quoi d'tonnant  ce que les choses ne se
passent exactement comme en Grce dans cette Lybie qui a la rputation
de produire toujours quelque monstre nouveau. Lorsqu'il se produit, en
Grce, des phnomnes plus ou moins analogues  ces merveilles qu'il
signale en d'autres points du globe, Aristote en dit seulement qu'on les
considre comme des prsages.

Les connaissances d'Aristote relativement aux diffrents modes de
reproduction des animaux sont trop incompltes pour lui permettre aucune
gnralisation relativement  l'espce. En ce qui concerne les animaux
infrieurs, malgr des observations prcises, il ne russit pas 
s'affranchir compltement des opinions qui ont cours de son temps.
Ainsi, il connat les oeufs des papillons, des poux, des mouches, les
capsules nidamentaires des pourpres, des murex, etc., et cependant il
dclare que ces oeufs demeurent striles. Les ostracodermes, en gnral,
les orties de mer, les ponges naissent des matires demi putrfies qui
forment le fond de la mer et sont diffrentes suivant la nature de ce
fond; les papillons naissent des chenilles, et celles-ci sont formes
par les feuilles vertes; il se produit de mme, dans le bois, les
excrments des animaux, et dans d'autres conditions, des vers qui plus
tard se changent en insectes. N'est-il pas tonnant que les
mtamorphoses des insectes ayant t bien observes, ainsi que leur
accouplement et leur ponte, le cycle n'ait pu tre ferm, et qu'un
observateur aussi patient soit demeur dans le doute relativement  la
vritable origine des vers qui ne sont que le jeune ge, les larves
d'animaux qu'il connaissait si bien? Aristote admet d'ailleurs que des
animaux qui sont ordinairement produits par des oeufs peuvent aussi se
former spontanment dans la vase de certains marais.

Ces ides ne laissent pas que d'tre parfaitement d'accord avec la
doctrine de la continuit des oeuvres de la nature, continuit qu'ont
toujours plus ou moins cherche les philosophes de tous les temps et
qu'Aristote considre comme une loi fondamentale.

Dans la nature, dit-il (liv. VIII), le passage des tres inanims aux
animaux se fait peu  peu et d'une faon tellement insensible qu'il est
impossible de tracer une limite entre ces deux classes. Aprs les tres
inanims viennent les plantes, qui diffrent entre elles par l'ingalit
de la quantit de vie qu'elles possdent. Compares aux corps bruts, les
plantes paraissent doues de vie; elles paraissent inanimes
comparativement aux animaux. Des plantes aux animaux le passage n'est
point subit et brusque; on trouve dans la mer des tres dont on
douterait si ce sont des animaux ou des plantes; ils sont adhrents aux
autres corps, et beaucoup ne peuvent tre dtachs sans prir des corps
auxquels ils sont attachs. Les pinnes, le solens et beaucoup d'autres
ostracodermes, les ascidies, les anmones ou orties de mer, mais surtout
les ponges sont numrs parmi ces tres ambigus, animaux par certains
caractres, vgtaux par leur apparente inertie.

La recherche des animaux intermdiaires entre les animaux aquatiques et
les animaux terrestres conduit Aristote  se demander en quoi ces
animaux diffrent essentiellement les uns des autres; c'est pour lui
l'occasion de considrations philosophiques, auxquelles les zoologistes
modernes doivent toute leur admiration. Les animaux qui vivent dans
l'eau recherchent ce milieu pour diffrentes raisons: il en est qui ne
peuvent respirer que dans cet lment; d'autres qui respirent l'air
libre, mais ne trouvent leur nourriture que dans l'eau; d'autres enfin
qui ont besoin d'eau pour respirer, mais vont chercher leur nourriture 
terre.

Dans les animaux de ces deux dernires catgories, dit Aristote, la
nature est contrarie, si l'on peut parler ainsi. On voit ainsi des
mles qui ont l'air fminin et des femelles qui ont l'air mle. Une
diffrence relle dans de petites parties suffit  faire paratre des
diffrences aussi considrables dans l'ensemble du corps de l'animal.
L'effet de la castration en est une preuve. On ne retranche par cette
opration qu'une petite partie du corps de l'animal; nanmoins ce
retranchement change sa nature et fait qu'elle se rapproche de celle de
l'autre sexe. Ainsi il est sensible qu'au moment de la formation
premire un rien dont la grandeur varie dans une des parties qui
constituent le principe des corps fera de l'animal un mle ou une
femelle. C'est donc de la disposition de petites parties que rsulte la
diffrence d'animal terrestre et d'animal aquatique, dans les deux sens
que j'ai distingus.

Aristote pense donc que les animaux terrestres ont pu devenir aquatiques
ou inversement, et il attribue ce changement de moeurs  quelques
accidents survenus durant le dveloppement embryognique des animaux qui
l'ont prsent. D'illustres naturalistes de notre temps ont de mme
admis qu'on pouvait attribuer aux monstruosits accidentelles une part
importante dans la diversification des espces. D'aprs ce passage,
Aristote pourrait tre considr comme transformiste; mais la question
du transformisme ne pouvait videmment tre pose  une poque o l'on
n'avait pas encore song  se demander s'il existait des espces.

Considrant les animaux  tous les points de vue que lui suggre son
esprit minemment philosophique, Aristote effleure bien d'autres ides
importantes, sans en tirer cependant toutes les consquences qu'elles
ont fournies quand nos connaissances relatives aux animaux ont t plus
tendues. C'est ainsi qu'on peut voir, avec M. Jules Geoffroy, comme une
intuition de la loi de la _division du travail physiologique_,
dveloppe seulement en 1827 par M. H. Milne Edwards, dans cette phrase
du livre IV des _Parties des animaux_: La nature emploie toujours, si
rien ne l'en empche, deux organes spciaux pour deux fonctions
diffrentes; mais, quand cela ne se peut, elle se sert du mme
instrument pour plusieurs usages; cependant il est mieux qu'un mme
organe ne serve pas  plusieurs fonctions. D'autre part, la lutte pour
l'existence que se livrent une foule d'animaux ne lui a pas chapp.
Les animaux, dit-il au livre IX, sont en guerre les uns contre les
autres quand ils habitent les mmes lieux et qu'ils usent de la mme
nourriture. Si la nourriture n'est pas assez abondante, ils se battent,
fussent-ils de la mme espce. Aristote n'a pas vu cependant que de
cette lutte pouvait rsulter l'extinction d'une ou plusieurs formes
vivantes. Il est, au contraire, comme presque tous les philosophes de
l'antiquit, pntr de l'ide que le monde est immuable et que les
ressources de la nature sont assez grandes pour rendre impossible la
destruction d'une de ses oeuvres. D'ailleurs tous les animaux ne sont pas
en lutte; il en est qui sont amis, et ce n'est pas un des livres les
moins brillants de l'_Histoire des animaux_ que celui o le grand
philosophe dcrit les moeurs des tres qu'il a tudis et se montre aussi
patient observateur que nous l'avons vu jusqu'ici habile anatomiste.

En rsum, l'oeuvre immense dont nous venons d'esquisser les traits
gnraux est avant tout de celles auxquelles peut s'appliquer le plus
justement le titre de Philosophie zoologique. Aristote n'y accumule
les faits que pour arriver  des lois, et son esprit pntrant discerne
avec un rare bonheur les rapports gnraux. Plusieurs de ceux qui sont
exprims dans l'_Histoire des animaux_ sont dfinitivement entrs dans
la science tels qu'Aristote les avait formuls; d'autres ne sont
qu'entrevus; mais ce qui est plus merveilleux peut-tre, c'est
qu'Aristote avait saisi du premier coup les diffrents points de vue
auxquels le rgne animal pouvait et devait tre tudi. L'anatomie
compare, la physiologie, l'embryognie, les moeurs des animaux, leur
rpartition gographique, les relations qui existent entre eux font
galement l'objet de ses tudes et ses recherches forment le plus riche
trsor de connaissances que l'esprit d'un homme ait jamais possd.




CHAPITRE III

LA PRIODE ROMAINE

Lucrce: la formation des premiers organismes; la lutte pour la
vie.--Pline: attributs merveilleux des animaux; nature et mode de
formation des monstres marins; notions d'anatomie.--lien;
Oppien.--Galien: progrs de l'anatomie; corrlation entre la forme
extrieure des animaux, leur organisation et leurs moeurs.


Il semblerait qu'aprs Aristote la science, mise par lui dans sa voie
vritable, n'avait plus qu' marcher. On voudrait voir un merveilleux
panouissement scientifique suivre de prs l'apparition de ce grand
homme; malheureusement les divisions politiques, les guerres, les
invasions, ne permettent pas de continuer, en Orient, l'oeuvre commence.
Aristote ne tarde pas  tre oubli, et, chose tonnante, quand il
reparat, loin de susciter une renaissance scientifique, il devient un
obstacle aux progrs. Son oeuvre gigantesque inspire une telle admiration
qu'on s'incline devant elle sans chercher toujours  la comprendre. Les
opinions du matre deviennent autant de dogmes; on discute sur le sens
littral qu'il faut attribuer  chacune de ses phrases, mais on oublie
le grand exemple qu'il a donn, et l'on ne songe pas un seul instant,
quand une difficult se prsente,  interroger, comme lui, la nature,
seule capable de mettre un terme aux argumentations sans fin qu'elle
provoque et qui ont aliment la scolastique au moyen ge. Durant cette
singulire poque, on se reprsente Aristote comme une sorte de Mose
payen, dont la parole est aussi infaillible que celle des Livres saints;
un violent effort est ncessaire avant que la science puisse recouvrer
sa libre et indpendante allure.

Rome aurait pu,  la fin de l'antiquit, reprendre le rle de la Grce
et transmettre  l'Occident un cho des brillants essais philosophiques
de ce pays privilgi; mais Rome tait trop agite par la vie du forum,
trop proccupe de multiplier et d'tendre ses conqutes pour que ses
philosophes pussent trouver le loisir d'observer la nature. Parmi eux
cependant se trouvrent quelques esprits d'une tonnante pntration:
tel fut Lucrce; son magnifique pome contient plus d'une vue
prophtique  qui la science moderne est venue apporter une confirmation
imprvue. La terre est pour Lucrce la mre de tous les tres vivants.
Comme tous les organismes, elle a eu une priode de fcondit, durant
laquelle elle a produit la plupart des animaux et des vgtaux; elle
arrive aujourd'hui  une priode de strilit relative.

D'abord la terre revtit les collines d'une frache parure, uniquement
forme par les herbes, et, dans toutes les campagnes, les prairies
verdoyantes s'maillrent de fleurs. Puis s'tablit entre les arbres
varis une lutte magnifique, chacun s'efforant de porter plus haut ses
rameaux dans les airs. De mme que le duvet, le poil et les soies
naissent d'abord sur les membres des quadrupdes et le corps des
oiseaux, ainsi la jeune terre se couvrit d'abord d'herbes et
d'arbrisseaux; elle cra plus tard, par des procds divers,
l'innombrable cohorte des tres mortels, car les animaux ne peuvent tre
tombs du ciel et les plantes ne purent sortir des abmes de la mer.
Laissons donc  la terre ce nom de mre, qu'elle mrite si bien, puisque
tout a t tir de son sein. Aujourd'hui encore, beaucoup d'tres
vivants se forment dans la terre  l'aide des pluies et de la chaleur du
soleil... Dans les premiers sicles, beaucoup de races d'animaux ont
ncessairement d disparatre, sans pouvoir se reproduire et se
perptuer. Car tous ceux que nous voyons vivre autour de nous ne sont
protgs contre la destruction que par la ruse, la force ou l'agilit
qu'ils ont reues en naissant. Beaucoup qui se recommandent par leur
utilit pour nous, ne persistent qu'en raison de la dfense que nous
leur accordons. La race cruelle des lions et les autres espces de btes
froces sont protges par leur force, le renard par sa ruse, le cerf
par la rapidit de sa course. La gent fidle et vigilante des chiens,
toute la progniture des btes de somme, les troupeaux producteurs de
laine et les btes  cornes ont t confis  la protection des
hommes... Mais pourquoi aurions-nous protg les animaux inutiles, que
la nature n'avait pas dous des qualits ncessaires pour mener une
existence indpendante? Enchans par les liens de la fatalit, ces
tres ont servi de proie  leurs rivaux, jusqu' ce que la nature ait
entirement dtruit leurs espces[3].

Ce passage n'est-il pas une brillante exposition de la doctrine de la
_lutte pour la vie_, de l'extinction des espces insuffisamment doues
et de la _slection naturelle_ qui en est la consquence? Lucrce
croyait  une production naturelle des tres vivants; il pensait que les
plus simples avaient paru les premiers, que tous ceux qui taient
imparfaits taient destins  disparatre, que des tres nouveaux
apparaissaient sans cesse. N'est-il pas tonnant qu'il se soit arrt
dans cette voie et qu'il n'ait pas song  faire natre des espces plus
simples des premiers temps, les espces plus compliques qui les ont
suivies? Mais le pote ne connaissait pas la vritable nature des
fossiles; il ne s'tait pas rendu compte de l'activit puissante de cet
agent de destruction: la lutte pour la vie; il pensait que ses effets
avaient d se produire rapidement, porter principalement sur des tres
monstrueux, produits par la terre dans l'exubrante fcondit de sa
jeunesse et presque aussitt disparus, et qu'elle n'avait pu intervenir
de nos jours. Bien qu'il emploie pour dsigner les espces des termes
impliquant une srie d'tres continue, tels que les mots _corda_ ou
_scla_, il ne lui semble pas qu'aucun intermdiaire ait t ncessaire
entre la mre commune et ses premiers enfants. En somme, les formes
actuellement vivantes lui paraissent immuables; il n'a pas eu, comme
Aristote, l'intuition de leur variabilit.

Lucrce ne descend pas, du reste, dans le dtail des faits. Tout autre
est Pline, en qui l'on se plat  voir ordinairement le plus grand
naturaliste de l'antiquit aprs Aristote. Les premiers philosophes
avaient imagin de toutes pices des systmes d'explication du monde.
Pour nous servir d'une expression que Buffon s'appliquait  lui-mme,
Aristote rassemblait des faits pour en tirer des ides; Pline se borne 
rassembler des faits. Il les prend partout o il les trouve, except
peut-tre dans la nature, et produit ainsi une vaste compilation o
toutes les fables de la priode mythologique et de son temps se trouvent
mles, presque sans critique, aux observations justes de ses
prdcesseurs.

L'ide que les animaux sont intimement lis aux ressorts les plus cachs
de la nature se trouve  chacune des pages de l'_Histoire naturelle_:
ils connaissent une foule de mdicaments, savent observer le ciel[4],
pronostiquer les vents, les pluies et les temptes, et fournissent
toutes sortes de prsages; quand une maison menace ruine, les rats s'en
vont et les araignes tombent avec leur toile; les oiseaux annoncent les
moindres vnements de la vie humaine; le renard est pour les Thraces un
excellent conseiller; l'hyne est une vritable magicienne; la chair des
ours continue  pousser aprs la cuisson; il y a des juments qui peuvent
tre fcondes par le vent. Ce dernier trait n'a rien de bien tonnant
pour Pline, car il admet que les germes de toutes choses tombent du haut
du ciel, et c'est ainsi qu'il explique pourquoi la mer nourrit les
animaux les plus grands et les monstres les plus tonnants. Les germes
s'accumulant dans son immensit, fournissent une nourriture abondante
aux habitants de ses eaux; se mlant sans rgle et de toute faon, ils
donnent naissance  toutes sortes d'tres qui simulent les animaux ou
les objets inanims qu'on observe sur la terre, ou prsentent les
assemblages les plus incohrents; c'est ainsi que d'infimes coquilles,
les hippocampes, possdent une tte de cheval.

 ct de cette singulire doctrine sont dveloppes de fort justes
remarques, telles que celles-ci: Beaucoup d'auteurs refusent aux
poissons la facult de respirer, parce qu'ils n'ont pas de poumons;
mais, dit Pline, je ne dissimule pas que je ne puis accepter leur
opinion, parce que certains animaux peuvent avoir, si la nature le veut,
d'autres organes respiratoires que des poumons, de mme que chez
beaucoup d'animaux une humeur particulire remplace le sang. Qui peut
s'tonner d'ailleurs que l'air respirable puisse pntrer dans l'eau
quand on l'en voit sortir?

Parmi les animaux marins, Pline ne s'arrte pas seulement aux poissons;
il dcrit aussi les poulpes et divers mollusques, insiste sur le
commensalisme des moules et des pinnothres, dj signal par Aristote,
et se demande si les orties de mer ou mduses et les ponges ne
participent pas  la fois de la nature des plantes et de celle des
animaux. Moins perspicace qu'Aristote, il range les baleines parmi les
poissons, et les chauves-souris parmi les oiseaux, montrant ainsi qu'il
est surtout frapp non des ressemblances et des dissemblances de
structure des animaux, mais des analogies et des diffrences qu'ils
prsentent dans leur manire de vivre.

Les insectes dcrits par Pline sont assez nombreux; les abeilles
tiennent parmi eux la place d'honneur. Viennent ensuite les gupes, les
frelons, les bourdons, les araignes, les scorpions, les cigales, les
scarabes ou coloptres d'Aristote, les sauterelles, les fourmis et, au
milieu de tous ces animaux articuls, les geckos, qui sont des reptiles.
Bien entendu, Pline admet la gnration spontane de beaucoup de ces
tres: les gouttes de rose, se condensant sur les feuilles de chou en
une gouttelette grosse comme un grain de mil, produisent une chenille,
qui devient ensuite chrysalide, puis papillon; les teignes naissent de
la poussire, et des mouches, les pyrales, sont produites par le feu.

La coutume de sacrifier des victimes pour en tirer des prsages avait
donn aux Romains une connaissance assez prcise de l'organisation des
animaux. Pline consacre une partie importante de son _Histoire des
animaux_  dcrire les principaux viscres et signale en mme temps
leurs fonctions. Quelques-unes de ses notions physiologiques sont assez
exactes; mais mlanges d'une foule de fables. Il cite,  propos des
prsages, des oiseaux qui ont deux coeurs, d'autres qui n'en ont pas du
tout; chez les rats, le nombre des lobes du foie varie de manire  tre
constamment gal au nombre de jours de la lune. Au del des viscres,
les connaissances anatomiques disparaissent: les veines, les artres,
les nerfs, les tendons, quoique distingus en gros, sont  chaque
instant confondus les uns avec les autres, et Pline ne sait rien de
leurs fonctions: les oiseaux n'ont ni veines ni artres; les ongles sont
les extrmits des nerfs, etc.

Malgr toutes ces imperfections, Pline est le seul auteur latin  qui
l'on puisse avec quelque raison donner la qualit de naturaliste. lien
est, plus que lui encore, un simple compilateur, et, si les ouvrages
d'Oppien dmontrent que les Romains possdaient des renseignements
intressants sur les moeurs des animaux, les titres de ses pomes: les
_Cyngtiques_, les _Halieutiques_, les _Ixeutiques_, montrent assez
dans quel but ils avaient t composs.

Une seule grande figure apparat avant la dcadence dfinitive de
l'empire romain, celle de Galien (131--200 ap. J.-C). Galien est surtout
un mdecin; mais il montre un remarquable esprit philosophique, trace un
vritable programme d'ducation scientifique et ralise ce programme en
crivant une srie de traits qui conduisent graduellement de l'art de
parler  l'art de raisonner et enfin  la mdecine. Il ne cesse de
recommander l'alliance troite de l'observation et du raisonnement;
donnant lui-mme l'exemple, il ne perd aucune occasion d'observer.

Ne pouvant dissquer de cadavres humains, il tudie les singes et
notamment le _magot_. Il indique  ses lecteurs les moyens d'observer,
sans s'exposer aux rigueurs des lois, le squelette, qu'il dsigne le
premier sous ce nom; il leur conseille d'explorer les vieux tombeaux
crouls, les valles o l'on peut trouver des cadavres desschs de
brigands, et finalement d'aller  Alexandrie, o des squelettes sont
livrs  l'tude. Il veut qu'on tudie successivement les os, les
muscles, les artres, les veines, les nerfs et enfin les viscres. On
lui doit d'avoir distingu les nerfs des tendons, d'avoir montr que les
premiers viennent tous du cerveau ou de la moelle pinire et d'en avoir
tabli les fonctions par de vritables expriences; il voit dans
l'existence des nerfs le caractre essentiellement distinctif de
l'animal et de la plante; il sait que les artres et les veines
contiennent galement du sang, et donne sur l'usage des organes des
renseignements qui constituent un incontestable progrs sur ce que l'on
enseignait avant lui.

L'obligation o il se trouve d'tudier les animaux, par suite de
l'impossibilit de dissquer mthodiquement le corps humain, le conduit
 d'intressantes comparaisons; il arrive mme  constater chez tous les
tres qu'il a tudis une remarquable uniformit de structure. Ce que
nous avons  dire ici, dit-il  propos des organes de nutrition,
semblera incroyable; mais, ds que vous l'aurez tudi, vous n'en
douterez pas davantage, et vous admirerez _comment ces parties
dmontrent qu'un seul artiste a construit tous les animaux et a voulu
que tous leurs organes fussent appropris  leurs usages_. Galien voit
donc lui aussi l'unit dans la diversit.

Il est naturellement partisan des causes finales, mais il conclut du
rapport qui existe entre l'organe et la fonction  un rapport entre la
forme extrieure et l'organisation interne, entre les moeurs des animaux
et leur structure: Les parties qui remplissent une fonction semblable,
et qui ont la mme forme extrieure, doivent ncessairement prsenter la
mme structure interne; aussi tous les animaux qui accomplissent les
mmes actions et qui ont les mmes formes extrieures possdent la mme
organisation. La nature, en effet, a donn  chaque animal un corps en
rapport avec les facults de son me, et c'est pourquoi chacun, ds sa
naissance, se sert de ses organes comme s'il avait t instruit par un
matre. Je n'ai jamais dissqu de petits animaux, tels que les fourmis,
les cousins, les puces; mais j'ai dissqu ceux qui se tranent, comme
les belettes, les rats, et ceux qui rampent, comme les serpents, et en
outre un grand nombre d'espces d'oiseaux et de poissons, et je suis
arriv de la sorte  la conviction qu'une mme intelligence les produit
tous et que dans tous le corps est en conformit avec les moeurs. _Par
une semblable tude, en examinant un animal pour la premire fois, on
peut, sans dissection, deviner sa structure intrieure, et cela sera
bien plus facile encore si l'on peut le suivre dans l'accomplissement de
ses fonctions._

C'est,  peu de chose prs, le principe des conditions d'existence que
Cuvier exposera plus tard presque dans les mmes termes, qu'il
combinera, comme Galien, avec le principe des causes finales, dont il se
servira pour tablir les rgles de corrlation que Galien aperoit
nettement entre la forme extrieure d'un animal et sa structure. Ce sont
ces rgles tendues par Cuvier aux rapports rciproques des organes qui
lui serviront ensuite  reconstruire entirement les animaux fossiles
d'aprs la considration de quelques-unes de leurs parties. Ainsi les
rudits qui ont attribu l'oeuvre d'Aristote  ses prdcesseurs
pourraient avec autant de raison reporter  Galien l'honneur des travaux
de Cuvier. Ils pourraient mme faire remonter jusqu' lui, nous venons
de le voir, l'honneur d'avoir inspir  Geoffroy Saint-Hilaire, le
principe de l'unit de plan de composition.




CHAPITRE IV

LE MOYEN GE ET LA RENAISSANCE

Les mdecins arabes.--Les alchimistes.--Albert-le-Grand.--Premiers
grands voyages.--Renaissance de l'anatomie.--Belon, Rondelet.--Franois
Bacon.--Progrs de la physiologie et de l'anatomie.--Les premiers
micrographes.--Prjugs encore rgnants au XVIe sicle.


Galien est la dernire grande intelligence, le dernier philosophe qui
jette quelque clat au milieu de la dcadence gnrale de l'empire.
Bientt les barbares surgissant de toutes parts ruinent la civilisation
romaine; le paganisme s'croule; l'tablissement du christianisme
absorbe les efforts intellectuels de tous ceux  qui la guerre laisse
des loisirs. Toute culture scientifique s'efface dans l'Occident, et ce
sont les hommes de l'extrme Orient qui conservent  l'humanit, dans la
mesure o il rpond aux besoins de leur race, le trsor de connaissances
amass durant l'antiquit. Durant tout le moyen ge, les Arabes
conservent la prpondrance scientifique.  partir du IXe sicle, on
voit les sciences mdicales prendre chez eux un panouissement
remarquable. Hippocrate, Aristote sont traduits en langue vulgaire. El
Kindi (860), El Dchdidh, auteur d'une histoire des animaux, Abou
Hanifa, savant botaniste, Ibn Wahchjid sont les plus clbres de cette
priode tonnante, o la magie se trouve sans cesse allie  la science
et  la mtaphysique. Rhazs (850--923), Avicenne, Avenzoar
(1070--1161), Averrhos (1120--1198), son lve, ont laiss la
rputation de mdecins fort habiles et fort savants; nanmoins ils
s'abandonnent beaucoup plus  la spculation qu' l'observation
vritable; le philosophe domine ordinairement en eux le savant, et,
s'ils ont largement contribu  nous conserver la tradition scientifique
des anciens, il faut reconnatre qu'ils n'ont fait faire  l'anatomie, 
la physiologie et au diagnostic de maladies que peu de progrs rels.
Ils avaient cependant une connaissance approfondie des proprits des
plantes, et on leur doit l'introduction dans la thrapeutique d'un assez
grand nombre de mdicaments. Kazwyny (1283), Ibn el Doreihim, El Demiri,
qui vivaient au XIVe sicle, El Calcachendi (1418), El Schebi et El
Sojuti (1445) ont compos sur l'histoire des animaux des traits
remarquables. El Demiri en particulier a crit une sorte de dictionnaire
d'histoire naturelle qui comprend la description de 931 animaux.

C'est aux Arabes que les lettrs europens du moyen ge empruntrent
leurs premires connaissances scientifiques; c'est  leur influence en
grande partie qu'il faut attribuer le mlange singulier, que l'on
observe constamment  cette poque, de l'astrologie et de l'alchimie
avec la science vritable, mlange dont les plus grandes intelligences
ne surent pas toujours se garder et qui eut pour rsultat d'amener dans
l'esprit du vulgaire une confusion complte entre les savants et les
sorciers. Roger Bacon (1214-1292) lui-mme, quoique protestant de la
_nullit de la magie_, sacrifia largement  l'alchimie. C'tait un vaste
esprit, un chercheur ingnieux, et un exprimentateur habile.  lire
certains passages de son _Opus majus_, on croirait qu'il a devin les
plus belles inventions modernes; il parat mme avoir connu l'art de
fabriquer des poudres explosibles. Il compte parmi les hommes qui
contriburent le plus  ramener les savants  l'observation de la
nature. Les investigateurs de cette poque cultivaient d'ailleurs
simultanment toutes les sciences: ils unissaient troitement la
pratique de la mdecine, les discussions philosophiques ou mme
thologiques  la recherche de la pierre philosophale et de la
transmutation des mtaux. La plupart, en histoire naturelle, se bornent
 faire sur le texte d'Aristote des commentaires thologiques, et s'ils
ajoutent quelques observations de leur cru, elles tmoignent d'ordinaire
d'une telle conception de la nature,  qui tout semble possible, d'une
telle inhabilet  dmler les premires apparences de la ralit, qu'on
regrette presque que ces laborieux crivains ne s'en soient pas tenus
aux textes de l'antiquit. Tels sont, malgr la rputation que leur
valurent leurs ouvrages et leurs travaux dans d'autres directions, les
alchimistes Arnaud de Villeneuve (1238-1314), qui dcouvrit l'alcool,
Raymond Lulle (1235-1315),  qui nous devons l'acide azotique ou
_eau-forte_, Albert le Grand (1153-1280), dominicain, puis vque de
Ratisbonne, dignit qu'il abandonna pour se livrer exclusivement  la
culture et  l'enseignement des sciences. Albert le Grand exerce
cependant une relle influence par ses nombreux ouvrages d'alchimie et
d'histoire naturelle qui constituent une sorte d'encyclopdie o domine
le point de vue thologique. On compte parmi ses disciples le fameux
saint Thomas d'Aquin (1227-1274),  qui Pic de La Mirandole attribue un
ouvrage d'alchimie et que l'glise catholique place encore au rang le
plus lev parmi ses hommes de science.

Durant le XIIIe sicle, quelques voyages, tels que ceux de Guillaume
Rubruquis et de Marco Polo, firent connatre l'Asie orientale; Marco
Polo est le premier qui ait pntr en Chine et au Japon; mais le rcit
de ses voyages, qui ne cadrait pas toujours avec les affirmations
d'Aristote, fut longtemps considr comme une oeuvre d'imagination.

Malgr l'invention de l'imprimerie (1431), malgr les grands voyages de
Christophe Colomb et la dcouverte de l'Amrique (1492), le XVe sicle
poursuit encore longtemps les errements scientifiques du XIIIe et du
XIVe sicle; mais au XVIe sicle la lumire commence  se faire dans les
esprits et d'importantes recherches scientifiques sont entreprises.
Andr Vsale (1514-1564) rgnre l'anatomie; Fallope, Eustache,
Spiegel, Ingrassias, Botal, Varole ont tous attach leur nom  la
dcouverte de quelque organe ou de quelque particularit de structure du
corps humain. Les recherches de Fabrizio d'Aquapendente (1537-1619),
celles de Colombo et de Csalpin, qui fut aussi un botaniste
remarquable, prparent la dcouverte de la circulation; Csalpin en
donne mme une description gnrale fort exacte, tandis que la
circulation pulmonaire est nettement entrevue par le malheureux Michel
Servet (1509-1555), qui fut brl  Genve, comme hrtique, par Calvin.
 cette poque vcut aussi le clbre chirurgien de Henri II, Ambroise
Par (1517-1590), qui, en dehors de son mrite comme praticien, songea
le premier  comparer le squelette des oiseaux  celui des mammifres. 
ct de cette renaissance de l'anatomie se manifeste aussi une
renaissance vidente de la botanique et de la zoologie. Jean et Gaspard
Bauhin, morts le premier en 1613, le second en 1624, publient, tout en
s'occupant de mdecine, d'importants ouvrages sur les plantes; Pierre
Belon n en 1518, assassin au bois de Boulogne en 1564, crivit une
_Histoire naturelle des animaux marins_ et une _Histoire des oiseaux_;
il compara entre eux les organes des divers animaux qui avaient fait
l'objet de ses tudes, ouvrit ainsi la voie  l'anatomie compare, et
figurant en tte de son Ornithologie un squelette d'oiseau et un
squelette humain, dsigna par les mmes lettres les parties qui lui
semblaient se correspondre dans ces deux squelettes.  la mme poque,
Rondelet (1507-1566) dota l'histoire naturelle d'une fort belle
_Histoire universelle des poissons_, o l'on trouve un vritable essai
de classification naturelle. Mais les naturalistes de ce sicle les plus
remarquables par leur savoir furent Conrad Gessner (1516-1565) et
Aldrovande (1527-1605). Gessner publia, outre divers travaux
philosophiques et scientifiques, une _Histoire des animaux_ en 4 volumes
in-folio et divers crits de botanique dans lesquels il tablit, sur les
organes de fructification, la premire classification scientifique des
vgtaux; il traite aussi des cristaux et dit que les fossiles
pourraient bien tre les dpouilles d'tres vivants. Aldrovande est
l'auteur d'une vaste histoire naturelle dans laquelle il traite des
trois rgnes de la nature, et qui fut imprime, en partie, sous les
auspices du snat de Bologne.

Ce fut aussi un des titres de gloire du grand artiste Bernard de Palissy
(1500-1589) d'avoir nergiquement soutenu que les fossiles taient des
restes d'animaux pour la plupart marins, et qu'en consquence les mers
avaient autrefois couvert une vaste tendue des continents, opinion dj
mise au commencement du sicle par Lonard de Vinci. La foi dans
l'observation, dans l'exprience, dans la raison, se substitue ainsi peu
 peu  la foi dans l'autorit et aux discussions sans fin sur les
opinions des matres dont la philosophie scolastique nous offre le
triste tableau. Rsultat ncessairement impuissant de la direction
imprime aux esprits par le christianisme et de la forte constitution
que s'tait donne le clerg, gardien des dogmes, la scolastique
commence  inspirer un mpris mal dguis; on comprend enfin combien
sont striles ses vaines disputes; et l'on prche le retour vers
l'observation de la nature qu'Aristote ne contient videmment pas tout
entire. Tandis que de nombreux investigateurs prchent d'exemple et
ajoutent  nos connaissances dans toutes les directions, sans trop de
souci de l'autorit, quelques hommes hardis, comme Argentier, proclament
leur confiance exclusive dans la raison et prparent ainsi l'avnement
de Franois Bacon (1561-1626), dont l'_Instauratio magna_ rtablit, pour
la premire fois, depuis Aristote, les vrais principes de la philosophie
et de la mthode scientifique.

Bacon dclare que l'homme de science doit avant tout appuyer ce qu'il
affirme sur l'exprience, et il tend mme la mthode exprimentale  la
recherche de l'origine des tres. Dans sa _Nova Atlantis_, sorte de
projet d'un tablissement uniquement consacr au progrs des sciences
naturelles, comme l'est notre Musum d'histoire naturelle, il recommande
de _tenter les mtamorphoses des organes et de rechercher, en faisant
varier les espces, comment elles se sont multiplies et diversifies_.
C'est la premire expression scientifique de l'ide que les formes des
plantes et des animaux ne sont pas immuables et en nombre fini, que le
monde vivant n'est parvenu  son tat actuel que par une srie de lentes
et graduelles modifications. L'illustre philosophe put connatre avant
de mourir l'une des plus belles dcouvertes dues  la mthode
exprimentale, celle de la circulation du sang, annonce ds 1619 par
Harwey, mdecin de Jacques Ier et de Charles Ier et lve de Fabrizio
d'Aquapendente, qu'il avait assist dans ses recherches sur les valvules
des veines. Cette dcouverte donna un nouvel lan aux recherches
anatomiques. Aselli retrouve les vaisseaux chylifres. Pecquet montre
qu'ils sont destins  puiser dans les entrailles les matires
assimilables et qu'ils les transportent dans le canal thoracique, par
lequel elles sont verses dans la circulation. Rudbeck et Bartholin se
disputent la dcouverte des vaisseaux lymphatiques; Wirsung fait
connatre le canal pancratique; Bartholin et Stnon compltent l'tude
des glandes salivaires. Wepfer, Schneider, Willis, Vieussens tendent
les connaissances acquises sur le cerveau, dont ils prcisent le rle;
enfin Ruysch, par l'application aux recherches anatomiques du procd
qui consiste  injecter des liquides colors dans les vaisseaux et les
cavits, fait faire de grands progrs  l'histoire de l'appareil
vasculaire.

Vers la mme poque, l'application  l'tude des organismes d'une autre
mthode d'investigation fut encore plus fconde. Presque en mme temps,
Malpighi, professeur de mdecine  Bologne (1628-1694), Leuwenhoek
(1632-1723), de Delft, et Swammerdamm (1637-1680) introduisent l'emploi
des verres grossissants dans les recherches d'histoire naturelle; ils
sont aussitt rcompenss par de magnifiques dcouvertes. Malpighi fait
connatre un grand nombre de particularits de structure des organes
humains, dcouvre les traches des insectes et tudie le dveloppement
du poulet; on doit  Leuwenhoek d'avoir rvl aux naturalistes
l'existence des infusoires et d'avoir coopr  la dcouverte des
spermatozodes; il parat aussi avoir connu la reproduction des pucerons
sans le secours de l'accouplement, dont la ralit fut mise hors de
doute, bien plus tard, par Bonnet, de Genve, et il fit sur la
gnration des polypes par bourgeonnement des observations qui devaient
demeurer oublies jusqu'aux recherches de Trembley. Swammerdamm, qui
publia une grande partie de ses travaux sous le titre de _Biblia
natur_, est surtout clbre par ses recherches sur les mtamorphoses
des insectes.

Ds cette poque se posent les grandes questions qui ont depuis agit le
monde savant: Rdi (1626-1698) combat par des expriences d'une relle
prcision l'hypothse, aujourd'hui ramene  un problme de chimie, des
gnrations spontanes. Il continue cependant  admettre la possibilit
de ce mode de gnration pour les vers que l'on trouve  l'intrieur des
fruits et pour ceux qui vivent dans les viscres de l'homme et des
animaux, mais c'est sous l'influence des forces vitales elles-mmes,
d'mes embryons, d'_mes vgtatives_, que ces vers sont engendrs.
Newton signale dj  la fin de son _Optique_ cette uniformit de
structure des animaux,  la dmonstration de laquelle Geoffroy
Saint-Hilaire devait consacrer sa vie scientifique, et Pascal, dpassant
Bacon, croit que _les tres anims n'taient  leur dbut que des
individus informes et ambigus, dont les circonstances permanentes au
milieu desquelles ils vivaient ont dcid originairement la
constitution_[5]; Sylvius Lebo, de Leyde, soutient que tous les
phnomnes qui se produisent dans les viscres sont analogues aux
ractions qu'on voit s'accomplir dans les cornues des laboratoires de
chimie; tandis que Vallisneri cherche  expliquer la gnration, par la
doctrine de l'embotement des germes dont Cuvier sera l'un des derniers
partisans. Swammerdamm tablit les bases de la doctrine du dveloppement
des animaux par formation successive des parties, par _pignse_. Mais
les esprits sont loin d'tre prpars  comprendre la porte de ces
dcouvertes. En 1595, Frey, pasteur  Schweinfurth, considre encore les
animaux comme des prcepteurs, qui nous auraient t donns par Dieu;
Wolfgang Franz, en 1612, dans son _Histoire sacre des animaux_, qui eut
plusieurs ditions et contient une assez ingnieuse classification des
animaux, dcrit les dragons naturels, qui ont trois ranges de dents 
chaque mchoire, et il ajoute avec une ineffable srnit: Le principal
dragon est le diable; le P. Kircher, physicien distingu cependant,
recherche quels animaux No fit entrer dans l'arche; il figure parmi eux
des sirnes et des griffons, et nous sommes en 1675! Il s'agit,  la
vrit, d'crivains religieux plutt que de savants; mais quel monde de
prjugs devait  une pareille poque affronter la moindre dcouverte!




CHAPITRE V

VOLUTION DE L'IDE D'ESPCE

Les grands travaux descriptifs: Wotton, Gessner, Aldrovande.--Ray:
dfinition de l'espce.--Premiers essais de nomenclature.--Linn: la
fixit de l'espce; la nomenclature binaire.


Cependant la zoologie descriptive avait fait de rels progrs. Wotton
avait tir, en 1552, des oeuvres d'Aristote un premier essai de
disposition systmatique des animaux. La mme anne, Conrad Gessner
avait runi, dans son _Histoire des animaux_, tout ce que l'on savait de
son temps sur ces tres vivants, et en avait rendu facile l'tude
comparative, en adoptant pour ses descriptions un plan mthodique; 
partir de 1599, Aldrovande avait publi sur les animaux une srie
d'ouvrages importants, et les matriaux s'taient dj tellement accrus
qu'il avait fallu de toute ncessit recourir, pour mener cette oeuvre 
bonne fin,  une classification rigoureuse, en partie emprunte  Wotton
et en partie nouvelle; des animaux fabuleux, des harpies, des griffons,
se trouvent encore mls aux animaux rels; l'histoire de l'oie qui nat
des glands d'un chne est encore raconte; mais le progrs n'en est pas
moins accus. Jonston compose,  son tour, aprs d'autres ouvrages
d'histoire naturelle qui en taient la prparation, son _Thtre
universel des animaux_; partout la mthode est la mme: Les animaux sont
dcrits d'aprs leur habitat ordinaire, leur genre de nourriture, leurs
moeurs.

Mais les formes animales connues sont de plus en plus nombreuses; il
devient de plus en plus difficile de les reconnatre dans les longues et
confuses descriptions qu'on en fait. Sperling a le premier l'ide de les
dfinir au moyen de courtes diagnoses qu'il nomme des _prceptes_
(1661). Toutefois les groupes d'individus auxquels correspondent ces
diagnoses, bien que nettement dfinis dans l'esprit des zoologistes,
n'ont pas encore reu de dnomination particulire. Comme le faisait
jadis Aristote, on emploie indiffremment les mots _genre_ et _espce_
pour dsigner des groupes d'tendue variable. On dit ainsi: l'espce des
oiseaux en comprend un grand nombre d'autres; l'espce des mammifres se
divise en plusieurs genres; on n'a pas non plus beaucoup rflchi sur
les caractres de ce que nous nommerions aujourd'hui une _espce_. On
admet sans trop de peine, malgr les efforts de Redi pour dmontrer
l'inanit de la gnration spontane des insectes, que des animaux
peuvent exceptionnellement engendrer d'autres animaux tout diffrents et
que beaucoup peuvent natre de la rose, de la pourriture ou du limon.
Cependant le besoin de plus de prcision se fait graduellement sentir.
Ray entre enfin hardiment dans la voie que nous suivons aujourd'hui, en
dterminant d'une manire dfinitive la signification qu'il faut donner
au mot _espce_ et en fixant ainsi pour tous une ide qui jusque-l
tait demeure quelque peu flottante. L'espce, c'est dsormais le plus
restreint des groupes auxquels on appliquait jusque-l ce mot; toute
runion d'espces ayant quelques caractres communs portera le nom de
_genre_. Le genre pourra donc se diviser en espces, mais l'espce est
maintenant une unit indivisible. Sa dfinition est tout entire base
sur la gnralisation d'un fait d'observation journalire. Les animaux
et les plantes que nous connaissons le mieux tirent tous leur origine
d'animaux et de plantes semblables  eux; ces animaux et ces plantes
ainsi lis gnalogiquement sont ce qu'on appellera des espces. L'ide
tait dj dans Aristote, mais le mot n'y tait pas, et l'ide mme
tait moins prcise, car Aristote n'en parle gure qu'incidemment, 
propos des difficults que soulve l'origine de certains animaux; Ray
dit, au contraire, expressment: Les formes spcifiquement diffrentes
conservent toujours la mme apparence; jamais une espce ne nat de la
semence d'une autre, ni rciproquement. Il semble que Ray dtermine non
seulement de la faon la plus nette le critrium de l'espce, mais qu'il
affirme de plus la fixit absolue des formes spcifiques: il ne va
cependant pas jusque-l. Il remarque d'abord qu'il existe entre les
animaux de mme espce des diffrences sexuelles qui peuvent tre assez
considrables, et il ajoute que son caractre de l'espce n'est pas
absolument infaillible. Les exprience montrent, en effet, que quelques
semences peuvent dgnrer, que des plantes d'espce diffrente peuvent,
dans des cas exceptionnels, natre de la semence d'une plante d'espce
donne et donner lieu, par consquent,  une transmutation des espces.
Ces rserves devront bientt disparatre.

Ray embrassait dans le cercle de ses tudes la botanique et presque
toutes les branches de la zoologie qu'il avait tudies soit seul, soit
avec le concours de son ami Willoughby, mort prmaturment et dont il
publia les travaux. Peu  peu, l'accroissement considrable du nombre
des animaux recueillis dans toutes les parties du monde obligea les
naturalistes  se restreindre  l'tude de collections particulires qui
taient minutieusement dcrites, comme on dcrit de nos jours des
cabinets de curiosits. Ce fut l'origine de livres tels que le
_Thsaurus_ de Seba, l'ouvrage de Rumphius sur les rarets d'Amboine
(1705), le _Gazophylacium natur et artis_ de Ptiver (1711) et autres
publications analogues.

On pouvait aussi borner ses tudes, en dcrivant des animaux d'une
certaine catgorie ayant entre eux quelque ressemblance; former ces
catgories, c'tait dj reconnatre l'existence de groupes naturels;
c'est ainsi que Martin Lister s'occupa des coquilles, Breyn des oursins,
Linck des toiles de mer, etc. Ces divers travaux monographiques ne
pouvaient conduire  des ides bien gnrales; mais ils demandaient une
tude suivie des formes vivantes; ces formes taient nettement dfinies,
parfois soigneusement figures, comme dans l'ouvrage de Linck sur les
toiles de mer, qui date de 1733. Parmi elles, celles qui se ressemblent
le plus sont groupes en _genres_ qui apparaissent ainsi comme des
divisions secondaires des groupes plus tendus dont l'auteur se fait
l'historien, groupes auxquels on n'a pas encore song  attribuer de
dnomination marquant leur degr de gnralit. Dans les ouvrages de
Breyn et de Linck, chaque genre reoit un nom particulier, chaque espce
est distingue de celles du mme genre par une ou deux pithtes
accoles au nom gnrique, de telle faon qu'un systme de dnomination
semblable  celui qui est en usage dans notre tat civil tend de plus en
plus  s'introduire dans la langue zoologique. D'abord l'usage de cette
nomenclature est en quelque sorte accidentel; souvent on emploie
plusieurs prnoms pour dsigner une mme espce. Linn comprend enfin la
ncessit de formuler les rgles de la langue du naturaliste. Aprs
s'tre servi accidentellement en 1749, pour dsigner les espces
communes en Scandinavie, d'un nom et d'un unique prnom dans un discours
inaugural devenu clbre sous le nom de _Pan suecica_, il montra en
1751, dans sa _Philosophie botanique_, les avantages de ce mode de
dnomination; en fit en 1753 une premire application aux plantes, dans
son _Species plantarum_, et l'tendit  l'ensemble des espces des deux
rgnes dans la 12e dition de son _Systema natur_, qui date de 1766.
Cette faon de dsigner les espces, adopte depuis par tous les
naturalistes, est ce qu'on a appel la _nomenclature binaire_.

Par un phnomne inverse de celui qui avait empch Aristote d'atteindre
 la notion de l'espce, les groupes spcifiques nettement dfinis, et
dsigns chacun dsormais par un nom particulier, facile  retenir, ne
devaient pas tarder  tre pris pour autant de ralits malgr ce que
leur dtermination prsentait d'videmment artificiel. Dans la priode
qui s'ouvre on voit, en effet, les naturalistes oublier peu  peu que
les espces ont t constitues par eux-mmes  l'aide de groupes
d'individus, pour ne plus voir que la forme abstraite  laquelle se
rattachent tous les individus d'un mme groupe. On s'applique 
dnombrer ces formes, devenues autant d'tres quasi rels; connatre
toutes les formes vivantes, en donner un catalogue aussi complet que
possible parat  de nombreux zoologistes le but dfinitif de la
science. On peut citer Klein comme le reprsentant le plus accompli de
cette doctrine; ses travaux ont uniquement pour but de dresser un
catalogue des animaux commode  consulter, et l'on doit y parvenir,
suivant lui, au moyen d'un systme de classification empruntant
exclusivement ses caractres  l'extrieur de l'animal. Il est certain
que, si l'on se propose seulement de dresser un inventaire du rgne
animal et d'arriver le plus rapidement possible  dterminer  quel
chapitre de cet inventaire se rattache un animal donn, les caractres
qui sont le plus apparents, le plus faciles  constater ont quelque
droit  avoir la prfrence; non seulement la nature des caractres
employs, mais encore les faons dont ils sont mis en oeuvre, ce qu'on
pourrait appeler les _procds de classification_, prennent une
importance considrable. C'est ainsi que l'on est amen  considrer
comme des inventions minemment utiles des artifices, tels que ces
tables dichotomiques des botanistes, qui permettent d'abrger le temps 
dpenser pour trouver un nom. En soutenant qu'on ne devait pas obliger
les naturalistes qui veulent trouver le nom d'un animal,  en ouvrir la
bouche pour compter combien il possde de dents, Klein devait avoir pour
lui tous les naturalistes descripteurs, et l'on en voit encore de nos
jours regretter que toutes nos mthodes de classification n'aient pas
t bases sur de tels principes.

Ce fut Linn qui eut l'honneur de limiter l'influence de Klein et
d'affirmer que l'histoire naturelle devait atteindre un but plus lev
que celui auquel menaaient de la restreindre les simples nomenclateurs.
Pour son esprit potique, il devait exister dans la nature une harmonie
dont le naturaliste digne de ce nom devait tre l'interprte. Que les
conditions particulires  une science en voie de formation imposassent
la ncessit d'avoir recours  des procds plus ou moins artificiels
pour parvenir  dresser un inventaire des tres vivants, inventaire au
moyen duquel on pt dterminer facilement les formes dj connues et
dans lequel il ft ais d'assigner une place aux formes nouvelles, il ne
le contestait pas; il dut lui-mme, en partie, sa brillante rputation 
l'invention et  l'emploi gnral de procds de ce genre,
particulirement ingnieux, il est vrai; mais ces procds, qu'il
nommait des _systmes_, n'taient pour lui qu'une concession faite
momentanment aux besoins de la nomenclature et ne reprsentaient
nullement la science elle-mme. Tout dans la nature lui paraissait
rigoureusement ordonn; il tait persuad que, de mme que nos penses
forment une chane ininterrompue, tous les tres devaient se relier les
uns aux autres d'une faon dtermine. Aussi s'tait-il appropri cet
aphorisme de Leibnitz: _Natura non facit saltum_: La nature ne fait
point de saut. Dans la longue srie des formes vivantes, chaque espce
devait tre exactement intermdiaire entre deux autres. La science ne
devait s'arrter qu'aprs avoir permis de les disposer toutes dans un
ordre tel que cette condition ft ralise; seulement alors elle
pourrait se considrer comme possdant un systme de classification
dfinitif; ce systme dfinitif tait ncessairement _unique_; c'est 
lui qu'il fallait rserver le nom de _mthode naturelle_, et Linn
pensait qu'on parviendrait  le raliser en imaginant une suite de
systmes, destins  tre sans cesse perfectionns par des retouches
successives, de manire  se rapprocher de plus en plus du systme
dfinitif. Ainsi chacun de ces systmes devait tre comme nos thories,
qui ne fournissent que des explications approximatives des phnomnes
qu'elles se proposent de relier entre eux, jusqu' ce que des
perfectionnements progressifs, portant sur des points de dtail, leur
aient donn une inaltrable cohsion.

Cette mthode, image de la nature, traduction fidle de la pense du
crateur, devait tenir compte de tous les faits que peut prsenter
l'histoire des animaux: non seulement leurs caractres extrieurs, mais
leur structure anatomique, leurs facults, leur genre de vie, devaient
tre pris en considration pour arriver  rapprocher les espces suivant
leur ordre naturel, et Linn, tout en se bornant  constituer ce qu'il
appelle un _systme de la nature_, introduit, autant que cela est
possible de son temps, la notion de la structure dans ses divisions du
rgne animal; il ouvre de la sorte une voie nouvelle, que Cuvier
poursuivra plus tard.

L'illustre Sudois a rendu  la philosophie zoologique un service plus
important encore.

La premire condition pour se rapprocher autant que possible d'un but
aussi lev que celui qu'il devait atteindre, tait d'introduire dans la
science une prcision qui lui avait manqu jusque-l. Aussi le
voyons-nous prendre le plus grand soin de dfinir tout ce dont il a 
parler. Il semble qu'il soit inutile de dire ce que peuvent tre les
minraux, les vgtaux et les plantes; depuis longtemps, l'observation
vulgaire a donn  chacun une notion prcise de l signification de ces
termes. Linn insiste cependant:

     Mineralia crescunt.
     Vegetalia crescunt et vivunt.
     Animalia crescunt, vivunt et sentiunt.

Les trois rgnes sont ainsi caractriss, et leurs caractres prsentent
une sduisante gradation. Les formes  classer ne sont pas dfinies avec
moins de nettet:

Nous comptons, dit Linn, autant d'espces qu'il est sorti de couples
des mains du Crateur.

Ici, la dfinition pche mme par trop de prcision, car elle juge, dans
sa forme concise, une foule de questions qu'il et t peut-tre prudent
de ne pas rsoudre aussi vite. Linn parat savoir, en effet, que les
animaux sont sortis par couples des mains divines; que tous les animaux
de mme espce que nous observons aujourd'hui sont descendus de ces
couples, auxquels les relient une srie ininterrompue de gnrations;
qu'aucune des familles naturelles ainsi constitues ne s'est teinte;
qu'aucune n'a subi de mlange; qu'aucune ne s'est perfectionne,
dgrade ou mme modifie. Ce savoir, il ne pouvait le tenir ni de
l'observation, ni de l'exprience; il se place donc, par cette
dfinition de l'espce, hors du terrain scientifique. C'est videmment
du rcit de la cration fait par la Gense qu'il s'inspire; nous nous
trouvons en prsence non plus d'un fait rigoureusement dtermin, mais
d'une croyance religieuse, d'un dogme. Et c'est bien un dogme en effet,
que Linn vient d'introduire dans la science. S'il n'y attache pas
lui-mme une importance excessive, s'il entreprend des recherches
propres  dterminer de quelles variations les tres vivants sont
susceptibles, s'il suppose plus tard que les espces primitives de
plantes ont t peu nombreuses et que leur nombre s'est accrue par suite
de croisements entre les espces fondamentales, si l'on peut croire, en
un mot, qu'en dfinissant l'espce comme il l'a fait, Linn a surtout
cd au besoin de donner une forme saisissante  la notion de l'espce,
encore vague pour le plus grand nombre de ses lecteurs, il n'en sera
plus de mme de ses successeurs et de ses lves, qui prendront ce qu'il
y a de plus absolu dans cette dfinition, et feront du principe, plus
thologique que scientifique, de l'invariabilit des espces la pierre
angulaire de la zoologie. Linn avait dit: toute espce est exactement
intermdiaire entre deux autres; il avait dit aussi: la nature ne fait
point de saut et ces deux propositions impliquaient, chez lui, un
sentiment profond de la continuit du rgne animal comme du rgne
vgtal, qui temprait la rigueur de ses dfinitions; ses successeurs
affirmeront exclusivement la discontinuit.

On a souvent accus l'cole de Linn d'avoir enray toutes les tudes
qui pouvaient nous clairer relativement  l'origine et aux
modifications possibles des tres vivants. Ce reproche n'est pas
absolument fond. Les observations prcises, quel que soit l'esprit dans
lequel elles sont faites, finissent toujours, par cela seul qu'elles
sont prcises, par conduire  la vrit. Or Linn dotait l'histoire
naturelle d'une prcision inconnue jusqu' lui. S'il tait vrai que les
formes vivantes taient invariables et en nombre limit, l'accord devait
rapidement se faire entre les naturalistes sur le nombre et les
caractres de ces formes nettement spares les unes des autres; si ces
formes taient au contraire variables, le zle mis par chacun  dcrire
de prtendues espces nouvelles devait augmenter indfiniment le nombre
des espces, tablir peu  peu entre les formes les plus diffrentes les
transitions les plus gradues, soit par l'intermdiaire de formes
actuellement existantes, soit par l'intermdiaire de formes ayant vcu,
mais aujourd'hui disparues. Est-il besoin de dire ce qui est arriv? Le
nombre des espces dcrites depuis Linn s'est si rapidement augment,
que les descripteurs, effrays de leur oeuvre, ont fini par se renvoyer
rciproquement l'accusation de constituer des espces de fantaisie, les
uns multipliant  l'infini les dnominations diffrentes, les autres
dsignant au contraire sous un mme nom des formes que l'on trouverait,
sans aucun doute, fort disparates si l'on ne connaissait les formes
intermdiaires qui les unissent. De par les divergences mmes de ceux
qui la prtendaient fixe, l'espce est devenue un groupe aux limites
flottantes, toutes conventionnelles, d'individus plus ou moins
semblables entre eux. On n'a pu manquer d'tre frapp de tout ce
qu'avait d'arbitraire la dlimitation de ces groupes; mais, quand on a
voulu en fixer nettement les limites, on s'est heurt  de telles
difficults que chacun a donn de l'espce une dfinition diffrente et
qu'il a fallu avoir recours, pour trouver un terrain de conciliation,
non  des caractres extrieurs, tels que ceux dont Klein demandait
l'usage exclusif, non pas mme  des caractres anatomiques, tels que
ceux dont Linn commenait  faire usage, mais  un caractre
exclusivement physiologique, ncessitant, pour tre dtermin, des
expriences souvent impraticables, le caractre mme que le bon sens
populaire, bien plus que son observation personnelle, avait dict 
Aristote: la fcondit ou l'infcondit des unions entre les individus
dont l'identit spcifique tait douteuse.

En serrant de plus prs qu'on ne l'avait fait avant lui la notion de
l'espce, en conduisant ses lves  adopter nettement une manire de
voir dtermine, en donnant un corps  une conception vaporeuse
jusque-l, Linn forait l'attention des hommes de science  se porter
sur des phnomnes qu'ils auraient sans doute longtemps encore ngligs,
 chercher la solution de problmes difficiles  rsoudre et qu'on et
peut-tre luds au lieu de les envisager de front. La multiplication
mme des prtendues formes spcifiques, dont on a accus les
naturalistes linnens d'avoir encombr les sciences, est donc demeure
un bien, car plus ces formes devenaient nombreuses, plus il tait
ncessaire de les dcrire avec prcision, pour les distinguer les unes
des autres, et plus devaient s'tendre nos connaissances relatives aux
modifications diverses dont sont respectivement susceptibles les
individus de mme espce.

       *       *       *       *       *

Les prdcesseurs de Linn runissaient dans des groupes plus ou moins
tendus, qu'ils dsignaient sous le nom de genre ou auxquels ils ne
donnaient pas du tout de nom, les espces qui, tout en tant distinctes,
prsentaient quelques similitudes. Linn dfinit le premier les
diffrents degrs de ressemblance: dans ses ouvrages, les espces les
plus voisines furent constamment groupes en _genres_; les genres entre
lesquels il existait des caractres communs furent runis en _ordres_,
les ordres en _classes_. Les rapports rciproques de ces diverses
divisions furent tablis par le tableau suivant, indiquant plusieurs
sortes de hirarchie et dans lequel les termes correspondants sont
placs sur une mme ligne verticale:

+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Classe.     |Genre.      |Ordre.                  |Espce.  |Varit. |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Genre le    |Genre moyen.|Genre le plus restreint.|Espce.  |Individu.|
|plus tendu.|            |                        |         |         |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Province.   |Dpartement.|Commune.                |Bourg.   |Maison.  |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+
|Rgiment.   |Bataillon.  |Compagnie.              |Escouade.|Soldat.  |
+------------+------------+------------------------+---------+---------+

La dernire dition du _Systema natur_ est de 1766; plus tard, en 1780,
entre l'ordre et le genre, Batsch introduisit une division nouvelle,
dont l'importance est presque devenue prdominante, la _famille_. Il est
vident que cette gradation des ressemblances prsentes par les animaux
devait rapidement veiller l'ide d'un degr plus ou moins grand de
parent entre eux. Dj Linn avait emprunt  l'tat civil le systme
de la nomenclature binaire, dsignant par un mme nom les tres de mme
genre, qu'il comparait par consquent implicitement aux membres d'une
mme ligne; le mot de _famille_, choisi par Batsch, implique que la
mme comparaison est dans son esprit, et le mot _tribu_, qu'on emploiera
galement plus tard, prcise encore cette assimilation. Mais ces
comparaisons sont, pour ainsi dire, inconscientes; elles sont suscites
par la nature mme de phnomnes qu'il s'agit de faire comprendre; on
constate des ressemblances de divers degrs entre les animaux; on a
constat de mme des ressemblances dcroissantes entre les membres d'une
mme famille humaine  mesure qu'ils s'loignent de leur souche commune:
on rapproche ces deux faits; mais on demande si peu au second
l'explication du premier qu'au lieu de se reprsenter la classification
comme un arbre gnalogique aux rameaux multiples, on en cherche
l'image, soit comme Linn, dans les rapports que prsentent entre elles
les bourgades, les villes et les provinces inscrites sur une carte
gographique, soit mme, comme Bonnet, dans les rapports que prsentent
les anneaux d'une chane, les degrs d'une chelle. Cette doctrine de
l'chelle des tres, issue de la philosophie de Leibnitz, a vivement
frapp l'esprit des philosophes; elle s'est conserve, sous des formes
diverses, pendant de longues annes; il est ncessaire de montrer
comment la prsentait celui qui en fut le plus ardent promoteur, Charles
Bonnet.




CHAPITRE VI

LES PHILOSOPHES DU XVIIIe SICLE

C. Bonnet: la chane des tres; les rvolutions du globe; l'tat pass
et l'tat futur des plantes, des animaux et de l'homme; l'emboitement
des germes.--Robinet: ses ides sur l'volution.--De Maillet: les
fossiles.--Erasme Darwin: le transformisme fond sur
l'pignse.--Transformation des animaux sous l'influence de l'habitude;
analogie avec Lamarck et Charles Darwin.--Maupertuis: la sensibilit de
la matire et le transformisme.--Diderot: la vie de l'espce et la vie
de l'individu.


Linn tait avant tout un savant; s'il avait de brillantes chappes
vers la philosophie, il faisait hautement profession de borner son
ambition  la connaissance et  la contemplation des oeuvres de la
nature; Charles Bonnet est avant tout un philosophe qui interroge la
nature pour y trouver des problmes  rsoudre, qui exprimente et
observe, pour s'lever aussitt des faits qu'il dcouvre aux plus hautes
spculations mtaphysiques. Comme philosophe, Bonnet est un fervent
disciple de Leibnitz: tous ses efforts tendent  dmontrer la
possibilit d'appliquer aux corps matriels et mme aux tres
immatriels dont il admet l'existence, cette _loi de continuit_ que
nous avons dj vue accepte par Linn. Pour lui, tous les tres forment
une chane continue en dehors de laquelle il n'y a que Dieu.
Graduellement, les minraux passent aux tres organiss et ceux-ci sont
relis entre eux par une foule d'insensibles transitions. Les diverses
divisions de nos systmes et de nos mthodes, les espces mmes n'ont
qu'en apparence des limites fixes. En ralit, grce aux innombrables
variations que les individus peuvent prsenter, les espces sont
troitement relies les unes aux autres: Les intelligences qui nous
sont suprieures dcouvrent peut-tre entre deux individus que nous
rangeons dans la mme espce plus de varits que nous n'en dcouvrons
entre deux individus de genres loigns. Ainsi ces intelligences voient
dans l'chelle de notre monde autant d'chelons qu'il y a d'individus.
Il en est de mme de l'chelle de chaque monde, et toutes ne composent
qu'une seule suite, qui a pour premier terme l'atome et pour dernier
terme le plus lev des chrubins[6]. Comme consquence de ces ides,
Bonnet accepte l'opinion qu'il existe plusieurs mondes habits, que ces
mondes prsentent au point de vue de leur perfection une vritable
gradation, qu'il en est d'infrieurs au ntre et aussi de suprieurs.

Les tres terrestres viennent se ranger naturellement sous quatre
classes gnrales: 1 les tres _bruts_ ou _inorganiss_; 2 les tres
_organiss_ et _inanims_; 3 les tres _organiss_ et _anims_; 4 les
tres _organiss_, _anims_ et _raisonnables_[7]... L'assortiment
d'tres qui est propre  notre globe ne se rencontre vraisemblablement
dans aucun autre. Chaque globe a son conomie particulire, ses lois,
ses productions. Il est peut-tre des mondes si imparfaits relativement
au ntre qu'il ne s'y trouve que des tres de la premire ou de la
seconde classe. D'autres mondes peuvent tre au contraire si parfaits,
qu'il n'y ait que des tres propres aux classes suprieures. Dans ces
derniers mondes, les rochers sont organiss, les plantes sentent, les
animaux raisonnent, les hommes sont des anges.

Quelle est donc l'excellence de la Jrusalem cleste, o l'ange est le
moindre des tres intelligents[8]?

Bonnet passe, comme on voit, de la science  la thologie, des tres
matriels aux esprits. Ses tentatives de constituer par les inductions
que lui inspire la loi de continuit une sorte d'histoire naturelle des
cratures clestes peuvent paratre aujourd'hui bien naves. Mais, si
l'application d'un principe tir de l'tude du monde tangible  un monde
qui chappe totalement  nos sens conduit  des conclusions que rien ne
saurait distinguer des rves de notre imagination, l'application de ce
mme principe  la dtermination des rapports rciproques des tres
organiss est, au contraire, fconde en consquences intressantes.
C'est ainsi que Bonnet, aprs une comparaison longuement dveloppe de
la plante et de l'animal, arrive  cette conclusion, si loquemment mise
en lumire par Claude Bernard dans les dernires annes de sa vie, qu'il
n'existe entre les deux grands rgnes organiques aucun caractre
distinctif absolu: Dites au vulgaire que les philosophes ont de la
peine  distinguer un chat d'un rosier; il rira des philosophes et
demandera s'il est rien dans le monde qui soit plus facile  distinguer?
C'est que le vulgaire, qui ignore l'art d'abstraire, juge sur des ides
_particulires_ et que les philosophes jugent sur des ides gnrales.
Retranchez de la notion du chat et de celle du rosier toutes les
proprits qui constituent, dans l'une et dans l'autre, l'espce, le
genre, la classe, pour ne retenir que les proprits les plus gnrales
qui caractrisent l'animal ou la plante, et il ne vous restera aucune
marque distinctive entre le chat et le rosier[9]... Les plantes et les
animaux ne sont que des modifications de la matire organise. Ils
participent tous  une mme essence, et l'attribut distinctif nous est
inconnu[10].

La plante est donc une sorte d'animal infrieur; on passe par degrs de
l'homme  l'animal, de l'animal  la plante, de la plante au minral.
Beaucoup de ces degrs sont encore  dcouvrir; ceux d'entre eux qui
paraissent connus sont rsums par Bonnet dans cette chelle fameuse que
nous reproduisons textuellement ci-dessous:

L'homme.
Orang-outang.
Singe.

Quadrupdes.
cureuil volant.
Chauve-souris.
Autruche.

Oiseaux.
Oiseaux aquatiques.
Oiseaux amphibies.
Poissons volants.

Poissons.
Poissons rampants.
Anguilles.
Serpents d'eau.

Serpents.
Limaces.
Limaons.

Coquillages.
Vers  tuyaux.
Teignes.

Insectes.
Gallinsectes.
Tnia ou solitaire.
Polypes.
Orties de mer.
Sensitives.

Plantes.
Lichens.
Moisissures.
Champignons, agarics.
Truffes.
Coraux et corallodes.
Lithophytes.
Amiante.
Talcs, gypses, slnites.
Ardoises.

Pierres.
Pierres figures.
Cristallisations.

Sels.
Vitriols.

Mtaux.
Demi-mtaux.

Soufres.
Bitumes.

Terres.
Terre pure.

Eau.

Air.

Feu.
Matires plus subtiles.

Certes, dans cette longue numration d'tres entre lesquels sont
tablies des liaisons bases sur les ressemblances les plus
superficielles, on aurait peine  reconnatre l'oeuvre de l'ingnieux et
sagace observateur, qui sut parfois galer Raumur et Trembley, de
l'exprimentateur prcis auquel la science est redevable d'avoir
nettement dtermin les conditions de la parthnogense des pucerons,
d'avoir dcouvert et tudi la reproduction des nas par division et la
restauration des parties mutiles chez les vers de terre, d'avoir
observ les phnomnes de la reproduction chez les bryozoaires d'eau
douce, les vorticelles et les stentors; Bonnet tait videmment peu
pntr de la ncessit de fonder sur la structure anatomique les
rapprochements  tablir entre les tres vivants; aussi bien ne
s'embarrasse-t-il pas de pntrer dans le dtail des classifications; il
prend le rgne animal en bloc, et, sans rechercher quels liens
pourraient unir entre eux les groupes secondaires, il se pose d'emble
et discute longuement une question que Linn considre comme rsolue _a
priori_: Les tres qui forment la population actuelle de notre globe
ont-ils toujours t ce que nous les voyons? demeureront-ils
ternellement ce qu'ils sont[11]? Avec une remarquable indpendance
d'esprit, le philosophe de Genve se dgage des liens que la lettre de
la Gense avait imposs  Linn. Le globe a t, suivant lui, le thtre
de rvolutions dont nous ignorons le nombre et qui peuvent encore se
renouveler; le chaos dcrit par Mose est le rsultat de la dernire de
ces rvolutions; la cration dont il nous fait le rcit n'est autre
chose, comme l'avait dj dit Whiston, que la rsurrection des animaux
qu'elle a dtruits. De mme que le monde qui prcda la priode de la
Gense tait trs diffrent du monde actuel, les animaux anciens ne
ressemblaient pas  ceux qui vivent de nos jours; ceux qui habiteront
notre plante, lorsque la nouvelle rvolution prdite par la Bible se
sera accomplie, diffreront aussi des animaux des deux priodes
prcdentes. Les tres vivants subissent donc  chaque rvolution du
globe des transformations profondes.  la fin de chaque priode, les
formes vivantes sont ananties; des formes diffrentes leur succdent;
il n'y a pas cependant,  proprement parler, de cration nouvelle: les
animaux nouveaux procdent des germes contenus dans les animaux anciens,
et ce sont ces germes, supposs indestructibles, qui tablissent un lien
entre la faune et la flore de chaque priode et celles de la priode
suivante. Que sont eux-mmes ces germes? En quoi consistent les
modifications des formes vivantes? Quel est l'agent de ces
modifications? C'est ce que nous avons maintenant  examiner.

Le transformisme de Bonnet, il faut se hter de le dire, ne ressemble en
rien au transformisme moderne. S'il est dit au chapitre IV de la
_Palingnsie philosophique_ que lorsque, dans l'oeuf, le poulet
commence  devenir visible, il apparat sous la forme d'un trs petit
ver; que, si l'imperfection de notre vue et de nos instruments nous
permettait de remonter plus haut dans l'origine du poulet, nous le
trouverions, sans doute, bien plus dguis encore; que les
diffrentes, phases sous lesquelles il se montre  nous successivement
peuvent nous faire juger des diverses rvolutions que les corps
organiss ont eu  subir pour parvenir  cette dernire forme sous
laquelle ils nous sont connus, et qu'enfin tout ceci nous aide 
concevoir les nouvelles formes que les animaux revtiront dans leur tat
futur; si ces phrases rapproches tmoignent que Bonnet songeait dj 
une sorte de paralllisme entre les transformations embryogniques de
l'individu et les transformations subies par l'espce  laquelle il
appartient, l'ide que se fait notre philosophe du dveloppement des
tres vivants est telle qu'elle ne peut apporter aucun claircissement
sur l'origine des tres organiss. Il existe entre les diverses parties
d'un mme animal une si complte harmonie, ces parties conspirent si
videmment vers un mme but gnral: la formation de cette unit qu'on
nomme un animal, de ce tout organis qui vit, crot, sent, se meut, se
conserve, se reproduit, qu'on demeure convaincu, crit Bonnet, qu'un
tout si prodigieusement compos et pourtant si harmonique n'a pu tre
form, comme une montre, de pices de rapport ou de l'engrainement d'une
infinit de molcules diverses runies par apposition successive; un
pareil tout porte l'empreinte indlbile d'un ouvrage fait d'un seul
coup[12]. Bonnet se prononce donc contre tout essai d'explication
mcanique des animaux; il se dclare adversaire rsolu de l'pignse et
admet qu' tout tre vivant prexistait un germe organis. C'est le
procd de raisonnement au moyen duquel on a souvent tent de dmontrer
l'impossibilit de l'volution, en s'appuyant sur l'adaptation parfois
si complte des animaux et des plantes  leurs conditions particulires
d'existence. Il semble impossible, en effet, quand on se contente de
porter  ces questions une attention superficielle, quand on les examine
avec des ides prconues, quand on est dcid  ne tenir compte
d'aucune des proprits fondamentales des animaux et des plantes, que
l'admirable harmonie dans laquelle s'coule leur existence, n'ait pas
t soigneusement mdite et organise, jusque dans ses dtails les plus
minutieux, par une intelligence d'une profondeur infinie et d'une
prvoyance bien propre  confondre notre imagination.

L'hypothse de la prexistence des germes conduit Bonnet  nier avec
raison les gnrations quivoques; il s'tonne que Rdi ait pu admettre
ce mode de gnration pour les vers que l'on trouve dans les fruits et
pour les helminthes, alors qu'on peut expliquer de bien des faons plus
naturelles leur prsence dans le lieu o on les observe, et qu'en
particulier nombre de faits semblent parler en faveur des
transmigrations du Tnia[13]. Les vers intestinaux, comme tous les
autres tres vivants, sont issus d'un germe, et Bonnet entend par germe
toute prordination, toute prformation de parties, capable par
elle-mme de dterminer l'existence d'une plante ou d'un animal. Les
oeufs, malgr l'extrme simplicit de composition que nous leur
connaissons aujourd'hui, rentrent parfaitement dans cette
dfinition[14], d'autant plus que Bonnet ajoute qu'on ne doit pas
s'imaginer que toutes les parties d'un corps organis sont en petit
dans le germe, prcisment comme elles paraissent en grand dans le tout
dvelopp[15]. Mais ce sont l des concessions faites aux observations
nombreuses dj, qui ont port sur les mtamorphoses des insectes. Au
fond, Bonnet voit dans le germe un tre organis fort complexe, et il
est manifestement heureux toutes les fois qu'il peut montrer qu'on a
dcouvert dans un oeuf ou dans un embryon quelques parties qu'on n'y
souponnait pas d'abord.

Les germes, tant presque aussi compliqus que les animaux adultes, ne
sauraient avoir t forms, comme eux, que d'un seul coup et par un acte
de cration. Bonnet admet qu'ils ont t crs tous ensemble et enferms
dans des corps vivants, au sein desquels ils sont embots les uns dans
les autres, comme Vallisneri l'avait le premier suppos, attendant que
leur tour arrive de crotre et de se dvelopper.

 proprement parler, il n'y a jamais _gnration_, c'est--dire
production d'un tre vivant nouveau; il n'y a jamais qu'_volution_ d'un
germe prexistant. La ncessit de supposer que les germes des tres
vivants sont, au moins dans un grand nombre de cas, enferms les uns
dans les autres, conduit  supposer aux derniers d'entre eux une
petitesse hors de proportion avec tout ce que nous pouvons imaginer.
Mais cela n'a rien qui puisse effrayer la raison, et Bonnet supprime
d'avance toutes les objections qu'on lui opposera en dclarant que la
doctrine de l'embotement lui parat une des plus belles victoires que
l'entendement pur ait remport sur les sens. J'ai montr, ajoute-t-il,
combien il est absurde d'opposer  cette hypothse des calculs qui
n'effrayent que l'imagination et qu'une raison claire rduit
facilement  leur juste valeur... Il ne faut pas que l'imagination, qui
veut tout peindre et tout palper, entreprenne de juger des choses qui
sont uniquement du ressort de la raison et qui ne peuvent tre aperues
que par un oeil philosophique[16].

Une fois admise cette distinction entre l'oeil organique et l'oeil
philosophique, entre les sens qui peuvent tromper et la raison qui ne
saurait nous garer, les faits n'ont plus rien de bien embarrassant.
L'image la plus saisissante de l'pigense est celle que nous offrent
les Vgtaux, avec leurs branches, leurs rameaux, leurs feuilles,
vritables individus indpendants, que notre oeil organique voit pousser
les uns sur les autres. Bonnet ne se fait pas du vgtal une autre ide
que nous. Un arbre, dit-il, n'est pas un tout unique; il est rellement
compos d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de
rameaux. Tous ces arbres et tous ces arbrisseaux sont, pour ainsi dire,
greffs les uns sur les autres et tiennent ainsi  l'arbre principal par
une infinit de communications. Chaque arbre secondaire, chaque
arbrisseau, chaque sous-arbrisseau a ses organes et sa vie propre; il
est en lui-mme un petit tout individuel qui reprsente plus ou moins en
raccourci le grand tout dont il fait partie[17]. Les polypes, dont le
bourgeonnement a t si bien tudi par Trembley, le tnia, compos
d'anneaux semblables entre eux, les nais, les tubifex, les vers de
terre, dont Bonnet a si bien tudi les modes de reproduction et de
segmentation, se rapprochent des plantes,  cet gard; ce sont de vrais
zoophytes. La mme explication suffit pour ramener les phnomnes de
reproduction des zoophytes et des plantes  la thorie de l'embotement:
des germes sont rpandus dans toutes les parties de leur corps, qui est
ainsi transform en une sorte d'ovaire universel. Dans un vgtal qui
pousse, dans un polype qui bourgeonne, ces germes se dveloppent
spontanment en individus qui peuvent demeurer unis ou se sparer; il
faut un accident pour amener leur volution chez les vers, dont les
parties ne deviennent de nouveaux individus qu'aprs avoir t spares
les unes des autres. Ainsi, grce  l'hypothse des germes invisibles,
les faits d'pignse les plus vidents sont tourns au profit de
l'volution.

On peut douer des corps invisibles, de toutes les proprits qu'on
voudra, sans crainte d'tre contredit par les sens. Bonnet suppose donc
que ses germes invisibles sont galement indestructibles. Quand un corps
vivant, ft-ce mme un oeuf, se dtruit, les germes indestructibles qu'il
contient sont mis en libert et se logent o ils peuvent. Des germes
indestructibles peuvent tre disperss sans inconvnient dans tous les
corps particuliers qui nous environnent. Ils peuvent sjourner dans tel
ou tel corps jusqu'au moment de sa dcomposition, passer ensuite sans la
moindre altration dans un autre corps, de celui-ci dans un troisime,
etc. Je conois avec la plus grande facilit que le germe d'un lphant
peut loger d'abord dans une molcule de terre, passer de l dans le
bouton d'un fruit, de celui-ci dans la cuisse d'une mite, etc.[18] Ces
germes, crs ds l'origine de notre monde, bravent donc les efforts de
tous les lments, de tous les sicles. Rien ne s'oppose  ce que la
puissance absolue ait pu renfermer dans le premier germe de chaque tre
organis la suite des germes correspondant aux dernires rvolutions que
notre plante tait appele  subir. De mme que Leibnitz admettait une
harmonie prtablie entre les penses de notre me et les mouvements de
notre corps, de manire que les mouvements de l'un correspondissent en
tout temps aux penses de l'autre, de mme Bonnet admet un paralllisme
parfait entre le systme astronomique et le systme organique, entre les
divers tats de la terre considre comme plante ou comme monde et les
divers tats des tres qui devaient peupler sa surface. Les germes crs
pour chaque priode attendent, cachs dans les organismes qui les
abritent, que l'avnement de ces priodes amne les conditions
ncessaires  leur dveloppement. De la sorte, les tres propres 
chaque priode sont  la fois relis  ceux de la priode prcdente qui
ont abrit leurs germes, et ils en sont indpendants puisque tous les
germes ont t crs en mme temps; grce  l'harmonie tablie entre
l'volution des germes organiques et les rvolutions de notre plante,
des faunes et des flores nouvelles apparaissent sans qu'il soit besoin
d'une cration nouvelle.

Malgr sa hardiesse ordinaire, Bonnet croit d'ailleurs devoir se borner
 considrer trois priodes dans l'histoire de notre globe, celle qui a
prcd la rvolution dcrite dans la Gense, celle qui suivra la fin du
monde, produite par le feu, qu'ont annonce les prophtes, et il est
important d'ajouter qu'il se fait une trange ide de l'tat futur des
animaux. Les germes d'o ils natront n'chapperaient pas  la
destruction s'ils n'taient forms d'une matire plus subtile que la
matire ordinaire, d'une sorte d'ther; si nous partons de la
supposition du petit corps thr qui renferme en petit tous les organes
de l'animal futur, nous conjecturerons que le corps des animaux dans
leur nouvel tat sera compos, d'une matire dont la raret et
l'organisation le mettent  l'abri des altrations qui surviennent aux
corps grossiers et qui tendent continuellement  le dtruire de tant de
manires diffrentes. Le nouveau corps n'exigera pas sans doute les
mmes rparations que le corps actuel exige. Il aura une mcanique bien
suprieure  celle que nous admirons dans ce dernier. Il n'y a pas
d'apparence que les animaux propagent dans leur tat futur.

Nous arrivons ainsi dans le monde des esprits et de l'immortalit; nous
sommes en pleine fantaisie. Une alliance singulire d'un raisonnement
rigoureux, s'appuyant sur des faits mal connus, trop peu nombreux, avec
les affirmations bibliques prises au pied de la lettre, conduit un des
esprits les plus ingnieux d'une poque o le gnie tait commun, un
observateur minent,  des rveries dans lesquelles son imagination ne
connat plus d'obstacle, o non seulement le contrle exprimental des
ides n'est plus possible, mais o les tmoignages des sens sont
d'avance rcuss quand ils sont en dsaccord avec les conceptions que le
penseur attribue  sa raison.

       *       *       *       *       *

Bonnet n'est pas le seul philosophe qui se soit engag dans cette voie.
L'origine des animaux, celle de l'homme proccupaient  juste titre les
hommes de science, les philosophes et mme les simples rveurs de son
temps.

Robinet, dans ses livres _De la nature_ (1766) et _Considrations
philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'tre_ (1768),
met des ides qui, bien qu'elles aient t ridiculises par Cuvier, ne
sont pas trs loignes de celles de Bonnet. Son point de dpart est
aussi la loi de continuit de Leibnitz. Poussant de suite ce principe 
l'extrme, il admet que toute la matire est vivante; que les toiles,
le soleil, la terre, les plantes sont des animaux; que tous les tres
forment une chane continue; qu'il n'y a ni classes, ni ordres, ni
genres, ni espces, mais seulement des individus que l'imperfection
seule de nos sens nous conduit  considrer comme spcifiquement
identiques. Les individus naissent de germes qui se dveloppent
successivement; ils sont directement forms par la nature. Le monde
matriel est gouvern par un monde invisible, compos de forces. La
nature ne se rpte jamais, et il pourra y avoir un temps auquel il n'y
ait pas un seul tre conform comme nous sommes aujourd'hui; les formes
vivantes se sont constitues par un perfectionnement progressif, allant
du simple au compos; il pourrait y avoir au-dessus de l'homme des
cratures immatrielles; mais l'homme se rattache par une infinit de
formes prsentant une infinit de diffrences graduelles  un prototype
simple. Toutes ces formes intermdiaires sont des oeuvres spares de la
nature s'essayant  faire l'homme, son oeuvre actuellement la plus
parfaite; cette oeuvre pourra tre perfectionne dans l'avenir si
l'homme, devenant hermaphrodite, runit les beauts de Vnus  celles
d'Apollon. Au demeurant, ce perfectionnement de l'humanit n'est pas
beaucoup plus trange que celui rv pour elle par Bonnet.

       *       *       *       *       *

De Maillet, plus connu sous le pseudonyme choisi par lui de Telliamed,
avait cherch, comme Bonnet et comme Robinet, dans la cration d'une
infinit de germes l'explication de l'origine des tres vivants; mais il
avait fait de la mer le rservoir commun de tous ces germes. Tous les
animaux, les hommes mme avaient donc t primitivement marins. La mer
avait eu d'ailleurs autrefois une beaucoup plus vaste extension, et de
Maillet en donnait pour preuve l'norme quantit de coquilles marines
que l'on trouve enfouies dans le sol, jusque sur les plus hautes
montagnes.  mesure que les continents s'taient accrus, un certain
nombre d'animaux marins avaient t accidentellement entrans hors de
l'eau, sur des rivages gardant encore une certaine humidit, et de l
sur la terre ferme. Les individus ainsi dpayss s'habiturent au
nouveau genre de vie qui leur tait impos par les circonstances et
transmirent  leurs descendants les habitudes et les organes nouveaux
qu'ils avaient acquis. Il est inutile d'insister sur les arguments
bizarres qu'emploie de Maillet pour soutenir son hypothse; mais on doit
lui laisser le mrite d'avoir reconnu la vritable nature des fossiles
et d'en avoir saisi la signification,  une poque o de nombreux
savants refusaient encore d'y voir les restes d'tres ayant jadis vcu;
d'avoir pens que les organismes vivants susceptibles de se modifier,
taient capables de transmettre leurs modifications  leur descendance,
et d'avoir compris, par consquent, l'importance des phnomnes si
connus, mais si ngligs, de l'hrdit.

