The Project Gutenberg EBook of Mmoires authentiques de Latude, crites
par lui au donjon de Vincennes et  Charenton, by Jean Henri Latude

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Title: Mmoires authentiques de Latude,
crites par lui au donjon de Vincennes et  Charenton

Author: Jean Henri Latude

Release Date: September 18, 2010 [EBook #33745]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Illustration]

DITION ILLUSTRE PRIX: 1 fr. 50 net.

MMOIRES ET SOUVENIRS

publis sous la direction de

F. FUNCK-BRENTANO

MMOIRES AUTHENTIQUES

DE

LATUDE

CRITS PAR LUI AU DONJON DE VINCENNES ET A CHARENTON

Publis d'aprs le manuscrit de SAINT-PTERSBOURG

_Avec une Introduction_

PAR

F. FUNCK-BRENTANO.

ARTHME FAYARD, DITEUR

18-20, RUE DU SAINT-GOTHARD 18-20

PARIS




MMOIRES AUTHENTIQUES
DE
LATUDE

[Illustration: LE DOCTEUR QUESNAY

(Fondateur de la doctrine des physiocrates et mdecin de Mme de
Pompadour)

(Peint par Chevallier (1745), grav par Will) (Bibl. de l'Arsenal)]

[Illustration: MMOIRES AUTHENTIQUES

de

LATUDE

CRITS PAR LUI AU DONJON DE VINCENNES ET  CHARENTON

_Publis d'aprs le manuscrit_

de

SAINT PETERSBOURG

AVEC UNE INTRODUCTION

par

F. FUNCK-BRENTANO]

[Illustration: M. Masers dit Latude

    Victime du pouvoir injust et criminel,
    Masers dans le Cahots et termin sa vie,
    Si l'art du despotisme, aussi fin que cruel,
    Avoit pu dans ses fers enchans son genie

Des. et Grav avec le Phisionotrace par Quesndey, rue Croix des petits
Champs 11 1  Paris

JEAN HENRY, DIT DANRY, DIT MASERS DE LATUDE

(Bibl. nat., estampes)

Au tmoignage des contemporains ce portrait est le plus ressemblant de
ceux qui ont t faits du clbre prisonnier.]

[Illustration]




LA VIE DE LATUDE


Peu de figures historiques ont pris dans l'imagination populaire une
plus grande place que Masers de Latude. Le clbre prisonnier semble
avoir rsum dans sa vie de souffrances les iniquits d'un gouvernement
arbitraire. Les romanciers et les dramaturges du XIXe sicle ont fait
de lui un hros, les potes ont drap ses malheurs de crpes toils,
nos plus grands historiens lui ont consacr leurs veilles, de nombreuses
ditions de ses _Mmoires_ se sont succd jusqu' nos jours. Les
contemporains de Latude le regardaient dj comme un martyr, et la
postrit n'a pas dcouronn sa tte blanchie dans les prisons de cette
lumineuse aurole. Sa lgende Latude l'a forme lui-mme. Lorsqu'en 1790
il racontera l'histoire de sa vie, il se servira de son imagination
mridionale plus que de ses souvenirs. Mais  la Bibliothque impriale
de Saint-Ptersbourg sont conservs les mmoires qu'il crivit dans sa
prison avec une sincrit qui fait dfaut  ceux qu'il dictera plus tard
 l'usage du public: nous les imprimons plus loin. D'autre part, les
documents qui composaient son dossier dans les Archives de la Bastille
sont conservs  l'Arsenal,  Carnavalet. Il est, grce  eux, facile de
rtablir la vrit.


I

Le 23 mars 1725,  Montagnac, en Languedoc, une pauvre fille, Jeanneton
Aubrespy, mettait au monde un enfant qui fut baptis trois jours plus
tard. Jean Bonhour et Jeanne Boudet, les parrain et marraine, donnrent
au nouveau-n les prnoms de Jean-Henri. Quant  un nom de famille, le
pauvret n'en avait pas, enfant d'un pre inconnu.

Jeanneton venait de passer la trentaine. Elle tait de famille
bourgeoise et demeurait prs de la porte de Lom, dans une petite maison
qui semble lui avoir appartenu. Plusieurs de ses cousins occupaient des
grades dans l'arme. Mais, du jour o elle fut devenue mre, sa famille
la repoussa. Son existence devint misrable. Femme vaillante, cousant et
filant, elle leva son gamin, qui poussait intelligent, vif, trs
ambitieux. Elle parvint  lui faire donner quelque instruction, et nous
trouvons Jean-Henri,  l'ge de dix-sept ans, garon chirurgien dans
l'arme du Languedoc. Au XVIIIe sicle, les chirurgiens n'taient
pas,  vrai dire, de grands personnages: leurs fonctions consistaient
surtout  faire la barbe,  arracher les dents et  pratiquer les
saignes. Nanmoins la place tait bonne. Les garons chirurgiens des
armes, crit l'exemple du guet Saint-Marc, qui ont travaill de leur
profession, ont gagn beaucoup d'argent. Ds cette poque, ne voulant
pas porter le nom de sa mre, le jeune homme avait ingnieusement
transform son double prnom en Jean Danry. C'est ainsi qu'il est dj
dsign dans un passeport  destination de l'Alsace, dlivr le 25 mars
1743 par le commandant des armes royales en Languedoc. Danry suivit, en
cette anne 1743, les troupes du marchal de Noailles dans leurs
oprations sur le Main et le Rhin et, vers la fin de la saison, le
marchal lui donna un certificat attestant qu'il l'avait bien et
fidlement servi.

En 1747, Danry est  Bruxelles employ dans l'hpital ambulant des
armes de Flandre, aux appointements de 50 livres par mois. Il assista
au fameux assaut de Berg-op-Zoom, que les colonnes franaises enlevrent
avec tant de bravoure sous le commandement du comte de Loewendal. Mais
la paix d'Aix-la-Chapelle fut signe, les armes furent licencies et
Danry vint  Paris. Il avait en poche une recommandation pour le
chirurgien du marchal de Noailles, Descluzeaux, et un certificat sign
par Guignard de la Garde, commissaire des guerres, qui tmoignait de la
bonne conduite et des capacits du nomm Dhanry, garon chirurgien.
Ces deux certificats composaient le plus clair de sa fortune.

Danry arriva  Paris  la fin de l'anne 1748. On le voyait se promener
les aprs-midi au Tuileries en habit gris et veste rouge, portant bien
ses vingt-trois ans. De moyenne taille, un peu fluet, ses cheveux bruns
en bourse, il avait l'oeil vif et la physionnomie intelligente.
Peut-tre aurait-il t joli garon si des traces de petite vrole
n'eussent grl sa figure. Une pointe d'accent gascon assaisonnait son
langage, et nous voyons, par l'orthographe de ses lettres, que, non
seulement il n'avait gure d'ducation littraire, mais qu'il parlait 
la manire du peuple. Nanmoins, actif, habile dans son mtier, bien vu
de ses chefs, il tait en passe de se faire une situation honorable et
d'arriver  soutenir sa mre, qui vivait dlaisse  Montagnac
concentrant sur lui dans son abandon, son affection et tout son espoir.

Paris, retentissant et joyeux, blouit le jeune homme. La vie brillante
et luxueuse, les robes de soie et de dentelles le faisaient rver. Il
trouvait les Parisiennes charmantes. Il leur donnait de son coeur sans
compter et, de sa bourse, sans compter aussi. Le coeur tait riche: la
bourse l'tait moins. Danry eut bientt dpens ses modestes conomies
et tomba dans la misre. Il fit de mauvaises connaissances. Son meilleur
ami, un nomm Binguet, garon apothicaire, partage avec lui un taudis,
cul-de-sac du Coq, chez Charmeleux, qui tient chambres garnies. On ne
trouverait pas plus grands coureurs, libertins et mauvais sujets que nos
deux amis. Danry, colre, fanfaron, batailleur, s'est rapidement fait
connatre de tout le quartier. Mourant de faim, menac d'tre jet  la
porte du logement dont il ne paie pas les termes, il crit  sa mre
pour demander quelque argent; mais  peine la pauvre fille peut-elle se
suffire  elle-mme.

Nous sommes loin, comme on voit, du bel officier de gnie que chacun a
dans sa mmoire, loin aussi du brillant tableau que Danry tracerait plus
tard de ces annes de jeunesse pendant lesquelles il aurait reu, par
les soins du marquis de la Tude, son pre, l'ducation d'un gentilhomme
destin  servir sa patrie et son roi.

Dnu de toute ressource, Danry imagina qu'au sige de Berg-op-Zoom des
soldats l'avaient dpouill tout nu, hors la simple chemise, et vol de
678 livres. Il fit une lettre  l'adresse de Moreau de Schelles,
intendant des armes de Flandre, esprant la faire signer par Guignard
de la Garde, commissaire des guerres, sous lequel il avait servi. Danry
demandait  tre indemnis de ces pertes qu'il aurait faites tandis
qu'il s'exposait, sous le feu de l'ennemi,  soigner des blesss. Mais
nous lisons, dans les _Mmoires_ crit plus tard par Danry, que, loin
d'avoir t,  Berg-op-Zoom, dpouill tout nu et vol de 678 livres,
il y acheta une quantit considrable d'effets de tout genre qui se
vendirent  bas prix au pillage de la ville. Quoi qu'il en soit, la
tentative ne russit pas. Danry tait homme de ressources;  peine
quelques jours taient-ils passs, qu'il avait imagin un autre
expdient.

Chacun parlait de la lutte entre le ministre et la marquise de
Pompadour. Celle-ci venait de triompher, Maurepas partait en exil; mais
on le croyait homme  tirer vengeance de son ennemie. La favorite
elle-mme avouait sa crainte d'tre empoisonne. Une lueur se fit dans
l'esprit du garon chirurgien: il se vit tout  coup, lui aussi, en
habit dor, roulant carrosse sur la route de Versailles.

Le 27 avril 1749, sous l'arcade du Palais-Royal attenant le grand
escalier, il acheta  un marchand, qui talait en cet endroit, six de
ces petites bouteilles, appeles larmes bataviques, dont s'amusaient les
enfants. C'taient des bulles de verre fondu qui, jetes dans l'eau
froide, y avaient pris la forme de petites poires. Elles clatent avec
bruit quand on en brisait la queue en crochet. Il en disposa quatre dans
une bote de carton et en relia les petites queues par une ficelle fixe
au couvercle. Il rpandit par-dessus de la poudre  poudrer, qu'il
recouvrit d'un lit de poussire de vitriol et d'alun. Le paquet fut
entour d'une double enveloppe. Sur la premire il crivit: Je vous
prie, madame, d'ouvrir le paquet en particuli; et, sur la seconde, qui
recouvrait la premire: A Mme la marquise de Pompadour, en cour.

Puis il courut jeter son paquet, le 28 avril,  huit heures du soir, 
la grand'poste, et partit immdiatement pour Versailles. Il esprait
parvenir jusqu' la favorite, mais fut arrt par son premier valet,
Gourbillon. D'une voix mue, Danry conta une histoire effrayante: il
s'tait trouv aux Tuilleries et avait aperu deux hommes qui causaient
avec animation; il s'tait approch et les avait entendus profrer
contre Mme de Pompadour des menaces effroyables; les hommes levs, il
les avait suivis; ils s'en taient alls droit  la grand'poste, o ils
avaient jet un paquet dans la grille. Quels taient ces hommes? quel
tait ce paquet?--Il ne pouvait le dire. Mais, dvou aux intrts de la
marquise, il tait accouru immdiatement pour rvler ce qu'il avait
vu.

[Illustration: COUVERCLE DE LA BOITE ENVOYE PAR LATUDE A LA MARQUISE DE
POMPADOUR, LE 28 AVRIL 1749

(Les lignes _Signe et paraphe au dsir de la dclaration du sr Jean
Danry de ce jour d'huy quatorze juin mil sept cent quarante-neuf_,
sign: Berryer lieut. de Police et Danry ont t ajoutes lors de
l'interrogatoire)

(Bibl. de l'Arsenal, archives de la Bastille, nos 11.692-11.693)]

Pour comprendre l'impression produite par la dnonciation du jeune
homme, il faut se rappeler l'tat ou les esprits taient en ce moment 
la cour. Maurepas, le ministre enjou et spirituel que Louis XV, l'homme
ennuy, aimait pour le charme qu'il savait donner  l'expdition des
affaires, venait d'tre exil  Bourges. Pontchartrain, lui mandait le
roi, est trop prs. La lutte entre le ministre et la favorite avait t
d'une violence extrme. Maurepas chansonnait la fille monte sur les
marches du trne, la poursuivait de ses rparties hautaines et cruelles.
Sa muse ne reculait pas devant les insultes les plus brutales. La
marquise ne mnageait pas davantage son adversaire, elle le traitait
ouvertement de menteur et de fripon et dclarait  tous qu'il cherchait
 la faire empoisonner. Aussi fallait-il qu'un chirurgien ft toujours
auprs d'elle, qu'elle et toujours du contrepoison  porte de la main.
A table, elle ne mangeait rien la premire; et, dans sa loge,  la
comdie, elle n'acceptait de limonade que si elle avait t prpare par
son chirurgien.

Le paquet, mis  la poste par Danry, arriva  Versailles le 29 avril.
Quesnay, mdecin du roi et de la marquise,--le clbre fondateur de la
doctrine des physiocrates--fut pri de l'ouvrir. Il le fit avec une
grande prudence, reconnut la poudre  poudrer, le vitriol et l'alun, et
dclara que toute cette machine n'avait rien de redoutable; que,
nanmoins, le vitriol et l'alun tait matires pernicieuses, et qu'il
tait possible que l'on se trouvt en face d'une tentative criminelle
maladroitement excute.

[Illustration: LE COMTE DE MAUREPAS, MINISTRE DE LA MAISON DU ROI

(Bibli. nat., estampes)]

Il n'est pas douteux que Louis XV et sa matresse aient t terrifis.
D'Argenson, qui avait soutenu Maurepas contre la favorite, avait
lui-mme grand intrt a claircir au plus tt cette affaire. Le premier
mouvement fut tout en faveur du dnonciateur. D'Argenson crivit 
Berryer qu'il mritait rcompense.

Aussitt l'on chercha  dcouvrir les auteurs du complot. Le lieutenant
de police choisit le plus habile, le plus intelligent de ses officiers,
l'exempt du guet Saint-Marc et celui-ci se mit en rapport avec Danry.
Mais Saint-Marc n'avait pas pass deux jours en compagnie du garon
chirurgien, qu'il rdigeait un rapport demandant son arrestation. Il
n'est pas indiffrent de remarquer que Danry est chirurgien et que son
meilleur ami est apothicaire. Je crois qu'il serait essentiel, sans
attendre plus longtemps, d'arrter Danry et Binguet, en leur laissant
ignorer qu'ils ont tous deux arrts, et, en mme temps, de faire
perquisition dans leurs chambres.

Danry fut men  la Bastille le 1er mai 1749; on s'tait assur de
Binguet le mme jour. Saint-Marc avait pris la prcaution de demander au
garon chirurgien d'crire le rcit de son aventure. Il remit ce texte 
un expert, qui en compara l'criture avec l'adresse du paquet envoy 
Versailles: Danry tait perdu. Les perquisitions opres dans sa chambre
confirmrent les soupons. Enferm  la Bastille, Danry ignorait ces
circonstances, et quand, le 2 mai, le lieutenant gnral de police vint
l'interroger, il ne rpondit que par des mensonges.

Le lieutenant de police, Berryer, tait un homme ferme, mais honnte et
bienveillant. Il inspirait la confiance, crit Danry lui-mme, par sa
douceur et sa bont. Berryer se chagrinait de l'attitude que prenait
Danry, il lui montrait le danger auquel il s'exposait, le conjurait de
dire la vrit. Dans un nouvel interrogatoire Danry persista  mentir.
Puis, tout  coup, il changea de tactique et refusa de rpondre aux
questions qu'on lui posait. Danry, lui disait le lieutenant de police
pour lui donner du courage, ici nous rendons justice  tout le monde.
Mais les prires ne firent pas mieux que les menaces; l'accus gardait
un silence obstin. D'Argenson crivait  Berryer: Cette affaire est
trop importante  claircir pour ne pas suivre toutes les indications
qui peuvent faire parvenir  cet objet.

Danry, par ses mensonges, puis par son silence, avait trouv le moyen de
donner un air de complot tnbreux  une tentative d'escroquerie sans
grande consquence.

Il ne se dcida que le 15 juin  faire un rcit  peu prs exact, dont
le procs-verbal fut immdiatement envoy au roi, qui le relut plusieurs
fois et pocheta toute la journe. Ce dtail montre l'importance que
l'affaire avait prise. Les soupons ne furent pas dissips par la
dclaration du 15 juin. Danry avait altr la vrit dans les deux
premiers interrogatoires, on avait lieu de croire qu'il l'altrait
galement dans le troisime. Ce fut ainsi que son silence et ses
dpositions contradictoires le perdirent. Six mois plus tard, le 7
octobre 1749, le docteur Quesnay, qui avait tmoign beaucoup d'intrt
au jeune chirurgien, fut envoy auprs de lui  Vincennes afin qu'il lui
rvlt le nom de celui qui l'avait pouss au crime. Au retour, le
docteur crit  Berryer: Mon voyage n'a t d'aucune utilit; je n'ai
vu qu'un hbt, qui cependant a toujours persist  me parler
conformment  sa dclaration. Et deux annes se sont coules que le
lieutenant de police crira encore  Quesnay: 25 fvrier 1751.--Vous
feriez grand plaisir  Danry si vous vouliez lui rendre une visite, et
par cette complaisance vous pourriez peut-tre l'engager  vous
dcouvrir entirement son intrieur, et  vous faire un aveu sincre de
ce qu'il m'a voulu cacher jusqu' prsent.

Quesnay se rend immdiatement  la Bastille, promet au prisonnier la
libert. Danry se dsespre, jure que toutes ses rponses au lieutenant
de police sont conformes  la vrit. Quand le docteur a pris cong de
lui, il crit au ministre: M. Quesnay, qui m'est venu voir plusieurs
fois dans ma misre, m'a dit que Votre Grandeur croyait qu'il y avait
quelqu'un de complice avec moi quand j'ai commis mon pch, et que je ne
voulais pas le dire, et, par cette raison, que Monseigneur ne me voulait
point donner la libert que je ne l'eusse dit. A cela, Monseigneur, je
souhaiterais du profond de mon coeur que votre croyance ft vritable,
en ce qu'il me serait bien plus avantageux de jeter ma faute sur un
autre, soit pour m'avoir induit  commettre mon pch, ou ne m'avoir pas
empch de le commettre.

[Illustration: LETTRE DE CACHET DATE DU 1er MAI 1769 QUI ENVOYA A LA
BASTILLE LATUDE (DANRY) ET SON AMI LE GARON APOTHICAIRE BINGUET

(Bibl. de l'Arsenal, archives de l'Arsenal, ms. 11.692)]

Dans la pense des ministres, Danry, avait t l'agent d'un complot
contre la vie de la marquise de Pompadour dirig par quelque grand
personnage; au dernier moment il aurait pris peur, ou bien, dans
l'espoir de tirer profit des deux cts  la fois, il serait venu 
Versailles se dnoncer lui-mme. Il faut tenir exactement compte de ces
faits pour comprendre la vraie cause de sa dtention. Danry fut donc
maintenu  la Bastille. Il subit des interrogatoires dont les
procs-verbaux furent rdigs rgulirement et signs par le lieutenant
de police. Nous avons vu que celui-ci, sous l'ancien rgime, tait un
vritable magistrat--les documents de l'poque ne le dsignent pas
autrement,--il rendait des arrts et punissait au nom de la coutume qui,
 cette poque, comme aujourd'hui encore en Angleterre, faisait loi.

[Illustration: ENVELOPPE EXTRIEURE DE LA BOITE ENVOYE PAR LATUDE A
MADAME DE POMPADOUR, LE 28 AVRIL 1749

Les mots _Sign et paraph au dsir de la dclaration, etc._, ont t
ajouts lors des interrogatoires, avec les signatures du lieutenant de
police Berryer, et de Latude (Danry) (Bibl. de l'Arsenal, arch. de la
Bastille, ms. 11.692-11.693)]

L'apothicaire Binguet avait t remis en libert immdiatement aprs la
dclaration faite par Danry, le 14 juin. A la Bastille celui-ci ne
laissait pas d'tre entour d'gards. Les ordres de Berryer sur ce sujet
taient formels. On lui avait donn livres, pipe et tabac; on lui
permettait de jouer de la flte; et, comme il exprimait son ennui de
vivre seul, on lui donnait deux compagnons de chambre. Il recevait
chaque jour la visite des officiers du chteau. Le 25 mai, le
lieutenant du roi vint lui rpter les ordres du Magistrat: On aurait
en consquence bien soin de lui; s'il avait besoin de quelque chose, on
le priait de le dire, on ne le laisserait manquer de rien. Le
lieutenant de police esprait sans doute,  force de bonts, le
dterminer  dvoiler les auteurs du malheureux complot qu'il avait
imagin lui-mme.

Danry ne demeura pas longtemps dans la prison du faubourg Saint-Antoine;
ds le 28 juillet, Saint-Marc le transfra  Vincennes, et nous voyons,
par le rapport que l'exempt rdigea, combien le marquis Du Chtelet,
gouverneur du donjon, s'tonna que la Cour se ft dtermine de lui
envoyer un pareil sujet. C'est que Vincennes tait, comme la Bastille,
rserv aux prisonniers de bonne socit: notre compagnon y fut mis par
faveur. Le chirurgien qui a soin de lui le lui rpte pour le consoler.
On ne met dans le donjon de Vincennes que des personnes nobles et de la
premire distinction. Danry est, en effet, trait comme un gentilhomme.
La meilleure chambre lui est rserve, il peut jouir du parc, o il se
promne chaque jour deux heures. Lors de son entre  la Bastille, il
souffrait d'une infirmit, dont il attribua plus tard la cause  sa
longue dtention. A Vincennes il s'en plaignit, il prtendit galement
que le chagrin l'avait rendu malade. Un spcialiste et le chirurgien du
donjon le soignrent.

[Illustration: GRILLE D'ENTRE DE LA BASTILLE

Croquis de l'architecte Palloy (Bibl. nat. ms. nouv. acq. fran. 3242)]

Cependant le lieutenant de police revenait le voir, lui renouvelait
l'assurance de sa protection et lui conseillait d'crire directement 
Mme de Pompadour. Voici la lettre du prisonnier:

A Vincennes, 4 novembre 1749.

Madame,

Si la misre, press par la faim, m'a fait commettre une faute contre
votre chre personne, a n'a point t dans le dessin de vous faire
aucun mal. Dieu m'est tmoin. Si sa divine bont voulait aujourd'hui, en
ma faveur, vous faire connatre mon me repentante de sa trs grande
faute et les larmes que je rpands depuis cent quatre-vingt-huit jours,
 l'aspect des grilles de fer, vous auriez piti de moi. Madame, au nom
de Dieu qui vous claire, que votre juste courroux daigne s'apaiser sur
mon repentir, sur ma misre, sur mes pleurs; un jour Dieu vous
rcompensera de votre humanit. Vous pouvez tout, Madame. Dieu vous a
donn pouvoir auprs du plus grand roi de la terre, son bien-aim: il
est misricordieux, il n'est point cruel, il est chrtien. Si sa divine
puissance me fait la grce d'obtenir de votre gnrosit la libert, je
mourrais plutt et mangerais que des racines, avant de l'exposer une
seconde fois. J'ai fond toutes mes esprances sur votre charit
chrtienne, soyez sensible  ma prire, ne m'abandonnez point  mon
malheureux sort. J'espre en vous, Madame, et Dieu me fera la grce que
toutes mes prires seront exauces pour accomplir tous les dsirs que
votre chre personne souhaite.

J'ai l'honneur d'tre, avec un repentir digne de grce, Madame, votre
trs humble et trs obissant serviteur.

DANRY.

Nous avons cit cette lettre avec plaisir; elle se distingue
avantageusement de celles que le prisonnier crirait plus tard et que
l'on a publies. Il est vrai que Danry ne voulait pas attenter aux jours
de la favorite. Bientt, devenant plus hardi, il crira  Mme de
Pompadour que, s'il lui a adress cette bote  Versailles, c'tait par
dvoment pour elle, pour la mettre en garde contre les entreprises de
ses ennemis, pour lui sauver la vie.

La lettre du prisonnier fut remise  la marquise, mais demeura sans
effet. Danry perdit patience, il rsolut de se procurer lui-mme la
libert qu'on lui refusait: le 15 juin 1750, il s'tait vad.

[Illustration: PLAN DE LA BASTILLE]


II

Dans les _Mmoires_ publis sous son inspiration  l'poque de la
Rvolution, Danry a racont cette premire vasion du donjon de
Vincennes d'une manire aussi spirituelle que fantaisiste. Il chappa 
ses geliers le plus simplement du monde. Etant descendu au jardin, 
l'heure de sa promenade, il y trouva un pagneul noir qui faisait des
bonds. Il arriva que le chien se dressa contre la porte d'entre et la
poussa de ses pattes. La porte tait ouverte. Danry sortit et courut
devant lui, jusqu' ce qu'il ft tomb par terre de fatigue, du ct de
Saint-Denis, vers les quatre aprs midi.

Il resta dans cette situation jusqu' neuf heures du soir. Puis il prit
le chemin de Paris et passa la nuit sur le bord de l'aqueduc du ct de
la porte Saint-Denis. Au point du jour il entra dans la ville.

Nous savons quelle importance la cour attachait  la dtention du
prisonnier: elle esprait encore qu'il se dciderait  parler de ce
grave complot dont il possdait le secret. D'Argenson crit
immdiatement  Berryer: Rien n'est plus important ni plus press que
d'user de toutes les voies imaginables pour tcher de rattraper le
prisonnier. Et toute la police se met sur pied: le signalement du
fugitif est imprim  grand nombre d'exemplaires. L'inspecteur Rulhire
l'envoie  toutes les marchausses.

Danry se logea chez Cocardon, au _Soleil d'or_; mais il n'osa demeurer
plus de deux jours dans la mme auberge. Il pensa que son camarade lui
viendrait en aide; mais Binguet ne se soucie plus de la Bastille. C'est
une jolie fille, Anne Benoist, que Danry avait connue au temps o il
logeait chez Charmeleux, qui se dvoue  lui toute entire. Elle sait
qu'elle risque d'tre mise en prison, et, dj des inconnus de mauvaise
mine sont venus demander au _Soleil d'or_ qui elle tait. Qu'importe!
elle trouve assistance chez des compagnes; les jeunes filles portent les
lettres, se mettent en qute d'un gte sr. En attendant, Danry va
passer la nuit sous les aqueducs; ds le lendemain il va s'enfermer dans
le logement que ces demoiselles lui ont choisi, il y demeure deux jours
sans sortir: Annette lui vient tenir compagnie. Mais le jeune homme n'a
plus d'argent, comment paiera-t-il son cot? Que faire, que devenir?
dirait-il plus tard; j'tais sr d'tre dcouvert si je me montais, si
je fuyais je courais galement des risques. Il crit au docteur
Quesnay, qui lui tmoigna tant de bonts  Vincennes, mais la police a
vent de cette correspondance, et Saint-Marc vient saisir le fugitif dans
l'auberge o il est cach. Le malheureux est ramen  la Bastille.
Annette est arrte chez Cocardon au moment o elle demandait les
lettres venues pour Danry; elle est enferme  la Bastille aussi. Les
porte-cls et les sentinelles de Vincennes, de service le jour de
l'vasion, sont jets au cachot.

En se sauvant de Vincennes, Danry avait doubl la gravit de sa faute.
Les rglements voulaient qu'il ft descendu au cachot, rserv aux
prisonniers insubordonns. M. Berryer vint encore adoucir mes maux, au
dehors il demandait pour moi justice ou clmence, dans ma prison il
cherchait  calmer ma douleur, elle me paraissait moins vive quand il
m'assurait qu'il la partageait. Le lieutenant de police ordonna que le
prisonnier ft nourri aussi bien que par le pass, qu'on lui laisst ses
livres, du papier, ses bibelots, et les deux heures de promenade dont il
jouissait  Vincennes. En retour de ces bonts, le garon chirurgien
envoya au magistrat un remde contre les accs de goutte. Il demandait
en mme temps qu'on lui permt d'lever des petits oiseaux dont le
gazouillis et l'animation le distrairaient. La demande fut accorde;
Mais au lieu de prendre sa peine en patience, Danry s'irritait de jour
en jour, il se laissait aller  sa nature violente, faisait du vacarme,
criait, se dmenait,  faire croire qu'il devenait fou. Sur les livres
de la bibliothque de la Bastille, qui passaient de chambre en chambre,
il crivait des posies injurieuses contre la marquise de Pompadour. Il
prolongeait ainsi son sjour dans le cachot. Peu  peu ses lettres
changeaient de ton. C'est un peu fort qu'on me laisse quatorze mois en
prison et une anne entire qui finit aujourd'hui dans un cachot o je
suis encore.

Cependant Berryer le remit dans une bonne chambre vers la fin de l'anne
1751. En mme temps, il lui donna, aux frais du roi, un domestique pour
le servir. Quant  Annette Benoit, elle avait t mise en libert aprs
quinze jours de dtention. Le domestique de Danry tomba malade; comme on
voulait pas que le prisonnier manqut de socit, on lui donna un
compagnon de chambre. C'tait un nomm Antoine Allgre, dtenu depuis le
29 mai 1750. Les circonstances qui avaient dtermin son incarcration
avaient t  peu prs les mmes que celles qui avaient fait enfermer
Danry. Allgre tait matre de pension  Marseille lorsqu'il apprit que
les ennemis de la marquise de Pompadour cherchaient  la faire prir. Il
imagina un complot o il mla Maurepas, l'archevque d'Albi et l'vque
de Lodve, envoya la dnonciation de ce complot  Versailles, et, pour y
donner de la vraisemblance, adressa au valet de la favorite une lettre
d'une criture contrefaite, qui commenait par ces mots: Foy de
gentilhomme, il y a 100.000 cus pour vous si vous empoisonnez votre
matresse... Il esprait obtenir par ce moyen un bon emploi ou la
russite d'un projet qu'il avait fait sur le commerce.

Intelligents l'un et l'autre, instruits et entreprenants, Danry et
Allgre taient faits pour s'entendre, d'autant mieux que le matre de
pension, trs suprieur  son camarade, le dirigeait. Les annes que
Danry passa en compagnie d'Allgre exercrent sur toute sa vie une
influence si grande, que le lieutenant de police Lenoir pourrait dire un
jour: Danry est le tome II d'Allgre. Les lettres de ce dernier qui
nous sont conserves en grand nombre, tmoignent de l'originalit et de
la vivacit de son esprit: le style en est fin et rapide, du franais le
plus pur, les ides exprimes ont de la distinction et sont parfois
singulires sans tre extravagantes. Il travaillait sans cesse et fut,
tout d'abord, ennuy d'avoir un compagnon. Donnez-moi, je vous prie,
une chambre en particulier, crit-il  Berryer, mme sans feu; j'aime 
tre seul, je me suffis  moi-mme, parce que je sais m'occuper et semer
pour l'avenir. C'tait une nature mystique, mais de ce mysticisme froid
et amer que nous trouvons quelquefois chez les hommes de science, les
mathmaticiens en particulier. Car Allgre tudiait principalement les
mathmatiques, la mcanique, la science des ingnieurs. Le lieutenant de
police lui fit acheter des ouvrages traitant des fortifications, de
l'architecture civile, de la mcanique, des travaux hydrauliques. Le
prisonnier les consultait pour rdiger des mmoires sur les questions
les plus diverses, qu'il envoyait au lieutenant de police dans l'espoir
qu'ils lui procureraient sa libert. Ces mmoires, que nous possdons,
montrent encore l'tendue de son intelligence et de son instruction.
Danry l'imita dans la suite, en cela comme en tout le reste, mais
grossirement. Allgre tait galement trs habile de ses doigts, dont
il faisait, disent les officiers du chteau, tout ce qu'il voulait.

[Illustration: PUITS PLAC DANS LA DERNIRE COUR DE LA BASTILLE, APPEL
DE CE FAIT: LA COUR DU PUITS, L'UNE DES HUIT TOURS DE LA BASTILLE EN
RECEVAIT GALEMENT SON NOM.

(Croquis de l'architecte Palloy)

(Bibl. nat., ms. nouv. acq. fran. 3.241)]

Allgre tait un homme dangereux: les porte-cls en avaient peur.
Quelque temps aprs son entre  la Bastille il tomba malade; un garde
fut plac prs de lui; les deux hommes firent mauvais mnage. Allgre
envoyait  la lieutenance de police plaintes sur plaintes. On fit une
enqute qui ne fut pas dfavorable au garde-malade, et celui-ci fut
laiss auprs du prisonnier; lorsqu'un matin, le 8 septembre 1751, les
officiers de la Bastille entendirent dans la tour du Puits des cris et
du bruit. Ils montrent en hte et trouvrent Allgre occup  percer
d'un couteau son compagnon, qu'il tenait  la gorge, renvers dans son
sang, le ventre ouvert. Si Allgre n'avait t  la Bastille, le
Parlement l'aurait fait rouer en place de Grve; la Bastille le sauva;
mais il ne pouvait plus esprer que sa libert ft prochaine.

Quant  Danry, il lassa  son tour la patience de ses gardiens. Le major
Chevalier, qui tait la bont mme, crivit au lieutenant de police: Il
ne vaut pas mieux qu'Allgre, mais il est cependant, quoique plus
turbulent et colre, beaucoup moins  craindre, en tout genre que lui.
Le mdecin de la Bastille, le docteur Boyer, membre de l'Acadmie, crit
galement: J'ai lieu de me mfier du personnage. Le caractre de Danry
s'aigrissait. Il injuriait ses porte-cls. Un matin, on est oblig de
lui enlever un couteau et des instruments tranchants qu'il a drobs. Il
se sert du papier qu'on lui donne pour se mettre en relation avec
d'autres dtenus et des personnes du dehors. Le papier est supprim:
Danry crit avec son sang sur des mouchoirs; le lieutenant de police lui
fait dfendre de lui crire avec du sang: Danry crit sur des tablettes
de mie de pain qu'il fait presser furtivement entre deux assiettes.

L'usage du papier lui fut rendu, ce qui ne l'empche pas d'crire 
Berryer: Monseigneur, je vous cris avec de mon sang sur du linge,
parce que messieurs les officiers me refusent d'encre et du papier;
voil plus de six fois que je demande  leur parler inutilement.
Qu'est-ce donc, Monseigneur, avez-vous rsolu? Ne me poussez pas  bout.
Au moins ne me forcez pas  tre mon bourreau moi-mme. Envoyez-moi une
sentinelle pour me casser la tte, c'est bien la moindre grce que vous
puissiez m'accorder. Berryer, surpris de cette missive, fait des
observations au major, qui lui rpond: Je n'ai pas refus de papier 
Danry.

Ainsi le prisonnier faisait croire de plus en plus qu'il n'tait qu'un
fou. Le 13 octobre 1753, il crivait au docteur Quesnay pour lui dire
qu'il lui voulait grand bien, mais qu'tant trop pauvre pour lui rien
donner, il lui faisait cadeau de son corps, qui allait prir, dont il
pourrait faire un squellette. Au papier de la lettre, Danry avait cousu
un petit carr de drap et il ajoutait: Dieu a donn aux habits des
martyrs la vertu de gurir toutes de maladies. Voil cinquante-sept mois
qu'on me fait souffrir le martyr. Ainsi il est sans doute qu'aujourd'hui
le drap de mon habit fera des miracles: en voil un morceau. Cette
lettre revint  la lieutenance de police au mois de dcembre, et nous y
trouvons une apostille de la main de Berryer: Lettre bonne  garder,
elle fait connatre l'esprit du personnage. Or nous savons de quelle
faon on traitait encore les fous au XVIIIe sicle.

Mais subitement, au grand tonnement des officiers du chteau, nos deux
amis amliorent leur caractre et leur conduite. On n'entendait plus de
bruit dans leur chambre, et quand on leur venait parler ils rpondaient
poliment. En revanche, ils taient d'allure plus bizarre encore que par
le pass. Allgre se promenait dans sa chambre,  moiti nu, pour
mnager ses hardes, disait-il, et adressait lettres sur lettres  son
frre et au lieutenant de police pour qu'on lui envoyt des nippes, des
chemises surtout et des mouchoirs. Danry de mme. Ce prisonnier, mande
Chevalier au lieutenant de police, demande du linge; je ne vous crirai
pas, parce qu'il a sept chemises trs bonnes, dont quatre neuves; cet
article le met aux champs. Mais pourquoi refuser  un prisonnier de lui
passer ses fantaisies? Et le commissaire de la Bastille fit
confectionner deux douzaines de chemises de prix--chacune revint 
vingt livres, plus de quarante francs de notre monnaie, et des mouchoirs
de la batiste la plus fine.

[Illustration: LETTRE DE LATUDE AU DOCTEUR QUESNAY, CRITE A LA BASTILLE

LE 18 OCTOBRE 1753

Il lui envoie un morceau de son habit qui fera sans doute des miracles
tant donn que le propritaire en est un martyr

(Bibl. nat., Archives de la Bastille, n 11.692)]

[Illustration: CHELLE DE CORDE FABRIQUE A LA BASTILLE PAR LATUDE ET
ALLGRE, ET A L'AIDE DE LAQUELLE ILS SE SAUVRENT DANS LA NUIT DU 25 AU
26 FVRIER 1756

(Muse Carnavalet)]

Si la lingre du chteau avait fait attention, elle aurait remarqu que
les serviettes et les draps qui entraient dans la chambre des deux
compagnons, en sortaient raccourcis dans tous les sens. Nos amis
s'taient mis en rapport avec leurs voisins de prison, qui demeuraient
en-dessous et au-dessus d'eux, mendiant des ficelles et du fil, donnant
du tabac en change. Ils taient parvenus  desceller les barres de fer
qui empchaient de grimper dans la chemine; la nuit, ils montaient
jusque sur les plates-formes, d'o ils conversaient par les chemines,
avec les prisonniers des autres tours. L'un de ces malheureux se croyait
prophte de Dieu: il entendit la nuit ce bruit de voix qui tombait sur
le foyer teint; il rvla le prodige aux officiers qui le regardrent
comme plus fou encore qu'auparavant. Sur la terrasse, Allgre et Danry
trouvrent les outils que des maons et des herbiers employs au chteau
y laissaient le soir. Ils se procurrent ainsi un maillet, une tarire,
deux espces de moufles et des morceaux de fer pris aux affts des
canons. Ils cachaient le tout dans le tambour existant entre le plancher
de leur chambre et le plafond de la chambre infrieure.

Allgre et Danry se sauvrent de la Bastille dans la nuit du 25 au 26
fvrier 1756. Ils grimprent par la chemine jusque sur la plate-forme
des tours et descendirent par la fameuse chelle de corde attache 
l'afft d'un canon. Une muraille sparait le foss de la Bastille de
celui de l'Arsenal. Ils parvinrent,  l'aide d'une barre de fer,  en
dtacher une grosse pierre, et s'chapprent par la haie ainsi
pratique. L'chelle de corde tait une oeuvre de longue patience et
de grande habilet. Plus tard, Allgre deviendrait fou, alors Danry
tirerait  lui tout le mrite de cette entreprise que son ami avait
conue et dirige.

Au moment de partir, Allgre avait crit sur un chiffon de papier, pour
les officiers de la Bastille, la note suivante, qui marque bien son
caractre:

Nous n'avons caus aucun dommage aux meubles de M. le gouverneur, nous
ne nous sommes servis que de quelques lambeaux de couvertures qui ne
pouvaient tre d'aucune utilit, les autres sont dans leur entier. S'il
manque quelques serviettes, on les trouvera au-del de l'eau, dans le
grand foss, o nous les emportons pour essuyer nos pieds: _Non nobis,
Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam!_

_Scilo cor nostrum et cognosce semitos nostras._

Ce n'est pas sur nous, Seigneur, ce n'est pas sur nous, mais sur ton
nom, qu'il faut rpandre la gloire; regarde notre coeur et connais les
voies o nous marchons.

Nos deux compagnons s'taient pourvus d'un portemanteau, et ils
s'empressrent de changer de vtements ds qu'ils eurent franchi
l'enceinte du chteau. Un metteur en oeuvre, Fraissinet, que Danry
connaissait, s'intressa  eux et les conduisit chez le tailleur Rouit,
qui les logea quelque temps. Rouit prta mme  Danry 48 livres que
celui-ci s'engagea  renvoyer ds son arrive  Bruxelles. Un mois
pass, nos deux amis taient au-del des frontires.

[Illustration]


III

Il nous est trs difficile de savoir ce qu'il advient de Danry depuis le
moment o il quitta Rouit, jusqu'au moment de sa rintgration  la
Bastille. Il nous a, il est vrai, laiss deux relations de son sjour en
Flandre et en Hollande; mais ces relations diffrent entre elles, et
elles diffrent, l'une et l'autre, de quelques documents originaux que
nous avons conservs.

Allgre et Danry avaient jug prudent de ne pas partir ensemble. Allgre
arriva le premier  Bruxelles, d'o il crivit  Mme de Pompadour une
lettre injurieuse. Cette lettre le fit dcouvrir. A Bruxelles, Danry
apprit l'arrestation de son camarade. Il se hta de gagner la Hollande,
vint  Amsterdam, o il entra en service chez un nomm Paulus Melenteau.
De Rotterdam il avait crit  sa mre; la pauvre fille, runissant ses
petites conomies, lui envoya par la poste 200 livres. Mais Saint-Marc
s'tait mis en route pour rejoindre le fugitif. Les bourgmestres
d'Amsterdam accordrent sans difficult et avec plaisir la rquisition
que Saint-Marc fit au nom du roi, de la part de son ambassadeur, pour
l'arrt et l'extradition de Danry. Louis XV se contentait de rclamer
celui-ci comme un de ses sujets. Saint-Marc, dguis en marchand
armnien, le dcouvrit dans sa retraite. Danry fut arrt  Amsterdam le
1er juin, conduit dans un cachot de l'htel de ville, de l, ramen
en France et mis  la Bastille le 9 juin 1756. On mandait de Hollande:
Saint-Marc est ici regard sur le pied de sorcier.

Par cette nouvelle vasion, le malheureux avait achev de rendre son cas
trs grave, au XVIIIe sicle, l'vasion d'une prison d'Etat pouvait
tre punie de mort. Les Anglais, grands aptres de l'humanit, n'taient
pas plus indulgents que nous; et l'on connat le traitement inflig par
Frdric II au baron de Trenck. Celui-ci ne devait rester en prison
qu'une anne. Aprs sa seconde tentative d'vasion, il fut enchan dans
une casemate obscure;  ses pieds tait la tombe o il devait tre
enterr, on y avait grav son nom et une tte de mort. Quant aux
hommes de la Rvolution ils devaient par la loi du 23 ventse an 11 (13
mars 1794), condamner  mort ceux qui seraient tents de s'vader de
leurs geles.

[Illustration: CACHOTS DE LA BASTILLE OU LES PRISONNIERS TAIENT MIS PAR
PUNITION

(La gravure reprsente les vainqueurs du 14 Juillet dcouvrant le
clbre comte de Larges qui n'a jamais exist) (Coll. Edm. de
Rothschild)]

Le gouvernement de Louis XV ne punissait pas avec une semblable rigueur.
L'vad tait simplement mis au cachot pour quelque temps. Les cachots
de la Bastille taient des basses-fosses froides et humides. Danry
laisse dans les _Mmoires_ qu'il fera rdiger en 1790, une relation des
quarante mois passs en ce triste lieu, qui fait dresser les cheveux sur
la tte, mais son rcit est rempli d'exagration. Danry dit qu'il passa
ces trois annes les fers aux pieds et aux mains: ds le mois de
novembre 1756, Berryer lui offrit de lui faire ter les fers des pieds
ou des mains,  son choix, et nous voyons, par une apostille du major
Chevalier, qu'on lui enleva les fers des pieds. Danry ajoute qu'il
coucha tout l'hiver sur la paille, sans couverture: il y avait si bien
des couvertures qu'il crit  Berryer pour demander qu'on lui en donne
d'autres. A l'en croire, lors des crues de la Seine, l'eau lui serait
monte jusqu' la taille: ds que l'eau menaa d'envahir le cachot, on
en fit sortir le prisonnier. Il dit encore qu'il passa ces quarante mois
dans une obscurit complte: la lumire de la prison n'tait
certainement pas trs vive, mais elle tait suffisante pour permettre 
Danry de lire et d'crire, et nous apprenons par les lettres que
celui-ci adressait au lieutenant de police, qu'il voyait de son cachot
tout ce qui se passait dans la cour de la Bastille. Enfin, il nous parle
d'un certain nombre d'infirmits qu'il aurait contractes  cette
poque, et cite  ce propos le rapport d'un occuliste qui vint lui
donner ses soins, mais, ce rapport, Danry l'a fabriqu lui-mme et il a
invent le reste  l'avenant.

Dans ce cachot, o il aurait t trait d'une manire si barbare, Danry
se montre d'ailleurs assez difficile. Nous en jugeons par les rapports
de Chevalier. Danry est de fort mauvaise humeur: il nous envoie
chercher  huit heures du soir pour nous dire que nous envoyions son
porte-cls  la halle pour lui acheter du poisson, disant qu'il ne mange
point d'oeufs, d'artichauts, ni d'pinards, et qu'il veut manger du
poisson absolument, et comme on ne le veut pas, il se met dans des
fureurs extrmes. Voil pour les jours maigres, voici pour les jours
gras. Danry a jur comme un diable, c'est--dire  son ordinaire et,
aprs la crmonie faite, il dit: Monsieur le major, au moins quand on
me donne de la volaille, qu'elle soit pique. C'est qu'il n'tait pas
lui, Danry, un homme du vulgaire, de ces gens que l'on met  Bictre.
Et il prtendait qu'on la traitt d'une manire qui lui convnt.

Il en tait de mme pour les vtements. On s'tonne devant les listes de
hardes que la lieutenance de police lui faisait confectionner. Pour le
satisfaire, l'administration ne reculait pas devant les dpenses les
plus draisonnables, et ce fut en vendant ses effets que Danry se
procura, dans ses vasions, une partie de l'argent qui lui tait
ncessaire. Il souffrait de rhumatismes, aussi lui est-il fourni des
robes de chambres doubles de peau de lapin, des vestes doubles de
peluches de soie, des gants et des bonnets fourrs et de bonnes culottes
en peau paisse. Dans ses _Mmoires_ imprims, Danry traite tout cela de
lambeaux  moiti pourris. Le commissaire de Rochebrune, charg des
fournitures aux prisonniers, ne sait comment le contenter: Vous m'avez
charg, crit-il au major, de faire faire une robe de chambre au sieur
Danry, qui veut une calemande fond bleu  raies rouges. J'en ai fait
chercher chez douze marchands qui n'en ont point et qui se garderaient
bien d'en avoir parce que ces sortes de calamandes ne seraient point de
dbit. Je ne vois point de raison de satisfaire les gots fantasques
d'un prisonnier qui doit se contenter d'une robe de chambre chaude et
commode. Une autre fois, c'est le major qui crit: Le nomm Danry n'a
jamais voulu, jusqu' prsent, recevoir la culotte que lui a fait faire,
M. de Rochebrune, qui est trs bonne, double de peau excellente, avec
des jarretires de soie et conditionne au mieux. D'ailleurs Danry sait
se plaindre lui-mme. Je vous prie, mande-t-il au gouverneur, d'avoir
la bont de dire mot pour mot  M. de Sartine, que les quatre mouchoirs
qu'il m'a envoys sont bons pour donner  des galriens et que je n'en
veux point; mais que je le prie d'avoir la bont de m'accorder six
mouchoirs d'indienne  fond bleu et grands et deux cravates de
mousseline. Il ajoute: S'il n'y a pas d'argent au trsor, qu'on en
demande  la marquise de Pompadour.

Un jour Danry dclara qu'il avait une maladie. Grandjean, oculiste du
roi, vint le voir  plusieurs reprises, lui fit faire des fumigations
aromatiques, lui donna des baumes et des collyres; mais bientt l'on
s'aperut que le mal du prisonnier consistait dans le dsir d'obtenir
des lunettes d'approche et de faire passer au dehors, par
l'intermdiaire du mdecin, des mmoires et des billets.

Le 1er septembre 1759, Danry fut tir du cachot et remis dans une
chambre are. Il crivit aussitt  Bertin pour le remercier et lui
annoncer qu'il lui envoyait deux colombes.

Vous avez du plaisir  faire le bien, je n'en aurai pas moins que vous,
Monseigneur, si vous m'accordez le bonheur de recevoir cette faible
marque de ma grande reconnaissance.

Tamerlan se laissa dsarmer par un panier de figues que les habitants
d'une ville qu'il allait assiger lui firent prsent. Mme la marquise
de Pompadour est chrtienne, je vous supplie de me permettre de lui en
envoyer aussi  elle une paire, peut-tre qu'elle se laissera toucher
par ces deux innocents pigeons.

Voici la copie de la lettre qui les accompagnera:

Madame, deux pigeons venaient tous les jours manger le grain de ma
paille, je les pris, ils m'ont fait des petits. J'ose prendre la libert
de vous en prsenter cette paire, comme une marque de mon respect et de
mon amiti. Je vous supplie en grce d'avoir la bont de les recevoir
avec autant de plaisir comme j'en ai  vous les offrir. J'ai l'honneur
d'tre, avec un trs profond respect, madame, votre trs humble et trs
obissant serviteur.

Danry,  la Bastille depuis onze ans.

Pourquoi Danry n'a-t-il pas toujours us d'une manire aussi charmante
de la permission qu'on lui donnait d'crire au ministre, au lieutenant
de police,  la marquise de Pompadour, au docteur Quesnay et  sa mre?
Il crivait sans cesse et nous avons de ses lettres par centaines. Elles
sont bien diffrentes les unes des autres. Celles-ci sont suppliantes et
plaintives: Par les larmes et le sang mon corps dprit tous les jours,
je n'en puis plus. Il crit  la marquise de Pompadour: Madame, je ne
vous ai jamais souhait que du bien, soyez donc sensible  la voix des
larmes, de mon innocence et d'une pauvre mre dsole de soixante-six
ans. Madame, vous tes instruite de mon martyre, je vous supplie au nom
de Dieu de m'accorder ma chre libert, je n'en puis plus, je me meurs,
mon sang s'est tout brl  force de gmir, vingt fois dans la nuit je
suis oblig d'humecter ma bouche et mes narines pour pouvoir respirer.
On connat la clbre lettre qui commence par ces mots: Voil cent
mille heures que je souffre! Il crit  Quesnay: Je me prsente devant
vous avec un charbon de feu ardent sur ma tte qui vous marque ma
pressante ncessit. Les images dont il se sert ne sont pas toujours
aussi heureuses: coutez, dit-il  Berryer, la voix des entrailles
quitables dont vous tes revtu.

Dans d'autres lettres, le prisonnier change de ton. Aux plaintes
succdent les cris de rage et de colre, il trempe sa plume dans le
fiel dont son me est abreuve. Il ne supplie plus, il menace. On ne
saurait louer le style de ces ptres, il est incorrect et vulgaire,
mais, par moments, vigoureux et color d'images vives. Il dit au
lieutenant de police: Quand il faut punir dans cette maudite prison,
tout est en l'air, le tonnerre ne marche pas aussi vite que les
punitions; il s'agit de soulager un homme qui n'est pas heureux, je ne
vois que des crevisses; et il lui adresse ces vers de Voltaire:

    Prissent les coeurs durs et ns pour les forfaits
    Que les malheurs d'autrui n'attendrissent jamais.

Il prdit aux ministres, aux magistrats,  la marquise de Pompadour des
chtiments terribles. Il crit  cette dernire: Vous vous verrez un
jour comme ce hibou du parc de Versailles; tous les oiseaux lui jetaient
de l'eau pour l'touffer, pour le noyer: si le roi venait  mourir, on
ne passerait pas deux heures sans mettre cinq ou six personnes  vos
trousses, vous iriez vous-mme  la Bastille. L'accus se transforme
peu  peu en accusateur. Il crit  Sartine: Je ne suis ni un chien ni
un sclrat, mais un homme comme vous! Et le lieutenant de police, qui
le prend en piti, crit au-dessus d'une de ces lettres envoyes au
ministre de Paris: Lorsque Danry crit ainsi, ce n'est pas qu'il soit
fol, mais dsespr de sa prison. Le Magistrat conseille au prisonnier
de ne pas mettre d'aigreur dans ses lettres, cela ne peut que lui
nuire. Bertin corrige de sa propre main les suppliques que Danry
adresse  la marquise de Pompadour, nous lisons en marge de l'une
d'elles: Je croirais lui porter prjudice  lui-mme et  son vritable
intrt si je remettais  Mme la marquise de Pompadour une lettre o
il ose lui reprocher _d'avoir abus de sa bonne foi et de sa
confiance_. La lettre corrige, le lieutenant de police la porta
lui-mme  Versailles.

Loin que les annes de captivit le rendent plus humble, abaissent son
orgueil, le prisonnier se redresse de plus en plus; de jour en jour son
audace grandit, il ne craint pas de parler aux lieutenants de police
eux-mmes, qui connaissent son histoire, de sa fortune qu'on a ruine,
de sa carrire brillante qu'on a entrave, de toute sa famille qu'on a
plonge dans le dsespoir. Les premires fois, le Magistrat hausse les
paules, insensiblement il se laisse gagner par ces affirmations d'une
fermet inbranlable, par cet accent de conviction; il finit par croire,
lui aussi,  cette noblesse,  cette fortune,  ce gnie, auxquels Danry
en est peut-tre venu  croire lui-mme. Et Danry s'lve encore: il
rclame non seulement sa libert, mais des indemnits, des sommes
considrables et des honneurs. N'allez cependant pas penser que ce soit
par un sentiment de cupidit indigne de lui: Si je propose un
ddommagement, monseigneur, a n'est point pour avoir de l'argent, a
n'est que pour aplanir toutes les difficults qui peuvent s'opposer 
la fin de ma longue misre.

Il veut bien, en retour, donner au lieutenant de police des conseils,
lui indiquer les moyens d'avancer dans sa carrire, lui enseigner
comment il doit s'y prendre pour se faire nommer secrtaire d'tat et
lui composer le discours qu'il devra tenir au roi  la premire
audience. Il ajoute: Ce temps-cy, prcisment, vous est extrmement
favorable, c'est le quart d'heure du berger, profitez-en. Avant que de
monter  cheval, le jour qu'on va faire la rjouissance de la paix, vous
devez tre conseiller d'Etat.

Il veut bien, galement, envoyer au roi les projets qu'il a conus dans
sa prison pour le bien du royaume. Il s'agit de faire porter des fusils
aux sergents et aux officiers, les jours de bataille, en place de
spontons et de hallebardes, ce qui renforcerait les armes franaises de
vingt-cinq mille bons fusiliers. Il s'agit encore d'augmenter le port
des lettres, ce qui accrotrait les ressources du Trsor de plusieurs
millions chaque anne. Il conseille de crer dans les principales villes
des greniers d'abondance et dessine des plans de bataille qui donnent 
une colonne de trois hommes de profondeur une force inconnue. Nous en
passons et des meilleurs. Ces ides sont dlayes dans un dluge de
mots, une abondance de phrases inimaginables, accompagnes de
comparaisons tires de l'histoire de tous les temps et de tous les pays.
Les manuscrits sont illustrs de dessins  la plume. Danry les copie et
recopie sans cesse, les envoie  tout le monde, sous toutes les formes,
persuade aux sentinelles que ces hautes conceptions intressent le salut
de l'tat et lui procureront une fortune immense. Il dtermine ainsi ces
braves gens, qui compromettent leur position,  les porter secrtement
aux ministres, aux membres du parlement, aux marchaux de France, il les
jette par les fentres de sa chambre et du haut des tours envelopps
dans des boules de neige. Ces mmoires sont l'oeuvre d'un homme dont
l'esprit ouvert et actif, d'une activit incroyable, projette,
construit, invente, sans cesse ni repos.

Dans ces liasses de papiers, nous avons trouv une lettre bien
touchante, elle est de la mre du prisonnier, Jeanneton Aubrespy, qui
crivait  son fils, de Montagnac, le 14 juin 1759:

Ne me faites pas l'injustice de croire que je vous ai oubli, mon cher
fils, mon tendre fils. Seriez-vous exclu de ma pense, vous que je porte
dans mon coeur? J'ai toujours eu un grand dsir de vous revoir, mais
aujourd'hui, j'en ai encore plus d'envie; je suis sans cesse occupe de
vous, je ne pense qu' vous, je suis toute remplie de vous. Ne vous
chagrinez pas, mon cher fils, c'est la seule grce que je vous demande.
Vos malheurs auront une fin et peut-tre qu'elle n'est pas loigne.
J'espre que Mme de Pompadour vous fera grce, j'intresse pour cela
le ciel et la terre. Le Seigneur veut encore prouver ma soumission et
la vtre pour mieux faire sentir le prix de ses faveurs. Ne vous
inquitez pas, mon fils, j'espre d'avoir le bonheur de vous revoir et
de vous embrasser plus tendrement que jamais. Adieu, mon fils, mon cher
fils, mon tendre fils, je vous aime et je vous aimerai tendrement
jusqu'au tombeau. Je vous recommande de me donner des nouvelles de votre
sant. Je suis et serai toujours votre bonne mre,

DAUBRESPI, _veuve_.

Cette lettre n'est-elle pas belle dans sa douleur si simple? La rponse
faite par le fils, est mouvante galement; mais, en la relisant, on
sent qu'elle devait passer sous les yeux du lieutenant de police; en
l'examinant de prs, on voit entre les lignes grimacer les sentiments.

Nul n'a su, mieux que Danry, jouer de l'me des autres, veiller en eux,
 son gr, la piti, la tendresse, l'tonnement, l'admiration. Nul ne
l'a surpass dans l'art, difficile assurment, d'apparatre en hros, en
homme de gnie et en martyr; rle que nous le verrons soutenir pendant
vingt ans sans dfaillance.

