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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:08:47 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le comte de Moret
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: October 17, 2011 [EBook #37771]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MORET ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/American Libraries.)
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+
+ Au lecteur,
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+ Les erreurs évidentes de typographie ont été corrigées.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ Une table des chapitres a été rajoutée à la fin du texte.
+
+
+
+
+ Bibliothèque du Messager Franco-Américain
+
+
+ LE COMTE DE MORET
+
+ ROMAN INÉDIT
+
+ PAR
+
+ ALEXANDRE DUMAS
+
+
+ New-York
+ H. DE MAREIL, ÉDITEUR
+ 51 LIBERTY STREET
+
+ 1866
+
+
+
+
+PREMIER VOLUME.
+
+CHAPITRE Ier.
+
+L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.
+
+
+Le voyageur qui, pour ses affaires ou pour son plaisir, venait, vers la
+fin de l'an de grâce 1628, passer quelques jours dans la capitale du
+royaume des Lys, comme on disait poétiquement à cette époque, pouvait
+avec certitude s'arrêter, recommandé ou non, à l'hôtellerie de _la Barbe
+Peinte_, située rue de _l'Homme-Armé_; il était sûr d'y trouver, chez
+maître Soleil, bon visage, bonne table et bon gîte.
+
+Il n'y avait point à s'y tromper d'ailleurs; à part un ignoble cabaret
+qui faisait le coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et qui,
+remontant au plus obscur moyen-âge, avait, par son enseigne,
+représentant un homme armé, donné son nom à cette ruelle, qui ne compte
+encore aujourd'hui que cinq numéros impairs et quatre numéros pairs,
+l'hôtellerie dans laquelle nous allons introduire nos lecteurs tenait
+une place trop importante, et attirait les chalands par une trop
+majestueuse inscription pour qu'un voyageur, quel qu'il fût, eût l'idée
+d'aller plus loin, une fois qu'il était arrivé en face d'elle.
+
+En effet, outre le carré de fer-blanc, orné de découpures à jour, qui
+grinçait au moindre vent, au bout d'une tringle terminée par un
+croissant doré, carré de fer-blanc qui représentait le Grand-Turc, orné
+d'une barbe du ponceau le plus éclatant, ce qui justifiait ce nom
+étrange de l'_hôtellerie de la Barbe Peinte_, on pouvait, sur la façade
+de la maison et au-dessus de la porte d'entrée, lire le rébus suivant:
+
+[Illustration]
+
+Ce qui signifiait, en adjoignant l'enseigne à l'inscription, et en ne
+faisant qu'un des deux:
+
+ A LA BARBE PEINTE
+
+ SOLEIL
+
+ LOGE A PIED ET A CHEVAL.
+
+L'enseigne de la _Barbe Peinte_ pouvait rivaliser d'ancienneté avec
+celle de l'_Homme-Armé_, mais nous devons avouer en notre qualité de
+romancier, qui nous impose, à l'endroit de la vérité, des devoirs
+auxquels ne s'astreignent pas toujours les historiens, que l'inscription
+était toute moderne.
+
+Il y avait deux ans à peine que l'ancien aubergiste, avantageusement
+connu sous les noms et prénoms de: Claude-Cyprien Mélangeois,--avait,
+pour la somme de mille pistoles, cédé son établissement à maître
+Blaise-Guillaume Soleil, son nouveau propriétaire; or, ce nouveau
+propriétaire, sans respect pour les droits séculaires des hirondelles,
+qui faisaient leurs nids à l'extérieur, et des araignées qui tissaient
+leurs toiles à l'intérieur, avait, à peine l'acte de vente passé, appelé
+les peintres et les tapissiers, fait gratter la façade, fait meubler les
+chambres de son hôtellerie et fait tracer enfin, aux regards éblouis de
+ses voisins, qui se demandaient où maître Soleil pouvait prendre tout
+l'argent qu'il dépensait, le pompeux rébus que nous avons eu l'honneur
+d'expliquer plus haut à nos lecteurs, non point, Dieu nous en garde, par
+doute de leur intelligence, mais par le désir, tout égoïste, de ne pas
+les voir, pour faire une recherche dont nous pouvions leur épargner la
+peine, s'arrêter inutilement au commencement de notre récit.
+
+Les vieilles femmes de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la
+rue des Blancs-Manteaux avaient d'abord, en vertu des qualités
+sibyllines qu'elles devaient à leur âge avancé, prédit, en hochant la
+tête de droite à gauche, que tous ces embellissements porteraient
+malheur à la maison, dont l'achalandage tenait justement à son aspect
+connu depuis des siècles. Mais à leur grand dépit, et au suprême
+étonnement de ceux qui les prenaient pour oracles, la prédiction funeste
+ne s'était point réalisée, et tout au contraire l'établissement avait
+prospéré, grâce à une clientèle aussi nouvelle qu'inconnue, laquelle,
+sans faire tort à l'ancienne, avait augmenté, et nous dirons même doublé
+les recettes que l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ faisait, du temps où
+les hirondelles bâtissaient tranquillement leurs nids aux coins des
+fenêtres, et où les araignées tissaient non moins tranquillement leur
+toile aux angles des appartements.
+
+Mais, peu à peu, une certaine lueur s'était faite sur ce grand mystère:
+le bruit avait circulé que Mme Marthe-Pélagie Soleil, personne fort
+alerte, fort avenante, encore jeune et encore jolie, vu qu'elle avait
+trente ans à peine, était la soeur de lait d'une des dames les plus
+puissantes de la cour, laquelle dame avait, de ses deniers, ou de ceux
+d'une autre dame, encore plus puissante qu'elle, avancé à maître Soleil
+l'argent nécessaire à son établissement, et que c'était cette soeur de
+lait qui recommandait l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ aux nobles
+étrangers que l'on voyait depuis quelque temps circuler dans les rues,
+jusque-là assez mal fréquentées, du quartier de la Verrerie et de la rue
+Sainte-Avoye.
+
+Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans toutes ces rumeurs?
+C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra.
+
+En tous cas, nous allons voir ce qui se passait dans une salle basse de
+l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, le 5 décembre 1628, c'est-à-dire
+quatre jours après le retour du cardinal de Richelieu de ce fameux siége
+de La Rochelle, qui nous a fourni un des épisodes de notre roman des
+_Trois Mousquetaires_, et cela vers quatre heures de l'après midi, heure
+à laquelle, vu la hauteur des maisons et le rapprochement des murailles,
+le crépuscule commençait et doit commencer encore à tomber dans la rue
+de l'Homme-Armé.
+
+Cette salle basse était occupée momentanément par un seul personnage,
+mais comme ce personnage était un habitué de la maison, il y faisait à
+lui seul autant de bruit et y tenait autant de place que quatre buveurs
+ordinaires.
+
+Il avait déjà vidé un pot de vin, et en était à la moitié du second, se
+tenant couché sur trois chaises, s'amusant à déchiqueter, avec la
+molette de ses éperons, la paille d'une quatrième, tandis que de la
+pointe de sa dague, il dessinait en creux sur la table un jeu de marelle
+en miniature.
+
+Sa rapière, dont la poignée était à la portée de sa main, s'allongeait
+de sa hanche sur sa cuisse, et glissait comme une couleuvre entre ses
+deux jambes croisées l'une sur l'autre.
+
+C'était un homme de 36 à 38 ans, dont on pouvait d'autant mieux voir le
+visage, au dernier rayon de lumière qui filtrait par les étroits vitraux
+losangés de plomb, donnant sur la rue, qu'il avait suspendu son feutre à
+l'espagnolette de la fenêtre. Il avait les cheveux, les sourcils et la
+moustache noirs, le teint hâlé des hommes du Midi, quelque chose de dur
+dans le regard et de railleur sur la lèvre, qui, en se retroussant par
+un mouvement facial, pareil à celui du tigre, laissait voir des dents
+d'une blancheur éclatante. Son nez droit et son menton en saillie
+indiquaient la volonté poussée jusqu'à l'entêtement, tandis que la
+courbe inférieure de sa mâchoire accentuée à la manière de celle des
+animaux féroces, indiquait ce courage irréfléchi dont il ne faut pas
+savoir gré à celui qui le possède, puisqu'il n'est point chez lui le
+résultat du libre arbitre, mais le simple produit d'instincts
+carnassiers; enfin, tout le visage, assez beau, offrait le caractère
+d'une franchise brutale, qui pouvait faire craindre, de la part du
+porteur de cette physionomie, des accès de colère et de violence, mais
+qui ne laissait pas même soupçonner des actes de duplicité, de ruse ou
+de trahison.
+
+Quant à son costume, c'était celui des gentilshommes inférieurs de
+l'époque, moitié civil, moitié militaire, avec le justaucorps de drap
+ouvert aux manches, la chemise bouffant à la ceinture, les chausses
+larges et les bottes de buffle abaissées au-dessous du genou. Tout cela
+propre, mais sans luxe et empruntant une espèce d'élégance, à la
+désinvolture de celui qui le portait.
+
+Ce fut sans doute pour ne pas éveiller dans son hôte un de ces accès de
+colère ou de violence auxquels il paraissait se laisser aller avec une
+trop grande facilité, que maître Soleil entra deux ou trois fois dans la
+salle basse où il se trouvait, sans se permettre de faire la moindre
+remontrance sur la double dévastation dans laquelle il paraissait
+complétement absorbé, se contentant, au contraire, de lui sourire chaque
+fois aussi agréablement que possible, ce qui était d'ailleurs facile au
+brave hôtelier, dont le faciès était aussi placide que celui du buveur
+était mobile et irritable.
+
+Cependant, à sa troisième ou quatrième apparition dans la salle, maître
+Soleil ne put se retenir d'adresser la parole à son habitué.
+
+--Eh bien, mon gentilhomme, lui dit-il d'un ton de bienveillance
+marquée, il me semble que depuis quelques jours il y a du chômage dans
+les affaires; si cela continue, cette bonne Joyeuse--comme vous
+l'appelez--et il montrait du doigt l'épée de celui auquel il adressait
+la parole--court le risque de se rouiller au fourreau!
+
+--Oui, répondit le buveur de son ton goguenard, et cela t'inquiète pour
+les dix ou douze pots de vin que je dois?
+
+--Oh! Jésus Dieu, mon gentilhomme, vous m'en devriez cinquante et même
+cent que je n'en dormirais pas moins tranquillement, je vous le jure,
+sur les deux oreilles! Non pas, je vous connais trop depuis dix-huit
+mois que vous fréquentez la maison, pour que cette sotte idée me soit
+jamais venue, que je dusse perdre un denier avec vous; mais, vous le
+savez, dans tous les métiers, il y a des hauts et des bas; et le retour
+de Son Eminence le cardinal-duc va nécessairement pendant quelques
+semaines faire mettre les épées au clou. Je dis quelques semaines, car
+le bruit court qu'il ne fait que toucher barre à Paris, et qu'il va
+repartir avec le roi pour porter la guerre de l'autre côté des monts.
+S'il en est ainsi, ce sera comme au temps du siége de La Rochelle: au
+diable les édits! et les écus pleuvront de nouveau dans notre
+escarcelle.
+
+--Eh bien! c'est justement là où tu fais fausse route, ami Soleil; car,
+avant-hier soir et hier matin, j'ai travaillé comme d'habitude en tout
+bien tout honneur; de plus, comme il n'est encore que quatre heures de
+l'après-midi, j'espère bien trouver quelque bonne pratique avant que le
+jour tombe tout à fait, et, tombât-il, comme dame Phoebé est dans son
+plein, je compterais sur la nuit à défaut du jour. Quant aux écus qui te
+préoccupent tant, non dans mon intérêt mais dans le tien, tu vois, ou
+plutôt tu entends,--et le buveur fit harmonieusement résonner le contenu
+de sa poche--qu'il y en a encore quelques-uns dans l'escarcelle, et que
+le gousset n'est pas tout à fait si vide que tu le crois; donc, si je ne
+règle pas mon compte _hic et nunc_, c'est tout simplement que je veux le
+faire payer par le premier gentilhomme qui viendra réclamer mes bons
+offices. Et peut-être bien--continua l'hôte insoucieux de maître Soleil,
+en se penchant vers la fenêtre et en appuyant son front contre les
+carreaux--peut-être bien celui qui m'acquittera envers toi, est-il
+celui-là, justement, que je vois venir du côté de la rue
+Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, le nez en l'air comme un homme qui
+cherche l'enseigne de la _Barbe Peinte_. Justement, il l'a vu, et paraît
+on ne peut plus satisfait! Eclipsez-vous donc, maître Soleil, et comme
+il est évident que ce gentilhomme veut parler à moi, retournez à vos
+lardoires et laissez les gens d'épée causer de leurs petites affaires. A
+propos, éclairez; car dans dix minutes, il fera nuit comme dans un four,
+et j'aime à voir l'air des gens avec qui je traite.
+
+Le buveur ne se trompait point, car, en même temps que son hôte,
+empressé d'obéir aux ordres qu'il venait de recevoir de lui,
+disparaissait par la porte de la cuisine, une ombre, interceptant un
+reste de jour entrant du dehors, apparaissait sur le seuil de la porte
+d'entrée.
+
+Le nouveau venu, avant de se hasarder par un jour si douteux par la
+salle basse de l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, interrogea d'un regard
+prudent ses ténébreuses profondeurs; voyant alors que cette salle était
+occupée par un seul individu, et que cet individu était, selon toute
+probabilité, celui qu'il cherchait, il remonta son manteau, à la hauteur
+de sa bouche et de ses yeux, de façon à se cacher entièrement le visage,
+et s'avança vers lui.
+
+Si l'homme au manteau craignait d'être reconnu, la précaution n'était
+point inutile, car maître Soleil entra juste à ce moment, émanant la
+lumière, comme l'astre dont il portait le nom, puisqu'il tenait de
+chaque main une chandelle allumée, qu'il alla déposer dans deux
+chandeliers de fer-blanc, accrochés à plat contre le mur.
+
+L'étranger le regarda faire avec une impatience qu'il ne se donna point
+la peine de cacher. Il était évident qu'il eût préféré demeurer dans la
+demi-obscurité où la salle se trouvait dès son arrivée, demi-obscurité
+qui devait toujours aller en augmentant, à mesure que la nuit
+tomberait. Cependant, il demeura silencieux, se contentant de suivre du
+regard, à travers l'étroite ouverture de son manteau, les agissements de
+maître Soleil, et ce ne fut que quand la porte par laquelle il était
+entré se fut refermée sur sa sortie que, s'adressant au buveur qui ne
+paraissait faire aucune attention à lui, il lui demanda, sans autre
+préambule:
+
+--C'est vous qu'on appelle Etienne Latil, autrefois à M. d'Epernon, puis
+capitaine dans les Flandres?
+
+Le buveur, qui était en train de porter son pot à sa bouche au moment où
+la question lui fut faite, tourna, sans remuer la tête, son oeil vers
+celui qui l'interpellait, et, comme la demande lui avait été adressée
+d'un ton qui ne satisfaisait probablement pas la susceptibilité dont il
+se piquait:
+
+--Eh bien! dit-il, quand ce serait moi, en effet, qui m'appelasse de ces
+deux noms, en quoi cela peut-il vous intéresser?
+
+Et il acheva de rapprocher de ses lèvres le broc, un instant arrêté au
+milieu de la route qu'il avait à parcourir.
+
+L'homme au manteau laissa au buveur tout le temps de donner à sa
+dame-jeanne une accolade aussi tendre et aussi prolongée qu'il lui plut
+de le faire, et, lorsque celui-ci eut reposé le pot, à peu près vide,
+sur la table:
+
+--J'ai l'honneur de vous demander, lui dit-il avec une notable
+différence dans l'accent, si vous êtes le chevalier Etienne Latil?
+
+--Ah! voilà qui est déjà mieux, fit, avec un mouvement de tête
+approbateur, celui auquel s'adressait la question.
+
+--Alors, faites-moi la grâce de me répondre.
+
+--Eh bien! oui, mon gentilhomme, je suis Etienne Latil en personne. Que
+lui voulez-vous, à ce pauvre Etienne?
+
+--Je veux lui proposer une bonne affaire.
+
+--Une bonne affaire! Ah! ah!
+
+--Mieux que bonne, excellente.
+
+--Pardon--interrompit celui qui venait de reconnaître que le prénom
+d'Etienne et le nom de Latil s'appliquaient effectivement à lui;--mais,
+avant d'aller plus loin, permettez que ma susceptibilité prenne modèle
+sur la vôtre. A qui ai-je l'honneur de parler?
+
+--Peu vous importe mon nom, pourvu que mes paroles sonnent agréablement
+à votre oreille?
+
+--Vous vous méprenez, mon gentilhomme, si vous croyez qu'à mon endroit
+cette musique-là suffit; je suis cadet de famille, c'est vrai, mais je
+suis de noblesse, et ceux qui vous ont adressé à moi ont dû vous dire
+que je ne travaille ni pour le menu peuple ni pour la petite
+bourgeoisie. Si vous avez maille à partir avec quelque artisan, votre
+compère, ou quelque boutiquier, votre voisin, vous pouvez vous bâtonner
+mutuellement, sans que je m'en mêle ou m'en soucie; je n'interviens pas
+dans de pareils démêlés.
+
+--Je ne puis ni ne veux vous dire mon nom, maître Latil, mais je ne fais
+aucune difficulté à ce que vous sachiez mon titre. Voici une bague qui
+me sert de cachet et qui pourra vous renseigner, pour peu que vous ne
+soyez point tout à fait ignare en blason, sur le rang que j'occupe dans
+le monde.
+
+Et, tirant une bague de son doigt, il la passa au bravo, qui se
+rapprocha de la fenêtre, et, jetant sur elle un regard, aux dernières
+lueurs du jour:
+
+--Oh! oh!--dit-il--un onyx gravé comme on ne grave qu'à Florence! Vous
+êtes Italien et marquis, mon gentilhomme; nous savons ce que veulent
+dire la feuille de vigne et les trois perles; de plus, riche, ce qui ne
+gâte jamais rien; la pierre seule, sans sa monture, vaut quarante
+pistoles.
+
+--Cela vous suffit-il, et pouvons-nous causer maintenant? demanda
+l'inconnu en reprenant sa bague, et en la passant à une main blanche,
+longue et fine qu'il tira de son manteau, et que, de son autre main
+gantée déjà, il s'empressa de reganter à son tour.
+
+--Oui, cela me suffit, et vous venez de faire vos preuves, monsieur le
+marquis; mais auparavant, et comme arrhes du marché que nous allons
+conclure, il serait galant à vous, quoique je ne vous en fasse point une
+condition, de payer les dix ou douze pots de vin que je dois dans ce
+cabaret; je suis un homme d'ordre, et s'il m'arrivait un accident, dans
+une de mes expéditions, je serais désolé de laisser derrière moi une
+dette, si petite qu'elle fût.
+
+--Qu'à cela ne tienne!
+
+--Et ce serait, continua le buveur, mettre le comble à votre galanterie,
+les deux pots que j'ai devant moi sonnant le creux, d'en faire venir,
+pour les remplacer, deux autres, avec lesquels nous nous gargariserons
+la gorge, car j'ai le parler sec, et je trouve que les paroles mal
+humectées écorchent la bouche d'où elles sortent.
+
+--Maître Soleil! cria l'inconnu en s'enfonçant d'un degré de plus dans
+son manteau.
+
+Maître Soleil parut, comme s'il se fût trouvé derrière la porte, prêt à
+obéir aux ordres qui lui seraient donnés.
+
+--Le compte de ce gentilhomme et deux pots de vin, du meilleur!
+
+L'aubergiste de la _Barbe Peinte_ disparut aussi rapidement que le fait
+de nos jours, à travers une trappe anglaise, un clown du Cirque
+olympique, et reparut presqu'aussitôt, tenant deux pots de vin qu'il
+déposa, l'un à la proximité de l'inconnu, l'autre devant maître Etienne
+Latil.
+
+--Voilà! dit-il; quant au compte, c'est une pistole, cinq sous, deux
+deniers.
+
+--Voici un louis d'or de deux pistoles et demie--dit l'inconnu en jetant
+sur la table la pièce annoncée;--puis, comme l'aubergiste portait la
+main à sa poche, sans doute pour y chercher de la monnaie:
+
+--Inutile que tu me rendes, dit-il, tu porteras la différence à l'avoir
+de monsieur.
+
+--A l'_avoir_--murmura le bravo--voilà un mot qui sent son marchand
+d'une lieue! Il est vrai que ces Florentins sont tous marchands, et que
+leurs ducs eux-mêmes font l'usure, ni plus ni moins que des juifs de
+Francfort ou des Lombards de Milan; mais, comme le disait notre hôte,
+les temps sont durs, et l'on ne peut pas toujours choisir ses clients.
+
+Pendant ce temps, maître Soleil se retirait, en faisant révérences sur
+révérences, et en jetant sur son hôte, qui trouvait des seigneurs payant
+si largement ses dettes, des regards de profonde admiration.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE ÉTIENNE
+LATIL.
+
+
+L'inconnu suivit maître Soleil des yeux jusqu'à ce que la porte se fût
+refermée sur lui, et alors, s'assurant qu'il était bien seul avec
+Etienne Latil:
+
+--Et maintenant, dit-il, que vous savez n'avoir plus affaire à un
+croquant, êtes-vous disposé, mon cher monsieur, à aider un cavalier
+généreux à se débarrasser d'un rival qui l'importune?
+
+--On vient souvent me faire de pareilles offres, et rarement je les
+refuse. Mais, avant d'aller plus loin, il me semble qu'il serait bon de
+vous faire connaître mes prix.
+
+--Je les connais: deux pistoles pour servir de second dans un duel
+ordinaire, vingt-cinq pistoles pour appeler directement, sous un
+prétexte quelconque, quand la partie intéressée ne se bat pas, et cent
+pistoles pour chercher une querelle, qui amène une rencontre immédiate,
+avec une personne désignée, laquelle doit mourir sur place.
+
+--Mourir sur place--répéta le spadassin.--Si elle ne meurt pas, je rends
+l'argent, nonobstant les blessures faites ou reçues.
+
+--Je sais cela, et que, non seulement vous êtes une fine lame, mais
+encore un homme d'honneur.
+
+Etienne Latil s'inclina légèrement, et comme si l'on ne faisait que lui
+rendre justice. En effet, il était homme d'honneur à sa façon.
+
+--Ainsi, continua l'inconnu, je puis compter sur vous?
+
+--Attendez! n'allons pas si vite en besogne. Puisque vous êtes Italien,
+vous devez connaître le proverbe: _Che va piano va sano_. Allons
+doucement pour aller sûrement. Avant tout, il faut connaître la nature
+de l'affaire, l'homme dont il s'agit et à laquelle des trois catégories
+appartient le traité que nous allons passer, lequel, je vous en
+préviens, se fait toujours au comptant. Je suis trop vieux routier, vous
+comprenez bien, pour agir à la légère.
+
+--Voilà les cent pistoles toutes comptées dans cette bourse, vous pouvez
+vous assurer que la somme y est.
+
+Et l'inconnu jeta une bourse sur la table.
+
+Malgré le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point
+et la regarda à peine.
+
+--Il paraît que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,--dit-il de ce ton
+railleur, qui avait, nous l'avons dit, donné un pli particulier à sa
+bouche--nous voulons la rencontre immédiate?
+
+--Suivie de mort, répondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance
+qu'il eût sur lui-même, dominer le léger tremblement qui agita sa voix.
+
+--Alors, nous n'avons plus qu'à nous informer du nom, de l'état et des
+habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume,
+et c'est justement à cause de cela que j'ai besoin de connaître à fond
+la personne à laquelle je m'adresserai. Tout dépend, vous le savez, ou
+vous ne le savez pas, de la manière dont on engage le fer; or, on
+n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement débarqué comme avec
+un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de
+M. le cardinal. Si, pas renseigné du tout, ou mal renseigné par vous,
+j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce fût
+votre rival qui me tuât, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne,
+puis enfin vous êtes trop juste pour ne pas savoir que les risques
+auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre même, et que ces
+risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse plus haut. Le
+moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est
+d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux
+humides et malsains, où les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger
+que je me soigne à mes frais! Toutes ces considérations doivent entrer
+en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'être votre second, et
+si vous courriez les mêmes risques que moi, je serais plus coulant; mais
+vous ne comptez pas dégainer, n'est-ce pas? poursuivit assez
+dédaigneusement le spadassin.
+
+--Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi
+de gentilhomme que j'en suis aux regrets.
+
+Cette réponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout à
+la fois, si éloigné en même temps de toute faiblesse et de toute
+forfanterie, que Latil commença de soupçonner qu'il s'était mépris et
+qu'il conversait avec un homme qui, si chétive que fût sa mine, et si
+mauvaise que fût son apparence, n'eût point eu, pour se venger, recours
+à l'épée d'un autre, si de graves considérations n'eussent pas retenu la
+sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commençait à
+prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu'à la suite de
+cette explication, il laissa négligemment tomber ces mots:
+
+--Quant à la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus
+ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation
+là-dessus.
+
+--Alors, achevons, dit maître Etienne, quel est votre ennemi? Quand et
+comment faudra-t-il l'attaquer?--Mais, son nom d'abord?
+
+--Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous irons ce soir
+ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'où il
+sortira, vers deux heures après minuit, vous l'attendrez, et comme lui
+seul pourra sortir à une heure si avancée de la nuit, une méprise est
+impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous
+pourrez le reconnaître facilement.
+
+Le spadassin secoua la tête, repoussa la bourse pleine d'or, avec
+laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise:
+
+--Ce n'est point assez--dit-il--je vous l'ai dit et je vous le répète:
+je veux savoir avant tout à qui j'ai affaire.
+
+L'inconnu laissa échapper un signe d'impatience.
+
+--En vérité!--dit-il,--vous poussez trop loin le scrupule, mon cher M.
+Latil.--Votre futur adversaire ne saurait, en aucun cas, ni vous
+compromettre, ni vous résister: c'est un enfant de vingt-trois ans à
+peine, depuis huit jours seulement de retour à Paris, et que tout le
+monde croit encore en Italie. D'ailleurs, vous le mettrez à terre avant
+qu'il ait pu distinguer les traits de votre visage, que, pour plus
+grande précaution, vous pouvez couvrir d'un masque.
+
+--Mais savez-vous, mon gentilhomme, dit Latil, en appuyant ses coudes
+sur la table et sa tête sur ses poings; savez-vous que votre proposition
+frise l'assassinat!
+
+L'inconnu resta muet; Latil, de son côté, secoua la tête, et, repoussant
+la bourse tout à fait.
+
+--En ce cas--dit-il--il ne me convient guère d'être votre homme, et le
+genre de besogne auquel vous voulez m'employer me va peu.
+
+--Est-ce au service de M. d'Epernon que vous avez pris tous ces
+scrupules? mon bel ami, demanda l'inconnu.
+
+--Non, répondit Latil, car je suis justement sorti du service de M.
+d'Epernon parce que je les avais.
+
+--Je vois cela; vous n'avez pu vous entendre avec les Simon!
+
+Les Simon étaient les tortureurs du vieux duc.
+
+--Les Simon! dit Latil avec un geste de suprême dédain, sont des
+donneurs d'étrivières, tandis que moi je suis un donneur de coups
+d'épée.
+
+--Allons! dit l'inconnu, je vois qu'il faut doubler la somme; soit, je
+puis mettre deux cents pistoles à cette fantaisie.
+
+--Eh bien! non, cela ne me décidera point. Je ne travaille pas dans le
+guet-apens. Vous trouverez des gens dont c'est la partie, vers
+Saint-Pierre-aux-Boeufs, c'est là que les coupe-jarrets se tiennent
+habituellement. Mais que vous importe, au surplus, que j'emploie ma
+manière à moi, au lieu d'employer la vôtre, et que je le mène sur le
+pré, pourvu que je vous en débarrasse. Ce que vous voulez, n'est-ce pas,
+c'est ne plus le rencontrer sur votre chemin? Eh bien! du moment où vous
+ne l'y rencontrerez plus, vous devez vous tenir pour satisfait.
+
+--Il n'acceptera point votre appel.
+
+--Ventrebleu! il serait bien dégoûté! Les Latil de Pompignac ne datent
+pas des croisades comme les Rohan et les Montmorency, c'est vrai, mais
+ils sont d'honnête noblesse, et, quoique cadet de famille, je me crois
+aussi noble que mes aînés!
+
+--Il n'acceptera point, vous dis-je.
+
+--Alors je le bâtonnerai de telle manière qu'il n'osera plus jamais se
+présenter devant la bonne compagnie.
+
+--On ne le bâtonne pas.
+
+--Oh! oh! c'est donc à M. le cardinal lui-même que vous en voulez?
+
+L'inconnu ne répondit point, mais tira de sa poche deux rouleaux de
+louis de cent pistoles chacun, qu'il posa sur la table à côté de la
+bourse, mais dans un mouvement qu'il fit, son chapeau se dérangea, et
+Latil put voir que son étrange interlocuteur était bossu par derrière et
+par devant.
+
+--Trois cents pistoles, dit le gentilhomme bossu, peuvent-elles calmer
+vos scrupules et mettre fin à vos objections?
+
+Latil secoua la tête et poussa un soupir.
+
+--Vous avez des manières bien séduisantes, mon gentilhomme, dit-il, et
+il est difficile de vous résister. En effet, il faudrait avoir le coeur
+plus dur qu'une roche, sachant un seigneur tel que vous dans l'embarras,
+pour ne pas chercher avec lui un moyen de l'en tirer. Cherchons donc, je
+ne demande pas mieux.
+
+--Je n'en connais pas d'autres que celui-ci, répondit l'inconnu, et deux
+autres rouleaux de la même essence et de la même longueur, vinrent
+s'aligner près des deux premiers. Mais, ajouta l'inconnu, c'est la
+limite de mon imagination, ou de mon pouvoir, je vous en préviens:
+refusez ou acceptez.
+
+--Ah! tentateur! tentateur! murmura Latil, en attirant à lui la bourse
+et les quatre rouleaux, vous me ferez déroger à mes principes et faillir
+à mes habitudes!
+
+--Allons donc! dit le gentilhomme, j'étais bien sûr que nous finirions
+par nous entendre.
+
+--Que voulez-vous? Vous avez des façons tellement persuasives, que l'on
+n'y saurait résister. Voyons, convenons de nos faits: c'est dans la rue
+de la Cerisaie, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Pour ce soir?
+
+--Si c'est possible.
+
+--Seulement, il faudra me le bien dépeindre pour que je ne m'y trompe pas.
+
+--Sans aucun doute. D'ailleurs, maintenant que vous êtes raisonnable,
+que vous êtes bien à moi, que je vous ai acheté, que je vous ai payé.
+
+--Un instant, l'argent n'est pas encore dans ma poche.
+
+--Allez-vous faire des difficultés?
+
+--Non, mais poser des exceptions, _exceptis exipiendis_, comme nous
+disions au collége de Libourne.
+
+--Voyons ces exceptions.
+
+--D'abord, ce n'est ni le roi ni M. le cardinal.
+
+--Ni l'un ni l'autre.
+
+--Ni un ami de M. le cardinal?
+
+--Non, ce serait plutôt un ennemi, au contraire.
+
+--Et qu'est-il au roi?
+
+--Indifférent, mais je dois le dire, fort agréable à la reine.
+
+--Je comprends, un amoureux de Sa Majesté.
+
+--Peut-être. La liste de tes exceptions est-elle épuisée?
+
+--Ma foi oui; pauvre reine! reprit Latil, en portant la main sur l'or,
+et en s'apprêtant à le faire passer de la table dans sa poche, elle n'a
+pas de chance, on vient de lui tuer le duc de Buckingham.
+
+--Et--interrompit le gentilhomme bossu qui sans doute voulait en finir
+avec les hésitations de Latil, et qui aimait peut-être mieux qu'il
+reculât dans l'auberge que sur le terrain, et voilà qu'on va lui tuer le
+comte de Moret.
+
+Latil bondit sur sa chaise.
+
+--Ouais!--dit-il--le comte de Moret?
+
+--Le comte de Moret, répéta l'inconnu, vous ne l'avez pas nommé dans
+votre exception, ce me semble?
+
+--Antoine de Bourbon?--insista Latil, en appuyant ses deux poings sur la
+table.
+
+--Oui, Antoine de Bourbon.
+
+--Le fils de notre bon roi Henri?
+
+--Le bâtard, vous voulez dire.
+
+--Les bâtards sont les vrais fils des rois, attendu que les rois les
+font, non point par devoir, mais par amour. Reprenez votre or, monsieur,
+jamais je ne porterai la main sur un fils de la maison Royale.
+
+--Le fils de Jacqueline de Bueil n'est pas de la maison royale.
+
+--Mais le fils du roi Henri IV en est.
+
+Puis se levant, croisant les bras, et fixant un regard terrible sur
+l'inconnu.
+
+--Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que j'étais là, quand on a tué le
+père!
+
+--Vous?
+
+--Sur le marchepied de la voiture comme page de M. le duc d'Epernon;
+l'assassin a été obligé de m'écarter de la main pour arriver jusqu'à
+lui. Sans moi, peut-être se sauvait-il; c'est moi qui me suis cramponné
+à son pourpoint quand il a voulu fuir, et, tenez, tenez! Latil montra
+ses mains hachées de cicatrices, voici les traces des coups de couteau
+qu'il m'a donnés pour me faire lâcher prise! Le sang du grand roi s'est
+mêlé au mien, monsieur, et c'est à moi que vous venez proposer de
+répandre celui de son fils! Je ne suis ni un Jacques Clément, ni un
+Ravaillac, entendez-vous! Mais, vous... vous... vous êtes un
+misérable!... Reprenez donc votre or, et déguerpissez vivement, ou je
+vous cloue à la muraille comme une bête venimeuse!
+
+--Silence, sbire, dit l'inconnu en reculant d'un pas, ou je te fais
+percer la langue et coudre les lèvres.
+
+--Ce n'est pas moi qui suis un sbire, c'est toi qui es un assassin, et
+comme je ne suis pas de la police et que ce n'est point mon affaire de
+t'arrêter, pour que tu n'ailles pas renouveler ton infâme proposition à
+un autre qui l'accepterait peut-être, je vais anéantir à la fois et tes
+machinations et ta vilaine personne crochue, et faire de ta méchante
+carcasse, qui n'est bonne qu'à cela, un épouvantail à moineaux! En
+garde! misérable!...
+
+Et, en prononçant ces dernières paroles, en manière à la fois de menace
+et d'avis, Latil avait vivement tiré sa longue rapière du fourreau et en
+avait allongé un coup vigoureux à son interlocuteur, comme suprême
+argument de son inébranlable volonté de ne pas verser le sang.
+
+Mais celui que cette botte devait percer d'outre en outre et clouer en
+effet à la muraille comme un coléoptère, si elle l'eût atteint, fit avec
+une souplesse et une agilité que l'on n'eût pas dû attendre d'un homme
+atteint d'une pareille infirmité, un bond en arrière, et, dégainant en
+même temps, il retomba en garde devant Latil et se mit à lui fournir des
+bottes si serrées et des feintes si rapides, que le spadassin jugea
+qu'il fallait en appeler à tout ce qu'il avait de science, de prudence
+et de sang froid; puis, comme s'il eût été charmé de rencontrer
+inopinément et au moment où il s'y attendait le moins, un jeu qui
+pouvait rivaliser avec le sien, il voulut faire durer la lutte par amour
+de l'art, et se contenta de parer avec autant de précision qu'il eût pu
+faire dans une académie d'armes, attendant que la fatigue ou quelque
+faute de son antagoniste lui donnât le loisir de lui porter un de ces
+coups de Jarnac qu'il connaissait si bien et qu'il plaçait si
+avantageusement à l'occasion.
+
+Mais l'irascible bossu, moins patient que lui, et las de ne pas trouver
+le plus petit jour où faire glisser son épée, se sentant d'ailleurs
+pressé peut-être plus vivement qu'il l'eût voulu, voyant en outre que
+Latil, pour lui couper la retraite, s'était placé entre la porte et lui,
+se mit à crier tout à coup:
+
+--A moi, mes amis! à l'aide! au secours! on m'assassine!
+
+A peine le gentilhomme bossu avait-il fait cet appel, que trois hommes
+qui s'étaient arrêtés, attendant leur quatrième compagnon derrière la
+barrière de la rue de l'Homme-Armé, se précipitèrent dans la salle
+basse, et attaquèrent le malheureux Latil, qui, se retournant pour leur
+faire face, ne put parer la botte que lui porta, en se fendant jusqu'aux
+épaules, son premier adversaire; et, comme en même temps un des
+assaillants le frappait du côté opposé, il reçut à la fois deux
+effroyables coups d'épée, dont l'un, entrant par la poitrine, lui
+sortait par le dos, et dont l'autre, entrant par le dos, lui sortait par
+la poitrine.
+
+Latil tomba tout d'une pièce sur le carreau.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU
+PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT.
+
+
+Quelques instants après qu'Etienne Latil, laissant tomber son épée,
+s'était affaissé sur lui-même, rendant le sang par ses deux terribles
+blessures, nous retrouvons le gentilhomme bossu et ses trois compagnons
+à quelque distance de la rue de l'Homme-Armé. Assis sur une borne,
+l'oeil sombre et la figure contractée, le premier adversaire du
+spadassin semblait une de ces figures fantastiques que l'imagination
+vagabonde des architectes du quatrième siècle sculptait à l'angle des
+maisons.
+
+Devant lui une espèce d'athlète de cinq pieds six pouces de haut, lui
+parlait les bras croisés.
+
+--Ah! ça, Pisani, lui disait-il, tu es donc enragé de te jeter sans
+cesse, et de nous jeter avec toi dans de mauvaises affaires. Voilà un
+homme tué, il n'y a pas grand malheur, c'était un sbire connu; nous
+soutiendrons que tu étais dans le cas de légitime défense, donc, il n'y
+aura pas de poursuites à l'endroit de sa mort; mais si je n'étais point
+arrivé là et si je ne l'avais pas embroché d'un côté, tandis que tu
+l'embrochais de l'autre, c'était toi qui étais enfilé comme une
+mauviette.
+
+--Eh bien? répliqua celui qui avait nom Pisani, le grand malheur, quand
+cela serait arrivé!
+
+--Comment, le grand malheur?
+
+--Oui, qui te dit que je ne cherche pas à me faire tuer? N'ai-je pas en
+vérité une riche carcasse à ménager, et pour l'agréable vie que je mène,
+raillé des hommes, méprisé des femmes, ne vaudrait-il pas autant être
+mort ou mieux encore n'être jamais né?
+
+Et il leva son poing au ciel en grinçant des dents.
+
+--Eh bien! mais alors, si tu voulais te faire tuer, mon cher marquis, si
+autant vaudrait pour toi être mort, pourquoi nous avoir appelés à ton
+secours, au moment où l'épée d'Etienne Latil allait probablement combler
+tous tes voeux?
+
+--Parce qu'avant de mourir, je veux me venger!
+
+--Eh! que diable! quand on veut se venger et que l'on a pour ami un
+homme qui s'appelle Souscarrières, on lui conte ses petites affaires, et
+l'on ne va pas chercher un coupe-jarret rue de l'Homme-Armé.
+
+--J'ai été chercher un coupe-jarret, parce qu'il n'y avait qu'un
+coupe-jarret qui pût me rendre le service que je demandais de lui. Si
+Souscarrières eût pu me rendre ce service, je ne me fusse adressé à
+personne, et pas même à lui, je me fusse chargé moi-même d'appeler et de
+tuer mon homme; voir un rival que l'on déteste étendu à ses pieds, se
+débattant dans les angoisses de l'agonie, c'est une trop grande volupté
+pour se la refuser quand on peut la prendre.
+
+--Eh bien! pourquoi ne la prends-tu pas?
+
+--Tu me feras dire ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas dire.
+
+--Eh! dis, mordieu! l'oreille d'un ami dévoué est un puits où se perd
+tout ce que l'on y jette. Tu veux mal de mort à un homme, bats-toi avec
+lui et tue-le.
+
+--Eh! malheureux! s'écria Pisani emporté par sa passion, est-ce que l'on
+se bat avec les princes du sang! ou plutôt est-ce que les princes du
+sang se battent avec nous autres, simples gentilshommes. Quand on veut
+être débarrassé d'eux, il faut les faire assassiner!
+
+--Et la roue? dit le compagnon du gentilhomme bossu que nous avons
+entendu nommé Souscarrières.
+
+--Lui mort, je me serais tué. Est-ce que je n'ai pas la vie en horreur?
+
+--Ouais! s'écria Souscarrières en se frappant le front, est-ce que j'y
+serais par hasard?
+
+--C'est possible, fit Pisani, haussant insoucieusement les épaules.
+
+--Est-ce que l'homme dont tu es jaloux, mon pauvre Pisani, est-ce que ce
+serait...
+
+--Voyons, achève.
+
+--Mais non, ce ne peut pas être; celui-là est arrivé depuis huit jours à
+peine d'Italie.
+
+--Il ne faut pas huit jours pour aller de l'hôtel Montmorency à la rue
+de la Cerisaie.
+
+--Alors, c'est donc...--Souscarrières hésita un instant, puis, comme si
+le nom s'échappait de sa bouche malgré lui.--C'est donc le comte de
+Moret?
+
+Un blasphème terrible, qui s'échappa de la bouche du marquis, fut sa
+seule réponse.
+
+--Ah! ah! mais qui donc aimes-tu, mon cher Pisani?
+
+--J'aime madame de Maugiron.
+
+--Ah! la bonne histoire! s'écria Souscarrières en éclatant de rire.
+
+--Est-ce donc si risible ce que je te dis là? demanda Pisani, en
+fronçant le sourcil.
+
+--Madame de Maugiron, la soeur de Marion Delorme?
+
+--La soeur de Marion Delorme, oui!
+
+--Qui demeure dans la même maison que son autre soeur, madame de La
+Montagne?
+
+--Oui! cent fois oui!
+
+--Eh bien! mon cher marquis, si tu n'as que cette raison d'en vouloir au
+pauvre comte de Moret, et si tu veux le faire tuer parce qu'il est
+l'amant de Mme de Maugiron, remercie Dieu que ton désir n'ait pas été
+accompli, car un brave gentilhomme comme toi aurait eu un remords
+éternel d'avoir commis un crime inutile.
+
+--Comment cela? demanda Pisani, se dressant tout debout.
+
+--Parce que le comte de Moret n'est point l'amant de Mme de Maugiron.
+
+--Et de qui est-il donc l'amant?
+
+--De sa soeur, Mme de La Montagne.
+
+--Impossible!
+
+--Marquis, je te jure qu'il en est ainsi.
+
+--Le comte de Moret, l'amant de Mme de La Montagne, tu me le jures?
+
+--Foi de gentilhomme!
+
+--Mais, l'autre soir, je me suis présenté chez Mme de Maugiron.
+
+--Avant-hier?
+
+--Oui, avant-hier.
+
+--A onze heures du soir?
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--Je le sais, je le sais, comme je sais que Mme de Maugiron n'est point
+la maîtresse du comte de Moret.
+
+--Tu te trompes, te dis-je.
+
+--Alors, va toujours.
+
+--Je l'avais vue dans la journée; elle m'a dit que je pouvais venir, que
+je la trouverais seule. J'ai repoussé le laquais, je suis parvenu
+jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, j'ai entendu une voix d'homme.
+
+--Je ne dis point que tu n'aies pas entendu une voix d'homme.--Je dis
+seulement que cette voix n'était pas celle du comte de Moret.
+
+--Oh! tu me damnes, en vérité!
+
+--Tu ne l'as pas vu, le comte?
+
+--Si, je l'ai vu.
+
+--Comment cela?
+
+--Je me suis embusqué sous la grande porte de l'hôtel Lesdiguières, qui
+donne juste en face de la maison de Mme de Maugiron.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je l'ai vu sortir, vu comme je te vois. Seulement il ne
+sortait pas de chez Mme de Maugiron, il sortait de chez Mme de La
+Montagne.
+
+--Mais alors! mais alors! s'écria Pisani,--quel était donc l'homme dont
+j'ai entendu la voix chez Mme de Maugiron?
+
+--Bah! marquis, soyez philosophe.
+
+--Philosophe!
+
+--Oui, à quoi bon vous en inquiéter?
+
+--Comment à quoi bon m'en inquiéter. Je m'en inquiète pour le tuer donc,
+si ce n'est pas un fils de France.
+
+--Pour le tuer! Ah! ah! fit Souscarrières avec un accent qui ouvrit au
+marquis tout un horizon de doutes étranges.
+
+--Certainement! répondit-il, pour le tuer.
+
+--Vraiment! comme cela, tout grouillant! sans dire gare! continua
+Souscarrières avec un accent de plus en plus gouailleur.
+
+--Oui! oui! oui! cent fois oui!
+
+--Eh bien! dit Souscarrières, tuez-moi donc, mon cher marquis, car cet
+homme, c'était moi.
+
+--Ah! Schelme! s'écria Pisani, en grinçant des dents et en tirant son
+épée,--défends-toi.
+
+--Ah! tu n'as pas besoin de m'en prier, mon cher marquis, dit
+Souscarrières en bondissant en arrière et en retombant en garde l'épée à
+la main,--à tes ordres.
+
+Alors, malgré les cris de leurs compagnons qui ne comprenaient rien à
+tout ce qui se passait, commença entre le marquis Pisani et le seigneur
+de Souscarrières un combat furieux, d'autant plus terrible qu'il avait
+lieu sans autre lumière que celle qui descendait d'une lune trouble et
+voilée.--Combat où chacun, autant par amour de la vie que pour toute
+autre cause, déploya toute sa science en escrime. Souscarrières, qui
+excellait à tous les exercices du corps, était évidemment le plus fort
+et le plus adroit, mais les longues jambes de Pisani, la manière
+exagérée dont il était fendu, lui donnaient un grand avantage pour
+l'inattendu de ses attaques et la distance de ses retraites; enfin, au
+bout d'une vingtaine de secondes, le marquis Pisani poussa un cri, qui
+eut peine à passer entre ses dents serrées, baissa le bras, le releva,
+mais, presqu'aussitôt, laissa tomber son épée dont il ne pouvait plus
+supporter le poids, alla s'adosser au mur, jeta un soupir et s'affaissa
+sur lui-même.
+
+--Ma foi, dit Souscarrières en baissant son épée à son tour, vous êtes
+témoin que c'est lui qui l'a voulu.
+
+--Hélas! oui--répondirent ses compagnons.
+
+--Et vous attesterez que tout s'est passé dans les règles de l'honneur.
+
+--Nous l'attesterons.
+
+--Eh bien, maintenant, comme je ne veux pas la mort, mais la guérison du
+pécheur, portez M. de Pisani chez madame sa mère, et courez chercher
+Bouvard, le chirurgien du roi.
+
+--C'est en effet ce que nous avons de mieux à faire. Aidez-moi, mon ami,
+heureusement nous sommes à cinquante pas à peine de l'hôtel de
+Rambouillet.
+
+--Ah! dit l'autre, quel malheur! une partie qui avait si bien commencé!
+
+Et tandis qu'ils emportaient le plus doucement possible le marquis
+Pisani chez sa mère, Souscarrières disparaissait au coin de la rue des
+Orties et de la rue Fromenteau, en disant:
+
+--Ces damnés bossus, je ne sais pas ce qui les enrage contre moi! voilà
+le troisième auquel je suis obligé de passer mon épée au travers du
+corps, pour me débarrasser de lui!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+L'HOTEL DE RAMBOUILLET.
+
+
+Le célèbre hôtel Rambouillet était situé entre l'église Saint-Thomas-du
+Louvre, bâti vers la fin du douzième siècle, sous l'invocation de
+Saint-Thomas, martyr, et l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé sous le
+règne de Louis IX, à son retour d'Egypte, en faveur de trois cents, ou,
+comme on disait alors, de «quinze-vingts» gentilshommes, à qui les
+Sarrazins avaient crevé les yeux.
+
+La marquise de Rambouillet, qui l'avait fait bâtir, et nous allons dire
+comment tout à l'heure--était née en 1588,--c'est-à-dire l'année où le
+duc de Guise et son frère furent assassinés aux Etats de Blois, par
+ordre de Henri III.--Elle était la fille de Jean de Vivone, marquis de
+Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des
+Savelli, qui a donné deux papes: Honoré III et Honoré IV, à la
+chrétienté--et une sainte à l'Eglise: sainte Lucine.
+
+Elle avait, à l'âge de douze ans, épousé le marquis de Rambouillet, de
+la maison d'Angennes,--maison illustre qui, de son côté, avait donné le
+cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi
+de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III.
+
+En 1606, c'est-à-dire après six ans de mariage, M. de Rambouillet avait,
+dans un moment de gêne, vendu l'hôtel Pisani à Pierre Forget
+Dufresnes.--La vente avait été faite moyennant la somme de 34,500 livres
+tournois;--puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 écus,
+revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment où
+nous sommes arrivés, était occupé à faire bâtir sur le même terrain le
+Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des
+merveilles, fût en état d'être habitable, Richelieu avait deux maisons
+de campagne--l'une à Chaillot--l'autre à Rueil, et place Royale, une
+maison de ville, attenant à celle qu'habitait Marion Delorme.
+
+La marquise de Rambouillet, après la vente de l'hôtel Pisani à Pierre
+Forget Dufresne, était restée avec la petite maison de son père située
+rue Saint-Thomas-du-Louvre--cette maison s'était trouvée trop étroite
+pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors
+qu'elle se décida de faire bâtir ce fameux hôtel Rambouillet, qui eut
+une si grande réputation dans la suite. Mais, mécontente des plans que
+lui présentaient les architectes, le terrain tout biscornu étant
+difficile à utiliser, elle déclara qu'elle ferait son plan elle-même.
+Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle
+s'écria, comme Archimède: «Je l'ai trouvé!», se fit apporter du papier
+et une plume, et immédiatement fit le dessin intérieur et extérieur de
+son hôtel, et cela avec un goût si parfait, que la reine Marie de
+Médicis, alors régente, et occupée à faire bâtir le Luxembourg,
+quoiqu'elle eût vu à Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais
+du monde, et qu'elle eût fait venir de cette autre Athènes les premiers
+architectes de l'époque, envoya ceux-ci demander des conseils à Mme de
+Rambouillet et prendre exemple sur son hôtel.
+
+L'aînée des filles de la marquise de Rambouillet, et même de tous ses
+enfants, était la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de
+bruit que sa mère: après l'adultère épouse de Ménélas, qui lança
+l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beauté ait été plus
+hautement et plus généralement chantée sur tous les tons et sur tous les
+instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le coeur ne rentra jamais
+dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures
+sinon mortelles, du moins inguérissables, que celles que firent les
+beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses _martyrs_,
+mais Julie d'Angennes eut ses _mourants_.
+
+Elle était née en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant passé la première
+jeunesse, était, à l'époque où nous sommes arrivés, dans tout l'éclat de
+sa beauté.
+
+Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur aînée effaça, et qui
+restèrent à peu près inconnues. Trois d'ailleurs entrèrent en religion:
+ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernière
+enfin, Claire-Angélique d'Angennes, qui fut la première femme de M. de
+Grignan.
+
+Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance
+avec l'aîné de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second
+fils qui était mort à l'âge de huit ans, sa gouvernante ayant été voir
+un pestiféré et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au
+retour de l'hôpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours.
+
+L'originalité, qui faisait le caractère particulier de ce brillant hôtel
+Rambouillet, était d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie à tout
+homme de nom qui l'approchait, et le dévouement que les domestiques
+portaient à la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche,
+était, avait toujours été et devait toujours être un des _mourants_ de
+la belle Julie. Lorsque celle-ci, après douze ans d'attente, s'était
+décidée, à l'âge de trente-neuf ans, à couronner la flamme de M. de
+Montausier, elle eut une couche très-laborieuse. On chargea alors
+Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller
+chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renommée pour
+faciliter les accouchements, à l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait
+en dépôt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'était que trois heures
+du matin, il trouva les religieux couchés et fut obligé, malgré son
+impatience, d'attendre près d'une demi-heure.
+
+--Ah! s'écria-t-il, par ma foi, voilà de beaux moines, qui dorment
+tandis que Mme de Montausier accouche!
+
+Et, à partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de
+l'Abbaye de Saint-Germain.
+
+Après Chavaroche, et en descendant un degré vers la domesticité, on
+rencontrait, sa longue épée lui battant les jambes, sa royale lui
+descendant jusqu'à la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le
+titre de poëte hétéroclite de MONSIEUR, frère du roi.
+
+Il avait--Neuf-Germain, bien entendu--une maîtresse rue Gravillier, la
+dernière rue de Paris où un galant homme dût chercher une maîtresse;
+aussi certain filou, qui prétendait avoir un droit d'antériorité sur la
+donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se
+querellèrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et
+tira si bien, que la royale tout entière lui resta dans la main.
+Neuf-Germain, qui portait toujours l'épée, et qui avait donné ses
+premières leçons d'armes au marquis Pisani, porta de cette épée, à son
+antagoniste, un coup qui lui fit lâcher prise, si bien que le bouquet de
+barbe qu'il tenait dans sa main tomba à terre; le filou blessé se sauva
+en hurlant, poursuivi par la moitié des spectateurs que cette querelle
+avait attirés; l'autre moitié resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant
+et criant: bravo! tandis qu'il continuait à battre l'air de sa rapière,
+défiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un
+savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir à l'hôtel
+Rambouillet, dont la réputation avait ses racines dans le plus bas
+peuple, s'aperçut que cette vénérable barbe, arrachée à son menton,
+était restée sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement
+jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers
+l'hôtel Rambouillet. On était en train de dîner lorsqu'il cogna à la
+porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue
+Gravillier demandait à lui parler.
+
+La nouvelle était assez inattendue pour que M. de Rambouillet désirât
+savoir ce que le savetier avait à lui dire.
+
+--Faites-le entrer, dit-il.
+
+L'ordre est exécuté, le savetier entre, tire sa révérence, et
+s'approchant de M. de Rambouillet:
+
+--Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe
+de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma
+porte.
+
+Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa
+poche un de ces nouveaux écus que l'on venait de frapper à l'effigie de
+Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au
+savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir
+reçu un écu, mais d'avoir eu l'honneur de voir à table, mangeant comme
+de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille.
+
+Or, M. de Rambouillet et sa famille en étaient encore à regarder, sans y
+rien comprendre, cette poignée de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec
+son menton plumé et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque
+diligence qu'il eût faite pour revenir à l'hôtel, sa barbe y fût arrivée
+avant lui.
+
+Un étage plus bas, on rencontrait l'écuyer, ou plutôt le quinola
+Silésie,--on appelait quinola à cette époque un écuyer de second
+ordre,--autre fou d'un autre genre, car tout le monde à l'hôtel
+Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle
+Neuf-Germain son fou _interne_ et Silésie son fou _externe_, attendu
+qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'hôtel, mais à
+quelques pas seulement.
+
+Un matin, tous les gens qui habitaient la même maison que Silésie,
+vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il
+n'y avait pas moyen de dormir sous le même toit que son écuyer.
+
+M. de Rambouillet l'appela devant lui.
+
+--Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les
+voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'oeil un instant.
+
+--Sauf votre respect, M. le marquis, répondit Silésie, je tue mes puces.
+
+--Et comment mènes-tu si grand bruit en tuant tes puces?
+
+--Parce que je les tue à coups de marteau.
+
+--A coups de marteau! Explique-moi cela, Silésie.
+
+--Monsieur le marquis a dû remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus
+dure qu'une puce.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'échappent
+dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et à grands coups de
+marteau, je les écrase.
+
+Et, quelque chose que pût lui dire le marquis, Silésie continua de tuer
+ses puces de la même façon jusqu'à ce que, pendant une nuit, où il était
+probablement mal réveillé, il manqua la première marche et roula du haut
+en bas de l'escalier.
+
+Quand on le ramassa, il avait le cou rompu.
+
+Après Silésie, venait maître Claude l'argentier, espèce de Jocrisse,
+fanatique des exécutions, et qui, quelques observations que l'on pût lui
+faire sur la cruauté du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant
+trois ou quatre eurent lieu les unes à la suite des autres, sans que
+maître Claude bougeât de la maison.
+
+Inquiète de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause.
+
+--Ah! madame la marquise, lui répondit maître Claude, en secouant la
+tête d'un air mélancolique, je ne prends plus aucun plaisir à voir
+rouer.
+
+--Et pourquoi cela? lui demanda sa maîtresse.
+
+--Imaginez vous que, depuis le commencement de cette année, ces coquins
+de bourreaux étranglent les patients avant que de les rouer! J'espère
+qu'un jour on les rouera eux-mêmes, et j'attends ce jour-là pour
+retourner en Grève.
+
+Un jour, ou plutôt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la
+Saint-Jean, mais, au moment où l'on allait allumer la première fusée, se
+trouvant derrière un curieux plus grand que lui de la tête, gros à
+l'avenant, qui l'empêchait de voir, il eut l'idée, pour n'être gêné par
+personne, d'aller à Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout
+essoufflé au haut de la butte, et qu'il se retourna du côté de l'Hôtel
+de Ville, le feu d'artifice était tiré, de sorte que ce soir-là, au lieu
+de mal voir, Claude ne vit rien du tout.
+
+Mais ce qu'il vit en détail et ce qui lui fit grand plaisir à voir, ce
+fut le trésor de Saint-Denis. Aussi à son retour, interrogé par la
+marquise:
+
+--Ah! madame--dit-il--que de belles choses ils ont, ces coquins de
+chanoines!
+
+Et il commença d'énumérer les croix ornées de pierreries, les chapes
+brodées de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent--et puis,
+ajouta-t-il--le plus important que j'oubliais.
+
+--Qu'appelez-vous le plus important, maître Claude?
+
+--Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont.
+
+--De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait
+inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'idée de déposer son
+bras au trésor de Saint-Denis.
+
+--Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en
+n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons à son église.
+
+Il y avait encore à l'hôtel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne
+déparaient pas la collection: un secrétaire nommé Adriani, et un brodeur
+nommé Dubois. Le premier publia un volume de poésies qu'il dédia à M. de
+Schomberg; l'autre, se prétendant entraîné par la vocation, se fit
+capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la
+fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller
+redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des
+comédiens de l'hôtel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme
+de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au théâtre.
+
+En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet étaient adorés de
+leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru--celui qui introduisit à
+l'Académie la mode des discours de remerciements,--soupait à l'hôtel de
+Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, un des deux prononça le nom de la
+marquise de Rambouillet; le sommelier, nommé Audry, qui traversait la
+salle, après avoir donné aux domestiques inférieurs ses ordres sur le
+vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et
+s'arrêta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le
+sommelier congédia tous les autres domestiques.
+
+--Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru.
+
+--Eh! messieurs! s'écria le sommelier, j'ai été douze ans à Mme de
+Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'être des amis de Mme la
+marquise, personne ne vous servira ce soir que moi.
+
+Et, au mépris de sa dignité, prenant la serviette aux mains du
+domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout
+derrière les convives et les servit jusqu'à la fin du souper.
+
+Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les maîtres, les
+commensaux et les serviteurs de l'hôtel Rambouillet, introduisons nos
+lecteurs dans le susdit hôtel, un soir où nous y verrons les principales
+célébrités de l'époque.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE
+DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU.
+
+
+Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans
+l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ le premier chapitre de ce livre,
+toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait
+cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa
+Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme
+visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun
+d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il
+y avait chez elle assemblée extraordinaire.
+
+Aussi n'était-on pas venu, on était accouru.
+
+Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes
+commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en
+enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier
+et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières
+pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier,
+et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molière et à Racine,
+placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les
+nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée
+par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté,
+la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté
+des langues.
+
+Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les
+siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des
+seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que
+l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits
+rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer
+le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait _un barbare_.
+D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces comme
+_la Délivrance d'Andromède_, _la Conquête du sanglier de Calydon_ et _la
+Mort de Bradamante_, des oeuvres comme _Hamlet_, comme _Macbeth_, comme
+_Othello_, comme _Jules César_, comme _Roméo et Juliette_ et comme
+_Richard III_, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des
+estomacs français.
+
+Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les
+modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon,
+Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru.
+
+Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la
+force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était
+événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une
+invitation de Mme de Rambouillet était un double événement.
+
+On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la
+marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à
+M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à
+coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc
+de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une
+fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était
+consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son
+cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y
+conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en
+approchait, le prélat clignait de l'oeil, apercevant à travers les
+branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte.
+Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par
+distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire
+très-peu vêtues.
+
+C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois
+sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les
+demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit
+Tallemant des Réaux, _le plus agréable spectacle du monde_. Un évêque de
+nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectacle _le plus agréable
+du monde_, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il
+ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de
+Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille
+circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens,
+elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon
+évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur
+lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était
+cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait
+bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant
+sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci
+étant allé le remercier:--Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de
+vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon
+collègue, j'étais le plus laid des évêques de France.
+
+Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet,
+plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que
+la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre
+de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue
+dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette
+inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore,
+mais dont on a cependant une vague perception.
+
+La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais
+plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter
+les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller
+depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers
+et Mondory avaient pris la direction du théâtre.
+
+Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez
+elle _Frédégonde, ou le Chaste Amour_, de Hardy. Depuis ce temps, il
+avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point
+fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller.
+
+Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que
+protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait
+pour titre: _l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux_. Quoique de médiocre
+valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui que lui donnait l'hôtel
+Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait
+venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses
+collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors
+desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets
+et Bois-Robert.
+
+Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette
+comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un
+beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et
+d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les
+règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout
+simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de
+M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse,
+avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la
+marquise, puis la belle Julie.
+
+Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans,
+tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante
+assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée.
+
+--Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en
+désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!--et
+c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le
+courage, je l'espère, de crier derrière son char: _César, souviens-toi
+que tu es mortel!_
+
+--Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,--car c'était
+lui-même,--laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus
+malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même,
+et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le
+comte de Soissons, j'eusse laissé de côté mon _Mort amoureux_, comme
+s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je
+fais en ce moment.
+
+--Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda
+Mlle Paulet.
+
+--Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il
+vous aura vue, adorable lionne,--la _Bague de l'oubli_!
+
+Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de
+celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel
+le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché
+qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était
+totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la
+marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un
+jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les
+yeux de se fixer sur lui.
+
+--Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur
+de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à
+l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal?
+
+--M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au
+siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai
+profité de cela pour travailler de mon mieux.
+
+Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la
+part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou.
+
+--Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son
+frère.
+
+--Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci.
+
+Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un
+sourire de bonhomie.
+
+Rotrou aussi l'entendit.
+
+--Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de
+procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le
+dis.
+
+Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de
+dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que
+Rotrou présentait avec une si brillante promesse.
+
+Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère,
+par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de
+la pensée, et par des yeux pleins de flammes.
+
+Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse,
+quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante.
+
+Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et
+continua:
+
+--Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher
+compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui
+bientôt sera fils de son génie.
+
+--Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais
+augure.
+
+--Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou.
+
+--Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance.
+
+--_Ab illice cornix_, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau,
+prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse
+Julie.
+
+--Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet, vous cherchez au frontispice de
+quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur
+aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une
+comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit
+mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le
+présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons.
+
+Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit: _Dieu le
+veuille!_
+
+On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse
+surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste
+de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne
+peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui
+se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les
+hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à
+leur place:
+
+--Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le
+titre de votre comédie?
+
+Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque
+peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à
+l'oreille.
+
+--Elle s'appelle _Mélite_, répondit-il, à moins toutefois que Votre
+Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom.
+
+--Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi,
+Mélite est charmant, et si la fable y correspond...
+
+--Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit
+Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire.
+
+--Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il
+vrai?
+
+--Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son
+compagnon.
+
+Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un
+mauvais sujet que lui.
+
+--Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de
+Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait
+l'histoire, le visage de son éventail.
+
+Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du
+salon de Mme de Rambouillet.
+
+--J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers
+qu'en raconter l'argument.
+
+--Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais
+vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là
+qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant
+le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame,
+qu'un ami de ce libertin...
+
+--Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille.
+
+--Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous
+qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen,
+où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que
+pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce
+s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon
+d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas?
+
+--M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de
+carmélite.
+
+--Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue.
+Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai
+pas compris, moi.
+
+--Je l'espère bien, belle Sapho--c'était le nom que l'on donnait à Mlle
+Scudéri dans le dictionnaire des ridicules--je parle pour M. l'évêque de
+Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas?
+
+Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup
+d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant:
+
+--Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera.
+
+--Oui, _ad eventum festina_, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M.
+Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de
+Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la
+demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pas _Fidélité_, à
+ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre
+bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du
+coeur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à
+laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les
+Muses.
+
+--Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans
+le coeur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire.
+
+--Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette
+preuve, mon ami Corneille vous la donnera.
+
+--Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie
+de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est
+immortalisée.
+
+--Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresse ordinaire, mais je
+doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la
+sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari.
+
+--Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand
+malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez
+à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée.
+
+Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au
+ciel et en hochant tristement la tête.
+
+--Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert
+de nous réciter des rimes de sa comédie.
+
+--Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est
+demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami.
+
+Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix
+qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il
+récita les vers suivants:
+
+ Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;
+ Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable!
+ Le change serait juste après tant de rigueur,
+ Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur;
+ Elle a sur mes esprits une entière puissance;
+ Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,
+ Et je ménage en vain, dans un éloignement,
+ Un peu de liberté pour mon ressentiment;
+ D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte
+ Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,
+ Et par un si doux charme aveugle ma raison,
+ Que je cherche le mal et fuis la guérison.
+ Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,
+ Qu'il ranime soudain mon espérance morte,
+ Combat les déplaisirs de mon coeur irrité
+ Et soutient mon amour contre sa cruauté.
+ Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme
+ N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme
+ Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,
+ Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir.
+ Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,
+ Pensa mourir de honte en la voyant si belle;
+ Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux
+ Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,
+ Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,
+ Voulut obstinément loger sur son visage.
+
+Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui
+prouvaient que le pur Phoebus, si fort à la mode dans la société
+parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les
+beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais
+à ce dernier vers:
+
+ Voulut absolument loger sur son visage,
+
+les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la
+première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était
+le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette
+poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence.
+
+Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces
+applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens,
+il s'inclina en disant:
+
+--Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire?
+
+--Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de
+Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient
+leur goût sur celui de la maîtresse de la maison.
+
+Corneille continua:
+
+ Après l'oeil de Mélite, il n'est rien d'admirable,
+ Il n'est rien de solide après ma loyauté.
+ Mon feu, comme son teint, se rend incomparable
+ Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté!
+
+ Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,
+ Mon coeur à tous les traits demeure invulnérable
+ Et, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté,
+ Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.
+
+ C'est donc avec raison que mon extrême ardeur
+ Trouve chez cette belle une extrême froideur
+ Et que sans être aimé, je brûle pour Mélite.
+
+ Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,
+ Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite:
+ Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.
+
+Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever
+l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne
+devait naître que huit ans plus tard
+
+ Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,
+
+celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à
+outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains.
+
+Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, coeur loyal, plein
+de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie.
+
+--En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez
+raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir.
+
+--Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le
+prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit
+Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de
+Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait
+fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât.
+
+--Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est bien à lui qu'il faut aller
+parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il
+m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il
+revient et me demande:
+
+«A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous?
+
+«--C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit.
+
+«Qui est-ce cela? M. Chapelain!
+
+«Celui qui a fait la _Pucelle_.
+
+«--La _Pucelle_! ah! c'est donc un statuaire!...
+
+--Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal.
+Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence?
+
+--Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il
+a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans
+un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier
+ministre!
+
+--C'est bon! faites jouer _Mélite_; qu'elle réussisse, et nous
+arrangerons tout cela!
+
+Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la
+sienne et la regarda comme si elle lui appartenait.
+
+--Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse.
+
+--Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes.
+Hélas! non, elle est trop petite!
+
+--Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour
+vous, l'autre pour qui vous voudrez.
+
+--Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en
+faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main.
+
+Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber.
+Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la
+main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais
+ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux
+faveurs.
+
+Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui
+baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce
+pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les
+deux futurs auteurs de _Venceslas_ et du _Cid_.
+
+La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse.
+
+Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le
+Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet,
+et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté
+donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres
+et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en
+souriant:
+
+--Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes
+amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi
+aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous
+n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une
+intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent
+parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les
+glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que
+j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis
+enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas: _Qui m'aime me suive_,
+mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le
+bras.
+
+--Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait
+résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise.
+
+Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui
+arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que
+Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en
+l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des
+deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à
+être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet.
+Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent
+comme ils l'entendirent.
+
+Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité
+n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de
+roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun
+homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée
+à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui,
+elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence
+entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne
+faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus
+pour en sortir.
+
+Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans
+l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque
+l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la
+princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait
+qu'il n'existait ni porte ni issue.
+
+Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail.
+
+Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva
+sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours
+bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil
+à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette
+chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de
+fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits
+génies, qui n'étaient autres que les deux soeurs cadettes de Julie
+d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.
+
+Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il
+n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on
+voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien
+tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il
+n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le
+décorateur.
+
+Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet
+qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la
+suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon,
+il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à
+Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la _Pucelle_, et qui eut
+l'honneur de lui survivre.
+
+On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention;
+aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le
+premier poète de son temps se leva, et l'oeil inspiré, la main étendue,
+la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:
+
+ Urgande sut bien autrefois,
+ En faveur d'Amadis et de sa noble bande,
+ Par ses charmes fixer les lois
+ Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende.
+ J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,
+ Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande
+ A su conserver Amadis.
+
+ Par la puissance de cet art,
+ J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,
+ Du temps et du sort à l'écart,
+ Franche des changements de l'être corruptible,
+ Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,
+ Bref où ne montrent pas leur visage terrible,
+ La vieillesse, ni le trépas.
+
+ Cette incomparable beauté,
+ Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,
+ Par cet édifice enchanté
+ Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre;
+ Elle y brille en son trône et son éclat divin
+ De là sur les mortels va désormais s'épandre
+ Sans nuage, éclipse, ni fin.
+
+Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient
+cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un
+homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et
+couvert de sang, en s'écriant:
+
+--Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre
+avec Souscarrières et il est dangereusement blessé.
+
+Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani
+que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle
+comme un mort.
+
+--Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui
+retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si
+tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé.
+
+Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel
+Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement
+compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de
+l'hôtel de la _Barbe Peinte_.
+
+Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une
+table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les
+planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une
+voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots:
+
+--J'AI SOIF!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+MARINA ET JAQUELINO.
+
+
+Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les
+deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui
+d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre
+spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de la _Barbe
+peinte_, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier
+étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris,
+nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux
+cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau
+qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait
+celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et
+pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant.
+
+Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le
+temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans
+tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse,
+accompagnée d'un coup d'oeil d'intelligence, fut que la jeune paysanne,
+désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et
+attendait depuis une demi-heure à peu près.
+
+Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont
+toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons
+de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme
+Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel
+il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13.
+
+Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon
+de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans
+chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force.
+Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et
+les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil
+que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des
+lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double
+rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme,
+complétaient le charmant ensemble de cette physionomie.
+
+Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se
+composait d'un béret rouge, sang de boeuf, orné à son centre d'un gros
+gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même
+ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant
+coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret,
+passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches
+ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la
+rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et
+d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard
+ou d'épée.
+
+Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de
+Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné
+du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le
+haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de
+rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied,
+de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui
+tenait lieu de bottes à celui qui le portait.
+
+Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui
+soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le
+costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et
+qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme
+campagnard.
+
+Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien
+surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une
+façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un
+intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en
+observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle
+qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième.
+
+A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui
+prouvait que le visiteur était attendu.
+
+La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente
+ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui
+avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il
+avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin
+de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance
+tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon,
+à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur
+chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et
+passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de
+corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et
+descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge
+singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses
+contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé
+qu'à la Diane, la taille était fine--ou plutôt paraissait plus fine
+qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La
+jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge
+zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus
+aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui,
+relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une
+petitesse exagérée.
+
+Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire
+s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut
+prononcé le nom de _Marina_ et que celle qu'il désignait sous ce nom,
+comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui de
+_Jaquelino_, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en
+était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait
+et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se
+retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir
+celui à qui elle avait affaire.
+
+--Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente
+cousine.
+
+--Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme.
+
+--Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que
+nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit
+commencer à faire connaissance en s'embrassant.
+
+--Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à
+ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent
+d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas
+trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à
+une pudeur trop susceptible.
+
+Les deux jeunes gens s'embrassèrent.
+
+--Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de
+bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose
+de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est
+cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore.
+
+Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux
+paroles.
+
+--Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous
+causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose
+ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous
+manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me
+faire vous attendre?
+
+--Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par
+quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne
+espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure
+Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai.
+
+--Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas
+moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que
+vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à
+un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse.
+
+--Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les
+attends humblement.
+
+--Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous?
+s'écria Marina en le relevant.
+
+Puis elle ajouta avec son provocant sourire:
+
+--C'est dommage, vous êtes charmant ainsi.
+
+--Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue
+cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout,
+a-t-on appris mon retour avec satisfaction?
+
+--Avec joie.
+
+--Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience?
+
+--Avec bonheur.
+
+--Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec
+sympathie?
+
+--Avec enthousiasme.
+
+--Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que
+j'attends.
+
+--Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de
+jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux
+jours et demi.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et
+avant-hier?
+
+--A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues!
+
+--D'où les avez-vous vues?
+
+--Mais de la rue, comme un simple mortel.
+
+--Comment les avez-vous trouvées?
+
+--Superbes.
+
+--N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté
+Louis XIII déguisé en Jupiter.
+
+--Et en Jupiter Stator.
+
+--_Stator_ ou autre, peu m'importe.
+
+--Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au
+contraire est là.
+
+--Là! Où?
+
+--Dans le mot _Stator_. Savez-vous ce que veut dire _stator_?
+
+--Ma foi, non.
+
+--Cela veut dire Jupiter qui _arrête_, ou _qui s'arrête_.
+
+--Tâchons que ce soit Jupiter _qui s'arrête_.
+
+--Au pied des Alpes, n'est-ce pas?
+
+--Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la
+foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche
+et l'Espagne...
+
+--Foudre de bois...
+
+--Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est
+l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce
+moment. Donc, chère cousine, Jupiter _Stator_, après avoir menacé
+l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir
+lancée.
+
+--Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez
+bien heureuses.
+
+--J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai
+fait savoir à Leurs Majestés, une lettre du prince de Piémont, qui jure
+bien que l'armée française ne passera pas les Alpes.
+
+--Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude,
+vous le savez.
+
+--Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir.
+
+--Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se
+perdre inutilement.
+
+--C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire
+qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer
+à des choses utiles.
+
+--Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la
+bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des
+reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes!
+
+--Je vous écoute, cousine.
+
+Et le jeune homme donna à sa figure l'expression la plus grave qu'il put
+inventer.
+
+--Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre.
+
+--Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par
+Leurs Majestés?
+
+--Ce soir même.
+
+--Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance
+ce soir à la cour.
+
+--Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte
+aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a
+dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé
+Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine
+persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient
+corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se
+repose en vous attendant.
+
+--Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en
+me présentant.
+
+--Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous
+vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme
+la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des
+Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la
+chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra
+de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près
+d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans
+quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé.
+
+--Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me
+faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait
+infiniment agréable.
+
+--Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps
+au dehors, comme vous voyez.
+
+--Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement.
+
+--Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois.
+
+En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux.
+
+--Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et
+poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de
+dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que
+donneriez-vous bien pour la reine?
+
+--Ma vie! Est-ce assez?
+
+--C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et
+non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin!
+
+--A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe
+de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page?
+
+--C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: _Cazal_, et il vous répondra:
+_Mantoue_.
+
+Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus
+ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double
+baiser.
+
+Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui,
+si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister.
+
+Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé
+dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute
+pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de
+disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de
+Ronsard:
+
+ Il me semble que la journée
+ Dure plus longue qu'une année,
+ Quand par malheur je n'ai ce bien
+ De voir la grand'beauté de celle
+ Qui tient mon coeur et sans laquelle,
+ Vissé-je tout, je ne vois rien.
+
+Il en était au troisième couplet de sa chanson et à la dernière marche
+de l'escalier, lorsque de cette dernière marche, plongeant sur la salle
+basse où avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, éclairé par
+la lueur d'une chandelle collée à la muraille, un homme pâle et tout
+sanglant couché sur une table, et qui paraissait près d'expirer. A son
+côté se tenait un capucin, qui semblait écouter la confession du
+mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fenêtres, mais
+contenus par la présence du moine et par la solennité de l'acte
+qu'accomplissait le blessé, ils n'osaient entrer.
+
+Cette vue interrompit la chanson sur les lèvres du chanteur, et comme
+l'hôtelier se trouvait à la portée de sa voix:
+
+--Hé! maître Soleil! fit-il.
+
+Maître Soleil s'approcha, son bonnet à la main.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme?
+
+--Que diable fait donc cet homme couché sur une table, avec un moine
+près de lui?
+
+--Il se confesse.
+
+--Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et
+pourquoi se confesse-t-il?
+
+--Qui est-il? reprit l'hôtelier avec un soupir. C'est un brave et
+honnête garçon, nommé Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma
+maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que
+quelques heures à vivre. Comme il a des sentiments religieux, il
+demandait à grands cris un prêtre, quand ma femme a avisé ce digne
+capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappelé.
+
+--Et de quoi meurt-il, votre honnête homme?
+
+--Oh! monsieur, c'est-à-dire qu'un autre en serait déjà mort dix fois:
+il meurt de deux terribles coups d'épée, un qui entre dans le dos et qui
+lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui
+lui sort par le dos.
+
+--Il avait donc affaire à plusieurs hommes?
+
+--A quatre, monsieur, à quatre.
+
+--Une querelle?
+
+--Non, une vengeance.
+
+--Une vengeance?
+
+--Oui, l'on craignait qu'il ne parlât.
+
+--Et s'il eût parlé, qu'eût-il pu dire?
+
+--Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de
+Moret, et qu'il avait refusé.
+
+Le jeune homme tressaillit à ce nom, et, regardant fixement l'hôtelier.
+
+--Pour assassiner le comte de Moret? répéta-t-il. Etes-vous bien sûr de
+ce que vous dites-là, brave homme?
+
+--Je le tiens de sa bouche même. C'est la première chose qu'il a dite
+après avoir demandé à boire.
+
+--Le comte de Moret, répéta le jeune homme, Antoine de Bourbon?
+
+--Antoine de Bourbon, oui.
+
+--Le fils de Henri IV?
+
+--Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret.
+
+--C'est étrange!
+
+--Si étrange que ce soit, c'est cependant ainsi!
+
+Alors, après un nouveau silence d'un instant, au grand étonnement de
+maître Soleil, et malgré ses cris: «Où allez-vous?» le jeune homme
+écarta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte
+intérieure, entra dans la salle occupée par le capucin et par Etienne
+Latil seulement, s'approcha du blessé, et, jetant sur la table une
+bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honnêtement garnie:
+
+--Etienne Latil, lui dit-il, voilà pour vous faire soigner. Si vous en
+revenez, dès que vous serez transportable, faites-vous conduire à
+l'hôtel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en
+mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront
+pas au salut de votre âme.
+
+A l'approche du jeune homme, le blessé s'était soulevé sur son coude,
+et, comme à la vue d'un spectre, il était resté muet, les yeux ouverts,
+les sourcils froncés, la bouche béante.
+
+Puis, lorsque le jeune homme s'éloigna:
+
+--Le comte de Moret! murmura le blessé, en se laissant retomber sur la
+table.
+
+Quant au capucin, dès les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits
+dans la chambre, il avait vivement tiré son capuchon sur son visage,
+comme s'il eût craint d'être connu par lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ESCALIERS ET CORRIDORS.
+
+
+En sortant de l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, le comte de Moret, dont
+nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de
+l'Homme-Armé, tourna à droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla
+frapper à l'hôtel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait
+par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre
+donnant sur la rue Sainte-Avoye.
+
+Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarités dans la
+maison, car, aussitôt qu'il eut été reconnu, un jeune page d'une
+quinzaine d'années saisit un chandelier à quatre branches, alluma les
+cires et marcha devant lui.
+
+Le prince suivit le page.
+
+L'appartement du comte de Moret était au premier étage. Le page éclaira
+une des chambres en allumant deux autres candélabres semblables au
+premier, puis, s'adressant au prince:
+
+--Son Altesse a-t-elle quelque chose à me commander? demanda-t-il.
+
+--Es-tu occupé près de ton maître, ce soir, Galaor? fit le comte de
+Moret.
+
+--Non, monseigneur, j'ai congé.
+
+--Veux-tu venir avec moi, alors?
+
+--Avec grand plaisir, monseigneur.
+
+--En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera
+froide.
+
+--Oh! oh! dit le jeune page, habitué par son maître, grand coureur de
+ruelles, à de pareilles aubaines, j'aurai une garde à monter, à ce qu'il
+paraît?
+
+--Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un
+mot, même à ton maître.
+
+--Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant
+un doigt sur ses lèvres.
+
+Puis il fit un mouvement pour sortir.
+
+--Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions à te
+donner.
+
+Le page s'inclina.
+
+--Tu selleras toi-même un cheval, et tu mettras des pistolets chargés
+dans les fontes.
+
+--Un seul cheval?
+
+--Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrière moi, un second cheval
+attirerait l'attention.
+
+--Monseigneur sera obéi de point en point.
+
+Dix heures sonnèrent, le comte écouta, en les comptant, les battements
+du bronze.
+
+--Dix heures, répéta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure
+tout soit prêt.
+
+Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui
+donnait le comte.
+
+Quant à celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vêtement de cavalier,
+simple mais élégant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses
+de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col
+et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'échappant par les
+crevés des bras et par l'intervalle laissé à la ceinture, entre le
+pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant
+jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orné de deux
+plumes assorties aux couleurs de son vêtement, c'est-à-dire bleue et
+grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa
+un riche baudrier, soutenant une épée à la poignée de vermeil, mais à la
+lame d'acier, arme tout à la fois de luxe et de défense.
+
+Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques
+minutes au soin de son visage, veilla à ce que ses cheveux bouclés
+naturellement, tombassent de chaque côté de son visage d'une façon
+régulière, tressa la cadenette que l'on portait à la tempe gauche et qui
+descendait jusqu'à la ceinture, donna le tour à ses moustaches, tira sa
+royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'eût désiré,
+prit dans un tiroir une bourse destinée à remplacer celle qu'il avait
+donnée à Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout à coup
+rappelé un souvenir oublié:
+
+--Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intérêt à me faire tuer?
+
+Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune réponse satisfaisante à
+la question qu'il venait de se faire à lui-même, il réfléchit un
+instant, écarta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tâta
+pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de côté sur sa
+glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette
+chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier à
+l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_.
+
+ Chanson, va-t'en où je t'adresse,
+ Dans la chambre de ma maîtresse;
+ Et dis, baisant sa blanche main,
+ Que, pour en santé me remettre,
+ Il ne lui faut rien moins promettre
+ Que de te cacher dans son sein.
+
+A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui
+l'attendaient. Il se mit en selle avec la légèreté et l'élégance d'un
+écuyer consommé. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrière lui.
+Le comte, après s'être assuré que le page était bien assis, mit son
+cheval au trot; il descendit la rue Maubuée, puis la rue Trousse-vache,
+gagna la rue Saint-Honoré, et remonta la rue des Poulies.
+
+Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain,
+au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, était assis sur une
+borne un jeune garçon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en
+croupe, pensa que c'était probablement à ce cavalier qu'il avait
+affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il était enveloppé.
+
+Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est-à-dire la livrée de
+Mme la princesse.
+
+Le comte reconnut le page qui lui avait été annoncé, fit descendre
+Galaor, et mettant pied à terre à son tour, s'approcha du jeune garçon.
+
+Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse.
+
+--CAZAL! dit le comte.
+
+--MANTOUE! répondit le page.
+
+Le comte fit de la main signe à Galaor de s'éloigner, et, se retournant
+vers celui qui devait lui servir de guide:
+
+--C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, répondit celui-ci
+d'une voix si veloutée, que l'idée vint à l'instant même au prince qu'il
+avait affaire à une femme.
+
+--Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez
+la bonté de m'indiquer le chemin.
+
+Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'échappa point
+à celui ou à celle à qui ces dernières paroles étaient adressées; il
+fixa sur lui un oeil railleur, ne chercha point à étouffer un éclat de
+rire, fit un signe de la tête, et marcha en effet devant lui.
+
+Ils traversèrent alors le pont-levis, grâce au mot d'ordre que dit tout
+bas le page à la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et
+se dirigèrent vers l'angle nord.
+
+Arrivé au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on
+vît bien sa livrée bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses
+efforts pour masculiniser:
+
+--Maison de madame la princesse, dit-il.
+
+Mais, dans le mouvement, le page avait été obligé de découvrir son
+visage; un rayon de la lanterne qui éclairait le guichet avait donné
+dessus, et, à l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses épaules,
+à ses yeux bleus si pleins de larmes et de gaité, à sa bouche si fine
+et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de
+Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse.
+
+Il se rapprocha d'elle vivement, et au détour de l'escalier:
+
+--Chère Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours
+l'honneur d'être jaloux de moi?
+
+--Non, mon cher comte, répondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait
+amoureux de madame de la Montagne, à faire des folies pour elle.
+
+--Bien répondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit
+comme pour le visage, vous êtes toujours la plus spirituelle et la plus
+jolie créature qui soit au monde.
+
+--Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce
+compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais
+pas mes frais de voyage, monseigneur.
+
+--Ah çà! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens
+vous étiez exilée?
+
+--On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majesté, et, sur les
+instances de la reine, M. le cardinal a daigné me pardonner.
+
+--Sans condition?
+
+--On a exigé de moi le serment que je ne me mêlerais plus d'intrigue.
+
+--Et ce serment, vous le tenez?
+
+--Scrupuleusement, comme vous voyez.
+
+--Et votre conscience ne vous dit rien?
+
+--J'ai dispense du pape.
+
+Le comte se mit à rire.
+
+--Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de
+conduire un beau-frère chez sa belle-soeur.
+
+--Chère Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en
+la lui baisant avec ce désir amoureux qu'il tenait du roi son père et
+que nous avons vu éclater dans ses paroles, dès le commencement de la
+scène avec sa fausse cousine, dans l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_;
+chère Marie, est-ce que vous m'auriez gardé cette surprise que votre
+chambre se trouvât sur le chemin de la chambre de la reine?
+
+--Ah! que vous êtes bien le fils légitime, s'il en fut, de Henri IV!
+Tous les autres ne sont que des bâtards.
+
+--Même mon frère Louis XIII? dit en riant le comte.
+
+--Surtout votre frère Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un
+peu de votre sang dans les veines!
+
+--Nous ne sommes pas de la même mère, duchesse.
+
+--Et qui sait, peut-être pas du même père non plus.
+
+--Tenez, Marie! s'écria le comte de Moret, vous êtes adorable, et il
+faut que je vous embrasse!
+
+--Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc
+vous perdre de réputation, surtout arrivant d'Italie?
+
+--Allons! décidément, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et
+il laissa tomber la main de la duchesse.
+
+--Bon! dit-elle, la reine lui a envoyé à l'hôtellerie de la _Barbe
+peinte_ une de nos plus jolies femmes, et il se plaint!
+
+--Ma cousine Marina?
+
+--Eh! oui, votre cousine Marina.
+
+--Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette
+enchanteresse.
+
+--Comment! vous ne la connaissez pas?
+
+--Non.
+
+--Vous ne connaissez pas Fargis?
+
+--Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne?
+
+--Justement! On l'a placée près de la reine après la fameuse scène des
+jardins d'Amiens dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous a fait
+exiler toutes.
+
+--Eh bien! à la bonne heure, dit le comte de Moret en éclatant de rire,
+voilà une reine bien gardée, avec la duchesse de Chevreuse à la tête de
+son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frère Louis XIII!...
+Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance.
+
+--Mais savez-vous, monseigneur, que vous êtes impertinent à ravir, et
+qu'il est bien heureux que nous soyons arrivés?
+
+--Nous sommes donc arrivés?
+
+La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor
+obscur.
+
+--Voilà votre chemin, monseigneur, dit-elle.
+
+--Je présume que vous n'avez pas la prétention de me faire entrer
+là-dedans?
+
+--Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul même.
+
+--Bon! l'on a juré ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous
+mes pieds et bonsoir à Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas
+grand'chose, les femmes me traitent si mal.
+
+--Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend à l'autre bout de ce
+corridor...
+
+--Comment! s'écria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis
+attendu par une femme?
+
+--Ce sera la troisième de la soirée, et vous vous plaignez, bel Amadis?
+
+--Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse!
+
+--Prenez garde à la trappe.
+
+La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus
+complète obscurité.
+
+Le comte hésita un instant. Il ignorait complétement où il était. Il eut
+d'abord l'idée de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant
+dans la serrure et fermant la porte à double tour l'arrêta.
+
+Enfin, après quelques secondes d'hésitation, décidé à pousser l'aventure
+jusqu'au bout:
+
+--Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'étais le
+fils légitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir.
+
+Et il s'avança vers l'extrémité du corridor opposée à celle par laquelle
+il était entré, retenant son haleine, marchant à tâtons et les bras en
+avant.
+
+A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurité la plus profonde, avec
+cette hésitation que l'homme le plus brave éprouve dans les ténèbres,
+qu'il entendit un frôlement de robe et une respiration qui semblaient
+venir à lui.
+
+Il s'arrêta. Le frôlement et la respiration s'arrêtèrent.
+
+Il cherchait comment il adresserait la parole à ce bruit charmant,
+lorsqu'une voix douce et tremblante demanda:
+
+--Est-ce vous, monseigneur?
+
+La voix était à deux pas à peine.
+
+--Oui, répondit le comte.
+
+Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main étendue cherchant sa
+main, mais à peine l'eut-il touchée qu'elle se retira, timide comme la
+sensitive.
+
+Un léger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se
+fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mélodieux comme
+le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe éolienne.
+
+Le comte tressaillit; il venait d'éprouver une sensation complétement
+nouvelle, et par conséquent complétement inconnue.
+
+Cette sensation était délicieuse.
+
+--Oh! murmura-t-il, où êtes vous?
+
+--Ici, balbutia la voix.
+
+--On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne
+connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous?
+
+Il y eut un moment sensible d'hésitation chez la personne à laquelle
+cette demande était adressée; mais presque aussitôt, cependant:
+
+--La voici, dit-elle.
+
+Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui présentait et fit un
+mouvement pour la porter à ses lèvres, mais ce mouvement fut réprimé par
+un seul mot, qu'à son accent plein de prière, on ne pouvait interpréter
+autrement que comme le cri de la pudeur alarmée.
+
+--Monseigneur!
+
+--Pardon, Mademoiselle, répondit le comte d'une voix respectueuse,
+autant que s'il eût parlé à la reine.
+
+Puis il écarta cette main frémissante et craintive, déjà à moitié chemin
+de ses lèvres, et un silence se fit.
+
+Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la
+retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la
+volonté, on lui avait enlevé jusqu'à l'apparence de la vie.
+
+C'était, si l'on peut se servir de cette expression, une main
+complétement muette.
+
+Mais ce mutisme qui lui était imposé n'empêchait point le comte de
+s'apercevoir qu'elle était petite, fine, douce, allongée, aristocratique
+et surtout virginale.
+
+Ce n'était plus contre ses lèvres que le comte eût voulu la presser,
+c'était contre son coeur.
+
+Il était, depuis qu'il avait touché cette main, resté immobile comme
+s'il eût complétement oublié la cause qui l'amenait.
+
+--Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix.
+
+--Où voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce
+qu'il répondait.
+
+--Mais, où la reine vous attend, chez Sa Majesté.
+
+--C'est vrai! je l'avais oublié!--Et avec un soupir: Allons, dit-il.
+
+Et il se remit en marche, nouveau Thésée, guidé dans le labyrinthe,
+moins compliqué, mais plus obscur que celui de Crète, non point par le
+fil d'Ariane, mais par Ariane elle-même.
+
+Au bout de quelques pas, Ariane tourna à droite.
+
+--Nous arrivons, dit-elle.
+
+--Hélas! murmura le comte.
+
+Et en effet, on approchait d'un grand portail vitré donnant sur
+l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majesté
+était censée dormir, tout était éteint à l'exception d'une lampe pendue
+au plafond, et qui, à travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une
+lueur pareille à celle qu'eût projetée une étoile.
+
+A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne
+distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre.
+
+La jeune fille s'arrêta.
+
+--Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous
+conduire, suivez-moi!
+
+Et, malgré le léger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle
+la dégagea, marcha la première, ouvrit la porte du corridor, et se
+trouva dans l'antichambre de la reine.
+
+Le comte la suivait.
+
+Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied,
+l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle était
+la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux
+s'arrêtèrent, frappés en même temps par un bruit qui allait se
+rapprochant.
+
+C'était celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le
+grand escalier.
+
+--Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu
+l'idée, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa
+Majesté, ou plutôt de s'assurer si elle est réellement malade?
+
+--En effet, on vient de ce côté, dit le prince.
+
+--Attendez, fit la jeune fille, je vais voir.
+
+Elle s'élança vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit,
+et, revenant vivement vers le comte:
+
+--C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet!
+
+Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le
+comte et entra après lui.
+
+Il était temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle
+donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, précédé de deux pages
+portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux
+favoris, derrière lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le
+roi Louis XIII parut, et faisant signe à sa suite de l'attendre, entra
+chez la reine.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII.
+
+
+Nous croyons que le moment est arrivé de présenter le roi Louis XIII à
+nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espère, de consacrer un
+chapitre à cette étrange personnalité.
+
+Le roi Louis XIII, né le jeudi 27 septembre 1601, et, par conséquent,
+âgé, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, de vingt-sept ans et
+trois mois, était une longue et triste figure, au teint brun et aux
+moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelât Henri IV, ni dans la
+physionomie, ni dans le caractère; rien de français non plus, pas de
+gaieté, pas même de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une
+certaine probabilité, qu'il était fils de Virginio Orsini, duc de
+Bracciano, cousin de Marie de Médicis, et, en effet, à son départ pour
+la France, Marie de Médicis, déjà âgée de 27 ans, avait reçu de son
+oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trône de Toscane,
+avait empoisonné son frère François et Bianca Capello, Marie de Médicis
+avait reçu, disons-nous, cet avis:
+
+ --Ma chère nièce, vous allez épouser un roi qui a répudié sa première
+ femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire
+ le voyage, trois beaux garçons à votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui
+ est déjà votre Sigisbé; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisième,
+ Concino Concini; arrangez-vous de manière à être sûre, en arrivant en
+ France, de ne pas être répudiée.
+
+Marie de Médicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de
+point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours à
+aller seulement de Gênes à Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne fût pas
+impatient de voir «sa grosse banquière,» comme il l'appelait, avait
+trouvé la traversée un peu bien longue; mais Malherbe avait cherché une
+raison à cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait découverte. Il
+avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conçu
+pour la fiancée du roi de France.
+
+ Dix jours ne pouvant se distraire
+ Au plaisir de la regarder,
+ Il a, par un effort contraire,
+ Essayé de la retarder.
+
+Peut-être l'excuse n'était-elle pas bien logique, mais la reine Margot
+avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales.
+
+C'est ce bâtiment paresseux qu'entourent les Néréides, dans le beau
+tableau de Rubens qui est au Louvre!
+
+Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassuré: il apprit la
+naissance du dauphin Louis, surnommé immédiatement le _Juste_, parce
+qu'il était né sous le signe de la Balance.
+
+Dès son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse héréditaire chez
+les Orsini, en même temps qu'il eut de naissance tous les goûts d'un
+Italien de la décadence. En effet, musicien et même compositeur
+passable, peintre médiocre, il était apte à une foule de petits métiers,
+ce qui fit qu'il ne sut jamais son métier de roi, malgré sa prodigieuse
+idolâtrie de la royauté. Faible de complexion, il avait été
+outrageusement médicamenté dans son enfance, et, devenu jeune homme, il
+était resté une créature si maladive que déjà trois ou quatre fois il
+avait touché à la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son
+médecin Hérouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par
+heure tout ce qu'il fait. Dès sa jeunesse, il a peu de coeur, est sec et
+dur, parfois même cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale
+main: la première parce qu'il avait manifesté tant d'aversion à un
+gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer à ce gentilhomme
+un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait
+été tué sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet
+écrasé la tête d'un moineau franc.
+
+Une fois, une seule fois il eut la velléité d'être roi, et manifesta
+cette velléité: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui présentait le
+sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, étant fait d'or et
+d'argent et chargé de pierreries, sa main se prit à trembler, ce que
+voyant, M. de Condé qui, en sa qualité de premier prince du sang, était
+près du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider à soutenir le
+sceptre.
+
+Mais lui, se retournant vivement et le sourcil froncé:
+
+--Non, dit-il, je prétends le porter seul, et ne veux pas de compagnie.
+
+Sa grande distraction, enfant, était de tourner de petites pièces
+d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de
+dresser des châteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement
+de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-grièches. Au reste,
+dans toutes ses actions, dit l'Estoile, «_enfant, enfantissime!_»
+
+Mais les deux goûts les plus enracinés et les plus persistants chez lui
+avaient été la musique et la chasse. C'est dans Hérouard, ce journal à
+peu près inconnu, s'il ne l'est tout à fait des historiens, qu'il faut
+chercher ces détails et d'autres plus curieux encore: «_A midi, il va
+jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette; à une heure
+il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice,
+appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant
+lui-même, car il aimait la musique avec transport_.
+
+Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des
+proverbes ou des maximes, et, quand le goût lui en prenait, il voulait
+que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit à son médecin,
+Hérouard:--Mettez-moi cette prose en vers:
+
+«Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne
+m'aiment que peu, que dès demain ils me quittent.»
+
+Et le bon docteur, meilleur courtisan que poëte, faisait à l'instant
+même le distique suivant:
+
+ Je veux que tous ceux-là qui m'aiment désirent
+ Que ce soit pour jamais, où bien qu'ils se retirent.
+
+Comme tous les caractères mélancoliques, Louis XIII dissimulait à
+merveille, et c'est à ceux qu'il voulait perdre, au moment même où il
+retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents
+en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de
+l'année 1613, à l'âge de douze ans, que, se servant pour la première
+fois de la locution familière à François Ier, il jura _par sa foi de
+gentilhomme_. Cette même année, l'étiquette voulut que l'on présentât la
+chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne
+dirons pas de plaisir, nous verrons tout à l'heure que Louis XIII ne
+s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa.
+
+On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait
+voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette même
+année encore que fut introduit près de lui, par le maréchal d'Ancre
+lui-même, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-là, pour soigner et
+nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,--«un _pied-plat_ de
+Saint-Germain, nommé Pierrot,» dit l'Estoile. De Luynes fut nommé
+fauconnier en chef, et l'on commanda à Pierrot, tout-puissant jusque-là,
+de le reconnaître et de lui obéir. Enfin ses faucons, éperviers, milans,
+pies-grièches et perroquets, furent nommés _oiseaux de cabinet_, pour
+que de Luynes pût toujours rester près du roi, et de cette époque data
+chez Louis XIII une telle amitié pour lui, que non seulement il ne
+quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en
+dormant il rêvait tout haut de lui, dit Hérouard, criant son nom dans le
+sommeil et le croyant absent.
+
+En effet, si de Luynes ne parvenait pas à l'amuser, il parvenait au
+moins à le distraire, en développant chez lui le goût de la chasse
+autant qu'il le pouvait, avec le peu de liberté qu'ont les enfants
+royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses
+appartements avec un perroquet jaune et des pies-grièches. Luynes lui
+fit chasser des lapins avec des petits lévriers dans les fossés du
+Louvre, et voler le milan à la plaine de Grenelle. Ce fut là, toutes
+dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractère de Louis XIII,
+qu'il prit son premier héron le 1er janvier, et ce fut à Vaugirard que
+le 18 de la même année, il tira sa première perdrix.
+
+Enfin, ce fut à l'entrée du pont dormant, près du Louvre, qu'il chassa
+l'homme pour la première fois, et tua Concini.
+
+Intercalons ici une page du journal d'Hérouard, la page est curieuse
+pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait
+Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, où il chasse l'homme au lieu
+de chasser le moineau, le lapin, le héron ou la perdrix.
+
+Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont
+avertis.
+
+ «Lundi 24 avril 1617.
+
+ «Eveillé à sept heures et demi du matin, pouls plein, égal, petite
+ chaleur, douce, levé bon visage, gai, pissé jaune, _fait ses
+ affaires_, peigné, vêtu, prié Dieu; à 8 heures 1/2 déjeuné, quatre
+ cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort trempé.
+
+ «Le maréchal d'Ancre
+ «tué sur le pont du
+ «Louvre entre dix et
+ «onze heures du matin.
+
+ «Dîné à midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crêtes de coq
+ sur un potage blanchi; cuillerées de potage, dix bouts d'asperges sur
+ un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze;
+ les ailes de deux pigeons rôtis; deux tranches de gelinotte rôties
+ avec pain; gelée; figues, cinq; guignes sèches, quatorze cotignac sur
+ un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil,
+ une petite cuillerée.
+
+ «AMUSÉ jusqu'à sept heures et demie.
+
+ «FAIT SES AFFAIRES, jaune, mou, beaucoup.»
+
+ «AMUSÉ jusqu'à neuf heures et demie.
+
+ «Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, petite
+ chaleur douce.
+
+Vous voilà rassurés, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant
+royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant
+de sa mère, du père plus que probable de son frère Gaston, d'un maréchal
+de France enfin, c'est-à-dire du personnage le plus considérable du
+royaume après lui et même avant lui, lui eût ôté l'appétit ou la gaieté,
+et que les mains rouges de sang, il a hésité à prier Dieu? Non pas; son
+dîner a été retardé d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout
+à la fois être à table à onze heures et regarder par la fenêtre du
+rez-de-chaussée du Louvre, Vitry assassiner le maréchal d'Ancre. Il a le
+ventre assez relâché; mais c'est l'effet que faisait à Henri IV la vue
+de l'ennemi. En échange, il s'est AMUSÉ de sept heures à sept heures et
+demie; il s'est AMUSÉ de nouveau de neuf heures à neuf heures et demie,
+ce qui n'est pas dans ses habitudes.
+
+Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hérouard, il ne
+s'est AMUSÉ que ces deux fois là.
+
+En outre, il s'est mis au lit avec un pouls _plein, égal, une petite
+chaleur douce_. Il a _prié_ Dieu à dix heures et s'est endormi jusqu'à
+_sept heures et demie du matin_, c'est-à-dire qu'il a dormi un peu plus
+de neuf heures.
+
+Pauvre enfant!
+
+Aussi le lendemain il se réveille roi. Ce bon sommeil lui a donné des
+forces, et, après avoir fait acte de virilité la veille, il fait acte de
+royauté le lendemain.
+
+La reine-mère est non-seulement disgraciée, mais exilée à Blois; défense
+lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils
+bien-aimé Gaston d'Orléans; ses ministres sont renvoyés, et l'évêque de
+Luçon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission de
+la suivre dans son exil, où il se glissera dans ce coeur qui ne sait pas
+rester vide, et remplacera Concini.
+
+Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Marié depuis
+deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari
+que de nom. M. Durand, contrôleur provincial des guerres, a beau lui
+faire des ballets, dans lesquels il représente le démon du feu, et dans
+lesquels il chante à la reine les vers les plus tendres, toute sa
+galanterie se borne à lui dire:
+
+ Beau soleil de qui je veux
+ Pour jamais souffrir les feux,
+ Regarde où tu me conduis,
+ Et connais ce que tu peux
+ En voyant ce que je suis.
+
+En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais,
+comme il ôtait son habit pour se coucher, il dépouillait les flammes
+avec l'habit.
+
+Comme le ballet de la _Délivrance de Renaud_ n'a rien produit, on essaye
+d'un autre ballet qui a pour titre: les _Aventures de Tancrède dans la
+forêt enchantée_. Cette fois la chorégraphie de M. de Ponchère réveille
+un peu le roi, et sa curiosité va jusqu'à désirer savoir comment les
+choses se passent un soir de noces entre vrais époux; c'est M. d'Elbeuf
+et Mlle de Vendôme qui donnent au roi une répétition de la pièce qu'il
+n'a pas encore jouée: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la
+chambre des époux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa
+chambre de garçon.
+
+Enfin, ce fut Luynes qui, tourmenté par l'ambassadeur d'Espagne et par
+le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas à
+ceux qui l'y poussaient qu'il _courrait risque d'y perdre son crédit_.
+
+Le jour fut fixé au 25 janvier 1619.
+
+Ce jour-là, c'est encore le journal d'Hérouard qui va nous en donner
+l'emploi.
+
+Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait à la fin
+de la journée, se leva en excellente santé, avec bon visage, et même
+gai, relativement; il déjeuna à neuf heures et quart; ouït la messe à la
+chapelle de la Tour; présida le conseil; dîna à midi; fit visite à la
+reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et
+demie par le même chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour répéter
+son ballet; soupa à huit heures; fit de nouveau visite à la reine, la
+quitta à dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais à
+peine était-il couché, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea à
+se lever. Le roi le regarda avec le même étonnement que s'il lui eût
+proposé de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que
+l'Europe commençait à s'inquiéter de voir le trône de France sans
+héritier, et que ce serait une honte pour lui si sa soeur, madame
+Christine, qui venait d'épouser le fils du duc de Piémont, le prince
+Amédée de Savoie, avait un enfant avant que la reine eût un dauphin.
+Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvât de la tête, ne
+paraissaient pas suffisantes pour décider le roi, de Luynes le prit tout
+simplement entre ses bras et le porta où il ne voulait point aller. Que
+si vous doutez le moins du monde de ce petit détail qu'aucun historien
+ne vous a raconté, et que vous raconte un romancier, lisez la dépêche du
+nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui
+nous paraît concluante: _Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi
+per forza al letto della Regina_.
+
+Mais si Luynes n'y perdit pas son crédit, et y gagna au contraire le
+titre de connétable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut
+récompensé que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix
+de vitesse avec le premier-né de la duchesse de Savoie ne vit le jour,
+si ardemment réclamé qu'il fût, que dix-neuf ans après, c'est-à-dire en
+1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre
+qu'il avait planté porter ses fruits, mourait deux ans après d'une
+fièvre pourprée. Cette mort laissait le chemin libre à Marie de Médicis,
+qui, rappelée de son exil, revenait à Paris, ramenait, et faisait entrer
+au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientôt après
+devait devenir premier ministre.
+
+Dès lors, c'est Richelieu qui règne, et qui, en se déclarant contre la
+politique autrichienne et espagnole, se brouille à la fois avec Anne
+d'Autriche et avec Marie de Médicis. A partir de ce moment, les haines
+le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Médicis a, comme le
+roi, son ministère présidé comme celui du roi par un cardinal, M. de
+Bérulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de génie,
+tandis que le cardinal de Bérulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu
+a marié, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donné l'immense
+fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret
+s'organise, auquel est appelé le médecin Bouvard, qui a succédé comme
+médecin du roi au brave docteur Hérouard; par Bouvard, Monsieur, qui
+succède à Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le
+pouls du malade, car Bouvard, homme de dévotion tout espagnole, vivant
+aux églises, est l'âme damnée des reines. On sait donc que ce sombre
+roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aimé de
+personne, mais au contraire haï de tous, que les médecins exterminent
+par la médecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang
+et que l'on saigne une fois par mois, peut s'évanouir d'un moment à
+l'autre et disparaître avec cette humeur noire que l'on s'obstine à
+chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est à la merci de
+ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est
+pendu. Eh bien, malgré toutes ces espérances, Chalais n'a pas le temps
+d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Médicis appuie la
+proposition, Mme de Conti achète des poignards, et la douce Anne
+d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prêtre!
+
+Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mère, qui,
+depuis la conspiration de Chalais, se défie de son frère, qui, depuis
+ses amours avec Buckingham, et particulièrement depuis le scandale des
+jardins d'Amiens, méprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa
+femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon,
+n'a qu'à moitié les vices des Valois, il est plus froid et plus défiant
+que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie
+qu'il projette, ou plutôt que projette le cardinal, est antipathique à
+Marie de Médicis, à Gaston d'Orléans, et particulièrement à Anne
+d'Autriche, parce qu'en réalité, c'est une guerre contre Ferdinand II et
+Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie
+d'Espagne.
+
+Aussi, lorsque, sous le prétexte d'un violent mal de tête, elle a refusé
+d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de
+La Rochelle, c'est-à-dire en l'honneur de la victoire de son mari sur
+son amant, Louis XIII a-t-il été pris de ce soupçon qu'elle ne restait
+chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soirée,
+a-t-il eu l'oeil, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais
+sur la reine-mère et sur Gaston d'Orléans, échangeant à voix basse avec
+le cardinal, qui se tenait à ses côtés, dans sa loge, des observations
+qui n'avaient aucun rapport avec la chorégraphie, et, le ballet fini, au
+lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'idée de passer chez la reine sans
+la prévenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y
+avait un fait quelconque; et voilà pourquoi nous l'avons vu arriver
+d'une façon si inattendue, précédé de deux pages, accompagné de ses deux
+favoris, suivi de Beringhen, et apparaître dans l'antichambre, juste au
+moment où le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient
+dans le cabinet.
+
+L'étiquette royale défendait que, quand le roi couchait sous le même
+toit que la reine, une velléité conjugale étant prévue, les portes de
+l'appartement de la reine de France fussent fermées la nuit; le roi
+avait donc, l'une après l'autre, ouvert sans difficulté, au milieu de
+l'obscurité et du silence, les trois portes qui séparaient l'antichambre
+de la chambre à coucher.
+
+En entrant dans la chambre à coucher, il en avait, d'un regard rapide,
+exploré les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirés.
+
+Tout y était dans l'ordre le plus parfait.
+
+La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la
+chasteté, et un souffle doux et régulier s'échappait de sa poitrine au
+moment où Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses
+droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit.
+
+Mais les reines ont le sommeil léger, et quoiqu'un épais tapis de
+Flandre eût assourdi les pas de son auguste époux, le souffle doux et
+régulier s'arrêta tout à coup, puis une main, merveilleuse de forme et
+de blancheur, écarta le rideau: une tête adorable de coquetterie
+nocturne se souleva sur l'oreiller, et après que deux grands yeux
+étonnés se furent fixés un instant sur le visiteur inattendu, une voix
+frémissante de surprise s'écria:
+
+--Comment, c'est vous, Sire?
+
+--Moi-même, madame, répondit froidement le roi, mais en mettant le
+chapeau à la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une
+femme.
+
+--Et à quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de
+votre visite?
+
+--Vous m'avez fait dire que vous étiez indisposée, madame; or, inquiet
+de votre santé, j'ai voulu moi-même venir prendre de vos nouvelles et
+vous dire que je n'aurai probablement pas, à moins que vous ne preniez
+le dérangement de me visiter à votre tour, le plaisir de vous voir, ni
+demain ni après-demain.
+
+--Votre Majesté chasse? demanda la reine.
+
+--Non, madame; mais Bouvard a décidé qu'il était bon qu'à la suite de
+toutes ces fêtes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purgé et
+saigné; il me purge donc demain et me saigne après-demain. Bonne nuit,
+madame, et excusez-moi de vous avoir réveillée. A propos, qui donc est
+de service auprès de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de
+Chevreuse?
+
+--Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec.
+
+--Ah! très-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer;
+mais où est-elle donc?
+
+--Dans la chambre à côté, où elle dort tout habillée sur un canapé.
+Votre Majesté a-t-elle le désir que je l'appelle?
+
+--Non, merci. Au revoir, madame.
+
+--Au revoir, Sire.
+
+Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou réel, mais que, vu
+la circonstance, nous croyons plutôt feint que réel, laissa retomber le
+rideau devant son lit et sa tête sur l'oreiller.
+
+Quant à Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier
+regard dans lequel transperçait un reste de soupçon, et sortit en
+murmurant:
+
+--Non, pour cette fois le cardinal s'était trompé.
+
+Puis, arrivé dans l'antichambre où sa suite l'attendait:
+
+--La reine est, en effet, très-souffrante, dit-il. Suivez-moi,
+messieurs!
+
+Et, dans le même ordre qu'il était venu, le cortége se remit en marche
+pour rentrer chez le roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE
+APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.
+
+
+A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie,
+et les derniers reflets des torches se furent-ils éteints en tremblant
+le long des parois des murailles, que la porte du cabinet où s'étaient
+réfugiés le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et
+que la tête de la jeune femme se glissa par l'entrebâillement de la
+porte.
+
+Alors, voyant que tout était rentré dans le silence et l'obscurité, elle
+se hasarda à sortir tout à fait, et jeta un regard dans la galerie à
+l'extrémité de laquelle elle vit disparaître les dernières lueurs des
+torches des deux pages.
+
+Puis, jugeant que tout danger était évanoui, elle se rapprocha du
+cabinet, et, passant devant la porte, légère comme un oiseau:
+
+--Venez, Monseigneur, dit-elle au comte.
+
+Et en même temps, se maintenant toujours à une distance et dans une
+position où le jeune homme ne pût profiter d'une clarté plus grande pour
+voir son visage, elle ouvrit l'une après l'autre les trois portes
+qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermées en sortant, le roi.
+
+Le jeune homme la suivait muet, haletant, éperdu; dans ce cabinet étroit
+et sombre, la jeune fille avait dû, malgré elle, se serrer contre lui,
+et, quoique le maîtrisant par la main toute-puissante de la chasteté,
+elle n'avait pu empêcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son
+haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui
+émane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de
+la puberté.
+
+Avant d'ouvrir la dernière porte, elle étendit la main vers le comte,
+dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un
+certain trouble altérait la sérénité:
+
+--Monseigneur, dit-elle, ayez la bonté de vous arrêter dans ce salon;
+lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majesté vous appellera.
+
+Et elle rentra chez la reine.
+
+Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir.
+
+--Est-ce vous, chère Isabelle? demanda-t-elle, en écartant le rideau, du
+geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus
+pressé qu'elle n'avait fait pour le roi.
+
+--Oui, madame, c'est moi, répondit la jeune fille, en se plaçant de
+manière à ce que son visage fût perdu dans l'ombre, et par conséquent à
+ce qu'elle pût dérober sa rougeur involontaire à la reine.
+
+--Vous savez que le roi sort d'ici?
+
+--Je l'ai vu, madame.
+
+--Il avait sans doute des soupçons?
+
+--C'est possible, mais à coup sûr il n'en a plus.
+
+--Le comte est là?
+
+--Dans la chambre qui précède celle-ci.
+
+--Allumez une cire et donnez-moi un miroir à main.
+
+Isabelle obéit, donna le miroir à la reine, mais garda la bougie pour
+l'éclairer.
+
+Anne d'Autriche était jolie plutôt que belle; elle avait les traits tout
+petits, un nez sans caractère, mais la peau transparente et veloutée de
+cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les
+Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne
+voulait pas manquer son effet, même sur son beau-frère.--En conséquence,
+elle rajusta quelques boucles de cheveux froissés par l'oreiller,
+régularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle était
+enveloppée, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son
+miroir à sa dame d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de
+remercîment, qu'elle pouvait rentrer chez elle.
+
+Isabelle déposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua
+respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indiquée la reine, en
+disant à son époux que sa dame d'honneur devait être, _là_, endormie sur
+un canapé.
+
+L'appartement demeura éclairé par la double lumière de la lampe et de la
+bougie, placées toutes deux de manière à projeter leurs rayons sur le
+côté du lit où Anne d'Autriche avait donné son audience au roi et allait
+donner la sienne au comte de Moret.
+
+Cependant, restée seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait
+attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant à plusieurs reprises
+vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience,
+et murmurant des paroles à voix basse.
+
+Enfin, et à peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que
+semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme
+de vingt ans, au visage coloré et plein, aux cheveux noirs, à l'oeil
+dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il était splendidement vêtu de
+satin blanc, avec un manteau cerise brodé d'or. Il portait le
+Saint-Esprit au cou, comme on le portait à cette époque. Il tenait à la
+main son chapeau de feutre blanc orné de deux plumes de la couleur du
+manteau.
+
+Ce jeune homme, c'était Gaston d'Orléans, que l'on désignait
+généralement sous le nom de MONSIEUR, et que la chronique scandaleuse du
+Louvre disait n'être si particulièrement aimé de sa mère que parce qu'il
+était le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra
+l'un près de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au musée de
+Blois, le portrait du maréchal d'Ancre et celui du second fils de Marie
+de Médicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe
+entre eux pouvait faire croire à la vérité de cette grave accusation.
+
+Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en
+mépris. En effet, Louis XIII avait une espèce de conscience. Il n'était
+pas insensible à ce que l'on appelait alors l'_honneur de la couronne_
+et que l'on appelle aujourd'hui l'_honneur de la France_. Son égoïsme et
+sa vanité, pétris aux mains de Richelieu, avaient presque changé de
+forme, et de ces deux vices le cardinal était parvenu à lui faire une
+sorte de vertu; mais Gaston, âme à la fois fourbe et lâche, avait été
+immonde dans toute cette affaire de Nantes.
+
+Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y eût consenti pour avoir la
+paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano.
+Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempête, dit
+qu'Ornano entrera au conseil de bonne volonté ou de force. Richelieu, ne
+pouvant faire arrêter Gaston, fait arrêter Ornano. Gaston force la porte
+du conseil, et, d'une voix altière, demande qui a eu l'audace de faire
+arrêter son gouverneur. «Moi,» répond avec le plus grand calme
+Richelieu.
+
+Tout en serait resté là et Gaston eût bu sa honte, si Mme de Chevreuse,
+poussée par l'Espagne, n'eût poussé Chalais.--Chalais vint s'offrir à
+MONSIEUR pour le débarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve
+ou plutôt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dîner chez
+Richelieu, à son château de Fleury, et là à sa table, trahissant
+l'hospitalité, des gens d'épée assassineront commodément un homme sans
+défense--un prêtre.
+
+Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et
+hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres, à l'endroit des
+grandes personnalités qui la gênent: elle les supprime. En politique,
+supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprimé Coligny, Guillaume de
+Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le
+procédé est monotone, mais peu importe: du moment où il réussit, il est
+bon.
+
+Cette fois, cependant, il échoua.
+
+Ce fut à cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias,
+commença le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux
+bâtards de Henri IV, les Vendôme, furent arrêtés; le comte de Soissons
+prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exilée, le duc de Longueville en
+disgrâce. Quant à Monsieur, il signa une confession dans laquelle il
+dénonçait et abandonnait ses amis. Il fut marié, enrichi et déshonoré.
+
+Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en
+sortit sans tête.
+
+Et déjà si avant dans l'ignoble, MONSIEUR n'avait pas vingt ans.
+
+Par l'autre porte entra, presque aussitôt que Monsieur, une femme de
+cinquante-cinq à cinquante-six ans, vêtue royalement, portant une petite
+couronne d'or sur le haut de la tête, et un long manteau de pourpre et
+d'hermine, descendant de ses épaules sur une robe de satin blanc brochée
+d'or; elle a pu être fraîche autrefois, mais jamais ni belle ni
+distinguée; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui
+a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la _Grosse banquière_;
+c'est un esprit tracassier qui ne se plaît que dans l'intrigue.
+
+Inférieure en génie à Catherine de Médicis, elle lui a été supérieure
+en débauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de
+Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle
+n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de
+la mort de son fils aîné, qu'elle regarde comme inévitable, et dont elle
+est déjà consolée. Son idée fixe est de voir Gaston sur le trône, comme
+l'idée fixe de Catherine de Médicis, a été d'y voir Henri III.
+
+Mais une accusation plus grave que toutes celles-là pèse sur elle, et fait
+que Louis XIII la déteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon
+mis, du moins laissé aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en eût
+pu faire tomber. Un procès-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait
+nommée elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice
+pour faire disparaître jusqu'à la trace de ces deux noms.
+
+Depuis la veille, la mère et le fils ont été convoqués par Anne
+d'Autriche, prévenue que le comte de Moret, arrivé depuis huit jours à
+Paris, a des lettres à leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils
+sont entrés, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes
+différentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils
+auront pour excuse l'indisposition de Sa Majesté, qu'ils ont apprise au
+ballet, indisposition qui leur a donné tant d'inquiétude qu'ils n'ont
+pas même pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret,
+toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme
+de vingt-deux ans est toujours facile à cacher; Anne d'Autriche a
+d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et même des
+antécédents.
+
+Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre à côté, et
+il a tout bas et du fond de l'âme remercié le ciel de ce regard.
+
+Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait, entrant chez la reine, ému, troublé,
+palpitant comme il l'était en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix
+minutes d'attente n'ont pas été de trop pour calmer les battements de
+son coeur et rendre un peu d'assurance à sa voix. De l'agitation, il a
+passé à la rêverie, rêverie douce et suave dont, jusqu'à cette heure, il
+n'avait eu aucune idée.
+
+Tout-à-coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla
+chercher au fond de sa rêverie.
+
+--Comte, demanda-t-elle, êtes-vous là?
+
+--Oui, Madame, répondit le comte, et attendant les ordres de Votre
+Majesté.
+
+--Entrez donc, alors, car nous sommes désireux de vous recevoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT
+SEUL.
+
+
+Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tête, comme pour en faire
+tomber l'incessante préoccupation à laquelle il était en proie, et
+poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre à
+coucher d'Anne d'Autriche.
+
+Son premier regard, nous devons l'avouer, malgré le haut rang des
+personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le
+guide charmant qui l'y avait conduit et qui, après l'y avoir conduit,
+l'avait quitté, sans qu'il pût même voir son visage. Mais son regard eut
+beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force
+lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit
+sur le groupe placé dans la lumière.
+
+Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces
+trois personnes étaient: la reine mère, la reine régnante et le duc
+d'Orléans.
+
+La reine-mère était debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche
+était couchée; Gaston était assis au pied du lit de sa belle-soeur.
+
+Le comte salua profondément, puis s'avançant vers le lit, il mit un
+genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main à baiser,
+puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lèvres
+le bas de la robe de Marie de Médicis; puis enfin, toujours un genou en
+terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci
+le releva en lui disant:
+
+--Dans mes bras, mon frère.
+
+Le comte de Moret, coeur franc et loyal, véritable fils de Henri IV, ne
+pouvait croire à tout ce que l'on disait de Gaston. Il était en
+Angleterre lors du complot de Chalais, et c'était là qu'il avait connu
+madame de Chevreuse, qui s'était bien gardée de lui dire la vérité sur
+ce complot. Il était en Italie lors des lâchetés de La Rochelle, où
+Gaston avait fait semblant d'être malade pour ne point aller au feu; de
+plus, ne s'étant jamais occupé que de ses plaisirs, il n'avait pris
+aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de
+Médicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours éloigné.
+
+Il rendit donc joyeusement et de bon coeur à son frère Gaston
+l'embrassement dont il l'honorait.
+
+Puis, saluant la reine:
+
+--Votre Majesté daignera-t-elle croire, lui demanda-t-il, à tout le
+bonheur que j'éprouve d'être admis en sa royale présence, et à la
+reconnaissance que j'ai vouée à M. le duc de Savoie, de m'avoir donné
+cette précieuse occasion d'être reçue par elle?
+
+La reine sourit.
+
+--N'est-ce point à nous plutôt, répondit-elle de vous être
+reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide à deux pauvres princesses
+disgraciées, privées, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la
+tendresse de son fils, et à un frère repoussé des bras de son frère; car
+vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner
+quelque consolation.
+
+Le comte de Moret tira trois plis cachetés de sa poitrine.
+
+--Ceci, madame, dit-il en tendant la missive à la reine, ceci est une
+lettre adressée à vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan,
+et représentant en Italie Sa Majesté Philippe IV, votre auguste frère.
+Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir à
+maintenir M. de Fargis comme ambassadeur à Madrid.
+
+--Mon influence! répéta la reine; on pourrait avoir une influence sur un
+roi qui serait un homme, mais sur un fantôme qui est roi, qui donc peut
+avoir une influence, si ce n'est un nécroman, comme le cardinal-duc.
+
+Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mère et lui remettant la
+seconde lettre:
+
+--Quant à ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note
+très-importante et très-secrète de la main propre du duc de Savoie; elle
+ne doit être remise qu'à Votre Majesté en personne, et j'ignore en tout
+point ce qu'elle renferme.
+
+La reine-mère prit vivement la lettre, la décacheta, et, comme, à la
+distance où elle était de la lumière, elle ne pouvait la lire, elle
+s'approcha de la toilette sur laquelle étaient posées les bougies et la
+lampe.
+
+--Et cela enfin, continua le comte de Moret, en présentant à Gaston le
+troisième pli, est un billet adressé à Votre Altesse par Mme Christine,
+votre auguste soeur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est
+auguste.
+
+Chacun se mit à lire la lettre qui lui était adressée, et le comte
+profita de ce moment où chacun était occupé de sa lecture pour fouiller
+du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre.
+
+La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui.
+
+Marie de Médicis revint près du lit de sa belle-fille, et s'adressant au
+comte:
+
+--Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire à un homme de votre rang,
+et que cet homme s'est mis à la disposition de deux femmes opprimées et
+d'un prince en disgrâce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour
+lui après qu'il a toutefois donné sa parole d'honneur que, devenant
+allié, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui
+sont confiés.
+
+--Votre Majesté, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le
+plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet,
+neutre ou allié; seulement, ne mettant pas de réserve à mon silence, je
+suis forcé d'en mettre à mon dévouement.
+
+Les deux reines échangèrent un regard.
+
+--Et quelles réserves faites-vous?
+
+Pendant que Marie de Médicis adressait au jeune prince cette question
+avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les
+yeux.
+
+--J'en fais deux, madame, répondit le comte d'une voix douce mais ferme,
+et pour les faire, je suis obligé de vous rappeler à mon grand regret
+que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'épée ni contre les
+protestants, ni contre le roi mon frère, de même que je ne puis refuser
+de la tirer contre tout ennemi du dehors, à qui le roi de France fera la
+guerre, si le roi de France m'appelle à cet honneur.
+
+--Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, _Prince_, dit la
+reine-mère, en appuyant avec affectation sur le mot _prince_; notre
+ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharné, celui qui a
+juré notre perte, c'est le cardinal!
+
+--Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous
+faire observer qu'il est assez difficile à un gentilhomme de faire la
+guerre à un prêtre. Mais, d'un autre côté, si grandes que soient les
+adversités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme
+une punition trop légère encore de sa conduite envers vous. Cela
+suffit-il à Votre Majesté pour avoir toute confiance en moi.
+
+--Vous savez déjà, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit
+à ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui écrit sa soeur
+Christine. Parlez Gaston.
+
+Le duc d'Orléans tendit la lettre même au comte de Moret, en l'invitant
+du geste à la lire.
+
+Le comte la prit et la lut.
+
+La princesse Christine écrivait à son frère de faire valoir près du roi
+cette raison qui lui paraissait déterminante, que mieux valait laisser
+Charles-Emmanuel, son beau-père, s'emparer de Mantoue et du Montferrat,
+que de les donner au duc de Nevers qui n'était qu'un étranger pour le
+roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel
+reviendrait un jour l'héritage de son père, était beau-frère du roi de
+France.
+
+Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre à Gaston.
+
+--Qu'en pensez-vous, mon frère? demanda celui-ci.
+
+--Je suis un pauvre politique, répondit le comte de Moret en souriant,
+mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la
+famille surtout.
+
+--Et maintenant à mon tour, dit Marie de Médicis, en donnant au comte de
+Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous
+connaissiez la note dont vous étiez porteur.
+
+Le comte prit le papier et lut la note suivante:
+
+ «Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si,
+ malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis
+ soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.»
+
+C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier.
+
+Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du
+plus profond respect.
+
+--Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier
+notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à
+lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune
+suivra la nôtre.
+
+--Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions,
+mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus
+le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes
+besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier
+celle de ma naissance.
+
+--Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main
+à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous,
+de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par
+tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait
+plus sortir du Louvre.
+
+Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il
+espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée
+l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret,
+renoncer à cet espoir.
+
+Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné.
+
+Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un
+escalier secret:
+
+--Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes
+remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance.
+
+Le comte s'inclina.
+
+--Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de
+convention à échanger?
+
+--Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le
+duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer.
+
+Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre
+soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau
+du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement
+dans la cour.
+
+Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en
+avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au
+bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la
+rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le
+page et le cheval du duc de Montmorency.
+
+--Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a
+pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le
+crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi
+le seul moyen de la revoir!
+
+Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de
+Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de
+l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement,
+s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour
+s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et,
+tirant la lettre de sa soeur Christine de sa poche, l'exposait d'une
+main tremblante, à la chaleur des bougies.
+
+Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit,
+sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites
+de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche
+primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à
+une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge.
+
+Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient:
+
+ «--Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague,
+ mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort
+ de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la
+ couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de
+ Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elle trouvera bien
+ moyen d'être _régente_, craignant de ne pas être _reine_.»
+
+--Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite soeur, j'y
+veillerai!
+
+Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à
+secret.
+
+De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris
+congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était
+fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses
+femmes.
+
+Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli
+d'étoffe.
+
+Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et
+vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches
+noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte
+perdue dans la tapisserie.
+
+Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine.
+C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio
+Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal
+de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner
+son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit,
+astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait
+disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup,
+qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup
+disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que
+son rival.
+
+Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait
+la chambre à coucher.
+
+--Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez
+composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures
+invisibles.
+
+--Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une
+recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je
+l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la
+lettre qu'elle attendait?
+
+--La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre
+lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est
+évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la
+lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité.
+
+Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut.
+
+--En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela.
+
+L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq
+ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de
+Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les
+lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans
+l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation
+chimique demandée à Vauthier.
+
+Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation
+invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette
+recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et
+était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois
+quarts de la page.
+
+Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il
+en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas.
+
+A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt
+apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres,
+puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on
+put lire distinctement le conseil suivant:
+
+ «Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé
+ pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne
+ d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous
+ prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le
+ répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute
+ l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne
+ supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule
+ crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»
+
+Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent.
+
+--Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine
+mère.
+
+--Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les
+avis de M. de Savoie étaient bons à suivre.
+
+--Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne
+pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous
+consulté les astres, Vauthier?
+
+--Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de
+l'observatoire de Catherine de Médicis.
+
+--Eh bien, que disent-ils?
+
+--Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis.
+
+--Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue
+une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encore belle,
+que celui-ci baisa respectueusement.
+
+Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se
+referma sur eux.
+
+Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté
+successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa
+belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se
+leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin
+bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le
+tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au
+lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour
+son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la
+poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page,
+restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que
+par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la
+lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de
+Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une
+bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres
+apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact
+de la poussière de charbon.
+
+Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même.
+
+Elle disait:
+
+ «Ma soeur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui,
+ en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et
+ son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux
+ encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez
+ enceinte.
+
+ «Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles
+ peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire
+ sans elles.
+
+ «Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin,
+ pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la.
+
+ «PHILIPPE.»
+
+La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde
+fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la
+prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la
+soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle
+main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la
+lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur
+laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais
+à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute
+entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle
+enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de
+secrétaire.
+
+Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses
+épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin,
+en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement
+et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle
+murmura:
+
+--O Buckingham! Buckingham!
+
+Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment,
+le silence de la chambre royale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LE SPHINX ROUGE.
+
+
+Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste
+Philippe de Champagne, représentant _au vrai_, comme on disait alors, la
+fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu.
+
+Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses
+maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur
+que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et
+les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le
+sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique,
+dont la devise était un aigle dans les nuages, _Aquila in nubibus_,
+c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité.
+
+Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après
+deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une
+idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains,
+méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé
+qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit
+d'attendre de la postérité.
+
+Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et
+de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature
+en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la
+calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à
+l'oeil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles?
+Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes
+seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez
+si c'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point
+quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce
+pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de
+son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en
+vous signant, comme vous feriez devant un fantôme?
+
+Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est
+qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de coeur,
+pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la
+monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi
+mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces
+princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire
+la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas
+autre chose.
+
+Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à
+une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les
+grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme
+Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de
+rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces
+faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent
+sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au
+milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la
+besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire
+que tout est abattu.
+
+C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre
+1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des
+grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France,
+voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en
+Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux
+de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme
+sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable
+que notre grand historien Michelet appelle le _Sphinx rouge_.
+
+Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit
+que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent
+menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans
+cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de
+travail et d'embarras que le reste du monde.
+
+Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il
+est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de
+jeter les cartes sous la table.»
+
+C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle
+tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était
+fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où
+Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce
+qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage
+pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait
+chanceler sous les défaillances royales.
+
+Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux
+comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent,
+l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues
+de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans
+cesse dans une agitation terrible.
+
+C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout
+en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire.
+
+Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la
+nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain,
+brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la
+mort.
+
+Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi
+pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait,
+le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi
+mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï
+d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il
+tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de
+toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en
+place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins
+que Louis XIII, à la même heure s'il était possible.
+
+Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette
+bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même
+jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil.
+
+C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons
+vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle
+portait depuis la mort de son mari.
+
+Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de
+la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre.
+
+Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps.
+
+A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance.
+
+A l'autre, Charpentier, son secrétaire.
+
+A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches.
+
+--Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot.
+
+--Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de
+chambre.
+
+--Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle
+veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle.
+
+Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre
+qu'il avait reçu.
+
+Se retournant alors vers Charpentier:
+
+--Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il.
+
+--Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle
+à monseigneur ce soir.
+
+--S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est
+dans la chambre des gardes?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette
+nuit besoin de ses services.
+
+Le secrétaire se retira.
+
+--Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre
+de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée
+dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de
+Lorraine.
+
+--Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus
+prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque
+bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant
+était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de
+lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher
+qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle _Céphale_, la
+reine _Procris_, Votre Eminence _l'Oracle_, Mme de Combalet _Vénus_.
+
+--C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je
+lirai la dépêche moi-même.
+
+Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer.
+
+--A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une
+gratification de vingt pistoles.
+
+--Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner?
+
+--Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la
+tenez prête pour le moment où je vous appellerai.
+
+Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.
+
+Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de
+grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du
+cardinal.
+
+Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en
+manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui
+correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une
+minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles
+qui, jusque-là, s'étaient ouvertes.
+
+Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son
+voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle
+n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une
+ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison,
+tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un
+peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une
+vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un
+voeu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et
+de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa
+guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la
+naissance et la séparation.
+
+Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait
+ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles
+mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de
+fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces
+plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le
+mieux.
+
+A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum
+mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la
+fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus
+belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du
+cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un
+soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses
+deux bras en disant:
+
+--Oh! venez, venez, Marie!
+
+La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait
+à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le
+portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle.
+
+--Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de
+respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille
+bien aimée!
+
+Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait
+à sa fille:
+
+--Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées
+comme vous.
+
+--Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous
+désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin
+de moi?
+
+--J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en
+regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir
+plus nécessaire que jamais.
+
+--Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les
+mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire
+les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une
+résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve
+avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont
+encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant,
+ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne
+vous réussit-il pas!
+
+--Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois
+plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et
+plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que
+personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon
+bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre coeur, vous, n'est-ce pas?
+
+--De tout mon coeur, de toute mon âme!
+
+--Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là
+de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds,
+Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien!
+qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné,
+à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au coeur de mon
+coeur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par
+conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je
+respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait
+scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre
+avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous.
+Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne,
+qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous
+tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais
+traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un
+sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous
+renouvelâtes votre voeu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut
+solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous
+interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas?
+S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois
+risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils
+m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?
+
+--Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le
+cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une
+nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille
+pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il
+vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je
+ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai
+fait un voeu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon voeu n'existe donc
+plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez
+pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez,
+d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison,
+c'est tout un pour moi; le coeur ne vit pas où il bat, mais où il aime;
+eh bien, mon bon oncle, mon coeur est en vous, car je vous aime et
+n'aimerai jamais que vous.
+
+--Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils
+vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant
+vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon
+pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de
+vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre
+l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à
+lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux,
+puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de
+fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui
+m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux?
+Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux,
+eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un
+Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans
+une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même
+l'existence. Ah! je fais des tragédies.--Hélas! je n'en sais pas de plus
+sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte
+anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de
+génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors
+de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de
+Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller
+conquérir son héritage.--Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je
+n'avais eu à combattre que Philippe III, que Charles-Emmanuel, que
+Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais
+l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas
+les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne
+rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui.
+Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair,
+maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma
+chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des
+vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la
+faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces
+rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les
+débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France,
+Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de
+Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce
+de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa
+belle-soeur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon
+armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que
+je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je
+veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes
+positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard,
+pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à
+l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts
+fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de
+l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et
+Venise!--_Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne
+sauverez pas Mantoue_, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas
+cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre
+allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les
+protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le
+pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est
+un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil
+projet de s'accomplir!
+
+Il se leva.
+
+--Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la
+belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner
+la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de
+l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont
+toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne
+pas compromettre la gloire de la couronne de France.
+
+--Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée.
+
+--Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle
+pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis;
+j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre
+martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre.
+
+Il marchait avec agitation.
+
+--Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son
+chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain.
+
+--Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa
+prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait
+aujourd'hui? D'où venez-vous?
+
+--J'ai été chez Mme de Rambouillet.
+
+--Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien
+chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire.
+
+--On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen.
+
+--Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois
+mois que Rotrou descend du coche.
+
+--Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis.
+
+--Et comment l'appelle-t-on, ce poëte?
+
+--Pierre Corneille.
+
+Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire:
+Inconnu.
+
+--Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche?
+
+--Avec une comédie en cinq actes.
+
+--Qui a pour titre?
+
+--_Mélite._
+
+--Ce n'est point un nom historique.
+
+--Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à
+effacer tous les poëtes passés, présents et futurs.
+
+--L'impertinent!
+
+Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les
+chiens.
+
+--Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle
+a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et
+charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à
+son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et
+argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût.
+
+--En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous
+l'aurez au palais que je fais bâtir.
+
+--Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une
+cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous.
+
+--Est-ce tout?
+
+--Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que dans le reste il y a un coup d'épée.
+
+--Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc
+pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur!
+
+--Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le
+marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une
+blessure.
+
+--Dangereuse?
+
+--Non, mais bien lui en a pris d'être bossu. Le fer a rencontré le
+sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes...
+Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées
+l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du
+bras gauche.
+
+--Sait-on à quel propos le combat a eu lieu?
+
+--Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret.
+
+--Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me
+semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis
+trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani?
+
+--Un de ses amis.
+
+--Son nom?
+
+Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit
+des duels.
+
+--Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est
+ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux
+adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel.
+
+--Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie.
+
+--Un certain Souscarrières.
+
+--Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là!
+
+--C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il
+n'est coupable en rien.
+
+--Qui?
+
+--M. Souscarrières.
+
+Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait.
+
+Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait.
+
+--C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée
+et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été
+témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à
+Pisani.
+
+--C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal.
+
+Et il frappa sur un timbre.
+
+Charpentier parut.
+
+--Faites venir Cavois, dit le cardinal.
+
+--Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui
+faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet.
+
+--Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa
+fortune.
+
+--Oh! ne raillez pas, mon oncle.
+
+--Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à
+partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de
+mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas
+la laisser tomber.
+
+Cavois entra.
+
+--Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi,
+vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue
+Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là
+ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de
+Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz
+que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir
+de causer un instant avec lui.
+
+--Et s'il refusait de venir?
+
+--Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble.
+«De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!»
+
+--Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en
+s'inclinant.
+
+Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un
+nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de
+diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent
+personnage.
+
+Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le
+fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou
+d'Eminence Grise!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+L'ÉMINENCE GRISE.
+
+
+Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal,
+qu'en le voyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se
+retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans
+le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide
+autour d'elle.
+
+Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et
+n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition;
+en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à
+baiser au cardinal en lui disant:
+
+--Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard.
+
+Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui
+lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine
+qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance
+qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal.
+
+A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins
+celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et
+confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient
+ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur
+reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des
+prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille
+encapuchonnée de saint François, mineurs, minimes, franciscains,
+capucins, etc., etc. En récompense de cette protection, tous ces ordres,
+qui, sous prétexte de prédication, de mendicité, de propagande, de
+mission, couraient, vaguaient, rôdaient à travers le monde, faisaient
+pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le
+confessionnal était la source principale de laquelle découlaient les
+renseignements.
+
+C'est de toute cette police vagabonde, qui exerçait avec le zèle
+enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans
+la diplomatie, était le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les
+Lenoir, les Fouché, il eut le génie de l'espionnage. Son frère Leclerc
+du Tremblay avait été, par son influence, nommé gouverneur de la
+Bastille; si bien que le prisonnier espionné, dénoncé, arrêté par du
+Tremblay le capucin, était écroué, emprisonné, gardé par du Tremblay le
+gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui
+arrivait souvent, il était confessé, administré, enterré par du Tremblay
+le capucin, et de cette façon, une fois pris, ne sortait plus de la
+famille.
+
+Le père Joseph avait un sous-ministère partagé en quatre divisions, dont
+quatre capucins étaient les chefs. Il avait un secrétaire, nommé le père
+Ange Sabini qui était son père Joseph, à lui. Lors de son entrée en
+fonctions, lorsqu'il avait de longues courses à faire, il faisait ses
+courses à cheval, suivi du père Ange, à cheval comme lui. Mais un beau
+jour qu'il montait une jument, et le père Sabini un cheval entier, il
+arriva que les deux quadrupèdes formèrent un groupe où les capuchons des
+moines jouèrent un rôle si grotesque, que le père Joseph crut de sa
+dignité de renoncer à ce genre de locomotion; depuis il allait en
+litière ou en carrosse.
+
+Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin
+de garder l'incognito, le père Joseph allait à pied, tirant son capuchon
+sur ses yeux pour n'être pas reconnu, ce qui lui était facile au milieu
+des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient
+à cette époque les rues de Paris.
+
+Ce soir-là, le père Joseph avait exercé à pied.
+
+Le cardinal, de son oeil vigilant, attendit que la première porte se fût
+refermée sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nièce, puis,
+s'asseyant à son bureau et se retournant vers le père Joseph:
+
+--Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose à me dire, mon cher
+du Tremblay?
+
+Le cardinal avait conservé l'habitude d'appeler le capucin par son nom
+de famille.
+
+--Oui, monseigneur, répondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour
+avoir l'honneur de vous voir!
+
+--Je le sais; cela m'a même donné l'espérance que vous aviez acquis
+quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour à Paris et
+sur les causes de ce retour.
+
+--Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais
+cependant je me crois sur la bonne route.
+
+--Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne.
+
+--Assez médiocre; ils ont découvert seulement que le comte de Moret
+logeait à l'hôtel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en
+sortait la nuit pour aller chez une maîtresse qui demeure rue de la
+Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières.
+
+--Rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières? mais ce sont les
+deux soeurs de Marion Delorme qui demeurent là.
+
+--Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne
+sait pas de laquelle des deux il est l'amant.
+
+--C'est bien, je le saurai, dit le cardinal.
+
+Et faisant signe au capucin d'interrompre son récit, il commença par
+écrire sur un carré de papier--«De laquelle de vos deux soeurs le comte
+de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?»
+
+Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du
+cabinet, en pressant un bouton.
+
+Ce panneau ouvert eût permis de communiquer avec la maison voisine, si
+une porte ne se fût pas trouvée de l'autre côté de l'épaisseur du mur.
+
+Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un à
+droite, un à gauche, invention tellement nouvelle ou plutôt tellement
+inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal.
+
+Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la
+sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir à sa place.
+
+--Continuez, dit-il au père Joseph, qui l'avait regardé faire sans
+paraître s'étonner de rien.
+
+--Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait
+qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout
+particulièrement de monseigneur, en avait fait une grande.
+
+--Vous êtes sûr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout
+particulièrement de moi?
+
+--Qu'aurait-elle de mieux à faire, monseigneur?
+
+--Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de
+le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret.
+
+--Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, où j'avais
+appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence,
+que M. le comte de Moret était à Paris depuis huit jours, qu'il logeait
+chez M. de Montmorency et qu'il avait une maîtresse rue de la Cerisaie;
+ce qui était peu de chose...
+
+--Je vous trouve injuste pour les bons pères;--Qui fait ce qu'il peut,
+fait ce qu'il doit.--Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons
+ce qu'a fait la Providence?
+
+--Elle m'a mis face à face du comte de Moret lui-même.
+
+--Vous l'avez vu?
+
+--Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur.
+
+--Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu.
+
+--Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu.
+
+--Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela.
+
+Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de
+s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilité, avait l'habitude de rester
+debout.
+
+Il remercia donc le cardinal de la tête et continua:
+
+--Voici comment la chose s'est passée, monseigneur: je sortais des
+Blancs-Manteaux, où je venais de prendre les renseignements que je vous
+ai dits, lorsque je vis des gens courir du côté de la rue de
+l'Homme-Armé.
+
+--A propos de l'Homme-Armé ou plutôt de la rue de l'Homme-Armé, dit le
+cardinal, il y a là une hôtellerie sur laquelle vous aurez l'oeil, du
+Tremblay; on la nomme l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_.
+
+--C'était justement là que courait la foule, monseigneur.
+
+--Et vous y courûtes avec la foule.
+
+--Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espèce
+d'assassinat venait d'y être commis sur un pauvre diable nommé Latil,
+lequel a été autrefois à M. d'Epernon.
+
+--A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom là, du Tremblay,
+cet homme pourra nous être utile un jour.
+
+--J'en doute, monseigneur.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance
+qu'il revienne.
+
+--Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassiné.
+
+--Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il était revenu à
+lui, il avait demandé un prêtre, de sorte que je me trouvais là juste à
+point.
+
+--Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confessâtes, je
+présume.
+
+--A blanc.
+
+--Et vous dit-il quelque chose d'important?
+
+--Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever
+du secret de la confession.
+
+--C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relève.
+
+--Eh bien, monseigneur, Etienne Latil était assassiné pour n'avoir pas
+voulu assassiner, lui, le comte de Moret.
+
+--Et qui peut avoir intérêt à assassiner ce jeune homme qui, jusqu'à
+aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale.
+
+--Rivalité d'amour.
+
+--Vous le savez?
+
+--Je le pense.
+
+--Et vous ne connaissez point l'assassin?
+
+--Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est
+qu'il avait affaire à un bossu.
+
+--Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs à Paris, le marquis de
+Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut être Pisani, qui a reçu
+lui-même un coup d'épée hier à neuf heures du soir, à la porte de
+l'hôtel Rambouillet, de son ami Souscarrières; il faut donc que vous
+surveilliez Fontrailles.
+
+--Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien
+attendre, car le plus extraordinaire me reste à lui raconter.
+
+--Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intérêt à
+votre récit.
+
+--Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voilà: c'est qu'au
+moment où j'étais en train de confesser mon homme, le comte de Moret
+lui-même est entré dans la chambre où je le confessais.
+
+--Comment, à l'auberge de la Barbe Peinte?
+
+--Oui, monseigneur, à l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret
+lui-même est entré déguisé en gentillâtre basque, s'est avancé vers le
+blessé et a jeté sur la table où il était couché une bourse pleine d'or,
+en lui disant: «Si tu guéris, fais-toi porter à l'hôtel de Montmorency;
+si tu meurs, n'aie pas souci de ton âme, les messes ne lui manqueront
+pas.»
+
+--L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites à mon
+médecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en
+revienne. Et vous êtes sûr que le comte de Moret ne vous a point
+reconnu?
+
+--Oui, monseigneur, parfaitement sûr.
+
+--Que pouvait-il faire, déguisé, dans cette auberge?
+
+--Nous allons peut-être arriver à le savoir; Votre Eminence ne
+devinerait jamais qui j'ai rencontré au coin de la rue du Plâtre et de
+la rue de l'Homme-Armé.
+
+--Qui?
+
+--Déguisée en paysanne des Pyrénées.
+
+--Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai
+pas le temps de chercher.
+
+--Mme de Fargis.
+
+--Mme de Fargis! s'écria le cardinal; et elle sortait de l'hôtellerie?
+
+--C'est probable.
+
+--Elle était en Catalane, lui en Basque; c'était un rendez-vous.
+
+--C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de
+rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils
+de Henri IV.
+
+--Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive
+d'Italie, et il a passé par le Piémont; il avait, j'y engagerais ma
+tête, des lettres pour la reine, ou même pour les reines. Ah! qu'il y
+prenne garde! ajouta Richelieu, donnant à sa figure l'expression de la
+menace; j'ai déjà deux fils de Henri IV sous les verrous.
+
+--En somme, monseigneur, voilà le résultat de ma soirée, et je l'ai jugé
+assez important pour vous être soumis.
+
+--Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme
+loge chez le duc de Montmorency.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Celui-là aussi en serait-il? Et a-t-il déjà oublié que j'ai fait
+tomber une tête de ce nom-là. Il veut être connétable comme son père et
+son grand père. Il le serait déjà sans Créquy, qui se figure que le
+titre lui revient, parce qu'il a épousé une fille de Lesdiguières; avec
+cela qu'elle est facile à porter, l'épée de Duguesclin! Au moins
+celui-là est un chevalier, un coeur loyal; je le ferai venir: son épée
+de connétable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher.
+Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soirée est bonne, et j'espère la
+compléter.
+
+--Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation à me faire?
+
+--Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hôte de la Barbe Peinte, mais
+sans affectation; ne perdez de vue votre blessé que lorsqu'il sera
+enterré ou guéri. Je croyais le comte de Moret occupé d'une autre femme
+que la Fargis, qui a déjà Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence
+est là, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mène
+cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire
+seule.
+
+--Et c'est à cette occasion qu'a été fait le proverbe ou plutôt la
+maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera.
+
+--Vous êtes plein de perspicacité, mon cher du Tremblay, et je serais
+bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au
+pape le service de le débarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des
+Autrichiens, qu'il exècre, et nous nous arrangerons de manière à ce que
+le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit à la mesure de votre
+tête.
+
+--S'il n'était pas à la mesure de ma tête, je prierais monseigneur de me
+donner un vieux chapeau à lui, en signe que, quelles que soient les
+faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son égal,
+mais pour son serviteur et son domestique.
+
+Et croisant les mains sur sa poitrine, le père Joseph salua humblement.
+
+A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaça. pour le laisser sortir,
+comme il s'était effacé pour le laisser entrer.
+
+L'Éminence grise une fois sortie:
+
+--Monseigneur, dit Cavois, il est là.
+
+--Souscarrières?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Il était donc chez lui.
+
+--Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait être dans un tripot de
+la rue Villedot, où il a des habitudes, et où il était en effet.
+
+--Faites-le entrer.
+
+Cavois resta immobile et les yeux baissés.
+
+--Eh bien?
+
+--Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande.
+
+--Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais à vous
+être agréable.
+
+--C'est seulement pour savoir si M. Souscarrières parti, il me sera
+permis d'aller passer le reste de la nuit à la maison; voilà huit jours,
+ou plutôt huit nuits que je ne suis rentré à la maison.
+
+--Et vous êtes fatigué de veiller.
+
+--Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatiguée de dormir.
+
+--Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois.
+
+--Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse.
+
+--Bel exemple à suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit
+avec votre femme.
+
+--Ah! merci, monseigneur.
+
+--Je vous autorise à l'aller chercher.
+
+--A aller chercher Mme Cavois?
+
+--Oui, et à l'amener ici.
+
+--Ici, monseigneur, y pensez-vous?
+
+--J'ai à lui parler.
+
+--A parler à ma femme! s'écria Cavois au comble de l'étonnement.
+
+--J'ai un cadeau à lui faire en dédommagement des nuits blanches que je
+lui fais passer.
+
+--Un cadeau!
+
+--Faites entrer M. Souscarrières, Cavois, et tandis que je causerai avec
+lui, allez chercher votre femme.
+
+--Mais elle sera couchée, monseigneur.
+
+--Vous la ferez lever.
+
+--Elle ne voudra pas venir.
+
+--Prenez deux gardes avec vous.
+
+Cavois se mit à rire.
+
+--Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je
+vous préviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois.
+
+--Tant mieux, j'aime ces langues-là; elles sont rares à la cour, elles
+disent ce qu'elles pensent.
+
+--Ainsi, c'est sérieux ce que Monseigneur a dit?
+
+--Il n'y a rien de plus sérieux, Cavois.
+
+--Monseigneur va être obéi.
+
+Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit.
+
+A la même place où il avait mis la demande, il trouva la réponse.
+
+Elle était rédigée avec le même laconisme que la demande.
+
+La voici:
+
+ «Le comte de Moret est l'amant de Mme de la Montagne, et le seigneur de
+ Souscarrières de Mme de Maugiron. Amant malheureux, le marquis de
+ Pisani.»
+
+--C'est étonnant, murmura le cardinal en refermant le placard, comme les
+choses s'enchaînent ce soir; je commence à croire, comme cet imbécile de
+du Tremblay, qu'il y a une providence.
+
+En ce moment, le valet de chambre, Charpentier, ouvrait la porte et
+annonçait:
+
+--Messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
+Souscarrières!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL.
+
+
+Celui qui se faisait annoncer avec ce pompeux étalage de titres, n'était
+autre, nos lecteurs le savent, que le duelliste Souscarrières, dont nous
+avons raconté les prouesses au commencement de ce volume.
+
+Souscarrières entra d'un air dégagé et salua Son Eminence avec une
+désinvolture que, dans sa position, on pourrait qualifier d'effronterie.
+
+Le cardinal eut l'air de chercher des yeux, comme si Souscarrières avait
+amené une suite avec lui.
+
+--Pardon, monseigneur, dit Souscarrières en allongeant galamment le pied
+et en arrondissant le bras droit, avec lequel il tenait son chapeau,
+mais Votre Eminence paraît chercher quelque chose?
+
+--Je cherche les personnes que l'on a annoncées avec vous, M. Michel.
+
+--Michel, répéta Souscarrières faisant l'étonné, qui donc se nomme
+ainsi, monseigneur?
+
+--Mais vous, mon cher monsieur, ce me semble.
+
+--Oh! monseigneur commet une grave erreur, dans laquelle je ne voudrais
+pas le laisser; je suis le fils reconnu de messire Roger de
+Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France; mon illustre père
+vit encore, et l'on peut s'informer à lui. Je suis seigneur de
+Souscarrières, d'un bien que j'ai acquis; j'ai été fait marquis par Mme
+la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de mon mariage avec noble
+demoiselle Anne de Rogers.
+
+--Mon cher monsieur Michel, reprit Richelieu, permettez-moi de vous
+raconter votre histoire, je la sais mieux que vous, elle vous instruira.
+
+--Je sais, dit Souscarrières, que les grands hommes comme vous ont,
+après les journées de fatigue, besoin d'une heure d'amusement; heureux
+ceux qui peuvent, même à leurs dépens, donner cette heure de distraction
+à un si grand génie.
+
+Et Souscarrières, enchanté du compliment qu'il venait de trouver,
+s'inclina devant le cardinal.
+
+--Vous vous trompez du tout au tout, monsieur Michel, continua le
+cardinal, s'entêtant à lui donner ce nom: je ne suis pas fatigué, je
+n'ai pas besoin d'une heure d'amusement, et je ne veux pas prendre cette
+heure à vos dépens; seulement, comme j'ai une proposition à vous faire,
+je veux bien vous prouver que je ne suis pas, comme tout le monde, dupe
+de vos noms et de votre titre, et que c'est à cause de votre mérite
+personnel que je vous la fais.
+
+Et le cardinal accompagna cette dernière phrase d'un de ces fins
+sourires qui, dans ses moments de bonne humeur, lui étaient
+particuliers.
+
+--Je n'ai qu'à laisser parler Votre Eminence, dit Souscarrières, un peu
+déferré du tour que prenait la conversation.
+
+--Je commence donc, n'est-ce pas, monsieur Michel?
+
+Souscarrières s'inclina en homme qui ne peut opposer aucune résistance.
+
+--Vous connaissez la rue des Bourdonnais, n'est-ce pas, monsieur Michel?
+demanda le cardinal.
+
+--Il faudrait être du Cathay, monseigneur, pour ne la point connaître.
+
+--Eh bien, vous avez connu aussi dans votre jeunesse un brave pâtissier
+qui tenait l'auberge des Carneaux et qui traitait par tête; ce digne
+homme, qui faisait d'excellente cuisine, et chez lequel j'ai mangé
+maintes fois, quand j'étais évêque de Luçon, s'appelait Michel et avait
+l'honneur d'être M. votre père.
+
+--Je croyais avoir déjà dit à Votre Eminence que j'étais le fils reconnu
+de M. le duc de Bellegarde, insista, mais avec moins de confiance, le
+seigneur de Souscarrières.
+
+--Rien n'est plus vrai, répliqua le cardinal, je vais même vous dire
+comment cette reconnaissance s'est faite. Ce digne pâtissier avait une
+femme fort jolie, à qui tous les seigneurs fréquentant l'auberge des
+Carneaux faisaient leur cour. Un beau jour, elle se trouva grosse et
+accoucha d'un fils; ce fils c'était vous, mon cher monsieur Michel; car,
+comme vous êtes né pendant le mariage et du vivant de M. votre père, ou,
+si vous voulez, du mari de votre mère, vous ne pouvez porter un autre
+nom que celui de M. votre père et de Mme votre mère; il n'y a que les
+rois, ne l'oubliez pas, mon cher monsieur Michel, qui aient le droit de
+légitimer les enfants adultérins.
+
+--Diable! diable! murmura Souscarrières.
+
+--Arrivons à notre reconnaissance; après avoir été un joli enfant, vous
+devîntes un beau jeune homme, adroit à tous les exercices du corps,
+jouant à la paume comme Fontenay, et faisant filer une carte comme
+personne. Arrivé à ce degré de perfection, vous résolûtes de faire servir
+ces divers talents à votre fortune, et, pour commencer la susdite
+fortune, vous passâtes en Angleterre, et vous y fûtes si heureux à toute
+sorte de jeux, que vous en revîntes avec 500,000 francs; est-ce bien
+cela?
+
+--A quelques centaines de pistoles près, oui, monseigneur?
+
+--Ce fut alors que vous eûtes, un beau matin, la visite d'un nommé
+Lalande, qui a été le maître de paume de S. M. notre sire le roi; or
+voilà ce qu'il vous dit, ou à peu près; ce sera le sens de son discours,
+si ce n'est pas précisément la lettre:--«Pardieu, monsieur de
+Souscarrières,» ah! pardon, j'oubliais (je ne sais pourquoi vous avez
+toujours eu de l'antipathie pour le nom de Michel, qui est pourtant un
+nom des plus agréables, de sorte que, du premier argent que vous avez
+eu, vous avez acheté, pour un millier de pistoles, une espèce de masure
+tombant en ruine et appelée dans le pays, c'est-à-dire du côté de
+Grosbois, Souscarrières, ce qui fit que vous ne vous appelâtes plus
+Michel, mais Souscarrières). Pardon d'avoir ouvert cette parenthèse,
+mais je la crois nécessaire à l'intelligence du récit.
+
+Souscarrières s'inclina.
+
+--Le petit Lalande vous dit donc: «Pardieu, monsieur Souscarrières, vous
+êtes bien fait, vous avez de l'esprit, vous avez du coeur, vous êtes
+adroit au jeu, heureux en amour; il ne nous manque que la naissance,--je
+sais bien qu'on n'est pas le maître de choisir son père et sa mère;
+sans quoi, chacun voudrait avoir pour auteur de ses jours un pair de
+France, et pour mère une duchesse à tabouret. Mais quand on est riche,
+il y a toujours moyen de corriger ces petites irrégularités du hasard.»
+Je n'étais point là, mon cher monsieur Michel, mais je devine les yeux
+que vous fîtes à cette ouverture. Lalande continua: «Il n'y a qu'à
+choisir, vous comprenez, entre tous les grande seigneurs qui firent
+l'amour à madame votre mère, un qui soit médiocrement scrupuleux, M. de
+Bellegarde, par exemple; voici le temps du grand jubilé qui approche:
+votre mère, qui sera enchantée de faire de vous un gentilhomme, ira
+trouver M. le Grand et lui dira que vous êtes à lui et non au pâtissier,
+que sa conscience ne peut pas souffrir que vous ayez le bien d'un homme
+qui n'est pas votre père; comme il n'a pas grande mémoire, il ne se
+souviendra même pas s'il a été son amant ou non, et comme il y aura
+30,000 fr. au bout de sa reconnaissance, il vous reconnaîtra.» N'est-ce
+point ainsi que la chose s'est passée.
+
+--A peu près, Monseigneur, je dois le dire; seulement Votre Eminence a
+oublié une chose.
+
+--Laquelle? Si ma mémoire m'a fait défaut, quoiqu'elle soit meilleure
+que celle de M. de Bellegarde, je suis prêt à reconnaître mon erreur.
+
+--C'est qu'outre les cinq cent mille francs mentionnés par Votre
+Eminence, j'ai rapporté d'Angleterre l'invention des chaises à porteurs,
+pour lesquelles, depuis trois ans, je sollicite un brevet en France.
+
+--Vous vous trompez, cher monsieur Michel, je n'ai oublié ni
+l'invention, ni la demande de brevet que vous m'avez adressée pour la
+faire valoir, et je vous ai envoyé chercher tout particulièrement, au
+contraire, pour vous parler de cela; mais chaque chose a son tour.
+L'ordre, a dit un philosophe, est la moitié du génie, nous n'en sommes
+encore qu'à votre mariage.
+
+--Ne pourrions-nous nous dispenser de cela, monseigneur?
+
+--Impossible, que deviendrait votre titre de marquis, puisqu'il vous fut
+donné par la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de votre mariage? Il
+a couru sur vous et sur cette digne duchesse, à cette époque, beaucoup
+de bruits que vous vous êtes bien gardé de démentir, et quand elle est
+morte, il y a six mois, vous avez fait prendre le deuil à un bambin de
+cinq ans que vous avez; mais, comme chacun a le droit d'habiller ses
+enfants à sa fantaisie, je ne vous ferai point de remontrances à cet
+endroit-là.
+
+--Monseigneur est bien bon, dit Souscarrières.
+
+--Quoi qu'il en soit, vous revîntes de Lorraine avec une jeune fille que
+vous aviez enlevée, Mlle Anne de Rogers; vous la disiez fille d'un grand
+seigneur, et elle était tout simplement fille de la duchesse. Ce fut à
+l'occasion de votre mariage avec elle que vous fûtes, dites-vous, fait
+marquis de Montbrun; mais, pour que la promotion fût valable, il eût
+fallu que ce fût M. Michel qui fût fait marquis, et non M. de
+Bellegarde, puisque étant enfant adultérin, vous ne pouviez être
+reconnu, et que n'ayant pas le droit de vous appeler Bellegarde, on ne
+pouvait pas vous faire marquis sous ce nom qui n'est pas et qui ne peut
+pas être le vôtre.
+
+--Monseigneur est bien dur pour moi.
+
+--Tout au contraire, cher monsieur Michel, je suis doux comme sirop, et
+vous allez le voir.
+
+Mme Michel, qui ne connaissait pas quel bonheur lui était tombé en
+partage d'épouser un homme tel que vous, Mme Michel se laissa cajoler
+par Villaudry, vous savez, Villaudry, le cadet de celui que Moissens a
+tué; vous eûtes vent de quelque chose et la voulûtes jeter dans le canal
+de Souscarrières; mais vous n'étiez pas bien sûr, et comme vous n'êtes
+pas au fond un méchant homme, vous attendîtes d'être plus assuré.
+
+L'assurance vint à propos d'un bracelet de cheveux qu'elle donna à
+Villaudry; cette fois, comme vous aviez la preuve, une lettre écrite
+tout entière de sa main, qui ne vous laissait point de doute sur votre
+disgrâce, vous la menâtes dans le parc, et, tirant votre poignard, vous
+lui dîtes de prier Dieu. Cette fois, ce n'était point comme lorsque vous
+l'aviez menacée de la jeter dans le canal, et elle vit bien que ce
+n'était point pour rire.
+
+Et, en effet, vous lui portâtes un coup qu'elle para heureusement avec
+la main, mais elle en eut deux doigts coupés. Voyant son sang, vous en
+eûtes pitié, lui fîtes grâce de la vie et la renvoyâtes en Lorraine.
+Quant à Villaudry, justement parce que vous aviez été clément avec votre
+femme, vous résolûtes d'être implacable avec lui, et comme il était à la
+messe aux Minimes de la place Royale, vous entrâtes dans l'église, lui
+donnâtes un soufflet et mîtes l'épée à la main. Mais lui ne voulut point
+commettre un sacrilége et garda la sienne au fourreau.
+
+Il est vrai de dire qu'il ne se souciait pas fort de se battre avec
+vous, et qu'il dit même: «Je le poignarderais, si ma réputation était
+bien établie; mais, par malheur, elle ne l'est pas, ce qui fait que je
+dois me battre.» Et, en effet, il vous appela, et comme si vous étiez le
+véritable fils de M. de Bellegarde et que vous n'ayez pas plus de
+mémoire que lui, vous vous battîtes sur la place Royale, là même où
+s'étaient battus Bouteville et Beuvron; vous vous conduisîtes à
+merveille, je le sais, vous acceptâtes toutes les exigences de votre
+adversaire, et il en fut quitte pour six coups d'épée que vous lui
+donnâtes avec la pointe et autant de soufflets que vous lui donnâtes
+avec la lame.
+
+Mais Bouteville, lui aussi, s'était conduit à merveille, ce qui
+n'empêcha pas que je lui fisse couper la tête, ce que j'eusse fait aussi
+pour vous, si au lieu d'être M. Michel tout court, vous eussiez été
+réellement Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
+Souscarrières; car, de plus que Bouteville, vous aviez tiré l'épée dans
+une église, ce qui fait qu'on vous eût coupé le poing avant de vous
+couper la tête; vous entendez, mon cher monsieur Michel.
+
+--Oui, pardieu, monseigneur, j'entends, répondit Souscarrières, et je
+dois dire que j'ai, dans ma vie, entendu des conversations qui m'ont
+plus réjoui que celle-là.
+
+--D'autant mieux que vous n'êtes pas au bout, et que ce soir encore vous
+êtes retombé dans la récidive avec ce pauvre marquis Pisani; en vérité,
+il faut être endiablé pour se battre avec un pareil polichinelle.
+
+--Eh! monseigneur, ce n'est pas moi qui me suis battu avec lui, c'est
+lui qui s'est battu avec moi.
+
+--Voyons: ce pauvre marquis n'était-il pas assez malheureux de ne pas
+avoir ses entrées dans la rue de la Cerisaie, comme vous et le comte de
+Moret y avez les vôtres.
+
+--Comment, monseigneur, vous savez....
+
+--Je sais que, si la pointe de votre épée n'avait pas rencontré le
+sommet de sa bosse, et s'il n'avait pas eu la chance d'avoir les côtes
+imbriquées les unes sur les autres de manière que le fer a glissé comme
+sur une cuirasse, il était cloué comme un scarabée contre la muraille:
+vous êtes donc une bien mauvaise tête, cher monsieur Michel.
+
+--Je vous jure, monseigneur, que je ne lui ai aucunement cherché
+querelle, tout le monde vous le dirai; seulement, j'étais échauffé
+d'avoir couru depuis la rue de l'Homme-Armé jusqu'à la rue du Louvre.
+
+A ces mots de la rue de l'Homme-Armé; Richelieu ouvrit à la fois les
+yeux et les oreilles.
+
+--Il était échauffé, lui, continua Souscarrières, d'une querelle qu'il
+avait prise dans un cabaret.
+
+--Oui, dit Richelieu, qui marchait comme en plein jour dans le chemin
+que Souscarrières, sans s'en douter, venait de lui ouvrir, dans le
+cabaret de l'Homme-Armé...
+
+--Monseigneur! s'écria Souscarrières étonné....
+
+--.... Où il était allé, continua Richelieu au risque de s'égarer, mais
+voulant tout savoir, où il était allé pour voir, si, par l'intermédiaire
+d'un certain Etienne Latil, il ne pourrait pas se débarrasser du comte
+de Moret, son rival; par bonheur, au lieu de trouver un sbire, il a
+trouvé un honnête spadassin, qui a refusé de tremper sa main dans le
+sang royal. Mais, savez-vous bien, mon cher monsieur Michel, qu'il y a
+dans votre épée tirée dans l'église, dans votre duel avec Villaudry,
+dans votre complicité au meurtre d'Etienne Latil, et dans votre
+rencontre avec le marquis de Pisani, de quoi vous faire couper le cou
+quatre fois, si vous aviez trente deux quartiers de noblesse au lieu
+d'avoir soixante-quatre quartiers de roture?
+
+--Hélas, monseigneur, dit Souscarrières fort ébranlé, je le sais, et je
+déclare hautement que je ne dois la vie qu'à votre magnanimité.
+
+--Et à votre intelligence, mon cher monsieur Michel.
+
+--Ah! monseigneur, s'il m'était permis de mettre cette intelligence à la
+disposition de Votre Eminence, s'écria Souscarrières, en se jetant aux
+pieds du cardinal, je serais le plus heureux des hommes.
+
+--Je ne dis pas non, Dieu m'en garde! car j'ai besoin d'hommes comme
+vous.
+
+--Oui, monseigneur, d'hommes dévoués, j'ose le dire.
+
+--Que je pourrai faire pendre le jour où ils ne le seront plus.
+
+Souscarrières tressaillit.
+
+--Oh! ce n'est jamais, dit-il, à moi qu'un pareil malheur arrivera,
+d'oublier ce que je dois à Votre Eminence.
+
+--Cela vous regarde, mon cher M. Michel; vous tenez votre fortune entre
+vos mains, mais n'oubliez pas que moi je tiens le bout de la corde dans
+les miennes.
+
+--Si seulement Son Excellence daignait me dire à quoi il lui
+conviendrait que j'appliquasse l'intelligence qu'elle veut bien me
+reconnaître.
+
+--Oh! quant à cela, volontiers.
+
+--J'écoute de toutes mes oreilles.
+
+--Eh bien, supposons que je vous accorde le brevet de votre importation
+d'Angleterre.
+
+--Le brevet des chaises à porteurs! s'écria Souscarrières, qui voyait
+se dessiner sous une forme palpable cette fortune que le cardinal venait
+de lui dire être entre ses mains, mais que jusque-là il n'avait entrevue
+qu'en rêve...
+
+--De la moitié, dit le cardinal, de la moitié seulement; je réserve
+l'autre moitié pour un don que je veux faire.
+
+--Encore une intelligence que Monseigneur veut récompenser, hasarda
+Souscarrières.
+
+--Non, un dévouement, c'est plus rare.
+
+--Monseigneur en est bien le maître; en me donnant un brevet pour la
+moitié, il me comblera.
+
+--Soit! vous avez donc moitié des chaises à porteurs de Paris, mettons
+deux cents, par exemple.
+
+--Mettons deux cents, oui, monseigneur.
+
+--Cela fait quatre cents porteurs de chaises; eh bien, monsieur Michel,
+supposons ces quatre cents porteurs intelligents, remarquant où ils
+conduisent leurs pratiques, écoutant ce qu'elles disent, et tenant
+exactement note de leurs paroles et de leurs allées et venues; supposons
+encore à la tête de cette administration un homme intelligent qui me
+rende compte à moi, mais à moi seul, de ce qu'il voit, de ce qu'il
+entend, de ce qu'on lui rapporte; enfin, supposons toujours que cet
+homme n'ait que douze mille livres de rente, il s'en fera facilement
+vingt quatre, et qu'au lieu de s'appeler messire Pierre de Bellegarde,
+marquis de Montbrun et seigneur de Souscarrières... je lui dirai: Mon
+cher ami, prenez autant de noms que vous en voudrez; plus vous en
+prendrez de nouveaux, meilleur sera; et quant aux noms que vous vous
+êtes appropriés déjà, défendez-les contre ceux qui les réclameront,
+s'ils sont réclamés; mais ce n'est pas moi, soyez bien tranquille, qui
+vous chercherai le moindrement querelle pour cela.
+
+--Et c'est sérieux ce que dit là monseigneur?
+
+--Très-sérieux! mon cher monsieur Michel; le brevet de la moitié des
+chaises à porteurs en circulation dans Paris vous est accordé, et demain
+votre associée, qui aura déjà signé pour sa part le cahier des charges,
+ira vous le porter, pour que vous le signiez à votre tour: cela vous
+convient-il?
+
+--Et le cahier des charges portera-t-il les obligations qui me sont
+imposées? demanda en hésitant Souscarrières.
+
+--Aucunement, cher monsieur Michel; vous comprenez que la chose reste
+entre nous; il est même de la plus haute importance qu'elle ne soit pas
+ébruitée. Peste! si l'on vous savait à moi, tout serait manqué; il n'y
+aurait même point de mal à ce que l'on vous crût à Monsieur ou à la
+reine; pour cela il vous suffira de dire que je suis un tyran, que je
+persécute la reine, que vous ne comprenez pas que le roi Louis XIII vive
+sous un joug aussi dur qu'est le mien.
+
+--Mais je ne pourrai jamais dire de pareilles choses! s'écria
+Souscarrières.
+
+--Bon! en vous forçant un peu, vous verrez que cela viendra. Ainsi,
+c'est convenu, vos chaises vont devenir à la mode: elles feront de
+l'opposition; vous allez avoir toute la cour; on n'ira plus nulle part
+qu'en chaise, surtout si les vôtres sont à deux places et ont des
+rideaux bien épais.
+
+--Monseigneur n'a pas de recommandation particulière à me faire?
+
+--Oh! si fait! je vous recommande particulièrement les dames: Mme la
+princesse, d'abord; Mme Marie de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de
+Fargis; puis les hommes: le comte de Moret, M. de Montmorency, M. de
+Chevreuse, le comte de Cramail. Je ne vous parle pas du marquis de
+Pisani; grâce à vous, il en a pour quelques jours à ne pas m'inquiéter.
+
+--Monseigneur peut être tranquille; et quand commencerai-je mon
+exploitation?
+
+--Le plus vite possible; dans huit jours cela peut être en train, à
+moins, toutefois, que les fonds ne vous manquent.
+
+--Non, monseigneur; d'ailleurs, pour une pareille affaire, me
+manqueraient-ils personnellement, j'en trouverais.
+
+--Dans ce cas-là, il ne faudrait pas même chercher, mais vous adresser
+directement à moi.
+
+--A vous, monseigneur?
+
+--Oui, n'ai-je pas un intérêt dans l'affaire? Mais, pardon, voici Cavois
+qui, à ce qu'il paraît, a quelque chose à me dire; c'est lui qui ira
+vous faire signer demain le petit papier en question, et, comme il en
+connaîtra toutes les conditions, même celles qui restent entre nous,
+c'est lui qui irait vous les rappeler en cas d'oubli; mais je crois être
+sûr que vous ne les oublierez pas. Entre Cavois, entre, tu vois
+monsieur, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monseigneur, répondit Cavois, qui avait obéi à l'ordre du
+cardinal.
+
+--Eh bien, il est de mes amis; seulement il est de ceux qui viennent me
+voir de dix heures du soir à deux heures du matin; pour moi, mais pour
+moi seul, il s'appelle M. Michel; mais pour tout le monde c'est messire
+Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières.--Au
+revoir, monsieur Michel.
+
+Souscarrières salua jusqu'à terre et sortit, ne pouvant croire à sa
+bonne fortune et se demandant si le cardinal lui avait parlé
+sérieusement ou n'avait voulu que se moquer de lui.
+
+Mais, comme on savait le cardinal fort occupé, il finit par comprendre
+que le cardinal n'avait pas le temps de se moquer de lui, et, selon
+toute probabilité, il avait parlé sérieusement.
+
+Quant au cardinal, comme il avait la conviction qu'il venait de recruter
+ses forces d'un puissant allié, sa bonne humeur lui était revenue, et ce
+fut de sa voix la plus aimable qu'il cria:
+
+--Madame Cavois! eh! madame Cavois, venez donc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON ÉCHIQUIER.
+
+
+A peine cet appel était-il fait, que le cardinal vit entrer une petite
+femme de 25 à 26 ans, leste, pimpante, le nez en l'air, et qui ne
+paraissait nullement intimidée de se trouver en sa présence.
+
+--Vous m'avez appelée, monseigneur, dit-elle, prenant la parole et avec
+un accent languedocien des plus prononcés, me voilà.
+
+--Bon! et Cavois qui disait que peut-être vous ne voudriez pas venir.
+
+--Moi, ne pas venir quand vous me faisiez l'honneur de m'appeler! Je
+n'avais garde! Votre Eminence ne m'eût point appelée, que je fusse venue
+toute seule.
+
+--Mme Cavois! Mme Cavois! fit le capitaine des gardes, essayant de
+grossir sa voix.
+
+--Mme Cavois tant que tu voudras, monseigneur m'a fait venir pour une
+chose ou pour une autre. Est-ce pour me parler? qu'il me parle. Est-ce
+pour que je lui parle? je lui parlerai.
+
+--Pour l'un ou pour l'autre, Mme Cavois, dit le cardinal, faisant signe
+à son capitaine des gardes de ne pas intervenir dans la conversation.
+
+--Ah! vous n'avez pas besoin de lui imposer silence, monseigneur, il
+suffira que je lui dise de se taire et il se taira. Est-ce que par
+hasard il voudrait faire croire qu'il est le maître?
+
+--Monseigneur, excusez-la, dit Cavois, elle n'est point de la cour,
+et...
+
+--Que monseigneur m'excuse! Ah! tu me la bâilles bonne, Cavois, c'est
+monseigneur qui a besoin d'être excusé.
+
+--Comment! dit le cardinal en riant, c'est moi qui ai besoin d'être
+excusé?
+
+--Certainement! Est-ce que c'est d'un chrétien de tenir des gens qui
+s'aiment, éternellement séparés l'un de l'autre, comme vous le faites?
+
+--Ah ça, mais vous l'adorez donc votre mari?
+
+--Comment ne l'adorerais-je pas, vous savez comment je l'ai connu,
+monseigneur?
+
+--Non, mais dites-moi cela, madame Cavois, cela m'intéresse énormément.
+
+--Mireille! Mireille! fit Cavois, essayant de rappeler sa femme à
+l'ordre.
+
+--Cavois! Cavois! fit le cardinal, imitant l'accent de son capitaine des
+gardes.
+
+--Eh bien, vous savez, moi, je suis la fille d'un gentilhomme de qualité
+du Languedoc, tandis que Cavois est fils d'un gentillâtre de Picardie.
+
+Cavois fit un mouvement.
+
+--Cela ne veut pas dire que je te méprise, Louis; mon père s'appelait de
+Serignan. Il a été maréchal de camp en Catalogne, ni plus ni moins.
+J'étais veuve d'un nommé Lacroix, toute jeune, sans enfants, et jolie;
+je puis m'en vanter.
+
+--Vous l'êtes toujours, madame Cavois, dit le cardinal.
+
+--Ah bien oui, jolie! J'avais seize ans, j'en ai vingt-six aujourd'hui,
+et huit enfants, monseigneur.
+
+--Comment, huit enfants! Tu as fait huit enfants à ta femme, malheureux,
+et tu viens te plaindre que je t'empêche de coucher avec elle!
+
+--Comment! tu t'en es plaint, mon petit Cavois! s'écria Mireille. O
+amour que tu es, laisse-moi t'embrasser.
+
+Et, sans s'inquiéter de la présence du cardinal, elle sauta au cou de
+son mari et l'embrassa.
+
+--Madame Cavois! madame Cavois! s'écria le capitaine des gardes tout
+tremblant, tandis que le cardinal, complétement ramené à la bonne
+humeur, se pâmait de rire.
+
+--Je reprends, monseigneur, dit Mme Cavois, lorsqu'elle eut embrassé son
+mari tout à son aise. Il était dans ce temps-là à M. de Montmorency, il
+n'y avait donc rien d'étonnant que, quoique Picard, il vînt en
+Languedoc. Là il me voit et tombe amoureux de moi; mais comme il n'était
+pas très riche et que j'avais un peu de bien, voilà mon imbécile qui
+n'ose pas se déclarer. Sur ces entrefaites, il ramassa une mauvaise
+querelle, et, comme il devait se battre le lendemain, il s'en va chez un
+notaire, fait un testament en ma faveur et me donne, quoi? Tout ce qu'il
+a, ni plus ni moins, à moi, qui ne savais pas même qu'il m'aimât.
+Tout-à-coup, je vois arriver chez moi la femme du notaire, qui était
+mon amie; elle me dit: «Vous ne savez pas, si M. de Cavois meurt, vous
+héritez!»
+
+--Cavois! je ne le connais pas.--Oh! reprit la femme du notaire, un beau
+garçon!--Il était beau garçon dans ce temps-là, monseigneur; depuis il
+est un peu déformé, mais n'importe, je ne l'en aime pas moins, n'est-ce
+pas, Cavois?
+
+--Monseigneur, dit Cavois, d'un ton suppliant, vous l'excusez, n'est-ce
+pas?
+
+--Dites donc, madame Cavois, fit Richelieu, si nous mettions ce pleurard
+à la porte?
+
+--Oh! non, monseigneur, je ne le vois pas assez pour cela. Voilà donc
+qu'elle me conte qu'il m'aime comme un fou, qu'il se bat en duel le
+lendemain et que, s'il est tué, il me laisse tout son avoir. Ça me
+touche, vous comprenez. Je raconte ça à mon père, à mes frères, à tous
+mes amis, je les fais monter à cheval dès le matin et battre la campagne
+pour empêcher Cavois et son adversaire de se rencontrer. Bon! ils
+arrivent trop tard. Monsieur que vous voyez là a la main leste, il avait
+déjà donné deux coups d'épée à son adversaire; lui, rien. On me le
+ramène sain et sauf; je lui saute au cou. Si vous m'aimez, lui dis-je,
+il faut m'épouser. C'est mauvais de rester sur son appétit, et il
+m'épousa.
+
+--Et il ne resta point sur son appétit, à ce qu'il paraît, dit le
+cardinal.
+
+--Non parce que, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas d'homme plus
+heureux que ce coquin-là. C'est moi qui ai tout le soin des affaires, il
+n'a lui que son service près de Votre Eminence, une charge de paresseux;
+quand il revient au logis, par malheur c'est rare, je le caresse: mon
+petit Cavois par-ci, mon petit mari par-là! je me fais la plus jolie que
+je puis pour lui plaire; il n'entend parler de rien de fâcheux, pas de
+criailleries, pas de plaintes enfin; c'est comme si le sacrement n'y
+avait point passé.
+
+--Ce que je vois dans tout cela, c'est que vous aimez mieux maître
+Cavois que le reste du monde.
+
+--Oh! oui, monseigneur.
+
+--Mieux que le roi?
+
+--Je souhaite toutes sortes de prospérités au roi; mais si le roi
+mourrait que je n'en mourrais pas; tandis que si mon pauvre Cavois
+mourrait, tout ce que je pourrais désirer de mieux, c'est qu'il
+m'emmenât avec lui.
+
+--Mieux que la reine?
+
+--Je respecte Sa Majesté; seulement je trouve que, pour une reine de
+France, elle ne fait pas assez d'enfants; s'il lui arrivait un malheur,
+elle nous laisserait dans l'embarras; de cela je lui en veux.
+
+--Mieux que moi?
+
+--Je crois bien, mieux que vous, monseigneur; vous ne me faites que de
+la peine, tantôt en étant malade, tantôt en m'éloignant de lui, tantôt
+en l'emmenant à la guerre, comme vous venez de faire pendant près d'un
+an à La Rochelle, tandis que lui ne me fait que du plaisir.
+
+--Mais enfin, dit Richelieu, si le roi mourait, si la reine mourait, si
+je mourais, si tout le monde mourait, que feriez-vous tous deux, tous
+seuls.
+
+Mme de Cavois se mit à rire en regardant son mari:
+
+--Eh bien, dit-elle, nous ferions...
+
+--Oui, que feriez-vous?
+
+--Nous ferions ce qu'Adam et Eve faisaient, monseigneur, quand ils
+étaient seuls aussi.
+
+Le cardinal se mit à rire avec eux.
+
+--Donc, dit-il, il y a huit enfants dans la maison?
+
+--Excusez, monseigneur, il n'y en a plus que six; il a plu au Seigneur
+de nous en prendre deux.
+
+--Oh! il vous les rendra, j'en suis sûr.
+
+--Je l'espère bien, n'est-ce pas, Cavois?
+
+--Eh bien, il faut pourvoir à l'existence de ces pauvres petits.
+
+--Grâce à Dieu, monseigneur, ils ne pâtissent pas.
+
+--Oui, mais si je venais à mourir, ils pâtiraient.
+
+--Le ciel nous garde d'un pareil malheur, s'écrièrent les deux époux.
+
+--J'espère qu'il vous en gardera, et moi aussi; en attendant, il faut
+tout prévoir; madame Cavois, je vous donne, à vous, par moitié, avec M.
+Michel, dit Pierre de Bellegarde, dit marquis de Montbrun, dit le
+seigneur de Souscarrières, le brevet des chaises à porteurs dans Paris.
+
+--Oh! monseigneur.
+
+--Sur ce, Cavois, continua Richelieu, emmenez votre femme et qu'elle
+soit contente de vous; ou sinon je vous mets aux arrêts pendant huit
+jours dans sa chambre à coucher.
+
+--Oh! monseigneur, s'écrièrent les deux époux en se jetant à ses pieds
+et en lui baisant les mains.
+
+Le cardinal étendit les deux mains sur eux.
+
+--Que diable marmottez-vous là, monseigneur, demanda Mme Cavois, qui ne
+savait pas le latin.
+
+--Les plus belles phrases de l'Evangile, mais que, par malheur, il est
+défendu aux cardinaux de mettre en pratique; allez.
+
+Et, poussés par lui, tous deux sortirent de ce cabinet où, en deux
+heures, venaient de se passer tant de choses.
+
+Resté seul, la figure du cardinal reprit sa gravité ordinaire.
+
+--Voyons, dit-il, résumons-nous, et récapitulons les événements de la
+soirée; et tirant un carnet de sa poche, il écrivit dessus au crayon:
+
+ «Le comte de Moret, arrivé depuis huit jours de Savoie, amoureux de
+ Mme de la Montagne,--rendez-vous avec la Fargis à l'hôtel de
+ l'Homme-Armé--lui, déguisé en Basque--elle en Catalane--chargé
+ selon toute probabilité de lettres pour les deux reines par
+ Charles-Emmanuel--assassinat d'Etienne Latil, pour refus de tuer le
+ comte de Moret--Pisani, repoussé par Mme de Maugiron--blessé par
+ Souscarrières--sauvé par sa bosse.
+
+ --Souscarrières breveté des chaises à porteurs, chef de ma police
+ laïque, pour faire pendant à du Tremblay, chef de ma police religieuse.
+
+ --La reine absente du ballet pour cause de migraine.»
+
+--Qu'y a-t-il encore? voyons!
+
+Et il chercha dans sa mémoire.
+
+--Ah! dit-il tout à coup, et cette lettre soustraite dans le
+portefeuille du médecin du roi, Senelle, et vendue à du Tremblay par son
+valet de chambre. Voyons un peu ce qu'elle dit, maintenant que Rossignol
+en a retrouvé le chiffre, et il appela:
+
+--Rossignol! Rossignol!
+
+Le même petit bonhomme à lunettes reparut.
+
+--La lettre et le chiffre, dit le cardinal.
+
+--Les voici, monseigneur.
+
+Le cardinal les prit.
+
+--C'est bien, dit-il, à demain, et si je suis content de votre
+traduction, c'est un bon de quarante pistoles, au lieu d'un bon de
+vingt, que vous aurez à faire.
+
+--J'espère que Votre Eminence en sera contente.
+
+Rossignol sorti, le cardinal ouvrit la lettre et la lut:
+
+Voici textuellement ce qu'elle disait:
+
+ «Si _Jupiter_ est chassé de l'_Olympe_, il peut se réfugier en _Crète_,
+ _Minos_ lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé de
+ _Céphale_ ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas
+ épouser _Procris_ à _Jupiter_? Le bruit court que l'_Oracle_ veut se
+ débarrasser de _Procris_ pour faire épouser _Vénus_ à _Céphale_. En
+ attendant, que _Jupiter_ continue de faire la cour à _Hébé_, et à
+ feindre à propos de cette passion la plus grande mésintelligence avec
+ _Junon_. Il est important que tout fin qu'il est, ou plutôt qu'il se
+ croit, l'_Oracle_ se trompe en croyant _Jupiter_ amoureux d'_Hébé_.
+
+ «MINOS.»
+
+--Maintenant, dit le cardinal après avoir lu, voyons le chiffre:
+
+Le chiffre, comme nous l'avons dit, était joint à la lettre; il était
+tel que nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs.
+
+ CÉPHALE, LE ROI.
+
+ PROCRIS, LA REINE.
+
+ JUPITER, MONSIEUR.
+
+ JUNON, MARIE DE MÉDICIS.
+
+ L'OLYMPE, LE LOUVRE.
+
+ L'ORACLE, LE CARDINAL.
+
+ VÉNUS, Mme DE COMBALET.
+
+ HÉBÉ, MARIE DE GONZAGUE.
+
+ MINOS, CHARLES IV, DUC DE LORRAINE.
+
+ LA CRÈTE, LA LORRAINE.
+
+ «Si _Monsieur_ est chassé du _Louvre_, il peut se réfugier en
+ _Lorraine_; le _duc Charles IV_ lui offrira l'hospitalité avec le plus
+ grand plaisir, mais la santé du _Roi_ ne peut durer; pourquoi, en cas
+ de mort, ne ferait-on pas épouser la _Reine_ à _Monsieur_? Le bruit
+ court que le _Cardinal_ veut marier _Mme de Combalet_ au _Roi_. En
+ attendant, que _Monsieur_ continue de faire la cour à _Marie de
+ Gonzague_ et à feindre à propos de cette passion la plus grande
+ mésintelligence avec _Marie de Médicis_; il est important que tout fin
+ qu'il est, ou plutôt qu'il se croit, le _Cardinal_ se trompe en croyant
+ _Monsieur_ amoureux de _Marie de Gonzague_.
+
+ «CHARLES IV.»
+
+Richelieu relut la dépêche une seconde fois, puis avec le sourire du
+joueur triomphant:
+
+--Allons, dit-il, je commence à voir clair sur mon échiquier.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+DEUXIÈME VOLUME.
+
+CHAPITRE Ier.
+
+ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628.
+
+
+Arrivés au point où nous en sommes, nous croyons qu'il n'y aurait point
+de mal à ce que le lecteur, comme le cardinal de Richelieu, vît un peu
+clair sur son échiquier.
+
+Le _fiat lux_ nous sera plus facile à faire, à nous, après deux cent
+trente-sept ans, qu'au cardinal, qui, entouré de mille trames diverses,
+rebondissant de conspirations en conspirations, ne se dégageant d'un
+complot que pour retomber dans un autre, trouvait toujours un voile
+étendu entre lui et les horizons qu'il avait besoin de découvrir, et
+qui, des feux follets flottant sur les intérêts de chacun, était forcé
+de faire jaillir une clarté générale.
+
+Si ce livre était simplement un de ces livres que l'on expose entre un
+_keepsake_ ou un _album_, sur une table de salon, pour que les visiteurs
+en admirent les gravures, ou qui, après avoir amusé le boudoir, sont
+destinés à faire rire ou pleurer les antichambres, nous passerions
+par-dessus certains détails, que les esprits frivoles ou pressés peuvent
+traiter d'ennuyeux; mais comme nous avons la prétention que nos livres
+deviennent, sinon de notre vivant, du moins après notre mort, des livres
+de bibliothèque, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur
+faire passer sous les yeux, au commencement de ce chapitre, une revue de
+la situation de l'Europe, revue nécessaire au frontispice de notre
+second volume, et qui, rétrospectivement, ne sera point inutile à
+l'intelligence du premier.
+
+Depuis les dernières années du règne de Henri IV et depuis les premières
+années du ministère de Richelieu, la France, non-seulement avait pris
+rang au nombre des grandes nations, mais encore était devenue le point
+sur lequel se fixaient tous les regards, et déjà à la tête des autres
+royaumes européens par son intelligence, elle était à la veille de
+prendre la même place comme puissance matérielle.
+
+Disons en quelques lignes quel était l'état du reste de l'Europe.
+
+Commençons par le grand centre religieux, rayonnant à la fois sur
+l'Autriche, sur l'Espagne et sur la France; commençons par Rome.
+
+Celui qui règne temporellement sur Rome et spirituellement sur le reste
+du monde catholique, est un petit vieillard morose, âgé de soixante ans,
+Florentin et avare comme un Florentin, Italien avant tout, prince avant
+tout, oncle surtout, avant tout. Il pense à acquérir des morceaux de
+terre pour le Saint Siége et des richesses pour ses neveux, dont trois
+sont cardinaux: François et les deux Antoine, et le quatrième, Thaddée,
+général des troupes papales. Pour satisfaire aux exigences de ce
+népotisme, Rome est au pillage:--«_Ce que ne firent point les
+Barbares_,» dit Marforio, ce Caton, le censeur des papes,--«_les
+Barberini l'ont fait_.» Et, en effet, Matteo Barberini, exalté au
+pontificat, sous le nom d'Urbain VIII, a réuni au patrimoine de saint
+Pierre le duché dont il porte le nom. Sous lui, le _Gésu_ et la
+_Propagande_, fondés par le beau neveu de Grégoire XV, Mgr Ludoviso,
+florissent, organisent, au nom et sous le drapeau d'Ignace de Loyola: le
+_Gésu_, la police du globe, et la _Propagande_, sa conquête. De là
+sortiront ces armées de prêcheurs, tendres pour les Chinois, féroces
+pour l'Europe. A l'heure qu'il est, sans vouloir personnellement se
+mettre en avant, il essaye de contenir les Espagnols dans leur duché de
+Milan, et d'empêcher les Autrichiens de franchir les Alpes. Il pousse la
+France à secourir Mantoue et à faire lever le siége de Cazal; mais il
+refuse de l'aider d'un seul homme ou d'un seul baïoque; dans ses moments
+perdus, il corrige les hymnes de l'Eglise et compose des poésies
+anacréontiques.
+
+Dès 1624, Richelieu l'a mesuré, et, par dessus sa tête, il a vu le néant
+de Rome et apprécié cette politique tremblotante qui avait déjà perdu de
+son prestige religieux et qui empruntait le peu de force matérielle qui
+lui restait encore, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne.
+
+Depuis la mort de Philippe, l'Espagne cache sa décadence sous de grands
+mots et de grands airs. Elle a pour roi Philippe IV, frère d'Anne
+d'Autriche, espèce de monarque fainéant, qui règne sous son premier
+ministre, le comte duc d'Olivarès, comme Louis XIII règne sous le
+cardinal duc de Richelieu. Seulement, le ministre français est un homme
+de génie, et le ministre espagnol un casse-cou politique. De ses Indes
+occidentales, qui ont fait rouler un fleuve d'or à travers les règnes de
+Charles Quint et de Philippe II, Philippe IV tire à peine cinq cent
+mille écus. Hein, l'amiral des Provinces-Unies, vient de couler dans le
+golfe du Mexique des galions chargés de lingots d'or estimés à plus de
+douze millions.
+
+L'Espagne est si haletante, que le petit duc savoyard, le bossu
+Charles-Emmanuel, qu'on appelle par dérision le prince des marmottes, a
+par deux fois tenu dans sa main les destinées de ce fastueux empire, sur
+lequel Charles-Quint se vantait de ne pas voir se coucher le soleil.
+Aujourd'hui elle n'est plus rien, pas même la caissière de Ferdinand II,
+auquel elle déclare qu'elle ne peut plus donner d'argent! Les bûchers de
+Philippe II, le roi des flammes, ont tari la sève humaine qui
+surabondait dans les siècles précédents, et Philippe III, en chassant
+les Maures, a extirpé la greffe étrangère par laquelle elle pouvait
+revivre. Une fois, elle a été obligée de s'entendre avec des voleurs
+pour brûler Venise. Son grand général, c'est Spinola, un condottiere
+italien; son ambassadeur est un peintre flamand, Rubens.
+
+L'Allemagne, depuis l'ouverture de la guerre de Trente ans, c'est-à-dire
+depuis 1618, est un marché d'hommes. Trois ou quatre comptoirs sont
+ouverts à l'est, au nord, à l'occident et au centre, où l'on vend de la
+chair humaine. Tout désespéré qui ne veut pas se tuer, ou se faire
+moine, ce qui est le suicide du moyen âge, de quelque pays qu'il soit,
+n'a qu'à traverser le Rhin, la Vistule ou le Danube, et il trouvera à se
+vendre.
+
+Le marché de l'est est tenu par le vieux Betlem Gabor, qui va mourir
+après avoir pris part à quarante deux batailles rangées, s'être fait
+appeler roi et avoir inventé tous ces déguisements militaires: bonnets à
+poil des hulans, manches flottantes des hussards, à l'aide desquels on
+essaye de se faire peur les uns aux autres; son armée est l'école d'où
+est sortie la cavalerie légère. Que promet-il à ses enrôlés? Pas de
+solde, pas de vivres, c'est à eux de manger et de s'enrichir comme ils
+l'entendront. Il leur donne la guerre sans loi: l'infini du hasard.
+
+Au nord, le marché est tenu par Gustave-Adolphe, le bon, le joyeux
+Gustave, qui, tout au contraire de Betlem Gabor, fait pendre les
+pillards, l'illustre capitaine, élève du Français Lagardie, et qui
+vient, par ses victoires sur la Pologne, de se faire livrer les places
+fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. Il est occupé, pour le
+moment, à faire alliance avec les protestants d'Allemagne contre
+l'empereur Ferdinand II, l'ennemi mortel des protestants, qui a rendu
+contre eux l'édit de restitution, qui pourra servir de modèle à l'édit
+de Nantes, que rendra Louis XIV cinquante ans après.
+
+C'est le maître de son époque. Nous parlons de Gustave-Adolphe, dans
+l'art militaire; c'est le créateur de la guerre moderne; il n'a, ni le
+génie morose de Coligny, ni la gravité de Guillaume le Taciturne, ni la
+farouche âpreté de Maurice de Nassau; sa sérénité est inaltérable, et le
+sourire joue sur ses lèvres, au centre de la bataille. Haut de six
+pieds, gros à l'avenant, il lui fallait des chevaux énormes. Son obésité
+le gênait parfois, mais le servait aussi: une balle qui eût tué Spinola,
+le maigre Génois, se logea dans sa graisse, qui se referma sur elle, et
+il n'en entendit plus parler.
+
+Le marché d'occident est tenu par la Hollande, toute désorientée et
+divisée contre elle-même; elle avait deux têtes: Barnewelt et Maurice,
+elle vient de les couper. Barnewelt, esprit doux, ami de la liberté,
+mais surtout de la paix, chef du parti des provinces, partisan de la
+décentralisation, et par conséquent de la faiblesse, ambassadeur près
+d'Elisabeth, près de Henri IV et de Jacques Ier, qui fait rendre aux
+Provinces-Unies par ce dernier: la Brille, Flessingue et Ramekens, et
+qui meurt sur l'échafaud, hérétique et traître.
+
+Maurice, qui a sauvé dix fois la Hollande, mais qui a tué Barnewelt, et
+qui, à ce meurtre, a perdu sa popularité,--Maurice, qui se croit aimé et
+qui est haï. Un matin, il traverse le marché de Gorcum et salue le
+peuple en souriant. Il croit que, salué par lui, le peuple va jeter
+joyeusement ses chapeaux en l'air et crier: Vive Nassau! Le peuple reste
+muet et garde son chapeau sur la tête. A partir de ce moment, son
+impopularité le tue, le veilleur infatigable, le capitaine insensible au
+danger, le dormeur au sommeil profond, l'homme gras maigrit, ne dort
+plus et meurt. C'est son frère cadet qui lui succède, Frédéric-Henri, et
+qui, comme faisant partie de l'héritage, reprend le marché d'hommes:
+petit comptoir, bien vêtus, bien nourris, régulièrement payés, faisant
+une guerre toute stratégique sur des chaussées de marais, et restant,
+pour bloquer scientifiquement une bicoque, deux ans dans l'eau jusqu'aux
+genoux. Les braves gens se ménagent, mais le gouvernement économe de la
+Hollande les ménage encore plus qu'ils ne se ménagent eux-mêmes; à ceux
+qui s'exposent aux canons et aux mousquetades les chefs crient: Eh!
+là-bas, ne vous faites pas tuer, chacun de vous représente un capital de
+3,000 francs.
+
+Mais le grand marché n'est ni au nord, ni à l'est, ni à l'occident: il
+est au centre même de l'Allemagne; il est tenu par un homme de race
+douteuse, par un chef de pillards et de bandits, dont Schiller a fait un
+héros. Est-il Slave, est-il Allemand? Sa tête ronde et ses yeux bleus
+disent: Je suis Slave. Ses cheveux d'un blond roux disent: Je suis
+Allemand. Son teint olivâtre dit: Je suis Bohême.
+
+En effet, ce soldat maigre, ce capitaine à la mine sinistre, qui signe
+Waldstein, est né à Prague; il est né au milieu des ruines, des
+incendies et des massacres; aussi n'a-t-il ni foi, ni loi. Cependant, il
+a une croyance, ou plutôt trois. Il croit aux étoiles, il croit au
+hasard, il croit à l'argent. Il a établi le règne du soldat sur
+l'Europe, comme le péché a établi le règne de la mort sur le monde.
+Enrichi par la guerre, protégé par Ferdinand II, qui le fera assassiner,
+drapé dans un manteau de prince, il n'a ni la sérénité de Gustave, ni la
+mobilité physiognomique de Spinola; aux cris, aux plaintes, aux pleurs
+des femmes, aux accusations, aux menaces, aux imprécations des hommes,
+il n'est ni ému ni colère. C'est un spectre aveugle et sourd, pis que
+cela, c'est un joueur qui a deviné que la reine du monde, c'est la
+loterie. Il laisse le soldat tout jouer: la vie des hommes, l'honneur
+des femmes, le sang des peuples. Quiconque a un fouet à la main est
+prince, quiconque a une épée au côté est roi. Richelieu a longtemps
+étudié ce démon; il cite, dans un éloge qu'il fait de lui, cette série
+de crimes qu'il ne commit pas, mais laissa commettre, et, pour
+caractériser sa diabolique indifférence, il dit cette phrase
+caractéristique:--«Et avec cela pas méchant!»
+
+Pour en finir avec l'Allemagne, la guerre de Trente ans va son train; sa
+première période, la période palatine, a fini en 1623. L'électeur
+palatin, Frédéric V, battu par l'Empereur, a perdu dans sa défaite la
+couronne de Bohême; la période danoise est en train de s'accomplir,
+Christian IV, roi de Danemark, est aux prises avec Wallenstein et Tilly,
+et, dans un an, elle en sera à la période suédoise.
+
+Passons donc à l'Angleterre.
+
+Quoique plus riche que l'Espagne, l'Angleterre n'est pas moins malade
+qu'elle. Le roi est en même temps en querelle avec son pays et avec sa
+femme; il est brouillé à moitié avec son parlement, qu'il va dissoudre,
+et tout-à-fait avec sa femme, qu'il veut nous renvoyer.
+
+Charles Ier avait épousé Henriette de France, le seul enfant des enfants
+légitimes de Henri IV qui fût sûrement de lui. Madame Henriette était
+une petite brune, vive, spirituelle, plutôt agréable que séduisante,
+plutôt jolie que belle, brouillonne et têtue, sensuelle et galante; elle
+avait eu une jeunesse accidentée.
+
+Bérulle, en la conduisant en Angleterre, lui proposait, à dix-sept ans,
+la repentante Madeleine pour modèle. Sortant de France, elle trouva
+l'Angleterre triste et sauvage; habituée à notre peuple bruyant et
+joyeux, elle trouva les Anglais tristes et graves; son mari lui plut
+médiocrement, elle prit comme une pénitence ce mariage avec un roi
+grondeur et violent, figure raide, altière et froide. Danois par sa
+mère, Charles Ier avait dans les veines un peu des glaces du pôle, avec
+cela honnête homme; elle essaya de son pouvoir par de petites querelles,
+vit que le roi revenait toujours le premier, et ne craignant plus rien,
+elle en essaya de grandes.
+
+Son mariage avait été une véritable invasion catholique. Bérulle, qui la
+conduisit à son époux, et qui lui donnait ce bon conseil de modeler son
+repentir sur celui de la Madeleine, ignorait toute la haine que
+l'Angleterre gardait au papisme; plein des espérances que lui avait
+données un évêque français, que le faible Jacques avait laissé officier
+à Londres et confirmer en un jour dix-huit mille catholiques, il crut
+que l'on pouvait tout exiger, et exigea que les enfants, même
+catholiques, succédassent, qu'ils restassent aux mains de leur mère
+jusqu'à l'âge de treize ans, que la jeune reine eût un évêque, que cet
+évêque et son clergé parussent dans les rues de Londres avec leurs
+costumes; il résulta de toutes ces exigences accordées que la reine
+méconnut le terrain sur lequel elle marchait, qu'au lieu d'une épouse
+aimante, gracieuse et soumise, Charles Ier trouva en elle une triste et
+sèche catholique, convertissant le lit nuptial en chaire théologique et
+soumettant les désirs du roi aux jeûnes non-seulement de l'Eglise, mais
+de la controverse.
+
+Ce ne fut pas tout: par une belle matinée de mai, la jeune reine
+traversa Londres dans toute sa longueur, et s'en alla avec son évêque,
+ses aumôniers, ses femmes, s'agenouiller au gibet de Tyburn, où avait
+été, vingt ans auparavant, lors de la conspiration des poudres, pendu le
+père Garnet et ses jésuites et, aux yeux de Londres indignée, fit sa
+prière pour le repos de l'âme de ces illustres assassins, qui, à l'aide
+de trente-six tonneaux de poudre, voulaient d'un seul coup faire sauter
+le roi, les ministres et le Parlement.
+
+Le roi ne pouvait croire à cet outrage fait à la morale publique et à la
+religion de l'Etat: il entra dans une de ces violentes colères qui font
+tout oublier, ou plutôt qui font souvenir de tout. «Qu'on les chasse
+comme des bêtes sauvages--écrivit-il--ces prêtres et ces femmes qui vont
+prier au gibet des meurtriers!» La reine cria, la reine pleura, ses
+évêques et ses aumôniers excommunièrent et maudirent, les femmes se
+lamentèrent, comme les filles de Sion emmenées en esclavage, quand
+elles mouraient, au fond du coeur, de l'envie de rentrer en France.
+
+Le reine courut à la fenêtre pour leur faire des signes d'adieux.
+Charles Ier, qui entrait en ce moment dans sa chambre, la pria de ne pas
+donner ce scandale si en dehors des moeurs anglaises, la reine cria plus
+fort, Charles la prit à bras-le-corps pour l'éloigner de la fenêtre, la
+reine se cramponna aux barreaux, Charles l'en arracha par violence, la
+reine s'évanouit, étendant vers le ciel ses mains ensanglantées, pour
+appeler la vengeance de Dieu sur son mari. Dieu répondit, le jour où,
+par une autre fenêtre, celle de White-Hall, Charles marcha à l'échafaud.
+
+De cette querelle entre mari et femme, notre brouille avec l'Angleterre.
+Charles Ier fut mis au ban des reines de la chrétienté, comme un
+Barbe-Bleue britannique, et Urbain VIII, sur cette vague donnée d'une
+écorchure douteuse, dit à l'ambassadeur espagnol:--Votre maître est tenu
+de tirer l'épée pour une princesse affligée, ou il n'est ni catholique,
+ni chevalier!--La jeune reine d'Espagne, de son côté, soeur d'Henriette,
+écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, appelant sa galanterie au
+secours d'une reine opprimée; l'infante de Bruxelles et la reine mère
+s'adressèrent au roi; Bérulle brocha sur le tout; on n'eut pas de peine
+à faire croire à Louis XIII, faible comme tous les petits esprits, que
+l'expulsion de ces Français était un outrage à sa couronne! Richelieu
+seul tint bon, de là le secours donné par l'Angleterre aux protestants
+de La Rochelle, l'assassinat de Buckingham, le deuil de coeur d'Anne
+d'Autriche, et cette ligue universelle des reines et des princesses
+contre Richelieu.
+
+Maintenant, revenons en Italie, en Italie où nous allons trouver
+l'explication de toutes ces lettres que nous avons vu le comte de Moret
+remettre à la reine, à la reine mère et à Gaston d'Orléans, dans la
+situation politique du Montferrat et du Piémont, et dans l'exposition
+des intérêts rivaux du duc de Mantoue et du duc de Savoie.
+
+Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, d'autant plus ambitieux que sa
+souveraineté était plus exiguë, l'avait augmentée violemment du
+marquisat de Saluces, lorsque, allant en France pour discuter la
+légitimité de sa conquête, ne pouvant rien obtenir de Henri IV, à cet
+endroit, il entra dans la conspiration de Biron, conspiration
+non-seulement de haute trahison contre le roi, mais de lèse-patrie
+contre la France, qu'il s'agissait de morceler.
+
+Toutes les provinces du Midi devaient appartenir à Philippe III.
+
+Biron recevait la Bourgogne et la Franche-Comté avec une infante
+d'Espagne en mariage.
+
+Le duc de Savoie avait le Lyonnais, la Provence et le Dauphiné.
+
+La conspiration fut découverte: la tête de Biron tomba.
+
+Henri IV eût laissé le duc de Savoie tranquille dans ses Etats, si
+celui-ci n'eût point été poussé à la guerre par l'Autriche. Il
+s'agissait, par le besoin d'argent, de forcer Henri à épouser Marie de
+Médicis. Henri se décida, toucha la dot, battit à plate couture le duc
+de Savoie, le força de traiter avec lui, et lui laissant le marquisat de
+Saluces, lui prit la Bresse entière, le Bugey, le Valromey, le pays de
+Gex, les deux rives du Rhône, depuis Genève jusqu'à Saint-Genix, et
+enfin le château Dauphin, situé au sommet de la vallée de Vraita.
+
+A part Château-Dauphin, Charles-Emmanuel n'avait rien perdu en Piémont;
+au lieu d'être à cheval sur les Alpes, il n'en gardait plus que le
+versant oriental, mais il restait le maître des passages qui
+conduisaient de la France en Italie.
+
+Ce fut à cette occasion que notre spirituel Béarnais baptisa
+Charles-Emmanuel du nom de prince des Marmottes, qui lui resta.
+
+Il fallut bien qu'à partir de ce moment le prince des Marmottes se
+regardât comme un prince italien.
+
+Il ne s'agissait plus pour lui que de s'agrandir en Italie.
+
+Il y fit plusieurs tentatives infructueuses, quand une occasion se
+présenta, qu'il crut non-seulement opportune mais immanquable.
+
+François de Gonzague, duc de Mantoue et du Montferrat, mourut ne
+laissant de son mariage avec Marguerite de Savoie, fille de
+Charles-Emmanuel, qu'une fille unique. Son grand-père réclama la tutelle
+de l'enfant pour la douairière de Montferrat. Il comptait marier un jour
+avec elle son fils aîné Victor-Amédée, et réunir ainsi le Mantouan et le
+Montferrat au Piémont. Mais le cardinal Ferdinand de Gonzague, frère du
+duc mort, accourut de Rome, s'empara de la régence et fit enfermer sa
+nièce au château de Goïto, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir de son
+oncle maternel.
+
+Le cardinal Ferdinand mourut à son tour, et il y eut un moment d'espoir
+pour Charles-Emmanuel; mais le troisième frère, Vincent de Gonzague,
+vint réclamer la succession et s'en empara sans conteste.
+
+Charles-Emmanuel prit patience; accablé d'infirmités, le nouveau duc ne
+pouvait durer longtemps. Il tomba malade en effet, et Charles-Emmanuel
+se crut sûr cette fois de tenir le Montferrat et le Mantouan.
+
+Mais il ne voyait pas l'orage qui se formait contre lui de ce côté-ci
+des monts.
+
+Il y avait en France un certain Louis de Gonzague, duc de Nevers, chef
+d'une branche cadette; il avait eu pour fils Charles de Nevers, qui se
+trouvait oncle des trois derniers souverains du Montferrat; son fils, le
+duc de Rethellois, se trouvait donc cousin de Marie de Gonzague,
+héritière de Mantoue et du Montferrat.
+
+Or, l'intérêt du cardinal de Richelieu--et l'intérêt du cardinal de
+Richelieu était toujours celui de la France--l'intérêt du cardinal de
+Richelieu voulait qu'il y eût un partisan zélé des fleurs de lis au
+milieu des puissances lombardes, toujours prêtes à se déclarer pour
+l'Autriche ou l'Espagne; le marquis de Saint-Chamont, notre ambassadeur
+près Vincent de Gonzague reçut ses instructions, et Vincent de Gonzague
+déclarait, en mourant, le duc de Nevers son héritier universel.
+
+Le duc de Rethellois vint prendre possession, au nom de son père, avec
+le titre de vicaire général, et la princesse Marie fut envoyée en
+France, où on la mit sous la sauvegarde de Catherine de Gonzague,
+duchesse douairière de Longueville, femme de Henri Ier d'Orléans, et qui
+se trouvait être la tante de Marie, étant fille de ce même Charles de
+Gonzague qui venait d'être appelé au duché de Mantoue.
+
+Un des concurrents de Charles de Nevers était César de Gonzague, duc de
+Guastalla, dont le grand-père avait été accusé d'avoir empoisonné le
+Dauphin, frère aîné de Henri II, et d'avoir assassiné cet infâme
+Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, fils du pape Paul III.
+
+L'autre, nous le connaissons, c'était le duc de Savoie.
+
+Cette politique de la France le rapprocha à l'instant de l'Espagne et de
+l'Autriche. Les Autrichiens occupèrent le Mantouan, et don Gonzalès de
+Cordoue se chargea de reprendre aux Français qui les occupaient: Cazal,
+Nice, de la Paille, Monte-Calvo et le pont de Sture.
+
+Les Espagnols prirent tout, excepté Cazal, et le duc de Savoie se trouva
+en deux mois maître de tout le pays compris entre le Pô, le Tanaro et le
+Belbo.
+
+Tout cela se passait tandis que nous faisions le siége de La Rochelle.
+
+Ce fut alors que la France envoya, pour le comte de Rethellois, ces
+16,000 hommes, commandés par le marquis d'Uxelles, lesquels, manquant de
+vivres et de solde par la négligence, ou plutôt par la trahison de
+Créquy, furent repoussés par Charles-Emmanuel, au grand regret du
+cardinal.
+
+Mais il lui restait au centre du Piémont une ville qui avait vaillamment
+tenu et sur laquelle flottait toujours le drapeau de la France, c'était
+Cazal, défendue par un brave et loyal capitaine, nommé le chevalier de
+Gurron.
+
+Malgré la déclaration bien positive faite par Richelieu, que la France
+soutiendrait les droits de Charles de Nevers, le duc de Savoie avait
+grand espoir que ce prétendant serait un jour ou l'autre abandonné du
+roi Louis XIII, car il connaissait la haine que lui portait Marie de
+Médicis, qu'il avait autrefois refusé d'épouser, sous prétexte que les
+Médicis n'étaient pas de naissance à s'allier avec les Gonzague, qui
+étaient princes avant que les Médicis ne fussent seulement
+gentilshommes.
+
+Et maintenant on connaît la cause des ressentiments qui poursuivent le
+cardinal, et dont il s'est plaint si amèrement à sa nièce.
+
+La reine-mère hait le cardinal de Richelieu pour une multitude de
+raisons; la première et la plus âcre de toutes, c'est qu'il a été son
+amant et qu'il ne l'est plus; qu'il a commencé par lui obéir en toutes
+choses, et qu'il a fini par lui être opposé sur tous les points; que
+Richelieu veut la grandeur de la France et l'abaissement de l'Autriche,
+tandis qu'elle veut la grandeur de l'Autriche et l'abaissement de la
+France, et qu'enfin Richelieu veut faire un duc de Mantoue, de Nevers,
+dont elle ne veut rien faire, à cause de la vieille rancune qu'elle
+garde contre lui.
+
+La reine Anne d'Autriche hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il a
+traversé ses amours avec Buckingham, ébruité la scandaleuse scène des
+jardins d'Amiens, chassé d'auprès d'elle Mme de Chevreuse, sa
+complaisante amie, battu les Anglais, avec lesquels était son coeur, qui
+ne fut jamais à la France, parce qu'elle le soupçonne sourdement,
+n'osant le faire tout haut, d'avoir dirigé le couteau de Felton contre
+la poitrine du beau duc, et, enfin, parce qu'il surveille obstinément
+les nouvelles amours qu'elle pourrait avoir, et qu'elle sait qu'aucune
+de ses actions, même les plus cachées, ne lui échappe.
+
+Le duc d'Orléans hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il sait que le
+cardinal le connaît ambitieux, lâche et méchant, attendant avec
+impatience la mort de son frère, capable de la hâter dans l'occasion,
+parce qu'il lui a ôté l'entrée au conseil, emprisonné son précepteur
+Ornano, décapité son complice Chalais, et que, pour toute punition
+d'avoir conspiré sa mort, il l'a enrichi et déshonoré. Au reste,
+n'aimant personne que lui-même, il ne compte, la mort de son frère
+arrivant, épouser la reine, plus âgée que lui de sept ans, que dans le
+cas où la reine serait enceinte.
+
+Enfin le roi le haïssait parce qu'il sentait que tout dans le cardinal
+était génie, patriotisme, amour réel de la France, tandis qu'en lui tout
+était égoïsme, indifférence, infériorité, parce qu'il ne régnerait pas
+tant que le cardinal vivrait, et régnerait mal le cardinal mort: mais
+une chose le ramène incessamment au cardinal, dont incessamment on
+l'éloigne.
+
+On se demande quel est le philtre qu'il lui a fait boire, le talisman
+qu'il lui a pendu au cou, l'anneau enchanté qu'il lui a passé au doigt!
+Son charme, c'est sa caisse toujours pleine d'or, et toujours ouverte
+pour le roi. Concini l'avait tenu dans la misère, Marie de Médicis dans
+l'indigence, Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, le magicien toucha
+la terre de sa baguette, et le Pactole jaillit aux yeux du roi, qui dès
+lors eut toujours de l'argent, même quand Richelieu n'en avait pas.
+
+Dans l'espérance que maintenant tout est aussi clair sur l'échiquier de
+nos lecteurs que sur celui de Richelieu, nous allons reprendre notre
+récit où nous l'avons laissé à la fin du premier volume.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+MARIE DE GONZAGUE.
+
+
+Pour arriver au résultat que nous venons de promettre, c'est-à-dire pour
+reprendre notre récit où nous l'avons abandonné à la fin de notre
+dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bonté d'entrer avec
+nous à l'hôtel de Longueville, qui, adossé à celui de la marquise de
+Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'étend de la rue
+Saint-Thomas-du-Louvre à la rue Saint-Nicaise, c'est-à-dire est situé
+comme l'hôtel Rambouillet, entre l'église Saint-Thomas-du-Louvre et
+l'hôpital des Quinze-Vingts; seulement son entrée est rue Saint-Nicaise,
+juste en face des Tuileries, tandis que l'entrée de l'hôtel de la
+marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre.
+
+Huit jours se sont passés depuis les événements qui ont fait, jusqu'à
+présent, le sujet de notre récit.
+
+L'hôtel, qui appartient au prince Henri de Condé, le même qui prenait
+Chapelain pour un statuaire, et qui a été habité par lui et par Mme la
+princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance à la
+soirée de Mme de Rambouillet, a été abandonné en 1612, deux ans après
+son mariage avec Mlle de Montmorency, époque à laquelle il acheta, rue
+Neuve Saint-Lambert, un magnifique hôtel qui débaptisa cette rue pour
+lui donner le nom de rue de Condé, qu'elle porte aujourd'hui. Il est
+habité seulement, au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 13
+décembre 1628 (les événements sont tellement importants à cette époque,
+qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairière de
+Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de
+François de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non
+seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de
+Savoie, fille elle-même de Charles-Emmanuel.
+
+Marie de Gonzague, née en 1612, atteignait donc sa seizième année; tous
+les historiens du temps s'accordent à affirmer qu'elle était belle à
+ravir, et les chroniqueurs, plus précis dans leurs dires, nous
+apprennent que cette beauté consistait: dans une taille moyenne
+parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nées à Mantoue, que,
+comme les femmes d'Arles, elles doivent aux émanations des marais qui
+les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et
+des cils de velours, des dents de perle et des lèvres de corail, un nez
+grec d'une forme irréprochable dominant ces lèvres, qui n'avaient pas
+besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses.
+
+Inutile de dire que, vu le rôle important qu'elle était appelée à jouer
+comme fiancée du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, héritier
+du duc Vincent, dans les événements qui allaient s'accomplir, Marie de
+Gonzague, à qui sa beauté eût suffi, comme à l'étoile polaire son éclat,
+pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour,
+attirait en même temps ceux des hommes que leur âge, leur gravité ou
+leur ambition, poussaient à la politique.
+
+On la savait d'abord puissamment protégée par le cardinal de Richelieu,
+et c'était un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au
+cardinal, de faire à la belle Marie de Gonzague une cour assidue.
+
+C'était évidemment à cette protection du cardinal, protection dont la
+présence de Mme de Combalet était une preuve, que nous pouvons voir,
+vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre à la
+porte de l'hôtel de Longueville, les uns de leurs voitures, et les
+autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique,
+c'est-à-dire de ces chaises à porteurs dont Souscarrières partage le
+brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'époque, qu'on
+introduit, au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond
+orné de caissons peints représentant les faits et gestes du bâtard
+Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries
+qu'éclairaient à peine un immense lustre descendant du centre du
+plafond, et des candélabres posés sur les cheminées et sur les consoles,
+où se tient la princesse Marie.
+
+Un des premiers arrivés était M. le prince.
+
+Comme M. le prince jouera un certain rôle dans notre récit, qu'il en a
+joué un grand dans l'époque qui précède et dans celle qui doit suivre,
+rôle triste et ténébreux, nous demandons au lecteur la permission de lui
+faire connaître ce rejeton dégénéré de la première branche des Condé.
+
+Les premiers Condé étaient braves et rieurs, celui-ci était lâche et
+sombre. Il disait tout haut: «Je suis un poltron, c'est vrai, mais
+Vendôme l'est encore plus que moi!»--Et cela le consolait, en supposant
+qu'il eût besoin de consolation.
+
+Expliquons ce changement.
+
+En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé qui,
+quoique un peu bossu, était la coqueluche de toutes les femmes et duquel
+on disait:
+
+ Ce petit prince si gentil,
+ Qui toujours chante et toujours rit,
+ Toujours caresse la mignonne,
+ Dieu gard' de mal le petit homme!
+
+En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé
+laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du
+parti protestant.
+
+Celui-là, c'était le digne fils de son père qui, au combat de Jarnac,
+avait chargé à la tête de cinq cents gentilshommes avec un bras en
+écharpe et une jambe cassée, dont les os traversaient sa botte. Ce fut
+lui qui, le jour de la Saint-Barthélemy, à Charles IX, qui lui criait:
+_Mort_ ou _messe!_ répondait: _Mort!_ tandis que Henri, plus prudent,
+répondait: _Messe!_
+
+Celui-là, c'était le dernier des grands Condé de la première race.
+
+Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert
+de blessures, et assassiné par un autre Montesquiou. Il devait mourir
+tout simplement empoisonné par sa femme.
+
+Après une absence de cinq mois, il revint à son château des Andelys; sa
+femme, une demoiselle de La Trémouille, était enceinte d'un page gascon.
+Au dessert du dîner qu'elle lui donna à son retour, elle lui servit une
+pêche.
+
+Deux heures plus tard, il était mort!
+
+La même nuit, le page se sauvait en Espagne.
+
+Accusée par le cri public, l'empoisonneuse fut arrêtée.
+
+Le fils de l'adultère naquit dans la prison où sa mère resta huit ans
+sans qu'on osât lui faire son procès, tant on était sûr de la trouver
+coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir
+s'éteindre les Condé, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit
+sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clémence
+royale, mais condamnée par la conscience publique.
+
+Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Condé, deuxième du nom,
+qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait épousé Mlle de
+Montmorency; l'histoire est curieuse et mérite que nous ouvrions une
+parenthèse pour la raconter, cette parenthèse dût-elle être un peu
+longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les
+romanciers certains détails qu'oublient de raconter les historiens, soit
+qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les
+ignorent eux-mêmes.
+
+En 1609, la reine Marie de Médicis montait un ballet, et le roi Henri IV
+boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, composé des plus
+jolies femmes de la cour, elle avait refusé d'admettre Jacqueline de
+Bueil, mère du héros de notre histoire, du comte de Moret.
+
+Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet étaient
+obligées, pour aller faire répétition à la salle de spectacle du Louvre,
+de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise
+humeur, fermait sa porte.
+
+Un jour, il la laissa entrebâillée.
+
+Par cette porte entrebâillée, il vit passer Mlle Charlotte de
+Montmorency.
+
+«Or, dit Bassompierre dans ses mémoires, il n'y avait rien sous le ciel
+de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni de plus
+parfait.»
+
+Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit
+immédiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil
+où il boudait et la suivit, comme Enée suivait Vénus enveloppée d'un
+nuage.
+
+Ce jour-là, et pour la première fois, il assista donc au ballet.
+
+Il y avait un moment où les dames, vêtues en nymphes, et, si léger que
+soit de nos jours le costume de nymphe, il était encore plus léger au
+dix-neuvième siècle; il y avait, disons-nous, un moment où les dames
+vêtues en nymphes, faisaient toutes à la fois semblant de lever le
+javelot, comme si elles eussent voulu le lancer à un but quelconque;
+Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla
+vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait,
+était venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si
+bonne grâce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir
+le javelot pénétrer au plus profond de son coeur.
+
+Mme de Rambouillet et Mlle Paulet étaient de ce ballet, et ce fut de ce
+jour que toutes deux firent amitié avec Mlle de Montmorency,
+quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus âgées qu'elle.
+
+A partir de ce jour-là, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil;
+il était fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'à
+s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour
+cela que de trouver à la belle Charlotte un mari complaisant qui,
+moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermât d'autant
+plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage.
+
+Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait mariée à
+M. de Cesy, lequel était parti pour une ambassade le soir même de ses
+noces.
+
+Le roi croyait avoir son homme sous la main.
+
+Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultère. Marié de la
+main du roi et à la fille d'un connétable, la tache de sa naissance
+disparaissait.
+
+D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout
+ce que l'on voulut; le connétable donna cent mille écus à sa fille,
+Henri IV un demi-million, et Henri II de Condé, qui la veille avait dix
+mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir
+cinquante.
+
+Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas.
+
+Cependant il tint le côté de la convention qui consistait à rester la
+première nuit de ses noces dans une chambre séparée de celle de sa
+femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour
+bien lui prouver qu'elle était seule et maîtresse d'elle-même, elle se
+montrerait sur son balcon, ses cheveux dénoués et entre deux flambeaux.
+
+En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie.
+
+Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire
+ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac
+l'arrêta court, au moment où il allait chercher chez la belle Mlle
+Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne
+le consolaient pas.
+
+Après la mort du roi, M. de Condé rentra en France avec sa femme, qui
+était toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Condé que
+pendant les trois ans que son mari passa à la Bastille. Il est probable
+qu'avec les dispositions bien connues de M. de Condé pour les écoliers de
+Bourges, sans ces trois ans passés à la Bastille, ni le grand Condé, ni
+Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour.
+
+M. le prince était surtout connu pour son avarice; il courait à cheval
+dans les rues de Paris, sur une haquenée et avec un seul valet, quand il
+avait des procès ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellière,
+fameux avocat de l'époque, avait, comme les médecins, des jours de
+consultations gratis. Il y allait ces jours-là.
+
+Toujours fort mal vêtu, il avait fait ce soir-là meilleure toilette que
+de coutume; peut-être savait-il trouver le duc de Montmorency, son
+beau-frère, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui,
+le duc lui ayant dit que la première fois qu'il le rencontrerait vêtu
+d'une façon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le
+connaître.
+
+C'est que Henri II, duc de Montmorency, était l'antipode de Henri II,
+prince de Condé; c'était le frère de la belle Charlotte, et il était
+aussi élégant que M. de Condé l'était peu, aussi libéral que M. de Condé
+était avare. Un jour, ayant entendu dire à un gentilhomme que, s'il
+trouvait 20,000 écus à emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite:
+
+--N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvés.
+
+Et sur un bout de papier, il écrivit au crayon: _Bon pour 20,000 écus_.
+
+--Portez cela demain à mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tâchez
+de prospérer.
+
+Deux ans après, en effet, le gentilhomme rapporta à M. de Montmorency
+les 20,000 écus.
+
+--Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me
+les ayez rapportés, je vous les donne de bon coeur.
+
+Il avait été fort amoureux de la reine, en même temps que M. de
+Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge à ce sujet. La
+reine, qui coquetait avec tous deux, ne savait lequel écouter, lorsque
+Buckingham vint à la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency
+n'eût alors que trente ans et que M. de Bellegarde en eût soixante. Il
+paraît que le vieux gentilhomme avait à cette occasion fait autant de
+bruit que le jeune prince, car, à cette époque, on fredonna ce couplet
+dans toutes les alcôves:
+
+ L'astre de Roger
+ Ne luit plus au Louvre,
+ Chacun le découvre
+ Et dit qu'un berger
+ Arrivé de Douvre
+ L'a fait déloger.
+
+Les rois, du moment où ils sont mariés, n'y voient pas plus clair que
+les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il à ce propos M. de
+Montmorency à Chantilly; rentré en grâce par l'influence de Marie de
+Médicis, il était revenu passer un mois à la cour, puis était parti pour
+son gouvernement du Languedoc, où il avait appris la nouvelle du duel et
+l'exécution en Grève de son cousin François de Montmorency, comte de
+Bouteville.
+
+Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce même Virginio Orsini, qui
+avait accompagné Marie de Médicis en France, il était neveu de la
+reine-mère; de là venait la protection dont elle l'honorait.
+
+Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le poète
+Théophile, avait la blancheur des neiges célestes, avait commencé par
+fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Réaux, une telle
+vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de
+galanterie en tête, qui ne voulût à toute force être cajolée par lui.
+
+Enfin, un compromis était intervenu entre le duc et sa femme, par lequel
+celle-ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui
+plairait, pourvu qu'il vînt les lui raconter. Une de ses amies lui
+disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnât à son mari une
+telle latitude, et surtout qu'elle en exigeât le récit.
+
+--Bon, répondit-elle; je ménage ce récit-là pour le moment où nous
+sommes couchés, et j'y trouve toujours mon compte.
+
+Et en effet, il n'était point étonnant que les femmes, surtout celles de
+cette époque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince
+de trente-trois ans, de la première famille de France, riche à millions,
+gouverneur d'une province, amiral de France à 17 ans, duc et pair à 18,
+chevalier du Saint-Esprit à 25, qui comptait parmi ses ancêtres quatre
+connétables et six maréchaux, et dont la suite ordinaire se composait
+de cent gentilshommes et de trente pages.
+
+Mais revenons à la soirée de la princesse Marie. Quelques moments après
+l'arrivée à l'hôtel de Longueville du prince de Condé qui, nous l'avons
+dit, avait fait toilette, afin d'éviter les reproches de M. de
+Montmorency, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'huissier
+cria:
+
+--Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orléans.
+
+Toutes les conversations s'arrêtèrent; ceux qui étaient debout restèrent
+debout, ceux qui étaient assis se levèrent, la princesse Marie
+elle-même.
+
+--Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant à son
+tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comédie
+qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le théâtre,
+ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE.
+
+
+Et, en effet, c'était la première fois que publiquement, et au milieu
+d'une grande soirée, le duc d'Orléans se présentait chez la princesse
+Marie de Gonzague.
+
+Il était facile de voir qu'il avait donné à sa toilette un soin tout
+particulier. Il était vêtu d'un pourpoint de velours blanc, passementé
+d'or, avec le manteau pareil, doublé de satin cerise; il portait des
+chausses de velours cerise, de la même couleur que la doublure de son
+manteau; il était coiffé, ou plutôt il tenait à la main, car, contre son
+habitude, il s'était découvert, et tout le monde le remarqua, il tenait
+à la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des
+plumes cerise. Enfin il était chaussé de bas de soie et de souliers de
+satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptées par lui
+sortaient, abondants et pleins d'élégance, de toutes les ouvertures de
+son pourpoint et à l'endroit des jarretières.
+
+Mgr Gaston était peu aimé, encore moins estimé. Nous avons dit le tort
+que lui avait fait dans ce monde brave, élégant et chevaleresque, sa
+conduite dans le procès de Chalais; aussi fut-il accueilli par un
+silence général.
+
+En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jeté un coup-d'oeil
+d'intelligence à la douairière de Longueville. Dans la journée, on avait
+reçu une lettre de Son Altesse Royale qui prévenait Mme de Longueville
+de sa visite pour le soir et la priait, s'il était possible, de lui
+ménager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie, à laquelle
+il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à
+communiquer.
+
+Il s'avança vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de
+chasse; mais comme on savait que devant la reine même il ne pouvait
+s'empêcher de siffler, personne ne s'inquiéta de cette inconvenance, pas
+même la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main.
+
+Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses
+lèvres, puis il salua courtoisement Mme la douairière de Longueville,
+s'inclina presque légèrement devant Mme de Combalet, et s'adressant à la
+fois aux cavaliers et aux dames:
+
+--Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la
+nouvelle invention de M. Souscarrières; rien de plus commode, sur mon
+honneur. Connaissez-vous cela, princesse?
+
+--Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques
+personnes qui ont employé ce véhicule pour me venir saluer ce soir.
+
+--C'est en vérité ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne
+soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir
+à cette innovation pour laquelle il a donné privilége à M. de
+Bellegarde. Son père, qui est grand écuyer, n'aura dans toute sa vie
+rien inventé de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes
+ses charges à son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous,
+princesse, une brouette fort propre, doublée de velours, avec glaces
+quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas être vu, et où l'on est
+très bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller à
+deux. Cela est porté par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au
+galop, selon les besoins et la rétribution du voituré.