       *       *       *       *       *

En admettant la possibilit de changements hrditaires dans la
structure des tres vivants, de Maillet ralise un progrs sur Bonnet et
sur Robinet, qui ne voient dans les modifications prsentes par la
population de la terre qu'une continuation du miracle primitif de la
cration. Le Dr Erasme Darwin, grand-pre de l'illustre rformateur du
transformisme, va,  son tour, plus loin que de Maillet. Il a expos
dans sa _Zoonomia_ un systme o l'on trouve soutenues,  l'aide
d'arguments qui tmoignent d'une grande perspicacit, quelques ides peu
diffrentes de celles que dveloppera plus tard Lamarck. Pour rendre son
systme intelligible, Erasme Darwin, par une inspiration heureuse,
recherche d'abord comment s'accomplit le dveloppement embryognique de
l'individu et suppose que l'espce  laquelle il appartient a subi, dans
la srie des temps, une volution analogue, mais de beaucoup plus longue
dure. Il rejette la doctrine de l'embotement des germes, qui conduit 
supposer l'existence de corps vivants infiniment plus petits que les
diables qui tentrent saint Antoine et dont 20 000 pouvaient, sans se
gner aucunement, danser une sarabande chevele sur la pointe de la
plus fine aiguille. L'embryon est, pour lui, un filament constitu
probablement par l'extrmit d'une fibre nerveuse motrice. Ce filament
est dou de certaines proprits: les unes lui sont personnelles; les
autres lui ont t transmises par ses parents, dont il n'est en ralit
qu'une branche, une longation, puisqu'il a fait,  un certain moment,
partie de leur substance. Le filament embryonnaire est dou
d'irritabilit, de sensibilit, de volont; il possde aussi la facult
de se nourrir, et on le voit grandir, se compliquer, se perfectionner
par l'addition de parties nouvelles, rsultant de ce qu'une quantit
plus ou moins grande de matire vivante est venue s'ajouter  la sienne.
Cette addition de matire vivante a lieu d'abord sous l'influence des
proprits primitives des filaments embryonnaires; mais,  mesure
qu'elle se produit des organes nouveaux apparaissent et avec eux des
facults nouvelles. Ces facults crent des besoins, ces besoins des
faons de vivre, des habitudes qui interviennent, pour une certaine
part, dans les transformations que subit chaque individu au cours de son
existence.

Telle a t aussi la marche de l'volution des espces: les organismes
vivants ont t crs sous des formes extrmement simples, rappelant
celle des filaments vivants, qui sont encore la forme premire de chaque
individu. Ces filaments taient trs peu nombreux en espces, et, de
mme que chaque corps chimique est dou d'affinits particulires qui
dterminent la nature des composs qu'il produira dans les diverses
circonstances o il sera plac, de mme les filaments vivants primitifs
taient dous de facults diffrentes, qui ont dtermin, dans une large
mesure, la marche de leur volution ultrieure. tant donnes les
ressemblances manifestes que prsentent tous les animaux  sang chaud,
il est probable que tous ces animaux descendent d'une mme sorte de
filament primitif; peut-tre les mmes filaments ont-ils aussi donn
naissance aux autres animaux  sang rouge, mais froid. Les habitudes
spciales des poissons semblent autoriser  leur attribuer une origine
particulire; mais les intermdiaires qui les unissent aux animaux 
sang chaud plaident cependant en faveur de leur parent avec ces
derniers.

Les insectes sans ailes, de l'araigne au scorpion ou de la puce au
homard, les insectes ails, du moustique ou de la fourmi  la gupe ou 
la libellule, diffrent, au contraire, si compltement les uns des
autres et sont si loigns des animaux  sang rouge, aussi bien sous le
rapport de la forme du corps que sous celui du genre de vie, qu'on ne
peut gure admettre qu'ils proviennent d'un filament vivant de mme
sorte que celui qui a produit les classes diverses d'animaux  sang
rouge... Il y a encore une autre classe d'animaux, que Linn a dsigns
sous le nom de vers, qui prsentent une structure plus simple que ceux
dj mentionns. La simplicit de leur structure n'apporte cependant
aucun argument contre l'hypothse qu'ils aient t produits par un seul
filament vivant. En d'autres termes Erasme Darwin considre les
vertbrs, les articuls et les vers comme trois types organiques qui se
sont dvelopps simultanment et paralllement et qui sont, tous les
trois, partis de formes organiques galement simples, mais doues de
proprits diffrentes.

Si les trois lignes admises par le savant anglais ne correspondent pas
 ce que nous connaissons aujourd'hui des rapports des organismes,
l'ide premire que plusieurs types organiques se sont constitus et
dvelopps d'une faon indpendante doit tre encore, de nos jours,
considre comme la seule forme du transformisme qui soit d'accord avec
les donnes de la palontologie. La rduction de toutes les formes
animales  trois lignes distinctes tmoigne que, ds 1794, plusieurs
annes par consquent avant la publication des premiers travaux de
Cuvier, Erasme Darwin avait dj saisi l'intime parent des animaux
composant les quatre premires classes de Linn et les diffrences
considrables qui les sparent de ceux de la cinquime classe; mais le
philosophe anglais laissait la sixime dans le chaos d'o Cuvier devait
peu d'annes aprs la tirer.

Chacun des filaments vivants qui est devenu la souche des trois grandes
lignes animales avait en lui une sorte de devenir rsultant de
proprits dont il avait t originairement dou; mais son volution,
dans chaque cas particulier, a t rgle, en partie, par les sensations
prouves par l'animal parvenu  un stade dtermin, par la peine ou le
plaisir qu'il a prouv, les efforts qu'il a faits pour prolonger son
bonheur ou se soustraire  ses souffrances. L'eau et l'air tant fournis
aux animaux  profusion, trois ordres de besoins ont surtout excit les
convoitises des animaux et par consquent contribu  changer leurs
formes: le besoin de se reproduire, le besoin de se nourrir, le besoin
de vivre en sret. Ils ont acquis les armes ncessaires pour dfendre
contre leurs rivaux les compagnes, la nourriture, les retraites qu'ils
avaient conquises. Erasme Darwin, dcrivant cette volution, s'lve
presque  la conception de la lutte par la vie et de la slection
naturelle car il finit par dire: Le but de ces batailles entre les
mles parat tre d'assurer la conservation de l'espce par le moyen des
individus les plus forts et les plus actifs[19]. Au lieu de dire le
_but_, Charles Darwin aurait dit la _consquence_; cette diffrence doit
tre signale. Sur la ralit de la slection naturelle, le grand-pre
et le petit-fils sont d'accord; mais le point de vue philosophique
auquel ils se placent est fort diffrent: pour Erasme Darwin, comme pour
Lamarck, les animaux acquirent des organes en vue de la satisfaction de
tel ou tel besoin; pour Charles Darwin, ces organes apparaissent
accidentellement; la slection naturelle conserve et perfectionne ceux
qui sont utiles et laisse s'teindre ceux qui ne le sont pas. Ainsi les
animaux et les vgtaux s'adaptent  des conditions d'existence
dtermines sans que ces conditions agissent sur les individus pour les
modifier, sans que ces individus eux-mmes soient soumis  la ncessit
de chercher  se mettre en harmonie avec elles.

Si ingnieuses qu'elles soient, les hypothses d'Erasme Darwin nous
laissent profondment ignorants sur la cause premire de l'apparition
des organismes. Elles nous font remonter jusqu' la cration des
filaments vivants primitifs et s'arrtent l. Une telle solution devait
paratre insuffisante  bien des penseurs du XVIIIe sicle. Dj, au
XVIIe, Descartes avait cherch, sans grand succs, il est vrai, 
expliquer par la seule tendue et le seul mouvement la formation des
animaux et de l'homme. Maupertuis[20] constate cet chec; mais, en
dehors de l il n'y a plus pour lui que deux systmes: douer la matire
de proprits spciales qui, venant s'ajouter  celles qu'on lui accorde
dj, l'auront rendue capable de produire spontanment les formes
vivantes avec toutes leurs facults y compris les facults
intellectuelles; ou bien admettre que tous les animaux, toutes les
plantes sont aussi anciennes que le monde, et que tout ce que nous
prenons, dans ce genre, pour des productions nouvelles, rsulte
simplement du dveloppement et de l'accroissement de parties que leur
petitesse avait tenue jusque-l caches. C'est le systme de
l'embotement des germes adopt par Vallisneri, Leibnitz et Bonnet.

Par ce systme d'une formation simultane, qui ne demandait plus que le
dveloppement successif et l'accroissement des parties d'individus tout
forms et contenus les uns dans les autres, on crut s'tre mis en tat
de rsoudre toutes les difficults; on ne fut plus en peine que de
savoir o placer ces magasins inpuisables d'individus. Les uns les
placrent dans un sexe, les autres dans l'autre; et chacun pendant
longtemps fut content de ses ides.

Cependant si l'on examine avec plus d'attention ce systme, on voit
qu'au fond il n'explique rien; que supposer tous les individus forms
par le Crateur dans un mme jour de la cration est plutt raconter un
miracle que donner une explication physique; qu'on ne gagne rien par
cette simultanit, puisque ce qui nous parat successif est toujours
pour Dieu simultan.

La doctrine de l'embotement des germes tant ainsi repousse,
Maupertuis se range  la doctrine du transformisme, entendue, il est
vrai, d'une faon assez particulire. Par un procd familier aux
thoriciens mais qui est plutt un moyen de se mettre l'esprit en repos
qu'une vritable explication, il transporte aux particules matrielles
invisibles les proprits intellectuelles les plus importantes des corps
vivants: le dsir, l'aversion, la mmoire, l'habitude, etc., et il
dduit, de ces proprits gratuitement attribues  toutes les
particules matrielles, tout un systme d'volution:

Les lments propres  former le foetus nagent dans les semences des
animaux pre et mre; mais chacun, extrait de la partie semblable 
celle qu'il doit former, conserve une espce de _souvenir_ de son
ancienne situation et l'ira reprendre toutes les fois qu'il le pourra
pour former dans le foetus la mme partie. De l, dans l'ordre ordinaire,
la conservation des espces et la ressemblance aux parents.

C'est,  bien peu de chose prs, l'hypothse que Charles Darwin a
dveloppe de nouveau, sous le nom de _pangnse_, dans son livre sur
les _Variations des animaux et des plantes sous l'action de la
domestication_.

Si quelques lments manquent dans les semences, ou qu'ils ne puissent
s'unir, ajoute Maupertuis, il nat de ces monstres auxquels il manque
quelque partie. Si les lments se trouvent en trop grande quantit, ou
qu'aprs leur union ordinaire quelque partie reste dcouverte permette
 une autre de venir s'y appliquer, il nat un monstre  parties
superflues.

Si les lments partent d'animaux de diffrentes espces, dans
lesquelles il reste encore assez de rapport entre les lments, les uns
plus attachs  la forme du pre, les autres  la forme de la mre, ces
lments par leur union feront des mtis...

C'est une chose assez ordinaire de voir un enfant ressembler plus 
quelqu'un de ses aeux qu' ses plus proches parents. Les lments qui
forment quelques-uns de ses traits peuvent avoir mieux conserv
l'_habitude_ de leur situation dans l'aeul que dans le pre, soit parce
qu'ils auront t dans l'un plus longtemps unis qu'ils ne l'auront t
dans l'autre, soit par quelque degr de force de plus pour s'unir, et
alors ils se seront placs dans le foetus comme ils l'taient dans
l'aeul.

Voil encore des explications de l'hrdit, de l'atavisme, des
caractres des mtis, peu diffrentes de celles auxquelles, de nos
jours, s'arrtera _provisoirement_ Charles Darwin. Mais Maupertuis
demande, en outre,  son hypothse l'explication de l'origine des
espces nouvelles.

Ne pourrait-on pas expliquer, dit-il, comment de deux seuls individus
la multiplication des espces dissemblables aurait pu s'ensuivre? Elles
n'auraient d leur premire origine qu' quelques productions fortuites,
dans lesquelles les parties lmentaires n'auraient pas retenu l'ordre
qu'elles tenaient dans les animaux pres et mres; chaque degr d'erreur
aurait fait une nouvelle espce; et  force d'carts rpts serait
venue la diversit infinie des animaux que nous voyons aujourd'hui,
diversit qui s'accrotra peut-tre encore avec le temps, mais 
laquelle peut-tre la suite des sicles n'apporte que des accroissements
imperceptibles.

C'est la thorie de la descendance nettement expose. Maupertuis a mme
cherch  expliquer par une sorte d'incompatibilit ne d'habitudes
diffrentes cette singulire strilit des mtis, qui maintient spares
les espces et empche les formes animales de varier au del de
certaines limites. Il ne nous enseigne pas,  la vrit, comment ces
habitudes diffrentes ont t acquises, et la dmonstration de cette
consquence,  peine entrevue jusque-l de la slection naturelle,
demeure la grande nouveaut contenue dans l'oeuvre de Charles Darwin.

Maupertuis considre d'ailleurs le mode de dveloppement des animaux et
des plantes comme ne diffrant pas essentiellement, dans le fond, de
celui que nous montrent les cristaux. Ainsi le monde vivant et le monde
minral sont troitement unis, ce qui devait tre, du moment qu'on
supposait  la matire une sensibilit, une mmoire, des affections et
des haines, toutes facults ordinairement considres comme appartenant
en propre aux plus levs des tres vivants.

       *       *       *       *       *

C'est une dissertation de Maupertuis, publie en 1751 sous le nom du
docteur Baumann d'Erlang, que Diderot[21] discute dans ses _Penses sur
l'interprtation de la nature_. Il ne se prononce pas sur la question de
savoir si la matire est inerte ou vivante, et si la matire inerte peut
spontanment devenir vivante; mais il pense qu'il suffit, pour expliquer
l'animal, de douer les molcules organiques d'une sorte de sensibilit
rudimentaire qui les pousse  rechercher sans cesse la situation qui
est, pour elles, la plus commode de toutes. L'animal est alors un
systme de diffrentes molcules organiques, qui, par l'impulsion d'une
sensation semblable  un toucher obtus et sourd, que celui qui a cr la
matire en gnral leur a donn, se sont combines jusqu' ce que
chacune ait rencontr la place la plus convenable  sa figure et  son
repos[22]. Cette place, la plus convenable de toutes, peut changer avec
les modifications sans nombre qu'apportent dans les relations des
molcules la course incessante de celles qui ne sont pas parvenues 
conqurir le repos. Aussi Diderot se demande-t-il si les plantes ont
toujours t et seront toujours telles qu'elles sont; si les animaux ont
toujours t et seront toujours tels qu'ils sont, et il ajoute:

De mme que, dans les rgnes animal et vgtal, un individu commence
pour ainsi dire, s'accrot, dure, dprit et passe, n'en serait-il pas
de mme des espces entires? Si la foi ne nous apprenait que les
animaux sont sortis des mains du crateur tels que nous les voyons, et
s'il tait permis d'avoir le moindre doute sur leur commencement et sur
leur fin, le philosophe, abandonn  ses conjectures, ne pourrait-il pas
souponner que l'animalit avait de toute ternit ses lments
particuliers pars et confondus dans la masse de la matire; qu'il est
arriv  ces lments de se runir, parce qu'il tait possible que cela
se ft; que l'embryon form de ces lments a pass par une infinit
d'organisations et de dveloppements; qu'il a eu par succession du
mouvement, de la sensation, des ides, de la pense, de la rflexion, de
la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des
sons, des sons articuls, une langue, des lois, des sciences et des
arts; qu'il s'est coul des millions d'annes entre chacun de ces
dveloppements; qu'il a peut-tre encore d'autres dveloppements 
prendre et d'autres accroissements  subir qui nous sont inconnus; qu'il
a eu ou qu'il aura un tat stationnaire; qu'il s'loigne ou qu'il
s'loignera de cet tat par un dprissement ternel, pendant lequel ses
facults sortiront de lui comme elles y taient entres; qu'il
disparatra peut-tre de la nature ou plutt qu'il continuera d'y
exister, mais sous une forme et avec des facults tout autres que celles
qu'on lui remarque dans cet instant de la dure?

 ct de Linn, naturaliste et observateur, voil donc presque de son
temps le problme de la transformation graduelle des espces nettement
pos par les philosophes du XVIIIe sicle. Aucun d'eux ne russit 
dcouvrir la voie qu'il fallait parcourir pour la rsoudre. Mais un
autre naturaliste, aussi puissamment dou que Linn, quoique d'un gnie
bien diffrent, libre d'ailleurs de toute attache dogmatique, assez fort
pour se dgager de toute ide prconue, s'engage dans une direction o
le suivront bientt une succession ininterrompue de brillants disciples.
Cet homme, c'est Buffon. Avec lui s'ouvre pour la philosophie zoologique
une re nouvelle. Tout va dsormais se prciser, et le progrs se
prcipitera  ce point qu'un demi-sicle fera plus pour la conqute de
la vrit que tous les sicles couls depuis Aristote.




CHAPITRE VII

BUFFON

Opposition de Buffon aux classifications; elles conduisent
ncessairement au transformisme.--Utilit des systmes
artificiels.--Distribution gographique des animaux.--Probabilit de
modifications dans les espces.--Espces teintes: lutte pour la
vie.--Opposition  la doctrine des causes finales.--Principe de la
continuit.


L'oeuvre de Buffon est inspire par une conception de la zoologie tout
autre que celle dont l'oeuvre de Linn reprsente le plus complet
dveloppement. Pour Linn, la classification rsume, pour ainsi dire,
toute la philosophie zoologique. La recherche de la _mthode naturelle_
est, pour lui, le but suprme vers lequel doivent tendre tous les
efforts; il conoit la nature immuable, il n'y a donc rien  expliquer;
le naturaliste doit simplement chercher  comprendre le dessein de la
cration et tcher d'en reproduire le plan dans ses systmes. Buffon
laisse entirement de ct tout l'appareil de divisions et de
subdivisions plus ou moins symtriquement ordonnes dans lequel les
lves de Linn tendent dj  enfermer la science; il tudie chaque
espce animale en elle-mme, et, au lieu de fermer, comme l'illustre
Sudois, la question de l'espce par une dfinition dogmatique, il
laisse, au contraire, la porte toute grande ouverte aux tudes et aux
interprtations, en se demandant tout d'abord si l'espce est variable,
pourquoi elle varie et dans quelles limites peuvent tre comprises ses
variations.

On a donn diverses explications de l'aversion de Buffon pour les
systmes. Le prsident Lamoignon de Malesherbes l'accuse de les rejeter,
parce qu'il ne les connat pas; Daubenton le reprsente comme n'ayant
pas bien entendu la mthode de Linn; Plourens accepte tous ces
reproches et laisse entrevoir qu'il souponne Buffon d'une jalousie
quelque peu haineuse  l'gard du grand naturaliste sudois. Malgr
l'autorit qui s'attache  ces trois noms, dont deux appartiennent  des
hommes minents, amis et collaborateurs de Buffon, on regretterait
d'tre oblig de croire  leurs assertions. Reprocher  un homme du
savoir et de la haute intelligence de Buffon de repousser les systmes
parce qu'il ne les connat pas, paratra bien tonnant, si l'on
considre que le _systme de la nature_ tait loin d'tre aussi
compliqu du temps de Linn que de nos jours. Il et suffi de quelques
semaines  Buffon pour se mettre entirement au courant de tout ce qui
touche les mammifres, et peut-on croire qu'il n'aurait pas consenti, en
commenant son _Histoire naturelle_,  consacrer quelques semaines  ce
travail, s'il l'avait jug ncessaire  la perfection de son oeuvre?
D'autre part, quand on voit Buffon se corriger sans cesse, chercher 
rendre toujours plus claires et plus prcises ses ides, abandonner
celles qui ne lui paraissent plus exactes, reprendre celles qu'il avait
d'abord repousses, mettre sans fausse honte ses nombreux lecteurs au
courant de tout le travail intime de sa pense, peut-on admettre qu'une
simple question d'amour-propre lui aurait fait condamner les mthodes
s'il avait vu en elles l'expression vraie de la science? Quant au
reproche de jalousie, en quoi le comte de Buffon, riche, combl
d'honneurs et de gloire, considr par tous comme un savant de premier
ordre, comme un littrateur de gnie, habitant la plus belle capitale,
admis  la cour la plus brillante de l'Europe, pouvait-il envier un
professeur de l'universit d'Upsal, illustre sans doute, mais d'une
illustration bien modeste par rapport au bruyant renom du noble
acadmicien, surintendant du jardin du roi et du cabinet d'histoire
naturelle de Paris? Faut-il enfin penser, avec Daubenton, que Buffon
n'ait pas entendu la mthode de Linn, lorsqu'il crit: Classer l'homme
avec le singe, le lion avec le chat, dire que le lion est un chat 
crinire et  queue longue, c'est dgrader, dfigurer la nature, au lieu
de la dcrire et de la dnommer?

Buffon, dit Daubenton, veut jeter du ridicule sur les naturalistes qui
ont mis le chat et le lion sous un mme genre. Il fait dire  Linn que
le lion est chat  crinire et  longue queue. Certainement le chat
n'est pas un lion, et ce n'est pas ce que Linn a voulu dire. L'auteur
qui le critique n'a pas bien entendu la mthode de Linn; s'il avait
seulement parcouru les espces rapportes sous le genre appel _felis_,
chat, il y aurait trouv l'espce du lion et celle du chat... Cette
quivoque est venue de la manire de dnommer les genres, en leur
donnant le nom de l'une des espces qu'ils comprennent. L'avenir a
montr que Buffon avait beaucoup mieux compris que ne le suppose
Daubenton les consquences ncessaires du systme de Linn et des
classifications en gnral; peut-tre mme Buffon avait-il mieux vu que
Linn lui-mme dans quelle direction les nomenclateurs devaient
entraner la zoologie; ce sont ces consquences, c'est cette direction
que Buffon redoute, au moins momentanment; il le dit en termes exprs
et qui montrent que les raisons de son opposition  Linn sont d'un
ordre incomparablement plus relev que celles indiques par Lamoignon de
Malesherbes et Flourens.

Avant d'aborder l'histoire des animaux, Buffon a crit, avec une largeur
de vues inconnue jusqu' lui, l'histoire naturelle de l'homme. Il
l'avait plac si haut dans la nature qu'il en faisait presque un dieu.
L'une des premires consquences des classifications tait de faire
rentrer l'homme dans le rgne animal. L'homme, pour Linn, n'tait que
le reprsentant le plus lev de l'ordre des Primates, dans lequel il se
trouvait rapproch des singes. D'autre part, voulant exprimer les degrs
divers de ressemblances des animaux, les lves de Linn avaient compar
les tres vivants  une grande famille et, afin de rendre plus sensible
 l'esprit la similitude d'organisation des animaux d'un mme groupe,
employ pour dnommer les diffrentes divisions du rgne animal les
termes mmes qui, dans le langage ordinaire, dsignent un ensemble
d'hommes ayant entre eux un certain degr de parent, tels que les mots
_famille_ et _tribu_. Le mot _genre_ lui-mme ne saurait s'appliquer, si
on le prend  la lettre, qu' des animaux ayant un progniteur commun.
Il n'y a l bien certainement, dans l'esprit de Linn et de ses
disciples, que de simples comparaisons, des mtaphores destines 
rendre plus facilement intelligible l'conomie de l'arrangement
mthodique des animaux;  cela Linn qui, compte autant d'espces qu'il
est sorti de couples des mains du Crateur, Linn, qui admet comme un
axiome l'immuabilit de la nature, ne saurait voir aucun danger.
Beaucoup moins biblique, habitu dj par ses tudes sur la terre, par
ses tudes sur l'homme  compter avec les modifications graduelles et de
notre globe et de notre espce, Buffon pressent que les choses ne se
sont pas passes aussi simplement que le veut Linn; il craint que des
esprits trop aventureux, cdant  un entranement qu'il commence dj 
prouver lui-mme, ne veuillent scruter l'origine mme des tres
vivants, qu'ils ne prennent dans leur sens absolu les termes imags de
Linn, qu'ils ne considrent comme rellement unis par les liens du sang
les animaux rapprochs dans une mme famille par les nomenclateurs; ds
lors, l'homme sera pour le moins un cousin des singes, et Buffon recule
devant l'normit de cette conclusion. Tout cela, il le dit lui-mme et
il est assez tonnant qu'on ait accept les diverses explications qui
ont t donnes de son oppositions aux classifications linennes, sans
s'arrter  la sienne qui est cependant la seule conforme  son gnie.
Le passage o le grand naturaliste exprime sa faon de penser,  cet
gard, mrite d'tre cit en entier; il se trouve presque au dbut de
l'histoire naturelle des Quadrupdes; c'est l'exorde d'un chapitre,
remarquable de tout point, consacr  l'un des plus humbles de nos
animaux domestiques, l'ne.

 considrer cet animal, dit Buffon, mme avec des yeux attentifs et
dans un assez grand dtail, il parat n'tre qu'un cheval dgnr... On
pourrait attribuer les lgres diffrences qui se trouvent entre ces
deux animaux  l'influence trs ancienne du climat, de la nourriture et
 la succession fortuite de plusieurs gnrations de petits chevaux
sauvages  demi dgnrs, qui peu  peu auraient dgnr davantage, se
seraient ensuite dgrads autant qu'il est possible, et auraient  la
fin produit  nos yeux une espce nouvelle et constante, ou plutt une
succession d'individus semblables, tous constamment vicis de la mme
faon, et assez diffrents des chevaux pour pouvoir tre regards comme
formant une autre espce. Ce qui parat favoriser cette ide, c'est que
les chevaux varient beaucoup plus que les nes par la couleur de leur
poil, qu'ils sont par consquent plus anciennement domestiqus, puisque
tous les animaux domestiques varient par la couleur beaucoup plus que
les animaux sauvages de la mme espce... D'autre ct, si l'on
considre la diffrence du temprament, du naturel, des moeurs, du
rsultat, en un mot de l'organisation de ces deux animaux et surtout
l'impossibilit de les mler pour en faire une espce commune ou mme
une espce intermdiaire qui puisse se renouveler, on parat encore
mieux fond  croire que ces deux animaux sont chacun d'une espce aussi
ancienne que l'autre et originairement aussi essentiellement diffrents
qu'ils le sont aujourd'hui... L'ne et le cheval viennent-ils donc
originairement de la mme souche? Sont-ils, comme le disent les
nomenclateurs, de la mme _famille_? ou n'ont-ils pas toujours t des
animaux diffrents?

Cette question, dont les physiciens sentiront bien la gnralit, les
difficults, les consquences, et que nous avons cru devoir traiter dans
cet article, parce qu'elle se prsente pour la premire fois, tient  la
production des tres de plus prs qu'aucune autre et demande, pour tre
claircie, que nous considrions la nature sous un point de vue nouveau.
Si, dans l'immense varit que nous prsentent tous les tres anims qui
peuplent l'univers, nous choisissons un animal, ou mme le corps de
l'homme, pour servir de base  nos connaissances, nous trouverons que,
quoique tous ces tres existent solitairement et que tous varient par
des diffrences gradues  l'infini, _il existe en mme temps un dessein
primitif et gnral qu'on peut suivre trs loin_ et dont les
dgradations sont bien plus lentes que celles des figures et des autres
rapports apparents, car, sans parler des organes de la digestion, de la
circulation et de la gnration, qui appartiennent  tous les animaux et
sans lesquels l'animal cesserait d'tre animal et ne pourrait ni
subsister ni se reproduire, il y a, dans les parties mmes qui
contribuent le plus  la varit de la forme extrieure, une prodigieuse
ressemblance qui nous rappelle ncessairement l'ide d'un premier
dessein, sur lequel tout semble avoir t conu... Que l'on considre
sparment quelques parties essentielles  la forme, les ctes, par
exemple; on les trouvera dans tous les quadrupdes, dans les oiseaux,
dans les poissons, et on en suivra les vestiges jusque dans la tortue;
que l'on considre, comme l'a remarqu M. Daubenton, que le pied d'un
cheval, en apparence si diffrent de la main de l'homme, est cependant
compos des mmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cache n'est
pas plus merveilleuse que les diffrences apparentes, si cette
conformit constante et ce dessein suivi de l'homme aux quadrupdes, des
quadrupdes aux ctacs, des ctacs aux oiseaux, des oiseaux aux
reptiles, des reptiles aux poissons, etc., dans lesquels les parties
essentielles, comme le coeur, les intestins, l'pine du dos, les sens,
etc., se trouvent toujours, ne semblent pas indiquer qu'_en crant les
animaux l'tre suprme n'a voulu employer qu'une seule ide et la varier
en mme temps de toutes les manires possibles_, afin que l'homme pt
admirer galement et la magnificence de l'excution et la simplicit du
dessein.

Dans ce point de vue, non seulement l'ne et le cheval, mais mme
l'homme, le singe, les quadrupdes et tous les animaux pourraient tre
considrs comme ne formant qu'une seule et mme _famille_; mais en
doit-on conclure que, dans cette grande et nombreuse famille que Dieu
seul a conue et tire du nant, il y ait d'autres petites _familles_
projetes par la nature et produites par le temps, dont les unes ne
seraient composes que de deux individus, comme le cheval et l'ne;
d'autres de plusieurs individus, comme celle de la belette, de la
martre, du furet, de la fouine, etc., et de mme que, dans les vgtaux,
il y ait des familles de dix, vingt, trente, etc., plantes? Si ces
familles existaient, en effet, elles n'auraient pu se former que par le
mlange, la variation et la dgnration des espces originaires. _Si
l'on admet une fois qu'il y ait des familles dans les plantes et dans
les animaux, que l'ne soit de la famille du cheval, et qu'il n'en
diffre que parce qu'il a dgnr, on pourra dire galement que le
singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dgnr, que
l'homme et le singe ont une origine commune, comme le cheval et l'ne_;
que chaque famille, tant dans les animaux que dans les vgtaux, n'a eu
qu'une seule souche; _et mme que tous les animaux ne sont venus que
d'un seul animal, qui, dans la succession des temps, a produit, en se
perfectionnant et en dgnrant, toutes les races des autres animaux_.

Les naturalistes qui tablissent si lgrement des familles dans les
animaux et dans les vgtaux ne paraissent pas avoir senti toute
l'tendue de ces consquences, qui rduisaient le produit de la cration
 un nombre d'individus aussi petit qu'on voudra... Mais non; il est
certain, _par la rvlation_, que tous les animaux ont galement
particip  la grce de la cration; que les deux premiers de chaque
espce, et de toutes les espces, sont sortis tout forms des mains du
Crateur; et l'on doit croire qu'ils taient tels  peu prs qu'ils nous
sont aujourd'hui reprsents par leurs descendants.

Ce passage est important  plus d'un titre: on y voit d'abord nettement
et compltement expose la thorie de l'unit de plan de composition du
rgne animal, que Geoffroy Saint-Hilaire devait plus tard pousser
jusqu' ses dernires consquences; la fixit des espces, que Buffon
rejettera plus tard, s'y trouve affirme sans rserves et presque dans
les mmes termes que par Linn; enfin, ce que Buffon condamne, ce n'est
pas tant, en dfinitive, les classifications en elles-mmes que la
tendance des classificateurs  reprsenter leurs systmes comme l'image
fidle de la nature; ce qu'il repousse surtout, ce sont les familles
dites _naturelles_ et il repousse ces familles parce qu'on les prtend
naturelles; on ne peut les comprendre que comme rsultant de
modifications subies par l'une des espces qu'elles contiennent, et
alors il n'y aurait plus de bornes  la puissance de la nature, et l'on
n'aurait pas tort de supposer que d'un seul tre elle a su tirer, avec
le temps, tous les autres tres organiss.

Buffon est d'ailleurs bien loin de nier l'utilit des systmes. Il faut
de plus considrer, dit-il, que, quoique la marche de la nature se fasse
par nuances et par degrs souvent imperceptibles, les intervalles de ces
nuances et de ces degrs ne sont pas gaux  beaucoup prs; que plus les
espces sont leves, moins elles sont nombreuses, et plus les
intervalles des nuances qui les sparent y sont grands; que les petites
espces, au contraire, sont trs nombreuses et en mme temps plus
voisines les unes des autres, en sorte qu'on est d'autant plus tent de
les confondre ensemble dans une mme _famille_, qu'elles nous
embarrassent et nous fatiguent davantage par leur multitude et par leurs
petites diffrences, dont nous sommes obligs de nous charger la
mmoire. Mais il ne faut pas oublier que ces _familles_ sont notre
ouvrage, que nous ne les avons faites que pour le soulagement de notre
esprit; que, s'il ne peut comprendre la suite relle de tous les tres,
c'est notre faute et non pas celle de la nature, qui ne connat point
les prtendues familles et ne contient, en effet, que des individus.

Voil nettement trace la marche suivie par Buffon dans l'_Histoire
naturelle des animaux_. Si l'on n'admet pas que les tres vivants
descendent d'un anctre primitif unique, si l'on n'admet pas, comme nous
dirions maintenant, le _transformisme_, les classifications ne sont que
des artifices de notre esprit; elles sont inutiles l o nous pouvons
embrasser le dtail des faits, et comme leurs auteurs, on ne l'a que
trop vu depuis, prtendent les substituer  la vraie science, elles sont
dangereuses; Buffon n'en fait que peu d'usage tant qu'il traite des gros
mammifres: il rapproche cependant les animaux voisins, le cheval et
l'ne, le boeuf et le mouton, les diverses espces de cochons; le cerf,
le daim et le chevreuil; le loup et le renard; la loutre, la
saricovienne, les fouines, les martres, le putois, le furet, le touan,
l'hermine et le grison, les diverses espces de rongeurs, etc. Les
sries naturelles sont parfaitement saisies; mais Buffon les rompt de
propos dlibr, par les raisons qu'il a lui-mme exposes. Il n'y
revient  peu prs compltement que lorsqu'il s'agit des oiseaux, dont
la multiplicit est telle qu'on risquerait de s'garer  chaque instant,
si leur histoire n'tait pas faite avec ordre et mthode. C'est le
moment d'avoir recours  l'instrument imagin par les nomenclateurs, et
Buffon en a si bien compris le mcanisme que la plupart de ses groupes
naturels n'ont t modifis que dans le dtail.

La dtermination de Buffon de ne pas s'astreindre  suivre une mthode
de classification a eu d'ailleurs d'heureuses consquences. Il faut bien
adopter dans l'exposition un ordre quelconque. Buffon dcrit d'abord les
animaux domestiques, puis les animaux sauvages d'Europe, les animaux
sauvages de l'ancien continent et enfin ceux du nouveau continent. En
d'autres termes, quand il n'a pas de motifs de faire autrement, il
procde par _faunes_; son attention est ainsi appele sur les caractres
gnraux que prsentent ces faunes, sur la distribution gographique des
animaux et les causes qui l'ont dtermine; l, Buffon a mrit d'tre
considr comme le fondateur de la gographie zoologique; mais ces
tudes successives l'ont amen  modifier profondment ses ides sur
l'origine des espces. En comparant les faunes des deux continents, il
est conduit  croire  la variabilit des espces, contre laquelle il
s'tait d'abord lev; il devient transformiste. De mme, un sicle plus
tard, Darwin, durant son clbre voyage autour du monde, concevra la
doctrine qui devait immortaliser son nom, en voyant se succder sous ses
yeux les faunes  la fois diverses et intimement unies des grandes
rgions du globe.

Aprs avoir montr que les animaux communs  l'Europe et  l'Amrique
sont peu nombreux, Buffon fait remarquer que la plupart des animaux
europens n'en ont pas moins leurs analogues en Amrique, mais que les
animaux du nouveau monde sont toujours plus petits que ceux qui leur
correspondent dans l'ancien, et il se rsume en disant:

En tirant des consquences gnrales de tout ce que nous avons dit,
nous trouverons que l'homme est le seul des tres vivants dont la nature
soit assez forte, assez tendue, assez flexible pour pouvoir subsister,
se multiplier partout et se prter aux influences de tous les climats de
la terre; nous verrons videmment qu'aucun des animaux n'a obtenu ce
grand privilge; que, loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart
sont borns et confins dans de certains climats et mme dans des
contres particulires. L'homme est en tout l'ouvrage du ciel; les
animaux ne sont  beaucoup d'gards que des productions de la terre;
ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y
trouvent sont altrs, rapetisses, changs au point d'tre
mconnaissables. En faut-il plus pour tre convaincu que l'empreinte de
leur forme n'est pas inaltrable? que leur nature, beaucoup moins
constante que celle de l'homme, peut varier et mme se changer
absolument avec le temps; que, par la mme raison, les espces les moins
parfaites, les plus dlicates, les plus pesantes, les moins agissantes,
les moins armes, etc., ont dj disparu ou disparatront avec le temps?
Leur tat, leur vie, leur tre dpendent de la forme que l'homme donne
ou laisse  la surface de la terre.

Une volution considrable s'est donc faite dans les ides de Buffon:
l'espce est maintenant variable; son tat dpend de celui du milieu o
elle vit, et, si une part trop grande est encore attribue  l'influence
de l'homme, ce grand fait de la disparition spontane des espces les
moins bien doues par rapport au milieu o elles vivent, ce grand
phnomne, de la _slection naturelle_ est dj entrevu: Le prodigieux
_mammouth_ n'existe plus nulle part. Cette espce tait certainement la
premire, la plus grande, la plus forte de tous les quadrupdes;
puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus petites, plus faibles et
moins remarquables, ont d prir sans nous avoir laiss ni tmoignages,
ni renseignements sur leur existence passe! Combien d'autres espces
s'tant dnatures, c'est--dire perfectionnes ou dgrades par les
grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la
culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu
contraire ou favorable, ne sont plus les mmes qu'elles taient
autrefois!

Non seulement des espces disparaissent, mais il en apparat aussi de
nouvelles: Buffon, qui l'avait d'abord nergiquement ni, l'admet
aujourd'hui, puisque tous les animaux d'Amrique se sont forms
rcemment: Il ne serait donc pas impossible que, mme sans intervertir
l'ordre de la nature, tous les animaux du nouveau monde ne fussent, en
dfinitive, les mmes que ceux de l'ancien, desquels ils auraient
autrefois tir leur origine; on pourrait dire que, en ayant t spars
dans la suite par des mers immenses ou des terres impraticables, ils
auront avec le temps reu toutes les impressions, subi tous les effets
d'un climat devenu nouveau lui-mme et qui aurait aussi chang de
qualit par les causes qui ont produit la sparation; que, par
consquent, ils se seront avec le temps rapetisss, dnaturs. Mais cela
ne doit pas nous empcher de les regarder aujourd'hui comme des animaux
d'espces diffrentes: de quelque cause que vienne cette diffrence,
qu'elle ait t produite par le temps, le climat et la terre ou qu'elle
soit de mme date que la cration, elle n'en est pas moins relle. La
nature, je l'avoue, est dans un mouvement de flux continuel; mais c'est
assez pour l'homme de la saisir dans l'instant de son sicle et de jeter
quelques regards en arrire et en avant pour tcher d'entrevoir ce que
jadis elle pouvait tre et ce que dans la suite elle pourra
devenir[23].

Dans ce discours, Buffon s'lve encore contre les classifications; mais
cette fois c'est surtout  cause de l'abus qu'en font les nomenclateurs,
qui, au lieu de rechercher les modifications dont chaque forme
spcifique est susceptible, multiplient indfiniment les espces pour le
vain plaisir d'accoler leur nom  ces futiles dcouvertes; Buffon n'en
est pas moins sur le chemin de la conversion. D'abord partisan de la
fixit des espces, et, pour cette raison, oppos aux classifications,
il est devenu transformiste; l'volution qui s'est faite dans ses ides
est d'autant plus complte qu'il a pris soin lui-mme de montrer, nous
l'avons vu, qu'on ne saurait tre transformiste  demi; ds lors, son
opposition  une distribution mthodique des animaux n'a plus de raison
d'tre, et il crit[24]:

En comparant ainsi tous les animaux et en les rapportant chacun  leur
genre, nous trouverons que les deux cents espces dont nous avons donn
l'histoire peuvent se rduire  un assez petit nombre de familles ou
souches principales desquelles il n'est pas impossible que toutes les
autres soient issues.

Et, pour mettre de l'ordre dans cette rduction, nous sparerons
d'abord les animaux des deux continents et nous observerons qu'on peut
rduire  quinze genres et  neuf espces isoles non seulement tous les
animaux qui sont communs aux deux continents, mais encore tous ceux qui
sont propres et particuliers  l'ancien.

Onze de ces genres correspondent exactement  nos groupes des solipdes,
des ruminants  cornes creuses, des ruminants  cornes pleines, des
porcins, des chiens, des viverrids, des mustlids, des rongeurs, des
dents, des quadrumanes, des cheiroptres; les quatre autres sont moins
heureux: Buffon isole, en effet, compltement les boeufs, runit les
porcs-pics et les hrissons, considre comme des amphibies de mme
nature les loutres, les castors et les phoques. Mais,  part cela, ses
groupes sont aussi bien dlimits que ceux des autres nomenclateurs; en
fait, c'est une vritable classification des mammifres que Buffon
propose l, mais une classification gnalogique, car l'auteur du
chapitre sur l'ne n'a pas oubli que les espces composant une mme
famille peuvent tre considres comme issues d'une souche commune, et
il revient sur l'ide que plusieurs espces du Nouveau-Monde descendent
de celles de l'Ancien. Dans cette gnalogie, il devient intressant de
connatre le degr de parent des espces. Buffon a recours, pour le
dterminer, aux croisements, et quel programme il trace aux naturalistes
de l'avenir: Comment pourra-t-on connatre autrement que par les
rsultats de l'union mille et mille fois tente des animaux d'espces
diffrentes leur degr de parent? L'ne est-il plus proche parent du
cheval que du zbre? Le loup est-il plus prs du chien que le renard ou
le chacal?  quelle distance de l'homme mettrons-nous les grands singes
qui lui ressemblent si parfaitement par la conformation du corps? Toutes
les espces animales taient-elles autrefois ce qu'elles sont
aujourd'hui? Leur nombre n'a-t-il pas augment ou plutt diminu? _Les
espces faibles n'ont-elles pas t dtruites par les plus fortes_ ou
plutt par la tyrannie de l'homme, dont le nombre est devenu mille fois
plus grand que celui d'aucune autre espce d'animaux puissants? Quel
rapport pourrions-nous tablir entre cette parent des espces et une
autre plus connue, qui est celle de diffrentes races de la mme espce?
La race, en gnral, ne provient-elle pas, comme l'espce mixte, d'une
disconvenance  l'espce pure dans les individus qui ont form la
premire souche de la race?... Combien d'autres questions  faire sur
cette seule matire, et qu'il y en a peu que nous soyons en tat de
rsoudre! Qui ne reconnat, dans ces questions de Buffon, les questions
mmes qui sont aujourd'hui si passionnment agites dans le monde
savant? Pour Linn, que des doutes srieux venaient cependant assaillir
parfois, il n'y avait pas, pour ainsi dire, de question de l'espce;
pour Buffon, l'espce est au contraire aujourd'hui la grande nigme que
pose la nature  l'intelligence humaine, et il s'efforce de la rsoudre.
Ces mmes questions seront bientt reprises et traites plus
compltement;  Buffon revient l'honneur de les avoir souleves et
hardiment abordes; il a t de la sorte l'heureux prcurseur de
Lamarck, son lve enthousiaste, et d'tienne Geoffroy Saint-Hilaire.

L'ide d'une filiation des tres vivants, qui implique la variabilit
des espces, tait d'ailleurs bien plus conforme que toute autre  la
philosophie gnrale de Buffon. Si dans son _Premier discours sur la
manire d'tudier et de traiter l'histoire naturelle_ il n'est pas
encore dgag de toutes les ides qui ont cours de son temps dans ce que
nous appelons le grand public, il se montre dj bien diffrent de
lui-mme dans ses tudes sur la gnration des animaux. La continuit
lui apparat partout dans la nature; il n'admet pas mme la dmarcation
entre les animaux et vgtaux:

Nos ides gnrales ne sont que des mthodes artificielles que nous
nous sommes formes pour rassembler une grande quantit d'objets dans le
mme point de vue; et elles ont, comme les mthodes artificielles dont
nous avons parl, le dfaut de ne pouvoir jamais tout comprendre; elles
sont de mme opposes  la marche de la nature, qui se fait
uniformment, insensiblement et toujours particulirement, en sorte que
c'est pour vouloir comprendre un trop grand nombre d'ides particulires
dans un seul mot que nous n'avons plus une ide claire de ce que ce mot
signifie, parce que, ce mot tant reu, on s'imagine que ce mot est une
ligne qu'on peut tirer entre les productions de la nature, que tout ce
qui est au-dessus de cette ligne est en effet _animal_, et que tout ce
qui est au-dessous ne peut tre que _vgtal_, autre mot aussi gnral
que le premier, qu'on emploie de mme comme une ligne de sparation
entre les corps organiss et les corps bruts. Mais, comme nous l'avons
dj dit plus d'une fois, ces lignes de sparation n'existent point dans
la nature; il y a des tres qui ne sont ni animaux, ni vgtaux, ni
minraux, et qu'on tenterait en vain de rapporter aux uns ou aux
autres... Nous avons dit que la marche de la nature se fait par degrs
nuancs et souvent imperceptibles; aussi passe-t-elle par des nuances
insensibles de l'animal au vgtal; mais, du vgtal au minral, le
passage est brusque[25].

De ce dernier fait, Buffon conclut qu'on trouvera des intermdiaires aux
tres organiss et aux minraux; quant aux intermdiaires entre les
animaux et les vgtaux, il en signale dj un: c'est cette hydre d'eau
douce, ce polype de la lentille d'eau, qui fut l'objet des immortelles
expriences de Trembley.

Admettre dans le rgne animal un plan gnral auquel sont conformes
toutes les productions naturelles, admettre que ces productions passent
de l'une  l'autre par des transitions insensibles, ne saurait que
difficilement se concilier avec l'ide que tout, dans ce monde, a un
but. Aussi Buffon s'lve-t-il nergiquement contre la doctrine des
_causes finales_, qui domine la science depuis Aristote. C'est un sujet
bien modeste, l'organisation de la patte du cochon, qui lui fournit
l'occasion de combattre la tyrannie de cette doctrine: il remarque que,
des quatre doigts qui terminent cette patte, deux seulement sont
utiliss par l'animal, et il crit: La nature est donc bien loigne de
s'assujettir  des causes finales dans la composition des tres;
pourquoi n'y mettrait-elle pas quelquefois des parties surabondantes,
puisqu'elle manque si souvent d'y mettre des parties essentielles?...
Pourquoi veut-on que dans chaque individu toute partie soit utile aux
autres et ncessaire au tout? Ne suffit-il pas, pour qu'elles se
trouvent ensemble, qu'elles ne se nuisent pas, qu'elles puissent crotre
sans obstacles et se dvelopper sans s'oblitrer mutuellement? Tout ce
qui ne se nuit point assez pour se dtruire, tout ce qui peut subsister
ensemble, subsiste... Mais, comme nous voulons tout rapporter  un
certain but, lorsque les parties n'ont pas des usages apparents, nous
leur supposons des usages cachs; nous imaginons des rapports qui n'ont
aucun fondement, qui n'existent pas dans la nature des choses, qui ne
servent qu' l'obscurcir. Nous ne faisons pas attention que nous
altrons la philosophie, que nous en dnaturons l'objet, qui est de
connatre le _comment_ des choses, la manire dont la nature agit, et
que nous substituons  cet objet rel une ide vaine, en cherchant 
deviner le _pourquoi_ des faits, la fin qu'elle se propose.

Ainsi surgissent, poss par Buffon lui-mme, ce partisan d'abord si
rsolu de la fixit des espces, tous les problmes dont la solution
aura t sans aucun doute la pense dominante de la seconde moiti de ce
sicle: l'unit d'origine de tous les tres vivants, animaux ou
vgtaux; l'unit d'origine des animaux de mme type; le peuplement par
migration des continents; la disparition des espces anciennes, vaincues
dans ce que Darwin appellera plus tard la lutte pour la vie;
l'apparition d'espces nouvelles par dgnrescence ou perfectionnement
des espces dj existantes; l'volution graduelle de l'espce humaine;
voil ce qu'entrevoit Buffon  la fin de sa carrire. Et toutes ces
grandes ides que Buffon devine en quelque sorte, vers lesquelles il est
invinciblement entran par la puissante et rigoureuse logique de son
gnie, sont prcisment celles qui commencent aujourd'hui, appuyes sur
un ensemble imposant de recherches,  triompher de tous les scrupules.

Nous sommes  l'poque o l'insuffisance des moyens d'observation force
les naturalistes  demander malgr eux  des hypothses plus ou moins
plausibles une explication provisoire des phnomnes les plus intimes de
la vie et du mystre de la reproduction. Il tait impossible, dans cette
voie, d'innover beaucoup aprs tout ce qu'avaient tent les anciens. En
imaginant l'existence de _molcules organiques_, indestructibles, qui
s'associent temporairement pour former les individus vgtaux ou
animaux, se dissocient par la mort de chaque individu et entrent ensuite
dans la constitution d'autres organismes, Buffon se rapproche beaucoup
d'Anaxagore. Les molcules organiques n'ont rien de commun avec les
molcules des corps bruts. Il y a deux catgories de matires, la
_matire morte_ et la _matire vivante_, qui sont incapables de passer
l'une  l'autre; mais les molcules vivantes sont rpandues partout, et,
quand l'animal se nourrit, il se borne  prendre l o elles se trouvent
des molcules organiques semblables  celles qui le constituent et
propres  remplacer celles qu'il peut avoir perdues.

Un tre organis, dit-il[26], est un tout compos de parties organiques
semblables, aussi bien que nous supposons qu'un cube est compos
d'autres cubes: nous n'avons pour en juger d'autre rgle que
l'exprience; de la mme faon que nous voyons qu'un cube de sel marin
est compos d'autres cubes, nous voyons aussi qu'un orme est compos
d'autres petits ormes, puisqu'en prenant un bout de branche, ou un bout
de racine, ou un morceau de bois spar du tronc, ou la graine, il
envient galement un orme; il en est de mme des polypes et de quelques
autres espces d'animaux qu'on peut couper et sparer dans tous les sens
en diffrentes parties pour les multiplier; et, puisque c'est ntre
rgle pour juger, pourquoi jugerions-nous diffremment?

Il me parat donc trs vraisemblable, par les raisonnements que nous
venons de faire, qu'il existe rellement dans la nature une infinit de
petits tres organiss, semblables en tout aux grands tres organiques
qui figurent dans le monde; que ces petits tres organiss sont composs
de parties organiques vivantes qui sont communes aux animaux et aux
vgtaux; que ces parties organiques sont des parties primitives et
incorruptibles; que l'assemblage de ces parties forme  nos yeux des
tres organiss, et que par consquent la reproduction ou la gnration
n'est qu'un changement de forme qui s'opre par la seule addition de ces
parties semblables, comme la destruction de l'tre organis se fait par
la division de ces mmes parties... Si nous rflchissons sur la manire
dont les arbres croissent, et si nous examinons comment d'une quantit
qui est si petite ils arrivent  un volume si considrable, nous
trouverons que c'est par la simple addition de petits tres organiss
semblables entre eux et au tout. La graine produit d'abord un petit
arbre qu'elle contenait en raccourci; au sommet de ce petit arbre, il se
forme un bouton qui contient le petit arbre de l'anne suivante, et le
bouton est une partie organique semblable au petit arbre de la premire
anne; au sommet du petit arbre de la seconde anne, il se forme de mme
un bouton qui contient le petit arbre de la troisime anne; et ainsi de
suite tant que l'arbre crot en hauteur, et mme, tant qu'il vgte, il
se forme  l'extrmit de toutes les branches des boutons qui
contiennent en raccourci de petits arbres semblables  celui de la
premire anne.

L'ide que Buffon se fait du vgtal ne diffre pas de l'ide que s'en
fait Bonnet; tous deux expriment cette ide presque dans les mmes
termes. Mais Buffon proteste tout aussitt contre l'opinion qui voudrait
que tous les petits arbres qui sont assembls pour en faire un grand
taient contenus dans la graine et que l'ordre de leur dveloppement y
tait trac. Expliquer la gnration par l'hypothse de l'embotement
des germes, c'est rpondre  la question par la question mme. Lorsque
nous demandons, dit Buffon, comment on peut, concevoir que se fait la
reproduction des tres, et qu'on nous rpond que dans le premier tre
cette reproduction tait toute faite, c'est non seulement avouer qu'on
ignore comment elle se fait, mais encore renoncer  la volont de le
concevoir. Il dit exactement la mme chose de l'hypothse de la fixit
des espces. Dire  ceux qui cherchent comment les espces se sont
produites, qu'elles ont toujours t ce qu'elles sont, c'est renoncer 
la volont de dcouvrir leur origine, et, au point de vue scientifique,
n'importe quelle opinion est prfrable  cette dcourageante doctrine.

Buffon repousse de mme,  l'gard de la gnration, toutes les
hypothses qui supposent la chose faite; il repousse encore, toutes
celles qui ont pour objet les causes finales, parce que ces hypothses,
au lieu de rouler sur les causes physiques de l'effet qu'on cherche 
expliquer, ne portent que sur des rapports arbitraires et sur des
convenances morales, et il s'arrte finalement  cette fameuse hypothse
du _moule intrieur_, dans laquelle il suppose que la nature peut faire
des moules par lesquels elle donne aux tres vivants non seulement leur
figure extrieure, mais aussi leur forme intrieure.

Ces mots de moule intrieur paraissent, au premier abord, peu faits
pour aller ensemble, attendu qu'un moule est habituellement destin 
reproduire une surface et non les particularits de structure d'une
substance massive; mais Buffon dclare employer ces mots faute de mieux.
Pour lui, tout tre vivant est donc un moule intrieur, dans lequel des
forces spciales font pntrer les molcules organiques de sorte que
chacune des parties du corps s'accroisse en dimension et en poids, sans
changer ni de formes ni de structure. C'est grce  cette pntration
des molcules organiques dans le moule intrieur, grce  cette
susception que l'tre vivant se dveloppe; mais la force qui produit
le dveloppement est aussi celle qui dtermine la gnration.

Il suffit, en effet, qu'il y ait dans un tre vivant quelque partie
semblable au tout pour que cette partie, convenablement nourrie, soit
capable, si elle est dtache, de produire un tout indpendant identique
 celui dont elle faisait primitivement partie.

Ainsi, dans les saules et dans les polypes, comme il y a plus de
parties organiques semblables au tout que d'autres parties, chaque
morceau de saule ou de polype qu'on retranche du corps entier devient un
saule ou un polype.

Or, ajoute Buffon, un corps organis dont toutes les parties seraient
semblables  lui-mme, comme ceux que nous venons de citer, est un corps
dont l'organisation est la plus simple de toutes, car ce n'est que la
rptition de la mme forme et une composition de figures semblables
toutes organises de mme; et c'est par cette raison que les corps les
plus simples, les espces les plus imparfaites sont celles qui se
reproduisent, au lieu que, si un corps organis ne contient que quelques
parties semblables  lui-mme, la reproduction ne sera ni aussi facile
ni aussi abondante dans ces espces qu'elle l'est dans celles dont
toutes les parties sont semblables au tout; mais aussi l'organisation de
ces corps sera plus compose que celle des corps dont toutes les parties
sont semblables, parce que le corps entier sera compos de parties,  la
vrit toutes organiques, mais diffremment organises; et plus il y
aura dans le corps organis de parties diffrentes du tout et
diffrentes entre elles, plus l'organisation de ce corps sera parfaite,
et plus la reproduction sera difficile.

Nous retrouvons ici les mmes ides sur la perfection organique que nous
avons dj trouves dans Aristote et qui conduisent plus tard M. Milne
Edwards  concevoir la thorie de la division du travail physiologique.
Par la nutrition, l'tre vivant ajoute sans cesse  lui-mme de
nouvelles molcules, de nouvelles parties organiques; il arrive un
moment o ces nouvelles parties sont surabondantes; alors elles se
rendent de toutes les rgions du corps, de tous les organes dans les
testicules du mle, dans les ovaires de la femelle, et y forment des
liqueurs dont le mlange pralable est ncessaire  la production d'un
nouvel tre vivant. Dans l'tre vivant primitif, une force inconnue
faisait pntrer dans les organes les molcules organiques les plus
propres  le grossir, celles qui ressemblaient le plus aux molcules
dont il tait dj constitu; des molcules organiques reprsentant les
divers organes de l'individu vont, en consquence, se trouver runies
dans sa semence; la mme force qui les faisait pntrer dans les organes
qui leur correspondent les agencera dans le mme ordre que dans
l'individu primitif. Cette thorie de la gnration fut publie par
Buffon en 1746; Maupertuis, en 1751, n'avait fait que la reproduire,
mais les facults intellectuelles dont il dotait toutes les particules
matrielles indistinctement lui permettaient de supprimer la force
coordinatrice de Buffon.

Dans sa thorie de la gnration, Buffon n'avait pas pargn les
hypothses; mais le grand crivain ne se borne pas  raisonner. S'il a
des ides, c'est que les faits les lui ont suggres. Cherchons des
faits, dit-il, pour nous donner des ides. Les faits, il les demande
non seulement  l'observation, mais aussi  l'exprimentation. Directeur
du Jardin des Plantes, il y rassemble des collections d'animaux de
toutes les parties du monde et les observe, toutes les fois qu'il le
peut,  l'tat vivant. Entre les espces, l'infcondit des croisements
tablit une barrire incontestable; dans quelle mesure est-il possible
de franchir cette barrire? Quelle part les croisements ont-ils pu
prendre  la formation d'espces nouvelles? Quelles sont les espces
sauvages que l'on peut considrer comme ayant fourni  l'homme ses
espces domestiques? Toutes ces questions, Buffon les attaque par
l'exprimentation. Le temps lui parat un lment indispensable pour les
rsoudre, et il conoit le plan d'un tablissement modle o ces tudes
sculaires pourraient tre poursuivies. Cet tablissement, ralis
depuis et qui, ds son origine, rpand un vif clat dans le domaine
scientifique, c'est le Musum d'histoire naturelle.

Trois grands hommes y vont poursuivre, par des voies diverses, l'oeuvre
de Buffon: Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier.




CHAPITRE VIII

LAMARCK

Importance attribue aux animaux infrieurs.--Gnration
spontane.--Perfectionnement graduel des organismes; influence des
besoins et de l'habitude.--L'hrdit et l'adaptation.--Transformation
des espces appartenant aux priodes gologiques antrieures.--Inanit
des cataclysmes gnraux.--Importance des causes actuelles.--Gnalogie
du rgne animal.--Origine de l'homme.


Familier de la maison de Buffon, qui en avait fait le compagnon de
voyages et le guide de son fils, Lamarck peut tre considr comme le
continuateur immdiat de la philosophie de l'illustre auteur des
_poques de la nature_. S'il n'a pas l'ampleur de son style, il a comme
lui, au plus haut degr, l'art de grouper les faits et de les enchaner
par de lumineuses conceptions. Tout autre est son ducation
scientifique, tout diffrents les objets ordinaires de ses tudes.
Buffon, qui s'adresse parfois de prfrence aux _physiciens_ plutt
qu'aux _naturalistes_, a puis dans ses connaissances tendues en
mathmatiques et en physique, en mme temps que l'art de gnraliser les
observations et de remonter aux causes, une prcision et une prudence
qu'on ne trouve pas toujours au mme degr dans Lamarck. Lamarck doit 
l'tude approfondie qu'il a faite des plantes et des animaux infrieurs
une sret dans sa manire d'envisager les rapports des tres vivants,
une ampleur dans sa conception de la vie que Buffon n'a pas atteintes.

L'tude de l'homme, celle des animaux suprieurs prsentent, en effet,
la vie sous des apparences trop complexes et trop mystrieuses pour que
ceux qui s'y sont livrs exclusivement puissent pressentir une
explication prochaine des phnomnes si varis qu'ils observent. La vie
leur apparat avec un cortge d'organes et de fonctions, propre  leur
dissimuler sa vritable nature; toute tentative pour en pntrer les
secrets, toute spculation sur ses causes leur semble d'avance inutile
et essentiellement tmraire. Aussi Lamarck a-t-il bien raison de dire:
Ce qu'il y a de singulier, c'est que les phnomnes les plus importants
 considrer n'ont t offerts  nos mditations que depuis l'poque o
l'on s'est attach principalement  l'tude des animaux les moins
parfaits, et o les recherches sur les diffrentes complications de
l'organisation de ces animaux sont devenues le principal fondement de
leur tude. Il n'est pas moins singulier de reconnatre que ce fut
presque toujours de l'examen suivi des plus petits objets que nous
prsente la nature, et de celui des considrations qui paraissent les
plus minutieuses, qu'on a obtenu les connaissances les plus importantes
pour arriver  la dcouverte de ses lois et pour dterminer sa marche.

C'est, en effet, la considration des conditions simples sous lesquelles
se manifeste la vie dans les organismes infrieurs qui conduit Lamarck 
penser que ces organismes ont t les premiers forms, qu'ils ont t
produits spontanment et que de leur perfectionnement graduel sont
rsultes toutes les autres formes vivantes. Des fluides subtils mis
en mouvement par la chaleur et la lumire du soleil ont pntr de
petites particules de matire mucilagineuse inerte qui se sont trouves
aptes  recevoir leur action, les ont animes et ont ainsi constitu les
premiers tres vivants; ces fluides n'ont nullement perdu la facult
d'animer la matire inerte; de nouveaux organismes, des infusoires, se
forment sans cesse par ce procd et naissent ainsi par _gnration
spontane_. C'est depuis cette supposition de Lamarck qu'il s'est tabli
une sorte de solidarit entre l'hypothse d'une volution graduelle des
tres vivants et celle des gnrations spontanes. Cette solidarit
n'est nullement ncessaire. De ce que,  un certain moment de
l'volution de la terre, se sont trouves ralises des conditions
propres  permettre la formation de substances agites de ces mouvements
spciaux qui constituent la vie, capables de transmettre ces mouvements
plus ou moins modifis  des substances inertes et de les transformer
ainsi en substances vivantes, il ne rsulte nullement que ces conditions
durent encore, et les recherches exprimentales si tendues de M.
Pasteur ont depuis longtemps montr que, dans les conditions habituelles
des milieux inertes qui nous entourent, il n'y avait jamais de
gnrations spontanes. Quant  l'origine des organismes primitifs,
Lamarck ne fait que dire, dans le langage de son temps, qu'il a fallu
douer la matire de mouvements spciaux pour les raliser; qu'ils se
sont produits sous des formes trs simples, que l'action persistante des
fluides subtils, c'est--dire des mouvements molculaires auxquels ils
devaient leur origine, a graduellement perfectionnes. Dans ces
organismes, Lamarck suppose, comme Erasme Darwin, qu'ont alors apparu
des stimulants nouveaux, les _besoins_, qui se sont multiplis pour
chaque tre vivant  mesure que son organisme se compliquait, que ses
rapports avec le monde extrieur se diversifiaient. Mais, tandis que son
mule anglais admet que l'irritation produite dans les organes par les
besoins suffit  dterminer la formation d'organes nouveaux ou la
modification d'organes dj existants, Lamarck introduit un
intermdiaire entre la production des besoins et les modifications
qu'ils dterminent. Suivant lui, ces besoins persistants ont dtermin
la rptition incessante de certains actes, la production de certaines
habitudes qui sont devenues  leur tour des causes nouvelles de
modification. En effet, tout organe dont un animal fait un frquent
usage, un usage habituel, se dveloppe et se perfectionne; tout organe
dont l'animal cesse de se servir s'atrophie, au contraire, et disparat.
Ainsi, grce aux habitudes, certains, organes peuvent disparatre,
d'autres se perfectionner. Il est incontestable, par exemple, que les
yeux des animaux vivant habituellement dans l'obscurit tendent 
disparatre, et l'observation journalire ne permet pas de douter que la
plupart des organes se perfectionnent par l'exercice. Mais ce procd de
diversification suppose que les organes dont il s'agit existent dj;
comment des organes nouveaux peuvent-ils se constituer de toutes pices?
Ici, Lamarck dpasse la hardiesse permise  l'hypothse, lorsqu'il
suppose que le seul fait du besoin d'un organe peut en dterminer
l'apparition chez un animal; l'on admettra difficilement pour expliquer,
par exemple, comment les ruminants ont acquis des cornes, que dans
leurs accs de colre, qui sont frquents, surtout chez les mles, leur
sentiment intrieur, par ces efforts, dirige plus fortement les fluides
vers cette partie de leur tte; o il se fait une scrtion de matire
corne dans les uns et de matire osseuse mlange de matire corne
dans les autres, qui donne lieu  des protubrances solides. Ce n'est
pas seulement au cas particulier des ruminants que Lamarck applique sa
doctrine de l'_effort intrieur_ dirigeant vers telle ou telle partie du
corps les fluides qui doivent y porter un surcrot d'activit. Lorsque
la volont dtermine un animal  une action quelconque, les organes qui
doivent excuter cette action y sont aussitt provoqus par l'affluence
des fluides subtils qui y deviennent la cause dterminante des
mouvements qu'exige l'action dont il s'agit...; il en rsulte que des
rptitions multiplies de ces actes d'organisation fortifient,
tendent, dveloppent et mme _crent_ les organes qui y sont
ncessaires. Cela revient  dire qu'un animal arrive forcment 
possder un organe qui lui est ncessaire ou simplement utile, dans les
conditions biologiques o il est plac. On a durement reproch  Lamarck
cette affirmation, vritablement un peu tmraire et qu'on a quelquefois
malicieusement remplace par cette autre: Un animal finit toujours par
possder un organe quand il le veut. Telle n'est pas la pense de
Lamarck, qui attribue simplement les transformations des espces 
l'action stimulante des conditions extrieures se traduisant sous la
forme de besoins et explique par l tout ce que nous appelons
aujourd'hui des _adaptations_. Ainsi le long cou de la girafe rsulte de
ce que l'animal habite un pays o les feuilles sont portes au sommet de
troncs levs; les longues pattes des chassiers proviennent de ce que
ces oiseaux ont besoin de chercher sans se mouiller leur nourriture dans
l'eau, etc. Ces interprtations n'enlvent rien de leur valeur  ces
deux lois nonces par Lamarck:

1 _Dans tout animal qui n'a point dpass le terme de ses
dveloppements, l'emploi plus frquent et plus soutenu d'un organe
quelconque fortifie peu  peu cet organe, le dveloppe, l'agrandit et
lui donne une puissance proportionne  la dure de cet emploi; tandis
que le dfaut constant d'usage de tel organe l'affaiblit insensiblement,
le dtriore, diminue progressivement ses facults et finit par le faire
disparatre._

2 _Tout ce que la nature a fait acqurir ou perdre aux individus par
l'influence des circonstances o leur race se trouve depuis longtemps
expose et, par consquent, par l'influence de l'emploi prdominant de
tel organe ou par celle d'un dfaut constant d'usage de telle partie,
elle le conserve par la gnration aux nouveaux individus qui en
proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux
sexes ou  ceux qui ont produit ces nouveaux individus._

       *       *       *       *       *

De nombreux exemples peuvent tre ajouts aujourd'hui  ceux que Lamarck
avait runis pour appuyer la premire de ces lois; le seul point qui
puisse, en ce qui la concerne, prter  la discussion, c'est l'tendue
des changements qu'un organe peut subir, en raison de l'usage qu'en fait
l'animal qui le possde. C'est l une simple question de mesure. La
possibilit de la cration d'un organe par suite des excitations
extrieures est elle-mme un point qui mriterait d'tre tudi, qu'on
n'a pas le droit de rejeter sans examen, sans observations, sans
expriences, et de traiter comme une ridicule rverie; Lamarck l'aurait
sans doute plus facilement fait accepter s'il n'avait pas cru utile de
passer par l'intermdiaire des besoins. Il est incontestable que par
dfaut d'excitation, les organes s'atrophient et disparaissent: nous
l'avons dj dit, les animaux des cavernes obscures et des grandes
profondeurs de la mer sont frquemment aveugles; le prote des lacs
souterrains de la Caroline est blanc; sous l'action de la lumire, ses
tguments se pigmentent, il devient brun; la lumire est
incontestablement ncessaire  l'apparition de la chlorophylle dans les
plantes. Dans les deux cas, quel que soit le mcanisme intime par lequel
sont produits le pigment et la chlorophylle, ils n'apparaissent que sous
l'influence d'une excitation extrieure.

L'ide que Lamarck se fait de la vie se lie d'ailleurs trs intimement 
son hypothse sur le mode de formation et de dveloppement des organes,
et cette hypothse, considre  ce point de vue, perd tout ce qu'elle
peut avoir d'apparence draisonnable. Elle commande le respect, comme
l'effort infructueux d'un grand esprit cherchant  deviner, en
s'appuyant sur toutes les connaissances acquises de son temps, la
solution d'un problme que, malgr tous les progrs accomplis, nous
n'avons encore pu forcer la nature  nous livrer.

Deux fluides, selon Lamarck, pntrent les molcules aptes  vivre: la
_chaleur_ et l'_lectricit_. La chaleur distend les molcules vivantes,
les loigne les unes des autres, sans dtruire leur cohsion, et
maintient ainsi les tissus vivants dans un tat spcial de tension que
Lamarck dsigne sous le nom d'_orgasme_. Cet orgasme est un tat de
lutte entre la cohsion des molcules vivantes et la chaleur; de cet
tat nat l'_irritabilit_ des tissus. Vienne, en effet, se manifester
sur un point l'influence de l'lectricit, sans cesse en mouvement, et
que les influences extrieures peuvent attirer sur ce point ou que la
volont peut y diriger, l'quilibre entre la cohsion et la chaleur est
dtruit, l'orgasme cesse; le tissu qui n'est plus en tat de tension se
contracte sur le point o la chaleur a faibli, pour reprendre l'instant
d'aprs son tat primitif. Le tissu ragit ainsi contre les excitations
extrieures. Un muscle non contract manifeste son tat d'orgasme par ce
qu'on a appel le _ton_ musculaire. Dans les muscles, les nerfs,
instruments de la volont, apportent-ils l'lectricit qui fait cesser
l'orgasme, le muscle se contracte pour reprendre bientt son volume.
Sans doute, nous expliquerions autrement aujourd'hui tous les phnomnes
que Lamarck attribue  l'orgasme; mais sommes-nous beaucoup plus avancs
sur les causes mmes de la vie? Quand nous disons qu'on doit la
considrer comme une sorte de mouvement des particules protoplasmiques,
mouvement que nous ne sommes pas en tat de dfinir, exprimons-nous une
ide essentiellement diffrente de celle de Lamarck, puisque la chaleur
n'est, en dfinitive, qu'une sorte de mouvement?

Avons-nous t plus heureux dans la dtermination des causes des
modifications des organismes? Si personne n'admet plus que les besoins
et les dsirs qu'ils provoquent soient suffisants,  eux seuls, pour
amener l'apparition d'organes nouveaux ou de modifications plus ou moins
importantes dans les organes dj existants, on ne conteste gure les
effets de l'usage et du non-usage des organes; on ne rvoque plus en
doute l'action directe des milieux; on croit  des modifications
corrlatives des organes telles que, lorsqu'un organe se transforme,
plusieurs autres subissent le contre-coup de ses modifications, soit
qu'ils se dveloppent avec lui, soit qu'ils se rduisent au contraire en
raison de son dveloppement; beaucoup de faits conduisent  penser que
la rapidit croissante avec laquelle s'effectue le dveloppement 
mesure que les organismes se compliquent et que leurs parties se
solidarisent peut intervenir dans les changements que les parties du
corps prsentent dans leurs rapports. On admet aussi une certaine
spontanit dans la variation des organismes; on fait enfin quelquefois
intervenir les croisements, mais les caractres qui rsultent des unions
croises ne viennent que de la transmission par hrdit des caractres
produits par les diverses causes que nous venons d'numrer. D'ailleurs
jusqu'ici aucune tude systmatique de l'influence propre  ces diverses
causes modificatrices n'a pu tre faite, et Darwin lui-mme se borne 
constater que les espces varient sans se demander pourquoi; la thorie
de la slection naturelle peut admettre, en effet, dans une premire
approximation, ce simple fait, comme un point de dpart, dont on pourra
renvoyer l'examen  plus tard.

       *       *       *       *       *

La seconde loi de Lamarck, la loi de l'_hrdit_ des caractres, est
demeure la clef de vote de l'difice de Darwin. Seulement Darwin, en
dmontrant que la lutte pour la vie a ncessairement pour consquence
d'liminer les formes stationnaires et celles qui ne prsentent que des
variations inutiles, pour ne laisser subsister que celles qui sont
avantageuses  un titre quelconque, a pu expliquer comment il se fait
qu'il n'existe pas une continuit absolue entre toutes les formes
simultanment vivantes, comment un grand nombre ont disparu, et comment
celles qui restent, qu'elles aient en apparence dgnr ou qu'elles se
soient perfectionnes, sont tellement adaptes aux conditions
d'existence dans lesquelles elles vivent, qu'on a pu les croire cres
spcialement en vue de ces circonstances et appuyer la thorie des
_causes finales_ sur l'harmonie merveilleuse qu'elles prsentent avec le
milieu ambiant.

Comme Buffon, Lamarck est absolument oppos  la doctrine aristotlique
de la finalit; loin de considrer les espces vivantes comme cres
_pour_ un genre de vie dtermin, il affirme qu'elles sont cres _par_
le genre de vie que leur ont impos les circonstances dans lesquelles
elles se sont trouves places; les adaptations sont pour lui la preuve
de l'action directe des milieux; sa thorie du transformisme, au lieu de
les expliquer, comme le fait celle de Darwin, les prend pour point de
dpart; il y a l entre les mthodes des deux grands naturalistes une
opposition qui mrite d'tre signale.

Les espces, tant l'oeuvre des conditions d'existence dans lesquelles
elles vivent, doivent demeurer immuables, tant que ces conditions
demeurent les mmes. Lamarck rpond par l victorieusement  une
objection que l'on a cru un moment devoir renverser tout son systme et
qu'on a plusieurs fois reproduite contre Darwin. Durant l'expdition
d'gypte, Geoffroy Saint-Hilaire avait recueilli dans les ncropoles un
grand nombre de momies d'animaux qu'il tudia  son retour de concert
avec Cuvier. Ces animaux, qui taient morts depuis plusieurs milliers
d'annes, furent trouvs identiques aux animaux actuels de l'gypte.
Cuvier crut voir l une preuve de l'immuabilit des espces. On ignorait
 cette poque quelle avait pu tre la dure des priodes gologiques;
pour qui admettait, au lieu de ce sicle de millions d'annes que la
gologie assigne aujourd'hui  notre monde, une cration remontant 
peine  six mille ans, les momies des hypoges de l'gypte pouvaient
paratre des reprsentants des premiers ges du monde. On sait au
contraire aujourd'hui que leur anciennet n'est qu'une illusion, que
rien, pas mme l'homme, n'a chang autour d'elles, et que l'espace de
temps qui nous spare de l'poque o elles ont vcu a la dure d'un
clair par rapport  celui qu'emploie habituellement la nature pour
constituer un ge nouveau. D'ailleurs, comme on l'a dit fort justement,
la persistance mme des formes des momies prouve plus qu'il ne faudrait;
car ce ne sont pas seulement les espces contemporaines des anciens qui
ont t conserves, mais aussi les races de leurs animaux domestiques,
races dont la variabilit n'est cependant pas douteuse.

Familiaris avec l'tude des mollusques fossiles, qui sont extrmement
nombreux et dont on peut suivre les variations successives beaucoup plus
facilement que celles des mammifres, Lamarck, qui aperoit de
nombreuses sries de formes de transition entre les espces que l'on
considre comme disparues et les espces actuelles, n'admet pas que les
espces s'teignent; il suppose qu'elles se transforment toutes.

S'il y a, dit-il[27], des espces rellement perdues, ce ne peut tre
sans doute que parmi les grands animaux qui vivent sur les parties
sches du globe, o l'homme, par l'empire absolu qu'il y exerce, a pu
parvenir  dtruire tous les individus de quelques-unes qu'il n'a pas
voulu conserver ni rduire  la domesticit. De l nat la possibilit
que les animaux des genres _Palotherium_, _Anoplotherium_, _Megalonyx_,
_Mastodon_ de M. Cuvier et quelques autres espces de genres dj
connus, ne soient plus existant dans la nature; _nanmoins il n'y a l
qu'une possibilit_.

Mais les animaux qui vivent dans le sein des eaux, surtout des eaux
marines, et, en outre, toutes les races de petite taille qui habitent la
surface de la terre et qui respirent  l'air, sont  l'abri de la
destruction de leur espce de la part de l'homme; leur multiplication
est si grande et les moyens de se soustraire  ses poursuites et  ses
piges sont tels qu'il n'y a aucune apparence qu'il puisse dtruire
l'espce entire d'aucun de ces animaux.

Pntr, comme Buffon, de l'importance du rle de l'homme dans la
nature, Lamarck ne voit pas d'autre cause de destruction des espces que
l'homme lui-mme. Il n'aperoit pas que la guerre dclare par notre
espce aux animaux n'est qu'un cas particulier de la grande lutte qu'ils
se livrent entre eux et dont les premires consquences ne lui ont
cependant pas chapp, car il crit[28]:

Par suite de la multiplication des petites espces, et surtout des
animaux les plus imparfaits, la multiplicit des individus pouvait nuire
 la conservation des races,  celle des progrs acquis dans le
perfectionnement de l'organisation, en un mot  l'ordre gnral, si la
nature n'et pris des prcautions pour restreindre cette multiplication
dans des limites qu'elle ne peut jamais franchir.

Les animaux se mangent les uns les autres, sauf ceux qui vivent de
vgtaux; mais ceux-ci sont exposs  tre dvors par les animaux
carnassiers.

On sait que ce sont les plus forts et les mieux arms qui mangent les
plus faibles, et que les grandes espces dvorent les plus petites.

Ici, nous sommes bien prs, semble-t-il, non seulement de la lutte pour
la vie telle que la concevra Darwin, mais mme de la slection
naturelle. Malheureusement, au lieu de poursuivre l'ide, Lamarck
aussitt s'engage dans une autre voie; il n'a pas vu les consquences de
l'ardente concurrence qui s'tablit entre les animaux de mme espce ds
que les vivres ne sont plus que juste suffisants; bien au contraire, il
croit que les individus d'une mme race se mangent rarement entre eux
et font la guerre  d'autres races. Puis il revient sans le vouloir aux
causes finales lorsqu'il dveloppe les prcautions prises par la nature
pour empcher les grosses espces de se multiplier au point de devenir
un danger pour l'existence des petites. Darwin a pris ici exactement le
contrepied de Lamarck; mais on ne peut blmer ce dernier de n'avoir pas
cherch  rsoudre un problme qui n'tait mme pas pos de son temps,
celui de l'extinction graduelle et du renouvellement, en dehors de
l'influence de l'homme, de la plupart des espces animales et vgtales.

       *       *       *       *       *

Partisan de la fixit des espces, Cuvier n'hsitait pas  affirmer que
de nombreux animaux avaient disparu depuis un temps plus ou moins long,
et il attribuait volontiers, nous le verrons bientt, leur disparition 
d'immenses catastrophes,  des cataclysmes gnraux, bouleversant la
surface entire du globe. Lamarck, frapp au contraire des
transformations graduelles que semblent avoir prouves les mollusques,
conteste la ralit de ces rvolutions du globe, dont sir Charles Lyell
et ses disciples dmontreront plus tard l'inanit.

Pourquoi, dit-il fort bien[29], supposer sans preuve une catastrophe
universelle, lorsque la marche de la nature, mieux connue, suffit pour
rendre raison de tous les faits que nous observons dans toutes ses
parties? Si l'on considre, d'une part, que dans tout ce que la nature
opre elle ne fait rien brusquement, et que partout elle agit avec
lenteur et par degrs successifs, et d'autre part que les causes
particulires ou locales des dsordres, des bouleversements, des
dplacements peuvent rendre raison de tout ce que l'on observe  la
surface du globe, on reconnatra qu'il n'est nullement ncessaire de
supposer qu'une catastrophe universelle est venue tout culbuter et
dtruire une grande partie des oprations mmes de la nature.

C'est la doctrine des _causes actuelles_ soutenue et dveloppe 
l'aurore mme de la gologie; c'est l'indication du programme qu'a si
bien rempli depuis toute une grande cole de gologues.

Appliquant aux classifications la thorie de la descendance, Lamarck
semblait devoir tre ramen vers l'chelle des tres de Bonnet; mais il
s'aperoit bien vite qu'on ne saurait disposer les animaux en une srie
linaire unique. Il les divise, en effet, en deux lignes dont les
progniteurs sont dus  la gnration spontane; mais les uns se sont
forms librement; les autres, plus levs, ont pris naissance dans des
corps dj vivants, dont les humeurs se sont organises; ils ont vcu
d'abord en parasites, constituant ainsi la classe des helminthes. La
premire srie n'a prsent qu'une volution trs borne: la seconde a
abouti aux vertbrs. Lamarck est le premier qui, au lieu de placer ces
derniers en tte du rgne animal, procde, au contraire, du simple au
compos, et s'lve graduellement des infusoires ou des helminthes les
plus simples jusqu'aux formes les plus parfaites sous lesquelles se
manifeste la vie.