En 1759, tait arriv  la lieutenance de police un homme qui,
dsormais, occupera Danry presque exclusivement,--Gabriel de Sartine.
C'tait un fin sceptique, de caractre aimable et de manires
gracieuses. Il tait aim de la population parisienne, qui vantait ses
qualits d'administrateur et son esprit de justice. Il s'effora  son
tour de rendre  Danry moins cruelles les annes de captivit. Il
m'accorda, crit celui-ci, ce qu'aucun prisonnier d'tat n'a jamais
obtenu: la promenade sur le haut des tours, au grand air, pour conserver
ma sant. Il soutenait le prisonnier de bonnes paroles, l'engageait 
se bien conduire,  ne plus remplir ses lettres d'injures: Votre sort,
lui disait-il, est entre vos mains. Il prenait connaissance de son
projet pour la construction de greniers d'abondance et, aprs l'avoir
lu: Vraiment, il y a de bonnes choses, de trs bonnes choses
l-dedans. Il le venait voir dans sa prison et lui promettait de faire
son possible pour obtenir sa libert. Il remettait lui-mme entre les
mains de la marquise de Pompadour le _Grand Mmoire_ que Danry avait
rdig pour elle. Dans ce factum, le prisonnier disait  la favorite
qu'en retour d'un service qu'il lui avait rendu, en lui adressant un
symbole hiroglyphique pour la mettre en garde contre les entreprises
de ses ennemis, elle l'avait fait souffrir pendant douze annes
injustement. Aussi,  prsent, n'accepterait-il la libert qu'avec une
indemnit de 60.000 livres. Il ajoutait: Soyez sur vos gardes!...
Quand vos prisonniers sortiront et qu'ils divulgueront vos cruauts, ils
vous rendront hassable au ciel et  toute la terre. On ne s'tonnera
pas que ce grand mmoire ait produit un mdiocre effet. Sartine promit
au prisonnier de revenir  la charge: Si malheureusement, lui crit
Danry, vous trouviez quelque rsistance aux prires que vous allez faire
pour moi, je prends la prcaution de vous envoyer la copie du projet que
j'ai envoy au roi,--c'tait le mmoire qui proposait de donner des
fusils aux officiers et aux sergents. Or, le roi s'est servi de mon
projet pendant cinq annes de suite et s'en servira encore
perptuellement toutes les fois que nous serons en guerre. Sartine se
rendit  Versailles, ce merveilleux projet en poche. Il le montra aux
ministres, parla en faveur de son protg, qui, du fond des cachots, se
rendait utile  son pays. Mais, au retour, il crivit au major de la
Bastille, pour Danry, une note o nous lisons: On n'a point fait usage,
comme il le croit, de son projet militaire.

Danry avait demand plusieurs fois qu'on l'envoyt aux colonies. En
1763, le gouvernement s'occupait beaucoup de la colonisation de la
Dsirade. Nous trouvons une lettre du 23 juin 1763 par laquelle Sartine
propose d'envoyer Danry  la Dsirade en le recommandant  l'officier
commandant. Ces tentatives demeurrent infructueuses.

Danry chercha toute sa vie  russir par les femmes. Il savait fort bien
tout ce qu'il y a de tendresse et de dvouement dans ces ttes lgres
et qu'en elles le sentiment est toujours plus fort que la raison: Je
cherchais surtout des femmes et je dsirais les trouver jeunes, leur me
aimante et douce est plus susceptible de piti: l'infortune les meut,
les intresse plus vivement, leur sensibilit s'altre moins vite et les
rend capables de plus d'efforts.

Tandis qu'il se promenait sur les tours de la Bastille,  l'air frais du
matin, il tentait de se mettre en relation, par signes et signaux, avec
les gens du voisinage. Je remarquai deux jeunes personnes seules dans
une chambre, o elles travaillaient: leur physionomie me parut douce et
jolie, je ne me trompais pas. L'une d'elles, ayant jet les yeux de mon
ct, je lui fis avec ma main un salut que je cherchai  rendre honnte
et respectueux; elle avertit d'abord sa soeur, qui me fixa
sur-le-champ. Je les saluai alors toutes les deux de la mme manire et
elles me rpondirent toutes les deux avec un air d'intrt et de bont.
Ds ce moment, nous tablmes entre nous une sorte de correspondance.
C'taient deux gentilles blanchisseuses, nommes Lebrun, filles d'un
perruquier. Et notre compre, pour mieux stimuler les petites folles 
le servir avec enthousiasme, frappait  la porte de leur jeune coeur
qui ne demandait qu' s'ouvrir. Il leur parlait de jeunesse, de malheur
et d'amour et aussi de sa fortune, trs grande, disait-il, et dont il
leur offrait la moiti. Remplies d'ardeur, les jeunes filles
n'pargnrent pour lui ni leur temps, ni leurs peines, ni le peu
d'argent qu'elles pouvaient avoir.

Le prisonnier leur avait fait parvenir plusieurs de ses projets, entre
autres le projet militaire, avec des lettres pour quelques crivains et
grands personnages, en outre, pour le roi, un mmoire terrible contre
la marquise de Pompadour, o sa naissance et son opprobe, toutes ses
voleries, ses cruauts taient exposs. Il pria les jeunes filles d'en
faire tirer plusieurs copies qu'elles enverraient aux adresses
indiques. Bientt de grandes croix noires sur une muraille du voisinage
apprennent au prisonnier que ses instructions sont excutes. Danry
semble ne plus douter que ses maux vont prendre fin, les portes de la
Bastille vont s'ouvrir devant lui et, triomphalement, il sortira de la
prison pour entrer dans les palais de la fortune: _Parta victoria!_
s'crie-t-il dans un mouvement de bonheur.

Nous arrivons ainsi  une des actions les plus surprenantes de cette vie
trange.

En dcembre 1763, la marquise de Pompadour tomba gravement malade.

Un officier de la Bastille monta dans ma chambre et me dit: Monsieur,
crivez quatre paroles  Mme la marquise de Pompadour et vous pouvez
tre certain qu'en moins de huit jours votre libert vous sera rendue.
Je rpondis au major que les prires et les larmes ne faisaient
qu'endurcir le coeur de cette cruelle femme et que je ne voulais point
lui crire. Cependant, il revint le lendemain et il me tint le mme
langage, et moi je lui rpondis les mmes paroles que le jour
auparavant. A peine fut-il sorti que Daragon, mon porte-cls, entra dans
ma chambre en me disant: Croyez M. le major, quand il vous dit qu'avant
huit jours votre libert vous sera rendue; s'il vous le dit, c'est qu'il
en est bien certain. Le surlendemain, cet officier revint encore pour
la troisime fois. Pourquoi vous obstinez-vous? Je remerciai cet
officier, c'est--dire M. Chevalier, major de la Bastille, pour la
troisime fois, en lui disant que j'aimerais mieux mourir que d'crire
encore  cette implacable mgre.

... Six ou huit jours aprs, mes deux demoiselles vinrent me saluer et,
en mme temps, elles dployrent un rouleau de papier o il y avait en
gros caractres ces mots: Mme de Pompadour est morte.--La marquise
de Pompadour mourut le 19 d'avril 1764, et deux mois aprs, c'est--dire
le 19 juin, M. de Sartine vint  la Bastille, m'accorda audience, et la
premire parole qu'il me dit fut: de ne plus parler du pass et qu'au
premier jour il irait  Versailles et demanderait au ministre la justice
qui m'tait due. Et nous trouvons, en effet,  la date du 18 juin 1764,
dans les papiers du lieutenant de police, la note suivante: M.
Duval--c'tait l'un des secrtaires de la lieutenance--proposer la
libert de Danry au premier travail, en l'exilant dans son pays.

Rentr dans sa chambre, Danry rflchit sur ce qui se passait: si le
lieutenant de police mettait tant d'empressement  le dlivrer, c'est,
videmment, qu'il avait peur de lui, que ses mmoires taient arrivs 
destination et avaient produit leur effet. Mais lui, Danry, serait bien
sot de se contenter d'une simple mise en libert: 100.000 livres
devaient  peine suffire  lui faire oublier les injustices dont il
avait t accabl.

[Illustration: LE MARQUIS DE MARIGNY, FRRE DE LA MARQUISE DE POMPADOUR

(Dessin de Carmontelle) (Muse Cond  Chantilly)]

Il roula ces penses dans sa tte durant plusieurs jours. Accepter la
libert de la main de ses perscuteurs serait pardonner le pass, faute
qu'il ne commettrait jamais. La porte s'ouvrit, le major entra, il avait
 la main un billet crit par Sartine. Vous direz  la 4e Comt que
je travaille  le dlivrer efficacement. L'officier sortit. Danry se
mit immdiatement  sa table et crivit au lieutenant de police une
lettre pleine d'expressions grossires, de menaces et d'injures.
L'original s'est perdu, nous avons une analyse faite par Danry lui-mme.
Il terminait en laissant  Sartine le choix ou de n'tre qu'un fou ou
de s'tre laiss corrompre comme un misrable par les cus du marquis de
Marigny, frre de la marquise de Pompadour.

Ds que Sartine eut reu ma lettre, il m'en crivit une que le major
vint me lire, o il y avait les propres paroles que voici:

Que j'avais tort de l'accuser de la longueur de ma prison, que, s'il en
avait t le matre, il y aurait longtemps qu'il m'aurait rendu la
libert, et il finissait sa lettre en me disant qu'il y avait des
petites maisons pour y mettre les fous. A quoi je dis au major: Nous
verrons si dans quelques jours il aura le pouvoir de m'y mettre. Il ne
m'ta pas la promenade de dessus les tours; neuf jours aprs, il me mit
au cachot, au pain et  l'eau. Mais Danry ne se laissait pas dmonter
facilement. On ne voulait sans doute qu'prouver son assurance. C'est en
chantant qu'il descendit au cachot, o il continua pendant quelques
jours  donner les marques de la gat la mieux assure.

De ce moment le prisonnier se rendit insupportable  ses gardiens. Ce
n'taient que cris et violences. Il remplissait la Bastille des clats
de sa voix de tonnerre. Le major Chevalier crit  Sartine: Le
prisonnier userait la patience du plus sage capucin; une autre fois Il
est rempli de fiel et d'amertume, c'est un venin tout pur; ou bien
encore: Ce prisonnier est enrag.

Le lieutenant de police proposa au ministre Saint-Florentin le transfert
de Danry au donjon de Vincennes. Le prisonnier y fut conduit dans la
nuit du 15 au 16 septembre 1764. Nous allons entrer dans une nouvelle
phase de sa vie. Nous le trouverons plus misrable encore que par le
pass, mais agrandissant encore ses exigences et ses prtentions;
d'ailleurs avec raison, puisque le voil anobli. Il avait appris d'une
sentinelle de la Bastille la mort de Henri Vissec de la Tude,
lieutenant-colonel d'un rgiment de dragons, dcd  Sedan le 31
janvier 1761. De ce jour il rsolut qu'il tait le fils de cet officier.
Quelles raisons avait-il pour cela? Vissec de la Tude tait de son pays,
il tait gentilhomme et riche, et il tait mort. Danry trouvait ces
raisons excellentes. Il est d'ailleurs dans une ignorance complte de
tout ce qui concerne son pre et sa nouvelle famille: il ignore jusqu'
ce nom de Vissec de la Tude, dont il fait Masers de la Tude; Masers
tait le nom d'une terre appartenant au baron des Fonts, parent de
Henri de Vissec. Celui-ci n'tait pas marquis, comme le croit Danry,
mais simplement chevalier; il mourut laissant six fils, tandis que Danry
le prsente mourant sans postrit. Il va sans dire que tout ce que
notre hros raconte de son pre dans ses _Mmoires_ est pure invention.
Le chevalier de la Tude ignora toujours l'existence du fils de Jeanneton
Aubrespy; et quand, plus tard, Danry demanda aux enfants de le
reconnatre pour leur frre naturel, ses prtentions furent repousses.
Cependant notre homme signera dsormais ses lettres et mmoires Danry,
ou mieux Henri Masers d'Aubrespy, puis de Masers d'Aubrespy, puis de
Masers de la Tude. Lorsque Danry s'tait mis une ide dans la tte, il
ne l'abandonnait plus. Il la rptait sans trve jusqu' ce qu'il l'et
fait entrer dans la conviction de tous ceux qui l'entouraient: tnacit
qui doit faire notre admiration. Dans le brevet de 400 livres de pension
que Louis XVI donnera  Danry, en 1784, le roi appellera le fils de la
pauvre Jeanneton: Vicomte Masers de la Tude!

Comme bien on pense, le vicomte de la Tude ne pouvait plus accepter sa
libert aux mmes conditions que Danry. Celui-ci s'tait content de
60.000 livres; le vicomte de la Tude exige 150.000 livres, plus la
croix de saint Louis. Il l'crit au lieutenant de police. Quant 
Sartine, il tait trop homme d'esprit pour tenir longtemps rigueur au
prisonnier de ses extravagances. Je fus transfr dans le donjon de
Vincennes la nuit du 15 au 16 septembre 1764. Environ neuf heures aprs,
feu M. de Guyonnet, lieutenant de roi, vint me voir en compagnie du
major et des trois porte-cls, et il me dit: M. de Sartine m'a ordonn
de venir vous dire, de sa part, que pourvu que vous fussiez un peu
tranquille, qu'il vous accorderait votre libert. Vous lui avez crit
une lettre extrmement forte, il faut lui faire des excuses. Danry
ajoute: Au surplus, M. de Sartine me traitait bien. Il lui accordait
pour deux heures chaque jour la promenade extraordinaire des
fosss.--Quand un lieutenant de police, dit Danry, accordait cette
promenade  un prisonnier, c'tait pour lui rendre promptement sa
libert. Le 23 novembre 1765, Danry se promenait ainsi, en compagnie
d'une sentinelle, en dehors du donjon de Vincennes. Le brouillard tait
intense. Il se retourna tout  coup vers son gardien: Comment
trouvez-vous ce temps ci?--Fort mauvais.--Et moi je le trouve fort bon
pour m'chapper. Il n'avait pas fait cinq pas qu'il tait hors de vue.
Je me suis chapp du donjon de Vincennes, crit Danry, sans malice, un
boeuf en aurait fait autant que moi. Mais, dans le discours qu'il
prononcerait plus tard  l'Assemble nationale, la scne changerait de
caractre. Regardez, s'crie-t-il, l'infortun Latude, dans sa
troisime vasion de la tour de Vincennes, poursuivi par plus de vingt
soldats, s'arrter et dsarmer  leur vue la sentinelle qui l'avait mis
en joue!

[Illustration]


IV

Lorsque Latude fut en libert, il se trouva sans ressource, comme lors
sa premire vasion. Je m'tais chapp avec des pantoufles  mes pieds
et pas un sou dans ma poche; j'tais dnu de tout. Ses jeunes amies,
les demoiselles Lebrun, lui donnrent asile.

Il retrouva chez elles une partie de ses papiers, plans et projets,
mmoires et dissertations, dont il envoya un panier au marchal de
Noailles; il le priait de lui continuer l'honneur de sa protection et
lui faisait part de quatre grandes dcouvertes qu'il venait de faire:
la premire, la vritable cause du flux et du reflux de l'Ocan; la
deuxime, la cause des montagnes, sans lesquelles le globe de la terre
serait immobilis et en peu de temps vitrifi; la troisime, la cause
qui fait tourner sans cesse le mme globe; la quatrime, la cause de la
salure des eaux de toutes les mers. Il crivit galement au duc de
Choiseul, ministre de la guerre, afin d'obtenir la rcompense de son
projet militaire; il crivit  Sartine pour lui faire des propositions
de paix: en retour de 10.000 cus, avancs sur les 150.000 livres qui
lui taient dues, il oublierait le pass: J'tais, dit-il, rsolu de
jouer le tout pour le tout. En rponse, il reut une lettre qui lui
dsignait une maison o il trouverait 1.200 livres obtenues pour lui par
le docteur Quesnay. Il se rendit  l'adresse indique, o il fut saisi.

Il fut aussitt ramen  Vincennes. Danry avoue qu'il allait tre mis en
libert au moment o il s'vada: c'tait une nouvelle dtention 
recommencer. Nous ne raconterons pas ici le dtail de l'existence qu'il
va mener. On en trouvera le rcit dans les mmoires imprims ci-aprs.
Matriellement, il continue d'tre bien trait, mais son esprit tourne
 la folie, ses colres deviennent de plus en plus violentes, en
arrivent au paroxysme de la fureur. Voici quelques extraits des lettres
et mmoires envoys  Sartine: Par tous les diables, cela est un peu
fort de caf! Il est vrai, monsieur, qu' ne vous vanter que
mdiocrement, on pourrait dfier les plus sclrats diables de tout
l'enfer de vous donner des leons de cruaut. Il crit une autre fois;
Notre crime  nous tous est d'tre instruits de vos friponneries: il
faut que nous prissions! quelle joie pour vous si l'on venait vous
apprendre que nous nous sommes trangls dans nos cachots! Danry
rappelle au lieutenant de police les supplices d'Enguerrand de Marigni,
et il ajoute: Sachez qu'on en a rompu plus de mille au milieu de la
place de grve de Paris qui n'avaient pas commis la centime partie de
vos crimes.--Il ne se trouverait pas une seule personne d'tonne en
te voyant corcher tout vif, tanner ta peau et jeter ton corps  la
voirie pour tre dvor par les chiens.--Mais monsieur se rit de tout,
monsieur ne craint ni Dieu, ni le roi, ni le diable, monsieur avale les
crimes comme du petit-lait!

Latude crivait dans sa prison des mmoires qu'il remplissait de
calomnies sur les ministres et la Cour. Ces mmoires taient composs
sur le ton le plus dramatique, avec un accent de sincrit inimitable.
On savait que le prisonnier trouvait mille moyens de les faire passer 
l'extrieur, et on craignait qu'ils ne se rpandissent dans la foule o
les esprits--nous sommes en 1775--commenaient  tre excits. Latude
venait d'tre descendu au cachot  la suite d'une nouvelle algarade 
ses geliers. Le 19 de ce mois de mars 1775, le lieutenant de roi
entra, accompagn du major et de trois porte-cls, il me dit:--J'ai
obtenu qu'on vous ft sortir du cachot, mais  la condition que vous me
remettiez vos papiers.

--Que je vous remette mes papiers! Sachez, monsieur, que j'aimerais
mieux crever dans ce cachot que de faire une pareille lchet!

--Votre malle est l-haut, dans votre chambre, il ne dpend que de moi
d'en faire sauter les cachets que vous y avez mis et de prendre vos
papiers.

Je rpliquai:--Monsieur, il y a des formalits de justice auxquelles
vous devez vous conformer, et il ne vous est point permis de faire de
pareilles violences.

Il sort cinq ou six pas hors du cachot, et, comme je ne le rappelais
pas, il rentre en me disant:--Remettez-les-moi tant seulement pour dix
jours pour les examiner, et je vous donne ma parole d'honneur qu'au bout
de ce temps je vous les ferai rapporter dans votre chambre.

Je lui rpliquai:--Je ne vous les livrerai pas tant seulement pour deux
heures.

--H bien! me dit-il, puisque vous ne voulez point me les confier, vous
n'avez qu' rester ici.

Latude raconte dans ces _Mmoires_, avec grande indignation, l'histoire
d'une flte qu'il s'tait faite, dont il jouait, c'tait sa seule
distraction durant les longues heures de solitude; ses geliers eurent
la barbarie de lui enlever. Le gouverneur du donjon, par compassion,
offrit de la lui rendre. Mais ce ne sera qu' la condition que vous
n'en jouerez point la nuit, et rien que le jour. A cet article, crit
Latude dans ses _Rveries_, je ne pus viter de le tourner en ridicule,
en lui disant: Mais y pensez-vous, monsieur? il suffit que a me soit
dfendu pour m'en donner envie[1].

Aussi  Vincennes, comme  Paris en vint-on  considrer Danry comme un
fou. Parmi les livres qu'on lui donnait pour le distraire, il s'en
trouva quelques-uns traitant de sorcellerie. Il les lut et relut, et vit
plus ds lors, dans sa vie, que la perptuelle intervention des dmons
voqus par la magicienne Pompadour et son frre le magicien, marquis de
Marigny.

Sartine revint voir le prisonnier le 8 novembre 1772. Danry le pria de
lui envoyer un exempt, pour prendre copie d'un mmoire qu'il avait
compos pour sa justification; de lui envoyer galement un avocat pour
l'aider de ses conseils, et un mdecin, pour examiner l'tat de sa
sant.

L'exempt arriva le 24. Le 29, il crivit au lieutenant de police: J'ai
l'honneur de vous rendre compte qu'en consquence de vos ordres je me
suis rendu au chteau de Vincennes, le 24 courant, pour entendre ce que
Danry prtend intresser le ministre, et il n'est pas possible
d'entendre chose qui l'intresse si peu. Il a dbut par me dire qu'il
fallait, pour que j'crive tout ce qu'il avait  me dire, que je reste
trois semaines avec lui. Il doit me faire l'histoire de cent
quatre-vingts ensorcellements et me faire copier cette histoire, d'aprs
lui, dans un tas de papiers qu'il a tirs d'un sac, dont le caractre
est indchiffrable.

Nous savons par Danry comment se passa la visite de l'avocat. Celui-ci
entra dans la chambre du prisonnier sur le midi.

Danry lui prsente les deux mmoires qu'il a rdigs et lui en explique
le contenu. Sur-le-champ, il me coupa court, en me disant: Monsieur,
je ne crois point du tout aux ensorcellements.

Je ne perdis point courage, et je lui dis: Monsieur, il ne m'est point
possible de vous faire voir le corps du dmon, mais je suis trs certain
de vous convaincre, par le contenu de ce mmoire, que feu la marquise de
Pompadour tait une magicienne, et que le marquis de Marigny, son frre,
est encore aujourd'hui mme en commerce avec les dmons.

A peine l'avocat eut-il lu quelques pages, qu'il s'arrta tout court,
posa le cahier sur la table et me dit, comme s'il s'tait veill d'un
profond sommeil: N'est-ce pas que vous voudriez sortir de prison? Je
repris: Cela n'est point douteux.--Et comptez-vous rester dans Paris ou
retourner chez vous?--Quand je serai libre, je retournerai chez
moi.--Mais avez-vous de quoi? A ce mot, je le pris par la main et je
lui dis: Monsieur l'avocat, je vous prie de ne pas vous fcher des
paroles que je vais vous dire.--Parlez, me dit-il, dites tout ce qu'il
vous plaira, je ne me fcherai point.--H bien, c'est que je me suis
aperu trs distinctement que le dmon s'est dj empar de vous.

La mme anne, Malesherbes fit sa clbre inspection des prisons. Ce
ministre vertueux vint me voir dans le commencement du mois d'aot 1775,
il m'couta avec le plus vif intrt. L'historien qui a le mieux connu
tout ce qui se rapporte  la Bastille, Franois Ravaisson, a cru que
Malesherbes laissa le malheureux en prison par gard pour son collgue
Maurepas. On aurait dit que le premier acte de Maurepas, en reprenant
le ministre, avait t de faire sortir son ancien complice. Une
lettre de Malesherbes au gouverneur de Vincennes dtruit cette
supposition: Je m'occupe, monsieur, de l'examen des pices qui
concernent vos diffrents prisonniers. Danry, Thorin et Marchal sont
tout  fait fols suivant les notes qu'on m'a donnes, et les deux
premiers en ont donn des marques indubitables en ma prsence.

Danry fut, en consquence, transfr  Charenton le 27 septembre 1774,
pour cause de drangement de tte, en vertu d'un ordre du Roy du 23
dudit mois, contresign de Lamoignon (Malesherbes). Le Roy paiera sa
pension. Au moment d'entrer dans sa nouvelle demeure, Latude prit la
prcaution de changer de nom une troisime fois et signa sur les
registres Danger.

En passant du donjon de Vincennes dans la maison de Charenton, Danry ne
jugea pas inutile de s'lever encore en dignit. Aussi le voyons-nous
s'intituler dornavant ingnieur, gographe, pensionnaire du roi 
Charenton. Sa situation s'amliora sensiblement. Il parle des bonts
qu'avaient pour lui les Pres de la Charit. Il avait des compagnons
dont la socit lui plaisait. Des salles o l'on jouait au billard, au
trictrac, aux cartes, taient mises  la disposition des pensionnaires.
Il prenait ses repas et se promenait en compagnie. Il revit Allgre, son
ancien confrre de captivit, qu'il retrouva dans les catacombes parmi
les forcens: on l'avait fait sortir, en 1763, de la Bastille o il
cassait et brisait tout. A prsent Allgre se croyait Dieu. Quant 
Danry, il tait si bien entr dans son rle de gentilhomme, qu' voir
son air de noblesse et d'aisance,  entendre sa conversation pleine de
souvenirs de famille et de jeunesse, nul ne pouvait douter qu'il n'et
t, en effet, ce brillant officier du gnie, tomb, dans la fleur de
l'ge, victime des intrigues de la favorite. Il frquentait la partie
aristocratique de la socit de Charenton, et se lia intimement avec un
de ses compagnons, le chevalier de Moyria, fils d'un lieutenant-colonel,
chevalier de saint Louis.

Cependant le Parlement, qui envoyait chaque anne une commission faire
l'inspection de la maison de Charenton, commission devant laquelle Danry
comparut  deux reprises diffrentes, ne jugea pas qu'il dt tre mis en
libert. Mais, un beau jour du mois de septembre 1776, le Pre prieur,
qui s'intressait tout particulirement au sort de son pensionnaire, le
rencontrant dans le jardin, lui dit brusquement: Nous attendons la
visite de M. le lieutenant de police, prparez un discours court et
bon. Le lieutenant de police, Lenoir, vit Danry, l'couta
attentivement, et comme le Pre prieur ne donnait que de bons
tmoignages, le magistrat promit la libert. Alors le Pre Prudence,
directeur, qui tait derrire moi, me tira par le bras pour me faire
sortir, par crainte que, par quelque parole indiscrte, je ne gtasse le
bien qui avait t rsolu. C'est un trait charmant tout  l'honneur du
Pre Prudence.

Mais, rflexion faite, il parut dangereux de rejeter ainsi, du jour au
lendemain, dans la socit un homme qui ne saurait comment y vivre,
n'ayant ni parents ni fortune, n'ayant plus les moyens de gagner sa vie,
et dont on n'avait d'ailleurs que trop de raisons de se dfier. Le Noir
fit demander si le prisonnier trouverait, une fois en libert, de quoi
assurer son existence, s'il avait quelque bien, s'il pouvait donner les
noms de quelques personnes prtes  rpondre de lui.

Comment, s'il avait quelque bien! comment, s'il trouverait des personnes
prtes  rpondre de lui! Lui, Maser de Latude! Mais toute sa famille,
quand la marquise de Pompadour le fit embastiller, occupait une
situation brillante! Mais sa mre, dont il avait eu la douleur
d'apprendre la mort, il avait laiss une maison et des biens-fonds
considrables! Latude prit la plume et, sans hsiter, crivit  M.
Caillet, notaire royal  Montagnac:

[Illustration: J.-CH. P. LE NOIR, LIEUTENANT GNRAL DE POLICE

(Bibl. de l'Arsenal)]

Mon cher ami, je parierais dix contre un que tu me crois mort, vois
comme tu t'es tromp!... Il ne dpend que de toi qu'avant ce carnaval
pass nous mangions un bon levraut ensemble.

Et il parle  son ami le notaire de la fortune laisse par sa mre, de
toute sa famille qui ne peut manquer de s'intresser  lui. Latude ne
fut peut-tre pas trs tonn de ne pas recevoir de rponse  cette
ptre, mais elle devait passer sous les yeux du lieutenant de police.

Le nouvel ami de Latude, le chevalier de Moyria, tait en libert depuis
quelque temps dj. Le prisonnier s'empressa de lui envoyer la copie de
sa lettre au notaire.

La rponse se faisait attendre, M. Caillet tait mort sans doute. Que
devenir? ces vingt-huit annes de captivit avaient compromis sa
fortune, lui avaient fait perdre ses amis; comment retrouver les dbris
de sa famille disperse? Heureusement qu'il lui restait une amiti, une
amiti jeune encore, mais dj forte, en laquelle il mettait sa
confiance.

Chevalier, il ne dpendrait que de vous de me dlivrer, en engageant
votre bonne maman  crire  M. Le Noir. Le chevalier de Moyria
rpondit aimablement, Danry crivit une nouvelle lettre plus pressante
et fit si bien que, non seulement la mre du chevalier, mais encore un
vieil ami de la famille de Moyria, Mercier de Saint-Vigor, chef
d'escadre, contrleur gnral de la maison de la reine, intervinrent,
firent des dmarches  Versailles. Le 5 du moi de juin 1777, le roi
Louis XVI me rendit ma libert, j'ai l'ordre de sa main dans ma poche!

[Illustration: LA CHAPELLE DE LA BASTILLE]


V

En sortant de Charenton, Danry avait sign l'engagement de partir
immdiatement pour le Languedoc, engagement qu'il n'eut garde de tenir.
Paris tait la seule ville de France o un homme comme lui pouvait se
pousser. Il avait alors cinquante-deux ans, mais se trouvait jeune
encore, plein d'entrain et de vigueur; ses cheveux, aussi abondants que
dans sa jeunesse, n'avaient pas blanchi. Bientt il eut trouv le moyen
d'emprunter de l'argent, et le voil en campagne, s'efforant
d'approcher les ministres, gagnant la protection du prince de Beauvau,
distribuant des mmoires o il rclame la rcompense de grands services
rendus, o il se rpand en invectives contre ses oppresseurs, contre
Sartine en particulier. Le ministre Amelot le fit appeler, et, d'une
voix svre, lui intima l'ordre de partir sur-le-champ. Latude ne se le
fit pas rpter. Il se trouvait  Saint-Bris,  quarante-trois lieues de
la capitale, quand il se vit apprhend par l'exempt Marais. Ramen 
Paris, il fut crou au Chtelet le 16 juillet 1777, et, le 1er aot,
conduit  Bictre. A peine en libert, il s'tait introduit chez une
dame de qualit et lui avait extorqu de l'argent par des menaces.
L'exempt le trouva porteur d'une somme assez forte.

Bictre n'tait plus une prison d'tat comme la Bastille et Vincennes,
ou une maison de sant comme Charenton: c'tait la prison des voleurs.
Danry prit la prcaution, en y entrant, de changer de nom une quatrime
fois, il se fit appeler Jedor. Il a d'ailleurs soin de nous donner dans
ses _Mmoires_ la raison de cette nouvelle mtamorphose: Je ne voulais
pas souiller le nom de mon pre en le mettant sur le registre de ce lieu
infme. De ce jour commence pour lui une existence vraiment misrable:
confondu avec les sclrats, au pain et  l'eau, il a un cabanon pour
demeure. Mais son long martyre est termin: voici l'heure de
l'apothose!

Louis XVI rgne depuis plusieurs annes et la France est devenue la
nation la plus _sensible_ de l'univers. Tout le monde pleure et  tout
propos. Est-ce la littrature sentimentale mise  la mode par J.-J.
Rousseau qui a amen ce rsultat touchant, ou bien, au contraire, cette
littrature a-t-elle eu du succs parce qu'elle tait dans le got du
jour? Quoi qu'il en soit, Latude venait  son moment. Sa rcente
msaventure n'tait pas faite pour le dcourager. Au contraire, c'est
avec une nergie plus grande, une plus poignante motion et des cris
plus dchirants qu'il reprend l'histoire de son interminable souffrance.
Victime d'oppresseurs cruels, de lches ennemis qui ont intrt 
touffer sa voix, les mauvais traitements ne courberont pas sa tte, il
restera fier, sr de lui, debout devant ceux qui le chargent de fers.

Lors de la naissance du dauphin, Louis XVI voulut faire partager sa
joie aux misrables et prononcer un grand nombre de grces. Une
commission spciale, prside par le cardinal de Rohan, compose de huit
conseillers au Chtelet, vint siger  Bictre. Danry comparut devant
elle le 17 mai 1782. Ses nouveaux juges, comme il en tmoigne,
l'coutrent avec intrt. Mais la dcision de la commission ne lui fut
pas favorable. Cela ne l'tonna pas autant que nous pourrions le croire.
Le souffle impur du vice, crit-il au marquis de Conflans, n'a jamais
gt mon coeur; mais il y a des magistrats qui aiment mieux faire
grce en pardonnant  des hommes coupables, que de s'exposer au reproche
mrit d'avoir commis l'injustice la plus rvoltante, en retenant
l'innocence pendant trente-trois ans dans les fers.

Pour donner carrire  l'incroyable activit de son cerveau, il compose
 Bictre de nouveaux projets, mmoires et relations de ses malheurs. Il
envoie au marquis de Conflans un projet de presse hydraulique, hommage
d'un gentilhomme infortun qui a vieilli dans les fers; il fait porter
des mmoires par le porte-cls  toutes les personnes qui pouvaient
s'intresser  lui. La premire qui le prit en compassion est un prtre,
l'abb Legal, de la paroisse de Saint-Roch, vicaire de Bictre. Il vint
le voir, le consoler, lui donner des soins et de l'argent. Le cardinal
de Rohan lui tmoigna galement beaucoup d'intrt, il lui envoya des
secours par son secrtaire. Nous arrivons enfin  Mme Legros. Cette
merveilleuse histoire est connue, nous la conterons brivement. Un
porte-cls ivre perd l'un des mmoires de Latude au coin d'une borne de
la rue des Fosss-Saint-Germain-l'Auxerrois; une femme, une petite
mercire, le ramasse, elle l'ouvre: son coeur se serre  la lecture de
ces souffrances horribles dcrites en traits de feu. Elle fait partager
son motion  son mari[2], tous les soins de ces braves gens vont tendre
 la dlivrance de l'infortun, et Mme Legros se consacre  la tche
entreprise avec une ardeur, un courage, un dvoment infatigables.
Grand spectacle, s'crie Michelet, de voir cette femme pauvre, mal
vtue, qui s'en va de porte en porte, faisant la cour aux valets pour
entrer dans les htels, plaider sa cause devant les grands, leur
demander leur appui! En bien des maisons elle trouve bon accueil, le
prsident de Gourgues, le prsident de Lamoignon, le cardinal de Rohan,
l'aident de leur influence. Sartine lui-mme fait des dmarches en
faveur du malheureux. Deux avocats du parlement de Paris, Lacroix et
Comeyras, se dvouent  la cause. Des copies sont tires des mmoires du
prisonnier, elles se rpandent dans tous les salons, elles pntrent
jusque dans le cabinet de la reine. Tous les coeurs s'meuvent aux
accents de cette voix dchirante.

Le marquis de Villette, devenu clbre par l'hospitalit qu'il donna 
Voltaire mourant, se prend de passion pour l'infortun; il envoie son
intendant  Bictre offrir  Latude une pension de 600 livres,  la
seule condition que le prisonnier lui laissera l'honneur de le dlivrer.
Latude reut cette singulire proposition comme il le devait. Voil
deux ans qu'une pauvre femme se dvoue  ma dlivrance, je serais un
ingrat en ne laissant pas mon sort entre ses mains. Il savait que cette
pension ne lui chapperait pas, et ce n'est pas pour 600 livres qu'il
aurait consenti  laisser dpouiller son histoire du caractre
romanesque et touchant qu'elle prenait de plus en plus.

Voici du reste l'Acadmie franaise qui intervient. D'Alembert est feu
et flammes. Et c'est dornavant dans la prison infme un flot de
visiteurs de la plus haute distinction. Enfin, le roi lui-mme est amen
 s'occuper de l'affaire. Il se fait apporter le dossier, il l'examine
soigneusement. Avec quelle anxit on attend sa dcision! Mais Louis
XVI, qui connat  prsent l'affaire, rpondit que Latude ne sortira
_jamais_. A cet arrt, qui parat sans appel, tous les amis du
prisonnier perdent courage, except Mme Legros. La reine et Mme
Necker sont avec elle. En 1783, Breteuil, l'homme de la reine, arrive au
pouvoir; le 24 mars 1784, la mise en libert est signe. Le vicomte de
Latude reoit une pension de 400 livres, mais il est exil dans son
pays. Nouvelles instances, nouvelles dmarches: on obtient enfin que
Latude vivra libre  Paris!

Voici la plus belle poque de la vie d'un grand homme. Latude occupe, au
quatrime, un appartement modeste, mais propre et bien rang. Il vit
entre ses deux bienfaiteurs, M. et Mme Legros, choy, entour de
mille gteries. La duchesse de Beauvau a obtenu de Calonne pour Mme
Legros, sur les fonds destins  soutenir les gentilshommes tombs dans
la misre, une pension de 600 livres; la duchesse de Kingston lui fait
une autre pension de 600 livres galement; outre la pension royale,
Latude reoit 500 livres par an du prsident Dupaty et 300 du duc
d'Agen. De plus, une souscription publique a t ouverte, elle s'est
couverte des plus grands noms de France. Une agrable aisance est
assure aux poux Legros et  leur fils d'adoption. Dans la sance du 24
mars, l'Acadmie franaise a dcern solennellement  la vaillante
mercire le prix Montyon. La dame Legros est venue recevoir la mdaille
aux acclamations de toute l'assemble.

Le nom de Latude est sur toutes les lvres, on l'admire, on le plaint.
Les dames de la plus haute socit ne craignent pas de monter les quatre
tages, accompagnes de leurs filles, pour apporter  l'infortun avec
leurs larmes des secours en argent. C'est une affluence dont le hros
nous a laiss avec complaisance la description: duchesses, marquises,
grands d'Espagne, croix de saint Louis, prsidents au Parlement, se
rencontrent chez lui. Il y a quelquefois six et huit personnes dans sa
chambre. Chacun entend son histoire, lui prodigue les tmoignages de la
plus tendre compassion, et nul ne manque, avant de sortir, de laisser
une marque de sa sensibilit. Les marchales de Luxembourg et de
Beauvau, la duchesse de la Rochefoucauld, la comtesse de Guimont, sont
parmi les plus zles. D'ailleurs, dit notre homme, il me serait
extrmement difficile de pouvoir connatre laquelle de ces comtesses,
marquises, duchesses et princesses a le coeur le plus humain, le plus
compatissant.

Latude devient ainsi l'une des illustrations de Paris: les trangers
affluent  son logis, les matresses de maison se l'arrachent. A table,
quand il parle, c'est un silence empreint de dfrence et de respect; au
salon, prs de la chemine o flambent les grandes bches, il est assis
dans un fauteuil dor, au milieu d'un bouquet de robes claires et
soyeuses qui frissonnent, presses autour de lui. Le chevalier de
Pougens, fils du prince de Conti, lui demande avec insistance de lui
faire le plaisir de venir demeurer dans sa maison; Latude veut bien y
consentir. L'ambassadeur des tats-Unis, l'illustre Jefferson, le prie 
dner.

Latude a dcrit lui-mme cette vie enchante: Depuis ma sortie de
prison, les plus grands seigneurs de France m'ont fait l'honneur de
m'inviter  venir manger chez eux, mais je n'ai pas trouv une seule
maison, except celle de M. le comte d'Angevillier, o l'on rencontre
les gens d'esprit et de science par douzaines, et toutes sortes
d'honntets de la part de Mme la comtesse, et celle de M. Guillemot,
intendant des btiments du roi, l'une des plus charmantes familles que
l'on puisse trouver dans Paris,--o l'on soit plus  son aise que chez
le marquis de Villette.

Quand on a, comme moi, prouv la rage de la faim, on commence toujours
par parler de la bonne chre. Le marquis de Villette a toujours un
cuisinier qui peut aller de pair avec le plus habile de son art,
c'est--dire en deux mots que sa table est excellente. A celle des ducs
et pairs et des marchaux de France, c'est un crmonial ternel, on n'y
parle que par sentences, au lieu qu' celle du marquis de Villette[3],
fondamentalement il y a toujours des personnes d'esprit et de science.
Tous les musiciens de la premire classe ont un couvert mis  sa table,
et de six jours de la semaine il y en a au moins trois o il y a un
petit concert.

Le 26 aot 1788, mourut une des bienfaitrices de Latude, la duchesse de
Kingston; elle ne manqua pas de faire  son protg une bonne place dans
son testament, et nous voyons celui-ci assister pieusement  la vente
qui se fit des meubles et effets ayant appartenu  la bonne dame. Il
acheta mme quelques objets et donna en paiement un louis d'or. Mais,
l'huissier-audiencier, M. de Villeneuve, le lui rendit: la pice tait
fausse. Le lendemain  une seconde vacation Latude ayant donn  nouveau
la mme pice, M. de Villeneuve la lui rendit pour la seconde fois en
lui faisant remarquer assez vivement, que la pice tait
fausse.--Fausse? H! prenait-on le vicomte de Latude pour un escroc? La
pice tait fausse! Et qui donc avait l'audace d'mettre une pareille
inculpation attentatoire  son honneur et  sa rputation? Latude lve
la voix, l'huissier menace de le faire sortir de la salle. L'insolent!
On met  la porte un polisson et non un gentilhomme! Mais l'huissier
envoie chercher la garde  cheval, qui met le sieur de la Tude
ignominieusement dehors. Celui-ci sortit avec calme, et, le jour mme,
22 novembre 1788, attaqua l'huissier devant le tribunal du Chtelet
pour avoir une rparation aussi authentique que la diffamation avait
t publique[4].

L'anne suivante (1789), Latude fit un voyage en Angleterre. Il avait
entrepris de poursuivre devant les tribunaux Sartine, Le Noir et les
hritiers de Mme de Pompadour, afin d'obtenir les indemnits qui lui
taient dues. En Angleterre, Latude rdigea un mmoire  l'adresse de
Sartine, dans lequel il fait connatre  l'ancien lieutenant de police
les conditions auxquelles il se dsisterait de ses poursuites. M. de
Sartine, voulez-vous me donner, en forme de rparation de tous les
maux, dommages, que vous m'avez fait souffrir injustement, la somme de
900.000 livres; M. Le Noir, 600.000 livres, et les hritiers de feu la
marquise de Pompadour et du marquis de Menars 100.000 cus, ces trois
sommes ensemble font 1.800.000 livres, c'est--dire 4 millions
d'aujourd'hui.

[Illustration: LA BASTILLE VUE DU JARDIN DU GOUVERNEUR]


VI

La rvolution clata. Si l'poque de Louis XVI, tendre et compatissante,
avait t favorable  notre homme, la Rvolution semble avoir t faite
pour lui. Le peuple se souleva contre le despotisme des rois; les tours
de la Bastille furent renverses. Latude, victime des rois, victime de
la Bastille et des ordres arbitraires, allait apparatre dans tout son
clat.

Il s'empressa de jeter aux orties sa perruque poudre et son habit de
vicomte; coutez le rvolutionnaire farouche, intgre, indomptable,
absolu: Franais! j'ai acquis le droit de vous dire la vrit; et, si
vous tes libres, vous devez aimer  l'entendre.

Je mditais depuis trente-cinq ans, dans les cachots, sur l'audace et
l'insolence des despotes; j'appelais  grands cris la vengeance, lorsque
la France, indigne, s'est leve tout entire, par un mouvement sublime,
et a cras le despotisme. Pour qu'une nation soit libre, il faut
qu'elle veuille le devenir, et vous l'avez prouv. Mais, pour conserver
la libert, il faut s'en rendre digne; et voil ce qu'il vous reste 
faire!

Au Salon de peinture de 1789, on vit deux portraits de Latude et la
fameuse chelle de cordes. Au bas de l'un de ces portraits[5], par
Vestier, membre de l'Acadmie royale, on avait grav ces vers:

    Instruit par ses malheurs et sa captivit,
    A vaincre des tyrans les efforts et la rage,
    Il apprit aux Franais comment le vrai courage
          Peut conqurir la libert.

Ds l'anne 1787, le marquis de Beaupoil-Saint-Aulaire avait crit, sous
l'inspiration du martyr, l'histoire de sa captivit. Il parut de ce
livre, la mme anne, deux ditions diffrentes. En 1789, Latude publia
le rcit de son vasion de la Bastille, ainsi que son _Grand Mmoire_ 
la marquise de Pompadour; enfin, en 1790, parut le _Despotisme dvoil,
ou Mmoires de Henri Masers de Latude_, rdig par un avocat nomm
Thierry[6].

Le livre est ddi  Lafayette. On voit, en premire page, le portrait
du hros, la figure fire et nergique, une main sur l'chelle de corde,
l'autre tendue vers la Bastille, que des ouvriers sont occups 
dmolir. Je jure, dit l'auteur en commenant, que je ne rapporterai pas
un fait qui ne soit une vrit. L'ouvrage est un tissu de calomnies et
de mensonges; et, ce qui affecte de la manire la plus pnible, c'est de
voir cet homme renier sa mre, oublier les privations qu'elle a
supportes par amour pour son fils, et faire honneur du peu que la
pauvre fille a pu faire pour son enfant,  un marquis de la Tude,
chevalier de saint Louis, lieutenant-colonel au rgiment
d'Orlans-dragons!

[Illustration: PRISE DE LA BASTILLE

(Coll. Edm. de Rothschild)]

Mais le livre vibrait d'un incomparable accent de sincrit et de cette
motion profonde que Latude savait communiquer  tous ceux qui
l'approchaient. Le succs fut prodigieux. En 1793, vingt ditions
taient puises, l'ouvrage tait traduit en plusieurs langues; les
journaux n'avaient pas assez d'loges pour l'audace et le gnie de
l'auteur, le _Mercure de France_ proclamait que, dsormais, le devoir
des parents tait d'apprendre  lire  leurs enfants dans cette oeuvre
sublime; un exemplaire en tait envoy  tous les dpartements,
accompagn d'une rduction de la Bastille par l'architecte Palloy, et
c'est avec raison que Latude pouvait s'crier dans l'Assemble
nationale: Je n'ai pas peu contribu  la rvolution et  l'affermir.

Latude n'tait pas homme  ngliger des circonstances aussi favorables.
Il chercha tout d'abord  faire augmenter sa pension et prsenta  la
Constituante une ptition qui fut appuye par le reprsentant Bouche.
Mais Camus, l'pre Camus, prsident de la commission charge
d'examiner l'affaire, conclut au rejet; et, dans la sance du 13 mars
1791, le dput Voidel pronona un discours trs vif: selon lui, la
Nation avait  soulager des malheureux plus dignes d'intrt qu'un homme
de qui la vie avait commenc par une escroquerie et une lchet.
L'Assemble se rangea  cet avis: non seulement la pension de Latude ne
fut pas augmente, mais la dlibration de la Constituante lui fit
supprimer la pension que lui avait accorde Louis XVI.

[Illustration: LES PRISONNIERS DE LA BASTILLE DLIVRS LE 14 JUILLET
1789

Dessin par J. Bulthuis, grav par Vinkeles et Vrydag (Muse
Carnavalet)]

Horreur et infamie! Quelle dmence s'est empare de l'esprit des
reprsentants de la plus gnreuse nation de l'univers!... Assassiner un
malheureux dont l'aspect seul veille la piti et chauffe la
sensibilit la moins expansive... car la mort n'est pas aussi terrible
que la perte de l'honneur! Le vaillant Latude ne restera pas sous le
coup d'un pareil affront. Bientt il a amen Voidel  se rtracter: il
gagne, au sein de l'Assemble, un dfenseur influent, le marchal de
Broglie. L'Assemble lgislative remplace la Constituante, Latude
revient  la charge. Il est admis  la barre le 26 janvier 1792;
l'affaire est renvoye et examine une seconde fois, le 25 fvrier. Nous
voudrions pouvoir citer tout au long le discours que Latude composa
lui-mme pour son rapporteur, voici un fragment de la proraison:

Qu'un homme, sans aucun secours tranger, ait pu s'chapper trois fois,
une fois de la Bastille et deux fois de la tour de Vincennes; oui,
messieurs, j'ose dire qu'il n'a pu en venir  bout que par un miracle
ou que Latude a un gnie plus qu'extraordinaire. En effet, jetez les
yeux sur cette chelle de corde et de bois et sur tous les autres
instruments que Latude a fabriqus avec un simple briquet, que voil au
milieu de cette chambre. J'ai voulu vous faire voir cet objet de
curiosit qui fera sans cesse l'admiration des gens d'esprit. Pas un
seul tranger ne vient dans Paris qui n'aille voir ce chef-d'oeuvre
d'esprit et de gnie, de mme que sa gnreuse libratrice, Mme
Legros. Nous avons voulu vous mnager, messieurs, le plaisir de voir
cette femme clbre, qui, pendant quarante mois, sans relche, a brav
le despotisme, qu'elle a vaincu  force de vertu. La voil  la barre
avec M. de Latude, voil cette femme incomparable, que sans cesse elle
fera la gloire et l'ornement de son sexe!...

[Illustration: TTES DU GOUVERNEUR DE LA BASTILLE ET DU MAJOR DE LOSME
PORTES LE 14 JUILLET 1789 PLACE DE GRVE

(Extrait des _Rvolutions de Paris_)]

Ne nous tonnons pas que l'Assemble lgislative se soit laiss mouvoir
par cette harangue loquente et cette exhibition aussi touchante que
varie. Elle vota d'une seule voix une pension de 2.000 livres, sans
prjudice de la pension de 400 livres prcdemment accorde. Dsormais,
Latude pourra dire: La Nation tout entire, m'a adopt.

D'ailleurs, la petite msaventure au sein de l'Assemble constituante
devait tre le seul chec que Latude essuya au cours de sa glorieuse
carrire de martyr. Prsent  la Socit des Amis de la
Constitution, il en fut nomm membre par acclamation, et la Socit
envoya une dlgation de douze membres porter a Mme Legros la
couronne civique. Le chef de la dputation dit, d'une voix mue: Ce
jour est le plus beau jour de ma vie. Une dlgation des principaux
thtres de Paris offrit  Latude l'entre gratuite  tous les
spectacles afin qu'il pt aller souvent oublier les jours de sa
douleur. Une haute considration l'entourait et les plaideurs le
priaient d'appuyer leurs causes devant les tribunaux de l'autorit
morale que lui avait donne sa vertu. Il en profita pour porter
dfinitivement en justice ses rclamations contre les hritiers de la
marquise de Pompadour. Le citoyen Mony plaida la cause une premire fois
au tribunal du VIe arrondissement, le 16 juillet 1793; le 11
septembre, l'affaire revint devant les magistrats; les citoyens
Chaumette, Laurent et Legrand avaient t dsigns par la Commune de
Paris comme dfenseurs officieux, et toute la Commune vint assister 
l'audience. Latude obtint 60.000 livres, dont 10.000 furent payes en
espces.

[Illustration: LA DMOLITION DE LA BASTILLE APRS LA PRISE

Dessin par Tetar, grav par Campion (Muse Carnavalet)]

A partir de ce moment, sa vie devint plus calme. Mme Legros
continuait  l'entourer de ses soins. Les 50.000 livres qui lui
restaient dues par les hritiers de la marquise lui furent payes en
bonnes mtairies sises en Beauce, dont il touchait les revenus.

Il prouvait du plaisir  aller dans les maisons d'arrt, visiter les
prisonniers des comits rvolutionnaires. Au Luxembourg il trouve
l'ancien ministre Amelot avec lequel il avait correspondu durant sa
dtention  Vincennes. A prsent, crit miss Williams, Latude gotait
les douceurs de la libert et, jusqu'au moment o les visites dans les
prisons furent interdites, il y vint frquemment voir l'un de ses amis,
dans la chambre mme o l'ancien ministre tait enferm.

Ajoutons que la France ne trouva pas en Latude un enfant ingrat. La
situation critique, dans laquelle le pays se dbattait, le peinait
profondment. Il cherchait les moyens d'y porter remde et fit paratre,
en 1799, _un Projet d'valuation des quatre-vingts dpartements de la
France pour sauver la Rpublique en moins de trois mois_, ainsi qu'un
_Mmoire sur les moyens de rtablir le crdit public et l'ordre dans les
finances de la France_.

Lorsque les biens ayant appartenu  la marquise de Pompadour furent
squestrs, les mtairies donnes  Latude lui furent enleves; mais il
se les fit restituer par le Directoire. Il fut moins heureux dans une
demande de concession de thtre et de maison de jeu. Il s'en consola.
Les secours qu'il ne cessait d'extorquer de droite et de gauche, le
revenu de ses mtairies, la vente de ses livres et l'argent que lui
rapportait l'exhibition de son chelle, promene par un imprsario dans
les diffrentes villes de France et d'Angleterre, lui procuraient une
large aisance.

La Rvolution passa. Latude salua Bonaparte  son aurore, et quand
Bonaparte devint Napolon, Latude acclama l'Empereur. Nous avons une
lettre bien curieuse dans laquelle il trace  Napolon 1er les lignes
de conduite qu'il devra suivre pour son bien et celui de la France, elle
commence par ces mots:

Sire,

J'ai t enterr cinq fois tout vivant, et je connais le malheur. Pour
avoir un coeur plus compatissant que le gnral des hommes, il faut
avoir souffert de grands maux... J'ai eu la douce satisfaction, du temps
de la Terreur, d'avoir sauv la vie  vingt-deux malheureux...
Solliciter Fouquet d'tinville pour des royalistes, c'tait le persuader
que j'en tais un moi-mme. Que si j'ai brav la mort pour sauver la vie
 vingt-deux citoyens, juge, grand Empereur, si mon coeur peut viter
de s'intresser pour toi, qui est le sauveur de ma chre patrie.

D'autre part, il rclame de l'argent  Godo, prince de la Paix,
ministre de Charles IV, sous prtexte qu'il est l'inventeur d'une sorte
de hallebarde en usage dans l'arme espagnole.

Nous avons des dtails sur la fin de la vie de Latude par les _Mmoires_
de son ami le chevalier de Pougens et par les _Mmoires_ de la duchesse
d'Abrants. Le chevalier nous dit qu' l'ge de soixante-quinze ans il
tait encore en bonne sant, vif, enjou, paraissant jouir avec
transport des charmes de l'existence. Chaque jour, il faisait de longues
courses dans Paris sans prouver la moindre fatigue. On s'tonnait de ne
trouver en lui _aucun vestige_ des cruelles souffrances qu'il avait
prouves dans les cachots pendant trente-cinq annes de dtention[7].
L'Empire ne lui avait pas fait perdre de sa faveur. Junot lui faisait
une pension sur des fonds dont il disposait. Un jour, il le prsenta 
sa femme, avec Mme Legros, que Latude ne quittait plus.

Lorsqu'il arriva, nous dit la duchesse d'Abrants, je fus au-devant de
lui avec un respect et un attendrissement vraiment difiants. Je le pris
par la main, je le conduisis  un fauteuil, je lui mis un coussin sous
les pieds; enfin, il aurait t mon grand-pre que je ne l'aurais pas
mieux trait. A table, je le mis  ma droite. Mais, ajoute la duchesse,
mon enchantement dura peu. Il ne parlait que de ses aventures avec une
loquacit effrayante.

Ag de quatre-vingts ans, le 25 juin 1804, quelques mois avant sa mort,
Latude crit  son protecteur le chevalier de Pougens, membre de
l'Institut, qu'il tutoie: Or, je viens te dclarer  haute et
intelligible voix que si, d'aujourd'hui, 11 messidor, en dix jours, tu
n'es pas rendu dans Paris, avec tout ton btail (le chevalier de Pougens
tait dans ses terres,  la campagne), que je partirai le lendemain, que
je porterai une faim dmesure et une soif de cocher de fiacre, et quand
j'aurai mis vos provisions et votre cave  sec, vous me verrez jouer le
second acte de la comdie de _Jocriste_: vous verrez voler les
assiettes, les plats, les marmites, les bouteilles--bien entendu,
vides--et jeter tous les meubles par la fentre!

Le 20 juillet 1804, Latude rdigea encore une circulaire adresse aux
souverains de l'Europe, au roi de Prusse, au roi de Sude, au roi de
Danemark,  l'archiduc Charles, frre de l'empereur, ainsi qu'au
prsident des tats-Unis. A chacun, il envoyait un exemplaire de ses
_Mmoires_ accompagn du clbre projet qui avait fait remplacer par des
fusils les hallebardes dont les sergents taient arms. Il expliquait 
chacun de ces souverains que, comme la nation qu'il gouvernait profitait
de ce projet, enfant de son gnie, il tait juste qu'il en ret la
rcompense.

Jean Henri, dit Danry, dit Danger, dit Jedor, dit Masers d'Aubrespy, dit
de Masers de la Tude, mourut  Paris, le 11 nivse an XIII (1er
janvier 1805), d'une fluxion de poitrine,  l'ge de quatre-vingts ans.

[Illustration]


VII

Nous venons de dire le peu de confiance que doivent inspirer les
Mmoires que Latude fit rdiger au dbut de la Rvolution, par l'avocat
Thierry qu'il publia en 1790. A la bibliothque impriale de
Saint-Ptersbourg, est conserv un manuscrit autographe de Latude[8],
rdig par lui dans sa prison,  Vincennes, puis  Charenton de 1775 
1777. Ce manuscrit faisait partie des anciennes archives de la Bastille;
il y fut pris, avec d'autres papiers, lors du pillage du 14 juillet. Il
parvient entre les mains d'un amateur russe, d'o il passa dans la
bibliothque du tzar. Ce mmoire offre infiniment plus de garanties de
sincrit et d'exactitude que le texte rdig par Thierry. Latude le
destinait aux ministre et magistrats appels  dcider de son sort:
c'est une manire de plaidoyer, o les faits sont naturellement
prsents par l'auteur de la manire qui lui est la plus favorable; mais
o il entre dans les dtails les plus circonstancis, et o il lui
tait relativement difficile de s'carter de la vrit, son oeuvre
tant destine  des juges placs  mme de la contrler.

Du manuscrit de Saint-Ptersbourg la Bibliothque de l'Arsenal a acquis
une copie en 1886 (Bibl. de l'Arsenal, ms. 12727, f. 618-837); d'aprs
laquelle a t tabli le texte qui suit.

Le dbut de ces mmoires faisant dfaut dans le manuscrit de
Saint-Ptersbourg, nous l'avons remplac par la partie correspondante
des mmoires rdigs par Thierry: il s'agit des deux premiers chapitres.

Les mmoires rdigs par Thierry comprennent ce que l'on peut appeler
les deux dtentions de Latude; la premire du 1er mai 1749 au 5 juin
1777, ayant t occasionne par l'envoi de la bote explosive  Mme
de Pompadour, et la seconde, du 17 juillet 1776 au 24 mai 1784, par le
chantage  main arme, dont le hros s'tait rendu coupable vis--vis
d'une dame de qualit. La relation de Saint-Ptersbourg publie ici
s'arrte  la fin de sa premire dtention (juin 1771). Nous ne croyons
pas devoir rimprimer pour la suite, la relation Thierry. La fin de la
vie de Latude est raconte ci-dessus, dans l'introduction, d'aprs des
correspondances et des pices d'archives, dont le tmoignage est plus
exact que celui de notre martyr trop intress, quand il mettait sa
plume entre les mains de l'avocat Thierry,  tromper ses contemporains.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO.

Montfermeil, novembre 1910.

[Illustration]

[Illustration:

PLAN EXACT DE LA BASTILLE TEL QU'IL FUT LEV LE 16 JUILLET 1789,

DEUX JOURS APRS LA PRISE.

(Bibl. nat., manuscrits).]




MMOIRES AUTHENTIQUES DE LATUDE




I

MON INCARCRATION A LA BASTILLE

(1er mai 1749).


Je suis n, le 23 mars 1725, au chteau de Craiseih, prs de Montagnac
en Languedoc, dans une terre appartenant au marquis de Latude, mon pre,
chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis,
lieutenant-colonel du rgiment d'Orlans-Dragons, mort, depuis,
lieutenant de roi  Sedan[9]. Je n'entrerai point dans le dtail de mes
premires annes: la vritable histoire de ma vie n'est que celle de mes
malheurs. J'avais annonc quelques dispositions et un got dcid pour
les mathmatiques: mes parents s'appliqurent  les cultiver, et
favorisrent mon inclination, qui me portait  entrer dans le gnie. A
l'ge de vingt-deux ans, mon pre m'adressa  M. Dumai, son ami,
ingnieur en chef  Berg-op-Zoom. Celui-ci m'accueillit, me reut en
qualit de surnumraire, et me fit prendre l'uniforme. J'allais tre en
pied, lorsque, malheureusement pour moi, la paix de 1748 fut conclue
[trait d'Aix-la-Chapelle]. Mon pre voulut que je misse  profit cet
instant de repos: il m'envoya  Paris pour suivre mes cours de
mathmatiques et achever mon ducation. J'tais jeune, j'avais toute
l'activit de mon ge, et j'prouvais sans cesse le tourment qu'elle
cause  ceux qui veulent jouer un rle, et qui prennent pour du talent
l'agitation de leur esprit. J'aurais accept,  quelque prix que ce ft,
le bonheur de parvenir; mais, pour cela, il fallait des protecteurs. Je
les voulais puissants, mon amour-propre les cherchait dans les premiers
rangs, ou plutt l'amour de la gloire, car pourquoi dgrader cette
passion qui, dans un jeune homme, est toujours un sentiment noble et
digne de quelque estime? Quoi qu'il en soit, je n'tais pas connu, je
voulais l'tre, et pour en chercher les moyens, je ne pris conseil que
de mon imagination.--Voici celui qu'elle me suggra.