+
+J'ai essayé du pas tant que j'ai été dans le Louvre, et du trot quand
+j'ai été sorti; ils ont le pas fort cadencé et le trot fort doux. Ce
+qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais,
+vous chercher jusque dans le vestibule, où ne peuvent venir vous prendre
+les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied
+n'existant pas, on n'est jamais crotté; on pose la chaise, cela
+s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le
+parquet. Il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que l'invention ne
+devienne à la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant à
+Montmorency et en le saluant de la tête.
+
+--Je m'en suis servi aujourd'hui même, dit le duc en s'inclinant, et je
+suis en tout point de l'avis de Votre Altesse.
+
+Puis se retournant du côté du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait
+là:
+
+--Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre?
+
+--C'est à vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du
+soleil sont près de nous, plus ils nous éclairent.
+
+--Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant à moi, je suis plus que
+borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse
+Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi à ses voisins MM.
+les Quinze-Vingts.
+
+--Si Votre Altesse désire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en
+donner. J'ai reçu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini
+près de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle
+a reçue du baron de Lautrec, son père, qui, comme vous le savez, est à
+Mantoue, près du duc de Rethellois.
+
+--Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles être rendues
+publiques?
+
+--Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre.
+
+--En échange, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcôves, les
+seules qui m'intéressent, maintenant que j'ai renoncé à la politique.
+
+--Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant.
+
+Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son éventail.
+
+--Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de
+fils?
+
+--Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince
+du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer;
+mais il y a quelques jours, il la donna à l'abbé de Retz, qui a fait
+semblant de la chauffer et l'a laissée tomber dans le feu, où elle a
+brûlé, après quoi l'abbé a pris son chapeau, a salué et est sorti.
+
+--Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon
+compliment la première fois que je le rencontrerai.
+
+--Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a
+fait pis que cela.
+
+--Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise.
+
+--Eh bien, à la dernière visite qu'il a faite à sa soeur, Mme de
+Saint-Pierre, à Reims, il dîna avec elle au parloir, et ensuite entra au
+couvent, comme prince, après le dîner; le voilà, avec ses seize ans,
+qu'il se met à courir après les religieuses, qu'il attrape la plus
+belle, et que, bon gré mal gré, il l'embrasse.--Mon frère! criait Mme de
+Saint-Pierre, vous moquez vous des épouses de Jésus-Christ?--Bon!
+répondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on
+embrasse ses épouses, si telle n'était pas sa volonté.--Je me plaindrai
+à la reine! disait la religieuse embrassée, qui était très-jolie.
+L'abbesse eut peur.--Embrassez celle-là aussi, dit-elle au prince.--Ah!
+ma soeur, elle est bien laide.--Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir
+fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous
+faites.--Est-ce bien utile, ma soeur?--Très utile, ou la jolie se
+plaindra.--Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez,
+elle sera embrassée. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gré et
+empêcha la jolie de se plaindre.
+
+--Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc à Mme de
+Combalet.
+
+--Mme de Saint-Pierre a fait son rapport à mon oncle; mais mon oncle a
+une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire.
+
+--Je l'ai rencontré il y a un mois à peu près, dit M. le prince, avec un
+bas de soie jaune, en guise de plume, à son chapeau. Que voulait dire
+cette nouvelle folie?
+
+--Cela voulait dire, fit M. d'Orléans, qu'il était alors amoureux de la
+Villiers de l'hôtel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rôle dans lequel
+elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite,
+des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit à
+Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter à
+son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir après demander
+tout ce qu'il voudra.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il a porté le bas trois jours, et voilà mon cousin de Guise,
+son père, qui vous dira que le quatrième, il n'est rentré à l'hôtel de
+Guise qu'à onze heures du matin.
+
+--Voilà une belle vie pour un futur archevêque!
+
+--En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons,
+une grosse blonde, joufflue, qui est à la reine, qu'il est amoureux;
+l'autre jour elle s'est purgée, il s'est informé de l'adresse de son
+apothicaire, il a pris la même drogue qu'elle, en lui écrivant: «Il ne
+sera pas dit que vous serez purgée, et que je ne me serai pas purgé en
+même temps que vous.»
+
+--Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le maître fou a fait venir à
+l'hôtel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour.
+Imaginez-vous que je rentre à l'hôtel, et que je trouve la cour pleine
+de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois
+cents, avec une trentaine de baladins, qui traînaient chacun sa meute.
+
+--Que fais-tu là, Joinville? lui demandai-je.
+
+--Je me donne le spectacle, mon père, me répondit-il. Devinez pourquoi
+il avait fait venir tous ces bateleurs?--Pour leur promettre à chacun un
+louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne
+sautaient plus que pour Mlle de Pons.
+
+--A propos, dit Gaston, qui, avec son caractère inquiet, trouvait que
+l'on s'occupait bien longtemps de la même chose, en votre qualité de
+voisine, chère douairière, vous devez avoir des nouvelles du pauvre
+Pisani; on m'en a donné hier de lui, qui n'étaient pas trop mauvaises.
+
+--J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les médecins
+répondaient à peu près de lui.
+
+--Nous allons en avoir de fraîches, dit le duc de Montmorency, j'ai
+déposé le comte de Moret à la porte de l'hôtel Rambouillet, où il a
+voulu aller en prendre en personne.
+
+--Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc
+que Pisani avait voulu le faire tuer?
+
+--Oui, dit le duc, mais il paraît que c'était un quiproquo.
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:
+
+--Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret.
+
+--Oh! tenez, dit le duc, le voilà, il vous racontera la chose lui-même,
+et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitôt que je veux dire
+vingt mots de suite.
+
+Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournèrent de son
+côté, et, nous devons le dire, tout particulièrement ceux des dames.
+
+N'ayant point été présenté encore à la princesse Marie, il attendit à la
+porte que M. de Montmorency l'y vînt prendre et le conduisît à la
+princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grâce dont il
+faisait toute chose.
+
+Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa
+la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois,
+qu'il avait vu en passant à Mantoue, baisa la main de la douairière de
+Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme
+de Combalet pour lui ouvrir la route, s'était détaché de sa guimpe et
+était allé tomber à terre, le lui tendit avec une charmante révérence,
+et, après s'être incliné profondément devant Mgr Gaston, alla prendre
+modestement sa place près du duc de Montmorency.
+
+--Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la cérémonie fut achevée,
+justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous.
+
+--Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on
+s'occupe de moi en si bonne compagnie?
+
+--Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme
+qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la soeur de Marion
+Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui?
+
+--Holà! dit le prince, voilà une voix que je connais. N'est-ce pas celle
+de ma cousine?
+
+--Oui-dà! maître Jaquelino, répondit Mme de Fargis en s'avançant et en
+lui tendant la main.
+
+Le comte la lui serra. Puis tout bas:
+
+--Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle.
+Je suis amoureux.
+
+--De moi?
+
+--Un peu, mais d'une autre beaucoup.
+
+--Impertinent! Comment l'appelez vous?
+
+--Je ne sais pas son nom.
+
+--Est-elle jolie, au moins?
+
+--Je ne l'ai jamais vue.
+
+--Est-elle jeune?
+
+--Elle doit l'être.
+
+--A quoi jugez-vous cela?
+
+--A sa voix que j'ai entendue, à sa main que j'ai touchée, à son haleine
+que j'ai bue!
+
+--Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-là.
+
+--J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens.
+
+--O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui
+pourtant se ternit si vite!
+
+--Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames
+sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez
+appelé Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez été faire
+une visite à l'homme qui a voulu vous faire assassiner.
+
+--D'abord, répondit le comte de Moret, avec sa charmante légèreté, parce
+que, si je ne le suis pas encore, à coup sûr je serai un jour cousin de
+Mme de Rambouillet.
+
+--Par qui? demanda Monsieur d'Orléans, qui se piquait de connaître
+toutes les généalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret.
+
+--Mais, par ma cousine de Fargis, qui a épousé M. de Fargis d'Angennes,
+cousin de Mme de Rambouillet.
+
+--Comment êtes-vous donc cousin de Mme de Fargis?
+
+--Cela, répondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas,
+cousine Marina?
+
+--Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis.
+
+--Puis avant d'être le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai été de ses
+bons amis.
+
+--Mais, dit Mme de Combalet, à peine vous ai-je vu une fois ou deux chez
+elle.
+
+--Elle m'a prié de cesser mes visites.
+
+--Pourquoi cela? demanda Mme de Sablé.
+
+--Parce que M. de Chevreuse était jaloux de moi.
+
+--A l'endroit de qui?
+
+--Combien sommes-nous dans ce salon? trente, à peu près; je vous le
+donne à chacun en mille, cela fait trente mille.
+
+--Nous donnons notre langue aux chiens.
+
+--A l'endroit de sa femme!
+
+Un immense éclat de rire accueillit la déclaration du comte.
+
+--Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa
+belle-soeur on ne passât à elle, le comte n'achève pas l'histoire de son
+assassinat.
+
+--Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de
+la Montagne, en disant que j'étais son amant?
+
+--Pas plus que Mme de Chevreuse.
+
+--Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'était Mme de Maugiron qui
+faisait mon bonheur. Certaine déviation qu'il a dans la taille le rend
+susceptible; certaines vérités que lui dit son miroir le rendent
+irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, où j'aurais été de grand
+coeur, il a chargé un sbire de sa querelle; il est tombé sur un sbire
+honnête homme qui a refusé. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a
+voulu tuer le sbire, il l'a manqué; il a voulu tuer Souscarrières, qui
+ne l'a pas manqué. Et voilà l'histoire.
+
+--Non, ce n'est pas là l'histoire, insista Monsieur. Comment êtes-vous
+allé faire une visite à l'homme qui a voulu vous assassiner?
+
+--Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne âme,
+monseigneur. J'ai pensé que le pauvre Pisani croirait peut-être que je
+lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc été
+lui serrer franchement la main et lui dire que, si, à l'avenir, lui ou
+tout autre, croit avoir à se plaindre de moi, on n'aura qu'à m'appeler
+sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois
+pas le droit de refuser réparation à quiconque j'aurais offensé;
+seulement, je tâcherai de n'offenser personne.
+
+Et le jeune homme prononça ces paroles avec une telle douceur et en même
+temps une telle fermeté qu'un murmure approbateur répondit au sourire
+franc et loyal qui s'épanouissait sur ses lèvres.
+
+A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que
+l'huissier annonça:
+
+--Mademoiselle Isabelle de Lautrec.
+
+Au moment où elle entra, on put, derrière elle, distinguer un valet de
+pied, à la livrée du château, qui l'avait accompagnée.
+
+En apercevant la jeune fille, le comte de Moret éprouva un sentiment
+d'attraction étrange et fit un pas comme pour aller à elle.
+
+Elle s'avança, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et,
+s'inclinant respectueusement devant son fauteuil:
+
+--Madame, dit-elle, j'ai congé de Sa Majesté pour apporter à Votre
+Altesse une lettre de mon père, renfermant de bonnes nouvelles pour
+vous, et je profite de la permission pour déposer, avec mes respects,
+cette lettre à vos pieds.
+
+Aux premières paroles qu'avait prononcées Mlle de Lautrec, le comte de
+Moret avait tressailli jusqu'au fond du coeur, et, saisissant la main de
+Mme de Fargis et la secouant avec force:
+
+--Oh! murmura-t-il, la voilà! la voilà! c'est elle que j'aime!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ISABELLE ET MARINA.
+
+
+Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir
+son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait
+le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec
+était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de
+la princesse Marie.
+
+La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec
+était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau,
+d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la
+nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait
+l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de
+la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et
+blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci;
+sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds;
+mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa
+taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main,
+c'est-à-dire fin, délicat et cambré.
+
+Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit
+entre ses bras et la baisa au front.
+
+--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la
+fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient
+m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami,
+votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je
+puis en faire part à ceux qui nous aiment?
+
+--Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M.
+de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie
+les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté,
+les faire connaître en France.
+
+La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet,
+qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire
+la belle messagère.
+
+Marie lut d'abord la lettre tout bas.
+
+Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que
+la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui
+étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se
+retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste
+de l'assemblée.
+
+Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun
+d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui
+soumet le coeur à sa puissance, reçut le coup et le donna.
+
+Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse.
+
+Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le choeur
+des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu.
+
+L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à
+cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration
+historique faisait presque l'égale de celle des princes.
+
+Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en
+était sûr.
+
+Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre.
+
+--Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma
+chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie,
+envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de
+la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de
+Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en
+outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à
+assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant
+à Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait
+invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se
+désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir
+au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille
+écus de rente, en terre souveraine.
+
+«M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour
+l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.»
+
+--Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec
+les protestants.
+
+--Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir
+en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais
+pas d'opposition.
+
+--Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle.
+
+--J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de
+sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de
+Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est
+que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout.
+
+--C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande
+nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le
+commandement de l'armée que l'on envoie en Italie?
+
+--Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc,
+que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral,
+pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait,
+achètera un million le droit de diriger en personne la campagne
+d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin.
+
+--Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme
+il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient
+pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million,
+au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien.
+
+Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége
+de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses
+frais de campagne.
+
+--J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas
+échapper cette occasion de faire valoir vos droits.
+
+--Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu
+de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être
+heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi,
+mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en
+féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de
+réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le
+trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me
+paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela
+arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près
+de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très
+cher frère le comte de Moret.
+
+Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston
+flattaient sa suprême ambition:
+
+--Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur,
+répondit-il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai
+de la mémoire.
+
+En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques
+mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit
+aussitôt par cette même porte.
+
+Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une
+guerre--certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le
+Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le
+Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue--donnait
+à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille
+expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans
+l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements.
+
+L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à
+la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait
+donné déjà passage à Mme de Longueville.
+
+Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le mot _Vauthier_, et
+tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la
+reine-mère.
+
+Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier
+d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse
+Marie.
+
+--Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je
+ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le
+chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien
+promis à personne.
+
+Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et
+les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son
+habitude.
+
+A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement
+général que causait la disparition successive de la douairière de
+Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur, traversa le
+salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune
+fille interdite:
+
+--Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le
+monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue,
+a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir,
+après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte
+de Moret.
+
+Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus
+interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit.
+
+En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal
+éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de
+Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une
+coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui
+passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux
+reproche, lui disait:
+
+--Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée!
+
+Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de
+Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait
+effleuré son visage.
+
+--Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers
+cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus
+Astarté elle-même, mais...
+
+--Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la
+pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme
+pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs,
+ses dents comme un fil de perles.
+
+--Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en
+contente...
+
+--Elle s'en contentera, dit la magicienne.
+
+Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure
+de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un
+nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros.
+
+Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans
+ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer
+son sang vers le coeur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche
+entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille
+avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait
+son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une
+chaise en disant:
+
+--Au Louvre!
+
+--Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où
+il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la
+variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à
+peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en
+aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV
+pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera
+de leur faire face!
+
+Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta
+dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit
+conduire à l'hôtel Montmorency.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, JOUE SON PETIT ROLE.
+
+
+En voyant la douairière de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston
+sortir par la même porte, appelés par le même huissier, le reste de la
+société pensa bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire,
+et, soit discrétion, soit que onze heures qui venaient de sonner
+indiquassent le moment de la retraite, après avoir attendu un certain
+nombre de minutes, se retira.
+
+Mme de Combalet se retirait comme les autres, lorsque l'huissier, qui
+semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons
+déjà parlé, lui dit à voix basse:
+
+--Madame la douairière vous sera fort obligée, si vous voulez bien ne
+pas vous retirer sans l'avoir vue.
+
+Et, en même temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, où elle
+pouvait attendre seule.
+
+Mme de Combalet ne s'était pas trompée quand elle avait cru entendre ou
+plutôt avait entendu le nom de Vauthier.
+
+Vauthier avait en effet été envoyé à Mme de Longueville pour la prévenir
+que la reine-mère verrait avec regret se renouveler, dans des conditions
+régulières et fréquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orléans
+avait déjà faites à la princesse Marie de Gonzague.
+
+C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nièce pour lui
+faire part du message de la reine-mère.
+
+La princesse Marie, franche et loyale personne, proposa à l'instant
+même de faire venir le prince et de lui demander une explication;
+Vauthier voulut se retirer, mais la douairière et la princesse exigèrent
+qu'il restât, et qu'il répétât au prince les propres termes dont il
+s'était servi à leur égard.
+
+On a vu comment le prince sortit du salon.
+
+Guidés par l'huissier, il entra dans le cabinet où il était attendu.
+
+En apercevant Vauthier, feint ou réel, il manifesta un éclair
+d'étonnement, et le couvrant de son oeil dur, tout en marchant vers lui:
+
+--Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoyé?
+
+Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mère, la colère
+était feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie,
+qu'elle mettait à exécution à cette heure; mais il ignorait jusqu'à quel
+point Gaston entrait dans cette querelle supposée, qui devait, aux yeux
+de tous, séparer la mère et le fils.
+
+--Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine,
+votre auguste mère, je suis forcé, par conséquent, d'exécuter les ordres
+qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la
+douairière de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point
+encourager un amour qui irait à l'encontre des volontés du roi et des
+siennes.
+
+--Vous entendez, monseigneur, répondit Mme de Longueville, il y a
+presque une accusation dans un désir royal exprimé de cette façon; nous
+attendrons donc de la loyauté de Votre Altesse que Sa majesté la reine
+soit exactement informée et des causes de votre visite et du but dans
+lequel elle est faite.
+
+--Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il
+savait prendre à l'occasion, et que même il prenait plus souvent qu'à
+l'occasion, vous êtes trop au courant des événements importants qui se
+sont passés à la cour de France depuis le commencement du siècle pour
+ignorer le jour et l'année où je suis né.
+
+--Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est née le 25 avril 1608.
+
+--Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 décembre 1628,
+c'est-à-dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc
+depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De
+plus, j'ai été marié une première fois contre mon gré. Je suis assez
+riche pour enrichir ma femme si elle était pauvre, assez grand seigneur
+pour l'ennoblir, si elle n'était pas noble, et je compte, la seconde
+fois, la raison d'état n'ayant rien à faire avec un cadet de famille,
+je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai.
+
+--Monseigneur, dirent à la fois Mme de Longueville et sa nièce, vous
+n'exigerez point, ne fût-ce que par égard pour nous, que M. Vauthier
+porte une pareille réponse à Sa Majesté la reine, votre mère.
+
+--M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas
+répondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui répondrai à Mme
+ma mère.
+
+Et il fit signe à Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tête et obéit.
+
+--Monseigneur, dit Mme de Longueville.
+
+Mais Gaston l'interrompant:
+
+--Madame, depuis plusieurs mois déjà, je dirai mieux, depuis que je l'ai
+vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour
+vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes
+vingt et un ans accomplis, car, de son côté, Dieu merci! ayant à peine
+seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un côté le
+mauvais vouloir de ma mère tente de m'éloigner d'elle; puisque, de
+l'autre, la politique veut que celle que j'aime épouse un pauvre petit
+prince d'Italie, je dirai à Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me
+rendent guère propre à la galanterie qui règne, c'est-à-dire à faire le
+malade, à être pâle et à être toujours prêt à m'évanouir, mais je ne
+vous en aime pas moins; c'est donc à vous de réfléchir à mon offre, car,
+vous le comprenez bien, l'offre de mon coeur, c'est l'offre de ma main.
+Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et
+Paris, entre un petit prince italien et le frère du roi de France.
+
+--Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous étiez libre de vos
+actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dépendiez pas de la
+reine, du cardinal, du roi!
+
+--Du roi, madame, je dépends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire
+d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais
+quant au cardinal et à la reine, ce sont eux, peut-être, qui bientôt
+dépendront de moi.
+
+--Comment cela, monseigneur? demandèrent les deux dames.
+
+--Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la
+franchise; mon frère Louis XIII, marié depuis treize ans, et n'ayant
+point d'enfants après treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant à
+sa santé, vous savez ce qu'elle est, et qu'évidemment, un jour ou
+l'autre, il me laissera le trône de France.
+
+--Ainsi, dit Mme de Longueville, vous considérez, monseigneur, comme ne
+pouvant tarder, la mort du roi votre frère.
+
+La princesse Marie ne parlait point, mais comme son coeur, en ne parlant
+pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tête, elle ne
+perdait point une parole de ce que disait Monsieur.
+
+--Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'émerveille qu'il
+vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard.
+
+--Les augures? demanda Mme de Longueville.
+
+Marie redoubla d'attention.
+
+--Ma mère a consulté le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a
+répondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait
+parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'année 1630: c'est donc dix-huit
+mois que Fabroni lui donne à vivre, et même chose m'a été dite à
+moi-même et à plusieurs de mes domestiques par un médecin nommé Duval.
+Il est vrai que mal en a pris à ce dernier; car le cardinal, ayant su
+qu'il avait tiré l'horoscope du roi, l'a fait arrêter et condamner
+secrètement aux galères, en vertu des anciennes lois romaines, qui
+défendent de rechercher combien d'années le prince doit vivre. Eh bien,
+madame ma mère sait tout cela, ma mère s'attend, comme la reine et comme
+moi, à la mort de son fils aîné; c'est pourquoi elle veut, pour peser
+sur moi, comme elle a pesé sur mon frère, me marier à une princesse de
+Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point
+ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et à moins que vous n'éprouviez une
+invincible aversion pour moi, vous serez ma femme.
+
+--Mais, demanda Mme la douairière de Longueville, monseigneur a-t-il une
+idée de ce que pense le cardinal de Richelieu à l'endroit de ce mariage.
+
+--Ne vous inquiétez pas du cardinal, nous l'aurons.
+
+--Et comment cela?
+
+--Dame! fit le duc d'Orléans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez
+un peu.
+
+--De quelle façon?
+
+--Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas?
+
+--Il s'en désespère; mais il n'y a de ce côté rien à obtenir de M. de
+Richelieu.
+
+--Bon! s'il épousait sa nièce.
+
+--Mme de Combalet?
+
+Les deux femmes se regardèrent.
+
+--Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier à une maison royale,
+passerait par tout ce que l'on voudrait.
+
+Les deux dames se regardèrent de nouveau.
+
+--Ce que monseigneur dit là est-il sérieux? demanda Mme de Longueville.
+
+--On ne peut plus sérieux!
+
+--C'est qu'alors j'en parlerais à ma fille qui a grande puissance sur
+son frère.
+
+--Parlez-lui en, madame.
+
+Puis se retournant vers la princesse Marie:
+
+--Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce
+complot votre coeur ne se fait pas le complice du mien.
+
+--Votre Altesse sait que je suis fiancée au duc de Rethellois, dit la
+princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chaîne
+qui me lie et m'empêche de parler; mais le jour où ma chaîne sera
+brisée, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura
+pas à se plaindre de ma réponse.
+
+La princesse fit une révérence et s'apprêta à sortir; mais Gaston lui
+saisit vivement la main, et la baisant avec passion:
+
+--Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des
+hommes, et je ne veux pas douter de la réussite d'un projet auquel mon
+bonheur est attaché.
+
+Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston
+s'élançait par l'autre, avec la vivacité d'un homme qui a besoin d'aller
+chercher dans la fraîcheur de l'air extérieur un calmant à sa passion.
+
+Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de
+Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et
+qui, n'étant pas fermée, céda à la première pression; elle jeta presque
+un cri d'étonnement en se trouvant devant la nièce du cardinal, que
+l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante à
+celle où venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orléans.
+
+--Madame, lui dit la douairière, sachant Mgr le cardinal notre ami et
+notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystérieux, ou qui lui
+soit désagréable, je vous avais priée d'attendre la fin d'une
+explication entre nous et Sa Majesté la reine mère, explication
+provoquée par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse
+Royale Monsieur.
+
+--Merci, chère duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire
+que j'apprécie la délicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce
+cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation.
+
+--Et, demanda avec une certaine hésitation la douairière, vous avez
+entendu, je présume, toute la partie qui vous concernait? Quant à moi, à
+part l'honneur de voir ma nièce duchesse d'Orléans, soeur du roi, reine
+peut-être, je serais très-heureuse, madame, de vous voir entrer dans
+notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre
+pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que
+nous ayons besoin d'en user.
+
+--Merci, madame, répondit Mme de Combalet, et j'apprécie tout l'honneur
+qu'il y aurait pour moi à devenir la femme d'un prince du sang; mais en
+revêtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me
+remarier jamais, le second de me dévouer tout entière à mon oncle. Je
+tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien,
+que celui que j'éprouverais à voir la combinaison de Monsieur manquer à
+cause de moi.
+
+Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais
+en même temps avec le plus calme sourire du monde, congé de l'ambitieuse
+douairière, qui ne comprenait pas qu'il y eût un serment qui tînt devant
+la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+EVE ET LE SERPENT.
+
+
+Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obéissant à
+cet ordre, ses porteurs l'avaient déposée devant l'escalier de service,
+conduisant à la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait,
+pour le remplacer, à l'heure où se fermait le grand escalier,
+c'est-à-dire à dix heures du soir.
+
+Mme de Fargis reprenait, ce soir-là même, sa semaine près de la reine.
+
+La reine l'aimait fort, comme elle avait aimé, comme elle aimait encore
+Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'était fait connaître
+par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'oeil
+ouvert. Cette éternelle rieuse était antipathique à Louis XIII, qui,
+même étant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de
+Chevreuse, exilée, comme nous l'avons déjà dit, on lui avait substitué
+Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie,
+ardente, effrontée, tout à fait propre à aguerrir la reine par ses
+exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespérée d'être placée
+près de la reine, c'était d'abord la position de son mari, de Fargis
+d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur à Madrid;
+mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'était d'être
+restée trois ans aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle
+s'était liée avec Mme de Combalet, qui l'avait recommandée au cardinal.
+
+La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en
+regrettant, tout en pleurant même encore Buckingham, aspirait sinon à
+des aventures, du moins à des émotions nouvelles. Ce coeur de vingt-six
+ans, où jamais son mari n'avait été tenté de prendre la moindre place,
+demandait à être occupé par des semblants d'amour, à défaut de passions
+réelles, et comme ces harpes éoliennes, placées au haut des tours,
+jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration
+vague, à tous les souffles qui passaient.
+
+Puis son avenir n'était guère plus riant que le passé. Ce roi morose, ce
+triste maître, le mari sans désirs, c'était encore ce qu'il y avait de
+plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de
+plus heureux, à l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que
+chacun s'y attendait et y était préparé, c'était d'épouser Monsieur,
+qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berçait de l'espoir de la
+prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de désespoir
+ou d'amour, elle ne trouvât à sa situation un remède qui éloignât à tout
+jamais Gaston du trône, en la faisant régente.
+
+Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant:
+épouser Gaston d'Orléans, être régente ou renvoyée en Espagne.
+
+Elle se tenait donc triste et rêveuse dans un petit cabinet attenant à
+sa chambre, où n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son
+service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle
+tragi-comédie de Guilhem de Castro, que lui avait donnée M. de Mirabel,
+ambassadeur d'Espagne, et qui était intitulée la _Jeunesse du Cid_.
+
+A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et
+jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir
+une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et
+joyeuse:
+
+--Entrez!
+
+Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans
+le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant
+ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la
+reine.
+
+--Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que
+tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras
+bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi.
+
+--Eh bien, si cela était, ma belle Majesté, ma gracieuse souveraine,
+dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps
+que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses
+mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée?
+
+--Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te
+faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais
+plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie.
+
+--Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature,
+puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les
+coeurs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me
+paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites
+qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment.
+
+--Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis!
+
+--Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit
+siècles.
+
+--Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles?
+
+--Pas grand'chose de bon, ma chère Majesté. J'ai été amoureuse, à ce que
+je crois.
+
+--A ce que tu crois?
+
+--Oui.
+
+--Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on
+ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main, à la première
+parole que tu dis.
+
+--Que Votre Majesté essaye un peu, et elle verra comment sa main sera
+reçue.
+
+Anne lui mit en riant sur les lèvres, le creux d'une main que Mme de
+Fargis, toujours à genoux devant elle, baisa avec passion.
+
+Anne retira vivement sa main.
+
+--Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la
+fièvre. Et de qui es-tu amoureuse?
+
+--D'un rêve.
+
+--Comment, d'un rêve?
+
+--Mais, oui, c'est un rêve, au milieu de notre époque, dans le siècle
+des Vendôme, des Condé, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada,
+que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et
+amoureux...
+
+--De toi?
+
+--De moi? Oui, peut-être. Seulement, il en aime une autre.
+
+--En vérité, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien à ce que tu me
+dis.
+
+--Je le crois bien! Votre Majesté est une véritable religieuse.
+
+--Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmélites?
+
+--Si fait, avec Mme de Combalet.
+
+--Et tu disais donc que tu étais amoureuse d'un rêve?
+
+--Oui, et même vous le connaissez, mon rêve.
+
+--Moi?
+
+--Quand je pense que si je suis damnée à cause de ce péché-là, c'est
+pour Votre Majesté que j'aurai perdu mon âme.
+
+--Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien.
+
+--Est-ce que Votre Majesté ne le trouve pas charmant?
+
+--Mais qui donc?
+
+--Notre messager, le comte de Moret.
+
+--Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet
+d'un vrai chevalier.
+
+--Ah! ma chère reine, si tous les fils de Henri IV étaient comme lui,
+oh! je réponds bien que le trône de France ne chômerait pas d'héritiers,
+comme il fait en ce moment.
+
+--A propos d'héritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre
+une lettre qu'il m'a remise; elle était de mon frère Philippe IV, et me
+donnait un conseil que je ne comprends pas très bien.
+
+--Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne
+comprenne pas.
+
+--Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant
+qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pénétration.
+
+Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever.
+
+--Puis-je épargner une peine quelconque à Votre Majesté? demanda Mme de
+Fargis.
+
+--Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir où se trouve
+la lettre.
+
+Et elle alla à un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les
+meubles, amena un tiroir à elle, fit jouer le secret, et prit dans le
+double fond du tiroir la copie de la dépêche que lui avait apportée le
+comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzalès de Cordoue, en
+renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait être lue que de la
+reine seule.
+
+Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espèce de
+divan où elle était assise.
+
+--Mets-toi là près de moi, dit-elle à Mme de Fargis, en lui indiquant sa
+place sur le canapé.
+
+--Comment! sur le même siége que Votre Majesté?
+
+--Oui, il faut que nous parlions bas.
+
+Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait à la main.
+
+--Voyons, dit-elle, j'écoute et je me recueille. D'abord, que disent
+ces trois ou quatre lignes-là?
+
+--Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps
+possible ton mari en Espagne.
+
+--Rien! et Votre Majesté appelle cela rien! Mais c'est tout à fait
+important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste
+en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours!
+Oh! que voilà donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il
+est à la hauteur du premier. Je déclare que Votre Majesté a pour
+conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite!
+
+--Ne seras-tu donc jamais sérieuse, même dans les choses les plus
+graves?
+
+Et la reine haussa doucement les épaules.
+
+--Maintenant, voici ce que me dit mon frère Philippe IV.
+
+--Et ce que ne comprend pas très bien Votre Majesté.
+
+--Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air
+d'innocence parfaitement joué.
+
+--Voyons cela.
+
+«Ma soeur--lut la reine--je connais par notre bon ami M. de Fargis, le
+projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son
+frère et successeur au trône, Gaston d'Orléans.»
+
+--Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais
+et peut-être pire que l'on n'avait.
+
+--Attends donc! et la reine continua:
+
+«Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort,
+vous vous trouvassiez enceinte.»
+
+--Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voilà ce qui vaudrait mieux que tout.
+
+«--Les reines de France,»--poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant
+chercher le sens des paroles qu'elle lisait,--ont un «grand avantage sur
+leurs époux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en
+peuvent pas faire sans elles.»
+
+--Et c'est cela que Votre Majesté ne comprend pas du tout?
+
+--Ou du moins qui me paraît impraticable, ma bonne Fargis.
+
+--Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir
+affaire, dans les circonstances comme celles-là, quand il s'agit
+non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la félicité
+d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire à une trop honnête
+femme.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous
+eussiez fait ce que j'eusse fait à votre place, ayant affaire à un homme
+aimant Votre Majesté plus que sa vie, puisqu'il a donné sa vie pour
+elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas
+appelé du tout...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, il arriverait peut-être aujourd'hui que votre frère n'aurait
+pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce
+dauphin, si difficile à faire, serait fait.
+
+--Mais c'eût été un double crime!
+
+--Où Votre Majesté voit-elle deux crimes dans une action que lui
+conseille non-seulement un grand roi, mais un roi connu par sa piété.
+
+--Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trône de
+France le fils d'un Anglais.
+
+--D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un péché
+véniel, et Votre Majesté n'a qu'à jeter les yeux autour d'elle pour
+s'assurer que c'est l'opinion de la majorité, sinon de ses sujets, du
+moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII,
+qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine
+d'en parler, non-seulement n'est pas même un péché véniel, mais une
+action louable.
+
+--Fargis!
+
+--Eh! vous le savez bien, madame, au fond du coeur, et vous n'en êtes
+pas à vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale,
+tandis que le silence accommodait tout.
+
+--Hélas!
+
+--Voilà donc la première question jugée, et votre hélas! madame, me
+donne gain de cause; reste la seconde, et là, je suis forcée de dire que
+Votre Majesté a pleinement raison.
+
+--Tu vois.
+
+--Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir
+affaire à un anglais, à un homme charmant, mais de race étrangère,
+supposons que vous ayez eu affaire à un homme non moins charmant que
+lui--Anne poussa un soupir--à un homme de race française, mieux encore,
+à un homme de race royale, à... un vrai fils de Henri IV, par exemple,
+tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses goûts, ses habitudes, son
+caractère, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini.
+
+--Toi aussi, Fargis, tu crois à ces calomnies?
+
+--Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre
+Majesté. Supposons enfin que le comte de Moret se fût trouvé à la place
+du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime eût été aussi grand, et
+qu'au contraire, ce n'eût pas été un moyen dont la Providence se fût
+servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trône de France?
+
+--Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi.
+
+--Eh bien, là, madame, serait l'expiation du péché, puisqu'il y aurait
+sacrifice, et que, dans ce cas-là, vous vous sacrifieriez encore plus à
+la gloire et à la félicité de la France, qu'à vos propres intérêts.
+
+--Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne à un autre
+homme qu'à son mari et ne meure pas de honte la première fois qu'au
+grand jour, elle se trouve face à face avec cet homme-là.
+
+--Ah! madame! madame! dit Fargis, si toutes les femmes pensaient comme
+Votre Majesté, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs
+femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-là;
+mais depuis l'invention des éventails ce genre d'accidents est devenu
+beaucoup moins fréquent.
+
+--Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au
+monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-même est aussi perverse que
+toi. Et de qui est-il amoureux, ton rêve?
+
+--De votre protégée Isabelle.
+
+--D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amené l'autre soir? Mais où
+l'avait-il vue?
+
+--Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au
+colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les
+cabinets noirs.
+
+--Pauvre garçon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un
+accord entre son père et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous
+recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnaître le service
+qu'il m'a rendu.
+
+--Et celui qu'il pourrait vous rendre encore!
+
+--Fargis!
+
+--Madame?
+
+--En vérité, elle vous répond avec le même calme que si elle ne vous
+disait pas des choses énormes. Fargis, viens m'aider à me mettre au lit,
+ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rêves avec tous
+tes contes.
+
+Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre à coucher, plus
+nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuyée à
+l'épaule de sa conseillère Fargis, que l'on pourra accuser de bien des
+choses, mais pas certainement d'égoïsme dans ses amours.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET QU'IL A DONNÉ A
+SOUSCARRIÈRES.
+
+
+Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et
+déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui
+s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la
+princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de
+Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée
+en campagne de Marie de Médicis.
+
+Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous
+avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle
+dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait
+conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son
+ministre Bérulle.
+
+C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence
+fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il
+fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle
+s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie.
+
+Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours
+hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques.
+C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère
+dans la mort de Henri IV.
+
+Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV,
+qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et
+le plus suprême respect.
+
+L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait
+assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le
+complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur
+de l'argent de la France.
+
+Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis
+XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus
+qu'à prendre le chemin de l'exil.
+
+Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de
+son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son
+bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge,
+son tube de dentelle et son camail de fourrure, revêtit une simple robe
+de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise
+à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la
+chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à
+l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_.
+
+De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On
+prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on
+tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et
+l'on se trouva rue de l'Homme-Armé.
+
+Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à
+l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à
+l'horloge des Blancs-Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il
+dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon
+veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient.
+
+Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du
+Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de la
+_Barbe Peinte_, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui
+demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil.
+
+C'était pour cela justement que le cardinal venait.
+
+Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en
+revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que
+l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un
+ancien.
+
+Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le
+moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se
+faire transporter à l'hôtel Montmorency.
+
+Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le
+connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin
+du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le
+secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte
+qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés
+dont il était l'objet.
+
+Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il
+avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la
+chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la
+belle Marina--Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,--l'avait gardée en
+location mensuelle.
+
+Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde
+portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la
+clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en
+se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la
+silhouette d'un capucin.
+
+Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui
+qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il
+nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne
+blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire
+remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable
+branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le
+général de l'ordre.
+
+Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus
+malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort
+et venait pour l'enterrer.
+
+--Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et
+de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le
+pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière,
+malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de
+coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui.
+
+--Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en
+féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en
+convalescence.
+
+--Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une
+pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir
+faire ce compliment?
+
+--Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et
+secrètement avec vous, mon frère.
+
+--Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil.
+
+--Justement! pour affaire d'Etat.
+
+--Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par
+ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence
+grise, alors?
+
+--Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis
+l'Éminence rouge.
+
+Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait
+affaire.
+
+--Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de
+terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en
+effet vous-même, monseigneur!
+
+--Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au
+risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et
+sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous.
+
+--Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces
+me le permettront.
+
+--Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs.
+
+Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal
+se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.
+
+--Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de coeur du feu roi, dit le
+cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme
+énorme qui vous a été offerte.
+
+--Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa
+mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M.
+d'Epernon.
+
+--Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand
+le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de
+l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut
+affecté de cette catastrophe?
+
+--J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans
+la cour; à quatre heures précises, le roi descendit.
+
+--Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai?
+
+--Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point
+tout ce que je sais?
+
+--Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.
+
+--Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les
+pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez,
+monseigneur?
+
+--Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans
+après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence.
+
+--Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité,
+il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur
+laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort
+du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.
+
+--Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte.
+
+--On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler
+des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on
+avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs
+livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France
+périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en
+1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à
+plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné.
+
+Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent
+dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un
+cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé
+Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an
+1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait
+que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée
+de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il
+s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le
+front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.
+
+--Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal,
+d'un nommé Lagarde?
+
+--Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que
+j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en
+venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait
+vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme
+ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se
+rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à
+dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet,
+lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant
+la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son
+nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à
+M. d'Epernon!
+
+--Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela.
+
+--Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil.
+
+--Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez!
+
+--Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé
+le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez,
+disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En
+route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à
+peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y
+étaient nommés.
+
+--N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette
+communication?
+
+--Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui
+venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis
+il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son
+capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à
+l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal,
+arranger un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en
+changer.
+
+--Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la
+France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette
+exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être
+assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi!
+
+--Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en
+habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de
+la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que
+vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler
+à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste
+comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je
+le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors
+que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied.
+
+--Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes
+dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées?
+
+--Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon.
+M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu.
+Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du
+Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En
+voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi,
+il se détacha de la muraille et nous suivit.
+
+--C'était l'assassin?
+
+--Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait
+dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la
+rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle
+Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son
+fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens.
+
+--Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon
+de n'oublier aucun détail.
+
+--Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une
+magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près.
+Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!--Le peuple
+était triste et défiant.
+
+--En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point
+le roi à quelque chose?
+
+--Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que
+moi.
+
+--Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue.
+
+--Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne
+s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui.
+
+--C'est cela! murmura le cardinal.
+
+--Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et
+une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher
+appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des
+Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé.
+La voiture s'arrêta.
+
+En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et
+par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour
+laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi,
+cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la
+lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup;
+elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était
+mort.--«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui
+son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec
+l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les
+mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis
+pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et
+conduisez-le au Louvre!»
+
+Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre.
+
+--Le duc cria cela? demanda-t-il?
+
+--Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger
+qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me
+semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et
+je criais:--C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!--Lequel,
+criait-on, lequel?--Celui qui est habillé de vert.»
+
+On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne
+pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du
+Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la
+nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à
+l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne,
+comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien:
+«_E amazatto!_»
+
+--_Il est tué!_ répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce
+qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste.
+
+--On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au
+Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin
+que tout le monde pût entrer. Je m'y installai. Il me semblait que cet
+homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était
+passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du
+roi.
+
+--Il y vint, vous êtes sûr?
+
+--Il y vint, oui, monseigneur.
+
+--Parla-t-il à Ravaillac?
+
+--Il lui parla.
+
+--Avez-vous entendu ce qu'il lui disait?
+
+--Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot.
+
+--Faites alors.
+
+--Il lui disait d'un air paterne: Mon ami!
+
+--Il appelait Ravaillac mon ami?
+
+--Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les
+gens de bien.
+
+--Et comment était l'assassin?
+
+--Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé.
+
+--Resta-t-il à l'hôtel de Retz?
+
+--Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il
+eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le
+17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie.
+
+--A quelle heure précise le roi fut-il tué?
+
+--A quatre heures vingt minutes.
+
+--Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris?
+
+--A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait
+proclamé la reine régente.
+
+--C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec
+amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint,
+la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec
+Ravaillac.
+
+--Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je
+ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est
+le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les
+femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement:
+Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et
+comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il
+faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant
+lapider le coupable, il lapidait les murs.
+
+--Il ne dénonça jamais personne?
+
+--Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il
+croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit
+que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il
+voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au
+lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un
+petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un
+morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le
+tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient
+point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime.
+
+--Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé?
+
+--Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs.
+
+--J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal
+publié; il y est dit: «_Ce qui se passa à la question est le secret de
+la cour._»
+
+--Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue
+à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé
+et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M.
+Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et
+la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le
+tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de
+l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis
+en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il
+s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces,
+qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis.
+Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une
+voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la
+consolation d'un _Salve Regina_.
+
+--Et cette consolation lui fut-elle donnée?
+
+--Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «_Judas à la
+damnation!_»
+
+--Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de
+l'exécuteur, disiez-vous?
+
+--Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant
+arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin.
+
+--Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud
+il avait fait des aveux.
+
+--Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que
+lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans,
+peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers
+tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient
+pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures
+faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir,
+on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, du
+soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur
+et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.»
+
+Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta
+dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution,
+écrivit ce que lui dicta le patient.
+
+--Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême,
+qu'avoua-t-il?
+
+--Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla
+seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine.
+
+--Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous
+jamais entendu parler chez le duc?
+
+--Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent.
+
+--Qu'en disait-on?
+
+--Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur
+l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur,
+au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on
+encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais
+qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques
+amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu
+grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du
+duc et de la reine.
+
+--Et cette feuille écrite?
+
+--Cette feuille écrite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux
+fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point
+assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit
+le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une
+cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever,
+mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui
+étaient autour de la barrière, sautèrent par-dessus, escaladèrent
+l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le
+peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et
+alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au
+Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres
+de la reine. Voilà.
+
+--Ainsi, c'est tout ce que vous savez?
+
+--Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment
+fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully.
+
+--Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions;
+mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable
+affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point
+entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman?
+
+--Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue,
+s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et
+non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût
+l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac
+de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura
+six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour
+faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la
+reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait.
+
+--Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal.
+
+--Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi.
+
+--Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619
+elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et
+je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous?
+
+--Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le
+Parlement, qui arrêtait toute enquête, _vu la qualité des accusés_. Ce
+_vu la qualité des accusés_ était une éternelle menace. Concini tué,
+Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser
+jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère
+et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un
+jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du
+Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que
+l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon
+innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée.
+
+--Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison
+fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous
+ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point.
+
+--Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où
+elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante
+ou morte.
+
+--Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi
+si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait
+qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance.
+
+Et il ajouta:
+
+--J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient.
+
+--Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle fut renfermée dans un _in
+pace_, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus.
+
+--Et tu sais où est cet _in pace_? demanda vivement le cardinal.
+
+--Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des
+Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle,
+on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de
+laquelle on lui passait son boire et son manger.
+
+--Et tu l'y as vue? demanda le cardinal.
+
+--Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des
+pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent,
+ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre
+ici!»
+
+Le cardinal se leva.
+
+--Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me
+faut!
+
+Puis à Latil:
+
+--Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de
+l'avenir.
+
+--Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai
+pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps.
+
+--Temps de quoi? demanda Richelieu.
+
+--Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais
+mourir?...
+
+Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller.
+
+Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut
+devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur
+qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé,
+qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement.
+
+Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le
+silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+L'IN PACE.
+
+
+Il était une heure et demie à peu près, mais l'heure avancée était une
+raison de plus pour que le cardinal poursuivît ses investigations. Il
+craignait, s'il se présentait pendant le jour à la porte de ce couvent
+infâme où l'on entassait tous les coquins ramassés dans les mauvais
+lieux de Paris, qu'on eût le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa
+visite, de faire disparaître celle qu'il y venait chercher. Il savait
+quel voile Concini, la reine-mère et d'Epernon avaient essayé d'étendre
+et même avaient étendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri
+IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre
+précédent, que les preuves écrites avaient disparu, il craignait que
+l'on ne fît disparaître les preuves vivantes.
+
+Latil n'était qu'un fil indicateur que, d'un moment à l'autre, la main
+de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle
+Ravaillac, disait-on, avait vécu six mois, et qui, pour être entrée dans
+ce secret d'Etat, était morte ou achevait de mourir dans un _in pace_,
+c'est-à-dire dans un de ces tombeaux si vantés par ces admirables
+tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre à leur
+prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales
+qu'ils se sont imposées à un âge où parfois ils ne peuvent savoir s'ils
+auront la force de les supporter.
+
+Il y avait loin de la rue de l'Homme-Armé, ou plutôt de la rue du Plâtre
+où la litière du faux capucin l'attendait, à la rue des Postes où était
+situé le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement où ont été
+depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prévint les objections que
+pouvaient faire les porteurs en leur glissant à chacun dans la main deux
+louis d'argent. Ils se recordèrent donc un instant sur le chemin le plus
+court qu'ils avaient à suivre et qui était la rue des Billettes, la rue
+de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue
+Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait à
+l'angle de la rue des Postes, où se trouvait au coin de la rue du
+Chevalier le couvent des Filles repenties.
+
+Lorsque la litière s'arrêta à la porte, deux heures sonnaient à l'église
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
+
+Le cardinal passa sa tête par la portière et ordonna à l'un des porteurs
+de sonner vigoureusement.
+
+Le plus grand des deux porteurs obéit.
+
+Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait
+deux fois encore fait retentir la sonnette, une espèce de guichet
+s'ouvrit, et la tête de la soeur tourière apparut, demandant ce que l'on
+voulait.
+
+--Dites que c'est un père capucin qui vient de la part du père Joseph
+pour parler à la supérieure de choses d'importance.
+
+Un des porteurs répéta mot pour mot la phrase du cardinal.
+
+--De quel père Joseph? demanda la tourière.
+
+--Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix impérative qui venait
+de l'intérieur de la litière, c'est le secrétaire du cardinal.
+
+La voix avait un tel accent d'autorité, que la tourière ne fit pas
+d'autres questions, referma son guichet et disparut.
+
+Quelques instants après, la porte s'ouvrait à deux battants, la litière
+entrait sous la voûte du couvent, et la porte qui lui avait donné
+passage se refermait derrière.
+
+La litière fut déposée à terre, et le moine en descendit.
+
+--La supérieure va descendre? demanda-t-il à la tourière.
+
+--A l'instant même; mais si c'était seulement pour entretenir une de nos
+prisonnières que Votre Révérence fût venue, dit-elle, il n'était pas
+besoin de réveiller madame la supérieure pour cela: j'ai licence
+d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu
+portant le froc ou la robe.
+
+L'oeil du cardinal lança un éclair.
+
+Ce qu'on lui avait dit était donc vrai, que les malheureuses que l'on
+enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs
+fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles.
+
+Le premier mouvement du prêtre sévère avait été de refuser l'offre de la
+tourière; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-être plus
+sûrement et plus rapidement à son but.
+
+--Soit, dit-il, conduisez-moi donc à la dame de Coëtman.
+
+La tourière fit un pas en arrière.
+
+--Jésus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Révérence
+vient-elle de prononcer là?
+
+--C'est le nom d'une de vos prisonnières, ce me semble.
+
+La tourière resta muette.
+
+--Celle que je désire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal
+assurée le cardinal, car il craignait de recevoir une réponse
+affirmative.
+
+La tourière continua de garder le silence.
+
+--Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un
+accent où on commençait à sentir frémir l'impatience.
+
+--Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurité et venant de
+l'autre côté de la grille par laquelle on pénétrait dans l'intérieur du
+couvent.
+
+Le cardinal fixa un regard aigu du côté d'où venait la voix, et dans les
+ténèbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour être celle
+d'une seconde religieuse.
+
+--Qui êtes-vous, demanda Richelieu, vous qui répondez si péremptoirement
+à une question qui ne vous est point adressée?
+
+--Je suis celle à laquelle il appartient de répondre aux questions de
+cette nature, quoique je ne reconnaisse à personne le droit de les
+faire.
+
+--Et moi, je suis celui qui les fait, répliqua le cardinal, et auquel,
+bon gré mal gré, il faut que l'on réponde.
+
+Puis, se tournant du côté de la tourière, toujours immobile et muette:
+
+--Apportez une lumière, dit-il.
+
+Il n'y avait point à se tromper à l'accent de celui qui parlait; c'était
+la voix ferme et impérative de l'homme qui a le droit de commander.
+
+Aussi la tourière, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui
+était donné, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitôt avec une
+cire allumée.
+
+--Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un
+papier qu'il déplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'écriture,
+on vit briller un grand sceau de cire rouge.
+
+Et il tendit le papier à la supérieure, qui le prit à travers les
+barreaux de la grille.
+
+A travers les barreaux de la grille, en même temps, la tourière passait
+sa bougie allumée, de sorte que la supérieure pouvait lire les lignes
+suivantes:
+
+ «Par ordre du cardinal-ministre, il est enjoint, au nom du pouvoir
+ temporel et spirituel, au nom de l'Etat et de l'Eglise, de répondre à
+ toutes les questions, quelles qu'elles soient, et sur quelque sujet
+ que ce soit, que lui fera le porteur des présentes, et de le mettre en
+ rapport avec celle des prisonnières qu'il lui désignera.
+
+ «Ce 13 décembre de l'an de grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, le
+ 1628e.
+
+ «ARMAND, cardinal de RICHELIEU.»
+
+--Devant de pareils commandements, dit la supérieure, je n'ai qu'à
+m'incliner.
+
+--Veuillez alors ordonner à la soeur tourière de rentrer chez elle et de
+s'y enfermer.
+
+--Vous avez entendu, soeur Perpétue, dit la supérieure, obéissez.
+
+Soeur Perpétue posa son chandelier sur la plus haute des marches
+conduisant à la grille, entra dans son tour et s'y renferma.
+
+Le cardinal, de son côté, ordonna à ses porteurs de se reculer avec leur
+litière jusqu'à la porte de la rue et de se tenir prêts à lui obéir au
+premier signal.
+
+Pendant ce temps, la supérieure avait ouvert la grille, et le cardinal
+pénétrait dans le parloir.
+
+--Pourquoi m'avez-vous dit, ma soeur, demanda-t-il d'une voix sévère,
+que la dame de Coëtman était morte, tandis qu'elle ne l'était pas?
+
+--Parce que, répondit la supérieure, je regarde comme morte toute
+personne qu'un jugement a séparée de la société de ses semblables.
+
+--Ceux-là seuls, reprit le cardinal, sont retranchés de la société de
+leurs semblables, sur lesquels s'est refermée la pierre du tombeau.
+
+--La pierre du tombeau s'est refermée sur celle que vous demandez.
+
+--La pierre qui se referme sur une personne vivante n'est point la
+pierre du tombeau; c'est la porte d'une prison, et toute porte de prison
+peut se rouvrir.
+
+--Même, dit la religieuse en regardant le moine en face, lorsqu'un arrêt
+du Parlement a ordonné que cette porte resterait fermée dans le temps et
+l'éternité?
+
+--Il n'y a pas de jugement sur lequel la justice ne puisse revenir, et
+je suis celui que le Seigneur a envoyé sur la terre pour juger les
+juges.
+
+--Il n'y a qu'un homme en France qui puisse parler ainsi.
+
+--Le roi? demanda le cardinal.
+
+--Non, mais celui qui, au-dessous de lui par le rang, est au-dessus de
+lui par le génie, c'est Mgr le cardinal de Richelieu. Etes-vous le
+cardinal en personne? j'obéirai; mais mes ordres sont si précis que je
+résisterai à tout autre.
+
+--Prenez cette lumière et conduisez-moi au tombeau de la dame de
+Coëtman, qui est au fond de la cour, à l'angle gauche; je suis le
+cardinal.
+
+Et en même temps, rabattant son capuchon, il mit à découvert cette tête
+qui faisait sur ceux qui la voyaient en certaines circonstances l'effet
+que faisait celle de Méduse dans l'antiquité.
+
+La supérieure resta un instant immobile, paralysée qu'elle était, non
+pas par la résistance, mais par l'étonnement; puis, avec cette
+obéissance passive qu'imposait en général à celui auquel il s'adressait,
+un commandement de Richelieu, elle se baissa, prit le chandelier, et, le
+bras tendu, marchant la première, elle dit:
+
+--Suivez-moi, monseigneur.
+
+Richelieu la suivit; on traversa la cour.
+
+Il faisait une nuit calme, mais froide et sombre; les étoiles brillaient
+dans un ciel obscur, avec ces scintillements qui indiquent la prochaine
+arrivée des gelées hivernales.
+
+La flamme de la cire montait verticalement vers le ciel; aucun souffle
+de vent ne venait la courber.
+
+Il se faisait autour du moine et de la religieuse un cercle de lumière,
+qui se déplaçait avec eux, et qui, tour à tour, éclairait les objets
+vers lesquels ils s'avançaient et laissait dans l'ombre ceux qu'ils
+dépassaient.
+
+Enfin, on commença d'apercevoir une construction ronde comme un marabout
+arabe; un trou noir et carré se dessinait au milieu, à la hauteur d'une
+poitrine d'homme: c'était la fenêtre; en approchant, on put voir que
+cette fenêtre était grillée, et que les barreaux formant cette grille
+étaient si rapprochés qu'à peine pouvait-on y passer le poing.
+
+--C'est là? demanda le cardinal.
+
+--C'est là, répondit la supérieure.
+
+Et, comme on avançait toujours, il sembla au cardinal qu'une figure
+livide et deux mains pâles collées à ces barreaux s'en détachaient et
+disparaissaient dans l'obscurité intérieure du sépulcre.
+
+Le cardinal s'approcha le premier, et, malgré l'odeur nauséabonde qui
+sortait de cette tombe, colla à son tour son visage aux barreaux pour
+tâcher de voir dans l'intérieur.
+
+Mais la nuit y était si profonde, qu'il ne put rien distinguer que deux
+lumières verdâtres qui brillaient dans l'obscurité comme deux yeux de
+bête fauve.
+
+Il recula d'un pas, prit la lumière des mains de la supérieure et la
+passa à travers les barreaux dans l'intérieur de la loge.
+
+Mais l'air y était si méphitique, si épais, si chargé de miasmes, qu'en
+entrant dans la loge, la flamme de la cire pâlit, diminua de volume et
+fut prête à s'éteindre.
+
+Le cardinal la tira à lui, et ce ne fut qu'à l'air extérieur qu'elle
+reprit sa vivacité.
+
+Alors, tout à la fois pour épurer l'air et pour éclairer l'intérieur de
+ce tombeau, le cardinal alluma le papier sur lequel était l'ordre signé
+par lui, et dont il n'avait plus besoin, puisqu'il s'était fait
+connaître, et jeta ce papier tout flamboyant dans la loge.
+
+Malgré l'intensité de l'atmosphère, il s'y fit alors une lumière assez
+grande pour que le cardinal pût voir contre la muraille, en face de la
+porte, une figure accroupie, les coudes sur les deux genoux, le menton
+sur ses deux poings; elle était complétement nue, à part un lambeau de
+vêtement qui la couvrait de la ceinture aux genoux; ses cheveux
+tombaient sur ses épaules, et de leur extrémité balayaient la dalle
+humide.
+
+Cette figure était livide, hideuse, grelottante; elle regardait ce moine
+qui venait la chercher dans sa nuit avec des yeux caves, fixes, presque
+insensés.
+
+Des gémissements réguliers sortaient à chaque haleine de sa poitrine,
+pénibles comme le souffle des agonisants. La douleur avait été si longue
+et si persistante, que la plainte s'était régularisée en un râle
+monotone et douloureux.
+
+Le cardinal, quoique peu tendre à la douleur d'autrui, et même à la
+sienne, frissonna des pieds à la tête à ce spectacle, et jeta un regard
+de menaçant reproche à la supérieure qui murmura:
+
+--C'était l'ordre.
+
+--L'ordre de qui? demanda le cardinal.
+
+--Du jugement.
+
+--Quel est donc le texte de ce jugement?
+
+--Que Jacqueline Le Voyer, dite marquise de Coëtman, femme d'Isaac de
+Varenne, sera enfermée dans une loge de pierre qui sera refermée sur
+elle, afin que personne n'y puisse pénétrer, et où elle ne sera nourrie
+que de pain et d'eau.
+
+Le cardinal passa la main sur son front.
+
+Puis, se rapprochant de la lucarne grillée, et par conséquent de la loge
+où la nuit s'était faite de nouveau.
+
+--Est-ce vous, dit-il, poussant sa voix vers le point de la loge où il
+avait vu la pâle figure; est-ce vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame
+de Coëtman?
+
+--Du pain, du feu, des habits? répondit la prisonnière.
+
+--Je vous demande, répéta le cardinal, si c'est vous qui êtes Jacqueline
+Le Voyer, dame de Coëtman?
+
+--J'ai faim, j'ai froid, répondit la voix en s'accentuant d'un
+douloureux sanglot.
+
+--Répondez d'abord à ce que je vous demande, insista le cardinal.
+
+--Oh! si je vous dis que je suis celle que vous venez de nommer, vous me
+laisserez mourir de faim: voilà deux jours que l'on m'oublie malgré mes
+cris.
+
+Le cardinal jeta un second regard sur la supérieure.
+
+--L'ordre! l'ordre! murmura-t-elle.
+
+--L'ordre était de la nourrir de pain et d'eau, et non de la laisser
+mourir de faim.
+
+--Pourquoi s'obstine-t-elle à vivre? dit la supérieure.
+
+Le cardinal sentit quelque chose comme un blasphème lui monter à la
+bouche.
+
+Il se signa.
+
+--C'est bien, dit-il, vous direz de qui cet ordre est venu de la laisser
+mourir, ou, j'en jure Dieu, vous prendrez sa place dans cette loge!
+
+Puis, revenant à la misérable qui était l'objet de la discussion:
+
+--Si vous me dites que c'est bien vous qui êtes la dame de Coëtman; si
+vous répondez fidèlement et sincèrement aux questions que j'ai à vous
+faire, dit le cardinal, dans une heure vous aurez des habits, du feu et
+du pain.
+
+--Des habits! du feu! du pain! s'écria la prisonnière; sur quoi
+jurez-vous?
+
+--Sur les cinq plaies de Notre Seigneur.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Je suis prêtre.
+
+--Alors je ne vous crois pas; ce sont les prêtres et les religieuses qui
+me torturent depuis neuf ans, laissez-moi mourir; je ne parlerai pas.
+
+--Mais j'étais gentilhomme avant d'être prêtre, s'écria le cardinal, et
+je vous jure sur ma foi de gentilhomme.
+
+--Et, à votre avis, demanda la prisonnière, qu'adviendrait-il à celui
+qui aurait manqué à ces deux serments?
+
+--Il serait perdu d'honneur dans ce monde et damné dans l'autre.
+
+--Eh bien, oui, s'écria-t-elle; oui, n'importe ce qui puisse arriver, je
+dirai tout.
+
+--Et si je suis content de ce que vous direz, avec tout cela, pain,
+habits, feu, vous aurez la liberté.
+
+--La liberté! s'écria la prisonnière, s'élançant contre l'ouverture à
+laquelle apparut sa figure hâve: oui, je suis Jacqueline le Voyer, dame
+de Coëtman; oui, je dirai tout, tout, tout!
+
+Puis, comme atteinte d'un accès de folie joyeuse:
+
+--La liberté! hurla-t-elle en éclatant de rire, mais de ce rire sinistre
+qui fait frissonner, et en secouant ses barreaux avec une force dont on
+eût cru ce corps débile et maigre, incapable, la liberté!--Oh! vous êtes
+donc Notre Seigneur Jésus-Christ en personne pour dire aux morts:
+Levez-vous et sortez de vos tombeaux!
+
+--Ma soeur, dit le cardinal en se tournant vers la supérieure,
+j'oublierai tout, si dans cinq minutes, j'ai des instruments à l'aide
+desquels on puisse faire à ce sépulcre une ouverture assez grande pour
+que cette femme y puisse passer.
+
+--Suivez-moi, dit la supérieure.
+
+Le cardinal fit un mouvement.
+
+--Ne vous éloignez pas, ne vous éloignez pas! dit la prisonnière, si
+elle vous emmène avec elle, vous ne reviendrez pas, je ne vous reverrai
+plus; le rayon céleste qui est descendu dans mon enfer s'éteindra, et je
+retomberai dans ma nuit.
+
+Le cardinal étendit la main vers elle.
+
+--Sois tranquille, pauvre créature, dit-il: avec l'aide de Dieu, ton
+martyre touche à sa fin.
+
+Mais elle, saisissant de ses mains décharnées la main du cardinal et la
+retenant comme dans un double étau:
+
+--Oh! je la tiens! s'écria-t-elle, votre main; la première main d'homme
+qui se soit étendue vers moi depuis dix ans; les autres étaient des
+griffes de tigres. Sois bénie, sois bénie, ô main humaine!
+
+Et la prisonnière couvrit la main du cardinal de baisers.
+
+Il n'eut point le courage de la lui retirer, et, appelant ses deux
+porteurs qui accoururent:
+
+--Suivez cette femme, dit-il, en leur montrant la supérieure, elle va
+vous donner les outils nécessaires à éventrer cette tombe; il y a cinq
+pistoles pour chacun de vous.
+
+Les deux hommes suivirent la supérieure, qui, la lumière à la main, les
+conduisit dans une espèce de caveau où l'on mettait les instruments de
+jardinage, et d'où ils sortirent cinq minutes après, le plus grand des
+deux portant une pioche sur son épaule, et l'autre une pince à la main.
+
+Ils sondèrent la muraille, et, à l'endroit où elle leur parut la moins
+épaisse, ils se mirent à la besogne.
+
+--Et maintenant, monseigneur, demanda la supérieure, que dois-je faire?
+
+--Allez faire chauffer votre propre chambre, ordonna le cardinal, et
+préparer un souper.
+
+La supérieure s'éloigna, le cardinal put la suivre des yeux, grâce à la
+cire allumée qu'elle emportait avec elle. Il la vit rentrer dans
+l'intérieur du couvent. Probablement, l'intention ne lui était pas même
+venue de lutter contre l'événement qui s'accomplissait; elle savait trop
+bien qu'au point où elle en était, quoique le pouvoir du cardinal fût
+loin d'avoir atteint la hauteur à laquelle il devait parvenir, elle
+n'avait à attendre de miséricorde que de lui, sa puissance
+ecclésiastique étant encore plus étendue à cette époque que sa puissance
+temporelle. Sous ces deux rapports, elle relevait entièrement de lui;
+comme maison de correction du pouvoir temporel, comme maison religieuse
+du pouvoir ecclésiastique.
+
+Lorsque la prisonnière entendit résonner sur la pierre les coups de
+pioche et les grincements de la pince, elle crut seulement alors à ce
+que lui avait promis le cardinal.
+
+--C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'écria-t-elle. Oh! qui êtes-vous,
+afin que je vous bénisse dans ce monde et dans l'éternité?
+
+Mais, quand elle entendit tomber les premières pierres à l'intérieur,
+quand ses yeux, habitués aux ténèbres comme ceux des oiseaux de nuit,
+perçurent l'infiltration, non pas de la lumière, mais de l'obscurité
+transparente qui se faisait dans son tombeau par une autre ouverture que
+par celle de cette lucarne grillée, qui depuis neuf ans lui donnait tout
+ce qui entrait de lumière dans ses yeux et tout ce qui entrait d'air
+dans sa poitrine, elle lâcha la main du cardinal, s'élança vers cette
+ouverture, et, au risque d'avoir les mains brisées par les coups de
+pioche, elle saisit les pierres, les secouant de toutes ses forces, et
+essayant de les desceller, pour hâter de son côté l'oeuvre de sa
+délivrance.
+
+Et, avant même que le trou fût assez grand pour qu'elle en pût sortir,
+elle passa la tête, puis les épaules, s'inquiétant peu de les meurtrir
+et de les déchirer, en criant:
+
+--Aidez-moi, mais aidez-moi donc! tirez-moi hors de mon tombeau, mes
+libérateurs bénis, mes frères bien-aimés!
+
+Et comme, par l'effort qu'elle avait fait, elle était déjà sortie à
+moitié, ils prirent par dessous les bras ce corps qui avait la couleur
+et la froideur de la pierre, de laquelle elle semblait éclore, et le
+tirèrent à eux.
+
+Le premier mouvement de la pauvre créature, lorsqu'elle fut sortie,
+lorsqu'elle eut à pleins poumons respiré un air pur, lorsqu'elle eut
+étendu ses bras avec un douloureux cri de joie vers les étoiles, fut de
+tomber à genoux pour remercier Dieu; puis, voyant à deux pas d'elle son
+sauveur debout, elle tendit les bras de son côté et s'élança vers lui
+avec un cri de reconnaissance.
+
+Mais lui, soit pitié pour cette femme demi-nue, soit pudeur pour
+lui-même, avait déjà détaché sa robe de moine qui, pour être revêtue et
+dévêtue plus vite, s'ouvrait du haut en bas par devant, et l'avait
+étendue sur ses épaules, tandis que lui demeurait avec le costume
+complet de cavalier, en velours noir avec des rubans violets.
+
+--Couvrez-vous de cette robe, ma soeur, lui dit-il, en attendant les
+habits qui vous sont promis.
+
+Puis, soit émotion, soit manque de forces, comme elle chancelait:
+
+--Bonnes gens, dit-il aux porteurs en leur donnant une bourse qui
+pouvait contenir le double de ce qu'il leur avait promis, prenez entre
+vos bras cette femme trop faible pour marcher, et me l'apportez dans la
+chambre de la supérieure.
+
+Puis, montant à cette chambre, où selon l'ordre qu'il avait donné, un
+grand feu s'allumait dans l'âtre, et où deux bougies brûlaient sur une
+table:
+
+--Maintenant, dit-il à la supérieure, du papier, une plume, de l'encre,
+et laissez-nous.
+
+La supérieure obéit.
+
+Le cardinal, resté seul, s'accouda sur la table en murmurant:
+
+--Cette fois je crois que le Seigneur est avec moi.
+
+En ce moment, le plus grand des deux hommes apporta dans ses bras, comme
+il eût fait d'un enfant, la prisonnière, privée de tout sentiment, et la
+déposa, enveloppée dans la robe de moine, à quelque distance du feu, à
+la place que lui indiquait du doigt le cardinal.
+
+Puis, saluant respectueusement, comme si connaissant la grandeur du
+rang, il y ajoutait celle de l'action, il sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE RÉCIT.
+
+
+Le cardinal demeura seul avec cette pauvre créature inanimée, que l'on
+eût pu croire morte, si des frissonnements nerveux n'eussent agité de
+temps en temps la robe de gros drap qui l'enveloppait, de telle façon
+que l'on ne voyait aucune partie de sa personne, mais seulement le
+relief de son corps, relief qui semblait bien plus celui d'un cadavre
+que d'une personne vivante.
+
+Mais peu à peu, la bienfaisante influence du feu se fit sentir, les
+agitations du froc devinrent plus fréquentes; deux mains, que l'on eût
+prises pour celles d'un squelette, si leurs ongles, démesurément longs,
+n'eussent indiqué qu'elles appartenaient à un corps n'ayant point encore
+épuisé la somme de ses souffrances en ce monde, sortirent hors des
+manches, s'allongeant instinctivement vers le feu; puis, la tête pâle
+avec les orbites de ses yeux agrandis par la souffrance, bistrée
+jusqu'au milieu des joues, ses lèvres tirées par en haut et par en bas,
+laissant voir ses dents serrées, apparut à son tour, roide comme celle
+d'une tortue sortant de sa carapace. Les jambes se tendirent dans la
+même direction, laissant voir à l'extrémité de la robe deux pieds de
+marbre; puis, par un mouvement d'une roideur tout automatique, le corps
+se trouva assis, et sourdes comme si elles sortaient de la poitrine d'un
+trépassé, on entendit ces paroles:
+
+--Du feu! comme c'est bon du feu!
+
+Et, comme un enfant qui n'en connaît pas le danger, elle s'approcha
+insensiblement de ce feu, dont ses membres glacés mesuraient mal la
+chaleur.
+
+--Prenez garde, ma soeur, dit le cardinal, vous allez vous brûler!
+
+La dame de Coëtman tressaillit, et se tourna tout d'une pièce du côté
+d'où venait la voix; elle n'avait point vu que la chambre fût occupée
+par une autre personne qu'elle, ou plutôt elle n'avait rien vu que ce
+feu, l'attirant à lui, et lui donnant le vertige comme un abîme.
+
+Elle regarda un instant le cardinal, qu'elle ne reconnut point dans son
+habit de cavalier, ne l'ayant vu que sous sa robe de moine.
+
+--Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle. Je connais votre voix; mais vous,
+je ne vous connais pas.
+
+--Je suis celui qui vous a déjà donné un vêtement et du feu, et qui va
+vous donner du pain et la liberté.
+
+Elle fit un effort de mémoire, et essayant de se souvenir.
+
+--Oh! oui, dit-elle, en se traînant vers le cardinal, oui, vous m'avez
+promis tout cela; puis elle regarda autour d'elle, et baissant la voix:
+mais pourrez-vous tenir ce que vous m'avez promis? J'ai des ennemis
+terribles et puissants.
+
+--Rassurez-vous, vous avez un protecteur plus terrible et plus puissant
+qu'eux.
+
+--Lequel?
+
+--Dieu!
+
+La dame de Coëtman secoua la tête.
+
+--Il m'a oubliée bien longtemps! dit-elle.
+
+--Oui, mais quand il se souvient une fois, il n'oublie plus.
+
+--J'ai bien faim! dit-elle.
+
+Au même moment, comme si elle eût donné un ordre, et que cet ordre eût
+été exécuté, la porte s'ouvrit et deux religieuses apportant du pain, du
+vin, une tasse de bouillon et un poulet froid entrèrent.
+
+A leur vue, la dame de Coëtman poussa un cri d'effroi.
+
+--Oh! mes bourreaux! mes bourreaux! cria-t-elle. Défendez moi.
+
+Et elle alla s'accroupir derrière le fauteuil du cardinal, afin de
+mettre son défenseur inconnu entre elle et les religieuses.
+
+--Ce que j'apporte est-il suffisant, monseigneur? demanda du seuil de la
+chambre la supérieure.
+
+--Oui, mais vous voyez la terreur qu'inspirent vos soeurs à la
+prisonnière; qu'elles déposent ce qu'elles apportent sur cette table et
+qu'elles se retirent.
+
+Les religieuses déposèrent sur le bout de la table opposée à la dame de
+Coëtman le bouillon, le poulet, le pain, le vin, le verre.
+
+Une cuiller était dans la tasse, une fourchette et un couteau étaient
+dans le même plat que le poulet.
+
+--Venez, dit la supérieure à ses religieuses.
+
+Toutes trois allaient sortir.
+
+Le cardinal fit un geste en levant le doigt, la supérieure, qui vit que
+c'était à elle que ce geste s'adressait, s'arrêta.
+
+--Songez que je goûterai à tout ce que mangera et boira cette femme,
+dit-il.
+
+--Vous le pouvez sans crainte, monseigneur, répondit la supérieure.
+
+Et, faisant une révérence, elle sortit.
+
+La prisonnière attendit que la porte fût refermée, et alors elle étendit
+un bras décharné vers la table, qu'elle regardait en même temps d'un
+oeil avide.
+
+Mais le cardinal s'empara de la tasse de bouillon, dont il but d'abord
+une ou deux gorgées, et se tournant vers l'affamée, qui, les bras
+étendus vers lui, le couvrait du regard.
+
+--Il y a deux jours que vous n'avez mangé, m'avez-vous dit?
+
+--Trois, monseigneur.
+
+--Pourquoi m'appelez-vous monseigneur?
+
+--J'ai entendu que la supérieure vous appelait ainsi, et d'ailleurs il
+faut que vous soyez un grand de la terre pour oser prendre ma défense
+comme vous le faites.
+
+--S'il y a trois jours que vous n'avez mangé, raison de plus pour
+prendre toute sorte de précautions. Prenez cette tasse, mais buvez le
+bouillon par cuillerée.
+
+--Je ferai ce que vous ordonnez, monseigneur, en tout et toujours.
+
+Elle prit avidement la tasse des mains du cardinal et porta la première
+cuillerée de bouillon à la bouche.
+
+Mais la gorge semblait s'être resserrée, l'estomac semblait s'être
+rétréci, le bouillon ne passa qu'avec difficulté et douloureusement.
+
+Peu à peu cependant la difficulté diminua, et après la quatrième ou
+cinquième cuillerée, elle put boire le reste à même la tasse.
+
+En l'achevant, sa faiblesse était si grande qu'une sueur froide lui
+passa sur le front et qu'elle fut prête à s'évanouir.
+
+Le cardinal lui versa le quart d'un verre de vin, lui recommandant après
+l'avoir goûté lui-même, de le boire à petites gorgées.
+
+Elle le but à plusieurs reprises, ses joues se colorèrent d'une teinte
+fiévreuse, et mettant la main à sa poitrine:
+
+--Oh! dit-elle, c'est du feu que je viens de boire.
+
+--Et maintenant, lui dit le cardinal, remettez-vous un peu, nous allons
+causer.
+
+Et, lui approchant un fauteuil à l'angle de la cheminée, en face de lui,
+il l'aida à s'asseoir dessus.
+
+Nul, en voyant cet homme avoir pour ce débris humain les soins d'une
+garde-malade, n'eût certes voulu reconnaître en lui ce terrible prélat,
+la terreur de la noblesse française, qui faisait tomber les têtes que la
+royauté n'eût pas même essayé de faire plier.
+
+Peut-être objectera-t-on que son intérêt se cachait derrière sa
+miséricorde.
+
+Mais à ceci nous répondrons que la cruauté politique, lorsqu'elle est
+nécessaire, devient une justice.
+
+--J'ai bien faim encore, dit la pauvre femme, en jetant un regard avide
+vers la table.
+
+--Tout à l'heure, dit le cardinal, vous mangerez. En attendant, j'ai
+tenu ma promesse: vous avez chaud, vous allez manger, vous allez avoir
+des habits, vous allez être libre; tenez la vôtre.
+
+--Que voulez-vous savoir?
+
+--Comment avez-vous connu Ravaillac et où l'avez-vous vu pour la
+première fois?
+
+--A Paris, chez moi. J'étais la confidente en toutes choses de Mme
+Henriette d'Entragues; Ravaillac était d'Angoulême, il y demeurait place
+du duc d'Epernon. Il y avait eu deux mauvaises affaires: accusé d'un
+meurtre, il avait été un an en prison, puis acquitté; mais en prison, il
+avait fait des dettes, il n'en sortit que pour y rentrer.
+
+--Avez-vous jamais entendu parler de ses visions?
+
+--Il me les raconta lui-même. La plus importante et la première fut
+celle-ci: une fois qu'il allumait du feu, la tête penchée, il vit un
+sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme; ce sarment
+devint la trompette sacrée de l'archange, il s'adapta de lui-même à sa
+bouche, et, sans qu'il eût besoin de souffler dedans, d'elle-même elle
+sonnait la guerre sainte, tandis qu'à droite et à gauche de sa bouche
+s'échappaient des torrents d'hosties.
+
+--N'étudia-t-il point la théologie? demanda le cardinal.
+
+--Il se borna à étudier cette seule question: «Du droit que tout
+chrétien a de tuer un roi ennemi du pape.» Lorsqu'il sortit de prison,
+M. d'Epernon sachant que c'était un homme religieux et visité de
+l'esprit du Seigneur, et qu'il avait été clerc chez son père, qui était
+solliciteur de procès, l'envoya à Paris suivre un procès qu'il y avait.
+M. d'Epernon lui donna, comme il devait passer par Orléans, des
+recommandations pour M. d'Entragues et pour sa fille Henriette, qui lui
+donnèrent une lettre, afin qu'à Paris il logeât chez moi.
+
+--Quel effet vous fit-il la première fois que vous le vîtes? demanda le
+cardinal.
+
+--Je fus fort effrayée de sa figure: c'était un homme grand et fort,
+charpenté vigoureusement, d'un roux foncé et noirâtre. Quand je le vis,
+je crus voir Judas; mais quand j'eus ouvert la lettre de Madame
+Henriette, quand j'y eus lu qu'il était fort religieux, quand j'eus
+reconnu moi-même qu'il était fort doux, je n'en eus plus peur.
+
+--N'est-ce point de chez vous qu'il alla à Naples?
+
+--Oui, pour le duc d'Epernon; il y mangea chez un nommé Hébert,
+secrétaire du duc de Guise, et, pour la première fois, il annonça qu'il
+tuerait le roi.
+
+--Oui, je sais déjà cela, un nommé Latil m'a dit la même chose que vous.
+Avez-vous connu ce Latil?
+
+--Oh! oui. C'était à l'époque où je fus arrêtée, le page de confiance de
+M. d'Epernon; lui aussi, doit savoir beaucoup de choses.
+
+--Ce qu'il sait, il me l'a dit; continuez.
+
+--J'ai bien faim, dit la dame de Coëtman.
+
+Le cardinal lui versa un verre de vin et lui permit d'y tremper un peu
+de pain. Après avoir bu ce vin et mangé ce pain, elle se sentit toute
+réconfortée.
+
+--A son retour de Naples vous le vîtes? demanda le cardinal.
+
+--Qui, Ravaillac? Oui; ce fut alors que par deux fois, le jour de
+l'Ascension et de la Fête-Dieu, il me dit tout, c'est-à-dire qu'il était
+décidé à tuer le roi.
+
+--Et quel air avait-il en vous faisant cette confidence?
+
+--Il pleurait, disant qu'il avait des doutes, mais qu'il était forcé.
+
+--Par qui?
+
+--Par la reconnaissance qu'il devait à M. d'Epernon, qui faisait
+assassiner le roi pour tirer la reine-mère du danger où elle était.
+
+--Et dans quel danger était la reine-mère?
+
+--Le roi voulait faire faire le procès de Concini comme concussionnaire
+et le faire condamner à être pendu; celui de la reine-mère comme
+adultère, et la renvoyer à Florence.
+
+--Et cette confidence faite, que résolûtes-vous?
+
+--Comme Ravaillac ne savait point à cette époque que la reine-mère en
+fût, je pensai à lui tout dire. Le roi, à qui j'avais écrit pour lui
+demander une audience, n'ayant point répondu, et de fait à cette époque
+il pensait à toute autre chose, étant au plus fort de son amour pour la
+princesse de Condé, j'écrivis donc à la reine, et cela par trois fois,
+que j'avais un avis important à lui donner pour le salut du roi, et
+j'offrais de donner toute preuve. La reine me fit répondre qu'elle
+m'écouterait, que j'attendisse trois jours. Les trois jours se
+passèrent, le quatrième, elle partit pour Saint-Cloud.
+
+--Par qui vous fit-elle dire cela?
+
+--Par Vauthier, qui, à cette époque, était son apothicaire.
+
+--Quelle idée vous vint alors?
+
+--Que Ravaillac se trompait, et que la reine-mère était du complot.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, comme j'étais résolue de sauver le roi à tout prix, j'allai aux
+jésuites de la rue Saint-Antoine demander le confesseur du roi.
+
+--Comment vous reçurent-ils?
+
+--Fort mal.
+
+--Y trouvâtes-vous le père Cotton?
+
+--Non, le père Cotton était sorti. Je fus reçue par le père procureur,
+qui me répondit que j'étais une visionnaire.--Avertissez au moins le
+confesseur de Sa Majesté, lui dis-je.--A quoi bon? répondit-il.--Mais,
+si l'on tue le roi! m'écriai-je.--Mêlez-vous de vos affaires.--Prenez
+garde! lui dis-je, s'il arrive malheur au roi, je vais droit aux juges,
+et je leur dis vos refus.--Alors, allez au père Cotton lui-même.--Où
+est-il?--A Fontainebleau. Mais inutile que vous y alliez, j'irai
+moi-même.
+
+Le lendemain, ne me fiant pas à la parole du père procureur, je louai
+une voiture et j'allais partir pour Fontainebleau lorsque je fus
+arrêtée.
+
+--Et comment se nommait le procureur des jésuites?
+
+--Le père Philippe. Mais de la prison, j'écrivis encore deux fois à la
+reine, et l'une des lettres, j'en suis certaine, lui est parvenue.
+
+--Et l'autre lettre?
+
+--L'autre fut envoyée par moi à M. de Sully.
+
+--Par qui?
+
+--Par Mlle de Gournay.
+
+--Je connais cela; une vieille demoiselle qui fait des livres.
+
+--Justement. Elle alla trouver M. de Sully à l'Arsenal; mais comme les
+noms d'Epernon et de Concini y étaient, et que je disais les divers avis
+donnés par moi à la reine, M. de Sully n'osa montrer ma lettre au roi;
+seulement il lui dit qu'il était menacé, et que s'il voulait il nous
+ferait venir au Louvre, moi et Mlle de Gournay. Mais le roi, par
+malheur, avait reçu tant d'avis de ce genre, qu'il en haussa les
+épaules, et que M. de Sully rendit la lettre à Mlle de Gournay, comme ne
+méritant pas créance.
+
+--Et quelle date pouvait avoir cette lettre?
+
+--Elle devait être du 10 ou du 11 mai.
+
+--Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conservée?
+
+--C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enlevée de la prison où
+j'étais, pendant une nuit--alors je comptais encore le temps--c'était
+pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule,
+me fit lever, et me lut un arrêt du Parlement qui me condamnait à passer
+le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fenêtre
+une lucarne grillée, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau.
+Je trouvais bien rude et bien injuste d'être en prison pour avoir essayé
+de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anéantit. En
+entendant lire le jugement, je tombai évanouie sur le plancher; je
+n'avais que vingt-sept ans. Combien d'années allais-je donc avoir à
+souffrir! Pendant mon évanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans
+une voiture. L'air, qui me frappa le visage à travers une fenêtre
+ouverte, me fit revenir à moi. J'étais assise entre deux exempts, dont
+chacun me tenait le poignet avec une petite chaîne. J'avais sur moi une
+robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je
+savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je
+ne savais pas ce que c'étaient que les filles repenties, et j'ignorais
+où le couvent était situé. La voiture passa à travers une porte qui
+s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une voûte, entra dans une cour et
+s'arrêta près du tombeau dont vous m'avez tirée. Il y avait une
+ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts
+passa derrière moi. J'étais à demi morte: je ne fis aucune résistance.
+Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chaînes avec lesquelles on
+me tenait les poignets me fut passée autour du col, et le second exempt
+me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait
+librement. Dès qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans
+les ténèbres se mirent au travail; c'était deux maçons; ils muraient
+l'ouverture. Seulement alors je revins à moi. Je poussai un cri terrible
+et voulus m'élancer vers eux. J'étais retenue par le col. J'eus un
+instant l'idée de m'étrangler, et je tirai de toutes mes forces; les
+anneaux de ma chaîne m'entrèrent dans le col, mais comme la chaîne
+n'avait pas de noeud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma
+force, j'espérais que cette tension suffirait, mon souffle râlait, mes
+yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lâcha la chaîne, je me
+précipitai vers l'ouverture, mais les maçons avaient déjà eu le temps de
+la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains à travers l'ouverture,
+essayant de démolir cette bâtisse encore fraîche; un des maçons couvrit
+mes deux mains de plâtre, et l'autre posa une énorme pierre dessus.
+J'étais prise comme dans un piége. Je criai, je hurlai, j'envisageai
+d'un coup d'oeil le nouveau supplice auquel j'allais être condamnée.
+Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais
+attachée au côté opposé à la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux
+mains scellées dans une muraille. Je demandai grâce. Un des maçons, sans
+me répondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent,
+j'arrachai de l'interstice mes deux mains à moitié écrasées, et j'allai
+tomber au-dessous de la lucarne, épuisée par le double effort que
+j'avais fait pour m'étrangler et pour empêcher les maçons de fermer
+l'ouverture. Pendant ce temps, leur oeuvre ténébreuse et fatale
+s'accomplit. Quand je revins à moi, la porte de mon tombeau était murée,
+j'étais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement était mis
+à exécution.
+
+Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me
+roulai dans mon tombeau en poussant des cris désespérés; pendant ces
+quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim;
+je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le
+cinquième jour, ma gorge brûlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'était
+mon consentement à la vie.
+
+Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur
+laquelle on reviendrait certainement. Qu'il était impossible que sous le
+règne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV était
+toute-puissante, je me disais qu'il était impossible que l'on me punît,
+moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier
+qui l'avait assassiné, car son supplice à lui avait duré une heure, et
+Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'années
+devait durer le mien.
+
+Mais cette espérance, elle aussi, avait fini par s'éteindre.
+
+Quand je fus résolue à vivre, je demandai de la paille pour me coucher,
+mais la supérieure me répondit que le jugement portait que j'aurais pour
+nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement eût voulu que
+j'eusse de la paille pour lit, il l'eût mis dans son arrêt. On me refusa
+donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille.
+
+J'avais espéré, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je
+mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid était une mort
+assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou
+plutôt je m'évanouis, succombant à la rigueur du temps. Je me réveillai
+glacée, roidie, paralysée, mais je me réveillai.
+
+Je vis renaître le printemps, je vis reparaître les fleurs, je vis
+reverdir les arbres, de douces brises pénétrèrent jusqu'à moi, et je
+leur exposai mon visage baigné de larmes. L'hiver semblait avoir tari en
+moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps,
+c'est-à-dire avec la vie.
+
+Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mélancolie me
+pénétra le premier rayon de soleil qui, à travers ma lucarne, vint
+illuminer mon sépulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir
+et de le presser sur mon coeur; hélas! il m'échappait aussi fugitif que
+les espérances dont il semblait être le symbole.
+
+Pendant les quatre premières années et une partie de la cinquième, je
+marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les
+enfants m'avaient jeté pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le
+cinquième hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que
+je vivais? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'oublier jusqu'à
+ceux qui me restaient à vivre.
+
+Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer
+qu'une muraille humide, mes vêtements commencèrent à s'user; au bout de
+deux ans ils se déchirèrent comme du papier détrempé, puis ils tombèrent
+en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander
+d'autres; mais la supérieure me répondit que le jugement portait qu'on
+me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas
+qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et à l'eau,
+mais pas à autre chose.
+
+Je me dénudai peu à peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la
+première année j'avais eu tant de peine à supporter, vêtue d'une chaude
+robe de laine, je les subis nue ou à peu près. Je ramassais les lambeaux
+qui tombaient de mes vêtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur
+ma peau. Mais peu à peu, ils tombèrent les uns après les autres comme
+les écorces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des
+prêtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis,
+je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de
+l'humanité. Ils se mirent à rire. Depuis que j'étais nue, il en venait
+plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le
+pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains.
+
+Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale, à peu près comme
+vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je
+mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins,
+je ne me sentais pas vivre.
+
+Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture à l'heure
+habituelle. Je crus que c'était un oubli involontaire. J'attendis, le
+soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me répondit pas. La nuit,
+quoique souffrant déjà beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin,
+dès le jour, j'étais aux barreaux de ma fenêtre, pour voir venir ma
+nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses
+passèrent, j'appelai, mais elles ne se retournèrent même pas, elles
+disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on
+était résolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible
+nature que la nôtre! C'eût été un immense bonheur pour moi que la mort,
+j'en eus peur!
+
+Cette seconde nuit-là, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant
+ces courts assoupissements, je fis des rêves terribles. J'éprouvais
+d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me réveillaient au
+bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait
+fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour
+aller au-devant de ma nourriture; j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait
+pas. La journée s'écoula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus
+pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier.
+
+Inutile de dire que l'on ne vint point à mes cris.
+
+Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus
+trouver le mot Dieu, qui, à cette heure, me vient si facilement à la
+bouche.
+
+Le jour s'assombrit, l'ombre commença de se faire dans mon sépulcre,
+puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'éprouvais de telles angoisses,
+que je crus que c'était la dernière. Je ne criais plus, je n'en avais
+point la force, je râlais.
+
+Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une
+seule m'échappât. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les
+parois de mon crâne, et en faire jaillir des millions d'étincelles.
+Enfin, minuit venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on
+ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite à une pareille heure, arriva
+jusqu'à moi. Je me traînai jusqu'à ma lucarne, aux barreaux de laquelle
+je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas
+tomber, et je vis de la lumière sous la voûte d'abord, dans le parloir
+ensuite; puis cette lumière descendit dans la cour et se dirigea de mon
+côté. Un instant j'espérai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait
+la supérieure était un moine, tout fut fini: mes mains lâchèrent les
+barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'être
+soudées au fer, et j'allai m'asseoir où vous m'avez vue.
+
+Il était temps, vingt-quatre heures de plus, vous ne trouviez que mon
+cadavre.
+
+Comme si elle eût attendu la fin de ce récit pour entrer et peut-être en
+effet l'attendait-elle, la supérieure, aux dernières paroles que
+prononça la dame de Coëtman, parut sur le seuil de la chambre.
+
+--Les ordres de monseigneur? demanda-t-elle.
+
+--D'abord et avant tout, une question, et à cette question, je vous l'ai
+dit, il s'agit de répondre fidèlement.
+
+--J'attends, monseigneur, dit la supérieure en s'inclinant.
+
+--Qui est venu vous dire que l'on s'étonnait que cette pauvre créature,
+nue, au pain et à l'eau, et déjà plus qu'à moitié descendue au sépulcre,
+vécût si longtemps?
+
+--C'est monseigneur qui m'ordonne de parler? dit la supérieure.
+
+--C'est moi qui, en vertu de ma double autorité spirituelle et
+temporelle, vous dis: Je veux savoir quel est le véritable bourreau de
+cette femme, les autres n'étaient que des tortureurs.
+
+--C'est messire Vauthier, astrologue et médecin de la reine-mère.
+
+--Celui à qui j'ai adressé mes lettres, dit la dame de Coëtman, mais qui
+à cette époque n'était que son apothicaire.
+
+--Eh bien, dit le cardinal, il faut que le désir de ceux qui voulaient
+la mort de cette femme soit accompli.--Il étendit la main vers la dame
+de Coëtman.--Pour tout le monde, excepté pour vous et pour moi, cette
+femme est morte. Voilà pourquoi cette nuit vous avez fait ouvrir la
+prison; c'était pour en tirer son cadavre. Et maintenant faites
+enterrer, à sa place et sous son nom, une pierre, un soliveau, une
+véritable morte que vous irez prendre dans le premier hôpital venu, peu
+m'importe, cela vous regarde et non pas moi.
+
+--Il sera fait comme vous l'ordonnez, monseigneur.
+
+--Trois de vos religieuses sont dans le secret: la tourière qui nous a
+ouvert la porte, les deux soeurs qui ont apporté le souper. Vous leur
+expliquerez ce qui arrive à ceux qui parlent quand ils devraient se
+taire. D'ailleurs--il montra de son doigt sec et impératif la dame de
+Coëtman--d'ailleurs elles auront l'exemple de madame sous les yeux.
+
+--Est-ce tout, monseigneur?
+
+--C'est tout. Seulement, en descendant, vous aurez la bonté de dire au
+plus grand de mes deux porteurs qu'il me faut d'ici à un quart d'heure
+une seconde chaise, pareille à la première, seulement fermant à clé,
+avec des rideaux aux portières.
+
+--Je lui transmettrai les ordres de Monseigneur.
+
+--Et maintenant, dit le cardinal, laissant reprendre à son caractère le
+côté jovial qui en était une des faces les plus accentuées, face que
+nous avons déjà vue apparaître pendant la nuit où il avait donné à
+Souscarrières et à Mme Cavois ce brevet des chaises, dont il venait par
+lui-même de constater la commodité, et que nous verrons plus d'une fois
+encore se faire jour dans le reste de notre récit;--maintenant, dit le
+cardinal à la dame de Coëtman, je crois que vous êtes assez bien pour
+manger une aile de cette volaille et pour boire un demi-verre de ce vin
+à la santé de notre bonne supérieure.
+
+Trois jours après, notre chroniqueur l'Etoile écrivait d'après les
+renseignements envoyés par la supérieure des Filles repenties la note
+suivante de son journal:
+
+ «Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre
+ qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et
+ d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis
+ l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au
+ pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de
+ Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec
+ Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV.
+
+ «Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.
+
+
+Pendant tout le temps que le récit de la dame de Coëtman avait duré, le
+cardinal avait écouté avec l'attention la plus profonde ce long et
+douloureux poëme; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime
+ressortît une preuve morale de la complicité de Concini, de d'Epernon et
+de la reine-mère dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matérielle
+n'avait surgi, visible, éclatante, irréfragable.
+
+Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le
+cristal, c'était non seulement l'innocence de la dame de Coëtman, mais
+encore son dévouement pour empêcher le parricide odieux du 14 mai,
+dévouement qu'elle avait payé de neuf ans de prison à la Conciergerie,
+et de neuf ans de sépulcre aux Filles-Repenties.
+
+Ce qui restait au cardinal à se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtînt
+à tout prix, puisque le procès de Ravaillac était brûlé, c'était cette
+feuille de papier écrite sur la roue et contenant les dernières
+révélations de Ravaillac.
+
+Mais là était la difficulté, nous dirons même l'impossibilité, et
+c'était par là, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le
+cardinal se livrer, c'était par là qu'il avait commencé; mais du premier
+coup, il était allé se heurter à un obstacle qu'il avait regardé comme
+infranchissable.
+
+Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille était restée
+entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par
+malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury était mort, et ce
+n'était qu'après le procès de Chalais, à son retour de Nantes, que le
+cardinal avait songé à faire collection de preuves contre la reine-mère,
+parce que ce n'était qu'à l'époque du procès de Chalais qu'il avait pu
+apprécier l'étendue de la haine que Marie de Médicis lui portait.
+
+Messire Joly de Fleury avait laissé un fils et une fille.
+
+Le cardinal les avait appelés tous deux en son cabinet de sa maison de
+la place Royale, et les avait interrogés sur l'existence de cette
+feuille, si importante pour lui et même pour l'histoire.
+
+Mais cette feuille n'était plus entre leurs mains, et voici comment elle
+en était sortie.
+
+Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15
+à 16 ans, tout vêtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux,
+s'était présenté chez M. Joly de Fleury, accompagné d'un compagnon de
+dix ou douze ans plus âgé que lui.
+
+Le rapporteur au Parlement les avait reçus dans son cabinet, s'était
+entretenu pendant près d'une heure avec eux, les avait reconduits avec
+toutes sortes de marques de respect, jusqu'à la porte de la rue, où un
+carrosse, chose rare à cette époque, les attendait, et le soir, au
+souper, le digne magistrat avait dit à ses enfants:
+
+ «Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander
+ cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue,
+ dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux
+ encore, qu'elle n'a jamais existé.»
+
+Le cardinal, cinq ou six mois avant l'époque où notre récit a commencé,
+avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille
+et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogés. Ils
+avaient d'abord essayé de nier l'existence de la feuille, comme le leur
+avait conseillé leur père; mais pressés de questions par le cardinal,
+après s'être consultés un instant, ils avaient fini par tout lui dire.
+
+Seulement, ils ignoraient complétement quels pouvaient être les deux
+visiteurs mystérieux, qui, selon toute apparence, étant leur propriété,
+étaient venus demander à leur père cette pièce importante et l'avaient
+emportée avec eux.
+
+C'était six mois après que la gravité du danger dont il était menacé
+avait forcé le cardinal à se livrer à de nouvelles recherches.
+
+Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pièce, complément de l'édifice
+qu'il bâtissait pour s'y mettre à l'abri des coups de Marie de Médicis,
+lui était nécessaire, mais plus que jamais il désespérait de la trouver.
+
+Cependant, comme l'avait dit le Père Joseph, la Providence avait tant
+fait jusque-là pour le cardinal, qu'il était permis d'espérer qu'elle ne
+s'arrêterait point en si beau chemin.
+
+En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre
+que Mme de Coëtman avait écrite au roi, qu'elle avait fait parvenir à
+Sully par l'intermédiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'eût
+gardée, soit qu'il l'eût rendue à Mlle de Gournay.
+
+Au reste, rien n'était plus facile à savoir: le vieux ministre, ou
+plutôt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l'été son
+château de Villebon, l'hiver son hôtel de la rue Saint-Antoine, situé
+entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait
+que, fidèle aux habitudes de travail prises par lui, il était toujours
+levé et dans son cabinet à cinq heures du matin.
+
+Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il était quatre
+heures.
+
+A cinq heures et demie précises, après avoir passé à sa maison de la
+place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prévenir ses
+deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumônier, et
+Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient à déjeuner, et de faire
+savoir à son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui
+avant midi, le cardinal frappait à l'hôtel de Sully, lequel lui était
+ouvert par un suisse habillé comme on l'était sous le règne que l'on
+commençait d'appeler: le règne du grand roi.
+
+Profitons de cette visite que rend Richelieu à Sully, le ministre
+méconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du passé, pour
+évoquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalités les plus
+curieuses de la fin du seizième et du commencement du dix-septième
+siècle, personnalité assez mal comprise et surtout assez mal rendue par
+les historiens, qui se sont contentés de la regarder en face,
+c'est-à-dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour
+et de l'étudier sous ses différents aspects.
+
+Maximilien de Béthune, duc de Sully, arrivé, à l'époque où nous en
+sommes, à l'âge de soixante-huit ans, avait de singulières prétentions à
+l'égard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme
+son père et son grand-père, descendre de la maison des comtes de Béthune
+de Flandre, il s'était fait un arbre généalogique dans lequel il
+descendait d'un Ecossais nommé Béthun, ce qui lui offrait l'avantage,
+lorsqu'il écrivait à l'évêque de Glasgow, de l'appeler: _Mon cousin_. Il
+avait encore une autre vision, c'était de se dire allié à la maison de
+Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur
+d'Autriche et du roi d'Espagne.
+
+Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il était né au village de
+Rosny, près de Mantes, était, malgré sa parenté avec l'archevêque de
+Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un
+assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estrées, croyant se faire de
+lui un serviteur dévoué, et ayant d'ailleurs à se plaindre de la rude
+franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri
+IV que ce mauvais courtisan ferait place à Sully, Henri IV--et c'était
+un des grands défauts de ce grand roi--oublieux jusqu'à l'ingratitude et
+faible jusqu'à la lâcheté au sujet de ses maîtresses, Henri IV ne se
+souvint plus, sous cette pression égoïste de Gabrielle, que M. de Sancy,
+pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui
+aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la
+couronne.
+
+Or, ces sacrifices faits à la France, le pauvre surintendant des
+finances, était devenu si pauvre, que loin qu'il se fût enrichi, comme
+le devait faire son successeur, Henri IV avait été obligé de lui
+donner, ce que l'on appelait à cette époque-là un arrêt de défense, et
+qui n'était rien autre chose qu'un sauf-conduit contre ses créanciers;
+aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractère assez facétieux, se laissait
+parfois arrêter comme un créancier ordinaire, et conduire jusqu'à la
+porte de la prison, puis arrivé là, il leur montrait son arrêt, tirait
+sa révérence aux huissiers et s'en revenait de son côté, les laissant
+aller du leur où bon leur semblerait.
+
+Mais la première chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le
+moment fut venu de prouver sa reconnaissance à sa protectrice, fut
+d'être infidèle à la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant
+dans son désir d'épouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout
+faits, parla sérieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans
+Sully un des antagonistes les plus acharnés de cette union.
+
+Cette idée de Henri IV d'épouser Gabrielle n'était cependant pas une
+simple fantaisie d'amoureux.
+
+Il voulait donner à la France une _reine française_, chose qu'elle
+n'avait jamais eue.
+
+Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde
+connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle
+que fût la femme qu'il épousât, cette femme aurait une grande influence
+sur les destinées de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il
+donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues
+avec la brève vivacité du commandement militaire, chacun savait que ce
+terrible capitaine, qui voulait qu'on le crût libre et absolu, avait
+chez lui, femme ou maîtresse, son général, qui, de sa chambre à coucher,
+donnait le plus souvent ses ordres au conseil.
+
+Sous un pareil roi, c'était donc une grosse affaire que le mariage.
+
+Peu importait aux Espagnols d'avoir été vaincus à Arques et à Ivry, si
+une reine espagnole de naissance ou d'esprit, écartant Gabrielle,
+entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le
+royaume.
+
+Lorsque Henri IV avait décidé de se remarier, il était à peu près le
+seul souverain de l'Europe qui portât l'épée; c'était l'homme unique, le
+vainqueur apparaissant à l'Europe, monté sur le grand cheval au panache
+blanc d'Ivry. Eh bien, cette épée, celle de la France, il ne fallait
+point qu'elle lui fût volée à son chevet par une reine étrangère.
+
+Voilà ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de génie, ce que
+Richelieu, par exemple, eût compris, et ce que ne comprit point Sully.
+
+Sully qui, par son oeil bleu et dur, et par son teint de rose, à
+soixante ans, justifiait peut-être sa prétention d'être d'origine
+écossaise, était beaucoup plus craint qu'aimé, même de Henri IV; il
+portait la terreur partout, dit Marbault, secrétaire de
+Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur.
+
+C'était un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une
+main active, énergique, et, chose plus rare, une main financière. Il
+tenait déjà dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre,
+les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie.
+Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de
+grand-maître à son père, un homme médiocre. Sully ne cherchait qu'une
+occasion d'être ingrat, on la lui offrait, il la saisit.
+
+Du jour où Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce
+passe-droit à Sully, elle avait donné sa démission de reine de France.
+
+Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres
+princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrétaire
+d'Etat de Fresne envoya à Sully la quittance du baptême des enfants de
+France:--«Il n'y a pas d'_enfants de France_,» dit Sully en renvoyant la
+quittance.
+
+Le roi n'osa insister.
+
+C'était, dans Sully, une façon de tâter son maître. Peut-être, si Henri
+IV eût exigé, Sully cédait-il; ce fut Henri IV qui céda. Alors Sully
+s'aperçut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle
+qu'il le croyait lui-même.
+
+Il lui opposa--à elle qui commençait à vieillir--une rivale toujours
+jeune, toujours belle, toujours séduisante: une caisse pleine.
+
+Gabrielle était, hélas! une caisse vide.
+
+Cette caisse pleine était celle du grand duc de Toscane.
+
+Ce dernier avait, depuis quelques années, envoyé au roi le portrait de
+sa nièce, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, et
+dans lequel l'obésité précoce de Marie de Médicis pouvait être désignée
+sous le nom de florissante santé.
+
+Gabrielle le vit.
+
+--Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse.
+
+Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent.
+
+Et comme il ne se décidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna
+la femme.
+
+Il y avait à Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque,
+nommé Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait:
+Seigneur de dix sept cent mille écus. Adroit à tous les métiers, apte à
+faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il était cordonnier, était
+parvenu à faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour
+nous servir d'un terme de la profession, un véritable pied de femme.
+Henri III, charmé de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur
+de son petit cabinet, où il élevait et instruisait douze enfants de
+choeur: cet excellent roi aimait la musique!
+
+Zamet commença sa fortune dans cet emploi. Au moment où tout le monde
+avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prêté à tout
+le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et même au roi de Navarre, à qui
+personne ne voulait prêter. Avait-il prévu la grandeur de Henri IV,
+comme Crassus celle de César? C'était, en ce cas, une ressemblance de
+plus avec ce célèbre banquier romain.
+
+Cet homme était l'agent du grand-duc Ferdinand.
+
+Sully et Zamet se comprirent.
+
+Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'oeil
+juste et la main sûre, c'était partie gagnée.
+
+Sully avait fait le _valet_ près de Gabrielle, il le dit lui-même dans
+ses mémoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appela
+_valet_. Sully voulait bien être un valet, mais ne voulait pas qu'on le
+lui dît.
+
+Il se plaignit à Henri IV, et Henri IV dit à Gabrielle:
+
+--J'aime mieux un _valet_ comme lui que dix _maîtresses_ comme vous.
+
+L'heure était venue.
+
+Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus
+les Alpes le poison qui avait tué son frère François et sa belle-soeur
+Bianca.
+
+Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi; Pâques approchait; son
+confesseur exigea d'elle qu'elle allât faire ses Pâques à Paris; elle
+eut la fatale idée d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait
+lui porter malheur.
+
+Sully, qui était brouillé avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire?
+Peut-être parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle eût commis une
+pareille imprudence.
+
+La pauvre femme se croyait déjà reine. Pour plaire à Sully, elle fit
+comme si elle l'était, disant qu'elle verrait toujours avec grand
+plaisir la duchesse à ses _levers_ et à ses _couchers_. La duchesse,
+furieuse, cria à l'impertinence.
+
+--_Les choses ne sont point comme on le croit_, lui dit Sully pour
+l'apaiser, _et vous allez voir un beau jeu bien joué, si la corde ne se
+rompt pas_.
+
+Evidemment il savait tout.
+
+Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle?
+
+Sans doute! Sully était un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour
+laisser les empoisonneurs opérer tout à leur aise; mais il recommanda
+bien qu'on le tînt au courant.
+
+Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second était
+un nommé Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu
+de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appelé d'un nom de poisson.
+
+De même que Zamet était un ex-cordonnier, Lavarenne était un
+ex-cuisinier. C'était un drôle à toute sauce, que Henri IV avait tiré
+des cuisines de sa soeur Madame, où il jouissait d'une grande célébrité
+pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour, à l'époque où il
+avait fait fortune.--«Eh, lui dit-elle, il paraît, mon pauvre Lavarenne,
+que tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère qu'à larder les
+miens.»
+
+Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la
+susceptibilité de l'ex-lardeur de poulets.
+
+C'est à lui que Sully avait dit:
+
+--Que je sois le premier à le savoir, s'il arrivait par hasard quelque
+accident à Mme la duchesse de Beaufort.
+
+Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers.
+
+Il lui raconte comment Gabrielle est tombée tout à coup malade, d'une
+maladie étrange et qui l'a tellement défigurée «que de crainte que cette
+vue n'en dégoutât le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est
+hasardé, pour lui épargner un trop grand déplaisir, de lui écrire pour
+le supplier de rester à Fontainebleau, _d'autant plus qu'elle était
+morte_.»
+
+Et il ajoutait:
+
+«Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes
+bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.»
+
+Ainsi les deux drôles étaient si bien sûrs de la qualité de leur poison
+que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux écrivait au roi
+qu'elle était morte, et à Sully qu'elle allait mourir.
+
+Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa
+jusqu'au samedi matin. C'était le vendredi soir que Lavarenne avait
+envoyé un messager à Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully
+embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit:
+
+--Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la
+duchesse; maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et
+longue.
+
+C'est lui-même, au reste, qui raconte, et dans ces mêmes termes, la
+chose dans ses mémoires.
+
+Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine à décider Henri pour Marie de
+Médicis.
+
+Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde à
+rompre encore.
+
+Ce fut celle d'Henriette d'Entragues.
+
+Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spécialité d'être toujours
+amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux
+d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour céder, elle
+demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cédât, le père
+demandait cinq cent mille francs.
+
+Le roi montra la promesse de mariage à Sully, et lui ordonna de compter
+cinq cent mille francs au père.
+
+Sully déchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en
+monnaie d'argent dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de
+Henri IV.
+
+Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans les
+_charles_ et dans les _florins_, et même dans les florentins; une partie
+de cette somme venait de la Toscane.
+
+--Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela?
+
+--Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez à M.
+d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille.
+
+--Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent
+mille francs fissent un si gros volume. Tâche d'arranger la chose pour
+moitié, mon bon Sully.
+
+Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent;
+mais, comme il l'avait prédit à Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra
+point l'amour.
+
+Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver,
+refit la promesse de mariage déchirée par Sully.
+
+Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne
+perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne
+voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait
+faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV
+savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre,
+et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche.
+
+--Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux
+de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête que Sully en a
+dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait
+tout de son long.
+
+Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour
+la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à
+cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux
+enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus
+rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à
+l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait,
+s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève:
+
+--O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de
+Sully!
+
+Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne
+Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient
+plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux
+maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement
+ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre
+dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de
+Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table
+et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la
+porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main,
+alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal
+d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya.
+
+Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais
+il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de
+son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est un
+_Rosny_, faisons-en un _Biron_!»
+
+A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et
+les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne
+pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez
+jamais, si Rosny ne vous aide.»
+
+Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul.
+
+C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a
+vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec
+l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la
+danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV--à partir de cette
+mort, il ne dansa plus--tous les soirs, un valet de chambre du roi,
+nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les
+premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul,
+coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la
+tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à
+moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher
+quelques femmes de «_réputation mauvaise_,» dit Tallemant des Réaux, qui
+est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire
+_douteuse_. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu,
+devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de
+Chevigny.
+
+S'il ne s'était agi pour danser en face de lui, que d'une femme légère,
+il eût pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les
+désordres l'inquiétaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la
+rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant
+pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants.
+
+Un jour, ennuyé de rencontrer sur son escalier tant de gens qui
+n'avaient point affaire à lui, et qui demandaient la duchesse, il fit
+faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut
+terminé:
+
+--Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprès pour vous;
+faites passer par cet escalier-là les gens que vous savez, car si j'en
+rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les
+marches.
+
+Le jour où il fut nommé grand-maître de l'artillerie, il prit pour
+cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise: _Quo jussa Jovis_.
+
+Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully à
+cinq heures et demie du matin, était, on se le rappelle, un aigle dans
+les nuages avec: _Aquila in nubilus_.
+
+--Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui précédait le visiteur
+matinal.
+
+--Annoncez, répondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette
+annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu!
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LES DEUX AIGLES.
+
+
+Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut
+celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel était
+l'importun qui venait le déranger avant le jour.
+
+Il était occupé à écrire les volumineux mémoires qu'il nous a laissés,
+et se leva de son fauteuil à l'annonce du valet.
+
+Il était vêtu à la mode de 1610, c'est-à-dire comme on s'habillait
+dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausses et
+le pourpoint tailladés de satin violet. Il portait la fraise empesée,
+les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe était, comme dans
+celle de Coligny, fiché un cure-dent, afin qu'il n'eût point à se
+déranger pour l'aller chercher, s'il était trop loin. Quoique la mode en
+fût passée depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrît
+son pourpoint et tombât jusqu'à ses souliers de feutre, il portait ses
+ordres en diamants et ses chaînes de col, comme s'il eût dû, à l'heure
+accoutumée, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le
+temps était beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de
+son hôtel dans cet équipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait
+pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du
+Palais-Royal, où chacun s'arrêtait pour le regarder se mouvant gravement
+et avec lenteur, pareil au fantôme du siècle passé.
+
+Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la première fois en
+présence était singulièrement représenté par sa devise. _Aquila in
+nubibus_, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages, à moitié
+voilé par eux, dirigeait tout en France, représentait admirablement le
+ministre qui était tout, et par lequel Louis XIII était roi; tandis
+qu'au contraire l'aigle lançant la foudre: _Quo jussa Jovis_, où
+l'envoie Jupiter, peignait d'une façon moins caractéristique Sully, bras
+droit de Henri IV, mais n'obéissant que quand Henri IV ordonne, et
+n'étant rien que par Henri IV.
+
+Peut-être quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces détails sont
+inutiles, et diront-ils, à la seule recherche qu'ils sont du pittoresque
+et de l'inconnu, qu'ils savent ces détails aussi bien que moi; aussi
+n'est-ce pas pour ceux qui _savent ces détails aussi bien que moi_ que
+je les consigne ici, et ceux-là peuvent les passer; mais c'est pour ceux
+qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirés par le
+titre ambitieux de _roman historique_, veulent apprendre quelque chose
+en le lisant, afin que ce titre soit justifié.
+
+Richelieu, jeune relativement à Sully (il n'avait que quarante-deux ans,
+et Sully en avait soixante-huit), s'avança vers le vieil ami de Henri IV
+avec le respect qu'il devait à la fois à son âge et à sa réputation.
+
+Sully lui désigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard,
+orgueilleux, familier avec l'étiquette des cours, fut sensible à ce
+détail.
+
+--Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous
+étonne?
+
+--J'avoue, répondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y
+attendais pas.
+
+--Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaillé
+ou qui travaillent pour la postérité, et nous sommes de ceux-là, sont
+solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du règne sous
+lequel ils sont appelés à rendre des services à la France; pourquoi
+donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher
+un appui, des conseils, des renseignements mêmes, près de celui qui a si
+glorieusement servi le père?
+
+--Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès
+lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort
+n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même
+l'honneur de l'abattre.
+
+--Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois
+vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la
+comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos
+rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle
+les souvenirs.
+
+--On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit
+dédaigneusement Sully?
+
+--Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai
+appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais
+pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes.
+
+--Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là.
+
+--Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on
+y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques,
+Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et
+de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens
+de cette grande politique.
+
+--Ce qui me brouilla avec la reine mère.
+
+--On y établissait l'influence française en Italie, continua le
+cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant
+il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie,
+la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés
+contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des
+catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce
+projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends
+eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions
+eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux
+héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur
+Mathias...
+
+--Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrent _les
+parricides_.
+
+Richelieu enregistra la seconde interruption près de la première, car,
+sur la seconde comme sur la première, son intention était de revenir, et
+continua:
+
+--Dans de si glorieux temps, on n'a point de loisirs à donner aux
+lettres; ce n'est point sous César que naissent les Horace et les
+Virgile; ou s'ils naissent sous César, c'est sous Auguste seulement
+qu'ils chantent. J'admire vos guerriers et vos législateurs, monsieur de
+Sully, ne méprisez pas trop mes poètes: c'est par les guerriers et les
+législateurs que les empires sont grands; mais c'est par les poètes
+qu'ils sont lumineux. L'avenir est une nuit comme le passé, les poètes
+sont les phares de cette nuit-là. Demandez aujourd'hui quels sont les
+ministres et les généraux d'Auguste, on vous nommera Agrippa, tous les
+autres sont oubliés. Demandez quels sont les protégés de Mécène, on vous
+nommera Virgile, Horace, Varon, Tibulle; Ovide proscrit, est une tache
+au règne du neveu de César; je ne puis pas être Agrippa ou Sully,
+laissez-moi être Mécène.
+
+Sully regarda avec étonnement cet homme dont on lui avait dit vingt fois
+l'orgueilleuse tyrannie, et qui venait le trouver pour lui rappeler les
+jours glorieux de sa puissance et mettre sa grandeur présente aux pieds
+de sa grandeur passée.
+
+Il tira son cure-dent de sa barbe, et le passant entre ses dents, qui
+eussent fait honneur à un jeune homme:
+
+--Bon, bon, bon, dit-il, je vous passe vos poètes, quoiqu'ils ne fassent
+pas des choses bien merveilleuses.
+
+--Monsieur de Sully, dit Richelieu, combien y a-t-il de temps que vous
+fîtes planter les ormes qui ombragent nos routes?
+
+--Monsieur le cardinal, dit Sully, c'était de 1598 à 1604, donc il y a
+vingt-quatre ans.
+
+--Etaient-ils aussi beaux et aussi vigoureux, lorsque vous les plantâtes
+qu'aujourd'hui?
+
+--Avec cela qu'on les a bien arrangés, mes ormes!
+
+--Oui, je sais que le peuple, qui se trompe aux meilleures intentions,
+et qui n'a pas vu l'ombre que la main prévoyante d'un grand homme semait
+sur les routes pour le bien-être des voyageurs fatigués, en a arraché
+une partie, mais ceux qui ont survécu n'ont-ils point étendu leurs
+branches, n'ont-ils pas multiplié leurs feuilles?
+
+--Si fait, si fait, dit Sully tout joyeux, et quand je vois ceux qui
+restent, si vigoureux, si verts, si bien portants, je suis presque
+consolé pour ceux qui ne sont plus.
+
+--Eh bien, moi, monsieur de Sully, dit Richelieu, il en est ainsi de mes
+poëtes; la critique en arrachera une partie, le bon goût une autre; mais
+ceux qui resteront n'en seront que plus forts et plus verdissants.
+
+--Aujourd'hui, j'ai planté un orme qu'on appelle Rotrou; demain je
+planterai probablement un chêne qu'on appellera Corneille. J'arrose, en
+attendant, je ne dirai pas ceux qui ont poussé tout seuls sous votre
+règne: Desmarets, Bois-Robert, Mayret, Voiture, Chapelain, Gombeault,
+Baro, Resseiguier, la Morelle, Grandchamp, que sais-je moi? Ce n'est pas
+ma faute s'ils poussent mal et, au lieu de faire une forêt, ne font
+qu'un taillis.