L'ordre de la nature, dit-il, c'est l'ordre mme dans lequel les corps
ont t forms depuis l'origine, et, comme ces corps paraissent tous
procder les uns des autres, il est vident qu'ils doivent former des
sries ininterrompues, dans lesquelles il n'est possible de tracer
aucune ligne de dmarcation sparant les uns des autres des groupes plus
ou moins comprhensifs: La nature n'a rellement form ni classes, ni
ordres, ni familles, ni genres, ni espces constantes, mais seulement
des individus qui se succdent les uns aux autres et qui ressemblent 
ceux qui les ont produits. Ceux de ces individus qui se ressemblent le
plus et qui se conservent dans le mme tat, de gnration en
gnration, depuis qu'on les connat, constituent des _espces_. Mais
les individus constituant les espces ne prsentent de caractres
constants que si les circonstances dans lesquelles ils sont placs
demeurent invariables; ds que ces circonstances varient, les individus
changent: de l les intermdiaires, pour ainsi dire en nombre indfini,
qui relient entre elles les formes animales les plus disparates au
premier abord. Il n'y a donc pas d'espce invariable.

 la vrit, Lamarck exagre le nombre des formes de passages qui, dans
la nature actuelle, existent entre les espces[30]; il exagre aussi la
facilit avec laquelle les espces peuvent se croiser; l'instabilit de
l'espce lui apparat trop grande; mais cela tient  ce qu'il n'est pas
encore en possession du grand fait de la disparition des espces et que,
ds lors, il lui parat impossible qu'il puisse y avoir de lacune dans
la nature. Toutefois Lamarck est loin d'admettre que la gradation soit
absolue, comme on l'a quelquefois suppos; il voit un _hiatus_ profond
entre les corps bruts et les corps organiss[31], et il suppose un
semblable hiatus entre les animaux et les plantes, les animaux possdant
une facult, l'_irritabilit_, qui manque entirement  tous les
vgtaux.  leur tour, au point de vue de leur complication organique,
et si l'on ne tient compte que des classes, les animaux et les plantes
forment respectivement dans chaque rgne une srie unique, une vritable
_chelle_, dont les degrs sont caractriss par le dveloppement de
systmes d'organes de plus en plus compliqus. Cette chelle reprsente
l'ordre qui appartient  la nature et qui rsulte, ainsi que les objets
que cet ordre fait exister, des moyens qu'elle a reus de l'Auteur
suprme de toute chose. Elle n'est elle-mme que l'ordre gnral et
immuable que ce sublime Auteur a cr dans tout, et que l'ensemble des
lois gnrales et particulires auxquelles cet ordre est assujetti. Par
ces moyens, dont elle continue sans altration l'usage, elle a donn et
donne perptuellement l'existence  ses productions; elle les varie et
les renouvelle sans cesse et conserve ainsi partout l'ordre entier qui
en est l'effet[32].

Les formes diverses des animaux et des plantes rsultent, en dfinitive,
pour Lamarck, de deux causes:

1 Un certain ordre naturel, directement institu par le Crateur, et
qui se manifeste dans la srie unique et graduellement nuance, dans
l'chelle que forment respectivement les animaux et les plantes;

2 L'influence des conditions extrieures qui, sans altrer cet ordre
dans ce qu'il a d'essentiel, agit pour varier  l'infini les productions
naturelles et pour crer autour de l'chelle unique qui reprsente
chaque rgne une infinit de petites sries rameuses, dont quelques
branches peuvent mme paratre compltement isoles.

Ceci est important: on reprsente souvent Lamarck comme ayant
exclusivement attribu aux forces naturelles l'volution de l'univers;
Hckel, dans son _Histoire de la cration naturelle_[33] reproduit cette
opinion. Telle n'tait cependant pas la pense de l'illustre auteur de
la _Philosophie zoologique_. Sans doute la matire et ses fluides
subtils, que nous nommons aujourd'hui les forces physico-chimiques, ont
suffi, selon Lamarck,  former les plus simples des tres vivants; sans
doute l'influence des circonstances extrieures a jou un rle
prpondrant dans la production des formes organiques; mais ces formes
nanmoins se sont compliques suivant un plan assign d'avance par le
sublime Auteur de toutes choses, et que traduit la gradation successive
des organismes. Il semble que Lamarck greffe en quelque sorte sa thorie
des actions de milieu sur l'ide de l'chelle des tres de Bonnet, dont
il n'arrive pas  se dgager compltement, parce qu'elle lui parat sans
doute conforme  sa conception particulire de la majest du Crateur.
Ce sont, en dfinitive, les causes finales qui reviennent dans l'esprit
de Lamarck, malgr lui, et qui lui font dire ailleurs[34]: Ainsi, _par
ces sages prcautions, tout se conserve dans l'ordre tabli_; les
changements et les renouvellements perptuels qui s'observent dans cet
ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dpasser; les
races des corps vivants subsistent toutes, malgr leurs variations; les
progrs acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent
point; tout ce qui parat dsordre, anomalie rentre sans cesse dans
l'ordre gnral et mme y concourt; _et partout, et toujours, la volont
du suprme Auteur de la nature et de tout ce qui existe est
invariablement excute_.

On ne saurait mieux exposer la thorie des causes finales, car si Dieu a
tout fait, tout coordonn, tout agenc, de manire que sa volont soit
partout et toujours excute, c'est qu'il a tout prvu, que par tous les
moyens dont il a dot la nature celle-ci court inconsciemment, comme le
veulent les finalistes, vers un but dtermin: l'accomplissement de la
volont cratrice.

Cependant, par une tonnante contradiction, Lamarck, finaliste dans
l'ensemble, se montre, dans le dtail, adversaire rsolu des causes
finales. Les ouvrages des naturalistes et des philosophes sont remplis
de l'tonnement que leur cause le merveilleux outillage dont les animaux
sont pourvus, la merveilleuse appropriation de chacun de leurs outils
aux fonctions qu'il remplit; c'est pour la plupart d'entre eux une
preuve indiscutable de l'intelligence, de la sagesse qui ont prsid 
la cration.

Le fait est, dit Lamarck[35], que les divers animaux ont, chacun
suivant leur genre et leur espce, des habitudes particulires et
toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces
habitudes.

De la considration de ce fait, il semble qu'on soit libre d'admettre,
soit l'une, soit l'autre des deux conclusions suivantes, et qu'aucune
d'elles ne puisse tre prouve.

_Conclusion admise jusqu' ce jour_: La nature (ou son Auteur), en
crant les animaux, a prvu toutes les sortes possibles de circonstances
dans lesquelles ils auraient  vivre et a donn  chaque espce une
organisation constante, ainsi qu'une forme dtermine et invariable dans
ses parties qui force chaque espce  vivre dans les lieux et les
climats o on la trouve et  y conserver les habitudes qu'on lui
connat.

_Ma conclusion particulire_: La nature, en produisant successivement
toutes les espces d'animaux, en commenant par les plus imparfaits et
les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a
compliqu graduellement leur organisation; et, ces animaux se rpandant
gnralement dans toutes les rgions habitables du globe, chaque espce
a reu de l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est
rencontre les habitudes que nous lui connaissons et les modifications
dans ses parties que l'observation nous montre en elle.

Entre ces deux conclusions, Lamarck n'hsite pas. La premire suppose
que les espces sont fixes et ont t de tout temps aussi troitement
adaptes que nous le voyons aux conditions dans lesquelles elles ont
vcu; mais cette fixit des espces suppose,  son tour, la fixit des
conditions d'existence dans lesquelles elles sont places. Or ce dernier
fait est absolument contraire  tout ce que l'observation nous dmontre;
il y a plus: nous avons volontairement chang les conditions d'existence
d'un certain nombre d'animaux, ce sont les animaux domestiques; or ces
animaux se sont eux-mmes modifis avec les conditions qui leur ont t
imposes. Aucun d'eux ne ressemble plus aux animaux de la souche sauvage
dont il descend, et nous pouvons encore les modifier  notre gr.
L'argument est irrsistible; quelque effort que l'on ait fait depuis
pour en diminuer la porte, il se dresse toujours aussi solide contre
tous les raisonnements qui voudraient tablir la fixit des espces.

Ces arguments se rduisent d'ailleurs  ceci: les modifications imposes
aux animaux domestiques n'ont pas dpass certaines limites.  quoi l'on
peut rpondre que personne n'a jusqu'ici essay de modifier compltement
les conditions primitives; l'homme s'est toujours born  tirer parti de
l'oeuvre de la nature,  profiter des rsultats obtenus par elle, 
s'avancer plus loin dans la voie o elle s'tait engage, et dans la
mesure que lui indiquait la satisfaction de ses besoins; il ne s'est pas
propos de transformer les animaux, de leur imposer des changements
profonds; il a voulu conserver et perfectionner  son profit, plutt que
crer; et, se ft-il propos ce dernier but, il y a encore un facteur
dont il lui aurait fallu tenir compte: le temps. Aux six mille annes
dont il a pu disposer, depuis qu'il est civilis la nature oppose
l'oeuvre de cent millions d'annes: c'est cette oeuvre que l'homme
s'tonne modestement de n'avoir pas encore bouleverse!

Lamarck accepte donc pleinement l'opinion que les espces anciennes se
sont graduellement modifies pour produire les espces actuelles. Les
infusoires, ns directement par gnration spontane, ont produit, en se
perfectionnant, les radiaires; les vers qui se sont forms dans des
corps dj organiss ont eu une volution plus rapide et sont monts
plus haut. Ils se sont diviss en deux branches, dont l'une a fourni les
insectes, ensuite les arachnides, puis les crustacs; l'autre a donn
successivement, et dans l'ordre o leurs noms sont noncs, les
annlides, les cirrhipdes, les mollusques, les poissons et les
reptiles. L, nouvelle bifurcation: les reptiles engendrent d'une part
les oiseaux, d'o naissent ensuite les mammifres monotrmes; d'autres
reptiles produisent les mammifres amphibies, et ces derniers forment
une souche d'o se dtachent d'abord les ctacs, puis les mammifres
ordinaires, qui se divisent enfin en onguiculs et onguls. Voici
d'ailleurs ce tableau gnalogique du rgne animal, le premier qui ait
t dress sur des donnes scientifiques:

TABLEAU

Servant  montrer l'origine des diffrents animaux.


                             Vers                          |Infusoires
                               |                           |Polypes
                               |                           |Radiaires
               +---------------+-----------------+
          |Annlides    |                    |Insectes  |
          |Cirrhipdes  |                    |Arachnides|
          |Mollusques   |                    |Crustacs |
                |
          |Poissons     |
          |Reptiles     |
                |
    +-----------+----------------------------+
|Oiseaux   |                      |Mammifres amphibies|
    |                     +-----------------+---------------+
|Monotrmes|          |M. Onguiculs|   |M. Onguls|    |M. Ctacs|

Beaucoup des documents qui pourraient servir aujourd'hui  tablir un
arbre semblable manquaient  Lamarck. Il n'y a donc pas lieu de
s'tonner qu'il ait renvers l'ordre dans lequel s'est probablement
faite l'volution des animaux articuls; qu'il ait  tort intercal les
cirrhipdes, qui sont des crustacs, entre les annlides et les
mollusques; qu'il ait fait descendre les monotrmes des oiseaux, au lieu
de les runir aux autres mammifres; qu'enfin il ait cherch  tirer les
mammifres ordinaires des amphibies, au lieu de faire descendre ces
animaux des premiers, comme on le ferait aujourd'hui. Ce sont l des
renversements qui sont invitables tant que les connaissances sont
incompltes, qui se sont produits plusieurs fois depuis, mais que les
progrs de la science rendent chaque jour plus rares. L'essentiel tait
d'avoir reconnu entre les diffrents types organiques une parent qui a
presque toujours t confirme depuis.

On remarquera que l'homme n'est pas compris dans ce tableau. La pense
de Lamarck,  l'gard de l'origine de l'homme, a t prsente de faons
diverses; il est intressant de citer ses propres paroles:

Si l'homme n'tait distingu des animaux que relativement  son
organisation, il serait ais de montrer que les caractres
d'organisation dont on se sert pour en former, avec ses varits, une
famille  part, sont tous le produit d'anciens changements dans ses
actions, et des habitudes qu'il a prises et qui sont devenues
particulires aux individus de son espce[36].

Effectivement, Lamarck montre comment une race perfectionne de
quadrumanes, cessant de grimper, a pu devenir bimane; comment elle a
acquis l'attitude verticale, par suite de la ncessit d'explorer au
loin le pays pour assurer sa scurit; comment elle s'est associe  ses
semblables pour dominer le monde et parquer dans les forts les espces
rivales; comment, des besoins nouveaux crs par cette association, a d
natre le langage.

Ainsi, ajoute-t-il,  cet gard, les besoins seuls ont tout fait; ils
auront fait natre les efforts; et les organes propres aux articulations
des sons se seront dvelopps par leur emploi habituel.

Telles seraient les rflexions que l'on pourrait faire si l'homme,
considr ici comme la race prminente en question, n'tait distingu
des animaux que par les caractres de son organisation _et si son
origine n'tait pas diffrente de la leur_[37].

Cette opinion peut se rsumer ainsi: naturaliste, Lamarck n'hsite pas 
considrer l'homme comme un singe modifi; philosophe et psychologue, il
voit entre l'homme et les animaux un abme, et l'homme lui apparat ds
lors comme une manation directe du Crateur. Cette concession serait
encore aujourd'hui suffisante pour rallier au transformisme bien des
esprits que dominent de respectables croyances. Mais quel intrt
pourrait avoir la doctrine de la descendance si elle s'arrtait
prcisment au point qu'il nous importe le plus d'lucider, si, aprs
avoir prtendu nous rvler l'origine de tous les animaux, elle nous
laissait compltement ignorants du pass de notre espce?

Et cependant, mme au point de vue psychologique, la barrire que
Lamarck tablit entre l'homme et les animaux est bien faible. Dans la
doctrine de l'illustre naturaliste, les milieux extrieurs, on s'en
souvient, n'agissent pas directement sur les organismes; ils ne les
modifient qu'en excitant chez eux des besoins, puis des habitudes
provoquant l'usage ou le dfaut d'usage des organes, et dterminent
ainsi leur accroissement ou leur atrophie. Les besoins sont intimement
lis aux sensations, celles-ci aux facults intellectuelles; aussi
Lamarck attache-t-il une grande importance au dveloppement plus ou
moins grand de ces facults chez les animaux, qu'il divise dans sa
classification dfinitive[38] en _animaux apathiques_, _animaux
sensibles_ et _animaux intelligents_. Le simple nonc de cette
classification sufft  montrer que Lamarck admet un dveloppement
graduel des facults intellectuelles. Il s'efforce du reste de dmontrer
que tous les actes de l'entendement exigent un systme d'organes
particuliers pour pouvoir s'excuter, et, comme ces organes sont les
mmes chez l'homme et les animaux suprieurs, qu'il n'y a entre eux
qu'une diffrence de degr, il s'ensuit ncessairement que, si les
animaux les plus levs sont issus des plus simples, l'homme doit  son
tour tre issu des formes suprieures du rgne animal. Aprs avoir
dvelopp toutes ses ides sur la nature de l'entendement, qu'il regarde
simplement comme un ensemble de phnomnes mcaniques, Lamarck ne
revient cependant pas sur le problme de la place de l'homme dans la
nature.

On se demande s'il n'a pas craint par une dernire et suprme hardiesse
de compromettre le succs d'une oeuvre qui lui avait cot une incroyable
dpense de gnie et qu'il savait tre de beaucoup en avance sur son
poque. Aussi termine-t-il son livre par cette mlancolique rflexion,
qui n'a malheureusement pas cess d'tre vraie:

Les hommes qui s'efforcent par leurs travaux de reculer les limites des
connaissances humaines savent assez qu'il ne leur suffit pas de
dcouvrir et de montrer une vrit utile qu'on ignorait, et qu'il faut
encore pouvoir la rpandre et la faire reconnatre; or la _raison
individuelle_ et la _raison publique_, qui se trouvent dans le cas d'en
prouver quelque changement, y mettent en gnral un obstacle tel qu'il
est souvent plus difficile de faire reconnatre une vrit que de la
dcouvrir. Je laisse ce sujet sans dveloppement, parce que je sais que
mes lecteurs y suppleront suffisamment, pour peu qu'ils aient
d'exprience dans l'observation des causes qui dterminent les actions
des hommes.

Simple et sans amertume, empreinte d'une douce philosophie, cette phrase
n'en reflte pas moins le sentiment bien net qu'prouvait Lamarck de
l'injustice de ses contemporains  son gard. Un d'eux a laiss sur
l'exemplaire de la _Philosophie zoologique_ qui appartient  la
bibliothque du Musum cette apprciation anonyme: _homme assez
superficiel_. Ce lecteur expansif traduit assez exactement l'impression
que fit sur ceux qui ne le comprirent pas le grand naturaliste qui osa
le premier envisager d'un point de vue nouveau l'empire organique tout
entier. Lamarck s'tait impos aux zoologistes par son _Histoire
naturelle des animaux sans vertbres_, qui lui fit dcerner le nom de
Linn franais. On lui pardonna, suivant le mot d'Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire, la philosophie zoologique, en raison de son grand ouvrage
descriptif. Quant aux ides neuves et fcondes qu'il avait si
gnreusement semes dans son oeuvre, elles furent bientt ensevelies
sous des sarcasmes auxquels on regrette que Cuvier lui-mme se soit
associ. Elles devaient dormir un demi-sicle avant de s'offrir de
nouveau aux mditations des savants.

L'homme qui a le premier cherch  prciser scientifiquement quels liens
de parent gnalogique unissaient ensemble les animaux les plus simples
aux plus parfaits, qui le premier a pntr l'importance du phnomne
d'hrdit, a os affirmer que nous devions chercher l'explication de la
nature prsente dans la nature passe; qui a pos comme une rgle
gnrale du dveloppement de notre globe, comme de celui des organismes,
une volution lente et graduelle, sans secousses et cataclysmes; l'homme
qui a essay le premier de sonder les mystres de la vie  la lumire
des sciences physiques, cet homme aura ternellement droit 
l'admiration de tous. Sans doute le mcanisme rel du perfectionnement
des organismes lui a chapp, mais Darwin ne l'a pas expliqu davantage.
La loi de slection naturelle n'est pas l'indication d'un procd de
transformation des animaux; c'est l'expression d'un ensemble de
rsultats. Elle constate ces rsultats sans nous montrer comment ils ont
t prpars. Nous voyons bien qu'elle conduit  la conservation des
organismes les plus parfaits; mais Darwin ne nous laisse pas voir
comment ces organismes eux-mmes ont t obtenus. C'est une lacune qu'on
a seulement essay de combler dans ces dernires annes.

Peut-tre les ides de Lamarck eussent plus rapidement conquis la place
qui leur revenait, si,  l'poque mme o il les dveloppait, l'arne
scientifique n'avait pas t presque entirement occupe par deux
terribles champions, plus jeunes et plus ardents que lui: Geoffroy
Saint-Hilaire et Cuvier. Nous ne devons pas sparer dans cette esquisse
deux noms qui retentirent si souvent ensemble dans les dbats
acadmiques de la premire moiti de ce sicle, qui sont demeurs
inscrits sur les drapeaux de deux coles rivales et que l'on peut
considrer comme l'expression la plus saisissante de deux tournures
opposes de l'esprit humain.




CHAPITRE IX

TIENNE GEOFFROY SAINT-HILAIRE

Opposition des deux doctrines de la fixit et de la variabilit des
espces.--L'unit de plan de composition.--Importance des organes
rudimentaires.--Balancement des organes.--Thorie des analogues;
principe des connexions.--Analogie des animaux infrieurs et des
embryons des animaux suprieurs.--Arrts de dveloppement.--Les monstres
et la tratologie.--Ides de Geoffroy sur la variabilit des espces;
les transformations brusques; l'influence du milieu.--Extension de la
thorie de l'unit de plan de composition aux animaux articuls:
retournement du vertbr; ides d'Ampre.--Lien gnalogique entre les
espces fossiles et les espces vivantes.


Dsormais, deux opinions opposes relativement aux espces sont tablies
dans la science et vont compter chacune ses partisans. Linn avait
affirm d'une manire absolue la fixit des formes spcifiques; Buffon
et surtout Lamarck proclament leur instabilit. Pour eux, l'espce est
capable de subir des modifications sans nombre, que Buffon ne cherche
pas  poursuivre bien loin, mais dont Lamarck considre l'tendue comme
indfinie, puisque, suivant lui, les espces les plus leves descendent
des plus simples par une suite ininterrompue de gnrations. La mme
opposition va se retrouver dans les ides de Cuvier et de Geoffroy
Saint-Hilaire; mais cette fois c'est dans le mme champ clos que les
deux coles vont se trouver en prsence; c'est au Jardin des plantes ou
devant l'Acadmie des sciences de Paris que deux esprits, l'un et
l'autre de la plus haute porte, vont entamer une lutte demeure clbre
dans l'histoire des sciences. Geoffroy Saint-Hilaire a en quelque sorte
pour patrie scientifique ce Jardin du roi, dont Buffon avait lev si
haut la renomme. C'est l qu'il est initi  l'tude des sciences, et
c'est auprs de Daubenton lui-mme, dans un milieu encore tout rempli du
souvenir et des ides de l'auteur illustre de l'_Histoire naturelle_,
qu'il fait son ducation d'anatomiste; c'est aussi grce au vnrable
collaborateur de Buffon qu'il est nomm sous-garde et sous-dmonstrateur
du cabinet d'histoire naturelle, en remplacement de Lacpde,
dmissionnaire. Bientt aprs, le dcret de la Convention qui organisait
le _Musum d'histoire naturelle_ lui donne,  lui minralogiste et 
peine g de vingt et un ans, le titre de professeur de zoologie dans la
nouvelle mtropole des sciences de la nature. Il doit y enseigner
l'histoire des animaux vertbrs, tandis que Lamarck est charg
d'exposer l'histoire des animaux sans vertbres. Ds lors, le cercle des
tudes du jeune naturaliste se trouve nettement trac. Les vertbrs
sont encore de son temps considrs comme les animaux par excellence; ce
sont, en quelque sorte, les animaux typiques. Geoffroy se livre avec
passion  des recherches sur leur organisation; il demeure frapp de la
grande gnralit des ressemblances qu'ils prsentent entre eux et que
Buffon n'avait pas manqu de signaler. Ce dessein, toujours le mme,
que, suivant l'expression de Buffon, la nature semble suivre de l'homme
aux quadrupdes, des quadrupdes aux ctacs, des ctacs aux oiseaux,
des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, Geoffroy
entreprend d'en dmontrer la ralit, d'en dterminer exactement toute
l'conomie.

 qui avait parcouru cette longue srie d'organismes qui s'chelonnent
de l'homme aux poissons, il devait sembler,  cette poque, que rien au
del ne pouvait prsenter un haut intrt. Geoffroy pensa bien vite que
ce plan commun, dont les objets favoris de ses tudes lui rvlaient
l'existence, se retrouvait dans la nature entire. Ds 1795,  peine g
de vingt-trois ans,  une poque o il vivait dans la plus grande
intimit avec Cuvier, qu'il venait d'introduire au Musum d'histoire
naturelle, il crivait dans son _Mmoire sur les rapports naturels des
Makis_: La nature n'a form tous les tres vivants que sur un plan
unique, essentiellement le mme dans son principe, mais qu'elle a vari
de mille manires dans toutes ses parties accessoires. Si nous
considrons particulirement une classe d'animaux, c'est l surtout que
son plan nous paratra vident; nous trouverons que les formes diverses
sous lesquelles elle s'est plue  faire exister chaque espce drivent
toutes les unes des autres; il lui suffit de changer quelques-unes des
proportions des organes pour les rendre propres  de nouvelles
fonctions, pour en tendre ou restreindre les usages... Toutes les
diffrences les plus essentielles qui affectent chaque famille,
dpendant d'une mme classe, viennent seulement d'un autre arrangement,
d'une autre complication, d'une modification enfin de ces mmes
organes.

Buffon avait dit: _un trs grand nombre_ d'animaux sont construits sur
le mme plan; Geoffroy affirme ici que _tous les animaux_ ont la mme
structure fondamentale. Cette ide de l'_unit de plan de composition_
des animaux, si simple et si grande, doit prsider dsormais  presque
tous ses travaux; la dmontrer doit tre la proccupation constante de
sa vie. Ce qu'il recherche dans l'tude des animaux, ce ne sont pas,
comme le font les disciples de Linn, les diffrences qui les sparent,
ce sont les ressemblances qui peuvent exister entre eux, et cette
proccupation l'amne dj en 1796  un rsultat intressant. Dans les
conclusions de ses _Recherches sur les rapports naturels des animaux 
bourse_, il signale les ressemblances des dasyures avec les civettes,
des phalangers avec les cureuils, des kanguroos avec les gerboises; il
tablit ainsi une sorte de paralllisme entre les mammifres marsupiaux
et les mammifres ordinaires; c'est la premire indication de l'ide des
_classifications parallliques_ qu'Isidore Geoffroy, son fils,
dveloppera plus tard, et dont nous aurons  apprcier l'importance.

Mais, selon Geoffroy, il est pour l'histoire naturelle quelque chose de
plus important que des classifications: c'est l'tude des rapports,
tude qui le remplit d'enthousiasme et dans laquelle il croit trouver la
voie qui doit conduire  l'explication des phnomnes de la nature. Un
instant, la sduisante ide de l'enchanement universel des tres
l'attire vers Bonnet, mais il est trop zoologiste pour s'y arrter.
Cette chane universelle est une vritable chimre, dit-il en 1794.
Mais il sait trop bien que les tres vivants ne sont pas isols les uns
des autres, qu'un lien intime les relie troitement, malgr leur
diversit, pour ne pas chercher  remplacer l'hypothse du naturaliste
genevois, et il croit  son tour avoir trouv dans l'unit de plan de
composition la loi mme de la nature. Qu'on le remarque: cette ide, qui
a fait la gloire de Geoffroy, qui a suscit toutes ses tudes, qui l'a
conduit  la dcouverte de principes dont l'application a domin les
travaux de naturalistes des coles les plus opposes, cette ide
fconde, en raison de la part de vrit qu'elle contient, ce n'est pas 
la fin d'une longue carrire de zoologiste praticien, aprs une longue
accumulation de recherches sans but, qu'elle s'est prsente  son
esprit; c'est ds le dbut de ses investigations, ds sa premire
jeunesse, et il en est presque toujours ainsi. Les ides gnrales ne
surgissent pas quand l'esprit, fatigu de parcourir le ddale des petits
faits et des minuties, arrive  son dclin; pourquoi ces fes
bienfaisantes viendraient-elles illuminer les derniers travaux de ceux
qui durant toute leur vie n'ont eu pour elles que mfiance et ddain?
Elles ont d'ailleurs leurs caprices, se montrent coquettement, se
laissent voir  demi, puis s'envolent; reviennent illuminer, comme de
charmants feux follets, l'esprit doucement berc, qui les prend pour un
rve et nglige, tant qu'il le peut encore, d'enchaner ces sylphes
lgers, plus subtils en apparence que l'ther. Bientt le sylphe se
lasse; ses apparitions sont plus rares; il se montre sous des traits
moins sduisants; enfin la douce vision s'vanouit sans retour, laissant
 ceux qui n'ont pas su la fixer le douloureux souvenir du charme rompu.
Et cependant ces riens aux formes mouvantes, ces prtendus fantmes sont
la force mme de l'esprit humain; c'est  eux qu'il appartient de lui
communiquer le gnie qui sait dcouvrir les voies nouvelles, les
jalonner de ses conqutes et traner enfin le vieux monde  sa remorque
jusqu'aux brillants sommets o s'ouvrent les nouveaux horizons. Mais ils
sont justement jaloux; en retour de leurs bienfaits, ils exigent de
celui auquel ils se livrent une constante fidlit. Souvent aussi, ils
ne se laissent conqurir qu' moiti, ne laissent prendre qu'une de
leurs formes; mais qu'importe s'ils n'en ont pas moins permis  celui
qui croyait les possder de faire, au profit de l'humanit, une riche
moisson.

Tel fut le cas de Geoffroy Saint-Hilaire. Il rvait de trouver une
solution au problme que posent les ressemblances troites des animaux;
cette solution, il croit la voir apparatre dans l'ide de l'unit de
plan de composition. La fe ne s'tait laiss prendre qu' demi; mais
elle sut largement payer la part d'hospitalit qu'elle accepta. Dj
elle avait montr le bout de ses ailes  Aristote,  Galien,  Ambroise
Par,  Belon,  Newton[39],  Vicq-d'Azyr[40],  Buffon,  Goethe, 
Herder,  Pinel; seul Geoffroy eut assez de persvrance pour la fixer
un instant et lui arracher de prcieux secrets.

Durant l'expdition d'gypte, des observations sur l'aile de l'autruche
lui font dj entrevoir l'importance des organes rudimentaires: chez cet
oiseau, l'os bien connu sous le nom de fourchette est trs peu
dvelopp. Ces rudiments de fourchette n'ont pas t supprims, dit
Geoffroy, parce que la nature ne marche jamais par sauts rapides et
qu'elle laisse toujours des vestiges d'un organe, lors mme qu'il est
tout  fait superflu, si cet organe a jou un rle important dans les
autres espces de la mme famille. Ainsi se retrouvent, sous la peau des
flancs, les vestiges de l'aile du casoar; ainsi se voit, chez l'homme, 
l'angle interne de l'oeil, un boursouflement de la peau qu'on reconnat
pour le rudiment de la membrane incitante dont beaucoup de quadrupdes
et d'oiseaux sont pourvus.

Vers cette mme poque, en 1800, il crit encore: Les germes de tous
les organes que l'on observe, par exemple, dans les diffrentes familles
d'animaux  respiration pulmonaire, existent  la fois dans toutes les
espces, et la cause de la diversit infinie des formes qui sont propres
 chacune, et de l'existence de tant d'organes  demi effacs ou
totalement oblitrs, doit se rapporter au dveloppement
proportionnellement plus considrable de quelques-uns, _dveloppement
qui s'opre toujours aux dpens de ceux qui sont dans le voisinage_. Ce
dernier aperu n'est autre chose que la premire indication de ce que
Geoffroy Saint-Hilaire appellera plus tard le _principe du balancement
des organes_; et ce principe lui fournira l'explication de l'existence
des organes rudimentaires, produits incomplets de germes qui ont avort,
parce que d'autres organes voisins se sont empars de la nourriture qui
leur tait destine.

Il est rare d'ailleurs que l'avortement soit complet; les rudiments,
pour demeurer imparfaits, n'en existent pas moins  la place mme
qu'auraient d occuper les organes qu'ils reprsentent; c'est l un fait
important pour la dmonstration de l'unit de plan de composition.

Une semblable unit suppose, nous l'avons vu, que _tous les animaux d'un
mme groupe_--Geoffroy semble restreindre ici l'affirmation absolue
qu'il avait mise dans son mmoire sur les Makis--possdent les mmes
organes. Mais comment reconnatre, dans la srie innombrable des formes,
les organes qui se correspondent? Ici, Geoffroy imagine une mthode
d'investigation, indpendante de l'hypothse de l'unit de plan de
composition, applicable toutes les fois que des animaux sont construits
sur le mme plan, quel que soit le nombre des plans suivis par la
nature, et qui, sous le nom de _thorie des analogues_, est devenue
entre les mains des anatomistes de toutes les coles l'un des
instruments les plus fconds de dcouvertes.

On peut considrer les organes  divers points de vue, notamment au
point de vue de leur forme, au point de vue de leur fonction, au point
de vue de leur position relative. Lorsque chez deux animaux diffrents
deux organes ont une forme voisine, une mme fonction, une semblable
position, tout le monde les appelle du mme nom; personne n'met un
doute sur leur identit fondamentale: ce sont deux _organes analogues_.
Mais l'observation apprend bientt que, chez des organes dont l'analogie
est cependant vidente, la forme et la fonction peuvent considrablement
varier. Chez les vertbrs, par exemple, le membre antrieur peut tre
une patte locomotrice, une aile ou une nageoire; sa forme a chang, sa
fonction s'est modifie; mais il demeure trs longtemps form des mmes
parties, et, lors mme que ces parties ont prouv certaines
modifications, la position du membre, ses rapports avec les autres
organes sont demeurs essentiellement les mmes. Ce qui est vident des
membres antrieurs, Geoffroy Saint-Hilaire le suppose vrai pour tous les
autres organes. Il se laisse d'abord guider par son hypothse pour
identifier, en 1806, la structure de la nageoire antrieure des poissons
avec celle des pattes des autres vertbrs, pour ramener  un type
commun la composition du crne de tous ces animaux. Assur par ses
dcouvertes successives de la haute valeur du guide qu'il a choisi, il
nonce enfin le _principe des connexions_. Un organe, dit-il, est
plutt altr, atrophi, ananti que transpos[41]. L'_anatomie
philosophique_ est essentiellement le dveloppement de ce principe, qui
implique une conception de l'organe toute nouvelle.

On disait volontiers jusqu' Geoffroy: Tel organe est destin  telle
fonction. Geoffroy dit, au contraire: L'organe est indpendant de la
fonction. Pour lui, la notion du plan de structure, la notion
_morphologique_, comme on dirait aujourd'hui, est suprieure  la notion
_physiologique_. L'animal existe avec une structure, toujours la mme,
quel que soit le rle qu'il aura  jouer dans le monde. C'est le conflit
de ses facults et des conditions dans lesquelles il doit les exercer
qui dtermine les fonctions et la forme mme de ses organes. On doit
voir, dans cette faon d'envisager les tres vivants, un progrs
considrable et dfinitif.

Une voie fconde est ouverte dsormais  l'anatomie,  qui Geoffroy
Saint-Hilaire ne tarde pas  donner comme auxiliaire l'embryognie. 
comparer la tte des poissons osseux avec celle des mammifres adultes,
on reconnat bien vite qu'il y a dans la tte des premiers un grand
nombre d'os sans analogues vidents dans la tte des seconds. Ce parat
tre une pierre d'achoppement invitable pour la thorie de l'unit de
plan de composition. Geoffroy a l'ide lumineuse de comparer la tte des
poissons non plus  celle des mammifres adultes, mais  celle des
embryons de mammifre; de dterminer chez ces animaux non pas les os,
mais les centres d'ossification et leurs rapports. Ds lors, la
comparaison devient possible, et des ressemblances incontestables sont
tablies entre les modes de constitution, diffrents en apparence, de la
tte des poissons osseux, de celle des reptiles, de celle des oiseaux et
de celle des mammifres. Chemin faisant, Geoffroy dcouvre des rudiments
de dents dans la mchoire des trs jeunes baleines, dans celle des
embryons d'oiseaux qui en sont dpourvus  l'tat adulte. Quelle joie
et t celle du grand anatomiste s'il avait pu prvoir que la
palontologie exhumerait un jour de vritables oiseaux dont les dents
taient non seulement aussi dveloppes  l'tat adulte que celles des
mammifres, mais prsentaient comme elles une mue!

Le poisson avec ses os crniens multiples, l'oiseau avec ses dents qui
n'apparaissent que pour se fondre presque aussitt avec les tissus
environnants, peuvent tre considrs comme s'tant arrts dans leur
volution  un tat de dveloppement que les mammifres ne font que
traverser pour arriver  leur tat dfinitif.  ces divers points de
vue, Geoffroy les considrait comme des embryons permanents des animaux
suprieurs. Bonnet, Erasme Darwin, Diderot avaient pressenti une sorte
de paralllisme entre le dveloppement embryognique des animaux et les
modifications successives des espces; la comparaison de Geoffroy entre
les animaux infrieurs et les embryons des animaux suprieurs dtermine
d'une faon prcise l'interprtation que l'on peut donner de ce
paralllisme sur lequel insisteront bientt Serres et M. Henri Milne
Edwards; et c'est, en dfinitive, la mme ide qu'ont exprime Fritz
Mller et les embryognistes partisans de la doctrine de la descendance
en disant: Les formes successives que prsente un animal durant son
dveloppement embryognique ne sont que la rptition abrge de formes
traverses par son espce pour arriver  son tat actuel. C'est l une
formule trop absolue, sans doute: les formes embryonnaires d'un animal
ne sauraient bien souvent vivre en dehors de l'oeuf; elles sont
ordinairement modifies par la prsence d'un vitellus nutritif plus ou
moins volumineux, par des adaptations diverses et surtout par les
phnomnes accessoires que dtermine la rapidit avec laquelle
l'volution s'accomplit, par ce que nous avons appel l'_acclration
embryognique_. Mais la loi de Fritz Mller n'en demeure pas moins une
des lois fondamentales de l'embryognie compare, et elle n'est,  tout
prendre, qu'une gnralisation des faits noncs par Geoffroy
Saint-Hilaire.

Mais si les animaux infrieurs rappellent,  beaucoup d'gards, les
embryons des animaux suprieurs du mme groupe, que, pour une raison
quelconque, ces derniers soient frapps d'arrt de dveloppement dans
quelques-unes de leurs parties, ils devront, dans ces parties, prsenter
les caractres propres aux formes infrieures de leur famille.

En 1820, cette ide devient pour Geoffroy le fondement d'une science
nouvelle, la _tratologie_, grce  laquelle sont pour la premire fois
classes, expliques et ramenes aux lois ordinaires de l'embryognie
ces formes animales accidentelles, tantt effrayantes, tantt simplement
tranges, qui ont  toutes les poques vivement frapp l'imagination
populaire, et ont depuis longtemps reu le nom de _monstruosits_. Pour
toujours, les monstres sont enlevs  la lgende; loin de les considrer
comme des exceptions aux lois de la nature, Geoffroy les fait servir 
la dcouverte,  l'extension,  la vrification de ces lois. Il dmontre
que les monstruosits tiennent toujours  quelque cause physique,
dterminable, et va mme jusqu' indiquer comment on pourrait crer
exprimentalement telle ou telle catgorie de monstres. Cette tude
_exprimentale des monstruosits_ a t de nos jours poursuivie non sans
succs par M. Camille Dareste.

La plupart des monstruosits dites _par dfaut_ sont dues effectivement
 un simple arrt de dveloppement de certaines parties de l'animal qui
les prsente; mais il en est aussi qui rsultent de la soudure d'organes
demeurant habituellement spars dans les individus normaux. L'tude de
ces dernires conduit encore Geoffroy  une loi importante, aussi vraie,
aussi fconde en anatomie compare qu'en tratologie et qu'on peut
noncer ainsi: Les soudures n'ont jamais lieu qu'entre parties de mme
nature. Il parat  Geoffroy que ces parties exercent les unes sur les
autres une sorte d'attraction rciproque que l'illustre anatomiste
appelle l'_attraction du soi pour soi_, loi dont il a t si vivement
frapp qu'il en a voulu faire,  la fin de sa vie, l'un des principes
fondamentaux qui rgissent les combinaisons de la matire. Il crut
entrevoir, dans l'attraction du soi pour soi, la cause dterminante de
tous les phnomnes qui s'accomplissent dans l'intimit des corps, comme
l'attraction universelle parat tre la cause des grands phnomnes
astronomiques.

Malheureusement, si les faits qui lui servaient de point de dpart
taient exacts, la cause  laquelle il cherchait  les rattacher n'tait
gure qu'une illusion. Les organes de mme nature n'exercent aucune
attraction particulire les uns sur les autres; s'ils se soudent
frquemment, cela tient  ce qu'ils naissent symtriquement de chaque
ct du corps, ou qu'ils se disposent sur une partie plus ou moins
grande de sa longueur. Il arrive alors frquemment qu'ils se trouvent en
contact, si pour une raison quelconque leur accroissement est plus
rapide que celui des parties qui les sparent; ds lors leurs tissus se
confondent en raison mme de leur homognit, absolument comme, dans le
rgne vgtal, le tissu du greffon se confond avec celui de la souche
sur laquelle on l'a plac.

       *       *       *       *       *

Si les monstruosits doivent tre attribues  des causes naturelles, si
elles ne rsultent que d'une modification plus ou moins importante
apporte  la marche ordinaire du dveloppement, n'est-il pas possible
que cette modification arrive  se produire rgulirement,  se
manifester non seulement sur tous les individus ns de mmes parents,
mais aussi sur leur descendance? Si les lois du dveloppement normal et
celles du dveloppement tratologique ne sont que des cas particuliers
de lois plus gnrales, n'est-il pas possible que des individus,
monstrueux au moment de leur premire apparition, se perptuent, se
multiplient, prennent rang parmi les formes qui se renouvellent sans
cesse par la reproduction, deviennent, en un mot, des espces normales,
des types zoologiques nouveaux? Cette ide de la _variation brusque_ des
types par voie tratologique devait se prsenter  l'esprit de Geoffroy
Saint-Hilaire. C'est ainsi effectivement que, poursuivant la majestueuse
srie de ses inductions, il arrive  concevoir que le type oiseau a pu
se dgager du type reptile[42]: Qu'un reptile, dans l'ge des premiers
dveloppements, prouve une contraction vers le milieu du corps, de
manire  laisser  part tous les vaisseaux sanguins dans le thorax et
le fond du sac pulmonaire dans l'abdomen, c'est l une circonstance
propre  favoriser le dveloppement de toute l'organisation d'un
oiseau. Il ne semble pas aujourd'hui que ces modifications brusques des
types, un moment admises par des naturalistes qui comptent parmi les
plus minents, aient t un procd habituel de diversification des
formes vivantes. Mais, tout au moins en ce qui regarde les oiseaux, la
palontologie a pleinement confirm, nous l'avons dit, leur parent
gnalogique avec les reptiles, parent indique presque simultanment
par Lamarck et Geoffroy.

       *       *       *       *       *

Jusqu'ici, tous les efforts de Geoffroy Saint-Hilaire se sont tourns
vers l'tude des animaux vertbrs. Les poissons, les reptiles, les
oiseaux, les mammifres ont t l'objet de ses persvrantes recherches.
Pour cet embranchement du rgne animal, considr comme le plus
important de tous, l'unit de plan de composition est une loi
dfinitivement acquise; et, dans sa course hroque vers le but,
Geoffroy n'a cess de semer sur son chemin les aperus nouveaux, les
dcouvertes inattendues. L'anatomie est dote pour la premire fois
d'une mthode d'investigation qui permet d'aller au-devant des
dcouvertes, au lieu de les attendre du hasard; des prceptes rigoureux
sont trouvs pour la comparaison des organes et leur dtermination; la
morphologie se trouve affranchie de la servitude trop troite dans
laquelle la tenait une certaine physiologie; l'embryognie est
introduite de plain-pied, comme une source fconde de renseignements,
parmi les sciences sur lesquelles s'appuie la philosophie anatomique; la
structure des animaux suprieurs est ramene  des lois prcises, jusque
dans ces carts qui semblaient  Geoffroy des produits de
l'organisation dans des jours de saturnales, o, fatigue d'avoir trop
longtemps industrieusement produit, elle cherchait des dlassements en
s'abandonnant  ses caprices; une telle oeuvre ne pouvait tre borne 
une portion du rgne animal, si importante qu'on la suppose: elle devait
s'tendre au rgne animal tout entier.

En 1820, Geoffroy Saint-Hilaire aborde l'tude des animaux articuls.
Dj, sous l'empire des ides qu'il avait rpandues dans la science,
peut-tre sous son inspiration directe, de remarquables travaux avaient
t entrepris sur ces animaux: dans un mmoire devenu classique,
Savigny, l'ami et le compagnon de Geoffroy durant l'expdition d'gypte,
avait montr que dans la bouche en apparence si varie des coloptres,
des punaises, des abeilles, des mouches, des papillons, se trouvaient
toujours les mmes pices, semblablement places et ne prsentant, dans
les groupes les plus divers, que des diffrences de forme: propres 
broyer chez les coloptres,  broyer et  lcher chez les abeilles, 
piquer chez les punaises et les mouches,  humer des sucs liquides chez
les papillons. Dans une srie d'importantes recherches dont les
conclusions ont t publies en 1820, Audouin, appliquant  toutes les
parties du corps des articuls la mthode des analogues, croyait pouvoir
tablir que, chez tous les articuls, les mmes pices se retrouvaient
en mme nombre dans toutes les parties du corps. Ce n'est, disait-il,
que de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de la
runion ou de la division des pices qui les composent, du maximum de
dveloppement des unes, de l'tat rudimentaire des autres, que dpendent
toutes les diffrences qui se remarquent dans la srie des animaux
articuls[43]. Latreille venait de montrer de son ct que tous les
appendices des articuls n'taient autre chose que des pattes modifies
et faisait rentrer les ailes mme des insectes dans cette dfinition,
les rapprochant ainsi des pattes respiratoires des crustacs ou
articuls aquatiques. L'unit de plan de composition des animaux
articuls ou plutt des arthropodes prenait donc pied dans la science en
mme temps que l'unit de plan de composition des vertbrs. Le moment
tait venu d'essayer de montrer que ces deux units n'en faisaient
qu'une.

Il y a au point de vue de la position relative du systme nerveux des
diffrences profondes entre les vertbrs et les articuls. Chez les
premiers, le systme nerveux est tout entier dorsal; chez les seconds,
il est en grande partie ventral, sauf  sa partie antrieure, o,
travers par le tube digestif, il constitue autour de lui une sorte
d'anneau, le _collier oesophagien_. Abstraction faite du collier
oesophagien, il semble, au premier abord, qu'il y ait opposition absolue
entre les connexions du systme nerveux chez les vertbrs et les
articuls, et qu'il soit par consquent de toute impossibilit de les
ramener au mme plan. Mais, se demande Geoffroy[44], la solution du
problme n'est-elle pas dans cette opposition mme des connexions du
systme nerveux? Comment sont dfinies les rgions que nous nommons le
_dos_ et le _ventre_ chez un animal? Le ventre, c'est la rgion du corps
qui regarde le sol; le dos, celle qui regarde le ciel. Pour dterminer
ces deux rgions, nous prenons nos points de repre non pas dans
l'animal lui-mme, comme l'exigerait le principe des connexions, mais
dans le monde extrieur. Il peut donc se faire que l'opposition, au lieu
de se trouver dans les rapports rciproques des organes de l'articul et
du vertbr, existe seulement dans l'attitude des deux animaux.
Effectivement, que l'on place un vertbr le dos en bas, le ventre en
haut, et que, dans cette nouvelle attitude, contraire  son attitude
normale, on le compare  un articul, aussitt l'opposition disparat;
les diffrents organes se trouvent occuper les mmes positions
relatives; il devient possible de comparer le vertbr et l'articul, de
dcouvrir entre eux un grand nombre de dispositions communes: les trois
grands appareils organiques, le systme nerveux, le tube digestif, le
centre circulatoire, se trouvent occuper, dans les deux cas, les uns par
rapport aux autres, exactement les mmes positions. L'attitude ordinaire
des animaux est d'ailleurs loin d'tre constante dans un mme groupe:
Geoffroy cite un certain nombre d'exemples de poissons, d'insectes, de
crustacs, qui prsentent habituellement une attitude exactement inverse
de celles de leurs congnres; nous aurons plus tard occasion d'tendre
considrablement cette liste. Il n'y a donc rien de contraire aux faits
bien constats dans la supposition d'un reversement permanent de
l'attitude des vertbrs par rapport  l'attitude ordinaire des
articuls.  cet gard, l'embryognie est venue donner encore pleinement
raison  Geoffroy.

L'illustre anatomiste est moins heureux lorsqu'il veut poursuivre ses
comparaisons dans le dtail, dcouvrir la signification des pices du
squelette des articuls, ou trouver chez les vertbrs les quivalents
de leurs membres. Chez les arthropodes, pensait Willis en 1692, les os
recouvrent les muscles. galement sduit par l'ide de retrouver chez
les insectes des parties solides analogues  celles qui semblaient
caractristiques des vertbrs, frapp, du reste, de voir, chez les
articuls, les arceaux solides de la carapace qui protgent le corps se
rpter aussi rgulirement que les vertbres du squelette des animaux
suprieurs, Geoffroy n'hsite pas  considrer ces parties comme
rellement analogues. Ds lors devient invitable cette singulire
consquence: tandis que les vertbrs vivent au dehors de leur colonne
vertbrale, les articuls sont enferms au dedans de la leur. Comment
expliquer une aussi trange disposition?

Geoffroy commence par faire remarquer qu' tout prendre elle n'est pas
aussi spciale aux articuls qu'on pourrait le croire. Chez les tortues,
certaines pices videmment analogues de pices du squelette interne des
autres vertbrs sont troitement soudes  la carapace, de sorte que
ces animaux sont aussi,  bien des gards, enferms dans leur squelette
et peuvent tre considrs comme formant,  ce point de vue, une
transition aux articuls. Mais Geoffroy sent bien que cette simple
comparaison ne sera pas convaincante, et il cherche une explication.
Tous les systmes organiques se dveloppent, pense-t-il, sous deux
influences, celle de l'appareil circulatoire, celle du systme nerveux.
Chez les vertbrs, ces deux systmes concourent simultanment et dans
une juste mesure au dveloppement de tout l'organisme, qui acquiert
ainsi son plus haut degr de perfection; chez les mollusques, le systme
sanguin prdomine, l'animal reste mou et comme pntr de liquides; chez
les insectes, l'appareil circulatoire est rudimentaire; c'est donc le
systme nerveux qui va prendre la direction du dveloppement. Les
parties le plus immdiatement en rapport avec ce systme--et le
squelette est du nombre--vont, en consquence, se dvelopper les
premires, se complter longtemps avant que les autres aient pu se
constituer; celles-ci se formant elles-mmes au voisinage du systme
nerveux, et s'accroissant moins vite que le squelette, seront
ncessairement enveloppes par lui: de l l'articul. Il ne faut
videmment pas trop discuter cette explication _a priori_, proche
parente de celles que nous verrons riges en systme par Oken et les
_philosophes de la nature_; elle repose d'ailleurs sur une pure
hypothse, l'intervention directe du systme nerveux et de l'appareil
circulatoire dans les phnomnes de dveloppement.

Quoi qu'il en soit, Geoffroy, ayant t conduit  considrer les
segments cutans solides des articuls comme des corps de vertbres, ne
peut voir autre chose que des ctes dans les membres de ces animaux. Les
articuls marcheraient donc sur leurs ctes, qui, au lieu de former un
cercle continu, comme chez le plus grand nombre des vertbrs, seraient
ouvertes et tales. Ces ctes n'auraient d'analogues, suivant Geoffroy,
que celles des poissons pleuronectes, et ds lors les crustacs et les
insectes doivent tre considrs, au point de vue de leur squelette,
comme marchant sur le flanc, tandis qu'au point de vue du systme
nerveux ils marchent au contraire sur le dos. Il a toujours paru assez
difficile d'accorder ces deux manires de voir, que Geoffroy accepte
cependant simultanment, tant il est convaincu de la valeur de sa
mthode. Il signale d'ailleurs d'autres homologies entre les articuls
et les vertbrs infrieurs: la tte des insectes est forme de trois
segments, comme le crne des vertbrs; leurs ailes, organes de
respiration modifis, suivant Latreille, correspondent  la vessie
natatoire des poissons; leurs stigmates se retrouvent encore chez ces
derniers: ce sont les petits orifices rgulirement disposs qui
constituent la ligne latrale, et, fort de ces apparentes ressemblances,
il s'crie:

Oui, sans doute, je puis aujourd'hui l'affirmer, des tres dits et crus
jusqu'ici sans vertbres auront  figurer, dans nos sries naturelles,
parmi les animaux vertbrs.

Cette conclusion, tout au moins, parat sduisante  nombre d'esprits
minents: Oken, Goethe, en Allemagne, sont bien prs de l'accepter; en
France, Latreille s'efforce lui aussi de comparer les crustacs aux
poissons; il lit devant l'Acadmie des sciences, le 10 janvier 1820, un
mmoire o il essaye de montrer qu'un crabe, considr simplement 
l'extrieur, est une sorte de poisson dont la rgion operculaire ou
jugulaire s'est agrandie en manire de thorax, dont l'autre partie du
corps est divise en segments. Ampre lui-mme, l'illustre physicien 
qui l'on doit l'lectro-magntisme, s'meut et publie en 1824, dans les
_Annales des sciences naturelles_, une lettre anonyme o il reprend,
pour la modifier et la perfectionner, l'ide mre de Geoffroy. Il voit
dans le squelette tgumentaire des articuls l'quivalent des ctes des
vertbrs; le canal rachidien de ces animaux est, suivant lui, demeur
ouvert en dessus; la moelle pinire a disparu, et la chane ventrale,
qui en remplit les fonctions, correspond au systme des ganglions
sympathiques des vertbrs. Toute contradiction, toute tranget
disparat ainsi dans la comparaison entre le vertbr et l'articul, et
l'assimilation entre les deux types prend une vraisemblance propre  la
faire plus facilement accepter. On pourrait en effet citer une longue
suite d'hommes illustres qui, tout en faisant telles ou telles rserves,
ne lui ont pas moins accord leur assentiment.

Quand une ide suscite  ce point l'intrt, quand elle laisse dans
l'esprit des hommes de science une trace tellement profonde qu'elle
survit, malgr les dmentis partiels que les faits semblent infliger 
ses consquences, c'est en gnral qu'elle est l'expression d'une vrit
entrevue, expression incomplte, parce que la vrit est encore mal
dgage. Entre les vertbrs et les articuls, il y a deux points de
ressemblance certains, indiscutables: les vertbres des premiers se
rptent exactement comme les anneaux des seconds; les organes
principaux prsentent, chez les uns et les autres, la mme disposition
relative, si, au lieu de considrer leur orientation par rapport au sol,
on considre seulement leur orientation par rapport  l'un d'entre eux,
le systme nerveux, par exemple.

Voil les faits. Il s'agit maintenant de dcouvrir leur explication ou,
si l'on veut, leur interprtation. Toujours proccup de cette ide que
les vertbrs sont les animaux typiques, Geoffroy et ses contemporains
les prennent pour point de dpart et cherchent  retrouver toutes leurs
parties dans les animaux infrieurs; l est, en dfinitive, la source de
leurs erreurs de dtail. Il n'y a pas plus  chercher dans les animaux
infrieurs tout ce que l'on trouve chez les animaux suprieurs, qu'il
n'y a  chercher dans l'oeuf, ou mme dans l'embryon, tous les organes
que l'on observera plus tard dans l'animal adulte. Mais, si nous le
savons aujourd'hui, c'est en partie  une mthode de comparaison
introduite par Geoffroy dans la science; c'est parce qu'il a song 
rapprocher les animaux infrieurs des embryons des animaux suprieurs,
c'est parce qu'il a contribu plus que personne  renverser de fond en
comble la doctrine de l'embotement des germes, encore soutenue par
Cuvier, c'est parce qu'il a vaillamment dfendu, avec Lamarck, l'ide de
la mutabilit des espces, sans laquelle il n'y a pas d'volution
possible, sans laquelle l'ide de gradation dans la complication
organique est condamne  demeurer confuse et strile. On peut
aujourd'hui considrer comme acquis, grce surtout aux dcouvertes de
Semper et de Balfour, que le corps des vertbrs tait primitivement
segment, comme celui des articuls; que les animaux articuls ont d,
pour devenir vertbrs, renverser compltement leur attitude primitive:
on commence  discerner assez nettement[45] les raisons de ce
retournement; mais on est assur qu'il n'y a aucune ressemblance
essentielle entre le squelette dermique des articuls et le squelette
profond des vertbrs; bien plus, ce n'est pas des animaux articuls qui
ont un squelette externe bien dvelopp, ce n'est pas des arthropodes
que les vertbrs se rapprochent; comme pouvait le faire prvoir le
faible dveloppement du squelette chez les Lamproies et chez
l'Amphioxus, c'est avec les animaux articuls mous, avec les vers
annels que leurs affinits paraissent le plus intimes.

Profondment pntr des ressemblances troites que les animaux
suprieurs prsentent entre eux, accoutum par ses tudes sur les
monstres  mesurer l'influence que les conditions extrieures pouvaient
avoir sur le terme final de l'volution, Geoffroy devait tre
ncessairement partisan de la mutabilit des formes spcifiques. Au
moment o de toutes parts, grce  l'impulsion de Cuvier, des formes
disparues pour toujours sont restitues  la science, le crateur de la
philosophie anatomique arrive, comme Lamarck,  se demander s'il ne faut
pas voir dans ces antiques habitants du globe les anctres probables des
animaux actuels. De 1825  1828, il publie plusieurs mmoires sur les
grands reptiles fossiles des environs de Caen et de Honfleur. Il
dmontre que ces animaux, auxquels il donne les noms de _Teleosaurus_ et
de _Steneosaurus_, sont bien distincts des crocodiles actuels; mais, ce
premier point une fois acquis, se prsente une autre question, savoir:
si les prtendus crocodiles de Caen et de Honfleur, renferms dans de
semblables terrains, ceux de la formation jurassique, avec les
_Plesiosaurus_, ne seraient point dans l'ordre des temps, aussi bien que
par les degrs de leur composition organique, un anneau de jonction qui
rattacherait sans interruption ces trs anciens habitants de la terre
aux reptiles actuellement vivants et connus sous le nom de gavials[46].
Sans l'affirmer d'une faon absolument positive, Geoffroy n'hsite pas,
au moins,  admettre la possibilit d'une semblable transformation, car,
dit-il, le monde ambiant est tout-puissant pour une altration des
corps organiss[47], et il ajoute quelques lignes plus bas: La
respiration constitue, selon moi, une ordonne si puissante pour la
disposition des formes animales qu'il n'est mme point ncessaire que le
milieu des fluides respiratoires se modifie brusquement et fortement,
pour occasionner des formes trs peu sensiblement altres. La lente
action du temps, et c'est davantage sans doute, s'il survient un
cataclysme concidant, y pourvoit ordinairement. Les modifications
insensibles d'un sicle  un autre finissent par s'ajouter et se
runissent en une somme quelconque: d'o il arrive que la respiration
devient d'une excution difficile et finalement impossible, quant  de
certains systmes d'organes: elle ncessite alors et se cre  elle-mme
un autre arrangement, perfectionnant ou altrant les cellules
pulmonaires dans lesquelles elle opre, modifications _heureuses_ ou
_funestes_, qui se propagent et qui influent sur tout le reste de
l'organisation animale. _Car, si ces modifications amnent des effets
nuisibles, les animaux qui les prouvent cessent d'exister, pour tre
remplacs par d'autres, avec des formes un peu changes, et changes 
la convenance des nouvelles circonstances._

Ce sont l d'importantes dclarations, car elles tablissent nettement
la diffrence de doctrine entre Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire.
Lamarck ne voit le monde extrieur agir sur les tres vivants que par
l'intermdiaire des habitudes qu'il dtermine chez eux; tout organisme a
donc une part d'activit dans les modifications qu'il prouve; Geoffroy,
sans condamner d'une faon absolue les ides de Lamarck[48], considre
au contraire l'organisme comme passif et voit dans les modifications
successives des tres vivants l'effet de l'action directe des milieux.
Pour Lamarck, comme pour Buffon, le grand destructeur des formes
vivantes, c'est l'homme; ces deux grands naturalistes ne considrent pas
comme probable que des espces disparaissent en dehors de son action;
Geoffroy, au contraire, pense que les espces disparaissent
naturellement, lorsque leur organisation n'est plus en rapport avec le
milieu dans lequel elles doivent vivre ou qu'elles ont subi des
modifications vicieuses, et les passages imprims en italiques dans la
citation prcdente montrent qu'il attribue cette disparition  une
vritable slection naturelle; toutefois cette slection est l'oeuvre du
milieu lui-mme, elle n'est pas provoque ou plutt stimule par
l'accroissement rapide du nombre des individus et par la lutte pour la
vie qui en est la consquence. Le grand fait de la disparition spontane
des espces, sans secousse, sans cataclysme, n'en est pas moins
nettement vu et plac  ct de cet autre grand phnomne, la formation
des espces nouvelles.

Les causes de cette formation peuvent d'ailleurs tre multiples. Aux
modifications insensibles dont il est question dans le passage cit plus
haut s'ajoutent, pour Geoffroy, des modifications brusques, telles que
celles auxquelles nous l'avons vu attribuer la transformation du reptile
en oiseau, modifications de mme nature que celles qui aboutissent, en
temps ordinaire, aux monstruosits. En d'autres termes, un monstre dont
les caractres exceptionnels sont, par une heureuse concidence, en
rapport avec un mode d'existence nouveau et possible dans un milieu
donn, un tel monstre peut faire souche et devenir l'origine d'une
espce nouvelle ou mme d'un type nouveau, brusquement issu d'un type,
en apparence, diffrent. Pourquoi, pense Geoffroy, des phnomnes que
nous voyons se produire encore frquemment sous nos yeux, au cours du
dveloppement embryognique, n'auraient-ils pas t utiliss par la
nature pour amener la diversification de ses types?

Ce rapprochement entre les phnomnes embryogniques de l'individu et
les phnomnes d'volution des types spcifiques, que l'on considre, 
bon droit, comme l'un des plus brillants rsultats de la philosophie
zoologique, ce rapprochement, Geoffroy ne cesse de l'avoir prsent 
l'esprit; coutons-le dcrivant et interprtant les mtamorphoses des
batraciens:

Nous assistons chaque anne, dit-il[49],  un spectacle visible je ne
veux pas dire seulement pour les yeux de l'esprit, mais pour ceux du
corps, spectacle o nous voyons l'organisation se transformer et passer
des conditions organiques d'une classe d'animaux  celles d'une autre
classe: telle est l'organisation des batraciens. Un batracien est
d'abord un poisson sous le nom de ttard, puis un reptile sous celui de
grenouille. Or nous arrivons  savoir comment se fait cette merveilleuse
mtamorphose. L se ralise, dans ce fait observable, ce que nous avons
prsent plus haut comme une hypothse, la transformation d'un degr
organique passant au degr immdiatement suprieur.

Les faits physiologiques de la transformation du ttard ont t
recueillis et sont parfaitement mis en lumire par mon clbre ami M.
Edwards[50], dans son ouvrage ayant pour titre: _De l'influence des
agents physiques sur la vie_; et les faits anatomiques par beaucoup de
naturalistes, et spcialement par M. le docteur Martin Saint-Ange...

Les dveloppements d'o rsulte la transformation sont oprs par
l'action combine de la lumire et de l'oxygne, et les changements
corporels par la production de nouveaux vaisseaux sanguins, qui sont
alors soumis  la rgle du balancement des organes, dans ce sens que, si
les fluides du systme circulatoire se prcipitent de prfrence dans de
nouvelles voies, il en reste moins pour les anciennes. Ces vaisseaux
alternants, qui ici se contractent et qui l se dilatent, changent les
rapports des organes o ils se rendent; et, comme c'est successivement
sur tous les points du corps, la transformation devient gnrale, ici
par l'atrophie et la ruine de quelques parties, et l par l'hypertrophie
de plusieurs autres dont il y avait d'abord  peine le germe. M. le
docteur Edwards, en retenant sous l'eau des ttards, a retard ou mieux
empch leur mtamorphose. Ce qui fut l expriment en petit, la nature
l'a pratiqu en grand  l'gard du prote, qui habite les lacs
souterrains de la Carniole. Ce reptile, priv d'y ressentir l'influence
de la lumire et d'y puiser l'nergie d'une libre pratique de la
respiration arienne, reste perptuellement  l'tat de larve ou ttard;
mais d'ailleurs il peut toutefois transmettre sans difficult  sa
descendance ces conditions restreintes d'organisation, conditions de son
espce, qui furent peut-tre celles du premier tat de l'existence des
reptiles, quand le globe tait partout submerg.

Non seulement l'influence du milieu est constate, mais Geoffroy, comme
autrefois Bacon, recommande de rechercher par des expriences quelles
sont les conditions qui peuvent amener dans les organismes des
modifications durables; il signale des expriences toutes faites, comme
les modifications de nos animaux domestiques, comme celles qu'ont subies
les animaux transports en Amrique, expriences dont il resterait
simplement  tirer parti. Les naturalistes de notre poque, dit-il[51],
si empresss  la description isole des corps et des phnomnes
naturels, si habiles  porter leur scalpel scrutateur dans l'intrieur
labyrinthique des tres organiss, semblent au contraire craindre de se
compromettre dans la recherche des rapports et des actions rciproques
des parties de l'univers, recherche difficile par elle-mme, plus
difficile encore par sa nouveaut, mais minemment philosophique et
fconde en progrs.

C'est le programme dont Charles Darwin a si magnifiquement rempli une
partie, car Geoffroy, dans les actions rciproques des parties de
l'univers, comprend explicitement l'influence que les tres vivants,
obligs de vivre cte  cte, exercent ncessairement les uns sur les
autres. Il prvoit aussi que les modifications subies par un organe ne
sauraient tre isoles: il y a, pense-t-il, des organes qui grandissent
ensemble, d'autres qui sont rduits par cela seul que ceux-l
grandissent; de l de nombreuses corrlations  dterminer, d'autant
plus que toutes ces modifications concomitantes peuvent tre domines
par les modifications d'un organe unique; il y a donc lieu de
rechercher, _parmi les organes qui parviennent ensemble  une grandeur
dmesure, lequel exerce toute l'influence quand les autres s'en
tiennent au rle secondaire d'associs officieux_? Geoffroy a donc
clairement la notion de ces modifications corrlatives auxquelles
Charles Darwin regrette dans ses dernires publications de n'avoir pas
attach tout d'abord une importance suffisante. Il formule enfin, en
1835. dans ses _tudes progressives d'un naturaliste_[52], son opinion
sur les tres vivants et leur origine en disant: Il n'est, suivant moi,
qu'un seul systme de crations incessamment remanies, et
successivement progressives, et remanies avec de pralables changements
et sous l'influence toute-puissante du monde extrieur.

 la mme poque, un autre grand gnie, Cuvier, soutient et dfend avec
un incomparable talent des opinions exactement opposes. De l une lutte
ardente, dont nous devrons aussi crire l'histoire, car elle ne fut pas
sans profit pour la philosophie naturelle et mit en pleine lumire la
valeur de doctrines qui fussent sans cela demeures longtemps striles.




CHAPITRE X

GEORGES CUVIER

Affinits avec Linn; influence des dbuts de Cuvier sur son oeuvre
scientifique; les rvolutions du globe; thorie des crations
successives et des migrations.--Caractre des inductions de
Cuvier.--Ordre d'apparition des animaux; cration spciale des
principaux groupes.--La classification naturelle: adhsion au principe
des causes finales; principe des conditions d'existence; loi de la
corrlation des formes; loi de la subordination des caractres.--Les
quatre embranchements du rgne animal.


Nous venons de voir quelle intime parent intellectuelle unissait 
Buffon ces deux grands naturalistes Lamarck et Geoffroy. Presque tous
les aperus de philosophie zoologique contenus dans l'histoire naturelle
sont repris, fconds, dvelopps, l avec une tonnante puissance de
synthse et un savoir immense de zoologiste, ici avec une merveilleuse
pntration, une logique admirable, un gnie enfin qui sait lever
toutes les questions, tirer un parti inattendu de toutes les branches de
la science et les dominer toutes pour les faire concourir  ce but
suprme: la dcouverte du plan, du secret mme de la cration. Cuvier va
de mme agrandir en quelque sorte Linn.

Les dbuts de celui qui devait prendre un jour sur les sciences
naturelles une domination, que justifiaient les plus brillantes
dcouvertes et la plus haute intelligence, furent tout autres que ceux
de Geoffroy. Tandis que Geoffroy, encore tudiant, se livrait  Paris,
sous la direction de Daubenton,  l'tude des vertbrs suprieurs, le
jeune Georges Cuvier, alors prcepteur dans la famille d'Hricy, fixe
au chteau de Fiquainville, prs de Fcamp, occupait ses loisirs 
l'tude des animaux infrieurs, des animaux sans vertbres que la mer
nourrit en si grande abondance. L, point d'unit de plan qui sduise et
puisse entraner ds l'abord. La classe des vers, dans laquelle Linn a
renferm presque tous les invertbrs marins, sauf les Crustacs, se
prsente au contraire comme un assemblage minemment disparate d'tres
entre lesquels il ne semble y avoir de ressemblance que leur commune
infriorit. Ds 1795, Cuvier,  peine g de vingt-six ans, propose de
supprimer cette classe, vritable chaos, et il distribue tous les
invertbrs, tous les animaux  sang blanc, comme on les appelait encore
d'aprs Aristote, en six classes,  savoir celles des _Mollusques_, des
_Insectes_, des _Crustacs_, des _Vers_, des _Echinodermes_ et des
_Zoophytes_. C'tait montrer un sentiment profond des ressemblances et
des diffrences que ces animaux, jusque-l si peu connus, prsentent
entre eux; il est mme remarquable que la rpartition actuellement
admise des animaux sans vertbres se rapproche davantage de celle que
Cuvier proposait alors que de celle  laquelle il s'est dfinitivement
arrt. Les impressions de la jeunesse sont les plus vives et souvent
aussi les plus justes que l'on ressente: Cuvier, pntr ds lors des
diffrences considrables qui existent entre les animaux  sang blanc,
persuad qu'ils sont spars des vertbrs par un hiatus profond, ne
reviendra plus sur ce sentiment. Il est dsormais inaccessible  ces
ides d'unit du rgne animal que nous avons vu exercer jusqu' la fin
de sa vie un charme irrsistible sur le gnie de Geoffroy.

Dj ce premier mmoire 1795 contient l'indication de quelques-unes de
ces corrlations que Cuvier, comme jadis Aristote, excellera plus tard 
dcouvrir; elles sont exprimes  peu prs comme dans les oeuvres du
prcepteur d'Alexandre: Tous les animaux  sang blanc qui ont un coeur
sont signals comme possdant aussi des branchies; ceux qui n'ont pas de
coeur, mais seulement un vaisseau dorsal, respirent  l'aide de traches.
Tous ceux qui possdent un coeur et des branchies possdent galement un
foie; les autres en manquent. Ces corrlations, Cuvier ne cherche pas 
les expliquer ni  les interprter autrement qu'en les appliquant  la
classification; il les constate simplement comme des lois de la nature,
rsultant de l'observation immdiate des faits, et cette circonspection
dans la faon de procder ne fera que devenir plus grande  mesure qu'il
avancera dans sa carrire de naturaliste.

Ces premiers rsultats, communiqus  Geoffroy Saint-Hilaire en 1794,
alors que Cuvier habite encore la Normandie, transportent d'enthousiasme
le jeune professeur au Musum. Venez, crit-il  son futur rival, venez
jouer parmi nous le rle d'un nouveau Linn. C'est bien, en effet, un
autre Linn qui se rvle, mais un Linn qui doit embrasser dans son
vaste gnie et les lois de la distribution mthodique des animaux et
celles de leur organisation, qui doit ressusciter un pass vanoui
depuis un nombre incalculable de sicles, qui doit faire revivre dans
l'imagination tonne de ses contemporains tout un monde ananti pour
jamais, qu'il n'a t donn  aucun oeil humain de contempler et qui
semblait devoir demeurer ternellement enfoui dans les entrailles d'un
sol form de ses dbris.

Poursuivant ses recherches sur les animaux infrieurs, Cuvier donne
successivement ses mmoires sur l'anatomie de la patelle (1792), sur
l'anatomie de l'escargot (1795), sur la structure des mollusques et leur
division en ordres (1795), sur un nouveau genre de mollusques, les
phyllidies (1796), sur l'animal des lingules, sur l'anatomie des
ascidies (1797), sur les vaisseaux sanguins des sangsues (1798), sur les
vers  sang rouge (1802), sur l'aplysie, sur la vrtille et les coraux
en gnral (1803), sur les biphores (1804), sur divers mollusques
ptropodes ou nudibranches. Il fait en mme temps de nombreuses
incursions dans l'histoire des animaux vertbrs, rassemble de prcieux
documents sur les os des tres antdiluviens que l'on commence  exhumer
de toutes parts et runit enfin en 1811, dans un ouvrage capital,
intitul modestement _Recherches sur les ossements fossiles_, l'ensemble
de ses travaux sur les animaux disparus.

En tte de cet ouvrage il place une sorte de prface devenue clbre
sous le nom de _Discours sur les rvolutions du globe_, et il y expose
les conclusions gnrales auxquelles l'ont conduit ses tudes
relativement  l'origine et  l'anciennet du rgne animal. crit dans
un style plein d'lgance, de clart et de grandeur, ce discours ne
pouvait manquer de faire une grande impression: il a rgl pendant
longtemps la direction des recherches des gologues et des
palontologistes et, plus d'une fois, leur a dict  leur insu les
conclusions de leurs travaux. Cuvier y accumule les faits; sans cesse il
se montre proccup de leur laisser exclusivement la parole; il fait
profession de n'noncer que les plus prochaines des consquences qu'ils
paraissent contenir; il rejette d'avance toutes les thories, nous fait
assister, non sans quelque complaisance,  l'croulement de tous les
systmes imagins pour deviner le pass de notre globe, au moyen de
quelque induction hardie; il parat enfin introduire dans l'histoire
naturelle une rigueur de dmonstration inconnue jusque-l.  mesure que
l'on avance dans la lecture de ce chef-d'oeuvre de style scientifique, on
se laisse envahir par l'ide que chaque pas est absolument assur,
chaque progrs dcisif, chaque affirmation dsormais inbranlable. Cette
mthode, qui consiste  ctoyer les faits,  ne s'en carter jamais pour
les coordonner  l'aide de quelque ide gnrale, est devenue la rgle
d'une puissante cole; elle a t prsente comme la mthode mme de la
science; il est d'un haut intrt philosophique de rechercher quels
rsultats elle a donns entre les mains du grand naturaliste qui en fut
l'initiateur, au commencement de ce sicle.

Les dchirures profondes qu'offrent les grandes chanes de montagnes,
les discordances qui frappent dans la stratification des couches qui les
composent, les plissements, les failles qu'elles prsentent inspirent
d'abord  Cuvier l'ide que notre globe a t le thtre de rvolutions
nombreuses, d'pouvantables cataclysmes, qui en ont  plusieurs reprises
boulevers la surface. Qui donc ne ressentirait pas une semblable
impression en contemplant, par exemple, nos Pyrnes aux crtes
tourmentes, aux couches redresses et tordues, aux gorges abruptes,
comme si quelque gigantesque pe avait taill d'un coup des brches
dans leurs flancs? Voil le fait actuel, brutal, saisissant; il semble
que la nature se soit laisse surprendre par l'observateur, qu'elle
n'ait pas encore eu le temps de rparer le dsordre dans lequel l'ont
jet ses dernires convulsions. L'image de cataclysmes terribles
s'impose  l'esprit, qu'elle obsde comme l'invitable consquence de
l'observation, et Cuvier affirme que ces cataclysmes ont eu lieu.

Bien plus, ils ont t subits: la preuve en est fournie par les cadavres
de rhinocros et de mammouth que les glaces de la Sibrie nous ont
conservs intacts avec leur chair et leur peau. Sans aucun doute ces
animaux ont t gels aussitt que tus; sans cela, la corruption se ft
empare de leur corps et n'en et laiss que le squelette. Mais o
vivent aujourd'hui les rhinocros et les lphants? Sous le climat
brlant de l'Afrique. Le climat de la Sibrie tait donc torride, au
moment o ces grands animaux y vivaient, et le mme instant qui les a
fait prir a d rendre glacial le pays qu'ils habitaient.

Cet vnement, ajoute Cuvier dans son magnifique style, a t subit,
instantan, sans aucune gradation, et ce qui est si clairement dmontr
pour cette dernire catastrophe ne l'est gure moins pour celles qui
l'ont prcde. Les dchirements, les redressements, les renversements
des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites
et violentes ne les aient mises dans l'tat o nous les voyons; et mme
la force des mouvements qu'prouva la masse des eaux est encore atteste
par les amas de dbris et de cailloux rouls qui s'interposent en
beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc souvent t
trouble sur cette terre par des vnements effroyables. Des tres
vivants sans nombre ont t victimes de ces catastrophes: les uns,
habitants de la terre sche, se sont vus engloutir par des dluges; les
autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont t mis  sec avec le fond
des mers subitement relev; leurs races mme ont fini pour jamais et ne
laissent dans le monde que quelques dbris  peine reconnaissables pour
le naturaliste.

Telles sont les consquences o conduisent ncessairement les objets
que nous rencontrons  chaque pas, que nous pourrions vrifier  chaque
instant, presque dans tous les pays. Ces grands vnements sont
clairement empreints partout pour l'oeil qui sait en lire l'histoire dans
leurs monuments.

L'affirmation est nonce sans aucune rserve: les faits ne
paraissent-ils pas absolument pressants, les raisonnements qu'ils
appuient ne sont-ils absolument rigoureux?

Une fois tablie l'ide que des efforts violents et subits ont amen les
rvolutions du globe, Cuvier cherche  dmontrer que les phnomnes dont
notre Terre est actuellement le thtre ne sauraient expliquer ces
terribles vnements; les effets de la pluie, des vents, de la course
des eaux, du mouvement des vagues de la mer, des phnomnes volcaniques,
des tremblements de terre sont rapidement passs en revue et limins;
Cuvier ne s'arrte sur l'influence possible des modifications de
position de l'axe terrestre que pour dire: Ces deux mouvements... n'ont
nulle proportion avec des effets tels que ceux dont nous venons de
constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive
empcherait qu'ils pussent expliquer des catastrophes que nous venons de
prouver avoir t subites. Voil donc les forces actuelles dclares
insuffisantes pour expliquer l'tat actuel de l'corce terrestre, et les
causes des prtendues rvolutions du globe plonges dans un mystre dont
elles auront bien de la peine  se dgager. Quant  la dure de la
priode de tranquillit pendant laquelle s'est droule notre histoire,
Cuvier, s'appuyant cette fois sur une savante discussion de documents
historiques ou archologiques, l'value  environ six mille ans.

On sait  quels rsultats sont arrivs aujourd'hui les gologues. Tous
s'accordent  reconnatre que la priode actuelle a une dure bien
voisine d'un demi-millier de sicles[53]; tous reconnaissent que c'est 
des phnomnes entirement semblables  ceux qui s'accomplissent de nos
jours qu'est d en grande partie l'aspect actuel de la surface du globe;
tous affirment que ces phnomnes ont t lents et graduels; qu'il n'y a
jamais eu ni cataclysmes gnraux ni rvolutions subites; il est enfin
dmontr que les lphants et les rhinocros ensevelis dans les glaces
de Sibrie taient organiss pour vivre dans les pays froids.

Toutes ces conclusions sont la contradiction formelle de celles
auxquelles tait arriv Cuvier. Comment expliquer que,  une poque o
Geoffroy et Lamarck soutenaient dj les ides qui ont prvalu, l'esprit
minemment logique et prcis de Cuvier leur soit demeur ferm? Ce qui
domine avant tout, dans le _Discours sur les rvolutions du globe_,
c'est la persuasion que la science se trouve en prsence d'nigmes pour
longtemps indchiffrables et dont il est inutile de chercher le mot.
Cuvier se fait un jeu de montrer la fragilit des explications tentes
jusqu' ce jour: les grands noms de Descartes, de Leibnitz, de Kepler,
de Buffon sont associs dans sa critique  ceux de Robinet et de
Telliamed. Les ides gnrales au moyen desquelles les faits dj connus
peuvent tre en partie coordonns se trouvent ainsi compltement
cartes. Mais la raison humaine ne perd jamais ses droits; elle a un
besoin irrsistible de combiner et d'induire, besoin qui a exist de
tout temps, qui a t l'origine, la condition ncessaire du langage, qui
a fait de l'homme ce qu'il est, deux faits se prsentent-ils  elle
simultanment, elle leur suppose involontairement une relation immdiate
de cause  effet, cette relation ft-elle de tous points inintelligible,
si aucune thorie ne la prvient qu'entre ces deux faits s'chelonnent
un grand nombre d'autres faits ncessaires pour tablir leur vritable
liaison; devant elle se dresse alors, comme seule explication, la
volont divine dans sa toute-puissance; rien ne lui semble plus
invraisemblable, et elle accepte dans toute leur tendue les
consquences qui lui semblent se dgager du rapprochement des deux
faits, si absurdes qu'elles puissent paratre.

Sans aucun doute, si Cuvier avait t moins pntr de l'infirmit de
notre intelligence aux prises avec la nature, s'il avait t moins
convaincu de l'inanit des systmes de Leibnitz et de Buffon, dont il a
bien fallu, en dfinitive, reprendre quelque chose, s'il avait eu moins
de ddain pour les conceptions gnrales, Cuvier et hsit  croire
qu'une rgion du globe avait pu tre instantanment plonge d'une
temprature torride dans une temprature glaciale; il se serait demand
si vraiment les lphants et les rhinocros trouvs en Sibrie taient
bien organiss pour vivre dans les pays chauds o sont actuellement
confines les espces analogues; son attention se serait porte sur leur
paisse toison; peut-tre aurait-il dcouvert, comme on l'a
dfinitivement constat aujourd'hui, que les mammouths vivaient au
milieu de troupeaux de rennes; que c'taient des animaux des pays
froids, que par consquent, au moment o ils taient morts, la Sibrie
n'avait pas t brusquement couverte de glace, mais l'tait dj depuis
longtemps. Quelque doute serait entr dans son esprit relativement  la
soudainet des cataclysmes qu'il croyait deviner; peut-tre mme ces
cataclysmes lui auraient-ils paru improbables; les ides de Lamarck et
de Geoffroy relativement  la lenteur des changements qui se sont
produits  la surface du globe auraient pu se faire jour, et l'on
n'aurait pas vu s'tablir dans la science une mthode de raisonnement
qui pse encore lourdement sur diverses branches de l'histoire
naturelle.

Personne n'admet plus aujourd'hui les grands cataclysmes, les
rvolutions subites de notre globe; cependant on s'imagine souvent
encore qu'on ne peut progresser d'une faon assure qu'en s'interdisant
tout essai de coordination quelque peu tendu, en se bornant  tirer des
consquences du rapprochement immdiat de faits rigoureusement observs,
mais que rien ne relie  d'autres faits antrieurement connus et plus
loigns en apparence. On conclut volontiers, par exemple, de ce que des
faunes se succdent brusquement dans certaines suites de terrains, que
ces faunes se sont aussi subitement modifies, sans se demander quelle
dure de temps peut bien reprsenter la simple fente qui spare ces
couches; on constate l'uniformit de la faune et de la flore durant la
priode primaire: on en conclut aussitt que les climats taient les
mmes par toute la terre et que les mers avaient partout la mme
constitution, sans se demander si l'uniformit ne tient pas simplement 
ce que des types varis, troitement adapts  des conditions
d'existence dtermines, n'avaient pas encore eu le temps d'apparatre.
Supprimez dans notre flore actuelle les plantes dicotyldones et
monocotyldones; supprimez, dans la faune, les mammifres, les oiseaux,
les reptiles, les batraciens, les poissons osseux, les insectes, la
faune et la flore de notre terre actuelle ne vous paratront-elles pas
aussi d'une dsesprante uniformit? Les climats ne vous sembleront-ils
pas brusquement confondus? Vous n'aurez fait cependant qu'anantir le
thermomtre au moyen duquel les diffrences de climat peuvent tre
apprcies. Qui sait si les affirmations relatives  l'uniformit de
temprature de la priode primaire mritent plus de confiance que celles
qui sembleraient dictes dans les circonstances hypothtiques o nous
nous sommes placs? Nous pourrions multiplier ces exemples, bien propres
 montrer tous les dangers que font courir  la science des dfiances
exagres qui, au lieu de laisser  l'esprit tout son essor, de lui
permettre de dominer de haut les questions, le maintiennent, les ailes
replies, dans un labyrinthe de faits o il ne peut cheminer qu'en
rampant.

Mais, en prsence des cataclysmes qui agiteraient priodiquement notre
globe, que deviennent les animaux et les plantes? Cuvier suppose que
chaque rvolution fait disparatre un grand nombre d'espces, bien
diffrent en cela de Lamarck, qui considre l'homme comme seul capable
de dtruire les productions de la nature. Comment les espces disparues
en un point du globe sont-elles remplaces? Une nouvelle cration
est-elle ncessaire? On a souvent prt  Cuvier cette opinion. Au moins
dans le _Discours sur les rvolutions du globe_, elle n'est pas trs
explicitement exprime, et Cuvier mme parat s'en dfendre. Au reste,
dit-il, lorsque je soutiens que les bancs pierreux contiennent les os de
plusieurs genres, et les couches meubles ceux de plusieurs espces qui
n'existent plus, je ne prtends pas qu'il ait fallu une cration
nouvelle pour produire les espces aujourd'hui existantes; je dis
seulement qu'elles n'existaient pas dans les lieux o on les voit 
prsent et qu'elles ont d y venir d'ailleurs.