La marquise de Pompadour rgnait alors. Cette femme imprieuse expiait
par la haine universelle le crime d'avoir fait perdre au roi le respect
et l'amour de son peuple; elle venait d'y ajouter celui d'avoir sacrifi
 sa vengeance un ministre chri, dont elle avait puni une plaisanterie
ingnieuse par la disgrce et l'exil. On ne prononait son nom qu'avec
un mpris ml d'horreur, et l'on trouvait dans toutes les bouches
l'expression d'un sentiment qui remplissait tous les coeurs.

Un jour du mois d'avril 1749, j'tais aux Tuileries; deux hommes assis 
ct de moi se livraient, contre elle,  l'indignation la plus vive. Le
feu qui paraissait les enflammer chauffa mon esprit qui, toujours
dirig vers le but auquel tendaient toutes mes mditations, crut trouver
dans un projet qu'il enfanta alors un moyen sr d'oprer mon avancement
et d'assurer ma fortune. Il ne me paraissait pas suffisant d'avertir la
marquise de Pompadour de l'opinion publique: sans doute je ne lui aurais
rien appris qu'elle ne st ou dont elle ne se doutt; j'imaginai de
signaler davantage mon zle, et de l'intresser  mon sort par la
reconnaissance. Aprs avoir jet  la poste une petite bote de carton 
son adresse, dans laquelle j'avais mis une poudre qui ne pouvait causer
aucun mal, je courus  Versailles: je lui racontai ce que j'avais
entendu; j'exagrai le dsir que ces deux particuliers avaient montr de
disputer  d'autres la gloire d'en dlivrer la France, et j'ajoutai que
je les avais suivis jusqu' la grande poste o ils avaient port un
paquet que, d'aprs leur discours, je devais souponner tre pour elle,
et renfermer quelque poison trs subtil.

Le premier mouvement de la marquise fut de m'exprimer la sensibilit la
plus vive, et de m'offrir une bourse pleine d'or, que je refusai en lui
disant que j'osais prtendre  une rcompense plus digne d'elle et de
moi, d'aprs la connaissance que je lui donnai de mon tat et de ma
bonne volont[10].

Souponneuse et dfiante, comme le sont les tyrans, elle voulut avoir de
mon criture; et, sous prtexte de retenir et de conserver mon adresse,
elle me fit mettre  son bureau pour la lui donner. L'ivresse que me
causait la russite de mon projet, la vivacit de mon caractre, ne me
permirent pas d'apercevoir le pige, et je ne rflchis pas qu'en
traant avec la mme main les caractres des deux adresses, j'allais me
dcouvrir. Je revins chez moi fier de mon ouvrage, et calculant dj
tous les degrs de ma grandeur future.

La marquise reut le paquet. Elle fit faire sur divers animaux l'essai
de la poudre qu'on y trouva: voyant qu'elle n'avait rien de malfaisant,
et reconnaissant,  la vue des deux adresses, que c'tait la mme main
qui les avait crites, elle regarda comme un outrage sanglant, ou plutt
comme un crime, cette tourderie, et donna contre moi les ordres les
plus rigoureux.

Le 1er mai suivant, pendant que je me livrais aux rveries les plus
brillantes, un exempt nomm Saint-Marc, suivi de quelques archers, vint
interrompre ce doux sommeil. J'tais alors dans un htel garni du
cul-de-sac du Coq o je logeais. On me jeta dans un fiacre, et je fus
conduit vers les huit heures du soir  la Bastille.

Je fus introduit dans une salle basse, appele _chambre du conseil_, o
je trouvai tous les officiers du chteau qui m'attendaient. Je fus
fouill de la tte aux pieds; on me dpouilla de tous mes vtements, on
me prit tout ce que j'avais sur moi, argent, bijoux, papiers; on me
revtit d'infmes haillons, qui sans doute avaient t dj imprgns
des larmes d'une foule d'autres malheureux. Cette crmonie, emprunte
de l'Inquisition et des voleurs de grand chemin, s'appelait  la
Bastille _faire l'entre d'un prisonnier_. On me fit crire sur un
registre que je venais d'entrer  la Bastille; ensuite on me conduisit
dans une chambre de la tour nomme _la Tour du coin_. On ferma sur moi
deux portes paisses, et on me laissa seul sans m'avoir appris quel
tait mon crime et quel allait tre mon sort. Le lendemain, M. Berryer,
alors lieutenant de police, vint m'interroger. J'aurai plus d'une fois 
parler de ce magistrat respectable, et je dois en faire le portrait. Il
est heureux, quand on fatigue la compassion des hommes par le rcit de
tant d'infortunes, de pouvoir s'arrter un moment  l'ide d'un tre
estimable, dont la touchante sensibilit les a adoucies quelquefois; je
n'aurai pas souvent  jouir de ce triste avantage.

M. Berryer inspirait la confiance par sa douceur et sa bont. Il osait,
pour faire le bien, se mettre au-dessus des prjugs, et ne consultait
jamais, dans l'exercice de ses fonctions, que son coeur et son devoir.
Il est peu connu aujourd'hui. On ne doit pas en tre surpris, il ne
l'tait alors que des malheureux. Un pareil homme tait dplac dans la
Cour de la marquise.

Je ne lui dissimulai ni ce que j'avais fait ni le but que je m'tais
propos. Ma candeur l'intressa; il ne vit dans cette action qu'un trait
de jeunesse, excusable peut-tre par son objet, digne au plus, en tout
cas, d'une lgre correction. Il me promit d'tre auprs de Mme de
Pompadour mon protecteur, et de lui demander ma libert. Mais un homme
qui osait contrarier sa passion et ne pas venger svrement ses injures
jouissait d'un bien faible crdit sur son esprit. Il la trouva
inexorable, et fut oblig de me l'avouer.

Qu'on juge de mon tat  cette nouvelle: seul, livr  mon imagination,
sans espoir, sans ressources, cherchant sans cesse  dmler dans
l'avenir quel serait mon sort, et n'y dcouvrant qu'un abme affreux! M.
Berryer chercha  me procurer tous les soulagements qui dpendaient de
lui; il donna des ordres pour qu'on ne me laisst manquer de rien, et
m'envoya un compagnon d'infortune. Cet homme, nomm Joseph Abuzaglo,
juif, tait  Paris l'agent secret du roi d'Angleterre. Ses lettres,
ouvertes  la poste, le trahirent, et il fut mis  la Bastille. Il avait
de l'esprit, et, dans toute autre situation, j'aurais trouv de
l'agrment dans sa socit et de la douceur  me lier avec lui; mais,
loin de nous soulager mutuellement, chacun de nous semblait accrotre
ses maux et son dsespoir de ceux de son ami. Abuzaglo avait une femme
et des enfants qu'il chrissait tendrement, et dont on avait la cruaut
d'intercepter toutes les lettres et de ne lui donner aucune nouvelle,
selon le rgime atroce de la Bastille. Il supportait sa captivit avec
moins de courage et de force que moi. Il pouvait cependant concevoir
quelques esprances; il avait t recommand d'une manire spciale  M.
le prince de Conti, qui l'avait accueilli avec trop de bont pour qu'il
ne se flattt pas qu'il s'emploierait pour lui obtenir sa libert. Il
m'en promit aussi la protection, et nous jurmes que le premier qui
sortirait s'occuperait, avant tout et sans relche, de la dlivrance de
l'autre. Dj nous nous repaissions volontiers de cette ide, et elle
commenait  nous consoler; mais il n'entrait pas dans le plan de mes
perscuteurs de me laisser jouir mme de l'esprance de voir changer mon
sort.

J'ignorais alors qu'une des fonctions principales des porte-cls tait
d'pier les discours des prisonniers. Sans doute on et dsir qu'ils
pussent pntrer aussi dans leur me et y lire leurs penses. Je crois
tre certain qu'on avait ou les promesses qu'Abuzaglo m'avait faites et
comme il ne m'avait pas exagr son crdit, et qu'infailliblement le
premier usage de sa libert, qu'il ne tarda pas  recouvrer, et t de
chercher  me procurer la mienne on rsolut de nous sparer et de nous
tromper.

Dans le courant de septembre 1749, quatre mois environ aprs ma
dtention, trois porte-cls entrrent dans notre chambre, et l'un d'eux,
s'adressant  moi, me dit que l'ordre de mon largissement venait
d'arriver. Abuzaglo se jeta  mon cou, m'embrassa tendrement, et me pria
de me souvenir de nos promesses. Je doute si mon premier sentiment alors
ne fut pas la joie de pouvoir briser ses fers; mais, hlas! cette
sensation dlicieuse devait bientt tre elle-mme un tourment de plus.

A peine eus-je pass le seuil de la porte de ma prison, que l'on
m'apprit que j'allais tre transfer  Vincennes. Qu'on se peigne mon
dsespoir  cette nouvelle, d'aprs l'horreur qu'elle inspire! O vous
qui me lisez! n'puisez pas encore cette sensation, ce n'est l que le
prlude des horreurs que l'on n'a cess d'accumuler pour me faire
souffrir. Les bourreaux ordinaires de cette inquisition taient des
portes-cls, espces de gens dignes de pareils emplois, et presque
toujours au-dessous de leurs fonctions par leurs procds. Leur prsence
tait un supplice. Ils ne rpondaient  la foule de questions qu'on leur
faisait que par un silence accablant ou par des mensonges. J'ai su
depuis qu'Abuzaglo avait obtenu, peu de temps aprs, son largissement;
mais, me croyant libre, apprenant d'ailleurs que je ne m'tais nullement
occup de lui, il chercha peu  s'informer de ce que je pouvais tre
devenu, et sans doute il ne me crut digne que de l'oubli dont il
m'accusait lui-mme.

On concevra facilement que je tombai malade dans ma nouvelle prison. Le
bon M. Berryer vint encore me consoler. Il fut indign de la conduite
qu'on avait tenue envers moi; mais il ne pouvait changer ni le rgime de
ces lieux ni l'me de ceux qui taient prposs pour le faire suivre. Il
me fit donner l'appartement le plus commode du donjon. Je jouissais
d'une superbe vue; mais que pouvait ce soulagement? l'ide que ma
translation devait me faire craindre une captivit trs longue,
peut-tre ternelle, et empoisonn seule les jouissances les plus
douces. Mon courage ne se soutint que par l'espoir que je pourrais un
jour me procurer ma libert: je conus que je ne devais l'attendre que
de moi-mme. Ds lors je ne m'occupai que des moyens d'y parvenir.

Je voyais tous les jours un ecclsiastique g se promener dans un
jardin qui fait partie du donjon. J'appris qu'il y tait enferm depuis
longtemps, pour cause de jansnisme. L'abb de Saint-Sauveur, fils d'un
ancien lieutenant de roi,  Vincennes, avait la libert de causer avec
lui dans ce jardin, et il en profitait souvent. Notre jansniste
d'ailleurs enseignait  lire aux enfants de plusieurs officiers du
chteau; l'abb et les enfants allaient et venaient sans qu'on y ft
beaucoup d'attention. L'heure  laquelle se faisaient ces promenades
tait  peu prs celle  laquelle on me menait dans un jardin voisin,
qui est aussi dans l'enclos du chteau. M. Berryer avait ordonn qu'on
m'y laisst deux heures par jour, pour prendre l'air et rtablir ma
sant. Deux porte-cls venaient me prendre et me conduisaient.
Quelquefois le plus g allait m'attendre au jardin, et le plus jeune
venait seul ouvrir les portes de ma prison. Je l'habituai pendant
quelque temps  me voir descendre les escaliers plus vite que lui, et,
sans l'attendre, je rejoignais son camarade. Arriv au jardin, il me
trouvait toujours avec ce dernier.

Un jour, rsolu,  quelque prix que ce ft, de m'chapper, il eut 
peine ouvert la porte de ma chambre que je m'lanai sur l'escalier.
J'tais en bas avant qu'il et pens  me suivre. Je fermai au verrou
une porte qui s'y trouve, pour rompre toute communication entre les deux
porte-cls, pendant que j'excuterais mon projet. Il y avait quatre
sentinelles  tromper; la premire tait  une porte qui conduisait hors
du donjon, et qui tait toujours ferme; je frappe, la sentinelle ouvre,
je demande l'abb de Saint-Sauveur avec vivacit: _Depuis deux heures_,
dis-je, _notre prtre l'attend au jardin, je cours aprs lui de tous
cts sans pouvoir le rencontrer, mais, morbleu, il me paiera ma
course_. En disant cela je continuais toujours  marcher avec la mme
vitesse;  l'extrmit de la vote qui est au-dessous de l'horloge, je
trouve une seconde sentinelle: je lui demande s'il y avait longtemps que
l'abb de Saint-Sauveur tait sorti; elle me rpond qu'elle n'en sait
rien, et me laisse passer; mme question  la troisime, qui tait de
l'autre ct du pont-levis, et qui m'assure qu'elle ne l'a pas vu. _Je
l'aurai bientt trouv_ m'criai-je. Transport de joie, je cours, je
saute comme un enfant; j'arrive dans cet tat devant une quatrime
sentinelle, qui, bien loigne de me souponner un prisonnier, ne trouve
pas plus surprenant que les autres de me voir courir aprs l'abb de
Saint-Sauveur: je franchis le seuil de la porte, je m'lance, je me
drobe  leurs regards, je suis libre.

C'est le 25 juin 1750, aprs neuf mois ou environ de dtention 
Vincennes, que je fus assez heureux pour m'vader.

[Illustration:

NICOLAS-REN BERRYER, LIEUTENANT GNRAL DE POLICE.

Peint par De Lyen, grav par Wille. (Bibl. de l'Arsenal)]

Je courus  travers les champs et les vignes, en m'cartant le plus que
je le pouvais du grand chemin; je vins m'enfermer  Paris dans un htel
garni, et jouir enfin du bonheur de me retrouver libre, aprs quatorze
mois de captivit.

Ce premier moment fut dlicieux, mais il ne dura pas longtemps;
l'inquitude vint troubler bientt ce calme heureux, il fallait prendre
parti; que faire, que devenir? Je ne doutais pas qu'on ne dt me
chercher, et que, dans le cas o je tomberais de nouveau entre les mains
desquelles je venais de m'chapper, on ne me punt de m'tre soustrait 
la tyrannie d'une femme qui ne pardonnait pas. J'tais sr d'tre
dcouvert, si je me montrais; si je fuyais, je courais galement des
risques. D'ailleurs mon tat, mes gots me retenaient dans la capitale;
fallait-il donc briser tous les liens qui m'enchanaient? ou fallait-il
me soustraire  tous les regards, et me condamner moi-mme  une
captivit plus cruelle que celle d'o je sortais?

J'ai dit que jusqu' ce moment je n'avais pris conseil que de ma tte;
je devais m'en dfier, et pour cette fois je consultai mon coeur; mais
il ne fut pas un guide plus heureux: jusque-l trop de vivacit ne
m'avait fait faire que des sottises; trop de candeur cette fois me
perdit et me replongea dans l'abme. Je m'avisai de juger la marquise de
Pompadour d'aprs moi-mme; je crus intresser sa dlicatesse en lui
montrant quelque confiance, ou au moins en ne paraissant pas la craindre
et douter de ses bonts: j'attendais mon pardon, parce que je sentais
qu' sa place je l'aurais accord; j'ignorais alors que les sentiments
et les passions diffrent comme ceux qui les prouvent, selon qu'ils se
meuvent dans une me honnte, ou qu'ils agitent une me corrompue.

Je rdigeai un mmoire, que j'adressai au roi; j'y parlai de Mme de
Pompadour avec respect, et de ma faute envers elle avec repentir; je
demandais qu'elle se contentt de la punition que j'avais subie, ou, en
tout cas, si on pensait que quatorze mois de prison n'avaient pas
suffisamment expi mes torts, j'osais implorer la clmence de celle que
j'avais offense, et la misricorde de mon roi. Je terminais ce mmoire
par indiquer l'asile que j'avais choisi, avec une ingnuit qui peignait
bien la franchise de mon caractre, et qui seule et d obtenir le
pardon d'un crime si j'en eusse t coupable.

J'avais connu au chteau de Vincennes le Dr Quesnay, mdecin du roi
et de la marquise; il m'avait alors tmoign quelque intrt et offert
ses services: je fus le trouver; je lui confiai mon mmoire, qu'il me
promit de remettre. Il n'a que trop tenu sa parole. Je ne doute pas que
le roi n'et t touch de ma confiance en sa bont, mais il lui
arrivait si rarement de suivre les impulsions de son me; aurais-je d
penser qu'il ne consulterait qu'elle, quand il s'agissait d'un fait qui
intressait la femme  laquelle il rapportait toutes ses ides et ses
affections? et ne devais-je pas croire bien plutt que celle-ci, irrite
de ce que je ne m'tais pas adress  elle-mme directement, ou
peut-tre de ce que je l'exposais  rougir devant son souverain en
dvoilant son injustice et son atrocit envers moi, saurait venger son
orgueil si cruellement bless? Mais, encore une fois, j'tais jeune, je
connaissais peu le coeur des hommes, bien moins encore celui des
tyrans; et j'tais loin d'imaginer que cette femme, dont l'me devait
tre puise chaque jour par tant de sensations diverses, aurait
conserv une haine assez active pour me poursuivre sans cesse, et punir
par tant de tourments une lgre offense. J'ai pay bien cher ma funeste
inexprience.

J'avais indiqu dans mon mmoire le lieu de ma retraite; on vint m'y
trouver, et on me reconduisit  la Bastille. A la vrit, dans le
premier moment on me dit que l'on ne m'arrtait que pour savoir de
quelle manire je m'tais sauv du donjon de Vincennes, parce qu'il
importait beaucoup d'ter aux autres prisonniers les moyens de m'imiter,
ou de s'assurer de la fidlit de ceux qui veillaient  la garde de ce
chteau, s'ils avaient facilit mon vasion.

Sans doute on n'et jamais arrach de moi ce dernier aveu, mais je ne
devais qu' moi seul ma dlivrance, et je racontai ingnument de quelle
manire je me l'tais procure. J'attendais aprs ce rcit l'effet de la
parole qu'on venait de me donner, que mon largissement serait le prix
de ma vracit; je ne savais pas encore que toutes ces fausses
promesses taient un protocole d'usage, dont on se servait envers tous
les prisonniers qu'on replongeait dans les fers; sans doute pour
froisser leur me plus cruellement et jouir du plaisir de multiplier les
coups dont on l'accable; cet usage, auquel dans la suite on m'a habitu,
entrait dans le rgime de la Bastille. Pour cette fois, loin de me
rendre la libert ds que j'eus satisfait  la condition  laquelle elle
tait attache, on me jeta dans un cachot, et on me fit prouver des
traitements affreux que jusque-l je n'avais pas connus. Mais,
n'anticipons pas sur les faits.

Mon ancien consolateur, M. Berryer, vint encore adoucir mes maux. Au
dehors il demandait pour moi justice ou clmence; dans ma prison, il
cherchait  calmer ma douleur: elle me paraissait moins vive quand il
m'assurait qu'il la partageait. Ses exhortations taient si douces, que
sa voix semblait ouvrir un passage  son coeur.

Puissiez-vous concevoir, vous qui remplissez cet auguste ministre,
combien il vous serait facile de diminuer le poids des fers que ces
malheureux portent avec tant de peine! un mot peut-tre ranimerait leurs
esprances et tarirait leurs larmes. Il vous en coterait si peu de
leurs paratre des dieux! pourquoi donc n'tes-vous si souvent  leurs
yeux que des bourreaux?

Mon protecteur, ne pouvant changer l'ordre qui tait donn, me laissa
dans mon cachot; mais il veilla  ce que ma nourriture ft la mme que
celle que j'avais auparavant, et comme il entrait par une meurtrire un
peu de jour dans mon souterrain, il ordonna qu'on me fournt, quand j'en
demanderais, des livres, des plumes, de l'encre et du papier.

Longtemps j'usai de ce remde pour distraire mes ennuis; mais au bout de
six mois il devint insuffisant contre le dsespoir qui s'empara de moi.
Mon esprit rvolt me rappelait sans cesse l'ide de ma perscutrice, et
ne la retraait qu'avec horreur. Quoi! il ne devait donc plus y avoir de
terme  mes maux ni  sa vengeance! cette incertitude affreuse, le plus
intolrable de tous les tourments, troublait ma raison et dchirait mon
coeur. J'prouvais dans tous mes sens la fermentation d'une rage trop
longtemps touffe; et dans les accs de ce dlire, mon premier besoin
tait d'exhaler la trop juste indignation qui m'agitait; elle me dicta
quelques mauvais vers. J'eus l'imprudence d'crire ceux-ci sur la marge
d'un des livres qu'on m'avait prts:

            Sans esprit et sans agrments,
            Sans tre ni belle ni neuve,
    En France on peut avoir le premier des amants:
            La Pompadour en est la preuve.

J'tais loin de croire qu'on trouverait ces vers; j'avais assez dguis
mon criture pour qu' l'avenir on ne pt dcouvrir quelle tait la main
qui l'avait trace. J'ignorais qu'un des ordres les plus imprieux et
les mieux excuts  la Bastille, tait de feuilleter avec la plus
scrupuleuse exactitude tous les livres qui sortaient des mains d'un
prisonnier: mon porte-cls, en faisant la visite de celui sur lequel
tait crit ce qu'on vient de lire, fut le montrer au gouverneur. Sans
doute cet homme, nomm Jean Lebel [Jean Baisle], pouvait facilement
supprimer toutes les traces de ce fait, et plaindre un malheureux, assez
aigri par ses maux pour ne pas sentir  quoi l'exposait une pareille
imprudence; le moindre mouvement d'humanit devait l'y porter sans
doute; mais comment attendre ce sentiment d'un gouverneur de la
Bastille, d'un tre qui, par tat, complice de toutes les atrocits qui
s'y commettent, doit ncessairement, par caractre, tre insensible et
peut-tre froce? Car quel est l'homme honnte et gnreux qui pourrait
consentir  repatre ses yeux toute sa vie du spectacle affreux de
l'infortune? Jean Lebel, digne sous tous les rapports de son emploi, fut
chercher prs de Mme de Pompadour, en lui portant ce livre, la
rcompense de son zle et de sa fidlit; sans doute aussi il n'tait
pas fch de s'assurer qu'il jouirait plus longtemps de ma dtention.
C'tait le moindre calcul que se permissent tous ses collgues.
Intresss  voir augmenter le nombre de leurs prisonniers, ils
n'avaient que la ressource de retenir ceux qu'on leur confiait, et ils
n'usaient que trop des facilits qu'ils avaient d'y parvenir.

D'aprs ce qu'on a vu du caractre de la marquise de Pompadour, qu'on
juge de sa fureur  la vue de cette insolence. Quoi! dans les fers,
accabl de sa haine et de sa vengeance, j'osais encore la braver et
l'insulter. Elle mande M. Berryer, lui montre mes vers, et, en bgayant
de rage, elle lui dit: Connaissez votre protg; osez encore solliciter
ma clmence.

On conoit que cet vnement ne diminua rien  l'horreur de ma
situation; mais comme il tait difficile qu'elle augmentt, cela ne
servit qu' la prolonger. Je restai dix-huit mois au cachot. Ce ne fut
qu'au bout de ce temps que M. Berryer crut pouvoir prendre sur lui de
m'en faire sortir pour me placer dans une chambre. Il m'offrit aussi de
me procurer ce qu'on peut appeler dans cet enfer une consolation bien
douce, l'avantage d'avoir un domestique.

J'ai dit plus haut que les porte-cls ne rpondent jamais  aucune des
questions qu'on leur fait; leur visage est toujours morne et leur langue
glace; il leur est dfendu expressment de profrer une seule parole,
except lorsqu'on veut tromper le malheureux prisonnier; mais alors on
compte les mots qu'ils sont chargs de prononcer, et chacun d'eux est
une bassesse et un mensonge. C'est donc une faveur bien prcieuse que
d'obtenir la permission d'avoir dans sa chambre un homme  qui on puisse
parler de ses peines et confier sa douleur. Celui qui y trouverait, dans
un serviteur fidle et sensible, un consolateur, un ami, pourrait au
moins goter une jouissance bien douce; mais comment esprer ce bonheur?
j'prouvai, au contraire, que ce que je croyais devoir me procurer
quelque adoucissement n'tait qu'un tourment de plus.

Je profitai de l'offre gnreuse de M. Berryer. Mon malheureux pre, qui
gmissait autant que moi de mon infortune aurait sacrifi tout pour la
diminuer: il consentit avec joie  payer les gages et la pension d'un
domestique[11]. On me donna un nomm Cochar, natif de Rosny. Cet homme
et t pour moi ce que j'ambitionnais de rencontrer; il tait bon,
compatissant; il gmissait avec moi de mes maux, il les partageait, il
les diminuait. Je crus sentir un moment que mon coeur, moins oppress,
pourrait,  la fin, abuser mon imagination, et que je finirais, au moyen
de ce secours, par tre moins malheureux. Mais je conservai peu les
erreurs qui pouvaient adoucir mon sort. Le pauvre Cochar ne soutint pas
longtemps tout l'ennui de sa captivit: il tait pre, il avait une
femme et plusieurs enfants qu'on ne lui permettait pas de voir; il
pleurait, il gmissait et finit par tomber malade. Quand un domestique
entrait au service d'un prisonnier,  la Bastille, il s'attachait  son
sort, ne pouvait obtenir son largissement qu'avec lui, ou mourait  ses
cts dans la prison. Cet infortun jeune homme n'avait besoin que de
respirer un air libre pour tre rendu  la vie; et mes prires, les
siennes, nos gmissements ne purent obtenir son salut de nos assassins.
On voulut me rassasier du spectacle atroce des angoisses de ce
malheureux, expirant prs de moi et pour moi; on ne l'ta de ma chambre
qu' l'instant o il allait rendre le dernier soupir. L'Inquisition
a-t-elle jamais entass tant d'horreurs?...

O vous qui donnez au sort de cet infortun des larmes et une piti trop
lgitimes, rflchissez un moment sur le mien. Je n'tais pas plus
criminel que lui; il fut victime de sa cupidit, je l'tais de
l'injustice et d'une odieuse perscution. Sans doute le sentiment que
cette ide m'inspirait devait bien plus agiter et tourmenter mon me: il
n'tait pas libre, il est vrai, mais d'ailleurs rien ne lui manquait;
son esprit tait calme, ses sens taient tranquilles. Et moi, fatigu du
poids accablant de la haine j'prouvais,  chaque aspiration de ma
poitrine, un supplice nouveau; ma sensibilit s'altrait, mon sang
s'aigrissait dans mes veines, et je sentais chaque jour mon existence se
dnaturer et s'anantir. Cet homme cependant n'a pu supporter trois mois
de cette situation, et je l'ai dvore pendant trente-cinq ans; que
dis-je, cette situation? Eh! ces mmes trois mois ont t les plus
tranquilles de ceux que j'ai passs dans ma prison. Alors, au moins, je
n'tais pas enchan dans un cachot, tendu sur une paille infecte et
pourrie; alors je n'tais pas rduit  disputer aux animaux une
nourriture dgotante; alors mon corps n'tait pas la pture des
insectes qui l'ont rong depuis...

L'incertitude du sort de l'infortun Cochar m'avait accabl; j'tais
prt  succomber  mes tourments. M. Berryer employa pour me distraire,
la ressource dont il avait dj us: il me donna pour compagnon un jeune
homme de mon ge  peu prs, plein d'activit, d'esprit et de feu;
coupable du mme crime que moi, et victime de la mme perscution. Il
avait crit  la marquise de Pompadour; dans sa lettre il lui parlait de
l'opinion publique, et lui traait la marche qu'elle devait suivre pour
la reconqurir et conserver la confiance de son roi; et, puisque enfin
la nation tait attache  son char, il l'invitait  se rendre digne de
son estime et lui en indiquait les moyens.

Ce jeune homme, nomm d'Allgre, natif de Carpentras, dplorait depuis
trois ans,  la Bastille, le malheur d'avoir donn ces conseils: cette
orgueilleuse prostitue lui avait vou une haine aussi implacable qu'
moi, et lui en faisait ressentir les mmes effets.

D'Allgre avait aussi inspir un tendre intrt au compatissant Berryer;
nous lui montrions tous deux la mme impatience, nous l'accablions de
lettres, de placets, sans jamais le lasser; il nous instruisait de ses
dmarches, de ses efforts, et quelquefois de ses esprances. Enfin un
jour il vint nous donner l'affreuse nouvelle que notre perscutrice,
fatigue de nos plaintes et des siennes, avait jur que sa vengeance
serait ternelle et avait dfendu qu'on lui parlt de nous davantage; il
ne nous dissimula pas, lui-mme, que la disgrce ou la mort de cette
furie pouvait seule mettre un terme  nos maux.

Mon compagnon se laissa abattre par sa douleur; la mienne produisit en
moi un effet bien diffrent, elle me donna le courage et l'nergie du
dsespoir. Il ne devait, dans de semblables circonstances, rester  des
jeunes gens que deux partis: mourir ou se sauver. Pour tout homme qui a
eu la plus lgre ide de la situation de la Bastille, de son enceinte,
de ses tours, de son rgime, et des prcautions incroyables que le
despotisme avait multiplies pour y enchaner plus srement ses
victimes, le projet, l'ide seule de s'en chapper ne peut paratre que
le fruit du dlire, et semble n'inspirer que la piti pour le malheureux
assez dnu de sens pour oser le concevoir. J'tais cependant matre de
mes esprits en m'y arrtant, et l'on va juger qu'il fallait une me peu
commune, et peut-tre une tte bien forte pour mditer, concevoir,
excuter un semblable projet.

Il ne fallait pas penser une minute  s'vader de la Bastille par les
portes, toutes les impossibilits physiques se runissaient pour rendre
cette voie impraticable; restait donc la ressource des airs. Nous avions
bien dans notre chambre une chemine dont le tuyau aboutissait au haut
de la tour; mais, comme toutes celles de la Bastille, elle tait pleine
de grilles, de barreaux, qui, en plusieurs endroits, laissaient  peine
un passage libre  la fume. Fussions-nous arrivs au sommet de la tour,
nous avions sous les pas un abme de prs de deux cents pieds de
hauteur; au bas un foss domin par un mur trs lev, qu'il fallait
encore franchir. Nous tions seuls, sans outils, sans matriaux, pis 
chaque instant du jour et de la nuit; surveills, d'ailleurs, par une
multitude de sentinelles qui entouraient la Bastille, et qui semblaient
l'investir.

Tant d'obstacles, tant de dangers ne me rebutrent pas; je voulus
communiquer mon ide  mon camarade, il me regarda comme un insens et
retomba dans son engourdissement. Il fallut donc m'occuper seul de ce
dessein, le mditer, prvoir la foule pouvantable d'inconvnients qui
s'opposaient  son excution, et trouver les moyens de les lever tous.
Pour y parvenir, il fallait grimper au haut de la chemine, malgr les
grilles de fer multiplies qui nous en empchaient; il fallait, pour
descendre du haut de la tour dans le foss une chelle de quatre-vingts
pieds au moins; une seconde, ncessairement de bois, pour en sortir; il
fallait, dans le cas o je me procurerais des matriaux, les drober 
tous les regards; travailler sans bruit, tromper la foule de mes
surveillants, enchaner tous leurs sens, et, pendant plusieurs mois
entiers, les empcher de voir et d'entendre; que sais-je! il fallait
prvoir et arrter la foule d'obstacles sans cesse renaissants qui
devaient tous les jours, et  chaque instant du jour, se succder,
natre les uns des autres, arrter et traverser l'excution de ce plan,
un des plus hardis peut-tre que l'imagination ait pu concevoir et
l'industrie humaine conduire  sa fin. Lecteur, voil ce que j'ai fait;
encore une fois, je le jure, je ne vous dis que la plus exacte vrit.
Entrons dans le dtail de toutes mes oprations.

Le premier objet dont il fallait s'occuper tait de dcouvrir un lieu o
nous pussions soustraire  tous les regards nos outils et nos matriaux,
dans le cas o nous serions assez adroits pour nous en procurer. A force
de rver, je m'arrtai  une ide qui me parut fort heureuse. J'avais
habit plusieurs chambres diverses  la Bastille, et toutes les fois que
celles qui se trouvaient au-dessus et au-dessous de moi taient
occupes, j'avais parfaitement distingu le bruit que l'on faisait dans
l'une et dans l'autre; pour cette fois j'entendais tous les mouvements
du prisonnier qui tait au-dessus, et rien absolument de celui qui tait
au-dessous; j'tais sr cependant qu'il y en avait un. A force de
calculs, je crus entrevoir qu'il pourrait bien y avoir un double
plancher, spar peut-tre par quelque intervalle. Voici le moyen dont
j'usai pour m'en convaincre.

[Illustration: PORTE DE LA BASTILLE

Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., Ins. nouv. acq. fran.
3242)]

Il y avait  la Bastille une chapelle o tous les jours on disait la
messe et le dimanche trois. Dans cette chapelle taient situs quatre
petits cabinets disposs de manire que le prtre ne pouvait jamais voir
aucun prisonnier, et ceux-ci,  leur tour, au moyen d'un rideau qu'on
n'ouvrait qu' l'lvation, ne voyaient jamais le prtre en face. La
permission d'assister  la messe tait une faveur spciale que l'on
n'accordait que trs difficilement. M. Berryer nous en faisait jouir,
ainsi que le prisonnier qui occupait la chambre n 3, c'est--dire celle
au-dessous de la ntre.

[Illustration:

PORTE DE LA BASTILLE

Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., ins. nouv. acq. fran.
3242)]

Je rsolus de profiter, au sortir de la messe, d'un moment o celui-ci
ne serait pas encore renferm, pour jeter un coup d'oeil sur sa
chambre. J'indiquai  d'Allgre un moyen de me faciliter cette visite:
je lui dis de mettre son tui dans son mouchoir, et quand nous serions
au second tage, de tirer son mouchoir, de faire en sorte que l'tui
tombt le long des degrs, et de dire au porte-cls d'aller le ramasser.
Cet homme se nomme Daragon, il vit encore. Tout ce petit mange se
pratiqua  merveille. Pendant que Daragon courait aprs l'tui, je monte
vite au numro 3, je tire le verrou de la porte, je regarde la hauteur
du plancher, je remarque qu'il n'avait pas plus de dix pieds et demi de
hauteur; je referme la porte, et, de cette chambre  la ntre, je compte
trente-deux degrs; je mesure la hauteur de l'un d'eux et, par le
rsultat de mon calcul, je trouve qu'il y avait, entre le plancher de
notre chambre et le plafond de celle au-dessous, un intervalle de cinq
pieds et demi. Il ne pouvait tre combl ni par des pierres ni par du
bois, le poids aurait t norme. J'en conclus qu'il devait y avoir un
tambour, c'est--dire un vide de quatre pieds entre les deux planchers.
On nous renferme, on tire les verrous: je saute au cou de d'Allgre;
ivre de confiance et d'espoir, je l'embrasse avec transport. Mon ami,
lui dis-je, de la patience et du courage; nous sommes sauvs. Je lui
fais part de mes calculs et de mes observations. Nous pouvons cacher nos
cordes et nos matriaux; C'est tout ce qu'il me fallait, continuai-je,
nous sommes sauvs.--Quoi! me dit-il, vous n'avez donc pas abandonn
vos rveries; des cordes, des matriaux, o sont ils, o nous en
procurerons-nous?--Des cordes! nous en avons plus qu'il ne nous en faut;
cette malle (en lui montrant la mienne) en contient plus de mille
pieds. Je lui parlais avec feu. Plein de mon ide, du transport que me
donnaient mes nouvelles esprances, je lui paraissais inspir; il me
regarde fixement et, avec le ton le plus touchant et du plus tendre
intrt il me dit: Mon ami, rappelez vos sens, tchez de calmer le
dlire qui vous agite. Votre malle, dites-vous, renferme plus de mille
pieds de corde? je sais comme vous ce qu'elle contient: il n'y en a pas
un seul pouce.--Eh quoi! n'ai-je pas une grande quantit de linge, douze
douzaines de chemises, beaucoup de serviettes, de bas, de coiffes et
autres choses? ne pourront-ils pas nous en fournir? nous les effilerons,
et nous en aurons des cordes.

[Illustration:

PORTE DE LA BASTILLE

Aquarelle de l'architecte Palloy (Bibl. nat., nouv. aq. fran. 3242)]

D'Allgre, frapp comme d'un coup de foudre, saisi sur-le-champ
l'ensemble de mon plan et de mes ides; l'esprance et l'amour de la
libert ne meurent jamais dans le coeur de l'homme et ils n'taient
qu'engourdis dans le sien. Bientt je l'chauffai, je l'embrasai du mme
feu. Mais il n'tait pas encore si avanc que moi; il fallut combattre
la foule de ses objections et gurir toutes ses craintes. Avec quoi, me
disait-il, arracherons-nous toutes ces grilles de fer qui garnissent
notre chemine? o prendrons-nous des matriaux pour l'chelle de bois
qui nous sera ncessaire? o prendrons-nous des outils pour faire toutes
ces oprations? Nous ne possdons pas l'art heureux de crer.

--Mon ami, lui dis-je, c'est le gnie qui cre, et nous avons celui que
donne le dsespoir; il dirigera nos mains: encore une fois, nous serons
sauvs.

Nous avions une table pliante, soutenue par deux fiches de fer: nous
leur fmes un taillant en les repassant sur un carreau du plancher; d'un
briquet nous fabriqumes en moins de deux heures, un bon canif avec
lequel nous fmes deux manches  ces fiches, dont le principal usage
devait tre d'arracher toutes les grilles de fer de notre chemine.

Le soir, aprs que toutes les visites de la journe furent faites, nous
levmes au moyen de nos fiches, un carreau du plancher, et nous nous
mmes  creuser de telle sorte qu'en moins de six heures de temps nous
l'emes perc; nous vmes alors que toutes mes conjectures taient
fondes, et nous trouvmes entre les deux planchers un vide de quatre
pieds. Nous remmes le carreau, qui ne paraissait pas avoir t lev.

Ces premires oprations faites, nous dcousmes deux chemises et leurs
ourlets, et nous en tirmes les fils l'un aprs l'autre; nous les
noumes tous, et nous en fmes un certain nombre de pelotons que nous
runmes ensuite en deux grosses pelotes; chacune avait cinquante filets
de soixante pieds de longueur; nous les tressmes, ce qui nous donna une
corde de cinquante-cinq pieds de long environ, avec laquelle nous fmes
une chelle de vingt pieds, qui devait nous servir  nous soutenir en
l'air pendant que nous arracherions dans la chemine toutes les barres
et les pointes de fer dont elle tait arme. Cette besogne tait la plus
pnible et la plus embarrassante: elle nous demanda six mois d'un
travail dont l'ide fait frmir. Nous ne pouvions y travailler qu'en
pliant le corps et en le torturant par les postures les plus gnantes;
nous ne pouvions rsister plus d'une heure  cette situation, et nous ne
descendions jamais qu'avec les mains ensanglantes. Ces barres de fer
taient cloues dans un ciment extrmement dur, que nous ne pouvions
amollir qu'en soufflant de l'eau avec notre bouche dans les trous que
nous pratiquions.

Qu'on juge de tout ce que cette besogne avait de pnible, en apprenant
que nous tions satisfaits quand, dans une nuit entire, nous avions
enlev l'paisseur d'une ligne de ce ciment. A mesure que nous
arrachions une barre de fer, il fallait la replacer dans son trou pour
que, dans les frquentes visites que nous essuyions, on ne s'apert de
rien, et de manire  pouvoir les enlever toutes au moment o nous
serions dans le cas de sortir.

Aprs six mois de ce travail opinitre et cruel, nous nous occupmes de
l'chelle de bois qui nous tait ncessaire pour nous monter du foss
sur le parapet, et de ce parapet dans le jardin du gouverneur. Il lui
fallait vingt  vingt-cinq pieds de longueur. Nous y consacrmes le bois
qu'on nous donnait pour nous chauffer: c'taient des bches de dix-huit
 vingt pouces. Il nous fallait aussi des moufles et beaucoup d'autres
choses pour lesquelles il tait indispensable de nous procurer une scie;
j'en fis une avec un chandelier de fer, au moyen de la seconde partie du
briquet dont j'avais transform la premire en canif ou petit couteau.
Avec ce morceau de briquet, cette scie et les fiches, nous
dgrossissions nos bches; nous leur faisions des charnires et des
tenons pour les emboter les unes dans les autres, avec deux trous 
chaque charnire et  son tenon pour y passer un chelon, et deux
chevilles pour l'empcher de vaciller. Nous ne fmes  cette chelle
qu'un bras; nous y mmes vingt chelons de quinze pouces chacun. Le bras
avait trois pouces de diamtre; par consquent chaque chelon excdait
ce bras de six pouces de chaque ct. A chaque morceau de cette chelle,
nous avions attach son chelon  sa cheville avec une ficelle, de
manire  pouvoir la monter facilement pendant la nuit. A mesure que
nous avions achev et perfectionn un de ces morceaux, nous le cachions
entre les deux planchers.

C'est avec ces outils que nous garnmes notre atelier; nous nous
procurmes compas, querre, rgle, dvidoir, moufles, chelons, etc.,
tout cela, comme on le conoit, toujours soigneusement cach dans notre
magasin. Il y avait un danger qu'il avait fallu prvoir, et auquel nous
ne pouvions nous soustraire qu'avec les prcautions les plus attentives.
J'ai dj prvenu qu'indpendamment des visites trs frquentes, que
faisaient les porte-cls et divers officiers de la Bastille au moment
ou l'on s'y attendait le moins, un des usages du lieu tait d'pier les
actions et les discours des prisonniers. Nous pouvions nous soustraire
aux regards en ne faisant que la nuit nos principaux ouvrages, et en
vitant avec soin d'en laisser apercevoir les moindres traces, car un
copeau, le moindre dbris pouvait nous trahir; mais il fallait tromper
aussi les oreilles de nos espions. Nous nous entretenions ncessairement
sans cesse de notre objet; il fallait donc viter de donner des
soupons, ou les dtourner au moins, en confondant toutes les ides de
ceux qui nous auraient ous. Pour cela nous nous fmes un dictionnaire
particulier, en donnant un nom  tous les objets dont nous servions.
Nous appelions la scie _faune_ le dvidoir _anubis_, les fiches
_tubalcan_, du nom du premier homme qui trouva l'art de se servir du
fer; le trou que nous avions fait  notre plancher pour cacher nos
matriaux dans le tambour, _polyphme_, par allusion  l'antre de ce
fameux cyclope; l'chelle de bois _jacob_, ce qui rappelait l'ide de
celle dont l'Ecriture sainte fait mention; les chelons, _rejetons_; nos
cordes, des _colombes_,  cause de leur blancheur; un peloton de fil,
_le petit frre_; le canif, le _toutou_, etc. Si quelqu'un entrait dans
notre chambre et que l'un des deux apert quelque chose qui ne ft pas
serr, il en prononait le nom, _faune_, _anubis_, _jacob_, etc.:
l'autre jetait dessus son mouchoir ou une serviette, et faisait
disparatre cet objet.

Nous tions sans cesse sur nos gardes, et nous fmes assez heureux pour
tromper la surveillance de tous nos argus.

[Illustration]




II

MON VASION AVEC ALLGRE (25 fvrier 1756)


Les premires oprations, dont j'ai parl, tant acheves, nous nous
occupmes de la grande chelle; elle devait avoir au moins cent
quatre-vingts pieds de longueur. Nous nous mmes  effiler tout notre
linge, chemises, serviettes, coiffes, bas, caleons, mouchoirs, tout ce
qui pouvait nous fournir du fil ou de la soie. A mesure que nous avions
fait un peloton, nous le cachions dans _Polyphme_; et lorsque nous en
emes une quantit suffisante, nous employmes une nuit entire 
tresser cette corde; je dfierais le cordier le plus adroit d'en
fabriquer une avec plus d'art.

Autour de la Bastille,  la partie suprieure, tait un bord saillant de
trois ou quatre pieds, ce qui ncessairement devait faire flotter et
vaciller notre chelle pendant que nous descendrions; c'tait plus qu'il
n'en et fallu pour troubler et bouleverser la tte la mieux organise.
Pour obvier  cet inconvnient et prvenir qu'un de nous tombt ou
s'crast en descendant, nous fmes une seconde corde d'environ trois
cent soixante pieds de longueur. Cette corde devait tre passe dans un
moufle, c'est--dire une espce de poulie sans roue, pour viter que
cette corde ne s'engrent entre la roue et les cts de la poulie et que
celui qui descendrait ne se trouvt suspendu en l'air sans pouvoir
descendre davantage. Aprs ces deux cordes, nous en fmes plusieurs
autres de moindre longueur, pour attacher notre chelle  un canon et
pour d'autres besoins imprvus.

Quand toutes ces cordes furent faites, nous les mesurmes; il y en avait
quatorze cents pieds; ensuite, nous fmes deux cent huit chelons, tant
pour l'chelle de corde que pour celle de bois. Un autre inconvnient
qu'il fallait prvoir tait le bruit que causerait le frottement des
chelons sur la muraille au moment o nous descendrions. Nous leur fmes
 tous un fourreau avec les doublures de nos robes de chambre, de nos
vestes et de nos gilets.

Nous employmes dix-huit mois entiers d'un travail continuel pour tous
ces prparatifs; mais ce n'tait pas tout encore: nous avions bien
pourvu aux moyens d'arriver au haut de la tour et de descendre dans le
foss; pour en sortir, nous avions deux moyens: l'un, de monter sur le
parapet, de ce parapet dans le jardin du gouverneur, et de l descendre
dans le foss de la porte Saint-Antoine; mais ce parapet, qu'il nous
fallait traverser, tait toujours garni de sentinelles. Nous pouvions
choisir une nuit trs obscure et pluvieuse; alors, les sentinelles ne se
promnent pas et nous serions parvenus  leur chapper; mais il pouvait
pleuvoir  l'instant o nous monterions dans notre chemine et le temps
devenir calme et serein au moment o nous arriverions sur le parapet;
nous pouvions nous rencontrer avec les rondes-majors qui,  chaque
instant, le visitent; il nous et t impossible alors de nous cacher, 
cause des lumires qu'elles ont toujours, et nous tions perdus 
jamais.

[Illustration:

CLS DE LA BASTILLE

(Muse Carnavalet)]

L'autre parti augmentait les difficults, mais il tait moins dangereux;
il consistait  nous faire un passage  travers la muraille qui spare
le foss de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine; je rflchis
que, dans la multitude des dbordements de la Seine qui, dans ce cas,
remplissait ce foss, l'eau avait d dissoudre le sel contenu dans le
mortier et le rendre moins difficile  briser; que, par ce moyen, nous
pourrions parvenir  percer la muraille. Pour cela, il nous fallait une
virole au moyen de laquelle nous ferions des trous dans ce mortier pour
engrener les pointes des deux barres de fer que nous pourrions prendre
dans notre chemine; avec ces deux barres, nous pouvions arracher des
pierres et nous faire un passage. Il fut dcid que nous prfrerions ce
parti. Nous fmes donc une virole avec la fiche d'un de nos lits, 
laquelle nous attachmes un manche en forme de croix.

Le lecteur qui nous a suivis dans le dtail de ces intressantes
oprations partage sans doute tous les sentiments qui nous agitaient.
Oppress comme nous par la crainte et l'esprance, il hte l'instant o
nous pourrons enfin tenter notre fuite; nous la fixmes au mercredi 25
fvrier 1756, veille du jeudi gras. Alors, la rivire tait dborde; il
y avait quatre pieds d'eau dans le foss de la Bastille et dans celui de
la porte Saint-Antoine, o nous devions chercher notre dlivrance. Je
remplis un portemanteau de cuir que j'avais d'un habillement complet
pour chacun de nous afin de pouvoir nous changer si nous tions assez
heureux pour nous sauver.

A peine nous et-on servi notre dner, que nous montmes notre grande
chelle de corde, c'est--dire que nous y mmes les chelons; nous la
cachmes sous nos lits afin que le porte-cls ne pt l'apercevoir dans
les visites qu'il devait nous rendre encore pendant la journe.

Nous accommodmes ensuite notre chelle de bois en trois morceaux, nous
mmes nos barres de fer, ncessaires pour percer la muraille, dans leur
fourreau, pour empcher qu'elles ne fissent du bruit. Nous nous munmes
d'une bouteille de scubac [eau-de vie de grain], pour nous rchauffer et
nous rendre des forces quand nous aurions  travailler dans l'eau
jusqu'au cou pendant plus de neuf heures. Toutes ces prcautions prises,
nous attendmes l'instant o on nous aurait apport notre souper. Il
arriva enfin.

Je montai le premier dans la chemine. J'avais un rhumatisme au bras
gauche, mais j'coutai peu cette douleur. J'en prouvai bientt une
autre plus aigu. Je n'avais employ aucune des prcautions que prennent
les ramoneurs; je faillis tre touff par la poussire de la suie. Ils
garantissent leurs coudes et leurs genoux au moyen de dfensives de
cuir, je n'en avais pas pris. Je fus corch jusqu'au vif dans tous ces
membres; le sang ruisselait sur mes mains et sur mes jambes: c'est dans
cet tat que j'arrivai au haut de la chemine. Ds que j'y fus parvenu,
je fis couler une pelote de ficelle dont je m'tais muni; d'Allgre
attacha  l'extrmit le bout d'une corde  laquelle tenait mon
portemanteau; je le tirai  moi, je le dliai et je le jetai sur la
plate-forme de la Bastille. Nous montmes de la mme manire l'chelle
de bois, les deux barres de fer et tous nos autres paquets, nous finmes
par l'chelle de corde, dont je laissai descendre une extrmit pour
aider Allgre  monter, pendant que je soutenais le reste au moyen d'une
grosse cheville que nous avions prpare exprs; je la fis passer dans
la corde et la posai en croix sur le tuyau de la chemine, par ce moyen,
mon compagnon vita de se mettre en sang comme moi. Cela fini, je
descendis du haut de la chemine, o je me trouvais dans une posture
fort gnante, et nous nous trouvmes tous deux sur la plate-forme de la
Bastille.

Arrivs l, nous disposmes tous nos effets; nous commenmes par faire
un rouleau de notre chelle de corde, ce qui fit une masse de quatre
pieds de diamtre et d'un pied d'paisseur. Nous la fmes rouler sur la
tour, appele _la Tour du Trsor_, qui nous avait paru la plus favorable
pour faire notre descente; nous attachmes un des bouts de l'chelle 
une pice de canon et nous la fmes couler doucement le long de la tour,
ensuite nous attachmes notre moufle et nous y passmes la corde qui
avait trois cent soixante pieds de longueur; je m'attachai autour du
corps la corde passe dans la moufle, d'Allgre la lchait  mesure que
je descendais; malgr cette prcaution, je voltigeais dans l'air 
chaque mouvement que je faisais; qu'on juge de ma situation d'aprs le
frissonnement que cette ide seule fait prouver. Enfin, j'arrivai, sans
aucun accident, dans le foss. Sur-le champ, d'Allgre me descendit mon
portemanteau et tous les autres objets; je trouvai heureusement une
petite minence qui dominait l'eau dont le foss tait rempli et je les
y plaai. Ensuite, mon compagnon fit la mme chose que moi, mais il eut
un avantage de plus; je tins de toutes mes forces le bout de l'chelle,
ce qui l'empcha de vaciller autant. Arrivs tous deux au bas, nous ne
pmes nous dfendre d'un lger regret d'tre hors d'tat d'emporter avec
nous notre corde et les matriaux dont nous nous tions servis,
monuments rares et prcieux de l'industrie humaine et des vertus
peut-tre auxquelles peut conduire l'amour de la libert.

Il ne pleuvait pas, nous entendions la sentinelle qui se promenait  six
toises au plus de nous; il fallait donc renoncer  monter sur le parapet
et  nous sauver par le jardin du gouverneur; nous prmes le parti de
nous servir de nos barres de fer et de tenter le second moyen que j'ai
indiqu plus haut. Nous allmes droit  la muraille qui spare le foss
de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine et, sans relche, nous
nous mmes au travail. Dans cet endroit prcisment tait un petit foss
d'une toise de largeur et d'un pied et demi de profondeur, ce qui
augmentait la hauteur de l'eau. Partout ailleurs, nous n'en aurions eu
que jusqu'au milieu du corps, l, nous en avions jusque sous les
aisselles. Il dgelait seulement depuis quelques jours, en sorte que
l'eau tait encore pleine de glaons; nous y restmes pendant neuf
heures entires, le corps puis par un travail excessivement difficile
et les membres engourdis par le froid.

A peine avions-nous commenc que je vis venir,  douze pieds au-dessus
de nos ttes, une ronde-major, dont le falot clairait parfaitement le
lieu o nous tions; nous n'emes pas d'autre ressource, pour viter
d'tre dcouverts, que de faire le plongeon; il fallut recommencer cette
manoeuvre toutes les fois que nous remes cette visite, c'est--dire
 chaque demi-heure. On me pardonnera de raconter un autre vnement du
mme genre, qui, dans le premier moment, me causa une frayeur mortelle
et qui finit par me paratre plaisant. Je ne le rapporte que pour tre
fidle  la promesse que j'ai faite de ne passer sous silence aucun
dtail; mon objet ne peut tre que d'gayer ce rcit et d'arracher un
sourire.

Une sentinelle qui se promenait  trs peu de distance de nous, sur le
parapet, vint jusqu' l'endroit o nous tions et s'arrta tout court
au-dessus de ma tte; je crus que nous tions dcouverts et j'prouvais
un saisissement affreux; mais bientt j'entendis qu'elle ne s'tait
arrte que pour lcher de l'eau, ou plutt je le sentis, car je n'en
perdis pas une goutte sur la tte et sur le visage; ds qu'elle se fut
retire, je fus forc de jeter mon bonnet et de laver mes cheveux.

Enfin, aprs neuf heures de travail et d'effroi, aprs avoir arrach les
pierres les unes aprs les autres avec une peine que l'on ne peut
concevoir, nous parvnmes  faire, dans une muraille de quatre pieds et
demi d'paisseur, un trou assez large pour pouvoir passer; nous nous
tranmes tous deux  travers. Dj notre me commenait  s'ouvrir  la
joie, lorsque nous courmes un danger que nous n'avions pas prvu et
auquel nous faillmes succomber. Nous traversions le foss Saint-Antoine
pour gagner le chemin de Bercy;  peine emes-nous fait vingt-cinq pas
que nous tombmes dans l'aqueduc qui est au milieu, ayant dix pieds
d'eau au-dessus de nos ttes et deux pieds de vase qui nous empchaient
de nous mouvoir et de marcher pour gagner l'autre bord de l'aqueduc, qui
n'a que six pieds de largeur. D'Allgre se jeta sur moi et faillit me
faire tomber; nous tions perdus: il ne nous ft plus rest assez de
forces pour nous relever et nous prissions dans le bourbier. Me sentant
saisir, je lui donnai un coup de poing violent qui lui fit lcher prise,
et du mme mouvement je m'lanai et parvins  sortir de l'aqueduc;
j'enfonai alors mon bras dans l'eau, je saisis d'Allgre par les
cheveux et le tirai de mon ct; bientt nous fmes hors du foss, et au
moment o cinq heures sonnaient, nous nous trouvmes sur le grand
chemin.

Transports du mme sentiment, nous nous prcipitmes dans les bras l'un
de l'autre; nous nous tnmes troitement serrs et tous deux nous nous
prosternmes pour exprimer au Dieu, qui venait de nous arracher  tant
de prils, notre vive reconnaissance. On conoit de pareils mouvements,
mais on ne doit pas chercher  les dcrire.

Ce dernier devoir rempli, nous pensmes  changer de vtements; c'est
alors que nous vmes combien il tait heureux d'avoir pris la prcaution
de nous munir d'un portemanteau, qui en contenait de secs; l'humidit
avait engourdi nos membres et, ce que j'avais prvu, nous sentmes le
froid bien plus que nous l'avions fait pendant les neuf heures
conscutives que nous avions passes dans l'eau et dans la glace; chacun
de nous et t hors d'tat de s'habiller et de se dshabiller lui-mme
et nous fmes obligs de nous rendre mutuellement ce service. Nous nous
mmes enfin dans un fiacre et nous nous fmes conduire chez M. de
Silhouette, chancelier de M. le duc d'Orlans; je le connaissais
beaucoup et j'tais sr d'en tre bien reu; malheureusement, il tait 
Versailles.

[Illustration:

CANONS PLACS SUR LE HAUT DES TOURS DE LA BASTILLE

(Dessin de l'architecte Palloy) (Bibl. nat. ms. nouv. acq. fran, 3422)]

Nous nous rfugimes chez un honnte homme, que je connaissais
galement; c'tait un orfvre, nomm Fraissinet, natif de Bziers. Il
m'apprit qu'un sieur Dejean, natif comme moi de Montagnac, et notre ami
commun, tait  Paris avec son pouse: cette nouvelle acheva de me
rendre  la vie. Dejean tait fils d'un homme vnr dans tout le
Languedoc par les protestants, qui le regardaient comme leur chef; mon
ami avait hrit des vertus de son pre. J'prouvai bientt qu'elles lui
taient communes avec son pouse. Ils s'occuprent peu des dangers
qu'ils couraient en rfugiant deux hommes chapps de la Bastille,
chapps surtout  la vengeance de la favorite d'un roi; seulement, ils
prirent la prcaution de nous loger chez leur tailleur, nomm Rouit,
parce qu'il demeurait  l'Abbaye Saint-Germain, o l'on tait plus 
l'abri des recherches de la police. L, Dejean et sa femme venaient tous
les jours nous secourir, nous consoler d'Allgre et moi. Chacun d'eux
fournissait  nos besoins et, ce qui est admirable, chacun d'eux nous
demandait de taire  l'autre ses bienfaits envers nous. Il semble que
cette famille respectable ait t destine  adoucir toute ma vie les
amertumes dont elle n'a que trop t remplie, ou, dans des jours plus
heureux,  embellir mon existence. Dejean avait une fille ge alors de
douze ans, pouse aujourd'hui du citoyen Arthur, homme respectable et
justement respect, artiste clbre, et tous deux amis sensibles et
gnreux. Que ne puis-je laisser chapper ici le secret de mon me
envers eux! Mais Arthur est Anglais, il pourrait lire cette page; il
croirait que je le loue et je dois craindre de l'offenser.