+
+--Soit, soit, soit, dit Sully; aux grands travailleurs--et l'on dit que
+vous êtes un grand travailleur, monsieur le cardinal--il faut des
+distractions, et dans vos moments perdus autant vaut vous faire
+jardinier qu'autre chose.
+
+--Que Dieu bénisse mon jardin, monsieur de Sully, et il deviendra celui
+du monde entier.
+
+--Mais enfin, dit Sully, je présume que vous ne vous êtes pas levé à
+cinq heures du matin pour venir me faire des compliments et me parler de
+vos poëtes?
+
+--D'abord, je ne me suis pas levé à cinq heures, dit en souriant le
+cardinal, je ne me suis pas encore couché, voilà tout. De votre temps,
+monsieur de Sully, on se couchait tard peut-être, et l'on se levait de
+bonne heure, mais encore dormait-on! De mon temps à moi, on ne dort
+plus; non, je ne suis pas précisément venu pour vous faire des
+compliments et vous parler de mes poëtes, mais l'occasion s'en est
+trouvée en passant, et je n'ai eu garde de la laisser échapper; je suis
+venu pour vous parler de deux choses dont vous m'avez le premier parlé
+vous-même.
+
+--Moi! je vous ai parlé de deux choses?
+
+--Oui.
+
+--Je n'ai rien dit...
+
+--Excusez-moi; quand je vous rappelais vos grands projets contre
+l'Autriche et l'Espagne, vous avez dit: _Projets qui m'ont brouillé avec
+la reine-mère_.
+
+--C'est vrai; n'est-elle pas Autrichienne par sa mère Jeanne, et
+Espagnole par son oncle Charles-Quint.
+
+--Justement, et cependant c'était à vous, monsieur de Sully, qu'elle
+devait d'être reine de France.
+
+--J'ai eu tort de donner ce conseil au roi Henri IV, mon auguste maître,
+et depuis, bien souvent, je m'en suis repenti.
+
+--Eh bien, la même lutte que vous eûtes à soutenir, il y a vingt ans, et
+dans laquelle vous avez succombé, je la soutiens, moi, aujourd'hui, et
+peut-être y succomberais-je à mon tour pour le malheur de la France, car
+aujourd'hui j'ai deux reines contre moi, la jeune et la vieille.
+
+--Par bonheur, dit Sully en grimaçant un sourire et en mâchant son
+cure-dents, ce n'est pas la jeune qui a le plus d'influence; le roi
+Henri IV aimait trop; son fils n'aime pas assez.
+
+--Avez-vous quelquefois songé, monsieur le duc, à cette différence qui
+existe entre le père et le fils?
+
+Sully regarda Richelieu d'un air railleur, comme pour demander: En
+êtes-vous là?
+
+Puis:
+
+--Entre le père et le fils, répéta-t-il, avec un accent étrange; oui,
+j'y ai songé et bien souvent.
+
+--Vous rappelez-vous le père, tout activité, faisant vingt lieues à
+cheval dans sa journée et jouant à la paume le soir; toujours debout,
+tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant,
+chassant du matin au soir, emporté dans tout, jouant pour gagner,
+trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagné, c'est
+vrai, mais ne pouvant s'empêcher de tricher; sensible des nerfs,
+souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours près des larmes;
+mobile jusqu'à la folie, mais mettant toujours le coeur de moitié dans
+ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait
+reçu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thérèse
+sur Satan, qui ne peut que haïr: il aimait.
+
+--Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully étonné.
+
+--Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voilà
+tout; mais je l'ai fort étudié. Mais, au contraire de lui, voyez son
+fils, lent comme un vieillard, morne comme un trépassé, ne marchant
+presque jamais, se tenant debout, mais immobile, près d'une fenêtre;
+regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans désir de
+gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant
+rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne.
+
+--Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise.
+
+--Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualités; il a
+l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce
+sont deux éperons dont je l'aiguillonne et je le conduirais à la
+grandeur sans sa mère, sans cesse sur mon chemin pour défendre
+l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand
+roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux
+éternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens à vous, mon maître,
+à vous que j'étudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens
+vous demander votre appui contre le mauvais génie qui fut votre ennemi
+autrefois et qui est le mien aujourd'hui.
+
+--En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus
+puissant que le roi?
+
+--Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets que _les
+parricides_ frappèrent Henri IV?
+
+--Ai-je dit _les parricides_, ou le parricide?
+
+--Vous avez dit _les parricides_.
+
+Sully se tut.
+
+--Eh bien, continua Richelieu rapprochant sa chaise du fauteuil de
+Sully, rappelez bien tous vos souvenirs sur cette fatale date du 14 mai,
+et veuillez me dire quels sont les avis que vous avez reçus?
+
+--On en reçut beaucoup; mais par malheur on y fit peu d'attention; quand
+la Providence veille, il arrive souvent que les hommes dorment; mais
+avant tout le roi Henri avait commis deux imprudences.
+
+--Lesquelles?
+
+--Après avoir promis au pape Paul V le rétablissement des jésuites, il
+lui répondit, quand il le pressa de tenir sa promesse:--«Si j'avais deux
+vies, j'en donnerais une pour satisfaire Votre Sainteté; mais, n'en
+ayant qu'une, je la garde pour votre service et l'intérêt de mes
+sujets.» La seconde fut de laisser insulter en plein Parlement le
+chevalier de la reine, l'illustrissime faquin Concino Concini; elle se
+crut avilie elle-même en voyant son Sigisbée, son brillant vainqueur des
+joûtes, celui qui avait éclipsé des princes, battu par des hommes de
+robe, plumé par des clercs, elle voua le roi à une vendetta italienne,
+et elle ferma son coeur à tous les avis qui lui furent donnés.
+
+--Ces avis ne lui furent-ils point particulièrement donnés, demanda
+Richelieu, par une femme nommée la dame de Coëtman?
+
+Sully tressaillit.
+
+--Oui, particulièrement, dit-il, mais il y en eut d'autres. Il y eut un
+nommé Lagarde qui se trouvait à Naples chez Hébert, qui prévint le roi
+et que d'Epernon fit assassiner. Il y eut un certain Labrosse que l'on
+n'a point retrouvé, et qui, le 14 mai au matin, prévint M. de Vendôme
+que le passage du 13 au 14 serait fatal au roi.
+
+--Mais... insista Richelieu, cette dame de Coëtman ne s'est-elle point
+aussi adressée à vous, monsieur le duc?
+
+Sully baissa la tête.
+
+--Les meilleurs et les plus dévoués, dit-il, ont leurs aveuglements; et
+cependant j'en parlai au roi; mais le roi haussa les épaules et dit: Que
+veux-tu, Rosny--il avait continué de m'appeler de mon nom de naissance
+quoiqu'il m'eût fait duc de Sully--que veux-tu Rosny? il en sera ce
+qu'il plaira à Dieu.
+
+--Ce fut par une lettre que vous fûtes prévenu, n'est-ce pas, monsieur
+le duc?
+
+--Oui.
+
+--Cette lettre, à qui était-elle adressée?
+
+--A moi, pour être remise au roi.
+
+--Par qui vous était-elle adressée?
+
+--Par la dame de Coëtman.
+
+--Une autre femme s'était chargée de vous la remettre?
+
+--Mlle de Gournay.
+
+--Et puis-je vous demander, monsieur le duc--remarquez que c'est pour le
+bien et l'honneur de la France que j'ai l'honneur de vous questionner.
+
+Sully fit un signe de la tête indiquant qu'il était prêt à répondre.
+
+--Et cette lettre, pourquoi ne la remîtes-vous point au roi?
+
+--Parce que les noms de la reine Marie de Médicis, celui de d'Epernon et
+celui de Concini y étaient en toutes lettres.
+
+--Cette lettre vous l'avez gardée, monsieur le duc?
+
+--Non, je l'ai rendue.
+
+--Puis-je vous demander à qui?
+
+--A celle qui l'avait apportée, à mademoiselle de Gournay.
+
+--Avez-vous, monsieur le duc, quelque répugnance à m'écrire ces mots:
+
+ «Mlle de Gournay est autorisée à remettre à Mgr le cardinal de Richelieu
+ la lettre adressée, le 11 mai 1610, à M. le duc de Sully par la dame de
+ Coëtman.»
+
+--Non, si Mlle de Gournay vous refusait; mais sans doute vous la
+donnera-t-elle, étant pauvre et ayant grand besoin d'être protégée par
+vous, sans que vous ayez besoin de mon autorisation.
+
+--Cependant si elle refusait?
+
+--Envoyez-moi un messager, et il vous rapportera mon autorisation.
+
+--Maintenant un dernier mot, monsieur de Sully, et vous aurez acquis
+tous droits à ma reconnaissance.
+
+Sully s'inclina.
+
+--Il existait chez M. Joly de Fleury, dans une cassette murée, à l'angle
+des rues Saint-Honoré et des Bons-Enfants, le procès de Ravaillac au
+Parlement.
+
+--La cassette a été réclamée et portée au palais de justice, où elle a
+disparu dans un incendie: de sorte que M. Joly de Fleury ne s'est plus
+trouvé possesseur que du procès-verbal dicté par Ravaillac sur
+l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu.
+
+--Cette feuille n'est plus entre les mains de la famille?
+
+--Elle a été, en effet, rendue par M. Joly de Fleury avant sa mort.
+
+--Savez vous à qui? demanda Richelieu.
+
+--Oui.
+
+--Vous le savez, s'écria-t-il, ne pouvant réprimer un sentiment de joie;
+alors... alors, vous allez me le dire, n'est-ce pas? Cette feuille,
+c'est mon salut, à moi, ce qui n'est rien; mais c'est la gloire, c'est
+la grandeur, c'est l'honneur de la France, ce qui est tout. Au nom du
+ciel, dites-moi à qui cette feuille a été remise.
+
+--Impossible.
+
+--Et pourquoi impossible?
+
+--J'ai fait serment.
+
+Le cardinal se leva.
+
+--Du moment où le duc de Sully a fait serment, dit-il, honneur au
+serment de Sully; mais, en vérité, il y a une fatalité sur la France.
+
+Et, sans même essayer de tenter Sully par une seule parole, il s'inclina
+profondément devant lui, reçut de la part du vieux ministre un salut
+poli, mais modéré, et se retira, commençant à douter de cette providence
+dont le P. Joseph lui avait promis le secours.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE.
+
+
+Le cardinal rentra chez lui, place Royale, vers sept heures du matin,
+renvoya ses porteurs, qui se déclarèrent bien payés et par conséquent,
+satisfaits de leur nuit, se coucha deux heures, et vers neuf heures et
+demie du matin descendit dans son cabinet en pantoufles et en robe de
+chambre.
+
+Ce cabinet, c'était l'univers du duc de Richelieu. Il y travaillait
+douze à quatorze heures par jour; il y déjeunait avec son confesseur,
+ses bouffons et ses parasites, souvent même il y dormait sur un grand
+canapé en forme de lit, sur lequel il se jetait quand la besogne
+politique donnait par trop. D'habitude il dînait avec sa nièce.
+
+Personne n'entrait dans ce cabinet renfermant tous les secrets de
+l'Etat, à moins que Richelieu n'y fût, excepté son secrétaire
+Charpentier, l'homme sur lequel il pouvait compter comme sur lui-même.
+
+Une fois entré, il en faisait ouvrir les différentes portes par
+Charpentier, excepté cependant la porte donnant chez Marion Delorme,
+dont seul il avait la clef.
+
+Cavois avait commis l'indiscrétion de dire que parfois, quand le
+cardinal, au lieu de remonter dans sa chambre et de se coucher dans son
+lit, se jetait tout habillé sur le canapé de son cabinet, il avait
+pendant la nuit entendu une seconde voix, qu'à son timbre il avait
+reconnue pour une voix de femme, laquelle voix dialoguait avec lui.
+
+Les mauvaises langues avaient dit alors, et le bruit s'en était répandu,
+que c'était Marion Delorme, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et
+de sa beauté, puisqu'elle avait à peine dix-huit ans, qui passait comme
+une fée à travers la muraille ou comme un sylphe à travers le trou de la
+serrure, et qui venait causer avec le cardinal de choses n'ayant
+aucunement trait à la politique.
+
+Mais personne ne pouvait dire l'avoir jamais vue chez le cardinal.
+
+D'ailleurs, nous qui avons pénétré dans ce cabinet redouté, et qui en
+connaissons tous les secrets, nous savons qu'il existait une boîte aux
+lettres à l'aide de laquelle le cardinal correspondait avec sa belle
+voisine; Marion Delorme n'avait donc pas besoin de venir chez le
+cardinal, ni le cardinal d'aller chez Marion.
+
+Ce jour-là probablement avait-il quelque chose à lui dire, car, de même
+que nous le lui avons déjà vu faire, à peine entré dans son cabinet, il
+écrivit deux lignes sur un morceau de papier, ouvrit la porte de
+communication, glissa le papier sous la seconde porte, tira la sonnette
+et referma la première.
+
+Ce papier, nous pouvons le dire à nos lecteurs, pour lesquels nous
+n'avons rien de caché, contenait l'interrogation suivante:
+
+ --Combien de fois, depuis huit jours, M. le comte de Moret est-il venu
+ chez Mme de la Montagne? est-il fidèle ou infidèle? en somme, que
+ sait-on de lui?
+
+Comme d'habitude, cette question était signée: «Armand.»
+
+Mais, disons-le, l'écriture et la signature étaient déguisées et
+n'avaient rien de commun avec l'écriture et la signature du grand
+ministre.
+
+Après quoi, il appela Charpentier et lui demanda qui était dans le salon
+voisin.
+
+--Le R. P. Mulot, M. de Lafalone et M. de Bois-Robert, répondit le
+secrétaire.
+
+--C'est bien, dit Richelieu, faites-les entrer.
+
+Nous avons dit que le cardinal déjeunait d'habitude avec son confesseur,
+ses bouffons, ses parasites, et peut-être nos lecteurs ont-ils été
+étonnés de la société dans laquelle nous plaçons le confesseur de Son
+Eminence. Mais le P. Mulot n'était point un de ces casuistes rigides,
+qui surchargent leurs pénitents de _Pater noster_ et _d'Ave Maria_...
+
+Non, le P. Mulot était avant tout un ami du cardinal. Onze ans
+auparavant, lors de l'assassinat du maréchal d'Ancre, lorsque la
+reine-mère avait été exilée à Blois et le cardinal à Avignon, le P.
+Mulot, soit par amitié pour le jeune Richelieu, soit confiance dans son
+génie à venir, avait vendu tout ce qu'il possédait, et en avait tiré
+trois ou quatre mille écus pour le cardinal, alors évêque de Luçon.
+Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se
+gênait-il pour qui que ce fût. Mais c'était surtout à l'endroit du
+mauvais vin qu'il était d'autant plus intraitable qu'il était tout à
+fait courtisan du bon. Un jour qu'il dînait chez M. d'Alaincourt,
+gouverneur de Lyon, et qu'il était mécontent du vin qu'on lui servait,
+il fit venir le laquais qui l'avait versé, et le prenant par l'oreille:
+
+--Mon ami, lui dit-il, vous êtes un grand coquin de ne point avertir
+votre maître, qui, peut-être ne s'y connaissant pas, croit nous donner
+du vin et nous sert de la piquette.
+
+A ce culte de la vigne, le digne aumônier avait gagné un nez qui, pareil
+à celui de Bardolph, le joyeux compagnon de Henri V, eût pu servir le
+soir de lanterne, de sorte qu'un jour, que, n'étant encore qu'évêque de
+Luçon, M. de Richelieu essayait des chapeaux de castor, et que le P.
+Mulot le regardait les essayer, M. de Richelieu en choisit un, et le
+mettant sur sa tête:--«Celui-ci me va-t-il bien? demanda-t-il.
+
+--Il irait encore mieux à Votre Grandeur, répondit Bois-Robert, s'il
+était de la couleur du nez de votre aumônier.
+
+Le brave Mulot ne pardonna jamais cette plaisanterie à Bois-Robert.
+
+Le second convive attendu par le cardinal était un gentilhomme de
+Touraine, appelé Lafalone. C'était une espèce de gardien que le cardinal
+s'était fait donner par le roi avant qu'il eût des gardes, pour empêcher
+qu'on ne le dérangeât inutilement ou pour des choses de peu
+d'importance. Ce Lafalone était aussi grand mangeur que Mulot était
+buveur, et voir boire l'un et manger l'autre était un plaisir que se
+donnait presque tous les jours le cardinal. En effet, Lafalone ne
+pensait qu'à la table. Quand les autres disaient qu'il ferait beau
+promener, qu'il ferait beau chasser, qu'il ferait beau baigner
+aujourd'hui, lui, invariablement disait: qu'il ferait beau manger. Il
+en résulta que, quoique le cardinal eût des gardes, il n'en conserva pas
+moins Lafalone.
+
+Le troisième convive ou plutôt la troisième personne à laquelle le
+cardinal avait fait dire de venir, était François Metel de Bois-Robert,
+l'un de ses collaborateurs, mais plutôt encore son bouffon. D'abord, on
+ne saurait dire pourquoi, Bois-Robert lui avait fort déplu. Il s'était
+sauvé de Rouen, où il était avocat, pour une mauvaise affaire que
+voulait lui faire une fille qui l'accusait de lui avoir fait deux
+enfants. En arrivant à Paris, il s'était attaché au cardinal Duperron,
+puis avait tenté de passer au service du cardinal; mais nous l'avons
+dit, il ne lui était point sympathique, et plusieurs fois il gronda ses
+gens de ne pas savoir le défaire de lui.
+
+--Eh! monsieur, lui dit un jour Bois-Robert, vous laissez bien manger
+aux chiens les miettes de votre table, ne vaux-je pas bien un chien?
+
+Cette humilité désarma le cardinal, et non-seulement il avait pris
+Bois-Robert en amitié mais encore il ne pouvait se passer de lui.
+
+Quand le cardinal était de bonne humeur, il l'appelait: Le Bois tout
+court, à cause d'un don que lui avait fait M. de Châteauneuf sur le
+bois qui vient de Normandie.
+
+C'était son journal du matin; par Bois-Robert, le cardinal connaissait
+tout ce qui se passait dans cette république des lettres qui commençait
+à se consolider; puis Bois-Robert, qui avait un coeur excellent, guidait
+la main du cardinal dans les bienfaits qu'elle devait répandre, et
+parfois, bon gré, mal gré, la forçait de s'ouvrir quand elle voulait
+rester fermée par quelque motif de haine ou de jalousie, et Bois-Robert,
+à sa manière, lui prouvait que celui qui peut se venger ne doit point
+haïr, et que celui qui est tout-puissant ne saurait être jaloux.
+
+On comprend qu'avec cette éternelle tension d'esprit vers la politique,
+ces menaces éternelles de conspirations, cette lutte acharnée contre
+tout ce qui l'entourait, le cardinal avait besoin de temps en temps de
+se laisser aller à des gaités qui, pour lui, devenaient presque de
+l'hygiène; l'arc trop tendu et surtout toujours tendu se fût brisé.
+
+C'était surtout après des nuits comme celle qu'il venait de passer, et
+au milieu de ses plus sombres préoccupations, que le cardinal
+recherchait la société des trois hommes avec lesquels nous allons le
+voir se reposer quelques instants de ses travaux, de ses angoisses et de
+ses fatigues.
+
+D'ailleurs, outre les contes qu'il espérait tirer, comme d'habitude, de
+la verve intarissable de Bois-Robert, il avait à le charger de découvrir
+la demeure de la demoiselle de Gournay et de la lui amener.
+
+Aussitôt sa lettre pour Marion Delorme déposée dans le couloir, il
+ordonna donc, comme nous l'avons dit, à Charpentier d'ouvrir à ses trois
+convives.
+
+Charpentier ouvrit la porte.
+
+Bois-Robert et Lafalone se firent des politesses pour passer; mais
+Mulot, qui paraissait de mauvaise humeur, les écarta tous deux et passa
+le premier.
+
+Il tenait une lettre à la main.
+
+--Oh! lui dit le cardinal, qu'avez-vous donc, mon cher abbé?
+
+--Ce que j'ai, cria Mulot, en trépignant, j'ai que je suis furieux!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ils n'en feront jamais d'autres!
+
+--Qui?
+
+--Ceux qui m'écrivent de votre part.
+
+--Bon Dieu! qu'ont-ils donc fourré dans votre lettre?
+
+--Ce n'est pas la lettre qui est mal; au contraire, contre l'habitude de
+vos gens, elle est assez polie.
+
+--Qui est donc mal, alors?
+
+--L'adresse. Vous savez bien que je ne suis pas votre aumônier, attendu
+que, si je consens jamais à être l'aumônier de quelqu'un, ce sera de
+plus grand que vous. Je suis chanoine de la Sainte-Chapelle.
+
+--Oh! alors, qu'ont-ils mis sur l'adresse?
+
+--Ils ont mis: «A monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence,»
+les sots.
+
+--Ouais! dit le cardinal en riant, car il se doutait bien qu'il allait
+s'attirer quelques rebuffades; si c'était moi qui eusse mis l'adresse?
+
+--Si c'était vous, cela ne m'étonnerait pas, ce ne serait point, Dieu
+merci, la première sottise que vous auriez faite.
+
+--Je suis bien aise de savoir que cela vous contrarie.
+
+--Cela ne me contrarie pas, cela m'exaspère.
+
+--Tant mieux!
+
+--Pourquoi, tant mieux?
+
+--Parce que vous n'êtes jamais si réjouissant que quand vous êtes en
+colère, et comme j'aime beaucoup à vous voir en colère, je ne vous
+écrirai plus jamais qu'à «monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence.»
+
+--Faites cela et vous verrez.
+
+--Que verrai-je?
+
+--Vous verrez que je vous laisserai déjeuner tout seul.
+
+--Bon, je vous enverrai chercher par Cavois.
+
+--Je ne mangerai pas.
+
+--On vous fera manger de force.
+
+--Je ne boirai pas.
+
+--On débouchera sous votre nez des bouteilles de romanée, de
+clos-vougeot et de chambertin.
+
+--Taisez-vous! taisez-vous! cria Mulot, au comble de l'exaspération, et
+marchant sur le cardinal les poings fermés. Tenez, je le dis hautement,
+vous êtes un méchant homme.
+
+--Mulot! Mulot! dit le cardinal, pâmant de rire, au fur et à mesure que
+son interlocuteur pâmait de colère. Je vais vous faire arrêter!
+
+--Et sous quel prétexte?
+
+--Sous le prétexte que vous révélez le secret de la confession.
+
+Les assistants éclatèrent de rire, tandis que Mulot déchirait la lettre
+en morceaux et la jetait au feu.
+
+Pendant la discussion on avait apporté une table toute dressée.
+
+--Ah! voyons ce qu'il y a pour déjeuner, dit Lafalone, et sachons si
+cela vaut la peine de déranger un brave gentilhomme qui avait chez lui
+son déjeuner magnifiquement servi?
+
+Et levant les plats les uns après les autres:
+
+--Ah! ah! blancs de chapons à la royale, un salmis de pluviers et
+d'alouettes, deux bécasses rôties, champignons farcis à la provençale,
+écrevisses à la manière de Bordeaux; à la rigueur, on peut déjeuner avec
+cela.
+
+--Hé pardieu! fit Mulot, de la nourriture on en aura toujours assez;
+chacun sait que M. le cardinal donne dans tous les péchés mortels et
+particulièrement dans celui de la gourmandise; mais ce sont les vins
+qu'il s'agit d'examiner: Bouzy rouge, hum! bordeaux grand cru, c'est bon
+pour les gens qui ont mal à l'estomac, comme tous les vins de Bordeaux.
+Vivent les vins de Bourgogne! Nuits, ah! ah! pomard, moulin-à-vent, ce
+n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais enfin il faudra s'en contenter.
+
+--Comment, l'abbé, vous avez à votre déjeuner du champagne, du bordeaux,
+du bourgogne, et vous ne trouvez pas que ce soit assez?
+
+--Je ne dis pas qu'il n'y en ait point assez, dit Mulot en se
+radoucissant, je dis seulement qu'il pourrait être meilleur.
+
+--Déjeunes-tu avec nous, le Bois? demanda le cardinal.
+
+--Son Eminence m'excusera; elle m'a fait ordonner de venir ce matin,
+mais elle ne m'a point parlé de déjeuner, et j'ai déjeuné avec Racan,
+qui ôtait ses chausses sur une borne au coin de la vieille rue du Temple
+et de la rue Saint-Antoine.
+
+--Que diable viens-tu me conter-là? Mettez-vous donc à table, Mulot;
+asseyez-vous Lafalone, et silence pour écouter M. le Bois, qui va nous
+conter quelque joli mensonge.
+
+--Qu'il conte! qu'il conte! dit Lafalone, ce n'est pas moi qui
+l'interromprai.
+
+--Je bois ce verre de pomard à votre récit, maître le Bois, dit Mulot
+avec un reste de rancune, et qu'il soit plus amusant que d'habitude.
+
+--Je ne le peux pas faire plus amusant qu'il n'est, dit Bois-Robert,
+puisque je raconte la vérité.
+
+--La vérité, dit le cardinal; avec cela qu'il est d'habitude d'ôter ses
+chausses en pleine rue, à huit heures et demie du matin, sur une borne.
+
+--Monseigneur, vous allez voir. Votre Eminence sait que Malherbe loge à
+cent pas d'ici, rue des Tournelles.
+
+--Oui, je sais cela, dit le cardinal, qui, mangeant très peu, à cause de
+son mauvais estomac, pouvait parler en mangeant.
+
+--Eh bien, il paraît qu'hier soir ils avaient fait orgie chez lui avec
+Ivrande et Racan, de sorte que, comme Malherbe n'a qu'une chambre, les
+trois compagnons, ivres-morts, ont couché dans la même chambre. Racan se
+réveille le premier, il paraît qu'il avait affaire de bonne heure, il se
+lève, prend les chausses d'Ivrande pour son caleçon, les passe sans
+s'apercevoir de la méprise, met les siennes par-dessus, achève sa
+toilette et sort. Cinq minutes après, Ivrande veut se lever à son tour
+et ne trouve plus ses chausses. «Mordieu! dit-il à Malherbe, il faut que
+ce soit ce maître distrait de Racan qui les ait prises.»
+
+Et sur ce, Ivrande passe les chausses de Malherbe, qui était encore au
+lit, et, malgré les cris de celui-ci, sort tout courant pour rejoindre
+Racan qu'il aperçoit s'en allant gravement avec un derrière deux fois
+plus gros qu'il n'était convenable. Ivrande le rejoint, et réclame son
+bien.
+
+--C'est par ma foi vrai, et tu as raison, lui dit Racan.
+
+Et, sans plus de façon, il s'assied, comme j'ai eu l'honneur de le dire
+à Votre Eminence, à l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue
+Vieille-du-Temple, à l'endroit le plus passant de Paris, ôte d'abord les
+chausses de dessus, puis celles de dessous, rend celles de dessous à
+Ivrande, et repasse les siennes. Je suis arrivé dans ce moment-là et
+j'ai offert à Racan de lui payer à déjeuner; il a refusé d'abord, en
+disant qu'il n'était levé si matin que parce qu'il avait une affaire de
+la plus haute importance à terminer, mais quand il a voulu se rappeler
+quelle affaire il avait à finir, il n'a jamais pu en venir à bout; à la
+fin de notre déjeuner seulement, il s'est frappé tout à coup le front:
+
+--Bon! dit-il, je me remémore ce que j'avais à faire.
+
+--Et qu'avait-il de si pressant à faire, demanda le cardinal, qui, comme
+toujours, trouvait le plus grand plaisir au conte de Bois-Robert?
+
+--Il avait à aller demander des nouvelles de la santé de madame la
+marquise de Rambouillet, qui, depuis l'accident arrivé au marquis de
+Pisani, a la fièvre.
+
+--En effet, dit le cardinal, j'ai su par ma nièce qu'elle était fort
+malade. Vous m'y faites penser, le Bois; vous prendrez de ses nouvelles
+de ma part, en passant chez elle.
+
+--Inutile, monseigneur.
+
+--Pourquoi cela, inutile?
+
+--Parce qu'elle est guérie.
+
+--Guérie, et qui l'a traitée?
+
+--Voiture.
+
+--Bah! Il s'est donc fait médecin?
+
+--Non, monseigneur, mais Votre Eminence va voir qu'il n'est aucunement
+besoin d'être médecin pour guérir de la fièvre.
+
+--Comment cela?
+
+--Il ne s'agit que d'avoir deux ours.
+
+--Comment, deux ours?
+
+--Oui, notre Voiture avait entendu dire, qu'en faisant une grande
+surprise à une personne qui avait la fièvre, on pouvait guérir cette
+personne, et il s'en allait par les rues cherchant quelle surprise il
+pourrait faire à madame de Rambouillet, lorsqu'il rencontra deux
+montreurs d'ours avec leurs bêtes.
+
+--Oh! pardieu! dit-il, voilà mon affaire.
+
+Il prend avec lui les Savoyards et les animaux et conduit le tout à
+l'hôtel Rambouillet.
+
+La marquise était alors assise près de son feu, protégée par un
+paravent. Voiture entre à pas de loup, approche deux chaises du paravent
+et fait monter dessus ses deux ours. Mme de Rambouillet entend souffler
+derrière elle, se retourne et aperçoit au-dessus de sa tête deux museaux
+grognants. Elle pensa en mourir de peur, mais la fièvre fut coupée.
+
+--Oh! la bonne histoire, dit le cardinal. Qu'en pensez-vous, Mulot?
+
+--Je pense qu'aux yeux de Dieu, tous les moyens sont bons, dit
+l'aumônier, que le vin rendait tendre à la religion, pourvu que l'on
+soit en état de grâce avec lui.
+
+--Dieu! foin du prêcheur, dans quelle mauvaise compagnie met-il Dieu!
+avec Voiture, un Savoyard et deux ours, et le tout chez la marquise de
+Rambouillet.
+
+--Dieu est partout, dit l'aumônier en levant béatiquement les yeux et
+son verre au ciel. Mais vous, monseigneur, vous ne croyez pas en Dieu.
+
+--Comment, je ne crois pas en Dieu! dit le cardinal.
+
+--N'allez-vous pas me dire que vous y croyez maintenant, dit l'abbé,
+fixant sur le cardinal ses petits yeux noirs, illuminés par son nez.
+
+--Mais certainement, que j'y crois.
+
+--Allons donc, dans votre dernière confession, vous m'avez avoué que
+vous n'y croyiez pas.
+
+--Lafalone! Le Bois! s'écria en riant le cardinal, n'allez pas croire un
+mot de ce que vous dit Mulot, il est tellement ivre qu'il confond ma
+confession avec son examen de conscience. Avez-vous fini, Lafalone?
+
+--J'achève, monseigneur.
+
+--Bien! Aussitôt que vous aurez fini, dites-nous les grâces et
+laissez-moi libre; j'ai à charger le Bois d'une commission secrète.
+
+--Et moi, monseigneur, dit le Blois, j'ai une petite pétition à vous
+présenter.
+
+--Encore un protégé.
+
+--Non, monseigneur, une protégée.
+
+--Le Bois! le Bois! tu t'égares, mon ami.
+
+--Oh monseigneur, elle a soixante-dix ans!
+
+--Et que fait ta protégée?
+
+--Des vers, monseigneur.
+
+--Des vers?
+
+--Oui, et même de fort beaux. Voulez-vous en entendre?
+
+--Non pas, cela endormirait Mulot et donnerait une indigestion à
+Lafalone.
+
+--Quatre seulement.
+
+--Oh quatre, il n'y a pas d'inconvénient.
+
+--Tenez, monseigneur, dit Bois Robert en présentant au cardinal une
+gravure de Jeanne d'Arc qu'il avait, en entrant, posée sur un fauteuil,
+voici.
+
+--Mais, dit le cardinal, ceci est une gravure et tu me parles de vers!
+
+--Lisez au dessous de la gravure, monseigneur.
+
+--Ah! très-bien.
+
+Et le cardinal lut les quatre vers suivants:
+
+ Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie,
+ La douceur de tes yeux et ce glaive irrité?
+ La douceur de mes yeux caresse ma patrie,
+ Et mon glaive en fureur lui rend sa liberté.
+
+--Tiens, tiens, tiens, fit le cardinal, et il relut les vers une seconde
+fois. Mais ils sont très-bien ces vers; ils ont la tournure fière et
+puissante, de qui sont-ils?
+
+--Lisez le nom de l'auteur, il est écrit au-dessous, monseigneur.
+
+--Marie Lejars, demoiselle de Gournay.
+
+--Comment! s'écria le cardinal, ces vers sont de Mlle de Gournay?
+
+--De Mlle de Gournay, oui, monseigneur.
+
+--De Mlle de Gournay, qui a fait un volume intitulé: _L'Ombre_.
+
+--Qui a fait un volume intitulé: _L'Ombre_.
+
+--Mais c'est justement chez elle que je voulais t'envoyer, le Bois.
+
+--Comme cela se trouve.
+
+--Prends mon carrosse et va me la quérir.
+
+--Le malheureux, fit Mulot, il leur fera tant faire de courses pour ses
+malheureux poètes, qu'il crèvera les chevaux de monseigneur.
+
+--L'abbé, dit Bois-Robert, si Dieu avait créé les chevaux de monseigneur
+pour qu'ils se reposassent, il les eût faits chanoines de la
+Sainte-Chapelle.
+
+--Ah! pour cette fois, vous en tenez, compère, dit en éclatant de rire
+Richelieu, tandis que Mulot grommelait, ne trouvant rien à répondre.
+
+--Mais que l'aumônier de monseigneur se rassure!
+
+--Je ne suis pas l'aumônier de monseigneur, hurla Mulot exaspéré.
+
+--La demoiselle de Gournay est là, fit Bois-Robert.
+
+--Comment, la demoiselle de Gournay est là, demanda le cardinal.
+
+--Oui, comme je comptais ce matin solliciter pour elle une faveur de Son
+Eminence, et que, connaissant la bonté de Son Eminence, j'étais sûr
+qu'elle me l'accorderait, je lui ai fait dire d'être chez monseigneur
+entre dix heures et dix heures et demie, de sorte qu'elle doit attendre.
+
+--Le Bois, tu es un homme précieux; allons, l'abbé, encore un verre de
+nuits; allons, Lafalone, encore une cuillerée de ces confitures, et
+dites vos grâces; il ne faut pas faire attendre Mlle de Gournay, qui est
+demoiselle noble et fille d'adoption de Montaigne.
+
+Lafalone croisa béatiquement les mains sur son gros ventre, et les yeux
+dévotement levés au ciel:
+
+--Seigneur Dieu, dit-il, faites-nous la grâce de bien digérer ce bon
+déjeuner que nous avons si bien mangé.
+
+C'était ce que le cardinal appelait les grâces de Lafalone.
+
+--Et maintenant, messieurs, dit le cardinal, laissez-moi.
+
+Lafalone et Mulot se levèrent à cette invitation, Lafalone le visage
+épanoui, Mulot la figure rechignée, et tous deux gagnèrent la porte,
+Lafalone roulant sur lui-même et disant:
+
+--Décidément, l'on déjeune bien chez Son Eminence.
+
+Mulot, titubant comme un Silène, et balbutiant, les mains levées au
+ciel:
+
+--Un cardinal qui ne croit pas en Dieu, abomination de la désolation!
+
+Quant à Bois-Robert, heureux d'annoncer une bonne nouvelle à sa
+protégée, il s'était déjà élancé hors du cabinet de Son Eminence.
+
+Le cardinal resta un instant seul; mais si court que fût cet instant, il
+lui suffit pour rendre à son visage anguleux, à son front pâle et à son
+oeil pensif leur sévère physionomie.
+
+--La feuille existe, murmura-t-il; Sully connaît celui qui la tient. Oh!
+moi aussi, je le connaîtrai.
+
+Et comme Bois-Robert rentrait tenant la demoiselle de Gournay par la
+main, le sourire, hôte inusité de cette sombre physionomie, reparut
+momentanément sur ses lèvres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+LA DEMOISELLE DE GOURNAY.
+
+
+La demoiselle de Gournay était, comme nous l'avons dit, une vieille
+fille, née vers le milieu du seizième siècle; elle était de Picardie et
+était de bonne maison.
+
+A l'âge de 19 ans, elle avait lu les _Essais_ de Montaigne, et en étant
+restée émerveillée, elle avait désiré connaître l'auteur.
+
+Justement, sur ces entrefaites, Montaigne était venu à Paris; aussitôt
+elle s'enquit de son adresse, l'envoya saluer et lui déclarer l'estime
+qu'elle faisait de sa personne et de son livre.
+
+Montaigne vint la voir le lendemain, et la trouvant si jeune et si
+enthousiaste, lui offrit l'_affection et l'alliance de père à fille_, ce
+qu'elle reçut avec reconnaissance.
+
+A partir de ce jour, elle ajouta au-dessous de sa signature: _Fille
+d'alliance de Montaigne_.
+
+Elle faisait des vers pas trop mauvais, comme on l'a vu; mais ces vers
+la nourrissaient mal, et elle était dans un état voisin de la misère,
+lorsque Bois-Robert, que l'on nommait le _solliciteur des Muses
+affligées_, sut sa détresse et résolut de la présenter au cardinal de
+Richelieu.
+
+Bois-Robert connaissait si bien sa puissance sur le cardinal, qu'il
+disait:
+
+--Je ne demande pas plus que d'être aussi bien dans l'autre monde avec
+monseigneur Jésus-Christ que je suis dans celui-ci avec monseigneur le
+cardinal.
+
+Bois-Robert n'hésita point à conduire sa protégée place Royale, et, par
+un hasard étrange, il lui donnait rendez-vous, dans le salon d'attente
+de Son Eminence, le jour même et à l'heure même où le cardinal comptait
+lui dire de la lui amener.
+
+La pauvre vieille fille se trouvait donc là à point nommé, et semblait,
+en habile solliciteuse, avoir prévenu les désirs du cardinal.
+
+Ce fut, nous l'avons dit, avec un visage souriant qu'il la reçut, et
+comme il connaissait son Paris littéraire sur le bout du doigt, il la
+salua avec un compliment tiré tout entier de vieux mots extraordinaires
+de son livre de _L'Ombre_.
+
+Mais elle alors, sans se déconcerter.
+
+--Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle; mais riez, riez, grand
+génie! ne faut-il pas que le monde entier contribue à votre
+divertissement!
+
+Le cardinal, étonné de cette présence d'esprit et touché de cette
+humilité, lui fit ses excuses.
+
+Puis, se retournant vers Bois-Robert:
+
+--Voyons, le Bois, dit-il, que veux-tu que nous fassions pour Mlle de
+Gournay?
+
+--Ce n'est pas à moi de mettre des bornes à la générosité de Votre
+Eminence, dit Bois-Robert en s'inclinant.
+
+--Eh bien, reprit le cardinal, je lui donne deux cents écus de pension.
+
+C'était beaucoup pour cette époque-là, et surtout pour une pauvre
+vieille fille. Deux cents écus faisaient douze cents livres, et douze
+cents livres de cette époque en faisaient quatre à cinq mille de la
+nôtre.
+
+Aussi la demoiselle de Gournay commença-t-elle un geste et une phrase de
+remercîment; mais Bois-Robert, qui n'était pas content et qui ne tenait
+pas le cardinal quitte pour si peu, l'arrêta au milieu de son geste et
+au premier mot de sa phrase.
+
+--Monseigneur a dit deux cents écus? dit le Bois.
+
+--Oui, fit le cardinal.
+
+--Bon pour elle, monseigneur, et elle vous en remercie; mais Mlle de
+Gournay a des domestiques.
+
+--Ah! elle a des domestiques! fit le cardinal.
+
+--Oui, une fille de noblesse ne peut se servir elle-même, monseigneur
+comprendra cela.
+
+--Je le comprends; et quels domestiques a Mlle de Gournay? demanda le
+cardinal, décidé d'avance, pour se l'acquérir, à faire en faveur de la
+solliciteuse tout ce que lui demanderait Bois-Robert.
+
+--Elle a Mlle Jamyn, répondit Bois-Robert.
+
+--Oh! monsieur Bois-Robert, murmura la vieille fille, trouvant que
+Bois-Robert prenait bien des libertés sur le terrain de la bienveillance
+du cardinal.
+
+--Laissez-moi faire, laissez-moi faire, dit Bois-Robert: je connais Son
+Eminence.
+
+--Et qu'est-ce que c'est que Mlle Jamyn? demanda le cardinal.
+
+--La bâtarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard.
+
+--Je donne cinquante livres par an pour la bâtarde d'Amadis Jamyn, page
+de Ronsard, répondit le cardinal.
+
+La vieille fit un mouvement pour se lever, mais Bois-Robert la fit
+rasseoir.
+
+--Bon pour Mlle Jamyn, dit le solliciteur obstiné, et Mlle de Gournay
+vous remercie en son nom; mais elle a encore ma mie Piaillon.
+
+--Qu'est-ce que ma mie Piaillon? demanda le cardinal, tandis que la
+pauvre Mlle de Gournay faisait à Bois-Robert des gestes désespérés
+auxquels celui-ci ne paraissait point accorder la moindre attention.
+
+--Ma mie Piaillon? Votre Eminence ne connaît pas ma mie Piaillon?
+
+--Non, le Bois, je l'avoue.
+
+--C'est la chatte de Mlle de Gournay.
+
+--Monseigneur, s'écria la vieille fille, excusez, je vous en supplie.
+
+Le cardinal fit un signe de la main pour la rassurer.
+
+--Je donne vingt livres de pension à ma mie Piaillon, à la condition
+qu'elle aura des tripes.
+
+--Oui, elle en aura, et même des tripes à la mode de Caen, si Votre
+Eminence l'exige, et Mlle de Gournay vous remercie au nom de ma mie
+Piaillon, monseigneur, mais...
+
+--Comment, le Bois? dit le cardinal ne pouvant s'empêcher de rire, il y
+a un mais?
+
+--Oui, monseigneur; _mais_ ma mie Piaillon vient de chatonner.
+
+--Oh! fit la demoiselle de Gournay confuse et joignant les mains.
+
+--Combien de chatons? demanda le cardinal.
+
+--Cinq!
+
+--Ouais! fit le cardinal, ma mie Piaillon est bien féconde; n'importe,
+le Bois, j'ajoute une pistole pour chaque chaton.
+
+Et maintenant, mademoiselle de Gournay, dit Bois-Robert enchanté, je
+vous permets de remercier Son Eminence.
+
+--Pas encore, pas encore, dit le cardinal, et ce n'est point à Mlle de
+Gournay de me remercier maintenant, tandis que ce sera probablement à
+moi, au contraire, de la remercier tout à l'heure.
+
+--Bah! fit Bois-Robert étonné.
+
+--Laisse-nous seuls, le Bois, j'ai une grâce à demander à mademoiselle.
+
+Bois-Robert jeta un regard ébahi sur le cardinal, puis sur Mlle de
+Gournay.
+
+--Oui, je vois bien ce qui se passe dans votre esprit, maître drôle, dit
+le cardinal; mais si j'entends le moindre propos sur l'honneur de Mlle
+de Gournay venant de vous, vous aurez affaire à moi. Attendez
+mademoiselle dans le salon.
+
+Bois-Robert salua et sortit; il ne comprenait absolument rien à ce qui
+se passait.
+
+Le cardinal s'assura que la porte était bien refermée, et s'approchant
+de Mlle de Gournay non moins étonnée que Bois-Robert:
+
+--Oui, mademoiselle, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander.
+
+--Laquelle, monseigneur? fit la pauvre vieille fille.
+
+--C'est de reporter vos souvenirs en arrière; cela vous sera facile;
+vous devez avoir bonne mémoire, n'est-ce pas?
+
+--Excellente, monseigneur, si ce n'est pas trop loin.
+
+--Le renseignement que j'ai à vous demander concerne un fait ou plutôt
+deux faits qui se sont passés du 9 au 11 mai 1610.
+
+Mlle de Gournay fit un soubresaut à cette date, et regarda le cardinal
+d'un oeil qui trahissait l'inquiétude.
+
+--Du 9 au 11 mai, répéta-t-elle, du 9 au 11 mai 1610, c'est-à-dire
+l'année même où fut assassiné notre pauvre cher roi Henri IV, le
+bien-aimé.
+
+--Justement, mademoiselle, et le renseignement que j'ai à vous demander
+est relatif à sa mort.
+
+Mlle de Gournay ne répondit rien, mais son inquiétude parut redoubler.
+
+--Ne vous inquiétez point, mademoiselle, dit Richelieu, l'espèce
+d'enquête que je vous fais subir ne vous concerne aucunement. Et, bien
+loin de vous en vouloir, sachez, pour n'en avoir de reconnaissance qu'à
+vous même, que c'est à votre fidélité aux bons principes, à cette
+époque, bien plus qu'à la sollicitation de Bois-Robert, que vous devez
+la faveur, bien au-dessous de votre mérite, que je viens de vous
+accorder.
+
+--Excusez-moi, monseigneur, dit la pauvre fille toute troublée, mais je
+n'y comprends rien.
+
+--Deux mots suffiront pour vous mettre au courant: vous avez connu une
+femme nommée Jeanne le Voyer, dame de Coëtman?
+
+Cette fois, Mlle de Gournay tressaillit et pâlit visiblement.
+
+--Oui, dit-elle, elle est du même pays que moi, mais d'une trentaine
+d'années plus jeune, si toutefois elle vit encore.
+
+--Elle vous remit, le 9 ou le 10 mai, elle ne se rappelait plus
+elle-même le jour précis, une lettre adressée à M. de Sully, mais pour
+être communiquée au roi Henri IV?
+
+--Le 10 mai, oui, monseigneur.
+
+--Vous savez ce que contenait cette lettre?
+
+--C'était un avis au roi qu'il devait être assassiné.
+
+--La lettre nommait les auteurs du complot?
+
+--Oui, monseigneur, dit la demoiselle de Gournay toute tremblante.
+
+--Vous vous rappelez les personnes dénoncées par la dame de Coëtman?
+
+--Je me les rappelle.
+
+--Voulez-vous me dire leurs noms?
+
+--C'est bien grave, ce que vous me demandez là, monseigneur!
+
+--Vous avez raison; je vais vous les nommer; vous vous contenterez de
+répondre oui ou non par un signe de tête. Les personnes dénoncées par
+Mme de Coëtman étaient: la reine-mère, Marie de Médicis, le maréchal
+d'Ancre et le duc d'Epernon?
+
+La demoiselle de Gournay, plus morte que vive, fit de la tête un signe
+affirmatif.
+
+--Cette lettre, continua le cardinal, vous la remîtes à M. de Sully, qui
+eut l'immense tort de ne pas la montrer au roi et vous la rendit, se
+contentant de lui en parler.
+
+--Tout cela est parfaitement exact, monseigneur, dit Mlle de Gournay.
+
+--Cette lettre, vous l'avez gardée?
+
+--Oui, monseigneur; car deux personnes seulement avaient le droit de me
+la réclamer; le duc de Sully, auquel elle était adressée, et la dame de
+Coëtman qui l'avait écrite.
+
+--Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Sully?
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Ni de la dame de Coëtman?
+
+--J'ai appris qu'elle avait été arrêtée le 13; je ne l'ai pas revue
+depuis, et ne sais si elle est morte ou vivante.
+
+--Donc vous avez cette lettre?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Eh bien, la grâce que j'ai à vous demander, ma chère demoiselle, c'est
+de me la remettre.
+
+--Impossible, monseigneur, dit Mlle de Gournay avec une fermeté dont un
+instant auparavant on l'eût crue incapable.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, comme j'avais l'honneur de le dire, il n'y a qu'un instant,
+à Votre Eminence, deux personnes seulement ont le droit de me réclamer
+cette lettre; la dame de Coëtman, qui a été accusée de complicité dans
+cette sombre et douloureuse affaire et à qui elle peut servir de
+justification, et M. le duc de Sully.
+
+--La dame de Coëtman n'a pas besoin, à l'heure qu'il est, de
+justification, attendu qu'elle est morte cette nuit, entre une heure et
+deux heures, au couvent des Filles repenties.
+
+--Dieu ait son âme! dit Mlle de Gournay en se signant, ce fut une
+martyre.
+
+--Et quant au duc de Sully, continua le cardinal, s'étant si peu soucié
+de la lettre depuis dix-huit ans, il est probable qu'il ne s'en soucie
+pas davantage aujourd'hui.
+
+Mlle de Gournay secoua la tête.
+
+--Je ne puis rien faire qu'avec la permission de M. de Sully, dit-elle,
+surtout la dame de Coëtman n'étant plus de ce monde.
+
+--Et cependant, dit Richelieu, si je mettais les grâces que je vous ai
+accordées au prix de cette lettre.
+
+Mlle de Gournay se leva avec une dignité suprême.
+
+--Monseigneur, dit-elle, je suis fille de noblesse et, par conséquent
+gentilfemme, comme vous êtes gentilhomme... Je mourrai de faim s'il le
+faut, mais ne ferai point une chose que me reprocherait ma conscience.
+
+--Vous ne mourrez pas de faim, noble fille, et votre conscience ne vous
+reprochera rien, dit le cardinal avec une visible satisfaction de voir
+tant de loyauté dans une pauvre faiseuse de livres; j'ai promesse de M.
+de Sully de vous donner cette permission, et vous allez aller vous-même
+à l'hôtel de Sully avec mon capitaine des gardes, pour la lui demander.
+
+Puis, appelant à la fois Cavois et Bois-Robert, qui entrèrent chacun par
+une porte:
+
+--Cavois, dit-il, vous allez conduire de ma part et dans mon carrosse
+Mlle de Gournay chez M. le duc de Sully; vous ferez en sorte, en me
+nommant, qu'elle soit introduite sans attendre; puis l'accompagnerez, en
+carrosse toujours, jusque chez elle, et là elle vous remettra une lettre
+que vous ne rendrez qu'à moi.
+
+Puis s'adressant à Bois-Robert:
+
+--Le Bois, ajouta-t-il, je double la pension de la demoiselle de
+Gournay, de la bâtarde d'Amadis Jamyn, de ma mie Piaillon et des
+chatons: est-ce bien cela, et n'ai-je oublié personne?
+
+--Non, monseigneur, dit Bois-Robert au comble de la joie.
+
+--Vous vous entendrez avec mon trésorier, afin que cette pension courre
+du Ier janvier de l'année 1628.
+
+--Ah! monseigneur, s'écria Mlle de Gournay saisissant la main de
+Richelieu pour la lui baiser.
+
+--C'est à moi de baiser la vôtre, mademoiselle, dit le cardinal.
+
+--Monseigneur, monseigneur, fit Mlle de Gournay essayant de retirer sa
+main, à une vieille fille de mon âge!
+
+--Main loyale vaut bien jeune main, dit le cardinal.
+
+Et il baisa la main de Mlle de Gournay aussi respectueusement que si
+elle n'eût eu que 25 ans.
+
+Mlle de Gournay sortit par une porte avec Cavois, et Bois-Robert par
+l'autre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES.
+
+
+Resté seul, le cardinal appela son secrétaire Charpentier et lui demanda
+sa correspondance du jour. Elle contenait trois lettres importantes:
+
+Une de Beautru, l'ambassadeur, ou plutôt l'envoyé en Espagne, car jamais
+Beautru ne fut ambassadeur en titre; sa position de demi-bouffon à la
+cour, nous dirions d'homme d'esprit si nous ne craignions pas d'être
+impertinent pour la haute diplomatie, ne permettant pas qu'on lui donnât
+le titre d'ambassadeur.
+
+La seconde, de La Saladie, envoyé extraordinaire en Piémont, à Mantoue,
+à Venise et à Rome.
+
+La troisième de Charnassé, envoyé de confiance en Allemagne et chargé
+d'une mission secrète pour Gustave-Adolphe.
+
+Peut-être Beautru n'avait-il été choisi, par Mgr de Richelieu, que parce
+qu'il était un des grands ennemis de M. d'Epernon; s'étant permis
+quelques plaisanteries sur le duc, le duc le fit prendre par les Simon,
+déjà mentionnés, on s'en souviendra, par Latil comme des donneurs
+d'étrivières: encore mal remis de cet accident, et les reins endoloris,
+il vint faire visite à la reine-mère, s'appuyant sur une canne.
+
+--Avez-vous donc la goutte, monsieur de Beautru, lui demanda la
+reine-mère, que vous êtes obligé de vous appuyer sur un bâton?
+
+--Madame, répondit le prince de Guéménée, Beautru n'a pas la goutte,
+mais il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril, pour montrer
+l'instrument de son martyre.
+
+Etant en province, le juge d'une petite ville l'importunait si souvent
+qu'il avait ordonné à son valet de ne plus le laisser entrer; le juge se
+présente; malgré la défense, le valet l'annonce.
+
+--Ne t'ai-je pas ordonné, drôle, de trouver un prétexte pour me
+débarrasser de lui?
+
+--Par ma foi oui, vous m'avez dit cela, mais je ne sais que lui dire.
+
+--Dis-lui que je suis au lit, pardieu!
+
+Le valet sort et rentre.
+
+--Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé.
+
+--Dis-lui que je suis malade, alors.
+
+Le valet sort et rentre:
+
+--Monsieur, il dit qu'il vous enseignera une recette.
+
+--Dis-lui que je suis à l'extrémité.
+
+Le valet sort et rentre.
+
+--Monsieur, il dit qu'il veut vous faire ses adieux.
+
+--Dis-lui que je suis mort.
+
+Le valet sort et rentre.
+
+--Monsieur, il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite.
+
+--Alors, fais-le entrer, dit Beautru avec un soupir; je n'aurais jamais
+cru trouver un homme plus entêté que moi.
+
+Une des choses qui le recommandaient au cardinal, c'était d'abord son
+honnêteté. Le cardinal disait de lui: «J'aime mieux la conscience de
+Beautru, qu'on appelle un bouffon, que celle de deux cardinaux de
+Bérulle.» Ce qui le recommandait encore au cardinal c'était son
+souverain mépris pour Rome, qu'il appelait une chemise apostolique; le
+cardinal lui communiqua un jour une promotion de dix cardinaux nommés
+par Urbain XIII, et dont le dernier s'appelait _Fachinetti_.
+
+--Je n'en vois que neuf, dit Beautru.
+
+--Bon! et Fachinetti, dit le cardinal?
+
+--Excusez-moi, monseigneur, répondit Beautru, je croyais que c'était le
+titre des neuf autres.
+
+Beautru écrivait que l'Espagne n'avait point paru prendre sa mission au
+sérieux. Le comte-duc Olivarès l'avait conduit voir le poulailler du roi
+qui était bien tenu, et lui avait dit qu'il ne doutait point que, dès
+que S. M. Philippe IV saurait son arrivée, il ne lui envoyât _della
+gallos_, ce qui en espagnol faisait un jeu de mots médiocrement poli
+pour la France. Il ajoutait qu'il invitait le cardinal à ne voir dans
+toutes les propositions que ferait l'Espagne, qu'un moyen de gagner du
+temps, le cabinet de Madrid étant lié par un traité avec
+Charles-Emmanuel pour l'aider à prendre le Montferrat, quitte à le
+partager avec lui quand il serait pris. Il recommandait surtout à son
+Eminence de se défier de plus en plus de Fargis qui appartenait de corps
+et d'âme--Beautru mettait l'âme en doute,--mais tout au moins de corps,
+à la reine mère, et qui ne faisait rien que sur les notes de sa femme,
+lesquelles n'étaient rien autre chose que les instructions de Marie de
+Médicis et d'Anne d'Autriche.
+
+Richelieu, après avoir lu la dépêche de Beautru, fit un imperceptible
+mouvement d'épaule et murmura:
+
+--J'aimerais mieux la paix, mais je suis prêt à la guerre.
+
+La dépêche de La Saladie était plus explicite encore.
+
+Le duc Charles-Emmanuel, auquel Richelieu faisait offrir, s'il voulait
+renoncer à ses prétentions sur le Montferrat et sur Mantoue, la ville de
+Trin, avec douze mille écus de rente en terres souveraines, avait refusé
+et avait tout simplement répondu qu'il aimait autant Cazal que Trin, et
+que Cazal serait pris avant que les troupes du roi fussent à Lyon.
+
+A l'arrivée de La Saladie à Mantoue, le nouveau duc qui commençait à
+désespérer, avait repris courage, mais il ajoutait qu'il fallait
+renoncer au premier plan, qui était de faire débarquer le duc de Guise
+avec 7,000 hommes à Gênes, les Espagnols gardant tous les passages de
+Gênes dans le Montferrat. Le roi devait donc se contenter de forcer le
+pas de Suze, position bien défendue, mais non imprenable.
+
+Après avoir vu le duc de Savoie et le duc de Mantoue, La Saladie
+annonçait qu'il partait pour Venise.
+
+Richelieu prit son cahier de notes et écrivit:
+
+«Rappeler le chevalier Marini, notre ambassadeur à Turin en lui
+ordonnant d'annoncer à Charles-Emmanuel que le roi le regarde comme un
+ennemi éclairé.»
+
+Charnassé, dans l'intelligence duquel le cardinal avait d'ailleurs la
+plus grande confiance, était parti longtemps avant les deux autres,
+devant passer avant d'arriver en Suède, par Constantinople et la Russie.
+M. de Charnassé, sous le poids d'une grande douleur, venant de perdre
+une femme qu'il adorait, avait sollicité du cardinal, cette mission, qui
+l'éloignait de Paris. Il avait traversé Constantinople, la Russie, et
+était arrivé près de Gustave.
+
+La lettre du baron n'était qu'un long panégyrique du roi de Suède, qu'il
+présentait à Richelieu comme le seul homme capable d'arrêter le progrès
+des armes impériales en Allemagne, si les protestants voulaient signer
+une ligue avec lui.
+
+Richelieu réfléchit un instant, puis comme s'il rompait avec un dernier
+scrupule:
+
+--Bon, fit-il, le pape dira ce qu'il voudra: au bout du compte, je suis
+cardinal, et il ne peut me décardinaliser; mais la gloire et la grandeur
+de la France avant tout!
+
+Et tirant un papier à lui, il écrivit:
+
+--Exhorter le roi Gustave dès qu'il en aura fini avec les Russes à
+passer en Allemagne au secours de ceux de sa religion, dont Ferdinand
+méditait la perte.
+
+«Promettre au roi Gustave que Richelieu lui fournira une grosse somme
+d'argent, s'il seconde sa politique, et laisser espérer que le roi de
+France attaquera en même temps la Lorraine pour faire une diversion.»
+
+Le cardinal, comme on le voit, n'oubliait pas la lettre en chiffres que,
+huit jours auparavant, Rossignol avait déchiffrée.
+
+Enfin le cardinal ajoutait:
+
+«Si l'entreprise du roi de Suède commence bien et promet un bon succès,
+le roi de France ne gardera plus aucun ménagement à l'endroit de la
+maison d'Autriche.»
+
+«La lettre pour le chevalier Marini et la dépêche pour Charnassé
+partiront le jour même.
+
+Le cardinal en était là de son travail diplomatique, lorsque Cavois
+rentra, lui rapportant la lettre de Mme de Coëtman, dont M. de Sully
+avait donné décharge à Mlle de Gournay.
+
+Elle était conçue en ces termes:
+
+ «Au roi Henri IV, Majesté très-aimée!
+
+ «Prière instante au nom de la France, au nom de son intérêt, au nom de
+ sa vie, de faire arrêter un homme nommé François Ravaillac, connu
+ partout sous le nom de _Tueur du Roi_, qui m'a avoué à moi-même son
+ dessein horrible, et que l'on dit, j'ose à peine le répéter, poussé à
+ ce parricide par la reine, par le maréchal d'Ancre et par le duc
+ d'Epernon.
+
+ «Trois lettres étant écrites par moi, la très humble servante de Sa
+ Majesté, à la reine et étant restées sans réponse, je m'adresse au roi
+ et prie M. le duc de Sully, que je crois le meilleur ami de Sa
+ Majesté, et même je l'adjure au besoin de mettre cette lettre sous les
+ yeux du roi dont je suis la très-humble sujette et servante,
+
+ «JEANNE LEVOYER, dame de COETMAN.»
+
+Richelieu fit un signe de satisfaction, indiquant que la lettre était
+bien telle qu'il la désirait; et ouvrant le tiroir secret dans lequel
+était le fil correspondant à la chambre de sa nièce, après avoir hésité
+s'il n'appellerait point celle-ci, il referma le tiroir, s'apercevant
+que Cavois se tenait debout devant lui et paraissait avoir encore
+quelque chose à lui dire.
+
+--Eh bien, Cavois, que veux-tu encore, importun? lui demanda-t-il de ce
+ton auquel ses familiers ne se trompaient point, et qu'il prenait
+lorsqu'il était de belle humeur.
+
+--Eminence, c'est M. de Souscarrières qui vous fait tenir son premier
+rapport.
+
+--Ah! c'est vrai! va prendre le premier rapport de M. de Souscarrières
+et apporte-le moi.
+
+Cavois sortit.
+
+Le cardinal, comme si l'annonce de Cavois lui eût rappelé un souvenir
+oublié, se leva, alla à la porte de communication donnant chez Marion
+Delorme, l'ouvrit et ramassa le billet qui gisait sur le plancher.
+
+Il contenait le renseignement suivant:
+
+ «Venu une seule fois, depuis huit jours, chez Mme de la Montagne: on le
+ croit amoureux d'une demoiselle de la reine, nommée Isabelle de
+ Lautrec.»
+
+--Ah! ah! fit le duc, la fille du baron François de Lautrec, qui est
+près du duc de Rethellois, à Mantoue!
+
+Et il écrivit en note:
+
+«Donner ordre au baron de Lautrec de rappeler sa fille près de lui.»
+
+Puis se parlant à lui-même:
+
+--Comme mon intention est d'envoyer le comte de Moret faire la guerre en
+Italie, murmura-t-il, il ira de grand coeur, ne fût-ce que pour se
+rapprocher de sa bien-aimée.
+
+Comme il achevait de prendre cette note, Cavois entra et lui remit un
+papier sous enveloppe aux armes de Bellegarde.
+
+Le cardinal déchira l'enveloppe, déplia le papier et lut:
+
+ _Rapport du sieur Michel, dit Souscarrières, à Son Eminence le cardinal
+ de Richelieu._
+
+ «Hier, 13 décembre, premier jour de l'exercice du sieur Michel, dit
+ Souscarrières:
+
+ «M. Mirabel, ambassadeur d'Espagne, a pris une chaise rue Saint-Sulpice,
+ et s'est fait conduire chez le joaillier Lopez, où il était rendu à onze
+ heures du matin.
+
+ «Vers la même heure, Mme de Fargis prenait une chaise à la rue des
+ Poulies et se faisait, de son côté, conduire chez Lopez.
+
+ «Un des porteurs a vu l'ambassadeur d'Espagne causer avec la dame de la
+ reine et lui remettre un billet.
+
+ «A midi, M. le cardinal de Bérulle a pris une chaise, quai des Galeries
+ du Louvre, et s'est fait conduire chez M. le duc de Bellegarde et chez
+ le maréchal de Bassompierre. Par mes relations dans la maison de M. de
+ Bellegarde, dont on s'obstine à me croire le fils, j'ai su qu'il était
+ question d'un conseil secret aux Tuileries, à l'endroit de la guerre du
+ Piémont. A ce conseil seront convoqués M. de Guise et M. de Marillac. M.
+ le cardinal sera averti du jour.»
+
+--Ah! ah! fit le cardinal, je me doutais bien que ce drôle-là ne me
+serait pas inutile.
+
+ «Mme Bellier, femme de chambre de la reine, a pris vers deux heures une
+ chaise et s'est fait conduire chez Michel Dauze, apothicaire de la
+ reine, lequel a pris une chaise à son tour, la nuit venue, et s'est fait
+ conduire au Louvre.
+
+--Bon, murmura Richelieu, la reine régnante voudrait-elle avoir son
+Vauthier comme la reine-mère? nous la surveillerons.
+
+Puis, sur son cahier de notes il écrivit:
+
+«Acheter Mme Bellier, femme de chambre de la reine, et Patrocle, écuyer
+de la petite écurie, son amant.»
+
+ «Hier, vers huit heures du soir, S. M. la reine-mère a pris une chaise
+ et s'est fait conduire chez la présidente de Verdun, où se faisait
+ conduire, de son côté, un astrologue nommé _le Censuré_. L'entretien a
+ duré une heure; le Censuré est sorti regardant à la lueur de la lanterne
+ de la chaise une très belle bague de diamant, cadeau qui, selon toute
+ probabilité, lui venait de S. M. la reine-mère. On ignore le sujet de la
+ conversation.
+
+ «Hier soir, M. le comte de Moret a pris une chaise rue Sainte-Avoie et
+ s'est fait conduire à l'hôtel Longueville, où il y avait grande réunion,
+ et où se sont fait conduire, également en chaise, M. d'Orléans, le duc
+ de Montmorency, Mme de Fargis...
+
+ «En sortant, Mme de Fargis a, dans le vestibule, échangé quelques mots
+ avec M. le comte de Moret. On n'a entendu que ceux qui ont paru
+ satisfaire également M. le comte de Moret et Mme de Fargis, car Mme de
+ Fargis s'est éloignée en riant et M. le comte de Moret en chantant.
+
+--Tout cela est excellent, murmura le cardinal, continuons.
+
+ «Hier, entre onze heures et minuit, M. le cardinal de Richelieu, déguisé
+ en capucin...
+
+--Ah! ah! fit le cardinal en s'interrompant.
+
+Puis il reprit avec une curiosité croissante:
+
+ Déguisé en capucin, a pris une chaise rue Royale, et s'est fait
+ conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_.
+
+--Hum! fit le cardinal.
+
+ «A l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, où il est resté jusqu'à une heure
+ et demie dans la chambre d'Etienne Latil; à une heure et demie, Son
+ Eminence est descendue et a donné l'ordre de la conduire rue des Postes,
+ au couvent des filles repenties.»
+
+--Diable! diable!»
+
+Puis, la curiosité le poussant:
+
+ «Là il s'est fait ouvrir les portes par la soeur tourière, a fait lever
+ la supérieure, s'est fait conduire par elle à la loge de la dame de
+ Coëtman; après un quart d'heure de conversation à travers la lucarne
+ grillée de cette loge, il a appelé ses deux porteurs et leur a ordonné
+ de pratiquer dans la muraille une ouverture par laquelle la dame de
+ Coëtman pût passer; une demi-heure après, l'ordre de Son Eminence était
+ exécuté.»
+
+Le cardinal s'arrêta un instant comme pour réfléchir, et continua:
+
+ «Comme à sa sortie de la loge, la dame de Coëtman était à peu près nue,
+ Mgr le cardinal l'enveloppa dans sa robe, et restant nu tête et en habit
+ noir, la fit déposer dans la chambre de la supérieure, près d'un grand
+ feu, où la dame de Coëtman se réchauffa et reprit des forces. A trois
+ heures, monseigneur envoya chercher une seconde chaise pour la dame de
+ Coëtman, et la conduisit chez le baigneur Nollet, en face le pont
+ Notre-Dame, où il donna quelques ordres, continuant seul son chemin.
+
+--Allons! allons! murmura le cardinal, le drôle est habile, tant mieux,
+tant mieux; continuons:
+
+ «A cinq heures moins un quart, Son Eminence est rentrée chez elle, place
+ Royale, et à cinq heures et quelques minutes, ayant changé de costume,
+ elle est remontée en chaise avec son costume ordinaire, et s'est fait
+ conduire à l'hôtel Sully, où elle est restée une demi-heure à peu près;
+ vers six heures un quart, elle rentrait place Royale.
+
+ «Dix minutes après sa rentrée, Mme de Combalet prenait une chaise à son
+ tour, se faisait conduire chez le baigneur Nollet, et après y être
+ restée une heure à peu près, ramenait, vers les huit heures du matin,
+ chez elle, la dame de Coëtman habillée en carmélite.
+
+ «Tel est le rapport que le sieur Michel, dit Souscarrières, a l'honneur
+ de soumettre à Son Eminence, lui affirmant l'exactitude des faits qui y
+ sont consignés.
+
+ «Et a signé: «MICHEL, dit SOUSCARRIÈRES.»
+
+--Ah! pardieu, s'écria le cardinal, voilà par ma foi, un adroit coquin.
+Cavois! Cavois!
+
+Le capitaine des gardes entra:
+
+--Monseigneur?
+
+--L'homme qui a apporté ce papier est-il encore là? demanda le cardinal.
+
+--Monseigneur, répondit Cavois, si je ne me trompe, c'est M.
+Souscarrières lui-même.
+
+--Fais-le entrer, mon cher Cavois, fais-le entrer.
+
+Comme si le seigneur de Souscarrières n'eût attendu que cette
+autorisation, il parut sur le seuil de la porte du cabinet, vêtu d'un
+costume sombre, mais élégant néanmoins; il fit une profonde révérence au
+cardinal.
+
+--Venez ici, monsieur Michel, lui dit Son Eminence.
+
+--Me voici, monseigneur, dit Souscarrières.
+
+--Je ne m'étais pas trompé en vous donnant ma confiance, vous êtes un
+homme habile.
+
+--Si monseigneur est content de moi, je serai en même temps un homme
+heureux.
+
+--Très-content; seulement, je n'aime pas les énigmes, n'ayant pas le
+temps de les deviner. Comment se fait-il que tous les détails qui me
+sont personnels soient venus aussi exactement à votre connaissance?
+
+--Monseigneur, répondit Souscarrières avec un sourire dans lequel on
+pouvait voir briller le contentement de lui-même, je me suis douté que
+Votre Eminence voudrait tâter en personne du nouveau mode de locomotion
+qu'il venait d'autoriser.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, monseigneur, je me suis embusqué rue Royale, et j'ai reconnu
+Son Eminence.
+
+--Après?
+
+--Après, monseigneur; le plus grand des porteurs, celui qui a frappé à
+la porte du couvent, qui a porté la dame de Coëtman près du feu, qui a
+été chercher la chaise à porteurs fermée à clef, c'était moi.
+
+--Ah! ma foi, fit le cardinal, vous m'en direz tant!
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+TROISIÈME VOLUME.
+
+CHAPITRE Ier.
+
+LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.
+
+
+Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre récit, que nos
+lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance
+avec le roi Louis XIII, qu'ils ont entrevu à peine pendant cette nuit
+où, poussé par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la
+chambre de la reine, il n'y entra que pour s'assurer que l'on n'y tenait
+point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait
+le lendemain et se faisait saigner le surlendemain.
+
+Il s'était purgé, il s'était fait saigner, et n'en était ni plus gai ni
+plus rouge; mais tout au contraire, sa mélancolie n'avait fait
+qu'augmenter.
+
+Cette mélancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le
+roi dès l'âge de quatorze à quinze ans, le conduisait à essayer les uns
+après les autres toutes sortes de divertissements qui ne le
+divertissaient pas. Joignez à cela qu'il était presque le seul à la
+cour, avec son fou l'Angély, qui fût vêtu de noir, ce qui ajoutait
+encore à son air lugubre.
+
+Rien n'était donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, à
+l'exception de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, qui du
+reste, avaient toujours le soin de prévenir le roi lorsqu'elles
+désiraient lui rendre visite, il n'entrait jamais aucune femme.
+
+Souvent, lorsque l'on avait audience de lui, en arrivant à l'heure
+désignée, on était reçu ou par Beringhen, qu'en sa qualité de premier
+valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de Tréville, ou
+par M. de Guitaut; l'un ou l'autre de ces messieurs vous introduisait
+dans le salon où l'on cherchait inutilement des yeux le roi; le roi
+était dans une embrasure de fenêtre avec quelqu'un de son intimité, à
+qui il avait fait l'honneur de dire: Monsieur un tel, venez avec moi et
+ennuyons-nous. Et sur ce point, on était toujours sûr qu'il se tenait
+religieusement parole à lui et aux autres.
+
+Plus d'une fois la reine, dans le but d'avoir prise sur ce morne
+personnage, et trop sûre de ne pouvoir y parvenir par elle-même, avait,
+sur le conseil de la reine-mère, admis dans son intimité ou attaché à sa
+maison quelque belle créature de la fidélité de laquelle elle était
+certaine, espérant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux
+yeux, mais toujours inutilement.
+
+Ce roi, que de Luynes, après quatre ans de mariage, avait été obligé de
+porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des
+favorites. _La buggera a passato i monti_, disaient les Italiens.
+
+La belle Mme de Chevreuse, elle que l'on pouvait appeler
+l'_Irrésistible_, y avait essayé, et malgré la triple séduction de sa
+jeunesse, de sa beauté et de son esprit, elle y avait échoué.
+
+--Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatientée de cette invincible
+froideur, vous n'avez donc pas de maîtresse.
+
+--Si fait, madame, j'en ai, lui répondit le roi.
+
+--Comment donc les aimez-vous, alors?
+
+--De la ceinture en haut, répondit le roi.
+
+--Bon, fit Mme de Chevreuse, la première fois que je viendrai au Louvre,
+je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des
+cuisses.
+
+C'était un espoir pareil qui avait fait appeler à la cour la belle et
+chaste enfant que nous avons déjà présentée à nos lecteurs sous le nom
+d'Isabelle de Lautrec. On savait son dévouement acharné à la reine qui
+l'avait fait élever, quoique son père fût attaché, lui, au duc de
+Rethellois. Et en effet, elle était si belle, que Louis XIII s'en était
+d'abord fort occupé; il avait causé avec elle, et son esprit l'avait
+charmé. Elle, de son côté, tout à fait ignorante des desseins que l'on
+avait sur elle, avait répondu au roi avec modestie et respect. Mais il
+avait, six mois avant l'époque où nous sommes arrivés, recruté un
+nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s'était plus
+occupé d'Isabelle, mais encore il avait presque entièrement cessé
+d'aller chez la reine.
+
+Et en effet les favoris se succédaient près du roi avec une rapidité qui
+n'avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf,
+tenait momentanément la corde.
+
+Il y avait d'abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parlé.
+
+Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet; puis son porteur
+d'arbalète d'Esplan, qu'il fit marquis de Grimaud.
+
+Puis Chalais, auquel il laissa couper la tête.
+
+Puis Baradas, le favori du moment.
+
+Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrâce de
+Baradas, disgrâce que l'on pouvait toujours prévoir quant on connaissait
+la fragilité de cet étrange sentiment qui, chez le roi Louis XIII,
+tenait un inqualifiable milieu entre l'amitié et l'amour.
+
+En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers;
+c'étaient: M. de Tréville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous
+nous sommes assez occupés dans quelques-uns de nos livres, pour que nous
+nous contentions de le nommer ici; le comte de Nogent Beautru, frère de
+celui que le cardinal venait d'envoyer en Espagne, qui, la première fois
+qu'il avait été présenté à la cour, avait eu la chance, pour lui faire
+passer un endroit des Tuileries où il y avait de l'eau, de porter le roi
+sur ses épaules, comme saint-Christophe avait porté Jésus-Christ, et qui
+avait le rare privilége, non-seulement comme son fou l'Angély, de tout
+lui dire, mais encore de dérider ce front funèbre, par ses
+plaisanteries.
+
+Bassompierre, fait maréchal en 1622, bien plus par les souvenirs
+d'alcôve de Marie de Médicis que par ses propres souvenirs de bataille;
+homme, du reste, d'un esprit assez charmant, et d'un manque de coeur
+assez complet, pour résumer en lui toute cette époque qui s'étend de la
+première partie du seizième siècle à la première partie du dix-septième;
+Lublet des Noyers, son secrétaire, ou plutôt son valet, La Vieuville, le
+surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout
+dévoué à lui et à la reine Anne d'Autriche, qui, à toutes les offres que
+lui fit le cardinal pour se l'attacher, ne fit jamais d'autres réponses
+que: «Impossible, Votre Eminence, je suis au roi et l'Evangile défend de
+servir deux maîtres» et enfin, le maréchal de Marillac, frère du garde
+des sceaux, qui devait, lui aussi, être une des taches sanglantes du
+règne de Louis XIII, ou plutôt du ministère du cardinal de Richelieu.
+
+Ceci posé comme explication préliminaire, il arriva que, le lendemain du
+jour où Souscarrières avait fait au cardinal un rapport si véridique et
+si circonstancié des événements de la nuit précédente, le roi, après
+avoir déjeuné avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et
+ordonné que l'on prévînt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de
+prendre l'un son luth, l'autre sa viole, pour le distraire pendant la
+grande occupation à laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de
+Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui étaient venus
+lui faire leur cour.
+
+--Messieurs, allons larder! fit-il.
+
+--Allons larder, messieurs, dit l'Angély en nasillant, voyez comme cela
+s'accorde bien: majesté et larder!
+
+Et, sur cette plaisanterie assez médiocre et que nous ne rappellerions
+pas si elle n'était historique, il enfonça son chapeau sur son oreille
+et celui de Nogent sur le milieu de sa tête.
+
+--Eh bien, drôle, que fais-tu? lui dit Nogent.
+
+--Je me couvre, et je vous couvre, dit l'Angély.
+
+--Devant le roi, y penses-tu?
+
+--Bah! pour des bouffons, c'est sans conséquence...
+
+--Sire, faites donc taire votre fou! s'écria Nogent furieux.
+
+--Bon! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l'on fait taire l'Angély?
+
+--On me paye pour tout dire, fit l'Angély; si je me taisais, je ferais
+comme M. de La Vieuville, qu'on fait surintendant des finances pour
+qu'il y ait des finances, et qui n'a pas de finances, je volerais mon
+argent.
+
+--Mais Votre Majesté n'a pas entendu ce qu'il a dit.
+
+--Si fait, mais tu m'en dis bien d'autres à moi.
+
+--A vous, Sire?
+
+--Oui, tout à l'heure, quand, en jouant à la raquette, j'ai manqué le
+volant. Ne m'as-tu pas dit: «En voilà un beau Louis le Juste!» Si je ne
+te regardais pas un peu comme le confrère de l'Angély, crois-tu que je
+te laisserais me dire de ces choses-là? Allons larder, messieurs, allons
+larder!
+
+Ces deux mots: _Allons larder_, méritent une explication, sous peine de
+ne pas être intelligibles pour nos lecteurs; cette explication, nous
+allons la donner.
+
+Nous avons dit, à deux endroits différents déjà, que, pour combattre sa
+mélancolie, le roi se livrait à toute sorte de divertissements qui ne le
+divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des
+jets d'eau avec des plumes; étant jeune homme il avait enluminé des
+images, ce que ses courtisans avaient appelé faire de la peinture; il
+avait fait ce que ses courtisans avaient appelé de la musique,
+c'est-à-dire joué du tambour, exercice auquel, s'il faut en croire
+Bassompierre, il réussissait très-bien.
+
+Il avait fait des cages et des châssis, avec M. des Noyers. Il s'était
+fait confiturier et avait fait d'excellentes confitures; puis jardinier
+et avait réussi à avoir en février des pois verts qu'il avait fait
+vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achetés.
+Enfin il s'était mis à faire la barbe, et un beau jour, dans l'ardeur
+qu'il avait pour cet amusement, il avait réuni tous ses officiers, et
+lui-même leur avait coupé la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa
+parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en
+commémoration d'une main auguste, on a appelé _une royale_, si bien que
+le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre:
+
+ Hélas! ma pauvre barbe,
+ Qui t'a donc faite ainsi?
+ C'est le grand roi Louis
+ Treizième de ce nom
+ Qui toute ébarba sa maison.
+
+ Ça, monsieur de la Force,
+ Faut vous la faire aussi.
+ Hélas, Sire, merci,
+ Ne me la faites pas:
+ Me méconnaîtraient mes soldats.
+
+ Laissons la barbe en pointe
+ Au cousin Richelieu,
+ Car par la vertudieu
+ Ce serait trop oser
+ Que de prétendre la raser.
+
+Or, le roi Louis XIII avait fini par se lasser de faire la barbe, comme
+il finissait par se lasser de tout, et comme il était descendu quelques
+jours auparavant dans sa cuisine, afin d'y introduire une mesure
+économique dans laquelle la générale Coquet perdit sa soupe au lait et
+M. de la Vrillière ses biscuits du matin; il avait vu son cuisinier et
+ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-là des filets de
+boeuf, ceux-là des lièvres, ceux-là des faisans; il avait trouvé cette
+opération des plus récréatives. Il en résultait que, depuis un mois à
+peu près, Sa Majesté avait adopté ce nouveau divertissement.
+
+Sa Majesté lardait et faisait larder avec elle ses courtisans.
+
+Je ne sais si l'art de la cuisine avait à gagner en passant par des
+mains royales, mais l'état de l'ornementation y avait fait de grands
+progrès. Les longes de veau et les filets de boeuf surtout qui
+présentaient une plus grande surface, redescendaient à l'office avec les
+dessins les plus variés. Le roi se bornait à larder en paysage,
+c'est-à-dire qu'il dessinait des arbres, des maisons, de chasses, des
+chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys; mais Nogent et les
+autres ne se bornaient point à des figures héraldiques et variaient
+leurs dessins de la façon la plus fantastique, ce qui leur valait
+quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les
+plus sévères et faisait exiler impitoyablement des tables royales les
+morceaux ornementés par eux.
+
+Et maintenant que voici nos lecteurs suffisamment renseignés, reprenons
+le cours de notre récit.
+
+Sur ces mots:--Messieurs, allons larder, les personnes que nous avons
+nommées se hâtèrent donc de suivre le roi.
+
+Bassompierre profita du moment où l'on passait dans la salle à manger,
+dans la pièce destinée au nouvel exercice adopté par le roi, dans
+laquelle cinq ou six tables de marbre avaient chacune, soit sa longe de
+veau, soit son filet de boeuf, son lièvre, soit son faisan, et où
+l'écuyer Georges attendait au milieu d'assiettes pleines de lardons
+taillés d'avance, et tenant en main des lardoires d'argent qu'il
+remettait à ceux qui désiraient faire leur cour à Sa Majesté en
+l'imitant, et surtout en se laissant vaincre par elle; Bassompierre,
+disons-nous, profita de ce moment pour poser la main sur l'épaule du
+surintendant des finances et lui dire assez bas pour y mettre de la
+forme, assez haut pour être entendu:
+
+--Monsieur le surintendant, sans être trop curieux, pourrait-on vous
+demander quand vous comptez me payer mon dernier quartier de colonel
+général des Suisses, que j'ai acheté cent mille écus, et que j'ai payé
+rubis sur l'ongle?
+
+Mais au lieu de lui répondre, M. de La Vieuville qui, comme Nogent,
+donnait parfois dans la pasquinade, se mit à étendre et à rapprocher ses
+bras en disant:
+
+--Je nage, je nage, je nage!
+
+--Par ma foi, dit Bassompierre, j'ai deviné bien des énigmes dans ma
+vie, mais je ne sais pas le mot de celle-là.
+
+--Monsieur le maréchal, dit La Vieuville, quand on nage, c'est qu'on a
+perdu pied, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Et quand on a perdu pied, c'est qu'on n'a plus de fond.
+
+--Après?
+
+--Eh bien, je n'ai plus de fond; je nage, je nage, je nage!
+
+En ce moment, M. le duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX et de Marie
+Touchet, venait de se joindre au cortége avec le duc de Guise que nous
+avons déjà vu dans la soirée de la princesse Marie, et à qui le duc
+d'Orléans avait promis un corps, dans l'armée où il serait
+lieutenant-général pour le roi dans l'expédition d'Italie, et tous deux
+attendaient pour s'avancer que le roi les remarquât. Bassompierre, qui
+ne trouvait rien à répondre à de Vieuville et qui n'aimait point à
+rester court, s'accrocha bravement au duc d'Angoulême, nous disons
+bravement, parce que le duc d'Angoulême était pour la réplique, comme on
+disait alors, un des _meilleurs becs_ de l'époque.
+
+--Vous nagez, vous nagez, vous nagez, c'est très bien; les oies et les
+canards nagent aussi; mais cela ne me regarde pas, moi. Ah! pardieu, si
+je faisais de la fausse monnaie, comme M. d'Angoulême, cela ne
+m'inquiéterait pas!
+
+Le duc d'Angoulême, qui probablement n'avait pas de riposte prête, fit
+semblant de ne pas entendre; mais le roi Louis XIII avait entendu, et
+comme il était très médisant de caractère:
+
+--Entendez-vous ce que dit M. Bassompierre, mon cousin? fit-il.
+
+--Non, Sire, je suis sourd de l'oreille droite, répondit le duc.
+
+--Comme César, dit Bassompierre.
+
+--Il vous demande si vous faites toujours de la fausse monnaie?
+
+--Pardon, Sire, reprit Bassompierre, je ne demande pas si M. d'Angoulême
+continue à faire de la fausse monnaie, ce qui serait dubitatif; je dis
+qu'il en fait, ce qui est affirmatif.
+
+Le duc d'Angoulême haussa les épaules.
+
+--Voilà vingt ans, dit-il, que l'on me harpigne avec cette fadaise.
+
+--Qu'y a-t-il de vrai, voyons, dites, mon cousin, demanda le roi.
+
+--Ah! mon Dieu, Sire, voilà la vérité pure: je loue, dans mon château de
+Gros-Bois, une chambre à un alchimiste nommé Merlin, qui la prétend
+merveilleusement située pour la recherche de la pierre philosophale. Il
+m'en donne quatre mille écus par an, à la condition de ne pas lui
+demander ce qu'il y fait et de lui laisser jouir du privilége qu'ont les
+habitations de France, de ne point être visitées par la justice. Vous
+comprenez bien, Sire, que louant une seule chambre plus qu'on ne
+m'offrait pour tout le château, je n'irai point, par une indiscrétion
+ridicule, perdre un si bon locataire.
+
+--Voyez, Bassompierre, comme vous êtes méchante langue, dit le roi; quoi
+de plus honnête que l'industrie de notre cousin?
+
+--D'ailleurs, dit le duc d'Angoulême, qui ne se tenait point pour battu,
+quand je ferais un peu de fausse monnaie, moi, fils du roi Charles IX,
+roi de France; votre père, de glorieuse mémoire, fils d'Antoine de
+Bourbon, qui n'était que roi de Navarre, volait bien.
+
+--Comment, mon père volait! s'écria Louis XIII.
+
+--Ah! dit Bassompierre, à telles enseignes qu'il m'a dit à moi un jour:
+«Je suis bien heureux d'être roi, sans cela je serais pendu.»
+
+--Le roi votre père, Sire, continua le duc d'Angoulême, sauf le respect
+que je dois à Votre Majesté, volait au jeu d'abord.
+
+--Au jeu! dit Louis XIII. Je vous ferai observer, mon cousin, que voler
+au jeu n'est pas voler, c'est tricher. D'ailleurs, après la partie, il
+rendait l'argent.
+
+--Pas toujours, dit Bassompierre.
+
+--Comment, pas toujours! fit le roi.
+
+--Non, sur ma parole, et votre auguste mère vous garantira le fait que
+je vais vous citer. Un jour, ou plutôt un soir, que j'avais l'honneur de
+jouer avec le roi, et qu'il y avait cinquante pistoles au jeu, il se
+trouva des demi-pistoles parmi les pistoles. Sire, dis-je au roi, que je
+savais sujet à caution, c'est Votre Majesté qui a voulu faire passer des
+demi-pistoles pour des pistoles? Non, c'est vous, répliqua le roi.
+
+--Alors, continua Bassompierre, je pris tout, pistoles et demi-pistoles,
+j'ouvris une fenêtre, et je les jetai aux laquais qui attendaient dans
+la cour; puis je revins faire le jeu avec des pistoles entières.
+
+--Ah! ah! dit le roi, vous avez fait cela, Bassompierre?
+
+--Oui Sire, et votre auguste mère dit même à ce sujet: «Aujourd'hui,
+Bassompierre fait le roi, et le roi fait Bassompierre.»
+
+--Foi de gentilhomme, c'était bien dit, s'écria Louis XIII; et qu'a
+répondu mon père?
+
+--Sire, sans doute, ses malheurs conjugaux avec la reine Marguerite
+l'avaient rendu injuste, car il a répondu très faussement à mon avis:
+«Vous voudriez bien qu'il fût le roi, vous auriez un mari plus jeune!»
+
+--Et qui gagna la partie? demanda Louis XIII.
+
+--Le roi Henri IV, Sire; à telles enseignes qu'il empocha, dans la
+préoccupation que lui avait sans doute donnée l'observation de la reine,
+qu'il empocha, quoi qu'en dise Votre Majesté, l'enjeu entier, sans me
+rendre même la différence qu'il y avait entre les pistoles et les
+demi-pistoles.
+
+--Oh! dit le duc d'Angoulême, je lui ai vu voler mieux que cela.
+
+--A mon père? demanda Louis XIII.
+
+--Je lui ai vu voler un manteau, moi.
+
+--Un manteau!
+
+--Il est vrai qu'il n'était encore que roi de Navarre.
+
+--Bon, dit Louis XIII, racontez-nous cela, mon cousin.
+
+--Le roi Henri III venait de mourir assassiné à Saint-Cloud, dans cette
+maison de M. de Gondy où la Saint-Barthélemy avait été résolue par lui,
+n'étant encore que duc d'Anjou, et le jour anniversaire de celui où
+cette résolution avait été prise; or, le roi de Navarre était là,
+puisque ce fut entre ses bras que Henri III mourut, en lui léguant le
+trône; et comme il lui fallait porter le deuil en velours violet, et
+qu'il n'avait pas de quoi acheter un pourpoint et des chausses, il roula
+le manteau du mort, qui était justement de la couleur et de l'étoffe
+qu'il lui fallait pour son deuil, le mit sous son bras et se sauva,
+croyant que nul n'avait fait attention à lui; mais Sa Majesté avait pour
+excuse, si les rois ont besoin d'excuse pour voler, qu'elle était si
+pauvre que, sans le hasard de ce manteau, elle n'eût point su porter le
+deuil.
+
+--Plaignez-vous donc, maintenant, mon cousin, que vous ne pouvez pas
+payer vos domestiques, dit le roi, quand le roi n'avait pas même une
+chambre qu'il pût louer quatre mille écus par an à un alchimiste.
+
+--Excusez-moi, Sire, dit le duc d'Angoulême, il est impossible que mes
+domestiques se soient plaints de ce que je ne les payais pas; mais je ne
+me suis jamais plaint, moi, de ne pas pouvoir les payer. A telles
+enseignes, comme disait tout à l'heure M. de Bassompierre, que la
+dernière fois qu'ils sont venus me demander leurs gages, protestant
+qu'ils n'avaient pas un carolus, je leur ai répondu tout simplement:
+«C'est à vous de vous pourvoir, imbéciles que vous êtes. Quatre rues
+aboutissent à l'hôtel d'Angoulême, vous êtes en bon lieu,
+industriez-vous.» Ils ont suivi mon conseil; depuis ce temps-là on
+entend bien parler de quelques vols de nuit dans la rue Pavée, dans la
+rue des Francs-Bourgeois, dans la rue Neuve-Sainte Catherine et dans la
+rue de la Couture; mais mes drôles ne me parlent plus de leurs gages.
+
+--Oui, dit Louis XIII, et un beau jour je les ferai pendre, vos drôles,
+devant la porte de votre hôtel.
+
+--Si vous êtes en faveur près du cardinal, Sire, dit en riant le duc
+d'Angoulême.
+
+Et il se jeta sur une longe de veau, qu'il se mit à transpercer, avec
+non moins de fureur que si la lardoire était une épée et la longue de
+veau le cardinal.
+
+--Ah! par ma foi, Louis, dit l'Angély, m'est avis que c'est toi cette
+fois qui es lardé.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+PENDANT QUE LE ROI LARDE.
+
+
+C'étaient ces répliques-là, que son entourage, au reste, ne lui
+épargnait point, qui mettaient le roi en rage contre son ministre et qui
+lui faisaient de ces révolutions subites et inattendues qui mettaient
+incessamment le cardinal à deux doigts de sa perte.
+
+Si les ennemis de Son Eminence prenaient Louis XIII dans un de ces
+moments-là, il adoptait avec eux les résolutions les plus désespérées,
+quitte à ne pas les suivre, et leur faisait les plus belles promesses,
+quitte à ne point les tenir.
+
+Or, comme la bile que lui avait fait faire le duc d'Angoulême lui
+montait à la gorge, le roi, tout en lardant sa longe de veau, regardait
+autour de lui, cherchant quelqu'un qui lui donnât une occasion plausible
+de laisser tomber sur lui sa colère, ses yeux s'arrêtèrent alors sur ses
+deux musiciens, placés sur une espèce d'estrade, l'un égratignant son
+luth, l'autre raclant sa viole, avec la même animosité que le roi
+mettait à piquer son veau.
+
+Il s'aperçut d'une chose à laquelle jusque-là il n'avait fait aucune
+attention, c'est que chacun d'eux n'était habillé qu'à moitié.
+
+Molinier, qui avait un pourpoint, n'avait ni trousses, ni bas.
+
+Justin, qui avait des trousses et des bas, n'avait pas de pourpoint.
+
+--Ouais! dit Louis XIII, que signifie cette mascarade?
+
+--Un instant, dit l'Angély, c'est à moi de répondre.
+
+--Fou! s'écria le roi, prends garde de me lasser à la fin!
+
+L'Angély prit une lardoire des mains de Georges et se mit en garde comme
+s'il tenait une épée.
+
+--Avec cela que j'ai peur de toi, dit-il, avance si tu l'oses.
+
+L'Angély avait près de Louis XIII des priviléges que nul n'avait. Tout
+au contraire des autres rois, Louis XIII ne voulait pas être égayé; le
+plus souvent, quand ils étaient seuls, leur conversation roulait sur la
+mort; Louis XIII aimait fort à faire, sur le _peut-être_ de l'autre
+monde, les plus fantastiques et surtout les plus désespérantes
+suppositions; l'Angély l'accompagnait et souvent le guidait dans ce
+pélerinage d'outre-tombe; il était l'Horatio de cet autre prince de
+Danemark, cherchant--qui sait? peut-être comme le premier les
+meurtriers de son père, et le dialogue d'Hamlet avec les fossoyeurs
+était une conversation folâtre près de la leur.
+
+C'était donc, dans ces discussions folâtres avec l'Angély, presque
+toujours le roi qui finissait par céder et qui revenait au bouffon.
+
+Il en fut encore ainsi cette fois.
+
+--Voyons, dit Louis XIII, explique-toi, bouffon.
+
+--Louis, qui as été nommé Louis-le-Juste, parce que tu es né sous le
+signe de la Balance, sois une fois digne de ton nom, pour que mon
+confrère Nogent ne t'insulte pas comme il a fait tout à l'heure. Hier,
+pour je ne sais quelle niaiserie, tu as eu, toi, roi de France et de
+Navarre, la pauvreté de retrancher à ces malheureux la moitié de leurs
+appointements, et ils ne peuvent s'habiller qu'à moitié. Et maintenant,
+si tu veux t'en prendre à quelqu'un de la négligence de leur toilette,
+cherche-moi querelle à moi, car c'est moi qui leur ai donné le conseil
+de venir ainsi.
+
+--Conseil de fou! dit le roi.
+
+--Il n'y a que ceux-là qui réussissent, reprit l'Angély.
+
+Les deux musiciens se levèrent et firent la révérence.
+
+--C'est bien, c'est bien, dit le roi. Assez; puis il regarda autour de
+lui pour voir ceux qui se livraient au même travail que lui.
+
+Des Noyers piquait un lièvre, La Vieuville un faisan, Nogent un boeuf,
+Saint-Simon, qui ne piquait pas, lui tenait l'assiette au lard.
+Bassompierre causait avec le duc de Guise, Baradas jouait au bilboquet,
+le duc d'Angoulême s'était accommodé dans un fauteuil et dormait ou
+faisait semblant de dormir.
+
+--Que dites-vous là, au duc de Guise, maréchal? Ce doit être fort
+intéressant.
+
+--Pour nous, oui, Sire, répondit Bassompierre: M. le duc de Guise me
+cherche querelle.
+
+--A quel propos?
+
+--Il paraît que M. de Vendôme s'ennuie en prison.
+
+--Bon! dit l'Angély, je croyais qu'on ne s'ennuyait qu'au Louvre.
+
+--Et, continua Bassompierre, il m'a écrit.
+
+--A vous?...
+
+--Probablement il me croit en faveur.
+
+--Eh bien, que veut-il, mon frère de Vendôme?
+
+--Que tu lui envoies un de tes pages, dit l'Angély.
+
+--Tais-toi, fou! dit le roi.
+
+--Il veut sortir de Vincennes et faire la guerre d'Italie.
+
+--Alors, dit l'Angély, gare aux Piémontais s'ils tournent le dos.
+
+--Et il vous écrit? demanda le roi.
+
+--Oui, en me disant qu'il regarde la chose comme inutile, attendu que je
+devais être de la coterie de M. de Guise.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je suis l'amant de Mme de Conti, sa soeur.
+
+--Et que lui avez-vous répondu?
+
+--Je lui ai répondu que cela n'y faisait rien, que j'avais été l'amant
+de toutes ses tantes, et que je ne l'en aimais pas mieux pour cela.
+
+--Et vous, mon cousin d'Angoulême, que faites-vous? demanda le roi.
+
+--Je rêve, Sire.
+
+--A quoi?
+
+--A la guerre du Piémont.
+
+--Et que rêvez-vous?
+
+--Je rêve, Sire, que Votre Majesté se met à la tête de ses armées et
+marche en personne sur l'Italie, et que, sur un des plus hauts rochers
+des Alpes, on inscrit son nom entre ceux d'Annibal et de Charlemagne.
+Que dites-vous de mon rêve, Sire?
+
+--Qu'il vaut mieux rêver comme cela que veiller comme font les autres,
+dit l'Angély.
+
+--Et qui commandera sous moi: mon frère ou le cardinal? demanda le roi.
+
+--Entendons-nous, dit l'Angély, si c'est ton frère, il commandera _sous
+toi_, mais si c'est le cardinal, il commandera _sur toi_.
+
+--Là où est le roi, dit le duc de Guise, personne ne commande.
+
+--Bon! dit l'Angély, avec cela que votre père, le Balafré, n'a pas
+commandé dans Paris du temps du roi Henri III.
+
+--La chose n'en a pas mieux tourné pour lui, dit Bassompierre.
+
+--Messieurs, dit le roi, la guerre du Piémont est une grosse affaire,
+aussi a-t-il été arrêté entre ma mère et moi qu'elle serait décidée en
+conseil. Vous avez déjà dû être prévenu, maréchal, que vous assisteriez
+à ce conseil. Mon cousin d'Angoulême et M. de Guise, je vous préviens de
+mon côté; je ne vous cache pas qu'il y a dans le conseil de la reine un
+grand parti pour Monsieur.
+
+--Sire, reprit le duc d'Angoulême, je le dis hautement et d'avance, mon
+avis sera pour M. le cardinal. Après l'affaire de La Rochelle, ce serait
+lui faire une grande injustice que de lui ôter le commandement pour tout
+autre que le roi.
+
+--C'est votre avis? dit Louis XIII.
+
+--Oui, Sire.
+
+--Savez-vous qu'il y a deux ans, le cardinal voulait vous envoyer à
+Vincennes, et que c'est moi qui l'en ai empêché?
+
+--Votre Majesté a eu tort.
+
+--Comment, j'ai eu tort?
+
+--Oui. Si Son Eminence voulait m'envoyer à Vincennes, c'est que je
+méritais d'y aller.
+
+--Prends exemple sur ton cousin d'Angoulême, dit l'Angély, c'est un
+homme d'expérience.
+
+--Je présume, mon cousin, que si l'on vous offrait le commandement de
+l'armée, vous ne seriez point de cet avis-là.
+
+--Si mon roi que je respecte, et auquel je dois obéir, m'_ordonnait_ de
+prendre le commandement de l'armée, je le prendrais; mais s'il se
+contentait de me l'_offrir_, je le porterais à Son Eminence, en lui
+disant: Faites-moi une part égale à celle de M. de Bassompierre, de
+Bellegarde, de Guise et de Créquy, et je serai trop heureux.
+
+--Peste, M. d'Angoulême, dit Bassompierre, je ne vous savais pas si
+modeste.
+
+--Je suis modeste quand je me juge, maréchal, et orgueilleux quand je me
+compare.
+
+--Et toi, Louis, voyons, pour qui seras-tu? Pour le cardinal, pour
+MONSIEUR, ou pour toi? Quant à moi, je déclare qu'à ta place je
+nommerais MONSIEUR.
+
+--Et pourquoi cela? fou.
+
+--C'est parce qu'ayant été malade tout le temps du siége de La Rochelle,
+il aurait peut-être l'idée de prendre sa revanche en Italie. Peut-être
+les pays chauds conviennent-ils mieux à ton frère que les pays froids.
+
+--Pas quand il y fait trop chaud, dit Baradas.
+
+--Ah! tu te décides à parler, dit le roi.
+
+--Oui, répliqua Baradas, quand je trouve quelque chose à dire.
+
+--Pourquoi ne piques-tu pas?
+
+--Mais parce que j'ai les mains propres, et que je ne veux pas sentir
+mauvais.
+
+--Tiens! dit Louis XIII, tirant un flacon de sa poche, voilà de quoi te
+parfumer.
+
+--Qu'est-ce? demanda Baradas.
+
+--De l'eau de Naffe.
+
+--Vous savez que je la déteste, votre eau de Naffe.
+
+Le roi s'approcha de Baradas et lui jeta au visage quelques gouttes de
+l'eau contenue dans son flacon.
+
+Mais, à peine l'eau eut-elle touché le jeune homme, qu'il bondit sur le
+roi, lui arracha le flacon des mains et le brisa sur le plancher.
+
+--Ah! messieurs, dit le roi en pâlissant, que feriez-vous si un page se
+rendait coupable envers vous d'une insulte pareille à celle que ce petit
+coquin s'est permise à mon égard?
+
+On se tut.
+
+Bassompierre seul, incapable de retenir sa langue, dit:
+
+--Sire, je le ferais fouetter.
+
+--Ah! vous me feriez fouetter, monsieur le maréchal, dit Baradas
+exaspéré.
+
+Et tirant son épée malgré la présence du roi, il s'élança sur le
+maréchal.
+
+Le duc de Guise et le duc d'Angoulême le retinrent.
+
+--Monsieur Baradas, comme il est défendu, sous peine d'avoir le poing
+coupé, de tirer l'épée devant le roi, vous permettrez que je me tienne
+dans le respect que je lui dois; mais, comme vous méritez une leçon, je
+vais vous la donner. Georges, une lardoire.
+
+Et prenant des mains de l'écuyer une lardoire:
+
+--Lâchez M. Baradas, dit Bassompierre.
+
+On lâcha Baradas qui, malgré les cris du roi, se jeta furieux sur le
+maréchal. Mais le maréchal était un vieil escrimeur qui, s'il n'avait
+pas beaucoup tiré l'épée contre l'ennemi, l'avait plus d'une fois tirée
+contre ses amis; de sorte qu'avec une adresse parfaite, sans se lever du
+fauteuil où il était assis, il para les coups que lui portait le favori,
+et profitant du premier jour qu'il trouva, lui enfonça sa lardoire dans
+l'épaule et l'y laissa.
+
+--Là, dit-il, mon petit jeune homme, cela vaut encore mieux que le
+fouet, et vous vous en souviendrez plus longtemps.
+
+En voyant le sang rougir la manche de Baradas, le roi poussa un cri.
+
+--M. de Bassompierre, dit-il, ne vous présentez jamais devant moi.
+
+Le maréchal prit son chapeau.
+
+--Sire, dit-il, Votre Majesté me permettra d'en appeler de cet arrêt.
+
+--A qui? demanda le roi.
+
+--A Philippe éveillé.
+
+Et tandis que le roi criait:--Bouvard! que l'on m'aille chercher
+Bouvard! Bassompierre sortait haussant les épaules, saluant de la main
+le duc d'Angoulême et le duc de Guise, en murmurant:
+
+--Lui, le fils de Henri IV? Jamais!...
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ.
+
+
+Nos lecteurs se rappelleront sans doute avoir vu dans le rapport de
+Souscarrières au cardinal que Mme de Fargis et l'ambassadeur d'Espagne,
+M. de Mirabel, avaient échangé un billet chez le lapidaire Lopez.
+
+Or ce que ne savait point Souscarrières, c'est que le lapidaire Lopez
+appartenait corps et âme au cardinal, chose à laquelle il avait tout
+intérêt, car à son double titre de mahométan et de juif--il passait
+près des uns pour être juif, et près des autres pour être mahométan--il
+eût eu grand'peine à se tirer d'affaires sans avanies, malgré le soin
+qu'il avait de manger ostensiblement du porc tous les jours, pour
+prouver qu'il n'était sectateur ni de Moïse, ni de Mahomet, qui tous
+deux défendaient à leurs adeptes la chair du pourceau.
+
+Et cependant, un jour, il avait failli payer cher la bêtise d'un maître
+des requêtes: accusé de payer en France des pensions pour l'Espagne, un
+maître des requêtes se présenta chez lui, visita ses registres, et y
+trouva cette inscription, qu'il déclara des plus compromettantes:
+
+_«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»_
+
+Lopez, prévenu qu'il allait être accusé de haute trahison, de compte à
+demi avec le maréchal, courut chez Mme de Rambouillet, qui était, avec
+la belle Julie, une de ses meilleures pratiques; il venait lui demander
+sa protection et lui dire que tout son crime était d'avoir porté sur son
+registre de demandes:
+
+_«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»_
+
+Madame de Rambouillet fit descendre son mari, et lui exposa le cas.
+Celui-ci courut aussitôt chez le maître des requêtes, qui était de ses
+amis, auquel il affirma l'innocence de Lopez.
+
+--Et cependant, mon cher marquis, la chose est claire, lui dit le maître
+des requêtes: _Guadaçamilles_.
+
+Le marquis l'arrêta.
+
+--Parlez-vous espagnol? demanda-t-il au magistrat.
+
+--Non.
+
+--Savez-vous ce que veut dire: _Guadaçamilles_?
+
+--Non, mais par le nom seul, je préjuge que cela signifie quelque chose
+de formidable.
+
+--Eh bien! mon cher monsieur, cela signifie: Tapisserie de cuir pour M.
+de Bassompierre.
+
+Le maître des requêtes n'y voulait point croire. Il fallut qu'on se
+procurât un dictionnaire espagnol et que le maître des requêtes y
+cherchât lui-même la traduction du mot qui l'avait tant préoccupé.
+
+Le fait est que Lopez était d'origine mauresque; mais les Maures ayant
+été chassés d'Espagne en 1610, Lopez avait été envoyé en France pour y
+plaider les intérêts des fugitifs et adressé à M. le marquis de
+Rambouillet, qui parlait espagnol. Lopez était un homme d'esprit; il
+conseilla à des marchands de draps une opération à Constantinople:
+l'opération réussit; les marchands lui firent, dans leurs bénéfices, une
+part sur laquelle il ne comptait pas: avec cette part, il acheta un
+diamant brut, le fit tailler, gagna dessus, de sorte que de toutes parts
+on lui envoyait des diamants bruts comme au meilleur tailleur de
+diamants qui existât. Il en résulta que toutes les belles pierreries de
+l'époque lui passèrent par les mains, d'autant plus qu'il eut la chance
+de trouver un ouvrier encore plus habile que lui, qui consentit à
+s'engager à son service. Cet homme était tellement adroit que, lorsqu'il
+était nécessaire, il fendait un diamant en deux.
+
+Lorsqu'il s'était agi du siége de La Rochelle, le cardinal l'avait
+envoyé en Hollande pour faire faire des vaisseaux, et même pour en
+acheter de tout faits. A Amsterdam et à Rotterdam, il avait acheté une
+foule de choses venant de l'Inde et de la Chine, de façon qu'il avait en
+quelque sorte non-seulement importé, mais encore inventé le bric-à-brac
+en France.
+
+Sa mission en Hollande ayant achevé de faire sa fortune, et tout le
+monde ayant ignoré la véritable cause du voyage, il avait pu appartenir
+à Mgr le cardinal sans que personne s'en doutât.
+
+Lui aussi avait remarqué cette coïncidence de la visite de l'ambassadeur
+d'Espagne avec Mme de Fargis, et son tailleur de diamants avait vu le
+billet échangé, de sorte que le cardinal avait de son côté reçu un
+double avis, et comme l'avis de Lopez confirmait en tout point celui de
+Souscarrières, il en avait pris une plus grande estime pour
+l'intelligence de ce dernier.
+
+Le cardinal savait donc, lorsque la reine, dans la matinée du 14, fit
+demander des chaises pour toute sa maison, qu'il était question,
+non-seulement d'une visite de femme qui veut acheter des bijoux, mais
+encore de reine qui veut vendre un royaume.
+
+Aussi le 14 décembre, vers onze heures du matin, au moment où M. de
+Bassompierre plantait une lardoire dans le deltoïde de Baradas, et comme
+la reine était près de descendre, accompagnée de Mme de Fargis,
+d'Isabelle de Lautrec, de Mme de Chevreuse et de Patrocle, son premier
+écuyer, Mme Bellier, sa première femme de chambre, entra tenant d'une
+main une cage à perroquet recouverte d'une mante espagnole, et de
+l'autre, une lettre:
+
+--Ah! mon dieu! que m'apportez-vous là? demanda la reine.
+
+--Un cadeau que fait à Votre Majesté S. A. l'infante Claire-Eugénie.
+
+--Alors, cela nous arrive de Bruxelles? fit la reine.
+
+--Oui, Votre Majesté, et voici la lettre de la princesse vous annonçant
+ce cadeau.
+
+--Voyons d'abord, dit avec une curiosité féminine la reine en étendant
+la main vers la mante.
+
+--Non pas, dit Mme de Bellier, tirant la cage en arrière, Votre Majesté
+doit d'abord lire la lettre.
+
+--Et qui a porté la lettre et la cage?
+
+--Michel Danse, l'apothicaire de Votre Majesté. Votre Majesté sait que
+c'est lui qui est votre correspondant en Belgique. Voici la lettre de
+Son Altesse.
+
+La reine prit la lettre, la décacheta et lut:
+
+ «Ma chère nièce, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu
+ que vous ne l'effarouchiez pas en le découvrant, vous fera un
+ compliment en cinq langues différentes. C'est un bon petit animal,
+ bien doux et bien fidèle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sûre, à vous
+ plaindre de lui.
+
+ «Votre tante dévouée,
+
+ «CLAIRE-EUGÉNIE.»
+
+--Ah! dit la reine--qu'il parle! qu'il parle!
+
+Aussitôt une petite voix sortit de dessous la mante, et dit en français:
+
+--_La reine Anne d'Autriche est la plus belle princesse du monde._
+
+--Ah! c'est merveilleux! s'écria la reine. Je voudrais maintenant, mon
+cher oiseau, vous entendre parler espagnol.
+
+A peine ce souhait était exprimé, que le perroquet disait:
+
+--_Yo quiero dona Anna hacer por usted todo para que sus deseos
+lleguen._
+
+--Maintenant en italien, dit la reine. Avez-vous quelque chose à me dire
+en italien?
+
+L'oiseau ne se fit point attendre, et l'on entendit la même voix, avec
+l'accent italien seulement dire:
+
+--_Dares la mia vita per la carissima patrona mia!_
+
+La reine battit les mains de joie.
+
+--Et quelles sont les autres langues que parle encore mon perroquet?
+demanda-t-elle.
+
+--L'anglais et le hollandais, Majesté, répondit Mme de Bellier.
+
+--En anglais, en anglais, dit Anne d'Autriche.
+
+Et le perroquet, sans autre sommation, dit aussitôt:
+
+--_Give me your hand, and I shall give you my heart._
+
+--Ah! dit la reine, je ne comprends pas très bien. Vous savez l'anglais,
+ma chère Isabelle?
+
+--Oui, madame.
+
+--Avez-vous compris?
+
+--Le perroquet a dit:
+
+«Donnez-moi votre main, je vous donnerai mon coeur.»
+
+--Oh! bravo! dit la reine. Et maintenant, quelle langue avez-vous dit
+qu'il parlait encore, Bellier?
+
+--Le hollandais, madame.
+
+--Oh! quel malheur! s'écria la reine, personne ici ne sait le
+hollandais.
+
+--Si fait, Votre Majesté, répondit Mme de Fargis, Beringhen est de la
+Frise; il sait le hollandais.
+
+--Appelez Beringhen, dit la reine; il doit être dans l'antichambre du
+roi.
+
+Mme de Fargis courut et ramena Beringhen.
+
+C'était un grand et beau garçon, blond de cheveux, roux de barbe, moitié
+Hollandais, moitié Allemand, quoiqu'il eût été élevé en France,
+très-aimé du roi, auquel, de son côté, il était très dévoué.
+
+Mme de Fargis accourut le tirant par la manche; il ignorait ce qu'on lui
+voulait, et, fidèle à sa consigne, il avait fallu faire valoir l'ordre
+exprès de la reine pour qu'il quittât son poste, à l'antichambre.
+
+Mais le perroquet était si intelligent, qu'une fois Beringhen entré, il
+comprit qu'il pouvait parler hollandais, et sans attendre qu'on lui
+demandât son cinquième compliment, il dit:
+
+--_Och myne welbeminde koningin ik bemin maar ik bemin u meer in
+hollandsch myne niefte geboorte taal._
+
+--Oh! oh! fit Beringhen fort étonné, voilà un perroquet qui parle
+hollandais comme s'il était d'Amsterdam.
+
+--Et que m'a-t-il dit, s'il vous plaît, M. de Beringhen? demanda la
+reine.
+
+--Il a dit à Votre Majesté:
+
+«Oh! ma bien aimée reine, je vous aime; mais vous aime encore plus en
+hollandais, ma chère langue natale.»
+
+--Bon, dit la reine, maintenant on peut le voir, et je ne doute pas
+qu'il ne soit aussi beau que bien instruit.
+
+En disant ces mots, elle tira la mante, et, chose dont on s'était déjà
+douté, au lieu d'un perroquet, on trouva dans la cage une jolie petite
+naine en costume frison, ayant à peine deux pieds de haut, et qui fit
+une belle révérence à Sa Majesté.
+
+Puis elle sortit de la cage par la porte, qui était assez haute pour
+qu'elle pût passer sans se baisser, et fit une seconde révérence des
+plus gracieuses à la reine.
+
+La reine la prit entre ses bras et l'embrassa comme elle eût fait d'un
+enfant, et de fait, quoiqu'elle eût quinze ans passées, elle n'était pas
+beaucoup plus grande qu'une petite fille de deux ans.
+
+En ce moment on entendit par le corridor appeler:
+
+--Monsieur le premier! monsieur le premier!
+
+C'était ainsi que l'on appelait, selon l'étiquette de la cour, le
+premier valet de chambre.
+
+Beringhen, qui n'avait plus affaire chez la reine, sortit rapidement et
+rencontra à la porte le second valet de chambre qui le cherchait.
+
+La reine entendit ces mots échangés rapidement, tandis que la porte
+était encore ouverte:
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Le roi demande M. Bouvard.
+
+--Mon Dieu! dit la reine, serait-il arrivé malheur à Sa Majesté?
+
+Et elle sortit pour s'informer; mais elle ne fit qu'apercevoir les
+chausses des deux valets de chambre, qui couraient chacun dans une
+direction différente.
+
+On vint prévenir la reine que les chaises étaient prêtes.
+
+--Oh! dit-elle, je ne puis cependant point sortir sans savoir ce qui est
+arrivé chez le roi.
+
+--Que Votre Majesté n'y va-t-elle? dit Mlle de Lautrec.
+
+--Je n'ose, dit la reine, le roi ne m'ayant pas fait demander.
+
+--Etrange pays, murmura Isabelle, que celui où une femme inquiète n'ose
+point demander des nouvelles de son mari!
+
+--Voulez-vous que j'aille en prendre, moi? dit Mme de Fargis.
+
+--Et si le roi se fâche?
+
+--Bon! il ne me mangera pas, votre roi Louis XIII.
+
+Puis s'approchant de la reine tout bas:
+
+--Que je le prenne entre deux portes, et je vous rapporterai de ses
+nouvelles.
+
+Et, en trois bonds, elle fut dehors.
+
+Au bout de cinq minutes, elle rentra, précédée par un bruyant éclat de
+rire.
+
+La reine respira.
+
+--Il paraît que cela n'est pas bien grave? dit-elle.
+
+--Très grave, au contraire, il y a eu un duel.
+
+--Un duel! fit la reine.
+
+--Oui, en présence du roi même.
+
+--Et quels sont les audacieux qui ont osé?
+
+--M. de Bassompierre et M. Baradas. M. de Baradas a été blessé.
+
+--D'un coup d'épée?
+
+--Non, d'un coup de lardoire.
+
+Et Mme de Fargis, qui avait repris son sérieux, éclata de nouveau d'un
+de ces rires bruyants et égrenés comme un chapelet de perles, qui
+n'appartenait qu'à cette joyeuse nature.
+
+--Maintenant que vous voilà renseignées, mesdames, dit la reine, je ne
+crois pas que cet accident doive empêcher votre visite au signor Lopez.
+
+Et comme Baradas, tout beau garçon qu'il était, n'inspirait une grande
+sympathie ni à la reine ni aux dames de sa suite, personne n'eut l'idée
+de faire la moindre objection à la proposition de la reine.