Mais ce passage s'applique surtout  l'homme et aux animaux suprieurs,
aux mammifres notamment; car Cuvier admet d'autre part que les diverses
classes d'animaux ont apparu successivement, ce qui suppose qu'elles ont
t chacune l'objet d'une cration particulire. Ainsi, dit-il aprs
avoir expos l'ordre dans lequel se rencontrent les fossiles, comme il
est raisonnable de croire que les coquilles et les poissons n'existaient
pas  l'poque de la formation des terrains primordiaux, l'on doit
croire aussi que les quadrupdes ovipares ont commenc avec les
poissons, et ds les premiers temps qui ont produit des terrains
secondaires, mais que les quadrupdes terrestres ne sont venus, du moins
en nombre considrable, que longtemps aprs et lorsque les calcaires
grossiers eurent t dposs...

Aprs ces calcaires grossiers, on ne trouve plus que des terrains
meubles, des sables, des marnes, des grs, des argiles, qui indiquent
plutt des transports plus ou moins tumultueux qu'une prcipitation
tranquille; et, s'il y a quelques bancs pierreux et irrguliers un peu
considrables au-dessus ou au-dessous de ces terrains de transport, ils
donnent en gnral des marques d'avoir t dposs dans l'eau douce.

Presque tous les cas connus de quadrupdes vivipares sont donc ou dans
ces terrains d'eau douce, ou dans ces terrains de transport; et par
consquent il y a tout lieu de croire que ces quadrupdes n'ont commenc
 exister, ou du moins  laisser leurs dpouilles dans les couches que
nous pouvons sonder, que depuis l'avant-dernire retraite de la mer et
pendant l'tat de choses qui a prcd sa dernire irruption.

Cuvier pense donc ou, pour nous servir de sa formule, est tout au moins
dispos  penser que chacun des grands groupes zoologiques que nous
venons d'numrer a t l'objet d'une cration spciale. Quant aux
espces, elles sont pour lui immuables depuis leur cration; il peut
considrer le fait comme exprimentalement dmontr, puisqu'il croit
avoir tabli que la priode actuelle n'a encore que 6000 ans de dure,
et que rellement les animaux conservs depuis la plus haute antiquit
gyptienne ne diffrent en rien des animaux actuels; mais l'argument
perd videmment beaucoup de sa valeur si la dure de l'poque actuelle
doit tre au moins dcuple, comme le pensent les gologues. D'ailleurs,
mme  l'gard de la fixit de l'espce, Cuvier fait ses rserves; si
elle est vraiment fixe chez les animaux suprieurs, elle pourrait bien
ne pas l'tre chez les animaux  sang blanc. Voulant expliquer pourquoi
ses tudes palontologiques ont principalement port sur les mammifres,
il crit: Des coquilles annoncent bien que la mer existait o elles se
sont formes; mais leurs changements d'espces pourraient  la rigueur
provenir de changements lgers dans la nature du liquide ou seulement
dans sa temprature. On peut entendre, il est vrai, ce passage comme
relatif  des migrations d'espces plutt qu' des modifications
morphologiques, et ce qui suit semble donner plus de probabilit  la
premire version. Mais, au dbut de son discours, Cuvier est plus
explicite quand il s'exprime ainsi:

On comprend que, au milieu de telles variations dans la nature du
liquide, les animaux qu'ils nourrissaient ne pouvaient demeurer les
mmes... Il y a donc eu dans la nature animale une succession de
variations qui ont t occasionnes par celles du liquide dans lequel
les animaux vivaient ou qui du moins leur ont correspondu; et ces
variations ont conduit par degrs les classes des animaux aquatiques 
leur tat actuel.

Nous reconnaissons sans peine que ce passage prte encore  la
discussion; mais, quand un crivain aussi matre de sa plume que l'tait
Cuvier laisse quelques quivoques dans sa phrase, il est permis de
croire que son opinion n'est pas compltement arrte dans son esprit,
et c'est la seule chose qu'il soit ici intressante de retenir.

On retrouve des traces de la mme indcision dans les considrations sur
l'espce dveloppes au dbut de son _Rgne animal_[54]:

On n'a aucune preuve que toutes les diffrences qui distinguent
aujourd'hui les tres organiss soient de nature  avoir pu tre ainsi
produites par les circonstances. Tout ce qu'on a avanc sur ce sujet est
hypothtique. L'exprience _parat_ montrer, au contraire, que, dans
l'_tat actuel du globe_, les varits sont renfermes dans des limites
assez troites, et, aussi loin que nous pouvons remonter dans
l'antiquit, nous voyons que ces limites taient les mmes
qu'aujourd'hui.

Pour demeurer d'accord avec les faits, Cuvier aurait d s'arrter l;
mais il gnralise aussitt et arrive  cette conclusion, qui n'est
nullement la consquence ncessaire du petit nombre de faits observs:

_On est donc oblig_ d'admettre certaines formes qui se sont perptues
_depuis l'origine des choses_, sans excder ces limites, et tous les
tres appartenant  l'une de ces formes constituent une _espce_. Les
varits sont des divisions accidentelles de l'espce.

La gnration tant le seul moyen de connatre les limites auxquelles
les varits puissent s'tendre, on doit dfinir l'espce, la runion
des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs et de ceux
qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux.

En rsum, Cuvier croit fermement  des bouleversements soudains et trs
gnraux de la surface du globe. Ces bouleversements dtruisent la plus
grande partie des espces vivant dans la rgion o ils se produisent.
Plus tard, ces espces sont remplaces par d'autres, pouvant venir des
rgions qui ont t pargnes. Une cration nouvelle n'est donc pas
ncessaire aprs chaque cataclysme; cependant elle est possible, et il
est, en tout cas, certain que les diffrentes classes du rgne animal
ont apparu ou, si l'on veut, ont t cres successivement. Les espces
marines ont pu tre en partie pargnes par les vnements qui agitaient
la surface de la terre merge; mais la composition des eaux ayant sans
aucun doute subi, dans la suite des temps, de nombreux changements,
l'ensemble des espces habitant une localit donne a prouv des
modifications correspondantes. Telle est la thorie de Cuvier; elle a
t exagre, comme il arrive d'ordinaire, par quelques-uns de ses
disciples, dont plusieurs ont admis comme un dogme inbranlable
l'hypothse de _crations successives_ ou plus exactement de crations
spciales  chaque grande priode gologique.

Peu importe, du reste, que les animaux et les plantes aient t crs
une fois pour toutes, ou que la puissance cratrice ait manifest 
diverses reprises sa fconde activit; du moment qu'on admet, comme
Cuvier, que les espces sont fixes, immuables, qu'elles ont d tre
chacune l'objet d'un acte crateur distinct, il n'y a plus  se
proccuper de leur origine; toute l'activit de Cuvier se tourne vers
une autre direction: un trs grand nombre d'animaux prsentent, dans
leur organisation, des ressemblances incontestables; il en est d'autres
qui sont spars par des diffrences profondes. Cuvier va s'efforcer de
formuler ces diffrences d'une faon prcise; il va chercher  enchaner
les ressemblances dans des lois qui seront les lois mmes de
l'organisation; il va devenir d'une part le fondateur de la
classification naturelle des animaux, d'autre part l'un des crateurs de
l'anatomie compare.

La priode de Linn est, en quelque sorte, domine par le besoin
imprieux de distinguer nettement les unes des autres les espces,
considres comme des formes fixes, immuables. On cherche avant tout le
moyen d'arriver  reconnatre rapidement celles qui sont dcrites, afin
de pouvoir dnommer celles qui ne le sont pas. Ce dnombrement des tres
vivants conduit ncessairement  reconnatre entre eux des degrs divers
de ressemblance. Tout en recherchant surtout des diffrences, on ne peut
viter de reconnatre que les espces animales et vgtales se disposent
en longues sries dans lesquelles deux formes successives ne diffrent
que par des caractres insignifiants, les formes extrmes, si trangres
qu'elles paraissent au premier abord les unes aux autres, se trouvant
ainsi runies par une foule d'intermdiaires. C'est ce mme fait qui se
traduit dans Bonnet par l'ide de l'chelle des tres, dans Buffon et
Geoffroy Saint-Hilaire par celle de l'unit de plan de composition, dans
Lamarck par l'ide de l'volution et la thorie de la descendance; c'est
lui aussi qui amne Linn, les de Jussieu et Cuvier  concevoir l'ide
qu'il existe une sorte de plan de cration que nos procds de
classification des animaux doivent reproduire; qu'il y a lieu de
rechercher une disposition de nos listes d'espces, seule conforme  ce
plan de la nature, et dans laquelle chaque espce a sa place marque
entre les deux espces qui lui ressemblent le plus. Cette place tant
connue, on doit pouvoir en conclure toute l'organisation du vgtal ou
de l'animal qui l'occupe. Aussi distingue-t-on soigneusement ce procd
idal de classification, dsign sous le nom de _mthode naturelle_, des
_systmes artificiels_ dont avaient d se contenter, faute de mieux, les
premiers classificateurs.

La recherche de la mthode naturelle, dsigne par Linn comme un des
grands problmes  rsoudre, est, depuis l'illustre Sudois, la
proccupation dominante de nombreux naturalistes; les de Jussieu
s'efforcent d'tablir les principes sur lesquels cette mthode doit
reposer chez les vgtaux; Cuvier, persuad qu'une bonne mthode, c'est
la science elle-mme, dfinit et dveloppe ces principes avec une rare
clart en ce qui concerne le rgne animal, auquel il en fait une
sduisante application. Pour que la mthode soit bonne, dit-il, il faut
que chaque tre porte son caractre avec lui; on ne peut donc prendre
les caractres dans des proprits ou dans des habitudes dont l'exercice
soit momentan; mais ils doivent tre tirs de la conformation. Ces
simples mots liminent compltement l'embryognie,  qui l'on demande
cependant aujourd'hui la solution de tous les problmes difficiles
d'affinit, et qui sera vraisemblablement, dans un avenir prochain, la
grande rvlatrice des vritables rapports gnalogiques des animaux.
L'anatomie devient la base exclusive de la classification.

Mais, parmi les caractres divers que l'organisation d'un animal peut
prsenter, quels sont ceux que l'on choisira de prfrence pour tablir
les grandes divisions? Cuvier fait ici remarquer que tous les caractres
ne sauraient avoir la mme valeur. Il est, dit-il, tels traits de
conformation qui en excluent d'autres; il en est qui, au contraire, en
ncessitent. Quand on connat donc tels ou tels traits dans un tre, on
peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-l ou ceux qui leur sont
incompatibles. Les parties, les proprits ou les traits de conformation
qui ont le plus grand nombre de ces rapports d'incompatibilit ou
d'existence avec d'autres, en d'autres termes qui exercent sur
l'ensemble de l'tre l'influence la plus marque, sont ce qu'on appelle
les _caractres importants_, les _caractres dominateurs_; les autres
sont des _caractres subordonns_, et il y en a ainsi de diffrents
degrs.

Naturellement, ce sont les caractres les plus influents qui seront la
base des divisions les plus tendues; les autres viendront aprs, dans
leur ordre d'importance. Cela revient  dire, en somme, qu'il existe des
caractres d'embranchement, de classe, d'ordre, de genre ou d'espce,
ide qui tait videmment dans l'esprit de Linn lorsqu'il tablissait
sa hirarchie des divisions zoologiques ou botaniques. Mais, outre ce
_principe de la subordination des caractres_, base de la mthode, le
passage que nous venons de citer contient l'expos d'un autre principe
dont Cuvier fait la base de l'anatomie compare: c'est le _principe de
la corrlation des formes_, exprimant cette double ide: 1 que les
parties d'un tre vivant sont tellement lies entre elles qu'aucune
d'elles ne peut changer sans que les autres changent aussi[55]; 2
qu'on peut, en consquence, tant donne la forme d'un organe d'un
animal, calculer les formes de tous les autres. Ce sont l des
propositions d'une hardiesse extrme et qui ne sont peut-tre pas aussi
troitement lies l'une  l'autre que le texte de Cuvier pourrait le
faire supposer. Si l'on considre,  l'exemple de Cuvier, le corps d'un
animal comme une fonction  plusieurs variables, la fonction parat au
contraire _a priori_ tellement complique, le nombre des variables si
considrable qu'on ne peut se dfendre de l'ide que les solutions
seront ordinairement multiples et souvent indtermines. Aussi Cuvier
restreint-il d'avance le problme au moyen d'un autre principe, qui
parat de nature  le dterminer, le _principe des conditions d
existence_, suivant lequel chaque animal possde tout ce qu'il lui faut
et rien que ce qu'il lui faut pour assurer son existence dans les
conditions o elle doit s'couler. Cette proposition, dont le principe
de la corrlation des formes parat, au premier abord, une consquence
naturelle, n'est pas autre chose que le _principe des causes finales_,
principe que Cuvier considre comme particulier aux sciences naturelles
et qui est, suivant lui, le seul fondement sur lequel puissent s'appuyer
leurs inductions.

Dans l'application, Cuvier se trouve cependant oblig de descendre des
hauteurs o vient de l'entraner un coup d'aile un peu trop vigoureux de
son gnie, et il finit par dire du principe de la corrlation des
formes: Ce principe est assez vident en lui-mme, dans cette acception
gnrale, pour n'avoir pas besoin d'une plus ample dmonstration; mais,
quand il s'agit de l'appliquer, il est un grand nombre de cas o notre
connaissance thorique des rapports des formes ne suffirait point, si
elle n'tait appuye sur l'observation... Puisque ces rapports sont
constants, il faut bien qu'ils aient une cause suffisante; mais, comme
nous ne la connaissons pas, nous devons suppler au dfaut de la thorie
par le moyen de l'observation; elle nous sert  tablir des lois
empiriques, qui deviennent presque aussi certaines que les lois
rationnelles, quand elles reposent sur des observations assez rptes.
L se trouve exprime la diffrence des mthodes de Geoffroy
Saint-Hilaire et de Cuvier; par l aussi on peut apprcier la diffrence
de leur porte. La cause suffisante des rapports des parties de
l'organisme, Geoffroy cherche  la deviner; Cuvier s'interdit une
pareille tmrit. S'il ne connat pas cette cause tout entire,
Geoffroy russit nanmoins  la saisir en partie, et ds lors il peut
calculer et prvoir des combinaisons organiques trs loignes de celles
qui sont ralises chez les tres actuellement vivants. Cuvier au
contraire, dpourvu de ce guide, oblig de suivre pas  pas les faits
qu'il observe, ne peut s'avancer au del; non seulement il se prive
volontairement d'un procd prcieux de dcouverte, mais sa foi
exclusive dans la valeur des faits actuels l'expose, en palontologie
comme en gologie,  des erreurs contre lesquelles rien ne vient le
mettre en garde. Geoffroy prvoit, cherche et dcouvre des germes de
dents chez les embryons des baleines et des oiseaux; l'exhumation d'un
oiseau pourvu de dents, tel que l'_Hesperornis_ ou l'_Ichthyornis_ de la
craie d'Amrique, est pour lui un fait prvu; Cuvier au contraire non
seulement ne saurait pressentir une telle dcouverte, s'il demeurait
fidle  sa mthode, mais encore, s'il lui et t donn d'tudier une
mchoire isole d'un oiseau pourvu de dents, le principe de la
corrlation des formes lui et interdit de rapporter cette mchoire 
autre chose qu' un reptile. Geoffroy, comme tous les hommes pntrs
d'une ide gnrale coordinatrice, quelle qu'elle soit, est dans la
situation privilgie d'un observateur plac sur un sommet lev d'o il
peut dcouvrir un vaste panorama: dans ce panorama, les villages, les
bourgades, les hameaux, les forts, les bois, les champs, les montagnes
et les valles lui apparaissent non seulement avec les dtails qui leur
sont propres, mais aussi avec leurs rapports de position et de grandeur
relativement aux autres objets. Cuvier, tout en s'levant lui-mme,
quand il lui plat, recommande de ne jamais gravir de pareils sommets;
il faut, suivant lui, s'avancer les yeux constamment fixs sur l'objet
le plus prochain, marcher lentement, pas  pas et ne s'aventurer 
dcrire le pays qu'aprs en avoir parcouru  pied tous les sentiers.
Lorsqu'il s'adresse  Geoffroy, on croirait entendre le lion conseillant
 l'aigle de ne jamais faire usage de ses ailes.

En ralit, le principe de la corrlation des formes est toujours
demeur dans le domaine mtaphysique; en palontologie, la vraie mthode
pratique par Cuvier, celle qui l'a conduit  ses dcouvertes, rsidait
simplement dans une comparaison rigoureuse des fragments des squelettes
fossiles qu'il avait  sa disposition avec les fragments correspondants
des squelettes des animaux actuels, comparaison exigeant une science
profonde que Cuvier pouvait mettre au service d'une merveilleuse
sagacit. En d'autres mains que les siennes, cette mthode, avec ses
allures dogmatiques, est, on l'a vu depuis bien des fois, pleine de
prils; Geoffroy laissait au contraire aprs lui, dans la thorie des
analogues, une mthode d'une telle prcision qu'elle est devenue la
mthode habituelle d'investigation de tous les anatomistes.

En zoologie, Cuvier suit plus rigoureusement la voie indique par le
principe de la subordination des caractres. Lorsqu'il cherche quels
sont les caractres les plus influents dont il faudra faire la base des
premires divisions, il procde cependant par un _a priori_. Il est
clair, dit-il, que ce sont ceux qui se tirent des fonctions animales,
c'est--dire des sensations et du mouvement, car non seulement ils font
de l'tre un animal, mais ils tablissent encore le degr de son
animalit[56].

Cuvier s'adresse donc tout d'abord au systme nerveux, auquel il attache
une importance exceptionnelle, de qui il va mme jusqu' dire: Le
systme nerveux est, au fond, tout l'animal; les autres systmes ne sont
l que pour l'entretenir et le servir[57]. Il reconnat que le systme
nerveux se prsente sous quatre tats diffrents dans le rgne animal:
ou bien il constitue un ensemble form du cerveau et de la moelle
pinire, enferms l'un et l'autre dans une enveloppe osseuse; ou bien
il est form de masses parses parmi les viscres et runies par des
filets nerveux; ou bien encore il est form de deux longs cordons
ganglionnaires ventraux unis par un collier  deux ganglions situs
au-dessus de l'oesophage; enfin, chez certains animaux, le systme
nerveux cesse d'tre bien distinct. Fort de ses observations, Cuvier
rsume enfin ses ides sur le rgne animal dans le passage suivant:

Si l'on considre le rgne animal d'aprs les principes que nous venons
de poser, en se dbarrassant des prjugs tablis sur les divisions
anciennement admises, en n'ayant gard qu' l'organisation et  la
nature des animaux et non pas  leur grandeur,  leur utilit ou au plus
ou moins degr de connaissance que nous en avons, ni  toutes les autres
circonstances accessoires, on trouvera qu'il existe quatre formes
principales, quatre plans gnraux, si l'on peut s'exprimer ainsi,
d'aprs lesquels tous les animaux semblent avoir t models et dont les
divisions ultrieures, de quelque titre que les naturalistes les aient
dcores, ne sont que des modifications assez lgres, fondes sur le
dveloppement ou l'addition de quelques parties qui ne changent rien 
l'essence du plan.

Ainsi l'unit de plan de composition est repousse; il existe rellement
quatre plans distincts, entre lesquels on ne saurait trouver aucun
passage. Pourquoi quatre, pas un de plus, pas un de moins? Cuvier ne se
proccupe pas de le rechercher; l'observation a parl; le fait est l,
n'admettant ni discussion, ni explication, ni interprtation. Il y a
quatre types de disposition du systme nerveux et partant quatre
embranchements; l est tout le raisonnement. Comment ne pas remarquer
cependant que ce raisonnement implique une hypothse: c'est que
rellement _le systme nerveux est au fond tout l'animal et que les
autres organes ne sont l que pour l'entretenir et le servir_. Cette
proposition,  laquelle aucun anatomiste, aucun embryogniste ne saurait
aujourd'hui souscrire, Cuvier la regarde comme un axiome vident; mais
cela tient  ce qu'il la dduit lui-mme, non pas tant de l'observation
que d'autres principes, essentiellement mtaphysiques.

Les espces tant immuables, ayant t cres isolment, il est naturel
d'admettre qu'un systme d'organes rgulateurs prside au dveloppement
des parties constitutives et immuables de chaque individu; ce systme
d'organes, fidle gardien de la pense cratrice, est le systme
nerveux. C'est lui qui, prsent dans le germe, bien qu'encore
invisible, maintient chaque partie dans les rapports de grandeur et de
position qu'elle doit prsenter avec l'ensemble durant son
accroissement; ces parties elles-mmes existent dj dans le germe,
simple rduction de l'individu dont il s'est dtach et qui n'a besoin
que de grandir et de dvelopper celles de ses parties qui demeurent plus
ou moins longtemps caches pour devenir identiques  son parent.

       *       *       *       *       *

Ainsi, dans le systme de Cuvier, tout gravite autour de cette ide que,
 part les rvolutions subites, les cataclysmes qu'il croit avoir
dmontrs, la nature entire est immuable. Les espces teintes voisines
de celles qui vivent de nos jours avaient les mmes moeurs et vivaient
dans les mmes climats; les espces actuelles ont t de tout temps ce
que nous les voyons aujourd'hui; les individus eux-mmes, malgr leurs
changements apparents, leurs mtamorphoses, ne font, durant leur
accroissement, que laisser apparatre des parties plus ou moins
longtemps caches, mais toutes contenues dans un germe, image rduite de
l'organisme d'o il s'est dtach; le systme nerveux, dpositaire de la
forme fondamentale de chaque type, rgle la croissance et l'ordre
d'apparition des parties qui ne peuvent s'carter, dans leur volution,
d'une voie trace de toute ternit; les types organiques divers sont
traduits par les quatre dispositions diffrentes que prsente le systme
nerveux; quoi d'tonnant, si les espces ne peuvent se modifier, qu'il
n'existe entre elles aucun passage, que ces quatre types soient
compltement isols l'un de l'autre?

Combien ces ides sont diffrentes de celles de Geoffroy! Pour l'auteur
de la _Philosophie anatomique_, notre globe n'prouve qu'une lente
volution sans cataclysmes bien diffrents de ceux qui troublent la
priode actuelle;  mesure que changent les climats et les conditions
extrieures, les espces se modifient peu  peu; durant sa vie,
l'individu ne cesse lui-mme de se transformer; dans l'oeuf, ses parties
se forment peu  peu, engendres les unes par les autres, comme sur un
arbre chaque rameau est produit par celui qui le porte; les
circonstances dans lesquelles s'accomplit ce dveloppement peuvent
influer sur lui, donner lieu  l'apparition de formes nouvelles ou de
monstruosits, et toutes ces formes s'enchanent les unes aux autres,
comme s'enchanent celles que traverse successivement chaque animal.

Pour Cuvier, tout tre vivant est l'oeuvre miraculeuse d'une volont,
oeuvre aussitt excute que conue par elle; pour Geoffroy, c'est un
rsultat, consquence dernire d'une longue suite de phnomnes
troitement relis entre eux. Il tait impossible que deux doctrines
aussi opposes n'entranassent pas un conflit. Dans l'anne 1830, un
solennel dbat les mit aux prises, au sein de l'Acadmie des sciences.




CHAPITRE XI

DISCUSSION ENTRE CUVIER ET GEOFFROY SAINT-HILAIRE

Essai d'extension aux mollusques de la thorie de l'unit de plan de
composition.--Opposition de Cuvier; que doit-on entendre par unit de
plan?--Les connexions claires par l'embryognie et
l'pignse.--Adhsion de Cuvier  l'hypothse de la prexistence des
germes.--Von Bar et les quatre types de dveloppement.--L'cole des
ides et l'cole des faits.--Influence respective de Geoffroy
Saint-Hilaire, de Cuvier et de Lamarck.


Le 15 fvrier 1830, Geoffroy Saint-Hilaire lut, devant l'Acadmie des
sciences de Paris, au nom de Latreille et au sien, un rapport sur les
travaux de deux jeunes naturalistes, MM. Laurencet et Meyranx, qui
s'taient efforcs de dmontrer que l'organisation des mollusques
cphalopodes[58] pouvait tre ramene  celle des vertbrs. En 1823,
l'un des rapporteurs, Latreille, s'tait exerc sur ce sujet; il avait
signal plusieurs catgories de ressemblances extrieures entre les
calmars et les poissons; de Blainville avait galement tent quelques
comparaisons dans ce sens. Laurencet et Meyranx pntraient plus avant
dans la question et cherchaient  retrouver entre les divers organes
d'un cphalopode les connexions mmes que l'on observe entre les organes
des vertbrs. Il leur fallait avoir recours, pour cela,  une
ingnieuse fiction. Ils supposaient un vertbr ploy en deux,  la
hauteur de l'ombilic, de manire que la face ventrale demeurt
extrieure et que les deux moitis du dos, arrives au contact, se
soudassent entre elles. Alors, faisaient-ils remarquer, les deux
extrmits du tube digestif sont ramenes au voisinage l'une de l'autre;
le bassin se trouve rapproch de la nuque; les membres sont rassembls 
l'une des extrmits du corps; l'animal, marchant sur ces membres,
prsente absolument la position d'un de ces bateleurs qui renversent
leurs paules et leur tte en arrire pour marcher sur leur tte et
leurs mains. L'intestin recourb en anse des cphalopodes, l'existence
en arrire de leur cou de pices cartilagineuses en rapport avec ce
qu'on nomme chez eux l'entonnoir, la prsence autour de la tte de huit
ou dix bras sur lesquels se meut l'animal sont autant de caractres qui
s'expliquent ds lors assez naturellement et rapprochent d'une faon
inattendue les plus levs des mollusques des vertbrs. Le bec de
perroquet des seiches, leurs gros yeux compliqus viennent fortifier
encore ces analogies. Si extraordinaire que puisse paratre
l'explication de Laurencet et Meyranx, elle n'tait pas faite pour
tonner beaucoup les naturalistes; des savants nombreux, mme parmi ceux
qui se rattachent le plus troitement  l'cole de Cuvier, ont eu bien
des fois recours  des moyens plus violents qu'une simple plicature pour
ramener de force au mme type des tres ne prsentant que des analogies
lointaines; le dveloppement embryognique des animaux est d'ailleurs
fcond en phnomnes presque aussi tranges. L'Acadmie et peut-tre
adopt sans discussion le rapport de ses commissaires, si Geoffroy
Saint-Hilaire, insistant sur la confirmation que les travaux de
Laurencet et Meyranx semblaient apporter  ses ides, n'avait cit, dans
son travail, un passage o Cuvier, aprs avoir numr tous les
caractres qui distinguent les cphalopodes des poissons, terminait en
ces termes: En un mot, nous voyons ici, quoi qu'en aient dit Bonnet et
ses sectateurs, la nature passer d'un plan  un autre, faire un saut,
laisser entre ses productions un hiatus manifeste. Les cphalopodes ne
sont le passage de rien: ils ne sont pas rsults du dveloppement
d'autres animaux, et leur propre dveloppement n'a rien produit de
suprieur  eux. Il parut  Cuvier que les conclusions du rapport de
son confrre  l'Acadmie taient une attaque dirige contre ses propres
crits. Depuis longtemps, l'opposition des doctrines des deux illustres
naturalistes s'tait plus ou moins nettement affirme en maintes
circonstances. Plus d'une fois, Cuvier avait, dans ses rapports sur les
travaux de l'Acadmie, critiqu assez amrement les vues de son ami
d'autrefois, et dj, en 1820, Geoffroy terminait son mmoire sur les
animaux articuls par ces touchantes paroles, empreintes de la douleur
que lui causaient les apprciations du secrtaire perptuel de
l'Acadmie des sciences:

On pense bien que je ne rapporte pas ces faits pour qu'ils profitent
aux personnes qui sont dans la maturit de l'ge. Qui a reu les leons
d'une longue exprience est  l'abri de toute sduction. Je m'adresse 
la jeunesse, naturellement avide de nouveauts. Ma probit dans les
sciences, mon amour pour la vrit et les inquitudes que je n'ai point
dissimules tout  l'heure m'engagent  prmunir cette intressante
jeunesse contre mes propres rsultats. Je ne puis lui donner de plus
grandes marques d'gards qu'en l'avertissant que le motif pour elle de
ne se point passionner pour des vues qu'elle serait cependant dispose 
juger du plus haut intrt en philosophie est une condamnation absolue
de ces mmes vues, prononce (avec quelque violence sans doute) par le
chef de l'cole moderne, par le plus grand naturaliste de notre ge.

Le moment tait venu pour les deux adversaires de cesser les
escarmouches et de se livrer enfin une bataille en rgle. Cuvier
rpondit au rapport de Geoffroy Saint-Hilaire en attaquant de front,
cette fois, l'unit de plan de composition, et en cherchant  dmontrer
que cette unit n'existait pas.

Dans toute discussion scientifique, la premire chose  faire, dit-il,
est de bien dfinir les expressions que l'on emploie... Commenons donc
par nous entendre sur ces grands mots d'_unit de composition_ et
d'_unit de plan_.

La _composition_ d'une chose signifie, du moins dans le langage
ordinaire, les parties dans lesquelles cette chose consiste, dont elle
se compose; et le _plan_ signifie l'arrangement que ces parties gardent
entre elles.

Ainsi, pour me servir d'un exemple trivial, mais qui rend bien les
ides, la _composition d'une maison_, c'est le nombre d'appartements ou
de chambres qui s'y trouvent, et son _plan_, c'est la disposition
rciproque de ces appartements et de ces chambres.

Si deux maisons contenaient chacune un vestibule, une antichambre, une
chambre  coucher, un salon, une salle  manger, on dirait que leur
_composition est la mme_; et si cette chambre, ce salon, etc., taient
au mme tage, arrangs dans le mme ordre, si l'on passait de l'un dans
l'autre de la mme manire, on dirait aussi que leur _plan est le mme_.

... Mais qu'est-ce que l'_unit de plan_, et surtout l'_unit de
composition_, qui doivent servir dsormais de base nouvelle  la
zoologie?

Ces mots ne peuvent videmment tre employs dans le sens ordinaire,
dans le sens d'_identit_; car un polype et mme une baleine, une
couleuvre, ne possdent pas tous les organes d'un homme semblablement
placs; les mots unit de plan, unit de composition signifient donc
seulement dans la bouche de ceux qui les emploient _ressemblance_,
_analogie_. Mais alors ces termes extraordinaires une fois dfinis
ainsi, une fois dpouills de ce nuage mystrieux, dont les enveloppe le
vague de leurs acceptions ou le sens dtourn dans lequel on en use,
loin de fournir des bases nouvelles  la zoologie, des bases inconnues 
tous les hommes plus ou moins habiles qui l'ont cultive jusqu'
prsent, restreints dans des limites convenables, forment au contraire
une des bases les plus essentielles sur lesquelles la zoologie repose
depuis son origine, une des principales sur lesquelles Aristote, son
crateur, l'a place.

Ainsi, pour Cuvier, non seulement l'unit de plan de composition
n'existe pas, mais la doctrine mme de Geoffroy Saint-Hilaire, sa
mthode n'ont rien de nouveau et remontent jusqu'au pre de la
philosophie. De ces deux propositions, l'une est incontestable, l'autre
est videmment injuste. Sans doute l'unit de plan de composition dans
toute l'tendue du rgne animal ne saurait tre soutenue, au sens prcis
o l'entendait son dfenseur; l'affirmation de cette unit, lance un
peu prmaturment par Geoffroy Saint-Hilaire, est un boulet que son
argumentation trane pniblement aprs elle; mais on ne saurait nier que
l'auteur de la _Philosophie anatomique_ aperoit entre les animaux
considrs habituellement comme voisins des ressemblances autrement
tendues que celles auxquelles on s'arrtait jusqu' lui; ces
ressemblances ne rsident pas seulement dans un petit nombre de
caractres communs; il s'agit de les retrouver dans le dtail de leurs
parties, de suivre ces dernires dans leurs accroissements, leurs
rductions, leurs soudures, leurs transformations diverses; il s'agit de
comparer entre eux les animaux non seulement  l'tat adulte, mais
encore  toutes les priodes de leur vie; et pour y parvenir Geoffroy
Saint-Hilaire donne une mthode, la _mthode des analogues_, dont les
rgles n'ont rellement jamais t formules avant lui. Cette mthode
elle-mme, comme on l'a fait justement remarquer, est indpendante de la
doctrine de l'unit de plan de composition; qu'il existe un plan unique
d'organisation ou qu'il en existe plusieurs, elle s'applique  tous les
animaux construits sur le mme plan et devient un guide si prcieux que
les successeurs de Cuvier n'ont cess d'en faire l'instrument ordinaire
de leurs dcouvertes. Elle seule peut permettre de reconnatre combien
il existe rellement de plans d'organisation dans la nature, et elle
comprend non seulement le principe gnral des connexions, mais encore
les comparaisons embryogniques, dont Cuvier, partisan de la
prexistence des germes; ne pouvait apprcier toute l'importance. C'est
prcisment l'embryognie qui permet  Geoffroy d'tendre la notion du
plan d'organisation plus que ne le fait Cuvier et sans sortir cependant
de la dfinition si rigoureuse donne par son adversaire.

Le principe des connexions, Geoffroy l'claire ou le justifie, en effet,
par cet autre principe, plus important peut-tre, plus gnral encore,
sur lequel il fonde, en quelque sorte, l'embryognie compare: _tous les
organes d'un animal naissent les uns des autres dans un ordre dtermin
et constant_. Il suit de l que, chez les animaux adultes, ces organes
prsenteront toujours ncessairement les mmes rapports.

Mais, suivant Geoffroy, ce dveloppement se poursuit, nous l'avons dj
vu, sous la double influence du systme nerveux et de l'appareil
circulatoire, dont l'action peut n'tre pas la mme en tous les points
de l'organisme; les conditions extrieures dans lesquelles s'accomplit
le dveloppement interviennent aussi parfois pour en troubler les
rsultats. Il pourra donc se faire que des organes demeurent  l'tat de
bourgeon; que d'autres, aprs s'tre montrs, s'atrophient et
disparaissent; que quelques-uns n'apparaissent pas du tout, tandis que
leurs voisins prendront un accroissement relativement exagr; il en
rsultera des dplacements, des soudures, des dissociations de divers
organes, des dviations apparentes du plan commun, qui pourra mme
sembler compltement lud. Mais le plan sera toujours retrouv par une
application rigoureuse du principe des connexions non seulement  la
comparaison des animaux adultes, mais encore  celle de leurs embryons
aux divers degrs de dveloppement. En d'autres termes, il faut, selon
Geoffroy, et cette ide est trs nette chez lui, rechercher l'unit non
pas tant dans le rsultat dfinitif du dveloppement des animaux, que
dans la faon dont ce dveloppement s'accomplit. Par l, Geoffroy
chappe en grande partie,  l'argumentation de Cuvier et recouvre le
droit d'appliquer sa thorie tout  la fois  des tres d'une
organisation fort simple et  des tres d'une organisation fort
complique: les premiers sont des organismes dont le dveloppement est
demeur incomplet dans une plus ou moins grande mesure. Aussi dit-il
trs bien[59]: Les mollusques avaient t trop haut remonts dans
l'chelle zoologique; mais si ce ne sont que des embryons de ses plus
bas degrs, s'ils ne sont que des tres chez lesquels beaucoup moins
d'organes entrent enjeu, il ne s'ensuit pas que leurs organes manquent
aux relations voulues par le pouvoir des gnrations successives.
L'organe A sera dans une relation insolite avec l'organe C, si B n'a pas
t produit, si l'arrt de dveloppement, ayant frapp trop tt
celui-ci, en a prvenu la production. Voil comment il y a des
dispositions diffrentes, comment sont des constructions diverses pour
l'observation oculaire.

Cette simple phrase marque l'importance que doit avoir, dans les
recherches zoologiques telles que les conoit Geoffroy Saint-Hilaire,
une science ne  peine de la veille,  laquelle Cuvier n'a jamais fait
que de rapides allusions: l'embryognie compare; et ce qu'en attendait
le fondateur de la philosophie anatomique, elle l'a tenu et au del. 
la vrit, l'explication des phnomnes qu'elle tudie repose encore
pour Geoffroy Saint-Hilaire sur une sorte de finalit: la ralisation du
plan gnral sur lequel sont, d'aprs lui, construits les animaux; c'est
toujours ce plan qui est en jeu; la varit n'est obtenue que par des
arrts ou des excs de dveloppement d'un nombre plus ou moins grand de
parties;  la vrit, l'unit de plan, telle que Geoffroy l'a observe
chez les vertbrs, n'est qu'un _rsultat_, et lorsqu'il en fait une
sorte d'objectif de la nature, Geoffroy prend, comme il le reproche
lui-mme  Cuvier, l'effet pour la cause: mais une voie fconde est
dsormais ouverte; l'observation fera bien vite reconnatre le vritable
point de vue d'o tous les faits peuvent tre embrasss, et c'est  la
recherche du plan hypothtique de Geoffroy que l'on devra d'avoir
reconnu la ncessit, ou tout au moins l'importance, d'observations d'un
genre tout nouveau.

Un moment, ces observations poursuivies en Russie d'une manire
remarquable par Von Bar, semblent donner raison  Cuvier. Von Bar
croit lui aussi reconnatre quatre types de dveloppement des animaux,
exactement correspondants  ceux que l'anatomie a indiqus  Cuvier. Et
cependant un des arguments _a priori_ invoqus par Cuvier contre l'unit
de plan de composition peut tout aussi bien se retourner contre son
systme: Si l'on remonte  l'auteur de toutes choses, dit-il[60],
quelle autre loi pouvait le gner que la ncessit d'accorder  chaque
tre qui devait durer les moyens d'assurer son existence, et pourquoi
n'aurait-il pas pu varier ses matriaux et ses instruments? Sans doute,
mais pourquoi l'auteur de toutes choses se serait-il arrt  quatre
plans distincts plutt qu' un seul? C'est ce que la science actuelle
commence  entrevoir; nous avons essay de montrer dans notre ouvrage
sur les _Colonies animales_ qu'il y avait l des ncessits, en quelque
sorte gomtriques; mais il a fallu pour cela modifier notablement la
conception de Cuvier. De mme que Geoffroy avait, en somme, dduit le
principe de l'unit de composition de l'tude des seuls vertbrs,
Cuvier avait t amen  concevoir l'existence de quatre embranchements
par l'tude d'animaux relativement levs; von Bar n'avait pas procd
autrement; les quatre types, dbarrasss des formes infrieures de
chacun d'eux, devaient donc lui paratre extrmement nets et absolument
spars. Cependant de nombreuses formes aberrantes ne tardrent pas  se
rvler; quelques-unes ont pu tre ramenes au type idal auquel on les
rattachait; d'autres ont rsist, et il a bien fallu reconnatre que,
dans les formes infrieures, les caractres de l'embranchement pouvaient
s'effacer; qu'il existait de relles transitions entre certains
embranchements; que des animaux runis dans quelques-unes de ces grandes
divisions n'avaient au contraire de commun qu'une semblable disposition
de parties d'ailleurs dissemblables; que chaque srie distincte pouvait
se rattacher  des formes simples, mais dnues de type dtermin, et au
del desquelles il n'y avait plus que des tres de nature en quelque
sorte indcise; c'est le travail que nous verrons s'accomplir dans les
annes qui vont suivre.

S'il se rapprochait plus de la ralit que Geoffroy Saint-Hilaire,
Cuvier, en soutenant l'existence de quatre types organiques distincts,
n'tait donc pas non plus absolument dans le vrai.

Aussi bien le dissentiment entre les deux acadmiciens tait-il en
ralit plus profond et portait-il sur de plus hautes questions. Du
jour o, en 1806, crit un savant autoris[61], Geoffroy Saint-Hilaire
entreprit de dmontrer l'unit de composition par sa mthode propre,
_par l'alliance de l'observation et du raisonnement_, du jour o il
donna place  la synthse,  ct, disons mieux, au-dessus de
l'_analyse_, le germe de tous les dissentiments futurs entre Cuvier et
lui fut jet dans la science; mais, comme la jeune plante  son origine,
il allait se dvelopper  l'insu de tous. Les deux collgues se
croyaient encore en conformit de vues que dj leur scission tait
devenue invitable dans l'avenir et pour ainsi dire commenait
virtuellement. L'un d'eux se faisant novateur, il fallait que l'autre se
ft ou, son disciple ou son adversaire. Disciple, Cuvier ne pouvait
l'tre de personne et, par les tendances de son esprit, moins de
Geoffroy Saint-Hilaire que de tout autre; il devint donc son
adversaire.

Cuvier ne s'tait cependant pas toujours refus  la synthse, son
_Discours sur les rvolutions du globe_, l'introduction de son _Rgne
animal_ en sont la preuve irrcusable; mais peu  peu ses dissentiments
latents ou publics avec Geoffroy l'amnent  formuler d'une faon de
plus en plus nette, de plus en plus radicale son opposition aux ides de
son collgue. Pour nous, dit-il en 1829[62], nous faisons ds longtemps
profession de nous en tenir  l'examen des faits positifs. Plus tard,
il recommande aux naturalistes dignes de ce nom de s'en tenir  l'expos
des faits, au dtail des circonstances et de ne jamais s'aventurer au
del de l'indication des consquences immdiates des faits observs.
Nommer, classer, dcrire, telles doivent tre les seules proccupations
du vrai naturaliste. C'est pour lui le seul moyen de se prserver de
l'erreur; et, cessant de discuter  l'Acadmie la doctrine de Geoffroy,
il se plat  exposer au Collge de France, dans de brillantes leons
sur l'histoire des sciences naturelles, les divers systmes pour
lesquels l'esprit humain s'est successivement passionn, et qui,
fugitives lueurs, se sont vanouis pour jamais, aprs avoir
momentanment jet un clat trompeur sur le champ de la science.

De pareilles leons, faites par un tel homme, devaient trouver un
puissant cho: rduire la science  la rcolte des faits, c'tait la
mettre  la porte des plus humbles intelligences; montrer les plus
puissantes conceptions venant se briser l'une aprs l'autre sur des
cueils inattendus, c'tait mettre le gnie sous les pieds de quiconque
tenait une loupe ou un scalpel; interdire le raisonnement, c'tait
dfendre contre les investigations indiscrtes de la science toutes les
croyances, tous les mystres, tous les dogmes; proscrire ce qu'il y a de
plus personnel dans l'homme, le droit de crer des ides, c'tait
flatter toutes les vanits. Certainement de telles intentions taient
bien loin de l'esprit de Cuvier; mais les actes ont leurs consquences
ncessaires; l'aurait-il voulu, le grand homme qui s'tait illustr par
de si magnifiques conceptions n'aurait pu empcher que son nom ne servt
de drapeau  une _cole des faits_, dont le ddain pour les disciples de
Geoffroy devait crotre avec l'enthousiasme de ceux-ci.

Geoffroy lui-mme ne peut rester indiffrent. Il s'lve de toute son
nergie contre cette prtention affiche par l'cole soi-disant
positive--le mot sera bientt cr--de maintenir l'histoire naturelle
dans les usages du pass.

Pour de certains esprits, finit-il par dire[63], la conviction leur
doit arriver par les yeux du corps et non par des dductions
consquentes... C'est un parti pris de repousser les ides pour
n'admettre _exclusivement_ que des reliefs corporels, seulement des
faits que l'on puisse pratiquer matriellement et, par consquent, qui
ne cessent jamais d'tre palpables  nos sens. Pour cette cole, la
science du naturaliste doit se renfermer dans ces trois rsultats:
_nommer, enregistrer et dcrire_.

Cette cole, que de certains intrts font en ce moment prvaloir,
enseigne que l'histoire des sciences apporte de toutes parts le
tmoignage que les thories se sont successivement prcipites dans le
gouffre immense des erreurs humaines, que les ides ne sont rien en soi,
et que les faits seuls se dfendent des rvolutions et surnagent.
Cependant, au lieu de livrer ainsi l'enfance de l'humanit  la critique
moqueuse de la socit actuelle, qui ne tient son plus d'instruction que
de la puissance du temps et d'une civilisation progressive, ne
vaudrait-il pas mieux expliquer ces vicissitudes naturelles autant que
ncessaires, pour les voir selon l'ordre des sicles? Et, quant  cette
affectation de prsenter les faits comme constituant seuls le domaine de
la science, il serait aussi, je crois, plus juste de dire qu'ils
n'arrivent aux ges futurs que s'ils sont escorts et protgs par les
ides qui s'y rapportent et qui seules, par consquent, en font la
principale valeur.

Des faits, mme trs industrieusement faonns par une observation
intelligente, ne peuvent jamais valoir,  l'gard de l'difice des
sciences, s'ils restent isols, qu' titre de matriaux plus ou moins
heureusement amens  pied d'oeuvre. Or, comme on ne saurait porter trop
de lumire sur cette thse, je ne craindrai pas d'employer le secours de
la parabole suivante:

Paul a le dsir et le moyen de se procurer toutes les jouissances de la
vie: il est intelligent, inventif, et il s'est appliqu  rechercher et
 rassembler tout ce qu'il suppose devoir lui tre ncessaire. Il
approvisionne son cellier des meilleurs vins; il remplit son bcher de
tout le bois que rclamera son chauffage; il agit avec le mme
discernement pour tous les autres objets de sa consommation probable.
Les qualits sont bien choisies, les objets habilement rangs, et un
ordre savant rgne partout. Mais, arriv l, Paul s'arrte. De ce vin,
il ne boira pas; de ce bois, il ne se chauffera pas; de toutes les
autres pices de son mobilier, il n'usera pas.--Mais, me direz-vous,
votre _Paul est un fou_.--Je l'accorde.

Paul n'est pas toujours fou; mais il lui semble parfois que les biens
qu'il accumule ne seront jamais suffisants pour qu'il en puisse tirer le
parti rv; l'heure vient, sans qu'il y ait pris garde, o il ne peut
plus en jouir; ayant toute sa vie fait profession d'tre sage, il
continue  voir la sagesse dans cette incessante accumulation, et ne
peut s'empcher de traiter de tmraires ceux qui, ayant comme lui
rassembl des matriaux, s'aperoivent  temps que le moment est venu de
btir.

La lutte ouverte entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire ne fut pas de
longue dure. Le 13 mai 1832, Cuvier mourait presque subitement;
Geoffroy eut alors  se dfendre contre ceux qui croyaient avoir hrit
de la pense du matre; souvent il dut regretter de ne plus avoir devant
lui son illustre adversaire, et ce n'est pas sans tristesse qu'on lit
les pages tour  tour indignes ou contristes que lui arrachent des
oppositions trop souvent mesquines et tracassires. Que de souffrances
intimes rvle un passage tel que celui-ci:

Je ne continuerai point ces fragments, commencs nagure sous de
meilleurs auspices; je suis aujourd'hui le jouet de forces majeures,
sans rien pouvoir opposer  une fatalit sombre qui m'atteint, qui
tourne  perscution et qui rserve mes derniers jours  l'excs des
disgrces... Il m'est pnible de laisser ces feuilles imparfaites, que
je n'aurai pu amener  l'tat d'un ouvrage achev. Mais les tracasseries
qui me sont suscites, les atteintes de l'ge et le dcouragement qui me
gagne me crent une situation d'impuissance,  laquelle il faut
dsormais que je range ma conduite et les dernires heures de ma vie. 
de nouvelles luttes o l'on parat vouloir m'engager, ma prudence et ma
dbilit me conseillent de refuser[64].

Geoffroy, plein de courage et d'ardeur, avait pourtant crit trois ans
auparavant: Ce n'est pas tout que d'tablir des faits...; il faut que
le jugement s'exerce  les comprendre; puis on dira, comme je l'entends
dire autour de moi, que de tels jugements, c'est de la thorie. Je ne
m'pouvanterai point de cette augmentation plutt bruyante que logique:
et je rponds  tout ce bavardage, fait pour tourdir et chercher  en
imposer, que le temps de crier  la posie et de dresser de vagues
accusations est pass; ces cris se jugent et se nomment
_dclamation_[65].

Les choses ne passent pas aussi vite que le pensait Geoffroy; bien des
savants se demandent encore aujourd'hui si les naturalistes peuvent
exercer ce droit  la synthse dont usent si largement et avec tant de
bonheur les physiciens et les chimistes; beaucoup, surtout parmi ceux
dont les premires tudes ont port sur l'homme, jugent encore le rgne
animal inexplicable, repoussent d'avance tout essai de coordination et
vont mme jusqu' en affirmer l'impossibilit.  ceux-l Geoffroy avait
pourtant donn en 1821 ce svre avertissement: On discutait devant un
officier de l'ancien rgime les chances qu'avaient les armes de la
Rpublique de forcer le passage du Rhin. Le vieux soldat venait de
dmontrer premptoirement.  son auditoire la folie d'une semblable
entreprise; il cessait  peine de parler qu'une nouvelle arrivait: les
troupes franaises venaient de raliser l'impossible; le Rhin tait
franchi.

Cuvier, quoi qu'il en ait dit, ne croyait pas exclusivement aux faits;
Geoffroy s'est toujours tenu soigneusement  l'cart des aberrations
dont l'cole allemande va nous fournir bientt de singuliers exemples;
s'il essayait de deviner la nature, c'tait mthodiquement, et ses
pressentiments taient presque toujours soumis au contrle de cette
sorte d'observation provoque qui est bien voisine de l'exprience; son
anatomie philosophique, sa philosophie zoologique, sont ce qu'on
appellerait aujourd'hui de l'_anatomie_, de la _zoologie
exprimentales_. Pour les esprits levs, les carts qu'on pourrait lui
reprocher sont des cueils  viter, mais ne diminuent en rien la valeur
de sa mthode, l'importance de la synthse; l'alliance troite de
l'observation et du raisonnement demeure leur rgle de conduite; c'est
ce qu'exprime en ces termes un des savants les plus illustres de
l'Allemagne, Johannes Mller[66]:

Les vrits les plus importantes des sciences naturelles n'ont pas t
trouves par une simple analyse de l'ide philosophique, ni par la seule
observation; c'est par une exprience mdite, qui spare l'essentiel de
l'accidentel et trouve ainsi la loi fondamentale d'o l'on dduit
ensuite de nombreuses consquences. C'est l plus que l'exprimentation,
c'est l'exprience philosophique.

C'est aussi l'opinion de M. Henri Milne Edwards[67].

Dans quelques coles, on professe un grand ddain pour les vues de
l'esprit, et l'on rpte  chaque instant que les faits seuls ont de
l'importance dans la science. Mais c'est l, ce me semble, une grave
erreur. Une pareille pense serait excusable chez un ouvrier obscur,
qui, employ sans relche  tailler dans le sein de la terre les
matriaux d'un vaste difice, croirait que le rle de l'architecte ne
consiste qu' entasser pierre sur pierre et ne verrait dans le plan
trac d'avance par le crayon de l'artiste qu'un jeu de son imagination,
une fantaisie inutile. Mais l'ouvrier carrier lui-mme, s'il ne restait
pas dans son souterrain et s'il voyait tous les blocs informes qu'il en
a tirs se runir, sous la main du matre, pour constituer le Parthnon
d'Athnes ou le Colise de Rome, comprendrait que la science de
l'architecte n'est pas une science inutile, lors mme que le monument
cr par son gnie ne devrait avoir qu'une dure phmre et que les
dbris de l'difice tomb en ruines ne serviraient plus tard que de
matriaux pour des constructions nouvelles.

Au surplus, la science, de quelque manire qu'on la cultive, ne saurait
s'accommoder de deux coles, de deux mthodes. Ceux qui prtendent s'en
tenir aux faits sont toujours heureux quand il leur vient des ides, et
se htent de les mettre  profit; on a rarement vu, d'autre part, les
auteurs d'une thorie la prsenter autrement que comme un moyen de
prparer la dcouverte de faits nouveaux, grce  une connaissance plus
complte des rapports entre les faits dj dcouverts. Tout le monde est
aujourd'hui d'accord sur la mthode: imaginer avant d'exprimenter ou
d'observer; exprimenter ou observer pour choisir, entre les ides _a
priori_ que les faits dj connus ont fait natre, celle qui est
conforme  la ralit; se servir de ces ides pour acqurir des faits
nouveaux, et marcher ainsi plus ou moins rapidement  l'explication et 
la conqute de la nature. Malheureusement l'homme n'est pas seulement un
tre raisonnable; et l'accord, qui serait facile s'il s'en tenait
uniquement  l'exercice de sa raison, est rapidement troubl lorsqu'il
permet  ses passions d'entrer en jeu. En fait, les prtendus dsaccords
sur la mthode que l'on voit encore surgir de temps en temps ne servent
que trop souvent  couvrir de vaniteuses ambitions ou de misrables
querelles de personnes.

Dsormais les sciences naturelles sont entres dans une voie fconde:
grce  Cuvier, une science nouvelle est cre qui, ressuscitant les
animaux et les plantes des ges anciens, va nous raconter en dtail
l'histoire du pass de notre globe; si l'illustre anatomiste en
restreint volontairement la porte, les doctrines de Lamarck et de
Geoffroy lui ouvrent les plus vastes horizons. Il ne s'agit de rien
moins que de dterminer, par une tude rigoureuse des faits, combine
avec une svre induction, l'origine de tout ce qui a vie sur le globe.
L'hypothse de l'unit de plan de composition conduit Geoffroy  crer
sa thorie des analogues,  donner  l'embryognie compare une
importance et une direction inconnues jusque-l; l'opposition de Cuvier
empche d'admettre, dans sa gnralit primitive, l'hypothse sduisante
de l'unit de plan de composition, met en relief l'existence de
plusieurs types organiques et impose une tude plus approfondie des
animaux infrieurs que nous verrons bientt renouveler le champ de la
philosophie zoologique. Lamarck lgue  la science l'ide d'une
complication graduelle des types organiques et d'une parent possible
entre ces types; il rvle la puissance de l'hrdit; l'insistance de
Cuvier  affirmer la fixit des espces maintient l'attention sur la
ralit de ces groupes auxquels Lamarck tait port  attribuer trop de
mobilit, et rend ainsi ncessaire la recherche d'une explication de la
longue permanence des types spcifiques et de leur isolement dans la
nature.

Ainsi, pour revenir  la belle image de M. Edwards, les trois difices
construits par ces trois hommes de gnie doivent tre remanis en
partie, mais une aile de chacun d'eux demeure debout pour tre
incorpore dans l'difice dfinitif que l'avenir saura raliser.




CHAPITRE XII

GOETHE

Ides de Goethe sur l'unit des types organiques.--La mtamorphose des
plantes; structure des vgtaux; le vgtal idal.--Travaux d'anatomie
compare; recherche du type idal du squelette.--Transformisme de
Goethe.--Kielmeyer.


Une ide grande et simple, telle que l'ide de l'unit de plan de
composition, tait comme un souffle de posie rpandu sur la science
entire. Plus d'un partisan de la doctrine de Geoffroy devait entrevoir
sous cette unit une sorte de rvlation de la pense divine, prsente
dans toutes les parties de l'univers, travaillant sans relche  ses
mtamorphoses, se plaisant  tonner notre imagination par l'infinie
varit de ses combinaisons, toutes assujetties cependant  porter,
comme preuve de leur origine, une mme et puissante empreinte.

Derrire votre thorie des analogues, reprochait Cuvier  Geoffroy, se
cache au moins confusment une sorte de panthisme. C'est prcisment
pourquoi la thorie condamne en France recruta en Allemagne un ardent
dfenseur, le grand, l'illustre Goethe.

Tout en se rangeant sous la bannire de Geoffroy, Goethe garde d'ailleurs
une haute originalit. Lui aussi avait eu, tout jeune encore, avant mme
que Geoffroy et commenc sa brillante carrire scientifique, une
conception neuve et hardie et l'avait habilement dveloppe. Frapps des
modifications que les procds de culture peuvent produire dans les
diverses parties d'un vgtal, le botaniste La Hire, mais surtout Linn
avaient plus ou moins explicitement laiss entendre que ces parties
taient de mme nature et pouvaient dans certains cas se transformer les
unes dans les autres. On ne peut attribuer que cette signification au
passage suivant de la _Philosophie botanique_ de Linn:

Les fleurs, les feuilles et les bourgeons ont une mme origine... Le
prianthe est form par la runion de feuilles rudimentaires. Une
vgtation luxuriante dtruit les fleurs et les transforme en feuilles.
Une vgtation pauvre, en modifiant les feuilles, les transforme en
fleurs[68].

La mme ide se retrouve dans ces phrases, extraites de ses _Amnits
acadmiques_:

Plantez dans une terre fertile un arbuste qui, dans un vase de terre,
donnait chaque anne des fleurs et des fruits, il cessera de fructifier
et ne dveloppera plus que des rameaux chargs de feuilles. Les branches
qui autrefois portaient des fleurs sont maintenant couvertes de
feuilles, et les feuilles,  leur tour, deviendront des fleurs si
l'arbuste, replac dans le vase, y trouve une nourriture moins
abondante[69].

Plusieurs naturalistes, Ferber, Dahlberg, Ulmark et surtout Gaspard
Wolf, avaient dvelopp ces aperus du naturaliste sudois, mais sans en
tirer toutes les consquences et parfois en avertissant qu'elles
cachaient plus d'un pige sous leur aspect sduisant.

Goethe s'empare de la mme ide, et, avec cette nettet de vue que donne
le gnie, il montre en 1790, non pas, comme on l'a dit souvent, que
toutes les parties de la fleur et un grand nombre d'autres organes de la
plante ne sont que des feuilles transformes, mais bien que les
feuilles, les ptales, les tamines, les diverses parties du fruit,
etc., ne sont que les transformations diverses d'un mme organe dont il
cherche  dterminer la forme primitive et la nature. On comprend,
dit-il, que nous aurions besoin d'un terme gnral pour dsigner
l'organe fondamental qui revt ces mtamorphoses, et pouvoir lui
comparer toutes les formes secondaires. Mais Goethe ne cre pas ce
terme, et sa thorie a pass dans la science sous cette forme
restrictive qui veut voir dans la feuille l'organe dont tous les autres
sont drivs. Dans les propositions suivantes, Goethe[70] largit encore
sa thorie:

On sait la grande analogie qui existe entre un bourgeon et une graine,
et on n'ignore pas combien il est facile de dcouvrir dans le bourgeon
l'bauche de la plante future.

Si l'on ne constate pas aussi facilement dans le bourgeon la prsence
des racines, elles n'en existent pas moins que dans les graines et se
dveloppent facilement et promptement sous l'influence de l'humidit.

Le bourgeon n'a pas besoin de cotyldons, parce qu'il est attach sur
la plante mre compltement organise; aussi longtemps qu'il y est fix,
ou lorsqu'il a t transport sur une autre plante, il en tire
directement sa nourriture; lorsqu'il est plac dans le sol, ses racines
se dveloppent promptement.

Le bourgeon se compose d'une srie de noeuds et de feuilles plus ou
moins dvelopps et dont l'volution s'accomplit ultrieurement. Les
_rameaux qui sortent des noeuds de la tige peuvent donc tre considrs
comme autant de jeunes plantes fixes sur la plante mre, comme celle-ci
l'est dans le sol_.

Nous sommes en prsence, cette fois, d'une thorie tout entire de la
constitution du vgtal, thorie que Bonnet et Buffon ont dj bauche,
nous l'avons vu, et, qui sans aucun doute, aurait depuis longtemps pris
pied dans la science si Gaudichaud et Aubert Dupetit-Thouars n'avaient
pas imagin que chaque bourgeon, en sa qualit de plante indpendante,
devait avoir des racines qui, s'accumulant les unes sur les autres,
taient la vritable cause de l'accroissement en diamtre des vgtaux.
Hugo Mohl, Htet, M. Trcul n'ont pas eu de peine  dmontrer, avec leur
rigueur habituelle, que ces prtendues racines n'existaient pas, et les
esprits superficiels ont pu croire que ces minents observateurs
renversaient la thorie du vgtal adopte par Bonnet, Buffon et Goethe,
alors qu'ils n'en dtruisaient qu'une fcheuse interprtation.

L'ide de considrer les feuilles et les parties de la fleur et du fruit
comme de simples modifications d'un organe unique, l'ide de voir dans
le vgtal un tre complexe rsultant de l'association d'un nombre
parfois indfini d'tres plus simples, se rattachent troitement pour
Goethe  une autre ide plus hardie: celle d'arriver  constituer un
vgtal idal, un vgtal type duquel tous ceux qui existent pourraient
tre dduits par le raisonnement. Je t'apprends en confidence, crit-il
de Naples  Herder, que je suis sur le point de pntrer enfin le
mystre de la naissance et de l'organisation des plantes... La plante
primitive sera la chose la plus singulire du monde, et la nature
elle-mme me l'enviera. Avec ce modle et sa clef, on inventera une
infinit de plantes nouvelles, qui, si elles n'existent pas, pourraient
exister, et qui, loin d'tre le reflet d'une imagination artistique et
potique, auront une existence intime, vraie, ncessaire mme, et _cette
loi cratrice pourra s'appliquer  tout ce qui a une vie quelconque_.

Goethe a videmment conu pour la plante quelque chose d'analogue  ce
que Geoffroy Saint-Hilaire appelle l'unit de plan de composition pour
les animaux. Son ide, il l'tend mme d'avance aux animaux, et son
premier essai zoologique tmoigne qu'avant de s'occuper de botanique il
recherchait dj chez ces tres l'unit qu'il vient d'apercevoir chez
les plantes. C'est ainsi qu'il est conduit, ds 1786,  dcouvrir chez
l'homme les deux os intermaxillaires qui portent, chez tous les
mammifres, les incisives suprieures et qu'on prtendait tre un
caractre essentiellement distinctif de l'homme et des singes. Comme
Geoffroy Saint-Hilaire, c'est par des recherches sur des foetus et sur
des monstres que Goethe parvint  tablir l'existence relle de ces deux
os qui, chez l'homme, se soudent habituellement de bonne heure avec les
deux moitis de la mchoire suprieure, entre lesquelles ils sont
compris, et produisent, lorsqu'ils demeurent carts, la difformit
connue sous le nom de _bec-de-livre_[71].

En 1790, l'anne mme o il publiait son essai sur la mtamorphose des
plantes, Goethe, se promenant au cimetire juif de Venise, dsarticule,
en les heurtant du pied, les pices d'un crne de mouton. Ces pices
parses font natre en lui l'ide que le crne est form d'un certain
nombre de vertbres, modifies dans leur forme et dans leurs
proportions. Cette ide,  laquelle Frank et Oken arrivent de leur ct
indpendamment de Goethe et qu'ils dduisaient d'ailleurs des doctrines
les plus opposes, introduit dans l'anatomie compare l'ide si fconde
en botanique qu'un mme organe, en se rptant et se modifiant, suffit 
former les parties les plus diffrentes en apparence d'un organisme.
Aprs avoir longtemps disput, on juge aujourd'hui inutile de s'acharner
 dterminer de combien de vertbres le crne peut tre constitu; mais
au moins n'est-il pas contest que le crne n'est qu'une modification de
la colonne vertbrale dont les vertbres se sont agrandies, transformes
et en partie soudes pour constituer l'enveloppe protectrice de
l'encphale.

La dcouverte de l'os intermaxillaire, celle de la constitution
vertbrale du crne ne sont d'ailleurs que des pisodes dans une oeuvre
incomparablement plus vaste, dont Goethe trace, ds 1795, le brillant
programme. De mme qu'il s'est attach  constituer un vgtal idal,
duquel tous les autres pourraient tre dduits par de simples
modifications de certaines parties, de mme il propose pour l'tude du
squelette d'tablir un type anatomique, une sorte d'image universelle,
reprsentant, autant que possible, les os de tous les animaux, pour
servir de rgle en les dcrivant d'aprs un ordre tabli d'avance. Ce
type devrait tre tabli, en ayant gard, autant qu'il sera possible,
aux fonctions physiologiques. De l'ide d'un type gnral, il rsulte
ncessairement qu'aucun animal considr isolment ne saurait tre pris
comme type de comparaison, car la partie ne saurait tre l'image du
tout. L'homme, dont l'organisation est si parfaite, ne saurait, en
raison de cette perfection mme, servir de terme de comparaison par
rapport aux animaux infrieurs. Il faut, au contraire, procder de la
faon suivante: l'observation nous apprend quelles sont les parties
communes  tous les animaux et en quoi ces parties diffrent entre
elles; l'esprit doit embrasser cet ensemble et en dduire, par
abstraction, un type gnral dont la cration lui appartient.

Ainsi, la mme anne, Goethe et Geoffroy Saint-Hilaire ont conu, chacun
 sa faon, l'ide de l'unit de plan de composition dans le rgne
animal. Mais Geoffroy Saint-Hilaire fournit, par des recherches
anatomiques incessantes, la dmonstration de son ide; tandis que Goethe,
aprs avoir commenc  excuter son plan d'observations ostologiques,
s'arrte en route et ne tire aucune conclusion spciale de ses
nombreuses observations. Comme Geoffroy, il propose cependant d'utiliser
la position respective des organes pour les dterminer; mais il veut en
mme temps, ce qui est moins heureux, que l'on tienne grand compte de
leur fonction. Comme Geoffroy, il explique, en exagrant mme cette
influence, la rduction de volume de certaines parties du corps par un
excs de dveloppement d'autres parties; mais tous deux sont arrivs 
ces ides d'une faon absolument indpendante.

Aux ides de Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe ajoute celle des
mtamorphoses, d'aprs laquelle un mme organe, un mme animal peuvent
se prsenter sous des aspects divers et, en fait, n'atteignent jamais
leur figure dfinitive qu'aprs avoir subi un plus ou moins grand nombre
de transformations, ayant toutes pour but final la reproduction. Entre
les animaux et les plantes, Goethe tablit  cet gard une diffrence.
Les parties qui se mtamorphosent dans la plante demeurent unies entre
elles; ce sont les dernires de ces parties nes les unes sur les autres
qui revtent une forme nouvelle; mais elles coexistent avec celles qui
ne se sont pas mtamorphoses; quand un animal, un insecte par exemple,
se mtamorphose, il ne conserve aucun lien avec la forme qu'il vient de
quitter; c'est la totalit de son tre qui revt un aspect nouveau. Nous
verrons bientt que cette diffrence n'est qu'apparente et qu'il existe
des animaux chez qui les transformations, si bien mises en relief par
Goethe chez les plantes, se retrouvent avec tous leurs caractres.

Naturellement ces mtamorphoses veillent chez Goethe l'ide que les
tres vivants ne sont pas enchans dans des formes immuables et que
leurs caractres ont pu se modifier avec le temps. Comme Lamarck et
Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe est donc _transformiste_, et il donne une
part trs grande  l'influence du milieu dans les modifications que les
organismes peuvent subir.

Telles furent aussi les ides de Kielmeyer, qui, sans avoir presque rien
crit, exera par son enseignement une puissante influence sur l'esprit
des naturalistes allemands. On ne connat gure de lui qu'un discours
prononc en 1796  l'ouverture de son cours  l'universit de Tubingue.
Comme Goethe, Kielmeyer se rencontre plus d'une fois avec Geoffroy, bien
qu'on ne puisse contester  l'un et  l'autre l'indpendance de ses
ides. Kielmeyer pense, en particulier, que les animaux infrieurs
reprsentent,  l'tat permanent, les formes transitoires que traversent
les animaux suprieurs pour arriver  leur forme dfinitive. Chaque
forme infrieure peut donc tre considre comme un arrt de
dveloppement d'une forme suprieure, et rciproquement chaque forme
suprieure traverse dans le cours de son dveloppement des formes
analogues aux formes infrieures du groupe auquel elle appartient. C'est
ainsi que les grenouilles sont d'abord de vritables poissons, que les
mammifres ont un instant une circulation de reptiles, et que, suivant
la remarque faite par Autenrieth, en 1800, mais dont l'importance n'a
t bien sentie qu'en 1806 par Geoffroy Saint-Hilaire, ils prsentent 
un certain moment dans leur tte le mme nombre d'os que les poissons,
etc. Ainsi rapparat une ide que nous avons dj rencontre plusieurs
fois, que dveloppera plus tard M. Serres, mais qui ne reprendra toute
sa valeur philosophique qu'aprs l'apparition du transformisme
scientifique et sera traduite alors par cette proposition fondamentale:
l'embryognie d'un animal n'est que la rptition abrge des phases
qu'a traverses son espce pour arriver  sa forme actuelle.

De telles corrlations entre les formes infrieures et les formes
suprieures du rgne animal supposent videmment que toutes ces formes
ne sont que le dveloppement d'un seul et mme plan, dont l'excution a
t pousse plus ou moins loin. L'unit de plan de composition compte
donc en Allemagne, aussi bien qu'en France, des partisans rsolus;
l'ide s'est dveloppe simultanment dans les deux pays, comme le
prouvent les dates des premires publications qui y sont relatives.

Un pareil accord entre des savants et des penseurs que rien n'avait mis
en relation tmoigne que leur ide commune tait en harmonie, au moment
o elle a t conue, avec la plupart des faits connus  cette poque,
ou tout au moins avec les faits qui avaient le plus attir l'attention.
Mais, comme Cuvier ne tarda pas  le montrer, ces faits n'taient qu'une
faible partie de la science: on pourrait reprocher  Geoffroy
Saint-Hilaire, et peut-tre  Goethe et  Kielmeyer, d'avoir gnralis
d'une faon absolue l'ide juste qu'ils avaient fait natre. Mais est-ce
l un tort rel? Ce qu'on appelle, non sans quelque ddain, une ide,
dans les sciences naturelles, n'est autre chose que ce qu'on appelle
dans les autres sciences une loi. L'essence d'une loi est de coordonner
entre eux le plus grand nombre possible de phnomnes; on est donc
presque toujours conduit  lui donner tout d'abord une gnralit trop
grande; ce sont les travaux qu'elle suscite qui en dterminent ensuite
la porte; mais la loi, mme restreinte, n'en conserve pas moins une
valeur; elle vient prendre naturellement sa place dans les consquences
de quelque autre loi plus gnrale, qui devient,  son tour, loi
partielle lorsqu'une vrit plus gnrale encore est dcouverte. Ainsi,
par une heureuse combinaison des faits et des lois, l'esprit humain
marche srement  la conqute de vrits d'ordre de plus en plus lev,
aspirant sans cesse aux vrits dernires qui pourront lui expliquer son
origine et son avenir.

Les luttes passionnes auxquelles donna lieu l'unit de plan de
composition devaient avoir pour consquence d'engager les esprits levs
et indpendants  rechercher quelque formule plus gnrale qui pt
comprendre les deux doctrines opposes. Deux hommes essayrent cette
conciliation, empruntant tous deux  Goethe une part de ses ides:
Richard Owen en Angleterre, Dugs en France. Le premier apportait dans
ses tudes la prcision de Cuvier; il fit aussitt de nombreux
proslytes; le second, ardent et persvrant, comme Geoffroy, mourut
sans avoir vu son oeuvre justement apprcie dans son pays.




CHAPITRE XIII

DUGS

Essai de conciliation des ides de Cuvier et de Geoffroy.--La conformit
organique dans l'chelle animale.--Moquin-Tandon et la thorie du
zoonite.--Gnralisation de cette thorie par Dugs.--Thorie de la
constitution des organismes: loi de multiplicit ou de rptition des
parties; loi de disposition; loi de modification et de complication, loi
de coalescence.--Ides de Dugs sur les types organiques.


Au moment mme o la grande discussion acadmique sur l'unit de plan de
composition des animaux allait tre close par la mort de Cuvier, un
jeune professeur de la Facult des sciences de Montpellier, Antoine
Dugs, tentait de s'tablir sur un terrain nouveau, o il esprait que
les deux camps pourraient se rencontrer. videmment sduit par les ides
de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugs est cependant frapp de la valeur des
objections de Cuvier. Il se demande si, en modifiant lgrement la
formule de la philosophie zoologique, il ne sera pas possible de la
sauver de l'anathme dans laquelle cherche  l'envelopper la soi-disant
cole des faits. Il sent trs bien que l'cole n'est pas morte avec son
chef. Nous nous dcidons, dit-il dans la Prface de son _Mmoire sur la
conformit organique dans le rgne animal_, nous nous dcidons  publier
ce mmoire, pour ne point renouveler les difficults qui se
prsentrent,  son sujet, lors de la nomination d'une commission
d'examen par l'Acadmie des sciences, et qui ne cessrent que quand M.
Cuvier, dont on craignait, sans doute, de heurter les opinions, se fut
lui-mme charg du rapport. M. Cuvier tait effectivement l'homme dont
je devais, dans cette circonstance, redouter surtout la prvention et la
partialit: une discussion vive et prolonge l'avait rcemment anim
contre des principes fort semblables  ceux que j'mettais  mon tour;
et, malgr tous mes soins pour viter de paratre m'immiscer dans cette
grande querelle, malgr mes efforts pour faire ressortir l'indpendance
de mes opinions personnelles, l'impartialit de mes emprunts  d'autres
doctrines, je n'avais pu russir  calmer la svrit ombrageuse qu'il
portait dans l'tude de la nature, ni la rpugnance qu'il manifestait
hautement pour toute gnralisation, un peu hardie, un peu htive.
Lui-mme m'avait annonc un jugement rigoureux, et j'ignore jusqu' quel
point j'tais parvenu  en adoucir l'pret dans une longue
conversation. Dugs ne cherche cependant plus  tablir l'unit de plan
de composition du rgne animal; il se propose seulement de montrer que
les diffrents types du rgne animal sont relis entre eux par des
transitions mnages, que l'on peut de modification en modification, et
par un enchanement successif, parcourir toute l'chelle animale et
reconnatre la conformit _mdiatement_ ou _immdiatement_ entre deux
animaux, quels qu'ils soient,  quelque classe qu'ils appartiennent.

En quoi consiste cette _conformit_ que Dugs substitue  l'_unit de
plan_ dans la structure des animaux? On pourrait dsirer que Dugs le
dise plus nettement.  travers les obscurits ou les erreurs que lui
impose l'tat de la science  son poque, on voit apparatre cependant
pour la premire fois, dans toute sa gnralit, une ide fconde, dont
les consquences sont loin d'tre encore puises.

La science venait  peine d'accueillir la belle conception, agrandie par
Goethe, de la nature compose des vgtaux et de la mtamorphose de leurs
organes. Dunal s'tait demand s'il n'existait pas quelque chose
d'analogue dans le rgne animal, et il avait entrevu que les animaux
invertbrs peuvent tre considrs comme des associations, des colonies
d'animaux plus simples, diversement groups. En 1827, Moquin-Tandon,
dans sa _Monographie des hirudines_, avait donn plus de prcision 
cette manire de voir en montrant que chacun des segments du corps d'une
sangsue est identique  ceux qui le prcdent et  ceux qui le suivent,
que chacun de ces segments contient tout ce qu'il lui faut pour vivre
d'une vie indpendante, peut tre considr comme un organisme distinct,
un petit animal, un _zoonite_. Tous les animaux articuls de Cuvier se
laissent, comme la sangsue, dcomposer en zoonites; tous ces animaux ne
sont, en consquence, que des assemblages d'animaux plus simples, de
zoonites, disposs en srie linaire. Gnralisant cette ide, Dugs
cherche  montrer qu'elle est applicable non seulement aux articuls,
mais  tous les invertbrs et aux vertbrs eux-mmes. Les polypes
d'une colonie de corail, d'une colonie de bryozoaires sont des zoonites
au mme titre que les segments d'un insecte; ils sont seulement disposs
d'une autre faon. Des zoonites peuvent, en effet, se grouper en srie
linaire, ou se placer comme des rayons autour d'un centre, ou former
des arborescences ramifies, comme dans le rgne vgtal; on trouve de
nombreux passages entre ces divers modes d'association, passages qui
tablissent un lien entre des animaux paraissant au premier abord tout 
fait diffrents. Les zoonites ayant toujours la mme constitution
fondamentale, les animaux ne diffrent que par le nombre et le mode de
groupement de ces parties constituantes, et comme, sous ce rapport, il
existe entre eux un nombre infini de transitions, on voit qu'il ne
saurait exister aucune ligne de dmarcation entre les diffrents types
du rgne animal. Dugs espre donc avoir dcouvert les lois de la
constitution des organismes, que cherchait Geoffroy, tout en chappant
aux objections que dirigeait Cuvier contre l'unit de plan de
composition.

Ces lois sont au nombre de quatre:

1 _Loi de multiplicit des organismes_;
2 _Loi de disposition_;
3 _Loi de modification et de complication_;
4 _Loi de coalescence_.

On peut les noncer ainsi:

1 Tout animal suprieur est compos d'un certain nombre d'_organismes_
plus simples, de _zoonites_.

2 Les zoonites constituant un animal peuvent se grouper soit en une
srie linaire unique, soit en deux sries alternes ou symtriques, soit
en couronne autour d'un axe, soit d'une faon tout  fait irrgulire.
Chez un mme animal, ces divers modes de groupement peuvent tre
combins entre eux.

3 Dans un mme animal, les zoonites peuvent prsenter des formes
diverses, se partager, se distribuer le travail ncessaire au maintien
de leur collectivit.

4 Les zoonites ou les organes qui les composent peuvent prsenter
divers degrs de fusion, de manire qu'il devient souvent impossible de
dterminer leur nombre ou leurs limites.

Toutes ces propositions sont rigoureusement exactes; Dugs exprime
encore fort bien l'ide que se font actuellement les physiologistes du
rle des diverses parties qui entrent dans la composition d'un
organisme. Aprs avoir dcrit les modifications diverses des parties
dans quelques insectes, il conclut[72]:

Sous le rapport de la sensibilit et de la locomotion, il semble donc
que les segments se partagent, se distribuent le travail pour concourir
plus aisment  un but commun. Cette distribution, ce concours o chaque
partie apporte  l'ensemble son tribut spcial, sont plus marqus encore
quant aux appareils de la vie intrieure. L, nous voyons tel segment ou
telle rgion appeler, concentrer ou, pour mieux dire, centraliser et
perfectionner tel appareil d'organes dont les autres segments restent
privs, soit par _abandon_ rsultant d'une coalescence partielle qui
attire tous les lments de mme nature vers un centre commun, soit par
atrophie, disparition d'un appareil de fonction rendu inutile dans la
plupart des segments par son grand dveloppement dans un seul qui le
rend apte  servir, en ce qui le concerne,  toute la machine. Cette
communaut, cette convenance rciproque constitue l'individualisation et
concourt, on le sent bien, au perfectionnement de la vie gnrale. Il en
est de l'association des organismes comme de la socit humaine. La
civilisation fait un tout d'une masse d'individus diffrents, et elle
concourt  augmenter les commodits, les jouissances de chacun d'eux par
le partage des capacits et des occupations. Une peuplade de sauvages
est, au contraire, rduite  la vie la plus simple et la plus grossire.
Dans la premire de ces socits, nous avons l'image de l'_conomie
animale_ chez les tres les plus levs de l'chelle, un mammifre par
exemple. Quant  la deuxime, c'est, la vie du tnia, aussi morcele,
que l'animal lui-mme et aussi peu complexe que l'est l'organisation de
l'animal, aussi peu varie que la forme de ses anneaux.

Ces comparaisons, les physiologistes les limitent encore aujourd'hui, en
ce qui concerne les vertbrs, aux lments anatomiques; avec une
hardiesse tonnante, Dugs, soutenant une cause qui ne devait trouver
que dans ces dernires annes des arguments dcisifs en sa faveur,
considre les vertbrs comme des animaux segments, forms de zoonites
 la manire des insectes, mais dont les zoonites sont confondus, comme
ceux des araignes. La division de la colonne vertbrale en vertbres
identiques entre elles est le signe le plus apparent de cette
segmentation des vertbrs; mais il en est d'autres.

La moelle pinire des vertbrs fournit autant de paires nerveuses
qu'il existe de segments vertbraux. Dugs rappelle les expriences de
Chirac et de Legallois qui montrent que la portion de la moelle
correspondant  chacune de ces paires nerveuses possde une vritable
autonomie. Il est ainsi conduit  comparer la moelle des vertbrs  la
chane ganglionnaire des animaux articuls. Il prouve du reste que non
seulement quand on passe d'un animal  l'autre, mais encore chez le mme
animal, les divers ganglions comprenant cette chane peuvent se
rapprocher au point de se souder o au contraire se sparer, s'ils
taient primitivement souds. Les recherches de M. Blanchard ont tabli
que ce premier cas est le plus gnral chez les insectes; cependant
Swammerdam avait dj montr que les ganglions trs rapprochs, presque
souds, de la larve de l'Orycts nasicorne, de celle du Stratyome
camlon se sparent quand l'insecte arrive  l'tat adulte; ces
rsultats ont t beaucoup tendus par les recherches de M. Knckel
d'Herculais et de M. Brandt.

Chaque vertbre porte dans la rgion dorsale une paire d'appendices, les
ctes: les sept vertbres de la rgion cervicale, les cinq vertbres de
la rgion lombaire en sont dpourvues chez les Mammifres. Dugs fait
remarquer que les cinq paires de nerfs lombaires et les cinq paires
cervicales se runissent respectivement en un plexus et pntrent
ensuite dans les jambes et les bras,  l'innervation desquels elles sont
presque exclusivement rserves. Or le nombre de doigts qui terminent
les membres de la plupart des vertbrs terrestres est prcisment de
cinq. Il est donc lgitime de considrer chacun de nos membres comme
rsultant de la soudure de cinq appendices correspondant respectivement
 l'un des segments vertbraux qui fournissent les nerfs des membres. La
soudure de ces appendices s'est faite du centre  la priphrie; elle
n'est complte que pour le premier segment des membres; dj le deuxime
comprend deux os, le troisime en comprend trois, le quatrime quatre,
les quatre autres chacun cinq. L'os hyode, la mchoire infrieure sont
d'autres appendices des vertbres qui ont gard une forme voisine de
celle des ctes; enfin la tte doit tre considre, ainsi que le
voulaient Goethe, Oken et Geoffroy Saint-Hilaire, comme forme d'un
certain nombre de vertbres, soudes ensemble aussi entirement que le
sont les segments qui constituent la tte des insectes, et ne demeurant
distincts que par leurs appendices.

Il y a l toute une srie d'ides nouvelles, ingnieusement dveloppes
et qui ont t plus rcemment reprises et tendues, dans un intressant
opuscule, par M. le Dr Durand de Gros[73]. Le progrs sur la doctrine de
Geoffroy Saint-Hilaire est incontestable. Dugs ne cherche plus 
expliquer, comme son illustre devancier, l'insecte par le vertbr; il
ne cherche plus  retrouver dans les segments du corps des articuls
l'quivalent des vertbres des mammifres. Les vertbres et la colonne
vertbrale ne sont plus des parties fondamentales qu'il faut retrouver 
tout prix. Retournant la proposition de Geoffroy, Dugs tudie le
zoonite l o il est le plus clair, chez l'animal articul; il dtermine
le mode d'association des zoonites et de leurs diverses parties, et il
se propose de retrouver chez le vertbr les traces d'une constitution
fondamentale identique  celle des articuls; les vertbres et leurs
appendices sont les indications les plus prcises de cette constitution.
Cette fois, la comparaison est place sur un terrain infiniment plus
praticable. Malheureusement les termes de comparaison choisis ne peuvent
encore contenir que des rsultats illusoires; l'une des propositions sur
lesquelles Dugs base la conformit organique est d'ailleurs
radicalement fausse, et le succs de la thorie se trouve par cela mme
compromis.