C'tait trop pour la marquise de Pompadour de perdre  la fois deux
victimes; et puisque son coeur prouvait un tel besoin de nous
tourmenter, elle dut ressentir une colre bien vive en apprenant que
nous venions, par notre fuite, de lui enlever cette prcieuse
jouissance. Elle devait craindre, d'ailleurs, les effets de notre juste
ressentiment; nous pouvions dvoiler au public toutes les horreurs
qu'elle avait commises envers nous et dont tant d'autres malheureux
taient encore les victimes; nous pouvions rendre tous nos concitoyens
confidents de nos peines et la France entire et partag nos
transports. Elle le savait; aussi n'a-t-elle jamais rendu,  ce que l'on
assure, la libert  aucun de ceux qu'elle a prcipits dans les fers;
elle concentrait  jamais dans l'enceinte des cachots leurs soupirs et
leur rage.

Instruits de ses craintes et des prcautions ordinaires qu'elle
employait pour les calmer, nous ne doutions pas que l'on ne mt bien des
soins  nous dcouvrir. Je n'tais plus tent, cette fois, de m'aller
jeter  ses pieds et je n'hsitai pas  m'expatrier, mais il et t
trop imprudent de nous exposer dans ces premiers moments: nous restmes
cachs prs d'un mois sous la garde de l'amiti; il fut dcid que nous
ne partirions pas tous deux ensemble, afin que si l'un des deux tait
dcouvert, son malheur pt profiter  l'autre.

D'Allgre partit le premier, dguis en paysan, et se rendit 
Bruxelles, o il eut le bonheur d'arriver sans accident: il me l'apprit
de la manire dont nous tions convenus; alors, je me mis en route pour
le rejoindre.

Je pris l'extrait de baptme de mon hte, qui tait  peu prs de mon
ge: je me munis des mmoires imprims et des pices d'un vieux procs,
pour pouvoir, dans le cas o j'aurais  rendre compte de mon voyage,
justifier un prtexte plausible.

Je m'habillai en domestique, je sortis de nuit de Paris et fus attendre,
 quelques lieues, la diligence de Valenciennes; il y avait une place,
je la pris; plusieurs fois, je fus fouill, interrog par des cavaliers
de marchausse; j'annonais que j'allais  Amsterdam, porter au frre
du matre dont j'avais emprunt le nom les pices dont j'tais muni, et
au moyen de toutes les prcautions que j'avais prises, j'chappai  la
surveillance de tous ceux qui taient chargs de m'arrter.

Cependant, je ne me tirai pas toujours de ce pas avec autant de
facilit:  Cambrai, le brigadier qui m'interrogeait m'ayant demand
d'o j'tais, sur la rponse que je lui fis que j'tais de Digne en
Provence, lieu indiqu sur l'extrait de baptme que j'avais emprunt, il
me reprit qu'il y avait vcu dix ans.

Je vis bien qu'il allait entamer,  ce sujet, une conversation dont les
suites pourraient me devenir fcheuses; je conservai toute ma prsence
d'esprit et, pour dtourner les soupons, je le prvins moi-mme par
quelques questions relatives aux agrments dont on jouit dans ce pays et
 la gat presque constante de tous ses habitants. Mais, malgr toute
mon adresse, je ne pus chapper au danger que je redoutais; mon prtendu
compatriote me parla de quelques personnes fort remarquables du lieu et
dont il tait difficile de n'avoir pas eu connaissance; mon embarras
retraa  mon esprit la fable du dauphin, sur le dos duquel un singe
avait cherch un asile au moment d'un naufrage. L'animal marin demanda 
l'autre s'il connaissait le Pire; celui-ci rpondit avec effronterie
que le Pire tait un de ses meilleurs amis:  ce mot le dauphin leva la
tte et, voyant qu'il ne portait qu'un singe, il le jeta  la mer. Je
profitai de cette leon et, sans rien rpondre de positif, je parus
chercher dans ma mmoire les noms des personnes dont mon interrogateur
me parlait, je montrai une grande surprise de ne pas les connatre. Au
surplus, lui dis-je, de quel temps me parlez-vous?--De dix-huit ans, me
rpondit-il. Ce mot me mit parfaitement  mon aise; je lui observai
qu'alors je n'tais qu'un enfant et que, sans doute, depuis longtemps
ces personnes taient mortes. Cet homme me fit encore d'autres
questions; mais, craignant qu'il ne les portt trop loin, je saisis la
premire occasion qui se prsenta de rompre cet entretien, qui
commenait  me peser de plus en plus; j'appelai notre conducteur, que
je vis passer, et, sous prtexte de terminer avec lui quelques affaires,
je pris cong de cet homme et lui tirai ma rvrence.




III

SJOUR EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE

(mars-juin 1756)


Arriv  Valenciennes, je pris le carrosse de Bruxelles. Entre cette
premire ville et Mons, il y a sur le grand chemin un poteau o sont
d'un ct les armes de la France et de l'autre celles de l'Autriche,
c'est la limite des Etats. J'tais  pied quand nous y passmes, je ne
pus rsister au mouvement qui me prcipita sur cette terre, que je
baisai avec transport. Je pouvais enfin, ou je croyais du moins respirer
en paix. Mes compagnons de voyage, tonns de cette action, m'en
demandrent la cause; je prtextai qu' pareil instant, une des annes
prcdentes, j'avais chapp  un grand malheur et que je ne manquais
jamais, au moment mme, d'en exprimer  Dieu toute ma reconnaissance.

Le lendemain, au soir, j'arrivai enfin  Bruxelles. J'avais pass, en
1747, un quartier d'hiver dans cette ville, je la connaissais dj; je
fus descendre au Coffi, place de l'Htel-de-Ville, o d'Allgre m'avait
donn rendez-vous. Je le demandai[12]  l'aubergiste.

Sa femme me rpondit: Je ne sais o il est. Je repris: C'est moi qui
l'ai envoy loger ici, et il n'y a pas encore huit jour qu'il m'a crit
 Paris et charg de votre part d'aller voir Lecour, ciseleur du roi,
pour lui demander l'argent qu'il vous doit. Vous ne devez pas me faire
un mystre de me dire o est d'Allgre. A quoi elle me rpondit: Il
est bien:  bon entendeur demi-mot. Par ces paroles, je compris bien
qu'il avait t arrt. Cependant je ne fis pas semblant de m'apercevoir
de ce malheur. Je lui demandai s'il avait pay sa dpense. Elle me
rpondit: Tout est bien pay. Alors l'hte me demanda si je ne logerai
point chez lui? Je repris: Cela n'est point douteux: vous n'avez qu'
me prparer  souper et je reviendrai vers les neuf heures et demie, car
j'ai  voir plusieurs personnes. Cela suffit, me dit-il, je vais faire
crire votre nom  l'htel de ville. Je sortis vite de chez lui, bien
rsolu de ne plus y retourner. Je ne fus voir qu'un de mes amis, nomm
l'avocat Scoin, qui ne voulut pas croire que le prince Charles et
consenti  l'enlvement de d'Allgre. Je le chargeai d'aller le
lendemain s'informer de cela et de retirer mon portemanteau de la
diligence, et en le quittant je fus attendre le dpart de la barque
d'Anvers qui partait  neuf heures du soir. Malheureusement pour moi, il
se trouva dans cette barque un Savoyard ramoneur, habill en dimanche,
qui s'approcha de moi en me disant: A votre air, je connais que vous
tes Franais: Allez-vous  Anvers? Je lui rpondis que j'allais 
Rotterdam. Et moi aussi, me dit-il, nous ferons le voyage ensemble.
Arrivs  Anvers, il me dit: Il vous faut acheter des vivres pour cinq
 six jours, crainte que le vent ne devienne contraire. Il vint
m'accompagner pour en faire l'achat. Cela fait il me dit: Venez avec
moi. Je veux vous faire voir les beaux tableaux qu'il y a dans la grande
glise. Je le suivis et y tant entr, il vint me dire en confidence:
Monsieur, il y a environ cinq jours qu'on a enlev un Franais dans
Bruxelles: c'tait un homme comme il faut et de grand esprit. Il s'tait
chapp d'une prison royale avec un autre prisonnier, et pour n'tre pas
reconnu en chemin, il s'tait habill en pauvre, et il demandait
l'aumne. Arriv dans Bruxelles, il s'tait log au Coffi, et
l'Aman--c'est le nom d'un officier de justice, c'est--dire une espce
de prvt qui arrte le monde--et l'Aman, sous prtexte d'crire son
nom, l'avait men dans sa maison, et enferm dans une chambre; et le
lendemain on l'a mis dans une chaise de poste et reconduit en France, et
il n'y a que moi dans tout Bruxelles qui sache cette nouvelle; et c'est
le domestique de l'Aman, qui est mon bon ami, qui me l'a apprise et bien
dfendu de la dire  personne. Je repris: A-t-on arrt l'autre?

--Pas encore, me dit-il, mais on ne le manquera pas.

J'ai l'esprit assez prsent; or, je dis en moi-mme: Si le prince
Charles a donn les mains  cet enlvement, que je reconnus bien que
c'tait celui de d'Allgre, vu qu'on a crit ton nom  l'htel de ville
et que tu n'es point all coucher au Coffi, ni dans aucune auberge de la
ville, les personnes qui sont  l'afft pour t'arrter ne manqueront pas
de croire et de se dire qu'il faut que tu te sois mis dans la barque
d'Anvers pour passer de l en Hollande. Prsentement il n'est pas encore
huit heures du matin et la barque ne doit partir qu' trois heures
prcises du soir, et il ne faut que quatre heures de temps en poste pour
venir de Bruxelles aussi. Par consquent, l'Aman peut avoir le temps de
venir t'arrter avant que la barque de Hollande parte. Or, pour viter
ce malheur, je demandai si notre barque ne passait pas  Berg-op-Zoom.
Il me dit que non. Je fis l'tonn, quoique je le susse aussi bien que
lui, en lui disant qu'il fallait absolument que je passasse 
Berg-op-Zoom pour y recevoir le paiement d'une lettre de change, et en
mme temps je lui dis: Je vous fais prsent de toutes les victuailles
que j'ai achetes. C'est de quoi il fut fort content. Il me remercia
fort gracieusement et, en reconnaissance, il voulut m'accompagner
jusqu'au dehors de la ville.

[Illustration:

JEUNE SAVOYARD

(A. de St-Aubin del J.-B. Tillard sc.) (Coll. Rothschild)]

En moins de huit heures, j'arrivai dans Berg-op-Zoom. Y entrant, je
rencontrai un Suisse qui parlait franais, et je le priai de m'enseigner
une petite auberge o je pourrais loger  bon march, parce que l'argent
commenait  me manquer. En arrivant  Bruxelles, il ne me restait
qu'environ un louis d'or, et je comptais d'en toucher dans cette ville
par le moyen des lettres de change de d'Allgre, ou de celles que ma
mre devait m'y envoyer et qui nous furent enleves par Saint-Marc,
exempt, et il me fallait encore au moins douze francs pour payer les
barques. Ce Suisse me logea chez La Salle, dserteur franais, qui
s'tait tabli dans cette ville. Je me trouvai log chez lui avec un
gagne petit et un guzas [un gueux], qui avait fait deux plerinages 
Rome, et prt  en faire un troisime. Il se disait tre arracheur de
dents. Il tait tout dguenill. Ses bas taient tout percs, de sorte
qu'on lui voyait la chair de partout. C'tait un homme g de
cinquante-cinq ans, et tout bouffi. Ce jour-l le cur avait fait dire 
La Salle de lui venir parler et ce guzas lui dit: Je vous prie de ne
pas partir sans moi, car j'ai  parler  M. le cur, et je ne doute pas
que ce n'tait que pour lui demander quelque aumne.

Dans Berg-op-Zoom, il y a toujours plusieurs rgiments, et, dans chacun,
il y a un chirurgien major, et en outre il y a les matres chirurgiens
de la ville, et je crois qu'on aura lieu d'tre tonn que le gouverneur
de cette ville, ce jour-l, eut eu recours  ce vilain pour lui arracher
des dents. Il lui fit prsent d'un ducat, et c'est avec ce ducat que ce
guzas avalait de l'eau-de-vie, comme si elle n'avait t que de l'eau
simple. Etant ivre, il se mit  parler d'une aubergiste que l'hte
connaissait. Elle demeurait dans un village  quelques lieues de
Rotterdam. Puis, tout d'un coup, il se lve de bout, appuyant ses deux
points sur ses cts, et il se mit  dire en branlant la tte.

Il faut que j'crive  cette femme! Il faut que j'crive  cette femme!
Oui, parbleu, il faut que je lui crive! Et puis, s'adressant  moi, il
me dit: Monsieur, savez-vous crire? Je lui rpondis que oui: Oh! me
dit-il, je vous en prie, crivez-moi cette lettre.--Avec plaisir, lui
dis-je alors. L'hte mit sur la table une feuille de papier, plume et
encre, et ce guzas me dicta les paroles que voici:

Madame, je suis  Berg-op-Zoom, et je me porte trs bien. Au premier
jour je viendrai vous voir. Faites mes compliments  votre mari. Je suis
votre, etc...

[Illustration: JEUNE SAVOYARD

(A. de St-Aubin del J.-B. Tillard sc.) (Coll. Rothschild).]

J'ai oubli le nom de ce guzas et celui de la femme  laquelle il
crivait; mais, aprs avoir cachet sa lettre, il me dicta cette
adresse: A Madame... Madame N...,  la poste restante,  Rotterdam.
Mais je lui dis: Cela n'est point ainsi que l'on adresse une lettre; il
faut mettre le nom du village o elle demeure, sans quoi cette lettre ne
lui sera point rendue. Il me rpondit: Cela ne fait rien: quand elle
ira  Rotterdam, elle l'ira chercher  la poste.

[Illustration: LA VILLE DE BRUXELLES]

[Illustration: LA VILLE BRUXELLES

(d'aprs une estampe conserve  la Bibliothque nationale)]

Quant  moi, qui attendais d'tre arriv  Amsterdam pour envoyer mon
adresse  ma mre, je fus charm de l'expdient que me suggrait
inconsciemment ce guzas, parce que j'avais grand besoin d'argent; et,
pour en avoir dix  douze jours plus tt, sur-le-champ j'crivis  ma
mre de m'envoyer une lettre de change et d'adresser ainsi ma lettre: A
Monsieur d'Aubrespy,  la poste restante,  Amsterdam, et, par la
maldiction du dmon, c'est l que cette lettre fut intercepte. Mais il
est certain que ce malheur ne me serait point arriv, sans cet
ivrognasse qui fut cause que je fus arrt, parce que je n'aurais crit
 ma mre que d'Amsterdam, et je lui aurais dit, comme je fis dans la
seconde que je lui envoyai, d'adresser ma lettre  M. Clerque, ou enfin,
si je n'avais pas trouv Clerque, je lui aurais dit d'adresser mes
lettres sous enveloppe  mon hte, et par ce moyen je n'aurais point t
arrt.

Le 13 d'avril 1756, j'arrivai dans Berg-op-Zoom, et je fus entran de
rester huit jours pour attendre une barque, qui partit le 18, jour de
Pques, et j'arrivai le lendemain  Rotterdam, et,  midi, je me mis
dans une autre barque, et le lendemain matin j'arrivai dans Amsterdam,
qui tait le 20 avril. Je me mis  chercher les adresses des gens de
chez moi. On me dit que M. Elie Angely, ngociant, tait diacre de
l'glise wallonne, et qu'il avait chez lui un registre qui contenait les
noms et les adresses de tous les Franais qui taient tablis dans cette
ville et qu'il demeurait tout auprs de l'htel de ville. Je fus chez
lui, et je le priai d'avoir la bont de me donner les adresses des
personnes de Montagnac. Il me rpondit: Nous avons ici Cazelles,
Lardat, Clerque. Je repris: Je connais toutes ces personnes, et elles
me connaissent aussi. Alors il me demanda si j'tais venu pour rester
dans cette ville ou si je ne faisais que passer. Je lui dis que j'y
tais venu jusqu' ce que j'eusse accommod une affaire qui m'tait
arrive en France. Il me demanda ce que c'tait que cette affaire, et si
je ne pouvais l'en instruire. Vous me paraissez tre un honnte homme,
lui dis-je, et je n'ai rien de cach pour vous; et je lui racontai tout
ce qui m'tait arriv et  d'Allgre aussi.

[Illustration: GAGNE-PETIT

par Duplessi-Bertaux (Coll. Georges Hartmann)]

Aprs avoir ou tout, il me demanda si je n'avais point de lettres de
recommandation. Je lui rpondis qu'ayant chapp de la Bastille, je
n'avais point os aller voir aucun de mes amis, except un bijoutier de
Montagnac qui demeurait  Paris et que c'tait lui qui m'avait prt de
l'argent pour sortir du royaume de France. Alors il me dit: Si celui-l
voulait m'crire en votre faveur, non seulement nous nous emploierions
pour vous, mais mme nous vous accorderions un secours d'argent. Je
repartis: Je suis bien certain que celui qui m'a prt de l'argent vous
crira en ma faveur, mais mme qu'il vous priera trs fortement de me
rendre service.--Eh bien, me dit-il, voil mon adresse; vous n'avez
qu' la lui envoyer. Je la pris et en mme temps je le priai de nouveau
de me donner les adresses de Cazelles, de Lardat et de Clerque. Il me
rpondit: Ces gens-l ne sont pas  leur aise. A quoi je lui dis:
Monsieur, je ne suis pas un homme  tre  charge  personne, j'ai un
peu de bien en fonds, et quand j'aurais eu le malheur de perdre ma mre,
mes parents ne manqueraient point de me secourir avec mon propre bien,
et je suis trs certain qu'avant que le mois prochain soit pass, ils ne
manqueront pas de m'envoyer des lettres de change qui pourront
m'acquitter des services qu'on m'aura rendus, et en outre je vous dirai
que j'ai plusieurs talents qui peuvent me tirer d'affaire: je sais les
mathmatiques, c'est--dire que je puis tre ingnieur o je veux, ou
architecte; je sais l'arpentage, la division des champs. J'entends un
peu la mdecine, la chirurgie, et j'ai encore beaucoup de commis qui
peignent plus mal que moi. Quant  l'arithmtique, il n'y a aucune sorte
de rgles que je ne fasse sur-le-champ, c'est--dire que je sais
l'addition, la soustraction, la multiplication, la division, la rgle de
trois ou la rgle d'or. Je sais les parties aliquotes et les fractions
des fractions, les rgles inverses, l'extraction de la racine quarre et
de la racine cube, les dcimales et l'algbre.

Or, avec tous ces talents, par le moyen des personnes que vous venez de
me nommer, qu'il y a fort longtemps qu'elles sont ici, qu'elles doivent
connatre beaucoup de monde, je pourrai trouver  me placer et  me
tirer d'affaire sans les incommoder. Mais aujourd'hui je suis dans un
tat pitoyable; c'est pourquoi je vous supplie en grce de me donner
l'adresse d'un de mes pays. Il me rpondit: Je ne vous donnerai
l'adresse d'un de vos pays que lorsque j'aurai reu la lettre de Paris,
et avec un secours d'argent; que si quelque chose se tramait contre vous
aux Etats, j'en aurai vent et je vous en avertirai. Je repris: Mais
monsieur, il faut au moins quinze jours avant que de pouvoir recevoir
cette rponse; et comment puis-je passer tout ce temps-l? Il ne me
reste plus pour toute ressource que deux misrables sols, et je ne sais
o donner de la tte. Il me rpliqua: Vous n'avez qu' faire comme
vous pourrez, et je ne vous donnerai ces adresses qu'aprs avoir reu la
lettre de recommandation de Paris. Je sortis de sa maison, mais
intrieurement j'enrageais comme tous les diables contre lui d'un refus
si cruel.

[Illustration: ESCAMOTEURS ET ARRACHEURS DE DENTS

par Duplessi-Bertaux (Coll. Georges Hartmann)]

Dans cette grande perplexit je me ressouvins de Fraissinet, et je
pensai qu'il ne me serait point difficile de le trouver, tant banquier.
Effectivement, en peu de temps je trouvai son adresse au march aux
fleurs. J'y fus, et ayant trouv sa maison je frappai  sa porte. Un
jeune homme, que je croyais tre son fils, vint m'ouvrir. Je lui
demandai si M. Fraissinet y tait: Il me rpondit que oui. Je vous
prie, lui dis-je, de m'y faire parler.--Et que voulez-vous lui dire? Je
repris: Comme il est de Montpellier, je ne doute pas qu'il ne connaisse
Cazelles, Clerque et Lardat, qui sont de Montagnac comme moi, et je
viens le prier d'avoir la bont de me donner une de ces adresses. A
quoi il me rpondit brutalement: H! il a bien d'autres affaires qu'
vous donner des adresses, et il me ferma rudement la porte au nez. Or,
voyant le refus injuste d'Elie Angely et la brutalit de ce commis, et
n'ayant pour toute ressource que deux misrables sols, et dans une ville
loigne de plus de trois cents lieues de chez moi, il est vrai que si
Dieu ne m'avait retenu je me serais jet dans un canal la tte la
premire.

[Illustration: ROTTERDAM: GRANDE PLACE AVEC LA STATUE D'ERASME

Grav par P. Schenk (Bibl. de l'Arsenal)]

Enfin, ne sachant o donner de la tte, je fus implorer la misricorde
d'un Hollandais, avec qui j'tais venu de Berg-op-Zoom jusqu'
Amsterdam. C'tait un petit aubergiste qui demeurait dans une cave. Ce
rduit tait compos de deux chambres: dans l'une il y avait trois
lits--c'tait l o il faisait la cuisine--et dans l'autre un lit o il
couchait avec sa femme. Il s'appelait Jean Teerhoorst et avait pour
enseigne: _ la Villa de Groningue_. Il entendait quelques mots de
franais; je fus donc le trouver et le priai de me faire le plaisir de
me prendre chez lui et de me faire crdit, et que bientt je le paierais
bien. En lui disant ces paroles, les larmes qu'il vit couler de mes yeux
lui touchrent le coeur; il me prit la main, il me la serra en me
disant: Moi avoir piti d'un chien et encore plus avoir piti d'un
homme. Pour vous, venez, venez toujours manger ici. Moi connatre que
vous avez un bon coeur; mais tous mes lits sont pris. Pour vous,
cherchez  coucher, et venez manger ici. Je mis ma main  ma poche, et
je lui fis voir que je n'avais que deux sous et que je ne savais o
aller chercher un lit. Pour vous, me dit-il, vouloir coucher  mes
pieds et de ma femme, moi le veux bien. Je lui rpondis: Moi tre
content de coucher sur une chaise ou sur une table.--Eh bien, moi bien
vouloir que vous restiez ici... etc. Enfin ce fut cet honnte homme qui
eut piti de moi: il me fabriqua un lit d'une espce d'armoire, et il me
donna  manger jusqu' ce que j'eusse trouv M. Clerque, c'est--dire
pendant plus d'un mois. Dans cet intervalle, c'est--dire vingt-trois
jours aprs avoir crit  Paris, M. lie Angely m'envoya chercher, et il
me dit qu'il avait reu une lettre du bijoutier, et en mme temps il me
fit prsent de quinze florins, c'est--dire d'environ trente-une livres
de France.

[Illustration: ROTTERDAM: LES QUAIS

Grav par P. Schenk (Bibl. de l'Arsenal)]

Je pris cet argent-l, que je rendrai bien vite, d'abord que je serai
sorti de prison, avec les intrts. En mme temps, il me remit une
lettre que ce bijoutier m'avait mise dans la sienne et me donna
l'adresse de Lardat, chirurgien, en me disant qu'il me mnerait chez mes
autres pays. Je fus donc chez Lardat, natif de Saint-Pargoire. Il me
dit: Feu mon pouse tait de Montagnac: elle tait une Gelly. Je
connais toute votre famille, et je ne doute pas que cela ne fasse un
trs sensible plaisir  M. Clerque de vous voir. Allons, mettons-nous 
table, et aprs dner nous irons le voir. Cela fait le plus honnte
homme du monde et Dieu le bnit: il le comble de biens. Le lendemain,
je fus encore chez Lardat, qui me proposa de retourner chez Clerque. Je
lui rpondis que, dans le misrable tat o je me trouvais, je craignais
qu'il ne crt que j'allais moins pour le voir que pour lui demander
quelque service, et que d'abord que j'aurais reu l'argent que
j'attendais, nous l'irions voir ensemble. Il me rpliqua que Clerque
tait un fort galant homme, qu'il avait un esprit bien fait. Je repris:

Deux ou trois jours sont bientt passs.

--Comme il vous plaira, me dit-il.

[Illustration: ROTTERDAM: QUAIS SUR LE MARCH AUX POISSONS

(Grav par P. Schenk) (Bibl. de l'Arsenal)]

Nous passmes la demi-journe ensemble et il ne voulut pas me permettre
de sortir sans avoir soup. Le lendemain j'y retournai, et je lus la
gazette qu'on lui portait tous les jours. Il voulut encore me retenir 
souper, mais je lui dis:

Monsieur, je m'estime trop heureux de la bont que vous avez de
souffrir que je vienne passer tous les jours deux ou trois heures chez
vous, et je prendrai pour une marque de votre ennui si vous me priez
encore de dner ou de souper.

--Comment, me dit-il, je ne m'attendais point  un pareil compliment de
votre part. Et pourquoi voulez-vous me priver d'avoir le plaisir de vous
donner  manger?

Je repris:

Que je mange ou que je ne mange pas, je paie toujours de mme  mon
auberge, et c'est  cause de cela que, sans aucune ncessit, je ne veux
pas vous tre  charge.

--Si ce n'est que cela, me dit-il, plus de mauvais compliments:
mettons-nous  table.

Cependant cinq  six jours aprs il rencontre Clerque et il lui dit:

Il est arriv ici un de vos pays, Masers d'Aubrespy.

--O est-il?

[Illustration: LA HAYE, VUE DE LA POISSONNERIE

Grav par Anna Beck (Bibl. de l'Arsenal)]

Lardat lui rpondit:

Je sais o il loge, mais il vient me voir tous les jours chez moi, et
tel jour nous fmes chez vous, mais vous tiez sorti.

--Oh! lui dit-il, je vous en prie, d'abord qu'il viendra menez-le-moi,
et si je suis sorti, vous n'avez qu' m'attendre.

Impatient de me voir, il fut le lendemain chez Lardat. Il dna chez lui
et m'attendit jusqu' neuf heures du soir. Le lundi je fus encore chez
Lardat; il me raconta ce qui s'tait pass: Allons, me dit-il, allons
vite le voir: il meurt d'impatience de vous embrasser. Nous y fmes et,
en entrant chez lui, il vint me sauter au cou, comme si j'eusse t son
frre ou son fils, et, croyant que je crevais de soif, il fallut boire 
la hollandaise. Il ne m'avait jamais vu; je me mis  lui parler de ma
famille: Mais, me dit-il, nous sommes parents du ct de votre mre, et
ne saviez-vous pas ma maison? Je lui rpondis qu'il y avait neuf jours
que je la savais. Et pourquoi n'tes-vous pas venu plus tt me voir?
Je repris: Dans le misrable tat o je me trouve, je n'ai pas os,
crainte que vous ne crussiez que je venais moins pour vous voir que pour
vous demander quelque service. Mais j'attendais de l'argent et alors je
n'aurais pas manqu de vous venir voir.--Comment! me dit-il, c'est bien
quand vous n'auriez plus eu besoin de rien qu'il fallait attendre de
venir me voir! et, en jetant les yeux sur ma chemise qui tait fort
noire, il me fit monter dans une belle chambre bien toffe, pave de
marbre  compartiment bleu et blanc, et me fit mettre une de ses
chemises. Il me mena chez son chapelier et me fit prsent d'un chapeau
fin et de tous mes autres besoins, et il ne voulut plus absolument que
je retournasse dans mon auberge. Il me donna une chambre chez lui, et
toute la diffrence que lui et son pouse faisaient de moi et de trois
enfants qu'ils avaient, c'est qu'ils leur laissaient demander leurs
besoins et qu' moi ils prvenaient jusqu'aux moindres de mes
fantaisies.

[Illustration: MATELOT HOLLANDAIS

(Bibl. de l'Arsenal)]

Je ne fis point un mystre  Clerque, ni  Elie Angely, ni  Lardat de
l'affaire qui m'avait forc de venir en Hollande; mais tous haussaient
les paules en me disant que cela n'tait rien. Pourtant la crainte de
retomber dans de nouveaux malheurs me fit avoir recours aux conseils de
plusieurs personnes sages, et je leur dis les paroles que voici:

Messieurs, je vous prie de m'assister de vos conseils sur la
malheureuse affaire qui est cause que je suis sorti de France et venu me
rfugier dans Amsterdam, et de me dire librement ce que vous pensez, et
soyez certains que je vais vous dire la vrit. Car si je disais un seul
mensonge ou si je cherchais  m'excuser, je ne vous tromperais pas vous
autres, mais je me tromperais moi-mme. Or, voici le fait:

En 1749, il y eut une rvolution  la Cour de France, et tous les
esprits taient anims contre Mme la marquise de Pompadour, parce
qu'on croyait qu'elle en tait la cause, et en mme temps on disait que
ses ennemis cherchaient  s'en venger en l'envoyant  l'autre monde, et
ce bruit tait si vrai qu'il se rpandit jusque dans Marseille, o mon
compagnon d'infortune, M. d'Allgre, un an aprs moi, vint  peu prs
sur le mme prtexte se faire fourrer  la Bastille. Mais, pour revenir
 mon affaire  moi,  force d'entendre dire partout que les ennemis de
Mme de Pompadour cherchaient  l'envoyer  l'autre monde, je crus lui
rendre un grand service et lui sauver la vie en lui envoyant un symbole
hiroglyphique instructif et relatif  ce que j'avais ou dire, afin de
la faire rester sur ses gardes contre leurs entreprises.

Mon symbole hiroglyphique tait une bote de carton, o j'avais mis
une poudre grotesque, que j'avais compose moi-mme, qui n'avait aucune
vertu nuisible; ce qui fut prouv par plusieurs expriences; et, en
outre, je m'offris sur-le-champ  en faire toutes sortes d'preuves sur
moi-mme. Cette bote ayant t mise  la poste le 27 avril 1749, je fus
 Versailles dire ces propres paroles  Mme la marquise de Pompadour:
Qu'il y avait environ quatre heures qu'en me promenant aux Tuileries
deux personnes s'taient rencontres tout auprs de moi et qu'elles
s'taient dit tout bas: Eh bien, est-ce fait? et que l'autre avait
rpondu: Je t'assure que demain elle ne couchera pas avec le roi, et
que, m'tant dout qu'il se passait quelque chose de mauvais contre
elle, je les avais suivies et vues mettre un paquet  la poste, et que
je venais l'avertir de se tenir sur ses gardes contre toutes sortes de
paquets. Ma bote tant arrive, je fus grandement remerci. L'on me
prsenta un prsent d'argent, mais je le refusai; je ne voulus pas le
recevoir absolument. Je dis  Mme de Pompadour que je m'estimais trop
rcompens d'avoir eu le bonheur de lui rendre service et en mme temps
je lui recommandai fortement de se tenir sur ses gardes contre toutes
sortes de paquets. Je fus pri d'aller rendre compte de tout cela  M.
le comte d'Argenson [ministre de la Guerre, avec le dpartement de
Paris], et elle me donna le sieur Quesnay, son mdecin, pour m'y
accompagner. Aprs que je lui eus fait mon compte rendu, ce ministre
m'envoya  M. Berryer, lieutenant gnral de police, et celui-ci
m'envoya  la Bastille, o je lui dclarai tout ce qui s'tait pass.
Quatre mois aprs, je fus transfr de la Bastille dans le donjon de
Vincennes, et quatorze mois aprs je m'chappai de cette prison, le 25
juin 1750,  une heure aprs midi, sans faire aucune fracture,
c'est--dire qu'ayant trouv toutes les portes ouvertes je m'enfuis, et
au bout de six jours aprs, ne me sentant coupable d'aucun crime, je me
livrai moi-mme, comme un agneau, entre les mains paternelles du roi,
par l'entremise du sieur Quesnay, son mdecin ordinaire. Je ne croyais
pas, par cet acte de bonne foi, forcer Sa Majest  me faire grce, mais
 me rendre la justice qui m'tait due. Sur mon adresse que j'avais
envoye  Quesnay, je fus arrt et mis  la Bastille, dans un cachot
pendant dix-huit mois, et ensuite dans une chambre ordinaire et mis en
compagnie avec M. d'Allgre; mais aprs sept annes de souffrances, vu
qu'on avait abus de la confiance que j'avais mise dans l'quit du roi,
et ne voyant aucune fin  mes maux, je m'chappai une seconde fois de la
Bastille avec d'Allgre, la nuit du 25 au 26 de fvrier dernier, et suis
venu me rfugier en Hollande...

Voil, messieurs, leur dis-je, de point en point tout ce qui m'est
arriv. Je vous prie de me dire nettement ce que vous pensez et ce que
vous me conseillez de faire. Or, voici les paroles qu'ils me dirent:

[Illustration: FEMME DE MATELOT HOLLANDAIS

(Bibl. de l'Arsenal)]

S'il y avait eu quelque chose de nuisible dans votre bote, les
flatteurs pourraient vous faire une querelle d'Allemand, vous dire que
vous pouviez mourir en chemin, et lui arriver de mal  elle. _Secundo:_
Si vous aviez pris l'argent qui vous fut offert, on pourrait vous
traiter de fripon. _Tertio:_ Si vous aviez compromis quelqu'un, ce
serait un crime; mais n'y ayant rien de nuisible dans votre bote et
l'ayant encore avertie  l'avance de son arrive, et sans lui inspirer
aucun mauvais soupon directement contre ses ennemis connus, et n'ayant
pas voulu recevoir des prsents, et le bruit courant rellement qu'on
cherchait  l'envoyer  l'autre monde, cela n'est point un crime. C'est
un service, mais voici ce qui empoisonne votre service: Mme la
marquise de Pompadour a le pouvoir souverain en main; c'est elle qui
donne tous les emplois, et l'on peut croire aisment que, par le moyen
de votre bote, vous vouliez vous introduire dans ses bonnes grces et
par ce moyen obtenir quelque bonne charge. Cependant, vu toutes ces
circonstances et  prendre votre affaire par le plus mauvais ct, au
pis aller on ne peut vous accuser que d'avoir voulu surprendre son
amiti, vous introduire dans ses bonnes grces par une fable officieuse,
et cela n'est pas un cas de sept annes de prison. Mais ce qu'il y a de
surprenant et mme qui tonne, c'est que, aprs votre premire vasion,
aprs vous tre livr gnreusement vous-mme entre les mains du roi, on
ait abus de votre bonne foi et dans un temps o vous aviez dj
souffert plus que vous n'aviez mrit. C'est indigne d'abuser ainsi de
la confiance.

Gnralement tous se rcrirent extrmement sur ce point. Enfin leur
rsultat fut qu' prendre mon affaire  la rigueur, en considrant la
raison qui m'avait fait agir, c'est--dire le bruit qui courait qu'on
cherchait  envoyer la marquise de Pompadour dans l'autre monde, et que
j'avais refus le prsent qui me fut offert, que cela n'tait pas un cas
 mriter plus d'une anne de prison, et par consquent que je pouvais
quitablement demander  Mme la marquise de Pompadour le
ddommagement de la perte de mon temps et des maux qu'elle m'avait fait
souffrir injustement depuis six annes. En mme temps ils me
conseillrent de commencer  demander cette rparation poliment, et que
si elle ne se rendait point  la prire et me fort d'en venir aux
invectives, aux menaces de la dcrier, qu'alors je devais me cacher avec
soin, crainte qu'elle ne me ft assassiner.

Tous les amis que j'avais consults dans Paris m'avaient dit de mme que
la marquise de Pompadour m'avait fort maltrait, et que si je pouvais
avoir le bonheur de sortir hors du royaume, je n'aurais pas de la peine
 me faire bien ddommager. Ainsi ceux de Paris et les personnes sages
d'Amsterdam, tous me conseillrent de demander un ddommagement. Mais
moi, malgr les conseils, j'crivis  Mme la marquise de Pompadour,
et, au lieu de lui demander un ddommagement de la perte de mon temps et
des maux qu'elle m'avait fait souffrir injustement, je lui demandai
humblement pardon du malheur que j'avais eu de lui avoir dplu; je la
priai de faire attention que si Dieu pouvait tre tromp, il ne ferait
point un crime impardonnable  celui qui lui avait dit une fable
officieuse pour tcher de mriter ses bonnes grces, et que si elle
savait la raison qui m'avait fait agir, elle ne pouvait me faire un
crime que d'avoir aspir  vouloir les siennes [ses bonnes grces], et
que de tous les crimes il n'y en avait pas un seul qui mritt si bien
d'tre pardonn que celui-l; qu'au reste j'tais fort jeune quand ce
malheur m'arriva, et que j'avais souffert sept annes, et que je la
suppliais de grce de vouloir bien oublier ce trait de jeunesse et de me
permettre de revenir tranquillement passer le reste de mes jours dans ma
patrie...

Cette lettre, bien loin de dsarmer cette magicienne, ne servit qu'
faire dpenser plus de cinquante  soixante mille livres au roi pour
venir me faire arrter dans Amsterdam. Toutes les personnes  qui je
communiquai mes affaires dans Amsterdam, toutes m'assurrent que les
Etats ne me livreraient pas et que je pouvais tre fort tranquille. M.
Elie Angely, qui est dans les affaires d'Etat de cette rpublique,
puisqu'il tient chez lui les registres de tous les Franais qui sont
dans Amsterdam, comme j'ai dj dit, me promit que s'il se tramait
quelque chose contre moi, il le saurait et il m'en instruirait.

[Illustration: AMSTERDAM: L'HTEL DE VILLE

(Bibl. de l'Arsenal)]

De plus tant sage et discret, j'avais lieu de croire que la marquise de
Pompadour m'ayant fort maltrait, elle ne me refuserait point
l'accommodement que je lui avais demand ou enfin qu'elle me laisserait
tranquille; mais les remords et la crainte sont l'apanage des mauvaises
consciences. Dans le temps que je cherchais  faire la paix, d'un autre
ct cette implacable magicienne avait envoy Saint-Marc en Hollande
pour m'y arrter. Cet exempt ne savait point o je logeais, mais le
dmon l'eut bientt instruit, et voici comment. Je priai un jour le fils
an de Clerque d'aller  la poste pour voir si la lettre que
j'attendais de ma mre, o devait se trouver une lettre de change,
n'tait point arrive. Son pre qui tait prsent me dit: Cousin, le
facteur qui me porte mes lettres est un fort honnte homme; je le
connais: je vais le prier de retirer cette lettre. Je repris: N'en
faites rien, cousin, crainte de malheurs: j'aime mieux la recevoir deux
ou trois heures plus tard.

Cependant, aprs que j'eusse t arrt, Saint-Marc me dit: Il y a tant
de jours que je savais que vous tiez log chez Clerque. Dans la nuit
j'ai visit le dehors de sa maison: il y a deux issues. Je lui demandai
comment est-ce qu'il avait pu me dcouvrir?--C'est, me dit-il, un
facteur de la poste qui m'en a instruit, et par un des amis de Clerque
je voulus lui faire offrir cent louis d'or s'il voulait se prter  vous
livrer, mais il me dit que c'tait un honnte homme et qu'il ne vous
livrerait pas.

[Illustration: AMSTERDAM: LE PORT

(Bibl. de l'Arsenal)]

Cependant dans cet intervalle, la lettre que j'attendais de ma mre  la
poste restante arriva, et me fut intercepte par ledit Saint-Marc,
exempt. Or, aprs avoir examin cette lettre et reconnu le banquier qui
devait me compter l'argent de la lettre de change qu'il y avait dedans,
il remit le tout  la poste, et le fils de Clerque,  qui j'avais
recommand d'aller tous les jours  la poste, la retira et me l'apporta.
J'en fis la lecture tout haut devant son pre et un vieux Franais nomm
Boissonnier, aveugle; mais, tout aveugle qu'il tait, Boissonnier avait
de l'esprit et une bonne tte. Clerque parla le premier et me dit: Marc
Fraissinet, qui doit faire le paiement de votre lettre de change, est de
chez nous, de Montpellier. C'est mon marchand de vin: demain je vous
accompagnerai chez lui. Alors l'aveugle prit la parole et me dit:
Monsieur, gardez-vous-en bien, d'aller chez Marc Fraissinet. Je sais
trs certainement que les exempts, qui arrtrent ici le chevalier de la
Roche-Gurault furent plusieurs fois chez lui. De plus, en adressant la
parole  Clerque: Vous savez, dit-il, que c'est lui qui a fait arrter
un tel juif.

[Illustration: AMSTERDAM: LES MURS DE LA VILLE

(Grav par Allard) (Bibl. de l'Arsenal)]

L'affaire de ce juif avait fait un bruit extraordinaire: il devait une
somme considrable  un Franais. Celui-ci pria Marc Fraissinet de le
faire arrter. Le juif, en ayant eu vent, laissa tout son argent  un
autre juif, qu'il croyait tre son bon ami et fut vite se mettre dans
une barque. Etant en sret, il manda  son confrre de lui porter son
argent; mais celui-ci au lieu de lui envoyer la somme entire, qu'il lui
avait confie, ne lui en envoya pas seulement le quart. Le juif ayant
compt son argent et s'tant aperu de cette friponnerie, dans
l'esprance qu'il ne serait point arrt, sort de la barque, rentre dans
Amsterdam pour se faire rendre le reste de son argent. Mais
malheureusement il fut arrt et mis en prison. Ce trait fit beaucoup de
tort  la rputation de la nation juive. Mais en particulier on savait
fort mauvais gr  Marc Fraissinet de s'tre charg de faire arrter ce
juif, parce qu'un honnte homme ne se charge jamais de pareilles
commissions, et c'est prcisment  cause de ce dernier trait que
Boissonnier me dit: Gardez-vous bien d'aller chez Marc Fraissinet, mais
vous n'avez qu' agir de la manire suivante: Allez-vous-en, vous et
votre cousin, chez M. Elie Angely, c'est un homme d'une probit
reconnue. Il est intime ami avec Marc Fraissinet. Vous n'avez qu' lui
passer votre lettre de change en son nom et il ira chercher votre argent
et par ce moyen vous ne risquerez rien.

[Illustration: AMSTERDAM: QUAI SUR LE MARCH AUX FLEURS

(Bibl. de l'Arsenal)]

Le lendemain, bien loin de me faire au moins accompagner par le cousin
Clerque, ce tratre de banquier joua trs bien son personnage: il
m'amusa pendant prs d'une demi-heure, et dans ce temps-l sa femme
envoya chercher l'agent Saint-Marc, et je fus arrt chez lui le 1er
ou le 2 juin 1756, et conduit dans un cachot de l'htel de ville.
Environ dix  douze jours aprs je fus conduit en France  la Bastille,
et en y arrivant [le 9 juin 1756] on me mit dans un cachot, les fers aux
pieds et aux mains, couch sur de la paille sans couverture pendant
quarante mois sans relche.

De plus, par la lettre de ma mre, j'appris qu'elle tait  Bziers
auprs d'une de mes tantes qui s'tait cass un bras.

Voil les malheurs qui m'arrivrent depuis le 3 avril 1756 jusqu'au 2 du
mois de juin suivant.




IV

PROJETS POUR LE BIEN DU ROYAUME, RDIGS A LA BASTILLE (1757-1762).


Comme vous venez de le voir dans la section prcdente, en arrivant  la
Bastille, je fus mis dans un cachot avec les fers aux pieds et aux
mains, couch sur de la paille sans couverture pendant quarante mois
sans relche. Les poils de ma barbe avaient treize pouces de longueur.

       *       *       *       *       *

Dans ce cruel tat, je me mis  faire travailler mon esprit; je fis un
projet militaire pour faire prendre  tous les officiers et sergents des
fusils en place des espontons et de leurs hallebardes. J'envoyai ce
projet au roi le 14 avril 1758. Sur-le-champ il fus mis  excution et
par consquent je renforai les armes du roi de plus de vingt-cinq
mille bons fusiliers. Ce projet, qui non seulement devait me faire
dlivrer de prison en me faisant une fortune honnte, ne me tira pas
seulement des fers, ni du cachot o j'tais.

[Illustration: LETTRE DE CACHET FERME

(Bibl. de l'Arsenal) (Archives de la Bastille)]

Quatre mois aprs, c'est--dire le 3 de juillet suivant 1758, j'envoyai
un second projet  Louis XV pour pensionner les pauvres veuves des
officiers et des soldats, surcharges d'enfants, qui avaient perdu leurs
maris  la dfense du royaume, c'est--dire que je proposais au roi
d'augmenter le port de chaque lettre de la poste, venue de prs ou de
loin, d'un liard de plus et c'est ce qui devait produire la somme de
1.346.153 lb. 16 s. 11-1/13 d. toutes les annes. Or, je faisais voir 
Sa Majest qu'il y avait d'argent plus qu'il n'en fallait pour
pensionner deux mille veuves d'officiers  deux cent cinquante livres
chacune, et huit mille veuves de soldats  cent francs. Mais il est sans
doute que ceux qui examinrent ce projet, en voyant qu'en mettant un
seul liard sur chaque lettre, venue de loin ou de prs, cela rapportait
1.346.153 lb. 16 s. 11-1/13 d. qu'en mettant deux liards cela
rapporterait le double et ainsi en proportion. Comme l'Etat avait besoin
d'argent on se servit de mon calcul, c'est--dire qu'au lieu de
n'augmenter le port des lettres de la poste venues de loin ou de prs,
que d'un liard de plus et donner cet argent aux pauvres veuves, on les a
augmentes de plus d'un sol chacune et en suivant les proportions de
l'loignement. Par consquent vous devez voir qu'on n'a fait que changer
le sens de mon projet, et que c'est  moi-mme  qui Sa Majest doit
avoir l'obligation des douze millions de revenus de plus que ses fermes
de poste lui rapportaient toutes les annes. Or, ce projet, encore bien
loin de me faire adoucir ma peine, ne servit qu' me faire resserrer
plus troitement, car sur le champ l'usage du papier me fut t. En mme
temps le sieur Chevalier, major de la Bastille, qui est encore vivant,
vint me dfendre, de la part du lieutenant gnral de police, de lui
envoyer encore des projets, sans doute pour m'empcher de demander la
rcompense de ces deux projets qui taient en excution. Cependant je ne
me rebutai point. Faute de papier, avec de la mie de pain je fis des
tablettes que je ptris avec de la salive et sur ces tablettes je
composai un systme de finances.

[Illustration: LAURENT ANGLIVIEL DE LA BEAUMELLE

(Dessin de Carmontelle) (Muse Cond  Chantilly)]

[Illustration: LES CACHOTS DE LA BASTILLE (ENTRE DES VAINQUEURS LE 14
JUILLET 1789)

Dessin par Houet, grav par Huyot (Muse Carnavalet)]

Personne n'ignore que les jsuites ne reoivent dans leur corps que des
gens d'esprit, et par consquent que pour pouvoir s'avancer dans les
grades il fallait en avoir beaucoup. On n'ignore pas non plus que les
jsuites taient les plus fins, les plus russ politiques de toute
l'Europe, et l'on peut juger s'ils avaient choisi entre eux un sujet
mdiocre pour le fourrer dans les affaires d'Etat, c'est--dire pour le
faire le confesseur des prisonniers d'Etat et savoir par ce moyen les
secrets et les affaires les plus importantes de tout le royaume et mme
des pays trangers. Ils lirent entre eux le pre Griffet pour tre
notre confesseur, qu'on disait tre un des douze cordons bleus de
l'Ordre. Il fallait donc que ce Pre et beaucoup d'esprit et de
capacit. Or, je priai ce dernier d'examiner ce systme de finances et
ce qu'il y a de certain, c'est que le Pre Griffet me dit plus de cent
fois en le lisant: Mais vous avez beaucoup d'esprit, mais il faut que
vous ayez bien lu, bien tudi et en finissant de l'examiner: Je ne
vous croyais pas tant d'esprit, me dit-il, j'irai demain sans faute voir
M. de Sartine pour le prier de vous accorder du papier, pour que vous
puissiez le lui envoyer. Il y fut, et  son retour, voici la rponse
qu'il me fit: J'ai parl au lieutenant gnral de police; il m'a
rpondu avec un ton de mpris: Ah! nous n'avons pas besoin d'aller
chercher des systmes de finances  la Bastille. Cependant j'ai
pourtant obtenu qu'il vous accordt du papier pour le lui envoyer. Sur
le champ je le transcrivis sur du papier et le 13 fvrier 1760, je
l'envoyai  M. de Sartine, et depuis ce jour-l on ne m'en a jamais dit
un seul mot. J'en ai gard une copie et le temps fera connatre  tout
le monde si ce systme est bon ou mauvais.

Sur plusieurs remarques que j'avais faites sur les horreurs de la
famine, je fis un quatrime projet pour prvenir ce terrible flau,
c'est--dire que je proposai au roi de faire btir une abondance dans
chaque province et les remplir de bl, et voici le moyen que j'avais
trouv pour lui fournir d'argent plus qu'il n'en fallait pour pouvoir
venir  bout de cette grande et importante entreprise. Pour cet effet je
proposais  Sa Majest d'ordonner  tous les curs du royaume d'avoir,
chacun dans son glise, quatre registres pour enregistrer les mariages;
que le premier serait reli en maroquin rouge, tranche dore en or, et
intitul: _Registre des gens de distinction_; le second reli en
maroquin vert et tranche dore en argent et intitul: _Registre de la
bourgeoisie_; le troisime reli en veau, tranche peinte de rouge et
intitul: _Registre des artisans_, et le quatrime uniquement couvert de
parchemins et intitul: _Registre des pauvres_, ou enfin, pour ne pas
blesser les conditions pauvres qu'on pouvait les intituler _Registre
d'or_, parce que la tranche de ce premier registre en devrait tre
dore; le second, _Registre d'argent_; le troisime _Registre de veau_,
et le quatrime intitul _Registre de la Modestie_; ou qu'on les pouvait
intituler simplement _premier Registre_, _second Registre_, _troisime
Registre_, et _quatrime Registre_, et qu'en mme temps quand on
viendrait pour se marier tous les curs tiendraient ce langage aux
nouveaux maris: La famine est rare, mais elle est fort cruelle. Depuis
que Louis XV rgne, on en a senti plusieurs fois la cruaut. Sa Majest
veut prvenir ce terrible flau. Pour cet effet, le roi a ordonn
d'avoir dans chaque glise les quatre Registres que voil: dans le
premier, intitul _Registre de distinction_, on donne tant pour pouvoir
y faire enregistrer son mariage. Cet argent n'est point destin pour les
coffres du roi, ni pour le mien, mais il est destin pour faire des
Abondances et les remplir de bl pour le donner gratuitement  tout le
monde en temps de calamit, et si Dieu vous donne des enfants, ce sera
dans ce Registre o on inscrira les baptmes de mme que les morts qui
arriveront dans votre famille. Dans le second, intitul _Registre de la
bourgeoisie_ il en cote tant. Dans le troisime, intitul _Registre des
artisans_, tant, et dans le quatrime, intitul _Registre des pauvres_
ou _de la modestie_, il n'en cote rien du tout. Que si vous faites
enregistrer votre mariage dans l'un de ces trois premiers registres,
vous et vos enfants vous aurez part  une belle loterie royale, qui se
tirera toutes les annes, c'est--dire que vous aurez l'esprance de
pouvoir gagner dix  douze ou quinze mille livres, et qu'un de vos
enfants sera fait gentilhomme, chevalier,  qui le roi donnera dix 
douze ou quinze cents livres de pension pour le reste de ses jours;
ainsi, vous n'avez qu' choisir dans lequel des quatre registres vous
voulez faire inscrire votre mariage. Par ce peu de paroles vous voyez
le point capital de ce projet et pour l'autoriser j'y ajoutai les
propres paroles que voici:

Attention!--Le 25 du mois de janvier dernier 1761, je fis examiner ce
projet-ci au confesseur de la Bastille, qui est le pre Griffet, qui a
eu l'honneur de prcher devant Votre Majest et voici les propres
paroles qu'il m'a dit: Monsieur, le plus grand mal de la France, c'est
de ne point savoir prvenir les malheurs; il faut que nous soyons
plongs dedans pour y penser, car si aujourd'hui il nous survenait une
famine, dans les circonstances ou les affaires se trouvent, nous serions
tous perdus.

Mais M. de Sartine... au lieu de faire servir la rsolution de M.
Hrault pour autoriser mon projet, la mit en excution en touffant mon
projet, et par ce moyen il a fait faire par toutes les communauts de
Paris toutes les provisions de bl que vous voyez de faites
prsentement, et c'est ce qui lui a fait beaucoup d'honneur, et l'on m'a
dit que pour le rcompenser de ce service, le roi le fit conseiller
d'Etat. Ainsi pour se conserver un honneur et une rcompense, qui ne lui
appartiennent point, il a pris la rsolution de me faire prir entre
quatre murailles.

Un an aprs lui avoir envoy ces quatre projets, je lui en envoyai un
cinquime le 15 aot 1762, o je faisais voir trs clairement au roi,
que, par le moyen d'un seul bataillon, il tait trs ais de donner la
force  une colonne ordinaire, qui n'est compose que de huit rangs de
soldats, de seize hommes de hauteur dans toute son tendue de quelque
longueur qu'elle pt tre. Or, dans ce projet j'avais offert au roi de
lui donner mon coup d'esprit qui tait pour forcer nos soldats  vaincre
ou  mourir. Mais ce projet-ci ne m'a point t plus heureux que les
autres. M. de Sartine l'touffa et c'est ce qui m'empcha d'envoyer au
roi un sixime projet pour empcher nos soldats de dserter. Ce
projet-ci a de quoi tonner tout le monde avant que d'en savoir le
noeud gordien, c'est dis-je, en accordant  nos soldats la permission
de dserter que j'ai trouv le moyen de les en empcher.

[Illustration]




V

TERRIBLE MMOIRE CONTRE Mme DE POMPADOUR, MORT DE CETTE DERNIRE.

(19 avril 1764)


Vu que par les prires et les larmes et surtout par les bonnes raisons,
ni par les diffrents services que j'avais rendus  l'Etat, je ne
pouvais m'arracher des implacables mains de la cruelle marquise de
Pompadour, je pris la rsolution de l'attaquer d'une autre manire. Pour
cet effet je composai un mmoire terrible contre elle, o une grande
partie de ses cruauts et de ses voleries taient prouves  ne pouvoir
en douter, et ce mmoire tait adress au roi avec mes projets et
beaucoup d'autres pices.

Quiconque aurait vu ce paquet dans la Bastille, de cent mille personnes
il ne s'en serait pas trouv une seule qui ne m'et dit: Si vous avez
le bonheur de faire sortir ce paquet hors d'ici,  bon port, il est
certain qu'avant huit jours la marquise de Pompadour vous aura rendu
votre libert et fait votre fortune. Cependant le 21 de dcembre 1763,
de dessus les tours de la Bastille je jetai ce paquet dans la rue
Saint-Antoine, et ce fut deux demoiselles, qui taient soeurs, qui le
trouvrent [il s'agit des demoiselles Lebrun, filles d'un perruquier].
Sur-le-champ elles le furent porter chez La Beaumelle, mais on leur
rpondit qu'il tait en Hollande. Mais comme j'avais prvu  toute sorte
de malheurs, au bas de son adresse, j'avais dit que si on ne le trouvait
point, de tirer cette enveloppe, et qu'on trouverait une seconde
adresse. On l'ta et on trouva qu'il s'adressait en seconde main  M. le
chevalier de Paradilles (ce n'est pas le vritable nom de cette
personne). On le lui apporta, mais il ne voulut pas le lire. Les deux
demoiselles, vu qu'elles n'avaient point trouv La Beaumelle, et que le
chevalier de Paradilles ne l'avait pas voulu recevoir, ou lire ces
papiers, s'en retournrent  leur maison, et aprs avoir t la seconde
enveloppe, elles trouvrent les instructions que voici:

Que si malheureusement la personne, qui trouvera ce paquet, ne trouve
point ni la Beaumelle, ni Paradilles, que si elle sait crire, je la
prie de tirer une certaine quantit de copies de mes crits, et d'en
envoyer la premire copie  la marquise de Pompadour et le reste aux
autres personnes que je leur ai indiques. Que si cependant elle ne se
sent pas capable de diriger tout cela, elle doit en ce cas chercher une
personne d'esprit de sa connaissance, en lui promettant de ma part un
prsent de vingt-cinq mille livres. Ce dernier parti fut pris
c'est--dire que ces deux filles eurent recours  un homme d'esprit.
J'avais recommand trs expressment de travailler nuit et jour, mais 
peine cet homme eut-il mis la plume  la main pour tirer plusieurs
copies de mes crits et en faire les envois qu'on vint le harceler pour
lui faire accepter un bon emploi qu'il y avait de vacant dans une
province. D'autre part, le pre de ces demoiselles, fit dans ce moment
un faux pas qui faillit le faire tuer le long des degrs. Or, en voyant
leur malheureux pre tendu dans un lit avec une cte enfonce, vous
pouvez bien juger que ces deux pauvres filles furent toutes perdues et
qu'elles ne purent plus quitter leur pre... Ds lors, cet homme le
copiste ne pouvant plus aller travailler chez ces filles, ou ces filles
ne peuvent plus aller chez lui pour le presser de travailler pour moi,
cet homme ne se sentant plus press par ces deux filles, laissa l mon
ouvrage, et il accepta l'emploi.

[Illustration: ENVELOPPE D'UNE LETTRE CRITE PAR LATUDE A LA MARQUISE DE
POMPADOUR

(Bibl. de l'Arsenal, archives de la Bastille, ms. 12692)]

Ces deux filles savaient l'heure prcise o j'allais me promener sur les
tours de la Bastille et jamais l'une des deux ne manquait de venir me
saluer, et le plus souvent toutes deux ensemble et par les signes de
main et de leur tte qu'elles me faisaient, ils me paraissaient toujours
avantageux; car, quand par les signes que je leur faisais moi-mme avec
ma main d'crire vite et de faire les envois de mes paquets, il me
semblait qu'elles me rpondaient qu'on y travaillait et qu'incessamment
on les allait envoyer. Enfin au bout de trois mois on m'instruisit
secrtement que la marquise de Pompadour tait malade. Alors je ne
manquai pas de croire que c'tait  cause de sa maladie qu'on tait
rest si longtemps  faire l'envoi de mes paquets. Cependant dans ce
temps-l un officier de la Bastille monta dans ma chambre et me dit:
Monsieur, crivez quatre paroles  Mme la marquise de Pompadour, et
vous pouvez tre certain qu'en moins de huit jours votre libert vous
sera rendue. Je rpondis au major que les prires et les larmes ne
faisaient qu'endurcir le coeur de cette cruelle femme, et que je ne
voulais point lui crire. Cependant il revint le lendemain, et il me
tint le mme langage, et moi je lui rpondis les mmes paroles que le
jour auparavant. A peine fut-il sorti, que Daragon, mon porte-clefs,
entra dans ma chambre en me disant: Croyez M. le major quand il vous
dit qu'avant huit jours votre libert vous sera rendue, si vous lui
crivez [ Mme de Pompadour]; c'est qu'il en est bien certain, et je
crois mme qu' cause que vous avez si longtemps souffert, elle vous
fera une pension de cinq  six mille livres de rente pour le reste de
vos jours, etc...