+
+Celle-ci mit sa petite naine entre les bras de Mme Bellier. On lui avait
+demandé son nom, et elle avait répondu qu'elle s'appelait Gretchen, ce
+qui veut dire à la fois Marguerite et perle.
+
+Au bas du grand escalier du Louvre, on trouva les chaises; il y en avait
+une à deux places, la reine y monta avec Mme de Fargis et la petite
+Gretchen.
+
+Dix minutes après, on descendait chez Lopez, qui demeurait au coin de la
+rue du Mouton et de la place de Grève.
+
+Au moment où les porteurs déposèrent la chaise où était la reine devant
+la porte de Lopez, qui se tenait devant le seuil, le bonnet à la main,
+un jeune homme se précipita pour ouvrir la chaise et offrir le poignet à
+la reine.
+
+Ce jeune homme, c'était le comte de Moret.
+
+Un mot de la cousine Marina avait prévenu le cousin Jaquelino que la
+reine devait se trouver de onze heures à midi chez Lopez, et il y était
+accouru.
+
+Venait-il pour saluer la reine, pour serrer la main à Mme de Fargis, ou
+pour échanger un regard avec Isabelle, c'est ce que nous ne saurions
+dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, dès qu'il eut salué
+la reine et qu'il eut serré la main de Mme de Fargis, il courut à la
+seconde litière, et offrant son bras à Mlle de Lautrec, avec le même
+cérémonial qu'il avait fait pour la reine:
+
+--Excusez moi, mademoiselle, dit-il à Isabelle, de ne point être venu
+d'abord à vous, comme le voulait absolument mon coeur; mais là où est la
+reine, le respect doit passer avant tout, même avant l'amour.
+
+Et saluant la jeune fille qu'il venait d'amener au groupe qui se formait
+autour de la reine, il fit un pas en arrière, sans lui donner le temps
+de lui répondre autrement que par sa rougeur.
+
+La manière de procéder du comte de Moret était si différente de celle
+des autres gentilshommes, et dans les trois circonstances où il s'était
+trouvé en face d'Isabelle, il lui avait manifesté tant de respect et
+exprimé tant d'amour, qu'il était impossible que chacune de ces
+rencontres n'eût pas laissé sa trace dans le coeur de la jeune fille.
+Aussi demeura-t-elle immobile et pensive dans un coin du magasin de
+Lopez, sans s'occuper le moins du monde de toutes les richesses
+déployées devant elle.
+
+Aussitôt arrivée, la reine avait cherché des yeux l'ambassadeur
+d'Espagne, et l'avait aperçu causant avec le tailleur de diamants,
+auquel il paraissait demander la valeur de quelques pierreries.
+
+Elle, de son côté, apportait à Lopez un magnifique filet de perles;
+quelques-unes étaient mortes, et il s'agissait de les remplacer par des
+perles vivantes.
+
+Mais le prix des huit ou dix perles qui manquaient était si élevé, que
+la reine hésitait à dire à Lopez de les lui fournir, lorsque Mme de
+Fargis qui causait avec le comte de Moret, et qui avait une oreille à ce
+que lui disait Antoine de Bourbon et une autre à ce que disait la reine,
+accourut:
+
+--Qu'a donc Votre Majesté? demanda-t-elle, et de quelle chose est-elle
+donc embarrassée?
+
+--Vous le voyez, ma chère, d'abord j'ai envie de ce beau crucifix, et ce
+juif de Lopez ne veut pas me le donner à moins de mille pistoles.
+
+--Ah! dit Mme de Fargis, ce n'est pas raisonnable, Lopez, de vendre la
+copie mille pistoles, quand vous n'avez vendu l'original que trente
+deniers.
+
+--D'abord, dit Lopez, je ne suis pas juif, je suis musulman.
+
+--Juif ou musulman, c'est tout un, dit Mme de Fargis.
+
+--Et puis, continua la reine, j'ai besoin de douze perles pour ressortir
+mon collier, et il veut me les vendre cinquante pistoles la pièce.
+
+--N'est-ce que cela qui vous embarrasse? demanda Mme de Fargis; j'ai vos
+sept cents pistoles.
+
+--Où cela, ma mie? demanda la reine.
+
+--Mais dans les poches de ce gros homme noir, qui marchande là-bas toute
+cette tapisserie de l'Inde.
+
+--Eh mais, c'est Particelli.
+
+--Non, ne confondons pas, c'est M. d'Emery.
+
+--Mais Particelli et d'Emery, n'est-ce pas le même?
+
+--Pour tout le monde, madame, mais pas pour le roi.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Comment! vous ignorez que, lorsque le cardinal l'a placé comme
+trésorier de l'argenterie chez le roi, sous le nom de M. d'Emery, le roi
+a dit: «Eh bien, soit, monsieur le cardinal, mettez-y ce d'Emery le plus
+vite possible.--Et pourquoi cela? demanda le cardinal étonné.--Parce
+qu'on m'a dit que ce coquin de Particelli prétendait à la place.--Bon! a
+répondu le cardinal, Particelli a été pendu.--J'en suis fort aise, a
+répondu le roi, car c'est un grand voleur!»
+
+--De sorte que? demanda la Reine qui ne comprenait point.
+
+--De sorte que, dit Fargis, je n'ai qu'à dire un mot à l'oreille de M.
+d'Emery pour que M. d'Emery vous donne à l'instant vos sept cents
+pistoles.
+
+--Et comment m'acquitterai-je envers lui?
+
+--Tout simplement en ne disant pas au roi que d'Emery et Particelli ne
+font qu'un.
+
+Et elle courut à d'Emery, qui n'avait pas vu la reine, tant il était
+occupé de ses étoffes, et d'ailleurs il avait la vue basse; mais dès
+qu'il sut qu'elle était là, et surtout dès que Mme de Fargis lui eut dit
+un mot à l'oreille, accourut-il aussi vite que le lui permettaient ses
+petites jambes et son gros ventre.
+
+--Ah! madame, dit Fargis, remerciez M. Particelli.
+
+--D'Emery! fit le trésorier.
+
+--Et de quoi, mon Dieu! fit la reine.
+
+--Au premier mot que M. Particelli a su de votre embarras...
+
+--D'Emery! d'Emery! répéta le trésorier.
+
+--Il a offert à Votre Majesté de lui ouvrir un crédit de 20,000 livres
+chez Lopez.
+
+--Vingt-mille livres! s'écria le petit homme, diable!
+
+--Voulez-vous plus, et trouvez-vous que ce n'est point assez pour une
+grande reine, monsieur Particelli?
+
+--D'Emery! d'Emery! d'Emery! répéta-t-il avec désespoir. Trop heureux de
+pouvoir être utile à Sa Majesté, mais au nom du ciel, appelez-moi
+d'Emery.
+
+--C'est vrai, dit Mme de Fargis, Particelli est le nom d'un pendu.
+
+--Merci, M. d'Emery, dit la reine, vous me rendez un véritable service.
+
+--C'est moi qui suis l'obligé de Votre Majesté; mais je lui serais bien
+reconnaissant de prier Mme de Fargis, qui se trompe toujours, de ne
+plus m'appeler Particelli.
+
+--C'est convenu, M. d'Emery, c'est convenu; seulement venez dire à M.
+Lopez que la reine peut prendre chez lui pour 20,000 livres, et qu'il
+n'aura affaire qu'à vous.
+
+--A l'instant même. Mais c'est convenu, jamais plus de Particelli,
+n'est-ce pas?
+
+--Non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery,
+répondit Mme de Fargis, en suivant l'ex-pendu jusqu'à ce qu'elle l'eût
+abouché avec Lopez.
+
+Pendant ce temps la reine et l'ambassadeur d'Espagne avaient échangé un
+coup d'oeil et s'étaient insensiblement rapprochés l'un de l'autre. Le
+comte de Moret se tenait appuyé contre une colonne et regardait Isabelle
+de Lautrec, qui faisait semblant de jouer avec la naine et de causer
+avec Mme de Bellier, mais qui, nous devons le dire, n'était guère au jeu
+de l'une, ni à la conversation de l'autre. Mme de Fargis veillait à ce
+que le crédit ouvert à Sa Majesté fût bien de vingt mille livres;
+d'Emery et Lopez discutaient les conditions de ce crédit. Tout le monde
+était donc si occupé de ses affaires, que nul ne pensait à celles de
+l'ambassadeur et de la reine, qui, à force de marcher l'un au devant de
+l'autre, se trouvèrent enfin côte à côte.
+
+Les compliments furent courts, et l'on passa vite aux choses
+intéressantes.
+
+--Votre Majesté, dit l'ambassadeur, a reçu une lettre de don Gonzalès.
+
+--Oui, par le comte de Moret.
+
+--Elle a lu non-seulement les lignes visibles écrites par le gouverneur
+de Milan...
+
+--Mais encore les lignes invisibles écrites par mon frère.
+
+--Et la reine a médité le conseil qui lui était donné.
+
+La reine rougit et baissa les yeux.
+
+--Madame, dit l'ambassadeur, il y a des nécessités d'Etat devant
+lesquelles les plus hauts fronts se courbent, devant lesquelles les plus
+sévères vertus fléchissent. Si le roi mourait?
+
+--Dieu nous garde de ce malheur! monsieur.
+
+--Mais enfin si le roi mourait, qu'arriverait-il de vous?
+
+--Dieu en déciderait.
+
+--Il ne faut pas tout laisser décider à Dieu, madame. Avez-vous quelque
+confiance dans la parole de Monsieur.
+
+--Aucune, c'est un misérable.
+
+--On vous renverrait en Espagne, ou l'on vous confinerait dans quelque
+couvent de France.
+
+--Je ne me dissimule pas que tel serait mon sort.
+
+--Comptez-vous sur quelque appui de la part de votre belle-mère?
+
+--Sur aucun; elle fait semblant de m'aimer, et au fond me déteste.
+
+--Vous le voyez, tandis qu'au contraire Votre Majesté enceinte à la mort
+du roi, tout le monde est aux pieds de la régente.
+
+--Je le sais, monsieur.
+
+--Eh bien?
+
+La reine poussa un soupir.
+
+--Je n'aime personne, murmura-t-elle.
+
+--Vous voulez dire que vous aimez encore quelqu'un--qu'il est par
+malheur inutile d'aimer.
+
+Anne d'Autriche essuya une larme.
+
+--Lopez nous regarde, madame, dit l'ambassadeur. Je n'ai pas tant de
+confiance que vous dans ce Lopez. Séparons-nous, mais auparavant
+promettez-moi une chose.
+
+--Laquelle, monsieur?
+
+--Une chose que je vous demande au nom de votre auguste frère, au nom du
+repos de la France et de l'Espagne.
+
+--Que voulez-vous que je vous promette, monsieur?
+
+--Eh bien, que, dans les circonstances graves que nous avons prévues,
+vous fermerez les yeux, et vous laisserez conduire par Mme de Fargis.
+
+--La reine vous le promet, monsieur, dit Mme de Fargis en apparaissant
+entre la reine et l'ambassadeur, et moi je m'y engage au nom de Sa
+Majesté.
+
+Puis tout bas:
+
+--Lopez vous regarde, dit-elle, et le tailleur de diamants vous écoute.
+
+--Madame, dit la reine en haussant la voix, il va être deux heures de
+l'après-midi; il faut rentrer au Louvre pour dîner et surtout pour
+demander des nouvelles de ce pauvre M. Baradas!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+LES CONSEILS DE L'ANGELY.
+
+
+Le roi Louis XIII avait d'abord, comme on l'a vu, été offensé de
+l'insolence de son favori, lorsque celui-ci lui avait arraché des mains
+le flacon d'eau de fleurs d'orangers qu'il lui offrait pour se parfumer,
+et l'avait jeté à ses pieds. Mais à peine avait-il vu, de la blessure
+que lui avait faite M. de Bassompierre, couler le sang précieux de son
+bien-aimé Baradas, que toute sa colère s'était convertie en douleur, et
+que, se jetant à corps perdu sur lui, il lui avait tiré la lardoire
+restée dans la blessure, et malgré sa résistance, résistance suscitée
+non point par le respect mais par la fureur, il avait, en arguant de ses
+connaissances en médecine, voulu panser la plaie lui-même.
+
+Mais la bonté de Louis XIII pour son favori, bonté ou faiblesse qui
+rappelait celle de Henri III pour ses mignons, avaient fait de celui-ci
+un enfant gâté.
+
+Il repoussa le roi, repoussa tout le monde déclarant qu'il n'oublierait
+l'insulte qui lui avait été faite, de la part que le roi avait prise à
+cette insulte, que si justice lui était rendue par l'envoi du maréchal
+de Bassompierre à la Bastille, ou par concession d'un duel public comme
+celui qui avait illustré le règne de Henri II et s'était terminé par la
+mort de la Châtaigneraie.
+
+Le roi essaya de le calmer; Baradas eût pardonné un coup d'épée et même,
+d'un coup d'épée venant du maréchal de Bassompierre eût tiré un certain
+orgueil, mais il ne pardonnait pas un coup de lardoire. Tout fut donc
+inutile, le blessé ne sortant pas de cet ultimatum: un duel juridique en
+présence du roi et de toute la cour, ou le maréchal à la Bastille.
+
+Baradas se retira donc dans sa chambre, non moins majestueusement
+qu'Achille s'était retiré dans sa tente, lorsque Agamemnon avait refusé
+de lui rendre la belle Briséis.
+
+L'événement, au reste, avait jeté un certain trouble parmi les lardeurs,
+et même parmi ceux qui ne lardaient pas. Le duc de Guise et le duc
+d'Angoulême, les premiers, avaient gagné la porte et étaient sortis
+ensemble.
+
+La porte refermée, et arrivé de l'autre côté du seuil, le duc de Guise
+s'était arrêté et, regardant le duc d'Angoulême:
+
+--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous?
+
+Le duc haussa les épaules.
+
+--J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomnié, n'a pas été, au
+bout du compte, plus désespéré pour la mort de Quélus, de Schomberg et
+de Maugiron, que ne vient de l'être notre bon roi Louis XIII pour
+l'égratignure de M. de Baradas.
+
+--Est-il possible qu'un fils ressemble si peu à son père! murmura le duc
+de Guise en jetant un regard de côté, comme s'il eût voulu, à travers la
+porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter;
+par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout
+huguenot qu'il fût resté au fond du coeur.
+
+--Bon! vous dites cela parce que le roi Henri IV est mort; mais de son
+vivant vous l'abominiez.
+
+--Il avait fait assez de mal à notre maison, pour que nous ne fussions
+pas de ses meilleurs amis.
+
+--Quant à cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulême; mais ce que je
+n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver
+entre les enfants et les maris de leurs mères. De cette ressemblance,
+savez-vous bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en jouir ainsi.
+Tenez, à commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulême s'appuya
+tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les
+marches de l'escalier, ainsi, à commencer par vous, moi qui ai eu
+l'honneur de connaître le mari de madame votre mère, et qui ai eu le
+bonheur de vous connaître, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement
+malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui.
+
+--Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou
+plutôt sachant trop où un interlocuteur, aussi goguenard que M.
+d'Angoulême, pouvait le mener en prenant un pareil chemin.
+
+--Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec
+tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
+sérieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons
+tous, excepté vous, de feu votre père. Il était grand, vous êtes petit;
+il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs,
+vous les avez gris.
+
+--Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre à la joue, et que je
+ne l'ai pas.
+
+--Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu'à la guerre,
+vous qui n'avez jamais vu le feu.
+
+--Comment, s'écria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et à La
+Rochelle donc?
+
+--C'est vrai, j'oubliais, il a pris à votre bâtiment--le feu!
+
+--Duc, dit M. de Guise, détachant son bras de celui du duc d'Angoulême,
+je crois que vous êtes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous
+nous séparions.
+
+--Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses
+désagréables, je l'espère, ou ce serait sans intention. On ressemble à
+qui l'on peut, vous comprenez bien; ça c'est une affaire de hasard.
+Est-ce que par exemple moi je ressemble à mon père Charles IX, qui était
+rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se désoler pour
+cela, on ressemble toujours à quelqu'un.
+
+--Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la
+reine-mère, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous
+le rappelez-vous ce Virginio Orsini?--Monsieur, de son côté, ressemble
+au maréchal d'Ancre comme une goutte d'eau à une autre. Vous-même vous
+ne vous doutez peut-être pas à qui vous ressemblez.
+
+--Non je ne saurais pas le savoir.
+
+--C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connaître, puisqu'il a été tué six
+mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous
+ressemblez à s'y méprendre à M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on
+ne vous l'a pas dit déjà?
+
+--Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fâché, mon cher
+duc, je vous en préviens.
+
+--Parce qu'on vous le disait méchamment et non sans malice, comme je le
+fais, moi. Est-ce que je me suis fâché tout à l'heure quand M. de
+Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est
+vous qui êtes mal disposé et non pas moi; aussi je vous laisse.
+
+--Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le côté
+de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait à la rue Saint-Honoré.
+
+Et doublant le pas il s'éloigna rapidement de son caustique
+interlocuteur, lequel resta un instant à sa place avec l'air étonné d'un
+homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilité qu'il se
+vantait de n'avoir pas lui-même.
+
+Après quoi il se dirigea vers le pont Neuf, espérant trouver sur ce lieu
+de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite
+torture commencée sur le duc de Guise.
+
+Pendant ce temps, les autres courtisans s'étaient éclipsés peu à peu, et
+le roi s'était retrouvé seul avec l'Angély.
+
+Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son
+rôle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis,
+triste, la tête basse et les yeux fixés en terre.
+
+--Heu! fit l'Angély en poussant un gros soupir.
+
+Louis releva la tête.
+
+--Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend à voir celui
+à qui il s'adresse abonder dans son sens.
+
+--Eh bien? répéta l'Angély du même ton plaintif.
+
+--Que dis-tu de M. Bassompierre?
+
+--Je dis, répondit l'Angély, laissant percer dans son accent
+l'expression d'une admiration railleuse, je dis qu'il joue joliment de
+la lardoire et qu'il faut qu'il ait été cuisinier dans sa jeunesse.
+
+Un éclair passa dans l'oeil morne de Louis XIII.
+
+--L'Angély, dit-il, je te défends de plaisanter avec l'accident arrivé à
+M. de Baradas.
+
+Le visage de l'Angély prit l'expression de la plus profonde douleur.
+
+--La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il.
+
+--Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en
+frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang.
+
+Et il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.
+
+--Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie
+menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé
+d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils
+auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère
+Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour
+rien. Peste!
+
+--Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à
+laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de
+Bassompierre.
+
+--As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut
+ronger une lime et qui s'y usa les dents?
+
+--Que veux-tu dire encore avec tes apologues?
+
+--Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le
+pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis--cela regarde notre
+ministre Richelieu.--C'est toi qu'on appelle le _Juste_ de ton vivant,
+mais cela pourra bien être lui qu'on appellera le _Juste_ après sa mort.
+
+--Quoi!
+
+--Tu ne trouves pas, Louis?--Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand
+il est venu te dire--«Sire, pendant que je veille à la fois à votre
+salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi,
+c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute
+sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de
+Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la
+preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»--Tu
+interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds
+et te dit tout.--Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une
+tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de
+Richelieu:--Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le
+faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de
+Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des
+mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait
+un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le
+maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:--Le fouet, Sire.
+Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre,
+qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et
+s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la
+planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M.
+de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens
+contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en
+personne, te répondra:--Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et
+non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y
+envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai
+fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au
+pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre
+ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et
+même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée.
+
+--Que lui répondras-tu, à ton ministre?
+
+--J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis
+te dire.
+
+--Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait
+tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui
+est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le
+commettre, comme Chalais.
+
+--N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un
+exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Châtaigneraie, sous
+le roi Henri II.
+
+--Bon, voilà que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que
+Jarnac et la Châtaigneraie étaient deux grands seigneurs qui pouvaient
+tirer l'épée l'un contre l'autre, que la France en était encore aux
+temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels
+les édits qui viennent de faire tomber en Grève la tête de Bouteville,
+c'est-à-dire d'un Montmorency. Va parler à M. de Richelieu d'autoriser
+M. Baradas, page du roi, à se battre contre M. de Bassompierre, maréchal
+de France, colonel général des Suisses, et tu verras comme il te
+recevra!
+
+--Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction
+quelconque, ou il le fera comme il le dit.
+
+--Et que fera-t-il?
+
+--Il restera chez lui!
+
+--Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M.
+Galilée prétend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un
+ingrat comme les autres,--dont tu te dégoûteras comme des autres;--quant
+à moi, si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils.
+
+--Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angély, je dois le dire, tu
+me donnes parfois de bons conseils.
+
+--Tu peux même dire que je suis le seul qui t'en donne de bons.
+
+--Et le cardinal, dont tu parlais tout à l'heure?
+
+--Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner.
+
+--Voyons, l'Angély, à ma place, que ferais-tu?
+
+--Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite.
+
+Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chasteté et la
+répugnance.
+
+--Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu
+refuses; il ne faut pas absolument mépriser les femmes, elles ont du
+bon.
+
+--Pas à la cour, du moins.
+
+--Comment, pas à la cour?
+
+--Elles sont si dévergondées qu'elles me font honte.
+
+--O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espère, que tu dis
+cela?
+
+--Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse.
+
+--Tiens! dit l'Angély de l'air le plus naïf du monde, et moi qui la
+croyais sage.
+
+--Bon, demande à milord Rich, demande à Châteauneuf, demande au vieil
+archevêque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a
+retrouvé un billet de 25,000 livres déchiré et signé de Mme de
+Chevreuse.
+
+--Oui, c'est vrai; je me rappelle même qu'à cette époque-là, sur les
+instances de la reine, qui n'avait rien à refuser à sa favorite, comme
+tu n'as rien à refuser à ton favori, tu demandas pour ce digne
+archevêque le chapeau qui te fut refusé, si bien que le pauvre bonhomme
+allait partout disant: Si le roi eût été en faveur, j'étais cardinal.
+Mais trois amants, dont un archevêque, ce n'est pas trop pour une femme
+qui, à vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris.
+
+--Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince
+de Marillac, demande à son chevalier servant Crufft, demande...
+
+--Non, par ma foi, dit l'Angély, je suis trop paresseux pour aller
+demander des renseignements à tous ces gens-là; j'aime mieux passer à
+une autre.--Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-là
+n'est point une vestale.
+
+--Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Créquy, et Cramail, et le
+garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose
+rimée latine:
+
+ Fargia dic mihi sodes
+ Quantas commisisti Sardes
+ Inter primas alque Laudes
+ Quando.....
+
+Le roi s'arrêta court.
+
+--Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angély, chante-moi
+donc le couplet jusqu'à la fin, cela me distraira.
+
+--Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche
+chaste ne saurait répéter.
+
+--Ce qui ne t'empêche pas de la savoir par coeur, hypocrite. Continuons
+donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mûre,
+mais elle n'en a que plus d'expérience.
+
+--Après ce que Bassompierre en a dit, ce serait être fou, et après ce
+qu'elle en a dit elle-même, ce serait être stupide.
+
+--J'ai entendu ce qu'en a dit le maréchal, mais je ne sais pas ce
+qu'elle en a dit elle-même; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du
+moins les anecdotes grivoises.
+
+--Eh bien, elle disait à son frère, qui jouait toujours sans gagner
+jamais:--Ne joue donc plus, mon frère. Mais lui, répondit:--Je ne
+jouerai plus, ma soeur, quand vous ne ferez plus l'amour.--Oh! le
+méchant, répliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.--D'ailleurs, ma
+conscience répugne à parler d'amour à une femme mariée.
+
+--Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour à la reine. Passons
+donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de
+Lautrec? Ah! celle-là, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage.
+
+Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles.
+
+--Ah! ah! dit l'Angély, aurais-je mis dans le blanc, par hasard.
+
+--Je n'ai rien à dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire,
+dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il était facile de distinguer un
+léger tremblement.
+
+--Contre sa beauté?
+
+--Encore moins.
+
+--Et contre son esprit?
+
+--Elle est charmante, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angély, mais.....
+
+--Allons donc.
+
+--Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie.
+
+--Bon, mon fils, tu te fais tort à toi-même, et c'est la modestie qui te
+perd.
+
+--Et la reine, si je t'écoute, que dira-t-elle?
+
+--S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec,
+elle s'en chargera, ne fût-ce que pour te voir hors de toutes ces
+vilenies de pages et d'écuyers.
+
+--Mais Baradas?
+
+--Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de
+Lautrec; mais en la prévenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne
+d'Arc; en tout cas, essaye!
+
+--Mais si Baradas, au lieu de revenir à moi, se fâche tout à fait?
+
+--Eh bien, il te restera Saint-Simon.
+
+--Un gentil garçon, dit le roi, et le seul qui, à la chasse, souffle
+proprement dans son cor.
+
+--Eh bien! tu le vois, te voilà déjà à moitié consolé.
+
+--Que dois-je faire, l'Angély?
+
+--Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi
+et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de
+l'Europe.
+
+--Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai.
+
+--Eh quand cela, demanda l'Angély?
+
+--Dès ce soir.
+
+--Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LA CONFESSION.
+
+
+Le lendemain du jour où le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou
+l'Angély, avait pris la résolution de rendre M. Baradas jaloux, le
+cardinal de Richelieu expédiait Cavois à l'hôtel Montmorency avec une
+lettre adressée au prince et conçue en ces termes:
+
+
+ «Monsieur le duc,
+
+ «Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en
+ vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler
+ sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus
+ distingués, de la campagne qui va s'ouvrir.
+
+ «Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait
+ lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que
+ je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue,
+ toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète.
+
+ «Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle
+ serait aussi à la mienne.
+
+ «Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun
+ inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous,
+ de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout
+ à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort.
+
+ «Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre
+ très-dévoué serviteur.
+
+ «ARMAND, cardinal de Richelieu.»
+
+Un quart d'heure après avoir été chargé du soin de porter cette lettre,
+Cavois revint avec la réponse du duc. M. de Montmorency avait reçu à
+merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le
+rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui à l'heure dite, avec
+le comte de Moret.
+
+Le cardinal parut fort satisfait de la réponse, demanda à Cavois des
+nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grâce au soin qu'il
+avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours écoulés, de ne retenir
+Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le ménage jouissait de la plus
+douce sérénité, et se mit à son travail ordinaire.
+
+Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du blessé
+Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la
+chambre.
+
+Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude,
+descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se fût levé,
+quelqu'un l'attendait déjà, et on lui annonça que, dix minutes
+auparavant, une dame voilée, qui avait dit ne vouloir se faire connaître
+qu'à lui, s'était présentée et était demeurée dans l'antichambre.
+
+Le cardinal employait tant de personnes différentes à sa police, que,
+pensant qu'il avait affaire à quelqu'un de ses agents, ou plutôt de ses
+agentes, il ne chercha même point à deviner laquelle, et ordonna à son
+valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait à
+lui parler, et de veiller à ce que personne n'interrompît sa conférence
+avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il
+frapperait sur son timbre.
+
+Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une
+heure avant l'arrivée de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui
+suffirait pour expédier la dame voilée, il ne crut pas devoir ajouter
+d'autre recommandation.
+
+Cinq minutes après, Guillemot entrait conduisant la personne annoncée.
+
+Elle demeura debout, près de la porte. Le cardinal fit un signe à
+Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait
+d'introduire.
+
+Le cardinal n'avait eu qu'un regard à jeter sur elle pour s'assurer, aux
+trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet,
+qu'elle était jeune, et pour reconnaître à sa mine, qu'elle était de
+distinction.
+
+Alors voyant, malgré le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue
+paraissait fort intimidée:
+
+--Madame, lui dit-il, vous avez désiré une audience de moi. Me voici:
+parlez.
+
+Et en même temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui.
+
+La dame voilée fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint
+d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de
+comprimer les battements de son coeur.
+
+Et même sa tête, légèrement renversée en arrière, indiquait qu'elle
+était en proie à un de ces spasmes causés par l'émotion ou par la
+crainte.
+
+Le cardinal était trop observateur pour se tromper à ces signes.
+
+--A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis
+tenté de croire que vous venez à moi de la part de mes ennemis.
+Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez
+moi, vous y serez reçue comme la colombe le fut dans l'arche.
+
+--Peut-être, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur;
+mais j'en sors en fugitive et pour vous demander à la fois votre appui
+comme prélat et comme ministre; comme prêtre, je viens vous supplier de
+m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre
+protection.
+
+Et l'inconnue joignait les mains en signe de prière.
+
+--Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester
+inconnue, mais il m'est difficile de vous protéger sans savoir qui vous
+êtes.
+
+--Du moment où j'aurai la preuve d'être entendue en confession par vous,
+monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque
+la confession mettra sur vos lèvres son sceau sacré.
+
+--Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double
+confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prêtre et
+de ministre.
+
+La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit à genoux près de
+lui et leva son voile.
+
+Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosité qui prouvait qu'il ne
+croyait pas avoir affaire à une pénitente vulgaire. Mais lorsque cette
+pénitente leva son voile il ne put s'empêcher de pousser un cri de
+surprise.
+
+--Isabelle de Lautrec, murmura-t-il.
+
+--Moi-même, monseigneur, puis-je espérer que ma vue n'a rien changé aux
+bonnes dispositions de Votre Eminence?
+
+--Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous
+êtes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par conséquent
+d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous êtes à la cour
+de France, où je vous ai vue arriver avec quelque défiance, je dois dire
+que je n'ai eu qu'à approuver la conduite que vous y avez tenue.
+
+--Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens
+justement implorer votre bonté pour me tirer du double danger que je
+cours.
+
+--Si c'est une prière que vous me faites ou un conseil que vous me
+demandez, mon enfant, ne demeurez pas à genoux, et asseyez-vous près de
+moi.
+
+--Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je désire que les
+aveux que j'ai à vous faire gardent tout le caractère de la confession.
+Autrement ils prendraient peut-être le caractère d'une dénonciation et
+s'arrêteraient sur ma bouche.
+
+--Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me
+garde de combattre les susceptibilités de votre conscience, ces
+susceptibilités fussent-elles exagérées.
+
+--Lorsqu'on me força à demeurer en France, monseigneur, quoique mon père
+partît pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir à mon père
+deux choses: la fatigue que j'éprouverais dans un long voyage, et le
+danger que je courrais dans une ville qui pouvait être assiégée et prise
+d'assaut. En outre, en m'offrant près de Sa Majesté une place qui
+pouvait satisfaire les désirs d'une jeune fille, même plus ambitieuse
+que moi...
+
+--Continuez, et dites-moi si vous ne vîtes pas bientôt quelque danger
+dans cette place que vous occupiez.
+
+--Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spéculé sur ma jeunesse
+et mon dévouement à ma royale maîtresse. Le roi parut faire à moi une
+attention que je ne méritais certes pas. Le respect, pendant quelque
+temps, m'empêcha de me rendre compte des impressions de Sa Majesté, que
+sa timidité maintenait, du reste, dans les limites d'une galante
+courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte à la
+reine de quelques mots qui m'avaient été dits comme venant de la part du
+roi; mais, à mon grand étonnement, la reine se prit à rire, et me dit:
+«Ce serait un grand bonheur, chère enfant, si le roi devenait amoureux
+de vous.» Je réfléchis toute la nuit à ces paroles, et il me sembla
+qu'on avait eu sur mon séjour à la cour et sur ma position près de la
+reine, d'autres vues que celles qu'on avait laissé paraître. Le
+lendemain le roi redoubla d'assiduité; en huit jours, il était venu
+trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui était jamais arrivé.
+Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une révérence et,
+prétextant près de la reine une indisposition, je lui demandai la
+permission de me retirer. La cause de ma retraite était si visible, qu'à
+partir de cette soirée, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne
+s'approcha même plus de moi. Quant à la reine Anne, elle parut éprouver
+de ma susceptibilité un vif déplaisir, et lorsque je lui demandai la
+cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de répondre:
+«Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu
+nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu.» La reine-mère fut
+encore plus froide pour moi que la reine.
+
+--Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la
+reine attendait de vous?
+
+--Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutôt par la rougeur
+instinctive que je sentis monter à mon front que par la révélation de
+mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine
+continua d'être douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai
+près d'elle, lui rendant tous les services qu'il était en mon pouvoir de
+lui rendre. Mais hier, monseigneur, à mon grand étonnement et à celui
+des deux reines, Sa Majesté, qui depuis plus de deux semaines n'était
+point venue au cercle des dames, entra sans avoir prévenu personne de
+son arrivée, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa
+femme, baisa la main de sa mère et s'avança près de moi. La reine
+m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai à la vue du roi,
+mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a
+envoyée à sa nièce l'infante Claire-Eugénie, le roi m'adressa la parole,
+s'informa de ma santé, m'annonça qu'à la prochaine chasse il inviterait
+les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'était une chose si
+extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais
+tous les yeux fixés sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente
+que la première me couvrit le visage. Je ne sais ce que je répondis à Sa
+Majesté, ou plutôt je ne répondis pas, je balbutiai des paroles sans
+suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main.
+
+Je retombai paralysée sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la
+petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait
+mon visage, tout courbé qu'il fût vers la terre, se mit tout haut à me
+dire: «Pourquoi donc pleurez-vous?» Et, en effet, des larmes
+involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes
+joues. Je ne sais quelle signification le roi donna à mes larmes, mais
+il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna à la
+petite naine, qui éclata d'un méchant rire, glissa de mes bras et s'en
+alla parler tout bas à la reine. Restée seule et isolée, je n'osais ni
+me lever ni demeurer à ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je
+sentis le sang bruire à mes oreilles, mes tempes se gonflèrent, les
+meubles parurent se mouvoir, les murs semblèrent osciller. Je sentis les
+forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'évanouis.
+
+Quand je repris mes sens, j'étais couchée sur mon lit et Mme de Fargis
+était assise près de moi.
+
+--Mme de Fargis! répéta le cardinal en souriant.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Continuez, mon enfant.
+
+--Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si étrange, les
+félicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations
+qu'elle me dit sont si singulières, que je ne sais comment les dire à
+Votre Eminence.
+
+--Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi était amoureux de vous,
+n'est-ce pas? Elle vous félicita d'avoir opéré sur Sa Majesté un miracle
+que la reine elle-même n'avait pas pu opérer. Et elle vous exhorta à
+entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succédant
+dans les bonnes grâces du roi à son favori qui le boude, vous puissiez
+par votre dévouement servir les intérêts politiques de mes ennemis.
+
+--Votre nom n'a point été prononcé, monseigneur.
+
+--Non, pour le premier jour c'eût été trop, mais j'ai bien deviné ce
+qu'elle vous a dit, n'est-ce pas?
+
+--Mot pour mot, monseigneur.
+
+--Et que répondîtes-vous?
+
+--Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux
+premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire
+de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer
+et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au
+lieu de me soulager, me serra le coeur et me fit froid. Il me sembla
+qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une
+femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour
+de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!--Puis, prenant Mme
+de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me
+disant:--Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira
+Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en
+échange de votre dévouement--et elle rentra dans sa chambre. Mme de
+Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire,
+c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que
+je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que
+l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute
+elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me
+quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma
+résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter
+à vos pieds et de vous tout dire.
+
+--Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le
+récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime,
+mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je
+ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à
+genoux et de lui donner la forme d'une confession.
+
+--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence
+ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour
+tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée
+par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle
+de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre.
+
+--Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer?
+
+--Non, mais un danger, monseigneur.
+
+--Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la
+mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société,
+est d'aimer et d'être aimée.
+
+--Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle
+par le rang et par la naissance.
+
+--Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom,
+quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore
+l'égal des plus beaux noms de France.
+
+--Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle
+et surtout dangereuse.
+
+--Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas?
+
+--Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui
+m'épouvante.
+
+--Vous vous êtes aperçue de cet amour?
+
+--Il m'en a fait l'aveu.
+
+--Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parlé d'une
+prière.
+
+--La prière, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant
+qu'il soit, deviendra une tache du moment où je l'aurai autorisé, et
+même du moment où je l'aurai repoussé, car on aura intérêt à y faire
+croire, et je ne veux pas être un instant soupçonnée par celui qui
+m'aime et que je crains d'aimer; la prière est donc, monseigneur, de me
+renvoyer à mon père. Quel que soit le danger là-bas, il sera moins grand
+qu'ici.
+
+--Si j'avais affaire à un coeur moins pur et moins noble que le vôtre,
+moi aussi je me joindrais à ceux qui ne craignent pas de ternir votre
+pureté et de briser votre coeur; moi aussi je vous dirais: «Laissez-vous
+aimer de ce roi qui n'a jamais rien aimé au monde et qui, peut-être par
+vous, commencera enfin à aimer;» Je vous dirais: «Feignez d'être la
+complice de ces deux femmes qui travaillent à l'abaissement de la
+France, et soyez mon alliée, à moi, qui veux sa grandeur.» Mais vous
+n'êtes pas de celles à qui l'on fait de ces propositions; vous désirez
+quitter la France, vous la quitterez; vous désirez retourner près de
+votre père, je vous en donnerai les moyens.
+
+--Oh! merci, s'écria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et
+en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer.
+
+--La route ne sera peut-être pas sans danger.
+
+--Les véritables dangers, monseigneur, sont pour moi à cette cour, où je
+me vois menacée de périls mystérieux et inconnus, où je sens trembler
+incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et où
+l'innocence de mon coeur et la virginité de mes pensées sont des chances
+de plus de succomber.--Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces
+princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui
+intriguent, de ces femmes qui conseillent, comme toutes simples et
+toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes
+qui promettent, à la honte, les récompenses dues à l'honneur et à la
+loyauté. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donné par
+le Seigneur de rester honnête et pure, je vous serai reconnaissante.
+
+--Je n'ai rien à refuser à qui me prie pour une pareille cause et par de
+semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prêt,
+du moins arrêté pour votre départ.
+
+--Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur?
+
+--A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile.
+
+--Bénissez moi au moins, et votre bénédiction effacera peut-être le
+trouble de mon coeur.
+
+--Les mains que j'étendrais sur vous, mon enfant, chargé d'affaires et
+de préoccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que
+ce coeur, tout troublé qu'il est. C'est à Dieu de vous bénir, mais pas à
+moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprême bonté, mon
+insuffisante tendresse.
+
+En ce moment neuf heures sonnèrent. Richelieu s'approcha de son bureau
+et frappa sur un timbre.
+
+Guillemot parut.
+
+Les personnes que j'attendais sont-elles arrivées? demanda le cardinal.
+
+--En ce moment même le prince vient d'entrer dans la galerie des
+tableaux.
+
+--Seul, ou accompagné?
+
+--Avec un jeune homme.
+
+--Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une réponse, je ne
+dirai pas définitive, mais détaillée, j'ai besoin de causer avec les
+deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de
+Lautrec chez ma nièce, dans une demie-heure vous entrerez pour demander
+si je suis libre.
+
+Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de
+chambre, il alla ouvrir lui-même la porte de la galerie de tableaux où
+se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de
+Montmorency et le comte de Moret.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMÉDIE SANS LE SECOURS DE SES
+COLLABORATEURS.
+
+
+Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait
+l'exigence de la multiplicité des affaires dont était chargé le
+cardinal, pour que, l'attente eût-elle été plus longue, ils eussent eu
+la susceptibilité d'en témoigner le moindre mécontentement. Sans avoir
+atteint ce degré suprême auquel il arriva après la fameuse journée
+baptisée, par l'histoire, la journée des Dupes, il était déjà regardé,
+sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il
+est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il
+n'avait que l'initiative, sa voix et la prépondérance de son génie,
+éternellement combattu par la haine des deux reines et par une espèce de
+conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et présidé par le cardinal de
+Bérulle. Les décisions prises, le roi intervenait, approuvait ou
+improuvait. C'était sur cette approbation ou improbation, que pesait
+plus particulièrement tantôt Richelieu, tantôt la reine-mère, selon
+l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII.
+
+Or la grande affaire qui allait se décider dans deux ou trois jours,
+c'était, non point la guerre d'Italie--elle était arrêtée--Mais c'était
+le choix du chef qu'on donnerait à cette armée.
+
+C'était de cette question importante que le cardinal comptait entretenir
+les deux princes qu'il désirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il
+avait écrit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret;
+seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intérêt que la
+jeune femme lui avait inspiré venaient, dans leurs détails, de modifier
+les intentions qu'il avait sur le comte.
+
+C'était la première fois que M. de Montmorency se trouvait en face de
+Richelieu depuis l'exécution de son cousin de Bouteville; mais nous
+avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas
+vers le cardinal, en allant à la soirée de la princesse Marie de
+Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqué de raconter à
+son oncle un fait de cette importance.
+
+Le cardinal était trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut
+à la nièce était en réalité adressé à l'oncle, et que c'était une
+ouverture de paix que lui faisait le prince.
+
+Quant au comte de Moret, c'était autre chose; non-seulement le jeune
+homme par sa franchise, par son caractère tout français, au milieu de
+tant de caractères espagnols et italiens, par son courage bien connu, et
+dont il avait, à peine âgé de vingt-deux ans, donné tant de preuves,
+inspirait au cardinal un intérêt réel; mais encore il tenait beaucoup à
+le ménager, à le protéger, à aider sa fortune--étant le seul fils de
+Henri IV qui n'eût point encore ouvertement conspiré contre lui.--Le
+comte de Moret, livré, honoré, ayant un commandement dans l'armée,
+servant la France, représentée dans sa politique par le duc de
+Richelieu, était un contre-poids aux deux Vendôme, emprisonnés pour
+avoir conspiré contre lui.
+
+Or, dans l'opinion du cardinal, il était temps qu'il arrêtât le jeune
+prince sur la pente où il était engagé, jeté au milieu des cabales de la
+reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, prêt à devenir l'amant de Mme
+de Fargis ou à redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait
+pas à être enveloppé de tant de liens que lui même, le voulût-il, ne
+pourrait plus se dégager.
+
+Le cardinal offrit sa main à M. de Montmorency, qui la prit et la serra
+sincèrement; mais il ne se permit pas cette familiarité avec le comte de
+Moret, qui était de sang royal, et s'inclina à peu près comme il eût
+fait pour Monsieur.
+
+Les premiers compliments échangés:
+
+--Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'était agi de la
+guerre de La Rochelle, guerre maritime que je désirais conduire sans
+opposition, je vous ai racheté votre titre de grand amiral et vous l'ai
+payé le prix que vous avez demandé. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de
+vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris.
+
+--Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire,
+que lorsqu'il est question tout à la fois de son service et du bien de
+l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dévouement, de commencer par
+me faire une promesse?
+
+--Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de
+son précieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre
+loyauté, que je vais m'expliquer clairement avec vous.
+
+Montmorency s'inclina.
+
+--Lorsque votre père mourut, quoique héritier de sa fortune et de ses
+titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hériter à
+cause de votre extrême jeunesse--c'était celle de connétable. L'épée
+fleurdelisée, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un
+bras vigoureux d'ailleurs était là, prêt à la prendre et à la porter
+loyalement. C'était celui du seigneur de Lesdiguières. Il fut fait
+connétable à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa
+échapper. Depuis ce temps, le maréchal de Créquy, son gendre, aspire à
+le remplacer. Mais l'épée de connétable n'est point une quenouille qui
+se transmette par les femmes. M. de Créquy a eu cette année une occasion
+de la conquérir, c'était de faire réussir l'expédition du duc de Nevers,
+au lieu de la faire manquer en se déclarant pour la reine-mère, contre
+la France et contre moi. Il a donné sa démission de connétable; moi
+vivant il ne le sera jamais!
+
+Un souffle joyeux et brûlant sortit de la poitrine du duc de
+Montmorency.
+
+Ce témoignage de satisfaction n'échappa point au cardinal.--Il continua:
+
+--La confiance que j'avais dans le maréchal de Créquy, je la reporte en
+vous, prince. Votre parenté avec la reine-mère n'influera point sur
+votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre
+d'Italie, c'est selon le résultat bon ou mauvais qu'elle aura la
+grandeur ou l'abaissement de la France.
+
+Et comme le comte de Moret écoutait attentivement ce que disait le
+cardinal:
+
+--Vous faites bien de me prêter, vous aussi, attention, mon jeune
+prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour
+laquelle votre auguste père a tout donné, même sa vie.
+
+Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience
+la fin de son discours:
+
+--Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernières
+paroles la même franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si,
+comme je l'espère, je suis chargé de la conduite de la guerre, vous
+aurez le principal commandement de l'armée, mon cher duc; et, le siége
+de Cazal levé, vous trouverez derrière la porte cette épée de connétable
+qui ainsi rentrera pour la troisième fois dans votre famille. Et
+maintenant réfléchissez, monsieur le duc, si vous avez plus à attendre
+d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre
+toute liberté.
+
+--Votre main! monseigneur, dit Montmorency.
+
+Le cardinal lui tendit la main.
+
+--Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi
+comme votre homme lige; je promets d'obéir en tous points à Votre
+Eminence, excepté le cas où l'honneur de mon nom serait compromis.
+
+--Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une
+suprême dignité, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai
+jamais à un Montmorency rien dont il ait à rougir.
+
+--Et quand faudra-t-il être prêt, monseigneur?
+
+--Le plus tôt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant
+toujours que la direction de la guerre me soit confiée, entrer en
+campagne au commencement du mois prochain.
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre alors monseigneur. Je pars pour mon
+gouvernement ce soir même, et le 10 janvier je serai à Lyon avec cent
+gentilshommes et cinq cents cavaliers.
+
+--Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas où un autre que moi
+serait chargé de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce
+que vous feriez dans cette circonstance?
+
+--Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point à la hauteur du
+projet, je n'obéirai qu'à S. M. le roi Louis XIII et à vous.
+
+--Partez, prince, vous savez où je vous ai dit que vous attendait l'épée
+de connétable.
+
+--Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret?
+
+--Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes
+particulières, et je désire lui donner, de son côté, une mission
+importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui
+seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-même,
+la mission qu'il va recevoir de moi nécessitant courage de sa part et
+dévouement de la part de ceux qui l'accompagneront.
+
+Le duc et le comte de Moret échangèrent à voix basse quelques mots,
+parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de
+Moret au duc.
+
+--Laissez-moi Galuar.
+
+Puis, la joie dans le coeur, le prince saisit la main du cardinal, la
+pressa avec reconnaissance et s'élança hors de l'appartement.
+
+Resté seul avec le comte de Moret, le cardinal s'approcha de lui, et, le
+regardant avec une respectueuse tendresse:
+
+--Monsieur le comte, lui dit-il, ne vous étonnez point de l'intérêt que
+je me permets de vous porter, intérêt auquel m'autorisent et ma position
+et mon âge, qui est double du vôtre; mais parmi tous les enfants du roi
+Henri, vous seul êtes son véritable portrait, et il est permis à ceux
+qui ont aimé le père d'aimer le fils.
+
+Le jeune prince se trouvait pour la première fois en face de Richelieu,
+pour la première fois il entendait le son de voix, et prévenu contre lui
+par ce qu'il avait entendu dire, il s'étonna tout à la fois que cette
+figure sévère pût se dérider, et que cette voix impérative pût
+s'adoucir.
+
+--Monseigneur, lui répondit-il en riant, mais non cependant sans laisser
+percer dans sa voix une certaine émotion, Votre Eminence est bien bonne
+de s'occuper d'un jeune fou qui n'a pensé jusqu'ici qu'à s'amuser du
+mieux qu'il a pu, et qui, si on lui demandait à lui-même à quoi il est
+bon, ne saurait que répondre.
+
+--Un vrai fils de Henri IV est bon à tout, monsieur, dit le cardinal,
+car avec le sang se transmet le courage et l'intelligence. Et c'est pour
+cela que je ne veux pas, en vous laissant faire fausse route, vous jeter
+dans les périls auxquels vous vous exposez.
+
+--Moi, monseigneur, s'exclama le jeune homme un peu étonné, dans quelle
+voie mauvaise suis-je donc engagé, et quels sont donc les dangers qui me
+menacent?
+
+--Voulez vous me prêter quelques minutes d'attention, M. le comte, et
+pendant ces quelques minutes m'écouter sérieusement?
+
+--Ce serait un devoir que mon âge et mon nom m'imposeraient,
+monseigneur, quand vous ne seriez pas ministre et homme de génie. Je
+vous écoute donc, non pas sérieusement, mais respectueusement.
+
+--Vous êtes arrivé à Paris dans les derniers jours de novembre, le 28,
+je crois.
+
+--Le 28, monseigneur.
+
+--Vous étiez chargé de lettres du Milanais et du Piémont pour la reine
+Marie de Médicis, pour la reine Anne d'Autriche et pour MONSIEUR.
+
+Le comte regarda le cardinal avec étonnement, hésita un instant à
+répondre; mais enfin, entraîné par la vérité et par l'influence
+qu'exerce un homme de génie:
+
+--Oui, monseigneur, dit-il.
+
+--Mais comme les deux reines et Monsieur étaient allés au devant du roi,
+vous avez été obligé de demeurer huit jours à Paris. Pour ne pas rester
+oisif pendant ces huit jours, vous avez fait votre cour à la soeur de
+Marion Delorme, à Mme de la Montagne. Jeune, beau, riche, fils de roi,
+vous n'avez pas eu à languir; dès le lendemain du jour où vous vous êtes
+présenté chez elle, vous étiez son amant.
+
+--Est-ce ce que vous appelez faire fausse route et m'exposer à des
+dangers dont vous voudriez me garantir? demanda en riant le comte de
+Moret, s'étonnant qu'un ministre de la gravité du cardinal descendit à
+de pareils détails.
+
+--Non, monsieur; nous allons y arriver; non, ce n'est point être l'amant
+de la soeur d'une courtisane, ce que j'appelle faire fausse route,
+quoique vous ayez pu voir que cet amour n'était pas tout à fait sans
+danger. Ce fou de Pisani a cru que c'était de Mme de Maugiron que vous
+étiez l'amant. Il a voulu vous faire assassiner; par bonheur, il a
+trouvé un sbire plus honnête homme que lui, lequel, fidèle à la mémoire
+du grand roi, a refusé de porter la main sur son fils. Il est vrai que
+ce brave homme a été victime de son honnêteté, et que vous-même l'avez
+vu couché sur une table, mourant et se confessant à un capucin.
+
+--Puis-je vous demander, monseigneur, dit le comte de Moret, espérant
+embarrasser Richelieu, quel jour et à quel endroit j'ai été témoin de ce
+douloureux spectacle?
+
+--Mais le 5 décembre dernier, vers six heures du soir, dans une salle de
+l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, au moment où, déguisé en gentilhomme
+basque, vous veniez de quitter Mme de Fargis, déguisée en Catalane, et
+venant vous annoncer que la reine Anne d'Autriche, la reine Marie de
+Médicis et Monsieur, vous attendraient au Louvre entre onze heures et
+minuit.
+
+--Ah! par ma foi, monseigneur, cette fois-ci je me rends, et je
+reconnais que votre police est bien faite.
+
+--Eh bien, comte, maintenant croyez-vous que ce soit pour moi et par
+crainte du mal que vous pouvez me faire, que je suis arrivé à réunir sur
+vous de si exacts renseignements?
+
+--Je ne sais, mais il est probable que Votre Eminence a eu cependant un
+intérêt quelconque.
+
+--Un grand, comte, j'ai voulu sauver le fils du roi Henri IV du mal
+qu'il pouvait se faire à lui-même.
+
+--Comment cela, monseigneur?
+
+--Que la reine Marie de Médicis, qui est à la fois Italienne et
+Autrichienne, que la reine Anne d'Autriche, qui est à la fois
+Autrichienne et Espagnole, conspirent contre la France, c'est un crime,
+mais un crime qui se conçoit, les liens de famille ne l'emportent
+souvent que trop sur les devoirs de la royauté. Mais que le comte de
+Moret, c'est-à-dire le fils d'une Française et du roi le plus français
+qui ait jamais existé, conspire avec deux reines aveugles et parjures en
+faveur de l'Espagne et de l'Autriche, c'est ce que j'empêcherai, par la
+persuasion d'abord, par la prière ensuite, et enfin par la force s'il le
+faut.
+
+--Mais qui vous a dit que je conspire, monseigneur?
+
+--Vous ne conspirez pas encore, comte; mais peut-être, par entraînement
+chevaleresque, n'eussiez-vous point tardé à conspirer, et c'est pour
+cela que j'ai voulu vous dire à vous-même: Fils de Henri IV, toute sa
+vie votre père a poursuivi l'abaissement de l'Espagne et de l'Autriche.
+Ne vous alliez pas à ceux qui veulent leur élévation aux dépens des
+intérêts de la France. Fils de Henri IV, l'Autriche et l'Espagne ont tué
+votre père; ne commettez pas cette impiété de vous allier aux ennemis de
+votre père.
+
+--Mais pourquoi Votre Eminence ne dit-elle pas à Monsieur ce qu'elle me
+dit à moi?
+
+--Parce que Monsieur n'a rien à faire là-dedans, étant le fils de
+Concini, et non de Henri IV.
+
+--Monsieur le cardinal, songez à ce que vous dites.
+
+--Oui, je sais que je m'expose à la colère de la reine-mère, à la colère
+de Monsieur, à la colère du roi même, si le comte de Moret s'éloigne de
+celui qui veut son bien pour aller à ceux qui veulent le mal; mais le
+comte de Moret sera reconnaissant du grand intérêt que je lui porte et
+qui n'a pas d'autre source que le grand amour et la grande admiration
+que j'ai pour le roi son père, et le comte de Moret tiendra secret tout
+ce que je lui ai dit ce soir, pour son bien et pour celui de la France.
+
+--Votre Eminence n'a pas besoin que je lui donne ma parole, n'est-ce
+pas?
+
+--On ne demande pas de ces choses-là au fils de Henri IV.
+
+--Mais enfin, Votre Eminence ne m'a pas seulement fait venir pour me
+donner des conseils, mais aussi, lui ai-je entendu dire, pour me confier
+une mission.
+
+--Oui, comte, une mission qui vous éloigne de ce danger que je crains
+pour vous.
+
+--Qui m'éloigne du danger?
+
+Richelieu fit signe que oui.
+
+--Et par conséquent de Paris?
+
+--Il s'agirait de retourner en Italie.
+
+--Hum! fit le comte de Moret.
+
+--Avez vous des raisons pour ne pas retourner en Italie?
+
+--Non, mais j'en aurais pour rester à Paris.
+
+--Alors vous refusez, monsieur le comte?
+
+--Non, je ne refuse pas, surtout si la mission peut s'ajourner.
+
+--Il s'agit de partir ce soir ou demain au plus tard.
+
+--Impossible, monseigneur, dit le comte de Moret en secouant la tête.
+
+--Comment! s'écria le cardinal, laisserez-vous une guerre se faire sans
+y prendre part?
+
+--Non; seulement je quitterai Paris avec tout le monde, et le plus tard
+possible.
+
+--C'est bien résolu dans votre esprit, monsieur le comte?
+
+--C'est bien résolu, monseigneur.
+
+--Je regrette votre répugnance à ce départ. Il n'y a qu'à vous, qu'à
+votre courage, à votre loyauté, à votre courtoisie que j'aurais voulu
+confier la fille d'un homme pour lequel j'ai la plus haute estime. Je
+chercherai quelqu'un, comte, qui veuille bien vous remplacer près de
+Mlle Isabelle de Lautrec.
+
+--Isabelle de Lautrec! s'écria le comte de Moret. C'était Isabelle de
+Lautrec que vous vouliez renvoyer à son père?
+
+--Elle-même; qu'y a-t-il donc dans ce nom qui vous étonne?
+
+--Oh! mais, monseigneur, pardon.
+
+--Je vais aviser et lui trouver un autre protecteur.
+
+--Non pas, non pas, monseigneur, inutile de chercher plus loin: le
+conducteur, le défenseur de Mlle de Lautrec, celui qui se fera tuer pour
+elle, il est trouvé, le voilà, c'est moi.
+
+--Alors, dit le cardinal, je n'ai plus à m'inquiéter de rien?
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Vous acceptez?
+
+--J'accepte.
+
+--En ce cas, voici mes dernières instructions.
+
+--J'écoute.
+
+--Vous remettrez Mlle de Lautrec, qui pendant tout le voyage vous sera
+aussi sacrée qu'une soeur.
+
+--Je le jure.
+
+--A son père, qui est à Mantoue; puis vous reviendrez rejoindre l'armée
+et prendre un commandement sous M. de Montmorency.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et si le hasard faisait--vous comprenez, un homme de prévoyance doit
+supposer tout ce qui est possible--si le hasard faisait que vous vous
+aimassiez...
+
+Le comte de Moret fit un mouvement.
+
+--C'est une supposition, vous comprenez bien, puisque vous ne vous êtes
+pas vus, puisque vous ne vous connaissez point. Eh bien, le cas échéant,
+je ne puis rien faire pour vous, monseigneur, qui êtes fils de roi, mais
+je puis faire beaucoup pour Mlle de Lautrec et pour son père.
+
+--Vous pouvez faire de moi le plus heureux des hommes, monseigneur.
+J'aime Mlle de Lautrec.
+
+--Ah vraiment, voyez comme cela se rencontre; est-ce que ce serait elle,
+par hasard, qui, le soir où vous avez été au Louvre, vous aurait pris
+sur l'escalier des mains de Mme de Chevreuse déguisée en page, et vous
+aurait conduit à travers le corridor noir jusqu'à la chambre de la
+reine? Avouez que dans ce cas ce serait un hasard miraculeux.
+
+--Monseigneur, dit le comte de Moret, regardant le cardinal avec
+stupéfaction, je ne connais que mon admiration pour vous qui égale ma
+reconnaissance; mais...
+
+Le comte s'arrêta inquiet.
+
+--Mais quoi? demanda le cardinal.
+
+--Il me reste un doute.
+
+--Lequel?
+
+--J'aime Mlle de Lautrec, mais j'ignore si Mlle de Lautrec m'aime, et
+si, malgré mon dévouement, elle m'accepterait pour son protecteur.
+
+--Ah! quant à cela, monsieur le comte, cela ne me regarde plus et
+devient tout à fait votre affaire, c'est à vous d'obtenir d'elle ce que
+vous désirez.
+
+--Mais où cela? comment la verrai-je? je n'ai aucune occasion de la
+rencontrer, et s'il faut, comme le disait Votre Eminence, que son départ
+ait lieu ce soir ou demain matin au plus tard, je ne sais d'ici là
+comment la voir.
+
+--Vous avez raison, monsieur le comte, une entrevue entre vous est
+urgente, et tandis que vous allez y réfléchir de votre côté, je vais,
+moi, y réfléchir du mien. Attendez un instant dans ce cabinet, j'ai
+quelques ordres à donner.
+
+Le comte de Moret s'inclina, suivant des yeux, avec un étonnement mêlé
+d'admiration cet homme, si éminemment au-dessus des autres hommes, qui,
+de son cabinet, conduisait l'Europe et qui, malgré les intrigues dont il
+était entouré, malgré les dangers qui le menaçaient, trouvait du temps
+pour s'occuper des intérêts particuliers et descendre dans les moindres
+détails de la vie.
+
+La porte par laquelle le cardinal avait disparu refermée, le comte de
+Moret resta machinalement les yeux fixés sur cette porte, et il n'en
+avait pas encore détourné son regard, lorsqu'elle se rouvrit et que dans
+son encadrement, il vit apparaître, non pas le cardinal, mais Mlle de
+Lautrec elle-même.
+
+Les deux amants, comme frappés en même temps du choc électrique,
+poussèrent chacun de son côté, un cri d'étonnement, puis avec la
+rapidité de la pensée, le comte de Moret s'élançant au-devant
+d'Isabelle, tombait à ses genoux et saisissait sa main, qu'il baisait
+avec une ardeur qui prouvait à la jeune fille qu'elle avait peut-être
+trouvé un protecteur dangereux, mais un défenseur dévoué.
+
+Pendant ce temps, le cardinal, arrivé à son but d'éloigner le fils de
+Henri IV de la cour et de s'en faire un partisan, se réjouissait,
+croyant avoir trouvé un dénoûment à son héroï-comédie, sans la
+participation de ses collaborateurs ordinaires, MM. Desmarets, Rotrou,
+l'Estoile et Mayret.
+
+Corneille on se le rappelle, n'avait pas encore eu l'honneur d'être
+présenté au cardinal.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LE CONSEIL.
+
+
+Le grand événement, l'événement attendu de tous avec anxiété, surtout de
+Richelieu, qui se croyait sûr du roi autant que l'on pouvait être sûr de
+Louis XIII, était la tenue d'un conseil chez la reine-mère, au palais du
+Luxembourg, qu'elle avait fait bâtir pendant la régence sur le modèle
+des palais florentins, et pour la galerie duquel Rubens avait exécuté,
+dix ans auparavant, les magnifiques tableaux représentant les événements
+les plus importants de la vie de Marie de Médicis, et qui font
+aujourd'hui un des principaux ornements de la galerie du Louvre.
+
+Le conseil se tenait le soir.
+
+Il était formé du ministère particulier de la reine Marie de Médicis,
+qui se composait de créatures complétement à elle, et qui était présidé
+par le cardinal de Bérulle, et conduit par Vauthier, plus du maréchal de
+Marillac, qui était devenu maréchal sans avoir jamais vu le feu, et que
+dans ses mémoires le cardinal appelle toujours Marillac-l'Epée, parce
+qu'ayant eu querelle à la paume avec un nommé Caboche, il l'avait tué en
+le rencontrant sur sa route, sans lui donner le temps de se défendre,
+plus enfin, son frère aîné Marillac, le garde des sceaux, qui était un
+des amants de Fargis. A ce conseil on adjoignait, dans les grandes
+circonstances, des espèces de conseillers honoraires qui étaient des
+capitaines les plus renommés et des seigneurs les plus élevés de
+l'époque, et c'est ainsi qu'au conseil dans lequel nous allons
+introduire nos lecteurs, on avait adjoint le duc d'Angoulême, le duc de
+Guise, le duc de Bellegarde et le maréchal de Bassompierre.
+
+Monsieur, depuis quelque temps, était rentré dans ce conseil, dont il
+était sorti à propos du procès de Chalais. Le roi y assistait de son
+côté lorsqu'il croyait la discussion assez importante pour nécessiter sa
+présence.
+
+La délibération du conseil prise, on en référait, nous l'avons dit, au
+roi, qui approuvait, improuvait ou même changeait complétement la
+détermination adoptée.
+
+Le cardinal de Richelieu, premier ministre en réalité, par l'influence
+de son génie, mais qui n'en eut le titre et le pouvoir absolu qu'un an
+après les événements que nous venons de raconter, n'avait que sa voix
+dans ce conseil, mais presque toujours l'amenait à son avis
+qu'appuyaient d'habitude le duc de Marillac, le duc de Guise, le duc
+d'Angoulême, et quelquefois le maréchal de Bassompierre; mais que
+contrariaient toujours systématiquement la reine-mère, Vauthier, le
+cardinal de Bérulle, et les deux ou trois voix qui obéissaient
+passivement aux signes négatifs ou affirmatifs que leur faisait Marie de
+Médicis.
+
+Ce soir-là, Monsieur, sous le prétexte de se brouiller avec la
+reine-mère, avait déclaré ne point vouloir assister au conseil; mais,
+malgré son absence, du moment où sa mère se chargeait de ses intérêts,
+il n'en était que plus puissant.
+
+Le conseil était indiqué pour huit heures du soir.
+
+A huit heures un quart, toutes les personnes convoquées étaient à leur
+poste et se tenaient debout devant la reine Marie de Médicis, assise.
+
+A huit heures et demie, le roi entra, salua sa mère, qui se leva à son
+tour, lui baisa les mains, s'assit près d'elle sur un fauteuil un peu
+plus élevé que le sien, se couvrit et prononça les paroles
+sacramentelles:
+
+--Asseyez-vous!
+
+MM. les membres du ministère et les conseillers honoraires s'assirent
+autour de la table, sur des tabourets préparés à cet effet en nombre
+égal à celui des délibérants.
+
+Le roi étendit circulairement son regard, de manière à passer en revue
+tous les assistants; puis, de sa même voix mélancolique et sans timbre,
+comme il eût dit toute autre chose, il dit:
+
+--Je ne vois pas monsieur mon frère. Où est-il donc?
+
+--A cause de sa désobéissance à votre volonté, sans doute n'ose-t-il
+point se présenter devant vous. Votre bon plaisir est-il que nous
+procédions sans lui?
+
+Le roi, sans répondre de vive voix, fit de la tête un signe affirmatif.
+
+Puis, s'adressant non seulement aux membres du conseil, mais aux
+gentilshommes convoqués dans le but de donner leur avis sur la
+délibération:
+
+--Messieurs, dit-il, vous savez tous ce dont il s'agit aujourd'hui.--Il
+s'agit de savoir si nous devons faire lever le siége de Cazal, secourir
+Mantoue afin d'affermir les prétentions du duc de Nevers--prétentions
+que nous avons appuyées--et arrêter les entreprises du duc de Savoie sur
+le Montferrat. Bien que le droit de faire la paix et la guerre soit un
+droit royal, nous désirons nous éclairer de vos lumières avant de
+prendre une décision, ne prétendant aucunement amoindrir notre droit par
+les conseils que nous vous demandons. La parole est à notre ministre, M.
+le cardinal de Richelieu, pour nous exposer la situation des affaires.
+
+Richelieu se leva, et, saluant les deux majestés:
+
+--L'exposé sera court, dit-il. Le duc Vincent de Gonzague, en mourant, a
+laissé tous ses droits au duché de Mantoue, au duc de Nevers, oncle des
+trois derniers souverains de ce duché, morts sans enfants mâles. Le duc
+de Savoie avait espéré marier un de ses fils avec l'héritière du
+Montferrat et du Mantouan, et se créer en Italie cette puissance de
+second ordre, objet de sa constante ambition, et qui l'a fait si souvent
+trahir ses promesses envers la France. Le ministre de S. M. le roi Louis
+XIII a cru alors qu'il était d'une bonne politique, étant déjà allié
+avec le Saint-Père et les Vénitiens, de se donner, en appuyant
+l'avènement d'un Français aux duchés de Mantoue et du Montferrat, un
+partisan zélé au milieu des puissances lombardes, et d'acquérir ainsi
+sur lui une prépondérance suivie sur les affaires d'Italie, et d'y
+neutraliser au contraire l'influence de l'Espagne et de l'Autriche.
+C'est dans ce but que le ministre de Sa Majesté a agi jusqu'ici; et
+c'était pour préparer les voies de cette campagne qu'il avait, il y a
+plusieurs mois, envoyé une première armée, qui, par une faute du
+maréchal de Créquy, faute que l'on pourrait presque qualifier de
+trahison, a été non pas battue par le duc de Savoie, comme les ennemis
+de la France se sont empressés de le dire, mais manquant, les fantassins
+de vivres, les cavaliers de vivres et de fourrage, s'est dispersée et
+fondue, pour ainsi dire, au souffle de la faim; donc, cette politique
+adoptée, cette première démarche hostile faite, il ne s'agissait que
+d'attendre une époque favorable pour poursuivre l'entreprise
+commencée;--cette époque, le ministre du roi est d'avis qu'elle est
+arrivée. La Rochelle prise nous permet de disposer de notre armée et de
+notre flotte. La question posée à Leurs Majestés est celle-ci: Fera-t-on
+ou ne fera-t-on pas la guerre? et si on la fait, la fera-t-on tout de
+suite ou attendra-t-on? Le ministre de Sa Majesté, qui est pour la
+guerre et pour la guerre immédiate, se tient prêt à répondre aux
+objections qui lui seront faites.
+
+Et saluant le roi et la reine Marie, le cardinal s'assit, abandonnant la
+parole à son adversaire, ou plutôt à un seul adversaire, le cardinal
+Bérulle.
+
+Celui-ci, de son côté, sachant bien que c'était à lui de répondre,
+consulta, du regard, la reine-mère qui d'un signe lui répondit qu'il
+avait carrière, se leva, salua les deux majestés, et dit:
+
+--Le projet de faire la guerre en Italie, malgré les bonnes raisons
+apparentes que nous a données M. le cardinal de Richelieu, nous paraît
+non-seulement dangereux, mais impossible. L'Allemagne, presque
+subjuguée, fournit à l'Empereur Ferdinand des armées innombrables,
+auxquelles les forces militaires de la France ne peuvent être comparées;
+et, de son côté, S. M. Philippe III, l'auguste frère de la reine, trouve
+dans les mines du nouveau monde des trésors suffisants à payer des
+armées aussi nombreuses que celles des anciens rois de Perse. Dans ce
+moment, au lieu de songer à l'Italie, l'Empereur ne s'occupe qu'à
+réduire les protestants et à tirer de leurs mains les évêchés, les
+monastères et les autres biens ecclésiastiques dont ils se sont emparés
+injustement.
+
+Pourquoi la France, c'est-à-dire la fille aînée de l'Eglise,
+s'opposerait-elle à une si noble et si chrétienne entreprise; ne vaut-il
+pas mieux, au contraire, que le roi l'appuie, et qu'il achève d'extirper
+l'hérésie en France pendant que l'empereur et le roi d'Espagne
+travailleront à la battre en Allemagne et dans les Pays-Bas, pour
+exécuter des desseins chimériques et directement opposés au bien de
+l'Eglise? M. de Richelieu parle de paix avec l'Angleterre et laisse
+entendre une alliance avec les puissances hérétiques, chose capable de
+flétrir à jamais la gloire de Sa Majesté. Au lieu de faire la paix avec
+l'Angleterre, n'avons-nous pas chance, au contraire, en poursuivant la
+guerre contre le roi Charles Ier, d'espérer qu'il en sera enfin réduit à
+donner satisfaction à la France en rappelant les femmes et les
+serviteurs de la reine si indignement chassés contre la bonne foi d'un
+traité solennel et à cesser les précautions contre les catholiques
+anglais. Que savons-nous si Dieu ne veut pas rétablir la vraie religion
+en Angleterre, pendant que l'hérésie se détruira en France, en Allemagne
+et dans les Pays-Bas. Dans la conviction que j'ai parlé dans les
+intérêts de la France et du Trône, je mets mon humble opinion aux pieds
+de Leurs Majestés.
+
+Et le cardinal s'assit à son tour, non sans avoir du regard recueilli
+les marques d'approbation que lui adressaient ouvertement la reine Marie
+et les membres de son conseil, et justement le garde des sceaux
+Marillac, ramené au parti des reines par les soins de Mme de Fargis.
+
+Le roi, se tournant alors vers le cardinal de Richelieu:
+
+--Vous avez entendu, monsieur le cardinal, dit-il, et, si vous avez à
+répondre, répondez.
+
+Richelieu se leva.
+
+--Je crois, dit-il, mon honorable collègue, M. le cardinal de Bérulle
+mal informé de la situation politique de l'Allemagne et financière de
+l'Espagne; la puissance de l'empereur Ferdinand, qu'il nous représente
+comme si fort redoutable, n'est point tellement établie en Allemagne
+qu'on ne puisse l'ébranler, le jour où, sans avoir besoin de nous allier
+à lui, nous pousserons sur l'empereur le lion du Nord, le grand
+Gustave-Adolphe, à qui il ne manque, pour prendre cette grande décision,
+que quelques centaines de mille livres, qu'à un moment donné on fera
+luire à ses yeux comme un des ces phares qui indiquent aux vaisseaux
+leur chemin. Le ministre de Sa Majesté sait même de source certaine que
+ces armées de Ferdinand dont parle M. le cardinal de Bérulle donnent de
+grands ombrages à Maximilien, duc de Bavière, chef de la ligue
+catholique. Le ministre de Sa Majesté se fait fort, à un moment donné,
+de prendre ces armées si terribles entre les armées protestantes de
+Gustave-Adolphe et les armées catholiques de Maximilien. Quant aux
+trésors imaginaires du roi Philippe III, qu'on permette au ministre du
+roi de les réduire à leur juste valeur. Le roi d'Espagne tire à peine
+cinq cent mille écus par an des Indes, et le conseil de Madrid s'est
+trouvé fort déconcerté quand, il y a deux mois, on apprit que l'amiral
+des Pays-Bas, Hein, avait pris et coulé à fond, dans le golfe du
+Mexique, les galions d'Espagne et leur charge, estimée à 12 millions,
+et, à la suite de cette nouvelle, les affaires de S. M. le roi d'Espagne
+se trouvèrent même dans un si grand désordre, qu'il ne put envoyer à
+l'empereur Ferdinand le subside d'un million qu'il lui avait promis.
+Maintenant, pour répondre à la seconde partie du discours de son
+adversaire, le ministre du roi fera humblement observer à Sa Majesté
+qu'elle ne saurait souffrir avec honneur l'oppression du duc de Mantoue,
+que non-seulement il a reconnu, mais que son ambassadeur, M. de Chamans,
+a fait nommer, par son influence sur le dernier duc. Sa Majesté doit
+non-seulement protéger ses alliés en Italie, mais encore protéger contre
+l'Espagne cette belle contrée de l'Europe que l'Espagne tend
+éternellement à subjuguer, et où elle est déjà trop puissante.
+
+Si nous n'appuyons pas vigoureusement le duc de Mantoue, celui-ci,
+incapable de résister à l'Espagne, sera obligé de consentir à l'échange
+de ses Etats avec d'autres Etats hors de l'Italie, ce que la cour
+d'Espagne lui propose en ce moment. Déjà, ne l'oubliez pas, le feu duc
+Vincent a été sur le point de consentir à ce marché et d'échanger le
+Montferrat pour faire dépit à Charles-Emmanuel, et pour lui donner des
+voisins capables d'arrêter ses mouvements continuels. Enfin, l'avis du
+ministre de Sa Majesté est qu'il y aurait non-seulement préjudice, mais
+encore honte à laisser impunie la témérité du duc de Savoie, qui
+brouille depuis plus de trente ans les affaires de la France et de ses
+alliés; qui lie mille intrigues contraires au service et à l'intérêt de
+Sa Majesté, dont on trouve la main dans la conspiration de Chalais,
+comme on l'avait déjà trouvée dans la conspiration de Biron, et qui
+s'est fait l'allié des Anglais dans leurs entreprises sur l'île de Ré.
+
+Puis alors, se tournant vers le roi et s'adressant directement à lui:
+
+--En prenant cette ville rebelle, ajouta le cardinal de Richelieu, vous
+avez heureusement exécuté, Sire, le projet le plus glorieux pour vous,
+et le plus avantageux à votre Etat. L'Italie, oppressée depuis un an par
+les armes du roi d'Espagne et du duc de Savoie, implore le secours de
+votre bras victorieux. Refuseriez-vous de prendre en main la cause de
+vos voisins et de vos alliés que l'on veut injustement dépouiller de
+leurs héritages. Eh bien, moi, Sire, moi, votre ministre, j'ose vous
+promettre que, si vous formez aujourd'hui cette noble résolution, le
+succès n'en sera pas moins heureux que celui du siége de La Rochelle. Je
+ne suis ni prophète--et Richelieu regarda avec un sourire son collègue
+le cardinal de Bérulle--ni fils de prophète, mais je puis assurer Votre
+Majesté que, si elle ne perd point de temps dans l'exécution de son
+dessein, vous aurez délivré Cazal et donné la paix à l'Italie avant la
+fin du mois de mai prochain.
+
+En revenant, avec votre armée, dans le Languedoc, vous achèverez de
+réduire le parti huguenot au mois de juillet; enfin, Votre Majesté,
+victorieuse partout, pourra prendre du repos à Fontainebleau ou partout
+ailleurs, pendant les beaux jours de l'automne.
+
+Un mouvement approbateur courut parmi les gentilshommes invités à
+assister à la séance, et il fut visible que le duc d'Angoulême, le duc
+de Guise surtout, approuvaient tout particulièrement l'avis de M. de
+Richelieu.
+
+Le roi prit la parole:
+
+--M. le cardinal, dit-il, a bien fait, toutes les fois qu'il a parlé de
+lui-même et de la politique suivie, de dire le _ministre du roi_, car
+cette politique, c'est d'après mes ordres qu'elle a agi.--Oui, nous
+sommes de son avis; oui, la guerre est nécessaire en Italie; oui, nous
+devons y soutenir nos alliés; oui, nous devons y maintenir notre
+suprématie, en y restreignant autant que possible non-seulement le
+pouvoir, mais l'influence de l'Espagne: notre honneur y est engagé.
+
+Malgré le respect que l'on devait au roi, quelques applaudissements
+éclatèrent du côté des amis du cardinal, tandis que les amis de la reine
+retenaient à peine leurs murmures. Marie de Médicis et le cardinal de
+Bérulle échangèrent vivement quelques paroles à voix basse.
+
+Le visage du roi prit une expression sévère, il jeta un regard oblique,
+presque menaçant du côté d'où venaient les murmures, et continua:
+
+--La question dont nous avons à nous occuper maintenant n'est donc pas
+de discuter la paix ou la guerre, puisque la guerre est décidée, mais
+l'époque où nous devons nous mettre en campagne,--bien entendu que les
+opinions ouïes, nous nous réservons de décider en dernier ressort.
+Parlez, monsieur de Bérulle, car vous êtes, nous ne l'ignorons pas,
+l'expression d'une volonté que nous respectons toujours, même quand nous
+ne la suivons pas.
+
+Marie de Médicis fit à Louis XIII, qui avait parlé assis et couvert, un
+léger signe de remerciement.
+
+Puis se tournant vers Bérulle:
+
+--Une invitation du roi est un ordre, dit-elle; parlez, monsieur le
+cardinal.
+
+Bérulle se leva.
+
+--Le ministre du roi, dit-il avec affectation, appuyant sur ces deux
+mots: _le ministre du roi_, a proposé de faire la guerre immédiatement,
+et j'ai le regret d'être sur ce point encore, d'un avis diamétralement
+opposé au sien. Si je ne suis point dans l'erreur, Sa Majesté a exprimé
+son désir de conduire cette guerre en personne; or, pour deux raisons,
+je me déclarerai contre cette guerre entreprise trop précipitamment. La
+première de ces raisons la voici, c'est que l'armée du roi, fatiguée par
+le long siége de La Rochelle, a besoin de se remettre dans de bons
+quartiers d'hiver; quand la traînant des bords de l'Océan au pied des
+Alpes sans lui laisser le temps de se reposer, on s'expose à voir les
+soldats, rebutés par une longue marche, déserter en foule; ce serait une
+cruauté d'exposer ces braves gens aux rigueurs de l'hiver, sur des
+montagnes couvertes de neige et inaccessibles, et un crime de
+lèse-majesté que d'y conduire le roi, eût-on l'argent nécessaire, et on
+ne l'a pas, vu qu'il y a huit jours à peine, sur cent mille livres qu'a
+fait demander l'auguste mère de Votre Majesté à son ministre, il n'a pu,
+en arguant de la pénurie d'argent, lui envoyer que cinquante
+mille,--eût-on l'argent nécessaire et on ne l'a pas, tous les mulets du
+royaume ne suffiraient pas pour porter les vivres dont a besoin l'armée,
+sans compter qu'il est impossible de transporter à cette époque de
+l'année l'artillerie dans des chemins inconnus, et qu'il faudrait même
+dans la saison d'été faire étudier par des ingénieurs. Ne vaut-il pas
+mieux remettre l'expédition au printemps, on fixera d'ici là les
+préparatifs, et la plupart des choses nécessaires se pourront conduire
+par mer. Les Vénitiens, plus intéressés que nous dans l'affaire des ducs
+de Mantoue, ne s'émeuvent pas de l'invasion du Montferrat par
+Charles-Emmanuel et prétendent laisser tout le fait de l'entreprise au
+roi. Doit-on présumer que ces messieurs s'embarqueront avec plus de
+chaleur quand ils verront le duc de Mantoue plus opprimé et le secours
+de la France encore plus éloigné; enfin, la chose que Sa Majesté doit
+éviter encore plus soigneusement que toute autre, c'est de rompre avec
+le roi catholique, ce qui serait infiniment plus préjudiciable à l'Etat
+que la conservation de Cazal et de Mantoue ne peut être
+avantageuse.--J'ai dit.
+
+Le discours du cardinal de Bérulle parut avoir fait une certaine
+impression sur le conseil; il ne discutait plus la guerre, en faveur de
+laquelle le roi s'était déclaré, il discutait l'opportunité de cette
+guerre dans le moment difficile où l'on se trouvait. D'ailleurs les
+capitaines admis au conseil,--Bellegarde, le duc d'Angoulême, le duc de
+Guise, Marillac-l'Epée--n'étant plus des jeunes gens--et ardents à la
+guerre, parce qu'elle offrait des chances à leur ambition, demandaient
+une guerre où il y eût plus de danger que de fatigue, attendu que, pour
+braver la fatigue, il faut être jeune, tandis que pour braver le danger
+il ne faut être que courageux.
+
+Le cardinal se leva.
+
+--Je vais répondre, dit-il, sur tous les points à mon honorable
+collègue. Oui, quoique je ne pense pas que Sa Majesté ait encore pris
+sur ce point une entière résolution, je crois qu'il entre dans les vues
+du roi de conduire la guerre en personne. Sa Majesté sur ce point
+décidera dans sa sagesse, et je n'ai qu'une crainte, c'est qu'elle
+sacrifie ses propres intérêts à ceux de l'Etat, comme c'est le devoir
+d'un roi de le faire. Quant à la question des fatigues que l'armée aura
+à supporter, que le cardinal de Bérulle ne s'en inquiète point. Une
+partie transportée par mer débarque à cette heure à Marseille et marche
+sur Lyon, où sera le quartier général. L'autre avance à petites journées
+à travers la France, bien nourrie, bien logée, bien payée, sans avoir
+depuis un mois perdu un seul homme par la désertion, attendu que le
+soldat bien payé, bien logé, bien nourri, ne déserte pas. Quant aux
+difficultés que l'armée éprouvera à travers les Alpes, il vaut mieux les
+affronter vite et avoir à lutter contre la nature que de donner à notre
+ennemi le temps de hérisser les passages que l'armée compte prendre, de
+canons et de forteresses.
+
+Il est vrai qu'il y a quelques jours j'ai eu le regret de refuser
+cinquante mille livres à l'auguste mère du roi, sur les cent mille
+qu'elle m'avait fait l'honneur de me demander; mais je ne me suis permis
+de décider cette réduction qu'après l'avoir soumise au roi qui l'a
+approuvée; malgré ce refus qui n'indiquait point un manque d'argent,
+mais la nécessité seulement de ne point faire de dépenses inutiles, nous
+sommes financièrement en mesure de faire cette guerre; en engageant mon
+honneur et mes biens particuliers, j'ai trouvé à emprunter six millions.
+Quant aux chemins, leur étude est faite depuis longtemps, car depuis
+longtemps Sa Majesté songe à cette guerre, et elle m'a ordonné d'envoyer
+quelqu'un en Dauphiné, en Savoie et en Piémont pour les reconnaître, et
+sur le travail qu'en a fait M. de Pontis, M. d'Ercure, maréchal des
+logis des armées du roi, a donné une carte exacte du pays. Donc, tous
+les préparatifs de la guerre sont faits, donc l'argent nécessaire à la
+guerre est dans les coffres, et comme la guerre étrangère, de l'avis de
+Sa Majesté, presse pour la gloire de ses armes et pour la réparation de
+son honneur, que la guerre intestine qui, La Rochelle abattue et
+l'Espagne occupée en Italie, ne paraît pas offrir de grands dangers, je
+supplie Sa Majesté de vouloir bien décider à son tour que l'on entrera
+immédiatement en campagne, répondant sur ma tête du succès de
+l'entreprise. Et à mon tour, j'ai dit!
+
+Et le cardinal reprit sa place, priant du regard le roi Louis XIII
+d'appuyer la proposition qu'il venait de faire, et qui, d'ailleurs,
+paraissait arrêtée d'avance entre lui et le roi.
+
+Le roi ne fit point attendre le cardinal, et à peine fut-il assis et
+eut-il cessé de parler, qu'étendant la main sur le tapis de la table.
+
+--Messieurs, dit-il, c'est ma volonté que vous a fait connaître M. le
+cardinal de Richelieu, mon ministre. La guerre est décidée contre M. le
+duc de Savoie, et notre désir est que l'on ne perde pas de temps pour se
+mettre en campagne. Ceux de vous qui auront des demandes à faire pour
+être aidés dans leurs équipages, n'auront qu'à s'adresser à M. le
+cardinal. Plus tard je ferai savoir si je ferai la guerre en personne,
+et qui, dans cette guerre, sera mon lieutenant-général. Sur ce, le
+conseil n'étant à autre fin, ajouta le roi en se levant, je prie Dieu,
+messieurs, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
+
+Le conseil est levé.
+
+Et, saluant la reine-mère, Louis XIII se retira dans son appartement.
+
+Le cardinal l'avait emporté sur les deux points proposés par lui, la
+guerre contre le duc de Savoie et l'entrée immédiate en campagne. On ne
+doutait donc point qu'il ne réussît mêmement sur le troisième, qui était
+de se faire donner la conduite de la guerre, comme il s'était fait
+donner la conduite du siége de La Rochelle.
+
+Aussi chacun se réunit-il autour de lui pour le féliciter, même le garde
+des sceaux Marillac, qui, tout en conspirant pour la reine, tenait à
+conserver les apparences de la neutralité.
+
+Marie de Médicis, les dents serrées par la colère, le sourcil froncé, se
+retira donc de son côté, accompagnée seulement de Bérulle et de
+Vauthier.
+
+--Je crois, dit-elle, que nous pouvons dire comme François Ier après la
+bataille de Pavie: «Tout est perdu, sauf l'honneur.»
+
+--Bon, dit Vauthier, rien n'est perdu, au contraire tant que le roi
+n'aura pas nommé M. de Richelieu son lieutenant général.
+
+--Mais ne croyez-vous pas, dit la reine-mère, qu'il est déjà nommé
+lieutenant général dans l'esprit du roi?
+
+--C'est possible, dit Vauthier, mais il ne l'est pas encore en réalité.
+
+--Avez-vous donc un moyen d'empêcher cette nomination? demanda Marie de
+Médicis.
+
+--Peut-être, répondit Vauthier; mais il faudrait que, sans perdre un
+instant, j'eusse un entretien avec Mg le duc d'Orléans.
+
+--Je vais le chercher, dit Bérulle, et je vous l'amène.
+
+--Allez, dit la reine-mère, et ne perdez pas un instant.
+
+Puis, se retournant vers Vauthier:
+
+--Et ce moyen, lui demanda-t-elle, quel est-il?
+
+--Quand nous serons dans un endroit où nous serons sûrs de n'être
+écoutés ni entendus de personne, je le dirai à Votre Majesté.
+
+--Venez vite alors.»
+
+Et la reine et son conseiller se jetèrent dans un corridor conduisant
+aux appartements particuliers de Marie de Médicis.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LE MOYEN DE VAUTHIER.
+
+
+Quoiqu'il eût son appartement chez la reine-mère, c'est-à-dire au palais
+du Luxembourg, le roi était rentré au Louvre pour échapper aux
+obsessions dont il sentait bien qu'il ne pouvait manquer d'être l'objet,
+de la part des deux reines.
+
+Et, en effet, quoique rentré chez elle, Marie de Médicis eût écouté avec
+la plus grande attention et approuvé le projet que lui avait exposé
+Vauthier, avant de recourir à ce projet elle résolut de faire une
+seconde tentative sur son fils.
+
+Quant à Louis XIII, comme nous l'avons dit, il était resté chez lui, et,
+à peine rentré, il avait fait appeler d'Angély.
+
+Mais il avait d'abord demandé si M. de Baradas n'avait rien dit ou fait
+dire.
+
+Baradas avait gardé le silence le plus complet.
+
+C'était ce silence dans lequel s'obstinait à demeurer le page boudeur,
+qui avait causé la mauvaise humeur du roi au conseil, mauvaise humeur
+qui n'avait point échappé à Vauthier, mauvaise humeur dont il
+connaissait la cause, cause sur laquelle il avait basé tout son plan de
+campagne.
+
+Ainsi Louis XIII qui s'était assez peu avancé avec Mlle de Lautrec, se
+promettait-il de suivre le conseil de l'Angély et d'aller en avant,
+jusqu'à ce que le bruit de cette fantaisie arrivât jusqu'à Baradas, que
+la crainte de perdre son crédit devait à l'instant même, selon l'Angély,
+ramener aux pieds du roi.
+
+Mais il surgissait dans ce projet un empêchement inattendu dont le roi
+n'avait pu se rendre compte, et dont personne n'avait pu lui donner
+l'explication; la veille au soir, quoiqu'elle fût de service, Mlle de
+Lautrec n'était point venue au cercle de la reine, et Louis XIII, en
+interrogeant celle-ci, n'avait eu d'autre réponse que quelques mots
+exprimant le plus grand étonnement de la part d'Anne d'Autriche. De
+toute la journée Mlle de Lautrec n'avait point paru au Louvre, la reine
+l'avait inutilement fait chercher dans sa chambre et partout dans le
+palais, personne ne l'avait vue et n'avait pu en donner des nouvelles.
+
+Aussi le roi, intrigué de cette absence, avait-il chargé l'Angély d'en
+prendre des informations de son côté, et c'était pour cela
+particulièrement qu'aussitôt son retour il avait fait demander son fou.
+
+Mais l'Angély n'avait pas été plus heureux que les autres, il revenait
+sans aucun renseignement précis.
+
+Au point de vue de son penchant pour Mlle de Lautrec, la chose était à
+peu près indifférente à Louis XIII; mais il n'en était pas de même au
+point de vue de Baradas: le moyen avait paru si infaillible à l'Angély,
+que le roi avait fini par croire lui-même à son infaillibilité.
+
+Il se désespérait donc, accusant le destin de prendre un soin tout
+particulier de s'opposer à tout ce qu'il désirait, lorsque Beringhen
+gratta doucement à la porte; le roi reconnut la manière de gratter de
+Beringhen, et pensant que c'était une personne de plus--et une personne
+du dévouement de laquelle il était sûr--à consulter, il répondit d'une
+voix assez bienveillante:
+
+--Entrez.
+
+M. le Premier entra.
+
+--Que me veux-tu, Beringhen? demanda le roi; ne sais-tu point que je
+n'aime pas à être dérangé quand je m'ennuie avec l'Angély?
+
+--Je n'en dirai pas autant, fit l'Angély, et vous êtes le bienvenu, M.
+Beringhen.
+
+--Sire, dit le valet de chambre, je ne me permettrais pas de déranger
+Votre Majesté quand elle m'a dit qu'elle voulait s'ennuyer
+tranquillement, pour quelqu'un qui n'aurait pas tout droit de me donner
+des ordres; mais j'ai dû obéir à LL. MM. la reine Marie de Médicis et la
+reine Anne d'Autriche.
+
+--Comment! s'écria Louis XIII, les reines sont là?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Toutes deux?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Et elles veulent me parler ensemble?
+
+--Ensemble, oui, sire.
+
+Le roi regarda autour de lui, comme s'il cherchait de quel côté il
+pourrait fuir, et peut-être eût-il cédé à son premier mouvement, si la
+porte ne se fût point ouverte et si Marie de Médicis ne fût point entrée
+suivie de la reine Anne d'Autriche.
+
+Le roi devint très pâle et fut pris d'un petit tremblement fébrile,
+auquel il était sujet quand il subissait une grande contrariété; mais
+alors il se roidissait en lui-même et devenait inaccessible à la prière.
+
+En ce cas-là, il faisait face au danger, avec l'immobilité et le sombre
+entêtement d'un taureau qui présente les cornes.
+
+Il se retourna vers sa mère comme vers l'antagoniste le plus dangereux:
+
+--Par ma foi de gentilhomme, madame, je croyais la discussion finie avec
+le conseil, et que, le conseil fini, j'échapperais à de nouvelles
+persécutions. Que me voulez-vous? dites vite.
+
+--Je veux, mon fils, dit Marie de Médicis, tandis que la reine, les
+mains jointes, semblait s'unir par une prière mentale aux prières de sa
+belle mère,--je veux que vous ayez pitié sinon de nous que vous
+désespérez, du moins de vous-même. Ce n'est donc pas assez que, faible
+et souffrant comme vous l'êtes, cet homme vous ait tenu six mois dans
+les marais de l'Aunis; le voilà maintenant qui veut vous faire essuyer
+les neiges des Alpes pendant les plus grandes rigueurs de l'hiver.
+
+--Eh! madame, dit le roi, les fièvres de marais, auxquelles Dieu a
+permis que j'échappasse, M. le cardinal ne les a-t-il point bravées
+comme moi, et direz-vous qu'en m'exposant il se ménage? Ces neiges, ces
+froideurs des Alpes, dois-je les supporter seul, et ne sera-t-il pas là,
+à mes côtés, pour donner avec moi aux soldats, l'exemple du courage, de
+la constance et des privations?
+
+--Je ne conteste pas, mon fils; l'exemple fut en effet donné par M. le
+cardinal en même temps que par vous; mais comparez-vous l'importance de
+votre vie à la sienne? Dix ministres comme M. le cardinal peuvent mourir
+sans que la monarchie soit une minute ébranlée; mais vous, à la moindre
+indisposition, la France tremble, et votre mère et votre femme supplient
+Dieu de vous conserver à la France et à elles!
+
+La reine Anne d'Autriche se mit à genoux en effet.
+
+--Monseigneur, dit-elle, nous sommes non-seulement à genoux devant le
+Seigneur Dieu, mais devant vous, pour vous supplier comme nous
+supplierions Dieu, de ne pas nous abandonner. Songez que ce que Votre
+Majesté regarde comme un devoir est pour nous l'objet d'une terreur
+profonde, et en effet, s'il arrivait malheur à Votre Majesté
+qu'arriverait-il de nous et de la France?
+
+--Le Seigneur Dieu, en permettant ma mort, en aurait prévu les suites et
+serait là pour y pourvoir, madame. Il est impossible de rien changer aux
+résolutions prises.
+
+--Et pourquoi cela? demanda Marie de Médicis; est-il donc besoin,
+puisque cette malheureuse guerre est décidée contre notre avis à
+tous....
+
+--A _toutes_! vous voulez dire, madame, interrompit le roi.
+
+--Est-il donc besoin, continua Marie de Médicis, sans relever
+l'interruption, que vous la fassiez en personne; n'avez-vous donc point
+votre ministre bien-aimé?
+
+--Vous savez, interrompit une seconde fois le roi, que je n'aime point
+M. le cardinal, madame; seulement je le respecte, je l'admire et le
+regarde, après Dieu, comme la providence de ce royaume.
+
+--Eh bien! Sire, la Providence veille sur les Etats de loin comme de
+près; chargez votre ministre de la conduite de cette guerre et restez
+près de nous et avec nous.
+
+--Oui, n'est-ce pas, pour que l'insubordination se mette dans les autres
+chefs, pour que vos Guise, vos Bassompierre, vos Bellegarde refusent
+d'obéir à un prêtre et compromettent la fortune de la France. Non,
+madame, pour qu'on reconnaisse le génie de M. le cardinal, il faut que
+je le reconnaisse tout le premier.--Ah! s'il y avait un prince de ma
+maison auquel je pusse me fier.
+
+--N'avez-vous pas votre frère? N'avez-vous pas Monsieur?
+
+--Permettez-moi de vous dire, madame, que je vous trouve bien tendre à
+l'endroit d'un fils désobéissant et d'un frère révolté.
+
+--Et c'est justement, mon fils, pour faire rentrer dans notre
+malheureuse famille la paix, qui semble exilée, que je suis si tendre à
+l'endroit de ce fils, qui, je l'avoue, par sa désobéissance, mériterait
+d'être puni au lieu d'être récompensé. Mais il est des moments suprêmes
+où la logique cesse d'être la règle conductrice de la politique et où il
+faut passer à côté de ce qui serait juste, pour arriver à ce qui est
+bon, et Dieu lui-même nous donne parfois l'exemple de ces erreurs
+nécessaires, en récompensant ce qui est mauvais, en punissant ce qui est
+bon. Nommez, Sire, nommez votre ministre chef de la guerre, et mettez
+sous ses ordres Monsieur comme lieutenant-général, et j'ai la certitude
+que, si vous accordez cette faveur à votre frère, il renoncera à son
+amour insensé et consentira au départ de la princesse Marie.
+
+--Vous oubliez, madame, dit Louis XIII en fronçant le sourcil, que je
+suis le roi, et par conséquent le maître; que, pour que ce départ ait
+lieu, et il devrait avoir eu lieu depuis longtemps, il suffit, non pas
+que mon frère consente, mais que j'ordonne; c'est lutter contre mon
+pouvoir que de paraître consentir à faire une chose que j'ai le droit de
+commander. Ma résolution est prise, madame; à l'avenir, je commanderai,
+et il faudra se contenter de m'obéir. C'est ainsi que j'agis depuis deux
+ans, c'est-à dire depuis le voyage d'Amiens, dit le roi, en appuyant sur
+ces mots et en regardant la reine Anne d'Autriche, et depuis deux ans je
+m'en trouve bien.
+
+Anne, qui était restée aux genoux du roi, se releva à ces dures paroles
+et fit un pas en arrière en portant ses mains à ses yeux, comme pour
+cacher ses larmes.
+
+Le roi fit un mouvement pour la retenir; mais ce mouvement fut à peine
+visible, et il le réprima immédiatement.
+
+Cependant, sa mère le remarqua, et lui saisissant les mains:
+
+--Louis, mon enfant, lui dit-elle, ce n'est plus une discussion, c'est
+une prière; ce n'est plus une reine qui parle au roi, c'est une mère qui
+parle à son fils. Louis, au nom de mon amour, que vous avez méconnu
+quelquefois, mais auquel vous avez toujours fini par rendre justice,
+cédez à nos supplications; vous êtes le roi, c'est-à-dire qu'en vous
+résident tout pouvoir et toute sagesse; revenez à votre première
+décision, et, croyez-le bien, non seulement votre femme et votre mère,
+mais la France vous en seront reconnaissantes.
+
+--C'est bien, madame, dit le roi, pour terminer une discussion qui le
+fatiguait, la nuit porte conseil, et je réfléchirai cette nuit à tout ce
+que vous m'avez dit.
+
+Et il fit à sa mère et à sa femme un de ces saluts comme en savent faire
+les rois, et qui disent que l'audience est terminée.
+
+Les deux reines sortirent, Anne d'Autriche s'appuyait sur le bras de la
+reine mère, mais à peine eurent-elles fait vingt pas dans le corridor
+qu'une porte s'ouvrit, et qu'à travers l'entrebâillement de cette porte
+parut la tête de Gaston d'Orléans.
+
+--Eh bien? demanda-t-il.
+
+--Eh bien! dit la reine-mère, nous avons fait ce que nous avons pu,
+c'est à vous de faire le reste.
+
+--Savez-vous où est l'appartement de M. de Baradas? demanda le duc.
+
+--Je m'en suis informée: la quatrième porte à gauche, presque en face de
+la chambre du roi.
+
+--C'est bien, dit Gaston, quand je devrais lui promettre mon duché
+d'Orléans, il fera ce que nous voulons; quitte après, bien entendu, à ne
+pas le lui donner.
+
+Et les deux reines et le jeune prince se quittèrent, les reines rentrant
+dans leur appartement, S. A. R. Gaston d'Orléans marchant dans le sens
+opposé et gagnant sur la pointe du pied l'appartement de M. de Baradas.
+
+Nous ignorons ce qui se passa entre Monsieur et le jeune page, si
+Monsieur lui promit le duché d'Orléans, ou l'un de ses duchés de Dombes
+ou de Montpensier; mais, ce que nous savons, c'est qu'une demi-heure
+après être entré dans la tente d'Achille, l'Ulysse moderne regagnait,
+toujours sur la pointe du pied, l'appartement des deux reines, dont il
+ouvrait la porte d'un air joyeux et en disant d'une voix pleine
+d'espérance:
+
+--Victoire! il est chez le roi.
+
+Et, en effet, presque au même instant, surprenant Sa Majesté au moment
+où elle s'y attendait le moins, M. de Baradas ouvrait, sans se donner la
+peine de gratter selon l'étiquette, la porte du roi Louis XIII, qui
+jetait un cri de joie en reconnaissant son page et le recevait à bras
+ouverts.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERÇU.
+
+
+Tandis que toutes ces basses intrigues se nouaient contre lui, le
+cardinal, courbé à la lueur d'une lampe, sur une carte qu'on appelait
+alors la marche du royaume, carte qui, dans ses moindres détails
+déroulait sous les yeux la double frontière de France et de Savoie,
+suivait avec M. de Pontis, son ingénieur géographe et l'auteur de la
+carte que le cardinal avait devant lui, la marche que devait suivre
+l'armée, les villes ou les villages où elle devait faire halte, et
+marquait les chemins par lesquels les vivres nécessaires à la
+subsistance de trente mille hommes pouvaient arriver.
+
+La carte revue par M. d'Escures, comme nous l'avons dit, relevait avec
+la plus grande exactitude, vallées, montagnes, torrents, et jusqu'aux
+ruisseaux; le cardinal était enchanté, c'était la première carte de
+cette valeur qu'il avait sous les yeux.
+
+Comme Bonaparte, couché sur la carte d'Italie, disait, au mois de mars
+1800, en montrant les plaines de Marengo: C'est ici que je battrai
+Mélas, le cardinal de Richelieu, autant homme de guerre qu'il était peu
+homme d'Eglise, le cardinal de Richelieu disait d'avance: C'est ici que
+je battrai Charles-Emmanuel.
+
+Puis, dans sa joie, se retournant vers M. de Pontis:
+
+--Monsieur le vicomte, lui dit-il, vous êtes non-seulement un fidèle,
+mais un habile serviteur du roi, et la guerre finie à notre avantage,
+comme nous l'espérons, vous aurez droit à une récompense. Cette
+récompense, vous me la demanderez, et si elle est, comme je n'en doute
+pas, dans la mesure de mes moyens, cette récompense vous est accordée
+d'avance.
+
+--Monseigneur, dit M. de Pontis en s'inclinant, tout homme a son
+ambition, les uns dans la tête, les autres dans le coeur, et le moment
+venu, puisque j'ai permission de Votre Eminence, je lui ouvrirai mon
+coeur.
+
+--Ah! fit le cardinal, vous êtes amoureux, vicomte.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et vous aimez au-dessus de vous.
+
+--Comme nom peut-être, mais pas comme position de fortune.
+
+--Et en quoi puis-je vous servir en pareille occurrence?
+
+--Le père de celle que j'aime est un fidèle serviteur de Votre Eminence,
+qui ne fera rien qu'avec sa permission.
+
+Le cardinal réfléchit un instant comme si un souvenir se présentait à sa
+mémoire.
+
+--Ah! dit-il, n'est-ce pas vous, mon cher vicomte, qui avez, il y a un
+an à peu près, amené en France et conduit près de la reine Mlle Isabelle
+de Lautrec?
+
+--Oui, monseigneur, dit le vicomte de Pontis en rougissant.
+
+--Mais, dès cette époque, Mlle de Lautrec n'avait-elle point été
+présentée à Sa Majesté comme votre fiancée.
+
+--Comme ma fiancée, non, monseigneur, comme ma promise, oui. Et, en
+effet, M. de Lautrec, au premier mot que je lui avais dit de mon amour
+pour sa fille m'avait répondu: «Isabelle n'a que quinze ans, vous avez,
+de votre côté un chemin à faire; dans deux ans, quand les affaires
+d'Italie seront arrangées, nous reparlerons de cela, et si vous aimez
+toujours Isabelle, si vous avez l'agrément du cardinal, je serai heureux
+de vous appeler mon fils.»
+
+--Et Mlle de Lautrec est-elle entrée pour quelque chose dans les
+promesses de son père?
+
+--Mlle de Lautrec, quand je lui ai parlé de mon amour et quand elle a su
+que j'étais autorisé par son père à lui parler, m'a répondu, je devrais
+dire s'est contentée de me répondre que son coeur était libre, et
+qu'elle respectait trop son père pour ne pas obéir à ses volontés.
+
+--Et à quelle époque vous a-t-elle dit cela?
+
+--Il y a un an, monseigneur.
+
+--Et depuis l'avez-vous revue?
+
+--Rarement.
+
+--Et, quand vous l'avez revue, lui avez-vous parlé de votre amour?
+
+--Il y a quatre jours seulement.
+
+--Qu'a-t-elle répondu?
+
+--Elle a rougi et a balbutié quelques paroles dont j'ai attribué
+l'embarras à son émotion.
+
+Le cardinal sourit; et à lui-même:--Il me semble, dit-il, qu'elle a
+oublié ce détail dans sa confession.
+
+Le vicomte de Pontis regarda le cardinal avec inquiétude.
+
+--Votre Eminence aurait-elle quelque objection à faire à mes désirs?
+demanda-t-il.
+
+--Aucune, vicomte, aucune; faites-vous aimer de Mlle de Lautrec, et,
+s'il y a empêchement à votre bonheur, cet empêchement ne viendra point
+de moi.
+
+La sérénité reparut sur le visage du vicomte.
+
+--Merci, monseigneur, dit-il en s'inclinant.
+
+En ce moment la pendule sonnait deux heures du matin.
+
+Le cardinal congédia le vicomte avec une certaine tristesse, car,
+d'après les aveux que lui avait faits Isabelle, il comprenait qu'il lui
+serait difficile, impossible même de donner à ce bon serviteur la
+récompense qu'il ambitionnait.
+
+Il se préparait à remonter dans sa chambre, lorsque la porte de
+l'appartement de Mme de Combalet s'ouvrit et que celle-ci, la bouche et
+les yeux souriants, apparut sur le seuil.
+
+--O chère Marie, dit le cardinal, est-ce raisonnable de veiller jusqu'à
+une pareille heure de la nuit, quand depuis trois heures et plus vous
+devriez être dans votre chambre à vous reposer?
+
+--Cher oncle, dit Mme de Combalet, la joie comme le chagrin empêche de
+dormir, et je n'eusse pas fermé l'oeil sans vous féliciter de votre
+succès. Lorsque vous êtes triste, vous me laissez partager votre
+tristesse; quand vous êtes victorieux, car c'est une victoire, n'est-ce
+pas, que vous avez obtenue aujourd'hui?...
+
+--Une véritable victoire, Marie, dit le cardinal, le coeur dilaté et en
+respirant à pleine poitrine.
+
+--Eh bien, reprit Mme de Combalet, quand vous êtes victorieux,
+laissez-moi partager votre triomphe.
+
+--Oh! oui, vous avez raison de réclamer une part de ma joie, car vous y
+avez droit, ma chère Marie; vous faites partie de ma vie, et, par
+conséquent, vous avez votre part faite d'avance de ce qui m'arrive
+d'heureux ou de malheureux. Or, aujourd'hui seulement et pour la
+première fois, je respire librement; cette fois, je n'ai pas eu besoin
+pour monter un degré de plus, de mettre le pied sur la première marche
+de l'échafaud d'un de mes ennemis,--victoire d'autant plus belle, Marie,
+qu'elle est toute pacifique et due à la seule persuasion,--les esclaves
+que l'on soumet par la force restent nos ennemis,--ceux que l'on soumet
+par le raisonnement deviennent vos apôtres.--Oh! si Dieu m'aide, dans
+six mois, ma chère Marie, il y aura une puissance crainte et respectée
+de toutes les autres puissances. Cette puissance sera la France, car,
+dans six mois, que la Providence continue d'écarter de moi ces deux
+femmes perfides, dans six mois le siége de Cazal sera levé, Mantoue
+secourue et les protestants du Languedoc, voyant revenir l'Italie et se
+tourner contre eux notre armée victorieuse, demanderont la paix sans
+qu'il soit besoin, je l'espère, de leur faire la guerre, et alors le
+pape ne pourra pas refuser de me faire légat, légat _a latere_, légat à
+vie, et je tiendrai à la fois dans ma main le pouvoir temporel et le
+pouvoir spirituel, car, je l'espère, le roi est bien à moi maintenant,
+et à moins qu'il ne se rencontre sur ma route ce fétu de paille
+invisible, ce grain de sable inaperçu qui font chavirer les plus grands
+projets, je suis maître de la France et de l'Italie. Embrassez-moi,
+Marie, et dormez du sommeil que vous méritez si bien. Quant à moi, je ne
+dirai pas: Je vais dormir, mais je vais essayer de dormir.
+
+--Mais vous serez brisé demain.
+
+--Non. La joie tient lieu de sommeil, et jamais je ne me suis si bien
+porté.
+
+--Permettez-vous que demain, en m'éveillant, j'entre chez vous, mon cher
+oncle, pour savoir comment vous avez passé la nuit?
+
+--Entre, entre, et que mon soleil levant, comme mon soleil couchant,
+soit un regard de tes beaux yeux; et alors je serai sûr d'avoir une
+belle journée, comme je suis sûr d'avoir une belle nuit.
+
+Et embrassant Mme de Combalet au front, il la conduisit jusqu'à la porte
+de sa chambre et demeura sur le seuil, la regardant jusqu'à ce qu'elle
+se fût perdue dans la pénombre de l'escalier.
+
+Alors seulement le cardinal referma la porte et s'apprêta à monter à son
+tour à son appartement; mais au moment où il allait sortir de son
+cabinet, il entendit frapper un petit coup à la porte qui donnait chez
+Marion Delorme.
+
+Il crut s'être trompé, s'arrêta et écouta de nouveau; cette fois les
+coups redoublèrent de rapidité et de force; il n'y avait point à s'y
+tromper, quelqu'un heurtait à la porte de communication qui donnait du
+cabinet dans la chambre voisine.
+
+Richelieu donna un tour de clef à la porte par laquelle il allait
+sortir, alla pousser le verrou des autres portes, et, s'approchant de
+l'entrée secrète perdue dans la boiserie:
+
+--Qui frappe? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Moi! répondit une voix de femme. Etes-vous seul?
+
+--Oui.
+
+--Ouvrez-moi alors. J'ai à vous communiquer quelque chose que je crois
+d'une certaine importance.
+
+Le cardinal regarda autour de lui pour voir s'il était bien seul en
+effet; puis, poussant le ressort, il ouvrit le passage secret dans
+lequel apparut un beau jeune homme frisant une fausse moustache.
+
+Ce jeune homme, c'était Marion.
+
+--Ah! vous voilà, beau page, dit Richelieu souriant; j'avoue que, si
+j'attendais quelqu'un à cette heure, ce n'était pas vous.
+
+--Ne m'avez-vous pas dit: A quelque heure que ce soit, quand vous aurez
+quelque chose d'important à me dire, si je ne suis pas dans mon cabinet,
+sonnez; si j'y suis, frappez.
+
+--Je vous l'ai dit, ma chère Marion, et je vous remercie de vous en
+souvenir.
+
+Et s'asseyant, le cardinal fit signe à Marion de s'asseoir près de lui.
+
+--Sous ce costume! fit Marion, en riant et pirouettant sur la pointe du
+pied pour montrer au cardinal toutes les élégances de sa personne, même
+sous un habit qui n'était pas celui de son sexe;--non, ce serait manquer
+de respect à Votre Eminence; je resterai debout, s'il vous plaît,
+monseigneur, pour vous faire mon petit rapport à moins que vous n'aimiez
+mieux que je vous parle un genou en terre; mais alors ce serait une
+confession, et non pas un rapport, et cela nous entraînerait trop loin
+tous les deux.
+
+--Parlez comme vous voudrez; Marion, dit le cardinal, laissant percer
+une certaine inquiétude sur son front; car si je ne me trompe, vous
+m'avez demandé cette entrevue pour me préparer à une mauvaise nouvelle,
+et les mauvaises nouvelles, comme il faut y parer, on ne les sait jamais
+trop tôt.
+
+--Je ne saurais dire si la nouvelle est mauvaise; mon instinct de femme
+me dit qu'elle n'est pas bonne. Vous apprécierez.
+
+--J'écoute.
+
+--Votre Eminence a appris que le roi était brouillé avec son favori, M.
+Baradas.
+
+--Ou plutôt que M. Baradas était brouillé avec le roi.
+
+--En effet, c'est plus juste, puisque c'était M. Baradas qui boudait le
+roi. Eh bien, ce soir, pendant que le roi était avec son fou l'Angély,
+les deux reines sont entrées, et après une demi-heure environ, sont
+sorties; elles étaient fort émues et ont causé un instant avec Mgr le
+duc d'Orléans; après quoi M. le duc d'Orléans s'est entretenu près d'un
+quart d'heure, dans l'embrasure d'une fenêtre, avec M. Baradas: on
+paraissait discuter. Enfin le prince et le page sont tombés d'accord,
+tous deux sont sortis ensemble, Monsieur est resté dans le corridor
+jusqu'à ce qu'il eût vu entrer Baradas chez le roi; après quoi il a
+disparu à son tour dans le corridor qui conduit à l'appartement des deux
+reines.
+
+Le cardinal resta pensif pendant un instant, puis regardant Marion sans
+se donner la peine de dissimuler son inquiétude:
+
+--Vous me donnez des détails d'une précision telle, dit-il, que je ne
+vous demande pas si vous êtes sûre de leur exactitude.
+
+--J'en suis sûre, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de cacher à Votre
+Eminence de qui je les tiens.
+
+--S'il n'y a pas d'indiscrétion, ma belle amie, je serais, je vous
+l'avoue, bien aise de le savoir.
+
+--Non-seulement il n'y a pas d'indiscrétion, mais je suis convaincue que
+je rends service à celui qui me les a donnés.
+
+--C'est donc un ami.
+
+--C'est quelqu'un qui désire que Votre Eminence le tienne pour son
+dévoué serviteur.
+
+--Son nom?
+
+--Saint-Simon.
+
+--Ce petit page du roi?
+
+--Justement.
+
+--Vous le connaissez?
+
+--Je le connais et je ne le connais pas, tant il y a qu'il est venu chez
+moi ce soir.
+
+--Ce soir ou cette nuit?
+
+--Contentez-vous de ce que je vous dirai, monseigneur. Il est donc venu
+chez moi ce soir et m'a raconté cette histoire toute chaude. Il sortait
+du Louvre. En allant chez son camarade Baradas, il avait vu les deux
+reines sortant de chez Sa Majesté. Elles étaient si préoccupées qu'elles
+ne l'ont pas vu, lui; il a continué son chemin, après les avoir vues,
+dans un entre-deux de portes, parler avec M. le duc d'Orléans. Puis il
+est entré chez Baradas; le page boudait toujours et disait que le
+lendemain il quitterait le Louvre. Au bout d'un instant Monsieur est
+entré. Il n'a pas fait attention au petit Saint-Simon. Lui, s'est tenu
+coi; et, comme je vous l'ai dit, il a vu son camarade causer avec le
+prince dans l'embrasure d'une fenêtre, puis tous deux sortir, Baradas
+entrer chez le roi, et Monsieur courir, selon toute probabilité, rendre
+compte de sa bonne réussite aux reines.
+
+--Et le petit Saint Simon est venu vous dire tout cela pour que la chose
+me fût répétée, dites-vous?
+
+--Oh ma foi, je vais vous répéter ses propres paroles: «Ma chère Marion,
+a-t-il dit, je crois qu'il y a dans toutes ces allées et ces venues, une
+machination contre M. le cardinal de Richelieu; on vous dit de ses
+bonnes amies, je ne vous demande pas si c'est ou si ce n'est pas vrai,
+mais si c'est vrai, prévenez-le et dites-lui que je suis son humble
+serviteur.»
+
+--C'est un garçon d'esprit, et je ne l'oublierai point à l'occasion,
+dites-le lui de ma part; et quant à vous, ma chère Marion, je cherche
+comment je pourrai vous prouver ma reconnaissance.
+
+--Ah, monseigneur.
+
+--J'y aviserai; mais en attendant....
+
+Le cardinal tira de son doigt un diamant magnifique.
+
+--Tenez, continua-t-il, prenez ce diamant en mémoire de moi.
+
+Mais Marion, au lieu de tendre la main, la mettait derrière son dos.
+
+Le cardinal la lui prit, en tira lui-même le gant et lui mit le diamant
+au doigt.
+
+Puis, lui baisant la main:
+
+--Marion, dit-il, soyez-moi toujours aussi bonne amie que vous l'êtes,
+et vous ne vous en repentirez pas.
+
+--Monseigneur, lui dit Marion, je trompe parfois mes amants, mes amis
+jamais.
+
+Et le poing sur la hanche, le chapeau à plume à la main, l'insouciance
+de la jeunesse et de la beauté au front, le sourire de l'amour et de la
+volupté sur les lèvres, tirant sa révérence comme eût fait un véritable
+page, elle rentra chez elle, regardant son diamant et chantant une
+villanelle de Desportes.
+
+Le cardinal resta seul, et passant sa main sur son front assombri.
+
+--Ah! voilà, dit-il, le fétu de paille invisible, voilà le grain de
+sable inaperçu!
+
+Puis avec une expression de mépris impossible à rendre:
+
+--Ah! dit-il, un Baradas!!
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU.
+
+
+Le cardinal passa une nuit très agitée, comme l'avait pensé la belle
+Marion, qui ne se mettait en contact avec lui que dans les grandes
+circonstances. La nouvelle apportée par elle était grande: Le roi
+raccommodé avec son favori par l'entremise de Monsieur, l'ennemi acharné
+du cardinal. C'était une vaste porte ouverte aux conjectures fâcheuses.
+Aussi le cardinal examina-t-il la question sur toutes ses faces, et le
+lendemain, nous ne dirons pas lorsqu'il s'éveilla, mais lorsqu'il se
+leva, avait-il un parti arrêté d'avance pour chaque éventualité.