Si l'arthropode et le vertbr sont, en effet, l'un et l'autre forms de
zoonites, ce dont les dcouvertes rcentes de Semper et de Balfour ne
permettent plus gure de douter, leur similitude s'arrte  ce point. En
cherchant  poursuivre la comparaison au del des consquences
immdiates, ncessaires, de ce mode commun de constitution, Dugs entre
dans une mauvaise voie; il est domin lui aussi,  son insu, par l'ide
de l'unit de plan de composition. Cette ide, qu'il modifie si
heureusement pour la rendre applicable aux animaux suprieurs, il
l'admet dans toute sa rigueur pour les zoonites: dans sa pense, tous
les zoonites sont identiques entre eux, et c'est en cela que consiste la
conformit que l'on constate entre les animaux: Il n'y a pas _unit de
plan_ dans l'chelle animale; mais il y a _conformit_, car les lments
composants sont toujours de mme nature, et leur disposition, quoique
varie, ne suffit pas pour isoler, sparer nettement les animaux qu'ils
constituent[74].

Pour trouver ces lments de mme nature dont parle Dugs, il faut
descendre aux lments constitutifs des tissus,  ce que nous nommons
aujourd'hui les _cellules_ ou les _plastides_; Dugs s'arrtait aux
zoonites. Or les zoonites d'un vertbr ne sont nullement comparables 
ceux d'un articul, pas plus que les zoonites ou rayons d'une toile de
mer ne sont comparables  ceux d'une mduse. Dugs est conduit par cette
ide prconue  des comparaisons videmment forces: lorsqu'il
assimile, par exemple, les mandibules des insectes  la mchoire
suprieure des vertbrs, et leurs mchoires  la mandibule de ces
derniers; il est encore plus loin de la vrit lorsqu'il croit trouver
un argument en faveur de sa thse dans la multiplicit des os qui
forment la mchoire infrieure des Poissons. Toutefois, avec une
sagacit remarquable, Dugs vite ordinairement les cueils dont une
fausse conception de la similitude des zoonites sme sa route, et il
garde tous les avantages que lui donne son mode de comparaison des
vertbrs et des animaux segments. C'est ainsi qu' la fin de son
mmoire, qui est de tous points une oeuvre de gnie, lorsqu'il s'agit
d'tablir comment peut s'effectuer le passage des vertbrs aux
invertbrs, le savant professeur de Montpellier cherche des types
intermdiaires non pas entre les articuls et les vertbrs, mais entre
les vertbrs et les vers, c'est--dire prcisment l o les
zoologistes actuels les ont trouvs.  la vrit, il croit voir entre
les sangsues et les lamproies des affinits qui ne sont pas aussi
voisines qu'il est tent de le croire: la ventouse buccale des sangsues
ne saurait tre, sans exagration, compare  celle des lamproies; les
poches respiratoires de ces poissons ne sont nullement homologues des
poches latrales du ver, qui ne sont autre chose que des reins; mais
Dugs n'avait choisi ces moyens de rapprochement qu'en raison de la
connaissance imparfaite que l'on avait,  son poque, des types qu'il
s'agissait de comparer, et il demeurait frapp des ressemblances
gnrales de ces derniers.

Dbarrass des complications qui rsultaient pour Geoffroy Saint-Hilaire
et pour Ampre de la comparaison qu'ils avaient essaye entre le
squelette interne des vertbrs, dsormais relgu au second plan, et le
squelette externe des articuls, il retient cependant l'ide que le
vertbr et l'articul ont, relativement au sol, une attitude oppose;
il insiste avec raison sur l'identit absolue de disposition que l'on
observe dans les organes d'un animal annel et d'un vertbr couch sur
le dos, et arrive ainsi aux assimilations les plus lgitimes. Il
rappelle que ce renversement de l'animal se manifeste dj dans
l'embryon, comme l'ont montr Hrold et Rathke, et tend
considrablement la liste, donne dj par Geoffroy, des animaux qui ont
abandonn l'attitude normale de leurs congnres pour en prendre une
plus ou moins diffrente. Ainsi les Paresseux demeurent presque toujours
accrochs aux branches d'arbre le dos en bas; les nyctribies et divers
acarus parasites marchent sur le dos; c'est galement sur le dos que
nagent les notonectes, parmi les insectes; les apus, les branchippes,
parmi les crustacs; tous les htropodes, parmi les mollusques; le
Gemel (_Pimelodus membranaceus_) et, dans certains cas, le remora, parmi
les poissons. Chez ce dernier, la face dorsale, demeurant le plus
souvent applique contre un corps tranger, a tout  fait l'aspect de la
face ventrale des autres poissons. Mais il existe aussi, dans le rgne
animal, d'autres changements d'attitude non moins remarquables. L'homme,
parmi les mammifres, les manchots, les pingouins, parmi les oiseaux,
marchent debout, dans une position exactement perpendiculaire  celle
des autres vertbrs de leur classe. Les pleuronectes et l'_amphioxus_,
parmi les poissons, les peignes, les hutres, les anomies, les
tridacnes, parmi les mollusques, demeurent constamment couchs sur le
ct, tandis que les _gammarus_, ou crevettines d'eau douce, qui sont
des crustacs, marchent sur le ct et nagent indiffremment sur le dos
ou sur le ventre. Beaucoup d'annlides et certains myriapodes peuvent de
mme, sans difficult, marcher sur le dos ou sur le ventre, et il en est
qui n'avancent qu' reculons. Dugs aurait encore pu ajouter que les
cirripdes et les ascidies passent la plus grande partie de leur
existence fixs la tte en bas, que c'est l'attitude normale de tous les
mollusques lamellibranches et celle dans laquelle dorment et se reposent
les galopithques et les chauves-souris. De tous ces faits, on doit
conclure avec Geoffroy que, chez les divers animaux, des rgions du
corps anatomiquement identiques peuvent occuper, par rapport  nos
points de repre habituels, le sol et le ciel, les positions les plus
varies, et que, dans ses comparaisons, l'anatomiste ne doit tenir aucun
compte de ces positions.

Dugs est galement assez souvent heureux lorsqu'il cherche  tablir
entre les rgions du corps des animaux de type diffrent des
comparaisons plus rigoureuses que celles qui ont cours dans la science.
C'est ainsi qu'il donne de la tte la seule dfinition physiologique et
morphologique que l'on puisse accepter aujourd'hui: C'est la rgion
antrieure, celle qui guide les autres, o l'on trouve des parties
modifies en organes des sens (phanres) et des appendices locomoteurs
destins  la prhension,  la division des aliments... Cette rgion est
compose de plusieurs segments ou zoonites; mais leur coalescence est
souvent telle que l'esprit d'analyse le plus exact n'arrive  la
dcomposer que par des conjectures qui laissent toujours au moins
quelque incertitude sur le nombre des segments. Seulement Dugs,
voulant comparer de trop prs l'articul et le vertbr, s'engage
bientt dans une voie qui demeure sans issue.

D'autres causes viennent d'ailleurs enrayer l'essor que les ides
fcondes contenues dans le _Mmoire sur la conformit organique_
auraient pu donner  la zoologie. Bien que grand admirateur de Lamarck
et de Geoffroy Saint-Hilaire, Dugs, qui s'tait laiss entraner vers
la zoologie par les sductions magiques du gnie de Cuvier, ne parat
pas avoir devin l'importance que devait prendre plus tard le
transformisme. Il ne se demande nulle part, dans son mmoire, quelle a
pu tre l'origine des animaux qu'il tudie, et parat croire, comme son
premier matre, qu'ils ont t et seront toujours ce que nous les voyons
aujourd'hui. Il remarque que quelques-uns sont rduits  un seul
zoonite, que chez les myriapodes les zoonites se forment successivement;
mais il ne lui vient pas  l'esprit, ce qui n'aurait certes pas chapp
 Lamarck ou  tout autre transformiste, que les animaux simples,
rduits  un seul zoonite, pourraient tre les anctres, les
progniteurs; encore persistants, des animaux forms de plusieurs
zoonites; il ne cherche pas quelles causes, en dterminant le mode de
groupement des zoonites, soit en couronne, soit en ligne droite, ont pu
donner ainsi naissance  ce que Cuvier appelle les types organiques.
Bien au contraire, ces types sont pour lui primitifs; ds le dbut de
son volution, chaque animal porte l'empreinte du type auquel il
appartient: Chaque espce d'animal a sa forme particulire (tant
intrieure qu'extrieure), son _type propre_, et ce ds sa premire
origine, sans pouvoir dire en quoi consiste la cause premire qui marque
ainsi _primordialement_ l'animal d'un cachet caractristique, qui
empche les espces de se multiplier sans rgles comme sans limites, qui
empreint des traits particuliers et de famille aux individus d'une mme
espce; on ne peut mconnatre l une puissance quelconque, et l'on peut
au moins l'tudier dans ses effets. Tout en passant par des
transformations _comparables_ aux principaux, degrs de l'chelle
animale, l'embryon n'en a pas moins toujours ses caractres
particuliers. On reconnat l l'influence des recherches et surtout des
ides de Von Bar; mais, en 1831, les fondements de l'embryognie
taient  peine jets; non seulement on ne savait presque rien du mode
d'volution des animaux infrieurs, mais on savait mme fort peu de
chose sur le dveloppement des plus levs, et Dugs tait dj en
avance sur son temps lorsqu'il dcrivait la reproduction par division
transversale d'une espce de Planaire, la _Catenula lemn_.

La loi de conformit organique est donc une sorte de loi mtaphysique,
comme la loi de l'unit de plan de composition; elle ne prtend pas
expliquer la filiation des animaux: elle se borne simplement  constater
leur mode de structure et ne cherche  tablir entre eux qu'un lien
purement thorique, j'allais dire purement thologique. On sent du reste
flotter vaguement, autour de cette conception premire, d'autres ides
plus mtaphysiques encore. Parfois se trahit la proccupation toute
pythagoricienne de trouver chez des animaux, d'ailleurs trs diffrents,
les mmes parties en mme nombre, sans que rien puisse faire prsumer
que le nombre cherch soit constant: ainsi Dugs s'efforce de montrer
que le cou des vertbrs est form de trois vertbres, comme le thorax
des insectes de trois articles; il croit voir de mme une correspondance
entre les cinq paires de pattes des crustacs dcapodes et les cinq
appendices primitifs, dont la soudure constitue, suivant lui, les
membres des vertbrs suprieurs.

En un mot, il s'imagine que les mmes parties doivent se trouver en mme
nombre et peuvent tre dsignes par les mmes noms chez les vertbrs
et les articuls; il dresse un tableau comparatif des parties du corps
chez ces animaux et parvient  un semblant de dmonstration de leur
identit de structure. Il est vident que Dugs ne peut admettre un seul
instant que ces prtendues lois numriques rgissent le rgne animal
tout entier; il possde des connaissances trop tendues pour que la
pense ait pu lui venir de retrouver chez un siphonophore tous les
zoonites de l'crevisse ou du chat; mais quand on en vient  chercher
des ressemblances dont la seule explication rside dans une volont
suprieure, il n'y a aucune raison de s'arrter, et les nombres ont
quelque chose de fatidique qui semble,  toutes les poques, avoir
fascin certains esprits. Mac Leay, entomologiste distingu, n'a-t-il
pas fond tout un systme de divisions zoologiques sur l'excellence du
nombre cinq, qu'il considrait comme ayant rgi toute l'volution
organique?

C'est la mme tendance mtaphysique qui conduit Dugs  penser que les
divisions du rgne animal peuvent tre distribues sur deux cercles
tangents, l'un comprenant les invertbrs, l'autre les vertbrs. Ces
cercles sont ingnieusement construits, comme on peut s'en assurer en
jetant les yeux sur la reproduction que nous en donnons ci-aprs, mais
ne correspondent  rien dans la nature. De telles tentatives tmoignent
simplement, chez leur auteur, de la conviction profonde que la
continuit de l'univers doit pouvoir s'exprimer par une ligne
gomtrique simple: la ligne droite n'ayant pas russi  Bonnet, Dugs
s'tait arrt au cercle.

Malgr ces dfauts inhrents  l'poque o il fut crit, on ne saurait
estimer trop haut la valeur des ides morphologiques dveloppes et
souvent tablies dans le _Mmoire sur la conformit organique_. Publi
au moment mme o venait de se terminer la lutte entre ces deux
redoutables athltes: Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, le mmoire de
Dugs fut peu remarqu, eu gard  sa valeur; un petit nombre de savants
taient d'ailleurs en tat d'en comprendre toute la porte, et Dugs
lui-mme n'avait fait que l'entrevoir. Bien qu'on lui ait fait de
frquents emprunts, le _Mmoire sur la conformit organique_ n'a gure
t cit, depuis la mort de son auteur, qu' titre de curiosit
scientifique. On doit cependant le considrer comme ayant, pour la
morphologie animale, la mme importance que l'essai de Goethe sur les
mtamorphoses des plantes, pour la morphologie vgtale.

Bientt les dcouvertes vont se succder, les unes apportant une
clatante confirmation aux vues de l'anatomiste de Montpellier, les
autres largissant davantage les horizons entrevus par lui; mais on a
perdu le fil conducteur un moment saisi; le nom de Dugs est  peine
prononc, alors qu'il pourrait tre mis  ct de ceux de Lamarck et de
Geoffroy. Puissions-nous dans ces quelques lignes avoir contribu 
rparer l'injustice involontaire des zoologistes envers un des hommes
les plus minents de ce sicle. Cette injustice tait d'ailleurs la
consquence fatale des dures conditions que la lutte entre Geoffroy
Saint-Hilaire et Cuvier avait faites, en France,  la philosophie
zoologique, et du discrdit dans lequel devaient faire tomber la
philosophie zoologique les excs d'une cole allemande dont nous devons
maintenant nous occuper.

[Illustration: DISTRIBUTION DES ANIMAUX D'APRS DUGS

                             MONADAIRES

                              Monadistes.

                             Confervistes.
                            /            \
                Stphanomistes.          Uvellistes.
DIPHYARES                                                ACTINIAIRES
             Physalistes.                  Actinistes.
                                             Astristes.
          Diphysts.        Cercle             Mdusistes.
              |               des                   |
              |           Invertbrs.              |
              |                                     |
              |                                     |
          Ascidistes.                            Tnistes.

            Lingulistes.                     Ascaridistes.
                                                   |
              Ostristes.                   Lombricistes.

                Hlicistes.                  Julistes.
HLICAIRES                                               TNIAIRES
                  Hyalistes.             Culicistes.

                    Loligistes.        Aranistes.
                         \
                       Balanistes----Astacistes.

                              ASTACAIRES                   HOMINIAIRES

                                            Squalistes
                                           /          \
                                   Cyprinistes.        \
                                                        \
                               Salamandristes.           \
                                                         Ranistes.
                              Lacertistes.    Cercle
                                                des    Crocodilistes.
                              Passeristes.   Vertbrs.  /
                                                        /
                                 Echidnistes.          /
                                           \          /

                                            Hoministes.
]




CHAPITRE XIV

LES PHILOSOPHES DE LA NATURE

Ides de Schelling.--Oken: Les polarits et la gense de l'univers.--Le
Mucus primitif.--Gnration quivoque des infusoires les lments
anatomiques.--Loi de rptition dduite de la philosophie de la
nature.--L'homme et le microcosme.--Les degrs d'organisation.--Thorie
de la vertbre; constitution vertbrale du crne.--Spix: application de
la loi de rptition  l'anatomie compare.--Carus: Extension de la
thorie de la vertbre.


La grande cole qui commence  Buffon et que continuent Lamarck,
Geoffroy Saint-Hilaire et Dugs en France, Goethe et Kielmeyer en
Allemagne, rassemble des faits et, par une srie d'inductions, cherche 
s'lever de ces faits  une conception gnrale des rapports qui
unissent entre eux les tres vivants, conception  l'aide de laquelle
elle s'efforce ensuite de dcouvrir des faits et des rapports nouveaux.
C'est l, en dfinitive, la mthode commune  tous les hommes de
science; ils ne diffrent,  cet gard, que par le plus ou moins grand
nombre de faits entre lesquels leur esprit aperoit des rapports, par la
gnralit plus ou moins grande des ides que leur suggrent ces
rapports. Les philosophes procdent volontiers autrement: une ide _a
priori_, aussi leve, aussi abstraite que possible, leur sert de point
de dpart; ils en dduisent ensuite les faits par le raisonnement pur.
C'est ce qu'essaya en Allemagne, au commencement de ce sicle, l'cole
dite des _philosophes de la nature_.

Il semble, au premier abord, qu'une pareille faon de faire soit
ncessairement strile; il n'en est cependant pas toujours ainsi. En
effet, quelle que soit la forme sous laquelle on les exprime, les ides
sont, en dfinitive, puises dans les faits; elles contiennent donc
toujours une part de ralit; d'un autre ct, en droulant leurs
consquences, le philosophe ne perd jamais de vue les groupes de faits
qu'il se propose d'expliquer; son esprit n'est en repos que lorsque, par
un artifice quelconque de langage, il est parvenu  rattacher plus ou
moins adroitement les faits  l'ide principale; mais,  chaque fois
qu'il a recours  ce procd, il transforme fatalement la signification
de l'ide premire; il y introduit une part plus grande de ralit; ce
ne sont plus des rapprochements entre des abstractions, ce sont des
rapprochements entre des faits rellement analogues qu'il aperoit, et
de ces rapprochements jaillissent ncessairement des consquences
exactes, qui frappent d'autant plus l'esprit que le point de dpart
avait paru plus paradoxal. C'est l l'histoire de l'cole des
philosophes de la nature, le secret de l'enthousiasme que cette cole a
un moment suscit, de l'influence que, pendant prs d'un demi-sicle,
elle a exerce en Allemagne; c'est la raison des dcouvertes auxquelles
elle a conduit, des succs rels qu'elle a obtenus.

Le premier des philosophes de la nature fut Schelling, qui avait suivi
les leons de Kielmeyer, et trouva moyen d'intercaler dans son systme
toutes les ides de son illustre matre[75]. Le point de dpart de tout
le systme de Schelling est l'existence souvent hypothtique, dans la
nature, de certaines forces, de certains tres qui semblent se
neutraliser par leur union: ainsi l'lectricit ngative et
l'lectricit positive, actives toutes les deux, produisent, en
s'unissant, l'lectricit pure et simple, l'lectricit absolue, dont
l'existence ne se manifeste par aucun phnomne; les deux fluides
magntiques, le fluide boral et le fluide austral, se neutralisent de
mme par leur union; les deux sexes des animaux et des plantes,
isolment susceptibles de varier, dterminent par leur union la
production de quelque chose de fixe, l'espce, qui est une pure
abstraction. Schelling arrive donc  concevoir que cette opposition
apparente ou relle est la loi gnrale par excellence, et que c'est
d'elle que tout drive. De toutes les oppositions, la plus gnrale est
celle du _moi_ et du _non-moi_, de l'_unit_ et de la _pluralit_, de
l'_esprit_ et du _monde matriel_; ces oppositions ne sont, comme les
deux lectricits, que des manifestations diffrentes d'un principe
universel que Schelling appelle l'_absolu_. Inertes s'ils taient unis,
et constituant ds lors le nant, le moi et le non-moi, par cela seul
qu'ils sont opposs l'un  l'autre, deviennent actifs comme les deux
lectricits et tendent sans cesse  s'unir. Dans leur course l'un vers
l'autre, ces deux lments subissent des arrts, et ce sont ces arrts
qui constituent toutes les apparences du monde, tous les tres. Ainsi un
courant lectrique dont rien ne rvle l'existence se traduit par des
phnomnes sensibles ds qu'il rencontre une rsistance, ds qu'il subit
un arrt. Le moi et le non-moi, l'esprit et le monde matriel tant deux
parties adquates d'un mme tout, on peut dire, en certain sens, que
l'esprit cre le monde et qu'il n'a qu' regarder en lui-mme pour en
trouver toutes les parties; de l cet aphorisme clbre: Philosopher
sur la nature, c'est crer la nature.

Les tres n'tant que des arrts successifs d'une mme activit, les
plus levs doivent traverser, dans leur volution, comme le soutient
Kielmeyer, les formes auxquelles s'arrtent les plus simples; leurs
organes doivent natre de ceux des tres infrieurs, ce qui justifie la
doctrine de l'pignse,  laquelle s'tait arrt Buffon. Les tres
organiss, les tres inorganiques n'tant tous que des manifestations
d'une mme activit, tous sont galement vivants; l'univers tout entier
n'est qu'un immense organisme, dont le moi, dont l'esprit, dont l'me
est l'tre absolu, c'est--dire Dieu, qui serait le nant si le monde
n'existait pas.

Schelling, en dveloppant son systme, se tient volontiers dans les
gnralits; Oken se charge de le faire pntrer dans le menu dtail des
phnomnes; il lui donne en mme temps des dehors plus rigoureux: les
mathmatiques, les sciences physiques, la biologie, viennent  point
nomm fournir des arguments, des comparaisons, des apparences de
dmonstration. Toute sa philosophie repose sur cette identit:

     + A - A = 0,

qui est une gnralisation arithmtique des oppositions ou polarisations
de Schelling. Cette identit mathmatique contient  la fois l'univers
matriel reprsent par le terme + A, et l'esprit reprsent par le
terme - A; l'union intime de ces deux termes, c'est le divin, c'est
l'absolu, c'est le zro, c'est le nant d'o tout est sorti. L'univers
matriel, le fini, l'espace, le temps, c'est l'absolu passif; l'idal,
l'infini, l'ternel, c'est l'absolu actif. L'absolu, s'opposant ainsi 
lui-mme, de manire  devenir  la fois actif et passif, fait acte de
cration. L'absolu actif ou le _posant_, l'absolu passif ou le _pos_ se
confondent dans l'_unissant_, comme le plus et le moins se confondent
dans le zro; ces trois formes de l'absolu sont les trois personnes de
la Trinit qui est Dieu. Oken trouvera de mme le moyen d'expliquer
beaucoup d'autres mystres. Mais il ne reste pas sur ces sublimes
hauteurs; il en descend d'abord pour tablir un principe assez semblable
au principe mcanique de l'_action_ et de la _raction_; d'aprs lui,
toute force est double et compose d'une force ngative et d'une force
positive; le mouvement rsulte de cette polarisation de la force, dont
les deux termes tendent sans cesse  se neutraliser sans y arriver
jamais. Plus les termes de sens contraire qui composent une mme force
seront nombreux et diffrents, plus le mouvement qu'ils dterminent sera
actif. Mais le mouvement, c'est la vie; la vie sera d'autant plus
intense que les tres qui la possdent contiendront plus de diversit.
Or l'tre le plus vivant, c'est l'homme: il contient toutes les
diversits; chacune de ces diversits est une des formes possibles de la
vie, un tre. L'homme contient donc en lui le monde tout entier. Tout
animal n'est qu'une rduction de l'homme, un organe isol, ou un
assemblage d'un certain nombre des organes qui se trouvent dans l'homme.
C'est l, on le comprend, le point de dpart de tout un systme de
zoologie que nous dvelopperons tout  l'heure.

Mais comment ont pu se former les tres vivants? Il faut, pour arriver 
l'expliquer, pntrer tout le systme de Oken, dont les diverses parties
sont relies entre elles avec autant de soin que les thormes
successifs de la gomtrie.

L'absolu, en s'opposant  lui-mme, cre la matire; celle-ci, n'tant
que l'absolu passif, est une: c'est l'_ther_. L'absolu non polaris,
correspondant au zro, est reprsent par le point; l'absolu polaris
s'carte de lui-mme: c'est le point tendu, la sphre. L'ther est donc
sphrique; il tend  rentrer dans l'absolu,  tomber vers son centre, il
est donc pesant et toujours en mouvement; mais il ne peut s'unir 
l'absolu, il tourne donc autour de lui. L'absolu, c'est le point, le
centre; toute sphre tourne donc autour de son centre.

L'ther est double, comme l'absolu lui-mme; il doit donc, comme lui, se
polariser. Il ne peut le faire qu'en se divisant, comme l'absolu, en
sphres tournant sur elles-mmes, les unes actives, les autres passives.
L'ther ainsi polaris donne naissance aux astres: les sphres actives
sont les soleils, les sphres passives sont les plantes qui tendent 
rejoindre le soleil pour rentrer dans leur absolu, et tournent, par
consquent, autour d'eux. La tension qui spare les soleils des plantes
est ce que nous appelons la lumire; cette tension est la cause de la
polarisation de l'ther en soleils et plantes, elle se produit aux
dpens de l'ther, la matire des physiciens: il n'y a donc pas de
matire sans lumire. De la lutte de la lumire contre l'ther non
polaris nat la chaleur; la lumire et la chaleur produisent ensemble
le feu.

Les plantes sont comme les soleils une _trinit_, un absolu dont les
lments actifs et passifs, les liquides et les solides, sont spars
par une tension, constituant l'air; l'ensemble de ces trois parties, le
solide, le liquide, l'arien, est dsign par Oken sous le nom de
_galvanisme_. Les minraux, l'un des produits de cette polarisation,
doivent leur solidit  une force nouvelle, le _magntisme_; leur
polarisation se traduit par la forme cristalline. La chaleur lectrise
les cristaux; une autre force, qui est le _chimisme_, tire de
l'_indiffrenciation_ les deux lectricits, et cette force dissociante
tend  produire la liqufaction.

Le chimisme transforme les minraux et les amne  un dernier degr de
modification qui est le carbone. Le carbone ayant subi les trois actions
particulires de solidification, de liqufaction et d'arification ou
d'oxydation, qui constituent le galvanisme gnral, tout  la fois
solide, liquide et lastique, devient une sorte de mucus, la _gele
primitive_, le _Urschleim_. La gele primitive et le sel, uniformment
rpandus dans la mer, sont les produits d'une polarisation particulire,
due  la lumire. La mer est organise comme le mucus rpandu partout
dans sa masse; c'est d'elle qu'est sorti tout ce qui a vie. La vie n'est
qu'une forme du galvanisme; la gele primitive doit donc avoir les trois
pouvoirs de solidification, de liqufaction et d'oxydation: ces trois
pouvoirs correspondent aux trois fonctions d'assimilation, de digestion
et de respiration. La gele primitive ainsi doue s'organise, comme
l'ther primitif. Ne pouvant former une sphre unique, sans quoi elle
reconstituerait la plante, elle se divise en une infinit de sphres;
ces sphres sont les infusoires, qui naissent ainsi directement de la
gele par _gnration univoque_. Les animaux et les plantes ne sont que
des agglomrations d'infusoires; en se dissociant, ils se rsolvent
effectivement en une infinit d'infusoires qui apparaissent ainsi par
_gnration quivoque_.

C'est l'action de la lumire qui a dtermin la transformation des
infusoires en animaux et en plantes. Les vgtaux retenus en partie dans
la terre, n'ayant pas suffisamment prouv l'action de la lumire,
s'lancent du sol pour la chercher et produisent les fleurs quand ils
ont t suffisamment ennoblis par son contact; mais ils tiennent encore
 la terre comme la terre au soleil; ils reprsentent donc, dans cette
trinit qui est le monde vivant, l'lment plantaire; tandis que les
animaux, libres comme le soleil qui ne tient  rien, en sont l'lment
solaire. Les vgtaux ne contiennent que les reprsentations des trois
lments plantaires, le solide, l'humide, l'lastique; les animaux
contiennent, en outre, la reprsentation d'un lment solaire, la
lumire. Cet lment est dj reprsent dans la partie la plus noble de
la plante, dans la fleur, ramene par son volution  l'origine de tout,
au _point_, reprsent par les grains de pollen. L'animal est une fleur
sans tige; il commence par o la plante finit; il n'est d'abord qu'une
sorte de semence anime par la lumire, un utrus sensible; c'est le
cas des infusoires. Toutes les parties de la plante sont reprsentes
dans l'animal, mais ennoblies par la lumire; l'animal lui-mme est un
systme analogue au systme cosmique; il a sa partie plantaire
reprsente par les os, sa partie solaire reprsente par le systme
nerveux, form de points semblables aux grains de pollen, mais unis
entre eux. Une partie moyenne, participant de l'os et du nerf, est la
chair.

En appliquant indfiniment le mme systme, en imaginant que chaque
terme de l'volution du monde est obtenu par le ddoublement d'un terme
prexistant en deux parties unies par une troisime  l'tat de tension,
en combinant ensemble les diffrents termes dj obtenus, Oken arrive
ainsi de proche en proche  se reprsenter tous les phnomnes jusque
dans le moindre dtail. Chaque chose, chaque phnomne tant tir d'une
chose, d'un phnomne prexistants et pouvant donner, naissance, par la
rptition d'un procd toujours le mme,  des choses,  des phnomnes
nouveaux, il est vident que chacun des termes d'une srie d'volutions
est reprsent dans tous les autres; de l cet aphorisme clbre: Tout
est dans tout, dont la loi de la _rptition des parties_ dans
l'organisme n'est qu'une consquence particulire.

Cette rptition des parties n'est, comme nous l'avons montr
ailleurs[76], qu'une consquence d'un phnomne plus gnral,
essentiellement rel, le phnomne mme de la reproduction; la
constitution cellulaire des organismes, les phnomnes d'pignse, la
division du corps des animaux articuls ou rayonns en segments
quivalents entre eux, la division en vertbres de la partie
fondamentale du squelette, sont le rsultat d'une rptition continuelle
des processus, faciles  observer, de la reproduction. Un systme bas,
comme celui d'Oken, sur la rptition indfinie des mmes actes, des
mmes phnomnes, devait se montrer d'accord avec la nature toutes les
fois que la nature prsentait de relles rptitions; or c'est
prcisment le cas pour les plantes et pour les animaux, comme Goethe
l'avait justement conclu de l'observation. Il devait galement se
trouver d'accord avec la nature dans tous les cas o un phnomne
rsulte du conflit de deux causes, dont les influences contraires se
neutralisent en partie. C'est ainsi que l'observation a confirm
certains _a priori_ de Oken, tels que ceux-ci:

La fixit des espces est en grande partie due  la reproduction
sexue.

Les animaux et les plantes sont composs d'lment originairement
semblables entre eux, analogues  des infusoires, les cellules.

Tous les tres vivants se dveloppent par pignse.

Les organismes levs rsultent de la runion de parties semblables qui
se rptent, en se disposant de faons diverses.

Beaucoup d'organismes infrieurs peuvent tre considrs comme
rsultant de l'association d'un certain nombre d'organes ou de parties
qui ne se trouvent au complet que dans les organismes plus levs.

Il est vrai que quelques-unes de ces vrits avaient dj t trouves
en dehors de lui et par une toute autre voie. D'ailleurs Oken ne fait,
en quelque sorte, que traverser le monde rel que son esprit rencontre
par hasard dans sa course rapide. Il se laisse  peine retarder par le
choc, et bientt, reprenant sa libre allure, il se lance avec une
vitesse nouvelle dans le champ infini des spculations.

tudiant les animaux, il se proccupe de retrouver dans leur ensemble la
reprsentation de chacune de leurs parties, dans chaque partie la
reprsentation du tout. L'animal n'est, comme les infusoires qui
composent son corps, qu'une simple vsicule limite par la peau; c'tait
d'abord une vsicule ferme rduite  la peau; le tube digestif n'est
qu'une portion de la peau de cette vsicule primitive, refoule au
dedans et prive de l'action de la lumire; la peau produit, sous
l'action de l'air, les branchies; les poumons ne sont que des branchies
retournes et rentres  l'intrieur du corps; l'aorte est une
rptition de la trache-artre; il en est de mme du canal thoracique;
le foie est un cerveau auquel se rendent les vaisseaux intestinaux et
pulmonaires, comme les nerfs au cerveau proprement dit; la vsicule
biliaire rpte l'intestin dans le systme dont les poumons reprsentent
la peau; ce systme s'tant dvelopp  l'abri de la lumire, comme le
foetus, le foetus tout entier n'est d'abord qu'un foie. Le systme osseux
drive du foie  la suite d'un commencement d'action de la lumire sur
cet organe; il abrite le systme nerveux et sert de soutien au systme
musculaire. Le ventre et le dos de l'animal se reprsentent
respectivement; mais le dos est la partie solaire de l'animal, le ventre
sa partie plantaire: de l leur orientation rciproque. Le ventre,
tant incompltement soumis  l'action de la lumire, n'a qu'une colonne
vertbrale incomplte, le sternum; il reprsente dans l'animal une
partie demeure vgtale. Le squelette a aussi sa partie animale et sa
partie vgtale; les disques des vertbres et les ctes sont les parties
vgtales, les membres les parties animales; les membres ne sont que des
ctes plus animalises et soudes entre elles; une main rsulte de la
soudure de cinq ctes reprsentes par les doigts.

La tte est la partie essentiellement animale de l'animal; le tronc, qui
est dj polaris en dos animal et ventre vgtal, demeure de nature
plus vgtale: il quivaut  la partie la plus leve de la plante et
reprsente un animal sexuel oppos  l'animal crbral. Mais la tte
reproduit le tronc; elle a donc une colonne vertbrale, le crne, qui
doit se dcomposer en vertbres; des bras, les mchoires; des doigts,
les dents; un thorax, le nez; un poumon, l'ethmode; un estomac, la
bouche; un diaphragme, le voile du palais; des jambes, les bras.

Bien plus, la peau, l'intestin, le poumon, la chair, le systme nerveux
sont autant d'tres complets se reprsentant rciproquement. Chacun
d'eux est un organisme, et son panouissement complet aboutit  la
production de l'un des organes des sens, qui en est comme la fleur. La
fleur tant un animal, chaque organe des sens est un animal parasite,
dans lequel l'animal entier est reprsent. Le plus parfait de tous est
l'oeil, vritable cerveau qui va au devant de la peau.

L'animal sexuel reproduit  son tour l'animal crbral; de l la
ressemblance entre les membres antrieurs et les membres postrieurs: le
bassin est le thorax de l'animal sexuel; l'ilion, son omoplate;
l'ischion, sa clavicule; le fmur, son humrus, etc.

Il tait impossible que dans cette ardente recherche des rptitions
organiques, o les plus fugitives ressemblances servent  justifier les
plus tranges assimilations, quelques-unes des similitudes relles des
diverses parties du corps ne fussent pas mises en relief. Oken se
rencontra avec Vicq-d'Azyr pour soutenir l'homologie des membres
antrieurs et postrieurs, avec Goethe pour tablir la constitution
vertbrale du crne; bien souvent d'ailleurs, il saisit au vif le
caractre essentiel d'un organe; tout  coup, parmi ses mtaphores,
jaillit une phrase incisive qui signale un rapport inattendu et le grave
dsormais dans l'esprit; combien de ces phrases, de ces expressions sont
tombes dans le vocabulaire courant des naturalistes!

Si chacune des parties de l'homme n'est que la rptition de l'homme
tout entier, le rgne animal, nous l'avons dit, ne fait aussi que
rpter l'homme; les animaux ne sont que les organes contenus dans
l'homme, isols ou diversement unis. Les animaux peuvent donc tre
classs d'aprs leur degr de complication, et Oken dsigne chaque
groupe par le nom du systme qui lui parat prdominant chez lui. Voici
le tableau du rgne animal auquel il s'est arrt:

1er Degr.--Animaux intestins, animaux corps, animaux tact: Invertbrs.

1er _Cycle_.--Animaux digestion: Rayonns.
      Cl. 1.--Animaux estomac: Infusoires.
      Cl. 2.--Animaux intestin: Polypes.
      Cl. 3.-Animaux chylifres: Acalphes.

2e _Cycle_.--Animaux circulation: Mollusques.
      Cl. 4.--Acphales.
      Cl. 5.--Gastropodes.
      Cl. 6.--Cphalopodes.

3e _Cycle_.--Animaux respiration: Articuls.
      Cl. 7.--Animaux peau: Vers.
      Cl. 8.--Animaux branchies: Crustacs.
      Cl. 9.--Animaux traches: Insectes.

2e Degr.--Animaux chair, animaux tte: Vertbrs.

4e _Cycle_.--Animaux charnels.
      Cl. 10.--Animaux os: Poissons.
      Cl. 11.--Animaux muscles: Reptiles.
      Cl. 12.--Animaux nerfs: Oiseaux.

5e _Cycle_.--Animaux sensuels.
      Cl. 13.--Animaux sens: Mammifres.

Naturellement, dans chaque division, le mme systme est poursuivi avec
une implacable rigueur. Seulement l'_a priori_ n'existe plus que dans
les dnominations des divisions; la dlimitation des coupes est celle
que viennent indiquer les dcouvertes qui se succdent dans le monde
zoologique; Oken ne fait que plier ces dcouvertes aux exigences de son
systme. Il est loin d'ailleurs de demeurer tranger aux recherches
positives. Directeur d'un journal dont l'indpendance gale la renomme,
l'_Isis_, il y enregistre tous les progrs des sciences naturelles;
lui-mme se livre  des recherches approfondies d'ostologie et
d'embryognie. Par ses travaux, par son enseignement, par son journal,
par l'originalit mme de ses ides, par l'tranget de son langage, il
acquiert rapidement une immense influence, provoque un mouvement
scientifique des plus remarquables et mrite d'autant plus d'tre plac
au nombre de ceux qui ont rendu de rels services aux sciences
naturelles que, si l'ide la plus gnrale de son systme s'effondre, un
grand nombre d'ides justes, de rapprochements nouveaux, de faits bien
observs qu'il a rencontrs en route demeurent dfinitivement acquis au
trsor des connaissances positives de l'esprit humain. Le retentissement
de ses ides s'tend mme jusqu' notre poque; l'universit d'Ina,
dont il fut l'un des professeurs minents, a gard le privilge d'tre
une universit d'avant-garde, et l'on retrouve parfois dans la parole
d'Hckel, son successeur, une sorte d'cho lointain de sa voix.

Comme Oken, Hckel fait jouer au carbone un rle prpondrant dans la
production des corps organiss; il a espr et pense encore avoir trouv
dans le fameux _Bathybius_, extrait du fond de l'Atlantique par le
_Porcupine_, la gele primitive, le _Urschleim_; les thories bien
connues et vraies, en grande partie, de la _Planula_ et de la
_Gastrula_, reprsentent assez bien les phases successives du
dveloppement des animaux telles que les devinait Oken. Comme Oken,
Hckel admet que certains animaux peuvent s'arrter dans leur volution
 l'tat d'organe isol, et n'y a-t-il pas quelque analogie entre ce
procd unique  l'aide duquel le fondateur de l'_Isis_ cre le monde,
et le monisme, base de la philosophie hcklienne?

       *       *       *       *       *

Il tait difficile d'exagrer les ides de Oken; contrairement  ce qui
arrive d'ordinaire, ses lves s'appliqurent  en restreindre la
porte,  les rapprocher davantage de la ralit,  chercher la
signification vraie des faits sur lesquels le matre avait jet le
manteau bizarre de sa fantaisie.

Spix (1781-1826) se borne  dire que la nature se dveloppe par degr et
que chaque degr n'est que le perfectionnement du degr immdiatement
infrieur: la terre devient eau, l'eau devient air, l'air devient
lumire. On demeure quelque peu confondu de voir des hommes d'ailleurs
minents parler de semblables transformations plus de trente ans aprs
la mort de Lavoisier,  une poque o la chimie est depuis longtemps
assise sur des bases inbranlables. Ce dveloppement successif des
parties est plus manifeste dans la nature organique que dans la nature
inorganique; il aboutit  la fleur chez les vgtaux; chez les animaux,
il aboutit  la formation d'une tte. Les animaux les plus simples
(zoophytes et vers) sont, pour ainsi dire, rduits  un abdomen; chez
les poissons, la tte commence  devenir distincte; elle est nettement
ralise chez les reptiles et les oiseaux, mais n'atteint tout son
dveloppement que chez les mammifres. Le bassin, squelette de
l'abdomen, le thorax, squelette de la poitrine, ne sont que des essais
de ralisation du squelette cphalique. On trouve dans la tte la
reprsentation de toutes les parties du corps, mais pour retrouver cette
reprsentation, Spix, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme Goethe, comme
Autenrieth, comme Oken, s'adresse aux embryons. Il taye ses ides de
belles et prcises recherches d'ostologie et d'embryognie compares,
qui sont autant d'acquis pour la science. Nous sommes loin, il est vrai,
de la mthode rigoureuse de dtermination de Geoffroy Saint-Hilaire;
mais il s'agit de problmes tout autres que ceux dont s'occupait le
savant franais. Les philosophes de la nature ne comparent pas seulement
les animaux entre eux; comme l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr,
indpendamment de toute thorie, ils comparent l'animal  lui-mme et
cherchent dans chacune de ses parties l'quivalent des autres.

Cependant les recherches accomplies en Allemagne et en France ne sont
pas sans s'influencer rciproquement. Geoffroy, lui aussi, s'occupe de
dterminer, en 1824, la composition vertbrale du crne, et, par une
dfinition ingnieuse de la vertbre, il carte la plupart des
difficults que faisaient natre les conceptions mtaphysiques des
philosophes de la nature. Inversement, Carus reprend, en 1828, l'ide de
Geoffroy, qui fait vivre les animaux articuls dans leur colonne
vertbrale: il considre trois sortes de vertbres: une vertbre
primitive, qui protge les parois du corps; une vertbre secondaire, qui
protge le systme nerveux; une vertbre tertiaire, qui spare ce
systme du reste du corps. Les animaux articuls ne possdent que la
premire des vertbres; les vertbrs prsentent au contraire trois
vertbres enfermes l'une dans l'autre; pour Carus, comme pour Oken,
tout est vertbre; les os mmes des membres sont des vertbres
rayonnantes. Carus ne se borne pas d'ailleurs  faire de l'anatomie
compare; il a tout un systme philosophique qui n'est qu'une
modification de celui d'Oken. Lui aussi attribue tous les phnomnes
vitaux  une sorte de polarisation, et, comme cette polarisation se
rpte indfiniment, il en conclut, assez justement, que l'organisme, en
se dveloppant, ne fait que se rpter; ainsi les anneaux d'une annlide
ne sont que la rptition du premier d'entre eux, ide  laquelle
Moquin-Tandon tait conduit, de son ct, par l'anatomie compare et
dont nous avons vu Dugs faire trois ans aprs un si brillant usage.

Que l'on supprime d'ailleurs, dans l'anatomie compare de Carus, ce mot
de vertbre, qu'emploient pour toute partie solide les disciples d'Oken,
que l'on carte les assimilations mtaphysiques qu'il suppose, il reste
des ides morphologiques qui ont pu tre avantageusement utilises
depuis. Il est certain, en particulier, que l'on doit rattacher 
plusieurs systmes les pices osseuses que l'on trouve chez les
vertbrs. Les plus anciens de ces animaux possdaient un squelette
dermique trs dvelopp, dont les cailles des poissons, les plaques
osseuses de la peau des crocodiles et les carapaces des tortues sont des
modifications diverses; la colonne vertbrale dveloppe au-dessous du
systme nerveux, les ctes et le squelette des membres appartiennent 
un tout autre systme; mais ces deux systmes peuvent se confondre plus
ou moins, comme on le voit chez les tortues, et, pour rendre compte de
toutes les particularits que prsentent les diverses formes de
squelette, un anatomiste minent, Gegenbaur, tait rcemment encore
oblig de faire intervenir tout  la fois des os provenant du squelette
extrieur et des os du squelette intrieur. Carus explique l'existence
de ces divers ordres de squelette par la ncessit o se trouve l'animal
primitif, l'embryon, de se limiter par rapport au monde extrieur; une
partie de la substance vivante se consacre  la production de cette
limite; mais en mme temps elle cesse de vivre et devient alors
terreuse. L'animal se limite d'abord extrieurement, produisant une
sorte de coque; ceux qui demeurent  cet tat sont des _animaux-oeufs_.
Mais l'animal a besoin d'une cavit digestive par laquelle il se trouve
encore en rapport avec le monde extrieur; il doit aussi se limiter de
ce ct; de l les pices solides diverses dont l'estomac de tant
d'animaux infrieurs est arm. Chez les animaux qui ne prsentent ainsi
que deux limites, le systme nerveux se trouve naturellement enferm
dans la cavit du corps avec les viscres: ce sont les _animaux-troncs_;
mais le systme nerveux, qui a la direction de tout l'organisme, se
spare  son tour; un squelette se forme autour de lui pour le protger,
et les _animaux-tte_ sont raliss.

Les _animaux-troncs_ se divisent eux-mmes en _animaux-neutres_, tels
que les mollusques, et en _animaux-poitrines_, tels que les articuls.
On retrouve des divisions analogues parmi les vertbrs.

On remarquera l'importance que Carus attache au systme nerveux; c'est
presque, pour lui, un animal dans l'animal. Oken ne s'en faisait pas une
moindre ide, et l'on peut se demander si Cuvier lui-mme, qui tait
demeur en rapport avec Kielmeyer et ses lves, n'avait pas puis dans
cette cole l'ide, tardive chez lui, de faire jouer dans la
classification un rle prpondrant  ce systme. Quoi qu'il en soit, il
y a dans Carus un fait parfaitement saisi: c'est l'existence d'un
certain rapport entre le degr de dveloppement du systme nerveux et le
degr de dveloppement du squelette; c'est en effet par le dveloppement
exceptionnel de leur systme nerveux que les vertbrs se distinguent de
tous les autres animaux, et ce dveloppement a rendu ncessaire
l'apparition d'une pice particulire de soutien, la corde dorsale, qui
est devenue le point de dpart de la colonne vertbrale,  laquelle se
sont plus tard ajoutes d'autres pices secondaires, formes d'ailleurs
d'une manire indpendante.

       *       *       *       *       *

Les recherches anatomiques et embryogniques suscites par l'cole des
philosophes de la nature elle-mme ou poursuivies en dehors d'elle,
devaient fatalement amener une raction contre ses exagrations. Son
influence s'teint peu  peu, mme en Allemagne. Ehrenberg, vouant sa
vie entire  l'observation des animaux microscopiques, tmoigna qu'il
avait su compltement chapper  l'influence des doctrines qui
passionnrent un moment ses compatriotes. Par ses dcouvertes relatives
au degr de complications des animalcules, par les exagrations mme
auxquelles il se laissa entraner, le savant historien des Infusoires
porta un coup terrible  la thorie de la gele primitive et, par suite,
 toute la doctrine; mais les faits et les rapports rels  la
dcouverte desquels celle-ci a conduit, la mthode philosophique
d'interprtation qu'elle a pousse  l'extrme, le besoin d'une
explication des phnomnes observs, restent dsormais comme pour donner
une confirmation nouvelle de cet axiome: C'est  travers l'erreur que
l'humanit marche  la conqute de la vrit; ce sont ses fautes mmes
qui la font progresser.

D'ailleurs l'influence de la philosophie de la nature ne s'tait fait
sentir que faiblement en dehors de l'Allemagne. En France, Cuvier et
Geoffroy Saint-Hilaire avaient trac  la science une voie bien
diffrente; chacun d'eux conserve ses partisans exclusifs, mais il se
fait aussi des alliances entre les deux coles. Si l'hypothse de
l'unit de plan de composition, telle que l'avait connue Geoffroy
Saint-Hilaire, tombe devant les faits, le principe des connexions
demeure debout et l'on en fait d'heureuses applications dans la
comparaison des animaux que Cuvier plaait dans le mme embranchement.
On oublie un peu les questions d'origine pour concentrer toute son
attention sur la dtermination des rapports naturels des tres vivants;
on cherche  tirer des ides combines de Cuvier et de Geoffroy tout ce
qu'elles contiennent;  en puiser, en quelque sorte, les consquences;
 fixer, autant que possible, les bases de la science.

On reconnat que, chez les animaux d'un mme embranchement, le mode
d'organisation, le type, pour nous servir d'une expression qui va
devenir chaque jour plus usite, est assez variable. On cherche 
dterminer les limites de ses variations,  construire le modle commun
dont les animaux d'un mme embranchement ne seraient que des
modifications secondaires. On se proccupe de dcouvrir la signification
philosophique, de ces types, et l'on prpare ainsi la voie aux
naturalistes qui se demanderont bientt quelle est l'origine et la
raison d'tre de ces espces de patrons d'aprs lesquels tant d'animaux
semblent models. C'est l'oeuvre que nous devons maintenant tudier.




CHAPITRE XV

LA THORIE DES TYPES ORGANIQUES ET SES CONSQUENCES

Richard Owen: le squelette archtype.--Analogie, homologie,
homotypie.--Thorie du segment vertbral.--Le vertbr idal et
l'existence de Dieu.--Transformisme de R. Owen.--Savigny: l'unit de
composition de la bouche des Insectes.--Audouin: unit de composition du
squelette des animaux articuls.--H. Milne-Edwards: le type articul;
identit fondamentale des zoonites; signification des rgions du corps;
loi de la division du travail physiologique, son importance
gnrale.--L'accroissement du corps et la reproduction agame chez les
articuls; identit de ces deux phnomnes; signification des
zoonites.--Parallle entre les lois de la constitution des animaux et
les lois de l'conomie politique.--Suite des recherches sur les animaux
infrieurs: MM. de Quatrefages, Blanchard, de Lacaze-Duthiers.


Les recherches de Geoffroy Saint-Hilaire, les brillantes inspirations de
Goethe, les spculations mme des philosophes de la nature avaient
dfinitivement fix l'attention sur les divers ordres de ressemblance
que prsentaient les animaux vertbrs. En raison des facilits qu'offre
son tude, et peut-tre aussi de quelque ide mystique relative 
l'origine du squelette, l'ostologie, objet d'une prdilection toute
particulire, avait rapidement acquis l'importance d'une vritable
science; il semblait que les os, solides, invariables, en apparence,
dans leurs formes et dans leur position, fussent les points fixes autour
desquels gravitaient tous les systmes organiques, qu'ils en eussent
dtermin l'arrangement, et que, si les vertbrs prsentaient
rellement quelque plan dtermin de composition, ce ft dans l'tude du
squelette qu'on dt en trouver la dmonstration. Aussi Goethe
recommandait-il instamment de poursuivre mthodiquement et sans relche
cette tude jusqu'au moment o il serait possible d'en dgager le type
gnral dont les squelettes des divers animaux ne devaient tre que des
modifications secondaires. C'est le problme que Richard Owen se propose
de rsoudre: il appelle _archtype_, ce squelette primordial dont il
espre pouvoir dduire tous les autres[77].

On ne peut y parvenir qu'au moyen de plusieurs sries de comparaisons
qu'il est tout d'abord essentiel de dfinir.

La premire srie de comparaisons, celle qui se prsente le plus
naturellement  l'esprit, celle que pratiquait avant tout Geoffroy
Saint-Hilaire, consiste  rapprocher les uns des autres les vertbrs
des diverses espces. La consquence la plus immdiate de ce
rapprochement parat tre que la plupart ont les mmes grandes fonctions
 accomplir; tous possdent, en consquence, des organes aptes  remplir
ces fonctions: Owen qualifie d'_analogues_, les organes qui, chez deux
animaux d'espce diffrente, remplissent la mme fonction: tels sont les
yeux, les oreilles, la bouche, le tube digestif, les pattes chez les
vertbrs qui marchent, les ailes chez ceux qui volent, les nageoires
chez ceux qui nagent. Le mot analogues n'a donc pas pour Owen la mme
signification que pour Geoffroy Saint-Hilaire, qui appelle analogues des
organes occupant, chez deux animaux d'espce diffrente, une position
identique, ayant les mmes rapports, la mme composition anatomique, la
mme origine embryognique, mais pouvant remplir les fonctions les plus
diverses. Ces organes, qui, dans toute langue anatomique bien faite,
doivent porter le mme nom, sont dsigns par Richard Owen sous le nom
d'_homologues_. Pour bien faire saisir la diffrence qui existe entre
les organes analogues et les organes homologues, le savant anatomiste
cite le petit dragon volant, reptile remarquable qui possde  la fois
des pattes et des ailes. Ces ailes lui servent  se soutenir plus ou
moins bien dans l'air; elles ont donc la mme fonction que celles des
oiseaux et en sont les analogues; mais elles ont une tout autre
composition anatomique, de tout autres connexions; elles n'en sont donc
pas les homologues. Au contraire, les pattes antrieures du mme dragon
ont une structure et des rapports videmment semblables  la structure
et aux rapports des ailes des oiseaux; ces organes, quoique remplissant
des fonctions diffrentes, puisque les uns servent  la marche, les
autres au vol, n'en sont pas moins des organes homologues. Comme
Geoffroy, c'est surtout au moyen de leurs connexions qu'Owen dtermine
les organes homologues.

Ces organes homologues sont videmment les seuls que l'on doive
rapprocher pour arriver  la dtermination du type commun des vertbrs,
et le premier soin du _morphologiste_ doit tre de les distinguer
soigneusement des organes simplement analogues, dont la forme et les
rapports intressent surtout le _physiologiste_.

Au lieu de comparer entre eux des animaux d'espce diffrente, on peut,
comme, depuis Galien, l'avait fait le premier Vicq-d'Azyr, comparer
entre eux diffrents organes d'un mme animal; il rsulte de cette tude
la preuve vidente qu'il existe entre les diverses parties de notre
corps des ressemblances, plus intimes, plus compltes encore que celles
de nos bras et de nos jambes. C'est  la recherche de ces ressemblances
que s'tait particulirement voue l'cole d'Oken, et c'est parce
qu'elles existent rellement que le principe de la rptition a pu
donner entre les mains des philosophes de la nature d'utiles rsultats.
Les membres, les vertbres, sont les parties du squelette pour
lesquelles on observe particulirement une semblable rptition; cette
rptition mme fait que les organes qui se ressemblent sont disposs en
srie; ils doivent aussi porter le mme nom, et le nouveau genre
d'homologie qui en rsulte est ce que Owen appelle l'_homologie sriale_
ou encore l'_homotypie_.

La connaissance des organes homotypes simplifie singulirement la
recherche du plan commun de structure du squelette; ses pices si
multiples viennent dsormais se grouper en segments semblables entre
eux, et il suffit de bien connatre un de ces segments pour tre en
possession de la rgle qui domine le mode de constitution de tous les
autres. Owen attribue donc une grande importance  la dtermination des
pices essentielles qui composent le _segment vertbral_, segment auquel
il rattache toutes les autres parties du squelette, au moyen duquel il
arrive  un mode nouveau d'numration des vertbres crniennes, et qui
lui permet, en outre, d'liminer du nombre des pices vertbrales un
certain nombre d'autres pices qui n'ont t introduites
qu'accidentellement, en quelque sorte, dans la composition du squelette
interne. De ces pices, les unes sont, comme Carus l'avait dj expos,
des dpendances de la peau, tandis que d'autres font partie de
l'appareil protecteur spcial  certains viscres.

Mais ces comparaisons ne sont que la prface du travail  accomplir pour
parvenir  la conception de l'archtype. Aucun tre ne ralise cet
archtype d'une faon complte; au milieu des innombrables variations de
forme des parties, de leurs changements apparents de position, de leurs
rductions et de leurs accroissements anormaux, de leurs avortements et
de leurs soudures, il faut discerner ce qui est accidentel et ce qui est
essentiel. L'essentiel seul doit entrer dans l'archtype, qui permet
d'embrasser dans une loi commune toutes les formes, sans en reprsenter
cependant aucune d'une faon plus particulire.

L'archtype une fois tabli, l'ostologiste n'a plus qu' rechercher,
dans les types qu'il examine, les parties qui correspondent aux parties
dfinies une fois pour toutes de cet archtype, et, s'il compare deux
types l'un avec l'autre, on conoit que, aprs avoir dtermin dans
chacun d'eux les parties homologues, il lui faudra ensuite rapporter ces
mmes parties  leurs homologues dans l'archtype. Il y a donc lieu de
concevoir deux sortes d'homologies: celles qui existent entre les
organes d'tres raliss sont dites homologies spciales; celles qui
existent entre les organes rels et les organes fictifs de l'archtype,
dont ils sont des modifications diverses, sont dites _homologies
gnrales_.

Ainsi les nageoires d'un marsouin prsentent avec les nageoires
pectorales des poissons, avec les ailes des oiseaux, des rapports
d'_homologie spciale_; mais, quand on dit que ces membres reprsentent
les appendices divergents des pleurapophyses de l'archtype, on nonce
leurs rapports d'_homologie gnrale_.

       *       *       *       *       *

On peut concevoir un archtype pour chacun des embranchements du rgne
animal. Dj en 1820, nous l'avons indiqu prcdemment, Audouin avait
tent, par une mthode analogue  celle qu'employa plus tard l'illustre
savant anglais, de dterminer le type gnral d'o l'on pouvait faire
driver tous les animaux articuls. Les rsultats obtenus par Audouin,
en ce qui concerne le squelette tgumentaire des animaux arthropodes,
ceux obtenus par Owen, en ce qui concerne le squelette interne des
vertbrs, pourraient, dans ce qu'ils ont de fondamental, tre noncs
dans les mmes termes: mme division du squelette en segments
fondamentalement identiques entre eux; mme division des segments en
parties centrales et appendices; mme rptition de ces segments en
srie linaire; mme tendance, de leur part,  se grouper en rgions
plus ou moins distinctes. Le rapprochement de ces deux archtypes
confirme une partie des ides de Geoffroy et montre, en mme temps, dans
quelles limites elles sont conformes  la ralit. Aussi n'y a-t-il pas
 s'tonner que Dugs ait cherch, comme Geoffroy,  combiner les
ressemblances que peuvent prsenter le vertbr idal et l'articul
idal pour arriver  un type thorique plus lev, dont le vertbr et
l'articul ne seraient eux-mmes que des modifications. videmment rien
n'empche d'appliquer aux archtypes la mthode de comparaison et
d'abstraction employe par Goethe, Audouin et Dugs pour l'tude des
types organiques et de s'lever ainsi  des types de plus en plus
gnraux, jusqu'au moment o toutes les ressemblances disparaissent
entre les termes que l'on met en prsence. L'ide mre des tentatives de
Geoffroy et de Dugs pour dterminer ce qu'on pourrait appeler un
archtype du rgne animal est donc pleinement justifie, au point de vue
thorique, par le succs apparent des recherches d'Audouin et d'Owen.

Mais quelle peut tre la signification de ces archtypes, auxquels il
semble, au premier abord, qu'une importance considrable doive
s'attacher? L'examen de la mthode employe pour les dterminer permet
de s'en faire une ide prcise. tant donn que tous les vertbrs, tous
les articuls prsentent respectivement une certaine ressemblance
gnrale, on compare une  une toutes les parties similaires de ces
animaux, on suit de proche en proche toutes les modifications qu'elles
peuvent prsenter, et l'on dtermine ainsi les extrmes de ces
modifications; entre ces modifications, extrmes, on conoit une sorte
de moyenne; c'est, en dfinitive, cette moyenne que l'on reprsente sous
le nom d'archtype. Une semblable moyenne existera videmment toutes les
fois que l'on s'adressera  un groupe zoologique relativement isol des
autres, comme le sont plusieurs groupes suprieurs du rgne animal; cet
archtype sera lui-mme d'autant plus prs des formes relles que l'on
s'adressera  des groupes plus limits. On pourra ainsi facilement
tablir un archtype du mammifre, de l'oiseau, du reptile, du
batracien, du poisson osseux et dduire de la comparaison de ces formes
un archtype du vertbr; mais dj, lorsqu'on arrive aux poissons
cartilagineux, l'archtype du squelette est notablement infidle, et il
faut finalement admettre que tous ses lments ont disparu, si l'on veut
y ramener l'_Amphioxus_, ou mme les lamproies,  qui l'on ne peut
cependant refuser la qualit de vertbrs. Or un archtype dont il faut
supprimer simultanment toutes les parties pour en rendre l'application
possible suppose videmment que le point de vue o l'on s'est plac pour
l'tablir n'embrasse pas un horizon assez tendu; il ne correspond qu'
une partie de la ralit, et, s'il est avantageux pour coordonner un
certain nombre de faits, il est insuffisant pour les relier tous
utilement.

Reprenons les faits, et admettons, comme semble l'indiquer l'Amphioxus,
que le squelette des vertbrs ait d'abord t rduit  une corde
dorsale  laquelle sont venues successivement s'adjoindre diverses
pices osseuses auxquelles les gnrations successives auront ajout
sans en rien retrancher, videmment, ds que le squelette sera parvenu 
acqurir un tat tel qu'il aura pu suffire  toutes les modifications
ultrieures, sans changement dans le nombre et les rapports essentiels
de ses parties, toutes ces formes pourront tre dduites d'un certain
archtype auquel n'chapperont que les formes antrieures  l'tat que
nous supposons. Si l'on nglige ces formes, comme on est port  le
faire en raison de leur infriorit, on en conclura qu'il existe dans le
groupe des vertbrs une stabilit absolue des pices osseuses; c'est la
conclusion  laquelle s'est arrt Owen, mconnaissant ainsi que cette
stabilit n'apparaissait qu'en raison de la convention, faite
involontairement par lui, de ngliger tout ce qui tait de nature  la
dtruire. Aussi ne peut-on voir malheureusement qu'une srie de
ptitions de principes dans les rflexions si leves que lui suggre la
dcouverte de l'archtype des vertbrs:

L'unit du dessein nous conduit  l'unit de l'intelligence qui l'a
conu. L'ignorance ou la ngation de cette vrit jetterait sur la
philosophie humaine un voile qu'il ne serait jamais permis de lever.

Les disciples de Dmocrite et d'picure raisonnaient ainsi:--Si le
monde a t fait par un esprit ou une intelligence prexistante,
c'est--dire par un Dieu, il faut qu'il y ait eu une Ide et un
Exemplaire de l'univers avant qu'il ft cr, et consquemment
_connaissance_, dans l'ordre du temps aussi bien que dans l'ordre de la
nature, avant l'existence des choses.

De l les sectateurs de ces anciens philosophes... n'ayant dcouvert
aucun indice d'un archtype idal dans quelqu'une de ses parties,
concluaient qu'il ne pouvait y avoir eu aucune connaissance ni
intelligence, avant le commencement du monde, comme sa cause.
Aujourd'hui, nanmoins, la reconnaissance d'un exemplaire idal comme
base de l'organisation des animaux vertbrs prouve que la connaissance
d'un tre tel que l'homme a exist avant que l'homme fit son apparition:
car l'intelligence divine, en formant l'archtype, avait la prescience
de toutes ses modifications.

L'ide de l'archtype se manifesta dans les organismes sous diverses
modifications,  la surface de notre plante, longtemps avant
l'existence des espces animales, chez lesquelles nous la voyons
aujourd'hui dveloppe.

Sous quelles lois naturelles ou causes secondaires la succession des
espces vient-elle se ranger? Voil une question dont nous n'avons pas
encore trouv la solution. Mais, si nous pouvons concevoir l'existence
de telles causes comme les ministres de la toute-puissance divine et les
personnifier sous le terme de Nature, l'histoire du pass de notre globe
nous enseigne qu'elle a avanc  pas lents et majestueux, guide par la
lumire de l'archtype, au milieu des ruines des mondes antrieurs,
depuis l'poque o l'ide vertbrale s'est manifeste sous sa vieille
dpouille ichthyique, jusqu'au moment o elle s'est montre sous le
vtement glorieux de la forme humaine[78].

Voulut-on carter le vice fondamental qui entache dj, nous l'avons vu,
la conception de l'archtype, on ne peut s'empcher de remarquer tout ce
qu'a de dangereux l'emploi d'une pareille argumentation; il existe en
effet, de l'aveu mme d'Owen, plusieurs archtypes dans le rgne animal;
on pourrait en conclure aussi rigoureusement que chacun d'eux est la
manifestation d'une divinit distincte; et, si l'on veut que chacun
d'eux reprsente seulement une pense distincte d'un crateur unique, on
peut s'tonner que le peuplement de la terre n'ait donn lieu qu' un
aussi petit nombre de penses; mais il y a galement des groupes qui
n'ont pas du tout d'archtype dfini,  moins d'appeler ainsi la forme
la plus simple sous laquelle ces groupes sont raliss: quel est par
exemple l'archtype spongiaire, ou l'archtype coelentr, ou l'archtype
ver? Dans ces types zoologiques, on assiste manifestement au passage
graduel de formes simples n'ayant, pour ainsi dire, d'autre figure que
la figure d'quilibre d'une masse visqueuse,  des formes compliques,
composes de parties disposes suivant un ordre rigoureusement
dtermin, constituant des tres qui semblent videmment construits sur
le mme plan; on peut suivre la marche des phnomnes qui ont conduit
pas  pas  ces types dfinis et d'apparence immuable,  travers une
infinit de formes flottantes et indcises; supprimez ces forms
primitives, il reste des tres qu'on peut dduire d'un certain archtype
tout aussi bien que les vertbrs ou les articuls: l cependant on a la
dmonstration vidente que le prtendu archtype n'est pas une
_conception premire_, ralise d'un seul coup sous certaines formes
varies ensuite  l'infini, mais bien un _rsultat_, lentement obtenu, 
la suite d'une longue volution de formes primitivement simples. On ne
peut davantage considrer comme des lois primitives les homologies de
divers ordres si nettement exprims par le savant professeur du collge
des chirurgiens; ces homologies sont, au contraire, autant de problmes
poss au naturaliste et dont il doit rechercher la solution.

       *       *       *       *       *

Comme tienne Geoffroy Saint-Hilaire, Owen admet, on vient de le voir,
que les espces animales sont variables; cette variation s'effectue pour
Geoffroy sous l'action toute-puissante des milieux extrieurs; Owen
dclare que nous sommes encore  cet gard dans une complte ignorance;
mais sa conception des archtypes introduit entre Geoffroy et lui une
diffrence plus profonde encore. Geoffroy n'admettant dans le rgne
animal qu'un seul plan de composition, toutes les formes vivantes ont pu
driver,  la rigueur, d'une forme primitive unique; du moment qu'on
admet plusieurs archtypes indpendants, il ne saurait plus en tre
ainsi; la variabilit ne peut dpasser l'tendue des modifications
possibles de l'archtype, elle est donc ncessairement limite. Cette
variabilit limite est le compromis qu'on espre avoir trouv entre la
variabilit indfinie des formes vivantes, telle que l'admettent
Lamarck, Geoffroy Saint-Hilaire et Owen, mais qui parat trop hardie 
nombre d'esprits, et la fixit absolue, que dfendent les disciples de
Cuvier, mais contre laquelle protestent les faits que l'on peut tous les
jours observer et les documents de plus en plus nombreux qu'apporte la
palontologie. Cette variabilit limite, que Richard Owen se borne 
indiquer implicitement, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire s'en fait,
presque au mme moment, le thoricien dans un ouvrage ou brillent  la
fois une grande rudition, une rigoureuse logique, une haute
impartialit, et o le vif dsir de dgager la vrit s'allie  une
prudence qu'on peut aujourd'hui trouver excessive, mais qui s'imposait 
tout esprit sincre au moment o parut l'_Histoire naturelle gnrale
des rgnes organiques_ (1854-1862).

       *       *       *       *       *

Avant que Richard Owen et cherch  tablir l'archtype des vertbrs,
avant que le mot archtype ait t imagin, des travaux analogues  ceux
de Richard Owen avaient t tents, nous l'avons vu, sur les animaux
articuls. Sous l'inspiration vidente des ides de Geoffroy
Saint-Hilaire sur l'unit de plan de composition, Savigny, son compagnon
de voyage en gypte, avait dmontr l'identit de toutes les pices qui
constituent la bouche des insectes dans tous les ordres, et la fixit de
leur nombre; en 1820, Audouin, faisant aux crustacs une heureuse
application de la thorie des mtamorphoses que l'tude des vgtaux
avait inspire  Wolf et  Goethe, nonait ces propositions hardies pour
l'poque:

1 Les diffrents anneaux des animaux articuls sont toujours composs
des mmes parties.

2 C'est de l'accroissement semblable ou dissemblable des segments, de
la runion ou de la division des pices qui les composent, du maximum de
dveloppement des uns, de l'tat rudimentaire des autres, que dpendent
toutes les diffrences qui se remarquent dans la srie des animaux
articuls.

C'tait tout  la fois dmontrer l'unit de plan de composition des
animaux articuls, au sens prcis o Geoffroy Saint-Hilaire l'entendait
pour les animaux vertbrs, et prouver que le corps des premiers de ces
tres rsulte de la rptition des parties fondamentalement semblables
entre elles; c'tait aussi bien constituer leur archtype, au sens o
l'aurait entendu Owen; mais ici cet archtype se dgageait avec une
particulire clart et nous devons en faire une tude plus approfondie.

Les crustacs possdent un grand nombre de membres, dont la forme et les
fonctions sont extrmement variables; ce sont, par exemple, chez
l'crevisse, une paire de pdoncules portant les yeux, deux paires
d'antennes, une paire de mandibules, deux paires de mchoires, trois
paires de pattes-mchoires, cinq paires de pattes locomotrices, six
paires de pattes abdominales, dont la dernire est transforme en
nageoires aplaties. Audouin tait parvenu  prouver que toutes ces
parties sont construites de la mme faon, peuvent tre ramenes  une
forme typique, de la mme manire que les anneaux du corps, en sorte que
les pdoncules des yeux, les antennes, les mandibules et les mchoires
peuvent tre considrs comme des pattes modifies, conclusion
immdiatement tendue par Latreille aux antennes et  l'appareil
masticateur des insectes. Audouin dsigne cet ensemble de parties sous
le nom d'_appendices_. L'identit fondamentale de tous ces appendices,
dj dmontre par l'anatomie compare, est bientt tablie par
l'embryognie, grce aux importantes recherches de Rathke[79]. Il
rsulte des observations de ce dernier naturaliste sur l'Ecrevisse que
tous les appendices de cet animal se montrent d'abord avec la mme
forme, occupent la mme position par rapport aux diverses parties du
segment sur lequel ils se constituent et ne revtent que peu  peu leur
forme dfinitive, en mme temps qu'ils se spcialisent dans une fonction
dtermine; les pdoncules des yeux, les antennes se forment, comme les
autres parties,  la face infrieure du segment qui leur correspond et
prennent seulement par la suite la place que, chez l'animal adulte, ils
occupent au-dessus de la bouche, et qui masque, au premier abord, leur
vritable origine. D'ailleurs tous les appendices ne se montrent pas
simultanment: les pdoncules oculaires, les deux paires d'antennes et
les mandibules, c'est--dire les premiers appendices de la tte, se
forment d'abord, les autres ensuite et successivement. De mme, la tte
et le dernier anneau de l'abdomen apparaissent en premier lieu; tous les
autres naissent entre ces deux-l; les derniers venus apparaissent
toujours entre le dernier et l'avant-dernier anneau du corps. Enfin
Rathke constate un autre fait important: c'est que les parties formes
les premires chez l'crevisse sont les mmes qui se forment tout
d'abord chez les vertbrs; seulement ces parties occupent la future
face ventrale chez l'crevisse, la face dorsale chez les vertbrs;
l'embryognie confirme donc l'hypothse de Geoffroy Saint-Hilaire et
d'Ampre que les vertbrs diffrent des articuls, parce qu'ils se
tiennent, par rapport au sol, dans une position exactement inverse.

Les recherches de Jurine, Thompson, Nordmann, celles de M. Henri Milne
Edwards viennent successivement ajouter de nouvelles donnes  ces
importantes dcouvertes. Ces observateurs habiles montrent que nombre de
crustacs, surtout dans les groupes infrieurs, subissent aprs tre
sortis de l'oeuf de singulires mtamorphoses; tandis que la plupart des
crustacs suprieurs closent, comme l'crevisse, pourvue de tous leurs
anneaux, et n'ont plus  subir que des modifications dans la forme de
ces anneaux ou de leurs appendices, d'autres ont encore  produire des
anneaux nouveaux, avant d'arriver  l'tat adulte. M. H. Milne Edwards
constate que, dans ce cas, les diverses rgions du corps, tte, thorax,
abdomen, peuvent tre galement incompltes et s'accrotre, chacune en
ce qui la concerne, comme l'animal tout entier, par l'adjonction de
nouveaux anneaux  sa partie postrieure[80]. Frquemment, le jeune
crustac, quelle que doive tre sa forme dfinitive, ne possde, au
moment de sa naissance, que trois paires de pattes, servant
momentanment  la natation, mais qui reprsentent les trois premires
paires d'appendices cphaliques, de sorte que _les antennes et les
mandibules (et il en est de mme des mchoires et des pattes-mchoires)
ont t rellement des pattes locomotrices  un certain moment de
l'existence de l'animal_. On peut dire d'elles, sans aucune mtaphore,
sans aucun sous-entendu, que ce sont des pattes modifies.

En 1834, toutes ces modifications dans la forme, toutes ces
mtamorphoses, toutes ces diffrences dans le mode de dveloppement,
sont rapproches, compares, interprtes par M. H. Milne Edwards, en
quelques lignes qui montrent combien ce savant illustre avait, ds cette
poque, un sentiment profond des rapports qui unissent entre elles les
formes vivantes et de la direction dans laquelle s'accompliraient les
progrs ultrieurs de la Zoologie, qu'il a si puissamment contribu 
provoquer en France.

Au premier abord, dit M. Milne Edwards, ces diverses modifications ne
paraissent dpendre d'aucune tendance constante de l'organisme, et l'on
pourrait croire que le dveloppement de chacun de ces animaux se fait
d'aprs des lois diffrentes; mais il n'en est pas ainsi, car, en
tudiant avec attention ces changements, on voit qu'ils peuvent se
classer tous de manire  satisfaire l'esprit et se rapporter, malgr
leur diversit,  un petit nombre de principes rgulateurs, principes
qui, du reste, se rvlent aussi dans les espces de mtamorphoses dont
nous venons d'tre tmoin chez l'embryon de ces animaux.

Les changements que les jeunes crustacs prouvent aprs leur sortie de
l'oeuf peuvent tre considrs comme tant le complment des
mtamorphoses de l'embryon; tantt ces mtamorphoses ont lieu presque
entirement avant que le jeune ait quitt les membranes de l'oeuf; mais
d'autres fois il nat en quelque sorte avant terme, et continue aprs sa
naissance  prsenter des changements de structure analogues  ceux que
les premiers prouvent pendant leur vie embryonnaire.

Ces modifications sont de deux ordres: les unes consistent dans
l'apparition d'un ou plusieurs anneaux de leur corps et des membres qui
en dpendent; les autres, dans des changements qui s'oprent dans la
forme et les proportions de parties qui existent dj avant l'poque de
la naissance et qui persistent pendant toute la dure de la vie ou
disparaissent plus ou moins compltement.

Les Dcapodes paraissent tous natre avec la srie complte de leurs
anneaux et de leurs membres[81]. Il en est de mme pour certains
Edriophthalmes, les Amphithos et les Phronymes, par exemple; mais
d'autres animaux du mme groupe ne prsentent  la sortie de l'oeuf que
six paires de pattes ambulatoires au lieu de sept: c'est le cas pour les
Cymotlios, les Anilocres, etc. Dans le groupe des Entomostraces, les
jeunes sont bien moins avancs dans leur dveloppement; en gnral, _on
n'y distingue encore que les membres cphaliques, et, sous ce rapport,
ils ressemblent  l'embryon de l'crevisse vers le commencement de la
seconde priode d'incubation_; les anneaux thoraciques et abdominaux,
ainsi que les membres qui en dpendent, n'apparaissent que
successivement, et ce n'est qu'aprs avoir chang plusieurs fois de peau
que ces animaux parviennent  l'tat parfait[82].

Et plus loin:

Les changements de forme que les jeunes Crustacs prouvent dans les
parties dj existantes lors de la naissance varient suivant les
espces, mais ont cela de commun qu'elles tendent presque toujours 
loigner de plus en plus l'animal du type normal du groupe auquel il
appartient et  l'individualiser davantage; aussi, au moment de la
naissance, ces animaux se ressemblent-ils bien plus entre eux qu'
l'tat, adulte, et, en gnral, plus ils prsentent d'anomalies tant 
l'tat parfait, plus ils prouvent de modifications pendant les premiers
temps de leur vie.

C'est l une thorie presque complte de la mtamorphose des Crustacs.
Aprs cinquante ans rvolus, il y a  peine d'autres modifications  lui
faire subir que de donner plus de relief  quelques-unes des
propositions qu'elle contient. On peut formuler, par exemple, les
principales de ces propositions de la manire suivante:

Tous les Crustacs revtent au dbut, soit dans l'oeuf, soit hors de
l'oeuf, une forme larvaire commune, la forme de _Nauplius_. Ils n'ont
alors que trois paires de membres qui deviennent autant d'appendices
cphaliques, gnralement des antennes et des mandibules.

Le Nauplius reprsente donc seulement la tte ou une portion de la tte
du Crustac adulte; les autres segments du corps naissent un  un  sa
partie postrieure.

Ces segments peuvent se former soit dans l'oeuf, soit seulement aprs
l'closion.

Enfin, dans chaque groupe important, presque toutes les espces
traversent un certain nombre de formes communes, et leurs mtamorphoses
sont d'autant plus compliques que la forme adulte est plus loigne des
formes normales de son groupe.

La doctrine de la descendance a donn depuis la raison d'tre de toutes
ces lois dduites de l'observation. En les annonant, sous leur premire
forme, M. Milne Edwards voyait surtout en elles la confirmation de
l'existence d'une unit de plan de structure chez les Crustacs et non
pas la consquence d'une complication graduelle de l'organisme de ces
animaux rsultant de ce que des parties nouvelles se seraient
successivement ajoutes au nauplius primitif, puis diversement
modifies.  ce moment, il conoit, en effet, le Crustac comme form
d'un nombre invariable de segments. On peut poser, en principe, dit-il,
que le nombre normal des segments dont le corps des Crustacs se compose
est de vingt et un[83]. Ces segments peuvent tous se ramener  un mme
type idal dont ils ne sont que des modifications. Il s'ensuit que
toutes les formes qui se succdent durant la mtamorphose sont
quivalentes entre elles, reprsentent toujours virtuellement le
Crustac  vingt et un segments, qu'elles tendent  produire; que les
formes constitues d'un nombre moindre de segments sont des anomalies;
que le nauplius et tous les stades intermdiaires qui le sparent de la
forme adulte sont essentiellement transitoires, et qu'un Crustac qui
s'arrterait  l'un de ces stades serait hors du plan caractristique de
son groupe. En un mot, le Crustac  vingt et un segments est, pour M.
Milne Edwards, une unit indcomposable dont chaque segment n'est qu'une
fraction.

Il semble au contraire aujourd'hui[84] que la vritable unit soit le
segment, le zoonite, et que le Crustac soit une pluralit, dans
laquelle le nombre des parties composantes est indiffrent. Dans
l'hypothse de l'unit de plan, o se place M. Milne Edwards, en 1834,
un Crustac qui clt avant d'avoir ralis ses vingt et un segments est
un Crustac qui nat, en quelque sorte _avant terme_; dans l'hypothse
de la descendance, le nombre des segments d'un crustac peut tre
quelconque; l'closion normale doit avoir lieu aprs la constitution du
Nauplius (on pourrait mme le concevoir plus prcoce); les segments
doivent ensuite se former un  un, aprs l'closion; s'il en est
autrement, c'est que l'closion a t _retarde_, en mme temps que les
phnomnes de dveloppement qui devaient aboutir  la constitution du
Crustac  vingt et un segments ont t acclrs. De telles nuances
sont dlicates, sans doute; mais elles sont un excellent exemple de la
faible importance des retouches qu'il suffit de donner  une ide qui, 
un certain moment, est d'accord avec les faits, pour la maintenir sans
cesse au courant de la science et la faire rentrer dans les thories
plus gnrales que les progrs de nos connaissances rendent ncessaires.
Si l'on admet la thorie expose en 1834 par M. Milne Edwards, on se
trouve ramen  la thorie de l'archtype, et, si les phnomnes
embryogniques qu'offrent les crustacs peuvent tre exposs au moyen
d'un petit nombre de lois, ils n'en chappent pas moins  toute
explication. Nous verrons au contraire que, en acceptant la seconde
interprtation, les phnomnes si varis du dveloppement des Crustacs
s'expliquent simplement, comme ceux que l'on observe chez tous les
animaux suprieurs, par une simple acclration de phnomnes qui ne
diffrent en rien de ceux de la reproduction par bourgeonnement.

En 1845, M. Milne Edwards donne dj un complment important  sa
thorie des crustacs, complment qui supprime au moins d'une faon
implicite la condition de nombre et qui donne une signification nouvelle
aux diverses rgions du corps.  la suite des dcouvertes de M. de
Quatrefages sur la reproduction par division de remarquables petites
Annlides marines, les Syllis, et des siennes propres sur le singulier
bourgeonnement d'autres Annlides, les Myrianides, il montre[85] que les
lois de l'accroissement des Annlides sont les mmes que celles de
l'accroissement des Crustacs; il insiste sur le fait que, dans les deux
groupes, les segments se forment successivement, et que c'est toujours
l'avant-dernier segment du corps ou le dernier de chaque rgion qui
donne naissance aux segments nouveaux, et il poursuit:

Lorsque le dveloppement devient plus actif, comme dans le cas de la
multiplication par bourgeonnement, dont les Syllis et nos Myrianides
offrent des exemples, on voit mme un anneau donner directement
naissance  deux ou plusieurs zoonites, qui, _en se reproduisant  la
manire ordinaire_, constituent une ou plusieurs sries intercalaires;
l'ensemble des produits segmentaires reprsente alors une srie de
groupes de zoonites, dont chacun s'allonge par sa partie postrieure,
comme le faisait la srie unique dans le cas prcdent... Ce phnomne,
qui, dans la classe des annlides ne se manifeste que lors de la
production de nouveaux individus par voie de bourgeonnement..., se voit
ailleurs dans le dveloppement de l'embryon... Chez les Crustacs, par
exemple, il parat y avoir trois de ces systmes, ou sries de systmes
gnsiques, dont l'allongement peut se continuer aprs la formation du
premier anneau de la srie suivante, et il est  noter que ces trois
groupes correspondent prcisment aux trois grandes rgions du corps de
ces animaux, la tte, le thorax et l'abdomen.

M. Edwards montrera lui-mme un peu plus tard que les rgions du corps
de diverses annlides sdentaires se comportent,  cet gard, comme les
rgions du corps des crustacs; mais il tablit d'ores et dj que
l'accroissement du nombre des segments du corps, l'accroissement
proprement dit des annlides et leur reproduction agame, ne sont que
deux formes  peine diffrentes d'un mme phnomne; que les diverses
rgions du corps des crustacs correspondent aux nouveaux individus qui
se sparent pour mener une vie indpendante chez les annlides, et
peuvent tre, en consquence, considres comme autant d'individualits
distinctes.

Comme les Crustacs, les Annlides des types les plus divers se
ressemblent pendant les premires priodes de leur dveloppement; cette
remarquable concidence dans la marche des phnomnes gnsiques chez
deux types aussi diffrents inspire  M. Edwards les rflexions
suivantes:

Les affinits zoologiques sont proportionnelles  la dure d'un certain
paralllisme dans la marche des phnomnes gnsiques chez les divers
animaux; de sorte que les tres en voie de formation cesseraient de se
ressembler d'autant plus tt qu'ils appartiennent  des groupes
distinctifs d'un rang plus lev dans le systme de nos classifications
naturelles, et que les caractres essentiels, dominateurs, de chacune de
ces divisions rsideraient, non pas dans quelques particularits de
formes organiques permanentes chez les adultes, mais dans l'existence
plus ou moins prolonge d'une constitution primitive commune, du moins
en apparence[86].