[Illustration: LETTRE DE LATUDE (DANRY) AU LIEUTENANT DE POLICE, LUI
DEMANDANT DE FAIRE PASSER UNE LETTRE A LA MARQUISE DE POMPADOUR

(Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, ms. 21692)]

Le surlendemain, cet officier vint encore pour la troisime fois me
dire: Pourquoi vous obstinez-vous  ne vouloir crire tant seulement
quatre paroles  Mme la marquise de Pompadour pour recouvrer votre
libert dont vous tes priv depuis si longtemps? Je vous rponds qu'en
moins de huit jours elle vous sera accorde.

Je remerciai cet officier, c'est--dire M. Chevalier, major de la
Bastille, pour la troisime fois, en lui disant que j'aimerais mieux
mourir que d'crire encore  cette implacable mgre. Il s'en fut, et,
sans me tromper, je puis dire aujourd'hui qu'il tait fort irrit contre
moi de ce que je refusais de suivre son bon conseil, et il avait raison.
Cependant six  huit jours aprs, mes deux demoiselles vinrent me
saluer, et en mme temps elles dployrent un rouleau de papier o il y
avait en gros caractres ces mots d'crits: La marquise de Pompadour
est morte.

A dire la vrit, je vous proteste que cette nouvelle me fcha
extrmement, car je ne souhaitais point la mort de cette mchante femme,
mais uniquement sa disgrce, bien certain que je trouverais les moyens
de me faire bien payer les maux qu'elle m'avait fait souffrir
injustement. En outre, depuis plus de quinze annes, tous les officiers
de la Bastille me promettaient sans cesse, d'abord, que le roi
changerait de matresse, sur-le-champ ma libert me serait rendue. La
mort de mon ennemie, la marquise de Pompadour, tait mille fois pire
qu'un changement, et, aprs avoir souffert dix-sept annes injustement,
jugez si j'avais tort d'attendre qu' tout instant on m'allait rendre ma
chre libert.

[Illustration]




VI

SUR LE POINT D'TRE MIS EN LIBERT, LATUDE CRIT UNE LETTRE D'INJURES AU
LIEUTENANT DE POLICE: IL EST TRANSFR AU DONJON DE VINCENNES (16 aot
1764).


La marquise de Pompadour mourut le 19 d'avril 1764, et deux mois aprs,
c'est--dire le 29 juin, M. de Sartine vint  la Bastille, m'accorda
audience, et ds l'abord, me dit de ne plus parler du pass, et qu'au
premier jour il irait  Versailles demander au ministre la justice qui
m'tait due. Six semaines passrent. Il y avait plus de trois mois que
ma partie tait morte, et on ne me parlait pas plus de me rendre ma
libert que d'abolir la taille et la capitulation. De mon ct je ne
dormais point. J'crivais  M. de Sartine, ensuite j'envoyais chercher
tous les officiers les uns aprs les autres et je leur disais:
Messieurs, tous vous m'avez assur mille fois qu'au premier changement
de matresse ma libert me serait rendue. Ceci est pire qu'un
changement: la marquise de Pompadour, ma partie, est morte depuis plus
de trois mois; la loi est expresse:  la mort de nos rois on ouvre les
portes de toutes les prisons royales. Cette loi a lieu  mon gard,
pourquoi donc ne me rend-on pas ma libert? Sans me dire mot, ils
haussaient les paules, mais ils n'osaient point me parler, crainte de
quelque indiscrtion de ma part. Je me mis  crire tous les jours, sans
en manquer un seul, au lieutenant-gnral de police; je lui envoyai
mme jusqu'aux vingt-quatre lettres de l'alphabet, en le suppliant d'en
tirer des paroles qui pussent lui inspirer de la compassion pour moi.
Nanmoins  force de le conjurer, il me fit dire par le major qu'il
avait parl, et que le ministre lui avait rpondu qu'il n'tait pas
encore temps.

Dans le paquet dont je vous ai parl ci-dessus, que j'avais fait sortir
de la Bastille le 21 dcembre 1763, j'y avais mis dedans plusieurs
copies de lettres raisonnes, mais fort aigres, que j'avais crites  ce
magistrat, o je lui reprochais  lui-mme bien des faits qu'il n'aurait
point voulu que personne en ft instruit, en recommandant  La Beaumelle
ou  Paradilles, ou  la personne qui trouverait ce paquet d'envoyer une
copie de tous les papiers qu'il contenait  M. de Sartine, pour
l'obliger  forcer la marquise de Pompadour d'accommoder cette affaire,
pour viter qu'on ne ft les copies de ces lettres avec les autres
papiers qui concernaient cette femme. Ce paquet tant sorti heureusement
de la Bastille, je disais en moi-mme: Ces deux filles assurment n'ont
pas manqu de chercher un homme d'esprit pour travailler pour toi. Cet
homme, pour si peu entendu qu'il soit, reconnatra l'importance de tous
ces papiers. Or, en lisant les copies des lettres que tu as envoyes 
M. de Sartine, il verra: 1 Que ce magistrat est cause de plus de seize
millions de perte pour avoir touff le projet des Abondances, que tu
lui as envoy depuis quatre ans; 2 Par les remarques que tu as faites
au bas du projet pour pensionner les pauvres veuves de nos militaires,
surcharges d'enfants, il verra qu'on n'a fait que changer le sens de ce
projet, et par consquent que tu as donn plus de douze millions de
revenus au roi, toutes les annes, sur la ferme des postes; 3 Que par
ton projet militaire, qui est encore aujourd'hui mme en usage dans
toute l'infanterie de France, tu as renforc nos armes de plus de
vingt-cinq mille bons fusiliers pendant les cinq dernires annes de
guerre, et que par les rcompenses de ces projets, le ministre et le
lieutenant gnral de police auraient d te rendre la libert. Mais
encore pour si peu entendu que cet homme-l soit, il ne doit pas ignorer
qu' la mort de nos rois, par l'autorit des lois du royaume, on ouvre
les portes des prisons royales, et par consquent qu' la mort de la
marquise de Pompadour, M. de Sartine t'aurait d rendre la libert, et
vu les reproches que tu lui as faits de sacrifier la gloire du roi, le
bien de l'Etat, et la conservation du peuple, pour plaire  cette femme,
il ne pourra pas manquer de connatre que M. de Sartine s'est laiss
corrompre par le marquis de Marigny pour te faire prir, vu que depuis
cinq mois que sa soeur est morte, il ne t'a point rendu encore ta
libert; mais encore il suffit que cet homme ait les preuves de ton
innocence en main et des services que tu as rendus  l'Etat, en envoyant
une copie de tous ces crits aux personnes que tu lui as indiques, il
est certain qu'en peu de jours il t'aura dlivr. Or, comme ces filles
ne manquaient jamais de venir me saluer, toutes les fois que j'allais me
promener sur les tours de la Bastille, parce que je leur en avais
indiqu l'heure; pour sortir de prison, avec ma main je leur fis signe
d'envoyer les copies de mes papiers aux personnes que je leur avais
indiques dans les instructions que je leur avais donnes. Or, par leur
mouvement de tte et des mains, elles me firent connatre qu'elles
avaient compris les signes que je venais de leur faire. Le lendemain
elles vinrent; et d'abord que je parus sur les tours de la Bastille,
elles tirrent un mouchoir de leurs poches et s'en frapprent rudement
sur leurs jupes et ensuite elles jetrent plusieurs poignes de feuilles
de fleurs par terre. Or, par ces feuilles de fleurs, par les gestes, par
les coups de mouchoir, je crus que celui qui avait entrepris mon affaire
leur avait dit qu'il allait envoyer une copie de mes crits au tribunal
des marchaux de France, une autre au Parlement, une troisime au
chancelier, aux princes du sang et aux autres personnes que je leur
avais indiques, et que M. de Sartine allait tre perdu, car il ne faut
pas avoir de l'esprit pour ne pas voir que ce magistrat insultait la
personne du roi en faisant prir sous ses propres yeux un infortun qui
lui avait donn plus de douze millions de revenus toutes les annes sur
la ferme des postes, et renforc ses armes pendant les cinq dernires
annes de guerre de plus de vingt-cinq mille bons fusiliers, et en outre
caus plus de seize millions de perte sur mon projet des Abondances...

Cependant, j'aurais bien voulu me tirer de la peine sans lui faire du
mal, car je lui pardonnais de bon coeur de m'avoir retenu dans les
fers pendant tout le temps que la marquise de Pompadour avait vcu, par
la crainte de dplaire  cette mchante femme en me rendant la justice
qui m'tait due. D'un autre ct je lui savais bon gr de ce qu'environ
deux mois et demi aprs la mort de cette implacable mgre, sur une
lettre raisonne que je lui avais crite, il m'avait fait porter une
lettre de sa part par M. Chevalier, major de la Bastille, o il y avait
les propres paroles que voici:

Vous direz  la quatrime Comt ( la Bastille on ne nomme les
prisonniers que par les noms des chambres qu'ils occupent)[13] que je
travaille  le dlivrer efficacement... et sur ce dernier mot le major
me dit plusieurs fois: Faites bien attention  ces mots: que je
travaille  le dlivrer efficacement. Ce mot efficacement signifie plus
que la libert. A bon entendeur demi-mot. Cela voulait dire qu'il
travaillait  me faire ddommager par le marquis de Marigny, frre de
Mme de Pompadour. Croyant que cela tait vritable, je lui avais
autant d'obligation de sa bonne volont que s'il m'avait fait rellement
ddommager. Ainsi, comme je n'ai pas un coeur ingrat, assurment
j'aurais bien voulu pouvoir sortir de prison sans lui faire aucun mal.
Mais je me trouvais fort embarrass aprs avoir vu ces gestes du
mouchoir. Cela semblait m'annoncer sa perte certaine, car je sais que,
quoiqu'une parole ne soit pas vritable, trs souvent elle suffit pour
perdre une personne, et cela aurait bien t des figues d'un autre
panier, si l'homme qui avait entrepris ma dfense avait envoy les
copies de mes papiers  toutes les personnes que je lui avais dit. Or je
dis en moi-mme: Si je l'instruis doucement de tout ce qui se passe
contre lui, c'est--dire des malheurs qui vont fondre sur sa tte, il
est certain qu'il ne te croira pas, et cependant il va tre perdu; mais
un honnte homme trouve toujours mille expdients pour viter de faire
du mal  un autre, et c'est ce que je fis  l'gard de M. de Sartine, et
voici mon raisonnement: Si je lui cris doucement, il ne te croira
point; mais en lui crivant une lettre forte par les expressions
terribles et les menaces, tu pourras venir  bout de lui faire prendre
vite la rsolution de te rendre promptement ta libert, car Sartine a de
l'esprit, et il jugera aisment qu'un prisonnier ne serait jamais assez
hardi pour lui crire pareille lettre, si les malheurs que je lui
annonais n'taient vritablement prts  lui arriver, et je crus que
pour les viter, tant en faute de son ct, qu'il me rendrait vite ma
libert pour aller touffer tout cela. D'un autre ct je me dis: Si ta
lettre ne fait pas l'effet que tu en attends, il te mettra au cachot
pour quelques jours. Mais l'homme qui te secourt par l'envoi de tes
papiers, t'en aura bientt dlivr. Mon choix fut bientt fait. J'aimai
mieux m'exposer  tre mis au cachot pendant quinze jours que de le
perdre, et en consquence je lui crivis cette lettre forte. Sartine
donna l'ordre de me mettre au cachot, au pain et  l'eau et, ds le mme
moment, il m'crivit une lettre, que le major vint me lire, o il y
avait les propres paroles que voici:

... Que j'avais tort de l'accuser de la longueur de ma prison; que s'il
en avait t le matre, il y avait longtemps qu'il m'aurait rendu ma
libert, et il finissait sa lettre en me disant qu'il y avait des
Petites-Maisons pour mettre les fous. A quoi je dis au major: Nous
verrons si dans quelques jours il aura le pouvoir de m'y mettre.

Il ne m'ta pas la promenade de dessus les tours de la Bastille; mais il
est certain que, le dimanche aprs, quand il fut  Versailles pour
rendre compte  son ordinaire de toutes les affaires de Paris, il ne
manqua pas d'instruire, de toutes les menaces que je lui avais faites,
le comte de Saint-Florentin, duc de la Vrillire, et il n'est pas
douteux que ce ministre lui rpondit que s'il tait vrai que j'eusse
fait sortir tous ces papiers de la Bastille, et qu'on vnt  les envoyer
au parlement et au tribunal des marchaux de France pour l'attaquer
juridiquement; il leur enlverait toutes ces plaintes. Ainsi, M. de
Sartine, tant rassur par le ministre, arriva de Versailles le lundi 3
aot: il expdia un ordre et, le surlendemain, qui tait le mercredi
5,[14] c'est--dire neuf jours aprs avoir reu ma lettre forte, je fus
mis au cachot au pain et  l'eau. Cependant, loin de faire paratre que
j'en tais fch, je me mis  chanter, parce que je croyais qu'on allait
faire l'envoi de mes papiers, qui assurment m'auraient arrach
infailliblement du cachot et de la prison, malgr l'assurance du
ministre, d'autant plus que le roi s'en serait pris  lui-mme pour
m'avoir voulu faire prir aprs lui avoir rendu plusieurs services.

Il n'est point douteux que mon porte-cls rapportait aux officiers
toutes les paroles que je lui disais, et que ceux-ci ne manquaient pas
d'en instruire M. de Sartine; et cela acheva de lui mettre la peur au
ventre. En effet, la nuit du 15 au 16 septembre [lisez: aot] 1764, 
minuit prcis, on vint m'appeler dans le cachot et l'on me conduisit
dans la salle du gouvernement de la Bastille. L je trouvai le major
avec le sieur Rouill, exempt, qui me dit: Monsieur, n'ayez point de
peur. M. de Sartine m'a charg de vous dire de sa part que, pourvu que
vous soyez tranquille, au premier jour il vous rendrait votre libert,
et comme il a vu que votre tte s'chauffait, il m'a charg de vous
transfrer  Midi-montant [sans doute pour Mnilmontant], dans un
couvent de moines pour vous faire prendre l'air. On aura bien soin de
vous, et ensuite on vous accordera votre libert. Il faut, me dit-il,
que je m'assure de votre personne, et en consquence il me fit
enchaner, mes deux bras par derrire le dos, puis il me fit mettre les
fers aux mains, et l'on me conduisit dans un fiacre. L on me mit encore
une autre chane de fer  mon cou. Ils la firent passer au-dessous de
mes deux jarrets, puis un des trois recors, qui tait entr dans le
fiacre avec moi, tira un bout de cette chane, de sorte que mon visage
se trouva entre mes deux genoux, et avec une de leurs mains, ils me
fermrent la bouche pour m'empcher de crier et au lieu de me mener 
Midi-montant, ils me conduisirent dans le donjon de Vincennes.

[Illustration]

[Illustration:

LE DONJON DE VINCENNES

(Par Isral Silvestre) (Bibl. de l'Arsenal)]




VII

NOUVELLE VASION DU DONJON DE VINCENNES

(23 novembre 1765).


Je fus donc transfr dans le donjon de Vincennes, la nuit du 15 au 16
de septembre [lisez aot] 1764. Environ neuf heures aprs, feu M. de
Guyonnet, lieutenant de roi, vint me voir, accompagn du sieur
Laboissire, major, et de trois porte-cls, Desmarest, Monchalin et
Tranche, et il me dit les propres paroles que voici: M. de Sartine m'a
ordonn de venir vous dire de sa part que pourvu que vous fussiez un peu
de temps tranquille, qu'il vous accorderait votre libert. M. de Sartine
est un fort honnte homme: vous pouvez tre certain qu'il vous tiendra
sa parole. Et, en mme temps, il me dit: Vous lui avez crit une
lettre extrmement forte. Il vous faut lui faire des excuses; je vous
donnerai du papier tant que vous en voudrez, et pourvu que vous suiviez
mes conseils vous pouvez compter que vous serez bientt dlivr, etc.

Comme je n'avais crit cette lettre  M. de Sartine que par un trait
d'amiti, c'est--dire pour le garantir de malheur, sur-le-champ je mis
la main  la plume et lui fis voir les vritables raisons qui m'avaient
forc  m'exposer  me faire mettre au cachot et  dranger mme toutes
mes affaires pour le garantir de malheur, et en mme temps je lui
demandai pardon de tous les mots qui avaient pu l'offenser, et que je le
reconnaissais pour un honnte homme et mon bienfaiteur. Cette lettre fit
tout l'effet que je pouvais souhaiter: sur-le-champ il m'accabla de ses
bonts. Que si je lui avais crit cette lettre forte dans le dessein de
l'offenser, en le voyant se venger par tant de traits de gnrosit, je
ne me serais jamais pardonn  moi-mme de l'avoir offens par cette
lettre injurieuse.

Cependant, il se passa un ou deux mois sans que les personnes qui
avaient mes papiers fissent rien du tout de ce que je lui avais annonc.
Cette ngligence tait capable de lui faire accroire que tout ce que je
lui avais dit n'tait pas vrai. Or voici la cause de cet abandon: Aprs
ma troisime vasion, quand je fus voir les deux demoiselles, elles me
dirent que, ne m'ayant plus vu me promener sur les tours de la Bastille,
elles avaient cru que j'tais mort.

Au surplus M. de Sartine me traitait bien: je craignais que ces
personnes ne fissent l'envoi de mes papiers, et qu'ils ne le perdissent:
c'est pourquoi je le priai d'avoir la bont de m'envoyer M. Duval [son
secrtaire], et que j'esprais, par certains signaux, lui faire envoyer
 lui-mme une copie de ces papiers. Or, il eut la bont de me l'envoyer
le 23 de novembre 1764. Nous dnmes tous les deux. M. Duval tait un
homme d'esprit. Je lui racontai tout et il trouva cette affaire fort
importante. Il me dit que si ces personnes envoyaient une copie de ces
crits  M. de Sartine, il ne tarderait point  venir me voir et a me
rendre ma libert. Je lui donnai plusieurs affiches qui furent
appliques dans Paris, mais les demoiselles Lebrun me dirent qu'elles ne
les avaient point aperues.

En dnant je demandai  M. Duval pourquoi M. de Sartine ne m'avait point
rendu ma libert  la mort de la marquise de Pompadour, que la loi tait
expresse  ce sujet. En haussant les paules il me dit: Je ne suis pas
le matre. A sa mort j'ai fait voir la loi  M. de Sartine; je lui ai
dit qu'il fallait qu'il rendit la libert  tous les prisonniers de
cette femme. Mais il me rpondit: Qu'est-ce que cela vous fait? Je
repris: Mais pourquoi donc ne me rend-il pas ma libert? Je n'ai point
fait de mal  personne. Pourquoi me fait-on souffrir injustement? Je
vous supplie de m'en faire connatre la cause. Voyant que je le
pressais vivement, il me rpondit: Si la marquise de Pompadour avait
vcu encore un an, il vous aurait bien fallu rester encore cette anne.

Mais encore cette anne tant finie, le 19 avril 1765, pourquoi ne me
rendit-on pas ma libert et aux autres prisonniers aussi? car je sais
bien que je n'ai point t le seul retenu en prison.

A Vincennes, je devins encore une fois trs malade; toutes mes facults
physiques et morales s'affaiblissaient de jour en jour davantage. Le
gouverneur M. de Guyonnet, eut piti de moi. Il tait honnte et
sensible. Il me fit donner une chambre commode et me procura une
promenade de deux heures par jour dans les jardins du chteau.

Cependant, ne voyant aucune fin  ma longue souffrance, j'avais pris la
rsolution de me secourir moi-mme. Certain que M. de Silhouette tait
un homme de grand esprit et qu'il m'avait promis nombre de fois de me
rendre service, j'eus recours  lui, et en consquence je lui envoyai de
fort bons papiers par un bas officier qui me paraissait tre un homme
fort entendu, car il avait t pendant plusieurs annes sergent
d'affaires dans un rgiment. Je promis  celui-ci de lui donner mille
cus, et en outre un emploi, et pour lui faire voir que j'tais en tat
de remplir ces deux promesses, je lui donnai le paquet tout dcachet,
et lui dis de l'examiner auparavant, et, aprs l'avoir cachet, de le
porter  M. de Silhouette. Je lui remis ce paquet le 19 aot 1765 et le
lendemain, il fut au Petit-Bry; mais son suisse lui dit que M. de
Silhouette tait  une autre de ses maisons de campagne et qu'il ne
reviendrait que dans huit ou dix jours; mais au lieu de laisser ce
paquet  son suisse, qui le lui aurait envoy, ou enfin qui le lui
aurait remis en arrivant, il remporta ce paquet chez lui. Je lui fis des
reproches de ce qu'il ne l'avait point laiss. Il me rpondit que
c'taient des papiers de trop grande consquence et qu'il avait eu garde
de les laisser  son suisse.

[Illustration:

GABRIEL DE SARTINE, LIEUTENANT GNRAL DE POLICE

(Peint par L. Vige, grav par Littret) (Bibl. de l'Arsenal)]

Le suisse dit  mon bas officier que M. de Silhouette ne reviendrait que
dans huit  dix jours. Or, la veille du jour que mon bas officier devait
partir pour porter pour la seconde fois mon paquet  Petit-Bry, il tait
de garde  la porte du petit parc. Le lieutenant de roi alla dner chez
M. l'Archevque de Paris  Conflans: en consquence il monta dans son
carrosse et passa  la porte du parc. Mon bas officier crut qu'il ne
reviendrait que sur les trois ou quatre heures du soir, et par
consquent qu'il n'avait rien  craindre d'aller dner chez lui, sans
attendre qu'un autre de ses camarades vnt le remplacer. Mais  peine
fut-il sorti du corps de garde, que le lieutenant de roi retourna sur
ses pas parce qu'il apprit en chemin que M. l'Archevque tait  Paris.
Au travers de la portire de son carrosse, il aperut qu'il manquait un
soldat de la garde. Il demanda o il tait et on lui rpondit qu'il
tait all dner, et sur-le-champ il l'appointa de dix gardes. Or,
pendant ces dix gardes qui font onze jours, il ne fut pas possible  mon
bas officier d'aller porter mon paquet  Petit-Bry. L'envoi de mon
paquet en fut retard pendant plus de vingt jours, parce qu' son
premier voyage mon bas officier l'aurait d laisser au suisse... Il faut
observer que M. le comte de Saint-Florentin venait de s'estropier par un
fusil qui avait crev dans ses mains et qu'il tait  l'extrmit, car
tout le monde croyait qu' son ge, il n'aurait point la force de
rsister  l'amputation de son bras. Or mon paquet tait pour fournir
une occasion favorable  M. de Silhouette d'aller parler au roi et par
ce moyen de remonter sur l'eau, et ce grand retard renversa toute cette
affaire.

Toutes les fois que ce bas officier venait, je le pressais extrmement
de travailler pour moi, et toujours je lui faisais de nouveaux prsents.
Enfin certain jour il me dit: La premire copie est presque finie.
Quatre jours aprs, qui tait le 6, il me dit tout bas: Hier au soir,
j'ai envoy votre premier paquet  M. de Sartine par la petite poste.
Alors je lui dis: Quoiqu'il m'tera la promenade du foss, n'ayez point
peur. Vous n'avez qu' faire tout ce que je vous ai dit au pied de la
lettre, et soyez certain que tout ira bien. Il me rpondit qu'il le
ferait. Il me dit que, le 5 novembre 1765, il avait envoy une copie de
mes papiers  M. de Sartine par la petite poste et qu'il avait donn
quatorze sous de port. Ce paquet n'arriva pas  destination, car il est
plus que certain que, dans l'espace de dix-huit jours que je restai
encore  m'chapper le 23 dudit mois, M. de Sartine m'aurait t la
promenade du foss ou rendu ma libert, parce que dans ce paquet je lui
faisais dire que, si avant huit jours il ne m'avait pas dlivr, on
prendrait d'autres moyens pour me faire largir. Or, il est vident que,
dans l'espace de dix-huit jours, M. de Sartine, soit en bien, soit en
mal, m'aurait fait sentir la rception de ce paquet; il tait d'une trop
grande importance pour lui, pour ne pas en tre mu.

Or pendant l'espace de dix-sept jours, car le dix-huitime je
m'chappai, qui tait le 23 de novembre 1765, on doit bien s'imaginer
que j'tais dans des transes affreuses parce que ce paquet devait
dcider de mon sort. Jugez de l'impatience que je devais avoir de parler
 mon bas officier pour savoir au vrai s'il avait envoy le paquet  M.
de Sartine, ou s'il m'en avait impos.

Or, il arriva que deux demoiselles le prirent de venir chez elles pour
leur apprendre  crire, et l'heure lui fut donne entre deux et trois,
qui tait prcisment le seul moment qu'il pouvait me parler quand il
tait de garde. Il est certain que ces deux demoiselles ne lui donnaient
tout au plus que quarante sols par mois chacune et moi je lui donnais en
prsent plus d'un cu par semaine. En outre je lui avais promis mille
cus avec un bon emploi dans mon projet des Abondances, s'il tait mis
en excution...

Ce bas officier manqua trois gardes de suite de venir me parler pour
aller donner leon  ces deux demoiselles.

Sur ces entrefaites, un dmon s'empara de mes sens et m'entrana comme
malgr moi hors du donjon de Vincennes, le 23 du mois de novembre 1765,
 4 heures prcises du soir.

M'chapper, c'tait me replonger dans de nouveaux malheurs.

Le sieur Loyal tait un bas officier, qui m'avait offert nombre de fois
tous ses services, mme jusqu' l'argent qu'il avait dans sa bourse,
mais je le remerciais de toutes ses offres, et pour rpondre en quelque
sorte  toutes ses politesses, je ne manquais jamais, toutes les fois
qu'il venait me garder dans le foss, de lui faire faire collation avec
du vin, des biscuits et autres choses semblables. Je ne manquais pas de
lui remplir de temps en temps sa tabatire de mon tabac et de lui faire
d'autres petits prsents de cette nature. Ce fut lui qui se trouva de
garde le jour o je m'chappai.

Le 23 novembre 1765 je me promenais, sur les 4 heures du soir; le temps
tait assez serein: tout  coup il s'lve un brouillard pais; l'ide
qu'il pouvait favoriser ma fuite se prsente sur-le-champ  mon esprit;
mais comment me dlivrer de mes gardiens, sans parler de plusieurs
sentinelles qui fermaient tous les passages? J'en avais deux  mes
cts avec un sergent: ils ne me quittaient pas une seconde. Je ne
pouvais pas les combattre; leurs armes, leur nombre et leurs forces
physiques les rendaient suprieurs  moi: je ne pouvais me glisser
furtivement et m'loigner d'eux; leurs fonctions taient de
m'accompagner, et de suivre tous mes mouvements; il fallait un trait de
hardiesse qui les atterrt en quelque sorte, et qui me permt de
m'lancer pendant qu'ils chercheraient et rassembleraient leurs ides.
Je m'adresse impudemment au sergent; je lui fais remarquer ce brouillard
pais qui venait de s'lever si subitement: Comment, lui dis-je,
trouvez-vous ce temps?--Fort mauvais, monsieur, me rpondit-il; je
reprends  l'instant avec le ton le plus calme et le plus simple: Et
moi, je le trouve excellent pour m'chapper. En prononant ces mots,
j'carte avec chacun de mes coudes les deux sentinelles qui taient 
mes cts; je pousse avec violence le sergent, et je vole. J'avais dj
pass prs d'une troisime sentinelle qui ne s'en tait aperue que
lorsque je fus plus loin; toutes se runissent, on entend crier de tous
cts: Arrte! arrte! A ce mot les gardes s'assemblent, on ouvre les
fentres; tout le monde court; chacun crie et rpte: Arrte! arrte! Je
ne pouvais chapper.

A l'instant mme je conois l'ide de profiter de cette circonstance
pour me frayer un passage  travers la foule de ceux qui s'apprtaient 
m'arrter. Je crie moi-mme plus fort que les autres: Arrte! au voleur,
au voleur, arrte! Je fais avec la main le geste qui indique ce
mouvement que le voleur tait devant; tous tromps par cette ruse et par
le brouillard qui la favorisait, m'imitent, courent et poursuivent avec
moi le fuyard que je paraissais indiquer. Je devanais beaucoup tous les
autres, je n'avais plus qu'un pas  franchir; dj j'tais  l'extrmit
de la cour royale: il ne restait qu'une sentinelle, mais il tait
difficile de la tromper, parce que ncessairement le premier qui se
prsenterait devait lui paratre suspect, et son devoir tait de
l'arrter. Mon calcul n'tait que trop juste: aux premiers cris qu'elle
avait entendus, elle s'tait mise au milieu du passage qui tait, 
cette place, trs troit: pour surcrot de malheur elle me connaissait,
elle se nommait Chenu. J'arrive, elle me barre le chemin, en me criant
d'arrter ou qu'elle me passait sa baonnette  travers le corps.
Chenu, lui dis-je, votre consigne est de m'arrter, et non de me tuer.
Je ralentis ma course, je l'abordai lentement; lorsque je fus prs de
lui, je m'lanai sur son fusil; je le lui arrachai des mains avec tant
de violence que ce mouvement, auquel il ne s'attendait pas, le fit
tomber par terre; je sautai par-dessus son corps en jetant son fusil 
dix pas de lui, dans la crainte qu'il ne le tirt sur moi et cette fois
encore je fus libre.

Je me cachai facilement dans le parc; je m'tais cart du grand chemin,
je sautai par-dessus le mur, et j'attendis la nuit pour entrer dans
Paris. Je n'hsitai pas  me rendre chez les deux jeunes personnes avec
lesquelles j'avais li connaissance du haut des tours de la Bastille, et
qui avaient paru me servir avec tant de zle: elles me prouvrent
bientt qu'elles avaient puis dans leur me celui qu'elles m'avaient
montr, et que je leur avais rellement inspir l'intrt le plus tendre
et le plus pressant. Elles me reconnurent parfaitement bien, et me
reurent avec affection; elles me croyaient mort, parce qu'elles ne
pouvaient penser que si j'eusse t libre, je n'aurais pas tard  leur
faire donner de mes nouvelles. J'appris alors qu'elles se nommaient
_Lebrun_, que leur pre tait perruquier; l'une d'elles est morte
depuis, et  ce moment, un de leurs frres est tabli dans le mme
emplacement. Il y fait un commerce de parfumerie.

Dans la mme minute que je fus chapp, un officier vint au corps de
garde du donjon: ce perfide Loyal fut au-devant de lui, et avec un
empressement extraordinaire il lui dit: On n'a qu' envoyer vite, vite,
 Petit-Bry, chez M. de Silhouette, il y est. Oui, monsieur, je suis sr
qu'il y est, et on l'arrtera l, ou tout au moins chez M. le marchal
de Noailles; mais qu'on commence d'envoyer vite la marchausse chez M.
de Silhouette. C'est l qu'on le trouvera, j'en suis certain.

Dans la minute, l'officier de garde fut rendre compte au lieutenant de
roi de tout ce que Loyal lui avait dit et M. de Guyonnet vint le rendre
 Sartine, qui, sur-le-champ, donna des ordres  la marchausse d'aller
au Petit-Bry, chez M. de Silhouette, pour m'arrter et lui dire de vive
voix, ou par crit par l'exempt, que c'tait  sa considration qu'il
m'avait accord la promenade du foss, parce que je m'tais rclam de
lui et qu'en chappant j'avais mis beaucoup de monde dans la peine et
qu'il le priait trs instamment de me livrer  la marchausse.

Or, jugez de l'impression que cette fourbe dt faire contre moi dans
l'esprit de M. de Silhouette,  tous ses domestiques et aux gens du
village de voir dans sa cour une troupe d'archers et de s'entendre
demander par le prvt... Aussi, le lendemain, quand je fus chez lui, il
me fut impossible de pouvoir lui parler et mme de savoir des nouvelles
des papiers que je lui avais envoys par mon bas officier...

J'avais galement fait porter des paquets chez le marchal de Noailles.

Comme je ne doutais pas que M. de Sartine ne manquerait pas de mettre
des espions  l'entour de l'htel de Noailles, je ne jugeai pas  propos
d'y aller. Mais j'envoyai chercher M. de Cluzeaux, qui tait chirurgien
du roi et du marchal de Noailles, qui logeait dans son htel. Le
lendemain d'aprs mon vasion, qui tait le 24 novembre [lisez 14
octobre] 1765, il vint me voir chez un de ses amis. Je lui exposai
succinctement une partie de mes affaires et il me dit de lui envoyer mes
papiers et qu'il ferait tout son possible pour me rendre service. Je
promis de les lui envoyer pour lui faire voir plus amplement mon
innocence et les trois services que j'avais dj rendus  la France.
Alors, il me dit: Comme je ne suis pas toujours  l'htel et que M.
Houss n'en sort presque jamais et qu'il est un de vos bons amis, vous
n'avez qu' les lui envoyer et il me les remettra. Nous nous quittmes
et je fus chez les personnes qui me les gardaient. C'taient les papiers
que j'avais fait sortir de la Bastille le 21 dcembre 1763. Je priai les
demoiselles Lebrun d'aller les porter le lendemain  M. Houss,
trsorier de M. le marchal de Noailles,  son htel, rue Saint-Honor.
Elles furent les lui porter, mais malgr toutes les instances que ces
deux demoiselles lui firent de recevoir ces papiers, ou seulement de les
lire, il s'obstina  ne pas vouloir recevoir ce paquet ni mme  en lire
un seul mot.

Le 25 novembre 1765, j'crivis  M. de Sartine une lettre et je lui
proposai l'accommodement que voici: Le roi, monsieur, se sert de mon
projet militaire depuis l'anne 1758 et si j'en demandais la rcompense,
qui m'en est due, au ministre de la Guerre, assurment il ne me la
refuserait pas; mais j'ai rflchi que je ne puis lui demander cette
rcompense sans entrer dans un dtail qui ne vous ferait point honneur,
et, pour viter cela, je vous propose de m'avancer dix mille cus sur la
rcompense qui m'est due de ce projet militaire avec votre parole
d'honneur par crit que tout le pass sera enseveli dans un oubli
ternel, que, sur-le-champ, je viendrai moi-mme  votre htel vous
porter tous mes papiers... et que si vous vouliez avoir la bont de
consentir  cet accommodement, vous n'aviez qu' faire faire deux croix
noires, une sur une des portes des Tuileries, c'est--dire sur celle qui
est vis--vis du pont Royal, et l'autre sur la porte du premier marchand
de bois qu'on trouve en sortant de Paris par la porte Saint-Antoine, sur
le chemin de Bercy, vis--vis la Bastille.

Sur-le-champ, Sartine remit ma lettre  trois exempts en leur ordonnant
d'aller faire ces deux croix sur la porte et d'oprer de cette manire;
ils les font sur deux grandes feuilles de papier et vont les appliquer
sur ces deux portes en les laissant  la merci de tout le monde... A
peine ces exempts eurent-ils appliqu ces deux feuilles de papier,
qu'ils les virent arracher, de leurs propres yeux, car celle de la porte
des Tuileries, trente-neuf minutes aprs qu'elle fut applique, fut
enleve par un vendeur d'eau-de-vie, et celle de l'curie par le commis
du marchand de bois... et, au lieu de rappliquer ces deux feuilles de
papier, les exempts s'en retournrent fort tranquillement  l'htel du
magistrat pour venir lui rendre compte de leur btise.

Les mille cus que M. de Sartine promit de donner  la personne qui lui
porterait mon adresse me forcrent d'aller implorer la misricorde du
magnanime prince de Conti. Tout le monde vante beaucoup les vertus de ce
hros, mais si tout le monde connaissait aussi bien que moi son
humanit, son bon coeur et surtout sa noble gnrosit, tout le monde
vanterait bien davantage cet illustre pre des malheureux. J'chappai de
ma prison le 23 novembre 1765 et le 2 du mois suivant je fus 
l'Isle-Adam. Je me gardai bien d'en imposer  ce prince, car je n'aurais
point tromp Son Altesse, mais je me serais tromp moi-mme. Instruit de
mes affaires par les papiers que je lui avais envoys la veille de mon
dpart, non seulement il me promit d'envoyer son secrtaire chez M. de
Sartine pour accommoder mes affaires, mais mme, ce qui prouve encore
plus la grandeur de son me bienfaisante, c'est qu'il me fora 
recevoir deux prsents en espces d'or. Ce n'est pas par ingratitude que
j'ai tu ces deux traits de sa gnrosit dans mon premier Mmoire, mais
cela n'est que pour en mieux parler, si jamais Dieu me fait la grce de
me dlivrer de mon long martyre; car si je n'avais point de langue, je
ferais comme le barbier de Mydas, qui faisait dire aux roseaux: Mydas,
le roi Mydas a des oreilles d'ne! et moi, avec mon doigt, je graverais
sur toutes les pierres que si la fortune donnait une couronne aux hommes
de haute vertu, que quand elle donnerait un empire  l'auguste prince de
Conti elle lui donnerait pourtant beaucoup moins qu'il ne mrite.

En arrivant  l'Isle-Adam, je fus conduit chez son secrtaire, nomm M.
Le Blanc. Il me reut fort gracieusement. Je lui communiquai mes
affaires, je lui fis lire plusieurs de mes ouvrages, et quand il fut 
mon projet militaire, il me dit: On a fait prendre des fusils  tous
les officiers et sergents en place de leurs espontons et hallebardes,
dans le temps que M. le comte de Clermont commandait l'arme en 1758,
j'tais alors son secrtaire. Je repris: C'est prcisment dans ce
temps-l que j'envoyai ce projet au roi, vous n'avez qu' regarder la
date, et je n'ai point reu encore aucune rcompense; mais il n'est
point douteux que si vous vouliez me tendre une main secourable, il ne
vous serait point difficile de me faire obtenir de ce projet une
rcompense proportionne  ce service.

Ensuite, je lui dis: Voici mon projet des Abondances, je vous prie de
l'examiner avec attention et vous verrez clairement que ces deux projets
me feront une fortune honnte... Je croirais vous offenser si je vous
prsentais de l'or ou de l'argent pour vous exciter  me secourir, mais
j'offre  vos entrailles de misricorde une souffrance de dix-sept
annes, en vous assurant que jusqu' mon dernier soupir, nuit et jour,
la dernire goutte de mon sang sera  votre service.

Il me rpondit: Je ne suis point intress; votre tat me touche plus
que tout au monde, car il ne faudrait point avoir un coeur pour n'tre
point touch de votre longue captivit... Le prince est fort humain, il
a des entrailles paternelles et de misricorde et vous pouvez tre
certain que je vais faire tout mon possible pour vous tirer d'affaire.
Vous n'avez qu' crire au bas officier de la garnison de Vincennes de
m'envoyer  moi-mme vos autres papiers et je vais travailler pour vous
comme si c'tait pour moi-mme. A ct de moi, me dit-il, demeure une
dame qui est de tout auprs de chez vous, de Pzenas, je vous conduirai
chez elle. J'ai oubli son nom et je ne lui demandai point le rang
qu'elle tenait auprs de ce prince, mais je m'imagine que c'est une dame
de condition et que, sans miracle, elle pourrait bien tre allie avec
MM. les barons de Fonts, de Miramont, d'Audiffret, de Vic, etc., qui
sont tous proches parents de mon pre. Mais quand mme il n'y aurait pas
d'alliance, je suis moralement certain que cette dame se serait fait un
sensible plaisir de me tendre une main secourable pour obliger les
principaux nobles de sa ville. Enfin, M. Le Blanc me dit: J'irai tout 
l'heure parler au prince et, aprs dner, vous n'avez qu' revenir ici.
Sur les trois heures, je ne manquai point de me rendre dans sa chambre,
et d'abord qu'il m'aperut: Je suis trs charm, me dit-il, de vous
apprendre cette bonne nouvelle. Le prince m'a charg moi-mme d'aller de
sa part chez M. de Sartine pour accommoder vos affaires par la douceur
et la modration. Ainsi, voil vos affaires qui sont dans la meilleure
situation du monde. Cependant, le prince me recommande de vous dire de
faire en sorte de ne point vous laisser arrter avant que je n'aie
parl, et en mme temps il m'a ordonn de vous donner tant de louis
d'or, et dans cinq  six jours, j'irai  Paris avec Son Altesse et c'est
alors que j'irai parler  M. de Sartine. Le prince m'a remis vos
papiers, il les a tous lus; voyez s'il n'y a rien d'gar? Je les
regardai et je lui dis que non...

Mais, malheureusement, je lui dis alors: Voudriez-vous avoir la bont
d'en faire une seconde lecture? Quand il fut  mon dernier ouvrage, qui
est le meilleur, c'est--dire mon projet des Abondances, je lui dis: Je
vais vous laisser ces papiers, il me rpondit: Je ne puis absolument
garder aucun de vos crits. Et vous venez de voir que, huit jours
auparavant, M. Houss ne voulut point recevoir mon projet ni mme le
lire, que quatre jours aprs, le chevalier de Paradilles se chargea de
me copier un Mmoire, et que le lendemain il me le fit rendre par son
pouse, sans l'avoir copi ni mme lu...

A mon retour de l'Isle-Adam, par un petit billet je priai mon ami
Paradilles de venir dner avec moi pour l'instruire de toutes les bonts
que le vertueux prince de Conti avait eues pour moi. Il vint, et comme
c'est un homme de lettres et qu'il a beaucoup d'esprit, je le priai
d'examiner quelques-uns de mes projets et de me dire, en bon ami, ce
qu'il en pensait, afin de m'pargner la honte de passer pour un sot en
les prsentant au ministre. Aprs les avoir examins, il me rpondit que
mes projets taient des diamants bruts, mais qu'ils n'en taient pas
moins bons et qu'il ne leur manquait que le poli. Ensuite, en dnant,
nous nous mmes  parler de mes affaires, et comme c'est un homme qui a
fort bon coeur, il m'offrit de nouveau ses services; il me dit qu'il
pouvait encore m'arriver quelque malheur que je ne pouvais pas prvoir
et que si je voulais lui donner une copie de mes papiers, il
travaillerait pour moi...

Je pris cet ami au mot. C'est un gentilhomme: il est cadet et par
consquent il n'est pas riche, mais en revanche il a beaucoup d'esprit.
Or, pour l'exciter mieux encore  me secourir, je lui fis sentir d'une
manire dlicate que je lui ferais un prsent de douze mille livres.
Alors il me dit: J'ai un bon ami, qui, s'il en est besoin, m'aidera 
tirer des copies de vos ouvrages pour les envoyer  la Cour et dans la
ville. Je repris: Si cet ami vous aide  travailler pour moi, vous
n'avez qu' l'assurer de ma part que je lui ferai un prsent de mille
cus. A cette promesse il me dit: Cinquante louis suffiront.

Le lendemain au soir je fus chez lui, et je n'y trouvai encore que son
pouse tout effarouche, et elle se mit  me dire: Aujourd'hui avec mon
mari nous avons t dner telle part chez un de nos amis, et il s'y est
trouv  table avec nous un chanoine de la sainte chapelle de Vincennes.
Mais au rcit qu'il nous a fait je reconnais que c'est vous-mme qui
avez chapp de cette prison. Tenez, n'avez-vous pas dit ces paroles aux
soldats qui taient  vous garder: _Comment trouvez-vous ce temps-ci_?
Et ils vous rpondirent: _Fort mauvais_, et vous reprtes: _Et moi, je
le trouve fort bon pour chapper_, et en mme temps vous vous enfutes.
Tous les soldats qui vous ont laiss chapper sont au cachot... et ce
chanoine adressait toujours la parole  mon mari, en le regardant
fixement, comme s'il avait t instruit que mon mari savait o vous
tiez... Il nous a dit que M. de Sartine tait fort en peine de vous et
qu'il vous faisait chercher dans Paris... Nous ne voudrions pas pour
tout au monde qu'il vous arrivt un malheur dans notre maison. C'est
pourquoi nous vous prions de ne pas y venir souvent; et en mme temps
elle me tendit la lettre toute cachete que j'avais donne la veille 
son mari pour aller chercher mes papiers  Vincennes; mais il fallait
voir cette dame, oui, il aurait fallu la voir pour pouvoir en juger
comme il faut: elle tait hors d'elle-mme, dans une pouvante terrible,
et les paroles qui sortaient de sa bouche taient comme des coups de
foudre qui me peraient de part en part. Je ne crois pas qu'on trouvt
quatre personnes dans tout Paris qui, pour tout l'or du monde,
voulussent descendre du haut des tours de la Bastille dans le foss sur
une chelle de corde. J'en ai descendu moi-mme  minuit, et j'ose dire
que j'avais mille fois moins peur de la mort que de l'pouvante horrible
que cette femme m'inspira...

Jamais je n'ai t peureux... Mais depuis le moment que cette dame m'eut
parl avec ces transports extraordinaires, je ne pensai plus aux
promesses du vertueux prince de Conti, qui certainement m'aurait tir
d'affaire, si le plus abominable de tous les malheurs ne m'avait conduit
entre les mains... de qui, grand Dieu? du duc de Choiseul, ministre de
la Guerre, qui, sans avoir cout une seule de mes paroles, me fit
arrter dans sa propre maison et conduire dans le plus affreux de tous
les cachots du donjon de Vincennes.

[Illustration: LE CHATEAU DE FONTAINEBLEAU

(Par Isral Silvestre) (Bibl. de l'Arsenal)]

Le duc de Choiseul eut la cruaut de me faire arrter chez lui,  ct
de son suisse, le 17 de dcembre 1765, par le sieur Fleuri, exempt des
hoquetons du roi.

[Illustration: PALAIS DE FONTAINEBLEAU: L'ESCALIER DU FER A CHEVAL

(Par Isral Silvestre) (Bibl. de l'Arsenal)]

Si je ne me trompe, ce fut le 10 de dcembre que j'crivis au duc de
Choiseul... Pour ne pas manquer  ma promesse, le 15,  dix heures du
soir, je partis de Paris, par les voitures ordinaires de la Cour, qu'on
appelle pots-de-chambre, et j'arrivai  la pointe du jour 
Fontainebleau. Je fus tout droit  l'appartement du duc de Choiseul, et
comme il n'tait point lev encore, je me fis donner par son suisse une
feuille de papier, et je lui crivis quatre mots pour lui apprendre que
j'tais arriv et le prier de me faire appeler d'abord qu'il serait
lev. Avant que de partir de Paris j'avais cachet mon projet des
Abondances et mis son adresse par-dessus, par raison que si je venais 
tre arrt le long du chemin, je dirais aux personnes qui
m'arrteraient que j'tais porteur de ce paquet et que je devais le
remettre moi-mme entre les propres mains du duc de Choiseul. Enfin je
donnai ce paquet avec la petite lettre  son suisse, et il fut dans sa
chambre lui porter le tout. A son retour, il me dit qu' onze heures son
matre m'accorderait audience. Je sortis pour m'aller faire accommoder
et manger un morceau, et sur les dix heures, en retournant chez lui, je
le vis entrer dans sa chaise  porteurs et aller vers le chteau. En
attendant son retour, je me mis  parler avec son suisse et un officier,
et environ demi-heure aprs, le sieur Fleuri, exempt des hoquetons du
roi, que je ne connaissais pas, arriva en me disant: M. le duc de
Choiseul m'a ordonn de venir vous chercher pour lui parler. Je lui
rpondis: C'est ici que je dois lui parler et non ailleurs.--Il faut,
me dit-il, que vous ayez la bont de me suivre, et il me prit par le
pan de ma redingote, qu'il lcha tout de suite, en me disant: N'ayez
point de peur... ce n'est que pour lui parler. Alors, je tirai son
suisse  part et lui dis  l'oreille: Si dans une heure je ne suis pas
de retour, vous n'avez qu' dire  votre matre que je viens d'tre
arrt  votre ct. Il me rpondit qu'il ne l'oublierait pas, et je me
mis  suivre cet exempt qui me mena dans un lieu qui ne me parut pas
tre une prison, et il me laissa dans cette maison sous la garde de deux
hoquetons. Il sortit ensuite pour aller faire son rapport, et  son
retour il me dit: M. le comte de Saint-Florentin m'a charg de vous
dire qu'il tait bien fch que vous n'ayez pas eu recours  lui, que si
vous lui aviez crit de la prison o vous tiez, il vous aurait rendu la
justice qui vous tait due, et que, comme vous tiez venu 
Fontainebleau pour demander au roi de vous livrer entre les mains de son
Parlement, il allait expdier un ordre pour vous y conduire. Je lui
rpondis: Dites  M. le comte de Saint-Florentin que les mchants
fuient la justice, et que moi je la cherche, que j'tais venu 
Fontainebleau pour l'obtenir du roi mme; que nanmoins je lui tais
bien oblig de m'expdier cet ordre; que volontairement, de moi-mme
j'irais me constituer prisonnier dans la Conciergerie de Paris. Ou ces
paroles, il sortit. Cependant, un instant aprs, il entra un autre
exempt, nomm Le Vasseur, et il me dit d'un air courtois: Monsieur,
c'est moi qui vais avoir l'honneur de vous conduire.

Moi qui craignais quelque surprise, je lui dis: Dans quelle prison
m'allez-vous mener? Il fut tout interdit, en me disant: Pourquoi me
demandez vous cela? Je repartis: Il est bien juste  moi de savoir
dans quelle prison vous m'allez mener... Il reprit en cinq  six
pauses: Mais je vous mne... Mais je vous mne... Mais je vous mne...
Mais pourquoi me demandez-vous cela? Je lui rpliquai: Je vous le
demande pour le savoir. Il reprit encore: Mais je vous mne... et 
chaque parole il s'arrtait en regardant fixement les deux hoquetons qui
taient  me garder, pour lire dans leurs yeux ce qu'il devait me
rpondre, et toujours rptant: Mais je vous mne... Mais je vous
mne... Et puis tout  coup, comme un homme qui se dpite: Mais je
vous mne  la Conciergerie. A ce mot de Conciergerie, je lui dis:
J'en suis charm; au moins dans cette prison je pourrai me dfendre, et
je ne prirai point faute de justice. Alors cet exempt, prenant un air
enjou, me dit en riant: Ma foi, j'ai t bien embarrass, car je
n'osais pas vous dire que j'avais ordre de vous mener dans la
Conciergerie de Paris; je croyais que cela vous ferait de la peine.

Ainsi par le moyen de ce mensonge on vita tout clat et on vint  bout,
 la faveur de la nuit, de me conduire dans le donjon de Vincennes sans
bruit. En y arrivant je fus mis dans le cachot noir. En entrant dans cet
endroit affreux, je me mis  dire tout haut: Est-ce ainsi qu'on rend
justice  la Cour de France! O tratre Choiseul, le roi ne nous a pas
donn un ministre dans ta personne, mais le plus sclrat des hommes.
Ame basse, est-ce ainsi que tu rends justice  un innocent? Est-ce ainsi
que tu dois traiter un infortun qui a rendu trois services  la
France? En entendant ces paroles, un porte-cls, nomm Monchalin, me
coupa tout court, en me disant d'un ton de bourreau: On ne saurait trop
vous maltraiter, car vous tes cause qu'on a pendu le sergent de garde
qui vous a laiss chapper! O ciel! il ne m'aurait pas t si affreux
de voir entrer dans ce caveau un rchaud plein de charbons ardents pour
faire rougir des tenailles et m'en voir arracher les entrailles que
d'entendre cette horrible nouvelle que je crus vritable et qui pourtant
ne l'tait pas. Sur-le-champ je perdis la parole et me fusse donn cent
coups de poignard moi-mme dans mon sein, si j'en avais eu un, pour
avoir t cause qu'on avait pendu cet innocent qui avait fait assurment
son possible pour m'empcher d'chapper.




VIII

LATUDE EST RINTGR A VINCENNES.


Quatre jours aprs avoir t arrt  Fontainebleau et mis dans le plus
affreux cachot du donjon de Vincennes, le lieutenant gnral de police
m'envoya trois exempts pour m'interroger sur ce qui s'tait pass
pendant les vingt-cinq jours que j'avais t dehors, et ces messieurs
commencrent  m'accabler de sottises: Morbleu, me disent-ils, M. de
Sartine vous a fait un pont d'or! Car si vous vous tiez bien conduit,
vous auriez aujourd'hui trente mille livres avec votre libert. Pourquoi
donc ne lui avez vous pas envoy l'adresse d'un de vos amis, que vous
lui aviez promise, pour lui faire porter les dix mille cus que vous lui
aviez demands avec sa parole d'honneur par crit que tout le pass
tait oubli? Je leur rpondis: C'est parce qu'il ne m'a pas fait
faire les signaux que je lui avais demands. Sur-le-champ tous les
trois me dirent  la fois: Vous en avez menti, car f....., c'est nous
autres mmes qui avons fait ces deux croix noires sur deux grandes
feuilles de papier qu'on pouvait voir d'une lieue de loin, et nous les
avons appliques toutes les deux  la pointe du jour, une  la porte
des Tuileries, et l'autre sur la porte de l'curie d'un tel marchand de
bois. La premire fut enleve trente-neuf minutes aprs par un vendeur
d'eau-de-vie, et l'autre fut te environ quarante-quatre minutes aprs
avoir t applique, par le commis du marchand de bois, en ouvrant la
porte du grand chantier. Je leur dis:

Mais il fallait que vous eussiez totalement perdu l'esprit et le gnie
pour avoir si mal fait ces signaux?

--Que nous ayons perdu l'esprit? C'est, mordieu, vous-mme qui tes un
fou et qui mriteriez d'tre mis aux Petites-Maisons, et sans se donner
la patience d'attendre la fin de mon discours: Vous demandez, me
dirent-ils, vingt-cinq mille cus de votre projet militaire, et, sacre!
ce n'est pas vous qui l'avez donn. Il y a plus de douze annes qu'il
tait en usage avant que vous l'eussiez envoy, car, dans le temps du
sige de Prague, tous les trois nous tions sergents et nous avions des
fusils, et tous les officiers aussi!

Je repris:

J'ai aussi bien fait que vous toutes les campagnes d'Allemagne et de
Flandre, et je suis sr et certain qu'alors tous les officiers et
sergents avaient des spontons et des hallebardes. Ils me rpondirent
encore fort poliment: Vous en avez menti! Je leur rpliquai sur le
mme ton:

C'est vous autres qui en avez menti, et non pas moi, et dans la minute
je vais vous prouver, et sans rplique, que vous tes trois sots et
trois imposteurs. Allez-vous-en, leur dis-je, au bureau de la Guerre, et
vous verrez que l'ordre du roi n'a t donn aux officiers et aux
sergents de prendre des fusils en place des spontons et des hallebardes
qu'aprs le 14 du mois d'avril 1758. Or je vous demande, cette anne-l,
le roi ordonna-t-il de faire prendre des fusils aux soldats? Non
assurment parce que Sa Majest savait bien que chaque soldat en avait
un. Or, si les officiers et les sergents en avaient eu de mme que les
soldats, avant le mois d'avril 1758, il est certain et vident que le
roi ne leur aurait point donn cet ordre. A cette preuve qu'avez-vous 
rpliquer?

--Qu'avons-nous  rpliquer? me dirent-ils? C'est qu'on ne taxe pas le
roi. On prend ce qu'il donne.

Enfin, aprs que ces trois exempts m'eurent bien dit des sottises, car
il me semble qu'ils n'taient venus que pour insulter  ma misre, je
fus reconduit dans le cachot noir.

Un moment aprs ils y revinrent tous trois. En entrant dans ce lieu
affreux, ils me dirent: Vous tes bien mal ici. Cependant nous avons un
ordre de M. de Sartine pour vous en faire sortir sur-le-champ, si vous
voulez dire les noms des personnes  qui vous avez laiss vos papiers,
en vous protestant de sa part qu'il ne leur sera fait aucune peine.
Voici la rponse que je leur fis: Je suis entr ici honnte homme, et
j'aimerais mieux mourir mille fois que de faire une lchet. Allons,
f...-moi le camp!.....

       *       *       *       *       *

Le 19 d'avril 1766, je cachai dans mon paquet de linge sale une chemise,
o j'avais crit sur le dos et dans les manches, et en mme temps
j'avais pri la blanchisseuse de la porter  son adresse. Cette chemise
crite fut aperue par les porte-cls et porte chez M. de Guyonnet,
lieutenant de roi, qui refusa absolument de lire cet crit, et sur le
champ il ordonna aux porte-cls de la blanchir eux-mmes...

Enfin, vu que je ne pouvais crire ni parler au lieutenant de roi, le 10
de juin 1766, je me mis  crier: Misricorde, qu'on me rende justice!
Mais la justice qu'on me rendit fut de me mettre dans le cachot noir
pendant deux mois. L'anne suivante 1767, le 3 de septembre, je chargeai
mon porte-cls de dire  M. de Guyonnet que ne pouvant venir me parler,
je le priais d'avoir la bont de me permettre de lui crire  lui-mme.
Un moment aprs il revint tout effarouch dans ma chambre en me disant:
Monsieur, je ne parlerai jamais plus de vous. J'ai failli  tre mis au
cachot par M. de Guyonnet, pour lui avoir rpt les quatre paroles que
vous m'aviez charg de lui dire. Depuis douze annes, oui, monsieur,
depuis douze annes que je suis ici, je n'avais pas encore vu M. de
Guyonnet si furieux et si terrible qu'aujourd'hui. Je repris: Mais
cela n'est pas possible?--Comment, me dit-il, vous croyez que je vous
en impose. Attendez. Il appela un de ses camarades nomm Tranche, qui
vint me dire: Monsieur, mon camarade ne vous en impose pas, car j'tais
prsent quand M. de Guyonnet l'a menac de le fourrer au cachot...

Le 23 juillet 1767, M. de Sartine, vint ici dans le donjon de Vincennes.
Le sieur Fontaillan, chirurgien, qui voyait mon martyre, le pria de
m'accorder un moment d'audience. Il lui rpondit:

Je ne veux plus, qu'on me parle de ce prisonnier!

M. de Guyonnet, lieutenant de roi  Vincennes, mourut le 3 octobre 1766.

Le roi lui donna pour successeur, M. de Rougemont.

Deux mois aprs sa rception, c'est--dire le 21 dcembre 1767, je le
priai d'examiner plusieurs de mes papiers, avec deux Mmoires... Je lui
remis encore en diffrentes reprises quatre autres Mmoires, et voici la
rponse qu'il me fit le 6 mars 1768:

Par les obligations de ma charge j'ai t forc de dire au ministre et
au lieutenant gnral de police, que vous m'aviez confi vos papiers;
mais n'ayez point de peur. Tous les deux en sont charms, mais ils m'ont
dfendu absolument de vous les rendre.

Je crus rencontrer un moyen de distraire mes ennuis, et peut-tre en
faisant des connaissances utiles, de trouver des amis qui pourraient me
tendre un jour une main secourable. C'tait d'tablir une correspondance
avec tous les prisonniers, sans sortir de ma chambre o j'tais
surveill avec la plus grande attention. Ce projet n'tait pas d'une
excution facile, mais il me suffisait qu'elle ne ft pas impossible,
pour que j'osasse l'entreprendre.

Il fallait, pour parvenir  cette excution, percer l'norme muraille du
donjon du ct du jardin, o tous les prisonniers allaient prendre
l'air. Pour cela, je n'avais que mes mains. Je me rappelai bien qu'une
anne auparavant, pendant une de mes promenades dans ce jardin, j'avais
ramass un vieux tronon d'pe et la verge de fer d'un seau qui
m'taient tombs sous la main, et que je les avais soigneusement cachs
pour les trouver au besoin: mais ils taient au jardin, et pour tout au
monde, les officiers du chteau ne m'auraient accord la promenade dont
j'avais deux fois si adroitement abus pour me soustraire  leur
surveillance et m'vader.