+
+Vers neuf heures du matin, on annonça un messager du roi. Le messager
+fut introduit dans le cabinet du cardinal, où celui-ci était déjà
+descendu. Il remit avec un profond salut un pli, cacheté d'un grand
+sceau rouge à Son Eminence, laquelle, et sans savoir ce que la lettre
+contenait, lui remit, comme c'était son habitude de faire à tout
+courrier venant de la part du roi, une bourse contenant vingt pistoles;
+le cardinal avait pour ces occasions des bourses toutes préparées dans
+son tiroir.
+
+Un coup d'oeil jeté sur la lettre avait appris au cardinal qu'elle
+venait directement du roi; car il avait reconnu que l'adresse elle-même
+était de l'écriture de Sa Majesté; il invita donc le messager à attendre
+dans le cabinet de son secrétaire Charpentier, dans le cas où il aurait
+une réponse à faire.
+
+Puis, comme l'athlète qui prend ses forces pour la lutte matérielle se
+frotte d'huile, lui, pour la lutte morale, se recueillit un instant,
+passa son mouchoir sur son front humide de sueur, et s'apprêta à rompre
+le cachet.
+
+Pendant ce temps-là, sans qu'il le remarquât, une porte s'était ouverte,
+et la tête inquiète de Mme de Combalet était apparue par
+l'entrebâillement de cette porte. Elle avait su par Guillemot que son
+oncle avait mal dormi et, par Charpentier, qu'un message du roi était
+arrivé.
+
+Elle s'était alors hasardée à entrer, sans être appelée, dans le cabinet
+de son oncle, sûre qu'elle était d'ailleurs d'y être toujours la bien
+venue.
+
+Mais voyant le cardinal assis et tenant à la main une lettre qu'il
+hésitait à ouvrir, elle comprit ses angoisses et, quoiqu'elle ignorât la
+visite de Marion Delorme, elle devina qu'il avait dû se passer quelque
+chose de nouveau.
+
+Enfin Richelieu ouvrit le message.
+
+Le cardinal lisait, et, quelque chose comme une ombre, à mesure qu'il
+lisait, s'étendait sur son front.
+
+Elle se glissa, sans bruit, le long de la muraille et, à quelques pas de
+lui, s'appuya sur un fauteuil.
+
+Le cardinal avait fait un mouvement, mais comme ce mouvement était resté
+silencieux, Mme de Combalet crut n'avoir pas été vue.
+
+Le cardinal lisait toujours, seulement, de dix secondes en dix secondes,
+il s'essuyait le front.
+
+Il était évidemment en proie à une vive angoisse.
+
+Mme de Combalet s'approcha de lui, elle entendit siffler sa respiration
+haletante.
+
+Puis il laissa retomber sur son bureau la main qui tenait la lettre et
+qui semblait n'avoir plus la force de la porter.
+
+Sa tête se tourna lentement du côté de sa nièce et lui laissa voir son
+visage pâle et agité par des mouvements fébriles, tandis qu'il lui
+tendait une main frissonnante.
+
+Mme de Combalet se précipita sur cette main et la baisa.
+
+Mais le cardinal passa son bras autour de sa taille, l'approcha de lui,
+la serra contre son coeur et, de l'autre main, lui donnant la lettre en
+essayant de sourire:
+
+--Lisez, lui dit-il.
+
+Mme de Combalet lut tout bas.
+
+--Lisez tout haut, lui dit le cardinal, j'ai besoin d'étudier froidement
+cette lettre, le son de votre voix me rafraîchira.
+
+Mme de Combalet lut:
+
+ «Monsieur le cardinal et bon ami,
+
+ «Après avoir mûrement réfléchi à la situation intérieure et
+ extérieure, les trouvant toutes deux également graves, mais jugeant
+ que des deux questions, la question intérieure est la plus importante,
+ à cause des troubles que suscitent au coeur du royaume M. de Rohan et
+ ses huguenots, nous avons décidé, ayant toute confiance dans ce génie
+ politique dont vous nous avez si souvent donné la preuve, que nous
+ vous laisserions à Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre
+ absence, tandis que nous irions, avec notre frère bien-aimé Monsieur
+ pour lieutenant général, et MM. d'Angoulême, de Bassompierre, de
+ Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le siége de Cazal,
+ en passant, de gré ou de force, à travers les Etats de M. le duc de
+ Savoie, nous réservant, par des courriers qui vous seront envoyés tous
+ les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander
+ des vôtres, et de recourir en cas d'embarras à vos bons conseils.
+
+ «Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous
+ faire donner un état exact des troupes composant votre armée, des
+ pièces d'artillerie en état de faire la campagne et des sommes qui
+ peuvent être mises à notre disposition, tout en conservant celles que
+ vous croirez nécessaires aux besoins de votre ministère.
+
+ «J'ai longtemps réfléchi avant de prendre la décision dont je vous
+ fais part, car je me rappelais les paroles du grand poète italien
+ forcé de rester à Florence à cause des troubles qui l'agitaient, et
+ cependant désireux d'aller à Venise pour y terminer une négociation
+ importante.--Si je reste, qui ira? Si je pars, qui restera? Plus
+ heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et
+ bon ami, un autre moi-même, et en vous laissant à Paris, je puis à la
+ fois _rester_ et _partir_.
+
+ «Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la présente n'étant à autre fin,
+ je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
+
+ «Votre affectionné,
+
+ «LOUYS.»
+
+La voix de Mme de Combalet s'était altérée au fur et à mesure qu'elle
+avançait dans cette lecture, et, en arrivant aux dernières lignes, à
+peine était-elle compréhensible. Mais quoique le cardinal ne l'eût lue
+qu'une fois, elle s'était gravée dans son esprit d'une manière
+ineffaçable, et c'était en effet pour calmer son agitation qu'il avait
+invoqué le secours de la douce voix de Mme de Combalet, qui faisait sur
+ses nombreuses irritations le même effet que la harpe de David sur les
+démences de Saül.
+
+Lorsqu'elle eut fini, elle laissa tomber sa joue sur la tête du
+cardinal.
+
+--Oh! dit-elle, les méchants! ils ont juré de vous faire mourir à la
+peine.
+
+--Eh bien, voyons, que ferais-tu à ma place, Marie?
+
+--Ce n'est pas sérieusement que vous me consultez, mon oncle?
+
+--Très sérieusement.
+
+--A votre place, moi?
+
+Elle hésita.
+
+--A ma place, toi? voyons, achève.
+
+--A votre place, je les abandonnerais à leur sort. Vous n'étant plus là,
+nous verrons un peu comment ils s'en tireront.
+
+--C'est ton avis, Marie?
+
+Elle se redressa, et appelant à elle toute son énergie:
+
+--Oui, c'est mon avis, dit-elle, tous ces gens-là, rois, reines,
+princes, sont indignes de la peine que vous prenez pour eux.
+
+--Et alors que ferons-nous, si je quitte tous ces gens-là, comme tu les
+appelles?
+
+--Nous irons dans une de vos abbayes, dans une des meilleures, et nous y
+vivrons tranquilles, moi vous aimant et vous soignant, vous tout à la
+nature et à la poésie, faisant ces vers qui vous reposent de tout.
+
+--Tu es la consolation en personne, ma bien-aimée Marie, et je t'ai
+toujours trouvée bonne conseillère. Cette fois, d'ailleurs, ton avis est
+d'accord avec ma volonté. Hier soir, après ta sortie de mon cabinet,
+j'ai été prévenu, ou à peu près, de ce qui se tramait contre moi. J'ai
+donc eu toute la nuit pour me préparer au coup qui me frappe, et
+d'avance ma résolution était prise.
+
+Il allongea la main, tira une feuille de papier et écrivit:
+
+ «Sire!
+
+ «J'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de
+ confiance que veut bien me donner Votre Majesté; mais je ne puis par
+ malheur, l'accepter. Ma santé déjà chancelante s'est encore empirée
+ pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons mené à
+ bonne fin. Mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma
+ famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que
+ peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la
+ campagne. Je me retire donc, Sire, à ma maison de Chaillot, que
+ j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire,
+ de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant à me croire
+ le plus humble et surtout le plus fidèle de vos sujets.
+
+ «ARMAND, cardinal de Richelieu.»
+
+Mme Combalet s'était éloignée par discrétion, il la rappela d'un signe
+et lui tendit le papier; à mesure qu'elle le lisait, de grosses larmes
+silencieuses coulaient sur ses joues.
+
+--Vous pleurez, lui dit le cardinal?
+
+--Oui, dit-elle, et de saintes larmes!
+
+--Qu'appelez-vous de saintes larmes, Marie?
+
+--Celles que l'on verse, la joie dans le coeur, sur l'aveuglement de son
+roi et le malheur de son pays.
+
+Le cardinal releva la tête et posa la main sur le bras de sa nièce.
+
+--Oui, Vous avez raison, dit-il; mais Dieu, qui abandonne parfois les
+rois, n'abandonne pas aussi facilement les royaumes. La vie des uns est
+éphémère, celle des autres dure des siècles. Croyez-moi, Marie, la
+France tient une place trop importante en Europe, et elle a un rôle trop
+nécessaire à jouer dans l'avenir, pour que le Seigneur détourne son
+regard d'elle. Ce que j'ai commencé, un autre l'achèvera, et ce n'est
+pas un homme de plus ou de moins qui peut changer ses destinées.
+
+--Mais, est-il juste, dit Mme de Combalet, que l'homme qui a préparé les
+destinées de son pays ne soit pas celui qui les accomplisse, et que le
+travail et la lutte ayant été pour l'un, la gloire soit pour l'autre?
+
+--Vous venez, Marie, dit le cardinal, dont le front se rassérénait de
+plus en plus, vous venez de toucher là, sans y songer, la grande énigme
+que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux
+angles des prospérités qui s'écroulent, pour faire place aux infortunes
+non méritées--ce sphinx, on l'appelle le Doute.--Pourquoi Dieu,
+demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprême justice, est-il parfois,
+ou plutôt paraît-il être, l'injustice suprême?
+
+--Je ne me révolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche à le
+comprendre.
+
+--Dieu a le droit d'être injuste, Marie, car tenant l'éternité dans sa
+main, il a l'avenir pour réparer ses injustices. Si nous pouvions
+pénétrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui paraît
+injuste à nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus sûrement à son but.
+Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question fût jugée entre
+Sa Majesté, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille?
+sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France,
+or qui sera contre moi, Dieu étant pour moi?
+
+Il frappa sur un timbre; au deuxième coup, son secrétaire Charpentier
+parut.
+
+--Charpentier, dit-il, faites dresser à l'instant même la liste des
+hommes en état de marcher pour la campagne d'Italie et des pièces
+d'artillerie en état de servir. Il me faut cette liste dans un quart
+d'heure.
+
+Charpentier s'inclina et sortit.
+
+Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et
+au-dessous de la ligne de sa démission, il écrivit:
+
+ _P. S._--Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant
+ l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme
+ restant des six millions empruntés sur ma garantie--le cardinal
+ consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui--elle monte à
+ trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une
+ caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la
+ clef à Votre Majesté.
+
+ N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport
+ des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes
+ ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à
+ Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que
+ j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
+ travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à
+ elle.
+
+ Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire
+ prendre possession de ma maison.
+
+ Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en
+ osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de
+ Votre Majesté,
+
+ Armand [+] RICHELIEU.
+
+A mesure qu'il écrivait, le cardinal répétait tout haut ce qu'il venait
+d'écrire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum
+à sa nièce pour lui apprendre ce qu'il contenait.
+
+En ce moment, Charpentier lui apportait l'état demandé.--35,000 hommes
+étaient disponibles, 70 pièces de canons étaient en état de faire
+campagne.
+
+Le cardinal joignit l'état à la lettre, mit le tout sous enveloppe,
+appela le messager et lui donna le pli en disant.
+
+--A Sa Majesté en personne.
+
+Et il ajouta une seconde bourse à la première.
+
+La voiture, d'après les ordres donnés par le cardinal, était tout
+attelée. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose
+que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de
+Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emmenât,
+près du cocher, et dit:
+
+--A Chaillot!
+
+--Puis, se retournant vers sa nièce, il ajouta:
+
+--Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-même à Chaillot,
+dans quatre nous partons pour mon évêché de Luçon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LES OISEAUX DE PROIE.
+
+
+Comme on vient de le voir, le conseil donné par le duc de Savoie avait
+complétement réussi. «Si la campagne d'Italie est résolue malgré mon
+opposition, avait-il dit dans sa lettre secrète à Marie de Médicis,
+obtenez pour monsieur le duc d'Orléans, sous le prétexte de s'éloigner
+de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'armée. Le cardinal,
+dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son
+siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission. Une
+seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»
+
+Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la
+décision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose
+singulière, la meilleure harmonie du monde semblait régner entre les
+augustes personnages qui l'attendaient.
+
+Ces augustes personnages étaient: le roi, la reine-mère, la reine Anne
+et Monsieur.
+
+Monsieur avait feint avec la reine-mère une réconciliation moins sincère
+que ne l'était sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens,
+Monsieur haïssait indifféremment tout le monde; coeur lâche et déloyal,
+méprisé de tous, il devinait ce mépris à travers les louanges et le
+sourire, et rendait ce mépris en haine.
+
+Le lieu de la réunion était le boudoir voisin de la chambre de la reine
+Anne, où nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dépravation de
+sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils.
+
+Dans les chambres du roi, de Marie de Médicis, de M. le duc d'Orléans,
+se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prêts à exécuter
+les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et
+Baradas, remonté au comble de la puissance; dans la chambre du duc
+d'Orléans, le médecin Senelle à qui du Tremblay avait soustrait la
+fameuse lettre en chiffres où Monsieur était invité, en cas de disgrâce,
+à passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue,
+gardait près de lui ce valet de chambre qui, vendu à l'Éminence grise,
+l'avait déjà trahi et, ayant été bien récompensé de sa trahison, se
+tenait prêt à trahir encore.
+
+Quant à la reine Anne, elle n'était point en arrière des autres, et
+tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite
+naine Gretchen, de la fidélité de laquelle, on s'en souvient, avait
+répondu l'infante Claire-Eugénie qui lui en avait fait cadeau, et que,
+grâce à l'exiguïté de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant
+passer là où ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire.
+
+Vers dix heures et demie--on se rappelle que le cardinal l'avait fait
+attendre--le messager arriva. Comme l'ordre avait été donné par le roi
+de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui
+avait été faite par le cardinal de ne remettre sa réponse qu'au roi, il
+n'éprouva aucun retard et put immédiatement exécuter sa double mission.
+
+Le roi prit la lettre avec une émotion visible, tandis que chacun fixait
+avec anxiété les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces
+haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager.
+
+--M. le cardinal ne vous a rien chargé de me dire de vive voix?
+
+--Rien, Sire, sinon de présenter ses humbles respects à Votre Majesté et
+de ne remettre cette lettre qu'à elle-même.
+
+--C'est bien, dit le roi, allez!
+
+Le messager se retira.
+
+Le roi ouvrit la lettre et s'apprêta à la lire.
+
+--Tout haut, Sire, tout haut, s'écria la reine Marie, d'une voix où, par
+une singulière pondération de deux éléments opposés, le commandement se
+joignait à la prière.
+
+Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture à haute voix
+n'avait point ses inconvénients?
+
+--Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mêmes
+intérêts?
+
+Un léger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-être
+pas entièrement sur ce dernier point l'opinion de sa mère; mais, soit
+déférence à son désir, soit habitude d'obéissance, il commença de lire
+cette lettre que nos lecteurs connaissent déjà, mais que nous remettons
+sous leurs yeux pour les faire assister à l'effet qu'elle produisit sur
+les différents auditeurs appelés à l'écouter.
+
+ «SIRE!...
+
+A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son
+papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'étaient
+pas évanouis comme des fantômes.
+
+--Nous écoutons, Sire, dit la reine-mère avec impatience.
+
+Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-être il
+comprenait, au point de vue de la royauté, la gravité du fait qui
+s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine
+altération dans la voix:
+
+ «Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime
+ et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté...
+
+--Oh! s'écria Marie de Médicis, incapable de contenir son impatience, il
+accepte.
+
+--Attendez, madame, dit le roi, il y a un _mais_...
+
+--Alors, lisez, Sire, lisez!
+
+--Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas.
+
+Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait à toute chose.
+
+ «_Mais je ne puis par malheur l'accepter._
+
+Ah! il refuse, s'écrièrent ensemble la reine-mère et Monsieur,
+incapables de se contenir!
+
+Le roi fit un mouvement d'impatience.
+
+--Excusez-nous, Sire, dit la reine-mère, et continuez, s'il vous plaît.
+
+Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Médicis, mais plus
+maîtresse d'elle-même par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya
+sa blanche main frissonnante d'émotion sur la robe de satin noir de sa
+belle-mère, pour lui recommander la circonspection et le silence.
+
+Le roi reprit:
+
+ «Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de
+ La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne fin mais cet
+ effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis
+ exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me
+ donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.»
+
+--Ah! dit Marie de Médicis en respirant à pleine poitrine, qu'il se
+repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe.
+
+--Ma mère! ma mère! dit le duc d'Orléans, qui voyait avec inquiétude
+s'irriter l'oeil du roi.
+
+Anne pressa plus fortement le genou de Marie.
+
+--Ah! dit celle-ci, incapable de se maîtriser, vous ne saurez jamais
+tout ce que j'ai à reprocher à cet homme, mon fils.
+
+--Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil froncé; si fait, madame,
+_je le sais_, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il
+continua avec une impatience mal réprimée.
+
+ «Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée
+ dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien
+ accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble,
+ et surtout le plus fidèle de vos sujets.
+
+ «ARMAND, cardinal de Richelieu.»
+
+Tout le monde se leva d'un même mouvement, croyant la lecture terminée;
+les deux reines s'embrassèrent, et le duc d'Orléans s'approcha du roi
+pour lui baiser la main.
+
+Mais le roi arrêta tout le monde du regard.
+
+--Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum.
+
+Quoique Mme de Sévigné n'eût pas encore dit que c'était dans le
+_post-scriptum_ que se trouvait généralement le point le plus important
+de la lettre, chacun s'arrêta à ses mots: _Il y a un post-scriptum_, et
+la reine mère ne put s'empêcher de dire à son fils:
+
+--J'espère bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa décision,
+vous ne reviendriez pas sur la vôtre.
+
+--J'ai promis, madame, répondit Louis XIII.
+
+--Ecoutons le post-scriptum, ma mère, dit Monsieur.
+
+Le roi lut:
+
+ «P. S.--Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant
+ l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme
+ restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois
+ millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une
+ caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la
+ clef à Votre Majesté.»
+
+--Près de quatre millions, dit la reine Marie de Médicis avec une
+cupidité qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler!
+
+Le roi frappa du pied, le silence se fit.
+
+ «N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le
+ transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce
+ importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma
+ maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout
+ ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
+ travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à
+ elle.
+
+ «Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire
+ prendre possession de ma maison.
+
+ «Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me
+ dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre
+ Majesté.»
+
+ ARMAND [+] RICHELIEU.
+
+--Eh bien, dit le roi, avec l'oeil sombre et la voix rauque, vous voilà
+tous contents, et chacun de vous croit déjà être le maître.
+
+La reine-mère, qui était celle de tous qui comptait le plus sur cette
+royauté, répondit la première.
+
+--Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de maître que
+vous, et que moi, toute la première, donnerai l'exemple de l'obéissance;
+mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le
+cardinal, je me permettrai d'émettre un avis.
+
+--Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien
+venu.
+
+--Ce serait de former, séance tenante, un conseil pour diriger les
+affaires intérieures en votre absence.
+
+--Vous ne voyez donc plus maintenant, à ce que je m'éloigne, madame, les
+mêmes inconvénients, pour mon salut et ma santé, lorsque je dois faire
+la guerre avec mon frère, que lorsque je devais la faire avec M. le
+cardinal?
+
+--Vous m'avez paru sur ce point si résolu, mon fils, quand vous avez
+résisté à mes prières et à celles de la reine votre épouse, que je n'ai
+pas osé revenir sur ce point.
+
+--Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil?
+
+--Mais, répondit la reine-mère, je ne vois guère que M. le cardinal de
+Bérulle que vous puissiez mettre à la place de M. de Richelieu.
+
+--Et après?
+
+--Vous avez M. de La Vieuville aux finances et M. de Marillac aux
+sceaux; on peut les y laisser.
+
+--Le roi fit un signe de tête.
+
+--Et à la guerre? demanda-t-il.
+
+--Vous avez le maréchal, frère de M. le garde des sceaux. Un pareil
+conseil présidé par vous, mon fils, suffirait, composé d'hommes dévoués,
+à pourvoir à la sûreté de l'Etat.
+
+--Puis, dit Monsieur, il y a là deux amirautés, de Lorient et du Ponant,
+dont M. le cardinal a sans doute donné sa démission en même temps que de
+son ministère.
+
+--Vous oubliez, monsieur, qu'il a acheté l'une de M. de Guise et l'autre
+de M. de Montmorency, et qu'il les a payées un million chacune.
+
+--Eh bien, on les lui rachètera, dit Monsieur.
+
+--Avec son argent? demanda le roi, à qui un certain instinct de justice
+faisait paraître assez honteuse cette combinaison, dont il savait
+Monsieur parfaitement capable.
+
+Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'éperon.
+
+--Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté, je
+rachèterai l'une, et je crois que M. de Condé rachèterait volontiers
+l'autre, à moins que le roi ne préfère que je les rachète toutes deux;
+ce sont d'habitude les frères du roi qui sont grands-amiraux du royaume.
+
+--C'est bien, dit le roi, nous aviserons.
+
+--Seulement, dit Marie de Médicis, je vous ferai observer, mon fils,
+qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrôleur des finances, en
+possession de la somme laissée en caisse par le cardinal de Richelieu,
+le roi pourrait, sans que personne en sût rien, faire certaines
+largesses qui ne seraient que des actes de justice.
+
+--Pas à mon frère, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me
+semble; ne disait-il pas tout à l'heure qu'il avait les deux millions
+prêts pour racheter l'amirauté du Ponant et de l'Orient.
+
+--Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien
+trouvé six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je présume, en
+hypothéquant mes biens.
+
+--Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Médicis, j'avais grand besoin
+des 100,000 livres que j'avais demandées à M. le cardinal, 100,000 sur
+lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je
+comptais donner un à-compte à mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore
+reçu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a exécutés pour
+ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrés à la plus grande gloire
+de la mémoire du roi votre père.
+
+--Et en mémoire du roi mon père, dit Louis XIII avec un accent qui fit
+tressaillir Marie de Médicis, vous les aurez, madame.
+
+Puis, se tournant vers Anne d'Autriche.
+
+--Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque réclamation du
+même genre à me faire?
+
+--Vous m'avez autorisée, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux,
+à rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donné, et dont
+quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les
+pareilles trouvées à grand'peine ont dépassé la somme énorme de 20,000
+livres.
+
+--Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixième partie de ce
+qu'il mérite, l'intérêt si sincère que vous prenez à ma santé quand vous
+êtes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en
+faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque
+autre prière à m'adresser?
+
+Anne se tut.
+
+--Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Médicis en prenant la
+parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de récompenser par un don
+d'une dizaine de mille livres le dévouement de sa dame d'honneur, Mme de
+Fargis, laquelle enverrait la moitié de la somme reçue à son mari,
+ambassadeur à Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements
+qu'il reçoit, représenter dignement Votre Majesté.
+
+--La demande est si modeste, dit le roi, que je ne saurais la refuser.
+
+--Quant à moi, dit Monsieur, j'espère que Votre Majesté sera assez
+généreuse, eu égard au commandement élevé qu'il me donne sous ses
+ordres, de ne point exiger que je fasse la guerre à mes frais, comme
+l'on dit, et voudra bien me faire compter une entrée en campagne de...
+
+Monsieur hésita sur le chiffre.
+
+--De combien? demanda le roi.
+
+--Mais, de cent cinquante mille livres au moins.
+
+--Je comprends, dit le roi avec un léger accent d'ironie, que venant de
+dépenser deux millions pour la charge de deux amirautés, vous vous
+trouviez un peu gêné pour votre entrée en campagne; mais je vous ferai
+observer que M. le cardinal, qui n'était que mon ministre, et qui, lui
+aussi, avait dépensé ces deux millions pour acheter ces mêmes charges de
+MM. de Guise et de Montmorency, au lieu de se faire donner par moi ou
+par la France 150,000 livres pour son entrée en campagne, nous prêtait
+six millions à la France et à moi. Il est vrai qu'il n'était pas mon
+frère, et que la parenté se paye.
+
+--Mais, dit Marie de Médicis, si l'argent ne va point à votre famille,
+mon fils, à qui ira-t-il?
+
+--Vous avez raison, madame, dit Louis XIII, et nous avons là-dessus un
+emblème. C'est le pélican qui, n'ayant plus de nourriture à donner à ses
+enfants, leur donne son propre sang. Il est vrai que c'est à ses enfants
+qu'il le donne. Il est vrai que je n'ai pas d'enfant, moi! mais s'il
+n'avait pas d'enfant, peut-être le pélican donnerait-il son sang à sa
+famille. _Votre fils_, madame, aura ses cent cinquante mille livres
+d'entrée en campagne.
+
+Louis XIII appuya sur le mot _votre fils_, car, en effet, tout le monde
+savait que Gaston était le fils bien-aimé de Marie de Médicis.
+
+--Est-ce tout? demanda le roi.
+
+--Oui, dit Marie; cependant, moi aussi j'ai un fidèle serviteur que je
+voudrais récompenser, et, quoique aucune récompense ne paie un
+dévouement aussi absolu que le sien, on m'a toujours objecté, lorsque
+j'ai demandé quelque chose pour lui, la pénurie d'argent dans laquelle
+on se trouvait; aujourd'hui que la Providence veut que cet argent qui
+nous manquait...
+
+--Prenez garde, madame, fit le roi, vous avez dit la Providence; c'est
+de M. le cardinal et non de la Providence que vient cet argent; si vous
+confondiez l'un avec l'autre, et que M. le cardinal devînt pour vous la
+Providence, nous serions des impies de nous révolter contre lui, car ce
+serait nous révolter contre elle.
+
+--Cependant, mon fils, je vous ferai observer que, dans la répartition
+de vos grâces, M. Vauthier n'a rien obtenu.
+
+--Je lui accorde la même somme que j'ai accordée à l'amie de la reine, à
+madame de Fargis; mais arrêtez-vous là, je vous prie, car sur les trois
+millions huit cent quatre-vingt mille livres que la Providence, non, je
+me trompe, que M. le cardinal nous laisse, voilà déjà deux cent quarante
+mille livres enlevés, et l'on doit bien compter que moi aussi, j'ai
+quelques serviteurs fidèles à récompenser, quand ce ne serait que mon
+fou l'Angély, lequel ne me demande jamais rien.
+
+--Mon fils, dit la reine, il a la faveur de votre présence.
+
+--Seule faveur que personne ne lui dispute, ma mère; mais il est midi,
+fit le roi en tirant sa montre de sa poche; à deux heures, je dois
+prendre possession du cabinet de M. le cardinal, et voici M. le premier
+qui gratte à la porte pour m'annoncer que mon dîner est servi.
+
+--Bon appétit, mon frère, dit Monsieur, qui, se voyant déjà amiral des
+deux amirautés et lieutenant général des armées du roi, avec cent
+cinquante mille livres d'entrée en campagne, était au comble de la joie.
+
+--Je n'ai pas besoin de vous en souhaiter autant, monsieur, dit le roi,
+car sous ce rapport, Dieu merci, je suis rassuré.
+
+Et sur ce trait, le roi sortit assez étonné que les affaires de l'Etat
+eussent déjà eu l'influence de lui faire retarder son dîner, opération
+qui avait régulièrement lieu de onze heures à onze heures dix minutes du
+matin.
+
+Si le digne médecin Hérouard n'était pas mort depuis six mois, nous
+saurions à une cuillerée de potage et à une guigne sèche près, ce que Sa
+Majesté Louis XIII mangea et but à ce repas qui inaugurait l'ère réelle
+de sa royauté; mais tout ce qui en est parvenu jusqu'à nous, fut qu'il
+dîna en tête à tête avec son favori Baradas; qu'à une heure et demie il
+monta en carrosse, en disant au cocher: Place Royale, hôtel de M. le
+cardinal; et qu'à deux heures précises, conduit par le secrétaire
+Charpentier, il entrait dans le cabinet et s'asseyait dans le fauteuil
+du ministre disgracié, en poussant un soupir de satisfaction et en
+murmurant avec un sourire ces mots dont il ne connaissait ni le poids ni
+la portée:
+
+--Enfin! je vais donc régner!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LE ROI RÈGNE.
+
+
+Elevé au milieu des folles dépenses de la régence, où tout l'argent de
+la France s'en allait en fêtes et en carrousels donnés en l'honneur du
+beau cavalier-servant de la reine, parvenu au pouvoir, quand la France,
+appauvrie par le pillage du trésor de Henri IV, à si grand'peine amassé
+par Sully, avait vu tout son or passer aux mains des d'Epernon, des
+Guise, des Condé, de tous ces grands seigneurs enfin qu'il fallait
+acheter à quelque prix que ce fût, pour s'en faire un bouclier contre la
+haine populaire, qui accusait tout haut la reine de l'assassinat de son
+roi, Louis XIII avait toujours vécu pauvrement, jusqu'à l'heure où il
+avait nommé M. de Richelieu son premier ministre. Celui-ci, par une sage
+administration, étudiée sur celle de Sully, jointe à un désintéressement
+plus grand que celui de son prédécesseur, était parvenu à remettre de
+l'ordre dans les finances et à retrouver ce métal que l'on croyait être
+la propriété de la seule Espagne,--l'or.
+
+Mais à quel prix ce dictateur du désespoir en était-il arrivé là? Il n'y
+avait pas à songer à ce moyen employé en 1789, et qui n'empêcha pas la
+banqueroute de 1795, à taxer les nobles et le clergé. A la première
+proposition qu'il en eût faite, il eût été immédiatement renversé; il
+lui fallut donc, et c'est là où son implacable fermeté le servit, il lui
+fallut l'aller chercher dans les entrailles mêmes de la France, dans le
+peuple, chez les pauvres. Dût le peuple aller toujours maigrissant, il
+lui fallait ruiner la France pour la sauver: à l'occident de l'Anglais,
+à l'orient et au nord de l'Autrichien, au midi de l'Espagnol.
+
+En quatre ans, il augmenta la taille de dix-neuf millions; en effet, il
+fallait créer la flotte, il fallait soutenir l'armée, il fallait fermer
+les yeux à la misère du peuple, ses oreilles aux cris des pauvres. Il
+fallait surtout, n'ayant ni philtre, ni breuvage, ni anneau enchanté, il
+fallait trouver un moyen de s'emparer du roi; ce moyen, Richelieu le
+trouva: Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, il lui en fit avoir.
+
+De là venait l'éblouissement de Louis XIII et son admiration pour son
+ministre.
+
+Comment ne pas admirer, en effet, un homme qui trouvait six millions
+sous sa propre responsabilité, quand le roi, non-seulement sur sa
+parole, mais encore sur sa signature, n'eût pas trouvé cinquante mille
+livres?
+
+Aussi avait-il peine à croire aux trois millions huit cent quatre-vingt
+mille livres de Richelieu.
+
+Donc, la première chose qu'il réclama de Charpentier, ce fut la clef du
+fameux trésor.
+
+Charpentier, sans faire aucune observation, pria le roi de se lever,
+tira le bureau au milieu du cabinet, souleva le tapis sous lequel, la
+veille, le cardinal, aujourd'hui le roi, appuyait ses pieds, découvrit
+une trappe qu'il ouvrit au moyen d'un secret, et qui, en s'ouvrant,
+laissa voir un immense coffre de fer.
+
+Ce coffre, moyennant une combinaison de lettres et de chiffres qu'il fit
+connaître au roi, s'ouvrit avec la même facilité que la trappe, et
+montra aux yeux éblouis de Louis XIII, la somme qu'il était si pressé de
+voir.
+
+Puis, saluant le roi, il se retira respectueusement selon l'ordre qu'il
+en avait préalablement reçu, laissant ces deux majestés, celle de l'or
+et celle du pouvoir, en face l'une de l'autre.
+
+A cette époque, où il n'y avait point de banque, point de
+papier-monnaie, représentant les capitaux, le numéraire était rare en
+France. Les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres du
+cardinal étaient donc représentées par un million à peu près d'or
+monnayé aux effigies de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, par un
+million à peu près de doublons d'Espagne, par sept à huit cent mille
+livres en lingots du Mexique, et le reste par un petit sac de diamants
+dont chacun, entortillé comme un bonbon dans sa papillote, portait sa
+valeur sur une étiquette.
+
+Louis XIII, au lieu du sentiment joyeux qu'il croyait éprouver à la vue
+de l'or, fut atteint, au contraire, d'une indicible tristesse; après
+avoir examiné ces pièces, reconnu leurs différentes effigies, plongé son
+bras dans cette mer aux vagues fauves, pour en connaître la profondeur,
+après avoir pesé dans sa main les lingots d'or, miré au jour la
+limpidité des diamants et remis chaque chose à sa place, il se redressa,
+et, debout, regarda ces millions qui avaient coûté tant de peines à
+celui qui les avait réunis et qui étaient le fruit du dévouement le plus
+pur.
+
+Il songeait avec quelle facilité il avait déjà de cette somme distrait
+trois cent mille livres pour récompenser des dévouements qui lui étaient
+ennemis, ainsi que les haines portées à l'homme de qui il la tenait, et
+il se demandait, quelque résistance qu'il opposât à ces demandes, si,
+dans ses mains, cet or aurait une destination aussi profitable à la
+France et à lui-même que s'il fût resté dans les mains de son ministre.
+
+Puis, sans en tirer un carolus, il frappa deux coups sur le timbre pour
+appeler Charpentier, lui ordonna de refermer le coffre, puis la trappe;
+puis, le coffre et la trappe refermés, il lui en rendit la clef.
+
+--Vous ne donnerez rien de la somme renfermée dans ce coffre, dit-il,
+que sur un mot écrit par moi.
+
+Charpentier s'inclina.
+
+--Avec qui aurai-je à travailler, lui demanda le roi?
+
+--Monseigneur le cardinal, répondit le secrétaire, travaillait toujours
+seul.
+
+--Seul?... et à quoi travaillait-il seul?
+
+--Aux affaires de l'Etat, Sire.
+
+--Mais on ne travaille pas seul aux affaires de l'Etat?
+
+--Il avait des agents qui lui faisaient des rapports.
+
+--Quels étaient ces principaux agents?
+
+--Le P. Joseph, l'Espagnol Lopez, M. de Souscarrières, puis d'autres
+encore que j'aurai l'honneur de nommer à Votre Majesté au fur et à
+mesure qu'ils se présenteront, ou que je lui présenterai leurs rapports.
+Au reste, tous sont prévenus que c'est à Votre Majesté désormais qu'ils
+auront affaire.
+
+--C'est bien.
+
+--En outre, Sire, continua Charpentier, il y a les agents envoyés par M.
+le cardinal aux différentes puissances de l'Europe; M. de Beautru à
+l'Espagne, M. de La Saladie en Italie et M. de Charnassé en Allemagne.
+Des courriers en ont annoncé le retour pour aujourd'hui ou demain au
+plus tard.
+
+--Aussitôt leur retour, après leur avoir transmis les ordres de M. le
+cardinal, vous les introduirez près de moi; y a-t-il en ce moment
+quelqu'un qui attende?
+
+--M. Cavois, capitaine des gardes de M. le cardinal, désirerait avoir
+l'honneur d'être reçu par Votre Majesté.
+
+--J'ai entendu dire que M. Cavois était un honnête homme et un brave
+soldat; je serai bien aise de le voir.
+
+Charpentier alla à la porte d'entrée.
+
+--Monsieur Cavois? dit-il.
+
+Cavois parut.
+
+--Entrez, monsieur Cavois, entrez, lui dit le roi; vous avez désiré me
+parler?
+
+--Oui, Sire, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté.
+
+--Dites; on vous tient pour un bon serviteur, j'aurai plaisir à vous
+l'accorder.
+
+--Sire, je désire que Votre Majesté veuille bien m'accorder mon congé.
+
+--Votre congé! et pourquoi? monsieur Cavois.
+
+--Parce que j'étais à M. le cardinal-ministre parce qu'il était
+ministre; mais du moment où M. le cardinal n'est plus ministre, je ne
+suis plus à personne.
+
+--Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes à moi.
+
+--Je sais que, si Votre Majesté l'exige, je serai forcé de rester à son
+service; mais je la préviens que je ferai un mauvais serviteur.
+
+--Et pourquoi feriez-vous un mauvais serviteur à mon service, et en
+faisiez-vous un bon à celui de M. le cardinal?
+
+--Parce que le coeur y était, Sire.
+
+--Et qu'il n'y est pas avec moi.
+
+--Avec Votre Majesté, Sire, je dois avouer qu'il n'y a que le devoir.
+
+--Et qui vous attachait donc si fort à M. le cardinal?
+
+--Le bien qu'il m'avait fait.
+
+--Et si je veux vous faire du bien autant et plus que lui?
+
+Cavois secoua la tête.
+
+--Ce n'est plus la même chose.
+
+--Ce n'est plus la même chose, répéta le roi.
+
+--Non, le bien se ressent selon le besoin qu'on a qu'il vous soit fait.
+Quand M. le cardinal m'a fait du bien, j'entrais en ménage. M. le
+cardinal m'a aidé à élever mes enfants, et dernièrement encore, il m'a
+accordé, ou plutôt il a accordé à ma femme un privilége sur lequel nous
+gagnerons douze à quinze mille livres par an.
+
+--Ah! ah! M. le cardinal accorde aux femmes de ses serviteurs des
+charges de l'Etat qui rapportent de douze à quinze mille livres par an,
+c'est bon à savoir.
+
+--Je n'ai pas dit une charge, Sire, j'ai dit un privilége.
+
+--Et quel est ce privilége qu'il a accordé à Mme Cavois?
+
+--Le droit de louer, de compte à demi avec M. Michel, des chaises à
+porteurs dans les rues de Paris.
+
+Le roi réfléchit un instant, regardant en dessous Cavois, debout,
+immobile, tenant son chapeau de la main droite, et collant le petit
+doigt de sa main gauche à la couture de ses chausses.
+
+--Et si je vous donnais dans mes gardes, M. Cavois, le même grade que
+vous avez dans les gardes de M. le cardinal?
+
+--Vous avez déjà M. de Jussac, Sire, qui est un officier irréprochable
+et auquel Votre Majesté ne voudrait pas faire de la peine.
+
+--Je ferai Jussac maréchal-de-camp.
+
+--Si M. de Jussac, et je n'en doute pas, aime Votre Majesté comme j'aime
+M. le cardinal, il préférera rester capitaine près du roi, que de
+devenir maréchal-de-camp loin de lui.
+
+--Mais si vous quittiez le service, monsieur Cavois...
+
+--C'est mon désir, Sire.
+
+--Vous accepterez bien, en récompense du temps que vous avez passé près
+de M. le cardinal, une gratification de quinze cents ou deux mille
+pistoles.
+
+--Sire, répondit Cavois en s'inclinant, du temps que j'ai passé chez M.
+le cardinal, j'ai été récompensé selon mes mérites et au-delà. On va
+faire la guerre, Sire, et pour la guerre il faut de l'argent, beaucoup
+d'argent, gardez les gratifications pour ceux qui se battront et non
+pour ceux qui, comme moi, ayant voué leur fortune à un homme, tombent
+avec cet homme.
+
+--Tous les serviteurs de M. le cardinal sont-ils comme vous, monsieur
+Cavois?
+
+--Je le crois, Sire, et me tiens même pour un des moins dignes.
+
+--Ainsi vous n'ambitionnez, vous ne désirez rien?
+
+--Rien, Sire, que l'honneur de suivre M. le cardinal partout où il ira,
+et de continuer à faire partie de sa maison, fût-ce comme le plus humble
+de ses serviteurs.
+
+--C'est bien, monsieur Cavois, dit le roi piqué de cette persévérance du
+capitaine à tout refuser, vous êtes libre.
+
+Cavois salua, sortit à reculons et heurta Charpentier qui entrait.
+
+--Et vous, monsieur Charpentier, lui cria le roi, refuserez-vous aussi,
+comme M. Cavois, de me servir?
+
+--Non, Sire; car j'ai reçu l'ordre de M. le cardinal de demeurer près de
+Votre Majesté jusqu'à ce qu'un autre ministre fût installé en son lieu
+et place, ou que Sa Majesté soit au courant du travail.
+
+--Et quand je serai au courant du travail ou qu'un autre ministre sera
+installé, que ferez-vous?
+
+--Je demanderai la permission à Votre Majesté d'aller rejoindre M. le
+cardinal, qui est habitué à mon service.
+
+--Mais, dit le roi, si je demandais à M. le cardinal de vous laisser
+près de moi? J'ai besoin, du moment où j'aurais un ministre, qui, ne
+faisant pas tout comme M. le cardinal, me laissera quelque chose à
+faire, d'un homme honnête et intelligent, et je sais que vous réunissez
+ces deux qualités.
+
+--Je ne doute pas, Sire, que M. le cardinal n'accordât à l'instant même
+sa demande à Votre Majesté, étant trop peu de chose pour qu'il me
+dispute à son maître et à son roi. Mais alors ce serait moi qui me
+jetterais à vos pieds, Sire; et qui vous dirais: «J'ai un père de
+soixante-dix ans et une mère de soixante. Je puis les abandonner pour M.
+le cardinal qui les a secourus et qui les secourt encore dans leur
+misère; mais le jour où je ne suis plus près de M. le cardinal, ma place
+est près d'eux, Sire, permettez à un fils d'aller fermer les yeux de ses
+vieux parents, et j'en suis certain, Sire, non-seulement Votre Majesté
+m'accorderait ma prière, mais elle y applaudirait.»
+
+ --Tes père et mère honoreras
+ Afin de vivre longuement,
+
+répondit Louis XIII de plus en plus piqué. Le jour où un nouveau
+ministre sera installé à la place de M. le cardinal, vous serez libre,
+monsieur Charpentier.
+
+--Dois-je rendre à Votre Majesté la clef qu'elle m'a confiée?
+
+--Non, gardez-la, car si M. le cardinal, qui est si bien servi, que le
+roi a à lui envier ses serviteurs, vous l'a remise, c'est qu'elle ne
+pouvait être aux mains d'un plus honnête homme. Seulement, vous
+connaissez mon écriture et mon seing, faites-y honneur.
+
+Charpentier s'inclina.
+
+--N'avez-vous pas ici, demanda le roi, un certain Rossignol, dont j'ai
+entendu parler, déchiffreur habile, dit-on, de toute lettre secrète?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Je désire le voir.
+
+--En frappant trois coups sur ce timbre, il viendra; Sa Majesté
+désire-t-elle que je l'appelle ou veut-elle l'appeler elle-même?
+
+--Frappez, dit le roi.
+
+Charpentier frappa et la porte de Rossignol s'ouvrit.
+
+Rossignol tenait un papier à la main.
+
+--Dois-je sortir ou demeurer, Sire? demanda Charpentier.
+
+--Laissez-nous, dit le roi.
+
+Charpentier sortit.
+
+--C'est vous qu'on appelle Rossignol? demanda le roi.
+
+--Oui, Sire, répondit le petit homme, tout en continuant de fouiller des
+yeux, le papier.
+
+--On vous dit habile déchiffreur?
+
+--Il est vrai que, sous ce rapport, Sire, je ne crois pas avoir mon
+pareil.
+
+--Vous pouvez reconnaître tous les chiffres?
+
+--Il n'y en a qu'un que je n'ai pas reconnu jusqu'à présent; mais, avec
+l'aide de Dieu, je le reconnaîtrai comme les autres.
+
+--Quel est le dernier chiffre que vous avez reconnu?
+
+--Une lettre du duc de Lorraine à Monsieur.
+
+--Mon frère!
+
+--Oui, Sire, à Son Altesse royale.
+
+--Et que disait M. de Lorraine à mon frère?
+
+--Votre Majesté désire-t-elle le savoir?
+
+--Sans doute.
+
+--Je vais le lui aller chercher.
+
+Il commença par l'original et lut:
+
+JUPITER...
+
+«... _est chassé de l_'OLYMPE..., continua Louis XIII.
+
+--Du LOUVRE, fit Rossignol.
+
+--Et pourquoi Monsieur sera-t-il chassé de la cour? demanda le roi.
+
+--Parce qu'il conspire, répondit tranquillement Rossignol.
+
+--Monsieur conspire et contre qui?
+
+--Contre Votre Majesté et contre l'Etat.
+
+--Savez-vous ce que vous me dites-là, monsieur...
+
+--Je dis à Votre Majesté ce qu'elle va lire, si elle continue.
+
+--«... _il peut_, reprit Louis XIII, _il peut se réfugier en_ CRÈTE....
+
+--En LORRAINE.
+
+--«... MINOS...
+
+--Le duc CHARLES IV.
+
+--«_lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir; mais la santé de_
+CÉPHALE...
+
+--La santé de VOTRE MAJESTÉ.
+
+--C'est moi qu'on appelle Céphale?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Je sais ce qu'était Minos, mais j'ai oublié ce que c'était que
+Céphale. Qu'était-ce que Céphale?
+
+--Un prince thessalien, Sire, époux d'une princesse athénienne
+très-belle, qu'il chassa de sa présence parce qu'elle lui avait été
+infidèle, mais avec laquelle il se raccommoda ensuite.
+
+Louis XIII fronça le sourcil.
+
+--Ah! dit-il, et ce Céphale, mari d'une femme infidèle avec laquelle il
+s'est raccommodé, malgré son infidélité, c'est moi!
+
+--Oui, Sire, c'est vous, répondit tranquillement Rossignol.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Pardieu! D'ailleurs Votre Majesté va bien voir.
+
+--Où en étions-nous?
+
+--«Si Monsieur est chassé du Louvre, il peut se réfugier en Lorraine, le
+duc Charles IV lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la
+santé de _Céphale_, c'est-à-dire du roi...--Vous en êtes là, Sire.
+
+Le roi continua:
+
+--«... _ne peut durer_...--Comment ne peut durer!
+
+--C'est à-dire que Votre Majesté est malade et très malade, de l'avis du
+duc de Lorraine, du moins.
+
+--Oh! fit le roi, pâlissant, je suis malade et très malade!
+
+Il alla jusqu'à une glace et se regarda, fouilla dans ses poches pour
+chercher des sels; mais n'en trouvant point, il secoua la tête, fit un
+effort sur lui-même, et d'une voix agitée continua de lire.
+
+«... _Pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouser_
+PROCRIS...--Procris?
+
+--Oui, LA REINE, fit Rossignol, Procris était la femme infidèle de
+Céphale.
+
+--«... _ne ferait-on pas épouser la reine à_ JUPITER--à Monsieur!
+s'écria le roi.
+
+--Oui, Sire, à Monsieur.
+
+--A Monsieur!
+
+Le roi essuya de son mouchoir la sueur qui lui coulait du front et
+continua:
+
+--«... _Le bruit court que_ L'ORACLE...
+
+M. LE CARDINAL
+
+«... _Veut se débarrasser de Procris pour faire épouser_ VÉNUS.
+
+Le roi regarda Rossignol, qui continuait, tout en répondant au roi, de
+tourmenter le papier qu'il tenait à la main.
+
+--VÉNUS? répéta vivement le roi impatient.
+
+--MADAME DE COMBALET, MADAME DE COMBALET, dit vivement Rossignol.
+
+«... _A_ CÉPHALE, continua le roi, me faire épouser madame de Combalet à
+moi! où ont-ils pris cette visée?
+
+«... _En attendant que_ JUPITER, c'est-à-dire _Monsieur, continue de
+faire sa cour à_ HÉBÉ...
+
+--A la PRINCESSE MARIE.
+
+--«... _Il est important que tout fin qu'il est ou plutôt qu'il se
+croit, l'_ORACLE, ou le cardinal, _se trompe en croyant_ JUPITER
+_amoureux_ d'HÉBÉ.
+
+«Signé MINOS.»
+
+--CHARLES IV.
+
+--Ah! murmura le roi; voilà donc le secret de ce grand amour que l'on
+sacrifie à la place de lieutenant général; ah! ma santé ne peut durer;
+ah! quand je serai mort on fera épouser ma veuve à mon frère. Mais, Dieu
+merci, quoique malade, et très malade, comme ils le disent, je ne suis
+pas mort encore. Ah! mon frère conspire; ah! si sa conspiration est
+découverte, il se peut retirer en Lorraine et sera le bienvenu de la
+part du duc; est-ce que d'une bouchée la France ne pourrait pas avaler
+la Lorraine et son duc; ce n'était donc pas assez qu'elle nous eût donné
+les Guise?
+
+Puis, se retournant vivement vers Rossignol.
+
+--Et comment, demanda le roi, cette lettre est-elle entre les mains de
+M. le cardinal?
+
+--Elle était confiée à M. Senelle.
+
+--Un de mes médecins, fit Louis XIII; je suis véritablement bien
+entouré.
+
+--Mais le valet de chambre de M. Senelle, dans la prévision de quelque
+cabale entre la cour de Lorraine et celle de France, avait été d'avance
+acheté par le P. Joseph.
+
+--Un habile homme que ce père Joseph, à ce qu'il paraît, dit le roi.
+
+Rossignol cligna de l'oeil.
+
+--L'ombre de M. le cardinal, dit-il.
+
+--Et alors, le valet de chambre de Senelle...
+
+--Lui a volé la lettre et nous l'a envoyée.
+
+--Qu'a fait Senelle, alors?
+
+--Il n'était pas encore bien loin de Nancy, il y est revenu et a dit au
+duc qu'il avait par mégarde brûlé sa lettre avec d'autres papiers, le
+duc ne s'est douté de rien et lui en a donné une seconde; c'est celle-là
+qu'a reçue _S. A. R. Monsieur_.
+
+--Et qu'a répondu mon frère _Jupiter_ au sage _Minos_? demanda le roi en
+riant d'un rire fébrile dont ses moustaches restèrent un instant
+agitées, quoiqu'il eût cessé de parler.
+
+--Je n'en sais encore rien, c'est sa réponse que je tiens.
+
+--Comment, c'est sa réponse que vous tenez?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Donnez.
+
+--Votre Majesté n'y comprendra rien, attendu que je n'y comprends rien
+moi-même.
+
+--Comment cela?
+
+--Parce qu'à propos de la première lettre perdue, craignant quelque
+surprise, ils ont inventé un nouveau chiffre.
+
+Le roi jeta les yeux sur la lettre et lut ces quelques mots parfaitement
+inintelligibles.
+
+--_Astre-se Be-l'amb._ dans la joie _L. M. T._ _se_ vent être _se_.
+
+--Et vous pouvez savoir ce que cela veut dire.
+
+--Je le saurai demain, Sire.
+
+--Ce n'est point l'écriture de mon frère.
+
+--Non, certes, le valet de chambre n'a pas osé voler la lettre de peur
+qu'on le soupçonnât, il s'est contenté de la copier.
+
+--Et quand cette lettre a-t-elle été écrite?
+
+--Aujourd'hui, vers midi, Sire!
+
+--Et vous en avez la copie!
+
+--A deux heures, le P. Joseph me la remettait.
+
+Le roi demeura un instant pensif, puis se retournant vers le petit
+homme, qui avait tiré le chiffre de ses mains et travaillait à le
+deviner:
+
+--Vous restez avec moi, n'est-ce pas, monsieur Rossignol? lui
+demanda-t-il.
+
+--Oui, Sire, jusqu'à ce que cette lettre soit déchiffrée!
+
+--Je vous croyais à M. le cardinal.
+
+--Je suis à lui, en effet, mais tant qu'il est ministre seulement; du
+moment où il n'est plus ministre, il n'a pas besoin de moi.
+
+--Mais j'en ai besoin, moi, de vous!
+
+--Sire, dit Rossignol en secouant la tête d'un mouvement si décidé que
+ses lunettes faillirent en tomber, demain je quitte la France.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'en servant M. le cardinal, c'est-à-dire Votre Majesté, en
+devinant les chiffres qu'ils inventaient pour leurs cabales, je me suis
+fait de terribles ennemis chez les grands seigneurs, des ennemis contre
+lesquels le cardinal seul peut me protéger.
+
+--Et si je vous protége, moi!
+
+--Sa Majesté en aura l'intention, mais......
+
+--Mais?...
+
+--Mais elle n'aura point la puissance.
+
+--Hein! fit le roi en fronçant le sourcil.
+
+--D'ailleurs, continua Rossignol, je dois tout à M. le cardinal; j'étais
+pauvre garçon d'Alby. Le hasard fit que M. le cardinal connut mon talent
+de déchiffreur. Il me fit venir, me donna une place de mille écus, puis
+de deux mille, puis il ajouta vingt pistoles par lettre que je
+déchiffre, de sorte, que, depuis six ans que je traduis une ou deux
+lettres au moins par semaine, je me suis fait un petit avoir bien
+modestement placé.
+
+--Où cela?
+
+--En Angleterre.
+
+--Vous allez en Angleterre pour entrer au service du roi Charles,
+probablement?
+
+--Le roi Charles m'a offert deux mille pistoles par an, et cinquante
+pistoles par lettre déchiffrée, pour quitter le service de M. le
+cardinal; j'ai refusé.
+
+--Et si je vous offrais autant que le roi Charles.
+
+--Sire, la vie est ce que l'homme a de plus précieux, attendu qu'une
+fois sous terre on ne remonte pas dessus. Or, M. le cardinal en
+disgrâce, même avec la royale protection de Votre Majesté, et peut-être
+même à cause de cette protection, je n'aurais pas huit jours à vivre. Il
+a fallu toute l'autorité de M. le cardinal pour que ce matin je ne
+quittasse point Paris au moment où il quittait sa maison, et que je
+fusse prêt à lui sacrifier ma vie comme le reste, en demeurant
+vingt-quatre heures de plus que pour le service de Votre Majesté.
+
+--De sorte qu'à moi, vous n'êtes pas prêt à me sacrifier votre vie?
+
+--On ne doit le dévouement qu'à des parents ou à un bienfaiteur.
+Cherchez le dévouement, Sire, parmi vos parents ou parmi ceux à qui vous
+avez fait du bien, je ne doute pas que Votre Majesté ne l'y trouve.
+
+--Vous n'en doutez pas! eh bien, j'en doute, moi.
+
+--Et maintenant que j'ai dit à Votre Majesté dans quel but j'étais
+resté, c'est-à-dire dans celui de son service; maintenant qu'elle sait
+les risques que j'ai à courir en restant en France, et la hâte que j'ai
+de la quitter, je supplierai Votre Majesté de ne point s'opposer à mon
+départ pour lequel tout est préparé.
+
+--Je ne m'y opposerai point, mais à la condition expresse que vous
+n'entrerez au service d'aucun prince étranger qui puisse employer votre
+talent contre la France.
+
+--J'en donne ma parole à Votre Majesté.
+
+--Allez! M. le cardinal est bien heureux d'avoir de tels serviteurs que
+vous et vos compagnons!
+
+Le roi regarda sa montre.
+
+--Quatre heures! dit-il. Demain à dix heures du matin je serai ici;
+veillez à ce que la traduction de ce nouveau chiffre soit faite.
+
+--Elle le sera, Sire.
+
+Puis, comme le roi prenait son chapeau pour se retirer:
+
+--Sa Majesté ne veut pas entretenir le P. Joseph? demanda Rossignol.
+
+--Si fait, si fait, dit le roi, et dès qu'il viendra, dites à
+Charpentier de le faire entrer.
+
+--Il est là, Sire!
+
+--Alors qu'il entre! je lui parlerai à l'instant même.
+
+--Le voilà, Sire, dit Rossignol en s'effaçant pour faire place à
+l'Éminence grise.
+
+Le moine apparut en effet et s'arrêta humblement sur le seuil de la
+porte du cabinet.
+
+--Venez, venez, mon père, dit le roi.
+
+Le moine s'approcha, la tête basse, les mains croisées sur la poitrine,
+et avec toutes les apparences de l'humilité.
+
+--Le voici, Sire, dit le capitaine s'arrêtant à quelques pas du roi.
+
+--Vous étiez là, mon père, dit le roi, regardant le moine avec
+curiosité, car un monde complétement nouveau pour lui défilait devant
+ses yeux.
+
+--Oui, Sire.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Depuis une heure, à peu près.
+
+--Et vous avez attendu une heure sans me faire dire que vous étiez là?
+
+--Un simple moine comme moi n'a qu'une chose à faire, Sire, c'est
+d'attendre les ordres de son roi.
+
+--Vous êtes un homme d'une grande habileté, à ce que l'on assure, mon
+père.
+
+--Ce sont mes ennemis qui disent cela, Sire, répondit le moine, les yeux
+saintement baissés.
+
+--Vous aidiez le cardinal à porter le fardeau de son ministère?
+
+--Comme Simon de Syrène aida Notre-Seigneur à porter sa croix.
+
+--Vous êtes un grand champion du christianisme, mon père, et au onzième
+siècle, vous eussiez, comme un autre Pierre l'Hermite, prêché la
+croisade.
+
+--Je l'ai prêchée au dix-septième, Sire, mais sans réussir.
+
+--Comment cela?
+
+--J'ai fait un poëme latin intitulé la _Turciade_, pour animer les
+princes chrétiens contre les musulmans; mais les temps étaient passés.
+
+--Vous rendiez de grands services à M. le cardinal?
+
+--Son Eminence ne pouvait pas tout faire, je l'aidais selon mes faibles
+moyens.
+
+--Combien M. le cardinal vous donnait-il par an?
+
+--Rien, Sire; il est défendu à notre ordre de recevoir autre chose que
+des aumônes; Son Eminence payait mon carrosse seulement.
+
+--Vous avez un carrosse?
+
+--Oui Sire, non point par esprit d'orgueil; j'avais un âne d'abord.
+
+--L'humble monture de Notre Seigneur, dit le roi.
+
+--Mais monseigneur trouva que je n'allais pas assez vite.
+
+--Et il vous donna un carrosse.
+
+--Non Sire, un cheval d'abord; par humilité, je refusai le carrosse. Par
+malheur, ce cheval était une jument; de sorte qu'un jour mon secrétaire,
+le P. Ange Sabini, montant un cheval entier...
+
+--Oui, je comprends, dit le roi, et c'est alors que vous acceptâtes le
+carrosse que vous avait offert le cardinal.
+
+--Je m'y résignai, oui, Sire; puis j'ai pensé, dit le moine, qu'il
+serait agréable à Dieu que ceux qui s'humiliaient fussent glorifiés.
+
+--Malgré la retraite du cardinal, je désire vous garder près de moi, mon
+père, reprit le roi; vous me direz quels sont les avantages que vous
+désirez que je vous fasse.
+
+--Aucun, Sire, je n'ai peut-être déjà été que trop avant pour mon salut
+dans la voie des honneurs.
+
+--Mais vous avez bien un désir quelconque que je puisse satisfaire?
+
+--Celui de rentrer dans mon couvent d'où peut-être je n'eusse jamais dû
+sortir.
+
+--Vous êtes trop utile aux affaires pour que je permette cela, dit le
+roi.
+
+--Je n'y voyais que par les yeux de Son Eminence, Sire; le flambeau
+éteint, je suis aveugle.
+
+--Dans tous les états, mon père, même dans l'état religieux, il est
+permis d'avoir une ambition mesurée à son mérite. Dieu n'a pas donné le
+talent pour que celui à qui il l'a donné en fasse un champ stérile: M.
+le cardinal vous est un exemple de la hauteur que l'on peut atteindre.
+
+--Et de laquelle, par conséquent, on peut tomber.
+
+--Mais de quelque hauteur qu'on tombe, lorsqu'on tombe avec le chapeau
+rouge, la chute est supportable.
+
+Un éclair de convoitise glissa entre les cils abaissés du capucin.
+
+Cet éclair n'échappa point au roi.
+
+--N'avez-vous jamais rêvé les hauts grades de l'Eglise?
+
+--Avec monsieur le cardinal, peut-être ai-je eu de ces éblouissements!
+
+--Pourquoi avec monsieur le cardinal seulement?
+
+--Parce qu'il m'eût fallu tout son crédit sur Rome pour arriver à ce
+but.
+
+--Vous croyez alors que mon crédit ne vaut pas le sien?
+
+--Votre Majesté a voulu faire donner le chapeau à l'archevêque de Tours,
+qui était archevêque; à plus forte raison ne réussirait-elle pas à
+l'endroit d'un pauvre capucin.
+
+Louis XIII regarda le P. Joseph de son oeil le plus pénétrant; mais il
+était impossible de rien lire sur cette face de marbre ni dans ces yeux
+baissés.
+
+Les lèvres seules semblaient mobiles.
+
+--Puis, continua le capucin, il y a un fait d'une gravité qui domine
+tous les autres dans cette tâche que Dieu et le cardinal m'ont imposée;
+il y a une foule d'occasions de commettre de ces péchés qui
+compromettent le salut de notre âme. Or, avec M. le cardinal, qui tient
+de Rome de grands pouvoirs pénitenciers et rémissionnels, je n'ai à
+m'inquiéter de rien. M. le cardinal m'absout, tout est dit, je dors
+tranquille. Mais si je servais un maître laïque, fût-ce un roi, ce roi
+ne pourrait point m'absoudre. Je ne pourrais plus pécher, et ne pouvant
+plus pécher, je ne ferais pas mon état en conscience.
+
+Le roi continuait de regarder le moine, tandis qu'il parlait, et tandis
+qu'il parlait une certaine répugnance se peignait sur son visage.
+
+--Et quand désirez-vous rentrer dans votre couvent? demanda-t-il lorsque
+le P. Joseph eut fini.
+
+--Aussitôt que j'en aurai la permission de Votre Majesté.
+
+--Vous l'avez, mon père, dit sèchement le roi.
+
+--Votre Majesté me comble, dit le capucin, croisant ses mains sur sa
+poitrine et s'inclinant jusqu'à terre.
+
+Puis, du pas dont il était entré, pas rigide et glacé comme celui d'une
+statue, il sortit sans même se retourner pour saluer une seconde fois
+le roi du seuil de la porte.
+
+--Hypocrite et ambitieux, je ne te regrette pas, toi!
+
+Puis, après un instant pendant lequel il le suivit des yeux dans la
+pénombre de l'antichambre:
+
+--N'importe, dit-il, il y a une chose bien certaine, c'est que si ce
+soir je donnais ma démission de roi, comme ce matin, M. le cardinal a
+donné celle de ministre, je ne trouverais pas, je ne dirai point quatre
+hommes pour me suivre en exil et partager ma disgrâce, mais, ni trois,
+ni deux, ni un peut-être.
+
+Puis reprenant:
+
+--Si fait, dit-il, il y a mon fou d'Angély. Il est vrai que c'est un
+fou!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+LES AMBASSADEURS.
+
+
+Le lendemain, à dix heures précises, le roi, comme il l'avait dit, était
+dans le cabinet du cardinal.
+
+L'étude qu'il était en train de faire, tout en l'humiliant,
+l'intéressait profondément.
+
+Rentré au Louvre la veille, il n'avait vu personne, s'était enfermé avec
+son page Baradas, et, pour le récompenser du service qu'il lui avait
+rendu en le débarrassant du cardinal, il lui avait donné un bon de trois
+mille pistoles.
+
+Il était trop juste qu'ayant fait plus que les autres, Baradas fût
+récompensé le premier. D'ailleurs, avant de donner à Monsieur ses cent
+cinquante mille livres, à la reine ses trente mille livres, à la reine
+mère ses soixante mille livres, il n'était pas fâché de voir la réponse
+de Monsieur au duc de Lorraine, réponse promise par Rossignol pour le
+matin, suivant, dix heures.
+
+Or, comme nous l'avons dit, à dix heures précises, le roi était entré
+dans le cabinet du cardinal, et avant même d'avoir jeté son manteau sur
+un fauteuil et posé son chapeau sur une table, il avait frappé les trois
+coups sur le timbre.
+
+Rossignol parut avec sa ponctualité ordinaire.
+
+--Eh bien? lui demanda impatiemment le roi.
+
+--Eh bien, Sire, dit Rossignol, en clignant des yeux à travers ses
+lunettes, nous le tenons ce fameux chiffre.
+
+--Vite, dit le roi, voyons cela; la clef d'abord.
+
+--La voilà, Sire.
+
+Et, en tête de la version, en même temps que la version, il lui présenta
+la clef.
+
+Le roi lut:
+
+ JB le roi.
+
+ ASTRE SE la reine.
+
+ BE la reine-mère.
+
+ L'AMB Monsieur.
+
+ L. M. le cardinal.
+
+ T. la mort.
+
+ PIF PAF la guerre.
+
+ ZANE duc de Lorraine.
+
+ GIER Mme de Chevreuse.
+
+ OEL Mme de Fargis.
+
+ O enceinte.
+
+--Et maintenant? dit le roi.
+
+--Appliquez le chiffre, Sire.
+
+--Non, dit le roi; vous qui êtes plus familier, ma tête se briserait à
+ce travail.
+
+Rossignol prit le papier et lut:
+
+ «La reine, la reine-mère et le duc d'Orléans dans la joie; le cardinal
+ mort; le roi veut être roi. La guerre avec le roi-marmotte décidée;
+ mais le duc d'Orléans en est chef. Le duc d'Orléans, amoureux de la
+ fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas épouser la reine,
+ plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les
+ bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte
+ à la mort du roi.
+
+ «GASTON D'ORLÉANS.»
+
+Le roi avait écouté la lecture sans interrompre, seulement il s'était
+essuyé le front à plusieurs reprises, tout en rayant le parquet de la
+molette de son éperon.
+
+--Enceinte! murmura-t-il, enceinte! Dans tous les cas, si elle est
+enceinte ce ne sera pas de moi.
+
+Puis, se retournant vers Rossignol:
+
+Sont-ce les premières lettres de ce genre que vous déchiffrez, monsieur?
+
+--Oh! non, Sire, j'en ai déchiffré déjà dix ou douze du même genre.
+
+--Comment M. le cardinal ne me les montrait-il pas?
+
+--Pourquoi tourmenter Votre Majesté quand il veillait à ce qu'il ne nous
+arrivât point malheur.
+
+--Mais, accusé, chassé par tous ces gens-là, comment ne s'est-il pas
+servi des armes qu'il avait contre eux?
+
+--Il a craint qu'elles ne fissent plus de mal au roi qu'à ses ennemis.
+
+Le roi fit quelques pas en long et en large dans le cabinet, allant et
+revenant, la tête basse et le chapeau sur les yeux.
+
+Puis, revenant à Rossignol:
+
+--Faites-moi une copie de chacune de ces lettres avec le chiffre,
+dit-il, mais avec la clef en haut.
+
+--Oui, Sire.
+
+--Croyez-vous qu'il nous en viendra d'autres encore?
+
+--Bien certainement, Sire.
+
+--Quelles sont les personnes que j'aurai à recevoir aujourd'hui?
+
+--Cela ne me regarde pas, Sire! je ne m'occupe que de mes chiffres; cela
+regarde M. Charpentier.
+
+Avant même que Rossignol fût sorti, le roi, d'une main fiévreuse et
+agitée, avait frappé deux coups sur le timbre.
+
+Ces coups rapides et violents indiquaient la situation mentale du roi.
+
+Charpentier entra vivement, mais s'arrêta sur le seuil.
+
+Le roi était resté pensif, les yeux fixés en terre, le poing appuyé sur
+le bureau du cardinal, murmurant:
+
+--Enceinte! la reine enceinte! un étranger sur le trône de France? un
+Anglais peut-être!
+
+Puis à voix plus basse, comme s'il eût eu peur lui-même d'entendre ce
+qu'il disait:
+
+--Il n'y a rien d'impossible, l'exemple en a été donné, assure-t-on, et
+dans la famille.
+
+Absorbé dans sa pensée, le roi n'avait pas vu Charpentier.
+
+Croyant que le secrétaire n'avait point répondu à l'appel, il releva
+impatiemment la tête et s'apprêtait à frapper sur le timbre une seconde
+fois, lorsque celui-ci, au geste devinant l'intention s'empressa de
+s'avancer en disant:
+
+--Me voilà, Sire!
+
+--C'est bien, dit le roi en regardant et en essayant de reprendre sa
+puissance sur lui-même, que faisons-nous aujourd'hui?
+
+--Sire, le comte de Beautru est arrivé d'Espagne, et le comte de la
+Saladie de Venise.
+
+--Qu'ont-ils été y faire?
+
+--Je l'ignore, Sire; hier j'ai eu l'honneur de vous dire que c'était M.
+le cardinal qui les y avait envoyés; j'ai ajouté que M. de Charnassé
+arriverait de Suède, à son tour, ce soir ou demain au plus tard.
+
+--Vous leur avez dit que le cardinal n'était plus ministre et que
+c'était moi qui les recevrais.
+
+--Je leur ai transmis les ordres de Son Eminence, de rendre compte à sa
+Majesté de leur mission, comme ils eussent fait à elle-même.
+
+--Quel est le premier arrivé?
+
+--M. de Beautru.
+
+--Aussitôt qu'il sera là vous le ferez entrer.
+
+--Il y est, Sire.
+
+--Qu'il entre alors.
+
+Charpentier se retourna, prononça quelques paroles à voix basse et
+s'effaça pour laisser entrer Beautru.
+
+L'ambassadeur était en costume de voyage et s'excusa de se présenter
+ainsi devant le roi; mais il avait cru avoir affaire au cardinal de
+Richelieu, et, une fois dans l'antichambre, n'avait pas voulu faire
+attendre Sa Majesté.
+
+--M. de Beautru, lui dit le roi, je sais que M. le cardinal fait grand
+cas de vous, et vous tient pour un homme sincère, disant qu'il aime
+mieux la simple conscience d'un Beautru que deux cardinaux de Bérulle.
+
+--Sire, je crois être digne de la confiance dont m'honorait M. le
+cardinal.
+
+--Et vous allez vous montrer digne de la mienne, n'est-ce pas, monsieur?
+en me disant à moi tout ce que vous lui diriez à lui.
+
+--Tout, Sire? demanda Beautru en regardant fixement le roi.
+
+--Tout! Je suis à la recherche de la vérité, et je la veux entière.
+
+--Eh bien, Sire, commencez par changer votre ambassadeur de Fargis, qui,
+au lieu de suivre les instructions du cardinal, toutes à la gloire et à
+la grandeur de Votre Majesté, suit celles de la reine-mère, toutes à
+l'abaissement de la France.
+
+--On me l'avait déjà dit. C'est bien, j'aviserai. Vous avez vu le
+comte-duc d'Olivarès?
+
+--Oui, Sire.
+
+--De quelle mission étiez-vous chargé près de lui?
+
+--Déterminer, s'il était possible, à l'amiable, l'affaire de Mantoue.
+
+--Eh bien?
+
+--Mais lorsque j'ai voulu lui parler d'affaires, il m'a répondu en me
+conduisant au poulailler de S. M. le roi Philippe IV, où sont réunies
+les plus curieuses espèces du monde, et m'a offert d'en envoyer des
+échantillons à Votre Majesté.
+
+--Mais il se moquait de vous, ce me semble!
+
+--Et surtout, Sire, de celui que je représentais.
+
+--Monsieur!
+
+--Vous m'avez demandé la vérité, Sire, je vous la dis; voulez vous que
+je mente, je suis assez homme d'esprit pour inventer des mensonges
+agréables au lieu de vérités dures.
+
+--Non, dites la vérité, quelle qu'elle soit. Que pense-t-on de notre
+expédition d'Italie?
+
+--On en rit, Sire.
+
+--On en rit! Ne sait-on pas que j'en prends la conduite?
+
+--Si fait, Sire; mais on dit que les reines vous feront changer d'avis,
+ou que Monsieur commandera sans vous; et comme alors on n'obéira qu'aux
+reines, et à Monsieur, il en sera de cette expédition comme de celle du
+duc de Nevers.
+
+--Ah! l'on croit cela à Madrid!
+
+--Oui, Sire, on en est même si sûr que l'on a écrit--je sais cela d'un
+des secrétaires du comte-duc que j'ai acheté--que l'on a écrit à don
+Gonzalve de Cordoue: «Si c'est le roi et Monsieur qui commandent
+l'armée, ne vous inquiétez de rien, l'armée ne franchira point le pas de
+Suze; mais si c'est le cardinal, au contraire, qui, sous le roi ou sans
+le roi, a la conduite de la guerre, ne négligez rien et détachez ce que
+vous pourrez de vos forces pour soutenir le duc de Savoie.»
+
+--Vous êtes sûr de ce que vous me dites?
+
+--Parfaitement sûr, Sire.
+
+Le roi se remit à marcher dans le cabinet, la tête basse, le chapeau
+enfoncé sur les yeux, ainsi que c'était son habitude lorsqu'il était
+vivement préoccupé.
+
+Puis, s'arrêtant tout à coup, et regardant fixement Beautru.
+
+--Et de la reine, demanda-t-il, en avez-vous entendu dire quelque chose?
+
+--Des propos de cour, voilà tout.
+
+--Mais ces propos de cour, que disaient-ils?
+
+--Rien qui puisse être rapporté à Votre Majesté.
+
+--N'importe, je veux savoir.
+
+--Des calomnies, Sire; ne salissez pas votre esprit de toute cette
+fange!
+
+--Je vous dis, monsieur, fit Louis XIII impatient et frappant du pied,
+que calomnie ou vérité, je veux savoir ce qui se dit de la reine.
+
+Beautru s'inclina.
+
+--A l'ordre de Votre Majesté, tout fidèle sujet doit obéir.
+
+--Obéissez donc alors.
+
+--On disait que la santé de Votre Majesté étant chancelante...
+
+--Chancelante, chancelante, ma santé! c'est leur espérance à tous; ma
+mort c'est leur ancre de salut. Continuez.
+
+--On disait que votre santé étant chancelante, la reine prendrait ses
+précautions pour s'assurer...
+
+Beautru hésita.
+
+--S'assurer de quoi? demanda le roi; parlez, mais parlez donc.
+
+--Pour s'assurer la régence.
+
+--Mais il n'y a de régence que quand il y a un héritier de la couronne.
+
+--Pour s'assurer la régence! répéta Beautru.
+
+Le roi frappa du pied.
+
+--Ainsi, là-bas comme ici, en Espagne comme en Lorraine! En Lorraine la
+crainte, en Espagne l'espoir; et en effet, la reine régente c'est
+l'Espagne à Paris; ainsi, Beautru, voilà ce qu'on dit là-bas?
+
+--Vous avez ordonné de parler, Sire; j'ai obéi.
+
+Et Beautru s'inclina devant le roi.
+
+--Vous avez bien fait; je vous ai dit que j'étais à la recherche de la
+vérité; j'ai trouvé la piste, et je suis, Dieu merci, assez bon chasseur
+pour la suivre jusqu'au bout.
+
+--Qu'ordonne Votre Majesté?
+
+--Allez-vous reposer, monsieur, vous devez être fatigué.
+
+--Votre Majesté ne me dit pas si j'ai eu le bonheur de lui plaire ou le
+malheur de la blesser.
+
+--Je ne vous dis pas précisément que vous m'avez été agréable, M.
+Beautru; mais vous m'avez rendu service, ce qui vaut mieux. Il y a une
+place de conseiller d'Etat vacante, faites-moi penser que j'ai quelqu'un
+à récompenser.
+
+Et Louis XIII, ôtant son gant, donna sa main à baiser à l'ambassadeur
+extraordinaire près de Philippe IV.
+
+Beautru, selon l'étiquette, sortit à reculons pour ne pas tourner le dos
+au roi.
+
+--Ainsi, murmura le roi resté seul, ma mort est une espérance; mon
+honneur un jeu, ma succession une loterie; mon frère n'arrivera au trône
+que pour vendre et trahir la France. Ma mère, la veuve de Henri IV, la
+veuve de ce grand roi qu'on a tué parce qu'il grandissait toujours, et
+que son ombre couvrait les autres royaumes, ma mère l'y aidera.
+Heureusement--et le roi commença de rire d'un rire strident et
+nerveux--heureusement que quand je mourrai, la reine sera enceinte, ce
+qui sauvera tout! Comme c'est heureux que je sois marié!
+
+--Puis, l'oeil plus sombre et la voix plus altérée:
+
+--Cela ne m'étonne plus, dit-il, qu'ils en veuillent tant au cardinal.
+
+Il lui sembla entendre un léger bruit du côté de la porte, il se
+retourna: la porte, en effet, tournait sur ses gonds.
+
+--Votre Majesté désire-t-elle recevoir M. de La Saladie? demanda
+Charpentier.
+
+--Je le crois bien, dit le roi, tout ce que j'apprends est plein
+d'intérêt!
+
+Puis, avec ce même rire presque convulsif:
+
+--Que l'on dise encore que les rois ne savent pas ce qui se passe chez
+eux; ils sont les derniers à le savoir, c'est vrai; mais lorsqu'ils le
+veulent, ils le savent enfin.
+
+Puis, comme M. de La Saladie se tenait à la porte.
+
+--Venez, venez, dit-il, je vous attends, monsieur de La Saladie, on vous
+a dit que je faisais l'intérim de monsieur le cardinal, n'est-ce pas?
+parlez, et n'ayez pas plus de secrets pour moi que vous n'en auriez pour
+lui.
+
+--Mais, Sire, dit La Saladie, dans la situation où je trouve les choses,
+je ne sais pas si je dois vous répéter...
+
+--Me répéter quoi?
+
+--Les éloges que l'on fait en Italie d'un homme dont il paraît que vous
+avez eu à vous plaindre.
+
+--Ah! ah! on fait l'éloge du cardinal en Italie! Et que dit-on du
+cardinal de l'autre côté des monts?
+
+--Sire, ils ignorent là-bas que M. le cardinal n'est plus ministre, ils
+félicitent Votre Majesté d'avoir à son service le premier génie
+politique et militaire du siècle. La prise de La Rochelle, que j'avais
+été chargé par M. le cardinal d'annoncer au duc de Mantoue, à Sa
+Seigneurie de Venise et à S. S. Urbain VIII, a été reçue avec joie à
+Mantoue, avec enthousiasme à Venise, avec reconnaissance à Rome, de même
+que l'expédition que vous projetez en Italie, en épouvantant
+Charles-Emmanuel, a rassuré tous les autres princes. Voici les lettres
+du duc de Mantoue, du sénat de Venise et de Sa Sainteté, qui disent la
+grande confiance que l'on a dans le génie du cardinal, et chacune des
+trois puissances intéressées à vos succès en Italie, Sire, pour y
+contribuer autant qu'il est en leur pouvoir, m'ont chargé de remettre en
+traites sur leurs banquiers respectifs des valeurs pour un million et
+demi.
+
+--Et au nom de qui sont ces traites?
+
+--Au nom de M. le cardinal, Sire. Il n'a qu'à les endosser et à toucher
+l'argent, elles sont payables à vue.
+
+Le roi les prit, les tourna et les retourna.
+
+--Un million et demi, dit-il, et six millions qu'il a empruntés. C'est
+avec cela que nous allons faire la guerre. Tout l'argent vient de cet
+homme, comme de cet homme vient la grandeur et la gloire de la France.
+
+Puis, une idée soudaine lui traversant le cerveau, Louis XIII alla au
+timbre et appela. Charpentier parut.
+
+--Savez-vous, lui demanda-t-il, à qui M. le cardinal a emprunté les six
+millions avec lesquels il a fait face aux premières dépenses de la
+guerre?
+
+--Oui, Sire, à M. de Bullion.
+
+--S'est-il fait beaucoup tirer l'oreille pour les lui prêter?
+
+--Au contraire, Sire, il les lui a offerts.
+
+--Comment cela?
+
+--M. le cardinal se plaignait de ce que l'armée du marquis d'Uxelles
+s'était dispersée faute de l'argent que la reine-mère s'était approprié,
+et faute des vivres que le maréchal de Créquy ne lui avait pas fait
+passer. C'est une armée perdue, disait Son Eminence.
+
+--Eh bien, a dit M. de Bullion, il faut en lever une autre, voilà tout.
+
+--Et avec quoi? demanda le cardinal.
+
+--Avec quoi? Je vous donnerai de quoi lever une armée de cinquante mille
+hommes et un million d'or en croupe.
+
+--Ce n'est pas un million, c'est six millions qu'il me faut.
+
+--Quand?
+
+--Le plus tôt possible!
+
+--Ce soir, sera-ce trop tard?
+
+Le cardinal se mit à rire.
+
+--Vous les avez donc dans votre poche? demanda-t-il.
+
+--Non, mais je les ai chez Fieubet, trésorier de l'épargne. Je vous fais
+donner un bon sur lui, vous les enverrez prendre.
+
+--Et quelle garantie exigez-vous, monsieur Bullion?
+
+M. de Bullion se leva et salua Son Eminence.
+
+--Votre parole, monseigneur, dit-il.
+
+Le cardinal l'embrassa; M. de Bullion écrivit quelques lignes sur un
+petit bout de papier, le cardinal lui fit sa reconnaissance et tout fut
+dit.
+
+--C'est bien; vous savez où demeure M. de Bullion?
+
+--A la trésorerie, je présume.
+
+--Attendez.
+
+Le roi se mit au bureau du cardinal et écrivit:
+
+ Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une
+ somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur
+ l'argent que vous avez eu l'obligeance de prêter à M. le cardinal,
+ veuillez me les donner si la chose est possible,--je vous engage ma
+ parole de vous les rendre d'ici à un mois.
+
+ Votre affectionné,
+
+ LOUYS.
+
+Puis, se retournant vers Charpentier:
+
+--Beringhen est-il là? demanda-t-il.
+
+--Oui, sire.
+
+--Remettez-lui ce papier, dites-lui de prendre une chaise et d'aller
+chez M. de Bullion. Il y a réponse.
+
+Charpentier prit le papier et sortit; mais presque aussitôt il rentra.
+
+--Eh bien? fit le roi.
+
+--M. de Beringhen est parti; mais je voulais dire à Votre Majesté que M.
+de Charnassé était là arrivant de la Prusse occidentale et rapportant à
+M. le cardinal une lettre du roi Gustave-Adolphe.
+
+Louis fit un signe de tête.
+
+--Monsieur de La Saladie, dit-il, vous n'avez plus rien à nous dire?
+
+--Si fait, Sire, j'ai à vous assurer de mon respect, tout en vous priant
+de me permettre d'y joindre mes regrets à l'endroit du départ de M.
+Richelieu; c'était lui que l'on attendait en Italie, c'était lui sur qui
+l'on comptait, et mon devoir de fidèle sujet m'oblige à dire à Votre
+Majesté que je serais le plus heureux des hommes si elle me permettait
+de saluer M. le cardinal, tout en disgrâce qu'il soit.
+
+--Je vais faire mieux, monsieur de La Saladie, fit le roi, je vais vous
+fournir moi-même l'occasion de le voir.
+
+La Saladie s'inclina.
+
+--Voici les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Allez présenter à
+Chaillot vos hommages à M. le cardinal; remettez-lui les lettres qui lui
+sont destinées; priez-le d'endosser les traites, et passez chez M. de
+Bullion au nom de Son Eminence, pour qu'il vous en donne l'argent. Je
+vous autorise, pour faire plus grande diligence, à prendre mon carrosse,
+qui est à la porte; plus vite vous reviendrez, plus je vous serai
+reconnaissant de votre zèle.
+
+La Saladie s'inclina, et, sans perdre une seconde en compliments ou en
+hommages, sortit pour exécuter les ordres du roi.
+
+Charpentier était resté à la porte.
+
+--J'attends M. de Charnassé, dit le roi.
+
+Jamais le roi n'avait été obéi au Louvre comme il était chez le
+cardinal. A peine avait-il manifesté son désir de voir M. de Charnassé
+que celui-ci était devant ses yeux.
+
+--Eh bien, baron, lui dit le roi, vous avez fait un bon voyage, à ce
+qu'il paraît.
+
+--Oui, Sire.
+
+--Veuillez m'en rendre compte sans perdre une seconde; depuis hier
+seulement j'apprends à connaître le prix du temps.
+
+--Votre Majesté sait dans quel but j'ai été envoyé en Allemagne?
+
+--M. le cardinal ayant toute ma confiance et chargé de prendre
+l'initiative en tout point, s'est contenté de m'annoncer votre départ
+et de me faire prévenir de votre retour. Je ne sais rien de plus.
+
+--Votre Majesté désire-t-elle que je lui répète d'une façon précise
+quelles étaient mes instructions?
+
+--Dites.
+
+--Les voici, mot pour mot, les ayant apprises par coeur pour le cas où
+les instructions écrites s'égareraient.
+
+ «Les fréquentes entreprises de la maison d'Autriche au préjudice des
+ alliés du roi l'obligent à prendre des mesures efficaces pour leur
+ conservation. Aussi, La Rochelle réduite, Sa Majesté a-t-elle
+ immédiatement décidé d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher
+ elle-même au secours de l'Italie. En conséquence, le roi dépêche M. de
+ Charnassé vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dépend de
+ Sa Majesté et les assurera du désir sincère qu'elle a de les assister,
+ pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de
+ leur côté à leur mutuelle défense; le sieur de Charnassé aura soin
+ d'exposer les moyens que Sa Majesté juge les plus propres et les plus
+ convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses alliés.»
+
+--Ce sont vos instructions générales, dit le roi, mais vous en aviez
+sans doute de particulières.
+
+--Oui, Sire, pour le duc Maximilien de Bavière, que Son Eminence savait
+fort irrité contre l'empereur. Il s'agissait de le pousser à faire une
+ligue catholique qui s'opposât aux entreprises de Ferdinand sur
+l'Allemagne et sur l'Italie, tandis que Gustave-Adolphe attaquerait
+l'empereur à la tête de ses protestants, et pour le roi Gustave-Adolphe.
+
+--Et quelles étaient vos instructions pour le roi Gustave-Adolphe.
+
+--J'étais chargé de promettre au roi Gustave, s'il voulait se faire chef
+de la ligue protestante, comme le duc de Bavière se ferait chef de la
+ligue catholique, un subside de 500,000 livres par an, puis de lui
+promettre que Votre Majesté attaquerait en même temps la Lorraine,
+province voisine de l'Allemagne et foyer de cabales contre la France.
+
+--Oui, dit le roi en souriant, je comprends la _Crète_ et le roi
+_Minos_; mais qu'y gagnerait M. le cardinal, ou plutôt qu'y
+gagnerais-je, moi, à attaquer la Lorraine?
+
+--Que les princes de la maison d'Autriche, forcés de mettre une bonne
+partie de leurs troupes en Alsace et sur le haut du Rhin, détourneraient
+les yeux de l'Italie et seraient forcés de vous laisser tranquillement
+accomplir votre entreprise sur Mantoue.
+
+Louis prit son front à deux mains, ces vastes combinaisons de son
+ministre lui échappaient par leur ampleur même, et trop à l'étroit dans
+son cerveau, semblaient prêtes à le faire éclater.
+
+--Et, dit-il au bout d'un instant, le roi Gustave-Adolphe accepte?
+
+--Oui, Sire, mais à certaines conditions.
+
+--Qui sont?...
+
+--Contenues dans cette lettre, Sire, dit Charnassé, tirant de sa poche
+un pli aux armes de Suède; seulement, Votre Majesté tient-elle
+absolument à lire cette lettre, ou permet-elle, ce qui serait plus
+convenable peut-être, que je lui en explique le sens?
+
+--Je veux tout lire, monsieur, dit le roi, lui tirant la lettre des
+mains.
+
+--N'oubliez-pas, Sire, que le roi Gustave-Adolphe est un joyeux
+compagnon, glorieux surtout, peu préoccupé des formes diplomatiques, et
+disant ce qu'il pense plutôt en soldat qu'en roi.
+
+--Si je l'ai oublié, je vais m'en souvenir, et si je ne sais pas, je
+vais l'apprendre.
+
+Et décachetant la lettre, il lut, mais bien bas:
+
+ «De Stuhm, après la victoire qui rend à la Suède toutes les places
+ fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise.
+
+ «Ce 19 décembre 1628.
+
+ «Mon cher cardinal,
+
+ «Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas
+ de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise.
+
+ «Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que
+ cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des
+ affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France
+ et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter
+ avec vous, pas avec d'autres.
+
+ «Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon
+ son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son
+ frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que
+ vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces
+ gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous
+ pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de
+ sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha?
+
+ «Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave,
+ je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou
+ éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain
+ de tenir personnellement vis à vis de vous les engagements que je
+ prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais
+ ne me dites pas: _Le roi fera_.
+
+ Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval,
+ je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais
+ pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais
+ pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval.
+
+ «Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de
+ Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique;
+ mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai
+ à force de vin de Hongrie.
+
+ «Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la
+ garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai
+ avec joie et orgueil,
+
+ «Votre affectionné,
+
+ «GUSTAVE-ADOLPHE.»
+
+Le roi lut cette lettre avec une impatience croissante, et, quand la
+lecture fut finie, il la froissa dans sa main.
+
+Puis, se retournant vers le baron de Charnassé:
+
+--Vous connaissez le contenu de cette lettre? lui demanda-t-il.
+
+--J'en connaissais l'esprit, non le texte, Sire.
+
+--Barbare, ours du Nord! murmura-t-il.
+
+--Sire, fit observer Charnassé, ce barbare vient de battre les Russes,
+les Polonais; il a appris la guerre sous un Français nommé Lagardie;
+c'est le créateur de la guerre moderne, c'est le seul homme enfin qui
+soit capable d'arrêter l'ambition du roi Ferdinand et de battre Tilly et
+Waldstein.
+
+--Oui, je sais bien que l'on prétend cela, répondit le roi; je sais bien
+que c'est l'opinion du cardinal, du premier homme de guerre après le roi
+Gustave-Adolphe, ajouta-t-il avec un rire qu'il voulait rendre railleur
+et qui n'était que nerveux; mais ce n'est peut-être pas la mienne.
+
+--Je le regretterais sincèrement, Sire, dit Charnassé en s'inclinant.
+
+--Ah! fit Louis XIII, il paraît que vous avez envie de retourner vers le
+roi de Suède, baron.
+
+--Ce serait un grand honneur pour moi, et, je le crois, un grand bonheur
+pour la France.
+
+--Malheureusement c'est impossible, dit Louis XIII, puisque Sa Majesté
+suédoise ne veut traiter qu'avec M. le cardinal, et que le cardinal
+n'est plus aux affaires.
+
+Puis se retournant vers la porte où l'on grattait:
+
+--Eh bien, qu'y a-t-il, demanda le roi.
+
+Puis, reconnaissant à la manière de gratter à la porte que c'était M. le
+premier.
+
+--C'est vous, Beringhen? fit-il, entrez.
+
+Beringhen entra.
+
+--Sire, dit-il, en présentant au roi une grande lettre cachetée d'un
+large sceau, voici la réponse de M. de Bullion.
+
+Le roi ouvrit et lut:
+
+ «Sire, je suis au désespoir, mais pour rendre service à M. de
+ Richelieu, j'ai vidé ma caisse jusqu'au dernier écu, et je ne saurais
+ dire à Votre Majesté, quelque désir que j'aie de lui être agréable, à
+ quelle époque je pourrais lui donner les cinquante mille livres
+ qu'elle me demande.
+
+ «C'est avec un sincère regret et le respect le plus profond,
+
+ «Sire,
+
+ «Que j'ai l'honneur de me dire de Votre Majesté,
+
+ «Le très-humble, très fidèle et très obéissant sujet,
+
+ «DE BULLION.»
+
+Louis mordit ses moustaches. La lettre de Gustave lui apprenait jusqu'où
+allait son crédit politique; la lettre de Bullion lui apprenait jusqu'où
+allait son crédit financier.
+
+En ce moment La Saladie rentrait suivi de quatre hommes pliant chacun
+sous le poids d'un sac qu'ils portaient.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le roi.
+
+--Sire, dit La Saladie, ce sont les quinze cent mille livres que M. de
+Bullion envoie à M. le cardinal.
+
+--M. De Bullion, dit le roi, il a donc de l'argent?
+
+--Dame! il y paraît, Sire, dit La Saladie.
+
+--Et sur qui vous a-t-il donné une traite cette fois-ci, sur Fieubet?
+
+--Non, Sire; c'était d'abord son idée, mais il a dit que pour une petite
+somme ce n'était point la peine, et il s'est contenté de donner un bon
+sur son premier commis, M. Lambert.
+
+--L'impertinent, murmura, le roi, il n'a pas pour me prêter cinquante
+mille livres, et il trouve un million et demi pour escompter à M. de
+Richelieu les traites de Mantoue, de Venise et de Rome.
+
+Puis, tombant sur un fauteuil, écrasé sous le poids de la lutte morale
+qu'il soutenait depuis la veille, et qui commençait à reproduire à ses
+propres yeux son image dans le miroir inflexible de la vérité.
+
+--Messieurs, dit-il à Charnassé et à La Saladie, je vous remercie, vous
+êtes de bons et fidèles serviteurs. Je vous ferai appeler dans quelques
+jours pour vous dire mes volontés.
+
+Puis de la main il leur fit signe de se retirer.
+
+Louis allongea languissant la main sur le timbre et frappa deux coups.
+
+Charpentier parut.
+
+--Monsieur Charpentier, dit le roi mettez ces quinze cent mille livres
+avec le reste, et payez ces hommes d'abord.
+
+Charpentier donna à chacun des porteurs un louis d'argent.
+
+Ils sortirent.
+
+--Monsieur Charpentier, dit le roi, je ne sais pas si je viendrai
+demain: je me sens horriblement fatigué.
+
+--Ce serait fâcheux que Votre Majesté ne vînt pas, fit alors
+Charpentier; c'est demain le jour des rapports.
+
+--De quels rapports?
+
+--Des rapports de la police de M. le cardinal.
+
+--Quels sont ses principaux agents?
+
+--Le P. Joseph, que vous avez autorisé à rentrer dans son couvent et qui
+ne viendra point, évidemment, demain, M. Lopez, l'Espagnol; M. de
+Souscarrières.
+
+--Ces rapports sont-ils faits par écrit ou en personne?
+
+--Comme demain les agents de M. le cardinal savent qu'ils auront affaire
+au roi, ils tiendront probablement à présenter leurs rapports de vive
+voix.
+
+--Je viendrai, dit le roi, se levant avec effort.
+
+--De sorte que si les agents viennent en personne?
+
+--Je les recevrai.
+
+--Mais je dois prévenir Votre majesté sur la qualité d'un de ces agents,
+dont je ne vous ai point parlé encore.
+
+--Un quatrième agent alors?
+
+--Agent plus secret que les autres.
+
+--Et qu'est-ce que cet agent?
+
+--Une femme, Sire.
+
+--Mme de Combalet?
+
+--Pardon, Sire, Mme de Combalet n'est point un agent de Son Eminence,
+c'est sa nièce.
+
+--Le nom de cette femme? Est-ce un nom connu?
+
+--Très-connu, Sire.
+
+--Elle s'appelle?
+
+--Marion Delorme.
+
+--M. le cardinal reçoit cette courtisane?
+
+--Et il a beaucoup à s'en louer, c'est par elle qu'il a été prévenu
+avant-hier soir qu'il serait probablement disgracié hier matin.
+
+--Par elle, dit le roi, au comble de l'étonnement.
+
+--Lorsque M. le cardinal veut des nouvelles certaines de la cour, c'est
+en général à elle qu'il s'adresse; peut-être sachant que c'est Votre
+Majesté qui est dans le cabinet à la place du cardinal aura-t-elle
+quelque chose d'important à dire à Votre Majesté.
+
+--Mais elle ne vient pas ici publiquement, je présume.
+
+--Non, Sire, sa maison touche à celle-ci, et le cardinal a fait percer
+la muraille pour pratiquer entre les deux logis une porte de
+communication.
+
+--Vous êtes sûr, monsieur Charpentier, de ne pas déplaire à Son Eminence
+en me donnant de pareils détails?
+
+--C'est, au contraire, par son ordre que je les donne à Votre Majesté.
+
+--Et où est cette porte?
+
+--Dans ce panneau, Sire. Si pendant son travail de demain le roi, au
+moment où il sera seul, entend frapper à cette porte à petits coups et
+qu'il veuille faire l'honneur à Mlle Delorme de la recevoir, il poussera
+ce bouton, et la porte s'ouvrira; s'il ne lui veut pas faire cet
+honneur, il répondra par trois coups poussés à distance égale. Dix
+minutes après, il entendra retentir une sonnette. l'entre-deux sera
+vide, et il trouvera à terre le rapport par écrit.
+
+Louis XIII réfléchit un instant. Il était évident que la curiosité
+livrait en lui un violent combat à la répugnance qu'il avait pour toutes
+les femmes, et surtout pour les femmes de la condition de Marion
+Delorme.
+
+Enfin la curiosité l'emporta.
+
+--Puisque M. le cardinal qui est d'Eglise, sacré et consacré, reçoit
+Mlle Delorme, il me semble, dit-il, que je puis bien la recevoir.
+D'ailleurs, s'il y a péché, je me confesserai. A demain, M. Charpentier.
+
+Et le roi sortit, plus pâle, plus fatigué, plus chancelant que la
+veille, mais aussi avec des idées plus arrêtées sur la difficulté d'être
+un grand ministre et la facilité d'être un roi médiocre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ.
+
+
+L'inquiétude était grande au Louvre; depuis ses séances place Royale, le
+roi n'avait revu ni la reine-mère, ni la reine, ni le duc d'Orléans, ni
+personne de sa famille; de sorte que personne n'avait reçu de lui ni
+les sommes demandées, ni les bons à vue avec lesquels seuls on pouvait
+les toucher.
+
+De plus, le nouveau ministère Bérulle et Marillac l'Epée, constitué
+d'enthousiasme à la suite de la démission du cardinal, n'avait reçu
+aucun ordre pour se réunir et, par conséquent, n'avait encore délibéré
+sur rien.
+
+Enfin, chaque soir, le bruit s'était répandu par Beringhen, qui voyait
+le roi à sa sortie et à sa rentrée, qui l'habillait le matin et le
+déshabillait le soir, qu'il était plus triste à sa rentrée qu'à sa
+sortie, plus muet le soir que le matin.
+
+Son fou l'Angély et son page Baradas avaient seuls accès dans sa
+chambre.
+
+Baradas seul avait, de tous les oiseaux de proie étendant le bec et les
+griffes vers le trésor du cardinal, Baradas était le seul qui eût reçu
+son bon de trois mille pistoles sur Charpentier. Il est vrai que lui
+n'avait ni ouvert le bec, ni allongé la griffe; la gratification était
+venue à lui sans qu'il la demandât. Il avait les défauts, mais aussi les
+qualités de la jeunesse: il était prodigue quand il avait de l'argent,
+mais incapable de se servir de son influence sur le roi pour alimenter
+cette prodigalité. La source tarie, il attendait tranquillement, pourvu
+qu'il eût de beaux habits, de beaux chevaux, de belles armes, qu'elle se
+remît à couler; puis la source coulait de nouveau, et il l'épuisait avec
+la même insouciance, la même rapidité.
+
+Pendant l'absence du roi, Baradas s'était fort entretenu avec son ami
+Saint-Simon de cette bonne aubaine qui venait de lui tomber du ciel, et
+dont il comptait bien faire part à son jeune camarade. Les deux
+enfants--c'étaient presque des enfants--Baradas, l'aîné, avait vingt ans
+à peine, les deux enfants avaient fait les plus beaux projets sur les
+trois mille pistoles. Ils allaient vivre un mois, au moins, comme des
+princes; seulement, leurs projets bien arrêtés, une chose les
+inquiétait: le bon du roi serait-il payé? On avait vu tant de bons
+royaux revenir sans que le trésorier eût fait honneur à l'auguste
+signature que l'on eût mieux aimé celle du moindre marchand de la cité
+que celle de Louis, si majestueuse qu'elle s'étalât au-dessous des deux
+lignes et demie qui constituaient le corps du billet.
+
+Puis Baradas s'était retiré à l'écart, avait pris papier, encre et
+plumes, et avait entrepris cette oeuvre colossale pour un gentilhomme de
+cette époque, d'écrire une lettre. A force de se frotter le front et de
+se gratter la tête, il y était arrivé, avait mis sa lettre dans sa
+poche, avait bravement attendu le roi, et plus bravement encore lui
+avait demandé quand il pourrait se présenter chez le trésorier pour y
+toucher le bon dont l'avait gratifié Sa Majesté.
+
+Le roi lui avait répondu qu'il pouvait s'y présenter quand il voudrait,
+que le trésorier était à ses ordres.
+
+Baradas avait baisé les mains du roi, avait descendu les escaliers
+quatre à quatre, avait sauté dans une chaise de l'entreprise Michel et
+Cavois, et s'était fait conduire immédiatement chez M. le cardinal, ou
+plutôt à l'hôtel de M. le cardinal.
+
+Là, il avait trouvé le secrétaire Charpentier fidèle à son poste, et lui
+avait présenté le bon; Charpentier l'avait pris, lu, examiné, puis,
+reconnaissant l'écriture et le seing du roi, il avait fait à M. Baradas
+un salut respectueux, l'avait prié d'attendre un instant, lui laissant
+le reçu, et cinq minutes après était revenu avec un sac d'or contenant
+les trois mille pistoles.
+
+A la vue de ce sac, Baradas, qui n'y croyait pas, avait senti son coeur
+se dilater; Charpentier lui avait offert de recompter la somme sous ses
+yeux. Baradas, qui avait hâte de presser le bienheureux sac sur sa
+poitrine, avait répondu qu'un caissier si exact était nécessairement un
+caissier infaillible; mais ses forces, encore mal revenues à la suite de
+sa blessure ne lui avaient pas suffi, et il avait fallu que Charpentier
+le lui descendît jusque dans sa chaise.
+
+Là Baradas avait puisé une poignée de louis d'argent et d'écus d'or,
+qu'il avait offerte à Charpentier. Mais Charpentier lui avait fait la
+révérence et avait refusé.
+
+Baradas était resté tout ébahi, tandis que la porte de l'hôtel du
+cardinal se refermait sur Charpentier.
+
+Mais, peu à peu, Baradas était sorti de son ébahissement; il s'était
+orienté, et se faisant suivre de ses porteurs pour ne pas perdre son sac
+de vue, il avait été jusqu'à la maison voisine, s'était arrêté devant la
+porte, avait frappé, et, tirant une lettre de sa poche, il l'avait
+donnée à l'élégant laquais qui était venu l'ouvrir en disant:
+
+--Pour Mlle Delorme.
+
+Et il avait joint à la lettre deux écus, que le laquais s'était bien
+gardé de refuser comme avait fait Charpentier, était remonté dans sa
+chaise, et, de cette voix impérative qui n'appartient qu'aux gens qui
+ont le gousset bien garni, il avait crié à ses porteurs:
+
+--Au Louvre!
+
+Et les porteurs auxquels la rotondité du sac et le surcroît de pesanteur
+n'avaient point échappé, étaient partis d'un pas que nous n'hésiterons
+point à reconnaître pour l'aïeul du pas gymnastique moderne.
+
+En un quart d'heure, Baradas, dont la main n'avait pas cessé une seconde
+de caresser le sac qui était son compagnon de voyage, était à la porte
+du Louvre, où il rencontrait Mme de Fargis, descendant de chaise comme
+lui.
+
+Tous deux s'étaient reconnus; seulement un sourire avait plissé les
+lèvres sensuelles de la malicieuse jeune femme, qui, voyant les efforts
+que faisait Baradas pour soulever de son bras endolori le sac trop
+lourd, lui demanda avec une obligeance railleuse:
+
+--Voulez-vous que je vous aide, monsieur Baradas?
+
+--Merci, madame, avait répondu le page; mais si, en passant, vous voulez
+bien prier mon camarade Saint-Simon de descendre, vous me rendrez
+véritablement service.
+
+--Comment donc, avait répondu la coquette jeune femme, avec grand
+plaisir, monsieur Baradas.
+
+Et elle avait grimpé lestement l'escalier, en relevant sa robe traînante
+avec cet art qu'ont certaines femmes de montrer le bas de leur jambe
+jusqu'à ce point de la naissance du mollet qui permet de deviner le
+reste.
+
+Cinq minutes après, Saint-Simon descendait, Baradas payait largement les
+porteurs, et les deux jeunes gens en réunissant leurs efforts, montaient
+l'escalier portant le sac d'argent, comme dans les tableaux de Paul
+Véronèse on voit deux beaux jeunes gens portant aux convives attablés
+une grosse amphore contenant l'ivresse de vingt hommes.
+
+Pendant ce temps, Louis XIII, après avoir fait son repas de cinq heures,
+s'entretenait avec son fou, à la perspicacité duquel le redoublement de
+tristesse de Sa Majesté n'avait point échappé.
+
+Louis XIII était assis à l'un des coins du feu de la large cheminée de
+sa chambre, ayant sa table devant; l'Angély, à l'autre coin de la même
+cheminée, était accroupi sur une haute chaise, comme un perroquet sur
+son perchoir, tenant ses talons sur le bâton le plus bas de sa chaise
+pour se faire une table de ses genoux, sur lesquels était posée son
+assiette avec un aplomb qui faisait honneur à sa science de l'équilibre.
+
+Le roi, sans appétit, mangeait du bout des dents quelques colifichets et
+quelques guignes sèches, et trempait à peine ses lèvres dans un verre où
+resplendissait en or et en azur l'écusson royal. Il avait gardé sur sa
+tête son large chapeau de feutre noir aux plumes noires, chapeau dont
+l'ombre projetait sur son front un voile qui assombrissait encore celui
+qui le couvrait déjà.
+
+L'Angély, au contraire, qui avait grand'faim, avait senti s'épanouir son
+visage à la vue du second dîner qu'il était d'habitude de servir à cette
+époque entre cinq et six heures du soir. Il avait, en conséquence, tiré
+sur le bord de la table le plus rapproché de lui, un énorme pâté de
+faisan, de bécasse et de becfigues, et après en avoir offert l'étrenne
+au roi, qui avait refusé d'un signe négatif de la tête, il avait
+commencé à enlever des tranches pareilles à des briques, lesquelles
+passaient lestement du pâté sur son assiette, mais plus lestement encore
+de son assiette dans son estomac. Après avoir attaqué le faisan comme la
+plus grosse pièce, il en était aux bécasses et comptait finir par les
+becfigues, arrosant le tout d'un vin que l'on appelait le vin du
+cardinal, vin qui n'était autre que notre bordeaux actuel, mais que,
+cependant, le roi et le cardinal, qui possédaient les deux plus mauvais
+estomacs du royaume, appréciaient pour sa facile digestion, et que
+l'Angély, qui possédait un des meilleures estomacs de l'univers, goûtait
+pour son bouquet et son velouté.
+
+Une première bouteille de ce vin facile avait déjà passé de la cheminée
+à l'âtre de la cheminée, où venait d'aller la rejoindre une seconde
+bouteille, qui, placée à une distance convenable du feu, était en train
+de _dégourdir_. Les gourmets, pour lesquels rien n'est sacré, pas même
+la grammaire, ont fait de ce verbe un verbe actif, et nous faisons comme
+eux. Quoiqu'elle fût restée debout, il était facile de voir à sa
+transparence et à sa facilité de chanceler, qu'elle avait perdu jusqu'à
+la dernière goutte de sang généreux qui l'animait et que l'Angély, qui,
+au contraire, caressait sa voisine des yeux et de la main n'avait plus
+pour elle que ce vague respect que l'on doit aux morts. Au reste,
+l'Angély, qui, pareil à ce philosophe grec ennemi du superflu, eût jeté
+lui aussi à la rivière son écuelle de bois s'il eût vu un enfant boire
+dans le creux de sa main, l'Angély avait supprimé le verre comme un
+intermédiaire parasite, se contentant d'allonger la main jusqu'au col de
+la bouteille et de rapprocher ce col de sa bouche, chaque fois qu'il
+éprouvait le besoin--et ce besoin, il l'éprouvait souvent--de se
+désaltérer.
+
+L'Angély qui venait de donner à sa bouteille une de ses accolades les
+plus tendres, poussait un soupir de satisfaction juste au moment où
+Louis XIII poussait un soupir de tristesse.
+
+L'Angély resta immobile, la bouteille d'une main, la fourchette de
+l'autre.
+
+--Décidément, dit-il, il paraît que ce n'est pas amusant d'être roi,
+surtout quand on règne!
+
+Ah! mon pauvre l'Angély, répondit le roi, je suis bien malheureux!
+
+--Conte-moi cela, mon fils, cela te soulagera, dit l'Angély en posant sa
+bouteille à terre et en piquant de nouveau un morceau de pâté dans son
+assiette, pourquoi es-tu si malheureux?
+
+--Tout le monde me vole, tout le monde me trompe, tout le monde me
+trahit.
+
+--Bon! tu viens de t'en apercevoir?
+
+--Non, je viens de m'en assurer.
+
+--Voyons, voyons, mon fils, ne faisons pas de pessimisme; je t'avoue
+que, pour mon compte, je ne suis pas en train de trouver que les choses
+vont mal ici-bas: j'ai bien déjeuné, bien dîné, ce pâté était bon, ce
+vin excellent; la terre tourne si doucement, que je ne la sens pas
+tourner, et je ressens par tout le corps une douce chaleur et un
+agréable bien-être qui me permet de regarder la vie à travers une gaze
+rose.
+
+--L'Angély, dit Louis XIII avec le plus grand sérieux, pas d'hérésie,
+mon enfant, ou je te fais fouetter.
+
+--Comment! répliqua l'Angély, c'est une hérésie que de regarder la vie à
+travers une gaze rose!
+
+--Non, mais c'est une hérésie de dire que la terre tourne.
+
+--Ah! par ma foi, je ne suis point le premier qui l'ait dit, et MM.
+Copernic et Galilée l'ont dit avant moi.
+
+--Oui, mais la Bible a dit le contraire, et tu admettras bien que Moïse
+en savait autant que tous les Copernic et tous les Galilée de la terre.
+
+--Hum! hum! fit l'Angély.
+
+--Voyons, insista le roi, si le soleil était immobile, comment Josué
+eût-il fait pour l'arrêter trois jours.
+
+--Es-tu bien sûr que Josué ait arrêté le soleil trois jours.
+
+--Pas lui, mais le Seigneur.
+
+--Et tu crois que le Seigneur a pris cette peine-là pour donner le temps
+à son élu de tailler en pièces l'armée d'Adonisedec et des quatre rois
+chananéens qui s'étaient ligués avec lui et de les murer tout vivants
+dans une caverne. Par ma foi, si j'eusse été le Seigneur, au lien
+d'arrêter le soleil, j'eusse fait venir la nuit pour donner, au
+contraire, à ces pauvres diables une chance de fuir.
+
+--L'Angély, l'Angély, dit tristement le roi, tu sens le huguenot d'une
+lieue.
+
+--Fais attention, Louis, que tu le sens encore de plus près que moi en
+supposant que tu sois le fils de ton père!
+
+--L'Angély, fit le roi.
+
+--Tu as raison, Louis, dit l'Angély en attaquant les becfigues, ne
+parlons pas théologie; et tu dis donc, mon fils, que tout le monde te
+trompe.
+
+--Tout le monde, l'Angély.
+
+--Moins ta mère, cependant.
+
+--Ma mère comme les autres.
+
+--Bah! moins ta femme, j'espère.
+
+--Ma femme plus que les autres.
+
+--Oh! moins ton frère, cependant.
+
+--Mon frère plus que tous.
+
+--Bon! et moi qui croyais qu'il n'y avait que le cardinal qui te
+trompât!
+
+--L'Angély, je crois, au contraire, qu'il n'y avait que M. le cardinal
+seul qui ne me trompât point.
+
+--Mais c'est le monde renversé, alors!
+
+Louis secoua tristement la tête.
+
+--Et moi qui avais entendu dire que dans la joie d'être débarrassé de
+lui, tu avais fait des largesses à toute la famille.
+
+--Hélas!
+
+--Que tu avais donné soixante mille livres à ta mère, trente mille livres
+à la reine, cent cinquante mille livres à Monsieur.
+
+--C'est-à-dire que je les leur ai promis seulement, l'Angély.
+
+--Bon! alors ils ne les tiennent pas encore.
+
+--L'Angély! fit tout à coup le roi, il me passe par l'esprit un désir.
+
+--Mais ce n'est pas de me faire brûler comme hérétique ou pendre comme
+voleur, j'espère.
+
+--Non, c'est pendant que j'ai de l'argent...
+
+--Tu as donc de l'argent?
+
+--Oui, mon enfant.
+
+--Parole d'honneur?
+
+--Foi de gentilhomme, et beaucoup.
+
+--Eh bien, crois-moi, dit l'Angély, donnant une nouvelle accolade à la
+bouteille, profites-en pour acheter du vin comme celui-ci, mon fils;
+l'année 1629 peut être mauvaise.
+
+--Non, ce n'est pas cela mon désir, tu sais que je ne bois que de l'eau.
+
+--Parbleu! c'est bien pour cela que tu es si triste.
+
+--Il faudrait que je fusse fou pour être gai.
+
+--Je suis fou et cependant je ne suis guère gai; voyons, finissons-en,
+quel est ton désir, dis-le?
+
+--J'ai envie de faire ta fortune, l'Angély.
+
+--Ma fortune, à moi, eh! qu'ai-je besoin de fortune? J'ai la nourriture
+et le logement au Louvre; quand j'ai besoin d'argent, je retourne tes
+poches, et j'y prends ce que j'y trouve; il est vrai que je n'y trouve
+jamais grand'chose. Cela me suffit, et je ne me plains pas.
+
+--Je le sais bien que tu ne te plains pas, et c'est ce qui m'attriste
+encore.
+
+--Mais tout t'attriste donc, toi? Fi! le mauvais caractère.
+
+--Tu ne te plains pas, toi, à qui je ne donne jamais rien, et ils se
+plaignent sans cesse, eux à qui je donne toujours.
+
+--Laisse-les se plaindre, mon fils.
+
+--Si je mourais, l'Angély?
+
+--Bon! encore une idée gaie qui te passe par l'esprit, attends donc le
+carnaval au moins pour être aussi allègre que tu l'es.
+
+--Si je mourais, ils te chasseraient et ne te donneraient pas même un
+maravédis.
+
+--Eh bien, je m'en irais donc.
+
+--Que deviendrais-tu?
+
+--Je me ferais trappiste! Peste, la Trappe, près du Louvre, est un
+endroit folâtre.
+
+--Ils espèrent tous que je vais mourir; qu'en dis-tu l'Angély?
+
+--Je dis qu'il faut vivre pour les faire enrager.
+
+--Ce n'est pas bien amusant de vivre, l'Angély.
+
+--Crois-tu que l'on s'amuse plus à Saint-Denis qu'au Louvre.
+
+--Il n'y a que le corps à Saint-Denis, mon enfant, l'âme est au ciel.
+
+--Crois-tu qu'on s'amuse plus au ciel qu'à Saint-Denis.
+
+--On ne s'amuse nulle part, l'Angély, dit le roi avec un accent lugubre.
+
+--Louis, je te préviens que je vais te laisser t'ennuyer tout seul, tu
+commences à me faire froid dans les os.
+
+--Tu ne veux donc pas que je t'enrichisse?
+
+--Je veux que tu me laisses finir ma bouteille et mon pâté.
+
+--Je vais te donner un bon de trois mille pistoles, comme celui que j'ai
+donné à Baradas?
+
+--Ah, tu as donné un bon de trois mille pistoles à Baradas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, tu peux te vanter que voilà de l'argent bien placé.
+
+--Crois-tu qu'il en fasse un mauvais emploi?
+
+--Un excellent, au contraire; je crois qu'il le mangera avec de bons
+garçons et de belles filles.
+
+--Tiens, l'Angély, tu ne crois à rien.
+
+--Pas même à la vertu de M. Baradas.
+
+--C'est pécher que de causer avec toi.
+
+--Il y a du vrai là-dedans, aussi je vais te donner un conseil, mon
+fils.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de passer dans ton oratoire, de prier pour ma conversion, et de
+me laisser manger mon dessert tranquille.
+
+--Un bon conseil peut venir d'un fou, dit le roi en se levant: je vais
+prier.
+
+Et le roi se leva et s'achemina vers son oratoire.
+
+--C'est cela, dit l'Angély, va prier pour moi, et moi je mangerai, je
+boirai et je chanterai pour toi. Nous verrons auquel cela profitera le
+plus.
+
+Et, en effet, tandis que Louis XIII, plus triste que jamais, entrait
+dans son oratoire et en refermait la porte sur lui, l'Angély, qui avait
+achevé la seconde bouteille, en entamait une troisième en chantant:
+
+ Lorsque Bacchus entre chez moi
+ Je sens l'ennui, je sens l'émoi
+ S'endormir, et, ravi, me semble
+ Que dans mes coffres j'ai plus d'or,
+ Plus d'argent et plus de trésor
+ Que Midas et Crésus ensemble.
+
+ Je ne veux rien, sinon tourner,
+ Sauter, danser, me couronner
+ La tête d'un tortis de lierre.
+ Je foule en esprit les honneurs,
+ Rois, reines, princes, grands seigneurs,
+ Et du pied j'écrase la terre.
+
+ Versez-moi donc du vin nouveau
+ Pour m'arracher hors du cerveau
+ Le soin, par qui le coeur me tombe.