Nous voil bien loin des principes de Cuvier, qui exigeait que tous les
caractres employs dans les classifications fussent des caractres
dfinitifs; le rle de l'embryognie dans les classifications est
dsormais trac; les animaux qui prsentent les mmes formes larvaires
sont dsormais reconnus comme parents, et, si cette parent est encore
considre comme une parent idale, il est vident qu'il n'y aura rien
 changer  la formule qui vient d'tre trouve le jour o il faudra
reconnatre que la parent doit tre entendue dans le sens vritable du
mot. Serres, en France, et les philosophes de la nature, en Allemagne,
avaient nonc une proposition analogue lorsqu'ils disaient: Tous les
animaux suprieurs traversent, lorsqu'ils se dveloppent, des formes
analogues  celles qui demeurent permanentes chez les animaux
infrieurs. La formule nouvelle est plus large et plus exacte, et le
progrs dans la science ne consiste-t-il pas presque toujours 
substituer  une ide partiellement vraie une ide plus gnrale qui
l'explique et la comprend? La formule des philosophes de la nature
supposait un type unique de dveloppement; celle de M. Milne Edwards
comprend tout aussi bien la proposition des savants allemands que celle
de Von Bar, qui avait tabli l'existence de plusieurs types de
dveloppement; M. Milne Edwards a sur Von Bar l'avantage de ne pas
limiter le nombre des types de dveloppement et de permettre
l'intervention des caractres embryogniques  tous les degrs de la
classification, comme on a plusieurs fois tent de le faire depuis peu.

Dj, du reste, l'embryognie avait rendu  la classification
d'importants services; grce  elle, Thompson venait de dmontrer que
les cirrhipdes, classs par Cuvier parmi les mollusques, par Latreille
parmi les annlides, institus en groupe spcial par de Blainville,
taient de vritables crustacs[87], et Nordmann avait prouv que les
lernes, universellement considrs comme des vers, appartenaient aussi
 ce mme groupe des crustacs[88]. Bien souvent, les phases du
dveloppement ont depuis rvl une parent inattendue entre des tres
fort diffrents  l'tat adulte, et les naturalistes ont pris dans les
indications de ce genre une telle confiance que le danger est maintenant
de prendre d'apparentes similitudes pour une relle identit dans les
formes larvaires.

En rsum, malgr ces modifications successives de l'ide qu'on peut se
faire d'un crustac, la thorie dfinitive de M. Milne Edwards peut
s'noncer ainsi: tous les crustacs sont construits sur un type commun;
leur corps est compos d'anneaux en mme nombre, forms eux-mmes de
parties identiques; les divers crustacs ne diffrent entre eux que par
des modifications de forme des anneaux de leur corps ou des parties qui
les composent; en gnral, dans l'individu, ces modifications
n'apparaissent qu' une priode plus ou moins avance du dveloppement
embryognique, de sorte que la plupart des crustacs, notamment ceux qui
appartiennent  un mme groupe, commencent par se ressembler et
diffrent ensuite de plus en plus  mesure qu'avance leur dveloppement.
Les anneaux du corps se forment successivement; mais cette formation
peut tre lente ou plus ou moins rapide et l'closion avoir lieu  une
priode quelconque de cette formation. Chacune des rgions du corps se
comporte, au point de vue de la multiplication des anneaux, comme un
organisme indpendant.

Ces propositions pourraient s'tendre  tous les animaux articuls; il
semble donc y avoir un archtype des arthropodes, comme il y a un
archtype des vertbrs, mais ces archtypes sont diffrents, et
l'existence de plusieurs types organiques, proclame par Cuvier, semble
confirme. Cependant, comme le fait remarquer M. Milne Edwards, les
propositions si simples qui permettent de dfinir l'archtype des
arthropodes sont, pour la plupart, le fruit d'une heureuse application 
l'tude des crustacs de la mthode employe par Geoffroy Saint-Hilaire
pour l'tude des vertbrs. La thorie des analogues, dit-il[89],
devenue clbre par les travaux de son auteur, M. Geoffroy
Saint-Hilaire, et par la tendance nouvelle qu'elle a imprime 
l'anatomie compare, aplanit, comme on le voit, la plupart des
difficults qu'avait prsentes jusqu'ici l'tude du squelette
tgumentaire des crustacs; et si l'utilit de l'application 
l'entomologie des vues philosophiques formant la base de cette doctrine
n'tait dj dmontre par les recherches de MM. Savigny, Audouin, etc.,
on pourrait en donner comme preuve la simplicit des corollaires qui
rsument les causes des diffrences innombrables offertes par le
squelette tgumentaire des crustacs.

       *       *       *       *       *

L'hypothse de l'unit de plan de composition restreinte  l'tendue de
chacun des embranchements du rgne animal permettait de rattacher d'une
manire assez satisfaisante  une cause commune les ressemblances qu'on
observe entre les animaux; n'tait-il pas possible de rattacher de mme
 un principe unique les diffrences innombrables qu'ils prsentent? Ds
1827, M. H. Milne Edwards en avait indiqu le moyen dans ses articles du
_Dictionnaire classique d'histoire naturelle_. Non seulement il
formulait alors une loi dont les applications sont devenues depuis
chaque jour plus importantes, mais il indiquait le premier, d'une faon
prcise, une assimilation imprvue entre les lois de l'conomie
politique et celles de la physiologie gnrale; il ouvrait ainsi une
voie qui est justement celle o s'est engage depuis Darwin, et qui
devait conduire  des rsultats inesprs. La caus de la diversit des
animaux, c'est, pour M. Milne Edwards, la division du _travail
physiologique_ entre leurs lments constituants; pour Darwin l'origine
des espces doit tre cherche dans la concurrence que cre
l'_accroissement de la population animale_ et dans le succs des _mieux
outills_, dans la _slection naturelle_ qui en est la consquence; or
les conomistes considrent prcisment la division du travail le moyen
le plus sr de soutenir la concurrence; aussi, loin de perdre sa valeur
par l'avnement de la doctrine de Darwin, peut-on dire que la doctrine
de M. Milne Edwards n'a fait qu'en recevoir une force et une porte plus
grandes. D'autre part, la division du travail suppose l'_association_,
principe dont nous avons vu Dugs faire,  son tour, l'application
incomplte au rgne animal, en 1831, et dont nous avons essay, dans
notre livre _Les colonies animales et la formation des organismes_, de
faire ressortir toute l'importance, au point de vue de l'volution et de
la complication graduelle des tres vivants, de la dtermination des
lois qui ont prsid  la formation des types organiques, de
l'explication des phnomnes embryogniques, et de la formation mme de
ce que nous nommons l'_individualit_. Ainsi le parallle se poursuit,
et, chaque fois qu'une application nouvelle des lois de l'conomie
politique est faite  la morphologie, elle se montre fconde en
rsultats. Il est vident que tout le ct de la question qui touche 
la faon dont se sont raliss les quatre grands modes de distribution
des parties caractristiques, des quatre types organiques de Cuvier,
ct que nous avons plus particulirement trait dans _Les colonies
animales_, ne pouvait exister, si l'on se plaait dans l'hypothse de
types organiques raliss d'emble et modifis seulement dans le dtail:
or c'est l le point de vue de Dugs et de M. Milne Edwards. Sans doute
l'un et l'autre de ces savants ont dj entre les mains, en partie
dcouverts par eux-mmes, un certain nombre de faits pouvant permettre
d'tablir une thorie du mode de formation des types organiques; ils
acceptent nanmoins, comme Cuvier, comme Geoffroy Saint-Hilaire, comme
le fera plus tard Richard Owen, l'hypothse que les types organiques
sont l'oeuvre immdiate du Crateur, et c'est seulement  ces types _dj
raliss_ qu'ils commencent  appliquer la thorie de la division du
travail physiologique; voici dans quels termes:

Dans certains animaux, dit en 1827 M. Milne Edwards[90], le corps
prsente partout des caractres identiques et ne parat renfermer aucun
organe distinct... Les polypes d'eau douce prsentent une structure de
ce genre... Le corps de ces animaux peut tre compar  un atelier o
chaque ouvrier serait employ  l'excution de travaux semblables et o
par consquent leur nombre influerait sur la somme, mais non sur la
nature du rsultat. Aussi l'exprience a-t-elle dmontr qu'en divisant
un de ces tres on ne change pas sa manire d'agir; chaque fragment
continue de vivre comme auparavant et peut former un nouvel animal...
Lorsqu'au contraire la vie commence  se manifester par des phnomnes
plus compliqus et que le rsultat final produit par le jeu des
diffrentes parties du corps devient plus parfait, certains organes
offrent un mode de structure particulier et cessent alors d'agir  la
manire du tout. La vie de l'individu, au lieu d'tre la somme d'un
nombre plus ou moins grand d'lments de mme nature, rsulte de
l'ensemble d'actes essentiellement diffrents et produits par des
organes distincts. Les diverses parties de l'conomie animale concourent
toutes au mme but, mais chacune d'une manire qui lui est propre, et
plus les facults de l'tre sont nombreuses et dveloppes, plus la
diversit de structure et la division du travail qui en est la suite
sont pousses loin.

Et M. Milne Edwards prcise plus tard sa pense en crivant[91]:

Le principe suivi par la nature dans le perfectionnement des tres est
le mme que celui si bien dvelopp par les conomistes modernes, et,
dans ses oeuvres aussi bien que dans les produits de l'art, on voit les
avantages immenses de la division du travail.

Ces principes de la division du travail, M. Milne Edwards les applique
successivement aux diffrents systmes d'organes et tout d'abord aux
tguments.

La surface extrieure du corps, de mme que les parties situes plus
profondment, prsentent une srie de modifications dont la clef nous
est donne par le principe dont nous venons de parler. Ainsi que nous
l'avons dj dit, elle est d'abord semblable au reste du parenchyme,
mais bientt elle acquiert des proprits diffrentes et constitue une
membrane distincte dont la face interne donne attache  tous les organes
actifs de la locomotion et dont la superficie est le sige des sens, de
la respiration et de plusieurs autres fonctions.

Dans les classes plus leves, la facult de percevoir la lumire se
localise davantage et devient en mme temps plus parfaite; il en est de
mme des sens de l'oue et de l'odorat; mais l'enveloppe gnrale sert
encore comme organe du mouvement et du tact, en mme temps qu'elle
dtermine la forme du corps et protge les organes internes de
l'influence nuisible des agents extrieurs. Enfin, vers le sommet de la
srie des animaux, cette division du travail est porte encore plus
loin; un systme particulier, destin spcialement  la dfense des
parties molles aussi bien qu'aux fonctions locomotrices, se montre dans
l'conomie, et la membrane tgumentaire, au lieu de servir  des usages
si divers, n'est plus appele qu' agir comme organe du tact, 
s'opposer  l'vaporation des liquides renferms dans le corps et 
remplir un petit nombre d'autres fonctions.

Dans ce passage, le principe de la division du travail est appliqu non
pas  des individualits distinctes, d'abord indpendantes et identiques
entre elles, qui se partagent les rles, mais  des masses homognes,
sans individualit propre, qui se dcomposent en parties htrognes,
aptes chacune  un ouvrage particulier. Il n'y a aucune filiation,
aucune relation entre les cas o la division du travail est peu avance
et ceux o elle l'est davantage, car il n'est videmment pas dans
l'esprit de l'auteur d'tablir une relation gnalogique quelconque
entre le squelette intrieur des vertbrs dont il est question, en
dernier lieu, et le squelette extrieur des articuls. Le principe de la
division du travail est donc ici plutt la constatation d'un ensemble de
faits, une sorte de _loi mtaphysique_, que l'indication d'un _procd_
rellement employ, d'un acte vraiment effectu pour passer d'un tat
simple  un tat plus complexe.

Dans l'emploi qu'en fait par la suite M. Milne Edwards, ce caractre ne
saurait disparatre, car une division du travail s'effectuant, sous
l'action de causes extrieures dterminables, entre des individus
d'abord identiques et indpendants, se modifiant et se solidarisant sous
l'empire de ces causes, impliquerait ncessairement une transformation
graduelle des formes vivantes; toutefois ses propositions nonces dans
un sens mtaphorique peuvent tre de plus en plus facilement prises dans
un sens absolu. Telles sont celles qui concernent le systme
nerveux[92]: En tudiant dans la longue srie des animaux articuls les
parties au moyen desquelles ces tres peroivent les impressions, on y
remarque une suite de modifications analogues  celles que nous avons
dj signales en traitant de l'appareil tgumentaire et des organes de
la vie organique. Le systme nerveux se prsente d'abord sous la forme
d'un cordon qui s'tend dans toute la longueur du corps; chacune de ses
parties agit alors  la manire du tout, et, lorsqu'on divise l'animal
en plusieurs tronons, chacun d'eux continue  sentir et  se mouvoir
comme il le faisait lorsque le corps tait entier. Un degr de plus dans
la division du travail amne la localisation de la facult de percevoir
la sensation, et de plusieurs autres actes, dans des parties dtermines
de ce systme, dont l'existence devient alors ncessaire  l'intgrit
des fonctions auxquelles l'appareil en entier prside. Enfin, chez des
animaux plus parfaits, la sensibilit devient plus particulirement
l'apanage de certaines fibres mdullaires; la facult de produire les
mouvements sous l'empire de la volont se concentre en quelque sorte
dans d'autres fibres du mme systme; celle d'exciter l'action de ces
diverses parties se localise galement dans certains points de
l'appareil nerveux, et celle de coordonner les mouvements est exerce
par d'autres instruments. En un mot, toutes les parties de l'appareil
sensitif finissent par concourir d'une manire diffrente  la
production des phnomnes dont l'ensemble rsultait d'abord de l'action
de chacune d'elles.

C'est encore le mme point de vue que lorsqu'il s'agissait des
tguments; mais les applications morphologiques apparaissent, quoique
implicitement, lorsque, aprs avoir tudi les modifications diverses du
systme nerveux des crustacs, M. Edwards les rsume toutes dans cette
loi conforme  la _loi de centralisation_, par laquelle Serres
reprsentait les modifications successives que subit le systme nerveux
des insectes, pendant leur dveloppement[93].

Le systme nerveux des crustacs se compose toujours de noyaux
mdullaires dont le nombre normal est gal  celui des membres, et
toutes les modifications qu'on y rencontre, soit  des poques diverses
de l'incubation, soit dans diffrentes espces de la srie, dpendent
principalement des rapprochements plus ou moins complets de ces noyaux,
agglomrations qui s'oprent des cts vers la ligne mdiane, en mme
temps que dans la direction longitudinale, mais peuvent tenir aussi en
partie  un arrt de dveloppement dans un certain nombre de ces
noyaux.

Le rapprochement entre les faits rvls par l'anatomie compare et ceux
que fournit l'embryognie d'un individu donn implique dj la
possibilit que les divers tats du systme nerveux aient pu tre tirs
d'un tat primitif o tous les ganglions taient identiques entre eux,
et c'est bien l'ide qui se dgage lorsque, cessant de considrer des
tissus ou des organes, M. Edwards arrive  dire des segments des corps
eux-mmes[94]:

D'aprs ce que nous avons dit, au commencement de ce chapitre,
relativement  la marche suivie par la nature dans le perfectionnement
des tres, on pourrait s'attendre  trouver,  l'extrmit infrieure de
la srie forme par les animaux dont nous nous occupons ici, des espces
dont tous les anneaux constituants du corps seraient identiques entre
eux tant par leur forme et leur structure que par leurs fonctions, puis
 les voir devenir de plus en plus disparates et servir chacun  des
usages particuliers. C'est, en effet, ce que l'on remarque lorsqu'on
compare entre eux les divers crustacs; mais ces animaux ne nous offrent
d'exemple, ni de cette extrme uniformit, ni de ce maximum de
complication.

La division du travail peut donc porter sur les segments tout entiers
comme sur les organes et les tissus; elle est alors ncessairement
suivie d'une sorte de conscration morphologique rsultant de
modifications plus ou moins tendues dans la forme de ces segments.
Mais, pour M. Edwards, ces segments ne sont pas, comme pour Dugs, des
individualits distinctes; ce sont, on s'en souvient, de simples parties
du corps dont un nombre dtermin et constant est ncessaire pour
constituer le crustac; malgr la segmentation de son corps, le crustac
est indivisible comme le vertbr. C'est encore l'ide que se font des
animaux segments un grand nombre de naturalistes, et, au point de vue
du transformisme, cette ide suffit, nous l'avons vu, pour supprimer le
problme de l'origine des types organiques et obliger d'avoir recours,
afin d'expliquer chacun d'eux,  un acte crateur spcial.

       *       *       *       *       *

Dans les travaux relatifs aux articuls comme dans ceux relatifs aux
vertbrs, nous avons dj fait remarquer que la mthode d'investigation
de Geoffroy Saint-Hilaire est employe  dfinir d'une manire plus
rigoureuse, plus exacte, plus complte, les grands embranchements de
Cuvier,  dterminer les limites des modifications dont ils sont
susceptibles et  chercher la loi de ces modifications. Le principe des
connexions est jusqu'ici appliqu surtout aux pices solides et permet
de ramener leur disposition  un mme type; il est tout aussi fcond
lorsqu'on veut en faire application aux organes internes, aux parties
molles.

Cuvier avait fait du systme nerveux la base de la distribution
mthodique des animaux; M. mile Blanchard s'attache  dterminer toutes
les modifications dont il est susceptible dans un mme embranchement et
 prciser l'importance des caractres qu'il peut fournir  la
classification. Il dmontre que chez les insectes il est construit sur
un type constant; que durant la mtamorphose il prouve, en gnral, une
concentration plus ou moins considrable; que cette concentration
s'effectue suivant des lois dtermines, de sorte qu'on peut trouver
dans le degr de centralisation des noyaux mdullaires des caractres
de famille ayant une persistance des plus remarquables[95].

Ses recherches sur les connexions du systme nerveux l'amnent  de
remarquables dterminations d'organes; il dmontre, par exemple, que les
antennes, absentes, en apparence, chez les Arachnides, sont en ralit
reprsentes chez ces animaux par les petites pinces des scorpions et
les crochets  venin des araignes, seuls appendices qui reoivent leurs
nerfs du cerveau, comme les antennes des insectes et des crustacs. Par
des tudes sur la bouche des insectes diptres, M. Blanchard avait dj
complt les travaux de Savigny; tandis que M. de Lacaze-Duthiers, se
livrant  l'tude des appendices compliqus qui se trouvent 
l'extrmit postrieure de l'abdomen de ces animaux, arrivait 
dmontrer que chez tous ces animaux l'armure gnitale femelle tait,
tout aussi bien que la bouche, construite sur un plan unique[96]; que
les pices multiples qui les composent rsultaient uniquement du
dveloppement et des modifications de forme des parties solides d'un
zoonite.

Ainsi, chez les arthropodes adultes, et notamment chez les plus levs,
de nombreux travaux permettent de ramener  un mme plan les aspects si
divers de l'organisation. Dans la classe entire des insectes, le nombre
des segments du corps reste constant; il en est de mme du nombre des
rgions du corps et des appendices affects  une fonction dtermine.
Chez les arachnides, le nombre total des segments du corps est dj
moins fixe; il est trs variable chez les myriapodes, dont la tte
prsente cependant une composition constante; enfin, s'il prsente une
certaine fixit chez les crustacs suprieurs, on constate chez ces
derniers une grande variabilit dans la constitution des diverses
rgions du corps et le nombre des appendices servant  des usages
analogues; d'autre part, les segments du corps ne poussent pas toujours
simultanment, et cela seul suffirait  jeter quelque doute sur la
prtendue immobilit du type, pour faire supposer que, si cette
immuabilit existe rellement dans certains groupes, elle a t acquise
et doit encore tre considre comme un _rsultat_ et non comme un _fait
primordial_.

       *       *       *       *       *

L'tude des vers annels, si bien faite par Savigny, M. Audouin, Milne
Edwards et M. de Quatrefages, peut dj servir  montrer que, chez ces
animaux, il n'y a de constant que l'organisation du segment, le nombre
de ceux-ci pouvant varier dans les plus larges proportions, de sorte
qu'on ne saurait ici concevoir rien de semblable  un archtype, et,
lorsqu'on descend des vers annels  ceux o la structure segmentaire
est indistincte, c'est bien autre chose: il rsulte des patientes et
habiles recherches de M. Blanchard sur les vers intestinaux, de celles
de M. de Quatrefages sur les Planaires, que les traits essentiels
attribus par Cuvier  l'animal articul s'effacent et disparaissent;
cependant l'ide de type est tellement tenace qu'on fait l'impossible
pour faire rentrer ces animaux dans une rgle  laquelle ils chappent
de toutes faons.

       *       *       *       *       *

L'embranchement des mollusques avait t moins rigoureusement dfini par
Cuvier que ceux des vertbrs et des arthropodes. Les recherches de M.
Milne Edwards sur la circulation de ces animaux rvlent dans la
constitution de leur appareil circulatoire une imperfection commune 
laquelle on tait loin de s'attendre; diverses recherches portant sur
leur systme nerveux, notamment celles de Duvernoy et de M. Blanchard
sur le systme nerveux des acphales, celles de M. de Quatrefages et
surtout de M. de Lacaze-Duthiers sur les gastropodes, permettent de
concevoir un type mollusque nettement dfini et dans lequel M. de
Lacaze-Duthiers dmontre qu'il existe, entre les parties, des connexions
aussi fixes que dans les autres groupes. Malheureusement ce type une
fois bien connu, au lieu de le limiter aux Cphalopodes, Gastropodes,
Solnoconques et Lamellibranches, qui seuls sont de vrais Mollusques, on
s'efforce d'en rapprocher, comme on l'avait fait pour les Vers, tout ce
qui prsentait avec lui de plus ou moins vagues analogies. C'est ainsi
qu'on cherche avec passion les traits caractristiques des mollusques
chez les brachiopodes, chez les tuniciers, chez les bryozoaires, sans
prendre garde qu'un type qu'il faut transformer compltement pour y
ramener certains organismes perd toute importance, si c'est un type
thorique tel qu'on l'entend dans l'hypothse de la fixit des espces,
et qu'il n'y a aucun intrt, dans l'hypothse de la descendance, 
essayer d'y rattacher des tres qu'on ne peut en faire driver que par
des transformations tout autres que celles dont l'embryognie et
l'anatomie compare nous dmontrent clairement la possibilit.

Les difficults de la thorie des embranchements de Cuvier avaient dj
t releves, en 1822, par de Blainville, qui, tout en admettant la
fixit absolue des espces, considrait les animaux comme se rattachant
 un certain nombre de _types_ prsentant entre eux une certaine
gradation, comparable  l'chelle admise par Bonnet, et supposait que
dans chacun de ces types l'organisation pouvait prouver des
dgradations successives capables d'en rendre mconnaissables les
caractres, sans que cependant la srie ft nullement rompue entre les
formes dgrades et les formes leves de chaque type. La foi dans le
gnie de Cuvier est telle cependant que ces difficults n'arrtent
nullement certains esprits: l'un des plus minents disciples du matre,
Louis Agassiz, s'est fait le thoricien de la doctrine des types, et le
moment est venu de montrer quelle ide peut se faire de la philosophie
zoologique un esprit lev rsolument partisan de la fixit absolue des
formes vivantes.




CHAPITRE XVI

LOUIS AGASSIZ

Consquences philosophiques de l'hypothse de la fixit des espces.--La
possibilit d'une classification dmontre l'existence de
Dieu.--L'existence d'un plan de la cration est contraire  la doctrine
du transformisme.--Arguments en faveur de la fixit des
espces.--Faiblesse de ces arguments.--Nature des caractres des
divisions zoologiques des divers degrs.--Dfinition nouvelle de
l'espce.--Dsaccord de cette dfinition avec les faits.--Ralit de
l'espce.--Causes de l'isolement physiologique des espces.


Louis Agassiz[97] transporte  toutes les divisions de la mthode dite
naturelle une ide analogue  celle de l'archtype de Owen: chacune de
nos espces, chacun de nos genres, chaque famille, chaque type
reprsente une conception distincte du Crateur, et tous ces groupes
d'individus ont, par consquent, une gale ralit. La classification,
loin d'tre une partie de l'art, comme le croit Lamarck, partie
susceptible de varier avec l'artiste, est un difice immuable, comme le
Crateur; c'tait du reste l'opinion de Cuvier et des naturalistes qui
faisaient, comme lui, de la recherche de la mthode naturelle le but
suprme de la science. Les divers groupes zoologiques, avec leur savante
subordination, ont t institus par l'intelligence divine comme les
catgories de sa pense[98]. Richard Owen, rejetant les causes finales,
avait dduit de l'existence de l'archtype des vertbrs la preuve de
l'existence de Dieu; Louis Agassiz gnralise ce procd de
dmonstration. L'existence d'une srie de plans suivant lesquels les
tres vivants sont models ncessite l'existence d'une intelligence
capable de concevoir ces plans; toute liaison intelligente et
intelligible entre les phnomnes est une preuve directe de l'existence
d'un Dieu qui pense, aussi srement que l'homme manifeste la facult de
penser quand il reconnat cette liaison naturelle des choses[99]. Au
fond, comme c'est notre intelligence qui arrive  pntrer cet ordre de
la nature duquel Louis Agassiz conclut  l'existence de Dieu, c'est de
l'existence de notre propre intelligence que la preuve de l'existence de
Dieu est tire, et le savant neufchtelois n'est pas loign de dire:
Je pense, donc Dieu est.

Louis Agassiz admet une harmonie prtablie entre notre intelligence et
l'univers: L'esprit humain est  l'unisson de la nature, et bien des
choses semblent le rsultat des efforts de notre intelligence qui sont
seulement l'expression naturelle de cette harmonie prtablie[100].
Telle est la classification naturelle: Ces systmes dsigns par nous
sous le nom des grands matres de la science qui, les premiers, les
proposrent, ne sont, en ralit, que la traduction dans la langue de
l'homme des penses du Crateur. Si vraiment il en est ainsi, cette
facult qu'a l'intelligence humaine de s'adapter aux faits de la
cration, et en vertu de laquelle elle parvient instinctivement, sans en
avoir conscience,  interprter les penses de Dieu, n'est-elle pas la
preuve la plus concluante de notre affinit avec le divin esprit? Ce
rapport spirituel et intellectuel avec la toute-puissance ne doit-il pas
nous faire profondment rflchir? S'il y a quelque vrit dans la
croyance que l'homme est fait  l'image de Dieu, rien n'est plus
opportun pour le philosophe que de s'efforcer, par l'tude des
oprations de son propre esprit,  se rapprocher des oeuvres de la raison
divine. Qu'il apprenne, en pntrant la nature de sa propre
intelligence,  mieux comprendre l'intelligence infinie dont la sienne
n'est qu'une manation! Une semblable recommandation peut,  premire
vue, paratre irrespectueuse. Mais lequel est vritablement humble?
Celui qui, aprs avoir pntr les secrets de la cration, les classe
suivant une formule qu'il appelle orgueilleusement son systme
scientifique, ou celui qui, arriv au mme but, proclame sa glorieuse
affinit avec le Crateur et, plein d'une reconnaissance ineffable pour
un don aussi sublime, s'efforce d'tre l'interprte complet de
l'Intelligence divine, avec laquelle il lui est permis, bien plus, il
lui est, de par les lois de son tre, ordonn d'entrer en
communion[101]?

Ce passage est d'un haut intrt; c'est l'panouissement le plus complet
d'une philosophie de la nature dont la filiation peut se suivre de Linn
 Cuvier, de Cuvier  de Blainville et  Agassiz, mais qui n'avait
jamais t aussi nettement formule. L. Agassiz ne prend pas pour point
de dpart, comme Schelling, l'identit de l'esprit humain avec l'esprit
de Dieu; il n'argue pas de cette identit pour dire: Philosopher sur la
nature, c'est crer la nature; loin de supprimer l'tude des faits,
comme le philosophe allemand, il tudie au contraire les faits, constate
leurs rapports, conclut, de ce que nous avons une intelligence qui
conoit ces rapports,  l'identit de notre intelligence avec celle de
Dieu, et attribue  l'intelligence divine la cration _directe_ de tous
les rapports que nous aurons  constater. Ce n'est plus l'tude des
faits qui disparat, c'est celle des forces naturelles et de leur action
sur les tres vivants. Nous n'avons plus  rechercher les causes qui ont
amen les tres vivants  leur tat actuel; il n'y a qu'une cause, Dieu,
qui agit sans intermdiaire. Nous n'avons plus mme  rechercher le but
des particularits organiques que nous dvoile notre scalpel: il y a
des organes qui n'ont pas de fonctions... Ces organes n'ont t
conservs que pour maintenir une certaine uniformit dans la structure
fondamentale... Leur prsence n'a pas pour but l'accomplissement de la
fonction, mais l'observation d'un plan dtermin. Elle fait songer 
telle disposition frquente dans nos difices, o l'architecte, par
exemple, reproduit extrieurement les mmes combinaisons en vue de la
symtrie et de l'harmonie des proportions, mais sans aucun but
pratique[102]. Il n'y a donc pas dans l'univers de cause finale, ou
plutt l'univers n'a qu'une fin, comme il n'a qu'une cause: le
dveloppement de la pense du Crateur. Le rle du naturaliste est
uniquement de rassembler les faits, expression de cette pense, et de
les coordonner dans des systmes qui sont notre faon  nous d'exprimer
la pense de Dieu. Louis Agassiz expose hardiment ici une doctrine qui a
t plus d'une fois la cause secrte des hostilits qu'ont rencontres
les tentatives les plus sincres et les plus lgitimes, faites en vue
d'arriver  une connaissance approximative de l'origine des tres
vivants et des lois de leur volution. Il s'agit bien, du reste, dans
l'esprit de ce savant si minent, de couper court  ces tentatives:
S'il est une fois prouv que l'homme n'a pas invent, mais seulement
reproduit l'arrangement systmatique de la nature; que ces rapports, ces
proportions existant dans toutes les parties du monde organique _ont
leur lien intellectuel et idal dans l'esprit du Crateur_; que ce plan
de la cration, devant lequel s'abme notre sagesse la plus haute, n'est
pas issu de l'action ncessaire des lois physiques, mais au contraire a
t librement conu par l'intelligence toute-puissante et mri dans sa
pense avant d'tre manifest sous des formes extrieures tangibles; si,
enfin, il est dmontr que la prmditation a prcd l'acte de la
cration, nous en aurons fini, une fois pour toutes, avec les thories
dsolantes qui nous renvoient aux lois de la matire pour avoir
l'explication de toutes les merveilles de l'univers et, bannissant Dieu,
nous laissent en prsence de l'action monotone, invariable des forces
physiques, assujettissant toute chose  une invitable destine[103].
Cette _invitable destine_, cette _fatalit_ que semble impliquer le
transformisme, voil, sans doute, ce qui effraie bien des esprits; on
dfend la libert de Dieu, pensant ainsi sauvegarder la sienne. Toutes
les argumentations de la philosophie, toutes les aspirations de l'esprit
et du coeur, sont impuissantes cependant  rien changer ni  ce que nous
sommes, ni aux rapports qui peuvent nous unir soit au monde, soit 
Dieu. Et qu'importe au demeurant, pour notre dignit, que notre actuelle
perfection relative ait t obtenue d'une faon ou d'une autre?
Avons-nous un intrt quelconque  nous tromper volontairement  cet
gard? N'est-il pas sage, au contraire, de chercher  pntrer, par tous
les moyens en notre pouvoir, le secret de notre origine, les lois de
notre dveloppement progressif, afin d'avoir une conscience plus nette
du but que chacun de nous peut raisonnablement proposer  son existence,
de la destine que doit rver la socit humaine tout entire, des
moyens propres  en raliser l'accomplissement et de la part que chacun
de nous est appel  prendre  l'volution de notre espce? N'est-ce pas
ainsi que nous pourrons parvenir  une connaissance intime de cet tre
collectif qui s'appelle l'humanit,  une dtermination rigoureuse,
indpendante de toutes les croyances, des droits et des devoirs communs
 tous les individus qui le composent,  l'tablissement de cette morale
dfinitive qu' travers tant d'erreurs et de prjugs, de violents
cataclysmes ou de lentes et pacifiques volutions, l'esprit de l'homme
perdu n'a cess de poursuivre dans les tnbres d'une ignorance qui
commence  peine  se dissiper?

Louis Agassiz est un esprit trop scientifique pour admettre d'emble
l'incapacit des forces physiques  crer ou  modifier les tres
vivants; il lui faut une dmonstration, et il essaye de la faire aussi
complte que possible. Les arguments qu'il dveloppe peuvent se rsumer
ainsi:

1 Nous trouvons aujourd'hui, vivant dans des conditions identiques, les
animaux les plus divers; admettre qu'ils doivent leurs caractres 
l'action des milieux, c'est donc admettre qu'une mme cause peut
produire les effets les plus diffrents.

2 Les mmes types peuvent se rencontrer dans les conditions d'existence
les plus varies, ce qui dmontre l'indpendance o sont les tres
organiss vis--vis des agents physiques.

3 D'un ple  l'autre, sous tous les mridiens, les mammifres, les
oiseaux, les reptiles, les poissons rvlent un seul et mme plan de
structure; d'autres plans non moins merveilleux se dcouvrent dans les
articuls, les mollusques, les rayonns et les divers types de plantes;
cette infinie varit dans l'unit ne saurait tre le rsultat de forces
 qui n'appartiennent ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la
facult de penser, ni le pouvoir de combiner, ni la notion de l'espace
et du temps.

4 Tous les animaux sont manifestement le dveloppement de quatre ides
cratrices, lies entre elles par le fait que toutes quatre commencent
par s'incorporer dans un oeuf, o se produisent, indpendamment des
forces physiques et malgr l'apparente identit du dbut, les
manifestations les plus diverses.

5 Le mme genre, la mme famille, la mme classe, le mme embranchement
peuvent tre reprsents dans les climats les plus diffrents par des
espces, des genres, des familles varies, de telle sorte que, malgr
cette varit, des rapports analogues existent entre les animaux de tous
les pays, bien qu'il n'existe actuellement aucune parent gnalogique
entre les espces d'un mme genre, les genres d'une mme famille, les
familles d'une mme classe, les classes d'un mme embranchement. Les
liens qui unissent les divisions d'un certain ordre ne peuvent tre
considrs comme le fait des forces physiques, reproduisant le mme type
sous des formes diverses suivant les pays.

6 Les quatre grands embranchements du rgne animal ont apparu
simultanment avec leurs caractres distinctifs, malgr l'identit des
conditions primitives d'existence, et ds le dbut on distingue
nettement dans chacun d'eux des classes, des familles, des genres, des
espces.

7 Il est difficile d'tablir, au point de vue de la complication
organique, une gradation entre les embranchements ou mme les classes;
mais, dans chaque classe, cette gradation est manifeste entre les ordres
et concorde avec la date de leur apparition dans les priodes
gologiques. L encore se dcouvre une nouvelle et accablante preuve de
l'ordre et de la gradation admirables qui ont t tablis  l'origine et
maintenus,  travers les ges, dans les degrs divers de complication
que rvle la structure des tres anims[104].

8 Des espces, des genres, des ordres, mme voisins, peuvent tre, les
uns cosmopolites, les autres avoir une aire de rpartition gographique
des plus restreintes, ce que ne saurait expliquer l'action des milieux.

9 Des rgions prsentant un climat analogue peuvent avoir une faune et
une flore identiques ou, au contraire, trs diffrentes et ayant occup
ds le jour de leur apparition les espaces qu'elles occupent
aujourd'hui: ce qui est absolument contraire  l'ide que les animaux et
les plantes auraient d'abord apparu par couples accidentels destins 
se rpandre ensuite. D'autres fois, au milieu d'une faune et d'une flore
peu diffrentes, du reste, de celles d'une autre rgion, se trouvent des
types tout  fait spciaux, tels que les marsupiaux en Australie,
circonstance qui ne peut dpendre de l'action des milieux, puisque
ceux-ci auraient d modifier galement toutes les parties de la faune et
de la flore.

10 Les diffrents types d'une mme srie de formes se trouvent souvent
dans des contres tellement loignes les unes des autres ou dans un
ordre palontologique tel qu'on ne peut supposer entre eux aucun lien de
parent. Ces sries sont du reste capricieusement composes, impliquant
ainsi un libre choix de combinaisons employes et non l'action continue
de forces aveugles, et le fait que les termes qui les composent sont
dissmins sur la surface entire du globe suppose que l'intelligence
qui a cr les sries tait simultanment prsente partout.

11 Malgr la diversit des conditions d'existence auxquelles sont
soumises les espces, les espces d'une mme famille prsentent une
taille assez uniforme, ce qui exclut l'intervention des milieux dans la
limitation de la taille.

12 Parmi les espces, les seules qui aient vari n'ont vari que sous
l'action d'une puissance intelligente, l'homme: ce qui dmontre
l'intervention d'une intelligence autrement puissante dans les
modifications des faunes et des flores.

13 Les manifestations intellectuelles des animaux sont essentiellement
de mme nature que celles de l'homme, d'o il suit que tous sont le
sige d'un principe immatriel, qui ne peut tenir son origine des forces
physiques et tmoigne de l'existence d'une intelligence universelle.

14 Cette intelligence se manifeste hautement dans la prcision avec
laquelle sont rgls les rapports entre les individus de mme espce,
entre les diverses espces animales et le milieu ambiant, entre les
espces animales ou vgtales qui habitent un mme canton, et notamment
entre les parasites et les htes qui doivent les hberger.

15 Les divers phnomnes embryogniques, les mtamorphoses et les
phnomnes singuliers de reproduction asexue que nous tudierons plus
tard tmoignent hautement que les forces physico-chimiques n'ont que
faire dans le dveloppement si minutieusement rgl de l'individu.

16 Il existe de remarquables rapports entre les types organiques qui se
succdent dans les sries palontologiques: certains types, les _types
synthtiques_, runissent en eux des caractres qu'on ne trouvera plus
tard que spars les uns des autres dans des types diffrents; d'autres,
les _types prophtiques_, prsentent des organes qui, sous une forme
imparfaite, semblent annoncer l'apparition de types nouveaux ayant des
organes et des fonctions qui manquaient jusque-l aux animaux: ainsi les
ptrodactyles, ces lzards volants, semblent prophtiser la venue
prochaine des oiseaux; d'autres types enfin, les _types embryonnaires_,
montrent  l'tat permanent des caractres qui ne seront que
transitoires chez leurs successeurs. L'existence de semblables types
dans les terrains anciens tmoigne que l'volution palontologique est
l'oeuvre d'une intelligence presciente et prvoyante. Les combinaisons
prexistent dans sa pense avant de revtir une forme vivante.

17 Il existe un paralllisme entre l'ordre de succession des animaux et
des plantes, dans les temps gologiques et la gradation offerte par les
tres organiss actuels. On y reconnat un esprit de suite qui surveille
tout le dveloppement de la nature, du commencement  la fin, qui laisse
lentement se produire un progrs graduel et finit par l'introduction de
l'homme, couronnement de la cration animale. Un paralllisme semblable
existe entre l'ordre d'apparition des animaux et les phases du
dveloppement embryonnaire chez leurs reprsentants actuels; c'est, dans
l'une et l'autre srie, la rptition d'une mme suite de penses.

Louis Agassiz conclut donc:

Loin de devoir leur origine  l'action continue de causes physiques,
tous les tres ont successivement fait apparition sur la terre en vertu
de l'action _immdiate_ du Crateur.

Les produits de ce qu'on appelle communment les agents physiques sont
_partout les mmes_, sur toute la surface du globe, et ont _toujours t
les mmes_ durant toutes les priodes gologiques. Au contraire, les
tres organiss sont _partout diffrents_ et ont _toujours diffr_ 
tous les ges. Entre deux sries de phnomnes ainsi caractriss, il ne
peut y avoir ni lien de causalit, ni lien de filiation.

La combinaison dans le temps et dans l'espace de toutes ces conceptions
profondes non seulement manifest de l'intelligence, mais de plus elle
prouve la prmditation, la puissance, la sagesse, la grandeur, la
prescience, l'omniscience, la providence. En un mot, tous ces faits et
leur naturel enchanement proclament le seul Dieu que l'homme puisse
connatre, adorer et aimer. L'histoire naturelle deviendra, un jour,
l'analyse des penses du Crateur de l'univers, manifeste dans le rgne
animal et le rgne vgtal, comme elles l'ont t dans le monde
inorganique[105].

Richard Owen admettait que l'archtype tait une manation directe de la
pense divine, mais que des modifications secondaires dues  l'action
des milieux avaient pu le modifier de mille manires. L. Agassiz tend,
comme on voit, autant qu'il est possible, cette intervention divine qui
apparat dans le plus simple phnomne. C'est la consquence directe de
l'hypothse de la fixit des espces. Personne n'a aussi compltement
dvelopp cette consquence; aucun naturaliste n'a runi, pour la
soutenir, un nombre plus considrable d'arguments; mais les arguments
prsents par l'illustre professeur de Cambridge ont-ils ncessairement
la signification qu'il leur attribue? Il n'est pas un des phnomnes
invoqus par L. Agassiz qui n'ait reu, depuis son crit, une
explication naturelle. Le mlange d'animaux divers, vivant, en apparence
au moins, dans des conditions identiques, la persistance de formes
semblables dans des conditions d'existence varies, la superposition des
caractres de types aux caractres secondaires de famille, de genre et
d'espce sont des consquences immdiates de la loi d'hrdit de
Lamarck; dans un ouvrage rcent[106], nous avons rattach  des causes
dtermines la formation des grands types organiques, et montr que ces
types avaient d apparatre et se dvelopper simultanment: le mlange
constant de formes organiques diffrentes qu'on observe  toutes les
poques gologiques est une consquence de ce premier fait; tous les
faits connus de rpartition gographique sont devenus des arguments en
faveur de la thorie de la descendance. Comme Agassiz le pressentait
lui-mme, les divers rapports qui existent entre chaque espce animale,
le monde extrieur et les tres vivants avec qui elle se trouve en
contact sont de simples phnomnes d'adaptation, consquences forces de
la slection naturelle. On est d'accord aujourd'hui pour reconnatre
qu'aucune espce ne demeure absolument immuable quand on la soumet  des
actions modificatrices suffisamment nergiques, et pour reconnatre que
les variations des animaux domestiques ne sont pas d'une autre nature
que celles des animaux sauvages. L'instinct et l'intelligence
s'expliquent l'un par l'autre. Le paralllisme entre l'volution
palontologique et l'volution embryognique est devenu l'une des
propositions les plus fcondes de la thorie de la descendance. En un
mot, toute cette savante argumentation se tourne au profit de la
doctrine de l'volution qu'elle prtendait combattre: il apparat
nettement que l'activit cratrice n'intervient de nos jours que par
l'intermdiaire du conflit des proprits inhrentes  la substance
vivante et des conditions dans lesquelles chaque individu organis est
appel  vivre, et rien n'indique qu'elle soit jamais intervenue
autrement. On ne voit pas que la conception nouvelle du monde organis
soit de nature, dans l'ignorance o nous sommes des causes premires, 
diminuer la majest de l'intelligence organisatrice de l'univers.
D'autre part, pntrer les ides ralises du Crateur, ou pntrer les
procds  l'aide desquels il les a mises en oeuvre, sont choses aussi
dignes l'une que l'autre de l'intelligence humaine.

Quoi qu'il en soit, admettons que les diverses divisions du rgne animal
soient, en quelque sorte, d'institution divine, correspondent  des
catgories spciales de la pense cratrice, chaque division devra, dans
cette hypothse, avoir sa signification particulire. L. Agassiz cherche
donc en quoi consistent, dans le rgne animal tout entier, les
caractres de l'embranchement, de la classe, de l'ordre, de la famille,
du genre, de l'espce.

Il trouve les caractres de l'_embranchement_ dans le _plan
d'organisation_, abstraction faite de la faon plus ou moins simple dont
ce plan a t ralis. La _faon dont le plan est ralis_ ou, si l'on
veut, la nature des matriaux qui ont servi  le raliser fournit les
caractres de la _classe_, qui doivent tre, avant tout, tirs de la
structure anatomique. Un plan ralis  l'aide des mmes matriaux
comporte encore un degr plus ou moins grand de complication; c'est dans
ce _degr de complication_ qu'il faut chercher les caractres de
l'_ordre_, entre lesquels il existe par consquent une gradation
dtermine. Les modifications gnrales que, sans changement dans le
plan de structure, peut subir la _forme extrieure_, deviennent les
caractres de la _famille_; on peut considrer non seulement les
modifications gnrales de la forme extrieure, mais encore les
_modifications de forme des parties_ du corps; ces modifications donnent
les caractres des _genres_; il ne reste plus  dfinir que l'_espce_.

L, Agassiz se spare compltement des naturalistes qui fondent la
notion de l'espce sur l'aptitude qu'auraient les individus de mme
espce  engendrer, lorsqu'ils s'unissent entre eux, des produits aussi
fconds qu'eux-mmes.

Tant qu'on n'aura pas prouv, dit-il[107], pour toutes nos varits de
chiens, pour toutes celles de nos animaux domestiques et de nos plantes
cultives, qu'elles sont respectivement drives d'une espce unique,
pure et sans mlange; tant qu'un doute pourra tre conserv sur la
communaut d'origine et la descendance unique de toutes nos races
humaines, il sera illogique d'admettre que le rapprochement sexuel, mme
donnant lieu  un produit fcond, soit un tmoignage irrcusable de
l'identit spcifique.

Pour justifier cette assertion, je demanderai s'il est un naturaliste
sans prjugs qui, de nos jours, ose soutenir:

1 Qu'il est prouv que toutes les varits domestiques de moutons, de
porcs, de boeufs, de lamas, de chevaux, de chiens, de volailles, etc.,
sont respectivement drives d'un tronc commun;

2 Que considrer ces varits comme le rsultat d'un mlange de
plusieurs espces primitives est une hypothse inadmissible;

3 Que des varits importes des contres lointaines et entre
lesquelles il n'y a jamais eu accointance auparavant, comme les poules
de Shangha et nos poules communes, par exemple, ne se mlent pas
compltement?

O est le physiologiste qui pourrait affirmer en conscience que les
limites de la fcondit entre espces distinctes sont connues avec une
suffisante rigueur pour en faire la pierre de touche de l'identit
spcifique? Qui pourrait dire que les caractres distinctifs des
hybrides fconds et ceux des produits de sang non ml sont tellement
vidents, qu'on puisse retracer les traits primitifs de tous nos animaux
domestiques, ou bien ceux de toutes nos plantes cultives?

Ici, Agassiz est videmment sur une pente dangereuse pour la thorie de
la fixit de l'espce. Si des espces primitives peuvent se mler au
point d'avoir pu fournir ce que nous appelons nos espces domestiques,
alors mme que l'intelligence humaine serait le seul auteur de ce
rsultat, il est acquis que l'espce est variable. On peut,  la vrit,
supprimer la difficult en disant que nous avons tort de considrer nos
chiens, nos boeufs, nos pigeons comme ne formant qu'une seule espce,
attendu que le fait qu'ils peuvent se mlanger n'importe comment ne
prouve plus rien. Dieu dit, en effet, le savant fondateur du Muse de
Cambridge, n'a pas cr les espces autrement qu'il n'a cr les genres,
les familles et les autres catgories d'tres entre lesquels le
naturaliste constate des ressemblances; il n'existe aucun lien gnsique
entre les individus de mme genre, de mme famille, de mme ordre; il
n'y a pas davantage de lien gnsique ncessaire entre les individus de
mme espce. Les premiers individus de qui ils descendent ont t crs
sparment, en grand nombre; l'espce tait, au moment de la cration de
ces individus rciproquement indpendants, aussi limite que de nos
jours; c'est donc  des caractres reconnaissables dans la structure et
la forme extrieure des individus qu'il faut demander le signe
distinctif de l'espce et non pas dans quelque phnomne de
reproduction, simple consquence de la ressemblance que prsentent entre
eux les individus.

Louis Agassiz pousse jusqu'au bout, on le voit, les consquences
logiques de son systme. En acceptant comme un _fait_ la fixit des
espces, il est conduit  donner  la notion de l'espce une base tout 
fait hypothtique,  la faire dpendre uniquement d'une _ide_
cratrice. Le naturaliste reconnat cette ide  ce que les individus de
mme espce, limits  une priode gologique dtermine, entretiennent
les mmes rapports soit entre eux, soit avec le monde ambiant,  ce que
la proportion des parties de leur corps, la faon dont il est ornement
sont les mmes chez tous,  ce que, soumis aux mmes influences, ils
varient tous de la mme faon, de sorte que la dfinition d'une espce
exige la connaissance de tous les dtails de l'organisation et du mode
d'existence des tres, qui la composent.

L. Agassiz aurait pu simplifier cette dfinition en admettant
l'hypothse de Linn: Nous comptons autant d'espces qu'il est sorti de
couples des mains du Crateur. Mais il aurait alors fallu reconnatre 
l'espce une ralit d'une autre sorte que celle des divisions plus
tendues de nos mthodes; il aurait fallu admettre qu'il existe une
parent relle, une vritable consanguinit entre tous les animaux de
mme espce, alors que cette parent n'existe plus entre les animaux du
mme genre, crs indpendamment les uns des autres; c'et t rompre
l'harmonie du systme: la logique devait donc conduire le thoricien de
la fixit des espces  faire un choix que Cuvier n'avait pas voulu
faire lorsqu'il disait: L'espce est l'ensemble des individus ns de
parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se
ressemblent entre eux.

L'hypothse de la fixit des espces, en introduisant la fixit partout
dans la nature, donne aux classifications zoologiques une apparente
prcision, sduisante pour bien des esprits; mais la nature, dans son
incessante mobilit, fait en quelque sorte clater de toutes parts les
liens dans lesquels on essaye de l'enchaner. L. Agassiz n'a pu dfinir
les divisions systmatiques des divers degrs qu'en donnant  ses
dfinitions une lasticit qui les rend illusoires quand on veut les
appliquer aux faits, ou en employant des comparaisons difficiles 
justifier: toute dfinition de l'espce sombre mme dans cette
submersion gnrale des faits par la premire thorie qui essaye de leur
appliquer d'une faon quelque peu gnrale les procds de raisonnement
habituellement en usage dans l'cole dite des faits.

Le fait, c'est qu'il existe des groupes d'individus qui peuvent se
mlanger indfiniment entre eux; dans ces groupes, on ne saurait tablir
aucune ligne de dmarcation prcise entre les formes que peuvent revtir
les individus. Le fait, c'est galement que tout rapprochement entre ces
individus et certains autres plus ou moins diffrents est constamment
strile; entre les individus du premier groupe et ceux du second, la
dmarcation est donc absolue; chaque groupe ainsi isol constitue une
_espce_; mais, entre la fcondit absolue et l'infcondit complte des
rapprochements, on trouve tous les passages. Le fait, c'est encore que
les individus de mme espce prsentent, en gnral, une identit
presque complte de structure, tout en variant assez sous le rapport de
la taille, des proportions, de la couleur, des habitudes, pour diffrer
quelquefois entre eux plus qu'ils ne paraissent diffrer d'individus
appartenant  une autre espce. Le fait, c'est aussi que le plus grand
nombre de ces diffrences peuvent tre attribues aux circonstances
extrieures, tandis que les ressemblances fondamentales ne sont
nullement en rapport avec l'action actuelle du milieu. Le fait, c'est
que, si les diffrences entre individus de mme espce sont parfois tout
individuelles, elles peuvent aussi se transmettre par la gnration, de
sorte que tous les individus ns les uns des autres, unis entre eux ou 
d'autres qui leur ressemblent, prsentent toujours un mme ensemble de
caractres permanents qui les distinguent dans leur espce; ces sries
d'individus forment des _races_ presque aussi fixes que les espces,
quand l'union n'a lieu qu'entre individus semblables, mais qui peuvent
s'altrer plus ou moins par des unions avec les individus de race
diffrente. Le fait, c'est qu'il existe rellement entre les espces
animales des ressemblances de divers ordres, inexplicables par l'action
_actuelle_ des conditions ambiantes, ressemblances sur lesquelles est
bas tout l'chafaudage de nos divisions zoologiques.

Sans doute, si cette action s'teignait avec l'individu sur lequel elle
se produit, le problme serait rsolu, il faudrait dclarer le monde
inexplicable autrement que par des causes surnaturelles. Mais cette
action des milieux ne s'teint pas ainsi; les modifications qu'elle a
produites sont transmises, dans une certaine mesure, par l'individu qui
les a subies,  sa progniture; elles deviennent plus stables  mesure
que des gnrations se succdent dans des conditions favorables  leur
conservation; elles se fixent, pour ainsi dire, avec les gnrations, et
les individus en qui elles ont acquis une certaine stabilit peuvent
alors tre placs, sans perdre leurs caractres, dans les conditions
d'existence les plus varies. L encore, nous sommes en prsence de
faits qui font disparatre plusieurs des arguments invoqus par L.
Agassiz en faveur de son systme. Les problmes se posent ds lors d'une
faon nouvelle.

En somme, la fcondit d'un accouplement rsulte simplement de ce que le
spermatozode de l'individu fcondateur peut accomplir ses fonctions
normales dans l'oeuf de l'individu fcond. De ces fonctions on ne
connat que le rsultat; on ignore absolument et comment elles
s'accomplissent et quelles conditions sont ncessaires pour leur
accomplissement. On sait toutefois qu'une trs lgre modification dans
les conditions o l'oeuf se trouve plac suffit pour empcher sa
fcondation par les spermatozodes dont il reoit ordinairement
l'action. De nombreuses modifications dans la forme du corps peuvent se
produire sans que l'aptitude de l'oeuf  tre fcond en soit modifie;
d'autres, au contraire, amnent promptement cette incapacit; ne faut-il
pas chercher l la cause de la sparation des races en espces qui
continuent  se ressembler tout en tant incapables de se mlanger? Les
espces rsulteraient ainsi des mmes causes que les races; elles ne
diffreraient des races ordinaires que parce que, dans ces dernires,
les modifications portent sur des parties quelconques du corps, tandis
que, lors de l'apparition d'une espce nouvelle, la modification
porterait sur les conditions biologiques qui permettent l'action du
spermatozode sur l'oeuf. Ces conditions sont trs probablement
dterminables, et le problme de leur dtermination ne sort pas du
cercle de ceux qu'aborde habituellement la physiologie exprimentale.

Si les espces se constituent de la sorte, les ressemblances entre les
espces diffrentes s'expliquent toutes par l'hrdit des caractres;
leur permanence rsulte de la fcondation qui combat les unes par les
autres les diffrences individuelles, et accrot  chaque gnration la
stabilit des ressemblances. La slection naturelle explique l'isolement
relatif des espces, ainsi que leurs troites adaptations aux conditions
extrieures. On arrive donc  comprendre tout  la fois la fixit
apparente des formes spcifiques et leur variabilit. Tout le problme
zoologique consiste  dterminer les conditions qui ont pu, dans le
pass, produire et conserver tel ou tel caractre.

En examinant avec soin les donnes sur lesquelles raisonnent jusqu'ici
les zoologistes, on voit qu'elles sont presque exclusivement empruntes
 l'tude des animaux relativement perfectionns dont l'organisation
relve d'un type nettement distinct; ce sont, en somme, les vertbrs,
les arthropodes et les mollusques qui fournissent ses bases  la
philosophie zoologique; mais pendant que nos connaissances sur ces
animaux arrivent  un tel degr de perfection apparente qu'il semble
possible de les rsumer en quelques propositions gnrales, comparables
aux lois des physiciens, l'tude d'animaux plus simples, longtemps
ngligs, presque tous confondus dans l'embranchement des zoophytes ou
rayonns par Cuvier, vient largir singulirement le cadre de la
science, montrer que les questions que l'on croyait rsolues sont 
peine poses et ouvrir un nouveau champ aux spculations. Il est
indispensable, pour bien saisir la porte de ce mouvement, de revenir en
arrire et de remonter jusqu' son origine.




CHAPITRE XVII

LES ANIMAUX INFRIEURS

Progrs successifs des dcouvertes relatives aux animaux
infrieurs.--Trembley: l'Hydre d'eau douce.--Peyssonnel: le
Corail.--Cuvier: la Pennatule.--Lesueur: les Siphonophores.--de
Chamisso: la gnration alternante des Salpes.--Sars: la gnration
alternante des Hydromduses.--Steenstrup: thorie de la gnration
alternante.--Van Beneden: la dignse.--Leuckart: le
polymorphisme.--Owen: la parthnognse et la mtagnse.--M. de
Quatrefages: la gnagnse.--Thorie sur la reproduction de M. Milne
Edwards.--Thorie gnrale des phnomnes de reproduction agame.


De tout temps, un certain nombre d'animaux sans vertbres ont t connus
de l'homme. Aristote, nous l'avons vu, en distingue dj de diverses
sortes qu'il groupe ensemble fort judicieusement. Il a mme observ les
moeurs et les mtamorphoses de plusieurs insectes; ce qu'on sait de
prcis  leur gard durant tout le moyen ge vient presque entirement
de lui, mais il ne pouvait gure tre compris. Les mtamorphoses des
insectes prparent d'ailleurs l'esprit  accepter sans contrle les
affirmations les plus bizarres. Quand on voit un papillon natre d'une
chenille, peut-on trouver tonnant _a priori_ que les chenilles naissent
des feuilles vertes, comme le veut Aristote, ou que les vers se forment
dans le limon qu'ils habitent et duquel la Gense fait sortir l'homme
lui-mme sous le souffle de Dieu?

Il fallait, pour que des ides saines et claires pussent se dgager de
cette histoire complique des animaux infrieurs, que l'homme apprt 
observer et qu'il et entre ses mains des instruments propres 
augmenter la puissance de ses sens. C'est seulement au XVIIe sicle que
l'emploi de verres grossissants fournit  Malpighi,  Swammerdam et 
Leuwenhoek les moyens d'tudier la structure intime du corps et de
reconnatre l'existence d'tres que leur petitesse avait jusque-l
soustraits aux regards de l'homme. Malpighi s'occupa surtout d'anatomie
et d'embryognie. Swammerdam s'appliqua  tudier les mtamorphoses des
insectes. Leuwenhoek soumit  ses verres grossissants les objets les
plus varis: il est le premier qui ait signal l'existence des
infusoires et qui ait tudi cet animal, bourgeonnant comme une plante,
que les recherches de Trembley devaient plus tard rendre clbre,
l'hydre d'eau douce; en mme temps, un de ses lves, de Hamm,
dcouvrait les zoospermes.

Ces trois dcouvertes devaient avoir par la suite un retentissement
considrable.

Les infusoires ont t le point de dpart de longues spculations; on a
voulu voir en eux la matire, en train de s'organiser; on en a fait des
atomes vivants; ils ont ternis le dbat sur les gnrations
spontanes. Ils nous ont finalement appris en quoi consiste la vie des
lments constitutifs de notre corps.

L'hydre d'eau a t le premier exemple de ces organismes arborescents
dont le corail est le type et a permis de comprendre ce que pouvaient
tre ces organismes singuliers.

Les spermatozodes, dans lesquels on crut reconnatre un moment l'animal
rudimentaire, fournirent des arguments  la doctrine de l'embotement
des germes tant que le dveloppement des animaux par pigense ne fut
pas rigoureusement dmontr. Ils sont devenus le point de toutes nos
ides sur les conditions premires du dveloppement des tres vivants.

Mais ce ne fut pas d'un seul coup que ces trois observations acquirent
l'importance qu'elles devaient avoir. On ne pouvait, en effet,
souponner le rle des spermatozodes avant d'avoir constat la
gnralit de l'existence de l'oeuf et d'avoir dtermin en quoi
consistent les phnomnes embryogniques; or c'est seulement en 1824 que
Prvost et Dumas constatrent pour la premire fois la segmentation du
vitellus, et en 1827 que Von Bar dcouvrit l'oeuf des mammifres.
L'hydre d'eau douce fut  peu prs compltement oublie jusqu'en 1744,
date de la publication des mmorables recherches de Trembley. Les
infusoires enfin ne servirent qu' donner une vaine apparence de
fondement aux spculations des philosophes de la nature, jusqu' ce
qu'Ehrenberg, reprenant l'oeuvre d'Otto Frdric Mller, en et fait, en
1829, un des principaux arguments contre l'hypothse de la gele
primitive.

Auprs de Malpighi, de Swammerdam, de Leuwenhoek, il faut faire une
place  Redi, qui donna le premier coup  cette croyance, gnralement
rpandue jusqu' lui, qu'une foule de vers, d'insectes et de mollusques,
voire mme certains mammifres, tels que les rats, pouvaient prendre
naissance par la transformation spontane de substances inertes. Redi
dmontra notamment que les vers de la viande naissaient d'oeufs pondus
par des mouches; mais il s'arrta devant les difficults qu'opposait 
ses recherches l'histoire des vers parasites; il supposa qu'ils taient
forms aux dpens de l'me sensitive de leur hte. Aprs lui, c'est en
vain qu'Harvey formule le clbre axiome: _Omne vivum ex ovo_; la
plupart des naturalistes continuent  admettre la gnration spontane
des helminthes; on se demande si les parasites d'Adam ont t crs en
mme temps que lui, et le temps n'est pas encore bien loign o la
mdecine a dfinitivement consenti  voir dans les ascarides et les
tnias des animaux comme les autres.

Les tudes de Redi n'en ont pas moins t un premier acheminement vers
la dlimitation entre les tres organiques et les corps inorganiques,
entre la substance vivante et la matire inerte. Si cette dlimitation
devient de plus en plus nette,  mesure que nous nous rapprochons de la
priode moderne, il en est tout autrement de la dlimitation entre les
animaux et les vgtaux, qu'un petit nombre de rcits fabuleux avaient
seuls momentanment obscurcie.

Au XVIIIe sicle, on a pu un moment considrer comme le dernier mot de
la science l'aphorisme de Linn: _Mineralia crescunt, vegetalia
crescunt, et vivunt; animalia crescunt, vivunt et sentiunt._ Cependant
certaines productions de la mer ont dj embarrass les anciens. De ce
nombre est le Corail. Si Thophraste, Dioscoride et Pline n'hsitent pas
 en faire une plante, Orphe croit devoir attribuer  cette plante une
origine hroque; elle a t durcie et colore par le sang de la Gorgone
Mduse, et Ovide raconte que, molle et flexible sous l'eau, elle durcit
seulement  l'air. Boccone dmontre, en 1674, l'inexactitude de cette
opinion; mais il fait du corail une pierre; Ferrante Imperato (1699),
Tournefort (1700) le replacent parmi les plantes, et leur opinion parat
triompher dfinitivement, lorsque le comte de Marsigli annonce, en 1706,
qu'il a vu fleurir des branches de corail places dans de l'eau de mer
frache. Cependant une troisime opinion s'est fait jour, car, en 1713,
Rumphius, dans ses _Amboinische Rarittkmmer_, parle des polypes qui
ressemblent  des plantes; cette opinion est enfin formellement exprime
en 1723 par un jeune mdecin de Marseille, Peyssonnel, ami de Marsigli,
qui a vu les prtendues fleurs du corail manger et se mouvoir, et les
compare aux actinies ou anmones de mer, si communes sur nos ctes. Mais
Raumur fait le plus froid accueil  cette opinion nouvelle; pour lui,
le corail est une plante qui produit une coquille interne, exactement
comme les colimaons produisent une coquille externe; l'corce du corail
seule est vivante; son axe pierreux est une concrtion morte: Raumur ne
peut concevoir qu'une concrtion rameuse telle que le corail puisse ne
pas avoir une origine vgtale (1727). Le pouvoir de bourgeonner, de
pousser des branches, de se laisser diviser sans mourir est, de son
temps, le caractre essentiel des vgtaux; mais cette dfinition du
vgtal va bientt recevoir une rude atteinte.

En 1740, Trembley retrouve le polype d'eau douce de Leuwenhoek, et, fort
intrigu par cette trange production, qu'il croit n'avoir jamais t
observe avant lui, il entreprend d'en dterminer la nature. Les
premiers individus qu'il observe sont de couleur verte; leur couleur,
leurs ramifications qui ressemblent  des racines lui font d'abord
penser que ce sont des plantes; mais il observe bientt que ces plantes
se meuvent, qu'elles mangent; un doute lui vient; il lui semble que,
pour rsoudre le problme, il lui suffira de chercher si les polypes
sont capables de bourgeonner et de se reproduire par boutures; il
entreprend alors la belle srie d'expriences dans lesquelles des hydres
coupes en morceaux, retournes comme un gant, continuent cependant 
vivre et  reproduire les parties qui leur manquent. Il observe que ses
polypes peuvent former par un bourgeonnement successif des associations
d'une vingtaine d'individus; que, en les divisant longitudinalement en
lanires, chaque lanire devient un polype nouveau, de sorte que le
polype primitif possde maintenant plusieurs ttes et plusieurs bouches,
tout comme l'hydre de la fable; de l le nom que portera dsormais dans
la science le _Polype  bras en forme de cornes_, de Trembley.

Toutes ces expriences tablissent que les hydres possdent en commun
avec les vgtaux le pouvoir de bourgeonner, de se reproduire par
bouture; mais un tre qui se meut, qui capture des proies et les dvore,
qui change de place  volont, sait marcher de diverses faons, un tel
tre ne saurait appartenir au rgne vgtal; c'est bien un animal; il
peut donc y avoir des animaux ramifis comme des plantes; le corail ne
serait-il pas un animal de ce genre, et Peyssonnel n'avait-il pas
raison? Raumur, Bernard de Jussieu, Guettard s'empressent de saisir les
occasions qui s'offrent  eux d'tudier les polypes marins; enfin
l'opinion de Peyssonnel triomphe devant l'Acadmie des sciences de
Paris; on reconnat que le corail, les flustres et autres tuyaux
marins sont des animaux agrgs, ns les uns sur les autres par
bourgeonnement et vivant en socit. On a cependant encore tant de peine
 se faire  cette ide que Linn, dans la douzime dition de son
_Systema natur_ (1766), cherche de nouveau un compromis: les zoophytes
sont pour lui des plantes qui vgtent sous l'eau, mais produisent des
fleurs animales. C'est une dernire et timide protestation contre
l'vidence; il faut bien cependant que la porte du fait n'ait pas t
tout d'abord comprise; car Gaspard Wolf, qui entreprend ses tudes
d'embryognie (1759) pour rechercher s'il n'y a pas dans le
dveloppement de l'animal quelque chose de comparable  ce qu'on observe
chez les plantes, ne songe pas un seul instant aux polypes, et il en est
de mme de Goethe, qui n'aurait pas manqu de voir dans ces socits
d'animaux, qu'on nommera bientt des _colonies_, l'exacte rptition de
ce type de la plante qu'il tait si fier d'avoir imagin.

Les recherches de Trembley suscitent des recherches analogues de Bonnet
(1741), son parent; mais ces dernires portent sur des animaux tout
diffrents, des vers d'eau douce, trs voisins des lombrics, quoique
d'organisation plus simple, les _Tubifex_. Comme les hydres, les tubifex
peuvent tre coups en morceaux, chaque morceau se complte et redevient
un autre ver; un mme tubifex a pu tre partag huit fois
successivement, et la rparation se fait si vite qu'on pouvait obtenir
en six mois, suivant Bonnet, 2 985 984 vers,  l'aide d'un seul; dans un
cas, l'habile exprimentateur dit mme avoir russi  faire repousser
une tte l o tait primitivement la queue de l'animal et une queue du
ct oppos, de manire  le retourner bout pour bout. Ces recherches
confirment d'une manire absolue l'animalit des hydres puisqu'elles
montrent chez des animaux bien authentiques des faits analogues  ceux
qu'on observe chez des polypes. Plus tard, Gruithuisen et Otto-Frdric
Mller constatent que d'autres vers voisins de tubifex, les _Nas_, se
partagent spontanment en plusieurs individus, l'individu primitif
pouvant se couper dans sa rgion moyenne en deux autres ou produire
toute une chane de nouveaux individus  sa partie postrieure.
Otto-Frdric Mller ajoute, en 1788, un fait intressant  ses
premires observations: il dcouvre une annlide marine, la _Nereis
prolifera_, depuis nomme _Autolytus prolifer_, qui se partage
spontanment en deux, comme les _Nas_; mais dans cette curieuse espce,
fait sur lequel Otto-Frdric Mller ne s'tait du reste pas arrt, les
deux individus rsultant de ce partage ne se ressemblent pas.

En 1828 et 1830, Dugs[108] observe chez des vers infrieurs, les
planaires, des phnomnes plus semblables encore  ceux que Trembley a
constats chez les hydres: il a vu, chez certaines espces, un individu
se diviser transversalement en plusieurs autres qui demeurent unis plus
ou moins longtemps de manire  figurer une sorte de ver annel; mais,
dans ce ver, les anneaux ne tardent pas  se sparer les uns des autres,
comme font les hydres, pour vivre isolment. Il n'est pas douteux que ce
fait ait contribu  faire natre chez le savant de Montpellier les
ides qu'il dveloppe dans son _Mmoire sur la conformit organique_.

Le mode de groupement, les rapports rciproques des animaux vivant
associs, comme le corail, rservent aux naturalistes qui n'ont connu
jusque-l que les animaux suprieurs, bien d'autres tonnements.

En 1803, tudiant un organisme trange, la pennatule, sorte de grande
plume vivante qui enfonce sa tige dans la vase sous-marine et tale dans
l'eau ses barbes en forme de larges disques, Cuvier avait reconnu que
ces disques supportaient de nombreux polypes semblables  ceux du
corail; la pennatule tait donc une colonie de polypes; mais il faisait
remarquer de plus que tous les polypes composant la pennatule sont
soumis  une volont unique, qu'ils accomplissent en commun toutes les
fonctions de nutrition et que la pennatule devait, en consquence, tre
considre comme un animal compos; il tendait la mme conclusion 
toutes les colonies de polypes, dont chacun devenait pour lui un animal
compos ou mieux encore un animal  plusieurs bouches et un seul corps.

L'illustre voyageur Lesueur, faisant connatre en 1813, dans le _Journal
de physique_, quelques-uns des animaux remarquables qu'il avait
rassembls durant ses longues traverses, appelait l'attention sur les
organismes glatineux, aux formes variables et compliques, qu'on
dsigne sous le nom de siphonophores; il voyait en eux des colonies
flottantes de mduses, opinion adopte par Lamarck et de Blainville.

En 1819, Adalbert de Chamisso, qui fut  la fois un voyageur hardi, un
romancier plein de fantaisie, un brillant pote et un naturaliste exact,
avait signal des phnomnes tout  fait inattendus dans la reproduction
des salpes, singuliers animaux nageurs de la classe des Tuniciers,
transparents comme l'eau dans laquelle ils vivent, pareils  des
manchons de glatine, pourvus d'appendices diversement placs et nageant
 l'aide des contractions de leur corps. On connaissait un certain
nombre d'espces de Salpes se rattachant  deux types gnraux, les unes
pouvant atteindre la grosseur du poing et vivant solitaires, les autres
beaucoup plus petites et vivant toujours associes en longues chanes,
souvent phosphorescentes, ou en lgantes couronnes. Ces chanes
mritaient dj l'intrt par elles-mmes, car tous les individus qui en
font partie combinent leurs mouvements de natation avec tant de
prcision que la chane tout entire produit d'une manire absolue
l'illusion d'un animal dirig par une volont unique. Les Salpes
associes en chane, ou _salpes agrges_, se distinguent toutes trs
nettement des _Salpes solitaires_ tant par leurs caractres extrieurs
que par certains traits d'organisation. Malgr toutes ces diffrences de
forme, de taille et d'habitudes, Chamisso vint annoncer aux naturalistes
que les Salpes agrges taient les filles des Salpes solitaires,
qu'elles reproduisaient  leur tour; de sorte que, chez ces singuliers
animaux, les filles ne ressemblent jamais  leur mre, mais bien  leur
grand'mre, et que les individus qui se succdent, produisent tour 
tour un enfant unique ou une multitude d'enfants jumeaux destins 
vivre ensemble, unis par leurs membres. On crut  une invention de
romancier, et von Bar lui-mme, tout habitu qu'il ft aux
transformations bizarres des embryons, n'osa pas ajouter foi aux
affirmations du voyageur.

Les questions poses par les observations de Cuvier, de Lesueur et de
Chamisso allaient bientt s'largir, se rattacher les unes aux autres et
recevoir enfin une rponse commune. En 1828, Michael Sars, pasteur
successivement  Kinn et  Mauger, en Norwge, dcouvrait une sorte de
polype, ayant la forme extrieure d'une hydre, auquel il donnait le nom
de _scyphistome_. En mme temps, il dcrivait un autre polype, le
_strobile_, diffrant du premier par son corps cylindrique divis en une
srie d'anneaux superposs, dont chacun ressemblait  une petite mduse.
Quelques annes aprs, en 1835, il reconnaissait que le scyphistome par
les progrs de sa croissance se transformait en strobile, et que, de
plus, chacun des anneaux du strobile se mtamorphosait peu  peu,
prenait l'aspect d'une petite mduse, finissait par se dtacher des
anneaux placs au-dessous de lui et nageait alors librement dans la mer.
Sars donna  ces petites mduses le nom d'_Ephyres_, il en suivit les
transformations ultrieures et obtint enfin, en 1837, ces grandes
mduses connues sous les noms d'Aurlies et de Cyanes. Cuvier avait
plac les polypes et les mduses dans deux classes bien distinctes de
son embranchement des rayonnes: ces deux classes devaient tre dsormais
confondues en une seule. On s'aperut d'ailleurs bien vite qu'on se
trouvait en prsence d'une succession de phnomnes videmment analogues
 ceux qu'avait observs Chamisso, mais plus tranges encore. Il
s'agissait d'en trouver l'explication ou tout au moins la loi; on se mit
 l'oeuvre.

Le professeur Lovn, de Stockholm, dcouvrit bientt que les colonies
arborescentes d'autres polypes hydraires, les campanulaires et les
syncorynes, produisent aussi des mduses qui poussent sur elles comme
des fleurs sur un vgtal et se dtachent ensuite[109]; Von Siebold,
Dujardin, M. de Quatrefages, Desor, M. Van Beneden, Max Schultze, font 
leur tour des observations analogues qu'tendent ensuite
considrablement et coordonnent les magnifiques publications d'Allman.
Le fait que des animaux de forme dtermine peuvent donner naissance 
des animaux de forme absolument diffrente est dsormais compltement
tabli.

On se souvient alors que l'histoire des helminthes ou vers parasites est
pleine de faits singuliers et encore en grande partie inexpliqus.
Swammerdamm[110], Bojanus[111], Von Bar[112], Carus[113] ont vu des
vers infrieurs en forme de ttard, des cercaires ou mme des helminthes
bien connus, des distomes, se former  l'intrieur d'organismes vivants,
eux-mmes parasites. Frhlich[114], Zeder[115], Von Siebold ont vu un
embryon cili tout diffrent de ses parents sortir de l'oeuf des
monostomes et des amphistomes, et cet embryon, suivant les observations
de Siebold, contenait dj un organisme en voie de formation ayant
lui-mme une forme toute particulire.

Dans la classe des cestodes ou vers solitaires, Pallas, Gze ont
remarqu d'tonnantes ressemblances entre des vers courts pourvus d'une
grosse vsicule  l'une de leurs extrmits, les cysticerques, et les
vritables tnias. Bonnet[116] a pressenti en 1762 que les tnias ne
devaient pas rester indfiniment dans le mme hte. On se demande si la
reproduction demeure mystrieuse de ces animaux ne prsente pas des
phnomnes semblables  ceux qui ont t observs chez les salpes et
polypes hydraires. Le moment est venu de coordonner tous ces faits
merveilleux. Un jeune savant, alors lecteur  l'acadmie de Sor, depuis
professeur  l'universit de Copenhague, Japetus Steenstrup, accomplit
cette tche en 1842 et s'effora de ramener  une mme loi les
phnomnes en apparence de la reproduction des salpes, des mduses, des
cestodes et des trmatodes[117].

Le fait dominant dans la reproduction de tous ces animaux, c'est qu'un
tre _sexu_, de forme dtermine, donne naissance  des tres
_asexus_, qui ne lui ressemblent pas, mais qui produisent eux-mmes,
par une sorte de bourgeonnement ou par division de leur corps, de
nouveaux tres sexus semblables  ceux dont ils sont issus. Les formes
sexues et asexues alternent donc rgulirement; aussi Steenstrup
appelle-t-il les phnomnes qu'il s'agit d'expliquer phnomnes de
_gnration alternante_. Il dtermine ensuite de la plus ingnieuse
faon la signification des formes diffrentes qui se succdent.

Sars et Lovn avaient vu dans le scyphistome un vritable polype d'une
structure infiniment plus simple que celle de la mduse; dans leur
opinion le polype tait une larve dont la mduse tait la forme
parfaite; comme les insectes, les mduses n'arrivaient, suivant eux, 
leur forme dfinitive qu'aprs avoir subi une mtamorphose; seulement la
mtamorphose qui, chez les insectes, porte sur le mme individu, tait
cense porter chez les mduses, sur deux ou plusieurs gnrations
successives. Steenstrup tablit au contraire que le scyphistome et la
mduse sont deux tres quivalents, l'un asexu, l'autre sexu.
L'individu sexu produit les oeufs, mais il meurt avant d'avoir pu mener
 bien l'ducation des larves; cette ducation est confie  l'individu
asexu, au scyphistome. Le scyphistome n'est autre chose que l'an
d'une gnration dont il doit assurer le dveloppement; c'est un tre
condamn au clibat dans l'intrt de ses frres auxquels il se consacre
entirement; M. Steenstrup lui donne le nom de _nourrice_. De mme, chez
les abeilles, les fourmis, les termites, des oeufs pondus par les
femelles, un certain nombre seulement produisent des individus sexus,
les autres ne produisent que des neutres chargs de l'levage des jeunes
et de tous les travaux qui assurent l'existence de la communaut. Chez
ces insectes les neutres se distinguent des individus sexus, comme
ceux-ci se distinguent entre eux; il n'est donc pas tonnant que le
scyphistome, mduse neutre, diffre de l'aurlie, sa mre, qui est
sexue. Le mme raisonnement peut tre appliqu aux distomes et, avec
plus de raison encore, aux salpes; il semble donc que les phnomnes
singuliers de la gnration alternante rentrent dans la loi commune,
qu'ils soient dus  de simples diffrences dans la forme des individus,
diffrences analogues aux diffrences sexuelles, et  un mode d'levage
des jeunes dont les insectes ont dj offert des exemples.

La thorie de M. Steenstrup, base sur des faits bien observs non
seulement par lui, mais aussi par ses prdcesseurs, eut un vif succs;
elle a t depuis conteste, modifie, dveloppe; il est hors de doute
nanmoins qu'elle est absolument d'accord avec les rsultats d'un
certain nombre de recherches rcentes. Chez les salpes, ce sont des oeufs
forms dans les salpes solitaires qui se dveloppent dans les Salpes
agrges; chez les pucerons, M. Balbiani affirme que la formation et la
fcondation des oeufs prcdent l'apparition de l'individu qui semble les
avoir engendrs; les conditions de la reproduction dans les colonies
nous avaient conduit  affirmer en 1881[118] que l'oeuf dans ces
agrgations d'animaux est la proprit indivise de la colonie et non pas
celle d'un individu dtermin; diverses observations, notamment celles,
de M. Rouzaud, encore indites, et celles rcemment publies, de M. de
Varennes, ont conduit tout rcemment  constater sur les colonies de
polypes hydraires que l'oeuf se produit dans les parties de la colonie
que leur situation ne permet d'attribuer en propre  aucun polype, et
c'est bien longtemps aprs l'apparition des oeufs que se constituent les
mduses dans lesquelles ils achveront de mrir et seront fconds.
Mais, comme toutes les explications bases sur la finalit des
phnomnes, la thorie des gnrations alternantes telle qu'elle a t
dveloppe par l'illustre zoologiste danois ne s'applique qu'aux cas
relativement rares o il s'est tabli une adaptation, un accord entre
deux catgories trs gnrales de phnomnes d'ailleurs sans rapport
immdiat: 1 la formation de l'oeuf dans un animal ou dans une colonie;
2 la reproduction par bourgeonnement de cet animal, de cette colonie.

Effectivement, dans le mme groupe zoologique, on trouve tous les
intermdiaires entre les cas o le bourgeonnement est produit d'une
faon tout  fait indpendante et celui o il est li  la formation des
oeufs, entre les cas o les individus ns par bourgeonnement sont tous
identiques  leurs parents, comme chez beaucoup de polypes hydraires et
de vers annels, et ceux o ils en diffrent profondment. L'existence
de deux modes de reproduction, la reproduction par oeufs et la
reproduction par bourgeons, est, pour M. Van Beneden, le phnomne
gnral dont la gnration alternante n'est qu'un cas particulier[119];
le savant professeur de Louvain dsigne ce phnomne gnral, destitu
de toute finalit, sous le nom de _dignse_.

 cette notion importante de la dignse, Leuckart, faisant  la
gnration alternante une application heureuse de la loi de la division
du travail physiologique de M. Milne Edwards, ajoute la notion du
_polymorphisme_[120]. Les individus qui produisent les oeufs, ceux qui ne
produisent que des bourgeons peuvent avoir des rles divers  jouer,
s'tre adapts  des conditions d'existence diffrentes; chacun doit
prendre ds lors une apparence et des caractres conformes  sa
fonction: la gnration alternante n'est qu'un cas particulier de ces
adaptations varies. Ainsi que Steenstrup l'admettait dj, c'est bien
un phnomne du mme ordre que celui qui amne des diffrences de forme
entre les mles et les femelles, entre les individus sexus et les
neutres des socits d'abeilles, de fourmis et de termites, entre les
neutres mme de ces dernires socits, lorsqu'ils ont des rles
diffrents  jouer. Les individus dissemblables ns les uns des autres
ne se sparent pas ncessairement: ils peuvent demeurer unis entre eux
et former ainsi des colonies dont les membres prsentent une plus ou
moins grande diversit de structure. M. Leuckart explique ainsi
l'tonnante organisation des siphonophores, vritables colonies mixtes
d'hydres et de mduses, et qui possdent cependant une individualit
propre; les siphonophores,  leur tour, font mieux comprendre les
pennatules, colonies de polypes coralliaires, dont Cuvier faisait des
animaux  plusieurs bouches, et le phnomne exceptionnel, en apparence,
qui a produit la gnration alternante, se trouve prendre ds lors une
extension considrable: il peut intervenir mme dans la constitution
rgulire d'organismes, dont les diverses parties ne sont que des
individus adapts  des fonctions particulires. C'est ainsi qu'un
siphonophore comprend des individus nourriciers, des individus
prhenseurs, des individus locomoteurs, des individus reproducteurs, qui
tous sont des polypes ou des mduses modifies conformment  leur
fonction spciale, ayant pris, suivant une comparaison vulgaire, la
_figure de leur emploi_. Leuckart entre ainsi dans une voie fconde,
qu'il ne poursuit pas,  la vrit, jusqu'au bout; mais on pressent dj
qu'un lien intime va s'tablir entre la thorie de la constitution des
siphonophores et des autres animaux composs, telle que la comprend
Leuckart, et la thorie de la constitution des animaux articuls, telle
que l'ont formule Audouin et M. Henri Milne Edwards, ou plutt ce lien
a t tabli d'avance par Dugs, alors qu'il n'tait mme pas question
des gnrations alternantes: la loi du polymorphisme de Leuckart n'est,
en dfinitive, qu'une application  quelques faits nouveaux ou mieux
connus des principes dvelopps dans le _Mmoire sur la conformit
organique dans l'chelle animale_, publi vingt ans auparavant.