J'avais observ que lorsqu'il y avait une rparation  faire dans la
chambre d'un prisonnier, comme il tait expressment dfendu d'en
laisser voir aucun aux ouvriers, on le faisait sortir au moment o l'on
travaillait; et ordinairement, quand cela ne devait pas tre long, on le
conduisait au jardin. Pour forcer mes geliers  me faire sortir de ma
chambre, je cassai deux carreaux de ma vitre: j'eus grand soin
d'indiquer un accident qui avait occasionn cette tourderie; on n'eut
aucun soupon, et tout arriva comme je l'avais prvu. On fit venir le
lendemain un vitrier: pendant qu'il rparait ce dommage, on me conduisit
au jardin, o l'on m'abandonna aprs avoir ferm sur moi la porte 
double tour. Je courus vite o j'avais cach mes outils; je les trouvai:
je mis le tronon dans ma culotte, et la verge de fer autour de mon
corps sous ma chemise. Ds que les carreaux furent remis, on vint me
prendre; on me conduisit dans ma chambre, o je remontai avec l'air de
la plus grande tranquillit, mais au fond bien satisfait, et fort occup
de savoir  quel usage j'allais employer mes deux instruments.

Les murs du donjon ont au moins cinq pieds d'paisseur; ma verge de fer
en avait  peine trois de longueur. J'avais eu soin de l'aiguiser sur un
grs, et elle pouvait me servir  percer la pierre; mais il tait
impossible qu'elle la pert de part en part. Je n'entrerai pas dans le
dtail de toutes les oprations que je fis pour y parvenir, des peines
inoues que j'eus  surmonter, et de la douleur que je me causai plus
d'une fois avant de russir  faire ce trou; qu'il me suffise de dire
que j'y employai vingt-six mois, pendant lesquels j'abandonnai, je
repris cent fois cet ouvrage; que j'usai de toutes les ressources que
m'avaient dj procures plus d'une fois mes connaissances dans les
mathmatiques, et le gnie de la libert qui m'enflammait toujours:
enfin, j'en vins  bout. Ce trou existe encore dans le mur du donjon;
l'artiste qui veut apprcier les difficults incomprhensibles de ce
travail, le regardera peut-tre comme un des chefs-d'oeuvre de
l'industrie: il est situ dans la chemine  l'endroit que l'ombre du
manteau rendait le plus obscur; j'avais choisi cette place, parce
qu'elle m'exposait moins  tre dcouvert dans les frquentes visites
que l'on fait des chambres.

J'arrangeai avec du pltre et du gravier une espce de mastic, dont je
fis un bouchon. Il fermait ce trou si hermtiquement, qu'il tait
impossible de rien souponner, avec quelque attention qu'on et examin
le mur: dans ce trou j'avais gliss une forte et longue cheville que
j'tais  volont, et qui n'avait pas tout--fait la longueur du trou;
afin que si on venait  en remarquer dans le jardin l'embouchure que
j'avais eu l'attention d'ouvrir trs peu  cette extrmit, on ne
trouvt, en sondant le trou, qu'une profondeur de deux ou trois pouces,
ce qui terait tout soupon.

Ce grand oeuvre, tonnant peut-tre aux yeux de l'observateur, tant
achev, je runis plusieurs morceaux de bois, au moyen d'une ficelle que
m'avaient procure encore les fils de mes chemises et de mes draps, et
je m'en fis un bton long de six pieds. Je connaissais l'instant o l'on
conduisait les prisonniers au jardin; d'ailleurs, je pouvais,  travers
mes barreaux, apercevoir la porte; elle tait toujours ouverte quand
personne n'tait  la promenade, et je l'entendais fermer toutes les
fois qu'on y avait laiss un prisonnier.

Lorsque tout fut prpar, comme je viens de l'indiquer plus haut, je
saisis le premier moment o j'aperus un prisonnier seul  la promenade.
Je passai dans le trou mon bton au bout duquel j'avais attach un
ruban; le prisonnier l'eut bientt aperu; il approche, il regarde, tire
la ficelle et le bton qui dbordait du trou; je le retenais fortement
de mon ct; il sent de la rsistance: n'osant pas mme souponner qu'un
prisonnier et perc ainsi le mur de sa chambre, il ne savait ce que
cela pouvait signifier; je lui dis de s'approcher: Est-ce le diable,
s'cria-t-il, qui me parle? Je calmai ses frayeurs; je lui appris quel
tait mon sort: il me dit  son tour qu'il se nommait le baron de Vnac,
capitaine au rgiment de Picardie, fils du comte de Beluse, natif de
Saint-Chli, prcisment du mme pays que moi. La conformit de nos
malheurs devait nous rapprocher encore davantage; ils avaient la mme
cause. Depuis dix-neuf ans il expiait le tort d'avoir donn  la
marquise de Pompadour un avis qui, en intressant son existence, pouvait
aussi humilier son orgueil. Nous convnmes des prcautions  prendre
pour continuer  l'avenir ces dlicieuses confrences.

Je parvins par les mmes moyens  lier connaissance avec presque tous
les prisonniers du donjon.

Le premier que je connus, au moyen du trou et du bton, fut un
gentilhomme de Montpellier; il se nommait le baron de Vissec; ce nom me
fit trembler, je crus que c'tait un de mes frres: il me rassura. La
marquise de Pompadour le fit arrter sur le soupon qu'il avait mal
parl d'elle; depuis dix-sept annes il gmissait, dans cette prison, du
malheur de lui avoir inspir des soupons. Il tait malade et trs
faible, il pouvait  peine se tenir debout; notre conversation parut
l'intresser et lui plaire; il me promit qu'il continuerait  venir le
plus assidment que sa mauvaise sant le lui permettrait  nos
rendez-vous; je ne l'ai pas revu depuis: j'ignore s'il est mort peu de
temps aprs, si sa faiblesse l'a empch de sortir de sa chambre, ou si
on lui a rendu sa libert, ce qui est peu vraisemblable, car il parat
qu'on l'avait aussi envoy  Vincennes pour l'y oublier.

Je vis aussi un magistrat du parlement de Rennes qui tait enferm pour
avoir pris part  la trop fameuse affaire de M. de la Chalotais.

Un ecclsiastique nomm l'abb Prieur, de Paris, s'tait mis dans la
tte de faire une nouvelle orthographe, qui avait pour but d'crire
beaucoup de mots de notre langue avec le moins de lettres possible; et
dont l'utilit, selon lui, consistait  mnager quelques rames de papier
 ceux qui en emploient.

Cet homme, plein de sens d'ailleurs, s'tait avis d'crire au roi de
Prusse; il savait combien ce souverain accueillait et protgeait les
talents; il jugea les siens dignes de lui, et lui en offrit l'hommage.
Il forma sa lettre de mots de sa composition, ce qui sans doute devait
la rendre indchiffrable; elle fut ouverte  la poste, selon l'usage
d'alors. Probablement les ministres, qui ne purent y rien comprendre,
crurent voir des hiroglyphes dont le sens mystrieux les effraya; et
ils firent conduire le pauvre abb Prieur  Vincennes, pour un fait pour
lequel il et  peine mrit d'tre enferm aux Petites-Maisons, et
condamn  y apprendre notre dictionnaire. Ce malheureux y tait depuis
sept annes, j'ai appris par le porte-cls, nomm Blard, qu'il y tait
mort.

Je vis ensuite le chevalier de la Rochegrault, arrt  Amsterdam,
parce qu'il tait souponn d'tre l'auteur d'un brochure qui avait paru
contre la marquise de Pompadour: il y avait vingt-trois annes qu'il
tait enferm, et il m'a fait serment, par tout ce qu'il y a de plus
sacr, qu'il ne connaissait pas mme cette malheureuse brochure. Non
seulement on ne lui opposait aucun fait, aucune preuve qui l'accust,
mais on ne daignait pas mme l'admettre  se justifier, on refusait de
l'entendre. C'est ainsi, au surplus, qu'on en agissait avec tous les
autres. Que venait donc faire, me dira-t-on, M. de Sartine dans tous ces
chteaux, si son devoir tait de visiter les prisonniers, de les
entendre et de les juger? Oui, tel tait son devoir, il est vrai; mais
il ne connaissait, il ne remplissait que ceux qui pouvaient lui attirer
les regards et l'admiration: il sacrifiait tout  ses passions, et
toutes ses passions  son amour-propre; ce sentiment ne pouvait
l'engager  faire le bien que lui seul et connu. Que lui importait
d'tre honnte homme dans l'enceinte d'une prison!

Il y venait souvent pour que le public st qu'il y venait; pour qu'on
crt, d'aprs lui, qu'il en surveillait le rgime, et qu'il adoucissait
les maux des infortuns qu'il y avait rencontrs.

Un autre prisonnier, nomm Pompignan de Mirabelle, qui causait aussi
quelquefois avec moi, le connaissait parfaitement bien.

J'tais entr en correspondance avec M. de Pompignan de Mirabelle, dans
l'esprance de pouvoir lui rendre quelque service. Cela fut au
commencement du mois de mai de l'an 1769, qu' la faveur du trou que
j'avais fait  la muraille je lui tendis mon hameon. Il l'aperut, et
en voyant que ce billet s'adressait  lui-mme,  sa seconde promenade
dans le jardin, qui arriva trois jours aprs, il me rendit sa rponse
qui tait conue dans ces termes: ...Quant  la proposition que vous me
faites d'entrer en correspondance avec vous, Dieu me prserve de faire
une pareille faute contre les rgles de cette prison... ni de faire la
moindre oeuvre qui puisse dplaire  M. de Sartine, qui a plus de
bonts pour moi que je ne mrite. Sachez, cher monsieur, que si je suis
en prison, ce n'est point pour avoir commis aucun crime et je n'ai point
de honte  vous en dire le sujet.

J'tais dans un caf. Il y eut une personne inconnue qui rcita deux
vers. Pour mon malheur je les retins, et comme c'taient deux vers
nouveaux, j'eus la faiblesse de les rciter  plusieurs personnes, sans
croire faire de mal. Cela fut rapport  la police et je fus averti que
M. de Sartine me devait faire arrter. Plein de confiance en sa probit,
en son honneur et en sa justice, je fus le trouver en son htel et lui
rptai ce qu'on m'avait dit, et en mme temps je lui dis que j'tais
prt  me rendre dans la prison qu'il m'indiquerait. Il m'ordonna de me
rendre dans cette prison-ci et sur-le-champ je m'y rendis tout seul.
Depuis ce jour-l, on m'a interrog au sujet de ces deux vers; j'ai dit
la chose comme elle s'tait passe, mais on me rpond: Vous en
connaissez l'auteur, et comme sans doute il est un de vos amis, vous
voulez l'pargner, vous ne voulez pas dire son nom, vous tes un ttu.
Hlas! Dieu m'est tmoin que je leur ai dit la vrit. Mes juges ne
souponnent point que j'en sois l'auteur. Ils daignent au moins me
rendre cette justice qui me console beaucoup! Si je pouvais vous rendre
quelque service, je le ferais de bon coeur, mais par vous-mme vous
pouvez juger de mon impuissance. Ainsi, ne pouvant vous tre d'aucune
utilit, je ne dois pas,  mon ge, m'exposer mal  propos aux
mauvaises grces de M. de Sartine, qui a mille bonts pour moi. C'est
pourquoi je vous prie de ne plus me prsenter aucun de vos billets...
afin de ne pas me forcer  vous faire l'impolitesse de ne point le
prendre... Je crains bien que ce trou, quoique trs petit, ne cache un
grand prcipice. C'est pourquoi je vous conseille en bon ami de le bien
fermer et de ne jamais plus l'ouvrir, et vous n'en aurez point de
regret... etc...

Sa lettre tait beaucoup plus tendue et mille fois mieux crite, mais
je ne rpte que ce que je crois tre ncessaire.

[Illustration: RDUCTION DE LA BASTILLE, TAILLE DANS L'UNE DES PIERRES
DU MONUMENT

(Par l'architecte Palley) (Muse Carnavalet)]

Comme par les rapports avantageux que j'avais entendu faire de lui et
que par sa lettre j'avais reconnu que ce prisonnier tait un homme
vertueux, je ne perdis point de temps, je mis la main  la plume et lui
crivis les paroles que voici: Si M. de Sartine est si honnte homme,
si humain, si compatissant, si juste, si quitable que vous dites, il
est tonnant que, pour deux vers, un magistrat si vertueux vous ait
retenu pendant cinq ans et demi en prison... Comme il n'ignore point que
vous avez soixante-dix ans... vous devez croire qu'au premier jour il va
vous rendre votre libert... et que, par consquent, il est  prsumer
que bientt il pourra vous tre possible de me rendre service dans le
malheur extrme o je me trouve...  moi qui suis un homme et qui
souffre depuis le 1er mai 1749... En un mot, je remplis cette lettre
de toutes les plus tendres expressions que mon long martyre put me
suggrer; je la mis dans la sienne et je les lui donnai toutes les deux
 la fois.

Mon billet ne manqua pas de faire tout l'effet que je m'tais attendu,
car  sa premire promenade il me fit le signal d'ouvrir mon trou pour
recevoir sa rponse, et voici les paroles qu'elle contenait:

Mon cher monsieur, je n'ai pu lire votre lettre sans verser des larmes;
je suis homme comme vous et j'ai un coeur. Dites-moi donc tout ce que
vous croyez qu'il m'est possible de faire pour vous. Il n'y a aucun
pril o je ne me hasarde gnreusement pour vous tirer du prcipice o
vous tes. Vous n'avez qu' me donner vos adresses et de bonnes
instructions... Si vos instructions ne sont pas prtes, je les prendrai
 la premire promenade... Ce n'est pas dans la vue d'aucun intrt que
j'entreprends de vous secourir, mais uniquement pour l'amour de Dieu, et
s'il m'arrive quelque malheur, il m'en tiendra compte, cela me suffit.

Comme il me fallait plus de deux heures pour prparer toutes mes
instructions, je le remerciai de sa noble gnrosit et lui dis que la
premire fois qu'il viendrait, je lui donnerais tous les papiers qui
taient ncessaires pour me dlivrer.

Trois jours aprs, qui tait le 16 mai 1769, c'est--dire deux jours
aprs la Pentecte, il me fit passer la rponse que voici:

Mon cher monsieur, si ce qu'on est venu me dire hier est vrai, dans peu
de jours je ne serai point ici, car M. le lieutenant de roi vient de
m'annoncer ma libert de la part de M. de Sartine. Que Dieu soit bni!
Que sa sainte volont soit faite! Si vos instructions sont prtes,
faites-les-moi passer vite et ensuite vous achverez de lire ma lettre 
votre aise...

Sur le-champ, je lui fis passer mon paquet, o j'avais mis de bonnes
instructions pour M. le comte de la Roche-Dumaine, qui tait fort malade
dans ce temps-l, afin qu'il me secourt promptement. Cependant,  son
retour, M. de Pompignan me fit repasser tous les papiers que je lui
avais confis trois jours auparavant, accompagns d'une lettre o il me
disait:

Mon cher monsieur, je ne suis pas curieux, assurment, mais si on n'a
point de confiance  un mdecin, il ne faut pas se livrer entre ses
mains... Il est sans doute que les personnes  qui vous m'adressez sont
instruites de la cause de votre dtention; en ce cas, je les exciterai
de tout mon pouvoir  vous secourir.

Le 13 fvrier 1769, M. de Sartine donna des ordres aux maons de fermer
avec du pltre tous les trous qu'ils apercevraient dans la muraille du
jardin, et quoique mon trou ft extrmement petit, car  peine le petit
doigt y aurait entr dedans, il fut bientt trouv et bouch...

Ce petit trou ferm ne manqua pas de mettre l'alarme et la terreur dans
les coeurs de tous mes confrres. Tous croyaient que le mystre tait
dcouvert, car il suffit d'tre malheureux pour mettre les choses au
pire, et quoique je ne sois point peureux de mon naturel, je vous dirai
franchement que je ne tremblai gure moins que tous les autres, et aprs
fort longtemps que ce trou fut bouch, j'eus beaucoup de peine  me
dcider si je percerais ce pltras... Enfin, je pris la rsolution de
percer ce bouchon de pltre, en recommandant  mes confrres de le bien
boucher, aprs m'avoir parl, avec un autre petit morceau de la mme
matire, et tout cela fut fait dans la minute...

Mais la correspondance que j'avais tablie avec les prisonniers fut,
certain jour, dcouverte. Des mesures nouvelles renversrent toutes mes
affaires de fond en comble. Alors, je me vis rduit  attendre tout de
la misricorde de Dieu, et comme trs souvent elle est fort tardive, ma
peine n'en tait pas moins grande. Enfin, dans le temps o je croyais
tout perdu, il vint un rayon de lumire, ou, si vous voulez, un rayon
d'esprance, c'est--dire que le 11 de fvrier 1770, le lieutenant de
roi vint me voir dans ma chambre et il me dit: M. de Sartine vous a
accord la permission de lui crire.

Je le remerciai de cette bonne nouvelle, attendue depuis six ans, en lui
disant que quand j'aurais pens, je lui ferais demander la quantit de
papier qui m'tait ncessaire.

Dans la journe, je minutai dans ma tte ce que j'avais  crire, et le
lendemain, je dis  mon porte-cls de lui demander deux feuilles de
papier  la tellire et une demi-feuille de papier commun pour faire un
brouillon, une plume neuve avec un canif, parce que je ne pouvais crire
qu'avec les plumes que j'avais tailles moi-mme.

Un moment aprs, il revint avec une seule feuille de papier  la main et
une plume taille, qui peut-tre aurait t excellente pour un autre,
mais pour moi, non, en me disant que M. le commandant ne m'en avait pas
voulu accorder davantage, qu'il s'tait offert lui-mme  rpondre du
canif, mais qu'il n'avait pas voulu le lui donner.

Je lui envoyai dire que quand le Magistrat [lieutenant de police]
accordait la permission de lui crire, il entendait qu'on donnt la
quantit de papier qui tait ncessaire pour l'instruire de tous les
faits qu'il voulait savoir et que, pourvu que je lui en rendisse un
fidle compte, il ne pouvait raisonnablement me refuser la quantit de
papier que je lui demandais pour me dfendre et que je le priais de
m'envoyer le major, qui peut-tre lui ferait mieux entendre raison que
le porte-cls. Il me fit rpondre que M. de Sartine lui avait ordonn de
me donner une feuille de papier et qu'il ne m'en donnerait pas
davantage.

Quand cette feuille de papier fut crite, je voulus y joindre une
seconde feuille de mon papier crite que j'avais dans mon coffre, pice
trs importante  lui envoyer. Or, en voulant cacheter ces deux feuilles
ensemble, le porte-cls me dit: Monsieur, cela ne se peut pas. Je lui
rpondis: Je crois, par ma foi, que vous vous moquez de moi: j'cris au
Magistrat... Ce n'est point  vous  regarder ce que je mets dans sa
lettre... Eh bien! vous n'avez plus rien  redire. Il rpliqua:
Monsieur, vous ne la cacheterez point. Il faut auparavant que j'en
demande la permission au commandant, sans quoi il me mettrait au cachot.

--Eh bien! lui dis-je, vous n'avez qu' y aller.

A son retour, il me dit: M. le commandant m'a dfendu absolument de
vous laisser mettre votre feuille de papier dans la lettre que vous
devez envoyer  M. de Sartine...

Je pris la rsolution de dclarer  M. de Sartine que j'avais perc la
terrible muraille du donjon et que par ce moyen j'tais entr en
correspondance avec une grande partie des prisonniers.

Cependant, comme il tait dfendu  mon porte-cls de sortir absolument
un seul mot d'crit de ma chambre, je fis dire au lieutenant de roi de
venir me parler, que j'avais quelque chose d'important  lui
communiquer... Enfin, vu qu'il ne voulait pas venir absolument, je le
fis prier de m'envoyer au moins le major et,  force d'importunits, il
me l'envoya le 28 de septembre 1770. Mais ce fut vritablement un opra
d'enfer pour faire sortir ce Mmoire, qui n'tait alors que de vingt
cahiers, de ma chambre pour l'envoyer  M. de Sartine. Imaginez-vous
qu'il me fallut combattre un mois entier.

Il est certain que ce Mmoire devait faire dcider du sort de plus de la
moiti des prisonniers qui sont dans le donjon, mais je dois croire
qu'il n'a point t remis au lieutenant gnral de police.

En consquence, depuis le 1er de novembre que je l'avais envoy
jusqu'au 9 de mars suivant 1771, je fis prier au moins plus de soixante
fois le lieutenant de roi de venir me parler ou de m'envoyer le
confesseur. En voyant son obstination  ne pas me rpondre, je
m'imaginai que le lieutenant de roi ne faisait point son devoir, et...
le 9 de mars 1771,  huit heures prcises du soir, je dis  la
sentinelle qui faisait la ronde les propres paroles que voici:

Sentinelle, coute: je te prie de faire savoir  M. de Sartine qu'il y
a cinq mois que le numro premier demande le confesseur et qu'il le
supplie en grce d'avoir la bont de le lui envoyer.

La sentinelle fut faire son rapport au lieutenant de roi et celui-ci,
sur-le-champ, envoya le major avec les trois porte-cls, qui vint me
tirer de ma chambre, et il me conduisit dans un caveau o il n'y avait
qu'une poigne de fumier pour me coucher et une simple couverture.

Cela fut dans ce lieu horrible o le confesseur vint me voir au bout de
16 jours, le 25 mars. En entrant, il me dit:

O mon Dieu, que je suis fch de vous voir dans ce lieu affreux!
Qu'avez-vous donc fait? Je lui rpondis que c'tait  cause de ce que
j'avais dit  la sentinelle le 9 de ce mois  huit heures prcises du
soir.

Il reprit alors: Mais si a n'est que cela, a n'est rien.

--Quoique cela ne soit rien, voil pourtant seize jours que je suis ici
au pain et  l'eau.

--Je vais, me dit-il, vous en faire sortir.

Je repris: Je crois que vous n'aurez pas grand'peine, en disant  M. de
Sartine que je ne suis dans ce lieu horrible que pour l'amour de lui,
c'est--dire pour lui rendre service. Je lui expliquai l'affaire et en
mme temps je lui dis que le 1er novembre de l'anne dernire 1770,
je lui avais envoy un grand mmoire  ce sujet, et que je croyais qu'il
avait t touff.

Je commenais de lui expliquer ce que mon mmoire contenait, quand on
ouvrit la porte du caveau pour dire au confesseur qu'on le priait de se
dpcher, et qu'il y avait plusieurs personnes  la porte dans un
carrosse qui l'attendaient pour partir.

Or, se voyant appeler, il me dit: Vous voyez bien qu'on m'attend: je
n'ai pas le temps de rester davantage.

Je l'arrtai en lui disant: Monsieur, encore un moment; j'ai  vous
remettre un petit mmoire pour M. de Sartine avec quelques autres
papiers.

--Faites donc vite, me dit-il, car je crve de froid, et en outre vous
voyez qu'on m'attend. Je lui remis ce mmoire, dat du 6 mars 1771,
avec une copie de mon projet des abondances, de mon projet militaire et
des postes. Je le priai d'examiner lui-mme tous ces papiers, et ensuite
de les porter  M. de Sartine...

Huit jours aprs, qui tait le 2 avril, il vint me voir comme il me
l'avait promis et en entrant dans le caveau, il me dit: Ah! mon Dieu,
que cela me fait de la peine de vous trouver encore ici! Je lui
rpondis: Ma foi, monsieur, aprs vous avoir si bien instruit de tout,
je ne croyais pas que vous m'y trouveriez encore aujourd'hui. Est-ce que
vous n'avez point parl  M. de Sartine?

--Je lui ai parl, me dit-il, mais il m'a rpondu que le lieutenant de
roi lui avait rapport que vous faisiez du bruit, du tapage, et que par
vos cris vous troubliez tout l'ordre de la maison.

--Un petit moment, lui dis-je?

J'ouvre la porte du caveau, je fais entrer mon porte-cls et je lui dis:
Tranche, je vous prie de dire la vrit devant monsieur... Avez-vous
jamais ou faire une seule plainte contre moi? Il me rpondit: Non,
monsieur. Alors je lui dis de sortir du caveau et, en m'adressant au
confesseur, je lui dis: H bien, monsieur, vous avez entendu cet homme:
il se garderait bien de dire un seul mensonge contre le lieutenant de
roi, car il serait perdu; ainsi vous voyez bien mon innocence et la
mchancet de M. de Rougemont, lieutenant de roi.

--Oui, me dit-il, je vois tout cela.

--Enfin, lui dis-je, prsentement parlons d'affaires... Qu'avez-vous
fait du mmoire que je vous ai remis il y a huit jours?

--J'en ai fait l'usage que je devais en faire.

--Comment, monsieur, est-ce ainsi qu'on en use? Devez-vous me faire un
mystre de cela  moi?

--Croyez-moi, parlons de sortir du cachot: je crve de froid... Vous me
faites piti, je vous aime en Jsus-Christ.

--Monsieur, je vous suis bien oblig: encore une fois il n'est pas
difficile de me faire sortir de ce lieu horrible, y ayant t mis pour
rendre service  M. de Sartine. Car assurment, il ignore tout ce qui se
passe pour le perdre.

--Je n'oublierai rien de tout cela: je m'en vais, car je crve de
froid.

Alors j'appelai le porte-cls, je lui fis sortir la chandelle hors du
caveau et tirer tout seulement une porte sur lui. Ensuite je dis au
confesseur: Vous voyez bien, monsieur, que je n'ai pas une seule goutte
d'air, et qu' midi je ne vois pas plus clair qu' minuit.

--Hlas, monsieur, je vois l'horreur de votre situation: il n'est pas
besoin que vous m'en disiez davantage. J'ai un coeur, j'ai de la
compassion. Je vais vite parler  M. de Sartine pour vous tirer d'ici,
et  la fin de la semaine prochaine, je viendrai vous voir sans y
manquer. Il m'embrassa et il s'en fut...

Le 2 avril, le confesseur, en me quittant me promit de venir me voir
sans faute  la fin de la semaine prochaine, et cependant ne vint-il que
cinquante jours aprs dans le caveau o j'tais encore au pain et 
l'eau...




IX

LATUDE DANS SON CACHOT SE CROIT ENSORCEL.


Cependant cinquante-trois jours aprs que je fus mis dans ce caveau,
c'est--dire le 1er mai 1771, contre mon attente le lieutenant de roi
vint m'y voir au travers du guichet. A voir sa contenance, il n'y et
personne qui n'et dit qu'il ne venait que pour insulter  ma misre.

Eh bien, me dit-il, je vous avais bien fait avertir que si vous criiez,
vous seriez mis au cachot. Je lui rpondis: Cela est vrai, monsieur,
mais si vous aviez fait votre devoir, je n'y aurais point t mis du
tout; car voil plus de quinze mois que je n'ai pas pass une seule
semaine sans vous faire prier respectueusement d'avoir la bont de venir
me voir. Et pourquoi ne venez-vous pas me voir, quand vous visitez les
autres? Il me rpondit: Parce que vous parlez toujours de la mme
chose[15]. (Entendez qu'il voulait me dire que je lui parlais de ces
ensorcellements...)

... Si vous me parlez encore une seule fois d'ensorcellement, vous
pouvez compter que je ne viendrai jamais plus vous voir.

... Or, je demande si, sans avoir vritablement un dmon horrible dans
le corps, M. de Sartine et M. de Rougemont, pour avoir demand le
confesseur, m'auraient tenu pendant cent sept jours dans un caveau,
couch sur une poigne de fumier, avec une simple couverture, et
soixante-quatorze jours au pain et  l'eau. Il est rel que si le
chirurgien ne m'avait donn de temps en temps une petite fiole d'huile
pour mes coliques, dont j'avais soin de garder un peu pour en rpandre
quelques gouttes sur mon pain, il est rel que je serais mort.

Le 8 du mois de novembre 1772, M. de Sartine vint ici dans le donjon de
Vincennes. Il y avait plus de six ans que je n'avais pu lui parler ni
mme lui crire. Ce jour-l, il m'accorda une audience de cinq  six
minutes. En me prsentant devant lui je lui demandai la raison pourquoi
il me retenait en prison et de me faire voir le crime que j'avais
commis. Il me rpondit que je le savais bien. Je repris: Je l'ignore et
je vous prie de me le faire voir.

--Je vous l'ai fait voir plusieurs fois.

--Vous, monsieur, vous m'avez fait voir que j'ai commis un crime?
Jamais. Mais, s'il est vrai que j'ai commis un crime, faites-le voir
devant ces trois messieurs que voil. Pensez que votre silence va
prouver l'injustice affreuse dont vous m'accablez. En se voyant ainsi
press, il me dit, en la prsence du lieutenant de roi, du major et de
son commis:

Vous avez dit des sottises affreuses contre le roi, contre le ministre
et contre moi!

Je n'y pus tenir: Moi, j'ai dit des sottises affreuses contre le roi?
Je vous dfie, monsieur de me faire voir une seule personne au monde, ni
aucun crit, qui puisse me convaincre d'avoir jamais dit une seule
parole qui ait pu dplaire  Sa Majest, et comme il n'est pas de la
justice de faire prir un homme avant de l'avoir convaincu, vous me
ferez voir ces preuves, vous me les ferez voir.

En voyant que j'allais entrer en fureur et le presser violemment de me
faire voir ces preuves, il me dit: Vous demandez un avocat pour
examiner votre mmoire en votre prsence? Au premier jour je vous
l'enverrai: soyez certain que je vous tiendrai ma parole.

Cette promesse apaisa le courroux qui s'tait empar de moi, certain que
je suis que mon sort dpend de l'examen de ce mmoire et qu'en
m'envoyant cet avocat, dans peu de jours j'allais tre libre, et c'est 
cause de cela que je ne le pressai pas de me faire voir les preuves de
son injuste accusation. Mais, prenant un ton plus doux, je lui dis:
Puisque vous me promettez de m'envoyer un bon avocat, j'ose vous
reprsenter que cette affaire russirait bien mieux en votre honneur et
gloire, si auparavant vous vouliez bien avoir la bont de m'envoyer le
sieur Receveur, exempt, qui crit extrmement vite, pour tirer une copie
de ce mmoire sur du beau papier, afin que l'avocat le puisse examiner
avec plus de facilit.

--Eh bien, me dit-il, soyez certain qu'avant trois jours je vous
enverrai cet exempt.

Dans cette audience, il ordonna au lieutenant de roi de me donner du
papier blanc pour m'occuper, et la permission de lui crire toute les
fois que je le jugerais ncessaire. Enfin, six jours aprs, qui tait le
14 dudit mois de novembre 1772, au lieu d'un exempt il m'en envoya deux.
Il est inutile de rpter ici toutes les paroles que je leur dis, et
celles qu'ils me rpondirent, on trouve la substance dans les lettres
que j'ai crites depuis au magistrat et que je vais transcrire ici:

Copie mot pour mot de la lettre que j'ai envoye deux fois de suite  M.
de Sartine... date du 25 de dcembre 1772. Nanmoins, je ne pus la
faire cacheter et partir que le 10 de janvier de l'anne suivante 1773,
et la seconde fois elle partit le 2 de fvrier suivant, avec un
commencement diffrent:

Monsieur,

Vous tes trop sage pour ignorer les devoirs de votre charge, qui sont
d'couter sans cesse les plaintes et les prires des malheureux et s'il
s'en trouve sous le soleil un peu plus  plaindre et plus digne de votre
compassion que moi, c'est lui que vous devez secourir. Mais aussi, si
parmi tous les prisonniers qui sont sous votre juridiction, il ne s'en
trouve pas un seul qui ait t pendant des annes entires, priv du feu
et de la lumire, soixante-neuf mois dans des cachots ou des caveaux
horribles, trois mois au pain et  l'eau, et quarante mois sans relche
les fers aux pieds et aux mains, couch sur de la paille, sans
couverture--comptez que le tout fait vingt-quatre annes de souffrances,
hlas! Un si cruel traitement semble digne de votre compassion. Mais,
monsieur, si la mort efface toutes sortes de crimes, quelle abomination
peut-on me convaincre d'avoir commise pour qu'une seule mort ne soit pas
capable de me faire expier ce prtendu forfait? O sont mes accusateurs?
O est le procs-verbal, sign de ma propre main, qui puisse prouver que
j'ai t convaincu d'avoir fait ou souhait le moindre mal  qui que ce
soit au monde? O sont les noms des juges qui ont entendu, qui ont
prononc, ma sentence, mon arrt? Mais encore si la mort expie toutes
sortes de crimes, pourquoi n'a-t-elle pas expi le mien? Et je puis
prouver incontestablement que j'ai souffert tous les douloureux
tourments non pas d'une mort, mais de mille... Par tout l'univers on met
des bornes aux punitions; pourquoi n'en met-on pas une  la mienne?
Cependant tout le monde dit que Louis XV a un coeur paternel pour tout
son peuple, qu'il est le plus doux, le plus humain et le mieux faisant
de tous les rois de la terre, et que vous, monsieur de Sartine... sur
qui il se repose pour rendre la justice qui est due  tous les
prisonniers qui sont dans ses secrets, vous tes un homme d'honneur et
de probit, et que par votre douceur, par votre humanit, vous vous tes
attir l'amour et la vnration de tout le peuple. C'est pourquoi j'ai
tout lieu de croire que, depuis neuf ans, il y a certainement quelque
chose de surnaturel qui vous irrite et vous anime sans cesse injustement
contre moi... et que sans un ensorcellement vident, vous n'auriez pas
manqu assurment de m'envoyer l'avocat que vous m'avez promis...

Un magistrat tel que vous ne doit point ignorer que, dans une si grande
et si longue souffrance, un homme n'est pas toujours matre de lui-mme,
et par consquent que si j'ai eu le malheur de vous offenser, vous devez
plutt attribuer ces offenses  la violence des maux dont vous
m'accablez, et qui m'ont peut-tre fait perdre quelquefois le jugement.

Enfin, je vous conjure par les devoirs de vos charges, par la
compassion que vous inspire l'tat misrable o vous me voyez depuis
vingt-quatre annes, de me tenir la parole d'honneur que vous avez eu la
bont de me donner, c'est--dire de m'envoyer le bon avocat que vous
m'avez promis, et en reconnaissance de cette grande grce, je prierai
Dieu de rpandre de plus en plus sa sainte bndiction sur vous et sur
toutes les personnes qui vous sont chres. J'ai l'honneur d'tre avec un
trs profond respect, monsieur,

Votre trs humble et trs obissant serviteur.

HENRI MASERS.

Pour la seconde fois j'envoyai cette lettre, le 2 fvrier 1774. Je ne
transcrirai point ici la copie de la troisime lettre, que j'envoyai 
M. de Sartine le 28 fvrier suivant, ni de la quatrime envoye le 14 de
novembre de ladite anne, ni de la cinquime envoye le 26 de fvrier
1775, parce que ce ne sont que des rptitions. Je vais tout seulement
transcrire ici celle du 14 mai 1774.

Monsieur,

Si par pure mchancet j'avais eu le malheur d'offenser un aussi
honnte homme que vous, je ne me pardonnerais jamais moi-mme. Vous
serait-il possible d'augmenter ma peine, je dirai toujours que ce n'est
point assez. Que dans une captivit de plus de trois cents mois de
dure, il est chapp de ma bouche ou de ma plume quelque parole qui ait
pu vous dplaire, daignez jeter les yeux sur mon misrable tat... et
certainement un homme d'esprit comme vous n'aura pas de peine 
concevoir que, dans un aussi long martyre, on n'est pas toujours matre
de soi-mme et par consquent vous devez plutt attribuer ces offenses 
la violence des maux dont je suis accabl qu' la volont de mon
coeur... C'est pourquoi je viens en esprit me jeter  vos pieds pour
renier mes fautes supposes, que dans l'excs de mes maux j'aurais pu
commettre  votre gard, car je ne m'en souviens pas, et en mme temps
vous en demander pardon...

[Illustration: LE MARQUIS DE MARIGNY, FRRE DE LA MARQUISE DE POMPADOUR

(par Cochin) (Bibl. nat., estampes)]

Monsieur, je n'en puis plus, je ne dors ni nuit, ni jour. Que si vous
n'avez piti de moi dans l'ennui qui me presse, je vais perdre
certainement l'esprit. Eh, quel plaisir aurez-vous de me voir prendre
par les cheveux et traner de force dans un cachot... Daignez donc
promptement m'envoyer ce bon avocat, ou M. de Lassaigne, notre mdecin,
ou un de ses commis, ou M. Chevalier, major de la Bastille. Celui-ci est
un homme de bon sens. Je sais qu'il vous est fort attach. De plus, il
est instruit de toutes mes affaires, et par consquent vous pouvez vous
reposer sur lui comme sur vous-mme.

Monsieur de Sartine, imaginez-vous de me voir en votre prsence, les
mains jointes et les larmes aux yeux, vous demander cette pitoyable
grce. Misricorde! misricorde! misricorde! Illustre pre des
malheureux ne me dsesprez point... Ne quittez donc pas cette lettre
d'entre vos mains, sans avoir ordonn de m'envoyer une de ces quatre
personnes, et un peu matin, afin qu'elle ait le temps d'couter tout ce
que j'ai  lui dire pour vous en rendre compte  vous seul. Monsieur,
plus de vingt-cinq annes de souffrances parlent pour moi  vos
entrailles paternelles et de misricorde.

J'ai l'honneur d'tre, avec un trs profond respect, monsieur.

HENRI MASERS

Dans le donjon de Vincennes, ce 14 mai 1774.

Par tous les dmons de l'enfer, c'est M. de Rougemont, lieutenant de
roi, qui gouverne le donjon, et ses visites sont plus rares que les
clipses du soleil. Quoique je le fasse prier fort souvent d'avoir la
bont de venir me voir, je l'ai vu passer des quinze mois entiers sans
mettre le pied dans ma chambre. Except un seul porte-cls qui vient me
porter  manger, je ne vois uniquement que le chirurgien, une fois
toutes les semaines, quand il vient me raser. Ce fut par le moyen de
celui-ci que j'obtins une visite de M. de Lassaigne, notre mdecin, le
15 fvrier 1774. Il entra dans ma chambre  quatre heures et demie du
soir; accompagn du lieutenant de roi et du chirurgien. Aprs qu'ils
furent assis, je m'adressai au mdecin, et lui dis les propres paroles
que voici:

Monsieur, je vous ai demand pour vous communiquer un cas trs
extraordinaire, et je ne doute pas qu'en ouvrant la bouche vous ne me
preniez pour un homme qui a perdu l'esprit. Cependant, si vous voulez
vous donner la peine de m'couter jusqu' la fin, vous verrez assurment
que Dieu m'a fait la grce de me conserver mon bon sens. Il me dit:
Vous n'avez qu' parler, je vous couterai. Alors, je lui dis:
Monsieur, je vous dirai que je suis dtenu ici par un malheur horrible,
c'est--dire par un coup d'ensorcellement. A ce mot le lieutenant de
roi prit la parole et me dit: Monsieur, parlez de vos maladies. Je lui
rpondis: C'est bien aussi d'une maladie que je parle  monsieur, qui
depuis neuf annes m'empche de dormir la nuit et le jour, et comme
j'allais continuer mon discours, le lieutenant de roi me coupa encore
tout court, en me disant: Il est dfendu  monsieur de prendre
connaissance de vos affaires. Je lui rpondis: Monsieur, ce n'est
point de la cause de ma dtention que je veux parler  M. le mdecin,
mais d'un cas qui est vritablement du ressort de la mdecine.--M. le
mdecin ne vous doit couter que quand vous lui parlerez de vos
maladies, et si vous lui parlez de toute autre chose, nous allons
sortir.--Mais, monsieur, doit-on laisser prir le monde, faute de les
couter? Je ne veux parler  monsieur que des choses qui ne concernent
point du tout mes affaires.

Alors le lieutenant de roi se leva, en disant au mdecin: Allons,
monsieur, allons-nous en. Il obit; moi, pour l'arrter, je me jette 
genoux au-devant du mdecin, en le conjurant au nom de Dieu de
m'couter... Sans me donner le temps d'en dire davantage, le lieutenant
de roi passe entre le mdecin et moi pour tenter de me l'arracher, en
lui disant: Allons, sortons! Moi, je repasse entre eux; en un mot, si
vous aviez vu le lieutenant de roi  me couper  tout instant la parole,
 passer entre M. de Lassaigne et moi, pour l'empcher de m'couter, et
moi entre lui et le mdecin, que je tenais rencogn entre ma malle et la
porte pour l'empcher de sortir, il est certain qu'il vous aurait t
impossible de pouvoir viter de dire: Mais ce n'est pas M. de
Rougemont, c'est un dmon qui a pris sa figure, pour empcher ce
prisonnier de dcouvrir ses ensorcellements  ce mdecin.

Enfin, le rsultat de cette visite fut que ce mdecin irait prier
fortement M. le lieutenant gnral de police de lui permettre  lui-mme
de venir examiner mon mmoire, de m'envoyer l'avocat... J'oserai croire
enfin que ce mme jour, ou au moins le lendemain, M. de Lassaigne fut
parler  M. de Sartine.

Le 3 juillet 1774, j'crivis une longue lettre  M. de Sartine qui fit
effet, c'est--dire que neuf jours aprs, 12 dudit mois de juillet 1774,
M. de Sartine m'envoya cet avocat. Il entra dans ma chambre sur une
heure de l'aprs-midi.

En entrant il me dit les propres paroles que voici:

M. de Sartine me dit que vous lui avez demand un avocat, et dans ma
personne il vous accorde la grce que vous lui avez demande. C'est un
trs honnte homme toujours prt  faire du bien. Ainsi, vous n'avez
qu' me dire la cause de votre dtention. Que si votre cas est d'une
nature  tre pardonn, soyez certain que de mon ct je sonderai,
autant qu'il me sera possible, son humanit et les bonnes intentions
qu'il a de mettre fin  vos malheurs.

Je lui rpondis: Je suis trs oblig  M. de Sartine de la grce qu'il
vient de me faire, en vous envoyant ici pour m'couter. Mais je vous
dirai que je ne vous ai pas demand directement pour examiner la cause
de ma dtention, mais pour examiner une affaire qui est plus
qu'extraordinaire, et je ne doute pas qu'en ouvrant la bouche, vous ne
me preniez sur-le-champ pour un fou, et tout au moins pour un esprit
faible. Mais j'espre que vous aurez la bont de m'couter jusqu' la
fin, et vous verrez assurment que je n'ai pas perdu l'esprit.

--Vous n'avez qu' parler, me dit-il, j'ai ordre d'couter jusqu' la
fin, tout ce qu'il vous plaira de me dire.

Alors je lui dis: Monsieur, j'ai pri M. de Sartine de vous envoyer
ici, pour examiner en ma prsence les deux mmoires que voil, afin que
je puisse rpondre  toutes les objections que vous pourrez me faire. Ce
mmoire-l contient les ensorcellements...

Sur-le-champ il me coupa tout court, en me disant: Monsieur, je ne
crois point du tout aux ensorcellements. Dieu est matre, et le diable
n'a aucun pouvoir que de faire ce qu'il plat  Dieu.

Je ne perdis point courage et je lui dis: Monsieur, il m'est impossible
de vous faire voir le corps du dmon, mais je suis trs certain, par le
contenu de ce mmoire, de vous convaincre que feu la marquise de
Pompadour tait une magicienne, et que le marquis de Marigny, son frre,
est encore, aujourd'hui mme, en commerce avec le dmon.

--H bien, me dit-il, nous verrons cela tout  l'heure. Mais auparavant
examinons la cause de votre dtention.

A peine l'avocat eut-il lu les deux tiers de mon mmoire, qu'il s'arrta
tout court, posa le cahier sur la table, et il me dit; comme s'il
s'tait veill d'un profond sommeil: N'est-ce pas que vous voudriez
sortir de prison? Je repris: Cela n'est point douteux.

--Et comptez-vous rester dans Paris ou retourner chez vous?

--Quand je serai libre, lui dis-je, je me propose de retourner chez moi.

--Mais avez-vous de quoi?

A ce mot, je le pris par la main, et je lui dis: Monsieur l'avocat, je
vous prie de ne pas vous fcher des paroles que je vais vous dire, car
mon dessein n'est pas de vous fcher, assurment.

--Parlez, me dit-il, dites tout ce qu'il vous plaira, je ne me fcherai
point.

--H bien, c'est que je me suis aperu trs distinctement que le dmon
s'est dj empar de vos sens.

Il me parut surpris, et en reprenant ses esprits, il me dit: J'ai saisi
tout cela en quatre paroles; mais je vous dirai que je ne comprends pas
comment le dmon se peut emparer des sens des personnes, et leur faire
faire ce qu'il lui plat.

--Monsieur, lui rpondis-je, je me flatte de vous faire concevoir cela
trs clairement.

--H bien, me dit-il, c'est bon; mais prsentement je n'ai pas le temps
d'en dire davantage, car il est une heure et demie; je vais dner, et
sur les trois heures et demie je serai de retour dans votre chambre, et
nous travaillerons trois ou quatre heures.

Effectivement, il revint  l'heure qu'il m'avait promis. En entrant il
me dit: Nous allons travailler jusqu' cinq heures, car alors il faut
que je parte avec des dames qui m'attendent; voyons ce que nous avons 
faire d'ici  ce temps-l. Je lui rpondis: Monsieur, je vous ai
prpar deux articles, c'est--dire le coup d'assassinat du roi par
Damiens, et la perte du bras de M. de la Vrillire. Mais en deux heures
vous n'aurez pas le temps de pouvoir examiner ces deux coups
d'ensorcellements, car celui du roi est fort tendu.

Dans le mme instant je lui remis une partie de mes Mmoires. Il la lut,
et dans tout cet examen, il ne me critiqua pas un seul mot.

Je lui fis voir ensuite mon projet militaire par lequel j'ai renforc
nos armes de plus de vingt-cinq mille bons fusiliers. Aprs l'avoir lu,
il me dit: Avec cette pice et l'humanit de M. de Sartine, soyez
certain que je vous dlivrerai; je vais lui demander l'ordre pour venir
coucher ici pour examiner ces deux Mmoires, et je reviendrai
incessamment; soyez-en trs certain, je vous en donne ma parole... Je ne
vous promets pas de revenir demain; mais d'abord que je lui aurai
parl, et en me serrant la main, il me dit adieu. Il s'en fut, et
depuis le 12 juillet, je me dvore le corps et l'me en l'attendant, et
je gagerais un de mes yeux qu'il ne reviendrait jamais, si je ne disais
rien... Vous direz sans doute que cette affaire ne presse point?
Effectivement il n'y a que vingt-six annes que je suis ici,  prir
entre quatre murailles; cela n'est qu'une bagatelle; si d'Allgre n'est
point mort, vingt-cinq ans; le chevalier de la Rochegrault, vingt-deux
ans; le baron de Vnac, vingt ans; Pompignan de Mirabel, onze ans; le
comte de la Roche-Dumaine, dix ans; l'abb Prieur, neuf ans; sans
compter les autres que je ne connais pas.

Cependant, dix jours s'tant couls sans voir revenir cet avocat, je
dis  mon porte-cls d'aller chez M. le lieutenant de roi pour le prier
de ma part d'avoir la bont de venir me parler.

Mais je crois qu'il serait beaucoup plus facile par des prires de faire
venir le grand Mogol ou l'empereur de Chine dans le donjon de Vincennes,
que d'y faire venir dans une chambre M. de Rougemont, quand on a besoin
de lui.

Depuis le 22 juillet jusqu'au 10 aot suivant, je ne manquai pas un seul
jour de le faire prier par mon porte-cls: Si aujourd'hui (c'tait le
10 aot), vous ne me menez le lieutenant de roi ou le major, vous pouvez
tre certain que je vais crier misricorde de toutes mes forces, et que
le roi entendra mes cris de Versailles. Il s'en fut faire son rapport,
et  une heure aprs-midi il m'amena le major: H bien, lui dis-je,
monsieur, vous avez t tmoin aux confrences que j'ai eues avec les
deux exempts et l'avocat, et vous avez vu assurment que je n'ai pas
fourni l'occasion  ces trois personnes de faire des rapports
dsavantageux  M. de Sartine au sujet de ce que je leur ai fait
examiner en votre prsence. Vous avez ou leur promesse; je vous prie de
me dire la raison pourquoi ils ne sont point revenus. Il me rpondit:
Je ne sais  quoi en attribuer la cause... M. de Rougemont est all 
Paris chez de M. de Sartine: peut-tre qu' son retour il vous apportera
quelque bonne nouvelle; ainsi attendez jusqu' demain. D'abord qu'il
sera revenu, j'irai lui parler. J'attendis jusqu'au lendemain et sur
une heure de l'aprs-midi, je vis entrer les trois porte-cls dans ma
chambre, en me disant: M. le commandant nous a ordonn de venir vous
dire que si vous vouliez aller dans le cachot, de vous y conduire. Je
leur rpondis: Vous n'avez qu' m'y mener, et je les suivis sans faire
aucun bruit. Mais, en traversant la cour, le grand air me saisit, me
suffoqua, m'ta la respiration, et je serais tomb par terre, s'ils ne
m'eussent soutenu par les bras, jusqu' ce que je fusse dans le cachot
n A, qui est le plus horrible caveau de cette prison. C'tait le 11
aot 1774.

Cependant quatre jours aprs, qui tait le 15, jour de Notre-Dame, le
lieutenant de roi avec le major vinrent m'y voir au travers du guichet.
Je dis au premier la raison pourquoi j'y tais descendu volontairement.
Il me rpondit: Il faut absolument que l'avocat ait fait un mauvais
rapport  M. de Sartine.

Sur-le-champ, en la prsence du major, qui avait t tmoin aux deux
confrences, je lui prouvai que les exempts et encore moins l'avocat
n'avaient pu faire ce mauvais rapport, et... je lui dis en prsentant la
copie de mon mmoire: ...Je vous prie de le lire et vous verrez s'il a
t possible  cet avocat de faire un rapport dsavantageux.

--Ce sont des matires, me rpondit-il, qui sont au-dessus de ma porte.

J'eus beau le presser, il ne voulut pas le lire. Cependant, il fut
rsolu que sur-le-champ il crirait  M. de Sartine, pour le prier trs
fortement de m'envoyer M. de Lassaigne, notre mdecin, pour examiner en
ma prsence les quatre articles que j'avais fait voir  l'avocat, et en
consquence je promis de ne jamais plus parler du tout de cet
ensorcellement  M. de Sartine, ni  aucun d'eux, et que je serais
tranquille.

Or, aprs m'avoir promis d'crire et de parler de vive voix au
lieutenant gnral de police, il sortit...

Le 18, je lui fis demander s'il n'avait pas encore reu rponse du
magistrat [lieutenant de police], et que je le priais de lui crire une
seconde fois: il me fit rpondre qu'il n'avait encore reu aucune
nouvelle. Le 19, je lui fis demander du papier pour crire  M. de
Sartine; il me fit dire que les cachots tant des lieux de punition, on
n'accordait pas la permission d'crire  ceux qui y taient dedans.
Sur-le-champ, je dis  mon porte-cls. Allez dire  M. de Rougemont que
je ne suis pas dans ce cachot pour avoir fait aucun mal, mais que j'y
suis descendu volontairement pour forcer la compassion de M. de Sartine
 faire vrifier un cas extraordinaire... Voici la rponse que mon
porte-cls vint me faire de sa part le lendemain 20:

M. le commandant m'a ordonn de venir vous dire qu'il ne voulait pas
vous accorder la permission d'crire, ni venir vous voir, ni vous
envoyer le major...

Cependant, pour comble de malheur, le 2 septembre, je perdis presque
toute la clart de mon oeil gauche, pendant quatorze jours. Je
m'aperus de ce malheur dans le moment qu'on ouvrait le guichet pour me
donner  manger. Il est vrai que bien longtemps auparavant, j'avais dj
perdu plus des trois quarts de ma chre vue, et je crus que j'allais la
perdre tout  fait. Je dis  mon porte-cls d'aller dire au chirurgien
de venir me voir. Il vint le 3, et, au travers du guichet, avec une
chandelle, il examina cet oeil, et il me dit: Il y a une petite
tumeur  la paupire suprieure avec un peu d'inflammation, mais cela
n'est rien. Je lui dis: Ce n'est point  la paupire, c'est dans le
globe; je n'y vois plus de cet oeil-l.--Et comment pouvez-vous vous
en tre aperu? Ici on n'y voit goutte. Je lui rpliquai: Mais je m'en
suis aperu quand on me porta  manger.--Mais quel remde puis-je
apporter  cela? Je lui dis: Je ne suis pas plus savant que vous: vous
n'avez qu' voir ce qu'il faut faire. Il haussa les paules sans me
dire mot. Sur quoi je lui dis: Monsieur, dans le caf il y a des sels
volatils qui dissolvent et fouettent les humeurs. Je vous serais bien
oblig de m'en donner un quarteron sans sucre, non pas pour le prendre
intrieurement, mais pour faire des fumigations...--Monsieur,
rpliqua-t-il je ne vous l'accorderai pas sans la permission du
lieutenant de roi.

Je dis alors  Fontlian: Est-ce ainsi qu'on traite le monde? Dans le
temps o je perds un oeil, pouvez-vous me refuser la misrable grce
d'acheter avec mon argent un misrable quarteron de caf, pour me faire
des fumigations? Jamais il n'a t fait mention d'une pareille cruaut;
c'est... Il me coupa tout court en me disant: Ce n'est pas en mon
pouvoir de vous l'accorder; il faut auparavant que je lui en demande la
permission... Et il s'en fut. Deux heures aprs, mon porte-cls vint me
dire: M. de Fontlian m'a charg de vous dire que M. le lieutenant de
roi lui avait dfendu de vous donner le caf que vous lui avez demand.
Je lui rpliquai: Allez-vous en dire  M. de Rougemont que je ne
demande pas un quarteron de caf pour dlicatesse, mais pour un
remde....., que je le prie en grce de me permettre de l'acheter avec
mon argent. Mon porte-cls y fut et,  son retour, il me dit: Je lui ai
dit tout ce que vous m'avez command de lui dire, mais il ne m'a pas
rpondu une seule parole.

Or, voyez si dans les cachots de l'enfer, les diables traitent les
damns avec autant de cruaut et de sclratesse qu'on traite ici les
innocents...

Il est certain que je serais devenu enrag, si mon porte-cls n'et eu
piti de moi. Je le priai de prendre un petit cornet de th que j'avais
et d'en jeter deux ou trois bonnes pinces dans un petit pot d'eau
bouillante et de me le porter sur-le-champ. Je jetai le quart de cette
eau, et ensuite je mis le globe de mon oeil sur la bouche de ce pot.
Cette fume chaude le pntra de telle sorte, qu'en cinq  six jours de
temps elle fit dissoudre l'humeur qui s'tait paissie au-devant de la
prunelle, et me rendit la clart que j'avais perdue de cet oeil.

Cependant je faisais prier tous les jours M. le lieutenant du roi de
venir me parler, ou de m'envoyer le major, ou du papier pour crire  M.
de Sartine, ou de me faire remonter dans ma chambre. Vu que je ne
pouvais rien obtenir de lui, je dchirai ma chemise, et, sur un lambeau,
je lui crivis, avec mon propre sang, la lettre la plus tendre et la
plus respectueuse qui me ft possible. M. de Rougemont m'a enlev la
copie que j'avais garde de cette lettre, ce dont je suis bien fch,
car je l'aurais transcrite ici. Mais enfin, je mis ce petit morceau de
linge, crit de mon sang, dans un petit sac, et je dis  mon porte-cls
de le porter au lieutenant de roi. Il me rpondit que quand je lui
donnerais tout l'or du monde, il ne le lui porterait pas, et qu'il lui
avait fait des dfenses horribles de recevoir aucun crit de ma part.
Eh bien, lui dis-je, puisque vous ne voulez pas le lui porter, un autre
lui portera. Et je jetai ce petit sac hors du caveau le 18 septembre
1774. Le porte-cls fut faire son rapport, et le lieutenant de roi lui
ordonna de lui porter ce linge.

Tout le fruit que je retirai de cet crit fut que jusqu' ce jour on
m'avait donn un peu de lumire pour m'clairer dans le temps que je
dnais et soupais, et qu'il dfendit au porte-cls de m'en donner
davantage, de sorte que, dans la suite, ce bout de chandelle fut plac 
environ six pieds de distance du guichet hors du caveau.

Dans cette perplexit j'eus recours au chirurgien. Je priai mon
porte-cls de faire son possible pour me l'amener, et, le 22 de
septembre, il vint me voir au travers du guichet. Je lui exposai mon
tat, et sur-le-champ, il me donna tort d'tre descendu dans ce caveau,
et que si j'avais voulu croire ses bons conseils, je ne serais point
dans ce lieu affreux. Je lui rpondis que cet tat ne me faisait point
de peine, pourvu qu'il me ft voir le mdecin... Mais vous n'tes pas
malade me dit-il, et le mdecin ne peut rien faire pour vous.

--Je suis dans ce cachot affreux depuis quarante-trois jours, et c'est
beaucoup pire que la fivre, et le mdecin peut mettre fin  tous mes
malheurs, en examinant tant seulement quatre feuilles de papier que j'ai
l.

--Cela n'est point du ressort de la mdecine.

--Mais, faites-vous attention  ce que vous dites? Car tous les faits de
cette nature passent  l'examen de la Facult de mdecine et des
docteurs de Sorbonne. Or, si notre mdecin me donne tort sur les quatre
articles que j'ai fait voir  l'avocat, tout finit l.

--Je suis certain  l'avance qu'il vous donnera tort, car aujourd'hui
personne au monde ne croit plus aux ensorcellements.

--Mais si je suis un fou, on devrait au moins tenter ce remde pour
tcher de me gurir, afin de n'avoir rien  se reprocher.

--Vous n'tes point fou.

--Eh! monsieur, faites moi la grce de me prendre pour un fou, car vous
voyez bien qu'en me laissant dans ce lieu affreux, avec cette ide noire
dans ma tte, sans m'accorder aucun secours, que c'est capable de me
faire devenir enrag.

--Quand le mdecin viendra ici, je ferai mon possible pour vous le faire
voir. Mais pour lui mander de venir ici exprs pour vous, sans avoir la
fivre, c'est ce qu'en conscience je ne ferai pas.

Comme je sais que le roi donne  ce mdecin deux mille quatre cents
livres par anne pour avoir soin de la sant des prisonniers du donjon
de Vincennes et de ceux de la Bastille, et qu'il y a des annes qu'il ne
fait pas seulement 15 visites, ce mot de en conscience me piqua. Je ne
pus plus me contraindre et je lui dis: Vous tes un mchant, un barbare
d'avoir la cruaut de me refuser une misrable visite d'un homme qui
est trs bien pay pour la faire. Allez-vous en, et ne vous reprsentez
plus devant moi. Et, sans se faire prier davantage, il s'en fut.

Mon porte-cls s'appelle Bellard, d'un caractre fort doux et fort poli.
Depuis plusieurs annes qu'il me servait avant que j'eusse descendu dans
ce caveau, il ne m'avait jamais manqu de respect. Cependant le 4 du
mois d'octobre je lui dis: Ma paille est toute pourrie: je vous prie
d'en demander trois ou quatre bottes. Le surlendemain,  six heures
prcises du soir, il entra dans mon caveau, accompagn de ses deux
camarades, La Vise et Pilian. Il en jeta trois bottes par terre, en me
disant d'un ton brutal: Allons, vite, dpchez-vous.