+ Versez-donc pour me l'arracher,
+ Il vaut mieux aussi se coucher
+ Ivre au lit que mort dans la tombe!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+TU QUOQUE, BARADAS!
+
+
+Lorsque Louis XIII sortit de son oratoire, il trouva l'Angély qui, les
+bras croisés sur la table, la tête posée sur les bras, dormait ou
+faisait semblant de dormir.
+
+Il le regarda un instant avec une mélancolie profonde; et cet esprit
+incomplet et égoïste, qui cependant de temps en temps était illuminé par
+des éclairs instinctifs du vrai et du juste, que n'avait pu complétement
+éteindre la mauvaise éducation qu'il avait reçue, fut pris d'une grande
+compassion pour ce compagnon de sa tristesse, qui s'était dévoué à lui,
+non pas pour l'égayer, comme faisaient les autres fous près des rois ses
+prédécesseurs, mais pour parcourir avec lui tous les cercles de cet
+enfer monotone au ciel sombre, appelé l'ennui.
+
+Il se rappela l'offre qu'il lui avait faite, et qu'avec son insouciance
+ordinaire l'Angély avait non pas refusée, mais éludée; il se rappela le
+désintéressement et la patience avec lesquels l'Angély subissait tous
+les caprices de sa mauvaise humeur, son dévouement désintéressé au
+milieu des tendresses ambitieuses et des amitiés rapaces dont il était
+entouré; et, cherchant autour de lui un encrier, une plume et du papier,
+il écrivit, avec tous les renseignements et les formules nécessaires, ce
+bon de trois mille pistoles qui devait faire le pendant de celui de
+Baradas.
+
+Et il le lui glissa dans la poche en prenant toutes sortes de soins pour
+ne pas le réveiller. Puis, rentrant dans sa chambre à coucher, il se fit
+jouer du luth pendant une heure par ses ménétriers, appela Beringhen, se
+fit mettre au lit et, une fois au lit, envoya chercher Baradas pour
+venir causer avec lui.
+
+Baradas arriva tout joyeux: il venait de compter, de recompter,
+d'empiler et de rempiler ses trois mille pistoles.
+
+Le roi le fit asseoir sur le pied de son lit et d'un air de reproche:
+
+--Pourquoi as-tu l'air si gai que cela, Baradas? lui demanda-t-il.
+
+--J'ai l'air si gai que cela, répondit celui-ci, parce que je n'ai aucun
+motif d'être triste, et que, au contraire, j'ai une cause d'être joyeux.
+
+--Quelle cause? demanda Louis XIII en soupirant.
+
+--Mais Votre Majesté oublie donc qu'elle m'a régalé de trois mille
+pistoles!
+
+--Non, je m'en souviens, au contraire.
+
+--Eh bien, ces trois mille pistoles, je dois dire à Votre Majesté que je
+n'y comptais pas.
+
+--Pourquoi n'y comptais-tu pas?
+
+--L'homme propose, Dieu dispose.
+
+--Mais quand l'homme est roi?
+
+--Cela n'empêche pas Dieu d'être Dieu!
+
+--Eh bien.
+
+--Eh bien, Sire, à mon grand étonnement, j'ai été payé à vue, rubis sur
+l'ongle. Peste! M. Charpentier est, à mon avis, un bien plus grand homme
+que M. La Vieuville, qui vous répond quand on lui demande de l'argent:
+«Je nage, je nage, je nage.»
+
+--De sorte que tu as les trois mille pistoles.
+
+--Oui, Sire.
+
+--Et que te voilà riche.
+
+--Eh, eh!
+
+--Qu'en vas-tu faire? tu vas, en mauvais chrétien, les dépenser comme
+l'enfant prodigue, au jeu et avec des femmes.
+
+--Sire, dit Baradas, prenant son air hypocrite, Votre Majesté sait que
+je ne joue jamais.
+
+--Tu me l'as dit, du moins.
+
+--Et que quant aux femmes, je ne puis pas les souffrir.
+
+--Bien vrai, Baradas?
+
+--C'est-à-dire que c'est ma querelle incessante avec ce mauvais sujet de
+Saint-Simon, à qui je montre sans cesse l'exemple de Votre Majesté.
+
+--La femme, vois-tu, Baradas, elle a été créée pour la perte de notre
+âme; la femme n'a pas été séduite par le serpent; la femme, c'est le
+serpent lui-même.
+
+--Oh! que c'est bien dit, cela, Sire, et comme je vais retenir cette
+maxime pour l'écrire dans mon livre de messe.
+
+--A propos de messe... dimanche dernier, j'avais les yeux sur toi, et tu
+m'as paru distrait, Baradas.
+
+--Cela a semblé à Votre Majesté, parce que le hasard a fait que mes yeux
+se tournaient du même côté que les siens, du côté de Mlle de Lautrec.
+
+Le roi se mordit les moustaches, et changeant la conversation:
+
+--Voyons, demanda-t-il, que comptes-tu faire de ton argent?
+
+--Si j'en avais trois ou quatre fois autant, j'en ferais des oeuvres
+pieuses, répondit le page; je le consacrerais à la fondation d'un
+couvent ou à l'érection d'une chapelle; mais n'ayant qu'une somme
+restreinte...
+
+--Baradas, je ne suis pas riche, dit le roi.
+
+--Je ne me plains pas, Sire, et me tiens pour très heureux, au
+contraire; seulement, je dis: N'ayant qu'une somme restreinte, j'en
+donnerai d'abord moitié à ma mère et à mes soeurs.
+
+--Puis, continua Baradas, je diviserai les quinze cents pistoles
+restantes en deux parts, sept cent cinquante serviront à m'acheter deux
+bons chevaux de campagne pour suivre Votre Majesté à la guerre d'Italie,
+à louer et à habiller un laquais, à acheter des armes.
+
+A chaque proposition de Baradas, le roi avait applaudi.
+
+--Et des sept cent cinquante restant que feras-tu?
+
+--Je les garderai comme argent de poche et comme réserve. Dieu merci,
+Sire, continua Baradas en levant les yeux au ciel, les bonnes actions à
+faire ne manquent pas, et sur toutes les routes on rencontre des
+orphelins à secourir et des veuves à consoler.
+
+--Embrasse-moi, Baradas, embrasse-moi, dit le roi touché jusqu'aux
+larmes; emploie ton argent comme tu le dis, mon enfant, et je veillerai
+à ce que ton petit trésor ne s'épuise pas.
+
+--Sire, dit Baradas, vous êtes grand, magnifique, sage comme le roi
+Salomon, et vous possédez sur lui cet avantage, aux yeux du Seigneur, de
+n'avoir point trois cents femmes et huit cents...
+
+--Qu'en ferais-je, Seigneur!... s'écria le roi, épouvanté à cette seule
+idée, en levant les bras au ciel. Mais cette conversation seule est un
+péché, Baradas, car elle présente à l'esprit des idées et même des
+objets que réprouvent la morale et la religion.
+
+--Votre Majesté a raison, dit Baradas; veut-elle que je lui fasse
+quelque lecture pieuse?
+
+Baradas savait que c'était la manière la plus prompte d'endormir le roi.
+Il se leva, alla prendre la _Consolation éternelle_ de Gerson, revint
+s'asseoir, non pas sur le lit, mais près du lit, et, d'une voix pleine
+de componction, commença sa lecture.
+
+A la troisième page, le roi dormait profondément.
+
+Baradas se leva sur la pointe des pieds, remit le livre à sa place,
+gagna sans bruit la porte, sans bruit l'ouvrit et la referma, et alla
+reprendre avec Saint-Simon sa partie de dés interrompue.
+
+Le lendemain à dix heures le roi sortait du Louvre en carrosse, et à dix
+heures un quart il entrait dans ce cabinet vert où, depuis deux jours,
+tant de choses qu'il ne soupçonnait même pas, ou qu'il envisageait
+forcément, lui étaient apparues sous leur véritable point de vue.
+
+Il y trouva Charpentier qui l'attendait.
+
+Le roi était pâle, fatigué, abattu.
+
+Il demanda si les rapports étaient arrivés.
+
+Charpentier répondit que le P. Joseph étant rentré dans son couvent, il
+n'y aurait point de rapport de ce côté; mais seulement de la part de
+Souscarrières et de Lopez.
+
+Ces rapports sont-ils arrivés? demanda le roi.
+
+--J'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté, répondit Charpentier, que
+sachant que c'était à Sa Majesté elle-même qu'ils avaient à faire
+aujourd'hui, MM. Lopez et Souscarrières ont dit qu'ils apporteraient
+leurs rapports eux-mêmes. Le roi se contentera de lire leurs rapports ou
+les fera appeler s'il désire de plus amples éclaircissements.
+
+--Et les ont-ils apportés?
+
+--M. Lopez est là avec le sien; mais, pour laisser tout le temps à Sa
+Majesté de causer avec lui et d'ouvrir la correspondance de M. le
+cardinal, je n'ai donné rendez-vous à M. Souscarrières qu'à midi.
+
+--Faites entrer Lopez.
+
+Charpentier sortit et quelques secondes après annonça don Ildefonse
+Lopez.
+
+Lopez entra le chapeau à la main, et saluant jusqu'à terre.
+
+--C'est bien, c'est bien, monsieur Lopez, dit le roi, je vous connais
+depuis longtemps, et vous me coûtez cher.
+
+--Comment cela, Sire?
+
+--N'est-ce pas chez vous que la reine a acheté ses bijoux?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Eh bien, avant-hier encore, la reine m'a demandé vingt mille livres
+pour le rassortiment d'un fil de perles, rassortiment qu'elle a fait
+chez vous.
+
+Lopez se mit à rire, et en riant montra des dents qu'il eût pu faire
+passer pour des perles.
+
+--De quoi riez-vous? demanda le roi.
+
+--Sire, dois-je vous parler à vous comme je parlerais à M. le cardinal?
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien, il y a dans le rapport que je faisais aujourd'hui à Son
+Eminence un paragraphe consacré à ce fil de perles, ou plutôt à ses
+conséquences.
+
+--Lisez-moi ce paragraphe.
+
+--Je suis aux ordres du roi; mais Votre Majesté ne comprendrait rien à
+ma lecture si je ne lui donnais quelques explications préparatoires.
+
+--Donnez.
+
+--Le 22 décembre dernier, S. M. la reine se présenta, en effet, chez
+moi, sous le prétexte de rassortir un fil de perles.
+
+--Sous le prétexte, avez-vous dit?
+
+--Sous le prétexte, oui, Sire.
+
+--Quel était donc le but réel?
+
+--De se rencontrer avec l'ambassadeur d'Espagne, M. le marquis de
+Mirabel, qui devait se trouver là, _par hasard_.
+
+--Par hasard?
+
+--Sans doute, Sire, c'est toujours _par hasard_ que S. M. la reine
+rencontre le marquis de Mirabel, qui a reçu défense de se présenter au
+Louvre autrement que les jours de réception, ou les jours où il y serait
+mandé.
+
+--C'est moi qui, sur le conseil du cardinal, ai fait donner cet ordre.
+
+--Il faut donc que S. M. la reine, quand elle a quelque chose à dire à
+l'ambassadeur du roi son frère, et quelque chose à entendre de lui, le
+rencontre, _par hasard_, puisqu'elle ne peut plus le voir autrement.
+
+--Et c'est chez vous que cette rencontre se fait?
+
+--Avec autorisation du cardinal.
+
+--De sorte que la reine s'est rencontrée avec l'ambassadeur d'Espagne.
+
+--Oui, sire.
+
+--Et ils ont eu une longue conférence?
+
+--Ils ont échangé quelques paroles seulement.
+
+--Il faudrait savoir quelles étaient ces paroles.
+
+--M. le cardinal le sait déjà.
+
+--Mais moi je ne le sais pas. M. le cardinal était fort discret.
+
+--C'est-à-dire qu'il ne voulait pas tourmenter inutilement Votre
+Majesté.
+
+--Et quelles sont ces paroles?
+
+--Je ne puis dire à Votre Majesté que celles qui ont été entendues de
+mon tailleur de diamants.
+
+--Il connaît donc l'espagnol?
+
+--Je le lui ai fait apprendre sur l'ordre de M. le cardinal; mais tout
+le monde croit qu'il ne l'entend pas, de sorte que personne ne se défie
+de lui.
+
+--Ils ont dit?
+
+--L'AMBASSADEUR: Votre Majesté a-t-elle reçu, par l'intermédiaire du
+gouvernement de Milan et par les soins de M. le comte de Moret, une
+lettre de son illustre frère?
+
+--LA REINE: Oui, monsieur.
+
+--Votre Majesté a-t-elle réfléchi à son contenu?
+
+--J'y ai réfléchi déjà, j'y réfléchirai encore, et je vous ferai
+réponse.
+
+--Par quel moyen?
+
+--Par le moyen d'une boîte, qui sera censée contenir des étoffes, et qui
+contiendra cette petite naine que vous voyez jouant avec Mme de Bellier
+et Mlle de Lautrec.
+
+--Vous croyez pouvoir vous y fier?
+
+--Elle m'a été donnée par ma tante Claire-Eugénie, infante des Pays-Bas,
+qui est toute dans l'intérêt de l'Espagne.
+
+--Dans l'intérêt de l'Espagne! répéta le roi; ainsi tout ce qui
+m'entoure est dans l'intérêt de l'Espagne, c'est-à-dire de mes ennemis:
+et cette petite naine?
+
+--On l'a apportée dans sa boîte, et comme elle parle très bien
+l'espagnol, elle a dit à Mme de Mirabel: «Madame, ma maîtresse m'a dit
+qu'elle prenait en considération le conseil que lui avait donné son
+frère, et que si la santé du roi continuait à empirer, elle aviserait _à
+ne point être prise au dépourvu_.»
+
+--A ne point être prise au dépourvu, répéta le roi.
+
+--Nous n'avons pas compris ce que cela voulait dire, Sire, dit Lopez, en
+baissant la tête.
+
+--Je le comprends, moi, dit le roi en fronçant le sourcil; c'est tout ce
+qu'il faut. Et la reine ne vous a pas fait dire en même temps qu'elle
+allait être en mesure pour les perles qu'elle vous a achetées?
+
+--J'en suis payé, Sire, dit Lopez.
+
+--Comment, vous êtes payé?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Et par qui?
+
+--Par M. Particelli.
+
+--Particelli, le banquier italien?
+
+--Oui.
+
+--Mais on m'a dit qu'il avait été pendu.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, dit Lopez; mais avant de mourir il a cédé sa
+banque à M. d'Emery, un bien honnête homme.
+
+--En tout, murmura Louis XIII, en tout! On me vole et l'on me trompe en
+tout. Et la reine n'a pas revu M. de Mirabel?
+
+--La reine régnante, non; la reine-mère, si.
+
+--Ma mère! et quand cela?
+
+--Hier.
+
+--Dans quel but?
+
+--Pour lui annoncer que M. le cardinal était renversé, que M. de Bérulle
+le remplaçait, et que Monsieur était nommé lieutenant général, et qu'il
+pouvait, par conséquent, écrire au roi Philippe IV ou au comte-duc que
+la guerre d'Italie n'aurait pas lieu.
+
+--Comment! que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu?
+
+--Ce sont les propres paroles de Sa Majesté.
+
+--Oui, je comprends, on laissera cette armée-ci comme la première, sans
+solde, sans vivres, sans vêtements. Oh! les misérables, les misérables!
+s'écria le roi, pressant son front entre ses deux mains. Avez-vous
+encore autre chose à me dire?
+
+--Des choses peu importantes, Sire. M. Baradas est venu ce matin à la
+maison acheter des bijoux.
+
+--Quels bijoux?
+
+--Un collier, un bracelet, des épingles à cheveux.
+
+--Pour combien?
+
+--Pour trois cents pistoles.
+
+--Qu'avait-il à faire de collier, de bracelet, d'épingles à cheveux.
+
+--Probablement pour quelque maîtresse, Sire.
+
+--Hein! fit le roi, hier soir encore, il me disait qu'il détestait les
+femmes; et puis?
+
+--C'est tout, Sire.
+
+--Résumons. La reine Anne et M. de Mirabel: si mon état empire, elle
+avisera à ne pas être prise au dépourvu. La reine-mère et M. de Mirabel:
+M. de Mirabel peut écrire à S. M. Philippe IV que, M. de Bérulle
+remplaçant M. de Richelieu, et mon frère étant lieutenant-général, la
+guerre d'Italie n'aura pas lieu! Enfin M. Baradas, achetant des
+colliers, des bracelets, des épingles à cheveux avec l'argent que je lui
+ai donné.--C'est bien, monsieur Lopez, je sais de votre côté tout ce que
+je voulais savoir; continuez à me bien servir ou à bien servir M. le
+cardinal, ce qui est la même chose, et ne perdez pas un mot de ce qui se
+dira chez vous.
+
+--Votre Majesté voit que je n'ai pas besoin de recommandation.
+
+--Allez, monsieur Lopez, allez, j'ai hâte d'en finir avec toutes ces
+trahisons; dites, en vous en allant, qu'on m'envoie M. Souscarrières,
+s'il est là.
+
+--Me voilà, Sire, dit une voix.
+
+Et Souscarrières parut sur le seuil de la porte, le chapeau à la main,
+le jarret plié, le coup-de-pied en avant, perdant par la façon dont il
+se tenait plié, la moitié de sa taille.
+
+--Ah! vous écoutiez, monsieur, dit le roi.
+
+--Non, Sire, mon zèle est si grand pour Votre Majesté que j'ai deviné
+qu'elle désirait me voir.
+
+--Ah! ah! et avez-vous beaucoup de choses intéressantes à me dire.
+
+--Mon rapport ne date que de deux jours, Sire.
+
+--Dites-moi ce qui s'est passé depuis deux jours.
+
+--Avant-hier, Monsieur, l'auguste frère de Votre Majesté, a pris une
+chaise et s'est fait conduire chez l'ambassadeur du duc de Lorraine et
+chez l'ambassadeur d'Espagne.
+
+--Je sais ce qu'il y allait faire, continuez.
+
+--Hier, vers onze heures, Sa Majesté la reine-mère a pris une chaise et
+s'est fait conduire au magasin de Lopez, en même temps que M.
+l'ambassadeur d'Espagne prenait aussi une chaise et s'y faisait conduire
+de son côté.
+
+--Je sais ce qu'ils avaient à se dire; continuez.
+
+--Hier, M. Baradas a pris une chaise au Louvre et s'est fait conduire
+place Royale, chez M. le cardinal. Il est monté, et, cinq minutes après,
+est descendu avec un sac d'argent très lourd.
+
+--Je sais cela.
+
+--De la porte de M. le cardinal, il a gagné à pied la porte voisine.
+
+--Quelle porte? demanda vivement le roi.
+
+--Celle de Mlle Delorme.
+
+--Celle de Mlle Delorme?... et est-il entré chez Mlle Delorme?
+
+--Non, Sire, il s'est contenté de frapper à la porte. Un laquais est
+venu ouvrir, M. Baradas lui a remis une lettre.
+
+--Une lettre!
+
+--Oui, Sire; puis la lettre remise, il est remonté en chaise et s'est
+fait reconduire au Louvre. Ce matin, il est sorti de nouveau.
+
+--Oui, il s'est fait conduire chez Lopez, y a acheté des bijoux, et de
+là... de là où est-il allé?
+
+--Il est rentré au Louvre, Sire, en commandant une chaise pour toute la
+nuit.
+
+--Avez-vous autre chose à me dire?
+
+--Sur qui, Sire?
+
+--Sur M. Baradas.
+
+--Non, Sire.
+
+--Bien, allez.
+
+--Mais, Sire, j'aurais à vous parler de Mme de Fargis.
+
+--Allez.
+
+--De M. de Marillac.
+
+--Allez.
+
+--De Monsieur.
+
+--Ce que je sais me suffit. Allez.
+
+--Du blessé Etienne Latil, qui s'est fait conduire chez M. le cardinal à
+Chaillot.
+
+--Peu m'importe. Allez.
+
+--En ce cas, Sire, je me retire.
+
+--Retirez-vous.
+
+--Puis-je, en me retirant emporter l'espérance que le roi est content de
+moi?
+
+--Trop content!
+
+Souscarrières salua et sortit à reculons.
+
+Le roi n'attendit pas même qu'il fût sorti pour frapper deux coups sur
+le timbre.
+
+Charpentier accourut.
+
+--Monsieur Charpentier, dit le roi, quand M. le cardinal avait affaire à
+Mlle Delorme, comment faisait-il pour l'appeler?
+
+--C'était bien simple, dit Charpentier.
+
+Et Charpentier poussa le ressort, fit jouer sur ses gonds la porte
+secrète, tira la sonnette qui se trouvait entre les deux portes, et se
+retournant vers le roi:
+
+--Si Mlle Delorme est chez elle, dit-il, elle va venir à l'instant même;
+dois-je refermer la porte?
+
+--Inutile.
+
+--Sa Majesté désire-t-elle être seule, ou veut-elle que je reste?
+
+--Laissez-moi seul.
+
+Charpentier se retira. Quant à Louis XIII il resta debout et impatient
+en face du passage secret.
+
+Au bout de quelques secondes, un pas léger se fit entendre; mais quelque
+léger qu'il fût, l'oreille tendue du roi le recueillit.
+
+--Ah! dit-il, je vais enfin savoir si c'est vrai!
+
+A peine avait-il achevé que la porte s'ouvrit et que Marion, vêtue d'une
+robe de satin blanc, avec un simple fil de perles au cou, une forêt de
+boucles noires tombant sur ses rondes et blanches épaules, apparut dans
+tout l'éclat de sa beauté de dix huit ans.
+
+Louis XIII, quoique peu accessible à la beauté des femmes, recula
+ébloui.
+
+Marion entra, fit une révérence adorable, où le respect était habilement
+mêlé à la coquetterie, et les yeux baissés, modeste comme une
+pensionnaire:
+
+--Mon roi, devant lequel je n'espérais point avoir l'honneur de
+paraître, dit-elle, me fait appeler; c'est à genoux que je dois écouter
+ses paroles, c'est à ses pieds que je dois recevoir ses ordres.
+
+Le roi balbutia quelques mots sans suite qui donnèrent le temps à Marion
+de jouir du triomphe qu'elle venait d'obtenir.
+
+--Impossible, dit le roi, impossible, je me trompe ou l'on me trompe,
+vous n'êtes pas Mlle Marie Delorme.
+
+--Hélas, Sire, je suis tout simplement Marion.
+
+--Alors, si vous êtes... Marion......
+
+Marion s'inclina, les yeux baissés avec une humilité parfaite.
+
+--Si vous êtes Marion, continua le roi, vous avez dû recevoir hier une
+lettre?
+
+--J'en reçois beaucoup tous les jours, Sire, dit la courtisane en riant.
+
+--Une lettre qui vous a été apportée entre cinq et six heures?
+
+--Entre cinq et six heures, Sire, j'ai reçu quatorze lettres.
+
+--Les avez-vous conservées?
+
+--J'en ai brûlé douze; j'ai gardé la treizième sur mon coeur; la
+quatorzième, la voilà!
+
+--C'est son écriture! s'écria le roi.
+
+Et il tira vivement la lettre des mains de Marion.
+
+Puis se tournant et la retournant:
+
+--Elle n'est pas décachetée, dit-il.
+
+--Elle vient de quelqu'un qui approche le roi, et sachant que j'aurais
+peut-être le suprême honneur de voir le roi aujourd'hui, je me suis fait
+un devoir de rendre à Sa Majesté cette lettre telle que je l'avais
+reçue.
+
+Le roi regarda Marion avec étonnement, puis la lettre avec dépit.
+
+--Ah! dit-il, je voudrais bien savoir ce qu'il y a dans cette lettre?
+
+--Il y a un moyen, c'est de la décacheter.
+
+--Si j'étais lieutenant de police, dit Louis XIII, je ferais cela; mais
+je suis roi.
+
+Marion lui prit doucement la lettre des mains.
+
+--Mais, comme elle m'est adressée, à moi, je puis la décacheter.
+
+Et la décachetant, en effet, elle rendit la lettre à Louis XIII.
+
+Louis XIII hésita encore un instant; mais tous les sentiments mauvais
+qui conseillent un coeur passionné l'emportant sur ce mouvement éphémère
+de délicatesse, il lut à demi-voix, baissant le ton au fur et à mesure
+qu'il avançait dans sa lecture.
+
+Le contenu de la lettre, nous devons l'avouer, n'était pas fait pour
+rendre à Louis XIII cette bonne humeur dont l'expression, du reste, si
+elle y était apparue, n'avait jamais séjourné sur son visage pendant
+plus de quelques minutes.
+
+Voici le contenu de cette lettre:
+
+ «Belle Marion,
+
+ «J'ai vingt ans; quelques femmes ont déjà eu la bonté, non seulement
+ de me dire que j'étais joli garçon, mais encore de faire tout ce qu'il
+ fallait pour que je ne doutasse pas que c'était leur opinion. De plus,
+ je suis le favori très-favorisé du roi Louis XIII, qui, tout ladre
+ qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration,
+ cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous
+ êtes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh
+ bien, il s'agit de manger à nous deux, en un mois, les trente mille
+ livres que mon imbécile de roi m'a données. Mettons dix mille livres
+ pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les
+ carrosses, et les dernières dix mille livres pour les bals et le
+ jeu.--Cette proposition vous convient-elle, dites-moi _oui_, et
+ j'accours avec mon sac; vous déplaît-elle, répondez-moi _non_, et, mon
+ sac au cou, je cours me jeter à la rivière.
+
+ «Vous dites _oui_, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas être cause
+ de la mort d'un pauvre garçon qui n'a commis d'autre crime que de vous
+ aimer éperdûment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais.
+
+ «En attendant demain soir, mon sac et moi sommes à vos pieds.
+
+ «Votre tout dévoué,
+
+ «BARADAS.»
+
+Louis avait lu les dernières lignes d'une voix tremblante et qui fût
+demeurée inintelligible, eût-il parlé assez haut pour être entendu.
+
+Les derniers mots lus, ses bras se détendirent, la main qui tenait la
+lettre tomba à la hauteur du genou, son visage pâlit jusqu'à la
+lividité, ses yeux se levèrent au ciel, empreints du plus profond
+désespoir, et--de même que César, qui avait paru sentir à peine les
+coups de poignard des autres conjurés, s'écria en se voyant frapper par
+la seule main qui lui fût chère: _Tu quoque, Brute_,--Louis XIII, avec
+un accent lamentable s'écria:
+
+--Et toi aussi, Baradas!
+
+Et sans regarder davantage Marion Delorme, sans paraître s'apercevoir
+qu'elle fût là, le roi jeta, sans l'agrafer, son manteau sur son épaule,
+mit son feutre sur sa tête, et du plat de la main, l'enfonça jusqu'aux
+yeux, descendit l'escalier, et à pas précipités, s'élança dans sa
+voiture, dont un laquais lui tenait la portière ouverte, en criant au
+cocher:
+
+--A Chaillot!
+
+Quant à Marion, qui, en voyant le roi faire cette curieuse sortie, avait
+couru à la fenêtre et, en écartant le rideau, l'avait vu s'élancer dans
+son carrosse, elle demeura un instant immobile après la voiture
+disparue; puis, avec ce sourire malin et railleur qui n'appartenait qu'à
+elle:
+
+--Décidément, dit-elle, j'aurais mieux fait de venir en page.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, ETIENNE LATIL ET LE
+MARQUIS DE PISANI EURENT LA CHANCE DE SE RENCONTRER.
+
+
+Nous avons dit que le cardinal s'était retiré dans sa maison de campagne
+de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est-à-dire son
+ministère, à Louis XIII.
+
+Le bruit de sa disgrâce s'était vite répandu dans Paris, et dans un
+rendez-vous que Mme de Fargis avait donné à la _Barbe Peinte_ au garde
+des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle.
+
+Cette grande nouvelle avait bientôt débordé de la chambre où elle avait
+été dite,--elle était descendue jusqu'à Mme Soleil; de Mme Soleil elle
+avait gagné son époux et avec son époux elle était entrée dans la
+chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitté
+son lit et commençait à se promener par la chambre appuyé sur son épée.
+
+Maître Soleil lui avait offert sa propre canne,--beau jonc, à pommeau
+d'agate comme la bague de Muddarah le bâtard; mais Latil avait refusé,
+regardant comme indigne d'un homme d'épée de s'appuyer sur autre chose
+que sur son épée.
+
+A cette nouvelle de la disgrâce de Richelieu, il s'arrêta court,
+s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapière, et regardant
+maître Soleil en face:
+
+--C'est vrai, ce que vous dites-là? lui demanda-t-il.
+
+--Vrai comme l'Evangile.
+
+--Et de qui tenez-vous la nouvelle?
+
+--D'une dame de la cour.
+
+Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident
+qui lui était arrivé l'avait forcé d'élire domicile, pour ne point
+savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute
+condition.
+
+Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant à maître Soleil:
+
+--Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sûreté
+personnelle de M. le cardinal?
+
+Maître Soleil secoua la tête et fit entendre une espèce de grognement.
+
+--Je pense, dit-il, que s'il n'emmène pas des gardes avec lui, il ne
+ferait pas mal de porter à Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'à
+La Rochelle il portait par-dessus.
+
+--Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure?
+
+--Quant à la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nièce, Mme de
+Combalet, aura la sage précaution de trouver quelqu'un qui goûte les
+plats avant lui.
+
+Puis il ajouta avec le gros sourire qui épanouissait sa large face.
+
+--Seulement, où trouvera-t-on ce quelqu'un là?
+
+--Il est trouvé, maître Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise.
+
+--Comment, s'écria maître Soleil, vous allez faire l'imprudence de
+sortir?
+
+--Je vais faire cette imprudence, oui, mon hôte, et comme je ne me
+dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation où je
+me trouve une imprudence peut me coûter la vie, nous allons régler notre
+petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.--Trois
+semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les
+soins assidus de Mme Soleil--ce qui n'a point de prix--cela vaut-il plus
+de vingt pistoles?
+
+--Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que
+l'honneur de vous avoir logé, nourri...
+
+--Oh, nourri! J'ai été facile à nourrir.
+
+--Et désaltéré me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter
+vingt pistoles en signe de votre satisfaction...
+
+--Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas?
+
+--Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde.
+
+--Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles.
+
+Maître Soleil salua, sortit, rentra, vint droit à la table sur laquelle
+étaient alignées les deux cents livres, par cette attraction naturelle
+qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard,
+avec cette sûreté de coup d'oeil qui n'appartient qu'à certains états;
+puis, lorsqu'il fut sûr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents
+livres:
+
+--Votre chaise est prête, mon maître, dit-il.
+
+Latil remit au fourreau son épée qu'il avait posée sur la table, et,
+faisant à maître Soleil un signe impératif pour qu'il s'approchât de
+lui.
+
+--Allons, ton bras, fit-il.
+
+--Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec
+bien du regret que je vous le donne, allez.
+
+--Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je
+verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te
+promets qu'à mon retour tu auras ma première visite, surtout si tu me
+gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fête que
+depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir
+plus intimement connu.
+
+--J'en ai une pièce de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la
+garde.
+
+--A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez
+vous, maître Soleil à moins que mes moyens ne me le permettent pas.
+
+--Bon, alors, on vous fera crédit; un homme qui a pour amis M. de Moret,
+M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un
+cardinal!
+
+Latil secoua la tête.
+
+--Un bon fermier-général serait moins honorable, mais plus sûr, mon cher
+monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise.
+
+--Où faut-il dire à vos porteurs de vous conduire, mon hôte?
+
+--A l'hôtel Montmorency, où j'ai un devoir à remplir d'abord, ensuite à
+Chaillot.
+
+--A l'hôtel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manière que
+l'on entendît la recommandation, tout à la fois de la rue des
+Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.
+
+Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas
+allongé et élastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reçu
+de maître Soleil, de ménager leur client relevant d'une longue et
+douloureuse maladie.
+
+Ils s'arrêtèrent à la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne
+à la main, se tenait debout au seuil.
+
+Latil lui fit signe de venir à lui. Le suisse s'approcha.
+
+--Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de
+me répondre.
+
+Le suisse mit le chapeau à la main, ce qui était une manière de
+répondre.
+
+--Je suis un gentilhomme blessé, auquel M. le comte de Moret a fait
+l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et à qui il a
+fait promettre de lui rendre cette visite dès qu'il pourrait se tenir
+debout. Je sors aujourd'hui pour la première fois, et je tiens ma
+promesse. Puis-je avoir l'honneur d'être reçu par M. le comte.
+
+--M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitté l'hôtel depuis cinq
+jours, et personne ne sait où il est.
+
+--Pas même monseigneur?
+
+--Monseigneur était parti la veille pour son gouvernement du Languedoc.
+
+--Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse à M. le comte; c'est
+tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur.
+
+--Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en
+quittant l'hôtel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu
+exprès pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien
+concerner Votre Seigneurie.
+
+--Laquelle?
+
+--Il a ordonné que si un gentilhomme nommé Etienne Latil se présentait à
+l'hôtel, on lui offrît la nourriture et le couvert, et qu'on le traitât
+enfin comme un homme de sa confiance et attaché à sa maison.
+
+Latil ôta son chapeau à M. de Moret absent.
+
+--M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de
+Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai
+l'honneur, à son retour, de lui présenter mes remercîments et de me
+mettre à son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le
+plaisir que vous me faites, en m'annonçant que M. le comte de Moret a
+bien voulu penser à moi.--Porteurs à Chaillot, hôtel de M. le cardinal.
+
+Les porteurs se replacèrent dans leurs brancards, se remirent à marcher
+du même pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubuée et la rue
+Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honoré par la rue de la
+Ferronnerie.
+
+Or, le hasard faisait qu'à l'instant même où Latil, à la porte de
+l'hôtel Montmorency, disait à ses porteurs: A Chaillot, le hasard
+faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les événements
+importants que nous avons racontés nous ont forcé de perdre de vue,
+assez bien remis du coup d'épée que lui avait donné Souscarrières pour
+faire une première sortie, et jugeant que cette première sortie devait
+avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de
+son côté dans une chaise et, après avoir recommandé à ses porteurs de
+marcher avec toute la précaution due à un malade, terminait la
+recommandation par un mot: A l'hôtel Montmorency.
+
+Les porteurs qui partaient de l'hôtel Rambouillet descendirent
+naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue
+Saint-Honoré, qu'ils remontèrent pour gagner la rue de la Ferronnerie.
+
+Il résulta de cette double manoeuvre que les deux chaises se croisèrent
+à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani,
+préoccupé de la façon dont il allait débiter au comte de Moret dont il
+ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point
+Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne préoccupait,
+reconnut le marquis Pisani.
+
+On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin.
+
+Il jeta un cri qui arrêta court ses porteurs, et passant la tête par la
+vitre ouverte:
+
+--Hé! monsieur le bossu! cria-t-il.
+
+Peut-être eût-il été plus intelligent au marquis Pisani de ne point
+s'apercevoir que l'interpellation s'adressait à lui; mais il avait
+tellement la conscience de sa gibbosité, que son premier mouvement fut
+de sortir à son tour la tête par la portière de sa chaise, pour voir qui
+l'appelait ainsi par son infirmité au lieu de l'appeler par son titre.
+
+--Plaît-il? demanda le marquis, en faisant de son côté signe à ses
+porteurs de s'arrêter.
+
+--Il me plaît que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un
+vieux compte à régler avec vous, répondit Latil.
+
+Puis à, ses porteurs:
+
+--Eh vite, dit-il, portez ma chaise à côté de celle de ce gentilhomme,
+et ayez soin que les portières soient bien en face l'une de l'autre.
+
+Les porteurs se retournèrent dans leurs brancards et transportèrent la
+chaise de Latil à l'endroit indiqué.
+
+--Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandèrent-ils.
+
+--Ici parfaitement, dit Latil. Ah!
+
+Cette exclamation était arrachée au spadassin par la joie de se trouver
+en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait été révélé par
+la bague qu'il lui avait montrée.
+
+De son côté, Pisani venait de reconnaître Latil.
+
+--En avant! cria-t-il à ses porteurs, je n'ai point affaire à cet homme.
+
+--Oui, mais par malheur, cet homme a affaire à vous, mon mignon. Ne
+bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui
+avaient l'air de vouloir obéir à l'ordre reçu. Ne bougez pas ou ventre
+saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles.
+
+Les porteurs, qui avaient déjà soulevé la chaise, la reposèrent sur le
+pavé.
+
+Les passants, attirés par le bruit, commençaient à s'amasser autour des
+deux chaises.
+
+--Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais bâtonner par mes gens.
+
+Les porteurs du marquis secouèrent la tête.
+
+--Nous aimons mieux être bâtonnés, dirent-ils, que d'avoir les oreilles
+coupées.
+
+Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils
+étaient passés:
+
+--D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs bâtons, nous
+avons de quoi répondre.
+
+--Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance était pour lui, voici
+quatre pistoles pour boire à ma santé. Je puis vous dire mon nom, je
+m'appelle Etienne Latil, tandis que je défie votre marquis bossu de dire
+le sien.
+
+--Ah! misérable, s'écria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups
+d'épée que je t'ai déjà donnés?
+
+--Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour
+cela que je veux absolument vous en rendre un.
+
+--Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes.
+
+--Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est égale, nous allons nous
+battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas là vos trois
+gardes du corps avec vous; et je vous défie de me faire donner un coup
+d'épée par derrière.
+
+Et Latil tira son épée et en porta la pointe à la hauteur des yeux de
+son adversaire.
+
+Il n'y avait point à reculer; un cercle entourait les deux chaises.
+D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, le marquis Pisani était brave; il
+tira son épée à son tour, et sans que l'on vît ni l'un ni l'autre des
+combattants, les seules portières ouvertes étant celles qui
+correspondaient l'une à l'autre, on aperçut les deux lames passer
+chacune par une portière, se croiser, avec toutes les ressources de
+l'art, s'attaquant avec des feintes, parant avec des contres, plonger
+tour à tour avec rage dans l'intervalle, tantôt par l'une, tantôt par
+l'autre portière.
+
+Enfin, après un combat qui dura près de cinq minutes, au grand amusement
+des spectateurs, un cri, ou plutôt un blasphème sortit de l'une des deux
+chaises.
+
+Latil venait de clouer le bras de son adversaire à la carcasse de la
+chaise.
+
+--Là! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en à-compte, mon beau
+marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je
+vous en ferai autant.
+
+Les gens du peuple ont une grande prédilection pour les vainqueurs,
+surtout quand ils sont beaux et généreux.
+
+Latil était plutôt bien que mal, il avait fait preuve de générosité en
+jetant quatre pistoles sur le pavé.
+
+Le marquis de Pisani était bossu et laid et n'avait montré aucune
+pistole.
+
+Il eut certainement eu tort s'il eût appelé à la justice des assistants.
+
+Il en prit son parti.
+
+--A l'hôtel Rambouillet, dit Pisani.
+
+--A Chaillot, dit Etienne Latil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+LE CARDINAL A CHAILLOT.
+
+
+Arrivé à Chaillot, le cardinal s'était trouvé à peu près dans la même
+situation qu'Atlas, après que celui-ci, fatigué de porter le monde,
+l'avait déposé pour quelques instants sur les épaules de son ami
+Hercule.
+
+Il respira.
+
+--Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout à loisir.
+
+Et, en effet, Chaillot était la retraite où le cardinal se reposait de
+la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant
+des vers.
+
+Un cabinet situé au rez-de-chaussée, et dont la porte s'ouvrait dans un
+magnifique jardin, sur une allée de tilleuls sombre et fraîche, même
+dans les jours les plus ardents de l'été, était le sanctuaire où il se
+réfugiait un jour ou deux par mois.
+
+Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de
+temps? il n'en savait rien.
+
+Sa première idée, en mettant le pied dans cette oasis poétique, avait
+été d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires à qui, pareil à un
+général d'armée, il distribuait le travail dans ce grand combat de la
+pensée qui était en pleine activité en Espagne, qui s'en allait mourant
+en Italie, qui venait de s'éteindre avec Shakespeare en Angleterre, et
+qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille.
+
+Mais il avait réfléchi qu'il n'était plus, dans sa maison de Chaillot,
+le ministre puissant qui distribuait les récompenses, mais un simple
+particulier ayant par-dessus les autres le désavantage d'être très
+compromettant pour ses amis. Il avait donc résolu d'attendre que ses
+anciens amis vinssent à lui, mais y vinssent sans être appelés.
+
+Il avait donc tiré des cartons le plan d'une nouvelle tragédie,
+_Mirame_, qui n'était rien autre qu'une vengeance contre la reine
+régnante, et les scènes qu'il en avait déjà esquissées.
+
+Le cardinal de Richelieu, déjà assez mauvais catholique, ne restait pas
+assez bon chrétien pour pratiquer l'oubli des injures; blessé
+profondément par cette intrigue mystérieuse et invisible qui venait de
+le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les
+plus actifs, il se consolait à l'idée de lui rendre le mal qu'elle lui
+avait fait.
+
+Nous sommes on ne peut plus fâché de révéler les faiblesses secrètes du
+grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son
+panégyriste.
+
+La première marque de sympathie lui vint d'un côté où il était loin de
+l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annonça qu'une chaise
+s'était arrêtée à la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis
+d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en était descendu, en
+s'appuyant aux murailles et s'était arrêté dans l'anti-chambre et assis
+sur un banc en disant:
+
+--Ma place est là.
+
+Les porteurs payés étaient repartis du même pas qu'ils étaient venus.
+
+Cet homme, coiffé d'un feutre tant soit peu bossué, était enveloppé d'un
+manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se
+rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une
+épée qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui
+commençaient à être à la mode.
+
+On lui avait demandé qui l'on devait annoncer à M. le cardinal; ce à
+quoi il avait répondu:
+
+--Je ne suis rien,--n'annoncez donc personne.
+
+On lui avait demandé ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement:
+
+--M. le cardinal n'a plus de gardes,--je viens veiller à sa sûreté.
+
+La chose avait paru assez bizarre à Guillemot pour qu'il crût devoir
+avertir Mme de Combalet et prévenir M. le cardinal.
+
+Il avait prévenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal.
+
+Le cardinal donna ordre qu'on lui amenât ce mystérieux défenseur.
+
+Cinq minutes après la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur
+le seuil, pâle, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au
+chambranle, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de
+son épée.
+
+Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mémoire des
+visages, Richelieu n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour le
+reconnaître.
+
+--Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil.
+
+--Moi-même, Votre Eminence.
+
+--Cela va mieux à ce qu'il paraît.
+
+--Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir
+mes services à Votre Eminence.
+
+--Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je
+veuille me défaire.
+
+--C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient
+se défaire de vous?
+
+--Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable.
+
+En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latérale, et son
+regard inquiet se porta rapidement de son oncle à l'aventurier inconnu
+qui se tenait près de la porte.
+
+--Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, à
+ce brave garçon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma
+disgrâce.
+
+--Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point
+fâché d'avoir pris rang avant les autres.
+
+--Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant
+qui n'appartient qu'à la femme, monsieur est bien pâle et me paraît bien
+faible.
+
+--C'est d'autant plus méritant à lui que je sais par mon médecin, qui le
+visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de
+danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lève. C'est d'autant
+plus méritant à lui, disais-je donc, de s'être dérangé pour moi.
+
+--Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqué succomber
+dans une rixe au cabaret de la _Barbe Peinte_?
+
+--Vous êtes bien bonne, ma belle dame. C'était bel et bien dans un
+guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai
+renvoyé chez lui avec un joli coup d'épée à travers le bras.
+
+--Le marquis de Pisani! s'écria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas
+de chance, il y a huit jours qu'il était encore au lit de la blessure
+qu'il avait reçue le soir même du jour où vous avez failli être
+assassiné.
+
+--Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point
+fâché de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit à ses
+porteurs: _Hôtel Rambouillet_, tandis que je disais aux miens: _A
+Chaillot!_--Hôtel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse.
+
+--Mais comment vous êtes-vous battu, tous deux vous soutenant à peine?
+demanda le cardinal.
+
+--Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est
+très-commode quand on est malade.
+
+--Et vous venez me dire cela à moi, après les édits que j'ai rendus
+contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus
+ministre, et que, ne l'étant plus, il en sera de cette amélioration
+comme de toutes les autres que j'ai tentées: dans un an, disparues!...
+
+Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'était point encore
+aussi détaché qu'il eût voulu le faire croire, des choses de ce monde.
+
+--Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M.
+Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous
+offrir ses services; de quel genre étaient les services que monsieur
+venait vous offrir?
+
+Latil montrant son épée.
+
+--Services à la fois offensifs et défensifs, dit-il. M. le cardinal n'a
+plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est à moi de lui servir
+de tout ceci.
+
+--Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrière
+Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon
+Cavois à moi.
+
+--Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-là, il me semble; venez
+ici, chère madame Cavois, venez.
+
+Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les
+formes primitives commençassent à disparaître sous un certain
+embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte
+opposé à celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et
+de Mme de Combalet.
+
+--Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voilà donc débarrassé de
+votre affreux ministère et de tout le tracas qu'il _nous_ donnait.
+
+--Comment, qu'il _nous_ donnait? dit le cardinal; mon ministère vous
+donnait donc du tracas à vous aussi, chère madame?
+
+--Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais
+toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon
+pauvre Cavois serait mêlé. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au
+moindre bruit; la nuit, j'en rêvais, et je m'éveillais en sursaut: vous
+n'avez pas idée des mauvais rêves que fait une femme quand elle couche
+seule.
+
+--Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet.
+
+--Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu
+merci, ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque! Nous avons eu huit
+enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais
+plus ça avançait, plus ça allait mal. M. le cardinal l'avait emmené au
+siége de La Rochelle, où il est resté huit mois; heureusement que
+j'étais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps
+perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chère madame,
+comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant
+prié Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que
+c'est grâce à mes prières que M. le cardinal a perdu sa place.
+
+--Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant,
+
+--Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet,
+que Dieu nous accorde, chère madame Cavois, que de vous rendre, à vous
+votre mari et à moi mon oncle.
+
+--Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la même chose.
+
+--Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi.
+
+--Où ça? où ça? demanda Mme Cavois.
+
+--En Italie donc.
+
+--Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore,
+monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se séparer de sa petite
+femme!... jamais!
+
+--Mais il vous quittait bien, il se séparait bien de vous pour moi.
+
+--Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait,
+mais vous l'avez comme ensorcelé... ce n'est pas une forte tête, pauvre
+homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et élever les
+enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tiré... Mais, pour un
+autre que vous, se séparer de sa femme!... fâcher Dieu en couchant avec
+elle une fois par hasard!... jamais!
+
+--Mais les devoirs de sa charge?
+
+--De quelle charge?
+
+--En quittant mon service, Cavois passe à celui du roi.
+
+--Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois
+passe au mien. J'espère bien qu'à l'heure qu'il est, il a déjà donné sa
+démission à Sa Majesté.
+
+--Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire?
+
+--Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le
+sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui
+comme à travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait à cette
+heure-ci, c'est fait, quoi!
+
+--Mais, ma chère madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine
+des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont
+manquer dans votre petit ménage, et comme simple particulier je ne puis
+pas décemment avoir un capitaine des gardes à six mille livres. Songez à
+vos huit enfants.
+
+--Bon, est-ce que vous n'y avez pas pourvu? Et le privilége des chaises,
+qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas préférable
+à une place que le roi enlève et donne à son caprice? Nos enfants, Dieu
+merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez,
+les petits, entrez tous.
+
+--Comment! vos enfants sont là?
+
+--Excepté le dernier, qui est venu pendant le siége de La Rochelle et
+qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a passé procuration
+à celui qui pousse.
+
+--Comment, vous êtes déjà grosse, chère madame Cavois?
+
+--Beau miracle, il y a près d'un mois que mon mari est revenu;--entrez
+tous, entrez tous, M. le cardinal le permet.
+
+--Oui, je le permets, mais, en même temps, je permets ou plutôt
+j'ordonne à Latil de s'asseoir;--prenez un fauteuil et asseyez vous,
+Latil.
+
+Latil ne répondit pas et obéit. S'il fût resté debout une minute de
+plus, il se fût trouvé mal.
+
+Pendant ce temps toute la progéniture des Cavois défilait par rang de
+taille, l'aîné en tête, beau garçon de neuf ans, puis une fille,
+jusqu'au dernier qui était un enfant de deux ans.
+
+Rangés en face du cardinal, ils présentaient l'aspect des tuyaux d'une
+flûte de Pan.
+
+--Là, maintenant, dit Mme Cavois, voilà l'homme à qui nous devons tout,
+vous, votre père et moi; mettez-vous à genoux devant lui pour le
+remercier.
+
+--Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met à genoux que devant Dieu.
+
+--Et devant ceux qui le représentent: d'ailleurs, c'est à moi à donner
+des ordres à mes enfants: à genoux marmaille.
+
+Les enfants obéirent.
+
+--Là, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant à l'aîné, Armand, répète à
+M. le cardinal la prière que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir
+et matin.
+
+--Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la santé à mon père, à ma
+mère, à mes frères, à mes soeurs, et faites que S. Exc. le cardinal, à
+qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute
+sorte de biens, perde son ministère, afin que papa puisse rentrer tous
+les soirs à la maison.
+
+--Amen, répondirent en choeur tous les autres enfants.
+
+--Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'étonne point qu'une
+prière faite d'un si bon coeur et avec tant d'ensemble ait été exaucée.
+
+--Là, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit à monseigneur tout
+ce que nous avions à lui dire, levez-vous et partons.
+
+Les enfants se levèrent avec le même ensemble qu'ils s'étaient
+agenouillés.
+
+--Hein! dit Mme Cavois, comme cela obéit!
+
+--Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministère, je
+vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majesté.
+
+--Dieu vous en garde! monseigneur.
+
+Mme de Combalet embrassa les enfants et la mère, qui les fit monter deux
+par deux dans trois chaises attendant à la porte, et monta dans la
+quatrième avec le plus petit de tous.
+
+Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement.
+
+--Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez
+plus besoin de moi, comme homme d'épée, puisque vous avez M. Cavois qui
+vous suit dans votre disgrâce, mais vous n'avez pas que le fer à
+craindre: votre ennemie s'appelle Médicis.
+
+--Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis, à vous aussi? dit Mme de Combalet
+en rentrant; le poison...
+
+--Il faut une personne dévouée qui goûte tout ce que boira et tout ce
+que mangera Votre Eminence. Je m'offre.
+
+--Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de
+Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a déjà quelqu'un qui s'est
+offert.
+
+--Et qui a été accepté?
+
+--Je l'espère du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son
+oncle.
+
+--Et qui cela? demanda Latil.
+
+--Moi, dit Mme de Combalet.
+
+--Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur.
+
+--Que faites-vous? dit le cardinal.
+
+--Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un
+dégustateur; à quel titre resterai-je chez Votre Eminence?
+
+--A titre d'ami, Etienne Latil, un coeur comme le vôtre est rare, et
+l'ayant trouvé, je ne veux pas le perdre.
+
+Puis se tournant vers Mme de Combalet:
+
+--Ma chère Marie, lui dit il, c'est à vous que je confie, âme et corps,
+mon ami Latil. Si je ne trouve pas à cette heure une occasion de
+l'occuper selon ses mérites, peut-être cette occasion se
+présentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis
+littéraires me soient aussi fidèles, de leur côté que mon capitaine des
+gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour
+demain.
+
+--M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonçant.
+
+--Vous le voyez, dit le cardinal à Mme de Combalet et à Latil, en voilà
+déjà un qui ne s'est pas fait attendre.
+
+--Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon père ne m'ait pas fait
+apprendre la poésie!
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+MIRAME.
+
+
+Rotrou n'était pas seul.
+
+Le cardinal regarda avec curiosité ce compagnon inconnu qui le suivait
+le chapeau à la main, et dans cette pose inclinée qui indique
+l'admiration et non la servilité.
+
+--C'est vous, de Rotrou, dit le cardinal, en lui tendant la main; je ne
+vous cache point que je comptais sur la fidélité de mes confrères les
+poëtes, avant celle de tous les autres. Je suis heureux de voir que vous
+êtes le plus fidèle de mes fidèles.
+
+--Si j'avais pu prévoir ce qui vous arrive, monseigneur, vous m'eussiez
+trouvé ici, et c'est moi qui eusse ouvert à l'illustre disgracié les
+portes de sa retraite; ah! continua de Rotrou, en se frottant les mains,
+nous allons donc travailler, c'est si bon de faire des vers!
+
+--Est-ce l'avis de ce jeune homme, demanda Richelieu, en regardant le
+compagnon de Rotrou.
+
+--C'est si bien son avis, monseigneur, que c'est lui qui est venu
+m'annoncer cette nouvelle, qu'il venait d'apprendre chez madame de
+Rambouillet, et qui m'a supplié du moment où Votre Eminence n'était plus
+ministre, de ne pas perdre un instant pour le présenter à vous. Il
+espère que maintenant que les affaires d'Etat vous laissent du temps,
+vous aurez celui d'aller voir sa comédie que l'on va jouer à l'hôtel de
+Bourgogne.
+
+--Et quelle est la pièce que vont nous donner messieurs les comédiens?
+demanda le cardinal.
+
+--Réponds toi-même, dit Rotrou.
+
+--_Mélite_, monseigneur, répondit timidement le jeune homme vêtu de
+noir.
+
+--Ah! ah, dit Richelieu, si j'ai bonne mémoire, vous êtes ce monsieur
+Corneille que votre ami Rotrou prétend destiné à nous effacer tous, et
+même lui comme les autres.
+
+--L'amitié est indulgente, monseigneur, et mon compatriote Rotrou est
+pour moi plus qu'un ami, c'est un frère.
+
+--J'aime à voir en poésie ces unions que l'antiquité a parfois chantées
+parmi les guerriers, mais jamais parmi les poètes.
+
+Puis se retournant vers Corneille:
+
+--Et vous êtes ambitieux, jeune homme.
+
+--Oui, monseigneur; j'ai surtout une ambition qui, si elle se réalisait,
+me comblerait de joie.
+
+--Laquelle?
+
+--Demandez à mon ami Rotrou.
+
+--Oh! oh! un ambitieux timide, fit le cardinal.
+
+--Mieux que cela, monseigneur, modeste.
+
+--Et cette ambition, demanda le cardinal, puis-je la réaliser?
+
+--Oui, monseigneur, d'un mot, dit Corneille.
+
+--Alors, dites-la, jamais je n'ai été plus disposé à réaliser les
+ambitions des autres que depuis que j'ai vu le néant des miennes.
+
+--Monseigneur, mon ami Corneille ambitionne l'honneur d'être reçu au
+nombre de vos collaborateurs. Si Votre Eminence fût resté ministre, il
+eût attendu le succès de sa comédie pour vous être présenté; mais, du
+moment où vous voilà redevenu un simple grand homme, ayant du temps
+devant lui, il a dit: Jean, mon ami, M. le cardinal va se mettre à la
+besogne, pressons-nous, ou je trouverai la place prise.
+
+--La place n'est pas prise, monsieur Corneille, dit le cardinal, et elle
+est à vous, vous souperez avec moi, messieurs, et si d'ici là nos
+compagnons nous arrivent, je vous distribuerai ce soir même le plan
+d'une nouvelle tragédie dont j'ai déjà esquissé quelque chose.
+
+Le cardinal ne se trompait pas dans ses suppositions et, le soir, la
+même table réunissait ceux que l'on a appelés depuis les cinq auteurs,
+c'est-à-dire Bois-Robert, Colletet, Rotrou et Corneille.
+
+Richelieu leur fit les honneurs de sa table avec la cordialité d'un
+confrère. Puis, le souper fini, on passa au cabinet de travail, où
+Richelieu, brûlant d'impatience de faire partager à ses collaborateurs
+son enthousiasme pour le sujet qu'il allait leur donner à traiter, se
+hâta de tirer de son bureau un petit cahier sur lequel, de son écriture
+en grosse lettre, était écrit le mot: _Mirame_.
+
+--Messieurs, dit le cardinal, de tout ce que nous avons entrepris
+jusqu'ici, voici mon oeuvre de préférence. Le nom que vous avez déjà lu
+tous, _Mirame_, ne vous en dira rien, car le nom comme la pièce est
+oeuvre d'invention pure; seulement, comme il n'est point donné à l'homme
+d'inventer, mais seulement de reproduire des idées générales et des
+faits accomplis, en variant selon le degré d'imagination du poète, la
+forme sous laquelle il les reproduit, vous reconnaîtrez très
+probablement sous les noms supposés, les noms véritables, et dans les
+localités imaginaires les lieux réels. Je ne vous empêche point de
+faire, même tout haut, les commentaires qui vous seront agréables.
+
+Les auditeurs s'inclinèrent; seul Corneille regarda Rotrou en homme qui
+veut dire:
+
+--Je n'y comprends absolument rien, mais je m'en rapporte à toi pour
+m'expliquer ce que cela peut signifier. Rotrou, d'un geste lui répondit
+qu'il aurait toutes les explications qu'il pourrait désirer.
+
+Richelieu laissa aux deux jeunes gens le temps de faire leur jeu muet et
+reprit:
+
+--Je suppose un roi de Bithynie, peu importe lequel, en rivalité avec le
+roi de Colchos. Le roi de Bithynie a une fille, nommée _Mirame_,
+laquelle a une confidente nommée _Almire_ et une suivante nommée
+_Alcine_.
+
+De son côté, le roi de Colchos, en guerre avec le roi de Bithynie, a un
+favori très-séduisant, très-aimable, très-élégant; en cherchant bien,
+nous trouverions très-certainement, dans un des pays qui avoisinent la
+France, un type équivalent à celui d'Arimant.
+
+--Le duc de Buckingham, dit Bois-Robert.
+
+--Justement, dit Richelieu.
+
+Rotrou poussa de son genou le genou de Corneille qui ouvrit de grands
+yeux, mais qui ne comprit pas d'avantage qu'il n'avait fait jusques-là,
+malgré ce nom de Buckingham qui éclaircissait cependant la question.
+
+--_Azamor_, roi de Phrygie, allié du roi de Bythinie, est non-seulement
+amoureux, mais encore fiancé de Mirame.
+
+--Qui ne l'aime pas, dit Bois-Robert, parce qu'elle aime Arimant.
+
+--Tu as deviné juste, le Bois, dit Richelieu en riant; vous voyez la
+situation, n'est-ce pas, messieurs?
+
+--C'est bien simple, dit Colletet, Mirame aime l'ennemi de son père;
+elle trahit son père pour son amant.
+
+Rotrou donna un second coup de genou à Corneille.
+
+Corneille comprenait de moins en moins.
+
+--Oh! comme vous y allez, Colletet, dit-il; trahit! trahit: C'est bon
+pour une femme de trahir son mari, mais une fille trahir complétement,
+matériellement son père, non, ce serait trop fort; non, elle se
+contente, au second acte, de recevoir son amant dans les jardins du
+palais.
+
+--Comme certaine reine de France, dit l'Etoile, a reçu milord
+Buckingham...
+
+--Eh bien, mais voulez-vous vous taire, monsieur de l'Etoile; si votre
+père vous entendait, il consignerait cela dans son journal comme un fait
+historique; enfin on en vient aux mains: Arimant, vainqueur d'abord,
+est, par un de ces retours de fortune si communs dans les annales de la
+guerre, vaincu ensuite par Azamor. Mirame apprend tour à tour sa
+victoire et sa défaite, ce qui lui permet de se livrer aux sentiments
+les plus opposés. Arimant, vaincu, n'a pas voulu survivre à sa honte; il
+s'est jeté sur son épée, on le croit mort. Mirame veut mourir et
+s'adresse à sa confidente, Mme de Chevreuse. Je me trompe. Comment le
+nom de Mme de Chevreuse se trouve-t-il sous ma langue à propos de
+Mirame? Elle s'adresse à sa confidente Almire, laquelle lui propose de
+s'empoisonner avec elle à l'aide d'une herbe qu'elle a apportée de
+Colchos. Toutes deux respirent l'herbe et tombent évanouies. Pendant ce
+temps, on a pansé les blessures d'Arimant, qui ne sont pas mortelles. Il
+revient à lui, mais pour se désespérer de la mort de Mirame. Quand
+Almire termine les angoisses de tout le monde en assurant qu'elle a fait
+respirer à la princesse une herbe somnifère et non vénéneuse, la même
+avec laquelle Médée a endormi le serpent qui gardait la toison d'or,
+qu'en conséquence Mirame n'est pas morte, mais qu'elle dort seulement,
+et Mirame reprend ses sens pour apprendre que son amant vit, que le roi
+de Colchos propose la paix, qu'Azamor renonce à sa main et que rien ne
+s'oppose plus à son union avec Arimant.
+
+--Bravo! crièrent en choeur Colletet, l'Etoile et Bois-Robert.
+
+--C'est sublime, ajouta Bois-Robert, en chérissant sur le tout.
+
+--On peut, en effet, tirer parti de la situation, fit Rotrou. Qu'en
+dis-tu, Corneille?
+
+Corneille fit un signe de tête.
+
+--Vous me paraissez froid, monsieur Corneille, dit Richelieu un peu
+piqué du silence du plus jeune de ses auditeurs, qu'il s'attendait à
+voir bondir d'enthousiasme.
+
+--Non, monseigneur, dit Corneille, je réfléchissais seulement à la coupe
+des actes.
+
+--Elle est tout indiquée, dit Richelieu. Le premier acte finit à la
+scène entre Almire et Mirame, lorsque Mirame consent à recevoir Arimant
+dans les jardins du palais. Le second, lorsque après l'avoir reçu, elle
+jette un regard effrayé sur son imprudence et s'écrie:
+
+ Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait! je suis bien criminelle
+ Que d'infidélités pour paraître fidèle
+
+--Oh! bravo, dit le Bois, belle antithèse, magnifique pensée.
+
+--Le troisième, continua le cardinal, finit au désespoir d'Azamor, en
+voyant que, tout vaincu qu'il soit, Mirame lui préfère Arimant; le
+quatrième, à la résolution que prend Mirame de mourir; et le cinquième,
+au consentement que donne le roi de Bithynie au mariage de sa fille avec
+Arimant.
+
+--Mais alors, dit l'Etoile, si le plan est fait, monseigneur, la
+tragédie est faite.
+
+--Non-seulement le plan est fait, dit Richelieu, mais un certain nombre
+de vers qu'il faudra, attendu que j'y tiens beaucoup, trouver moyen de
+placer dans mon oeuvre.
+
+--Voyons les vers, monseigneur, dit Bois-Robert.
+
+--Dans la première scène entre le roi et son confident Acaste, le roi se
+plaignant de l'amant de sa fille pour l'ennemi de son royaume, dit:
+
+ Les projets d'Arimant s'en iront en fumée
+ Je méprise l'effet d'une si grande armée;
+ Mais j'en crains bien la cause et ne puis sans effroi
+ Penser qu'elle me touche ou qu'elle vient de moi.
+ En effet, c'est mon sang, c'est lui que je redoute.
+
+ ACASTE.
+
+ Quoi, Sire, votre sang!
+
+ LE ROI.
+
+ Oui, mon sang; mais écoute:
+ Je m'expliquerai mieux, c'est mon sang le plus beau
+ Celle qui vous paraît un céleste flambeau,
+ Est un flambeau fatal à toute ma famille.
+ Et peut-être à l'Etat: en un mot c'est ma fille.
+ Son coeur qui s'abandonne au jeu d'un étranger,
+ En l'attirant ici m'attire le danger.
+ Cependant que partout je me montre invincible,
+ Elle se laisse vaincre!
+
+ ACASTE.
+
+ O dieux! est-il possible?
+
+ LE ROI
+
+ Acaste, il est trop vrai par différents efforts,
+ On sape mon Etat et dedans et dehors;
+ On corrompt mes sujets, on conspire ma perte,
+ Tantôt ouvertement, tantôt à force ouverte!
+
+A ces vers, dits avec emphase, les applaudissements des cinq auditeurs
+répondirent. A cette époque, la versification dramatique était encore
+loin d'être arrivée à ce degré de perfection auquel la poussèrent
+Corneille et Racine. L'antithèse régnait despotiquement sur la fin de la
+période; on préférait encore le vers à effet aux beaux vers; plus tard,
+on préféra les beaux vers aux bons vers; puis enfin on comprit que les
+bons vers, c'est-à-dire les vers en situation, étaient les meilleurs de
+tous.
+
+Excité par cette approbation unanime, Richelieu continua:
+
+--Dans le même acte, dit-il, j'ai esquissé entre Mirame et son père une
+scène qui devra être conservée entière par celui de vous, messieurs, qui
+se chargera du premier acte, cette scène renferme toute ma pensée, et
+une pensée à laquelle je ne veux rien changer.
+
+--Dites, monseigneur, firent l'Etoile, Colletet et Bois-Robert.
+
+--Nous vous écoutons, monseigneur, dit Rotrou.
+
+--J'ai oublié de vous dire que Mirame avait d'abord été fiancée au
+prince de Colchos, dit Richelieu, mais que le prince de Colchos était
+mort; elle se sert du prétexte de ce premier amour pour rester fidèle à
+Arimant et ne point épouser Azamor. Voici la scène entre elle et son
+père; chacun est libre de voir les allusions qu'il lui plaira.
+
+ LE ROI
+
+ Ma fille, un doute ici tient mon âme en balance:
+ Le superbe Arimant, plein de vaine espérance,
+ Demande à me parler et prétend de vous voir.
+ Sans espoir de la paix, dois-je le recevoir?
+
+--Lisez milord Buckingham venant en ambassadeur près de Sa Majesté Louis
+XIII, dit Bois-Robert.
+
+Rotrou poussa pour la troisième fois le genou de Corneille, qui lui
+rendit son attouchement; il commençait à comprendre.
+
+--Mirame, répond, dit Richelieu,
+
+ S'il veut faire la paix, sa venue est ma joie.
+ Si vous la concluez, je veux bien qu'il me voie;
+ Mais s'il rompt avec nous, on pourrait m'obliger
+ Aussitôt à mourir qu'à voir cet étranger.
+
+ LE ROI.
+
+ Si du roi de Colchos il avait l'héritage?
+
+ MIRAME.
+
+ S'il vous hait, il aura ma haine pour partage.
+
+ LE ROI.
+
+ Bien qu'il soit né sujet il a de haut desseins.
+
+ MIRAME.
+
+ S'il agit contre vous, il faut les rendre vains.
+
+ LE ROI.
+
+ Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables.
+
+--Je tiens beaucoup à ce vers qui doit rester tel qu'il est, dit
+Richelieu s'interrompant.
+
+--Celui qui oserait y toucher, dit Bois-Robert, serait incapable de
+comprendre sa beauté, continuez, continuez.
+
+Le cardinal reprit en scandant complaisamment le vers.
+
+ Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables.
+
+ MIRAME.
+
+ Ceux qui prétendent trop sont souvent misérables.
+
+--J'espère que vous ne laisserez pas toucher à celui-ci non plus, dit
+Colletet.
+
+Richelieu continua.
+
+ Il se vante d'avoir quelque bonheur secret.
+
+ MIRAME.
+
+ Un amour bien traité devrait être discret.
+
+--Belle pensée, murmura Corneille.
+
+--Vous pensez, jeune homme, dit Richelieu avec complaisance.
+
+ LE ROI.
+
+ Il dit qu'il est fort aimé d'une fort belle dame.
+
+ MIRAME.
+
+ Ce n'est donc pas moi dont il a captivé l'âme?
+
+ LE ROI.
+
+ Pourquoi rougissez-vous s'il n'est point votre amant?
+
+ MIRAME.
+
+ Vous me voyez rougir de courroux seulement!
+
+Richelieu s'interrompit.
+
+--Voici où j'en suis resté, dit-il, dans le second et dans le troisième
+j'ai esquissé des scènes que je communiquerai à ceux qui seront chargés
+du deuxième et du troisième acte.
+
+--Qui se chargera des deux premiers, dit Bois-Robert, qui osera mettre
+ses vers avant et après les vôtres, monseigneur?
+
+--Voyez, messieurs, dit Richelieu, au comble de la joie, accessible
+qu'il était comme un enfant à la louange littéraire, lui si sévère pour
+lui-même dans les questions politiques, voyez si vous croyez le poids
+des deux premiers actes trop lourd, on pourra tirer les cinq actes au
+sort.
+
+--La jeunesse ne doute de rien, monseigneur, dit Rotrou; mon ami
+Corneille et moi nous nous chargeons des deux premiers actes.
+
+--Téméraires, dit en riant Richelieu.
+
+--Votre éminence aura seulement la bonté de nous donner un plan détaillé
+des scènes, afin que nous ne nous écartions pas un instant de sa
+volonté.
+
+--Alors, dit Bois-Robert, je me chargerai du troisième.
+
+--Et moi du quatrième, dit l'Etoile.
+
+--Et moi du cinquième, dit Colletet.
+
+--Si vous vous chargez du cinquième, Colletet, dit Richelieu, je vous
+recommanderai, et lui touchant sur l'épaule, il l'emmena dans
+l'embrasure d'une fenêtre où il lui parla à voix basse.
+
+Pendant ce temps Rotrou se penchait à l'oreille de son ami Corneille.
+
+--Pierre, lui dit-il, à partir de cette heure, la fortune est dans ta
+main, c'est à toi de ne pas la laisser échapper.
+
+--Que faut-il faire pour cela? demanda Corneille, toujours naïf.
+
+--Des vers qui ne vaillent pas mieux que ceux de M. le cardinal! dit
+Rotrou.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+LES NOUVELLES DE LA COUR.
+
+
+Les cinq actes de _Mirame_ distribués, la recommandation, faite pour le
+cinquième à Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent congé de
+lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour
+leur dicter le plan complet des deux premiers actes.
+
+Bois-Robert devait revenir dans la matinée du lendemain, et recevoir ses
+instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons, à qui il
+était chargé de les communiquer.
+
+Corneille et Rotrou couchèrent à Chaillot.
+
+Le lendemain matin, ils déjeunèrent avec le cardinal, qui leur fit ses
+dernières recommandations. Pendant le déjeuner, Bois-Robert arriva,
+Corneille et Rotrou prirent congé; Bois-Robert resta.
+
+Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert
+avait pu voir, malgré l'affectation du cardinal à ne s'occuper que de sa
+tragédie, quelle préoccupation profonde se cachait derrière cette
+frivole occupation.
+
+Bois-Robert avait communiqué avec Charpentier et avec Rossignol; il
+avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnassé. Il avait
+été trouver le Père Joseph dans son couvent, et dès la veille il avait
+pu dire au cardinal quelle avait été la réponse du moine; cette réponse
+avait fort réjoui Richelieu, qui avait confiance entière dans la
+discrétion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus
+tard le trahit, mais qui avait jugé que l'heure de la trahison n'était
+pas venue encore; enfin il savait que Souscarrières et Lopez devaient
+faire leurs rapports dans la journée.
+
+Donc, tout espoir de revoir le roi n'était point perdu, et cette
+troisième journée que le cardinal avait fixée pour terme à ses
+espérances, n'était pas encore écoulée.
+
+Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut à
+la fenêtre, quoiqu'il fût bien sûr que le cavalier ne pouvait être le
+roi.
+
+Si sûr de lui même que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de
+joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta
+lestement à bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du
+cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donné un
+si important avis à Marion Delorme.
+
+--Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme
+près de moi et veillez à ce que personne ne nous interrompe.
+
+Bois-Robert se précipita par les escaliers, et presque aussitôt, on
+entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrés quatre à
+quatre.
+
+A la porte de la chambre, où l'attendait le cardinal, il se trouva face
+à face avec lui.
+
+Le jeune homme s'arrêta court, arracha plutôt qu'il ne souleva son
+chapeau de sa tête et mit un genou en terre devant le cardinal.
+
+--Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne
+suis pas le roi.
+
+--Vous ne l'êtes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de
+Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir.
+
+Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal.
+
+--Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens
+ministre, ce que j'aurais peut-être tort de désirer, je tâcherai
+d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis.
+Avez-vous quelque chose de bon à m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je
+vous prie.
+
+--Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant
+monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant.
+
+--C'est bien, dit le cardinal, je devinerai.
+
+--Elle m'a chargé de dire à Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers
+trois heures, et qu'elle serait bien étonnée si, à trois heures et
+demie, le roi n'était pas chez vous.
+
+--Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va
+pas à la cour, car elle ignore les règles de l'étiquette, sinon elle ne
+supposerait pas que le roi pût visiter le plus humble de ses sujets.
+
+--Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle
+ne va pas à la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour
+vont chez elle et se tiennent honorés d'y aller: il en résulte que je
+croirais fort à ses prédictions si elle me faisait l'honneur de m'en
+faire quelqu'une.
+
+--Ne vous en a-t-elle jamais fait?
+
+--A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la
+jeunesse et en montrant des dents magnifiques.
+
+--Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilité, M.
+Baradas tombait en défaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui
+succéderait, et qu'à l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui
+fut ministre et que l'on prétend devoir le redevenir, ne s'opposerait
+point, mais aiderait, au contraire!
+
+--Elle m'a dit quelque chose comme cela, monseigneur; mais ce n'était
+point une prédiction, c'était une promesse, et je me fie moins aux
+promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voilà que, sans le
+vouloir, je l'ai nommée.
+
+--Je suis comme César, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure,
+je n'ai point entendu.
+
+--Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'était l'oreille
+gauche dont César entendait mal?
+
+--C'est possible, répondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un
+avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas
+entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu
+que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne
+sais point, habitant Chaillot, c'est-à-dire la province.
+
+--Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y
+a trois jours, M. le cardinal a donné sa démission, et il y avait fête
+au Louvre.
+
+--Je sais cela.
+
+--Le roi a fait des promesses à tout le monde. Cinquante mille écus au
+duc d'Orléans, soixante mille livres à la reine-mère, trente mille
+livres à la reine régnante.
+
+--Et les leur a-t-il donnés?
+
+--Non et voilà l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapportés
+à la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, séance
+tenante, sur un certain intendant nommé Charpentier, ils se sont
+contentés de la promesse du roi, mais...
+
+--Mais?
+
+--Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu
+personne et s'est enfermé chez lui, où il a dîné tête à tête avec
+l'Angély, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angély a refusé
+tout net.
+
+--Ah!
+
+--Cela étonne Votre Eminence?
+
+--Non.
+
+--Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres;
+mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mère, que
+S. M. la reine régnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a été
+le toucher dans la soirée.
+
+--Mais les autres?
+
+--Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre;
+le conseil s'est composé de Monsieur, de la reine-mère, de la reine
+régnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'épée, de La Vieuville,
+qui rage toujours, vu que le roi a remis à M. Charpentier la clef du
+trésor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui.
+
+--Le roi... le roi...
+
+--Le roi? répéta Saint-Simon.
+
+--A-t-il assisté au conseil?
+
+--Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il était malade.
+
+--Et de quoi a-t-il été question, le savez-vous?
+
+--De la guerre, probablement.
+
+--Qui vous le fait croire?
+
+--Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de
+Bassompierre.
+
+--Voyons le mot?
+
+--Mgr Gaston, en sa qualité de lieutenant général, traçait la marche de
+l'armée; il s'agissait de traverser une rivière, la Durance, je crois.
+
+--Où la traverserons-nous? demanda Bassompierre.
+
+--Là! monsieur, répondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte.
+
+--Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un
+pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du
+conseil.
+
+Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu.
+
+--Je ne sais à qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les
+rivières où ils voudront, et que je ne me tienne à l'écart pour rire à
+mon aise de leurs désastres.
+
+--Dont vous ne rirez pas, monseigneur, dit Saint-Simon, d'un ton plus
+grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui.
+
+Richelieu le regarda.
+
+--Car leur désastre, continua le jeune homme, leur désastre serait celui
+de la France.
+
+--Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que
+le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier.
+
+--Personne, monseigneur, je vous l'affirme.
+
+--Et que M. Baradas a seul touché ses trente mille livres.
+
+--De cela, je suis sûr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour
+l'aider à transporter toute sa richesse chez lui.
+
+--Et que va-t-il faire de ses trente mille livres?
+
+--Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert à Marion
+Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le répéter une
+seconde, n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--Oui. Qu'a-t-il offert à Marion Delorme?
+
+--De les manger avec elle.
+
+--Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix?
+
+--Non, par lettre, heureusement.
+
+--Et Marion a gardé cette lettre, j'espère; elle a cette lettre entre
+les mains.
+
+Saint-Simon tira sa montre.
+
+--Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre; à cette
+heure-ci, elle doit s'en être dessaisie.
+
+--Pour qui? demanda vivement le cardinal?
+
+--Mais pour le roi! monseigneur.
+
+--Pour le roi!
+
+--Voilà ce qui lui faisait croire que la journée ne se passerait pas
+sans que vous revissiez Sa Majesté.
+
+--Ah! je comprends, maintenant.
+
+En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant à fond de train se fit
+entendre.
+
+Le cardinal s'appuya, pâlissant, à un fauteuil.
+
+Saint-Simon courut à la fenêtre:
+
+--Le roi! cria-t-il.
+
+Au même instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et
+Bois-Robert se précipita dans la chambre, criant:
+
+--Le roi!
+
+La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante
+d'émotion:
+
+--Le roi! murmura-t-elle.
+
+--Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majesté.
+
+Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le
+front.
+
+Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrés
+marche à marche et d'une manière mesurée.
+
+Guillemot parut sur la porte et annonça:
+
+--Le roi!
+
+--Ah! par ma foi, murmura le cardinal, décidément, c'est un grand
+diplomate que ma voisine Marion Delorme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS VÊTU DE NOIR.
+
+
+Guillemot s'effaça rapidement, et le roi Louis XIII et le cardinal de
+Richelieu se trouvèrent face à face.
+
+--Sire, dit Richelieu en s'inclinant respectueusement, ma surprise a été
+si grande en apprenant que le roi descendait à la porte de mon humble
+maison, qu'au lieu de me précipiter comme je le devais au devant de lui
+et de l'attendre au bas de l'escalier, je suis resté ici les pieds
+cloués au parquet, et qu'à cette heure encore, en son auguste présence,
+je doute que ce soit Sa Majesté elle-même qui ait ainsi daigné descendre
+jusqu'à moi.
+
+Le roi regarda autour de lui.
+
+--Nous sommes seuls, monsieur le cardinal? dit-il.
+
+--Seuls, Votre Majesté.
+
+--Vous en êtes certain?
+
+--J'en suis certain, Sire.
+
+--Et nous pouvons parler en toute liberté?
+
+--En toute liberté.
+
+--Alors, fermez cette porte, et écoutez-moi.
+
+Le cardinal s'inclina, obéit, ferma la porte et montra du doigt au roi
+un fauteuil dans lequel le roi s'assit ou plutôt se laissa tomber.
+
+Le cardinal se tint debout et attendit.
+
+Le roi leva lentement les yeux sur le cardinal, et le regardant un
+instant:
+
+--Monsieur le cardinal, dit-il, j'ai eu tort.
+
+--Tort, Sire! en quoi?
+
+--De faire ce que j'ai fait.
+
+Le cardinal regarda fixement le roi à son tour.
+
+--Sire, dit il, une grande explication, une de ces explications claires,
+nettes, précises, qui ne laissent pas un doute, pas un nuage, pas une
+ombre, était, je crois, nécessaire entre nous; les paroles que vient de
+prononcer Votre Majesté me font croire que l'heure de cette explication
+est venue.
+
+--Monsieur le cardinal, dit Louis XIII se redressant, j'espère que vous
+n'oublierez pas...
+
+--Que vous êtes le roi Louis XIII, et que je suis son humble serviteur,
+le cardinal de Richelieu, non, Sire, soyez tranquille; mais cependant,
+avec le profond respect que j'ai pour Votre Majesté, je demande la
+permission de vous le dire: si j'ai le malheur de la blesser, je me
+retirerai si loin que non-seulement elle n'aura jamais l'ennui de me
+revoir, ni même le désagrément d'entendre à l'avenir même prononcer mon
+nom. Si au contraire, elle admet que mes raisons soient bonnes, que mes
+sujets de plaintes soient réels, elle n'a qu'à me dire du même accent
+dont elle vient de dire: _J'ai eu tort_, elle n'aura qu'à dire:
+_Cardinal, vous avez raison_, et nous laisserons tomber le passé dans le
+gouffre de l'oubli.
+
+--Parlez, monsieur, dit le roi, je vous écoute.
+
+--Sire, commençons, s'il vous plaît, par ce qui ne peut pas se discuter,
+par mon désintéressement et ma probité.
+
+--Les ai-je jamais attaqués? demanda le roi.
+
+--Non, mais Votre Majesté les a laissé attaquer devant elle, et c'est un
+grand tort qu'elle a eu.
+
+--Monsieur! fit le roi.
+
+--Sire, ou je dirai tout, ou je me tairai; Votre Majesté
+m'ordonne-t-elle de me taire?
+
+--Non, ventre saint-gris, comme disait le roi mon père, je vous ordonne,
+au contraire, de parler; mais..... ménagez-moi les reproches.
+
+--Je suis cependant obligé de faire à Votre Majesté ceux que je crois
+qu'elle mérite.
+
+Le roi se leva, frappa du pied, alla de son fauteuil à la fenêtre, de la
+fenêtre à la porte, de la porte à son fauteuil, regarda Richelieu, qui
+resta muet, et finit enfin par se rasseoir, en disant:
+
+--Parlez; je mets mon orgueil royal aux pieds du crucifix, je suis prêt
+à tout entendre.
+
+--J'ai dit, Sire, que je commencerais par mon désintéressement et ma
+probité; veuillez donc m'écouter.
+
+Louis XIII fit un signe de tête.
+
+--J'ai de mon patrimoine, continua le cardinal, vingt-cinq mille livres
+de rente; le roi m'a donné six abbayes, qui rapportent cent vingt-cinq
+mille livres; j'ai donc en tout, de rente, cent cinquante mille livres.
+
+--Je sais cela, dit le roi.
+
+--Votre Majesté sait aussi, sans doute, que je suis, étant ministre,
+bien entendu, entouré de complots et de poignards, à ce point que je
+dois avoir des gardes et un capitaine pour me défendre.
+
+--Je sais encore cela.
+
+--Eh bien, Sire, j'ai refusé soixante mille livres de pension que vous
+m'avez offertes, après la prise de La Rochelle.
+
+--Je m'en souviens.
+
+--J'ai refusé les appointements de l'amirauté, quarante mille livres;
+j'ai refusé un droit d'amiral, cent mille écus, ou plutôt je l'ai
+accepté, mais j'en ai fait don à l'Etat. Enfin, j'ai refusé un million
+que les financiers m'offraient pour ne pas être poursuivis; ils ont été
+poursuivis, et je les ai forcés de dégorger dix millions dans les
+caisses du roi.
+
+--Il n'y a pas de contestation là-dessus, monsieur le cardinal, dit le
+roi en tenant son chapeau, et je me plais à dire que vous êtes le plus
+honnête homme de mon royaume.
+
+Le cardinal salua.
+
+--Or, continua-t-il, quels sont mes ennemis près de Votre Majesté; quels
+sont ceux qui m'accusent en face de la France et qui me calomnient aux
+yeux de l'Europe; ceux qui devraient être les premiers à me rendre
+justice comme vous, Sire! S. A. R. Mgr Gaston votre frère, la reine Anne
+régnante, S. M. la reine mère.
+
+Le roi poussa un soupir; le cardinal venait de toucher la plaie, il
+continua:
+
+--S. A. R. Monsieur m'a toujours détesté; comment ai-je répondu à sa
+haine? Dans l'affaire de Chalais il n'était question de rien moins que
+de m'assassiner; les aveux de toutes parts, et même de la part de
+monseigneur, ont été clairs et précis; comment me suis je vengé? Je lui
+ai fait épouser la plus riche héritière du royaume, Mlle de Montpensier;
+j'ai obtenu pour lui de Votre Majesté, l'apanage et le titre de duc
+d'Orléans, Mgr Gaston possède à cette heure un million et demi de
+revenu.
+
+--C'est-à-dire qu'il est plus riche que moi, monsieur le cardinal.
+
+--Le roi n'a pas besoin d'être riche, il peut ce qu'il veut. Quand le
+roi a besoin d'un million, il demande un million, et tout est dit.
+
+--C'est vrai, dit le roi, puisqu'avant-hier vous m'en avez donné quatre,
+et hier un et demi.
+
+--Faut-il que je rappelle à Votre Majesté combien m'en veut la reine
+Anne d'Autriche et tout ce qu'elle a fait contre moi, et quel est mon
+crime à ses yeux; le respect me ferme la bouche.
+
+--Non, parlez, monsieur le cardinal; je puis, je dois, je veux tout
+entendre.
+
+--Sire, le grand malheur des princes, la grande calamité des Etats,
+sont les mariages des rois avec des princesses étrangères; les reines,
+venant soit d'Autriche, soit d'Italie, soit d'Espagne, apportent sur le
+trône des sympathies de famille qui, à un moment donné, deviennent des
+crimes d'Etat; combien de reines ont volé et voleront encore, au profit
+de leur père ou de leur frère, l'épée de la France sous le chevet du
+roi, leur mari? Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'il y a crime de trahison,
+et que ses crimes ne pouvant pas être poursuivis sur les vrais
+coupables, on frappe tout autour d'eux, et que des têtes tombent qui ne
+devraient pas tomber. Après avoir conspiré avec l'Angleterre, la reine
+Anne, qui m'en veut, parce qu'elle voit en moi le champion de la France,
+conspire aujourd'hui avec l'Espagne et avec l'Autriche.
+
+--Je le sais! je le sais! dit le roi d'une voix étouffée; mais la reine
+Anne n'a aucun pouvoir sur moi.
+
+--C'est vrai; mais en direz-vous autant de la reine Marie, Sire, de la
+reine Marie, la plus cruelle de mes trois ennemies, parce que c'est pour
+elle que j'ai le plus fait.
+
+--Pardonnez-lui, monsieur le cardinal.
+
+--Non, Sire, je ne le lui pardonne pas.
+
+--Même si je vous en prie?
+
+--Même si vous me l'ordonnez; oh! je l'ai dit à Votre Majesté,
+puisqu'elle est venue me chercher ici, il faut qu'ici la vérité tout
+entière lui soit dite.
+
+Le roi poussa un soupir.
+
+--Croyez-vous que je ne la connais pas, la vérité? dit-il d'une voix
+altérée.
+
+--Pas tout entière et il faut qu'entière elle vous soit dite une fois;
+votre mère, Sire, c'est terrible à dire à son fils, mais votre mère...
+
+--Eh bien, ma mère? dit le roi regardant fixement le cardinal.
+
+Ce regard du roi, qui eût arrêté les paroles dans la bouche d'un homme
+moins résolu à tout braver que l'était le cardinal, sembla, au
+contraire, les en faire jaillir.
+
+--Votre mère, Sire, reprit-il, votre mère était infidèle à son époux.
+Avant d'être la femme de son mari, votre mère, lorsqu'elle a abordé à
+Marseille...
+
+--Taisez vous, monsieur, dit le roi, les murs écoutent et entendent
+parfois, dit-on. S'ils écoutent et s'ils entendent, ils peuvent parler,
+et personne ne doit savoir, que vous et moi pourquoi j'hésite à donner
+un héritier à la couronne, quand tout le monde m'en presse, et vous tout
+le premier, et ce que je vous dis est si vrai, monsieur, ajouta le roi,
+en se levant et en saisissant la main du cardinal, que si je croyais mon
+frère fils du roi Henri IV, c'est-à-dire du seul sang qui ait le droit
+de régner sur la France, aussi vrai que Dieu et vous m'entendez,
+monsieur, j'aurais déjà abdiqué en sa faveur et me serais retiré dans un
+cloître où j'aurais prié pour ma mère et pour la France. Avez-vous
+encore autre chose à me dire, monsieur; m'ayant dit cela, vous pouvez
+tout me dire, maintenant?
+
+--Eh bien oui, Sire, je vous dirai tout! s'écria le cardinal étonné, car
+je commence à comprendre qu'au respect que j'ai déjà pour Votre Majesté,
+va se joindre un sentiment d'admiration d'autant plus profonde qu'elle
+restera secrète. Oh! Sire, quel horizon de tristesse me cachait le voile
+que vous venez de soulever, et Dieu m'est témoin que si je ne croyais
+pas l'avenir de la France intéressé à ce que je vais vous dire, je
+m'arrêterais là et n'irais point jusqu'au bout; Sire, avez-vous essayé
+de voir clair dans le mystère terrible du 14 mai?
+
+--Oui, et j'y suis parvenu.
+
+--Mais les vrais assassins, les connaissez-vous, Sire?
+
+--L'assassinat du maréchal d'Ancre, dont je parle sans remords, et que
+j'accomplirais encore demain s'il n'était déjà accompli depuis onze ans,
+vous prouvera du moins que je connaissais l'un d'entre eux si je ne
+connais pas les autres.
+
+--Mais moi, Sire! moi qui n'avais pas les mêmes raisons que Votre
+Majesté pour rester aveugle, moi j'ai été jusqu'au fond du mystère et je
+les connais tous, moi, les assassins!
+
+Le roi poussa un gémissement.
+
+--Vous ignorez, Sire, qu'il y a eu une sainte femme, une créature
+dévouée qui sachant que le crime devait s'accomplir, avait juré elle,
+que le crime ne s'accomplirait pas. Savez-vous quelle a été sa
+récompense?
+
+--On l'a enfermée dans un tombeau, dont elle a vu, vivante, la porte se
+murer sur elle, et où elle est restée dix-huit ans exposée aux rayons
+brûlants de l'été, à la bise glacée de l'hiver; sa loge était aux Filles
+repenties; elle s'appelait la _Coëtman_, elle est morte il y a douze
+jours seulement.
+
+--Et sachant cela, Sire, Votre Majesté a souffert qu'une pareille
+iniquité s'accomplit!
+
+--Les rois sont personnes sacrées, monsieur le cardinal, répondit Louis
+XIII avec ce culte terrible de la monarchie qui, sous Louis XIV, devait
+aller jusqu'à l'idolâtrie; et malheur à ceux qui pénètrent dans leurs
+secrets.
+
+--Eh bien! Sire, ce secret, il y a encore une autre personne que vous,
+une autre personne que moi qui le sait.
+
+Le roi fixa son oeil clair sur le cardinal; cet oeil interrogeait mieux
+que n'eussent fait des paroles.
+
+--Vous avez peut-être entendu dire, continua Richelieu, que sur
+l'échafaud Ravaillac avait demandé à faire des aveux.
+
+--Oui, dit Louis XIII pâlissant.
+
+--Vous avez peut-être entendu dire encore que le greffier alors
+s'approcha de lui, et que sous la dictée du patient, déjà à moitié
+mutilé, le greffier écrivit le nom des vrais coupables.
+
+--Oui, dit Louis XIII, sur une feuille volante détachée du procès.
+
+Et le cardinal crut le voir pâlir encore.
+
+--Vous avez peut-être entendu dire enfin que cette feuille avait été
+recueillie par le rapporteur Joly de Fleury, et gardée soigneusement par
+lui.
+
+--J'ai entendu dire tout cela, monsieur le cardinal, après?....
+après?....
+
+--Eh bien, j'ai voulu reprendre cette feuille chez les enfants de M.
+Joly de Fleury; deux hommes inconnus, l'un, un jeune homme de seize ans,
+l'autre, un homme de vingt-six, se sont présentés un jour chez le
+rapporteur, se sont faits connaître à lui, ont eu l'influence de se
+faire remettre ce précieux feuillet et l'ont emporté.
+
+--Et Votre Eminence, qui sait tout, n'a pas pu savoir quels étaient ces
+deux hommes? demanda le roi.
+
+--Non, Sire, répondit le cardinal.
+
+--Eh bien, je vais vous le dire, moi, fit le roi en saisissant
+fiévreusement le bras du cardinal: l'aîné de ces deux hommes, c'était M.
+de Luynes; le plus jeune c'était moi!
+
+--Vous, Sire, s'écria le cardinal en reculant d'étonnement.
+
+--Et, dit le roi en fouillant dans sa poitrine et en tirant d'une poche
+intérieure un papier jauni et froissé, et ce procès-verbal daté par
+Ravaillac sur l'échafaud, cette feuille fatale qui porte les noms des
+coupables, la voilà!
+
+--O Sire! dit Richelieu, reconnaissant à la pâleur du roi ce qu'il avait
+dû souffrir pendant toute cette scène, pardonnez-moi; tout ce que je
+viens de vous dire, je croyais que vous l'ignoriez.
+
+--Et quelle cause donniez-vous donc à ma tristesse, à mon isolement, à
+mon deuil. Est-ce donc l'habitude des rois de France de se vêtir comme
+je le suis. Chez nous autres souverains, le deuil d'un père, d'une mère,
+d'un frère, d'une soeur, d'un parent, d'un autre roi, se porte en
+violet; mais chez tous les hommes, roi et sujets, le deuil du bonheur se
+porte en noir.
+
+--Sire, dit le cardinal, il est inutile de garder ce papier, brûlez-le.
+
+--Non pas, monsieur, je suis faible; mais par bonheur, je me connais. Ma
+mère est ma mère, au bout du compte, et de temps en temps elle reprend
+son empire sur moi. Mais quand je sens que cet empire me fait dévier de
+la ligne droite et me pousse à quelque chose d'injuste, je regarde ce
+papier et il me rend la force, ce papier. Monsieur le cardinal, dit le
+roi d'une voix sombre, mais résolue, gardez-le comme un pacte entre
+nous, et le jour où il me faudra rompre avec ma mère, l'éloigner de moi,
+l'exiler de Paris, la chasser de la France, ce papier à la main, exigez
+de moi ce que vous voudrez.
+
+Le cardinal hésitait.
+
+--Prenez, dit le roi, prenez, je le veux.
+
+Le cardinal s'inclina et prit le papier.
+
+--Puisque Votre Majesté le veut, dit-il.
+
+--Et maintenant, ne me faites plus de conditions, monsieur le cardinal,
+la France et moi nous nous remettons entre vos mains.
+
+Le cardinal prit les mains du roi, mit un genou en terre, les baisa et
+lui dit:
+
+--Sire, en échange de cet instant, Votre Majesté acceptera, je l'espère,
+le dévouement de toute ma vie.
+
+--J'y compte, monsieur, dit le roi avec cette suprême majesté qu'il
+savait prendre dans certains moments; et maintenant, ajouta-t-il, mon
+cher cardinal, oublions tout ce qui s'est passé, dédaignons toutes ces
+misérables intrigues de ma mère, de mon frère et de la reine, et ne nous
+occupons plus que de la gloire de nos armes et de la grandeur de la
+France.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI.
+
+
+Le lendemain, à deux heures après-midi, le roi Louis XIII, assis dans un
+grand fauteuil, la canne entre les jambes, son chapeau noir à plumes
+noires posé sur sa canne, le sourcil un peu moins froncé, le visage un
+peu moins pâle que d'habitude, regardait le cardinal de Richelieu assis
+à son bureau et travaillant.
+
+Tous deux étaient dans ce cabinet de la place Royale, où nous avons vu
+le roi, pendant ses trois jours de règne, passer de si mauvaises heures.
+
+Le cardinal écrivait, le roi attendait.
+
+Le cardinal leva la tête.
+
+--Sire, dit-il, j'ai écrit en Espagne, à Mantoue, à Venise et à Rome, et
+j'ai eu l'honneur de montrer à Votre Majesté mes lettres qu'elle a
+approuvées. Maintenant je viens, toujours par l'ordre de Votre Majesté,
+d'écrire à son cousin le roi de Suède. Cette réponse était plus
+difficile à faire que les autres. S. M. le roi Gustave-Adolphe, trop
+éloigné de nous, apprécie mal les hommes tout en jugeant bien les
+événements, et les appréciant avec son esprit à lui, et ne les jugeant
+point sur l'impression générale.
+
+--Lisez, lisez, monsieur le cardinal, dit Louis XIII, je sais
+parfaitement ce que contenait la lettre de mon cousin Gustave.
+
+Le cardinal salua et lut:
+
+ «Sire,
+
+ «Cette familiarité avec laquelle Votre Majesté veut bien m'écrire est
+ un grand honneur pour moi, tandis que ma familiarité à moi envers
+ Votre Majesté, quoique autorisée par elle, serait tout à la fois un
+ manque de respect et un oubli de l'humilité que m'impose le peu
+ d'opinion que j'ai de moi-même et ce titre de prince de l'Eglise que
+ vous voulez bien me donner.
+
+ «Non, Sire, je ne suis pas un grand homme; non, Sire, je ne suis pas
+ un homme de génie. Seulement je suis, comme vous voulez bien me le
+ dire, un honnête homme, et c'est à ce point de vue que le roi mon
+ maître veut bien surtout m'apprécier, n'ayant besoin d'avoir recours
+ qu'à lui-même dans toutes les questions où le génie et la grandeur ont
+ besoin d'intervenir. Je traiterai donc directement avec Votre Majesté,
+ comme elle le désire, mais comme simple ministre du roi de France.
+
+ «Oui, sire, je suis sûr de mon roi, plus sûr aujourd'hui que jamais,
+ car aujourd'hui encore il vient, en me maintenant au pouvoir contre
+ l'opinion de la reine Marie de Médicis, sa mère, contre celle de la
+ reine Anne, son épouse, contre celle Mgr Gaston, son frère, de me
+ donner une nouvelle preuve que, si son coeur cède parfois à ces beaux
+ sentiments de piété filiale, d'amitié fraternelle et de tendresse
+ conjugale qui sont le bonheur des autres hommes, et que Dieu a mis
+ dans tous les coeurs honnêtes et bien nés, la raison d'Etat vient
+ aussitôt corriger ces nobles élans de l'âme auxquels les rois sont
+ parfois forcés de résister, en se faisant une vertu âpre et rigide,
+ qui met le bien de ses sujets et les nécessités du gouvernement avant
+ les lois mêmes de la nature.
+
+ «Un des grands malheurs de la royauté, Sire, est que Dieu ait placé si
+ haut ses représentants sur la terre, que les rois, ne pouvant avoir
+ d'amis, soient forcés d'avoir des favoris. Mais, loin de se laisser
+ influencer par ses favoris, vous avez pu voir que mon maître, à qui a
+ été donné le beau surnom de Juste, a su, au contraire--et M. de
+ Chalais, que vous nommez, en est la preuve--a su les abandonner même à
+ la justice criminelle, du moment où ils étaient accusés d'empiéter
+ d'une façon fatale sur les affaires d'Etat; et mon maître a le regard
+ trop pénétrant et la main trop ferme pour permettre que jamais une
+ intrigue, si bien ourdie qu'elle soit et si puissants que soient ceux
+ qui la mettront en avant, renverse un homme qui a dévoué son esprit à
+ son roi et son coeur à la France; peut-être un jour descendrai-je du
+ pouvoir, mais je puis affirmer que je n'en tomberai pas.
+
+ «Oui, Sire--et mon roi, à qui j'ai eu l'honneur de communiquer votre
+ lettre, n'ayant rien de caché pour lui, m'autorise à vous le
+ dire,--oui, je suis sûr, sauf la permission de Dieu, qui peut
+ m'enlever de ce monde au moment où j'y penserai le moins, oui, je suis
+ sûr de rester trois ans au pouvoir, et, en ce moment même, le roi m'en
+ renouvelle l'assurance--en effet, Louis XIII fit à Richelieu un signe
+ affirmatif.--Oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir et de
+ tenir, au nom du roi et au mien, les engagements que je prends
+ directement avec vous par ordre très positif de mon maître.
+
+ «Quant à appeler Votre Majesté _ami Gustave_,--je ne connais que deux
+ hommes dans l'antiquité: Alexandre et César; que trois hommes dans
+ notre monarchie moderne: Charlemagne, Philippe-Auguste et Henri IV,
+ qui puissent se permettre vis-à-vis d'elle une si flatteuse
+ familiarité. Moi, qui suis si peu de chose, je ne puis que me dire de
+ Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur.
+
+ [+] ARMAND, cardinal Richelieu.
+
+ «Comme le désire Votre Majesté, et comme mon roi est enchanté d'en
+ donner l'ordre, ce sera M. le baron de Charnassé qui lui remettra
+ cette lettre et qui sera chargé de négocier avec Votre Majesté cette
+ grande affaire de la ligue protestante, pour laquelle il a les pleins
+ pouvoirs du roi, et, si vous y tenez absolument, j'ajouterai les
+ miens.»
+
+Pendant tout le temps que le cardinal avait lu cette longue lettre, qui
+était une apologie du roi un peu trop librement attaqué par
+Gustave-Adolphe, Louis XIII, tout en mordant à deux ou trois passages sa
+moustache, avait approuvé de la tête; mais quand la lettre fut
+complétement achevée, il demeura un instant pensif et demanda au
+cardinal:
+
+--Eminence, en votre qualité de théologien, pouvez-vous m'affirmer que
+cette alliance avec un hérétique ne compromet point le salut de mon
+âme?
+
+--Comme c'est moi qui l'ai conseillée à Votre Majesté, s'il y a un péché
+je le prends sur moi.
+
+--Voilà qui me rassure un peu, dit Louis XIII, mais ayant tout fait
+depuis que vous êtes ministre et comptant dans l'avenir tout faire
+d'après vos avis, croyez-vous, mon cher cardinal, que l'un de nous
+puisse être damné sans l'autre?
+
+--La question est trop difficile pour que j'essaye d'y répondre; mais
+tout ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que ma prière à Dieu est
+de ne jamais me séparer d'elle, soit en ce monde, soit pendant
+l'éternité.
+
+--Ah! fit le roi respirant, notre travail est donc fini, mon cher
+cardinal.
+
+--Pas encore tout à fait, Sire, dit Richelieu, et je prie Votre Majesté
+de m'accorder encore quelques instants pour l'entretenir des engagements
+qu'elle a pris et des promesses qu'elle a faites.
+
+--Voulez-vous parler des sommes que m'avaient demandées mon frère, ma
+mère et ma femme?
+
+--Oui, Sire.
+
+--Des traîtres, des trompeurs et des infidèles. Vous qui prêchez si bien
+l'économie, n'allez vous pas me donner le conseil de récompenser
+l'infidélité, le mensonge et la trahison?
+
+--Non, Sire; mais je vais dire à Votre Majesté: Une parole royale est
+sacrée; une fois donnée, elle doit être tenue. Votre Majesté a promis
+cinquante mille écus à son frère...
+
+--S'il était lieutenant général; puisqu'il ne l'est plus!
+
+--Raison de plus, pour lui donner un dédommagement.
+
+--Un fourbe qui a fait semblant d'aimer la princesse Marie rien que pour
+nous susciter des embarras de toute espèce.
+
+--Dont nous voilà sortis, je l'espère, puisque lui-même a dit qu'il
+renonçait à cet amour.
+
+--Tout en faisant son prix pour y renoncer.
+
+--S'il a fait son prix, Sire, il faut lui payer cette renonciation au
+taux qu'il a fixé lui-même.
+
+--Cinquante mille écus!
+
+--C'est cher, je le sais bien; mais un roi n'a que sa parole.
+
+--Il n'aura pas plutôt ses cinquante mille écus qu'il se sauvera avec en
+Crète, près du roi Minos, comme il appelle le duc Charles IV.
+
+--Tant mieux, Sire, car alors les cinquante mille écus auront été
+placés; pour cinquante mille écus, nous prendrons la Lorraine.
+
+--Et vous croyez que l'empereur Ferdinand nous laissera faire?
+
+--A quoi nous servirait Gustave-Adolphe?
+
+Le roi réfléchit un instant.
+
+--Vous êtes un rude joueur d'échecs, monsieur le cardinal, dit-il;
+monsieur mon frère aura ses cinquante mille écus; mais quant à ma mère,
+qu'elle ne compte pas sur ses soixante mille livres!
+
+--Sire, S. M. la reine mère avait besoin de cette somme il y a déjà
+longtemps, puisqu'elle m'avait demandé cent mille livres, et qu'à mon
+grand regret je n'avais pu lui en donner que cinquante. Mais à cette
+époque nous étions totalement dépourvus d'argent, tandis qu'aujourd'hui
+nous en avons.
+
+--Cardinal, vous oubliez tout ce que vous m'avez dit hier de ma mère?
+
+--Vous ai-je dit qu'elle ne fût pas votre mère, Sire?
+
+--Non; pour mon malheur et pour celui de la France, elle l'est.
+
+--Sire, vous avez signé à S. M. la reine-mère un bon de soixante-mille
+livres.
+
+--J'ai promis, je n'ai rien signé.
+
+--Une promesse royale est bien autrement sacrée qu'un écrit!
+
+--Alors c'est vous qui les lui donnerez et non pas moi; peut-être nous
+en aura-t-elle quelque reconnaissance et nous laissera-t-elle
+tranquilles?
+
+--La reine ne nous laissera jamais tranquilles, Sire; l'esprit
+tracassier des Médicis est en elle, et elle passera sa vie à regretter
+deux choses qu'elle ne peut reprendre: la jeunesse évanouie et son
+pouvoir perdu.
+
+--Passe encore pour la reine-mère, mais la reine, qui se fait payer son
+fil de perles par M. d'Emery et qui me le redemande!... oh! pour ceci
+par exemple!
+
+--Cela ne prouve qu'une chose, Sire, c'est que la reine, pour recourir à
+de pareils moyens, est fort gênée. Or, il n'est point convenable, quand
+le roi a la clef d'une caisse contenant plus de quatre millions, que la
+reine emprunte vingt mille livres à un particulier. Sa Majesté
+appréciera, je l'espère, et au lieu d'un bon de trente mille livres,
+signera un bon de cinquante mille livres à la reine, à la condition
+qu'elle remboursera les vingt mille livres à M. d'Emery. La couronne de
+France est d'or pur, Sire, et elle doit reluire aussi bien au front de
+la reine qu'à celui du roi.
+
+Le roi se leva, alla au cardinal et lui tendit la main.
+
+--Non-seulement, monsieur le cardinal, dit-il, vous êtes un grand
+ministre, un bon conseiller, mais encore un ennemi généreux; je vous
+autorise, monsieur le cardinal, à faire payer les différentes sommes
+dont nous venons de régler l'emploi.
+
+--C'est le roi qui les a promises, c'est au roi de les acquitter; le roi
+signera des bons que l'on présentera à la caisse et qui seront payés à
+vue; mais il me semble que Sa Majesté oublie une des gratifications
+qu'il a accordées.
+
+--Laquelle?
+
+--Je croyais que, dans sa généreuse répartition, le roi avait accordé à
+M. de l'Angély, son fou, la même somme qu'à M. de Baradas, son favori,
+trente mille livres.
+
+Le roi rougit.
+
+--L'Angély a refusé, dit-il.
+
+--Raison de plus, Sire, pour maintenir la libéralité. M. l'Angély a
+refusé pour que les gens qui demandent ou qui acceptent le croyent
+véritablement fou, et ne sollicitent pas sa place près de Votre Majesté.
+Mais le roi n'a que deux vrais amis près de lui, son fou et moi; qu'il
+ne soit pas ingrat auprès de l'un, après avoir si largement récompensé
+l'autre.
+
+--Soit, vous avez raison, monsieur le cardinal; mais il y a un petit
+drôle qui a mérité toute ma colère, et celui-là...
+
+--Celui-là, Sire, Votre majesté n'oubliera point qu'il a été près de
+trois mois son favori, et qu'un roi de France peut bien donner dix mille
+livres par mois à celui qu'il honore de son intimité.
+
+--Oui, mais qu'il aille les offrir à une fille comme Mlle Delorme.
+
+--Fille très-utile, Sire, puisque c'est elle qui m'a prévenu de la
+disgrâce dans laquelle j'allais tomber et qui, en me donnant le temps de
+penser à ma chute, m'a permis de l'envisager en face. Sans elle, Sire,
+en apprenant, sans y être préparé, que j'avais démérité des bontés du
+roi, je fusse resté sur le coup. Une compagnie pour M. de Baradas, Sire,
+et qu'il prouve à Votre Majesté qu'il vous reste fidèle serviteur, comme
+vous lui restez bon maître.
+
+Le roi réfléchit un instant.
+
+--Monsieur le cardinal, demanda-t-il, que dites-vous de son camarade
+Saint-Simon?
+
+--Je dis qu'il m'est fort recommandé, Sire, par une personne à qui je
+veux beaucoup de bien, et qu'il est très-propre à tenir près de Votre
+Majesté la place que l'ingratitude de M. Baradas laisse vacante.
+
+--Sans compter, ajouta le roi, qu'il sonne admirablement le cor; je suis
+bien aise que vous me le recommandiez, cardinal, je verrai à faire
+quelque chose pour lui. A propos, et le conseil?
+
+--Votre Majesté veut-elle le fixer à demain à midi au Louvre;
+j'exposerai mon plan de campagne, et nous tâcherons d'avoir, pour passer
+les rivières, autre chose que les doigts de Monsieur.
+
+Le roi regarda le cardinal avec l'étonnement qu'il manifestait chaque
+fois qu'il le voyait si bien instruit de choses qu'il eût dû ignorer.
+
+--Mon cher cardinal, lui dit-il en riant, vous avez à coup sûr un démon
+à votre service, à moins que vous ne soyez--ce à quoi j'ai plus d'une
+fois pensé--à moins que vous ne soyez le démon lui-même.
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+QUATRIÈME VOLUME.
+
+CHAPITRE Ier.
+
+L'AVALANCHE.
+
+
+Au moment même où le conseil, convoqué cette fois par Richelieu, se
+réunissait au Louvre, c'est-à-dire vers onze heures du matin, une petite
+caravane, qui était partie de Doulx au point du jour, apparaissait à
+l'extrémité des maisons de la petite ville d'Exilles, située sur
+l'extrême frontière de France, et qui n'est plus séparée des Etats du
+prince de Piémont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au
+territoire français.
+
+Cette caravane se composait de quatre personnes montées sur des mulets.
+
+Deux hommes et deux femmes.
+
+Dans les deux hommes, qui voyageaient à visage découvert avec le costume
+basque, il était facile de reconnaître deux jeunes gens, dont le plus
+âgé avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans à peine.
+
+Quant aux deux femmes, il était plus difficile de savoir leur âge,
+vêtues qu'elles étaient de robes de pélerines à larges capuchons, qui
+leur cachaient entièrement le visage, précaution que l'on pouvait aussi
+bien attribuer au froid qu'au désir de ne pas être reconnues.
+
+A cette époque les Alpes n'étaient point comme aujourd'hui sillonnées
+par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, et du
+Saint-Gothard, et l'on ne pénétrait en Italie que par des sentiers où
+rarement deux piétons eussent pu marcher de front, et où les mulets
+trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familière, mais
+sympathique au suprême degré.
+
+Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'était le plus âgé des deux,
+marchait à pied, tenant par la bride un des mulets, monté par la plus
+jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une
+espèce de marchand ambulant qui précédait la caravane de cinq cents pas
+environ, fouettant devant lui un petit cheval chargé de ballots, avait
+rejeté son capuchon en arrière, et qui, par la mise en évidence de
+cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fraîcheur, accusait à
+peine dix-sept à dix-huit ans.
+
+L'autre femme suivait le visage entièrement enseveli dans son capuchon.
+La tête courbée, soit par le poids de la pensée, soit par celui de la
+fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle
+suivait ou plutôt que suivait sa monture, sur l'extrême crête d'un
+rocher qui, d'un côté, dominait le précipice et, de l'autre côté était
+dominé par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus préoccupé
+qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tête, flairait le vide
+et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait à n'avancer un pied
+que quand les trois autres étaient bien assurés, toute l'étendue du
+danger qu'il y avait pour lui à faire un faux pas.
+
+Ce danger était si réel, que, pour ne pas le voir et peut-être pour ne
+point céder à ce démon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il
+est si difficile de résister, le quatrième voyageur, jeune homme aux
+cheveux blonds, à la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de
+jeunesse et de vie, assis sur son mulet à la manière des femmes,
+c'est-à-dire de côté et tournant le dos à l'abîme, chantait en
+s'accompagnant d'une mandoline pendue à son cou par un ruban bleu de
+ciel, les vers suivants, tandis que le quatrième mulet, débarrassé de
+son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur:
+
+ Vénus est par cent mille noms
+ Et par cent mille autres surnoms
+ Des pauvres amants outragée;
+ L'un la dit plus dure que le fer,
+ L'autre la surnomme enfer,
+ Et l'autre la nomme enragée.
+
+ L'un l'appelle soucis et pleurs,
+ L'autre tristesse et douleurs
+ Et l'autre la désespérée.
+ Mais moi, parce qu'elle a toujours
+ Eté propice à mes amours,
+ Je la surnomme la sucrée!
+
+Quant au plus âgé des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il
+ne chantait pas, il était trop occupé pour cela.
+
+Tous ses soins étaient concentrés sur la jeune femme dont il s'était
+fait le guide et sur les dangers qui la menaçaient, elle et sa monture,
+dans le chemin étroit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet
+oeil doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que
+non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dévoue soit à
+leur sûreté, soit à leur fantaisie, second dévouement dont elles sont
+parfois plus reconnaissantes que du premier.
+
+Au bout d'un moment, à l'un des détours du sentier, la petite caravane
+fit halte.
+
+Cette halte était occasionnée par une grave question à résoudre.
+
+On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est-à-dire du
+dernier bourg français, puisque, depuis deux heures déjà l'on avait
+dépassé Exilles, et son fort; on était donc éloigné d'une demi-lieue à
+peine de la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont.
+
+Au delà de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque
+non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands préparatifs que le
+cardinal faisait contre lui, mais encore avait été officiellement
+prévenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire
+lever le siége de Cazal et ne se joignait, point à elles, la guerre lui
+était d'avance déclarée.
+
+Or, la grave question qui s'agitait était celle-ci: Passerait-on
+franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'être
+reconnu et arrêté par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en
+suivant ce guide, quelque chemin détourné qui permettrait d'éviter Suze
+et même Turin, pour aller directement en Lombardie?
+
+La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a
+dans l'homme aimé, s'abandonnait absolument à la prudence et au courage
+de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux
+noirs et avec son doux sourire en disant:
+
+--Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous
+voudrez.
+
+Le jeune homme, effrayé de cette responsabilité, à l'endroit de la femme
+qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le
+visage était caché sous son capuchon.
+
+--Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis?
+
+Celle à qui la parole était adressée, leva son capuchon, et l'on put
+voir le visage d'une femme de 45 à 55 ans, vieilli, amaigri, ravagé par
+une longue souffrance, les yeux seuls, devenus trop grands à force de
+chercher à voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette
+face pâle qui semblait déjà en proie à la rigidité cadavérique.
+
+--Plaît-il? demanda-t-elle.
+
+Elle n'avait rien écouté, rien entendu, à peine avait-elle remarqué que
+l'on avait fait halte.
+
+Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en
+roulant au fond du précipice, empêchait que l'on entendît des paroles
+prononcées non-seulement à voix basse, mais avec un accent ordinaire.
+
+Le jeune homme la mit au courant de la question.
+
+--Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous
+nous arrêtions à la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville
+frontière, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe
+des chemins détournés, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un
+guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont
+aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons
+pas, c'est-à-dire que vous ne soyez pas reconnu.
+
+--Chère madame, répondit le jeune homme, la sagesse en personne a parlé
+par votre bouche, et nous suivrons votre avis.
+
+--Eh bien? demanda la jeune fille.
+
+--Eh bien, tout est arrêté, mais que regardiez-vous?
+
+--Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau?
+
+Les yeux du jeune homme se tournèrent dans la direction indiquée.
+
+--Quoi? demanda-t-il.
+
+--Des fleurs dans cette saison!
+
+Et, en effet, presque immédiatement au-dessous de la ligne des neiges,
+on voyait étinceler quelques fleurs d'un rouge vif.
+
+--Ici, chère Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et
+l'hiver est à peu près éternel; cependant, de temps en temps, pour
+réjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inépuisable
+fécondité, la nature est toujours jeune, quelque belle fée laisse en
+passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au
+milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des
+Alpes.
+
+--Oh! la charmante fleur, dit Isabelle.
+
+--La désirez-vous? s'écria le jeune homme.
+
+Et avant que la jeune fille eût pu répondre, il s'était élancé et
+gravissait le roc qui le séparait du plateau et de la fleur.
+
+--Comte, comte, s'écria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc
+point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du
+moins ne plus rien voir.
+
+Mais celui auquel on avait donné le titre de comte et dans la personne
+duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte
+de Moret, était déjà parvenu sur le plateau, avait déjà cueilli la fleur
+et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il
+eût, en homme qui prévoit toutes les éventualités, ainsi que son
+compagnon, autour de la taille une corde roulée en guise de ceinture,
+corde destinée à aider le voyageur dans les montées et dans les
+descentes difficiles.
+
+Il présenta la rose des Alpes à la jeune fille qui, rougissant de
+plaisir, la porta à ses lèvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa
+poitrine.
+
+En ce moment, un bruit pareil à celui du tonnerre se fit entendre venant
+de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphère, et
+l'on vit avec la rapidité de l'éclair glisser sur la déclivité rapide
+une montagne blanche qui allait se précipitant de haut en bas, et qui
+augmentait de vitesse et de force à mesure qu'elle se précipitait.
+
+--Gare à l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant à
+bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre
+ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il
+demandait un abri.
+
+La voyageuse pâle rejeta son capuchon en arrière et regarda
+tranquillement ce qui se passait.
+
+Tout à coup cependant elle poussa un cri.
+
+L'avalanche n'était que partielle; elle enveloppait un espace de cinq
+cents pas à peu près et commençait à deux cents pas en avant de la
+petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle
+puissant de la mort passer devant elle.