Avoir constat que les animaux possdent deux modes de reproduction
diffrents, avoir montr que ces deux modes de reproduction dterminent
l'apparition, dans la mme espce animale, de formes organiques
dissemblables, n'est pas encore avoir expliqu comment l'ensemble de
phnomnes qui dpendent de ces deux modes de reproduction se trouvent
si frquemment en rapport troit. Richard Owen, suivant une voie qui lui
est propre, se demande, de son ct, si la reproduction sexue et la
reproduction agame,  laquelle il donne le nom de _mtagense_, ne
peuvent pas tre rattaches l'une  l'autre; il essaye d'obtenir ce
rsultat et d'expliquer du mme coup la facult si curieuse de se
reproduire sans fcondation pralable que Leuwenhoek, puis Charles
Bonnet avaient observe chez les femelles des pucerons. Ce phnomne de
la reproduction sans fcondation ou, pour nous servir d'une autre
expression d'Owen, de la _parthnogense_, reconnu depuis chez les
abeilles, les gupes, les cynips, plusieurs diptres et divers
papillons, chez quelques crustacs, chez les rotifres, chez plusieurs
vers infrieurs, ce phnomne, plus rpandu qu'on ne l'avait cru
d'abord, devient le point de dpart de toute la thorie de l'illustre
savant anglais[121]. La parthnogense n'est d'ailleurs qu'une
apparence: en ralit, toute volution, suivant Richard Owen, a pour
point de dpart l'union d'un lment mle et d'un lment femelle. Aprs
la fcondation, l'lment femelle, l'oeuf, se divise, et tout tre vivant
n'est que l'assemblage des lments provenant de cette division, rpte
un nombre immense de fois, de l'lment primitif. Mais cette division
des lments constitutifs de l'tre vivant n'est elle-mme qu'une
reproduction; elle se poursuit parce que chaque lment, en se divisant,
lgue aux lments qui le remplacent une part de l'activit que l'oeuf a
reue de l'lment fcondateur, du spermatozode, et qu'il doit tout
entire  ce dernier. Or le pouvoir fcondateur du spermatozode est
limit: il ne peut provoquer qu'un nombre dtermin de divisions, ne
s'tend qu' un nombre fini d'lments anatomiques. De l la limitation
de la taille, la vieillesse et la mort, que l'on observe chez tous les
tres vivants. Dans certains cas, tous les lments anatomiques ns de
la division de l'oeuf sont employs  la constitution d'un individu
unique; c'est ce qui arrive chez les animaux suprieurs; dans d'autres
cas, le pouvoir fcondateur du spermatozode n'est pas encore puis
lorsque l'individu s'est dj constitu; cet individu est alors toujours
une femelle; il ne se produit d'individus mles que lorsque le pouvoir
fcondateur est sur le point d'atteindre sa limite. Jusque-l, le
pouvoir reproducteur conserv par les individus femelles qui se
succdent peut se manifester chez eux de faons diverses; tantt ces
femelles produisent des oeufs qui sont capables de se dvelopper sans
fcondation nouvelle: c'est ce qu'on observe chez les pucerons, les
abeilles, les daphnies, etc.; tantt elles produisent des bourgeons
intrieurs qui s'organisent en nouveaux individus, comme on le voit chez
les trmatodes; tantt elles poussent des bourgeons extrieurs qui
peuvent se dtacher et devenir autant d'tres indpendants ou demeurer
unis entre eux. Dans le premier, comme dans le second cas, les individus
nouveaux peuvent revtir, suivant leurs fonctions diverses, des
caractres spciaux; s'ils se sparent, on se trouve en prsence du
phnomne des gnrations alternantes; s'ils demeurent unis, il se
produit des colonies telles que celles des polypes hydraires, des
siphonophores, des coralliaires, des bryozoaires, des ascidies
composes, des cestodes.

La thorie de la parthnogense, ainsi comprise, prsente un caractre
de grande gnralit; elle relie entre eux une multitude de faits dont
les rapports n'avaient mme pas t entrevus. Le dveloppement de
l'individu, tel que nous le montrent les animaux suprieurs, se trouve
notamment compris dans un ensemble de phnomnes dont la formation des
colonies, la gnration alternante et la parthnogense font galement
partie. Tous les phnomnes de la reproduction sont ramens  un mme
type diversement modifi dans le dtail et dont la fcondation est le
point de dpart. Malheureusement, comme l'ont fait remarquer Huxley, W.
Carpenter et M. de Quatrefages, ce point de dpart ne saurait tre
admis. Il est avr que, dans des circonstances favorables, la facult
de produire sans fcondation peut tre prolonge sinon indfiniment, du
moins trs longtemps chez les femelles des pucerons; il en est de mme
de la facult de bourgeonner chez les Hydres; il n'y a donc pas lieu
d'attribuer au spermatozode un pouvoir fcondant limit; on connat
d'autre part un assez grand nombre d'tres infrieurs, parmi lesquels
peut-tre tous les infusoires, dont la reproduction s'accomplit toujours
sans fcondation, et souvent cet acte, born  la fusion de deux
protoplasmes d'apparence identique, se confond avec les phnomnes dits
de conjugaison. La base de la thorie de la parthnogense disparat
donc; mais il ne s'ensuit pas que tout rapport s'vanouisse entre les
faits rapprochs par Owen. Dans les phnomnes initiaux du dveloppement
chez la plupart des animaux, comme des vgtaux, il y a deux choses: 1
la division de l'lment primitif de l'oeuf, en un nombre de plus en plus
grand d'lments drivs; 2 la fcondation. Entre ces deux phnomnes
gnralement concomitants, Richard Owen admet un rapport de cause 
effet, et, pour lui, celui des deux phnomnes qui dtermine l'autre,
c'est la fcondation. Mais ce choix est arbitraire; la concidence
habituelle des deux phnomnes peut trs bien n'tre qu'un phnomne
d'adaptation; la fcondation peut tre devenue ncessaire au
dveloppement dans des conditions dtermines, sans lui avoir toujours
t indispensable, et ds lors le phnomne important, le phnomne
dominateur, en quelque sorte, c'est le phnomne de segmentation de
l'oeuf que nous voyons tre, en effet, le plus gnral. Ce phnomne se
ramne lui-mme  une proprit commune  tous les lments vivants
capables d'volution, celle de se diviser ds que leur incessante
nutrition les a amens  une certaine taille. Cette proprit
suffit[122] pour expliquer les uns par les autres et rattacher entre eux
tous les phnomnes entre lesquels a cherch  tablir un lien le savant
illustre qu'on a justement appel le Cuvier anglais.

L encore, une modification lgre, une retouche de peu d'importance
suffit pour rendre toute sa valeur  une thorie qui semblait sur le
point de succomber, et, qu'on le remarque, des thories successives qui
ont t prsentes jusqu'ici relativement aux phnomnes que nous
tudions, aucune, quoi qu'il en semble, ne doit disparatre: toutes
viennent se ranger comme des chapitres spciaux, des corollaires
importants d'une thorie plus gnrale qu'elles compltent et qui leur
donne  son tour plus d'intrt. Il est exact, en effet, que la
ncessit o se trouvent non seulement les lments anatomiques, mais
encore les organismes qu'ils constituent, de se diviser en
individualits distinctes lorsqu'ils ont acquis un certain
dveloppement, dtermine l'existence de deux modes de reproduction, l'un
qui exige la fcondation, l'autre qui ne l'exige pas. L'ensemble des
phnomnes de reproduction qui sont les plus gnraux et qui n'exigent
pas la fcondation peut tre dsign sous le nom choisi par M. Owen de
_mtagense_. Lorsque des espces vivantes combinent  divers degrs ces
deux modes de reproduction, qui peuvent tre indpendants, il y a, comme
le dit M. Van Beneden, _digense_. Si les individus qui se forment sans
fcondation pralable ont pour point de dpart un lment plus ou moins
semblable  un oeuf, il y a _parthnogense_ au sens absolu de ce mot.
Lorsque les divers individus issus d'un oeuf fcond ont  remplir des
fonctions diffrentes, lorsqu'il y a entre eux une division du travail
physiologique ncessaire  la conservation de l'espce, ils revtent des
formes diffrentes; le _polymorphisme_ accomplit, comme le veut M.
Leuckart, son oeuvre de complication, dont un cas particulier est ce
qu'on a appel la _gnration alternante_. Il est galement vrai, comme
le pense M. Steenstrup, que la gnration alternante peut avoir pour
effet de constituer par voie agame des individus qui jouent le rle de
_nourrices_ par rapport  ceux qui sont produits par voie sexue et qui
sont rellement leurs frres.

Mais la mtagense peut encore avoir une autre consquence importante
sur laquelle M. de Quatrefages a particulirement insist[123]. Grce 
elle, un oeuf unique ne produit pas un seul individu; il en produit un
nombre plus ou moins grand, parfois illimit, et sa puissance prolifique
se trouve ainsi multiplie dans une proportion considrable; l'oeuf
engendre non pas un organisme, mais toute une gnration d'organismes;
cet engendrement d'une gnration tout entire est ce que le savant
professeur du Musum appelle une _gnagnse_. La gnagnse est
particulirement prcieuse pour les animaux infrieurs, dous d'une
faible rsistance vitale, pour les parasites qui ont  courir mille
dangers avant d'arriver  l'hte dans lequel ils doivent vivre, et
c'est, en effet, chez tout ce menu peuple du rgne animal qu'elle se
rencontre. Mais tout en montrant l'importance, en quelque sorte
pratique, de la gnagnse, M. de Quatrefages ne la considre pas, tant
s'en faut, comme un phnomne isol, particulier seulement  certains
organismes. Tout d'abord, la raison d'tre de la _gnagnse_ est la
mme que celle de la _mtamorphose_, aussi ces deux phnomnes
peuvent-ils venir se compliquer rciproquement et se pntrer au point
qu'il est impossible de dire o finit l'un et o commence l'autre. De
mme que la gnagnse, la mtamorphose se rattache  une augmentation
de la puissance prolifique de chaque individu; une telle augmentation
peut, en effet, tre obtenue soit en multipliant le nombre des
organismes qu'un seul oeuf peut produire, soit en multipliant le nombre
des oeufs que chaque femelle peut pondre. Mais, comme le corps des
femelles ne peut grossir indfiniment, un accroissement du nombre des
oeufs ne peut tre obtenu qu' la condition que le volume de ces oeufs se
rduise. Tout oeuf contient deux catgories de matriaux, ceux  l'aide
desquels l'embryon se constitue, ceux  l'aide desquels il se nourrit;
ces derniers sont videmment les moins importants, c'est sur ceux que
portera la rduction. D'autre part, aucun animal n'arrive  son complet
dveloppement sans avoir subi un grand nombre de mtamorphoses, qu'il
accomplit, en gnral, dans l'oeuf chez les animaux suprieurs; lorsque
les matriaux nutritifs accumuls dans l'oeuf ne sont plus en quantit
suffisante pour amener l'embryon au terme de son volution, l'embryon
clot avant d'avoir revtu sa forme dfinitive; il recherche lui-mme le
supplment de nourriture qui lui est ncessaire pour assurer la suite de
son volution et continue hors de l'oeuf les transformations qu'il aurait
d prouver sous ses enveloppes. Les larves des insectes ne sont, en
consquence, que des embryons ns avant terme, devenus capables de
subsister par eux-mmes et continuant librement leur volution. Chez les
animaux suprieurs, l'accroissement du corps de l'animal et ses
mtamorphoses marchent de pair, ne sont pour ainsi dire que le mme
phnomne, au lieu de s'accomplir successivement comme chez les insectes
et beaucoup d'autres animaux infrieurs; mais les mtamorphoses n'en
subsistent pas moins; le phnomne demeure le mme chez les insectes et
chez les vertbrs; la seule diffrence que l'on constate entre eux
porte seulement sur l'poque de la vie o s'accomplissent les
changements les plus apparents.

Ici se manifeste entre les mtamorphoses et le gnagnse un lien
nouveau, qui cette fois n'est plus tlologique, mais bien
essentiellement morphologique. Maintes fois, dans ses travaux, M. de
Quatrefages a eu  comparer le mode de croissance des vers annels avec
le mode de croissance des colonies de polypes hydraires; les nouveaux
anneaux d'une annlide se forment exactement de la mme faon que les
nouveaux polypes dans une colonie d'hydraires. Il est manifeste que chez
les annlides la formation des nouveaux anneaux fait essentiellement
partie des phnomnes d'accroissement du corps de l'animal et que ces
phnomnes sont,  leur tour, en partie comparables aux phnomnes de
l'accroissement du corps chez les animaux suprieurs, tels que les
mammifres. La formation des colonies de polypes est donc ramene  un
phnomne bien plus connu, tout  fait vulgaire, l'accroissement du
corps; il n'y a de particulier  ces colonies que leur forme
arborescente.

Mais, chez les annlides, la formation des nouveaux anneaux aboutit
souvent  la constitution d'individus autonomes, qui ne sont eux-mmes
qu'un rsultat de l'accroissement de l'organisme dont il se dtache; la
mme chose a lieu dans les colonies de polypes et conduit  la formation
de nouvelles colonies: c'est le phnomne de la _digense_.
L'accroissement, chez les animaux suprieurs, se complique toujours de
mtamorphoses; il en est de mme chez les vers annels; aussi le nouvel
individu qui se forme peut-il diffrer notablement de son parent; c'est
le cas des autolytes et des syllis; c'est aussi exactement le cas des
salpes agrges par rapport aux salpes solitaires, de mduses par
rapport aux hydres, et de tous les cas o il y a _gnration
alternante_.

Ainsi, dit M. de Quatrefages[124], toute gnration agame se rattache 
l'accroissement proprement dit. Ce phnomne se manifeste tantt par
l'_augmentation de volume des parties_, tantt par la _multiplication de
ces mmes parties_. Or, dans ce dernier cas, il arrive souvent que
chaque partie surajoute runit un ensemble qui en fait presque un
individu. Chez les Annlides, par exemple, dans la plus grande tendue
du corps, chaque anneau possde son centre nerveux, son appareil
locomoteur, son systme vasculaire, sa grande poche digestive, ses
organes reproducteurs, le tout semblable  ce qui existe dans l'anneau
qui prcde et dans celui qui suit. Un pas de plus, et chaque anneau
pourra se suffire  lui-mme. Il ne lui manque,  vrai dire, qu'une
bouche et des organes de sens. Dans les syllis, les myrianes, les nas,
cette bouche s'ouvre, ces organes naissent sur un anneau spcial, il est
vrai, mais qui se forme exactement comme les autres. Tous les anneaux
placs en arrire de cette tte accidentelle lui obissent. Une
individualit nouvelle s'est forme, et cette individualit a son
origine dans un ensemble de phnomnes qui ne diffrent en rien de ceux
de l'_accroissement_ tels qu'on les observe dans la classe entire.
Entre ces phnomnes et la gemmation de l'hydre, celle du strobile,
telle que l'a observe M. Desor, ou la segmentation du mme tre telle
que l'a dcrite M. Sars, il n'y a videmment aucune distinction
fondamentale. La forme seule des espces, les lois de leur accroissement
individuel suffisent pour expliquer les diffrences apparentes. Ainsi
l'on passe de la simple croissance des mammifres au bourgeonnement par
des nuances insensibles; et tout nous ramne  cette importante
conclusion que le bourgeonnement et par consquent la reproduction agame
ne sont, au fond, qu'un _phnomne d'accroissement_.

Ainsi, pour M. de Quatrefages, le corps d'un mammifre, l'ensemble des
individus qui sont issus de l'oeuf d'une syllis, d'une myriane, d'une
nas, la runion des polypes qui forment une colonie et des mduses qui
s'en dtachent sont choses quivalentes.

Une fois plac  ce point de vue, poursuit-il, nous comprenons trs
bien pourquoi la gnration agame ne saurait tre indfinie. Dans tout
animal, l'accroissement a des limites fixes d'avance. Si le
bourgeonnement n'est qu'une forme de l'accroissement, il doit forcment
avoir un terme. Il ne peut donc suffire  perptuer l'espce. Ds lors,
l'intervention d'un autre mode de gnration devient une ncessit 
laquelle ne saurait chapper aucune espce animale.

Ainsi se trouve justifi le retour priodique de la reproduction sexue,
ainsi se trouvent en mme temps rapprochs, sans qu'il soit besoin
d'aucune hypothse, les faits qui avaient conduit Richard Owen 
attribuer aux lments spermatiques un pouvoir fcondateur limit. Comme
Cuvier, comme Dugs, et par des motifs autrement puissants, M. de
Quatrefages assimile les colonies que forment si frquemment les animaux
infrieurs  ce que nous nommons l'individu chez les animaux suprieurs;
mais, de mme que Dugs avait donn  l'ide de Cuvier une importance
toute nouvelle en montrant ses applications  l'anatomie compare, M. de
Quatrefages donne  son tour une valeur inattendue  la thorie de Dugs
par la fconde application qu'il en fait aux plus compliqus des
phnomnes de reproduction.

       *       *       *       *       *

M. Henri Milne Edwards s'est propos de constituer, comme Richard Owen,
une thorie tout  fait gnrale des phnomnes de reproduction, dans
laquelle il cherche  tablir un paralllisme absolu entre les
phnomnes de la gnration alternante et les procds ordinaires de la
gnration sexue. Pour l'illustre doyen de la Facult des sciences de
Paris, les phnomnes que prsentent, dans leur dveloppement, les
salpes et les mduses, loin d'tre une exception, sont, au contraire, la
rgle gnrale. Tout animal commence par tre une simple vsicule, ayant
qualit d'tre vivant et qu'on peut appeler le _protoblaste_. Le
protoblaste est le plus souvent contenu dans l'oeuf, c'est la vsicule
germinative; il y termine gnralement sa courte existence, mais il peut
aussi mener une vie indpendante: tel est le cas de l'embryon cili des
distomes. Avant de mourir ou de disparatre, le protoblaste produit par
bourgeonnement un organisme plus compliqu, le _mtazoaire_: c'est le
polype hydraire dans le cas des mduses, la salpe solitaire chez les
tuniciers, le blastoderme chez les vertbrs; le mtazoaire n'a, lui
aussi, en gnral, qu'une existence temporaire: il disparat
ordinairement comme le protoblaste et comme lui produit, avant de
mourir, l'animal dfinitif, l'animal charg de perptuer l'espce, par
voie de gnration sexue, le _typozoaire_. Les protoblastes peuvent se
multiplier sous leur forme simple et produire, en consquence, un ou
plusieurs mtazoaires; les mtazoaires peuvent produire plusieurs
typozoaires ou n'en produire qu'un seul avec lequel ils se confondent
quelquefois; c'est dans cette aptitude plus ou moins grande  la
reproduction prsente par les termes successifs de cette srie, que
sont dues les diffrences observes dans le dveloppement des animaux.
On cesse donc de s'tonner d'un phnomne qui est absolument gnral.

       *       *       *       *       *

En comparant entre elles les diverses thories que nous venons d'exposer
et qui toutes ont pour but de donner une explication des mmes
phnomnes, on sera sans doute tonn de voir combien sont diffrentes
les tendances de leurs auteurs. Pour un physicien, le point de dpart de
toute thorie est un phnomne simple, dont on a rigoureusement tabli
les conditions dterminantes et les lois, dont on poursuit les
modifications diverses  travers des circonstances de plus en plus
compliques; sur ce point tous les physiciens sont d'accord, et nous
pourrions ajouter que les physiciens sont eux-mmes d'accord, sur le but
poursuivi par toute thorie, avec les chimistes et les astronomes. En un
mot, pour tous les savants qui cultivent les sciences physiques,
expliquer un phnomne complexe, c'est montrer comment il se rattache 
un autre phnomne trs simple, connu dans tous ses dtails, quand on le
dgage des circonstances accessoires qui interviennent pour le modifier.
Tous les phnomnes astronomiques sont ainsi rattachs au phnomne
simple de l'attraction des corps, et l'astronomie tout entire n'est que
le dveloppement de cette loi: _Les corps s'attirent proportionnellement
au produit de leur masse et en raison inverse du carr de leur
distance_. Tous les phnomnes de l'acoustique et de l'optique sont
ramens de mme au mouvement du pendule; l'optique et l'acoustique
thoriques sont le dveloppement des quations du mouvement vibratoire.
Les transformations diverses de la chaleur sont toutes ramenes  un
phnomne simple, rchauffement d'un corps en mouvement brusquement
arrt dans sa course, et la thorie mcanique de la chaleur est le
dveloppement de l'quation qui tablit l'quivalence entre la quantit
de mouvement disparu et la quantit de chaleur produite. Tous les
phnomnes lectrodynamiques se ramnent encore  l'attraction d'un
lment de courant sur un lment de courant, et l'lectrodynamique est
le dveloppement d'une quation aussi simple que les prcdentes. Ainsi,
nous ne saurions trop le rpter, dans toutes les branches des sciences
physiques, les savants sont absolument d'accord sur la signification du
mot _expliquer_; pour chaque catgorie de phnomnes, ils remontent de
proche en proche  un phnomne simple, dont ils dterminent
exprimentalement les lois, et ils cherchent comment ce phnomne se
modifiera dans toutes les conditions prcises que l'on pourra imaginer.
C'est l la mthode des sciences exprimentales, et le plus beau titre
de gloire des Bichat et des Claude Bernard est surtout d'avoir montr
que cette mthode pouvait tre applique dans toute sa rigueur  la
physiologie,  la condition de remonter jusqu'aux proprits
fondamentales des lments anatomiques.

Les naturalistes paraissent au contraire se faire les ides les plus
diverses de ce qu'ils appellent une explication; ils semblent,
lorsqu'ils tablissent une thorie, poursuivre les buts les plus
diffrents. Steenstrup, dans sa thorie des gnrations alternantes, M.
de Quatrefages, dans une partie de sa thorie de la gnagnse,
cherchent avant tout  dterminer la fin des phnomnes qu'ils exposent,
et sont en cela les disciples de Cuvier qui n'admettait, en histoire
naturelle, d'autres explications que celles qui rsultent de
l'application du principe des causes finales. Leuckart, en exposant sa
thorie du polymorphisme, Van Beneden, en dveloppant ses ides sur la
digense, constatent simplement que des phnomnes que l'on croyait
exceptionnels se retrouvent dans un beaucoup plus grand nombre de
groupes organiques qu'on ne l'avait pens; ils rattachent ces phnomnes
 d'autres plus simples et plus gnraux, mais qui sont cependant
limits  une partie du rgne animal et demeurent mystrieux; Richard
Owen se borne  chercher une hypothse qui pourrait relier entre eux
deux catgories de phnomnes considres comme distinctes; M. de
Quatrefages, dans une autre partie de sa thorie, et M. Milne Edwards
dmontrent qu'un ensemble de phnomnes donns comme propres  certains
organismes se retrouvent plus ou moins modifis dans le rgne animal
tout entier; mais ils prennent les phnomnes observs chez les
vertbrs suprieurs comme des termes de comparaison et y ramnent ceux
que prsentent les organismes infrieurs: ce sont les phnomnes si
complexes de la gnration sexue, les phnomnes plus complexes encore
du dveloppement embryognique chez les animaux suprieurs qui leur
servent de point de dpart, et c'est avec eux qu'ils cherchent 
comparer les phnomnes observs chez les animaux infrieurs; la marche
suivie par les deux illustres naturalistes franais est donc exactement
inverse de celle que suivent les physiciens. Ces divergences sont une
consquence pour ainsi dire invitable de ce fait qu'en histoire
naturelle l'homme, se proposant d'apprendre  connatre des tres plus
ou moins semblables  lui, s'est pris lui-mme comme le modle le plus
parfait des tres organiss. Il a recherch chez les animaux des
organes, des fonctions, des actes analogues aux siens et, croyant se
connatre lui-mme, s'attribuant d'ailleurs une origine divine, a t
conduit  considrer comme des explications toutes les analogies qu'il
apercevait entre lui-mme et les tres dont il faisait l'objet de ses
tudes. Dans l'hypothse de la fixit des espces, cette faon de poser
le problme de la nature tait d'ailleurs peut-tre la plus rationnelle.

Dans l'hypothse de la descendance, le problme est au contraire
renvers et la mthode d'explication ramene  la mthode des sciences
exprimentales. L'homme n'est plus le modle sur lequel tout est
construit, auquel tout doit tre ramen; c'est au contraire l'tre 
expliquer, le dernier terme auquel la thorie doit aboutir, la plus
complique des nigmes dont elle doit donner la solution. Les
explications ne doivent plus tre de simples comparaisons, de simples
gnralisations; elles doivent tablir entre les divers phnomnes des
relations de cause  effet. En ce qui concerne spcialement les
phnomnes compris sous les noms de gnration alternante, de dignse,
de gnagnse, de parthnogense, ils ne peuvent tre vraiment
expliqus qu'en partant des proprits reproductrices des tres les plus
simples; leur explication tant une fois trouve, se posera ensuite la
question de savoir dans quelle mesure ils peuvent,  leur tour, servir 
expliquer les phnomnes de dveloppement qu'on observe chez les animaux
suprieurs et chez l'homme.

Mais il n'tait possible de remplir un tel programme qu' la condition
d'avoir au pralable rduit l'tre vivant en ses lments, d'avoir
dtermin les caractres, les proprits, les facults des tres vivants
les plus simples, problme prliminaire, dont la thorie cellulaire que
nous devons maintenant faire connatre a, sans aucun doute, beaucoup
avanc la solution.




CHAPITRE XVIII

LA THORIE CELLULAIRE ET LA CONSTITUTION DE L'INDIVIDU

Pixel: les membranes.--Bichat: les tissus; leurs proprits
gnrales.--Dujardin: le sarcode.--Schleiden: les cellules
vgtales.--Schwann: extension aux animaux de la thorie
cellulaire.--Prvost et Dumas: la segmentation du vitellus de
l'oeuf.--Recherches relatives  l'origine des cellules ou lments
anatomiques de l'organisme; signification de l'oeuf.--Dfinition de la
cellule; le protoplasme et les plastides.--Constitution des individus
les plus simples.--Colonies animales; nombreuses transitions entre les
colonies et les individus d'ordre suprieur.--Isidore
Geoffroy-St-Hilaire: la vie coloniale signe d'infriorit.--M. de
Lacaze-Duthiers: opposition entre les invertbrs et les
vertbrs.--Thorie gnrale de l'individualit animale.


Dans les crits des philosophes, des naturalistes et des mdecins, on
voit souvent revenir, jusqu'au commencement du XIXe sicle, les mots de
substance vivante, de molcules organiques, de matire anime,
d'organes, de tissus; mais nulle part ces expressions ne reoivent de
dfinition prcise. Chez les animaux suprieurs, on distingue de la
chair, de la graisse, des os, des nerfs, des tendons, des vaisseaux, des
membranes; mais de quoi sont faits la chair, la graisse, les os, les
nerfs, les tendons, les vaisseaux, les membranes? Les connaissances sur
ce point ne vont pas au del de la notion de la fibre avec laquelle les
muscles et les nerfs ont familiaris les anatomistes.

Un mdecin minent, Pinel, cherchant  appliquer aux maladies les
mthodes de classification des naturalistes, fut conduit  rattacher les
caractres et la marche des diverses sortes d'inflammation  la nature
des membranes qui en taient le sige et  mettre ainsi en relief
l'intrt qu'il y avait pour la mdecine  connatre d'une faon prcise
le mode de constitution de ces membranes et, par extension, celle des
diverses parties du corps. Ce fut le problme que chercha  rsoudre
Bichat dans sa _Dissertation sur les membranes et leurs rapports
gnraux d'organisation_ (1798), dans son _Trait des membranes_ (1800),
et surtout dans son _Anatomie gnrale_ (1801), qui parut un an
seulement avant sa mort. Dans le premier de ces ouvrages, le jeune
anatomiste prcise les ressemblances et les diffrences qui existent
entre les membranes que l'on observe dans les diverses parties du corps,
montre plus nettement qu'on ne l'avait fait avant lui que des membranes
de mme nature peuvent se trouver dans les parties les plus diffrentes
de l'organisme, et fonde leur classification sur leur conformation
extrieure, leur structure et leurs fonctions. Trois ans aprs, la
mthode qu'il avait suivie dans ce travail tait tendue  l'ensemble
des systmes organiques: il consacrait son anatomie gnrale  tudier
isolment et  prsenter avec tous leurs attributs chacun des systmes
simples qui, par leurs combinaisons diverses, forment nos organes. Il
ramenait la physiologie, la pathologie, la thrapeutique,  la
connaissance exacte des proprits de ces systmes simples, considrs
dans leur tat naturel. L'anatomie gnrale devenait ainsi une science
nouvelle  laquelle on a donn depuis le nom d'_histologie_.

Tous les animaux, dit-il[125], sont un assemblage de divers organes,
qui excutent chacun une fonction, concourent, chacun  sa manire,  la
conservation du tout. Ce sont autant de machines particulires dans la
machine gnrale qui constitue l'individu. Or ces machines particulires
sont elles-mmes formes par plusieurs tissus de nature trs diffrente
et qui forment vritablement les lments de ces organes. La chimie a
ses corps simples, qui forment par les combinaisons diverses dont ils
sont susceptibles les corps composs: tels sont le calorique, la
lumire, l'hydrogne, l'oxygne, le carbone, l'azote, le phosphore, etc.
De mme, l'anatomie a ses tissus simples qui par leurs combinaisons
quatre  quatre, six  six, huit  huit, etc., forment les organes. Ces
tissus sont:

1  Le cellulaire.
2  Le nerveux de la vie animale.
3  Le nerveux de la vie organique.
4  L'artriel.
5  Le veineux.
6  Celui des exhalants.
7  Celui des absorbants et de leurs glandes.
8  L'osseux.
9  Le mdullaire.
10 Le cartilagineux.
11 Le fibreux.
12 Le fibro-cartilagineux.
13 Le musculaire de la vie animale.
14 Le musculaire de la vie organique.
15 Le muqueux.
16 Le sreux,
17 Le synovial.
18 Le glanduleux.
19 Le dermode.
20 L'pidermode.
21 Le pileux.

Voil les vritables lments organiss de nos parties. Quelles que
soient celles o ils se rencontrent, leur nature est constamment la
mme, comme en chimie les corps simples ne varient point, quels que
soient les composs qu'ils concourent  former.

Entre ces divers _tissus_ qui forment notre corps, qui possdent chacun
un mode d'organisation particulier, qui ont chacun, en consquence, une
sorte de vie spciale concourant, pour sa part,  la vie gnrale de
l'individu, entre ces lments de l'tre vivant, existe-t-il quelque
analogie de constitution? Ces mmes tissus se retrouvent-ils chez tous
les animaux? Sont-ils  proprement parler les lments ultimes dans
lesquels puissent se rsoudre les corps vivants? Ce sont des questions
que le microscope va bientt rsoudre.

Pour Bichat la vie tait une proprit des tissus, et les diverses
faons sous lesquelles elle se manifeste taient la consquence des
diffrents modes d'agencement de ces tissus. Mais, vers l'poque o il
vivait, on songeait dj  remonter des tissus  quelque chose de moins
complexe. Oken pensait qu'une petite masse sphrique de gele, le mucus
primitif, le _Urschleim_, constituait le corps entier des tres vivants
les plus simples, des infusoires; il avait mme prsent les organismes
suprieurs comme des agrgats d'infusoires. Un moment, les travaux
d'Ehrenberg avaient rpandu dans la science l'opinion que la prtendue
simplicit des infusoires n'tait qu'une illusion, que la structure des
tres microscopiques tait presque aussi complique que celle des
animaux suprieurs. Dujardin, professeur  la Facult des sciences de
Rennes, tablit le premier d'une faon incontestable, en 1835, que la
vie pouvait s'allier avec une simplicit d'organisation telle que la
supposait Oken; il donnait le nom de _sarcode_  une substance vivante
amorphe, qui composait  elle seule le corps d'un assez grand nombre
d'tres infrieurs. Malgr les preuves positives que Dujardin donnait de
l'existence du sarcode, cette substance, vivante par elle-mme, fit 
son apparition relativement peu de bruit dans la science.

Cependant l'tude microscopique de la structure des vgtaux avait
montr chez ces organismes une remarquable unit de structure. On savait
depuis longtemps que leurs tissus prsentaient une multitude de vacuoles
plus ou moins semblables entre elles, qu'on dsignait souvent sous le
nom de _cellules_. En 1835, Johannes Mller avait signal une structure
semblable dans la corde dorsale des embryons de vertbrs, dans le
cristallin, la chorode, les masses graisseuses. Schleiden, en 1838, fit
ressortir toute l'importance du rle jou par la cellule dans
l'organisation des vgtaux, montra qu'on pouvait considrer ces tres
comme des associations de cellules, et dfinit en mme temps ce qu'on
devait entendre par ce mot: la cellule vgtale est, suivant lui, un
sphrode creux dont la paroi est gnralement rsistante et encrote
de cellulose, dont le _contenu_ est  demi fluide et se dispose autour
d'une petite masse centrale, le _noyau_, contenant un ou plusieurs
_nucloles_. Plusieurs fois des lments semblables avaient t
soigneusement dcrits chez les animaux. Thodore Schwann, frapp de la
simplicit de la thorie de Schleiden, runit, en 1839, tous les faits
connus jusqu' lui relativement  l'existence de cellules animales, et
proclama  son tour que tous les animaux taient forms de cellules ne
diffrant de celles des vgtaux que par la minceur ordinairement plus
grande et par la plasticit de leur membrane d'enveloppe. Ces cellules
se formaient, suivant lui, spontanment, soit  l'intrieur d'autres
cellules, soit dans une substance amorphe interpose entre les cellules
dj existantes.

tant donne la dfinition des cellules admises par Schleiden et par
Schwann, il tait impossible de ne pas tre frapp de l'identit de
structure que l'oeuf de la plupart des animaux prsentait avec ces
lments. L'oeuf tait donc une cellule. En 1824, Prvost et Dumas
avaient montr que le premier phnomne du dveloppement consistait dans
une segmentation plusieurs fois rpte du contenu de l'oeuf. Bischoff et
Reichert prouvrent que les cellules constitutives du corps des animaux
provenaient de ces sphres de segmentation, si bien que, ds 1844,
Klliker posait en principe que, contrairement  l'opinion de Schwann,
il n'existe nulle part, dans le dveloppement embryonnaire, de
formation libre de cellules; qu'au contraire toutes les parties
lmentaires du futur embryon, de mme que tous les lments vivants de
l'animal adulte, sont les descendants immdiats d'un lment primitif
unique, l'oeuf. Les animaux sont donc des associations de cellules
issues les unes des autres soit par division, soit par bourgeonnement,
de sorte que de chacune d'elles on peut remonter par une srie de
gnrations jusqu' l'oeuf.

Comment concilier cette proposition, dans sa forme absolue, avec les
observations de Dujardin sur les animaux uniquement forms de sarcode?
Gela parut tout d'abord impossible  un assez grand nombre d'anatomistes
minents; mais la difficult tenait simplement  l'ide que Schleiden et
Schwann s'taient faite de l'lment anatomique primitif. Des recherches
multiplies finirent par montrer que, des trois parties constitutives de
la cellule, la _membrane d'enveloppe_, le _noyau_ et le _contenu_, une
seule tait essentielle: le contenu. La cellule parat quelquefois
rduite  sa membrane et  son noyau; mais alors tous les phnomnes
vitaux ont cess en elle; elle est morte. Le contenu est donc la partie
vraiment vivante de l'lment anatomique; on lui a donn le nom de
_protoplasma_ (Max-Schultze). Mais ce protoplasma, par sa constitution
et ses proprits, est identique au sarcode de Dujardin. Les tres
sarcodiques peuvent donc tre considrs dsormais comme forms d'un ou
plusieurs lments anatomiques dpourvus de membrane d'enveloppe, comme
le sont beaucoup d'lments anatomiques des animaux suprieurs. Ils
rentrent dans la rgle gnrale,  la seule condition de dfinir
l'lment anatomique comme une _masse de protoplasma ou de sarcode, de
taille limite, doue d'une vie indpendante, produisant ordinairement
un noyau  son intrieur et pouvant s'isoler en s'enveloppant d'une
membrane plus ou moins rsistante_. L'lment, anatomique ainsi compris
est ce que Hckel a nomm un _plastide_, dnomination simple et que nous
pouvons ds maintenant adopter, quoiqu'elle soit de date relativement
rcente.

Le protoplasma vivant n'est encore connu qu' l'tat de plastides,
c'est--dire de masses limites dont la dimension et la forme sont du
reste extrmement variables et que l'on peut considrer comme autant
d'individus. On ne peut citer aucun exemple avr de plastides se
formant spontanment soit aux dpens des matires organiques libres,
soit dans un milieu dj organis. Le plus grand nombre des
histologistes ont  cet gard confirm les affirmations de Klliker, et
les classiques recherches de M. Pasteur ont montr que, dans tous les
cas o l'on avait cru voir des plastides ou des groupes de plastides se
former spontanment en dehors des organismes, on avait t victime
d'illusions. Tout plastide a donc t produit par un autre plastide.

Un plastide isol peut produire des plastides qui, aussitt forms,
s'isolent les uns des autres; c'est le cas des tres les plus simples.
Mais d'un plastide unique peuvent aussi natre des plastides destins 
demeurer toujours associs, et c'est ce qui arrive pour tous les
animaux, depuis les ponges et les polypes jusqu' l'homme, pour tous
les vgtaux autres que les cryptogames monocellulaires. Tous les tres
vivants sont donc des associations de plastides, proposition
fondamentale, qui est la base de l'histologie, et dont on doit surtout 
Claude Bernard d'avoir fait nettement ressortir toute l'importance pour
la physiologie gnrale.

Mme dans leurs associations les plus complexes, les plastides qui
constituent un tre vivant ne perdent jamais compltement leur
indpendance. Chacun d'eux vit pour son compte, comme un tre autonome,
et les diverses fonctions physiologiques de l'animal ne sont autre chose
que la rsultante des actes accomplis par un certain groupe de
plastides. Il suit de l que la physiologie tout entire, disons plus,
que l'histoire entire de la vie de l'animal ou du vgtal n'est autre
chose que celle des plastides qui le constituent. Si l'on pouvait
compter les plastides d'un organisme, si l'on connaissait leurs
positions respectives, leurs proprits, leur filiation, non seulement
on connatrait toutes les fonctions de cet organisme, mais on pourrait
aussi retracer son dveloppement embryognique et prdire le sort qui
l'attend. Les plastides sont donc, dans l'tat actuel de la science, les
_lments anatomiques_ dont les proprits initiales dominent toute
l'volution organique, dont l'tude doit fournir le point de dpart de
toute thorie gnrale relative aux tres vivants.

Tous les organismes commenant actuellement par n'tre qu'un plastide
unique, l'_oeuf animal_ ou l'_oeuf vgtal_, l'volution embryognique
marchant rellement du simple au compos, et prsentant des phnomnes
d'autant plus complexes que l'tre qu'il s'agit de tirer de l'oeuf doit
tre lui-mme plus compliqu, la mthode des sciences exprimentales
indique que l'on doit, pour arriver  comprendre les phnomnes de
dveloppement et de reproduction chez les animaux suprieurs, en
dterminer d'abord tous les traits chez les organismes infrieurs et
s'lever graduellement jusqu'aux vertbrs les plus parfaits. Cela
paratra une rgle de simple bon sens; mais les vertbrs ayant t
pendant longtemps les seuls animaux dont l'organisation tait l'objet de
srieuses recherches, leur embryognie a t, par cela mme, la premire
qu'on ait tudie, c'est  elle qu'on n'a cess de vouloir ramener tous
les phnomnes embryogniques, comme on avait dj cherch  y ramener
les phnomnes de la gnration alternante; de l, une mthode vicieuse
d'explication qui pse encore lourdement sur toutes les conceptions
relatives  l'embryognie gnrale[126].

Si l'on suit l'ordre logique, si l'on essaye de dterminer dans les
types les plus infrieurs des ponges, des coelentrs, des chinodermes,
des vers, des articuls, quelle est la marche du dveloppement, aussitt
une rgle gnrale apparat. L'oeuf ne produit presque jamais directement
un organisme semblable  celui d'o il provient; il produit d'abord un
tre trs simple. Chez les ponges, chez les hydromduses, c'est le
premier individu de la colonie; chez les coralliaires, chez les
chinodermes, c'est un organisme sans tentacules, sans bras, sans
rayons, qui deviendra la partie centrale de l'animal adulte; chez les
vers, c'est ce qu'on a appel une _trochosphre_; chez les articuls,
c'est un _nauplius_. La trochosphre et le nauplius reprsentent
simplement le premier anneau du corps de l'animal en voie de formation.
_Ce premier anneau fait toujours partie de la tte de l'animal adulte_
et parfois la constitue  lui seul; il correspond exactement, au point
de vue de son mode de formation, au premier individu de la colonie de
polypes,  la partie centrale de l'animal rayonn. Il n'en diffre que
parce qu'il demeure libre, tandis que le premier individu de la colonie
de polypes ne tarde pas  se fixer au sol. Le premier polype, la
trochosphre, le nauplius se correspondent aussi d'une faon complte au
point de vue du rle qu'ils auront  remplir dans la suite de
l'volution de l'animal: par un bourgeonnement plus ou moins irrgulier,
le premier polype et ses descendants constitueront la colonie
arborescente dont ils font partie; par un bourgeonnement priphrique la
partie centrale du rayonn achvera de produire l'animal adulte; par un
bourgeonnement rgulier, s'effectuant dans une direction unique, la
trochosphre et le nauplius constitueront la chane d'anneaux qui
composent le corps d'un ver annel ou d'un arthropode. Entre les animaux
forms de segments placs bout  bout et les colonies ramifies de
polypes, il n'y a de diffrence que relativement  la direction dans
laquelle s'accomplit le bourgeonnement.

C'est ce que Charles Bonnet avait dj compris lorsqu'il comparait
l'organisation du tnia  celle des arbres, faisant remarquer que chacun
des anneaux de cet animal pouvait tre considr comme un individu
distinct, et lorsqu'il tablissait[127] l'analogie intime qui existe,
suivant lui, entre la reproduction des parties perdues chez les vers de
terre et le bourgeonnement des plantes[128]. Cuvier avait pris, au
contraire, la comparaison au rebours lorsqu'il considrait comme des
animaux  plusieurs bouches les pennatules et les colonies de polypes;
c'est aussi ce qu'avait fait Dugs, et c'est ce qui empchait sa
_Thorie de la conformit organique_, si fconde quand on en fait une
application suivie  l'anatomie compare, de se prter  une
systmatisation complte des phnomnes embryogniques. Nous avons vu
cette systmatisation tente par M. de Quatrefages; mais l encore
l'illustre savant, ayant pris l'homme comme point de dpart, est conduit
 rechercher des analogies, non  donner une explication dans le sens o
les physiciens entendent ce mot.

Si l'on s'en tient  la mthode des physiciens comme le voulait dj
Bichat, cette explication doit tre dduite des proprits mmes des
lments anatomiques des plastides vivant  l'tat isol. Or, ces
proprits sont les suivantes: 1 les plastides, dans des conditions
convenables de _nutrition_, s'accroissent pendant un certain temps; 2
ceux de chaque sorte ne peuvent dpasser un certain maximum de taille,
au del duquel ils se divisent pour donner naissance  de nouveaux
plastides semblables  eux; c'est en cela que consiste ce qu'on appelle
leur _reproduction_; 3 les plastides subissent l'influence des
conditions dans lesquelles ils sont placs; leur figure extrieure,
leurs proprits physiologiques peuvent tre modifies par les
circonstances; les plastides jouissent donc d'une certaine
_variabilit_.

Les plastides associs ns de l'oeuf conservent ces proprits
essentielles de nutrition, de reproduction et de variabilit, qu'on
observe chez les plastides isols; d'ailleurs, ils demeurent dans une
large mesure indpendants les uns des autres; mais, en raison mme du
nombre de ceux qui sont associs, chacun se trouve plac dans des
conditions d'existence particulires, vit d'une faon qui lui est
propre, prsente des caractres extrieurs spciaux; il en rsulte
bientt, entre les divers lments, un partage des fonctions
physiologiques qui contribuent  assurer l'existence de l'association
tout entire; ce partage des fonctions rend les lments entre lesquels
il s'accomplit d'autant plus solidaires les uns des autres qu'il est
plus exclusif, de telle sorte que la dissolution de leur socit finit
par entraner ncessairement leur mort; ainsi se constituent les
_individus_ qui rsultent immdiatement de l'volution de l'oeuf, et les
_organes_ qu'ils contiennent.

Ces individus en bourgeonnant produisent des agrgats complexes dont les
membres, auxquels Dugs appliquait uniformment la dnomination de
_zoonites_, se comportent  l'gard les uns des autres comme l'ont fait
les plastides dont chacun d'eux est compos. Ces individus de second
ordre, sous l'empire de certaines conditions, revtent des formes
particulires, accomplissent des fonctions spciales et peuvent se
sparer les uns des autres ou demeurent indfiniment unis. Les
diffrents phnomnes dsigns sous les noms de _gnration alternante_,
de _digense_, de _gnagense_, etc., ne sont autre chose que le
rsultat de cette sparation prcoce ou tardive des individus de second
ordre, plus ou moins diffrents les uns des autres, ns sur l'individu
primitif.

Lorsque la sparation des zoonites n'a pas lieu, l'ensemble des
individus unis entre eux constitue un organisme auquel on applique le
nom de _colonie_, si les membres de l'association sont nettement
distincts les uns des autres et paraissent avoir conserv une grande
part de leur autonomie; auquel on transporte le nom d'_individu_ lorsque
les zoonites constituants sont moins nettement spars ou qu'ils
semblent tous domins par une volont unique ne paraissant rsider d'une
faon plus particulire dans aucun d'eux. On voit par l combien est
vague la signification de ce mot individu qu'on peut transporter 
volont du plastide  un agrgat de plastides, de cet agrgat simple 
une association d'agrgats semblables  lui, combien est arbitraire la
limite entre ce qu'on nomme _colonie_ et ce qu'on nomme _individu_.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait dj t frapp de ces passages de
la colonie  l'individu sur lesquels l'attention s'est vivement porte
dans ces dernires annes. Dans sa belle _Histoire naturelle gnrale
des rgnes organiques_[129], il emploie le mot _communaut_ au lieu du
mot qui est demeur plus usit de colonie, et il expose ainsi le
parallle  tablir entre ces communauts et ce qu'on appelle
ordinairement des individus.

Comme ceux-ci, dit-il[130], la communaut a son unit abstraite et son
existence collective; c'est une runion d'individus, et souvent en
nombre immense; et pourtant elle peut et doit tre considre elle-mme
comme un seul individu, comme un tre un, bien que compos. Et elle est
telle, non pas seulement par une abstraction plus ou moins rationnelle;
elle l'est en ralit, matriellement, pour nos sens aussi bien que pour
notre esprit, tant constitue, comme un tre organis, de parties
continues et rciproquement dpendantes; toutes fragmentes d'un mme
ensemble, bien que chacune soit elle-mme un ensemble plus ou moins
nettement circonscrit; toutes membres d'un mme corps, quoique chacune
constitue un corps organis, un petit tout. Si bien que la communaut
tout entire jouit aussi d'une existence relle et distincte, par
consquent _individuelle_, s'il est vrai que l'individualit soit ce qui
fait qu'un tre a une existence distincte d'un autre tre.

Toute communaut runit ainsi en elle deux existences, deux vies, deux
individualits pour ainsi dire, superposes l'une  l'autre... et la
dfinition que nous avons donne de la communaut peut, en dernire
analyse, se rsumer en ces termes: un individu compos d'individus; ou
encore: des individus dans un individu.

Comme la famille, la socit et l'agrgat, la communaut peut tre trs
diversement constitue. La fusion anatomique, et par suite la solidarit
physiologique des individus runis, peuvent tre limites  quelques
points et  quelques fonctions vitales, ou s'tendre presque  la
totalit des organes et des fonctions. Tous les degrs intermdiaires
peuvent aussi se prsenter, et l'on passe par des nuances insensibles
d'tres organiss chez lesquels les vies associes restent encore
presque entirement indpendantes et les individualits nettement
distinctes,  d'autres o les vies sont de plus en plus dpendantes et
mixtes, et aprs ceux-ci  d'autres encore o toutes les vies se
confondent en une vie commune, o toutes les individualits proprement
dites disparaissent plus ou moins compltement dans l'individualit
collective.

On s'attendrait, aprs cette admirable comparaison de la communaut et
de l'individu,  voir Isidore Geoffroy Saint-Hilaire montrer comment les
polypes hydraires se soudent entre eux pour produire des mduses,
comment les zoonites des vers annels, des arthropodes se solidarisent,
se modifient pour remplir des fonctions inutiles  l'un d'entre eux en
particulier, mais indispensables  l'existence de l'ensemble dont ils
font partie, comment les phnomnes que nous prsentent  tous les
degrs les communauts permettent d'expliquer la formation des
organismes complexes vers lesquels il semble, d'aprs ses propres
paroles, qu'elles nous conduisent pas  pas. On voudrait lui voir dire
que l'histoire des communauts est une srie d'expriences spontanment
prpares par la nature pour nous faire connatre les procds au moyen
desquels elle constitue les organismes suprieurs. Mais non: de
l'exprience faite aucune conclusion n'est tire. C'est par la
coalescence, la soudure, la fusion plus ou moins complte de ses
individus constituants, que les colonies passent aux organismes
suprieurs; au lieu d'lever la communaut dans la srie organique,
comme l'entrevoyait dj Dugs, cette coalescence des individus ne fait,
au contraire, suivant Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que dgrader la
colonie.

Dans un groupe de mollusques _composs_, poursuit-il, dans un polypier,
on constate facilement l'individualit de chacun des mollusques ou des
polypes _composants_, et celle-ci prvaut manifestement sur
l'individualit collective: dans l'arbre, l'une et l'autre se balancent,
ou mme celle-ci commence  prvaloir; elle l'emporte dans l'ponge  ce
point que l'individualit proprement dite n'existe plus  vrai dire que
thoriquement... il tait dj difficile de montrer les individus d'une
communaut vgtale; le nombre de ceux qui composent une masse
spongiaire chappe non seulement  tout calcul, mais  toute valuation;
il est littralement indfini.

Et aussitt aprs:

La communaut ne s'observe normalement que parmi les vgtaux, rgne o
la vie unitaire n'existe gure que par exception, et chez les animaux
des embranchements infrieurs. Pour en trouver des exemples dans les
rangs suprieurs de l'animalit et chez l'homme, il faut la demander 
la tratologie; et encore la communaut se rduit-elle ici presque
toujours  l'union des deux individus, et de deux individus qui, dans la
plupart des cas, ne peuvent prolonger leur existence au del de la vie
foetale.

Ainsi le fil conducteur est compltement perdu. C'est que la question
n'est pas encore mre. On voit bien l'unit de la communaut se
constituer pice  pice dans les embranchements infrieurs du rgne
animal par la fusion d'individualits d'abord distinctes; mais le fait
qu'un organisme relativement lev peut procder de la solidarisation
d'un certain nombre d'organismes plus simples est compltement nglig,
et dans tous les cas on ne songe pas que cet organisme si compltement
un, ce tout si essentiellement indivisible, qu'on appelle un vertbr ou
mme un arthropode, puisse avoir t ralis par un procd analogue 
celui qui tire un siphonophore ou une mduse d'une colonie d'hydres.

L'opposition entre les organismes infrieurs aptes  vivre en colonie et
les animaux suprieurs essentiellement isols les uns des autres,
essentiellement individuels, en quelque sorte, est dj bien nette dans
la doctrine d'Isidore Geoffroy; mais cette faon de voir est surtout
manifeste dans les belles leons professes en 1863, au Musum
d'histoire naturelle, par l'un des savants qui ont le mieux tudi les
colonies des coralliaires, M. le professeur de Lacaze-Duthiers[131].

Dans une de ces leons, aprs avoir trac les grands traits de
l'organisation des animaux sans vertbres, le savant fondateur des
laboratoires de Roscoff et de Banyuls s'exprime ainsi:

Une seconde notion  acqurir, en ce qui concerne les invertbrs, est
celle de la complexit dans un mme tre. Dans presque tous ces animaux,
ce qu'on appelle ordinairement un individu n'est autre chose qu'une
runion, une colonie de petits individus plus ou moins distincts,
dsigns sous le nom gnral de _zoonites_. Pour former l'tre complexe,
ces zoonites s'assemblent soit en srie linaire, soit en masse selon
deux ou trois dimensions.

L'assimilation entre les vers annels, les arthropodes et les colonies
de polypes est complte dans le passage que nous venons de citer, comme
dans le _Mmoire sur la conformit organique_. Les polypes de la
colonie, les anneaux du ver, de l'insecte portent galement le nom de
zoonites. Le procd au moyen duquel les colonies s'lvent  la dignit
d'organisme est aussi le mme que Dugs, M. Milne Edwards, Richard Owen
ont successivement signal. M. de Lacaze Duthiers est d'ailleurs plus
prs de Dugs qu'Isidore Geoffroy; il complte parfois la pense du
naturaliste de Montpellier par d'ingnieux commentaires:

Dans les types infrieurs, tous les individus d'une colonie linaire ou
irrgulire sont  peu prs semblables entre eux et jouissent d'une
indpendance relative considrable, mais peu  peu se manifeste une
solidarit de plus en plus troite, consquence force de la division du
travail physiologique. Dans une colonie d'Hydres d'eau douce, par
exemple, les individus ne sont lis entre eux que par leur extrmit
infrieure; les extrmits munies de tentacules sont toutes libres et
fonctionnent sparment. Les diverses espces de clavelines, appartenant
 la classe des molluscodes tuniciers, vivent runies sur des
prolongements radiciformes qu'on peut comparer  des stolons de
fraisier; mais elles sont du reste libres dans toutes leurs actions.
Dans quelques autres genres d'ascidies composes, les colonies sont
enfermes chacune dans une enveloppe charnue et unique, munie d'une
seule ouverture, par laquelle s'opre la dfcation: il y a dj moins
d'indpendance dans les fonctions vitales. Les siphonophores prsentent
des colonies bien curieuses par leur composition. Leurs zoonites se
spcialisent d'une faon toute particulire; certains d'entre eux, sous
la forme de filaments allongs, termins par des ventouses ou des
espces de harpons, sont les zoonites pcheurs: ils saisissent les
aliments et les donnent aux zoonites digrants, forms chacun d'une
simple cavit vsiculaire ou trompe gastrique; d'autres zoonites servent
 la locomotion; enfin des zoonites spciaux ont pour fonction de donner
naissance  des individus nouveaux.

M. de Lacaze-Duthiers insiste plus loin sur la facilit particulire que
les colonies linaires prsentent  la solidarisation: Dans une colonie
linaire, il y a, en gnral, des rapports forcs entre un zoonite et
ses deux voisins, rapports qui modifient sa forme plus ou moins
compltement. Dans les colonies en masse, cette ncessit de relation
est moins absolue; aussi devons-nous nous attendre  trouver ces
zoonites trs peu diffrents les uns des autres; c'est ce que vrifie
l'observation. Peut-tre cette dernire affirmation a-t-elle t un peu
exagre, peut-tre aussi pourrait-on contester que les rapports forcs
que dans une colonie linaire chaque zoonite contracte avec ses voisins
aient eu sur sa forme une influence prpondrante; mais il s'agit ici de
phrases recueillies dans une leon o la prcision du langage est plus
ou moins subordonne  la ncessit de frapper autant que possible
l'esprit des auditeurs. Le perfectionnement plus considrable promis en
quelque sorte aux colonies linaires n'en est pas moins fortement saisi,
et l'un des rsultats importants de ce perfectionnement est mme
indiqu: Si ordinairement chaque zoonite possde un centre nerveux, il
faut cependant remarquer que, chez les invertbrs suprieurs, il semble
y avoir une tendance  concentrer, pour ainsi dire, ce systme nerveux 
la partie antrieure de l'animal.

La tendance  la concentration des organes primitivement dissmins dans
chacun des zoonites, la solidarisation des zoonites, c'est--dire la
concentration de leurs fonctions, voil donc quelques-uns des caractres
par lesquels les organismes suprieurs se distinguent des simples
colonies. Il peut sembler aujourd'hui naturel de voir dans la haute
individualit des vertbrs le dernier terme de cette concentration: si
les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire et de Dugs n'y avaient prpar
qu'incompltement les esprits, les recherches anatomiques,
physiologiques et embryogniques qui se sont succd dans ces derniers
temps ne laissent plus de doute,  cet gard, que dans l'esprit des
irrconciliables de toutes les coles; mais, en 1863, les preuves que le
Vertbr est lui aussi dcomposable en zoonites taient loin d'tre
faites, et M. de Lacaze-Duthiers, au lieu de voir dans les vertbrs la
suite, le couronnement, de la longue srie des animaux sans vertbres,
oppose, au contraire, d'une faon absolue les reprsentants des deux
sous-embranchements que Lamarck avait tablis dans le rgne animal.

Il n'y a pas, dit-il, que le systme nerveux, ou  sa place les
vertbres, qui diffrencient nettement les animaux vertbrs des animaux
invertbrs. _Sous bien des rapports, ceux-ci diffrent totalement des
premiers._ Cette _sparation presque absolue_, qui a soulev les
critiques si obstines des naturalistes de l'cole dite _philosophique_,
parmi lesquels nous voyons Geoffroy Saint-Hilaire en France. Goethe et
Oken en Allemagne, demande  tre tablie par quelques dveloppements.

Une des premires notions  acqurir est relative  la distribution
diffrente, chez les vertbrs et chez les invertbrs, de cette chose
si mystrieuse dans son essence mme, cause suivant les uns, effet
suivant les autres, qu'on appelle la vie... Si l'on regarde la vie comme
une cause, un principe d'action ayant son origine dans tel ou tel point
de l'organisme, et si l'on nous permet de reprsenter, pour ainsi dire,
la vie par une quantit qui sera plus ou moins grande suivant la
puissance plus ou moins grande aussi de l'effet produit, nous dirons que
chez les invertbrs la vie semble tre rpandue en gales quantits
dans toutes les parties de l'organisme. Chez les vertbrs, au
contraire, la vie se concentre en un point particulier de chaque
individu, ou du moins dans une partie restreinte de son tre.

Que si l'on veut voir dans la vie un effet, une rsultante, on pourra
exprimer le principe que nous voulons noncer en disant que, chez les
Invertbrs, cette rsultante ne parat pas tre la consquence de
l'action plus particulire de tel ou tel point de l'organisme, comme
cela a lieu chez les vertbrs, o, pour employer une expression un peu
trop rigoureuse pour de tels objets, la rsultante semble applique  un
ou plusieurs organes spciaux et distincts.

Un exemple fera mieux ressortir le fait en question. Que l'on coupe une
patte  un chien;  part le trouble tout local qu'prouvera l'conomie,
l'animal peut continuer  vivre. Si l'on poursuit la mutilation, on peut
la pousser peut-tre assez loin sans que la vie cesse; mais on arrive
toujours  un point de l'organisme tel que, lorsqu'il est atteint, la
vie disparat brusquement. Ce point remarquable o semble se concentrer
la vie, ce _noeud vital_, pour employer l'expression de M. Flourens, se
retrouve chez tous les vertbrs. On peut aussi reprsenter la mme ide
en rappelant l'image  la fois saisissante et pittoresque de Bichat, qui
montre la vie comme supporte par un trpied dont les trois pieds sont
le coeur, le poumon et le cerveau. Que l'un des trois soit dtruit, le
trpied bascule, la vie cesse.

Par opposition, prenons un insecte ou tout autre articul. Coupons les
parties de son corps, sparons sa tte mme: la vie ne disparat point.
Essayons  l'instant des mutilations dans tous les sens, il est bien
vident que la mort finira toujours par arriver; mais nous ne trouverons
pas dans cet animal un point analogue au noeud vital, ou l'un des trois
organes fondamentaux que nous avons trouvs chez les vertbrs, point ou
organe dont la lsion amnerait une disparition brusque de la vie.

Ainsi le vertbr est bien ici reprsent comme exactement oppos 
l'invertbr. Entre l'un et l'autre, il existe des diffrences
fondamentales; la vie se comporte tout autrement dans le sous-rgne
privilgi auquel nous rattache notre structure anatomique, et le
sous-rgne o quelques zoologistes confondent encore ple-mle, 
l'exemple de Lamarck, tous les autres types organiques. C'est bien la
centralisation exceptionnelle que l'on observe chez les vertbrs
suprieurs qui fait que l'on considre le vertbr comme un tre  part;
mais, d'un ct, cette centralisation a t exagre par Bichat, comme
le prouve l'exemple de la poule de Flourens qui vcut un mois priv de
son cerveau, comme le prouve la prdominance de plus en plus grande des
fonctions de la moelle pinire sur celles du cerveau  mesure que l'on
considre des types de vertbrs plus infrieurs; d'un autre ct, cette
centralisation est le phnomne mme qui amne graduellement les
communauts  l'tat d'organisme individuel; nous l'avons vue parvenir
dj  un haut degr chez les Arthropodes; elle ne fait que s'lever 
un degr de plus chez les vertbrs, et cette diffrence du plus au
moins peut-elle faire oublier les rapports successivement signals par
Geoffroy Saint-Hilaire, Ampre, Dugs, Goethe, Oken, Richard Owen,
Leydig, M. de Quatrefages entre l'organisation segmentaire ou le mode de
dveloppement des vertbrs et l'organisation segmentaire ou le mode de
dveloppement des vers annels et des arthropodes? videmment non. S'il
en est ainsi, si les vertbrs sont rellement forms de zoonites comme
les invertbrs, s'ils ne diffrent que par un degr de coalescence plus
grand de leurs zoonites, il n'y a plus lieu de les mettre  part; la
mme loi d'volution s'applique au rgne animal tout entier. Chez les
vertbrs, comme chez les invertbrs, la complication organique a t
obtenue par la fusion plus ou moins complte de zoonites ayant
bourgeonn les uns sur les autres et dont le premier, auquel on peut
donner le nom de _protomride_[132], tait seul originairement le
produit direct de l'oeuf.

       *       *       *       *       *

En rsum, tout cet ensemble de faits et d'ides conduit donc
ncessairement  une conception simple de l'volution de l'individualit
animale. Elle est d'abord rduite  un _plastide_ unique, l'oeuf; l'oeuf
produit par une division rpte de sa substance un plus ou moins grand
nombre de plastides nouveaux. Ces plastides nouveaux peuvent se sparer
ds qu'ils sont forms, et se multiplier  leur tour sous la mme forme
ou sous des formes diffrentes; c'est ce qui arrive chez un grand nombre
de protozoaires.

La division de l'oeuf peut tre ou non prcde de son mlange intime
avec un lment semblable  lui ou en forme de filament mobile. Dans le
premier cas il y a _conjugaison_; dans le second _fcondation_. La
fcondation prcde presque toujours la division de l'oeuf lorsque
celle-ci doit amener la production de plastides destins  demeurer
associs; son absence constitue le phnomne de la _parthnogense_.

Les plastides qui demeurent associs, ne sont pas astreints  conserver
une forme unique; ils forment, ds qu'ils se diffrencient, un organisme
relativement simple, sans type dfini, auquel nous donnerons le nom de
_mride_[133].

Les mrides se multiplient comme les plastides: tantt ils produisent
directement des oeufs; tantt ils donnent naissance  des mrides
nouveaux qui peuvent, ds qu'ils sont forms, se sparer de leur parent
et vivre d'une faon indpendante: c'est le cas de quelques ponges
infrieures, de l'hydre d'eau douce et d'un certain nombre de vers
infrieurs. Une partie des phnomnes de la _gnration alternante_ et
de la _gnagnse_ se rattache  ce mode de dveloppement des mrides
jouissant de ce que Van Beneden a appel la _dignse_.

Les mrides ns les uns des autres peuvent aussi demeurer unis entre
eux. Ils forment alors ce qu'on nomme des _communauts_ ou des
_colonies_. Les mrides d'une mme colonie peuvent revtir des formes
diverses, accomplir des fonctions diffrentes; des groupes de mrides
appropris  ces fonctions peuvent se dtacher de la colonie sur
laquelle ils sont ns et donner lieu aux cas les plus remarquables de
gnagnse ou de gnration alternante. C'est ce qu'on observe dans la
gnration alternante des mduses et des annlides. Mais aussi tous les
mrides ns les uns des autres peuvent demeurer unis entre eux, se
modifier de faons diffrentes, devenir tellement solidaires qu'ils
soient insparables; leur ensemble constitue alors un organisme nouveau
ayant tous les caractres d'un individu; c'est le cas de tous les
animaux suprieurs auxquels on peut donner le nom de _zodes_ ou de
_dmes_, suivant qu'ils sont directement dcomposables en mrides ou
qu'il faut d'abord distinguer en eux des groupes de mrides, de zodes,
ayant des proprits ou des fonctions particulires, comme chez les
animaux dont le corps prsente plusieurs rgions distinctes.

Quand le protomride se fixe, il produit par bourgeonnement des colonies
irrgulires, arborescentes, ramifies ou incrustantes, sur lesquelles
il suffit qu'un certain nombre d'individus quivalents entre eux se
rapprochent autour d'un centre commun pour produire des organismes
rayonns. Quand le protomride demeure libre et rampant, il prsente une
symtrie bilatrale, ne produit de bourgeons qu' son extrmit
postrieure et donne naissance  des organismes segments dont les vers
annels, les arthropodes et les vertbrs sont les principales formes.
Les diffrents modes de symtrie qui caractrisent les grands types
organiques trouvent donc une explication rationnelle, et il n'est plus
ncessaire de faire intervenir directement une pense cratrice
distincte pour en rendre compte.

La production du protomride, la formation des mrides et des zodes,
tous les phnomnes de reproduction qui ne ncessitent pas la
fcondation, tous ces phnomnes de _mtagnse_, peuvent avoir lieu
successivement et former plusieurs tapes plus ou moins distinctes du
dveloppement; elles peuvent aussi avoir lieu plus ou moins rapidement
et souvent assez vite pour s'tre dj accomplies avant l'closion;
c'est grce au degr plus ou moins grand de cette _acclration des
phnomnes mtagnsiques_ qu'il semble exister chez les animaux
plusieurs types de dveloppement.

Cette acclration arrive  son maximum chez les organismes les plus
levs de chaque groupe: certaines mduses, quelques-uns des
chinodermes actuels, les crustacs suprieurs, les arachnides, les
insectes, les mollusques, les vertbrs sortent ainsi de l'oeuf avec tous
les mrides qui doivent les constituer et ne subissent plus que des
modifications de dtail, tandis que la plupart des coelentrs, les
crinodes, le plus grand nombre des vers et des crustacs infrieurs ne
possdent encore  leur naissance qu'un petit nombre de mrides et
souvent un seul.

Ainsi une mme thorie runit tous les grands traits de la formation
graduelle et de la structure dfinitive des individus organiss. Rien
n'est plus simple que de faire comprendre ce que sont ces individus, si
l'on cherche d'abord comment ils se sont raliss, si on les considre
comme un _rsultat_; rien n'est plus difficile que de les dfinir si on
les considre indpendamment de toutes les formes qu'ils ont prsentes,
si on s'obstine  voir en eux des _faits primordiaux_. Nous retrouvons
ici l'opposition que nous avons dj signale entre la clart qu'apporte
dans les sciences naturelles l'hypothse du transformisme et
l'inextricable confusion qu'entrane avec elle et partout l'hypothse de
la fixit des formes vivantes. C'est une erreur que de vouloir englober
dans une mme dfinition l'_individu_ tel que nous le montrent les
groupes suprieurs du rgne animal et les formes flottantes si
frquentes dans les groupes infrieurs; l l'individu n'existe pas
encore.

Il est presque inutile de faire remarquer que la thorie de la formation
de l'individualit que nous venons d'exposer, peut tre prsente comme
indiquant galement la voie qu'ont d suivre les tres vivants pour
arriver  leur degr actuelle de complication, si la vie a commenc sur
la terre par des formes simples comparables aux plastides. Chercher
quelles ont pu tre les conditions de cette apparition est permis; mais
l nous en sommes rduits aux conjectures. Quelles conditions ont
prsid  la formation des premiers plastides? Pourquoi cette formation
parat-elle avoir cess? Pourquoi sommes-nous demeurs incapables
jusqu'ici de former de toutes pices du protoplasme vivant? Ce sont l
des questions auxquelles nous n'entrevoyons mme pas de rponse
scientifique. D'ailleurs aucune science n'a pu remonter, pour les
phnomnes dont elle s'occupe, jusqu' ces questions d'origine:
l'astronomie ignore d'o vient la matire et comment se sont forms les
astres dont elle tudie la course et la constitution; la physique ne
connat pas la cause des diverses sortes de mouvements et de leurs
rhythmes, bien qu'elle ait su enchaner par des lois mathmatiques les
innombrables phnomnes que produisent la pesanteur, la chaleur, la
lumire, l'lectricit, le magntisme, simples formes du mouvement; la
chimie cherche encore pourquoi il existe des corps simples et dans
quelles conditions ces lments, en apparence immuables, ont pu prendre
naissance. La biologie, rservant la question de la premire apparition
de la vie et de la substance vivante, demeure dans les conditions
communes  toutes les sciences d'observation. Il lui suffit d'avoir
acquis la connaissance des lments dont les combinaisons varies
constituent les tres vivants qu'elle tudie.

Avant l'apparition du livre de Darwin, tous les traits ncessaires  la
constitution de cette thorie de l'individualit animale taient dans la
science; il n'est pas un de ses chapitres qui ne se soit prsent  un
moment donn  l'esprit de quelque naturaliste. Mais tous ces traits
taient pars; c'est seulement dans ces dernires annes qu'ils ont pu
tre runis.

L'individu tant ainsi connu dans sa constitution intime et dans son
mode probable d'volution palontologique, il faut dterminer comment
cette constitution arrive  se raliser dans chaque individu: c'est l
le rle de l'embryognie, dont nous devons mieux prciser que nous ne
l'avons fait jusqu'ici la part contributive  l'dification de la
philosophie zoologique.




CHAPITRE XIX

L'EMBRYOGNIE

L'pigense et l'embryognie.--Harvey: Influence de la thorie
cellulaire.--L'oeuf considr comme cellule.--Thorie des feuillets
blastodermiques.--Gnralisation exagre des rsultats obtenus par
l'tude des vertbrs.--L'embryognie au point de vue de l'histogense
et de l'organogense.--Serres et l'anatomie transcendante: l'embryognie
considre comme une anatomie compare transitoire; arguments  l'appui
de cette thorie.--Classifications embryogniques; causes de leur
insuffisance.--L'embryognie d'un organisme en est la gnalogie
abrge.--Acclration embryognique; phnomnes perturbateurs qui en
rsultent.--Liens rels entre l'embryognie, la morphologie gnrale et
la palontologie.


L'embryognie ne date videmment que du jour o fut dfinitivement
renverse l'hypothse que l'tre vivant tait tout entier contenu dans
le germe; que toutes ses transformations consistaient dans un
accroissement de ses parties et dans le fait que des organes d'abord
invisibles, quoique ayant une existence relle, devenaient peu  peu
apparents. Une hypothse  laquelle se rattachaient les grands noms de
Swammerdam, de Malebranche, de Leibnitz, de Haller, de Bonnet et de
Cuvier lui-mme devait, si strile qu'elle ft, rsister longtemps aux
efforts tents pour la renverser. Jusque dans la premire moiti de ce
sicle, ses partisans luttrent contre l'vidence mme, et cependant,
ds 1652, Harvey, en affirmant que tout tre vivant procde d'un oeuf,
avait pos sur ses bases vritables le problme embryognique. C'tait
l,  la vrit, une intuition de gnie, mais une simple intuition;
l'aphorisme: _Omne vivum ex ovo_, ne pouvait avoir toute sa valeur que
si l'on tablissait, au pralable, en quoi consistait un oeuf, et si l'on
retrouvait des oeufs chez tous les tres vivants. Rgner de Graaf, mort
en 1673, aperut le premier l'oeuf des mammifres dans les trompes de la
matrice et dcouvrit la partie de l'ovaire o se forme l'oeuf, mais sans
y reconnatre l'oeuf lui-mme. Cent cinquante ans aprs seulement, von
Bar tablit que c'est prcisment dans le _follicule de Graaf_ que
l'oeuf des mammifres prend naissance, mais l'assimilation des parties de
cet oeuf  celles de l'oeuf des oiseaux ne put tre faite d'une manire
satisfaisante qu'en 1834 par Coste.

La dcouverte des spermatozodes, due  de Hamm et  Leuwenhoek, ne
servit gure d'abord qu' alimenter les discussions entre les
_ovulistes_ et la _animalculistes_, les uns voulant que le germe rside
dans l'oeuf, les autres dans le spermatozode, et ce sont des
contemporains, MM. Prvost et Dumas, qui ont dfinitivement tabli que
la pntration des spermatozodes dans l'oeuf est, en gnral, ncessaire
au dveloppement de ce dernier et constitue,  proprement parler, la
fcondation. Toutefois, comme l'a observ M. de Quatrefages sur les oeufs
de Hermelle, comme cela rsulte du dveloppement constant des oeufs non
fconds des abeilles et d'autres hymnoptres, et de beaucoup d'autres
faits analogues, la fcondation n'est pas indispensable au dbut du
travail gnsique. Swammerdam avait dj vu que les matriaux de l'oeuf
fcond se partageaient en plusieurs masses distinctes. Ce sont aussi
MM. Prvost et Dumas qui ont tabli que cette _segmentation du vitellus_
de l'oeuf tait le premier phnomne de l'volution embryonnaire. Bientt
on reconnut la gnralit  peu prs absolue de ce phnomne, dont toute
l'importance ne devait apparatre qu'aprs l'tablissement de la thorie
cellulaire. Les anatomistes ne tardrent pas, en effet,  pressentir que
l'oeuf n'tait autre chose qu'une cellule, le premier des lments
histologiques de l'embryon, le progniteur de tous les autres. Klliker
en conclut aussitt que la segmentation n'est qu'une forme de la
division cellulaire; et il soutient, avec Bischoff, Reichert et Virchow,
que toutes les cellules de l'embryon, toutes celles de l'animal adulte
descendent par une srie ininterrompue de divisions successives, par une
vritable filiation, de la cellule ovulaire.  l'aphorisme _Omne vivum
ex ovo_ de Harvey vint s'ajouter l'aphorisme de Virchow: _Omnis cellula
 cellula_. Au fond, la seconde de ces propositions comprend la
premire. Les tres vivants les plus simples pouvant tre considrs
comme constitus par un lment histologique, par un plastide unique, et
rciproquement les plastides ou cellules associes pour former un
organisme tant eux-mmes de vritables tres vivants, ayant une
existence, indpendante, l'aphorisme de Harvey et celui de Virchow
reviennent  dire qu'il ne saurait y avoir de gnration spontane ni
dans les organismes vivants, ni en dehors d'eux.  la vrit, il faut
ici s'entendre sur les mots, et cette proposition n'exclut pas la
possibilit de la transformation en cellules bien dfinies de masses
protoplasmiques amorphes, telles que celles qu'on a quelquefois
signales dans les tissus en voie de formation sous le nom de
_blastmes_. Cette opinion a t soutenue par des histologistes
minents, tels que M. Ch. Robin.

Savoir comment procdent de l'oeuf tous les lments qui concourent 
former le corps humain ou celui d'un animal, dterminer toutes les
tapes que traverse l'embryon avant d'arriver  l'tat d'organisme
dfinitif, tel est dsormais le problme tout entier de l'embryognie,
problme qui se complique de cet autre: dterminer la raison d'tre de
ces formes successives, souvent si diffrentes les unes des autres, que
l'embryon ne fait que traverser pour arriver  une forme dernire qui
marque le terme de son volution.

Bien avant que la signification de l'oeuf et des premires phases de son
volution ait pu tre comprise, les phnomnes embryogniques taient
dj considrs sous deux points de vue diffrents. Tandis que certains
embryognistes s'efforaient surtout de dterminer le mode de formation
des tissus et des organes, d'autres envisageaient surtout les rapports
gnraux qui peuvent exister entre les formes successives des embryons
et celles des animaux adultes. Il est aujourd'hui possible de rattacher
troitement les uns aux autres les rsultats obtenus dans ces deux
directions diffrentes; mais les deux coles n'en ont pas moins laiss
des traces spares. Il est encore facile de reconnatre leur influence
respective dans les recherches de nos contemporains.

L'homme, quelques rares mammifres, le poulet servaient naturellement de
point de dpart aux embryognistes qui se proccupaient de rechercher le
mode de formation des tissus et des organes. L'embryognie, comme les
autres branches de l'histoire des animaux, se trouva donc engage, ds
le dbut, dans cette voie essentiellement antiscientifique qui consiste
 prendre comme types les phnomnes les plus compliqus et  tenter d'y
ramener les plus simples, au lieu de procder, comme dans les sciences
exprimentales, du simple au compos.

Gaspard-Frdric Wolf (1733-1794) avait vu, chez le poulet, le tube
intestinal apparatre sous la forme d'un feuillet plan qui se repliait
peu  peu et dont les bords arrivaient finalement  se souder. Il admit
une origine analogue pour les autres systmes d'organes, et Pander, en
1817, valua  trois le nombre des feuillets superposs d'o provenaient
tous les organes. Ces trois _feuillets germinatifs_, dont il est
aujourd'hui sans cesse question dans les recherches embryogniques,
taient, pour Pander, le _feuillet muqueux_, le _feuillet sreux_ et le
_feuillet vasculaire_. Sous l'influence vidente d'ides thoriques
analogues  celles de Bichat, Von Bar porta  quatre le nombre des
feuillets embryogniques et les divisa en deux couches: la _couche
animale_, comprenant le _feuillet cutan_ et le _feuillet musculaire_;
la _couche vgtative_, comprenant le _feuillet vasculaire_ et le
_feuillet muqueux_. Depuis les recherches de Reichert et de Remak, on
s'accorde assez gnralement aujourd'hui  admettre trois feuillets
_blastodermiques_: 1 l'_exoderme_ ou feuillet externe qui produit
l'piderme, le systme nerveux ainsi que leurs dpendances, et qu'on
pourrait, par suite, appeler le _feuillet sensoriel_; 2 le _msoderme_
ou feuillet moyen, qui produit les muscles et les vaisseaux, et qu'on
dsigne aussi sous le nom de feuillet _moto-germinatif_; 3 enfin
l'_entoderme_ ou feuillet interne, qui, produisant l'pithlium du tube
digestif et celui des glandes qui en dpendent, mrite la dnomination
de feuillet _intestino-glandulaire_.

Avoir ramen tous les phnomnes embryogniques  l'histoire des
transformations des trois feuillets distincts, c'tait sans doute avoir
singulirement facilit la comparaison de ces phnomnes chez les divers
organismes. Les observateurs n'ont, en consquence, cess de mettre tous
leurs soins  retrouver ces feuillets chez les embryons de tous les
animaux,  dterminer leur mode de formation et leurs transformations
diverses, tendant ainsi au rgne animal tout entier les rsultats qui
avaient t fournis par l'tude des seuls vertbrs. Une telle
gnralisation n'a pu tre obtenue sans modifier considrablement le
sens primitif des mots. Les embryons de la plupart des animaux
infrieurs ne sont plus constitus par trois _lames planes_ superposes,
mais par deux sacs embots l'un dans l'autre, ayant un orifice commun,
et entre lesquels se forment de diverses faons des tissus nouveaux
auxquels on a appliqu en bloc la dnomination de _msoderme_. Ces deux
sacs eux-mmes n'existent pas toujours. Les larves des ponges, celles
de la plupart des coelentrs ne prsentent que tardivement des parties
comparables  un exoderme et  un entoderme, de sorte qu'aucune thorie
gnrale de l'embryognie ne saurait prendre pour point de dpart les
trois feuillets blastodermiques des vertbrs. Aussi bien le problme
n'est-il pas de retrouver plus ou moins exactement les analogies de ces
feuillets dans le rgne animal tout entier, mais d'expliquer pourquoi
l'embryon de la plupart des vertbrs se trouve au dbut form de trois
feuillets plans. La thorie des feuillets a pu avoir son utilit, au
point de vue de l'organogense ou de l'histogense; elle a permis de
coordonner un certain nombre de faits; mais la philosophie zoologique
n'a videmment rien  attendre d'une doctrine qui regarde tout d'abord
comme rsolu le problme dont elle devrait, au contraire, se proposer la
solution.

Des horizons autrement tendus s'ouvrent devant les embryognistes qui
se placent au point de vue de la morphologie gnrale et recherchent
quels rapports peuvent exister entre les formes embryonnaires et les
formes adultes des animaux de mme groupe.

La ressemblance vidente que les ttards des grenouilles et des autres
batraciens prsentent avec les poissons avait dj inspir  Kielmeyer
l'ide que les animaux suprieurs traversent, avant d'arriver  l'tat
adulte, les formes que montrent  l'tat permanent les animaux
infrieurs du mme groupe. Nous avons retrouv cette ide dans les
crits d'Autenrieth, dans ceux des philosophes de la nature et surtout
dans ceux de Geoffroy Saint-Hilaire, qui en fait la plus heureuse
application  la dtermination des parties analogues dans les diverses
classes de vertbrs; mais un lve de Geoffroy, qui fut, comme lui,
professeur au Musum d'histoire naturelle, Serres, est, sans contredit,
le savant qui fit le plus d'efforts pour mettre en relief les liens
troits qu'il pressentait entre l'embryognie, l'anatomie compare et
mme la morphologie extrieure des animaux[134].  l'exemple des
philosophes de la nature, avec qui il n'est pas sans prsenter parfois
un peu trop de ressemblance, Serres admet comme un principe vident que
la constitution de l'homme est en ralit un petit monde[135] dans
lequel doit venir se reflter l'histoire entire du rgne animal. Cette
hypothse, qui pourrait tre la conclusion finale de toute sa
philosophie, en est, en ralit, le point de dpart. C'est un _a priori_
autour duquel il essaye de grouper les faits, et la doctrine qu'il
difie sur cette base n'est pas, au premier abord, sans une certaine
apparence de grandeur. L'homme tant le rsum du rgne animal, ses
organes, ses appareils traversent successivement, au cours de leur
dveloppement, les tats dfinitifs que prsentent les mmes organes,
les mmes appareils dans les genres, les familles et les classes dont se
compose l'chelonnement du rgne animal. L'histoire de la formation des
organes de l'homme est ainsi en petit la rptition de l'histoire des
organes des animaux. La srie animale n'est qu'une longue chane
d'embryons, jalonne d'espace en espace, et arrivant enfin 
l'homme[136]. Dous d'une somme de vie plus ou moins grande, les
organismes infrieurs s'arrtent plus ou moins tt dans la voie que
parcourt rapidement l'embryon humain. Arrt d'une part, marche
progressive de l'autre, voil tout le secret des dveloppements, voil
la diffrence fondamentale que l'esprit humain peut saisir entre
l'organognie humaine d'une part et l'anatomie compare d'autre part,
et l'on peut dire que l'_organognie humaine est une anatomie compare
transitoire, comme,  son tour, l'anatomie compare est l'tat fixe et
permanent de l'organognie de l'homme_.