--Mais, lui rpondis-je, vous me donnerez peut-tre le temps de
l'accommoder.

--Si vous ne vous dpchez, nous allons sortir tous trois avec la
chandelle.

--Si vous tes si presss, vous n'avez qu' revenir demain ou un autre
jour que vous n'aurez rien  faire.

--Pas tant de raisons! Vous n'avez qu' vous dpcher, ou nous sortons.

--Eh! parbleu, voil la porte ouverte, vous n'avez qu' vous en
aller!...

--Cela suffit, me dit-il, et il s'en fut.

Cependant il y avait soixante-quatorze jours que j'tais dans ce caveau
sans avoir reu encore aucune nouvelle. Je dchirai encore un peu de ma
chemise, et avec mon propre sang j'crivis le 22 octobre 1774,  M. de
Sartine, pour lui demander de m'envoyer le mdecin ou un avocat, ou mme
un de ses commis pour examiner mon Mmoire, en offrant de lui payer au
besoin pour sa peine six francs pour le carrosse, et autant d'cus de
six livres qu'on mettrait d'heures  examiner les quatre articles en
question.

L'original de cette lettre, crit avec du sang sur un morceau de
chemise, est aujourd'hui conserv  la bibliothque de l'Arsenal,
archives de la Bastille, n 11693. En voici la transcription:

A monseigneur de Sartine, conseiller
d'Etat, lieutenant gnral de police.

Monseigneur,

A la longue, la plus horrible de toutes les rages laisse des petits
intervalles de relche  l'homme le plus violent pour pouvoir se
reconnatre, rentrer en lui-mme ou mettre des bornes  sa punition ou
sa vengeance. Mais la rage qu'un magicien a inspire dans le coeur
d'une personne contre une autre est bien d'une autre nature. La longueur
du temps qui efface, qui fait oublier tout, le repentir, les prires et
les larmes et sur [en outre] les bonnes raisons, bien loin de l'apaiser,
ne fait que la redoubler, et c'est trs distinctement ce qu'on aperoit
dans votre personne contre moi-mme. Mais ce cas diabolique est facile 
prouver en mettant tant seulement sur une table la copie du mmoire que
je vous envoyai le 4 du mois d'aot dernier, avec le morceau de linge
crit de mon sang, faute de papier et d'encre, comme celui qu'on a d
avoir remis le 28 de septembre dernier, au jugement de plusieurs
personnes sages; mais faute de leur secours, je vais entrer dans la
matire autant que ce morceau de linge me le peut permettre.

[Illustration: LETTRE DE LATUDE A SARTINE, LIEUTENANT DE POLICE, CRITE
DU DONJON DE VINCENNES, LE 22 OCTOBRE 1774, AVEC SON SANG SUR UN MORCEAU
DE LINGE (1RE PARTIE)

(Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, ms. 11693)]

Le 18 du mois d'aot dernier, M. le lieutenant de roi vint me voir dans
le cachot o je suis encore prsentement et il me dit qu'il fallait
absolument que les deux exempts et l'avocat vous eussent fait un rapport
dsavantageux. Sur-le-champ, je lui fis prouver le contraire par M. le
major, qui avait t prsent  ces deux confrences. Sur quoi, il fut
rsolu qu'il vous prierait de vive voix de m'envoyer M. de Lassaigne,
votre mdecin, pour examiner les quatre articles que j'avais fait voir 
l'avocat, et je lui promis que s'il me prouvait mon erreur, que s'il me
donnait tort, je m'en tiendrais  son jugement et que je ne vous
parlerais plus  vous, monseigneur, de cet ensorcellement. Je ne doute
pas que M. de Rougemont ne se soit acquitt de sa promesse; cependant,
depuis soixante jours, je suis  pourrir dans le cachot noir sans voir
venir ici l'avocat, ni le mdecin, et c'est ce qui fut cause que, le 15
du mois d'aot, je me mis  crier Misricorde! non pas dans le dessein
de vous dplaire, ni pour manquer contre les rgles de la prison, mais
pour fournir une seconde occasion  M. le commandant de vous faire des
nouvelles instances. Mais au plus je fais des efforts, au plus je suis
accabl. Depuis le 25 aot, je n'ai pas dit un seul mot, j'ai fait prier
plus de cent fois M. le lieutenant de roi d'avoir la bont de venir me
parler ou de m'envoyer M. le major, ou de me permettre de vous crire,
ou de me faire remonter dans ma chambre, mais c'est prcisment comme si
je faisais prier un automate, une statue. Mais pourquoi ne
m'envoyez-vous pas au moins votre mdecin? Que direz-vous, que je suis
un fou? Mais est-ce l le moyen de faire revenir le bon sens  un pauvre
malheureux que de le laisser pourrir dans un cachot noir sans lui
accorder la moindre de toutes les assistances? Mais, direz-vous, c'est
lui-mme qui s'y est fait mettre volontairement. Cela est vrai; mais
avant que d'y descendre, je croyais que vous tiez un homme d'honneur et
de probit et qu'en me voyant dans ce lieu affreux, vous vous
dpcheriez  me renvoyer plus vite l'avocat que vous ne l'envoytes ici
le 12 juillet. Cependant, contre la bonne ide que j'ai de votre bon
coeur, on me retient ici de force depuis le 20 du mois d'aot. Je suis
un fou, mais la folie n'est pas une maladie incurable. En 1755,  la
Bastille, M. Berryer faisait dpouiller une femme de force et tenir dans
un bain pour lui rendre son bon sens. Si je suis un fou,  l'exemple de
cet illustre prdcesseur, daignez avoir piti d'un pauvre malheureux
qui implore votre misricorde, en m'envoyant promptement un avocat ou
votre mdecin, que par un bon raisonnement il leur sera facile de
remettre mon esprit, suppos qu'il soit gar dans son assiette. Daignez
faire attention que, dans ce refus, il y a plus que de la cruaut. Je
suis un fou? M'avez-vous ou de vive voix? Ne me condamnez donc pas sans
m'avoir entendu.

Mais enfin, voici le point capital qui est  discuter. Or, je vous
supplie en grce d'avoir la bont de m'envoyer M. de Lassaigne, votre
mdecin, ou un officier de la maison sur qui vous pouvez vous reposer
comme en vous-mme, ou, si vous voulez, un bon avocat, ou le plus
spirituel de vos hommes, pendant ce court espace de trois heures de
temps, pour examiner en ma prsence les quatre articles que je fis voir
 l'avocat que vous m'envoytes le 12 de juillet, et s'il juge que je
suis dans l'erreur, que les quatre points sont faux, ridicules, je vous
proteste que je ne vous parlerai plus de cet ensorcellement, car je sais
que ce seul mot vous rvolte par un effet de cet ensorcellement mme, et
par ce moyen vous me rendrez  moi-mme le repos que j'ai perdu depuis
neuf annes; vous remettrez mon esprit dans son assiette, que l'avocat
avait gar; car s'il ne m'avait pas flatt, en me donnant sa parole
d'honneur [en] prsence de M. le major, qu'il reviendrait ici le mme
moment qu'il vous aurait parl; qu'il se faisait fort d'obtenir cette
permission en vous faisant connatre l'importance de mon mmoire, il est
bien certain que je ne serais point descendu de moi-mme dans le cachot
noir o je suis depuis soixante-quatorze jours  pourrir.

Or, voil le point capital; voil ma demande. Je vous prie de faire
voir s'il y a quelque chose contre les formalits de la justice, quelque
chose d'injuste. Mais si ma demande est juste, quitable, vu
l'importance de cette affaire qui concerne le roi et tout son royaume,
il est donc vident que, sans un ensorcellement horrible de la part du
marquis de Marigny, un magistrat juste et aussi sage que vous ne
s'obstinerait point, depuis plus de neuf annes, sur cette affaire.

[Illustration: LETTRE DE LATUDE AU LIEUTENANT DE POLICE, CRITE AVEC SON
SANG SUR UN MORCEAU DE LINGE (SUITE)]

Monseigneur de Sartine, je vous prie de faire attention que, dans une
longue souffrance, un homme n'est pas toujours matre de lui-mme, que
si malheureusement j'ai fait ou dit quelque chose qui ait pu vous
dplaire, je vous prie d'attribuer plutt les fautes  l'excs des maux
dont je suis accabl qu' la volont de mon coeur. Nanmoins, je vous
en demande mille et mille fois pardon. Laissez-vous donc toucher par mon
repentir, il est digne de grce. Imaginez-vous donc, Monseigneur, que je
suis en esprit  genoux, en votre prsence, les mains jointes et les
larmes aux yeux. Je vous conjure donc par le prcieux sang de
Notre-Seigneur Jsus-Christ d'avoir piti de moi en m'envoyant
promptement votre mdecin, ou un avocat, ou un de vos commis. Daignez
faire attention, Monseigneur, quand [sou]mettant le mmoire que je vous
envoyai le 4 d'aot dernier, avec un morceau de linge crit de mon
propre sang, faute de papier et d'encre, au jugement de plusieurs
personnes de haute science, qu'il est probable que, sans un
ensorcellement vident de la part du marquis de Marigny, que vous ne me
refuserez point cette pitoyable grce, quand ce ne serait que pour vous
dlivrer de ma grande importunit; mais il y a vritablement de
l'infernal dans ce refus, car on sait ce qu'un juge ne saurait refuser
au plus grand de tous les criminels. Mais je ne dors ni nuit ni jour, je
suis dvor jusqu'au fond de l'me; que si la piti a du pouvoir sur les
coeurs vertueux, illustre pre des malheureux, ayez compassion de moi,
je n'en puis plus. Misricorde, Monseigneur de Sartine, misricorde au
nom de Dieu! Ne quittez point cet crit d'entre vos mains sans avoir
donn un ordre de m'envoyer M. de Lassaigne, votre mdecin, ou un bon
avocat, ou enfin, dites  un de vos commis,  celui que vous croyez
avoir le plus d'esprit: Un tel, demain  onze heures prcises,
trouvez-vous dans le donjon de Vincennes pour examiner ce que le sieur
Henri Masers vous fera voir. Que s'il le fait sur-le-champ, je paierai
sa peine, je lui donnerai six francs pour son carrosse et six livres par
heure qu'il restera  examiner ces quatre articles et je ferai venir un
dner honnte de l'auberge, etc. Autrefois, du temps de MM. Berryer et
Berton, le donjon de Vincennes tait un lieu de justice; on coutait les
prisonniers, on leur donnait des consolations. Est-ce que vous,
Monseigneur de Sartine, avez-vous (sic) banni de cette prison l'quit,
la justice, la compassion, la piti, la misricorde? Me sera-t-il
impossible, par mes prires et mes larmes, par mon propre sang, que vous
voyez devant vos yeux, et surtout par mes bonnes raisons, d'obtenir la
moindre grce de votre coeur, qu'autrefois il tait plein de piti et
de misricorde? Pensez, Monseigneur, que vous serez mille fois plus
humain de me faire trangler tout  l'heure que de me refuser de
m'envoyer ou votre mdecin, ou l'avocat, ou un de vos commis. Je ne
souffrirai qu'un instant, au lieu que, par le refus, vous m'allez faire
avaler le fiel de la mort goutte  goutte, sans m'en faire sentir la
douceur, et c'est une vengeance indigne d'un homme tel que vous.

J'ai l'honneur, etc., (_sic_).

Danry, ou mieux Henry Masers, dans le cachot noir depuis 72 jours et 26
annes de souffrance.

Ce 22 octobre 1774.

Le linge crit avec mon sang, qui contenait ces paroles, sembla avoir
fait quelque impression sur l'esprit du lieutenant de roi, car il me fit
dire par mon porte-clefs que, si le chirurgien le jugeait  propos, il
me ferait voir le mdecin. C'est ce qui me mit dans un grand embarras,
car, comme vous avez vu ci-dessus, le 22 de septembre, je m'tais
brouill avec lui et lui avais dfendu de jamais plus se prsenter
devant moi, et quand j'ai fait tant que de dire une parole, la mort avec
ce qu'elle a de plus affreux n'est pas capable de m'en faire ddire.
Cependant; je me surmontai moi-mme, et dis  mon porte-cls: Vous
n'avez qu' aller chez le chirurgien lui rpter les paroles que le
lieutenant de roi vous a ordonn de me dire, et que je le prie de venir
me parler.

Il fut chez le chirurgien et me l'amena. Voici les propres paroles que
je lui dis et qu'il me rpondit:

Monsieur, autrefois je vous ai vu tout de feu, quand il s'agissait de
me rendre quelque service, et je ne sais pourquoi aujourd'hui vous
refusez de me tendre une main secourable?

--Moi, me dit-il, je ne vous refuse rien de tout ce qui est en mon
pouvoir. Je voudrais non seulement pouvoir vous faire sortir de ce lieu
affreux, mais mme vous rendre votre libert. Je vous proteste que
tout--l'heure je le ferai de bon coeur..., et je m'en vais faire
valoir vos raisons, et il me quitta sur-le-champ.

Je ne puis douter qu'il ft trouver M. de Rougemont et lui parla de
telle sorte, qu'il obtint ce que je lui avais demand, car en
consquence, le lendemain 24 octobre, le lieutenant de roi me fit dire
par mon porte-cls qu'il se flattait d'obtenir de M. de Sartine la
permission de faire venir le mdecin pour examiner ce que j'avais fait
voir  l'avocat, et qu'assurment cette consolation me serait accorde.
Cette promesse me remplit de joie. Mais hlas! ce ne fut que pour me
porter un plus terrible coup dans mon coeur, comme vous l'allez voir.

[Illustration: LETTRE DE LATUDE AU LIEUTENANT DE POLICE, CRITE AVEC SON
SANG SUR UN MORCEAU DE LINGE (FIN)]

Quatre jours aprs, qui tait le 28 dudit mois, jour de la Saint-Simon
et Saint-Jude, je vis entrer dans mon caveau le lieutenant du roi, le
mdecin et le chirurgien... Aprs nous tre salus, j'adressai la parole
 M. de Lassaigne, mdecin, en lui disant: Monsieur, vous voyez ici
dans ma personne le plus malheureux de tous les hommes. On me fait
passer pour un fou, et certainement je ne le suis pas. Car je vous dirai
que j'ai fait la dcouverte de la vritable cause qui fait tourner sans
cesse le globe de la terre. 2 La cause des montagnes, c'est--dire que
j'ai dcouvert la vritable raison pourquoi Dieu a form tant de
montagnes sur la surface de la terre. 3 La vritable cause de la salure
de l'eau de la mer. 4 La vritable cause du flux et du reflux de
l'ocan. Si vous en doutez, je m'en vais vous faire sur-le-champ la
dmonstration de l'une de ces grandes dcouvertes. Vous n'avez qu'
choisir.

--Il n'est pas question ici de parler de sciences, me rpondit M. de
Lassaigne, venons au fait.

--Soit! Le 15 de fvrier dernier, vous me vntes voir dans ma chambre,
et vous me promtes d'aller prier M. de Sartine de vous permettre de
revenir, ou de m'envoyer l'avocat qu'il m'avait promis.

--Eh bien, me dit-il, je le priai de vous envoyer un avocat, et il vous
l'envoya.

--Monsieur, ce fut dans le mois de fvrier que vous le prites de
m'envoyer cet avocat, et le 11 de juillet suivant, il n'tait pas encore
venu; c'est--dire que ce ne fut pas  votre prire, mais grce 
plusieurs de mes lettres que je lui ai crites depuis. Cependant il
suffit que vous l'ayez demand pour que je vous en aie la mme
obligation que si vous l'aviez obtenu vous-mme par vos
reprsentations. Et alors je sortis de ma poche le mmoire que j'ai
transcrit au commencement de cette section, en lui disant: Monsieur,
voil un mmoire qui doit dcider de mon sort. C'est l o sont
contenues toutes les demandes et toutes les rponses au sujet des quatre
articles d'ensorcellement.

A ce mot, le mdecin me coupa tout court, en me disant: Monsieur, je ne
crois pas du tout aux ensorcellements.

--Je vous crois, rpliquai-je, mais... voil, mot pour mot, la
confrence que j'ai eue avec l'avocat.

Il me coupa encore tout court en me disant: L'avocat a dit que vous
n'tiez pas en tat de disputer, que vous tiez hors de vous-mme.

--Cela est faux! Mais pour le coup, il n'y a plus  reculer. Voil mon
mmoire... Ayez la bont de le lire... et si vous me faites voir que je
suis dans l'erreur,... je vous promets de me tenir sans rplique  votre
jugement, et de ne plus parler du tout de ces ensorcellements.

... Il me rpondit: Le ministre et le lieutenant gnral de police
m'ont dfendu absolument de lire aucun crit des prisonniers, mais je
vous promets, en sortant d'ici, d'aller leur en demander la permission.

--Voil prcisment ce que les exempts et l'avocat me promirent;
cependant ni les uns, ni l'autre ne sont revenus, et vous ferez de mme.
Doit-on laisser prir un pauvre innocent faute de se donner la peine de
l'couter? je vous supplie en grce d'avoir la bont d'examiner ce
mmoire.

--Je ne le puis, dit encore M. de Lassaigne, cela m'est dfendu
absolument.

Alors le lieutenant de roi se mit  parler, car jusqu' ce moment, il
n'avait pas dit encore une seule parole: Donnez-moi, dit-il, ce
mmoire, je le porterai moi-mme  M. de Sartine... et je vous donne ma
parole d'honneur de vous le rendre ds qu'il aura t examin.

Le mdecin m'en pressa aussi, mais je leur rpondis  tous deux:
Messieurs, n'est-ce pas prcisment la mme chose? Donnez-moi six
feuilles de papier pour en tirer une copie, et je vous livrerai
l'original pour toujours, et la difficult que vous faites  une chose
si aise  faire, prouve qu'un dmon s'est empar de vos sens, et qu'il
me veut enlever cette pice qui est capable de dcouvrir ses mystres
diaboliques...

Enfin, il est trs certain que le mdecin s'acquitta de sa promesse, et
on m'a dit qu' peine eut-il profr quatre paroles que le lieutenant
gnral de police lui tourna le dos, et voici la rponse que ce
magistrat me fit faire quatre jours aprs cette visite, le jour de la
Toussaint:

Mon porte-cls vint, et au travers du guichet il me dit: M. le
lieutenant de roi m'a ordonn de venir vous dire que M. de Sartine lui
avait dit de vous faire savoir qu'il ne vous enverrait plus le mdecin
que pour cause de maladie, et qu'il lui avait extrmement dfendu de
lire aucun de vos crits, et qu'il vous conseillait trs fort et trs
fort de ne plus parler de cette affaire...

Cent coups de poignard dans mon sein auraient t un coup de grce en
comparaison d'une pareille rponse, car du moins je n'aurais souffert
qu'un seul instant.

Cependant, aprs avoir demand mille fois inutilement le lieutenant de
roi, je le fis prier de m'envoyer au moins le chirurgien. Mais, comme
Fontlian a de l'esprit et un bon coeur, et qu'il n'aurait pas manqu
assurment de faire valoir mes bonnes raisons et de me tendre une main
secourable, voici sa rponse:

Qu'il ne m'enverrait le chirurgien que quand je serais malade.

Ce refus fut cause que j'eus recours encore  deux lambeaux de ma
chemise, et j'crivis sur chacun d'eux, de mon propre sang, le 26
novembre 1774  M. de Rougemont, pour le prier, aprs lui avoir expos
mon misrable tat, de faire tenir  M. de Sartine une lettre que je lui
crivis le mme jour.

Cette lettre tait prcde de ces quelques mots en forme de prire:

Bon Dieu, tu vois l'excs de mon martyre, aprs vingt-six annes de
captivit. Ma misre est si extrme que je suis rduit, dans un cachot
noir,  crire sur un morceau de linge avec mon propre sang. Daigne,
ternel Tout-Puissant, accompagner cet crit entre les mains de M. de
Sartine, conseiller d'Etat, lieutenant gnral de police et lui toucher
son coeur!

Je mis ces deux crits dans un sac, et je dis  mon porte-cls de les
porter au lieutenant de roi: il me rpondit qu'il s'en garderait bien,
qu'il n'avait pas envie de se faire fourrer au cachot; et moi,  mon
ordinaire, je le jetai [le paquet contenant les lettres] dehors en
prsence de ses deux camarades. Sur-le-champ il en fut faire son
rapport, et il n'est point douteux que le lieutenant de roi lui dit
qu'il n'avait qu' le laisser l, de sorte que, pendant plus de six
jours, je vis traner ce paquet  leurs pieds, par terre. En un mot, je
ne sais quel fut le sort de ce paquet, mais au lieu de faire diminuer ma
peine, il ne fit que l'augmenter. Cependant je demandais  grande force
le lieutenant de roi, mais... j'avais beau le faire prier, au plus je
lui faisais donner de bonnes raisons, au plus son silence tait grand.

Cependant, quand mon corps aurait t de fer, il est certain que, dans
un lieu pareil, o l'eau dcoule de toute part, il se serait rouill, et
n'tant que de chair et d'os, comme celui de tous les autres hommes, et
qui plus est, tant dj puis par vingt-six annes de souffrances,
vous n'aurez pas de peine  croire assurment, qu'au bout de six mois
que je fus dans ce caveau horrible, o on ne m'avait donn uniquement
qu'une simple couverture, de laquelle j'avais fait une paillasse par des
raisons que je ne puis confier au papier, et par consquent vous devez
voir que cette couverture ne pouvait me garantir ni du froid, ni de
l'humidit; que mon corps tait accabl de rhumatismes; que je ne
pouvais plus me tenir debout. Il y avait cent quarante-six jours que je
n'avais pu passer ma culotte. Le manque d'air m'avait caus une
inflammation  mes parties, et il s'y tait form trois ulcres.

Cela fut cause que, le 3 de janvier 1775, jour de Sainte-Genevive, je
dis  mon porte-cls d'instruire M. de Rougemont qu'il m'tait venu du
mal, et que je le priais d'avoir la bont de m'envoyer le chirurgien. Il
y fut, et  son retour il me dit: J'ai reprsent votre tat  M. le
commandant; je lui ai rpt mot pour mot tout ce que vous m'aviez
charg de lui dire; il m'a regard sans me rpondre une seule parole.

Le lendemain, quand les trois porte-cls vinrent  leur ordinaire et que
mon porte-cls fut sorti, car je n'osais parler devant lui, je dis aux
deux qui taient rests pour me garder: Vous avez entendu hier que je
fis dire  M. de Rougemont qu'il m'tait venu du mal, et que je le
priais d'avoir la bont de m'envoyer le chirurgien. Voyez, leur dis-je,
s'il serait possible de faire accroire dans le monde que, dans le
misrable tat o je me trouve, on me refuse jusqu' la visite du
chirurgien. Ne serait-il pas plus humain d'ter tout  la fois la vie
d'un malheureux que de lui faire souffrir un si long et terrible
martyre?

A ce dernier mot, mon porte-cls rentre dans le cachot avec mon pot  la
main, en disant:

Eh! que ne se tue-t-il lui-mme, ce f... homme!

Accabl de tant de maux  la fois, sans esprance d'aucun secours
humain, ma vie me devint insupportable, et j'ose dire que je me serais
trangl mille fois pour une, si une vie ternelle ne m'en avait
empch.

Mais si Dieu nous dfend le suicide,... il nous permet du moins, sans
nous en faire un crime, de demander la mort  nos perscuteurs. Je la
leur avais demande par des expressions respectueuses. Vu que mes
prires ne pouvaient faire aucun effet, j'avais descendu de ma chambre
dans ce cachot noir une feuille de papier blanc. Avec cinq  six
morceaux de papier gris, et avec une plume de cuivre que j'avais faite
avec un liard, je composai un mmoire adress  M. de Sartine,
conseiller d'Etat, lieutenant gnral de police, o j'crivis toutes les
abominations imaginables qu'on peut crire au plus injuste de tous les
juges, pour forcer sa rage  vous faire trangler ou touffer entre deux
matelas.

Je mis ce mmoire dans un petit sac de linge, et j'crivis sur le dos de
ce sac: _Testament de mort_. Cependant, comme je m'tais dj aperu que
quand je jetais de semblables paquets hors de mon cachot, les porte-cls
les laissaient traner par terre pendant plusieurs jours, pour prvenir
que celui-ci ne subt le mme sort que les autres, le 22 de janvier de
cette anne 1775, je le mis dans mon paquet de linge sale, bien certain
que mon porte-cls le trouverait, et c'est ce qui arriva effectivement.
Tout de suite il fut faire son rapport  M. de Rougemont qui lui ordonna
de le lui porter, et le lendemain,  une heure aprs midi, il m'envoya
les trois porte-cls, qui, en entrant dans mon caveau, me dirent: Comme
vous avez mis sur l'crit que nous trouvmes hier dans votre linge:
_Testament de mort_, on ne veut pas que vous vous tuiez vous-mme, et en
consquence M. le lieutenant de roi nous a ordonn de venir vous
fouiller, et de prendre tout ce que vous avez ici dans le cachot, pour
tre visit dehors, et vous ter tout ce qui pourrait vous aider  vous
tuer. Mais ds le mme moment qu'on vous aura t les choses nuisibles,
on vous rendra tous vos effets. Et en consquence La Vise saute sur
mon sac o j'avais mis une grande partie de mes papiers. Je l'arrte par
le bras, en lui disant: Laissez-moi tirer mes papiers. Il me rpondit:
Cela ne se peut. Nous avons ordre de sortir tout ce que vous avez ici
dans ce cachot; mais on va vous rendre tout, d'abord qu'il aura t
visit.

Un autre porte-cls trouva un flageolet avec une flte traversire, que
j'avais faits moi-mme depuis longtemps. Quelquefois, j'en jouais dans
mes angoisses rongeantes, cela adoucissait ma peine. Ils me les prirent.
En un mot, ils ne me laissrent dans ce cachot que la simple couverture
qu'on m'avait donne le premier jour et dont j'avais fait ma paillasse.
Tout ce que j'avais descendu de ma chambre m'ayant t enlev, jusqu'
un petit morceau de planche sur lequel je posais mon pain, ils me
dirent: Monsieur, il ne reste prsentement qu' fouiller les hardes que
vous avez sur votre corps.

Comme je portais nuit et jour sur moi la copie du mmoire que j'avais
envoy  M. de Sartine le 4 du mois d'aot auparavant et que je conserve
comme la prunelle de mes yeux, je leur dis: Messieurs, vous ne
trouverez sur moi qu'un mmoire que je garde dans mon sein. Ils me
dirent: Monsieur, il faut que vous nous remettiez cet crit. Je leur
rpliquai: Ce Mmoire doit dcider de mon sort et je vous dclare que
vous ne sauriez venir  bout de me l'arracher d'entre mes mains, sans
auparavant m'avoir t la vie, et je vous conseille de ne pas me faire
de violence de votre chef. Mais allez chercher un officier et, en sa
prsence, vous excuterez ces ordres.

Quand ils virent que j'tais rsolu  mourir plutt que de me laisser
enlever ce mmoire, ils ne me firent pas de violence, et quoiqu'ils
eussent ordre de me faire dpouiller tout nu, ils se contentrent
pourtant de me fouiller les poches, de tter ma culotte, mes bras et le
tour de mon corps. Enfin, avant que de sortir, je leur dis plus de vingt
fois de suite: Je vous prie de dire au lieutenant de roi que, selon les
formes de la justice, je dois tre prsent quand il examinera mes
effets, et par consquent que je le prie en grce de ne pas faire cette
visite que je ne sois prsent. Tous me rpondirent qu'ils n'y
manqueraient pas. Ils furent lui faire leur rapport et, assurment, ils
n'oublirent pas de l'instruire de la rsistance que je leur avais faite
de leur remettre les papiers que j'avais dans mon sein. Sur quoi, il
m'envoya mon porte-cls sur-le-champ me dire les propres paroles que
voici:

Monsieur, le lieutenant de roi m'a ordonn de vous dire que si vous
vouliez me donner les papiers que vous avez ici pour les lui remettre,
il regarderait cela comme une preuve de la confiance que vous avez en
lui et qu'en peu de jours il vous ferait sortir de ce cachot.

Je dis  mon porte-cls: Vous n'avez qu' dire  M. de Rougemont que je
n'ai rien de cach pour lui et que s'il veut se donner la peine de venir
ici, non seulement je lui laisserai examiner ce mmoire, mais mme
qu'aprs en avoir pris une copie, je le lui donnerai. Il me rpondit:
Il est malade. Je repris: En ce cas, vous n'avez qu' lui dire de
m'envoyer le major et que je lui laisserai examiner ce mmoire pour lui
en rendre compte.

Aprs avoir ou ces paroles, il s'en fut et, une heure aprs, le major
vint, accompagn des trois porte-cls. Aprs nous tre salus, il me
dit: O sont ces papiers que vous voulez me confier pour les remettre 
M. le commandant? Je repris: Monsieur, je vous ai demand pour
examiner le mmoire que voici pour en rendre compte  M. de Rougemont.
Je n'ai pas assez d'esprit, me rpondit-il, pour juger de ces sortes de
cas.--Il y a certaines choses, rpliquai-je, qui sont si grossires,
qu'il suffit d'avoir le sens commun pour pouvoir en juger.--On me
couperait mille fois plutt le cou, me dit-il, que de me faire, croire
aux ensorcellements. Est-ce que vous n'tes pas encore guri, depuis le
temps que vous tes ici, dans ce cachot noir?...

--Croyez-nous, me dirent ensemble les trois porte-cls, remettez ces
papiers  M. le major. Cette soumission et surtout la confiance que vous
montrerez avoir envers M. le commandant vous fera bientt sortir de ce
mauvais lieu.

En les voyant crier et dbattre tous les trois  mon entour comme trois
diables, je leur dis: Mes amis,  votre empressement,  tous vos cris,
je reconnais trs distinctement que des dmons se sont empars de vos
sens et qu'ils veulent m'arracher ce prcieux crit... Cependant, je
veux bien vous satisfaire tous  la fois. Donnez-moi du papier blanc,
j'en tirerai vite une copie, et sur-le-champ j'en donnerai l'original 
M. le major et... je regarderai le refus que vous m'allez faire de
m'accorder cette demande quitable comme une preuve de plus de cet
ensorcellement.

En entendant ces paroles, tous les quatre sortirent du cachot.

Deux heures aprs, mon porte-cls vint m'apporter  souper; je lui
demandai quand est-ce qu'on visiterait mes effets et s'il s'tait
souvenu de dire que je demandais  tre prsent et que j'avais besoin de
tels et tels effets. Il me rpondit: M. le commandant m'a dfendu de
vous donner tant seulement une tte d'pingle et de ne vous donner une
chemise blanche que vous ne m'ayez rendu la sale; de plus, il m'a
ordonn de rester ici en votre prsence, pendant le temps du dner et du
souper, pour vous empcher d'crire dans le temps que vous mangez.

--Mais, lui dis-je, j'espre que vous me rendrez le sac que j'ai fait
avec une de mes chemises.

--C'est, me dit-il, ce que M. le commandant m'a bien dfendu de faire.

Me voil donc dans ce lieu affreux  attendre la mort  tout instant,
car je n'entendais jamais les bruits des verrous que je ne crusse que
c'tait pour venir m'trangler ou m'touffer,  cause des invectives
cruelles que j'avais crites  M. de Sartine le 22 janvier.

[Illustration: PORTRAIT DE LA MARQUISE DE POMPADOUR

(par La Tour) (Muse du Louvre)]

Cependant, jusqu'au commencement de ce mois, quoique j'eusse perdu
totalement l'apptit depuis longtemps, je ne restais pas que de
manger de force pour ne pas succomber, mais le scorbut qui survint
m'empoisonna la bouche et je ne pus plus avaler. Mon porte-cls s'en
aperut et il me dit: Vous ne mangez plus? Etes-vous malade? Je ne lui
rpondis rien. Ne croyez pas, me dit-il, avoir affaire  des gens sans
coeur! Vous ne sauriez croire combien mes deux camarades et moi nous
souffrons de vous voir depuis si longtemps dans ce lieu affreux, et tous
les efforts que nous avons faits auprs de M. le commandant pour vous en
tirer. Il ne faut pourtant pas vous dsesprer; il faut prendre de la
nourriture. Je lui rpliquai: Je ne saurais; il m'est survenu une
puanteur horrible dans la bouche, avec du mal  toutes les gencives. Je
ne puis plus avaler.

--Oh! me dit-il, c'est sans doute le scorbut, et c'est un bon prtexte
pour pouvoir obtenir une visite du chirurgien, et si je pouvais vous
l'amener, avec son secours nous pourrions bien vous arracher du
cachot... Laissez-moi, me dit-il, arranger cette affaire, j'en viendrai
 bout.

Effectivement, six  sept jours aprs, il m'amena le chirurgien... Quand
Fontlian eut examin ma bouche et mes autres infirmits, il me dit:
Cela me suffit, je n'ai pas besoin que vous me disiez un seul mot.
Laissez-moi faire, je m'en vais travailler pour vous de toutes mes
forces. Fontlian a de l'esprit, et il est sans doute que, par un bon
rapport, il force le lieutenant de roi  faire de grandes instances au
lieutenant gnral de police. Enfin, le 19 de ce mois de mars 1775, M.
de Rougemont entra dans mon cachot, accompagn du major et des trois
porte-cls, et il me dit les propres paroles que voici:

J'ai obtenu qu'on vous ft sortir du cachot et qu'on vous remt dans
votre chambre, mais  cette condition que vous me remettrez vos
papiers... tant ceux que vous avez ici que tous ceux que vous avez dans
votre malle qui est en haut dans votre chambre.

Je lui rpliquai: Que je vous remette tous mes papiers? Sachez,
monsieur, que j'aimerais mieux mille fois crever dans ce cachot que de
faire une pareille lchet.

--Votre malle est l-haut dans votre chambre, me dit le major, et il ne
dpend que de moi d'en faire sauter les cachets que vous y avez mis et
de les prendre tout  l'heure!

--Monsieur, rpondis-je, il y a des formalits de justice auxquelles
vous devez vous conformer, et il ne vous est point permis de faire de
pareilles violences.

--Vous voulez donc prir ici? Vous en tes le matre.

Il sort cinq  six pas hors du cachot et, vu que je ne le rappelais
point, il rentre en me disant: Remettez-les-moi tant seulement pour dix
jours pour les examiner, et je vous donne ma parole d'honneur qu'au bout
de ce temps-l je vous les ferai rapporter tous dans votre chambre, et
je vais dans l'instant vous faire sortir du cachot!

Je lui rpliquai: Je ne vous les livrerai pas tant seulement pour deux
heures!

--Eh bien, me dit-il, puisque vous ne voulez point me les confier, vous
n'avez qu' rester ici, et il fit encore semblant de sortir du cachot.
Mais vu que je tenais toujours ferme, aprs avoir fait quelques pas, il
rentra, et il me dit en soupirant:

Je voudrais pourtant bien vous tirer de ce mauvais lieu. Faisons autre
chose. Puisque vous voulez absolument garder vos papiers dans votre
chambre, j'y consens. Mais ce sera  la condition que nous les
cachetterons dans votre malle avec votre cachet et le mien.

En entendant ces paroles, je montai sur mes quatre chevaux blancs et je
lui rpliquai: A ce trait, je vois qu'un dmon vous tient, vu que, ne
pouvant venir  bout de m'arracher mes papiers d'entre mes mains par vos
menaces, il fait maintenant des efforts pour m'empcher de m'en
servir... C'est pourquoi je ne veux point que mes papiers soient
cachets.

--Je voudrais bien vous rendre service, dit M. de Rougemont. Tenez,
permettez-moi tant seulement de prendre une liste de tous vos ouvrages,
en votre prsence, et je vais vous faire sortir tout  l'heure du cachot
et remonter dans votre chambre. Vous ne me refuserez point cela?

--Oh! pour le coup, passe! Je vous permettrai non seulement d'en tirer
une liste, mais mme de prendre une copie de tous mes crits, si cela
vous fait plaisir.

--Cela suffit, me dit-il, mais j'ai une autre chose  vous dire. Je vous
ai fait ter une flte traversire avec un flageolet que vous aviez
descendus dans ce cachot. Je vous les rendrai, mais ce ne sera qu' la
condition que vous n'en jouerez point la nuit et rien que le jour.

A cet article, je ne pus viter de le tourner en ridicule, en lui
disant: Mais y pensez-vous, monsieur? Il suffit que a me soit dfendu
pour m'en donner envie, car j'en joue fort rarement, et je prtends en
jouer toutes les fois qu'il m'en prendra fantaisie.

--Mais, je ne vous les rendrai point.

--Eh bien, monsieur, vous n'avez qu' les garder et j'en ferai
d'autres!

Effectivement, il ne me les rendit point; mais cela lui cota une
assiette d'tain, car ds le mme moment que je fus remont dans ma
chambre, j'en fendis une et j'en fis d'autres.

Enfin, avant que de me faire sortir du cachot, il me dit encore: J'ai 
vous avertir que si vous faires le moindre bruit, si on entend la
moindre chose de vous, sur-le-champ vous serez descendu dans un cachot
et mis aux fers et que vous serez oubli l pour jamais.

Aprs m'avoir averti de me tenir sur mes gardes contre cette correction
fraternelle, nous sortmes du cachot et nous montmes dans ma chambre,
et l, je lui fis passer en revue tous mes papiers et lui-mme crivit
la liste de tous les diffrents ouvrages que j'ai dans ma malle. Cela
fait, nous nous mmes un peu  parler d'affaires; je commenai  lui
demander du papier pour crire au lieutenant gnral de police. Il me
rpondit: On veut voir auparavant de la manire que vous vous
comporterez. Je lui rpondis: Est-ce ainsi que l'on traite les gens de
mon ge? C'est affreux de parler  des personnes de cinquante et de
soixante ans et plus, comme si on parlait  des jeunes tourdis de
quinze  vingt ans.

--Ne vous fchez pas, me dit-il, vous aurez bientt cette permission...

Ensuite, je lui demandai pourquoi le mdecin n'tait point revenu comme
il me l'avait promis. Il me dit: Le mdecin ne doit venir vous voir que
quand vous serez malade, et il a ordre de sortir sur-le-champ si vous
lui dites un seul mot de vos affaires.

--H! pouvez-vous croire, monsieur, que, sans ensorcellement, le
lieutenant gnral de police lui aurait donn un pareil ordre, et
surtout qu'il lui aurait refus de venir examiner les quatre articles
que je fis voir  l'avocat?

--Je ne crois point aux ensorcellements, rpondit le major.

--Je vous crois; mais si vous voyiez tous les faits qui sont contenus
dans mes crits, je suis certain que vous changeriez de sentiment.

--Non, je n'en changerai jamais.

--N'importe!... Ne me refusez pas du moins d'examiner en ma prsence le
petit mmoire qui concerne l'avocat.

--Eh bien, me dit M. de Rougemont, je viendrai l'examiner dans le
courant de ce mois... je vous en donne ma parole.

C'tait le 19 mars qu'il me fit cette promesse, en prsence du major et
de mon porte-cls. Le 28 dudit mois, il me fit dire par ce dernier qu'il
viendrait aprs-demain, qui tait le 31. Cependant il ne vint que le 2
du mois suivant, qui tait un dimanche, aprs huit heures. Sur-le-champ,
je lui remis ce mmoire, mais  peine en eut-il lu la moiti, que
l'horloge sonna neuf heures. Sur-le-champ il se leva en me disant:

Voil neuf heures qui sonnent. Vous ne voudriez pas que j'interrompe
l'ordre du donjon? Il faut que je me trouve  la messe.

--Eh bien, lui dis-je, vous n'avez qu' l'aller entendre et, aprs la
messe, vous reviendrez pour finir de l'examiner.

--Oh! me dit-il, je ne puis aujourd'hui. Voyez, j'en ai lu plus de la
moiti; je reviendrai dimanche prochain pour achever d'examiner le
reste.

Je lui rpliquai:

Comment, monsieur, vous me remettez encore  dimanche? Est-ce ainsi
qu'on doit traner une affaire de cette importance?

--Je ne puis revenir plus tt, rpondit M. de Rougemont... Vous pouvez
tre certain que a n'ira pas plus loin que dimanche. Je reviendrai sans
faute. Comptez l-dessus.

Et, au lieu de me dire adieu, il me dit: Ah ! vous savez bien que
nous sommes convenus que j'examinerai ce mmoire, mais que je ne vous
dirai point ce que j'en pense, et sans me donner le temps d'ouvrir la
bouche, il tourna le dos et s'enfuit.

Le 9 avril, qui tait le dimanche des Rameaux, et le jour que M. de
Rougemont m'avait promis de revenir pour achever d'examiner mon
mmoire... en sortant de la messe, il me fit dire ces paroles par mon
porte-cls:

Vous n'avez qu' dire au numro X qu'aujourd'hui l'office a t fort
long, mais que j'irai le voir bientt. Quatre jours aprs, qui tait le
jeudi, il dit encore  mon porte-cls: Vous direz au numro X que j'ai
mal  un pied, et que je ne puis l'aller voir aujourd'hui; j'irai
dimanche.

Cependant le dimanche suivant, qui tait le 16, au lieu de venir, mon
porte-cls vint me dire: M. le commandant m'a trs expressment dfendu
de sortir un seul mot d'crit de votre chambre. En consquence, il m'a
ordonn, avant de sortir votre linge sale, de le bien examiner pice par
pice en votre prsence, et de vous rendre les crits que j'y trouverais
dedans.

Ainsi, tout le fruit que j'ai tir de la visite de l'avocat, 'a t
d'tre pendant huit mois dans un caveau vritablement infernal, car je
dfie d'en trouver un seul sur le globe de la terre aussi excrable que
celui-l; car il n'y a ni meurtrire, ni fentre, ni soupirail. Il y a
quatre portes, les unes sur les autres. La premire est compose de
madriers qui ont plus d'un demi-pied d'paisseur, et double de plaques
de fer avec plusieurs verrous aussi gros que mes jambes. Imaginez-vous
que quand cette porte est ferme, il serait impossible  dix hommes avec
des haches de pouvoir l'abattre; et quand ces quatre portes sont
fermes,  midi il est impossible de pouvoir distinguer une pice de
drap blanc d'avec celle d'un drap noir; et comme il n'y a point de
soupirail, le patient ne reoit d'air que celui qui peut passer entre
les interstices des engrenures de ces quatre portes et la muraille.

Alors le manque d'air fait gonfler les entrailles du malheureux qui est
dedans, de telle sorte qu'on dirait qu'elles veulent faire dchirer la
peau du ventre pour en sortir, et c'est ce qui cause des nauses et des
vents qui semblent qu'ils vont vous touffer  tout instant. Alors un
pauvre malheureux ne peut ni rester couch sur la paille, ni se tenir
debout; il est forc de se tenir, les trois quarts de la journe, la
tte et le dos appuys  la muraille, pour faciliter  sortir les vents
qui l'touffent. Vous le voyez haleter comme un chien qui vient de faire
une grande course. J'en ai fait l'exprience moi-mme, et je puis dire
que le manque d'air est le plus abominable de tous les supplices, car un
homme ne peut ni vivre, ni mourir: il souffre un martyre au-dessus de
toute expression. Que si Dieu me faisait la grce de sortir d'ici et de
pouvoir m'approcher du roi,--en sa prsence on ne met qu'un genou 
terre, mais je les mettrais tous les deux pour supplier la misricorde
de Sa Majest d'envoyer un de ces mdecins visiter ces deux excrables
cachots; mais il y a un mal qu'il ne saurait connatre et le voici:
c'est que, quand il n'y a personne dans ces cachots, on en laisse les
portes ouvertes, et, en dix  douze jours, l'air les desschant de mme
que les portes, et alors il y entre un peu plus d'air par les
engrenures, et en voyant qu'il y a assez de place pour contenir un
homme, il ne manquerait point de rapporter que ces cachots sont
supportables. Mais pour lui faire connatre en plein qu'ils ne le sont
pas, il faudrait lui faire faire cette visite, immdiatement quand ils
sont occups, o l'humidit est dans son plus haut degr, o l'urine et
mme la simple haleine du prisonnier en a corrompu l'air, et l'enfermer
vingt-quatre heures dans chacun. Par ce moyen, il est certain qu'il
ferait un rapport au roi tel que ces lieux l'exigent.

On remarquera que les cachots et les chambres mme n'taient point ainsi
autrefois. Les personnes qui ont la direction de cette prison, d'un lieu
supportable en ont fait l'excration de la maldiction. Elles ont fait
bter tous les soupiraux des cachots, et maonner la moiti des fentres
d'une grande quantit des chambres; en outre mettre des trmilles au
devant de ces fentres, puis entre les grilles de fer et les trmilles
des treillages de fil d'archal, o un cure-dent ne saurait passer entre
les mailles, ce sont de vritables toiles de fer; de plus, fait fermer
toutes les chemines pour y mettre des poles, et doubler et tripler les
portes des chambres et des cachots, pour empcher d'entendre les cris de
l'innocence!

Pour le coup, me voil encore revenu dans ma chambre numro X, priv de
la vue du ciel et de la terre, et de tout secours humain. Je ne vois que
le porte-cls qui me porte  manger, et le chirurgien quand il vient me
raser une fois toutes les semaines. Celui-ci ne manque pas d'esprit, et
il a mme un bon coeur; mais le lieutenant de roi qui me garde avec
autant de soin et de vigilance que le dragon qui gardait la Toison d'or,
lui a tant fait de dfenses qu'il n'ose plus lever sa langue pour
rpondre. Cependant, comme il ne saurait me faire cette petite opration
auparavant que je lui aie donn ma serviette, pris une prise de tabac et
dfait mon col, je profite de cet instant pour lui dire quelques
paroles. En consquence, le 3 de juin 1775, je lui dis:

Monsieur, sans vous flatter, je vous dirai que j'ai reconnu que vous
avez un esprit au-dessus du commun. Or, pouvez-vous croire que, sans
quelque chose de surnaturel, M. de Sartine aurait refus  notre mdecin
la permission de venir lui-mme examiner les quatre articles que j'ai
fait voir  l'avocat?

--C'est qu'aujourd'hui personne au monde ne croit plus aux
ensorcellements, me rpondit mon barbier. D'ailleurs, le mdecin vous
donnerait tort trs certainement; mais vous tes trop entt, vous ne le
croiriez pas.

--Non, assurment je ne le croirais pas, s'il me donnait tort...

Ici, il me coupa tout court pour me dire:

Eh bien, vous voyez bien que cette visite vous serait inutile; vous le
dites vous-mme.

--Mais, repris-je, vous ne me donnez point le temps d'achever mon
discours. Oui, je vous dis que je ne croirais point le mdecin s'il me
donnait tort; mais, aprs m'avoir condamn, quand mme je resterais
encore ici trente annes, il est rel qu'on ne m'entendrait jamais plus
parler de cette affaire... Il est vident que si un dmon ne vous tenait
en syncope toutes les fois que je vous parle, vous ne me tourneriez pas
en ridicule comme vous le faites, sans avoir examin les faits...

--Moi! un dmon me tient en syncope prsentement que je vous parle, moi?

--Oui, oui, vous-mme: un dmon vous tient prsentement en syncope, car
vous ne savez ce que vous dites.

En haussant les paules, il se mit  rire, et il s'en fut.

Quant  mon porte-cls, je ne puis non plus tirer aucun secours de lui,
car d'abord que j'ouvre la bouche pour lui faire remarquer des traits
qui prouvent cet ensorcellement, il ne me rpond que par convulsion, et,
en levant le coude, il me dit que c'est fort ennuyeux d'entendre parler
toujours de la mme chose, et il sort de ma chambre aussi vite qu'un
clair.

A son retour, quand quelquefois je lui dis:

Vous me traitez d'ennuyeux? Mais de quoi voulez-vous que je vous parle,
si ce n'est de ce qui me point?

--Eh! rpond-il, faites-vous sorcier vous-mme. Alors vous en saurez
autant qu'eux, et vous pourrez leur faire autant de mal qu'il vous en
font.

Voyez si on peut faire de pareilles rponses, car quand mme il serait
aussi facile  un homme de se faire magicien comme cordonnier ou
tailleur, peut-on conseiller  une personne de se donner  tous les
diables pour se venger?

Que faire donc avec ces possds du dmon qui ne demandent qu'un
prtexte pour me faire prir avec quelque apparence de justice? Mon
malheur est si grand que je ne puis avoir recours qu' eux seuls, et
cependant je ne puis ni les voir, ni leur parler, ni leur crire, et je
ne puis plus faire la moindre de toutes les instances pour faire
examiner mon mmoire, sans m'exposer  tre mis dans un caveau et aux
fers, et  tre l oubli pour jamais.

[Illustration]




X

CHANGEMENT DE RGNE: LATUDE EST TRANSFR A CHARENTON


Le 26 de juillet 1775, mon porte-cls vint me dire: Monsieur,
suivez-moi. Je lui rpondis: O m'allez-vous mener?--Dans la salle du
conseil, me dit-il.

Je crus que c'tait la visite du lieutenant gnral de police, et en
consquence je pris plusieurs papiers qui m'taient ncessaires. Mais au
lieu de trouver M. de Sartine, je fus fort surpris de trouver un autre
lieutenant gnral de police, qu'on m'a dit qui se nommait M. d'Albert.
Je le saluai, et en mme temps je le priai d'avoir la bont de me rendre
la justice qui m'tait due. Il me demanda la cause de ma dtention: je
la lui donnai par crit et, aprs l'avoir lue, il me dit: S'il n'y a
que a absolument, je vous rendrai la justice qui vous est due, mais
auparavant il faut que je voie s'il n'y a pas autre chose sur votre
compte. Je repris:

Monsieur, si je vous en imposais, je ne vous tromperais pas vous, mais
je me tromperais moi-mme: je vous prie de vous dcider.

--Il faut, me dit-il, que je parle au ministre, mais vous pouvez tre
certain que je ne vous oublierai point.

Comme j'allais remonter dans ma chambre, ne voil-t-il pas Rougemont qui
se mit  dire au lieutenant gnral de police: Monsieur, ce prisonnier
croit tre ensorcel. Il y a un temps infini qu'il demande le mdecin
pour examiner un mmoire qui concerne cet ensorcellement. Alors je lui
dis: Je vous supplie en grce d'avoir la bont d'examiner tant
seulement un des quatre articles que je fis voir  un avocat que M. de
Sartine m'envoya l'anne dernire.

Il prit ce mmoire entre ses mains, et  peine eut-il lu le tiers de cet
article, qu'il jeta le mmoire sur la table, en me disant: C'est trop
long, je vous enverrai le mdecin pour l'examiner. Je repris: Mais,
monsieur, il n'est pas long; je vous supplie en grce d'avoir la bont
d'achever de le lire. Il le reprit, mais quand il fut  l'endroit le
plus pressant, il le laissa encore tomber de ses mains sur la table, en
me disant: Je n'ai pas le temps de l'examiner. Je lui rpliquai:
Monsieur, il n'y a pas deux pages  lire. Devez-vous laisser prir un
homme, faute de vous donner la peine de l'couter? Je vous supplie en
grce d'achever de lire cet article. Il le reprit pour la troisime
fois; mais  peine en eut-il lu encore quinze lignes, qu'il le jeta sur
la table en me disant: Je vous enverrai le mdecin pour l'examiner, et
en mme temps il ordonna au lieutenant de roi de le faire venir. Je
remontai dans ma chambre fort fch contre M. de Rougemont d'avoir fort
mal  propos parl de cette affaire  ce nouveau lieutenant gnral de
police, qui me semblait dispos  me rendre ma libert, et par
consquent il n'tait point ncessaire qu'il lui allt parler de cet
ensorcellement, qui ne pouvait pas manquer de me faire passer pour un
esprit faible, faute de faire examiner comme il faut cette affaire.

Cependant, six  sept jours aprs la visite de M. d'Albert, arriva dans
ma chambre le lieutenant de roi, avec M. de Lassaigne, mdecin ordinaire
du roi, et M. Fontlian, chirurgien. Sur-le-champ je prsentai au
mdecin le petit mmoire en question, o sont contenus les quatre
articles que j'avais fait voir  l'avocat. Il me dit d'en faire la
lecture moi-mme, et je commenai  lire l'article qui concerne le duc
de la Vrillire. A peine en eus-je lu la moit, qu'il me dit:

Il n'est pas ncessaire que vous en lisiez davantage: cet article est
faux dans toute son tendue; il n'y a pas un mot de vrai. Ce ne fut pas
un garde-chasse du roi qui chargea son fusil, mais un de ses laquais
qu'il avait pris depuis fort peu de temps  son service. C'tait un
homme qui sortait de mener la charrue, et ce butor mit trois charges de
poudre dans un canon.

Moi-mme, j'ai t un des mdecins qui ont assist le duc de la
Vrillire dans sa maladie, et par consquent vous pouvez juger que je
dois tre instruit mieux que personne de toutes ces circonstances.

--Monsieur, lui rpondis-je, je suis ici en prison, et c'est sur ce
qu'on me dit que je fais mes rflexions. Que si le fait avait t tel
qu'on me l'a expos, il est sans doute que vous avoueriez que c'est par
un coup d'ensorcellement que ce ministre a t estropi.

--Les ensorcellements, dit le mdecin, sont des erreurs populaires.
Aujourd'hui personne au monde n'y croit plus, et je vous conseille trs
fort de vous ter toutes ces mauvaises ides de votre esprit...

Puis il me demanda de passer  un autre article. Sur-le-champ je pris la
section XXIV, mais  peine lui en eus-je lu cinq pages sur trente-six
qu'elle contient, que le mdecin m'arrta tout court, en me disant:
Monsieur, n'en lisez pas davantage, cela suffit.

--Mais je ne vous en ai pas lu la sixime partie...

--N'importe; j'en ai entendu assez pour pouvoir juger du reste; je suis
press, j'ai des affaires.

--Mais le lieutenant gnral vous a envoy ici pour examiner ce Mmoire,
et pouvez-vous me condamner sans avoir cout toutes mes raisons jusqu'
la fin?

--Monsieur, tous les ensorcellements sont des erreurs populaires
auxquelles je ne croirai jamais.

En un mot, j'eus beau lui donner des bonnes raisons et le prendre de
toutes sortes de cts, il me fut impossible de lui faire entendre la
lecture au-del de la cinquime page de la section XXIV; il s'en fut, et
je me trouvai plus recul que je ne l'tais auparavant, parce qu'il ne
manqua pas de faire un rapport  M. d'Albert, qui n'tait point  mon
avantage.

Cependant, au bout de vingt-sept annes de captivit, aprs avoir t
priv pendant dix annes entires de feu et de lumire, plus de quatre
mois au pain et  l'eau, aprs avoir t pendant soixante-dix-sept mois
dans des cachots et des caveaux horribles, dont quarante mois sans
relche les fers aux pieds et aux mains, couch sur de la paille sans
couverture, o j'avais souffert un million de martyres par le froid et
la ghenne des fers, le 29 du mois d'aot 1775, sur les dix heures du
matin, je vis entrer dix  douze personnes dans ma chambre, et M. de
Rougemont lieutenant de roi, me dit: Voil M. de Malesherbes qui a
remplac M. le duc de la Vrillire dans sa place de ministre. Je le
saluai profondment en lui disant: Monseigneur, vous voyez dans ma
personne le plus malheureux de tous les hommes. Voil vingt-sept annes
que l'on fait pourrir mon corps entre quatre murailles. Au nom de Dieu,
daignez me rendre la justice qui m'est due. Il me demanda la cause de
ma dtention. Sur-le-champ je la lui donnai par crit, et, aprs l'avoir
lue, il me dit: Avez-vous du bien, de quoi vivre? Je lui rpondis:
Monseigneur, aprs une captivit de vingt-sept annes, je ne saurais
plus tre malheureux, pourvu que je trouve de l'herbe et des racines!

--Mais avez-vous quelques talents?

--Monseigneur, j'en ai assez pour garder un troupeau, et j'aime mieux
garder des moutons que d'tre ici.

--Je vous crois, me dit-il; mais que prtendez-vous en sortant d'ici?
Avez-vous des parents riches, des amis?

--Monseigneur, ne soyez point en peine de moi. Rendez-moi ma libert; je
trouverai de tout.

--Mais enfin, avez-vous du bien, des parents riches, des amis?

--Avant que d'tre mis en prison, j'avais du bien pour vivre
honntement, des parents riches et des amis. Mais quand mme j'aurais
perdu tout, ne soyez point en peine de moi. Je vous prie de me rendre
promptement ma chre libert.

--Cela est juste, me dit-il, et je vous proteste qu'en peu de jours je
vous rendrai la justice qui vous est due.

Et, aprs m'avoir donn plusieurs marques de sa compassion en haussant
les paules, et en disant: Ah! ah! vingt-sept ans, vingt-sept ans,
vingt sept ans!... Je vous rendrai la justice qui vous est due; il
sortit avec sa suite, en me disant: Je ne vous oublierai point.

Douze jours aprs cette visite, 10 de septembre 1775, ce ministre
m'envoya M. de Rougemont, lieutenant de roi. Il me fit venir dans la
salle de Conseil pour prendre par crit les noms de mes protecteurs et
amis, l'tat de mon bien et de mes esprances. Cet officier m'assura
encore qu'au premier jour ma libert m'allait tre rendue, et qu'il
n'tait venu me faire ces demandes, que pour prendre des arrangements,
afin qu'il ne me manqut de rien, quand je serai sorti de prison.

Huit jours aprs, qui tait le 18 dudit mois il reut un second ordre
pour me demander le mmoire des hardes dont j'avais besoin pour ma
sortie.

Prcisment onze jours aprs m'avoir fait demander le mmoire des hardes
pour ma sortie, c'est--dire le 27 de septembre,  onze heures et demie
du matin, le major entra dans ma chambre avec les trois porte-cls, en
me disant: Monsieur, je ne saurais vous exprimer le plaisir que j'ai de
venir vous annoncer votre libert. Elle est arrive, dpchez-vous. Il y
a l-bas  la porte des gens du ministre qui vous attendent pour vous
mener chez lui, qui veut vous voir en sortant de table: Dans un pareil
moment o la plus forte tte est sujette  manquer, pourtant je ne
perdis pas la mienne. Je pris mon mmoire avec tous mes autres papiers.
Je les mis dans un grand sac que j'emportai avec moi sous mon bras.
Etant descendu dans la cour, j'y trouvai un carrosse avec deux messieurs
qui m'attendaient  la portire, et qui me dirent fort poliment:
Monsieur le ministre souhaite vous parler en sortant de table;
donnez-vous la peine de monter dans ce carrosse, et nous allons vous
conduire chez lui.

Mais, au lieu de me conduire chez M. de Malesherbes, devinez o l'on me
conduisit, devinez-le? Je frmis, mais malgr la honte, il faut pourtant
que je vous le dise: dans la maison de force de la charit de Charenton,
o on ne met que des fous et des imbciles, et dans l'une des plus
mauvaises chambres de la maison, o jamais le soleil n'est entr, 
double porte,  double grille de fer  la fentre, avec un treillage de
fil d'archal, sans vue et sans chemine. Pendant vingt-sept annes,
j'avais toujours t  la pension de quatorze cent soixante livres par
an, uniquement pour ma table[16]. En outre, le roi me donnait toutes les
annes plus de cinq cents livres pour mes autres besoins, c'est--dire
pour les habillements, le linge, le th, le sucre, l'huile,
l'eau-de-vie, le tabac, etc., et ici, dans la maison de force de
Charenton, je suis  la plus petite de toutes les pensions, qui est de
six cents livres, sur quoi les religieux sont tenus de me blanchir, de
me fournir un lit, des draps, et toutes les autres choses qui sont
indispensablement ncessaires, et payer le domestique qui me sert, de
sorte qu' bien compter tout, je n'ai pas seulement dix sols par repas,
moi qui avais 4 livres par jour pour ma nourriture, et jugez ce que les
religieux peuvent me donner, pour dix misrables sous pour un dner et
un souper, dans un temps o tout est si cher, de sorte que, pour ne pas
succomber  une misre si extrme,  l'insu des religieux, je me suis
rduit  vendre tous mes effets les uns aprs les autres, pour acheter
de temps en temps un peu de viande, du fruit, du sucre, du vin[17]... Me
voil, dis-je, dans une chambre humide, accabl d'infirmits, o l'on
m'touffe, au bout de vingt-sept annes de martyre, moi qui ai rendu
trois services  l'Etat, qui, depuis plus de quinze annes, me devraient
rapporter beaucoup plus de vingt mille livres de rente!

Cependant l'quit, le bon coeur, le dsintressement de M. de
Malesherbes sont connus de toute la France.

En arrivant dans la maison de force de Charenton, le lendemain je fus
mis dans le corridor des gens sages, dans la chambre numro X. On m'y
enferma  tour de cl. Nanmoins,  ma prire, les pres de la Charit
eurent l'humanit de me laisser le guichet ouvert. Parmi une centaine de
fous et d'imbciles, il se trouva y avoir alors huit  dix personnes
sages. Sur-le-champ tous ceux-ci vinrent me saluer et me faire mille
questions diffrentes. A mon tour, je leur demandai des nouvelles; mais
quel fut mon tonnement, quand ils me dirent qu'il y avait dix-sept mois
que Louis XV tait mort; qu'il y avait plus d'un an que M. de Sartine
avait t fait ministre de la Marine, que M. Le Noir, qui avait t
lieutenant criminel, l'avait remplac; que, huit mois aprs, celui-ci
avait t remerci, et M. d'Albert fait lieutenant gnral de police 
sa place? En apprenant ces grands vnements, je tombai de plus haut que
des nues.

Pourquoi donc,  la mort de Louis XV, ou enfin au sacre de Louis XVI,
selon les lois et les coutumes du royaume, n'a-t-on point rvoqu toutes
les lettres de cachet du rgne prcdent? Pourquoi n'a-t-on pas fait
ouvrir les portes de toutes les prisons royales?

Dieu nous donne un nouveau roi, qu'on voit avoir rellement un bon
coeur et des entrailles paternelles, avec un dsir extrme de rendre
tous ses peuples heureux... Cependant dans le temps que nous prions le
ciel de le combler de toutes ses bndictions, et que nous faisons des
prires pour sa conservation... comment peut-on voir sans horreur encore
aujourd'hui mme pourrir dans les fers le malheureux chevalier de la
Rochegrault depuis vingt-trois annes, d'Allgre depuis vingt-sept, et
moi Henri de Masers, ingnieur gographe, depuis vingt-huit ans, pour
avoir eu le malheur de dplaire  une mchante femme qui est morte
depuis prs de douze annes? Ce sont des cruauts abominables.

L'infortun D'Allgre, que je croyais tre dans le donjon de Vincennes,
aujourd'hui 28 septembre 1775, je viens d'apprendre qu'il y a plusieurs
annes que sa cervelle a pet, c'est--dire qu'il a perdu totalement
l'esprit; que, de la Bastille il fut conduit ici dans la maison de force
de Charenton, et mis aux catacombes avec les enrags, o il est encore
prsentement.

Le surlendemain de mon arrive, comme il n'y avait que moi seul qui
fusse enferm  cl dans sa chambre, plusieurs prisonniers vinrent me
tenir compagnie au travers de mon guichet, et m'instruire de tout ce qui
s'tait pass dans le monde, et pour soulager ma peine, ils furent
chercher plusieurs fous qui jouaient des instruments. Mais  peine le
concert fut-il commenc, qu'un prisonnier vint, en courant de toutes ses
forces, et en fendant la presse pour me dire: Rjouissez-vous, voil M.
de Rougemont, lieutenant de roi de Vincennes, qui vient d'entrer ici. Il
est sans doute qu'il vient vous apporter votre dlivrance! Mais bien
loin de me rjouir, au seul nom de Rougemont je faillis me trouver mal.
Effectivement, ce ne fut pas sans raison, car, moins d'un quart d'heure
aprs qu'il fut arriv, le garon qui me servait vint chasser devant mon
guichet tous ces musiciens, et le ferma avec la double porte...

Cependant le 2 octobre, on me donna du papier et instruit que le
Parlement devait venir incessamment faire la visite de cette Maison de
force, je dressai un placet o j'avais mis la cause de ma dtention, o
je faisais mention des trois services que j'avais rendus  l'Etat, et en
mme temps je le priais de me rendre la justice qui m'tait due. Le 6
dudit mois d'octobre, cette visite arriva. Elle tait compose d'un
prsident  mortier, qui tait M. de Lamoignon, neveu de M. de
Malesherbes, d'un conseiller, du substitut du procureur gnral et d'un
greffier. Je leur demandai justice, et je voulus parlementer avec eux,
mais ils me dirent qu'ils n'avaient pas le temps de m'entendre, que je
leur devais donner mes affaires par crit, qu'ils les examineraient, et
qu'ils me rendraient justice.

En consquence, je remis mon placet avec une copie de mon projet des
Abondances, du projet militaire, de celui pour pensionner les pauvres
veuves des officiers et des soldats qui avaient perdu leurs maris  la
dfense du royaume, et une lettre pour M. de Malesherbes, ministre,
entre les propres mains du prsident. Il me promit qu'incessamment il me
renverrait mes papiers avec une rponse, et cependant voil plus de onze
mois de passs, et cette rponse, ni mes papiers ne me sont pas arrivs
encore.

Nanmoins, malgr toutes ces promesses, je ne laissai pas moins que
d'crire au ministre, M. de Malesherbes, une lettre que je terminai
ainsi:

Misricorde, monseigneur, misricorde! Ayez piti de moi. Les lois du
royaume, les trois services que j'ai rendus  l'Etat, et vingt-sept
annes de martyre, terme qui fait frmir, parlent pour moi  vos
entrailles paternelles et de misricorde.

[Illustration: J.-CH.-PIERRE LE NOIR, LIEUTENANT GNRAL DE POLICE

(Peint par Greuze, grav par Chevillet) (Bibl. nat. estampes)]

J'ai l'honneur d'tre, avec un trs profond respect, monseigneur,

Votre trs humble et trs obissant serviteur.

HENRI MASERS.

Prisonnier depuis le 1er mai 1749. Quinze ans  la Bastille. Douze
ans au donjon de Vincennes, et prsentement dans la maison de force de
la Charit de Charenton. Ce 12 octobre 1775.

J'crivis encore successivement  M. de Malesherbes et  M. d'Albert, le
19 novembre et le 17 dcembre 1775, le 18 fvrier, le 8 mars, et le 16
mars 1776.

A la suite de cinq nouvelles suppliques, qui restrent d'ailleurs sans
rponse, j'envoyai au ministre et au lieutenant de police un placet que
je lui priai de transmettre au roi.

Il serait trop long de transcrire ici toutes les lettres que je leur ai
crites. On n'aura pas de peine  croire que M. d'Albert, lieutenant
gnral de police, les a toutes touffes, sans en excepter mon placet
au roi. Pourtant il n'aurait point t assez hardi assurment pour faire
une pareille action  un roi d'Angleterre, de Danemark, de Sude, de
Sardaigne, et surtout  un roi de Prusse, tel que celui d'aujourd'hui.
Mais la trop grande bont de nos rois est l'unique cause qu'on fait
prir une quantit infinie de ses sujets  petit feu entre quatre
murailles.

Enfin, la visite de M. Le Noir, dsire depuis si longtemps, arriva le
27 d'octobre [1775]. La premire audience me fut accorde  moi, dans la
grande salle. En me prsentant  lui, voici le discours que je lui tins:

Monseigneur, si la piti a du pouvoir sur les coeurs vertueux, je ne
dois point douter que vous n'ayez compassion du plus malheureux de tous
les hommes... Au nom de Dieu, daignez me rendre justice.

Il reprit en haussant les paules: Vingt-huit annes, vingt-huit
annes! Ah! mon Dieu, que c'est long, vingt-huit annes! Mais
instruisez-moi de ce que vous avez fait.

Alors, je tirai de ma poche la copie de mon placet au roi, et je la lui
remis entre les mains. Il se mit  lire la cause de ma dtention, et 
la fin il me dit: Vous n'tiez donc pas l'ennemi de Mme de
Pompadour? Je lui rpondis: Non, monseigneur, bien loin de lui
souhaiter du mal, je m'intressai pour sa conservation. En soupirant il
dit: Ah! vingt-huit annes! Puis il se tourna vers les religieux et
leur dit: Mais, ce prisonnier est-il sage?

Sur-le-champ tous les Pres de la Charit lui dirent tous  la fois:
Monseigneur, c'est un homme trs raisonnable, trs sage. Depuis qu'il
est ici il n'a pas donn un seul sujet de plainte. Alors il se tourna
vers moi en me disant: Monsieur, vous pouvez tre certain que la
premire fois que j'irai parler au ministre, je lui demanderai la
rvocation de votre lettre de cachet. Mais avez-vous de quoi vivre? Je
lui rpondis: Monseigneur, autrefois j'avais un bien honnte. Que si ma
mre a cru que je n'tais pas mort, avec l'esprance que je sortirais un
jour de prison, il est certain qu'elle aura pris des arrangements, pour
que je trouve le bien qu'elle avait avant de mourir. Alors le Pre
Prudence, directeur de la Charit, dit au lieutenant gnral de police:
Monseigneur, sa mre vit encore, il trouvera de quoi... M. Le Noir
rpliqua: Eh bien, vous pouvez tre certain que la premire fois que je
verrai le ministre, je lui demanderai la rvocation de sa lettre de
cachet... je vous en donne ma parole.

Cependant je vous dirai que j'avais une grande confiance en l'quit de
M. de Malesherbes, d'autant plus certainement que, d'aprs ce que tout
le monde m'assurait qu'il ne m'avait fait transfrer ici que dans la
croyance que je serais moins mal et moins serr que dans les secrets du
roi, en attendant qu'il et pris des arrangements pour nous assurer une
subsistance honnte.

On dit, du reste, qu'il n'a jamais propos de faire du bien et de
rprimer le mal, sans que sur-le-champ il n'ait t contredit, et que,
quant aux lettres de cachet, qui sont la plus grande maldiction dont
l'enfer puisse accabler un peuple, malgr toutes les bonnes prcautions
qu'il avait prises pour empcher qu'on ne ft prir un nombre infini de
sujets injustement, comme on ne laissait pas moins l'an dernier comme
auparavant, pour viter d'tre complice de tout ce mal, il avait t
porter, le 14 mai 1776, les dmissions de toutes ses charges au roi.

Depuis que j'ai mis le pied dans cette maison, je me suis conduit de
telle manire que j'ose me vanter de m'tre attir l'amiti de tout le
monde, particulirement la compassion de tous les religieux... et il est
rel que je passe dans l'esprit de tous pour un homme raisonnable.
Cependant, si aujourd'hui je venais  dire au prieur ou au directeur...
etc., que la marquise de Pompadour tait une magicienne, que le marquis
de Marigny est encore aujourd'hui mme en commerce avec les dmons qui
m'ont ensorcel, et que je suis dtenu par l'opration de ces dmons,
comme on ne met actuellement dans cette prison que des fous ou des
imbciles. Car actuellement il y a ici Saint-Arnoult qui dit tre le
Pre Eternel, le malheureux d'Allgre, avec qui j'ai chapp de la
Bastille la nuit du 25 au 26 fvrier 1756; j'ai t le voir aux
catacombes; il me dit qu'il ne me connaissait point et qu'il tait Dieu;
Saint-Philippe dit de mme qu'il est Dieu, et Saint-Fabien dit qu'il est
le Saint-Esprit, Fasse se dit empereur d'Allemagne, Justin empereur de
la Chine, Agapit empereur de Russie, Nantes empereur des Turcs (un bain
 la glace qu'on donna  ce dernier a t cause qu'il a renonc  cet
empire), Rochefort, Soissons, tous les deux se disent roi de France; de
Rennes, un parfumeur, dit qu'il devrait tre roi et qu'il est contrleur
gnral des finances; le Portugais dit qu'il est ensorcel et se fait
donner des bndictions par le Pre Prudence pour chasser un diable
qu'il a dans son corps; Saint-Denis croit tre pape, en un mot chacun a
sa manie et une croyance particulire. Ainsi, dis-je, si aujourd'hui je
venais  dire, moi,  un des Pres de la Charit, que je suis ensorcel,
sur-le-champ ils se diraient entre eux: Eh! parbleu, ce n'est pas sans
raison qu'on a mis Masers ici: il est fou... et il est vident que tous
m'abandonneraient et ne diraient jamais plus une seule parole en ma
faveur....

Or, voyez s'il est possible de voir un ensorcellement mieux caractris
et mieux suivi de toutes sortes de cts.

De tous les malheurs, il ne pouvait m'en arriver un plus grand que celui
que M. de Malesherbes quittt le ministre. Ds ce moment, je vis toutes
mes affaires renverses... Cependant les religieux de la Charit me
dirent que M. Amelot, qui l'avait remplac, tait un trs honnte homme.
Mais crire  ce ministre, comme toutes les lettres d'ici passent  la
police, c'tait crire vritablement au feu de M. d'Albert, car je
m'tais bien aperu qu'il n'avait pas laiss passer une seule de mes
lettres  M. de Malesherbes, et encore moins celle que j'avais crite au
roi.

J'essayai pourtant de sonder ses dispositions en lui demandant des
hardes dont j'avais un extrme besoin, mais il eut la bont de me les
refuser. Imaginez-vous quelle devait tre ma situation. Je crus pourtant
qu'elle allait devenir pire, quand un mois aprs on vint m'apprendre que
M. d'Albert avait t remerci, et M. Le Noir, intime ami de mon ennemi
M. de Sartine, remis en sa place. A vous dire vrai, je me crus perdu.
Nanmoins, tout le monde me dit tant de bien, et me fit tant de louanges
du bon coeur et de l'humanit de M. Le Noir que je me hasardai  lui
crire quatre lettres, les 5 et 10 juillet, 2 et 16 aot 1776. A la
lettre du 10 juillet j'ajoutai, ce post-scriptum:

Mmoire des hardes dont le sieur de Masers, prisonnier  Charenton, a
besoin:

Un chapeau, une perruque, un habit vert et culotte d'un drap honnte.
Je vous prie de m'en laisser choisir la couleur, parce que a ne cote
rien de plus.

Une redingote, deux gilets de bazin de Flandre ray, six chemises
garnies et qui soient d'une toile honnte.

Deux cravates de mousseline, six coiffes de bonnet, deux paires de bas
 ctes, une de coton et l'autre de laine, deux paires de chaussettes de
coton, qui ne soient pas  l'trier; deux bonnets de coton, six
mouchoirs d'indienne  fond bleu qui soient grands, parce que je prends
beaucoup de tabac, une veste et une culotte noire d't de serge de
Roanne, une paire de souliers et des jarretires d'acier, une paire de
lunettes et son tui, un livre de prires o il y ait les offices, et
une tabatire double de carton. Monseigneur, je vous prie de ne pas
insulter  ma misre par des hardes grossires, et de ne pas me faire
languir, et je vous serai bien oblig

_Sign_: MASERS

Selon l'ordre tabli dans la maison de force de la Charit de Charenton,
cette anne-ci 1776, M. Duchaine, commissaire, y est venu exprs pour
visiter les prisonniers, et, aprs y avoir rest plusieurs heures avec
les religieux, il s'en est retourn  Paris, sans avoir vu, ni parl 
un seul. Or, vu son dessein, il est probable que M. Duchaine, tant
arriv ici en parfaite sant, sans un ou plusieurs dmons du magicien
marquis de Marigny, qui s'emparrent des sens de ce commissaire ou des
religieux, il aurait rempli les devoirs de sa charge.

Au commencement de ce mois de septembre, le Pre prieur me dit: Nous
attendons  tout instant la visite de M. le lieutenant gnral de
police; prparez un discours court et bon! Je n'avais pas besoin qu'il
me le recommandt, car ds longtemps auparavant mon discours tait
prpar.

Mais, quelle fut ma surprise, le 18 dudit mois de septembre, quand, 
deux heures aprs-midi, au lieu de me voir annoncer la visite du
lieutenant gnral de police, on vint me dire que celle du Parlement
allait arriver dans un moment.

Environ une heure et demie aprs nous avoir annonc cette visite, M.
Pignon, prsident  mortier, entra dans ma chambre, accompagn de trois
autres membres du Parlement, et me dit: Avez-vous quelque plainte 
nous faire?

--Monseigneur, je crois que personne n'a un si grand sujet de se
plaindre que moi, de me voir en prison depuis le terrible espace de
vingt-huit annes, pour avoir eu le malheur d'avoir dplu  une femme
morte depuis plus de douze ans. Cependant, sans avoir eu le malheur de
commettre un crime rel, pour mettre peut-tre fin aux maux dont on
m'accable, je suis forc de rclamer la prescription accorde par les
lois, qui est arrive depuis plus de sept annes, et... je vous prie en
vertu de cette loi de m'accorder mon largissement.

--Nous ne pouvons pas, me rpondit M. Pignon, prsentement vous rendre
votre libert, mais vous n'avez qu' donner vos affaires par crit et,
aprs les avoir examines, nous vous rendrons la justice qui vous est
due.

Comment puis-je vous donner mes affaires par crit? Il n'y a pas encore
deux heures seulement qu'on m'a annonc votre visite, qui pour
l'ordinaire est toujours prcde de celle de M. le lieutenant gnral
de police. Vous allez trouver tout le monde en dfaut. Car ceci n'est
pas une visite, mais une surprise, parce qu'en moins d'une heure et
demie de temps on ne saurait rflchir et dresser des plaintes.

--Il est vrai que nous aurions d vous faire plus tt avertir.

--Mais, monseigneur, vous pouvez lire, et en mme temps je lui
prsentai la cause de ma dtention.

--Prsentement nous n'avons pas le temps d'examiner cela; il faut que
nous visitions tous les prisonniers qui sont ici.

--Mais, monseigneur lui rpondis-je, devez-vous me laisser prir, faute
d'examiner mon affaire?

Le Pre prieur de la Charit, en voyant l'embarras du prsident, car il
ne savait quoi rpondre, rompit le silence, en me disant  moi:
Monsieur, vous n'avez qu' crire votre affaire et vos plaintes, et
quand vous l'aurez fait, je vous donne ma parole d'honneur que
j'enverrai le tout  M. le prsident que voil.

J'adressai de nouveau la parole  M. Pignon, et lui dis en ces termes:

Monseigneur, comme j'attendais la visite de M. le lieutenant gnral de
police avant la vtre, j'avais prpar le paquet que voil pour le lui
remettre... et quoique le tout soit dress pour le ministre et M. Le
Noir, il peut galement servir pour vous clairer vous-mme.

--Vous pouvez sans aucune crainte me confier ces papiers; je les
examinerai avec beaucoup d'attention, et je vous promets de vous rendre
justice. Quant  vos papiers, soyez certain que je vous les renverrai.

--Monseigneur, l'anne dernire j'en remis de semblables  M. de
Lamoignon, quand il fit sa visite ici le 6 octobre: il me promit, de
mme que vous, de me rendre justice, et de me renvoyer mes papiers;
cependant il n'a fait ni l'un ni l'autre.

--Je vous promets qu'il ne sera pas de mme de moi; je vous renverrai
tous vos papiers, et je ferai tout mon possible pour vous rendre
justice.

Sur toutes ces assurances, je lui remis sur-le-champ mes papiers, en
prsence des trois autres membres du Parlement... Aprs que ce prsident
m'et donn sa parole, en prsence de plus de dix personnes, qu'il me
rendrait justice, qu'il me renverrait mes papiers, qu'il me ferait
rponse, ils sortirent de ma chambre, et cependant M. le prsident
Pignon, malgr toutes ses protestations, a fait prcisment comme M. de
Lamoignon, c'est--dire que non seulement il ne m'a point rendu justice,
mais mme qu'il a gard tous mes papiers, sans me faire aucune rponse.

Il est vrai que tous les prisonniers m'avaient averti que dans cette
maison de force, le Parlement ne rendait jamais justice  personne;
qu'il ne faisait ici une visite toutes les annes, que pour se maintenir
en apparence dans l'ancien privilge qu'il avait autrefois de rendre
justice  tout le monde, et qu'il ne faisait sa visite que pour la
forme, ce qui n'est que trop vritable.

Je suis donc rest dans les fers.

Tous les chefs de la maison en furent indigns. Tous me promirent de
runir leurs soins et leurs efforts pour me rendre  la libert. Le
lieutenant de police devait venir peu de temps aprs faire aussi la
visite de ces prisons: ils me firent comparatre devant lui; nous tions
alors en octobre 1776; tous se runirent pour attester ma bonne conduite
et ma rare docilit depuis que j'tais soumis  leur direction. M. Le
Noir, forc de rpondre  leurs instances, promit de me faire rendre au
premier jour ma libert.

Alors, le Pre Prudence, directeur, qui tait derrire moi, me tira par
le bras pour me faire sortir, par la crainte qu'il avait que par quelque
parole indiscrte je ne gtasse le bien qui avait t rsolu.

En tirant ma rvrence au lieutenant gnral de police, je lui demandai
s'il voulait garder la lettre que je lui avais donne  lire, o il y
avait la cause de ma dtention. Il me rpondit: Il faut que je la garde
pour la faire voir au ministre. Allez-vous en, et ne soyez plus en
peine.

Prcisment un mois aprs, M. Le Noir crivit au Prieur, et voici la
rponse que je lui fis:

Monseigneur,

Il est sans doute que vous avez daign jeter des yeux de compassion et
de misricorde sur moi, puisqu'aujourd'hui 27 novembre, le rvrend pre
Prieur de la Charit de Charenton m'a fait monter dans sa chambre, pour
me communiquer une de vos lettres, par laquelle j'ai vu que vous
souhaitiez savoir ce que je prtendais faire en sortant de prison, si
j'avais de quoi vivre, et l'endroit o je dois me retirer. Monseigneur,
je viens vous satisfaire.

Il y a trente ans, j'avais un bien honnte, qui fournissait  vivre 
ma mre et  moi. Si ma mre est encore en vie, je dois tre certain de
trouver de quoi subsister, et si avant que de mourir elle a cru que je
n'tais pas mort en prison, et que j'en sortirais un jour, il est
certain qu'elle aura arrang ses affaires, de manire que je trouverai
le bien qu'elle  laiss en mourant. Mais encore, quand mme je n'aurais
rien du tout, monseigneur, que votre bon coeur ne soit pas en peine de
moi...

Toute la grce que je vous demande, c'est de me rendre promptement ma
chre libert pour aller passer le reste de mes jours  Montagnac, lieu
de ma naissance, et en sortant de Charenton de venir embrasser vos
genoux, car ds aujourd'hui je vous regarde comme mon vritable pre,
puisque vous daignez me redonner une seconde fois la vie que
j'emploierai  dire des louanges de vous et  prier Dieu de vous combler
de toutes ses bndictions.

J'ai l'honneur d'tre, avec un trs profond respect, monseigneur.

Votre trs humble et trs obissant serviteur.

MASERS, prisonnier depuis vingt-huit
annes,  Charenton, ce 27 novembre
1776.

Le 27 du mois suivant [dcembre 1776], le Pre Prieur vint me visiter et
me dit: Monsieur, il ne s'agit plus que d'une chose, et pourvu que vous
vouliez la faire, je vous rponds de la russite. Il faut que vous
criviez chez vous,  vos parents ou  quelqu'un de vos amis, et vous
leur direz de m'adresser la rponse  moi-mme pour m'instruire si vous
avez de quoi vivre, ou enfin si vos parents veulent bien vous donner un
asile chez eux, en promettant de ne vous laisser manquer de rien, que si
leur rponse est favorable, je me charge de tout le reste.

Sur-le-champ j'crivis la lettre que voici, et moins de trois heures
aprs je l'envoyai au Prieur.

Copie de la lettre que j'ai envoye  M. Caillet, notaire royal de
Montagnac... De la Maison de force de Charenton, le 29 dcembre 1776.

Mon cher ami.

Je parierais dix contre un que tu me crois mort. Vois comme tu te
trompes: c'est que je suis encore en vie, et, qui plus est, il ne dpend
que de toi qu'avant ce carnaval soit pass, nous mangions un bon levraut
ensemble. Ah! que je serais content, si tu m'apprenais l'agrable
nouvelle que ma tendre mre vit encore; mais je ne dois pas me flatter
d'un si grand bonheur! Cependant, comme elle n'ignorait pas de son
vivant que nous tions fort bons amis, je ne saurais douter qu'elle ne
t'ait instruit de mon infortune, o tu peux mettre fin.

Je te dirai que Dieu vient de me faire la grce de me donner pour juges
Mgr Amelot, ministre du dpartement de la maison du roi, et Mgr Le
Noir, conseiller d'Etat, lieutenant gnral de police. Ce sont deux
personnes d'honneur et de probit, justes et quitables. Ils daignent me
rendre la justice qui m'est due; mais, comme ils sont pleins de
compassion, ils ne voudraient point qu'aprs une captivit de vingt-huit
annes, il me manqut de quelque chose en sortant d'une aussi longue
prison. Avant que de me relcher ils veulent savoir si j'ai de quoi
vivre, ou des parents qui peuvent me tendre une main secourable. Tu es
instruit mieux que personne de toutes mes affaires, car c'est ton pre
ou toi qui avez pass le contrat de la maison que ma mre a achete  M.
Bouliex tout auprs de la Place. Tu sais de mme qu'elle avait du bien
en fonds. Que si elle a cru que je n'tais pas mort en prison, avec
l'esprance que j'en sortirais un jour, je ne dois point douter qu'elle
n'ait accommod ses affaires, de manire que je trouverai le bien
qu'elle a laiss en mourant. Mais j'ai  craindre que depuis vingt-huit
annes que je suis en prison, elle ne m'ait cru mort, et en consquence
qu'elle n'ait donn son bien aux enfants de ses soeurs, dont une avait
pous Nourigat; on m'a dit que Grouill avait pous la fille de sa
soeur ane, Marie d'Aubrespy.

Enfin, je mets toutes les choses au pire. Tu n'as qu' les assurer tous
de ma part que si ma mre leur a laiss mon bien, nous n'aurons point de
procs ensemble; tout ce que je leur demande, c'est de signer les quatre
paroles que voici, que tu dresseras toi-mme.

A Monsieur le Prieur de la maison des religieux de Charenton.

Monsieur,

Nous venons vous remercier de la bont que vous avez eue de tendre une
main secourable  M. Henri Masers de Latude, notre parent, pensionnaire
dans votre maison. En mme temps, tous les soussigns, nous venons vous
prier d'assurer de notre part nos seigneurs Amelot, ministre d'Etat, et
Le Noir, conseiller d'Etat, lieutenant gnral de police, que nous ne
laisserons manquer de rien notre parent; que nous les supplions en grce
de lui rendre promptement sa libert; que notre reconnaissance galera
le profond respect avec lequel nous sommes les trs humbles et trs
obissants serviteurs. D'Aubrespy, Grouill, etc...

Avant que de partir, je sais que ma mre avait de l'argent monnay. Que
si, avant de mourir, elle en avait encore, je n'aurais point de peine 
croire qu'elle l'aura confi  la probit de M. le baron de Fonts. Je
te serais bien oblig d'envoyer  son chteau Grouill ou un d'Aubrespy,
mes parents, lui apprendre que je ne suis pas mort, et ce dont il
s'agit. Au reste tu n'as qu' avertir mes parents que je ne leur serai
point  charge, que j'aimerais mieux servir le roi comme volontaire dans
quelque rgiment ou me faire ermite, que de les importuner; que si je
les prie de signer, que ce n'est que pour me conformer  l'humanit du
ministre et du lieutenant gnral de police qui ne voudraient pas que je
fusse rduit  la mendicit, en sortant d'une aussi longue prison.

Que si ma mre, avant de mourir, a arrang les affaires, de manire que
tout son bien me soit rendu, dans ce dernier cas tu peux faire tout
toi-mme, en crivant  peu prs les quatre paroles que voici:

A Monsieur le Prieur de la Maison des Religieux  Charenton.

Nous soussign, notaire royal de Montagnac, certifions que le sieur
Henri Masers de Latude a une maison qui n'est pas la moindre de la ville
avec du bien fonds en terre, qui peut lui donner de quoi  vivre.
Caillet etc...

Mon cher ami, je suis dans la peine. Je te prie de te dpcher le plus
promptement que tu pourras d'envoyer un de ces deux actes au vertueux
religieux qui me secourt. Voici son adresse: A Monsieur le Prieur de la
Maison des Religieux de Charenton,  une lieue de Paris,  Charenton.
Mon cher ami, je ne te prie point, parce que j'espre que tu feras pour
moi ce que je ferais de bon coeur pour toi si tu tais  ma place. Je
te prie de saluer de ma part tous les parents et amis. En attendant que
je puisse t'embrasser, je suis trs parfaitement,

Mon cher ami,

Ton trs humble et trs obissant serviteur,

Henry Masers de Latude, pensionnaire du roi  la Maison des religieux
de Charenton, ce 29 dcembre 1776.

Dans la mme feuille j'crivis la lettre ci-dessous au Prieur de chez
moi:

Monsieur le Prieur actuel de Montagnac.

Monsieur,

En 1740, M. Maffre de Masselliau tait notre Prieur. C'tait un trs
honnte homme, et j'ose vous dire qu'il tait un de mes bons amis.
Cependant j'espre que Dieu nous a donn dans votre personne un pasteur
aussi vertueux qu'il l'tait. Je suis une de vos ouailles, et je viens
vous prier, dans mon infortune, de me tendre une main secourable. Il est
inutile que je donne des conseils  un homme d'esprit sur la manire
qu'on doit prendre pour mettre fin  ma peine. Sr de votre humanit, je
vous prierai tant seulement de faire attention que Mgr Le Noir,
conseiller d'Etat, lieutenant gnral de police, est l'homme le plus
juste, le plus humain et le plus compatissant du royaume, et que si
malheureusement pour moi il passait  quelque autre charge, malgr la
justice de ma cause, toutes mes affaires seraient renverses de fond en
comble. Par ces paroles vous entendez que je vous prie de presser mes
parents de rpondre le plus promptement qu'il leur sera possible  cette
lettre. Vingt-huit annes de captivit parlent pour moi  vos entrailles
paternelles et de misricorde.

J'ai l'honneur d'tre avec un trs profond respect,

Monsieur,

Votre trs humble et trs obissant serviteur.

Henry Masers de Latude, pensionnaire du roi  la Maison des religieux
de Charenton etc...

Voici de la manire que j'avais adress cette lettre:  Monsieur
Caillet, notaire royal de la ville de Montagnac, et en cas de mort, 
Monsieur le Prieur, par Pzenas,  Montagnac.

Qui, selon les rgles de la nature et de l'humanit, n'aurait pas cru
qu'avant un mois j'aurais reu une rponse favorable de cette lettre?...

Connaissant le bon coeur qui rgne dans ma famille, si, par un coup du
ciel, malgr le diable, ma lettre leur a t rendue, je suis prt
cependant  gager un de mes propres yeux qu'elle a sign et envoy
l'acte que vous avez vu plus haut, que si le Pre Prieur de la Charit
ne l'a point reu, comme il me l'a toujours attest, c'est que
vritablement un dmon l'a enlev de la poste...

Cependant il semble qu'aujourd'hui 2 fvrier 1777, Dieu commence de
m'assister de sa sainte misricorde, car voici la copie d'une lettre que
le Pre Prieur vient de me remettre, et qu'un gentilhomme de Bziers
lui a crite  lui-mme:

A Bziers, ce 10 janvier 1777.

Monsieur,

Je saisis ce renouvellement de l'anne pour vous en souhaiter une bonne
et heureuse. Les bonts que vous avez eues pour moi pendant ma dtention
dans votre maison me rappellent toujours de former des voeux pour une
personne aussi mritante que la vtre.

Ayant t un des malheureux exils, je me suis extrmement li avec un
de mes compatriotes, qui de nom de guerre s'appelle Dangers, et du nom
de famille Masers de Latude; c'est l'homme  projets dont je veux
parler. J'espre que vous ne refuserez pas de lui montrer la lettre qui
est ci-jointe  la vtre. Ma mre forme pour vous les mmes voeux. Je
vous prie d'en assurer les RR. PP. Prudence et Orlette.

Je suis avec le plus profond respect,

Monsieur,

Votre trs humble et trs obissant serviteur.

Chevalier de MOYRIA.

Voici les paroles contenues dans l'autre feuillet:

Lettre pour M. Dangers, autrement
dit Masers.

Monsieur,

C'est votre cher Poitiers qui vous crit la prsente. Si j'avais pu
plus tt, je l'aurais dj fait. Ds que je suis sorti, j'ai de suite
pens  vous. Une personne veut bien rgler vos affaires, mais pour cela
il faut que vous donniez votre procuration d'abord  M. Facio, et puis
que vous en donniez une autre au procureur qui se chargera de vos
affaires. M. Fournier, le procureur qui demeure  la citadelle, se
trouve prcisment tre celui de ma famille. Demandez  M. Facio de me
faire une rponse, et alors je vous promets une bonne russite dans la
rentre de vos biens. Quand je suis pass  Montagnac, je n'ai pu rien
dcouvrir.

Je suis avec le plus parfait attachement,

Monsieur,

Votre trs humble et trs obissant serviteur.

Chevalier de MOYRIA.

Recevez les voeux que je fais pour vous  ce renouvellement d'anne.

... Etant forc de mettre ici les copies des lettres du chevalier de
Moyria, je crois devoir aussi y mettre les causes de sa dtention.

Son frre an et lui sont tous deux officiers dans le rgiment de l'Ile
de France. En 1775, ce rgiment tait en garnison  Belfort (Alsace).
Alors le chevalier n'tait g que de 16  17 ans; son frre tait
lieutenant et plus g que lui, et en consquence il voulait gouverner,
et cela tait juste. Que s'il avait pris son frre par les douceurs et
la remontrance, comme il a un fort bon naturel, il aurait fait de lui
tout ce qu'il aurait voulu. Mais il le commandait avec un ton de matre
insupportable, et pour des riens il le faisait mettre aux arrts. Il se
plaignit de cette grande svrit, et de ce qu'il ne lui communiquait
point les lettres de sa bonne maman, et qu'il avait donn  ses amis une
douzaine de paires de bas de soie et autres choses qu'elle lui avait
envoyes. De sorte que la conversation s'chauffa  tel point, que le
jeune chevalier, qui n'est pas moins brave que feu son pre, voulut
faire mettre l'pe  la main  son frre unique. Celui-ci, pour viter
un malheur affreux, qui ne pouvait manquer d'envoyer lui ou son frre
dans l'autre monde, et leur mre dans le tombeau, demanda une lettre de
cachet qu'il obtint, et il le fit mettre ici. Leur mre, ds le mme
moment qu'elle fut instruite de leur diffrend, et qu'elle eut fait
faire la paix entre ses deux fils, avec promesse de leur part de ne
rompre jamais plus cette tendre amiti qui doit rgner sans cesse entre
deux frres, demanda la rvocation de la lettre de cachet, et le fit
sortir d'ici...

Bien que la lettre du chevalier de Moyria ft date du 10 janvier, elle
ne me fut cependant remise que le 2 fvrier, et le mme jour je
l'envoyai au lieutenant gnral de police, accompagne de celle que
voici, que je mis dans la mme enveloppe:

A Monseigneur Le Noir, conseiller
d'Etat, lieutenant gnral de police.

Monseigneur,

Depuis vingt-huit annes que je suis en prison, je n'ai pas cess un
seul jour de me faire la grce d'embrasser ma tendre mre, avant de
mourir. Cependant, aujourd'hui 2 fvrier, par la lettre que le rvrend
Pre Prieur vient de me communiquer, je viens d'apprendre qu'elle est
dcde. Pour le coup, je puis dfier toutes les furies de l'enfer de
pouvoir augmenter ma peine. Que si la compassion a du pouvoir sur les
coeurs vertueux, illustre pre des malheureux, ayez piti de moi. Dans
l'ennui qui me presse, ne me rduisez pas encore  l'humiliation de
devoir ma libert  tout autre qu' vous seul. Que votre coeur
gnreux daigne s'en tenir  la lettre que le rvrend Pre Facio, homme
de mrite et de grande probit, aura la bont de vous remettre avec
celle-ci, qu'il a reue d'un gentilhomme de Bziers, date du 10 du mois
dernier.

Je vous prie de faire attention que si je n'avais rien, il est sans
doute que cet ami ne me demanderait point une procuration, en me
protestant la russite de me faire rentrer dans tous mes biens... En
attendant la rponse de mes parents, daignez au moins ordonner au Pre
Prieur de me tirer de la Force pour me faire passer sur le devant. Que
si vous voyiez les larmes couler de mes yeux pour la mort de ma tendre
mre, eussiez-vous le coeur plus dur que les cailloux, je vous
l'attendrirais, et vous ne me refuseriez point de me rendre ma chre
libert, que j'emploierais  dire des louanges de vous et  prier Dieu
de vous combler de toutes ses bndictions.

J'ai l'honneur d'tre avec un trs profond
respect,

Monseigneur,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

Masers, prisonnier depuis vingt-huit annes, prsentement  Charenton
ce 2 fvrier 1777.

Douze jours aprs avoir envoy la lettre du chevalier de Moyria,  M. Le
Noir, on vint me dire que cette lettre ne suffisait pas, qu'il fallait
que j'crivisse encore chez moi. Vu la bonne disposition que le
chevalier m'avait tmoigne de me secourir, j'eus recours  lui, et en
consquence je lui crivis la lettre suivante:

Ah! mon cher chevalier,

Pour le coup, mon esprit me manque pour vous exprimer comme il faut la
joie extrme que je ressens, en voyant que non seulement vous me faites
l'honneur de me visiter par vos lettres, mais mme que vous voulez me
tendre une main secourable. A ce trait je reconnais l'illustre sang de
Moyria. Que si c'est obliger une me bien ne que de lui fournir
l'occasion de faire des heureux, mon cher chevalier, vous trouvez
ci-joint la copie d'une lettre, date du 29 dcembre dernier 1776, que
j'ai envoye  mes parents du ct de ma mre, qui jouissent de mon
bien. Que s'ils avaient rpondu sur-le-champ, il est certain que je
n'aurais point rest jusqu'aujourd'hui  venir vous embrasser  Bziers.

Ayant de l'esprit et un bon coeur, il est inutile que je vous donne
des conseils. Il suffira d'crire  Montagnac,  Grouill ou  un
d'Aubrespy, mes parents, de venir vous parler, et vous lui direz que je
suis extrmement irrit contre tous de ce qu'ils n'ont pas second
l'humanit de notre vertueux Pre Prieur Facio; que vous m'avez vu et
parl, et que je ne suis pas encore si cass que je ne puisse, avec mon
pe ou ma tte, gagner de quoi  subsister; qu'ils savaient bien que je
sais les mathmatiques, et qu'avec ce talent, quand mme je ne voudrais
me faire qu'un simple arpenteur, je pourrais gagner du pain; qu'en outre
ils ne peuvent pas ignorer que tous mes parents du ct de mon pre ont
de trs belles terres, et que si je voulais m'humilier jusqu' leur
demander la table, pas un d'eux ne me la refuserait, ou tout au moins de
me faire un de leurs matres d'affaires, prfrablement  un
indiffrent. Mais enfin, mon cher chevalier, il ne dpendrait que de
vous de me dlivrer, en engageant votre bonne maman  crire les quatre
paroles que voici  Mgr Le Noir, conseiller d'Etat, lieutenant
gnral de police.

Monseigneur, instruite que vous ne retenez le sieur Henri de Masers
dans la Maison des Religieux de Charenton, que par la crainte que vous
avez qu'aprs une captivit de vingt-huit annes il ne trouve plus de
quoi subsister, Monseigneur, ne soyez plus en peine: je viens vous
assurer que si je ne puis venir  bout de lui faire rendre ses biens,
dont ses parents se sont empars, chose qu'on m'a dit cependant n'tre
pas difficile, que moi-mme je lui donnerai un asile chez moi. Que si
malheureusement mon nom ne vous tait prsent, M. de Saint-Vigor,
contrleur de la Maison de la reine, intime ami de feu mon poux, le
comte de Moyria, lieutenant-colonel, vous dira qui je suis, et mme je
ne doute pas que son coeur, plein de compassion, ne joigne ses prires
aux miennes pour vous exciter  dlivrer plus promptement un infortun
qui gmit depuis si longtemps en prison. Sur les loges qu'on fait de
vous, je ne dois point douter que vous serez sensible  ma prire, en
vous assurant que ma reconnaissance galera le profond respect avec
lequel j'ai l'honneur d'tre, Monseigneur, etc...

Mon cher chevalier, si Mme votre mre veut bien s'intresser  mon
sort, il faudrait lui conseiller d'envoyer cette lettre dans une double
enveloppe  M. de Saint-Vigor, en le priant de la signer et de l'envoyer
sur-le-champ  M. Le Noir, conseiller d'Etat, lieutenant gnral de
police, et moyennant ce, vous pouvez tre certain qu'en moins de six
jours aprs je serai libre. Mon cher chevalier, je vous prie de faire
une extrme attention aux quatre paroles que voici:

_Nota._--Il est vident que non seulement M. Le Noir passe pour tre
juste et quitable, mais mme qu'il n'y a pas un seul homme en France
qui ait un coeur si humain, si compatissant et mieux faisant que le
sien. Que si malheureusement pour moi, aujourd'hui ou demain, le roi
venait  le faire ministre, comme cela est arriv  MM. d'Argenson,
Berryer, Bertin, Sartine, etc..., malgr l'quit de ma cause, toutes
mes affaires seraient renverses de fond en comble, et je serais un
homme perdu. Par ces paroles vous entendez que je vous prie de me
secourir promptement.

_Sign_: MASERS.

A la maison des religieux de Charenton,
le 14 fvrier 1777.

Aujourd'hui, 16 mars, le Pre Prieur vient de m'apporter la rponse 
cette lettre dont voici la copie:

A Bziers, ce 2 mars 1777.

J'ai reu, mon cher Dangers, le paquet que votre vertueux prieur a eu
la bont de m'envoyer. Je l'ai communiqu  ma mre. Il se trouve 
Bziers une dame de chez vous; elle est veuve d'un nomm d'Aubrespy,
lieutenant-colonel d'infanterie, chevalier de l'ordre royal et militaire
de Saint-Louis, chez qui je fus de suite prendre des informations, et
voici ce qu'elle me dit: que vous tiez le fils du marquis de Latude,
qu'elle ne vous connaissait pas, mais que sur l'ou-dire, votre mre
avait achet une maison sur la place, et qu'elle avait, outre cela,
plusieurs pices de terre, qu'elle tait allie  M. le baron de Fonts
de Pzenas. Alors je lui communiquai vos lettres qui se trouvrent se
rapporter avec ce que je vous marque. Je compte aller demain  Pzenas
o je verrai le baron de Fonts, avec lequel je prendrai des
arrangements ncessaires pour vous dlivrer d'une aussi longue
captivit. De l j'irai  Montagnac, et je vous promets de forcer vos
parents naturels et le notaire royal du lieu, de signer les papiers que
vous leur avez envoys  ce sujet, et pour qu'ils soient plus
authentiques, je le ferai faire sur du papier marqu. Vous me marquez
que j'intresse ma mre  crire  M. le lieutenant gnral de police:
ma mre y a consenti. Elle a fait plus: comme M. Amelot se trouve intime
ami de M. de Saint-Vigor, ainsi elle a jug  propos de plutt crire 
ce ministre. J'ai crit  M. de Saint-Vigor, en y mettant dedans une
lettre pour le ministre.

_Sign_: Le chevalier de MOYRIA.

M. de Saint-Vigor prit mon affaire  coeur et s'en occupa activement
le 18 avril 1777. J'crivis  Mme de Moyria.

Madame,

Ce n'est pas par ngligence, et encore moins par ingratitude que j'ai
tard jusqu'aujourd'hui  venir vous faire mille et mille remerciements
de la gnreuse protection que vous daignez m'accorder, et  vous
envoyer ma procuration.

Je suis prisonnier... Par ce mot vous entendez que je ne suis pas le
matre d'excuter mes volonts, ds le mme moment que je le souhaite.
Par la lettre de votre aimable fils j'ai appris que non seulement vous
aviez crit au ministre, mais mme que vous poussez l'humanit jusqu'
vouloir vous donner la peine de prendre soin de mon bien.

Ah! madame, vous avez trop de vertu, pour ne pas pardonner  mon
esprit, accabl des expressions de reconnaissance telles que vous
m'vitez en me rendant de si grands services; je demeure confus.

J'ai pris la libert d'crire  M. de Saint-Vigor: il m'a fait
l'honneur de me rpondre le 13 de ce mois d'avril. Sur-le-champ,
c'est--dire le 16 qu'on me remit sa lettre, je lui ai envoy tous les
renseignements qu'il souhaitait, et, vu la justice de ma cause et la
bonne disposition de M. de Saint-Vigor, qui semble tre fort bon ami
avec M. Amelot, personne ne doute qu'avant la fin de ce mois cet honnte
homme n'ait obtenu ma libert. J'attends sa rponse avec beaucoup
d'impatience pour faire de nouveaux efforts pour venir mettre  vos
pieds, madame, mon bien, mon corps et ma vie. Tout ce que j'ai est 
vous. Car, quand mme il serait impossible  M. de Saint-Vigor de me
faire rendre ma libert, sachez, ma gnreuse protectrice, que je vous
tiendrai compte de votre bonne volont, comme si vous tiez venue  bout
de me la faire rendre en effet, et qu'en reconnaissance jusqu' mon
dernier soupir, je ne cesserai de faire des voeux au ciel, pour qu'il
daigne combler de toutes ses bndictions un coeur aussi vertueux que
le vtre.

J'ai l'honneur d'tre, avec un trs profond respect,

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

MAZERS, ingnieur gographe, pensionnaire du roi dans la maison des
religieux de Charenton, ce 18 avril 1777.

Le 19 de mai 1777, le Pre Calliste a t lu notre prieur pour
remplacer le Pre Facio. Vendredi 23, l'ancien et le nouveau prieur,
tous les deux  la fois vinrent me voir dans ma chambre, et me
protestrent mutuellement qu'ils allaient faire leur possible pour me
dlivrer...

[Latude sortit de Charenton le 10 juin 1777 et ne put par suite
continuer la rdaction de ses Mmoires, dont l'original fut saisi et
dpos  la Bastille, comme le tmoigne le procs-verbal qui y est
annex.

Ce procs-verbal est crit sur une petite carte  jouer (un sept de
pique), et porte sur son revers la mention suivante:]

Paraph par nous Commissaire.

Soussign et par le sieur Masers De la Dude (_sic_), au dsir de notre
procs-verbal du dix-neuf juillet 1777.

_Sign_: CHNON.
[Commissaire de police.]

MASERS DE LATUDE.
(Double cachet de cire rouge.)

FIN

DES MMOIRES RDIGS PAR LATUDE AU DONJON DE VINCENNES ET A CHARENTON

[Illustration]


MODERN-BIBLIOTHQUE

    PRIX DU VOLUME { Broch      0 fr. 95
                   { Cartonn    1 fr. 50

_Pour paratre le 1er Avril 1911_

LE CAVALIER MISEREY

par ABEL HERMANT

Illustrations de PAUL THIRIAT

DANS LA MME COLLECTION ONT PARU:

    Barbey d'AUREVILLY          Les Diaboliques.

    Maurice BARRES,             Le Jardin de Brnice.
      de l'Acadmie franaise   Du Sang de la Volupt et de la Mort.

    Tristan BERNARD             Mmoires d'un Jeune Homme rang.

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                                Le Pays Natal.

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                                Les Rois en exit.

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    Lucien DESCAVES             Sous-Offs.

    Georges d'ESPARBS          La Lgende de l'Aigle.
                                La guerre en dentelles.

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                                Vie de Chteau.

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    E et J. de GONCOURT         Rene Mauperin.

    Gustave GUICHES             Clste Prudhomat.

    GYP                         Le Coeur de Pierrette.
                                La Bonne Galette.
                                Tolote.
                                La Fe.
                                Maman.

    Abel HERMANT                Les Transatlantiques.
                                Souvenirs de Vicomte de Courpire.
                                Monsieur de Courpire mari.
                                La Carrire.
                                Le Sceptre.

    Paul HERVIEU,               Flirt.
      de l'acadmie franaise   L'Inconnu.
                                L'Armature.
                                Peints par eux-mmes.
                                Les Yeux verts et les Yeux bleus.
                                L'Alpe Homicide.
                                Le Petit Duc.

    Henri LAVEDAN,              Sire.
      de l'Acadmie franaise   Le Nouveau Jeu.
                                Leurs Soeurs.
                                Les Jeunes.
                                Le Lit.

    Jules LEMAITRE,             Un Martyr sans la Foi.
      de l'Acadmie franaise

    Pierre LOU[:Y]S             Aphrodite.
                                Les Aventures du Roi Pausole.
                                Le Femme et le Pantin.
                                Contes Choisis.

    Paul MARGUERITTE            L'Avril.
                                Amants.
                                La Tourmente.
                                L'Essor.

    Octave MIRBEAU              L'Abb Jules.

    Lucien MUHLFELD             La Carrire d'Andr Tourette.

    Marcel PREVOST,             L'Automne d'une Femme.
      de l'Acadmie franaise   Cousine Laura.
                                Chonchette.
                                Lettres de Femmes.
                                Le Jardin secret.
                                Mademoiselle Jaufra.
                                Les Demi-Vierges.
                                La Confession d'un Amant.
                                L'Heureux Mnage.
                                Nouvelles Lettres de Femmes.
                                Le Mariage de Julienne.
                                Lettres  Franoise.
                                Le Domino Jaune.
                                Dernires Lettres de Femmes.
                                La Princesse d'Erminge.
                                Le Scorpion.
                                M. et Mme Moloch.

    Michel PROVINS              Dialogues d'Amour.

    Henri de REGNIER            Le Bon Plaisir.
                                Le Mariage de Minuit.

    Jules RENARD                L'Ecornifleur.
                                Histoires Naturelles.

    Jean RICHEPIN,              La Glu.
      de l'Acadmie franaise   Les Dbuts de Csar Borgia.

    Edouard ROD                 La Vie prive de Michel Tessier.
                                Les Roches blanches.

    Andr THEURIET,             La Maison des deux Barbeaux.
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LES INDITS de MODERN-BIBLIOTHQUE

    1 fr. 50 le Volume broch.          (1 fr. 90 franco)
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Histoire d'un Fils de Roi

par ABEL HERMANT Illustrations de Pierre BRISSAUD

VOLUMES DJA PARUS:

    Paul ACKER                  le Soldat Bernard.

    Maurice BARRES,             Au Service de l'Allemagne.
      de l'Acadmie Franaise.

    Ren BOYLESVE               La Jeune Fille bien leve.

    Claude FARRRE              La Bataille.

    Myriam HARRY                L'Ile de Volupt.

    Abel HERMANT                Trains de Luxe.

    Paul MARGUERITTE            La Flamme.

    Eugne MONTFORT             La Chanson de Naples.

    Myriam HARRY                Mme Petit-Jardin.

    Paul ADAM                   Le Trust.

    Lon DAUDET                 Le Bonheur d'tre riche.

    Lt-Colonel BARATIER         A travers l'Afrique.

    Pierre VALDAGNE             Les Bons Mnages.

    Louis BERTRAND              Les Bains de Phatre.

    Ch.-Henry HIRSCH            Le crime de Potru, soldat.


_MMOIRES & SOUVENIRS_

Collection Historique Illustre

PUBLIE SOUS LA DIRECTION DE

M. FRANTZ FUNCK-BRENTANO, _chef de la section des manuscrits  la
Bibliothque de l'Arsenal._

(Illustrations tires des Muses et des Bibliothques de France et de
l'Etranger et des collections de MM. =Victorien Sardou, le marquis de
Sgur, Henry Houssaye, le baron Ed. de Rothschild, le prince d'Essling,
Charamy, Georges Hartmann, Lcuyer=.)

POUR PARAITRE EN AVRIL:

_PARIS ROMANTIQUE_

Voyage en France de Mrs Trollope, traduit de l'anglais et publi avec
une introduction, par M. JACQUES BOULENGER

VOLUMES DJA PARUS:

     =Souvenirs de Mme de Caylus=, publ. avec une introduction de M. LE
     COMTE D'HAUSSONVILLE, de l'Acadmie franaise.

     =Les Mmoires de Mme Vige-Le Brun=, publ. avec une introduction par
     M. DE NOLHAC, conservateur du palais de Versailles.

     =Le Rgne de Louis XVI=, par le comte L.-Ph. de Sgur, publ. avec une
     introduction par M. LE MARQUIS DE SGUR, de l'Acadmie franaise.

     =Les Nuits rvolutionnaires=, de Retif de la Bretonne, publ. avec une
     introduction par M. FUNCK-BRENTANO.

     =Le Rgne de Robespierre=, par Hl.-Maria Williams, traduit pour la
     premire fois de l'anglais par M. FUNCK-BRENTANO.

     =Journal de Gaspard Schumacher=, traduit et publi pour la premire
     fois par M. PIERRE D'HUGUES.

     =La Rvolution de Juiliet=: Mmoires de Mazas, chronique de Rozet,
     publ. par M. RAYMOND LCUYER.

     =Bayard, le Chevalier sans peur et sans reproche=, par le Loyal
     Serviteur, publ. avec une introduction par M. MAURICE MAINDRON.

     =Epopes centenaires: la Grande Arme=, rcits de Csar Kangier,
     officier de la Garde Italienne, traduits pour la premire fois de
     l'italien par M. HENRY LYONNET.

     =1830: Mmoires de la duchesse d'Abrants=, publ. avec une
     introduction par M. LOUIS LOVIOZ, de la Bibliothque de l'Arsenal.

     =Le Village=, par Retif de la Bretonne, publ. avec une introduction
     par M. FUNCK-BRENTANO.

     =Mandrin et les Contrebandiers=, mmoires indits, publis avec une
     introduction par F. FUNCK-BRENTANO.

     =La Bastille sous la Rgence=, par Mme DE STAAL DE LAUNAY, publ.
     avec une introduction par M. F. FUNCK-BRENTANO.

     =Cahiers d'un Volontaire de 91.= par XAVIER VERNRE, publis pour la
     premire fois par GERIN-ROZE, son petit-fils.

     =La Socit Franaise au XVIIIe sicle=, par CASANOVA, publie
     avec une introduction, par M. le baron MARICOURT.

[Illustration]

Socit Anon. des Imp. Wellhoff et ROCHE, 16-18, rue N.-D.-d.-Victoires
Paris Tl. 316-33. ANCEAU Directeur. 143


NOTES:

[1] Cette fameuse flte est aujourd'hui la proprit de M. mile Bazin,
 Reims. M. Bazin la conserve parmi des souvenirs de famille qui lui
viennent du chevalier de Pougens. La petite flte--ronde, longue de 151
milimtres, perce de quatre trous par devant et d'un trou par
derrire--sert de fermoir, comme le crayon d'un carnet,  un exemplaire
des _Mmoires_ de Latude rdigs par Thiry. A l'exemplaire de ces
_Mmoires_ sont joints plusieurs documents (lettre et notes provenant de
Mme Legros, de Latude, et de Thod. Lorin, secrtaire du chevalier de
Pougens). Ils ont t publis dans la _Nouvelle Revue rtrospective_ du
10 janv. 1898, p. 48-56.

[2] Les historiens crivent que M. et Mme Legros n'avaient pas
d'enfants. Parmi les notes de Thod. Lorin, secrtaire du chevalier de
Pougens, on lit: M. de Pougens, qui avait joint ses efforts  ceux des
personnes dont le crdit procura la libert  l'infortun Latude, et qui
contribua  lui assurer une existence honorable, est rest, jusqu' sa
mort, le bienfaiteur du fils et de la fille de Mme Legros, lesquels
existent encore (1851). _Nouvelle Revue rtrospective_, 10 Janv. 1898,
p. 51.

[3] Parmi les documents concernant Latude, conservs  la Bibliothque
de la Ville de Paris (n 10.731), il y a, de la main du hros, un crit,
qui constitue la plus abominable des tentatives de chantage contre le
marquis de Villette, son bienfaiteur. Ce trait infme suffirait  faire
juger le personnage.

[4] Enqute faite par J.-J. Grandin, commissaire au Chtelet, 21 juill.
1789. Arch. nat. Y. 13.319 (Communication de M. Al. Tuetey).

[5] Aujourd'hui au Muse historique de la Ville de Paris (htel
Carnavalet).

[6] Thierry tait un avocat du barreau de Nancy. A cette poque, il
quitta la carrire pour se livrer  des spculations qui ne furent pas
toujours heureuses.

[7] Les notes de Thod. Lorin, publies dans la _Nouvelle Revue
rtrospective_ (10 janvier 1898, p. 49-51) confirment ce tmoignage de
la manire la plus complte. Quoique trs g, car il est mort 
quatre-vingts ans, M. de Latude avait conserv toute sa force, disons
mme la verdeur de sa jeunesse.

[8] Voy. Gustave Bertrand, _Catalogue des manuscrits franais de la
Bibliothque de Saint-Ptersbourg_, Paris, 1874, in-8.

[9] On a vu, par ce qui prcde, que tout ceci n'est que mensonge
grossier.

[10] Comparer ces dtails avec la partie correspondante de
l'introduction. Dans cette partie de ces mmoires Latude ne raconte que
des mensonges.

[11] Il n'y a rien de vrai dans ces affirmations: un domestique fut mis
auprs de Latude, pour le servir  la Bastille, mais par les soins et
aux frais du gouvernement.

[12] Latude, qui est des environs de Montpellier, crit toujours je
demanda, je regarda, j'observa...

Ici commence la partie du mmoire rdig par Latude lui-mme dans sa
prcision, dont l'original est conserv dans la Bibliothque impriale
de Saint-Ptersbourg et qui mrite infiniment plus de confiance que les
mmoires rdigs par Thierry.

[13] Cette expression, la quatrime Comt, dsignait la quatrime
chambre de la tour de la Comt.

[14] En 1764 le 3 aot tombait un vendredi et le 5 aot un dimanche.

[15] Latude s'tait mis dans la tte que Mme de Pompadour tait une
magicienne qui avait ensorcel le roi, tous ceux qui l'approchaient, et
tous ceux qui avaient  s'occuper de ses affaires  lui, Latude.

[16] Plus de quatre mille francs de valeur actuelle, uniquement pour la
table. En outre plus de 500 livres, prs de 2 000 francs de valeur
actuelle, pour ses autres besoins.

[17] Latude crit ces lignes tant  Charenton.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires authentiques de Latude,
crites par lui au donjon de Vincennes et  Charenton,
by Jean Henri Latude

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE LATUDE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