Dans sa discussion acadmique avec Cuvier, . Geoffroy Saint-Hilaire
avait t conduit  ramener implicitement l'unit de plan de structure
du rgne animal  l'unit de plan de dveloppement. C'est cette dernire
unit qui est, suivant Serres, la loi mme de la nature, de sorte que
le rgne animal tout entier n'apparat plus que comme un seul animal
qui, en voie de formation dans les divers organismes, s'arrte dans son
dveloppement, ici plus tt et l plus tard, et dtermine ainsi, 
chaque temps de ces interruptions, par l'tat mme dans lequel il se
trouve alors, les caractres distinctifs et organiques des classes, des
familles, des genres, des espces[137]. L'histoire des animaux
infrieurs, l'histoire des monstres, l'histoire des animaux fossiles se
rattachent ainsi troitement  l'organognie, et l'on comprend qu'en
prsence des vastes domaines qu'il essaye de lui conqurir, Serres ait
dcor la science grandiose qu'il entrevoit du nom d'_anatomie
transcendante_. Pourtant le point de vue auquel s'est plac l'ingnieux
professeur d'anatomie compare du Musum n'est point encore assez lev.
Sa proccupation de retrouver l'homme partout l'empche de bien saisir
toute la varit du rgne animal et de reconnatre les vritables
rapports qui unissent entre elles les formes vivantes. On se tromperait
trangement si l'on croyait que les choses, dans la nature, se passent
aussi simplement que Serres le supposait. Si l'homme s'lve par son
intelligence  une hauteur incommensurable au-dessus du rgne animal, si
son cerveau peut tre considr comme indiquant, au point de vue du
systme nerveux, le terme extrme de l'volution organique, il n'en est
certainement pas de mme de ses autres organes. Les organes de la
digestion sont, chez l'homme, moins parfaits que chez les ruminants; ses
organes de la respiration et de la circulation sont moins compliqus que
les organes analogues des oiseaux, et ses autres organes de nutrition
n'ont rien qui les place incontestablement au-dessus de ceux de beaucoup
d'animaux. Ses organes des sens sont moins dlicats que ceux de beaucoup
de mammifres carnassiers et sa main, sur laquelle on a crit tant de
dithyrambes, est beaucoup moins loigne des formes primitives, toutes
pentadactyles, que le pied d'une antilope ou d'un cheval. Il n'y a donc
aucune raison pour que l'embryognie humaine rsume celle du rgne
animal tout entier, pour qu'elle soit,  elle seule, une anatomie
compare complte.  aucune phase de son dveloppement un embryon humain
n'est un vritable poisson; il n'est pas davantage reptile ou oiseau 
une phase plus avance. Voil ce qui est object par tous les
embryognistes  la thorie de Serres, et ce qui fera tomber dans le
discrdit son anatomie transcendante.

Cependant une grande partie des faits sur lesquels elle s'appuie ne
sauraient tre mis en doute. Bien rellement la circulation du foetus de
mammifres rappelle  un certain moment celle des reptiles; la
constitution de leur crne n'est pas au dbut sans analogie avec celle
du crne des poissons; leur face prsente tout d'abord des arcs
comparables aux arcs branchiaux des poissons; les premires phases du
dveloppement de la tte et du corps sont communes  tous les vertbrs.
D'autre part, les trs jeunes batraciens sont par toute leur
organisation de vritables poissons; les embryons des oiseaux ont
beaucoup plus d'analogie avec les reptiles que n'en ont les oiseaux
adultes, et, si l'on compare, dans l'embryon des vertbrs et dans celui
des animaux articuls, la position des principaux systmes d'organes
relativement au vitellus, on est frapp de trouver chez ces embryons une
identit absolue, l o les adultes ne prsentent qu'opposition.

 ces faits, connus depuis plus ou moins longtemps, chaque jour vient en
ajouter de nouveaux, et l'embryognie ne cesse de causer les plus
grandes surprises aux zoologistes. Sans parler de ces phnomnes si
merveilleux des gnrations alternantes, dont nous avons prcdemment
montr toute l'importance, on dcouvre que le plus grand nombre des
acalphes de Cuvier commencent par tre des polypes; ces deux classes
d'animaux sont dsormais confondues, et il semble qu'on puisse
considrer les polypes comme des acalphes arrts dans leur
dveloppement. Johannes Mller tudie les singulires mtamorphoses des
chinodermes, et l'on peut un moment se croire en droit de comparer 
des acalphes les larves transparentes de ces rayonns. Un instant,
Thomson croit avoir dcouvert une petite encrine vivant sur nos ctes;
il constate bientt que cette encrine n'est autre chose qu'une larve de
comatule; le comatule reproduit ainsi, dans son jeune ge, une forme
infrieure de son groupe, dont presque tous les reprsentants sont
demeurs  l'tat fossile. Les animaux actuels peuvent donc ressusciter,
dans leur jeune ge, des formes vivantes aujourd'hui disparues, et voil
rendu probable ce lien entre la palontologie et l'embryognie que
Serres se plat  signaler.

Bien qu'elles n'aient pas cette signification, les mtamorphoses des
Trmatodes et des Cestodes peuvent si bien paratre relier les vers
parasites aux infusoires que Louis Agassiz propose la suppression de
cette classe d'tres microscopiques, qui ne sont, suivant lui, que des
larves d'animaux plus levs. Le dveloppement des annlides suggre 
M. Milne Edwards et  M. de Quatrefages les belles ides que nous avons
dj exposes. Thompson, Nordmann et d'autres observateurs montrent que
tous les crustacs infrieurs ont une forme larvaire commune, le
_nauplius_, que l'on avait pris d'abord pour un organisme autonome, pour
un genre spcial de crustacs. Beaucoup de crustacs dcapodes sont, 
leur naissance, de vritables schizopodes; les Crabes conservent
longtemps un abdomen normal avant de devenir brachyures. Fait plus
remarquable encore, Thompson dcouvre que le nauplius est aussi la forme
larvaire des cirripdes, qui abandonnent ainsi dfinitivement
l'embranchement des mollusques pour entrer dans celui des arthropodes;
Spence Bate dmontre que, aprs avoir t nauplius, les cirripdes
prennent une forme qui rappelle compltement celle d'autres crustacs,
les cypris, en qui l'on pourrait voir ds lors des cirripdes arrts
dans leur dveloppement. De nombreuses recherches trs concordantes
tablissent que tous les mollusques gastropodes d'une part, tous les
mollusques lamellibranches de l'autre, ont une forme larvaire commune,
et que ces deux formes peuvent aisment se ramener l'une  l'autre. Les
gastropodes nus ne se distinguent pas tout d'abord des autres, et leur
larve possde une coquille et un opercule comme celle des gastropodes
ordinaires; l'tude du dveloppement du taret montre  M. de Quatrefages
que ce lamellibranche si trange, quand il est adulte, revt d'abord la
mme forme larvaire que les autres lamellibranches et prsente ensuite,
comme eux, une coquille bivalve dans laquelle il peut se retirer
compltement. Bien plus, les magnifiques tudes de M. de Lacaze-Duthiers
sur le Dentale rvlent cette particularit frappante d'un mollusque
intermdiaire entre les gastropodes et les lamellibranches dont la
larve est d'abord  trs peu prs celle d'un ver et devient ensuite
identique  une larve de lamellibranche ordinaire. La larve des
oscabrions, observe par Lovn, a galement toute l'apparence d'une
larve de ver. Les mollusques que Serres comparait  des foetus de
vertbrs qui ne se seraient jamais dbarrasss de leurs membranes
foetales, revtiraient donc tout d'abord la forme de vers.

Les services rendus par l'embryognie  la zoologie systmatique ne
cessent ainsi de se multiplier. Les rapports les plus imprvus sont
souvent tablis par elle entre des groupes dont il tait impossible de
supposer la parent. Non seulement on se trouve oblig de reconnatre
l'identit spcifique d'tres que l'on plaait dans des genres ou mme
des familles diffrentes, mais des classes entires d'animaux doivent
tre abolies. Les naturalistes les plus minents affirment
l'impossibilit de dterminer la position systmatique d'un animal
quelconque si l'on ne s'est astreint  le suivre depuis les premires
phases d'volution de l'oeuf d'o il doit sortir, jusqu' ce qu'il
devienne lui-mme capable de se reproduire par voie sexue. C'est
l'origine de ces belles monographies dont M. de Quatrefages a donn le
modle lorsqu'il crivit l'_Histoire naturelle du Taret_, et dont M. de
Lacaze-Duthiers n'a cess depuis trente ans d'enrichir la science
franaise.

Le sens du mot embryognie s'tend d'ailleurs beaucoup. La gnration
agame, la gnration alternante, les mtamorphoses, qu'elles
s'accomplissent dans l'oeuf ou hors de l'oeuf, rentrent dsormais dans le
cadre des recherches embryogniques. Nous avons montr, en traitant de
ces phnomnes, quels liens troits les unissent aux phnomnes de
dveloppement proprement dit et quelle lumire a rpandue leur tude sur
le mode de constitution des organismes.

L'embryognie ne pouvait prendre une si grande importance sans qu'on
chercht  systmatiser les rsultats auxquels elle avait conduit.
L'explication des transformations que subit chaque organisme dans son
volution individuelle parat beaucoup trop loigne pour qu'on s'en
embarrasse beaucoup; on ne s'arrte pas plus qu'il ne faut  la
tentative de Serres; mais on demeure convaincu que son avortement n'est
pas dfinitif, et, en attendant d'avoir dcouvert une meilleure formule,
on fait servir  la classification les caractres transitoires fournis
par l'embryognie, malgr la rprobation dont Cuvier les avait frapps.

Von Bar peut tre considr comme le premier qui ait publi une
classification purement embryognique. Les quatre modes d'volution
qu'il distingue dans le rgne animal ne lui servent  la vrit qu'
reconstituer,  peu de chose prs, les embranchements de Cuvier; mais la
caractristique de l'embranchement des vertbrs, par rapport  celui
des articuls, est si nette que c'est la seule qui ait pu tre conserve
de nos jours, et les subdivisions qu'il propose pour cet embranchement
ont servi de point de dpart  tous les perfectionnements ultrieurs.
C'est l, en effet, que pour la premire fois les vertbrs pourvus
d'une allantode sont spars de ceux qui n'en ont pas, et qu'il est
fait appel aux dispositions diverses du cordon ombilical de l'allantode
et du placenta, pour distinguer, parmi les mammifres, les sous-classes
et les ordres. On sait quel heureux parti on a tir depuis, pour la
classification des mammifres, des diverses modifications de forme que
peut prsenter leur placenta.

Les groupes primordiaux de Von Bar taient insuffisamment caractriss.
M. Van Beneden a pens  dfinir ces groupes en se servant comme
caractres des rapports de l'embryon et du vitellus. Il nomme
_Hypocotyldons_ ou _Hypovitelliens_ les animaux dont l'embryon repose
sur le vitellus par son ct ventral (_vertbrs_); _Epicotyldons_ ou
_Epivitelliens_, ceux dont le vitellus est dorsal (articuls);
_Allocotyldons_, tous les autres animaux, qui reconstituent ainsi
l'ancienne grande classe des _Vermes_ de Linn. Il est vident que cette
dernire division, base sur des caractres exclusivement ngatifs,
n'est nullement quivalente aux deux autres. Cela seul suffit  montrer
qu'au moment o le systme de Van Beneden a t conu l'embryognie
n'avait pas encore dit son dernier mot.

M. Klliker a prfr faire intervenir, pour caractriser ses divisions,
la part plus ou moins grande que prend le vitellus  la formation de
l'embryon. Enfin, M. Carl Vogt a propos,  son tour, un systme dans
lequel il tient compte des caractres employs par Von Bar, Van Beneden
et Klliker, mais o il introduit en mme temps d'autres caractres
emprunts  l'anatomie ou tirs de l'existence d'un vitellus cphalique
chez les Cphalopodes.

Il faut bien le dire, ces essais de classification n'ont pas t
heureux, et il en a t de mme de tous ceux qu'on a essay depuis de
baser sur l'embryognie. On pouvait mieux esprer d'une science qui
avait permis de faire aux anciennes mthodes de si heureuses
rectifications, qui avait introduit tant d'ides nouvelles dans la
biologie. Comment expliquer les dceptions qu'elle semble avoir causes?
Cela est facile.

On remarquera que dans toutes les prtendues classifications
embryogniques qui ont t proposes, y compris les plus modernes, il
n'a t tenu aucun compte de la signification relative des phnomnes
embryogniques. Depuis Bonnet jusqu' Fritz Mller, les naturalistes se
sont efforcs en vain de dmontrer, dans des spculations trop gnrales
pour tre prcises, que le dveloppement de l'individu n'tait autre
chose que la rptition abrge du dveloppement de son espce. Cette
proposition, que tous les transformistes acceptent aujourd'hui et qui
semblerait devoir mriter de nouveau  l'embryognie le titre d'anatomie
transcendante, cette ide qui semblerait devoir tre si fconde, ne
trouve son application dans aucune des classifications proposes.

C'est qu'en effet l'embryognie d'un animal est la rsultante d'au moins
trois facteurs qui interviennent simultanment pour produire la srie
des phnomnes qu'elle prsente. Ces facteurs sont: 1 l'hrdit, 2
l'acclration embryognique, 3 le mode de nutrition de l'embryon,
l'indpendance des plastides, des tissus, des organes et des appareils.

En vertu de l'hrdit, un animal devrait passer, dans le cours de son
dveloppement, par la srie de toutes les formes qu'ont revtues ses
anctres directs dans la succession des temps. Comme ces anctres ont
laiss des descendants modifis de diverses faons et d'autres qui
reproduisent plus ou moins exactement les formes ancestrales, il est
vident que, si notre proposition est vraie, l'embryognie compare
devrait toujours permettre de reconnatre le degr de parent des
animaux appartenant  une mme ligne;  elle seule, elle devrait
fournir les moyens de dresser un arbre gnalogique authentique du
rgne, de formuler les lois de l'anatomie compare, d'instituer une
mthode de classification vraiment naturelle. Les caractres fournis par
elle devraient primer tous les autres.

Toutes ces conclusions sont parfaitement lgitimes, mais c'est  la
condition que rien ne soit venu troubler la succession des formes
imposes par l'hrdit  l'embryon, que rien ne soit venu modifier ces
formes elles-mmes. Or il n'en est pas ainsi. Toutes les formes qu'ont
revtues les anctres d'un animal donn taient ncessairement des
formes capables de se prter  une existence indpendante, au moins
pendant la priode de reproduction. Quelle que soit l'poque o l'on
vienne  briser les enveloppes d'un oeuf, il semblerait donc que
l'embryon abrit par elles devrait tre capable de continuer  vivre
librement, de chercher lui-mme sa nourriture, d'assurer son
dveloppement ultrieur. Or chacun sait qu'il n'en est pas ainsi. Si les
formes successives de l'embryon sont des formes ancestrales, ce sont
certainement des formes ancestrales profondment modifies. Comme, au
point de vue de la comparaison des animaux adultes, que visent avant
tout la classification et l'anatomie, les formes ancestrales ont seules
de l'importance, tant qu'on n'aura pas distingu, dans les formes de
l'embryon, ce qui est primitif de ce qui est modifi, ces formes ne
pourront donner que des indications douteuses.

Cette distinction serait videmment facilite si l'on connaissait les
causes qui ont modifi l'embryognie telle qu'elle devrait tre
thoriquement. Or parmi ces causes sont prcisment les trois autres
facteurs dont nous avons parl tout  l'heure et dont il nous faut
apprcier l'influence. En premier lieu, il est vident que, si l'embryon
passe par toutes les phases qu'a traverses son espce, il en abrge
considrablement la dure.  mesure que les gnrations de forme
diffrente se succdent, cette dure se raccourcit de plus en plus de
manire que le dveloppement tienne  peu prs dans le mme espace de
temps; il y a donc ncessairement une acclration de plus en plus
grande des phnomnes embryogniques. Cette acclration entrane avec
elle des modifications rapides de la forme de l'animal, analogues 
celles que subissent les larves d'insectes, arrives au terme de leur
croissance. Pas plus pour les embryons, en gnral, que pour les larves
d'insectes, ces transformations incessantes ne peuvent s'accorder avec
l'activit des organes. L'embryon passe donc, au repos, protg par les
enveloppes de l'oeuf, la plus grande partie de sa priode de
dveloppement. Toutefois, dans un mme groupe zoologique, son closion
peut avoir lieu aux stades volutifs les plus divers. C'est ainsi que,
dans l'ordre des crustacs dcapodes, les _Penoeus_ sortent de l'oeuf 
l'tat, de _Nauplius_, les crevettes et la plupart des autres Dcapodes
 l'tat de _Zo_ qui succde, chez les _Penoeus_,  celui de _Nauplius_.
Ces Zos revtent ensuite l'aspect des _Mysis_, et c'est sous ce dernier
aspect seulement qu'closent les Scyllares, les Langoustes et mme les
Homards; enfin le stade Mysis est,  son tour, travers dans l'oeuf par
les Bernard l'Ermite et les crevisses, qui naissent avec tous les
caractres des vrais dcapodes.

On peut conclure de l que l'acclration embryognique est loin d'tre
la mme pour toutes les espces d'un mme groupe. Ses effets peuvent
tre trs varis, porter sur tel stade plutt que sur tel autre, laisser
subsister celui-ci tandis que celui-l sera devenu mconnaissable ou
sera mme entirement supprim. Enfin, l'acclration portant sur tous
les stades en mme temps, le dveloppement courant, en quelque sorte,
vers le but  atteindre de manire  raliser l'animal adulte le plus
rapidement et le plus conomiquement possible, la marche entire des
phnomnes d'volution pourra tre entirement transforme: c'est ainsi
que les phases entires du dveloppement pourront tre sautes, que la
cavit gnrale et les organes qu'elle contient se constituent de
diverses faons, que des enveloppes embryonnaires, rsultant des mues
accomplies dans l'oeuf ou de diverses autres causes apparatront ou non,
sans que les formes ralises au terme du dveloppement diffrent
essentiellement les unes des autres.

D'autre part, les transformations, les mtamorphoses que l'embryon subit
sous les enveloppes de l'oeuf reprsentent un travail qui ne peut
s'accomplir si les lments anatomiques qui prennent part  ce travail
ne sont pas suffisamment nourris. Un certain degr d'acclration
embryognique comporte donc l'accumulation dans l'oeuf de rserves
alimentaires que l'embryon trouvera  sa porte; plus l'closion sera
tardive, plus la rserve devra tre considrable, et la prsence
simultane, dans un espace restreint, d'une provision d'aliments et d'un
embryon qui se dveloppe, devra entraner dans la faon d'volution de
celui-ci des modifications importantes.  ce genre de modifications
appartiennent, sans aucun doute, l'apparition plus ou moins tardive de
la bouche, son mode de formation, ou encore la disposition en feuillets
superposs et largement ouverts, des premires bauches embryonnaires
des vertbrs. Si l'on examine les caractres sur lesquels ont t
fondes les diverses classifications embryogniques, il est vident que
les seuls auxquels on ait fait appel sont prcisment ceux qui rsultent
de l'intervention de ces deux lments perturbateurs des phnomnes
embryogniques normaux: l'acclration embryognique, l'accumulation de
matriaux nutritifs dans l'oeuf. Il est cependant bien clair que de tels
caractres ne sauraient avoir qu'une importance tout  fait subordonne.
Ils ne pourront tre utilement employs que dans les groupes trs
levs, o une adaptation troite  certaines conditions d'existence
aura entran, chez l'embryon, l'apparition de vritables organes
hrditaires, chargs de le nourrir. C'est ainsi que l'allantode
distingue les vertbrs dfinitivement adapts  l'existence arienne de
ceux qui ne le sont pas encore compltement ou qui ne le sont pas du
tout; que les diffrentes formes du placenta dnotent assez bien les
affinits qui existent entre les ordres de la classe des mammifres.
Mais l ce sont de vritables organes, bien dfinis, constitus par une
longue laboration, qui interviennent dans la classification au mme
titre que les pattes ou les dents de l'animal adulte, et non des modes
de dveloppement. Toutes les classifications purement embryogniques
sont donc tombes parce qu'elles ont emprunt leurs caractres  des
mcanismes de dveloppement qui peuvent se reproduire dans les types les
plus divers,  des processus rsultant des perturbations de
l'embryognie normale, et non aux phnomnes essentiels de celles-ci.
Avant que l'hypothse du transformisme ait donn  l'embryognie la
valeur d'un vritable tat civil, les naturalistes, sans doute par une
raction bien naturelle contre les exagrations des philosophes de la
nature, ont trop perdu de vue ce paralllisme entre le dveloppement
individuel des organismes suprieurs et la srie des tres qui, partant
des formes les plus simples, s'lve graduellement jusqu' eux; depuis
que la doctrine de l'volution a conduit  attribuer  l'embryognie de
chaque animal la valeur d'un livre gnalogique, on a trop nglig le
texte mme du livre pour ses enluminures, et cela tait presque
invitable, tant donns les errements o avaient t engags les
embryognistes par suite de la prpondrance qu'ils attribuaient 
l'embryognie humaine.

Actuellement, grce aux nombreuses et importantes recherches dont les
animaux infrieurs ont t l'objet, la morphologie et l'anatomie
compare sont en mesure de montrer par quelle voie se sont constitus
les grands types organiques, de dterminer comment les organismes
appartenant  chacun de ces types se sont graduellement compliqus,
d'indiquer par consquent la marche normale des phnomnes
embryogniques. On entrevoit donc la possibilit de dterminer
exactement en quoi ces phnomnes ont t troubls dans chaque cas, et
de remonter jusqu' la cause des perturbations. Le moment semble donc
venu o il sera possible de relier par les liens les plus intimes, comme
Serres l'esprait, l'embryognie  la morphologie et  la palontologie.

       *       *       *       *       *

Nous avons montr dans ce chapitre et dans le prcdent comment se sont
tablies les notions que nous possdons sur le mode de constitution de
l'individu. C'est  l'aide d'lments anatomiques, ou de vritables
organismes, ns les uns des autres, mais variables dans leur forme avec
les circonstances extrieures ou avec leur ordre de succession, que les
individus organiques quelque peu compliqus se sont forms. Ces
individus, qui sont eux-mmes capables de donner naissance  des
individus nouveaux, peuvent-ils revendiquer rellement, pour leurs
descendants, une permanence de la forme que nous ne trouvons  aucun
degr dans les lments ou les groupes d'lments dont ils sont
composs? Cette succession d'tres ns les uns des autres est
prcisment ce que nous nommons une espce. Nous sommes ainsi amens 
discuter enfin la question de la fixit ou de la variabilit des
espces.




CHAPITRE XX

L'ESPCE ET SES MODIFICATIONS

Revue rapide des ides relatives  l'espce.--Position vritable dit
problme de l'espce: manires directes de rsoudre ce problme.--Essais
de solution indirecte.--Opposition de la race et de l'espce.--Prtendus
critriums de l'espce: fcondit limite; instabilit des formes
hybrides.--Thorie de Godron.--Expriences et thorie de M. Ch.
Naudin.--Identit de la race et de l'espce.--Thorie de la variabilit
limite.--Comparaisons des doctrines d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et
de Charles Darwin.--Conclusions.


Le sens que nous devons attacher au mode de constitution de l'individu
est videmment li d'une faon intime  cet autre problme: la srie
gnalogique des tres qui a abouti aux organismes vivant autour de nous
et que nous rangeons dans une mme _espce_ est-elle entirement
compose d'individus identiques entre eux, ou ces individus ont-ils subi
de graduelles modifications qui permettent de considrer les animaux
fossiles, diffrents des animaux actuels, comme leurs anctres, et
autorisent  supposer que des animaux fossiles des dernires priodes
gologiques on peut remonter  des formes de plus en plus simples
aboutissant finalement  des plastides isols?

Pour la premire de ces alternatives se dcident franchement Linn,
Cuvier, de Blainville, Flourens, Dugs, Louis Agassiz. Les partisans de
la variabilit des espces sont tout aussi nombreux; mais ils entendent
la variabilit de diverses faons. Pour Bonnet, la variabilit n'est
qu'apparente; les germes ont reu  l'origine des choses une
organisation approprie aux diverses poques gologiques; ils se
dveloppent lorsque ces poques ont amen des conditions qui leur sont
propices. Pour Buffon, les espces primitivement cres se modifient;
mais leurs modifications, directement produites par l'action des
milieux, sont de simples dgnrations du type primitivement tabli.
tienne-Geoffroy Saint-Hilaire, Goethe, Richard Owen, admettant que les
tres ont t crs avec leur degr actuel de complication et n'ont fait
que se modifier dans le dtail, se rapprochent beaucoup de l'opinion de
Buffon, tout en montrant plus de hardiesse. rasme, Darwin et Lamarck
pensent, au contraire, que des formes trs simples, cres par Dieu ou
nes spontanment, se sont graduellement compliques, perfectionnes
pour arriver jusqu' leur forme actuelle. De ces diverses opinions,
quelle est la vraie? Avant l'poque o Darwin publia son livre mmorable
sur l'origine des espces, divers savants avaient cherch  formuler une
rponse en discutant soigneusement tous les faits acquis  la science,
en mme temps que d'habiles exprimentateurs attaquaient le problme par
divers moyens. Nous citerons surtout Flourens, Koelreuter, Godron,
Isidore Geoffroy St-Hilaire et M. Naudin. Il faut reconnatre que leurs
conclusions furent loin de s'accorder; mais il est facile de montrer que
les longues discussions auxquelles a donn lieu la question de l'espce
tiennent, en grande partie,  ce qu'on y a ml une foule de questions
accessoires, au lieu de se borner  suivre les faits pas  pas,  ce
qu'on s'est jet  corps perdu dans les ptitions de principe, au lieu
de suivre rsolument la mthode scientifique.

Choisissons un couple d'animaux aussi voisins l'un de l'autre que
possible et considrons les divers individus ns de leur union. Ces
individus, quoique frres et par consquent incontestablement de mme
espce, prsentent dj entre eux des diffrences suffisantes pour qu'un
examen attentif permette toujours de les distinguer. Il est donc de
toute vidence qu'il existe dans l'espce des caractres qui varient en
quelque sorte spontanment. De ces individus ns d'un mme pre et d'une
mme mre, faisons deux parts, dont l'une continue  vivre dans les
conditions mmes o vivaient les parents, tandis que l'autre,
transporte sous un climat diffrent, sera place dans des conditions
d'existence aussi loignes que possible des conditions premires.
Srement, durant le cours de la croissance des individus, des
dissemblances notables apparatront entre les deux groupes. Si, dans ces
conditions d'existences diffrentes, on laisse les individus composant
chacun des deux groupes se reproduire, il arrivera gnralement qu'
chaque gnration, les dissemblances s'accentueront et pourront, au bout
d'un certain temps, devenir considrables. Finalement, si l'on ramne
aux conditions d'existence premires les descendants du groupe qui en a
t cart, les caractres acquis se maintiendront trs longtemps et
seront transmis presque intgralement  leur descendance,  la condition
de ne laisser s'unir que des individus prsentant les mmes dviations
du type primitif. Les individus sur qui se sont fixs de la sorte des
caractres nouveaux et hrditaires forment, dans l'espce, un groupe
nettement dfini, auquel on donne le nom de _race_.

Les diverses espces ne se prtent pas aussi bien les unes que les
autres  la formation des races. Il en est qui, transportes dans les
contres les plus varies, conservent tous leurs caractres avec une
persistance remarquable. Certains papillons cosmopolites sont dans ce
cas. De ce que ces espces, pour des raisons qu'il y aurait lieu de
rechercher, ne se laissent pas facilement briser en races, on ne saurait
videmment pas conclure que chez d'autres la formation des races ne soit
au contraire relativement aise, et c'est le seul point qu'il soit, pour
le moment, indispensable de retenir.

Les races, une fois obtenues, demeurent pures si l'on ne laisse s'unir
entre eux que des individus qui en prsentent tous les caractres, et
surtout si l'on maintient ces individus dans les conditions d'existence
o la race s'est produite. Supposons maintenant que des individus ayant
constitu une race nouvelle, par suite du transfert de leurs parents
dans un pays loign de leur pays d'origine, aient subi dans leurs
lments reproducteurs, dans leurs organes gnitaux, dans l'poque de
leur accouplement, ou mme dans les humeurs de leur organisme des
modifications telles qu'ils ne puissent s'unir aux individus demeurs
sur place; les deux races vivront cte  cte sans aucun mlange, et
d'aprs toutes les dfinitions, sauf celles d'Agassiz, nous appellerons
ces races des _espces_. Nous avons fait ici une hypothse: c'est que
des individus de mme espce, mais de race diffrente, pouvaient subir
des modifications de leur appareil reproducteur ou du reste de leur
organisme capables de les isoler compltement des individus demeurs
identiques  leurs parents communs. Toute la question de l'espce est
l: le jour o cette sparation sera constate scientifiquement, le
problme de l'espce sera dfinitivement rsolu, quelque difficult que
puisse prsenter tel ou tel cas particulier. C'est de plus la manire la
plus directe de le rsoudre. On a avanc plusieurs faits de ce genre,
mais ils ne sont malheureusement pas absolument concluants.

On obtiendrait encore une solution complte du problme par une marche
inverse. Des espces trs voisines, dont l'accouplement serait
authentiquement infcond, ne pourraient-elles tre amenes, par
l'obligation de vivre dans des conditions communes,  s'accoupler
fructueusement? Plusieurs auteurs ont pens qu'il avait d en tre ainsi
de quelques-uns de nos animaux domestiques, les chvres, les boeufs, les
chiens surtout, dont les nombreuses varits proviendraient d'espces
sauvages sparment domestiques et mlanges ensuite. Ici, un point
capital manque  l'argumentation, la preuve que les espces dont il
s'agit n'taient pas de simples races. Mais ce qu'on n'a pu faire
jusqu'ici est faisable pour l'avenir, et l'exprience mriterait d'tre
tente.

Les deux procds directs de solution faisant dfaut, on a cherch 
tourner la difficult en tudiant les effets de l'accouplement
d'individus _unanimement considrs_ comme d'espce diffrente: par
exemple, le chien et le chacal, le chien et le loup, le chien et le
renard, le chien et le chat; l'ne et le cheval, le chameau et le
dromadaire, le mouton et la chvre, le taureau et la biche, le mouflon
et la brebis, le bouquetin et la chvre, le bouquetin et la brebis, le
chamois et la chvre, les diverses espces de lamas, le livre et le
lapin, les diverses espces de volailles et de passereaux, etc. On
esprait trouver ainsi un critrium absolu de l'espce, et l'on avait
mme formul des lois  cet gard. Les accouplements entre individus de
mme _espce_ sont seuls indfiniment fconds, disait Frdric Cuvier;
les _hybrides_ ns de l'accouplement d'individus d'espces diffrentes
sont souvent striles; quelquefois la strilit n'apparat qu'aprs un
certain nombre de gnrations. Les accouplements entre individus de
_genre_ diffrent, ajoutait Flourens, sont toujours infconds.

Frdric Cuvier, Flourens et aussi Godron[138] sont d'accord pour
considrer la fcondit limite des hybrides comme une preuve de la
fixit des espces. On se demande,  la vrit, en quoi l'impossibilit
de crer par des croisements des formes permanentes, intermdiaires
entre deux formes spcifiques distinctes, peut dmontrer que les formes
spcifiques actuelles ne sont pas susceptibles de se modifier au point
que les individus sur qui ont port les modifications soient incapables
de s'unir avec ceux qui ont gard les caractres primitifs de la souche
commune. Mais les savants dont nous venons de citer les noms admettent
videmment _a priori_ la fixit de l'espce et se proccupent de
chercher non pas des preuves de cette fixit, mais des arguments en sa
faveur. Tout autre et t leur manire de raisonner et d'exprimenter
s'ils se fussent laiss guider exclusivement par les faits et les
conclusions que suggre leur comparaison.

Ce que nous montre l'observation de tous les jours, c'est que les tres
vivants se perptuent sous un certain nombre de formes qui sont toujours
les mmes et qui n'ont subi, depuis que nous sommes en tat de les
observer, que des modifications peu importantes. Ces formes sont ce que
nous appelons les _espces_. De ce fait la science doit avant tout
rechercher l'explication, et elle la trouve dans cet autre fait que les
animaux et vgtaux d'espce diffrente sont incapables, en se mlant,
de produire des formes intermdiaires stables et permanentes, soit parce
que les croisements sont infconds, soit parce que les hybrides sont
striles. Le physiologiste se demande alors quelle est la cause de cette
infcondit des croisements, de cette strilit des hybrides.  la
premire de ces questions, aucune rponse n'a t faite jusqu'ici.  la
seconde, Koelreuter, M. Godron, M. Ch. Naudin rpondent en dmontrant
que, chez les hybrides, les lments reproducteurs et notamment les
lments mles demeurent imparfaits; mais cette imperfection des
lments reproducteurs, qui d'ailleurs n'est pas constante, a une cause
qu'il faudrait aussi dcouvrir; l se sont arrtes les investigations,
et le plus grand nombre des auteurs ont cru se tirer d'embarras en
prtendant que le Crateur avait voulu de la sorte maintenir la puret
des espces, ce qui est tout simplement tourner dans un cercle vicieux.

D'autre part, la barrire que le Crateur aurait tablie entre les
espces est loin d'tre toujours galement solide. Les hybrides ne
produisent jamais qu'entre animaux de mme genre ou de genres voisins.
Mais, dans ces limites, ils prsentent tous les degrs possibles de
fcondit. Le plus souvent, les mles seuls sont infconds, et les
femelles peuvent tre fcondes indiffremment par les mles des deux
espces parentes. C'est le cas pour les mulets de l'ne et de la jument.
D'autres fois, comme pour le chien et la louve, les mtis peuvent
produire entre eux pendant plusieurs gnrations, puis la strilit
survient; d'autres fois encore, comme pour le livre et la lapine, les
mtis sont indfiniment fconds, comme si ces animaux, gnralement si
antipathiques l'un  l'autre, taient de mme espce. Cette inconstance
des caractres physiologiques des hybrides ne semble-t-elle pas indiquer
que la distance qui spare les unes des autres les espces voisines
n'est pas toujours la mme? Les choses ne se passeraient pas autrement
si les espces voisines ou mme celles que nous considrons comme de
mme genre taient issues d'une souche commune. Les expriences sur
l'hybridation, loin de dmontrer la fixit des espces, fournissent donc
des arguments en faveur de la formation graduelle des espces par suite
d'une modification des espces prexistantes, et c'est en effet la
conclusion  laquelle M. Charles Naudin est conduit par ses belles
recherches sur le croisement de nombreuses espces de pavots, de
_mirabilis_, de primevres, de datura, de tabacs, de cucurbitaces, etc.

Un fait me frappe, dit cet habile exprimentateur[139], dans la
contemplation du monde organis et vivant qui nous entoure et dont nous
faisons partie: c'est que, quelque varis qu'ils soient dans leurs
formes, les tres organiss ont entre eux de puissantes analogies. C'est
en vertu de ces analogies que leur classement est possible en _rgnes_,
en _classes_, en _familles_, en _genres_, en _espces_. Supprimez ces
analogies, supposez autant de mondes radicalement diffrents qu'il y a
d'individualits dans la nature, et toute possibilit de classement
disparatra. Ce grand phnomne des analogies est-il susceptible
d'explication? Oui, si l'on adopte le systme de l'origine commune et de
l'volution des formes; non, si l'on s'en tient au systme de la
primordialit de ces formes. Voici sept  huit cents _solarium_
dissmins sur une immense tendue de pays de l'Ancien et du
Nouveau-Monde; tous sont distincts spcifiquement, mais tous se
ressemblent par une certaine somme de caractres communs
incomparablement plus importants, aux yeux du classificateur, que les
diffrences tout extrieures, et je dirais mme superficielles, qui les
distinguent, puisque ces caractres communs leur assignent  tous leur
place dans une mme classe, une mme famille, un mme genre. Eh bien, je
le demande, ces analogies sont-elles un fait sans cause dans l'ordre
physique? Existent-elles fortuitement ou simplement parce qu'il a plu 
Dieu qu'elles existassent? Si vous vous en tenez au systme de l'origine
indpendante des espces, vous avez  choisir entre le hasard (une
absurdit) et un fait surnaturel, c'est--dire un miracle, deux faits
qui ne peuvent avoir cours dans la science. Accordez, au contraire, un
anctre commun  toutes les espces, gnralisez dans le rgne vgtal
cette facult, dont les formes actuelles conservent un dernier reste, de
se subdiviser graduellement, et suivant le besoin de la nature, en
formes secondaires qui s'en vont divergeant  partir du point commun de
leur origine, pour se subdiviser elles-mmes en de nouvelles formes,
vous arriverez sans secousses, et par le seul principe de l'volution,
jusqu'aux espces, aux races et aux varits les plus lgres. Les
traits superficiels varieront d'une forme  l'autre; mais le fond
commun, essentiel, subsistera; vous pourrez avoir mille espces
drives, mais chacune d'elles portera l'empreinte de son origine, le
signe de sa parent avec toutes les autres, et c'est ce signe qui vous
guidera pour les runir dans une mme famille, dans un mme genre.

C'est l la conclusion  laquelle Buffon, au dbut de sa carrire,
redoutait de voir les naturalistes se laisser entraner par l'usage des
classifications, mais  laquelle il tait plus tard arriv lui-mme.

Si les expriences sur les hybrides peuvent conduire  des conclusions
aussi opposes que celles que soutiennent Godron et M. Naudin, il est
indispensable d'avoir recours  d'autres arguments pour sauver le dogme
de la fixit des espces. On pense y parvenir par d'ingnieuses
distinctions entre les espces sauvages et les espces domestiques,
entre les espces et les races, entre les hybrides et les mtis. De l
tout un systme philosophique qui peut tre rsum dans les propositions
suivantes, textuellement empruntes  l'ouvrage de M. Godron, _De
l'espce et de la race chez les tres organiss_[140]:

1 Les espces animales sauvages qui vivent actuellement ne se
modifient pas, mme sous l'influence des agents extrieurs, de manire 
changer leurs caractres spcifiques. Ceux-ci sont inalinables et
fournissent toujours les moyens de distinguer nettement les unes des
autres les espces animales actuellement vivantes.

2 Les seules modifications qu'elles prouvent sont lgres; elles
naissent accidentellement et ne deviennent jamais permanentes, tant que
les animaux continuent la vie sauvage.

3 Il n'y a donc pas de races naturelles, dans le sens strict du mot;
la race est le cachet de l'intervention de l'homme.

4 Les espces animales sauvages qui ont vcu dans les sicles
antrieurs au ntre, et en nous rapprochant autant qu'il est possible de
l'origine de la priode gologique actuelle, ont conserv leur
conformation et leurs caractres distinctifs, comme le dmontre l'tude
des dbris de ces espces qui sont conservs depuis une longue suite de
sicles[141].

5 Malgr les changements qui ont pu se produire dans les agents
physiques  l'action desquels les espces sont soumises, elles ne se
sont pas modifies dans leur organisation, ni transformes de manire 
se confondre les unes avec les autres ou  donner naissance  des types
spcifiques nouveaux, de telle sorte que les animaux qui vivent
aujourd'hui reprsentent exactement ceux de mme espce qui vivaient 
l'origine de la priode gologique actuelle et dont ils sont les
descendants directs.

6 Les espces n'ont pas vari davantage durant les priodes
gologiques qui ont prcd la ntre. Les espces vivant durant ces
priodes n'ont pu, en consquence, produire en se transformant celles
qui sont nos contemporaines[142].

7 Si cette transformation progressive des tres tait un fait rel, si
les animaux et les vgtaux les plus simples avaient, en se
perfectionnant, donn naissance  des tres plus complexes, si les
invertbrs s'taient mtamorphoss en vertbrs, les poissons en
reptiles, les reptiles en oiseaux et en mammifres, ou bien les plantes
acotyldones en monocotyldones, puis dicotyldones, des mutations
aussi compltes n'auraient pu s'oprer que pendant une longue suite de
sicles... En passant d'une priode gologique  une autre, on
trouverait des tres en voie de transformation, de vritables
intermdiaires qui reprsenteraient toutes les phases de ces
mtamorphoses, et le rgne animal comme le rgne vgtal montreraient
une srie continue d'tres se nuanant de manire qu'on ne puisse plus
trouver entre les espces de lignes de dmarcation, de caractres
spcifiques; on ne trouverait plus que confusion l o tout nous rvle
un ordre admirable. Mais loin de l, nous observons au contraire, en
comparant les tres organiss de deux priodes gologiques successives,
une interruption brusque entre les formes animales ou vgtales; nous
constatons que des faunes et des flores distinctes se remplacent dans la
srie rgulire des formations, et tous ces faits viennent nous
dmontrer la pluralit et la succession de crations organiques
spciales aux divers ges de notre plante.

L'espce n'a donc pas plus vari pendant les temps gologiques que
durant la priode de l'homme; les diffrences qui ont pu et qui ont d
mme se manifester, aux diffrentes poques gologiques, dans l'action
des agents physiques, les rvolutions, enfin, que notre globe a subies
et dont il porte dans son corce les stigmates indlbiles, n'ont pu
altrer les types originairement crs; les espces ont conserv, au
contraire, leur stabilit, jusqu' ce que des conditions nouvelles aient
rendu leur existence impossible; alors elles ont pri, mais ne se sont
pas modifies.

8 Si les espces animales sauvages ne varient pas, si depuis leur
cration elles sont restes fixes, il n'en est pas de mme des espces
domestiques; celles-ci, soumises depuis un temps plus ou moins long, et
quelquefois depuis bien des sicles,  des conditions d'existence
exceptionnelles et extrmement varies, ont subi des modifications plus
ou moins nombreuses et importantes dans leurs caractres physiques, dans
leurs moeurs, dans leurs habitudes et mme dans leurs instincts; enfin la
domesticit est un modificateur d'autant plus puissant que son action a
t plus complte et s'est prolonge pendant une plus longue priode de
temps[143].

Godron ajoute plus loin[144] que ces modifications ont pu devenir
hrditaires et produire ainsi des races durables, se distinguant
nettement de l'espce par la facult que possdent les individus
appartenant aux races diffrentes d'une mme espce de se mler en
produisant des mtis indfiniment fconds, transmettant leurs caractres
mixtes  leur descendance et susceptibles ainsi de servir de point de
dpart  autant de races intermdiaires qu'on en peut concevoir. Il
termine sa thorie de la race par cette proposition: Si Dieu a fait
l'espce, les races ou varits permanentes sont le produit de
l'industrie de l'homme.

L'homme est lui-mme considre comme constituant une espce unique,
profondment spare du rgne animal tout entier et mritant de
constituer  elle seule un rgne particulier, dominant les trois autres,
le _rgne moral_ (de Barbenois, 1816), _rgne hominal_ (Fabre d'Olivet,
1822), ou _rgne humain_. Rien d'tonnant ds lors que cet tre
privilgi participe dans une certaine mesure aux attributs de la
divinit.

Ainsi l'espce est, pour Godron, une entit totalement immuable quand
elle est livre  elle-mme; les forces aveugles de la nature sont
incapables de produire en elle aucune modification. Cre pour un
milieu, pour des conditions d'existence dtermines, elle disparat
quand ces conditions viennent  changer.  chaque rvolution du globe,
la cration tout entire est anantie, une cration nouvelle marque la
renaissance du calme et de la stabilit; cette cration demeure ce que
Dieu l'a faite tant que dure la priode de repos du globe pour laquelle
elle a t institue. Toutefois, l'apparition de l'homme ouvre une re
nouvelle pour les espces animales et vgtales; une intelligence faite
 l'image de l'intelligence divine va dsormais plier les formes
vivantes  des exigences inconnues jusque-l. Ces formes vont cder dans
une certaine mesure aux caprices de l'homme; mais celui-ci ne saurait
parvenir  crer des espces nouvelles, privilge qui n'appartient qu'
Dieu, il produit simplement des races et des varits.

Il est impossible d'riger plus compltement en systme cette
intervention du miracle dans les phnomnes naturels, que nous avons vu
tout  l'heure si hautement repousse par M. Naudin. Mais, de mme qu'on
ne peut tre transformiste  demi, on ne peut tre  demi partisan de la
fixit des espces; tous les tempraments que l'on peut apporter aux
deux doctrines ne servent qu' marquer un dsaccord, souvent inavou,
entre les faits qui entranent avec eux des conclusions ncessaires, et
de chres ides auxquelles on regrette de voir ces conclusions livrer
bataille. En somme, quiconque croit  la fixit des espces est
rapidement amen  appeler le miracle  son aide; quiconque croit  la
thorie de la descendance croit par cela mme que pour la production des
phnomnes biologiques, comme pour celle des phnomnes physiques, le
Crateur s'en est remis entirement au conflit des forces et de la
matire.

M. Naudin ne s'y trompe pas. L'intelligence humaine n'a pas pour lui de
pouvoir spcial, j allais dire de dlgation spciale relativement aux
espces; c'est bien, suivant lui, le milieu qui a tout fait:

Il n'y a, dit-il, aucune diffrence qualitative entre les _espces_,
les _races_ et les _varits_; en chercher une est poursuivre une
chimre. Ces trois choses n'en font qu'une, et les mots par lesquels on
prtend les distinguer n'indiquent que des _degrs de contraste_ entre
les formes compares... Les contrastes entre les formes compares sont
de tous les degrs, depuis les plus forts jusqu'aux plus faibles, ce qui
revient  dire que, suivant les comparaisons qu'on tablira entre les
groupes d'individus semblables, on trouvera des espces de tous les
degrs de force et de faiblesse, et, si l'on essayait d'exprimer ces
degrs par autant de mots, tout un vocabulaire n'y suffirait pas. La
dlimitation des espces est donc, comme je le disais tout  l'heure,
entirement facultative; on les fait plus larges ou plus troites
suivant l'importance qu'on donne aux ressemblances et aux diffrences
des divers groupes mis en regard l'un de l'autre, et ces apprciations
varient suivant les hommes, les temps et les phases de la science.

Suit-il de l que les mots _race_ et _varit_ doivent tre bannis de
la science? Non sans doute, car ils sont commodes pour dsigner les
faibles espces qu'on ne veut pas enregistrer parmi les espces
officielles; mais il convient de leur donner leur vraie signification,
qui est absolument la mme que celle d'espce proprement dite, et de
voir, dans les formes dsignes par ces mots, des units d'une faible
valeur, qu'on peut ngliger sans inconvnient pour la science[145].

M. Naudin entend d'ailleurs, par _espce, un groupe d'individus
semblables contrastant dans une mesure quelconque avec d'autres groupes,
et conservant, dans la srie des gnrations, la physionomie et
l'organisation communes  tous les individus_.

Cependant le savant botaniste a contribu lui-mme  tablir un fait qui
pourrait tre invoqu et qui l'a t effectivement  l'appui de la
fixit des espces. De ses recherches sur l'hybridation de vgtaux
appartenant aux groupes les plus varis, comme aussi de nombreuses
expriences de croisement faites sur les animaux, il rsulte que les
individus directement issus de ces croisements prsentent, en gnral,
une combinaison des caractres de leurs parents telle qu'on peut les
considrer comme  peu prs exactement intermdiaires entre eux; mais si
l'on unit ensemble ces individus mixtes, ces _hybrides_, au bout d'un
certain nombre de gnrations et souvent ds la seconde, il se fait un
dpart entre les caractres spcifiques; parmi les individus ns des
mmes parents et appartenant  la mme gnration, les uns se
rapprochent troitement de l'espce du pre, les autres de l'espce de
la mre; les individus intermdiaires sont rares et trs diffrents les
uns des autres; enfin le plus souvent tous les individus finissent par
revenir presque entirement  l'une des espces parentes, comme si le
sang de l'autre avait t compltement limin. Les croisements fconds
ne permettent donc pas, dans les conditions o ils ont t raliss
jusqu'ici, d'obtenir une espce exactement intermdiaire entre deux
autres.

Si l'on croise au contraire entre eux des individus qui ne diffrent que
par la race, les individus mixtes ou _mtis_ que l'on obtient ainsi sont
rputs produire assez souvent, quand on les unit exclusivement entre
eux, une suite de gnrations dans lesquelles sont conservs leurs
caractres intermdiaires. Il serait donc relativement facile de crer
des _races mtisses_; il serait impossible de crer des _espces
hybrides_. C'est l, pour de trs minents naturalistes, le caractre
essentiellement distinctif de la race et de l'espce, et rien n'est plus
lgitime que cette distinction. On ne saurait mconnatre, nous n'avons
cess de le dire, qu'il existe dans la nature des groupes d'individus
semblables suffisamment isols les uns des autres, par leurs aptitudes
reproductrices, pour que la formation de groupes intermdiaires soit
rendue trs difficile, et rien n'empche de considrer chacun de ces
groupes comme constituant une espce. Mais entre les groupes moins
isols, que leur commune origine conduit  considrer comme de simples
races, on observe,  ce point de vue, de nombreuses gradations;
certaines races mtisses ont aussi une tendance  disparatre et 
laisser se reconstituer les deux races parentes ou l'une d'elles
seulement; de plus, les conditions dans lesquelles les mtis et les
hybrides sont placs paraissent influer notablement sur le degr de
permanence de leurs caractres.

Cette sparation du sang des deux races unies dans la race
intermdiaire, cette rversion des mtis, exclusivement accoupls entre
eux, aux deux types auxquels ils doivent leur origine, n'est pas
seulement l'exception, ni mme la rgle; elle est la loi, dit un
zootechniste minent, M. Sanson[146]. Dans aucun des cas connus de
reproduction entre individus issus de deux ou plusieurs races
diffrentes, c'est--dire ayant des caractres fondamentaux ou
spcifiques diffrents[147], cette loi n'a failli. Nous en pouvons citer
des preuves non douteuses, empruntes  tous les genres d'animaux qui
sont les sujets de la zootechnie. Et ces preuves, M. Sanson les trouve
dans l'tat actuel de toutes les races croises de chevaux, de boeufs, de
moutons, de porcs, de chiens, de pigeons, etc. Ainsi, de mme que
lorsqu'il s'est agi de la fcondit limite, cette nouvelle opposition
entre les hybrides et les mtis s'efface, et il faut bien reconnatre,
avec M. Ch. Naudin, qu'il n'y a entre les races et les espces d'autre
diffrence qu'un degr plus ou moins grand de contraste avec les formes
les plus voisines. Mais alors disparat entirement la doctrine de la
fixit des espces. Les formes spcifiques jouissent d'un degr de
_stabilit_ plus ou moins considrable, mais non pas d'une relle
_fixit_. C'est, en dfinitive, sur cette distinction entre une
stabilit acquise mais rvocable et une fixit originelle et inaltrable
que repose la _thorie de la variabilit limite_,  la dmonstration de
laquelle Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a consacr la presque totalit
de son _Histoire naturelle gnrale des rgnes organiques_.

Ce beau livre, demeur malheureusement inachev, parut de 1854  1662.
On peut donc le considrer comme contemporain du livre de Godron, des
mmoires de M. Ch. Naudin, et il demeure tout  fait indpendant des
doctrines propres de C. Darwin. La question de variation de l'espce,
celle du croisement sous toutes ses formes y sont discutes  l'aide de
tous les documents qui sont dans la science et des rsultats de
nombreuses expriences faites  la mnagerie du Musum d'histoire
naturelle, expriences qui sont la plupart l'oeuvre d'Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire lui-mme.

Les conclusions de cette longue et savante discussion sont textuellement
rsumes dans les propositions suivantes[148]:

Les caractres des espces ne sont ni absolument fixes, comme plusieurs
l'ont dit, ni surtout indfiniment variables, comme d'autres l'ont
soutenu. Ils sont fixes pour chaque espce, tant qu'elle se perptue au
milieu des mmes circonstances. Ils se modifient si les circonstances
ambiantes viennent  changer.

Dans ce dernier cas, les caractres de l'espce sont, pour ainsi dire,
la _rsultante_ de deux forces contraires: l'une, _modificatrice_, est
l'influence des circonstances ambiantes; l'autre _conservatrice_ du
type, est la tendance hrditaire  reproduire les mmes caractres de
gnration en gnration.

Pour que l'_influence modificatrice_ prdomine d'une manire trs
marque sur la tendance conservatrice, il faut donc qu'une espce passe,
des circonstances au milieu desquelles elle vivait, dans un ensemble
nouveau, et trs diffrent, de circonstances; qu'elle change, comme on
l'a dit, de monde ambiant.

De l les limites trs troites de variations observes chez les
animaux sauvages.

De l aussi l'extrme variabilit des animaux domestiques.

Parmi les premiers, les espces restent gnralement dans les lieux et
les conditions o elles se trouvent tablies, ou elles s'en cartent le
moins possible, car leur organisation est en rapport avec ces lieux et
ces conditions; elle serait en dsaccord avec d'autres circonstances
ambiantes. Les mmes caractres doivent donc se transmettre de
gnration en gnration.

Les circonstances tant permanentes, les espces le sont aussi.

Dj pourtant la permanence, la fixit ne sont pas absolues.
L'expansion graduelle des espces  la surface du globe est,  la
longue, la consquence ncessaire de la multiplication des individus.
D'autres causes, d'un ordre moins gnral, peuvent aussi amener des
dplacements partiels.

D'o, aux limites surtout de la distribution gographique des espces
qui se sont le plus tendues, des diffrences notables d'habitat et de
climat, qui,  leur tour, entranent quelques diffrences secondaires
dans le rgime et mme dans les habitudes.  ces divers genres de
diffrences correspondent des _races_ caractrises par des
modifications dans la couleur et les autres caractres extrieurs, dans
les proportions et la taille, et parfois dans l'organisation intrieure.
Ces races ont t fort arbitrairement tantt appeles varits de
localits, tantt considres comme des espces distinctes.

Chez les animaux domestiques, les causes de variation sont beaucoup
plus nombreuses et plus puissantes. Dans une longue srie d'expriences,
qui, pour avoir t entreprises dans un but tout pratique, n'en ont pas
une moindre importance thorique, des espces de plusieurs classes, au
nombre de quarante environ, ont t contraintes par l'intervention de
l'homme de quitter l'tat sauvage et de se plier  des habitudes,  des
rgimes,  des climats trs divers. Les effets obtenus ont t en raison
directe des causes; il s'est form une multitude de races trs
distinctes. Parmi elles, plusieurs offrent mme des caractres gaux en
valeur  ceux par lesquels on diffrencie d'ordinaire les genres.

Le retour de plusieurs races domestiques  l'tat sauvage a eu lieu sur
divers points du globe. De l une seconde srie d'expriences, inverses
des prcdentes et en donnant la contre-preuve. Si des animaux
domestiques sont replacs dans les circonstances au milieu desquelles
avaient vcu leurs anctres sauvages, les descendants reprennent, aprs
quelques gnrations, les caractres de ceux-ci. Ils revtent seulement
des caractres analogues, s'ils sont rendus  la vie sauvage dans des
conditions analogues, mais non identiques...

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire,  l'inverse de Godron,--et ses arguments
sont bien difficiles  rfuter,--admet donc comme pleinement dmontre,
 la fois par l'observation et par l'exprience, la variabilit limite
de l'espce.

D'ailleurs, ajoute-t-il, cette thorie peut conduire  des solutions
rationnelles  l'gard de questions qui sont compltement insolubles
pour les partisans de la fixit absolue, ou que ceux-ci ne rsolvent
qu' l'aide des hypothses les plus complexes et les plus
invraisemblables.

Il en est ainsi de la question fondamentale de l'anthropologie.
L'origine commune des diverses races humaines est rationnellement
admissible au point de vue de la variabilit et  ce point de vue seul.
Les partisans de la fixit absolue ont d, pour l'admettre avec nous,
conclure contre leur propre principe.

En palontologie,  la thorie de la variabilit limite correspond une
hypothse simple et rationnelle, celle de la _filiation_;  la doctrine
de la fixit, deux hypothses galement compliques et invraisemblables,
celle des _crations successives_ et celle dite de la _translation_.

Isidore Geoffroy se range naturellement  l'hypothse de la filiation,
qui nous autorise, par exemple,  rechercher les anctres de nos
lphants, de nos rhinocros, de nos crocodiles parmi les lphants, les
rhinocros, les crocodiles dont la palontologie a dmontr l'existence
antdiluvienne.

Au moment mme o Darwin donnait en Angleterre  la doctrine de la
descendance un clat qu'elle n'avait jamais eu, l'illustre hritier du
grand nom de Geoffroy devenait donc en France le dfenseur calme et
convaincu de cette doctrine. Sans aucun doute, si la mort n'tait venue
le surprendre au moment o la science pouvait encore attendre beaucoup
de ses laborieuses, patientes et impartiales investigations, Isidore
Geoffroy aurait largi les bases de sa thorie, il se ft tabli une
sorte de compromis entre les deux savants qui reprsentaient de chaque
ct du dtroit des ides analogues. Mais nous ne pouvons prendre la
thorie de la variabilit limite qu'au point o l'a conduite Geoffroy,
et nous devons prciser en quoi elle diffre de la doctrine de Charles
Darwin.

Que signifie d'abord cette pithte de _limite_ accole au mot
_variabilit_? Des limites sont-elles imposes  l'tendue des
variations que peuvent subir les formes spcifiques, ou ces limites
doivent-elles s'entendre du temps pendant lequel ces variations ?peuvent
s'effectuer, la variabilit tant de la sorte _limite_  certaines
poques? Il est probable que ces deux interprtations taient galement
dans l'esprit d'Isidore Geoffroy. Quand on parcourt la surface entire
du globe, les conditions moyennes d'existence offertes aux tres
vivants, les diverses variations du milieu semblent, au premier abord,
osciller entre des limites assez troites; ces limites dterminent
celles des modifications que peuvent subir les espces, toujours
troitement dpendantes des agents extrieurs. Les grandes variations du
milieu,  supposer qu'il y en ait jamais eu, n'ont lieu que dans les
intervalles qui sparent une priode gologique d'une autre; c'est
pendant ces poques intermdiaires que surviendraient galement les
grandes transformations des espces.

Isidore Geoffroy ne se prononce nulle part sur l'tendue que l'on peut
attribuer  ces dernires transformations; mais, du moment qu'on admet
l'hypothse de la filiation, il devient totalement impossible de limiter
en quoi que ce soit cette tendue. Il parat, en effet, bien tabli
aujourd'hui qu'il n'y avait durant la priode primaire ni oiseaux ni
mammifres, que les reptiles ne se sont montrs qu'aprs les batraciens
et les poissons, et que les poissons eux-mmes ne sont venus qu'aprs
les animaux sans vertbres. L'ordre de succession des mammifres durant
la priode tertiaire a pu tre fix de la faon la plus remarquable.
L'ide de filiation, pour conserver sa gnralit, implique que ces
animaux ont t tirs les uns des autres, et l'on ne peut videmment
admettre de telles modifications sans attribuer en mme temps  l'espce
une variabilit rgie,  la vrit, par des lois prcises, mais
absolument indfinie: Si les variations qu'une espce peut subir durant
une priode gologique paraissent au premier abord limites, il est donc
impossible d'admettre cette restriction quand on embrasse la dure tout
entire des temps.

Mais peut-on mme admettre que, durant une priode gologique donne,
les espces conservent cette stabilit qui ne leur permet tout au plus
que de former des races gographiques? Une telle hypothse est
videmment lie  la supposition qu'il y a eu dans l'histoire du globe
des priodes successives de changement et d'immobilit. Or la gologie
s'loigne de plus en plus de cette manire de voir; il parat de plus en
plus dmontr que la surface de la terre s'est toujours modifie avec la
lenteur que nous constatons aujourd'hui dans ses transformations, et
qu'il n'y a jamais eu aucune dmarcation tranche entre deux priodes
gologiques successives. Ds lors, il faut admettre que les espces
peuvent varier indfiniment et  toutes les poques, et les mots
variabilit limite ne signifient plus que variabilit lente et
graduelle, soumise  la fois aux lois de l'hrdit et de l'adaptation
aux conditions ambiantes, mais, en somme, illimite.

L'exercice de cette variabilit suppose-t-il enfin, comme le veut
Isidore Geoffroy, des modifications importantes dans l'tat du globe
terrestre? Non sans doute. Isidore Geoffroy lui-mme fait remarquer que
l'extension graduelle des espces  la surface du globe, consquence
ncessaire de la multiplication des individus, place ces individus dans
des conditions diffrentes, susceptibles de dterminer en eux des
modifications. Mais quelle limite attribuer  cette force expansive des
espces? N'est-elle pas capable,  la longue, d'amener les individus
faisant partie d'une mme ligne  vivre dans les conditions les plus
diffrentes? Est-il ncessaire de supposer des changements dans un
milieu dj essentiellement vari, si les individus d'une espce donne
sont eux-mmes forcs, sous peine de mort, de se plier aux genres de vie
les plus dissemblables et vont spontanment, pour ainsi dire,  la
recherche des tats les plus divers du milieu? Evidemment non. C'est l
ce que Charles Darwin a si brillamment dmontr, et c'est en cela que sa
doctrine diffre de celle d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire.

Pour le savant franais, les organismes se transforment pour ainsi dire
passivement,  la suite des transformations du milieu dont ils ne font
que subir le contre-coup; pour le naturaliste anglais, l'active
multiplication des individus, la lutte pour la vie qui en rsulte,
oblige les animaux et les plantes  profiter de toutes les conditions
d'existence qui leur sont offertes. Le milieu peut rester immuable, dans
son infinie varit; mais l'espce est plastique, elle jouit d'une force
expansive illimite et vient prendre d'elle-mme les empreintes qui lui
donnent ses aspects si varis. Ds lors, le champ des modifications
possibles n'a plus de bornes, car, d'une part, les individus d'une mme
espce gardent indfiniment de leur origine commune quelque chose qui
les distingue au milieu des autres tres vivants, et, d'autre part, la
postrit de chacun d'eux a toujours devant elle,  mesure qu'elle
s'accrot, la possibilit de s'tablir dans l'un des innombrables
domaines que le globe tout entier offre  l'activit des espces
fcondes. Isidore Geoffroy nous montre des agents modificateurs
fonctionnant en quelque sorte d'une faon intermittente; Charles Darwin
nous signale,  ct de ces agents et au-dessus d'eux, une cause
modificatrice d'une puissance infinie et qui dtermine en quelque sorte
ces agents  entrer en scne: c'est la force expansive que les espces
tiennent du pouvoir reproducteur des individus qui les composent. Dans
cette nouvelle hypothse, les espces n'ont cess de se modifier depuis
l'poque o la vie s'est montre sur la terre, et l'on comprend sans
peine comment les formes vivantes sont parvenues  la prodigieuse
diversit que nous rvle l'tude de la botanique, de la zoologie et de
la palontologie, Il n'est plus ncessaire, pour expliquer les
modifications dont les espces sont susceptibles, de faire appel  des
phnomnes exceptionnels, inconnus  notre poque et dont l'homme
n'aurait jamais t le tmoin; il n'est mme pas ncessaire de supposer
dans le milieu o vivent les organismes des changements plus ou moins
profonds; les modifications des formes vivantes sont, comme tous les
phnomnes physiques et chimiques que nous observons, les effets de
causes encore agissantes et dterminables.

       *       *       *       *       *

On arrive bien vite, sur cette pente,  poser le problme de la zoologie
et de la botanique tout autrement que ne l'avaient fait jusque-l les
naturalistes. Chaque forme vivante apparat comme le rsultat d'une
srie d'actions successives du milieu sur les anctres de l'tre qui la
prsente, et l'on conoit la possibilit de dterminer quelles ont t
ces actions, quels effets elles ont produits, dans quel ordre elles se
sont succd.

Ce n'est plus, cette fois, un simple tableau de la Nature qu'il s'agit
de tracer, ce n'est plus le mystre de ses intentions qu'il s'agit de
dvoiler, ce ne sont plus mme les lois auxquelles elle s'astreint dans
la production des organismes qu'il s'agit d'noncer; c'est une vritable
explication de chaque tre vivant qu'il faut trouver, une explication au
sens o les physiciens et les chimistes entendent ce mot, au sens o le
prennent dj les physiologistes. La mthode des sciences naturelles se
trouve ramene  la mthode commune aux sciences physiques. La vraie
supriorit de la doctrine de l'volution est dans cette consquence,
encore incompltement dgage par Darwin, mais qui devait ncessairement
s'imposer et qui a dtermin une incontestable renaissance dans toutes
les branches de l'histoire naturelle. Sans doute, nous sommes encore
loin d'avoir obtenu les brillants rsultats dont notre imagination se
plat  esprer la ralisation; mais n'est-ce rien que de s'tre dgag
de l'anthropomorphisme troit qui pendant de si longs sicles a pes sur
les plus belles conceptions des naturalistes, d'avoir compris que
l'explication des tres vivants devait se trouver dans le monde o ils
vivent et non pas hors de lui, de s'tre convaincu que la biologie ne
serait faite que le jour o l'on pourrait dire de chaque forme organique
quelle est la cause qui l'a produite, o la classification zoologique ne
serait autre chose que l'histoire des adaptations successives que les
tres vivants ont subies?

Si les naturalistes ont longtemps considr ce but comme au-dessus de
leurs forces, si, jusque dans la premire moiti de ce sicle, las de
chercher dans la nature une explication qu'ils ne trouvaient pas, ils
croyaient devoir rattacher chaque forme vivante  l'intervention d'une
volont surnaturelle, nous esprons avoir dmontr dans les pages qui
prcdent que leur ambition nouvelle est pleinement justifie par les
rsultats dj obtenus.  la vrit, des difficults d'un autre ordre se
dressent devant eux. L'ancienne doctrine, en faisant de la nature
l'oeuvre immdiate d'un crateur tout-puissant, semblait en quelque sorte
mettre l'homme en commerce incessant avec Dieu. On a redout que, en
montrant les tres vivants livrs comme les corps inanims  l'action
aveugle des forces physiques, le transformisme ne ft oublier le
Crateur. Mais c'est encore l de l'anthropomorphisme.  ceux que
tourmenteraient de tels scrupules, il convient de rappeler que la
chimie, la physique, l'astronomie, en expliquant les faits qui
appartiennent  leurs domaines respectifs, n'ont nullement atteint la
cause premire. La biologie moderne n'atteint pas davantage cette cause;
elle ne supprime pas Dieu; elle le voit plus loin et surtout plus haut.




NOTES


[1: Ce sont nos vertbrs.]

[2: Aristote a surtout en vue les arthropodes et les vers.]

[3: Lucrce, _De natura rerum_, livre V, vers 781  875.]

[4: Liv. VIII, ch. XLII,  27 et 28.]

[5: Cette phrase est attribue  Pascal par t. Geoffroy Saint-Hilaire,
et sa contexture semble bien celle d'une phrase de l'auteur des
_Provinciales_; mais les recherches faites par M. Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire, celles faites par M. Jules Soury n'ont pas permis de la
retrouver; nous n'avons pas t plus heureux, et il reste par consquent
quelque doute sur son authenticit.]

[6: Ch. Bonnet, _Contemplations de la nature_, Amsterdam, 1764, t. Ier,
p. 29.]

[7: _Ibid._, p. 21.]

[8: _Ibid._, p. 25.]

[9: _Ibid._, t. II, p. 74.]

[10: _Ibid._, p. 77.]

[11: Charles Bonnet, _Palingnsie philosophique, ou ides sur l'tat
pass et sur l'tat futur des tres vivants_, 1768.]

[12: Bonnet, _Palingnsie philosophique, Oeuvres compltes_, t. VII, p.
65, d. de Neufchtel, 1783.]

[13: Bonnet, _Considrations sur les corps organiss, Oeuvres compltes_,
t. III, p. 37 et 38.]

[14: Bonnet, _Oeuvres_, t. VII, p. 68.]

[15: _Ibid._, p. 67.]

[16: Ch. Bonnet, _Palingnsie philosophique; Oeuvres_, t. VII, p. 152.]

[17: _Ibid._, p. 163.]

[18: _Ibid._, t. III, p. 152.]

[19: _Zoonomie_, vol. I, p. 507.]

[20: Nous devons  notre vnrable ami, M. Victor Considrant, la
communication de ces passages des oeuvres de Maupertuis.]

[21: M. le conseiller d'tat du Mesnil et M. Victor Considrant nous ont
signal l'un et l'autre les opinions transformistes, plusieurs fois
exprimes, de Diderot.]

[22: Diderot, _Penses sur l'interprtation de la nature_, LI, 1754.]

[23: _Histoire naturelle des animaux, Animaux communs aux deux
continents_.]

[24: _Dgnration des animaux_.]

[25: _Rflexions sur les expriences de Leuwenhoek_.]

[26: _Histoire des animaux_, chapitre II.]

[27: _Philosophie zoologique_, d. 1809, t. I, p. 76.]

[28: _Ibid._, t. I, p. 98.]

[29: _Ibid._, t. I, p. 80.]

[30: _Ibid._, t. I, p. 58.]

[31: _Ibid._, t. I, p. 92.]

[32: _Ibid._, t. I, p. 118.]

[33: _Histoire de la cration naturelle_, traduction franaise,
Reinwald, dit., 1874, p. 102.]

[34: _Philosophie zoologique_, t. I, p. 101.]

[35: _Ibid._, t. I, p. 265.]

[36: _Ibid._, t. I, p. 349.]

[37: _Ibid._, t. I, p. 357.]

[38: _Histoire naturelle des animaux sans vertbres_.]

[39: On lit, on effet, dans l'_Optique_ de Newton, question 31: On peut
en dire autant de cette uniformit que nous montre la structure des
animaux. Tous les animaux ont, en effet, deux cts semblables, le droit
et le gauche; en arrire correspondent  ces deux cts deux pieds; en
avant, deux bras, deux pieds ou deux ailes fixs aux paules; entre les
paules, un cou, faisant suite  l'pine dorsale et auquel est fixe la
tte; sur cette tte, deux oreilles, deux yeux, un nez, une bouche, une
langue sont semblablement placs chez presque tous les animaux.]

[40: Voir _Vie, travail et doctrine d'tienne Geoffroy Saint-Hilaire_,
par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, p. 143.]

[41: _Philosophie anatomique_, Introduction, p. xxx, 1818.]

[42: _Mmoires de l'Acadmie des sciences_, t. XII.]

[43: _Annales des sciences naturelles_, t. I, p. 116.]

[44: _Ibid._, 1820, p. 462 et 539.]

[45: Voir sur cette parent des vertbrs et des animaux segments notre
ouvrage _Les colonies animales et la formation des organismes_, p. 662 
700.]

[46: _Recherches sur les Sauriens fossiles_, p. 4.]

[47: _Influence du monde ambiant sur les formes animales_, p. 76.]

[48: Geoffroy condamne surtout le choix des _preuves particulires_ sur
lesquelles Lamarck a appuy sa doctrine; quant  l'influence des
habitudes sur les modifications organiques, aucun physiologiste ne
voudrait, pensons-nous, la mettre en doute. Il serait facile de runir
un grand nombre de formes organiques qui ont t figes, en quelque
sorte, par l'hrdit dans l'attitude qui leur est le plus habituelle,
attitude qui est devenue le point de dpart de modifications organiques
importantes.]

[49: _Mmoire sur l'influence du monde ambiant pour modifier les formes
animales_, p. 82, 1831.]

[50: Il s'agit ici de William Edwards, frre de M. Henri Milne Edwards,
le doyen actuel de la Facult des sciences de Paris.]

[51: _De l'influence des circonstances extrieures sur les corps
organiss_, p. 26.]

[52: Page xi, note.]

[53: Voir, par exemple,  ce sujet, Credner, _Trait de gologie_, trad.
franaise, p. 255.]

[54: Ed. 1829, p. 9.]

[55: _Discours sur les rvolutions du globe_, dit. Didot, p. 62.]

[56: _Rgne animal_, 2e dit., 1829, t. I, p. 46.]

[57: _Annales du Musum d'histoire naturelle_, t. XIX, p. 76, 1812.]

[58: Ce sont les poulpes, les seiches, les calmars et les animaux
analogues.]

[59: _Principes de philosophie zoologique_, p. 70, 1830.]

[60: Article Nature du _Dictionnaire des sciences naturelles_.]

[61: _Vie, travaux et doctrine scientifique d'tienne Geoffroy
Saint-Hilaire_, par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, p. 376.]

[62: _Mmoire sur l'Hectocotyle_. Par une bizarre concidence, dans ce
mme, mmoire, o des faits positifs sont seuls censs devoir trouver
place, Cuvier s'arrte  une conclusion trangement errone,  savoir
que l'hectocotyle, qu'on sait tre aujourd'hui un simple bras de poulpe,
est une sorte de ver parasite.]

[63: _Mmoire sur l'oreille osseuse des crocodiles et des tlosaures_,
p. 136, 1831.]

[64: _Notions de philosophie naturelle_, 1837, p. 111. Geoffroy venait
d'tre dpouill au profit de Frdric Cuvier de la direction de la
mnagerie du Musum, qu'il avait fonde.]

[65: _tudes progressives d'un naturaliste_, 1835, p. 84.]

[66: Johannes Mller, _Handbuch der Physiologie des Menschen_, II Band,
p. 522: Die wichtigsten Wahreiten in den Naturwissenchaften sind weder
allein durch Zergliederung der Begriffe der Philosophie, noch allein
durch blosses Erfahren gefunden worden, sondern durch eine denkende
Erfahrung welche das Wesentliche von dem Zenflligen unterscheidet, und
dadurch Grundstze findet, aus welchen viele Erfahrungen abgeleitet
werden. Dies ist mehr als blosses Erfahren; und wen Man will, eine
philosophische Erfahrung.]

[67: _Leons de physiologie et d'anatomie compares_, t. I, p. 2, 1857.]

[68: Linn, _Philosophie botanique_, dit. Gleditsch, p. 361.]

[69: Linn, _Amnits acadmiques_, vol. VI, p. 324.]

[70: Goethe, _Essai sur la mtamorphose des plantes_, propositions 87-90,
1790.]

[71: De l'existence d'un os intermaxillaire  la mchoire suprieure de
l'homme, aussi bien qu' celle des animaux (_Acta natur curiosorum_, t.
XV, 1786).]

[72: _Mmoire sur la conformit organique_, p. 31.]

[73: _Les origines animales de l'homme_, 1 vol. in-8, Germer Baillire,
1871.]

[74: _Mmoire sur la conformit organique_, p. 19.]

[75: Voir: _De l'me du monde, hypothse de haute physique pour
expliquer l'organisme universel_, 1798; et _Premier plan d'un systme de
philosophie de la nature_, 1799.]

[76: _Colonies animales_, 1881, p. 710.]

[77: Les premires vues thoriques de Richard Owen sur la constitution
du squelette remontent  1838 (_Geological Transactions_, p. 518). Mais
on consultera surtout ses _Principes d'ostologie compare_, publis en
franais, en 1855, et ses _Lectures on physiology and comparative
anatomy of the vertebrata_.]

[78: R. Owen, _Principes d'ostologie compare_, 1855, p. 11.]

[79: Rathke, _Ueber die Bildung und Entwickelung des Flusskrebses_,
1829, in-folio, Leipzig.]

[80: H. Milne Edwards, _Mmoire sur les changements de forme que les
Crustacs prouvent pendant leur jeune ge_ (_Annales des sciences
naturelles_, t. XXX, 182)].

[81: On en connat aujourd'hui, les _Penus_, par exemple, qui n'ont 
leur naissance, comme les crustacs infrieurs, que trois paires
d'appendices.]

[82: H. Milne Edwards, _Histoire naturelle des Crustacs_, t. I, p. 197,
1834.]

[83: _Histoire naturelle des Crustacs_, t. I, p. 14, 1834.]

[84: Voir notre ouvrage sur _Les colonies animales_, p. 505, 1881.]

[85: Milne Edwards, _Observations sur le dveloppement des annlides_
(_Annales des sciences naturelles_, 3e srie, t. III, 1843, p. 174).]

[86: Milne Edwards, _Considrations sur quelques principes relatifs  la
classification naturelle des animaux_ (_Annales des sciences
naturelles_, 3e srie, t. I, p. 65, 1844.)]

[87: Thompson, _Zoological researches and illustrations, or natural
history of non descript or imperfectly known animals_, 1831.]

[88: Nordmann, _Mikrographische Beitrge zur Naturgeschichte der
wirbellosen Thiere_, 1832.]

[89: _Histoire naturelle des Crustacs_, t. I, p. 50.]

[90: _Dictionnaire classique d'histoire naturelle_, t. XII, article
Organisation, p. 339, aot 1827.]

[91: _Histoire naturelle des crustacs_, t. I, p. 5, 1834.]

[92: _Ibid._, p. 126.]

[93: _Ibid._, p. 147.]

[94: _Ibid._, p. 20.]

[95: mile Blanchard, _Recherches anatomiques et zoologiques sur le
systme nerveux des animaux sans vertbres_ (_Annales des sciences
naturelles_, 3e srie, t. V, 1846).]

[96: Lacaze-Duthiers, _Recherches sur l'armure gnitale femelle des
insectes_ (_Annales des sciences naturelles_, 3e srie, t. XII  XIX,
1829 et annes suivantes).]

[97: Louis Agassiz, _Contributions to the natural history of United
States_, 1857; _Essay on classification_, Londres, 1859; _De l'espce et
de la classification en zoologie_, Paris, 1862.]

[98: L. Agassiz, _De l'espce et de la classification_, p. 8.]

[99: _Ibid._, p. 14.]

[100: _Ibid._, p. 9.]

[101: _Ibid._, p. 8.]

[102: _Ibid._, p. 12.]

[103: _Ibid._, p. 10.]

[104: _Ibid._, p. 43.]

[105: _Ibid._, p. 218.]

[106: _Les colonies animales_, notamment page 714.]

[107: L. Agassiz, _De l'espce et des classifications_, page 262.]

[108: _Recherches sur l'organisation et les moeurs des Planaires_
(_Annales des sciences naturelles_, 1re srie, t. XV, 1828), et _Aperu
de quelques observations nouvelles sur les Planaires et plusieurs genres
voisins_ (_Annales des sciences naturelles_, 1re srie, t. XXI, 1850).]

[109: S. Lovn, _Observations sur le dveloppement et les mtamorphoses
des genres Campanulaire et Syncoryne_ (_Annales des sciences
naturelles_, 2e srie, vol. XIV, 1841).]

[110: _Biblia natur_, p. 75, fig. 7 et 8 de la pl. 9, 1752.]

[111: _Isis_, Bd. I,1818, p. 729.]

[112: _Nova acta Academi Leopoldin_, t. V, p. 2, 1826.]

[113: Mme recueil, vol. IX, p. 75, 1835.]

[114: _Naturforscher Stuck_, 25, p. 72.]

[115: _Gze's Naturgeschichte der Eingeweidervrmern_, Suppl., 1800.]

[116: _Considrations sur les corps organiss_ (_Oeuvres d'histoire
naturelle et de philosophie_, d. Fauche, 1779, t. III, p. 37).]

[117: _Ueber den Generationsvechsel, oder die Fortpflanzung und
Entwickelung durch abwechselneden Generationen, eine eigenthumlehre Form
der Brutpflege in den niederen Thierclassen._ Copenhague, 1842.]

[118: E. Perrier, _Les Colonies animales_, p. 726 et suivantes.]

[119: Van Beneden, _Mmoire sur les cestodes_ (_Bulletin de l'Acadmie
de Bruxelles_, 1847, p. 106).]

[120: Leuckart, _Ueber den Polymorphismus der Individuen oder die
Erscheinungen der Arbeitstheilung in der Natur_. Giessen, 1851.]

[121: Richard Owen, _On parthenogenesis_, 1849.]

[122: Voir notre ouvrage _Les colonies animales et la formation des
organismes_, p. 701.]

[123: A. de Quatrefages, _Mtamorphoses de l'homme et des animaux_
(_Revue des Deux-Mondes_ de 1855 et 1856 et 1 vol. in-12, 1862).]

[124: _Ibid._, p. 268.]

[125: _Anatomie gnrale_, Introduction, p. lxvj. Ed. Blandin, 1831.]

[126: Nous possdons de nombreux traits d'embryognie humaine; un seul
trait d'embryognie compare a t publi jusqu' ce jour, celui de
Balfour, paru en 1881, et l'on y trouverait encore plus d'une preuve de
ce que nous avanons. En mme temps paraissaient nos _Colonies
animales_, o nous avons tch de nous rapprocher autant que possible de
la mthode que nous indiquons ici.]

[127: Bonnet, _Considrations sur les corps organiss_, _Oeuvres_, t.
III, p. 226.]

[128: _Ibid._, proposition 255.]

[129: Tome II, p. 284 (1859).]

[130: _Ibid._, p. 295.]

[131: Le texte de ces leons, publies dans la _Revue des cours
scientifiques_, n'est pas revtu de la signature du professeur; mais
nous avions l'honneur d'tre  cette poque,  l'cole normale
suprieure, l'un des lves les plus attentifs de l'minent auteur de
l'_Histoire naturelle du corail_, et, si nos souvenirs sont exacts, la
rdaction de la _Revue des cours_ rend bien, sinon dans la forme, au
moins dans le fond, la pense de M. de Lacaze-Duthiers.]

[132: De [Grec: prton], premire, et [Grec: meros], partie.]

[133: Voir nos _Colonies animales_, pages 403 et 705.]

[134: Voir notamment le _Prcis d'anatomie transcendante applique  la
physiologie_, 1842.]

[135: Serres, _loc. cit._, t. I, p. 95.]

[136: _Loc. cit._, page 91.]

[137: _Loc. cit._, p. 19.]

[138: _De l'espce et de la race chez les tres organiss_, t. I, p.
217.]

[139: Ch. Naudin, _Nouvelles recherches sur les hybrides vgtaux_
(_Nouvelles archives du Musum d'histoire naturelle_, tome 1, p. 169,
1863).]

[140: Godron, _De l'espce et des races chez les tres organiss_, t. I,
p. 51, 1859.]

[141: _Ibid._, p. 144.]

[142: _Ibid._, t. I, p. 332.]

[143: _Ibid._, t. I, p. 463.]

[144: _Ibid._, t. II, p. 46.]

[145: Ch. Naudin, _Nouvelles recherches sur l'hybridit dans les
vgtaux_ (_Nouvelles archives de Musum d'histoire naturelle_, 1re
srie, vol. I, 1863, p. 162). Bien que ce mmoire soit dat de 1863, M.
Ch. Naudin avait dj exprim des ides analogues en 1832, dans la
_Revue horticole_, plusieurs annes, par consquent, avant l'apparition
du livre de C. Darwin sur l'origine des espces.]

[146: A. Sanson, _Trait de zootechnie_, t. II, p. 62, 2e dition.]

[147: M. Sanson prend ici le mot _spcifique_ dans le sens des
zootechnistes qui comptent autant d'espces de chevaux, de boeufs, de
moutons, de chiens qu'il y a de races solidement fixes de ces animaux.]

[148: Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, _Histoire gnrale des rgnes
organiques_, t. II, p. 431, 1839.]











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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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