+
+Mais ce cri poussé par la femme pâle n'était point un cri de terreur
+personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune
+des deux hommes, c'est-à-dire le page Galaor, préoccupé qu'il était de
+sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, préoccupé qu'il était
+de la sûreté d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper
+l'homme et l'animal qui marchaient à trois cents pas devant eux et les
+précipiter dans l'abîme.
+
+A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournèrent avec une anxiété
+d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvés, ils
+songèrent, par ce retour naturel à l'homme, au danger que pouvaient
+courir les autres.
+
+Mais ils ne virent rien que la femme pâle, qui, le bras tendu vers un
+point qu'elle indiquait du doigt, criait:
+
+--Là! là! là!
+
+Alors leurs yeux se portèrent sur le chemin que son exiguïté même avait
+préservé de l'encombrement.
+
+Le mulet et le marchand forain qui les précédaient avaient disparu, le
+chemin était vide.
+
+Le comte de Moret comprit tout.
+
+--Venez doucement, dit-il à Isabelle, venez en vous appuyant au rocher,
+et vous, ma chère madame de Coëtman, suivez Isabelle; et nous, Galaor,
+courons: peut-être est-il possible de sauver ce malheureux.
+
+Et s'élançant avec l'agilité d'un montagnard, le comte de Moret, suivi
+de Galaor, se précipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la
+femme pâle, qui n'était autre, comme nous venons de le dire, que Mme de
+Coëtman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il fût dans le
+respect du comte de Moret et dans la chasteté d'Isabelle, avait jugé à
+propos, ne fût-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur
+donner pour compagne de voyage.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+GUILLAUME COUTET.
+
+
+Arrivés à l'endroit indiqué, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un à
+l'autre, jetèrent avec terreur le regard dans le précipice.
+
+Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin.
+
+Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi
+nettement articulées que le permettait la profonde terreur de celui qui
+les prononçait.
+
+--Si vous êtes chrétiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi!
+
+Leurs yeux se portèrent dans la direction de la voix, et ils aperçurent
+à dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un précipice de mille à douze
+cents pieds, un homme accroché à un sapin à moitié déraciné et pliant
+sous son poids.
+
+Ses pieds s'appuyaient à une aspérité du rocher qui pouvait l'aider à se
+maintenir où il était, mais qui devenait inutile du moment où l'arbre
+achèverait de se rompre; à ce moment, qui ne pouvait tarder, il était
+évident qu'il serait avec son soutien précipité dans l'abîme.
+
+Le comte de Moret jugea le péril d'un coup d'oeil.
+
+--Coupe un bâton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort
+pour soutenir un homme.
+
+Galaor, montagnard comme Moret, comprit à l'instant même l'intention du
+comte.
+
+Il tira de son fourreau une espèce de poignard à large lame aiguë et
+tranchante, se jeta sur un térébinthe brisé, et en quelques instants, en
+eût fait ce que désirait le comte, c'est-à-dire une espèce de traverse
+d'échelle.
+
+Pendant ce temps, le comte avait déroulé la corde qui l'enveloppait et
+qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils
+entreprenaient le sauvetage.
+
+En quelques secondes la traverse fut solidement fixée à l'extrémité de
+la corde, et après les paroles d'encouragement jetées au malheureux
+suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre à lui la corde et la
+traverse.
+
+Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment même où le sapin
+déraciné roulait dans le précipice.
+
+Une inquiétude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde
+était tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette
+corde.
+
+Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec
+elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais à une distance
+cependant qui permit à celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds à
+terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle
+priait, les yeux tournés contre le rocher, et que Mme de Coëtman
+maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux
+hommes s'attachèrent à la corde et, d'un commun effort, la tirèrent à
+eux.
+
+La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on
+vit apparaître au niveau du précipice la tête pâle du malheureux qui
+venait si miraculeusement d'échapper à la mort.
+
+Un cri de joie salua cette apparition, et à ce cri seulement Isabelle se
+retourna et joignit sa voix à celle de ses compagnons pour crier à son
+tour:
+
+--Courage, courage, vous êtes sauvé.
+
+En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lâchant la corde,
+se cramponnait à la selle du mulet.
+
+On fit faire au mulet un pas en arrière, et l'homme, au bout de ses
+forces, lâcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant
+entendre une espèce de cri inarticulé, et tomba évanoui dans les bras du
+comte de Moret.
+
+Le comte de Moret approcha de sa bouche une gourde pleine d'une de ces
+liqueurs vivifiantes qui ont précédé de cent ans l'alcool, et toujours
+étaient fabriquées dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes.
+
+Il est évident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait
+danger, l'avait abandonné au moment où il avait compris qu'il était
+sauvé.
+
+Le comte de Moret le coucha le dos appuyé au rocher et, tandis
+qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dénoua la
+traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce dédain qu'a l'homme pour tout
+instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de
+nouveau la corde autour de sa ceinture.
+
+Galaor, de son côté, remettait avec l'insouciance de son âge son couteau
+de chasse au fourreau.
+
+Au bout de quelques instants, à la suite de deux ou trois mouvements
+convulsifs, l'homme ouvrit les yeux.
+
+L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce
+qui lui était arrivé; mais peu à peu la mémoire lui revint, il comprit
+les obligations qu'il avait à ceux dont il était entouré, et ses
+premières paroles furent des actions de grâces.
+
+Puis, à son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple
+montagnard, lui expliqua ce qui s'était passé.
+
+--Je me nomme Guillaume Coutet, lui répondit l'homme. J'ai une femme qui
+vous doit de n'être pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas
+être orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez
+besoin de ma vie, demandez la.
+
+Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective
+plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il
+s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis
+jeta un coup d'oeil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de
+glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la
+vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils
+venaient de mettre à son cours.
+
+Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule
+fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue.
+
+Mais, par un retour sur lui-même, il murmura:
+
+--La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du
+moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont
+conservée.
+
+Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse
+morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un
+pas.
+
+--Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à
+Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie
+que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage.
+Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du _Genévrier d'or_ qu'un
+accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur
+la route, et le prie de lui envoyer des secours.
+
+Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit
+par un signe d'affirmation.
+
+Puis s'adressant au pauvre diable:
+
+--Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où
+Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous
+ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.--Vous allez monter sur
+mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est
+arrivé, je conduirai celui de madame par la bride.
+
+Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de
+Moret lui ferma la bouche en lui disant:
+
+--J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-être pouvez-vous, dans les
+vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en
+m'en rendant un plus grand encore.
+
+--Bien vrai? demanda Guillaume Coutet.
+
+--Foi de gentilhomme! répondit le comte de Moret, oubliant qu'il se
+dénonçait par ces paroles.
+
+--Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je
+le vois bien, vous obéir à double titre: d'abord parce que vous m'avez
+sauvé la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de
+commander à un pauvre paysan comme moi.
+
+Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le
+mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place à la tête du
+mulet d'Isabelle--heureuse que l'homme qu'elle aimait eût eu l'occasion
+de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de
+son humanité.
+
+Un quart d'heure après, la petite caravane entrait dans le bourg de
+Chaumont et s'arrêtait à la porte du _Genévrier d'or_.
+
+Au premier mot que dit Guillaume Coutet à l'hôte du _Genévrier d'or_,
+non pas du rang de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais du service
+qu'il lui avait rendu, maître Germain mit l'hôtel tout entier à sa
+disposition.
+
+Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'hôtel; il avait besoin
+d'une grande chambre à deux lits, pour Isabelle et la dame de Coëtman,
+et d'une autre chambre pour lui et Galaor.
+
+Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il désirait et de ne
+déranger personne. Quant à Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et
+le lit de son cousin. Le médecin que l'on envoya chercher visita
+Guillaume Coutet des pieds à la tête et déclara qu'il n'avait aucun des
+deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru nécessaires à la
+constitution de l'homme, brisés; il fallait lui faire prendre un bain de
+plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignées de
+sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre.
+
+Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement épicé qu'on lui
+ferait boire, le docteur espérait que le lendemain ou le surlendemain,
+au plus tard, le malade serait en état de continuer son chemin.
+
+Le comte de Moret, après s'être occupé de tout ce qui pouvait concourir
+au bien-être des deux voyageuses, veilla lui-même à ce que les
+prescriptions du médecin fussent exactement exécutées; puis, lorsque les
+frictions eurent été faites et que le malade eut déclaré qu'il se
+sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit.
+
+Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dévouement.
+
+--Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini:
+
+--C'est Dieu, prétendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route,
+soit; mais peut-être Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double
+dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous.
+
+--Si cela était, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus
+heureux qui ait jamais existé.
+
+--Je suis chargé par M. le cardinal de Richelieu--vous voyez que je ne
+veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entièrement à
+votre reconnaissance--je suis chargé, par M. le cardinal de Richelieu,
+de reconduire à son père, à Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et
+à laquelle il porte le plus grand intérêt.
+
+--Dieu vous conduise et vous protége dans votre voyage.
+
+--Oui, mais à Exilles nous avons appris que le Pas de Suze était coupé
+par des barricades et des fortifications sévèrement gardées; si nous
+sommes reconnus, nous sommes arrêtés, attendu que le duc de Savoie
+voudra faire de nous des otages.
+
+--Il faudrait éviter Suze.
+
+--Le peut-on?
+
+--Oui, si vous vous fiez à moi.
+
+--Vous êtes du pays?
+
+--Je suis de Gravière.
+
+--Vous connaissez les chemins?
+
+--J'ai passé, pour éviter les gabelles, par tous les sentiers de la
+montagne.
+
+--Vous vous chargez d'être notre guide.
+
+--Le chemin est rude.
+
+--Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue.
+
+--C'est bien, je réponds de tout.
+
+Le comte de Moret fit un signe de tête indiquant que cette promesse lui
+suffisait.
+
+--Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout.
+
+--Que désirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet.
+
+--Je désire des renseignements sur les travaux que l'on exécute en avant
+de Suze.
+
+--Rien de plus facile: mon frère y travaille comme terrassier.
+
+--Et où demeure votre frère?
+
+--A Gravière, comme moi.
+
+--Puis-je aller trouver votre frère avec un mot de vous?
+
+--Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici?
+
+--Est-ce possible?
+
+--Rien de plus facile: Gravière est à peine à une heure et demie d'ici;
+mon cousin va l'aller chercher à cheval et le ramener en croupe.
+
+--Quel âge a votre frère?
+
+--Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence.
+
+--Quelle taille a-t-il?
+
+--Celle de Votre Excellence.
+
+--Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravière employées aux travaux?
+
+--Il est seul.
+
+--Croyez-vous que votre frère sera disposé à me rendre service?
+
+--Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu
+pour vous.
+
+--C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une
+bonne récompense pour lui.
+
+--Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frère étant déjà récompensé.
+
+--Alors que notre hôte l'aille chercher.
+
+--Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour
+qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander.
+
+--Je vous l'envoie.
+
+Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure après, maître Germain
+enfourchait son cheval et prenait la route de Gravière.
+
+Une heure plus tard, il rentrait à son hôtel du _Genévrier d'or_,
+ramenant en croupe Marie Coutet, frère de Guillaume Coutet.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+MARIE COUTET.
+
+
+Marie Coutet était un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait
+indiqué son frère en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le
+comte de Moret; il avait la beauté mâle et la force virile des
+montagnards; sa figure franche indiquait un coeur loyal; sa taille bien
+prise, ses épaules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et
+de ses bras indiquaient un corps nerveux.
+
+Il avait été mis pendant la route au courant de la situation. Il savait
+que son frère, emporté par une avalanche, avait eu le bonheur de
+s'accrocher, en tombant, à un sapin et avait été sauvé par un voyageur
+qui passait.
+
+Maintenant, pourquoi son frère, qui était hors de danger, l'envoyait-il
+chercher? c'est ce qu'il ignorait.
+
+Il n'en accourait pas moins avec une rapidité qui témoignait de son
+dévouement aux désirs de son frère.
+
+A peine arrivé, il monta à la chambre de Guillaume Coutet, causa dix
+minutes avec lui; après quoi, appelant maître Germain, il le pria de
+faire monter le _Gentilhomme_.
+
+Le comte de Moret se rendit à l'invitation.
+
+--Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frère Marie, qui sait que je
+vous dois la vie et qui, comme moi, se met à votre entière disposition.
+
+Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du
+premier coup d'oeil, crut reconnaître en lui le courage allié à la
+franchise.
+
+--Votre nom, lui dit-il est français.
+
+--En effet, Excellence, répondit Marie Coutet, mon frère et moi sommes
+d'origine française. Mon père et ma mère étaient de Phenieux; ils
+vinrent s'établir à Gravière, et nous y naquîmes tous deux.
+
+Il montra son frère.
+
+--Alors vous êtes restés Français.
+
+--De coeur comme de nom.
+
+--Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze.
+
+--On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journée; toute la
+journée je remue la terre, sans m'inquiéter ni pourquoi je la remue, ni
+à qui elle appartient.
+
+--Mais alors vous servez contre votre pays.
+
+Le jeune homme haussa les épaules.
+
+--Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il.
+
+--Si je vous demande des détails sur tous les travaux que vous faites,
+me les donnerez-vous?
+
+--On ne m'a pas demandé le secret, par conséquent je ne suis pas obligé
+de le garder.
+
+--Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification?
+
+--J'entends parler, par nos ingénieurs, de redoutes, de demi-lunes, de
+contrescarpes; mais j'ignore complétement ce que cela veut dire.
+
+--Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en
+avant de Suze, et particulièrement de ceux des _Crêts de Montabon_ et
+des _Crêts de Montmoron_.
+
+--Je ne sais ni lire, ni écrire. Je n'ai jamais tenu un crayon.
+
+--Laisse-t-on approcher les étrangers des travaux?
+
+--Non. Une ligne de sentinelles est placée à un quart de lieue en avant.
+
+--Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on
+cherchait des travailleurs partout.
+
+--Pour combien de jours?
+
+--Pour un jour seulement.
+
+--Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra méfiance.
+
+--Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures?
+
+--Oui.
+
+--Et puis-je me présenter à votre place?
+
+--Sans doute; mon frère vous donnera un billet pour le chef des
+travailleurs, Jean Miroux.--Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon
+service, il n'y a rien à dire.
+
+--Vous entendez, Guillaume?
+
+--Oui, excellence.
+
+--A quelle heure commencent les travaux?
+
+--A sept heures du matin.
+
+--Alors, il n'y a pas de temps à perdre. Faites écrire le billet par
+votre frère, retournez à Gravière, et à sept heures du matin je serai
+aux travaux.
+
+--Et des habits?
+
+--N'en avez-vous pas à me prêter?
+
+--Ma garde-robe n'est pas bien fournie.
+
+--N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur?
+
+--Ils sembleront bien neufs.
+
+--On les souillera.
+
+--Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de
+quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout.
+
+--Vous êtes à peu près de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de
+l'argent.
+
+Le comte tendit une bourse à Marie Coutet.
+
+--Mais il y a beaucoup trop.
+
+--Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dépensé.
+
+Les choses arrêtées ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes;
+Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour écrire le
+billet, et le comte de Moret descendit pour prévenir Isabelle de son
+absence, à laquelle il donna pour cause la nécessité de reconnaître le
+chemin que l'on aurait à parcourir dans la journée du surlendemain.
+
+Les rapprochements du voyage, la singularité de la situation, le double
+aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position
+pour ainsi dire exceptionnelle.
+
+La mission officielle qu'avait reçue le comte de Moret, de veiller sur
+sa fiancée, avait à sa passion d'amant ajouté quelque chose de doux et
+de fraternel; aussi rien n'était plus charmant que les heures d'intimité
+où chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son coeur comme
+au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grâce à la
+rapidité de leurs pensées, lisaient au plus profond ces deux mots qui,
+comme les étoiles, semblaient une réflexion du ciel: Je t'aime.
+
+Isabelle, sous la garde de la dame de Coëtman et de Galaor, restant, en
+outre de ce côté de la frontière française, n'avait rien à craindre;
+mais il n'en était point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une
+terre étrangère et perfide: aussi l'heure qu'il passa près de sa fiancée
+fut elle accompagnée de toutes ces douces terreurs, de toutes ces
+amoureuses recommandations qui précèdent, entre deux amants, une
+séparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'être. C'est dans ces
+heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire naître par
+calcul si, hélas! elles ne venaient pas d'elles-mêmes, que, sans
+résistance comme sans volonté de les prendre, les faveurs chastes de
+l'amour sont accordées. Aussi le jeune homme était-il depuis une heure
+aux pieds de sa maîtresse et croyait-il y être à peine depuis dix
+minutes, lorsque maître Germain lui fit dire que Marie Coutet
+l'attendait avec les habits qu'il avait achetés.
+
+Chose bien inutile, car, sans promesse même il n'y eût point manqué,
+Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu;
+aussi, un quart d'heure après, se présentait-il devant elle habillé en
+paysan piémontais.
+
+Quelques minutes furent employées par la jeune fille à examiner en
+détail le nouvel ajustement dont le comte était revêtu et à trouver que
+chaque pièce qui le composait lui allait à merveille. Il y a une période
+ascendante de l'amour où tout embellit, fût-ce un habit de bure,
+l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la période
+opposée, où rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu.
+
+Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient à Chaumont, il
+fallait deux heures pour aller à Gravière, où l'on ne serait par
+conséquent, qu'à minuit, et à sept heures du matin le comte devait être
+rendu aux travaux.
+
+Avant de partir, il se munit de la lettre écrite par Guillaume Coutet,
+et qui était conçue en ces termes:
+
+ «Mon cher Jean Miroux,
+
+ «Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera à la fois et mon
+ retour de Lyon, où j'étais allé acheter des marchandises de mon état
+ et l'accident qui m'est arrivé entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant
+ été entraîné par un éboulement de neige dans un précipice, au bord
+ duquel j'ai, par la grâce du bon Dieu, trouvé un sapin auquel je me
+ suis accroché, position pénible de laquelle m'ont tiré des voyageurs
+ qui passaient, bonnes âmes de chrétiens que je prie Dieu de recevoir
+ dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et
+ que mon frère Marie est obligé de rester près de moi pour me frotter;
+ mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de
+ mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le
+ remplacer; il espère demain reprendre son service, et moi le mien. Il
+ n'y a que mon pauvre mulet _Dur-au-Trot_--vous vous rappelez que c'est
+ comme cela que vous l'avez baptisé vous-même--qui a roulé jusqu'au
+ fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante
+ pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et
+ quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les
+ affaires ne péricliteront pas.
+
+ «Votre cousin issu de germain,
+
+ «GUILLAUME COUTET»
+
+Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant;
+elle était bien telle qu'il la désirait, quoiqu'il reconnût lui-même que
+s'il eût été chargé de sa rédaction, il eût eu grand'peine à la dicter
+ainsi.
+
+Comme cette lettre était la seule chose qu'il attendît, et que le cheval
+de maître Germain était tout sellé à la porte, il baisa une dernière
+fois la main d'Isabelle, qui se tenait à l'entrée du corridor, sauta en
+selle, invita Marie Coutet à monter en croupe derrière lui, répondit au
+souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fenêtre, et
+partit sur un cheval qui, si la recherche de la paternité n'eût point
+été interdite, eût été, sans contestation, reconnu pour le père du
+pauvre mulet que Jean Miroux, par expérience probablement, avait
+surnommé _Dur-au-Trot_.
+
+Une heure après, les deux jeunes gens étaient au village de Gravière, et
+le lendemain, à sept heures, le comte de Moret présentait à Jean Miroux
+la lettre de Guillaume Coutet et était admis, sans contestation aucune,
+au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet.
+
+Comme l'avait prévu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques détails sur
+l'accident arrivé à son cousin, et que Jaquelino était parfaitement en
+état de lui donner.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX FORTIFICATIONS DU
+PAS DE SUZE.
+
+
+Comme on le devine bien, ce n'était point pour sa propre satisfaction et
+pour son instruction particulière que le comte de Moret avait pris
+l'habit et la place d'un paysan piémontais et était allé travailler
+pendant un jour comme un simple manoeuvre aux fortifications du pas de
+Suze.
+
+Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le
+cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques
+dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti
+s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu
+de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais
+comme un droit.
+
+En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au
+cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme
+espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait
+construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au
+cardinal.
+
+Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à
+Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille
+sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance
+porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la
+lettre suivante:
+
+ _A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu._
+
+ «Monseigneur,
+
+ «Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse
+ cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre
+ voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être
+ rapporté.
+
+ «Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me
+ paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se
+ préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont.
+
+ «Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le
+ passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de
+ Suze.
+
+ «Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des
+ travaux qu'il fait exécuter.
+
+ «La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un
+ paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je
+ pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des
+ travailleurs.
+
+ «Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait
+ pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des
+ difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui
+ faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et
+ celles qu'elle doit éviter.
+
+ «Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le
+ dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se
+ trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant
+ dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher
+ escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite
+ environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette
+ roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des
+ Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane;
+ en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux
+ montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et
+ l'autre le Crêt de Montmoron.
+
+ «C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de
+ l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre
+ Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi
+ ils consistaient.
+
+ «Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les
+ deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu
+ de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de
+ l'autre, et dont les feux se croisent.
+
+ «En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux
+ montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château
+ fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes,
+ et de petites places de défense où ils peuvent tenir de vingt à
+ vingt-cinq.
+
+ «Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de
+ notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie.
+
+ «La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en
+ plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit
+ parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et
+ de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer.
+
+ «En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et
+ son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter
+ les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils
+ arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils
+ avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en
+ annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille.
+
+ «Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du
+ duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à
+ celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le
+ pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné.
+
+ «Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune,
+ nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la
+ vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc
+ de Savoie par des chemins à lui connus.
+
+ «Aussitôt Mlle de Lautrec remise à ses parents, je quitte Milan, et
+ par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le
+ cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'armée, et
+ assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite
+ admiration.
+
+ «Antoine de BOURBON, comte de MORET.»
+
+A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en
+chemin et sortait de Chaumont dans le même ordre qu'elle y était entrée,
+augmentée seulement du guide, Guillaume Coutet.
+
+Tous les cinq étaient à mulet, quoique Coutet les eût prévenus que, pour
+franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures.
+
+Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des
+ténèbres comme un autre géant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y
+arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier à
+peine visible qui s'écartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart
+d'heure on entendit le bruit d'un torrent.
+
+Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le Pô, était
+grossi par les pluies et présentait par sa crue une difficulté qu'on
+n'avait pas prévue.
+
+Guillaume s'arrêta sur la rive, regarda au-dessus et au-dessous de lui,
+et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le
+temps de réfléchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont
+les coeurs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux
+les regardent, poussa son mulet dans la rivière.
+
+Mais Guillaume Coutet s'y était jeté en moins de temps que lui, et,
+arrêtant son mulet, il lui dit de ce ton impérieux que les guides qui
+ont charge de vous prennent dans les moments où s'offre un danger réel:
+
+--Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez.
+
+Le comte obéit.
+
+Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune
+homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge.
+
+La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la
+clarté du jour, regardait le torrent du même oeil qu'elle avait regardé
+le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait
+vécu dix ans côte à côte avec la mort.
+
+Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un
+tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant
+trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se
+mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce
+à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de
+ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors
+de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait
+près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre
+et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord.
+
+Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la
+pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour
+le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même,
+forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût
+couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son
+intention.
+
+Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit
+en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur
+l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le
+courant pendant l'espace de cinquante pas environ.
+
+Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre
+gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point
+pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre.
+
+Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses
+compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui,
+il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué,
+de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt
+de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds.
+
+Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux
+femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de
+Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à
+sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours.
+
+Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame
+de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page.
+
+La dame de Coëtman écouta cet arrangement avec son indifférence
+ordinaire, et fit signe de la tête qu'elle approuvait.
+
+Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent à l'eau dans l'ordre
+convenu et s'avancèrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans
+accident.
+
+Mais en se retournant, la première chose qu'ils aperçurent fut la dame
+de Coëtman qui, sans attendre qu'on l'allât chercher, avait poussé son
+mulet à la rivière. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrière, et la
+suivait.
+
+Tous deux gagnèrent la rive sans accident.
+
+Le comte de Moret, malgré ses longues bottes, avait senti la fraîcheur
+de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne
+fût mouillée comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette
+eau glacée.
+
+Il demanda à Guillaume où l'on pourrait s'arrêter et trouver du feu; à
+une heure de là à peu près, Guillaume connaissait dans la montagne une
+chaumière, où d'habitude s'arrêtaient les contrebandiers; là on
+trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin.
+
+Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue à peu près, on
+mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premières arêtes
+de la montagne.
+
+Force fut de marcher un à un, le sentier se rétrécissant de manière à ne
+pouvoir donner passage à deux personnes de front.
+
+Guillaume, comme il avait fait jusque-là en pareil cas, prit la tête de
+la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de
+Coëtman et Galaor.
+
+La pluie qui était tombée en détrempant la neige rendait le chemin plus
+facile; on put donc marcher au pas allongé et, à l'heure dite par
+Guillaume, arriver à la porte de la chaumière indiquée.
+
+Isabelle hésitait à y entrer et demandait à poursuivre son chemin. Cette
+porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie
+était de l'espèce la plus mêlée; mais Guillaume la rassura en lui
+promettant un coin séparé qui lui permettrait de ne se trouver en
+contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquiétaient.
+
+Au reste, les voyageurs étaient bien armés; chacun d'eux avait, outre
+les couteaux de chasse dont nous avons déjà parlé, et avec l'un desquels
+nous avons vu Galaor couper un térébinthe et le transformer en traverse
+d'échelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue
+paire de pistolets à roues comme on les faisait à cette époque.
+Guillaume, de son côté, portait à sa ceinture une arme qui tenait le
+milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulière une
+de ces carabines comme, en effet, on en faisait déjà venir du Tyrol pour
+la chasse au chamois.
+
+On fit halte à la porte. Guillaume descendit seul et entra.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.
+
+
+Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit
+sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre.
+
+On contourna la chaumière, on entra dans une espèce de cour, et l'on
+conduisit les mules sous un hangar où se trouvaient déjà une douzaine de
+ces animaux.
+
+Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita à le suivre.
+
+Isabelle se tourna vers le comte. Tout coeur aimant reprend une partie
+de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui
+qu'elle aime.
+
+--J'ai peur, fit elle.
+
+--Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous.
+
+--D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque
+chose à craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis.
+
+--Et nous? demanda le comte.
+
+--Passez vos pistolets dans vos ceintures, un pareil ornement n'est
+point de luxe dans le pays et dans le temps où nous voyageons--et
+attendez-moi.
+
+Il détacha de la croupe des mulets la portion du bagage afférente aux
+deux femmes et, suivi par elles, s'avança vers la chaumière.
+
+Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espèce de fournil,
+dans la cheminée duquel pétilla bientôt un feu clair.
+
+--Restez ici, madame, dit Guillaume à Isabelle; vous y êtes aussi en
+sûreté que dans l'auberge du _Genévrier d'or_. Je vais m'occuper de ces
+messieurs.
+
+Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications données par
+Guillaume: ils avaient mis pied à terre, passé leurs pistolets dans leur
+ceinture et détaché les valises, dans lesquelles étaient leurs effets de
+voyage.
+
+La sécurité de Guillaume ne s'étendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il
+ne garantissait que les personnes.
+
+Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent
+par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un
+instant.
+
+Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société
+qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens
+n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le
+sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en
+portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils
+n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume.
+
+Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il
+paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les
+épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et
+buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'oeil
+le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que
+n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes.
+
+Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de
+deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne
+perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en
+emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils
+étaient assis.
+
+Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et
+Galaor, celle des deux hommes.
+
+Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard
+sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait
+qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de
+Mlle de Lautrec.
+
+La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment
+à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie
+Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte
+de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols,
+Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour
+exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions
+non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont
+le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples
+éléments.
+
+Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à
+garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même
+famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre.
+
+L'élément espagnol dominait.
+
+Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout
+déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait
+la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et
+nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre.
+
+Réunis, tous ces hommes se mêlaient, formant, si l'on peut dire cela,
+ces courants divers d'un fleuve roulant à l'abîme; au-dessus de leurs
+têtes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines
+avinées; quelques chandelles fumeuses collées aux murailles ou
+tremblantes sur les tables, à chaque coup de poing qui les faisait
+bondir, ajoutaient leurs émanations fétides à cette atmosphère qu'elles
+éclairaient sans parvenir à la rendre limpide et où elles apparaissaient
+entourées d'un cercle jaunâtre comme la lune à la veille des jours
+pluvieux.
+
+De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on
+voyait s'agiter dans cette espèce de nuée des silhouettes menaçantes; si
+la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre
+un Français et un Italien, Allemands et Espagnols, Français et Italiens
+se ralliaient à ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient
+d'égale force ou à peu près, la mêlée devenait générale; mais si, au
+contraire, les forces de l'un des deux adversaires étaient par trop
+inférieures à celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle
+comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de
+couteau.
+
+A peine les deux jeunes gens étaient-ils assis et commençaient-ils à se
+réchauffer, qu'une de ces querelles qui n'étaient jamais qu'à moitié
+endormies, se réveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands
+et espagnols mêlés, indiquaient les nationalités différentes des deux
+adversaires. A l'instant même, on vit se dresser au milieu de la vapeur
+une douzaine d'individus prêts à s'élancer vers l'angle où se faisait le
+bruit et où s'échangeaient les invectives; mais comme sur ces douze
+individus neuf étaient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands
+se rassirent presque aussitôt sur leurs bancs en disant: _Ce n'est
+rien_, et les neuf Espagnols sur leurs siéges en disant: _Laissez
+faire_.
+
+Cette liberté d'agir fit bientôt des deux disputeurs deux combattants.
+On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de
+violence avec elles; puis, dans le cercle jaunâtre formé autour de la
+chandelle, briller les lames des couteaux; les imprécations indiquant
+des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprécation était plus
+ou moins forte, se succédèrent de plus en plus rapprochées; enfin un cri
+de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et
+chaises, s'élança par la porte et disparut.
+
+Un râle d'agonie se fit entendre sous la table.
+
+Au moment où il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait
+fait un mouvement naturel à tout coeur non endurci pour secourir les
+combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait
+cloué sur sa valise.
+
+C'était Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu
+philanthropique.
+
+--Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas!
+
+--Mais, vous voyez bien, s'écria le comte, qu'ils vont s'égorger!
+
+--Que vous importe, répondit tranquillement Guillaume, cela les regarde,
+laissez-les faire!
+
+Et comme on l'a vu, on les avait laissé faire, en effet.
+
+Le résultat était que l'un, le coup frappé, s'était échappé par la
+porte, et que l'autre, le coup reçu, s'était d'abord appuyé au mur, puis
+avait glissé, puis était tombé entre la muraille et le banc, où il
+râlait en attendant qu'il mourût.
+
+Une fois la lutte terminée, une fois le meurtrier parti, il ne restait
+plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvénient à porter
+secours; aussi, comme c'était l'Allemand qui avait succombé, laissa-t-on
+ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le
+poser dessus.
+
+Le coup était frappé de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans à
+la lame aiguë comme une aiguille, mais qui va s'élargissant. Il avait
+passé entre la septième et la huitième côte et était allé chercher le
+coeur; c'est ce qu'il fut facile de voir à la position de la plaie et à
+la rapidité de la mort, car, à peine le blessé fut-il couché sur la
+table, qu'il fut pris d'une dernière crispation et qu'il expira.
+
+A défaut de parents et d'amis, il était juste que ce fussent les
+compatriotes qui héritassent, et personne ne s'opposa à cette décision
+qui parut avoir été prise à l'amiable entre les trois enfants de la
+Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses
+habits, comme si l'on eût fait la chose du monde la plus simple; puis,
+le partage fait, on prit--les trois Allemands toujours--le cadavre
+auquel on avait laissé sa chemise et ses chausses, on le traîna jusqu'à
+un endroit où le chemin longeait un précipice de mille pieds de
+profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au
+précipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit à
+l'abîme de l'Océan le corps d'un marin mort à bord d'un vaisseau voguant
+dans les hautes mers.
+
+Seulement, quelques secondes après, on entendit le bruit mat d'un corps
+humain s'écrasant sur les rochers.
+
+De père, de mère, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas
+question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'où venait-il,
+qui était-il? on ne s'en occupa point davantage; c'était un atome de
+moins dans l'infini, et l'oeil de Dieu seul est assez perçant pour voir
+et compter les atomes humains.
+
+Lui mort, il ne manqua pas plus à la création que l'hirondelle qui, à
+l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de
+trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le
+voyageur, sans la voir, écrase sous son pied.
+
+Seulement, le comte de Moret fut épouvanté en songeant qu'Isabelle eût
+pu assister à ce terrible spectacle et qu'elle n'était séparée que par
+une cloison du lieu où il s'était accompli. Il se leva machinalement et
+alla droit à la porte du retrait où elle était cachée; l'hôtesse était
+assise sur le seuil.
+
+--Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille.
+
+En ce moment même, comme si Isabelle eût senti à travers les cloisons
+son amant venir à elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire
+d'ange qui fait son paradis partout où il est:
+
+--Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prêtes et
+n'attendons que vous.
+
+--Alors, refermez votre porte, chère Isabelle, je viens de prévenir
+Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu'à ma voix.
+
+La porte se referma.
+
+En se retournant, le comte se trouva face à face avec Guillaume.
+
+--Ces dames sont prêtes, lui dit-il; partons le plus tôt que nous
+pourrons, cette atmosphère me soulève le coeur.
+
+--C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie
+sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix
+minutes, je sortirai avec les deux valises.
+
+--Soupçonnez-vous quelque danger?
+
+--Il y a là des gens de toute espèce; et vous avez vu le cas qu'ils font
+de la vie d'un homme.
+
+--Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espèces de
+bandits nous y trouverions?
+
+--Il y a deux mois que je ne suis passé par ce chemin; il y a deux mois,
+il n'était pas question de l'expédition en Italie, c'est l'approche et
+le voisinage de la guerre qui nous amènent tous ces bandits; je ne
+pouvais ni les deviner ni les prévoir, sans quoi nous eussions passé
+outre.
+
+--Eh bien, allez prévenir Galaor, nous allons tenir les mules prêtes,
+nous n'aurons qu'à monter dessus et à nous éloigner.
+
+--J'y vais.
+
+Cinq minutes après, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le
+plus secrètement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des
+contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+LES AMES ET LES ÉTOILES.
+
+
+En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue
+traînée de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait à l'endroit
+où le cadavre avait été précipité.
+
+Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils échangèrent un regard
+et posèrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets.
+
+De même qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui
+avait dit d'être tranquille, elle l'était.
+
+La lune jetait sa froide lumière sur tout ce paysage couvert de neige,
+et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient
+au ciel comme d'immenses vagues de vapeur.
+
+Le chemin était assez beau pour qu'Isabelle laissât à son mulet le soin
+de la conduite et perdît son regard dans l'infini céleste.
+
+On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout,
+qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les
+étoiles brillent d'un feu plus pur et plus étincelant.
+
+D'une nature rêveuse et mélancolique, Isabelle se perdait dans sa
+contemplation.
+
+Inquiet de son silence, les amants s'inquiètent de tout, le comte de
+Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer à la croupe du mulet
+d'Isabelle en lui tendant l'autre main.
+
+--A quoi pensez vous, ma chère bien-aimée? lui demanda-t-il.
+
+--A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce
+firmament étoilé, si non à la puissance infinie de Dieu et au peu de
+place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour
+nous.
+
+--Que serait-ce donc, ma chère rêveuse, si vous connaissiez la grosseur
+réelle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, comparés à
+l'infinité de notre globe!
+
+--Vous la connaissez, vous?
+
+Le comte sourit.
+
+--J'ai étudié, lui dit-il, l'astronomie sous un grand maître italien,
+professeur à Padoue, qui, m'ayant pris en particulière amitié, m'a
+révélé ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant
+dangereux à sa propre sûreté.
+
+--La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami.
+
+--Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrés!
+
+--Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les coeurs religieux, la
+foi prime la science.
+
+--N'oubliez pas, chère Isabelle, que vous parlez à un fils de Henri IV;
+que je suis né d'un père mal converti, et que sa recommandation, non pas
+en mourant--hélas! sa mort a été si rapide qu'il n'a pas eu le temps de
+penser à moi--mais lorsqu'il vivait, était celle-ci: Laissez-le étudier,
+laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance à son
+libre examen.
+
+--N'êtes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine
+inquiétude.
+
+--Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur,
+vieux calviniste, m'a appris à soumettre toute croyance au creuset de ma
+raison, et à repousser toute théorie religieuse qui commence par
+annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois
+donc, mais aux choses dont je me rends compte, répugnant à me laisser
+imposer toute croyance ténébreuse que ne saurait m'expliquer celui qui
+me la prêche, ce qui ne m'empêche pas de m'abîmer en Dieu, dans la
+paternité immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait
+jamais un grand malheur.
+
+--Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire à
+un païen.
+
+--Vous avez affaire à pis que cela, Isabelle. Un païen consent à se
+convertir; un penseur veut s'éclairer, et, en s'éclairant, c'est-à-dire
+au fur et à mesure qu'il s'avance vers la vérité éternelle, il s'éloigne
+du dogme. Si j'eusse vécu en Espagne du temps de Philippe II, chère
+Isabelle, il est probable qu'à l'heure, qu'il est, je serais brûlé comme
+hérétique.
+
+--Oh! mon Dieu! Mais à propos de ces étoiles que je regardais, que vous
+disait donc ce savant italien?
+
+--Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse être la vérité
+absolue.
+
+--Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami.
+
+--Avez-vous habité sur le rivage de la mer?
+
+--J'ai été deux fois à Marseille.
+
+--Quelle était, pour vous, l'heure la plus charmante de la journée?
+
+--Celle où le soleil se couchait.
+
+--N'eussiez-vous point juré alors que c'était lui qui traçait sa route
+dans le ciel et qui à la fin de la journée se précipitait dans la mer.
+
+--Et je le jurerais encore.
+
+--Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la
+terre qui marche.
+
+--Impossible!
+
+--Je vous avais bien dit que vous nieriez.
+
+--Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher.
+
+--Non, car avec elle marche l'atmosphère qui nous enveloppe.
+
+--Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil.
+
+--Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous éclaire
+presque à l'égal de la science; non-seulement notre terre marche, mais
+elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil éclaire la face
+opposée à celle où nous sommes.
+
+--Mais si cela était vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tête en
+bas.
+
+--Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphère dont je vous ai
+parlé, nous enveloppe et nous soutient.
+
+--Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter,
+parlons d'autre chose.
+
+--De quoi parlerons-nous?
+
+--De la chose à laquelle je pensais quand vous êtes venu vous jeter dans
+ma pensée.
+
+--Et à quoi pensiez-vous?
+
+--Je me demandais si tous ces mondes semés au-dessus de nos têtes
+n'avaient point été créés pour être habités par nos âmes après notre
+mort.
+
+--Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chère Isabelle.
+
+--Ambitieuse, et pourquoi?
+
+--Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le nôtre:
+Vénus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois,
+sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre.
+
+--Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilégié parmi
+les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence;
+sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pénètrent.
+C'est lui qui fait battre non-seulement nos coeurs, mais le coeur de la
+terre.
+
+--Vous venez, chère Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et
+votre poésie que ne dirait mon savant maître italien avec toute sa
+science.
+
+--Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons
+dans le ciel sont-ils plus gros que la terre?
+
+--Je ne vous parle pas de ceux qui échappent à notre vue par l'énorme
+distance où ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette
+étoile d'un jaune d'or!
+
+--Je la vois.
+
+--C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la
+terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumière permanente
+et un printemps éternel.
+
+--Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble
+si gros?
+
+--C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous
+ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est
+lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux
+millions de lieues de nous.
+
+--Mais qui vous a dit tout cela, Antoine?
+
+--Mon savant italien.
+
+--Et vous l'appelez?
+
+--Galilée.
+
+--Et vous croyez à ce qu'il vous a dit?
+
+--J'y crois fermement.
+
+--Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne
+crois pas que ma pauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage.
+
+--Si nous avons une âme, Isabelle.
+
+--En douteriez-vous?
+
+--Cela ne m'est pas absolument démontré.
+
+--Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante
+que vous, de croire à mon âme, moi.
+
+--Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne.
+
+--Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre,
+après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel;
+vers quel monde la dirigeriez-vous?
+
+--Et vous, ma chère Isabelle, voyons?
+
+--Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des
+amants malheureux.
+
+--Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la
+planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la
+terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre
+âme serait le plus mal.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme!
+
+--Oh! quel malheur! vous en êtes sûr?
+
+--Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde
+sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma
+chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du
+moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas
+de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai
+que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait
+tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne
+vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire
+que la mienne ne l'y suivrait pas.
+
+--Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez
+habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces
+satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à
+toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle
+mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre
+âme que la vôtre à suivre la mienne.
+
+--Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus.
+
+--Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien
+compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection.
+
+--Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel,
+c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de
+l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est
+éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en
+reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a
+une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine
+la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds
+d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou
+presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les
+ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire
+pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une
+fraîcheur adorables.
+
+--Va donc pour Vénus, dit Isabelle.
+
+Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se
+rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent
+instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit.
+
+Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son
+chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la
+lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une
+barque sur une mer d'azur.
+
+Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à
+faire à la petite caravane.
+
+Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer
+devant lui le nom de Guillaume.
+
+Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il
+avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder
+leur place devant le feu au comte de Moret et à Galaor.
+
+Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs,
+échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers
+eux.
+
+--Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès
+vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au
+contrebandier son ami le change sur la position sociale des
+voyageurs--position sociale qu'il avait parfaitement devinée--nous
+sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher,
+pour laisser passer ceux qui nous poursuivent.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LE PONT DE GIACON.
+
+
+Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers,
+après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis
+de la salle commune.
+
+La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on
+avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir
+tué l'Allemand.
+
+Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé.
+
+--Hé! les Espagnols, dit-il.
+
+Et il se rejeta en arrière.
+
+Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur
+compatriote.
+
+Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il
+sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe.
+
+Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la
+lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont
+l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire
+partie de la caravane conduite par Guillaume.
+
+C'était un coup, et probablement un bon coup à faire.
+
+Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup
+d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et
+l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se
+faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.
+
+L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens
+de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant
+prendre ses armes.
+
+Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la
+route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait
+encore avant eux.
+
+Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps
+à perdre, et ils ne devaient pas être loin.
+
+Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays
+tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et
+cinq mulets. Ces quatre mots, _le pont de Giacon_, sortirent à la fois
+de la bouche des deux contrebandiers.
+
+Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent
+descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô.
+Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait
+vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la
+dominant.
+
+Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou
+l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on
+prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.
+
+Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été
+prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se
+cacheraient.
+
+La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou
+l'autre des deux chemins.
+
+Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le
+pont de Giacon.
+
+Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de
+la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche.
+
+Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,--un océan de nuages
+noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui
+avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si
+savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir
+la lune.--Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient
+rentrer dans l'obscurité.
+
+Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura
+d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre
+et écouta.
+
+Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre
+l'autre, la caravane s'était arrêtée.
+
+Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.
+
+On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par
+bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons
+pas de temps.
+
+On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel,
+la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de
+crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même
+temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la
+montagne.
+
+Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en
+appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc,
+conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds.
+
+Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de
+terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours
+chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir.
+
+Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.
+
+Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant.
+
+--Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous
+occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la
+mule.
+
+Guillaume fit entrer les quatre voyageurs sous l'arche du pont, lia
+avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon
+s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux.
+
+Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés
+comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du
+pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit
+ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible
+qu'ils fussent découverts.
+
+Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération
+pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui
+descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.
+
+La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient
+l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à
+l'appui de son opinion.
+
+Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme.
+L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.
+
+Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses
+lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.
+
+Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation
+des routiers.
+
+--Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être
+renseignés.
+
+Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur.
+
+--Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent
+de la locution espagnole _hombre_, as-tu rencontré des voyageurs sur ta
+route?
+
+--Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par
+Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était
+interrogé, changeant sa réponse en demande.
+
+--Justement.
+
+--Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire
+à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de
+Giacon.
+
+Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord.
+Les bandits prirent la route conduisant à Venaux.
+
+Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des
+ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet,
+à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les
+rejoindre promptement.
+
+Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux
+voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes.
+
+En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs
+n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits,
+descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents
+pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à
+retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée,
+demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui
+lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui
+promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne
+récompense pour l'avis si à propos donné par lui.
+
+On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le
+chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de
+Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient
+une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite
+caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait
+oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin,
+auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart.
+
+Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant
+défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant,
+c'est-à-dire au Pas de Suze.
+
+Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le
+sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et
+aboutissant à Malavet, où l'on coucha.
+
+Le lendemain, on tint conseil.
+
+On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le
+lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les
+mains des Espagnols.
+
+Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une
+lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine
+Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux
+reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui
+fallait ruser, et toute dissimulation pesait au coeur loyal de ce vrai
+fils du Béarnais.
+
+Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les
+choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de
+Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son
+avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.
+
+Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo,
+Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à
+Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux
+jours, et après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil
+voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand
+besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.
+
+A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite
+caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement
+récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus
+Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque
+grand seigneur voyageant incognito.
+
+Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et
+non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs
+jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir.
+Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit
+l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait
+pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent
+de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée.
+
+Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que
+nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour
+mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de
+fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LE SERMENT.
+
+
+Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé
+au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il
+passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour
+furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse
+paternelle et filiale.
+
+Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de
+voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de
+Richelieu.
+
+Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le
+soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à
+Isabelle.
+
+C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de
+Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte
+illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa
+maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té,
+qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait
+manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de
+Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir
+les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi.
+
+Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue
+répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il
+tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs.
+
+Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV,
+refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui.
+
+Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des
+nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après
+le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la
+promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait
+littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un
+courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire
+dévier de la route où le cardinal l'avait engagé.
+
+On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dîné à Moulins et
+couché à Varenne.
+
+Puis rien au delà du 15 janvier, et l'on était au 5 février.
+
+Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'était déclarée en
+Italie, avait franchi les monts et s'étendait jusqu'à Lyon. Le roi
+aurait-il le courage, malgré le fléau mortel, malgré le froid effroyable
+qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste à Lyon et le
+froid dans les montages.
+
+Pour qui connaissait le caractère véritable et changeant du roi, il y
+avait à craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractère
+inflexible du cardinal, il y avait à espérer.
+
+Le comte de Moret ne put que répéter au duc de Mantoue ce que lui avait
+dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le siége de
+Cazal, et que l'on s'occuperait immédiatement de faire passer des
+secours à Mantoue.
+
+Il n'y avait pas de temps à perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de
+sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colère,
+s'était mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans
+honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y
+aurait à Châlons un Aétius pour les anéantir. Deux chefs des barbares,
+Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du
+pillage, s'étaient depuis deux ou trois mois avancés doucement et
+occupaient Worms, Francfort, la Souabe.
+
+Le pauvre duc de Mantoue les voyait déjà apparaître au sommet des
+Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons
+qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les
+rivières sur leurs boucliers.
+
+Tout cela défendait au comte de Moret un long séjour à Mantoue. Il avait
+promis au cardinal de revenir pour prendre part à la campagne; d'un
+autre côté le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa
+position au roi. Cette position était si grave, que le baron de Lautrec
+regrettait presque qu'on lui eût renvoyé sa fille.
+
+Dès le lendemain de son arrivée, Isabelle, appelée par son père, avait
+eu une explication avec lui; dans cette explication son père lui avait
+dit les engagements pris par lui vis-à-vis du baron de Pontis. Mais
+Isabelle avait franchement répondu par les engagements pris par elle
+vis-à-vis du comte de Moret. De si bonne naissance que fût M. de Pontis,
+Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais
+sur tous les gentilshommes qui n'étaient pas de race royale directe. Le
+baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son
+cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui déclara
+avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et
+pour l'aider à retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait
+en avant et lui forcerait la main.
+
+Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il
+était tué, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son
+autorité paternelle sur sa fille, autorité dont il ne se départait que
+devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et
+qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune résistance.
+
+Le soir même de cette double explication, les jeunes gens, en se
+promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontèrent chacun l'un à
+l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en
+espérait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas
+se faire tuer et de n'avoir jamais d'_autre épouse_ qu'elle, la chose
+lui suffit.
+
+Nous nous servons du mot un peu prétentieux d'_épouse_, et même nous le
+soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que fût
+Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites
+restrictions mentales dont les jésuites faisaient un si habile usage.
+Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait à coup sûr aucune
+arrière-pensée; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir
+jamais d'_autre épouse_ qu'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole
+de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'étendait pas aux maîtresses;
+et dans les moments où le diable le tentait, et les amants les plus
+fidèles ont de ces moments-là, ne fussent-ils point les fils de
+l'hérétique Henri IV, et dans les moments où le diable le tentait, nous
+devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage
+de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi à son aise au milieu des
+flammes qu'une salamandre, lui lançait des regards dont le double rayon
+allait l'un à son coeur qu'il brûlait, l'autre à son esprit qu'il
+rendait insensé.
+
+D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de
+Gonzague, avec cette terrible incendiaire des coeurs, au moment où elle
+allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend
+avec Satan, et dont Satan ne vous dégage que lorsqu'on a fait honneur à
+sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer.
+
+Nous n'oserions pas dire qu'au moment où Antoine de Bourbon fit à
+Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec
+l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vénus Astarté
+fût venu prononcer à ses oreilles quelques mots de cet amour profane
+dont elle brûlait le coeur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est
+que le comte de Moret voulut un autre témoin de l'engagement qu'il
+prenait que ce fleuve païen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que
+toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vénus, Jupiter,
+Saturne, Cassiopée, et demanda à Isabelle de le renouveler dans un
+temple chrétien en présence de Dieu, et que le souvenir matériel d'un
+anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu
+faire, augmentât encore la solennité du serment.
+
+Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote
+Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte,
+qu'à étendre la main; elle lui eût, à coup sûr, accordé tout ce qu'il
+lui eût demandé en lui répétant les paroles du poëte anglais:
+
+ Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher!
+ Mon amour est profond et grand comme la mer!
+
+Le lendemain, à la même heure, c'est-à-dire vers neuf heures du soir,
+deux ombres, dont l'une marchait à quelques pas derrière l'autre, se
+glissaient dans l'église Saint-André par une des portes latérales du
+monument sacré, et, à la lueur des lampes qui veillent éternellement
+devant l'_ex-voto_ en mémoire des miracles accomplis par les différents
+saints auxquels les autels sont consacrés, s'acheminaient vers l'autel
+de Notre-Dame-des-Anges, nom charmant qui avait succédé à un nom plus
+charmant encore, à celui de Notre-Dame-des-Amours, première invocation
+sous laquelle elle avait été adorée, mais que lui avait enlevée, un demi
+siècle auparavant, la susceptibilité d'un évêque.
+
+La jeune fille arriva la première et s'agenouilla.
+
+Le jeune homme la suivait et s'agenouilla à sa droite.
+
+Tous deux rayonnants de jeunesse et de beauté, ils étaient admirables à
+voir à la lueur tremblante de la lampe; elle, la tête baissée, les yeux
+humides de douces larmes; lui, le front levé, les yeux étincelants de
+bonheur.
+
+Chacun d'eux fit une prière mentale; quand nous disons chacun d'eux,
+nous répondons d'Isabelle de Lautrec. Sans doute les paroles échappées
+du coeur se formulèrent sur les lèvres en élancements sacrés vers la
+mère du seigneur; mais l'homme ne sait prier que dans le malheur; pour
+la félicité il n'a que des balbutiements de désir et des soupirs de
+flamme.
+
+Puis, ce premier bouillonnement du coeur apaisé, leurs mains se
+cherchèrent et frémirent en se rencontrant. Isabelle poussa un soupir de
+joie plaintif comme un cri de douleur, puis, sans s'inquiéter du lieu où
+elle était:
+
+--Oh! mon ami, dit-elle, oh! combien je t'aime.
+
+Le comte regardait la madone.
+
+--Oh! s'écria-t-il, la madone a souri; et moi aussi et moi aussi, je
+t'aime, mon Isabelle adorée.
+
+Et leurs deux têtes retombèrent sur leurs poitrines écrasées sous le
+poids de leur bonheur.
+
+Le comte tenait la main d'Isabelle appuyée contre la poitrine, il la
+dégagea doucement de l'étreinte dont l'enveloppait la sienne, la mit à
+nu, l'appuya ardemment contre ses lèvres, puis tirant l'anneau du plus
+petit de ses doigts, il le passa au second doigt de cette main en
+disant:
+
+--Sainte mère de Dieu, sainte protectrice de tout amour humain et
+céleste, vous qui souriez aux flammes pures et qui venez de sourire à la
+nôtre, soyez témoin que je m'engage par serment à n'avoir jamais d'autre
+épouse qu'Isabelle de Lautrec; si je manque à mon serment, punissez-moi.
+
+--On! non, non. Vierge sainte, s'écria Isabelle, ne le punissez pas.
+
+--Isabelle! fit le comte, en essayant de serrer la jeune fille dans ses
+bras.
+
+Mais celle-ci s'écarta doucement, retenue par la sainteté du lieu.
+
+--Madone vénérée et toute-puissante, dit-elle, écoutez le serment que je
+vous fais à mon tour. Je jure ici à votre autel, et par vos pieds divins
+que j'embrasse, qu'à partir d'aujourd'hui j'appartiens corps et âme à
+celui qui vient de passer cet anneau à mon doigt, et que, fût-il mort,
+ou, ce qui est bien pis, manquât-il à son serment, je ne serai l'épouse
+de personne, mais seulement celle de votre divin Fils.
+
+Un baiser éteignit cette dernière parole sur les lèvres d'Isabelle, et
+la sainte madone sourit du baiser du comte comme elle avait souri de
+l'exclamation d'Isabelle, car elle se souvenait qu'elle s'était appelée
+Notre-Dame-des-Amours avant de s'appeler Notre-Dame-des-Anges!
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE.
+
+
+Comme l'avait appris le duc de Mantoue par l'intermédiaire de
+l'ambassadeur, le cardinal et le roi avaient quitté Paris le 4 janvier,
+et le jeudi 15 ils avaient dîné à Moulins et soupé à Varenne, qu'il ne
+faut pas confondre avec cet autre Varennes du département de la Meuse,
+que l'arrestation du roi a rendu célèbre.
+
+Pour toute entrée en campagne, nous n'avons de guide fidèle que le
+journal de M. de Bassompierre; aussi est-ce lui que nous allons suivre
+dans la partie historique de notre récit.
+
+Lorsque le roi, après le pacte fait avec le cardinal, sortit du cabinet
+de Son Eminence, il rencontra dans l'antichambre M. de Bassompierre, qui
+était allé pour faire sa cour au cardinal revenu en faveur.
+
+En l'apercevant, le roi s'arrêta et se retournant vers Richelieu, qui
+l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue:
+
+«Eh! tenez, monsieur le cardinal, en voici un qui nous accompagnera à
+coup sûr et qui me servira bien.
+
+Le cardinal sourit et fit un geste d'approbation.
+
+--C'est l'habitude de M. le maréchal, dit-il.
+
+--Que Votre Majesté m'excuse de manquer aux lois de l'étiquette en
+l'interrogeant; mais où la suivrai-je?
+
+--En Italie, dit le roi, où je vais en personne pour faire lever le
+siége de Cazal. Apprêtez-vous donc à partir, monsieur le maréchal; je
+prendrai avec vous Créquy, qui connaît ces pays-là, et j'espère que
+nous ferons parler de nous.
+
+--Sire, répondit Bassompierre en s'inclinant, je suis votre serviteur et
+vous suivrai au bout du monde, et même dans la lune, s'il vous plaît d'y
+monter.
+
+--Nous n'irons ni si loin, ni si haut, monsieur le maréchal. En tout
+cas, le rendez-vous est à Grenoble; si quelque chose vous fait faute
+pour votre entrée en campagne, adressez vous à M. le cardinal.
+
+--Sire, dit Bassompierre, avec l'aide de Dieu, rien ne me manquera,
+surtout si Votre Majesté donne l'ordre à ce vieux coquin de La Vieuville
+de me payer ce qui m'est dû comme colonel général des Suisses.
+
+Le roi se mit à rire.
+
+--Si La Vieuville ne vous paie pas, dit-il, voici M. le cardinal qui
+vous paiera.
+
+--Bien vrai? dit Bassompierre d'un air de doute.
+
+--Si vrai, monsieur le maréchal, que si, séance tenante, vous voulez
+bien me donner votre reçu, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre,
+attendu que dans trois ou quatre jours nous partons, vous vous en irez
+avec votre argent.
+
+--Monsieur le cardinal, dit Bassompierre avec cet air de grand seigneur
+qui n'appartenait qu'à lui, je ne porte jamais d'argent sur moi que
+quand je vais au jeu du roi; j'aurai, si vous le voulez bien, l'honneur
+de vous laisser la quittance, et j'enverrai un laquais prendre l'argent.
+
+Le roi parti, Bassompierre laissa son reçu au cardinal, et le lendemain
+envoya prendre l'argent.
+
+Dès le même soir où le cardinal avait dit à Louis XIII qu'un roi ne
+manquait point à sa parole, il envoya les cent cinquante mille écus à M.
+le duc d'Orléans, les soixante mille livres à la reine-mère, et les
+trente mille à la reine Anne.
+
+L'Angély reçut de son côté les trente mille livres que le roi lui avait
+offertes, et Saint-Simon son brevet d'écuyer du roi avec quinze mille
+livres de traitement par an.
+
+Quant à Baradas, on sait qu'il n'avait point attendu, et qu'il s'était
+fait payer ses trente mille livres le jour même où le roi les lui avait
+données en un bon au porteur.
+
+Tous ces comptes réglés, le cardinal avait, lui aussi, donné ses
+gratifications. Charpentier, Rossignol et Cavois avait eu part à ses
+largesses; mais la gratification de Cavois, si généreuse qu'elle fût,
+n'avait pu consoler sa femme, qui avait entrevu dans la démission du
+cardinal une suite de nuits calmes et sans dérangements, nuits qui
+étaient l'unique but vers lequel tendaient tous ses voeux, secondés,
+comme nous l'avons vu, par les prières de ses enfants. Malheureusement,
+l'homme, en créant un Dieu individuel, et en chargeant ce Dieu de donner
+à chaque homme ce que cet homme lui demande, l'a tellement accablé de
+besogne, qu'il y a des moments où il laisse passer les prières les plus
+simples et les plus raisonnables sans avoir le temps de les exaucer.
+
+La pauvre Mme Cavois était tombée dans un de ces moments-là, et Cavois,
+en suivant Son Eminence, allait de nouveau la laisser veuve;
+heureusement il la laissait enceinte.
+
+Le roi avait conservé à son frère le titre de lieutenant général; mais,
+du moment où le cardinal venait avec le roi, il était évident que ce
+serait M. de Richelieu qui prendrait la conduite de la guerre, et que la
+lieutenance générale serait une sinécure. Aussi, quoi qu'il eût envoyé
+son train à Montargis et qu'il s'en fût fait suivre jusqu'au delà de
+Moulins, arrivé à Chavanes il se ravisa et là annonça à Bassompierre
+que, comme il ne voulait pas avoir l'air d'être insensible à l'injure
+qui lui avait été faite, il se retirait dans sa principauté de Dombes,
+où il attendrait les ordres du roi. Bassompierre insista fort pour le
+faire changer de résolution, mais ne put rien obtenir de lui.
+
+Personne ne se trompa à cette résolution de Monsieur, et chacun porta au
+compte de sa lâcheté les prétendues susceptibilités de son orgueil.
+
+Le roi avait traversé rapidement Lyon, où la peste sévissait et s'était
+arrêté à Grenoble.
+
+Le lundi 19 février, il envoya le marquis de Thoiras à Vienne pour faire
+joindre l'armée et s'occuper du passage de l'artillerie par-dessus les
+monts.
+
+Le duc de Montmorency avait, de son côté, fait annoncer au roi qu'il
+arrivait par Nîmes, Sisteron et Gap, et qu'il joindrait le roi, à
+Briançon.
+
+Là commençaient les embarras sérieux.
+
+Les deux reines, sous prétexte des craintes que leur inspirait l'état du
+roi, mais en réalité pour miner l'influence du cardinal, étaient parties
+dans le but de rejoindre le roi à Grenoble; mais il leur avait fait dire
+de s'arrêter à Lyon, et elles n'avaient point osé désobéir à cet ordre;
+mais de Lyon elles faisaient tout le mal qu'elles pouvaient,
+neutralisant Créquy, qui devait amener le passage des monts, paralysant
+Guise, qui devait amener la flotte.
+
+Rien ne découragea le cardinal; tant qu'il tenait le roi, le roi était
+sa force. Il espérait que la présence du roi, le danger personnel qu'il
+courait à passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces
+voisines les secours nécessaires, et il en eût été ainsi sans les
+manoeuvres des deux reines.
+
+Arrivé à Briançon, il se trouva que les ordres des deux reines avaient
+été si bien suivis, que rien de ce qui devait y être réuni n'avait même
+paru: pas de vivres, pas de mulets, douze canons et presque pas de
+munitions.
+
+Joignez à cela deux cent mille francs en tout dans les coffres, tant
+chacun avait tiré de son côté sur les malheureux millions empruntés par
+le cardinal.
+
+Puis, en face de soi, le prince le plus perfide et le plus rusé de
+l'Europe.
+
+Toutes ces oppositions n'arrêtèrent pas un instant le cardinal; il
+réunit ses plus habiles ingénieurs et chercha avec eux le moyen de tout
+faire passer à bras d'homme. Charles VIII avait le premier transporté du
+canon à travers les Alpes, mais c'était dans la belle saison. Il fallait
+manoeuvrer à travers des montagnes presque inaccessibles l'été, à plus
+forte raison l'hiver. On monta l'artillerie avec des câbles et des
+moulinets attachés par des cordes aux affûts; des hommes tournaient les
+moulinets, tandis que d'autres tiraient les câbles à force de bras. Les
+boulets furent portés dans des hottes; les munitions, les poudres, les
+balles, enfermées dans des barriques, furent mises sur le dos des
+quelques mules que l'on put se procurer à prix d'or. En six jours, sous
+cet attirail on passa le mont Genève et descendit à Oulx. Le cardinal
+poussa jusqu'à Chaumont, où il avait hâte de prendre des renseignements
+et de vérifier si ceux que lui avaient adressés le comte de Moret
+étaient vrais.
+
+Ce fut là que, vérification faite des cartouches, il apprit que chaque
+homme avait sept coups à tirer.
+
+--Qu'importe! répondit-il, si Suze est prise au cinquième.
+
+Cependant le bruit de tous ces préparatifs arriva aux oreilles de
+Charles-Emmanuel; mais le roi et le cardinal étaient déjà à Briançon,
+que le prince de Savoie les croyait encore à Lyon. En conséquence, il
+envoya Victor-Amédée, son fils, attendre le roi Louis XIII à Grenoble;
+mais à Grenoble il apprit que le roi était déjà passé et devait à cette
+heure avoir franchi les monts.
+
+Victor-Amédée se mit aussitôt en chasse du roi et du cardinal; il arriva
+derrière Louis XIII à Oulx, au moment où descendaient de la montagne les
+dernières pièces d'artillerie, et demanda audience. Le roi le reçut;
+mais, ne voulant rien entendre de ce qu'il avait à lui dire, il le
+renvoya au cardinal. Victor-Amédée partit immédiatement pour Chaumont.
+
+Là le prince de Savoie, élevé à l'école de la ruse, voulut vis à-vis du
+cardinal user des moyens familiers à lui et à son père; mais cette fois
+la ruse se trouvait en face du génie, le serpent en face du lion.
+
+Le cardinal comprit aux premières paroles du prince que le duc de Savoie
+n'avait eu qu'un but en lui envoyant son fils, c'était de gagner du
+temps. Mais où le roi se fût laissé prendre peut-être, le cardinal vit
+clair dans les desseins du négociateur.
+
+Victor-Amédée venait demander que l'on accordât à son père le temps de
+se dégager de la parole qu'il avait confiée au gouverneur de Milan de ne
+pas laisser les troupes françaises traverser ses Etats.
+
+Mais avant même qu'il eût formulé cette demande, le cardinal l'arrêtait.
+
+--Pardon, mon prince, lui dit-il, mais S. A. le duc de Savoie demande du
+temps, permettez-moi de vous le dire, pour dégager une parole qu'il n'a
+pas pu donner.
+
+--Comment cela? demanda le prince.
+
+--Parce que, dans ses derniers traités avec la France, il s'est engagé
+verbalement vis-à-vis du roi, mon maître, à lui livrer un passage à
+travers ses Etats, au cas où il aurait besoin de soutenir ses alliés.
+
+--Mais, fit en hésitant Victor-Amédée, c'est moi qui demande pardon à
+Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traités
+entre la France et le Piémont.
+
+--Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est
+encore par déférence pour le duc votre père, que l'on s'est contenté de
+sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le
+roi d'Espagne se fût plaint qu'il accordât un tel privilége à la France
+et ne lui eût pas laissé un instant de repos qu'il n'eût obtenu un droit
+pareil.
+
+--Mais, hasarda Victor-Amédée, le duc mon père ne refuse point passage
+au roi votre maître!
+
+--Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses
+détails la lettre que lui avait adressée le comte de Moret, c'est pour
+faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Piémont a fermé le
+passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant
+contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricades derrière
+lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de
+Montabon, il a bâti sur la pente des deux montagnes deux
+redoutes avec des petites places de défense dont les feux se croisent.
+C'est pour faciliter sa route et celle de l'armée française, que ne
+trouvant pas suffisantes les difficultés offertes par le col même de la
+vallée, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de
+rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour
+planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis
+six semaines, la pioche et la bêche aux mains de 300 travailleurs, dont
+vous et votre auguste père ne dédaigneriez pas de visiter et de presser
+les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme
+des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner à don
+Guzman Gonzalès celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt
+héroïquement de faim; eh bien, nous, comme notre intérêt et notre devoir
+est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc
+votre père nous doit le passage, le duc votre père nous le donnera.
+D'Oulx ici, il faut à notre matériel deux jours pour arriver.
+
+Le cardinal tira sa montre.
+
+--Il est onze heures du matin, dit-il; à onze heures du matin,
+après-demain, nous entrerons en Piémont, et nous marcherons sur Suze.
+Après-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons;
+tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps à
+perdre, monseigneur, pour faire vos réflexions, si vous nous ouvrez le
+passage, ou prendre vos dispositions si vous le défendez, je ne vous
+retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre.
+
+--J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit
+Victor Amédée en se levant.
+
+--Au point de vue chrétien et comme ministre du Seigneur, je hais la
+guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je
+crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose
+nécessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter.
+Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur à celui qui se fait le
+champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous
+jugera.
+
+Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre
+qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de
+marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on
+multiplierait sur sa route était irrévocablement pris.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI.
+
+
+A peine Victor-Amédée était-il sorti, que le cardinal s'approcha d'une
+table et écrivit la lettre suivante:
+
+ «Sire,
+
+ «Si Votre Majesté, comme Dieu m'en donne l'espérance, a heureusement
+ vu s'achever le passage de notre matériel par-dessus les monts, je la
+ supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute
+ machine de guerre soient immédiatement acheminés sur Chaumont, où le
+ roi aura, sur ma prière, la bonté de se rendre lui même sans aucun
+ retard, le jour des hostilités étant, sauf contre-ordre de Sa Majesté,
+ fixé à mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai
+ eue avec le prince Victor-Amédée, j'ai dû engager la parole de Votre
+ Majesté, et je crois qu'il ne faudrait la dégager qu'avec de graves
+ raisons de le faire.
+
+ «J'attends donc avec impatience une réponse de Votre Majesté, ou mieux
+ encore, Votre Majesté elle-même.
+
+ «Je lui envoie un homme sûr, auquel Sa Majesté peut se fier en toute
+ chose, même comme compagnon de route dans le cas où Sa Majesté
+ voudrait voyager de nuit et incognito.
+
+ «J'ai l'honneur d'être,
+
+ De Votre Majesté,
+
+ «Le très-humble sujet et très-dévoué serviteur,
+
+ «Armand [+] RICHELIEU.»
+
+Cette lettre écrite et cachetée, le cardinal appela:
+
+--Etienne!
+
+Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et l'on vit apparaître sur le
+seuil notre ancienne connaissance de l'hôtellerie de la Barbe Peinte,
+Etienne Latil, non pas comme nous l'avions vu entrer dans le cabinet du
+cardinal à Chaillot, c'est-à-dire les genoux tremblants, forcé de
+s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber, pâle et articulant avec
+peine ses offres de dévouement, mais la tête haute, le jarret tendu, la
+moustache relevée, le chapeau à la main droite, la main gauche au
+pommeau de l'épée, un vrai capitaine de Callot, enfin.
+
+C'est qu'en effet quatre mois s'étaient écoulés depuis que, frappé à la
+fois par le marquis Pisani et par Souscarrières, il était tombé, sans
+connaissance sur le carreau de l'hôtellerie de maître Soleil.
+
+Or, quand il n'est pas tué du coup, il n'en faut pas tant à un gaillard
+organisé comme l'était Etienne Latil pour se remettre sur pied, plus
+solide et plus triomphant que jamais.
+
+L'approche des hostilités avait même donné à son visage un air de gaieté
+qui n'échappa point au cardinal.
+
+--Etienne, lui dit-il, il s'agit de monter à l'instant même à cheval, à
+moins que tu n'aimes mieux, pour ta commodité personnelle, faire la
+route à pied, mais arrange toi comme tu voudras, il faut que cette
+lettre, qui est de la plus haute importance, soit remise au roi avant
+dix heures du soir.
+
+--Votre Eminence veut-elle me dire quelle heure il est?
+
+Le cardinal tira sa montre.
+
+--Il est près de midi.
+
+--Et le roi est à Oulx?
+
+--Oui.
+
+--A huit heures le roi aura sa lettre, ou j'aurai roulé dans la Douaire.
+
+--Tâchez de ne pas rouler dans la Douaire, ce qui me ferait de la peine,
+et que le roi ait sa lettre, ce qui, au contraire, me fera plaisir.
+
+--J'espère, sur ces deux points satisfaire Votre Eminence.
+
+Le cardinal connaissait Latil pour un homme de parole, il ne jugea pas à
+propos d'insister et se contenta de lui faire signe qu'il était libre.
+
+Latil, en effet, courut à l'écurie, choisit un bon cheval, ne s'arrêta
+chez le maréchal ferrant que le temps de le faire ferrer à crampons et,
+l'opération terminée, sauta sur son dos et s'élança sur la route d'Oulx.
+
+Au reste, il trouva le chemin meilleur qu'il ne s'y attendait; dans le
+but d'y faire passer les canons et tout le matériel, les pionniers s'en
+étaient emparés et le rendaient praticable à peu près.
+
+A quatre heures, Etienne était à St. Laurent, à sept heures et demie il
+était à Oulx.
+
+Le roi soupait servi par Saint-Simon qui avait succédé dans sa faveur à
+Baradas. Au bas bout de la table se tenait l'Angély tout habillé de
+neuf.
+
+A peine eut-on annoncé au roi un message de la part du cardinal, qu'il
+ordonna que le messager fut introduit près de lui.
+
+Latil, tout en conservant les formes voulues par l'étiquette, science à
+laquelle il avait été façonné du temps qu'il était page du duc
+d'Epernon, n'était pas homme à se laisser intimider par la majesté
+royale.
+
+Il entra donc bravement dans la salle, s'avança vers le roi, mit un
+genou en terre, et lui présenta la lettre du cardinal, posée sur le
+dessus de son chapeau.
+
+Louis XIII le regarda faire avec un certain étonnement; Latil avait
+suivi les règles de l'étiquette de l'ancienne cour.
+
+--Ouais! fit-il, en prenant le pli; qui donc vous a appris ces belles
+manières, mon ami?
+
+--N'était-ce point de cette façon, Sire, que l'on présentait les lettres
+à votre illustre père, de glorieuse mémoire?
+
+--Si fait! mais la mode en est un peu passée.
+
+--Le respect étant le même, Sire, m'est avis que l'étiquette eût dû
+rester la même.
+
+--Tu me parais bien fort sur l'étiquette pour un soldat?
+
+--J'ai d'abord été page de M. le duc d'Epernon, et c'est à cette époque
+que j'eus l'honneur de présenter plus d'une fois au roi Henri IV des
+lettres de la façon dont je viens d'avoir l'honneur d'en présenter une à
+son fils.
+
+--Page du duc d'Epernon! répéta le roi.
+
+--Et comme tel, Sire, j'étais sur le marchepied de la voiture le 14 mai
+1610, rue de la Ferronnerie; Votre Majesté n'a-t-elle point entendu
+raconter que c'était un page qui avait arrêté l'assassin dont il n'avait
+pas voulu lâcher le manteau malgré les coups de couteau dont il avait eu
+les mains criblées.
+
+Latil, toujours un genou en terre devant le roi, tira ses gants de peau
+de daim, et, montrant ses mains sillonnées de cicatrices:
+
+--Sire, voyez mes mains, dit-il.
+
+Le roi regarda un instant cet homme avec une émotion visible, puis:
+
+--Ces mains-là, dit-il, ne peuvent être que des mains loyales; donne-moi
+tes mains, mon brave.
+
+Et, prenant les mains de Latil il les lui serra.
+
+--Maintenant, dit il, relève-toi.
+
+Latil se releva.
+
+--C'était un grand roi, Sire, que le roi Henri IV, dit Latil.
+
+--Oui, répondit Louis XIII, et Dieu me fasse la grâce de lui ressembler.
+
+--L'occasion s'en présente, Sire, répliqua Latil, en montrant au roi le
+pli qu'il lui apportait.
+
+--J'y tâcherai, fit le roi en ouvrant la lettre.
+
+--Ah! dit il après avoir lu, M. le cardinal nous dit qu'il a engagé
+notre honneur, et qu'il nous attend pour le dégager, ne le faisons pas
+attendre... Saint-Simon, prévenez MM. de Créquy et de Bassompierre que
+j'ai à leur parler à l'instant même.
+
+Les deux maréchaux avaient des logements dans la maison attenante à
+celle du roi. En quelques minutes ils furent donc avertis. M. de
+Schomberg était à Exilles et M. de Montmorency à Saint-Laurent.
+
+Le roi communiqua aux deux maréchaux la lettre de M. de Richelieu et
+leur donna l'ordre d'acheminer le plus vite possible sur Chaumont
+l'artillerie et les munitions, leur déclarant qu'il fallait que le
+lendemain, dans la journée, le tout fût à Chaumont.
+
+Quant à eux, il les attendrait dans la soirée du mardi, pour prendre
+part au conseil de guerre qui aurait lieu dans la soirée, et dans lequel
+on déciderait le mode d'attaque du lendemain.
+
+A dix heures du soir, par une nuit obscure, sans lune, sans étoiles,
+chargée de neige, le roi partit à cheval, accompagné de Saint-Simon et
+d'Angély seulement. Comme on avait eu la précaution de ne faire ferrer
+aucun cheval à glace, Latil obtint du roi de monter le sien; lui qui
+suivait pour la troisième fois la même route marcherait à pied en
+sondant le chemin.
+
+Jamais le roi ne s'était si bien porté, ni n'avait vécu dans un pareil
+contentement de lui-même; il avait, nous l'avons dit, sinon la force,
+mais le sentiment de la grandeur; en changeant son panache noir contre
+un panache blanc, pourquoi Suze ne ferait-elle pas un pendant à Ivry.
+
+Latil marchait devant le cheval du roi, sondant la route avec un bâton
+ferré; de temps en temps il s'arrêtait, cherchait un meilleur passage,
+prenait le cheval par la bride et lui faisait traverser le mauvais pas.
+
+A chaque poste, le roi se faisait reconnaître, donnait l'ordre
+d'acheminer les troupes sur Chaumont, et jouissait d'une des plus douces
+prérogatives de la puissance en se sentant obéi.
+
+Un peu avant d'arriver à Saint-Laurent, Latil devina, à l'âpreté de la
+bise, l'approche de cette espèce de tourbillons que dans les pays de
+montagne on baptise du nom de chasse neige. Il invita le roi à descendre
+de cheval et à se placer entre Saint-Simon, l'Angély et lui; mais le roi
+voulut rester à cheval, disant que, du moment où il s'était fait soldat,
+il devait se conduire en soldat.
+
+En conséquence, il se contenta de s'envelopper de son manteau et
+attendit.
+
+Le tourbillon ne se fit point attendre. Il arriva sifflant.
+
+L'Angély et Saint-Simon se pressèrent aux côtés du roi qui s'enveloppa
+de son manteau. Latil saisit des deux mains le mors du cheval et tourna
+le dos à l'ouragan.
+
+Il passa terrible et rugissant. Les cavaliers sentirent leurs chevaux
+trembler entre leurs jambes: dans les grands cataclysmes de la nature,
+les animaux partagent la frayeur de l'homme.
+
+La gourmette de soie qui tenait le chapeau du roi fut brisée, et le
+feutre noir aux plumes noires disparut dans les ténèbres comme un sombre
+oiseau de nuit.
+
+Puis, en un instant, la route se couvrit de neige à une hauteur de deux
+pieds.
+
+En arrivant à Saint-Laurent, le roi s'informa du logement de M. de
+Montmorency. Il était une heure du matin. M. de Montmorency s'était jeté
+tout habillé sur son lit.
+
+Au premier mot de la présence du roi, le duc s'élança par les degrés et
+se trouva debout sur le seuil de la porte attendant les ordres du roi.
+
+Cette rapidité fit plaisir à Louis XIII, et quoique peu sympathique à M.
+de Montmorency, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait été fort amoureux
+de la reine, il le reçut bien.
+
+Le duc offrit au roi de l'accompagner et de lui donner une escorte.
+
+Mais Louis XIII répondit que tant qu'il serait sur la terre de France,
+il se croyait en sûreté; que l'escorte qu'il avait lui paraissait
+suffisante, étant toute dévouée; qu'il invitait seulement M. de
+Montmorency à se trouver à Chaumont pour l'heure du conseil le
+lendemain, à neuf heures du soir. La seule chose qu'il consentit à
+accepter fut un autre chapeau, et comme, en le mettant sur sa tête, il
+s'aperçut qu'il avait trois plumes blanches, ce souvenir de la bataille
+d'Ivry lui revint à la pensée:
+
+--C'est un signe de bonheur, dit-il.
+
+En sortant de Saint-Laurent, la neige était si haute, que Latil invita
+le roi à descendre de cheval.
+
+Le roi descendit.
+
+Latil prit le cheval du roi, ou plutôt le sien, par la bride, l'Angély
+vint après, puis Saint-Simon. Louis XIII se trouvait ainsi marcher le
+dernier sur le chemin que lui aplanissaient les trois hommes et les
+trois chevaux.
+
+Saint-Simon, qui voulait rendre au cardinal, en reconnaissance des
+faveurs qu'il en avait reçues, vantait au roi toutes ces précautions et
+faisait valoir la prévoyance de celui qui les avait prises.
+
+--Oui, oui, répondait Louis XIII, M. le cardinal est un bon serviteur;
+je doute que mon frère à sa place eût eu pour moi toutes ces
+précautions-là.
+
+Deux heures après, le roi arrivait sans accident, aussi fier de son
+chapeau perdu que d'une blessure, aussi fier de sa marche de nuit que
+d'une victoire, à la porte de l'hôtel du _Genévrier d'or_, et
+recommandait que l'on ne réveillât point le cardinal.
+
+--Son Eminence ne dort pas, lui répondit maître Germain.
+
+--Et que fait-elle à cette heure? demanda le roi.
+
+--Je travaille à la grandeur de Votre Majesté, dit M. le cardinal
+paraissant, et M. de Pontis m'aide de tout son pouvoir dans cette
+glorieuse besogne.
+
+Et le cardinal fit en effet entrer le roi dans sa chambre, où il trouva
+un grand feu allumé pour le réchauffer et une immense carte du pays,
+dressée par M. de Pontis, étendue sur une table.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT IL AVAIT BESOIN.
+
+
+Un des grands mérites du cardinal fut, non pas de donner au roi Louis
+XIII des vertus qu'il n'avait pas, mais de lui faire croire qu'il les
+avait perdues.
+
+Paresseux et languissant, il lui fit croire qu'il était actif; timide et
+défiant, il lui fit croire qu'il était brave; cruel et sanguinaire, il
+lui fit croire qu'il était juste.
+
+Tout en disant que sa présence n'était point urgente à cette heure de
+nuit, Richelieu donna de grands éloges à ce soin de sa gloire et de
+celle de France qui l'avait fait, par un pareil temps, par de semblables
+chemins et au milieu de profondes ténèbres, venir à son premier appel;
+mais il exigea que le roi se couchât à l'instant même, la journée dans
+laquelle on entrait et celle du lendemain restant tout entières.
+
+Dès le point du jour au reste, les ordres avaient été donnés tout le
+long de la route pour que les troupes échelonnées à Saint-Laurent, à
+Exilles et à Sehault s'acheminassent sur Chaumont.
+
+Ces troupes étaient sous les ordres du comte de Soissons, des ducs de
+Longueville, de la Trémouille, d'Halliun et de La Valette, des comtes
+d'Harcourt, de Sault, des marquis de Canaples, de Mortemar, de Tavanne,
+de Valence et de Thoyras.
+
+Les quatre commandements supérieurs étaient exercés par les maréchaux de
+Créquy, de Bassompierre, de Schomberg et le duc de Montmorency.
+
+Le génie du cardinal planait sur le tout; il pensait, le roi ordonnait.
+
+Comme le fait que nous allons raconter est avec le siége de La Rochelle,
+que nous avons raconté déjà dans notre livre des _Trois Mousquetaires_,
+le point culminant et glorieux du règne de Louis XIII, on nous permettra
+d'entrer dans quelques détails sur le _forcement_ de ce fameux pas de
+Suze dont les historiens officiels ont fait si grand bruit.
+
+En quittant Richelieu, Victor-Amédée, pour se ménager une sortie, comme
+on dit au théâtre, avait annoncé qu'il partait pour Rivoli où
+l'attendait le duc son père, et que dans les vingt-quatre heures il
+rapporterait l'ultimatum de Charles-Emmanuel; mais lorsqu'il arriva à
+Rivoli, le duc de Savoie, qui ne cherchait qu'à traîner les choses en
+longueur, était parti pour Turin.
+
+Aussi, vers cinq heures du soir, au lieu de Victor-Amédée, ce fut le
+premier ministre du prince, le comte de Verrue, qui se fit annoncer chez
+le cardinal.
+
+A cette annonce, le cardinal se tourna vers le roi.
+
+--Sa Majesté, demanda-t-il, fera-t-elle à M. le comte de Verrue
+l'honneur de le recevoir, ou m'abandonnera-t-elle ce soin?
+
+--Si c'eût été le prince Victor-Amédée qui fût revenu, selon sa
+promesse, je l'eusse reçu; mais puisque le duc de Savoie juge à propos
+de m'envoyer son premier ministre, il est juste que ce soit mon premier
+ministre qui lui réponde.
+
+--Alors le roi me donne carte blanche, fit le cardinal?
+
+--Entièrement.
+
+--D'ailleurs, reprit Richelieu, en laissant cette porte ouverte, Votre
+Majesté entendra tout notre discours, et si quelque chose lui déplaît
+dans mes paroles, elle sera libre de paraître et de me démentir.
+
+Louis XIII fit de la tête un signe d'assentiment. Richelieu, en laissant
+la porte ouverte, passa dans la chambre où l'attendait le comte de
+Verrue.
+
+Le Comte de Verrue, qu'il ne faut pas confondre avec son petit-fils,
+mari de la célèbre Jeanne d'Albret de Luynes, maîtresse de Victor-Amédée
+II, et qui fut connue sous le nom de la _Dame de volupté_, ce comte de
+Verrue, dont l'histoire fait à peine mention, était un homme de quarante
+ans, d'un sens droit, d'un esprit remarquable, d'un courage à toute
+épreuve; chargé d'une mission difficile, il y apportait toute la
+franchise que pouvait mettre dans ses tortueuses négociations un
+émissaire de Charles-Emmanuel.
+
+En voyant la figure grave du cardinal, cet oeil profond qui fouillait
+les coeurs, en se trouvant en face de ce génie qui à lui seul tenait en
+équilibre tous les autres souverains de l'Europe, il s'inclina
+profondément et respectueusement.
+
+--Monseigneur, dit-il, je viens au lieu et place du prince
+Victor-Amédée, forcé de rester près du duc son père, atteint d'une si
+grave indisposition que lorsque son fils après avoir quitté Votre
+Eminence, est arrivé hier soir à Rivoli, il s'était fait transporter à
+Turin.
+
+--Alors, dit Richelieu, vous venez chargé des pleins pouvoirs du duc de
+Savoie, monsieur le comte.
+
+--Je viens vous annoncer sa prochaine arrivée, monseigneur; tout malade
+qu'il est, M. le duc veut plaider près de Sa Majesté sa cause en
+personne; il se fait apporter en chaise.
+
+--Et quand croyez-vous qu'il soit ici, monsieur le comte?
+
+--L'état de faiblesse dans lequel se trouve Son Altesse, la lenteur de
+ce moyen de locomotion m'autorisent à vous dire que, dans mon
+appréciation, il ne peut être ici qu'après-demain au plus tôt.
+
+--Et vers quelle heure?
+
+--Je n'oserais pas promettre avant midi.
+
+--Je suis au désespoir, monsieur le comte; mais j'ai dit au prince
+Victor-Amédée qu'au point du jour on attaquerait les retranchements de
+Suze; au point du jour on les attaquera.
+
+--J'espère que Votre Eminence se départira de cette rigueur, dit le
+comte de Verrue, lorsqu'elle saura que le duc de Savoie ne refuse pas le
+passage.
+
+--Eh bien alors, dit Richelieu, si nous sommes d'accord, il n'y a plus
+besoin d'entrevue.
+
+--Il est vrai, dit le comte de Verrue, assez embarrassé, que Son Altesse
+y met une condition.
+
+--Ah! ah! fit le cardinal en souriant, et laquelle?
+
+--Ou plutôt conserve une espérance, ajouta le comte.
+
+--Dites.
+
+--Eh bien, Son Altesse le duc espère qu'en conséquence de cette
+déférence et du grand sacrifice qu'il fait, Sa Majesté très-chrétienne
+lui fera céder par le duc de Mantoue la même partie du Montferrat que le
+roi d'Espagne lui laissait dans le partage, ou s'il ne veut point les
+lui donner à lui, qu'il en fera cadeau à Mme sa soeur, et à cette
+condition les passages seront ouverts demain.
+
+Le cardinal regarda un instant le comte, qui ne put soutenir ce regard
+et baissa les yeux; alors, et comme s'il n'eût attendu que cela:
+
+--Monsieur le comte, dit le cardinal, toute l'Europe a si bonne opinion
+de la justice du roi, mon maître, que je ne sais comment M. le duc de
+Savoie a pu s'imaginer que Sa Majesté consentirait à une pareille
+proposition; pour moi, je suis assuré qu'elle ne l'acceptera jamais. Le
+roi d'Espagne a bien pu accorder une partie de ce qui ne lui appartient
+pas, afin d'engager M. le duc à favoriser une injuste usurpation; mais à
+Dieu ne plaise que le roi mon maître, qui traverse les monts pour venir
+au secours d'un prince opprimé, dispose ainsi du bien de son allié; si
+M. le duc ne veut pas se souvenir de ce que peut un roi de France, après
+demain on le lui remettra en mémoire.
+
+--Mais puis-je espérer au moins que ces dernières propositions seront
+transmises par Votre Eminence à Sa Majesté?
+
+--Inutile, monsieur le comte, dit une voix derrière le cardinal; le roi
+a tout entendu et s'étonne qu'un homme qui doit le connaître lui fasse
+une proposition où son honneur est taché et celui de la France
+compromis. Je renouvelle donc l'engagement pris, ou plutôt la menace
+faite par M. le cardinal. Si demain les passages ne sont point ouverts
+sans condition, après-demain, au point du jour, ils seront attaqués.
+
+Puis, se redressant et portant le pied en avant avec cette dignité qu'il
+savait prendre parfois:
+
+--J'y serai en personne, ajouta-t-il, et l'on pourra me reconnaître à
+ces plumes blanches, comme au même signe on reconnut mon auguste père à
+Ivry. J'espère que M. le duc voudra bien prendre un signe pareil afin
+que le fort de la bataille se porte où nous serons tous les deux;
+portez-lui mes propres paroles, monsieur, ce sont les seules que je
+puisse et doive répondre.
+
+Et il salua de la main le comte, qui lui répondit par un salut profond
+et se retira.
+
+Toute la soirée et toute la nuit l'armée continua de se réunir autour de
+Chaumont; le lendemain soir, le roi commandait à vingt-trois mille
+hommes de pied et à quatre mille chevaux.
+
+Vers dix heures du soir, l'artillerie et tout le matériel de l'armée se
+rangeaient en dehors de Chaumont, les canons la gueule tournée du côté
+du territoire ennemi. Le roi ordonna de passer la visite des caissons et
+de lui faire un rapport sur le nombre de coups que l'on avait à tirer. A
+cette époque où la baïonnette n'était point encore inventée, c'étaient
+le canon et le mousquet qui décidaient tout.
+
+Aujourd'hui le fusil a repris le rang secondaire qu'il doit occuper
+dans les manoeuvres d'un peuple essentiellement guerrier.
+
+Il est devenu, comme l'avait prédit le maréchal de Saxe, le manche de la
+baïonnette.
+
+A minuit, on entra au conseil.
+
+Il se composait du roi, du cardinal, du duc de Montmorency et des trois
+maréchaux Bassompierre, Schomberg et Créquy.
+
+Bassompierre, qui était le doyen, eut la parole; il jeta les yeux sur la
+carte, étudia les positions de l'ennemi, que l'on connaissait
+parfaitement, grâce aux renseignements donnés par le comte de Moret.
+
+--Sauf meilleur avis, dit-il, voici ma proposition, Sire.
+
+Et, saluant le roi, et M. le cardinal, pour bien indiquer que c'était à
+eux deux qu'il s'adressait:
+
+--Je propose que les régiments des gardes françaises et suisses prennent
+la tête; le régiment de Navarre, le régiment d'Estillac, la gauche. Les
+deux ailes feront monter chacune deux cents mousquetaires qui gagneront
+le sommet des deux crêtes de Montmoron et de Montabon: une fois au
+sommet des deux montagnes, rien ne leur sera plus facile que de gagner
+l'éminence sur les gardes des barricades. Aux premiers coups de fusil
+que nous entendrons sur les hauteurs, nous donnerons; et tandis que les
+mousquetaires attaqueront les barricades par derrière, nous les
+attaquerons de face avec les deux régiments des gardes. Approchez-vous
+de la carte, messieurs, voyez la position de l'ennemi, et si vous avez à
+proposer un meilleur plan que le mien, faites hardiment.
+
+Le maréchal de Créquy et le maréchal de Schomberg étudièrent la carte à
+leur tour et se rallièrent à l'avis de Bassompierre.
+
+Restait le duc de Montmorency.
+
+Le duc de Montmorency était plus connu pour ce bouillant courage qu'il
+poussait jusqu'à la témérité que comme stratégiste et homme de prudence
+et de prévision sur le champ de bataille; d'ailleurs il parlait avec une
+certaine difficulté, ayant au commencement de ses discours un certain
+bégayement qui l'abandonnait à mesure qu'il parlait.
+
+Cependant il prit bravement la parole que lui offrait le roi.
+
+--Sire, dit-il, je suis de l'avis de M. le maréchal de Bassompierre et
+de MM. de Créquy et de Schomberg, qui connaissent le grand cas que je
+fais de leur courage et de leur expérience; mais les barricades et les
+redoutes prises, et je ne doute point que nous ne les prenions, restera
+la partie la plus difficile à forcer; c'est-à-dire la demi-lune qui
+barre entièrement le chemin. N'y aurait-il pas moyen de faire pour
+cette partie des retranchements ce que M. de Bassompierre, avec tant de
+justesse, a proposé de faire pour les redoutes? Ne pourrait-on pas
+enfin, par quelque sentier de la montagne, si ardu, si extravagant qu'il
+soit, tourner la position, redescendre entre la demi-lune de Suze, puis
+attaquer par derrière dans cette dernière position, l'ennemi que nous
+attaquerions par devant; il ne s'agirait pour cela que de trouver un
+guide fidèle et un officier intrépide, deux choses qui ne me paraissent
+point impossibles à rencontrer.
+
+--Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les
+approuvez-vous?
+
+--Excellentes! répondirent les maréchaux, mais il n'y a pas de temps à
+perdre pour se procurer ce guide et cet officier.
+
+En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas à l'oreille du
+cardinal dont le visage rayonna.
+
+--Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidèle
+et officier intrépide en une seule et même personne.
+
+Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres:
+
+Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret.
+
+Latil s'inclina et sortit.
+
+Cinq minutes après, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit
+de montagnard qui le cachait, chacun put reconnaître, à cette
+ressemblance avec son auguste père, ressemblance qui faisait tant envie
+au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant à l'instant même
+de Mantoue, envoyé par la Providence comme le disait le cardinal de
+Richelieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LE PAS DE SUZE.
+
+
+Le comte de Moret, grâce à la route que nous lui avons vu suivre pour
+traverser avec sécurité le Piémont, et qu'il avait étudiée avec une
+attention toute particulière, pouvait à la fois être un guide fidèle et
+un intrépide officier.
+
+En effet, à peine la question eut-elle été exposée que, prenant un
+crayon, il traça sur la carte dressée par M. de Pontis ce sentier qui
+conduisait de Chaumont à l'auberge des contrebandiers et de l'auberge
+des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrêta pour raconter par
+quel hasard il avait été forcé de changer de route pour échapper aux
+bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit à
+cette portion de sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur
+les remparts de Suze adossées à la montagne.
+
+Il fut autorisé à prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus
+considérable eût été trop difficile à manoeuvrer dans de pareils
+chemins.
+
+Le cardinal voulait que le jeune prince prît quelques heures de repos,
+mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait être arrivé à temps pour faire sa
+diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute à perdre.
+
+Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne
+Latil, du dévouement et du courage desquels il n'avait point à douter.
+
+C'était combler tous les désirs de celui-ci.
+
+A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui
+une journée de vivres.
+
+Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte
+de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit
+que celui qu'ils avaient pour chef était le fils de Henri IV, ils se
+pressèrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu'à la
+lueur de deux torches il laissât voir son visage dont la ressemblance
+avec celui du Béarnais redoubla l'enthousiasme.
+
+A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils défilé,
+protégés par une nuit dont l'obscurité ne permettait pas de voir à dix
+pas devant soi, que le reste de l'armée se mit en mouvement. Le temps
+était exécrable, la terre était couverte de deux pieds de neige.
+
+On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Gélasse.
+
+Six pièces de canon de six livres de balles étaient menées au crochet
+pour forcer la barricade.
+
+Cinquante hommes restaient à la garde du parc d'artillerie.
+
+Les troupes qui devaient donner étaient sept compagnies des gardes, six
+des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de
+Saulx.
+
+Plus les mousquetaires à cheval du roi.
+
+Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus
+de cent hommes, lesquels seraient eux-mêmes soutenus par cinq cents.
+
+Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre.
+
+Le roi, qui présidait à ces préparatifs, ordonna à un certain nombre de
+ses mousquetaires de se mêler aux enfants perdus.
+
+Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, précédé d'un trompette, de
+franchir la frontière et de demander au duc de Savoie passage pour
+l'armée et la personne du roi.
+
+M. de Comminges partit, mais à cent pas de la première barricade il fut
+arrêté.
+
+M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui.
+
+--Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au
+parlementaire.
+
+--Nous voulons passer, monsieur, répondit celui-ci.
+
+--Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en
+amis, ou en ennemis?
+
+--En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les
+fermez, vu que je suis chargé par le roi, mon maître, d'aller à Suze et
+de lui préparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain.
+
+--Monsieur, répondit le comte de Verrue, le roi, mon maître, tiendrait à
+grand honneur de loger Sa Majesté; mais elle vient si grandement
+accompagnée qu'avant de rien décider, il faut que j'aille prendre les
+ordres de Son Altesse.
+
+--Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous
+disputer le passage?
+
+--J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, répéta froidement le comte
+de Verrue, qu'il me faut savoir, premièrement, à ce sujet, l'intention
+de Son Altesse.
+
+--Monsieur, je vous préviens, dit Comminges, que je vais faire mon
+rapport au roi.
+
+--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, répondit le comte de
+Verrue, vous en êtes parfaitement le maître.
+
+Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du côté des
+barricades, et Comminges revenant vers le roi.
+
+--Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII à Comminges.
+
+Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII
+écouta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini:
+
+--Le comte de Verrue, dit le roi, a répondu non-seulement en fidèle
+serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son métier.
+
+En ce moment le roi était sur l'extrême frontière de France, entre les
+enfants perdus prêts à marcher, et les cinq cents hommes qui devaient
+les soutenir.
+
+Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau à la
+main.
+
+--Sire, dit-il, l'assemblée est prête, les violons sont d'accord, les
+masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons
+le ballet.
+
+Le roi le regarda le sourcil froncé.
+
+--Monsieur le maréchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le
+rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc
+de l'artillerie?
+
+--Bon, Sire, répondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de
+songer à cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet
+ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien.
+
+--M'en répondez-vous? fit le roi en regardant fixement le maréchal.
+
+--Sire, ce serait téméraire à moi de cautionner une chose aussi douteuse
+que la victoire; mais je vous réponds que nous en reviendrons à notre
+honneur, ou que je serai mort ou pris.
+
+--Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en
+prends à vous.
+
+--Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'être appelé par Votre
+Majesté le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tâcherai de
+ne pas mériter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement.
+
+--Sire, dit le cardinal, qui se tenait à cheval près du roi, à la mine
+de M. le maréchal, j'ai bon espoir.
+
+Puis s'adressant à Bassompierre:
+
+--Allez, monsieur le maréchal, allez, lui dit-il, et faites de votre
+mieux.
+
+Bassompierre alla répondre à M. de Créquy qui l'attendait, mit pied à
+terre avec MM. de Créquy et de Montmorency pour charger en tête des
+tranchées. M. de Schomberg seul resta à cheval ayant la goutte dans le
+genou.
+
+On marcha ainsi sur le rocher de Gélasse, au pied duquel il fallait
+passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonné cette
+position, si forte qu'elle fût, craignant peut-être que ceux qui la
+défendraient ne fussent coupés et obligés de se rendre.
+
+Mais à peine nos troupes eurent-elles dépassé le rocher qu'elles se
+trouvèrent démasquées, et que le feu commença à la fois de la montagne
+et de la grande barricade.
+
+A cette première décharge, M. de Schomberg fut blessé d'une mitraille
+dans les reins.
+
+Bassompierre suivit la vallée et marcha droit sur la demi-lune, qui
+fermait le pas de Suze, M. de Créquy marchant en tête et côte à côte
+avec lui.
+
+M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'élança sur la montagne
+de gauche, c'est-à-dire sur la crête de Montmoron.
+
+M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par
+la bride à cause de la difficulté du chemin, et, arrivé sur la
+montagne, marcha au milieu des enfants perdus.
+
+On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on
+fusilla leurs défenseurs par derrière, tandis que l'on attaquait en
+face.
+
+Les Valaisans et les Piémontais se défendirent vaillamment;
+Victor-Amédée et son père étaient dans la redoute du Crêt de Montabon.
+
+Montmorency, avec son impétuosité ordinaire, avait attaqué et emporté la
+barricade de gauche, et comme son armure le gênait pour marcher à pied,
+il en avait semé toutes les pièces le long de la route, et attaqua la
+redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours.
+
+Bassompierre, de son côté, suivait le fond de la vallée, essuyant tout
+le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et
+M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brodé d'or.
+
+Trois fois on vint à l'assaut des redoutes, et trois fois on fut
+repoussé. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de
+la vallée et tuèrent un écuyer de M. de Créquy aux pieds du cheval du
+roi.
+
+MM. de Bassompierre et de Créquy résolurent alors d'escalader avec cinq
+cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se réunir à M. de
+Montmorency; M. de Créquy la montagne de droite, pour soutenir M. de
+Schomberg.
+
+Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la vallée pour marcher
+sur la demi-lune.
+
+Bassompierre, un peu gros et déjà âgé de cinquante ans, s'appuyait sur
+un garde pour gravir la pente rapide; tout à coup il sentit que son
+appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la
+poitrine.
+
+Il arriva au sommet de la montagne au moment où M. de Montmorency, lui
+troisième, venait de sauter dans la route.--Il y descendit le quatrième.
+
+M. de Montmorency fut légèrement blessé au bras, M. de Bassompierre eut
+ses habits criblés de balles.
+
+La redoute de gauche fut emportée.--Valaisans et Piémontais se
+réfugièrent dans la demi-lune.
+
+Les deux chefs jetèrent alors les yeux sur la redoute de droite.
+
+On y combattait avec le même acharnement.
+
+Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par
+un chemin qui, probablement, avait été pratiqué pour leur retraite vers
+la demi-lune de Suze.
+
+C'était le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amédée.
+
+Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite était prise.
+
+Restait la demi-lune, c'est-à-dire la besogne la plus rude.
+
+Louis XIII envoya féliciter les maréchaux et M. de Montmorency sur leur
+réussite mais en leur ordonnant de se ménager.
+
+Bassompierre lui fit répondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg,
+de Créquy, de Montmorency.
+
+ «Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle
+ nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un
+ maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat.
+
+ «Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal
+ recommencera.»
+
+Et, en effet, après dix minutes de repos, les trompettes sonnèrent, les
+tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serrées,
+marchèrent sur la demi-lune.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA
+LA CORDE AU COU.
+
+
+Les approches étaient au pouvoir des Français; mais restait le dernier
+retranchement, entouré de soldats, hérissé de canons, défendu par le
+fort de Montabon, bâti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait
+le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les
+marches qu'une à une.
+
+On avait depuis longtemps laissé en arrière les canons, que l'on ne
+pouvait traîner ni dans le fond de la vallée ni dans le sommet de la
+montagne.
+
+Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cette
+_furia francese_, déjà bien connue des Italiens à cette époque.
+
+D'une petite éminence à portée de canon ennemi, le roi avec le cardinal
+regardait, marchant à la tête des soldats, les chefs et la fleur de la
+noblesse, fière de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau
+au bout de l'épée.
+
+Les soldats suivaient tête basse, ne demandant pas si on les menait à la
+boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait.
+
+De l'éminence où se tenaient à cheval le roi et le cardinal, ils
+voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en
+applaudissant le courage, mais en même temps ses instincts de cruauté
+s'éveillaient comme ceux du tigre à la vue du sang.
+
+Lorsqu'il fit tuer le maréchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la
+fenêtre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour
+voir à son aise le cadavre sanglant.
+
+On aborda la muraille; quelques-uns avaient apporté des échelles;
+l'escalade commença.
+
+Montmorency prit un drapeau et monta le premier à la muraille; trop
+lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster à
+demi-portée de fusil des remparts, exhortant les soldats à bien faire.
+
+Quelques échelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant
+chacun tenait à mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres
+résistèrent et, par ce combat presque aérien, donnèrent le temps à leurs
+compagnons de se relever, de dresser d'autres échelles et de monter à
+l'assaut.
+
+Les assiégés s'étaient fait arme de tout: les uns tiraient presque à
+bout portant sur les assiégeants, les autres dardaient des coups de
+pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le
+sang jaillir jusqu'à eux, un homme ouvrir les bras et tomber à la
+renverse, d'autres lançaient des pavés ou laissaient rouler des poutres
+qui nettoyaient deux ou trois échelles.
+
+Tout à coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assiégés,
+puis on entendit au loin, derrière eux, une fusillade et de grands cris.
+
+--Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisième fois à
+l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency! à la
+rescousse!
+
+Et il s'élança de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il était,
+entraînant, dans un effort suprême, tout ce qui pouvait le voir et
+l'entendre.
+
+Le duc ne s'était pas trompé, et c'était bien Moret qui opérait sa
+diversion.
+
+Le comte était parti à trois heures du matin, comme nous l'avons vu,
+ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils étaient
+arrivés au bord du torrent où avait failli se noyer Guillaume Coutet;
+mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher.
+
+Arrivés de l'autre côté du torrent, le comte de Moret et ses hommes
+franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la montagne. Il
+retrouva le sentier, s'y élança le premier; ses hommes le suivirent.
+
+La nuit était obscure, mais la neige si haute et si nouvellement tombée
+qu'elle éclairait le chemin.
+
+Le comte, qui en connaissait la difficulté, s'était muni de longues
+cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes
+étaient ceux qui marchaient près de la déclivité. Si l'un d'eux
+glissait, il était retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait
+pour celui qui avait glissé que de ne pas lâcher la corde.
+
+Vingt-quatre autres marchaient parallèlement; les premiers leur
+servaient en quelque sorte de parapet.
+
+En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le
+silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut.
+
+Le comte réunit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua
+de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux était le
+rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de
+cerner l'auberge. Un seul homme échappé de ce nid de pillards pouvait
+donner l'alarme, et le succès de l'expédition était compromis.
+
+Galaor, qui connaissait les localités, prit une vingtaine d'hommes pour
+cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et
+avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fenêtre qui
+donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent échapper. La
+fenêtre flamboyait, ce qui indiquait que les hôtes n'y manquaient point.
+
+Le reste de la troupe devait s'échelonner sur la route, afin de ne
+laisser à aucun des bandits la chance de s'échapper.
+
+La porte de la cour était fermée; Galaor, avec l'adresse et l'agilité
+d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit.
+
+En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet
+au pied.
+
+Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur
+ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir.
+
+Le comte s'était approché lentement et sans bruit de la fenêtre afin de
+voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait
+formé sur les carreaux une buée qui empêchait de voir à l'intérieur.
+
+Un des carreaux, brisé dans quelque rixe, avait été remplacé, par une
+feuille de papier collée sur le cadre. Le comte de Moret monta sur
+l'appui de la fenêtre, troua le papier avec la pointe de son poignard et
+put enfin se rendre compte de l'étrange scène qui se passait.
+
+Le contrebandier qui était venu avertir Guillaume Coutet que les
+bandits espagnols venaient de se mettre à sa poursuite était lié et
+garotté sur une table, et, réunis en tribunal, les bandits qu'il avait
+trompés le jugeaient, ou plutôt venaient de le juger, et, comme le
+jugement était sans appel, il n'était plus question que de savoir s'il
+serait pendu ou fusillé.
+
+Les avis étaient à peu près partagés; mais, comme on le sait, les
+Espagnols sont gens économes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas
+fusiller un homme à moins de huit ou dix coups de mousquet; que
+c'étaient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que
+pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais
+encore que cette corde, devenant par l'exécution même une corde de
+pendu, doublait, quadruplait, décuplait de valeur.
+
+Cet avis si sage, si avantageux l'emporta.
+
+Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort était
+décidé, qu'à ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui
+l'accompagnaient, il ne répondit que par cette prière des agonisants:
+_Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains_.
+
+Une corde n'est jamais chose longue à trouver, surtout dans une
+hôtellerie consacrée aux muletiers.
+
+Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'était point fâché
+d'assister, sans se déranger, au spectacle d'une pendaison, passa la
+corde demandée.
+
+Une lanterne était suspendue à une espèce de crochet et représentait, au
+milieu des sept ou huit chandelles placées sur les tables, l'astre
+faisant le centre d'un nouveau système planétaire.
+
+On décrocha la lanterne; on la posa sur la cheminée; un des Espagnols,
+celui qui avait eu l'idée économique de la corde, la passa au crochet, y
+fit un noeud coulant et mit l'extrémité aux mains de ces quatre ou cinq
+camarades, fit descendre le condamné de la table, le conduisit
+au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songeât à faire aucune
+résistance tant il se croyait complétement perdu, lui passa le noeud
+coulant autour du cou.
+
+Puis au milieu du silence solennel qui précède toujours ce grand acte
+d'une âme que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet
+ordre:
+
+--Enlevez.
+
+Mais à peine ce mot était-il prononcé, qu'un bruit pareil à celui d'un
+papier ou d'une étoffe que l'on déchire se fit entendre du côté de la
+fenêtre, qu'on vit s'allonger à l'intérieur de la chambre un bras armé
+d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le noeud
+coulant au col du condamné tomber roide mort.
+
+Au même instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la
+fenêtre, qui s'ouvrit à deux battants et livra passage au comte de
+Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup
+de pistolet comme à un signal, la porte de la route et celle de la cour
+s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermées par des armes et
+des soldats.
+
+En une seconde le condamné fut délié et passa des angoisses de l'agonie
+à cette joie enivrante de l'homme qui a déjà descendu la première marche
+du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur
+lui.
+
+--Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce
+geste de suprême commandement qui était chez lui un héritage royal,
+celui qui tentera de fuir est mort.
+
+Personne ne bougea.
+
+--Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de
+sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si généreusement prévenu,
+il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais
+mourir. Il est bien juste que les rôles changent, et que cette fois la
+tragédie soit poussée jusqu'au bout; désigne-moi les misérables qui nous
+ont poursuivis, leur procès ne sera pas long.
+
+Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il désigna huit
+Espagnols, le neuvième était mort.
+
+Les huit bandits se voyant condamnés, et comprenant qu'ils l'étaient
+sans miséricorde, échangèrent un coup d'oeil, et avec l'énergie du
+désespoir, le poignard à la main, fondirent sur les soldats qui
+gardaient la porte de la rue.
+
+Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. C'était, on se le rappelle,
+Latil qui avait été chargé du soin de garder cette porte, et lorsqu'il
+l'avait ouverte, c'était un pistolet dans chaque main qu'il s'était
+placé sur le seuil.
+
+De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se débattirent un
+instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit
+pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des
+blasphèmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps
+sur le parquet... tout était dit.
+
+Six étaient étendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore,
+étaient, pieds et poings liés, entre les mains des soldats.
+
+--On a trouvé la corde que voilà pour pendre un honnête homme, dit le
+comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins.
+
+Les muletiers, qui commençaient à comprendre qu'ils n'étaient pour rien
+dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils
+allaient en voir pendre trois, spectacle par conséquent trois fois plus
+récréatif, offrirent à l'instant même les cordes demandées.
+
+--Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre
+ces trois messieurs; je vous sais expéditif, ne les faites pas languir.
+Quant au reste de l'honorable société, vous laisserez dix hommes pour la
+garder ici. Demain, à midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne
+sera fait aucun mal, seront libres.
+
+--Et où vous rejoindrai-je? demanda Latil.
+
+--Ce brave homme, répondit le comte de Moret, en montrant le
+contrebandier si miraculeusement sauvé de la corde, ce brave homme vous
+conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre.
+
+Puis, s'adressant au contrebandier lui-même:
+
+--La même route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une
+fois arrivé à Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez
+dix minutes.
+
+Latil s'inclina.
+
+--En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu là
+une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne.
+
+Dix minutes après, Latil, guidé par le contrebandier, le rejoignait; la
+besogne, que le comte avait laissée aux trois quarts faite, était
+achevée.
+
+C'était sur le pont même de Giacon que Latil et ses hommes avaient
+rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps
+de le remercier, se jeta à ses pieds et lui baisa les mains.
+
+--C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que,
+dans une heure, nous soyons à Suze.
+
+Et la troupe se remit en marche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+LA PLUME BLANCHE.
+
+
+On connaît le chemin qu'avait à suivre le comte de Moret; c'était le
+même qu'il avait déjà suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de
+Coëtman.
+
+Le silence le plus sévère était recommandé, et l'on n'entendait d'autre
+bruit que celui de la neige s'écrasant sous les pieds des soldats.
+
+Au détour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle
+commençait à se découper dans les premières lueurs du matin.
+
+La portion du rempart qui s'appuyait à la montagne était déserte. Le
+chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux
+de front devait s'appeler chemin, passait à dix pieds à peu près
+au-dessus des créneaux.
+
+De là on pouvait se laisser glisser sur le rempart.
+
+La demi-lune que devait, après les retranchements pris, après les
+barricades emportées, attaquer l'armée française, était à trois mille de
+Suze à peu près, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la
+montagne, ce point n'était aucunement gardé.
+
+Cependant les sentinelles de garde à la porte de France virent, au point
+du jour, la petite troupe défiler au versant de la montagne, et
+donnèrent l'alarme.
+
+Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit
+qu'il n'y avait pas de temps à perdre. En véritable montagnard il bondit
+de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart.
+
+En se retournant il vit Latil à ses côtés.
+
+Aux cris des sentinelles les Piémontais et les Valaisans étaient
+accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une
+centaine d'hommes, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se
+renforcer.
+
+A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces
+vingt hommes il s'élança vers la porte de France.
+
+Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crépuscule, voyaient
+une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient
+point apprécier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du
+ciel, ne firent qu'une médiocre résistance; mais, pensant qu'il était
+fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze,
+fussent avertis, ils expédièrent un homme à cheval pour les prévenir de
+ce qui se passait.
+
+Le comte de Moret vit cet homme se détacher en quelque sorte de la
+muraille et s'élancer dans la direction du combat; il se douta bien du
+but qui le faisait s'éloigner au plus rapide galop de son cheval, mais
+il ne pouvait s'y opposer.
+
+C'était seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de
+Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forcées, faire
+naturellement son entrée.
+
+Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait
+sur ceux qui la défendaient.
+
+La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment où ils s'y attendaient le
+moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant à quelque trahison,
+Piémontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvèrent en
+criant: «Alarme!» les uns par la campagne, les autres par la ville.
+
+Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit
+tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de
+la porte et le service des canons, au cas où besoin serait de faire feu,
+et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avança
+pour attaquer, comme il était convenu, les retranchements par derrière.
+
+On commençait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fumée
+s'amasser autour du Crêt de Montabon.
+
+Donc les deux armées étaient aux prises.
+
+Le comte de Moret fit doubler le pas à ses hommes; mais à un mille à peu
+près des retranchements, il vit un corps de troupes assez considérable
+se détacher de l'armée piémontaise et venir à lui.
+
+En tête et à cheval marchait le colonel qui le commandait.
+
+Ce corps était à peu près égal en nombre à celui du comte de Moret.
+
+Latil s'approcha du comte.
+
+--Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est
+un très-brave soldat nommé le colonel Belon.
+
+--Eh bien, demanda le comte, après?
+
+--Je voudrais que Monseigneur me permît de le faire prisonnier.
+
+--Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas
+mieux. Mais comment t'y prendras-tu?
+
+--Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitôt que vous le
+verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui
+le croiront mort, se débanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi
+je prendrai le colonel; après cela aimez-vous mieux prendre le colonel,
+je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne rançon de
+3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais
+voilà tout.
+
+--A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et à toi le colonel.
+
+--Là, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes!
+
+Le comte de Moret leva son épée, et les tambours battirent et les
+trompettes sonnèrent la charge.
+
+Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet à la
+main, et prêt à lui passer une arme nouvelle quand la première, la
+seconde et même la troisième seraient déchargées.
+
+Au reste, au son des tambours et des clairons français, la troupe
+savoyarde avait paru s'animer.
+
+Le colonel Belon avait prononcé quelques paroles auxquelles elle avait
+répondu par les cris de: «Vive Charles-Emmanuel!» elle avait de son côté
+fait un mouvement agressif.
+
+Les deux troupes n'étaient plus qu'à cinquante pas l'une de l'autre.
+
+La troupe savoyarde s'arrêta pour faire feu.
+
+--C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu;
+ripostons et chargez au drapeau.
+
+Latil n'avait pas achevé, qu'une grêle de balles passait comme un
+ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tête de nos soldats, qui
+ne bougèrent point.
+
+--Tirez bas, cria Latil.
+
+Et donnant lui-même l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lâcha
+le coup juste au moment où le colonel lâchait les rênes pour charger.
+
+Le cheval reçut la balle au défaut de l'épaule, et, emporté par l'élan
+qui lui était donné, vint rouler avec son cavalier à vingt pas des rangs
+français.
+
+--A moi le colonel, à vous le drapeau, monseigneur; et il s'élança
+l'épée haute sur le colonel.
+
+Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tiré
+bas. De sorte que tous les coups avaient porté. Le comte profita du
+désordre et s'élança au milieu des Piémontais.
+
+Latil, en quelques bonds, s'était trouvé près du colonel Belon, renversé
+sous son cheval et tout étourdi de sa chute. Il lui mit l'épée à la
+gorge.
+
+--Secouru ou non secouru? lui dit-il.
+
+Le colonel essaya de mettre la main à ses fontes.
+
+--Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous êtes mort.
+
+--Je me rends, dit le colonel en tendant son épée à Latil.
+
+--Secouru ou non secouru?
+
+--Secouru ou non secouru.
+
+--Alors, colonel, gardez votre épée, on ne désarme pas un brave officier
+comme vous; nous nous reverrons après le combat. Si je suis tué vous
+êtes libre.
+
+Et à ces mots, il aida le colonel à se tirer de dessous son cheval, et
+lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'élança au milieu des rangs
+piémontais.
+
+Ce que Latil avait prévu était arrivé. En voyant tomber leur colonel,
+les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'était lui ou son cheval
+qui était tué, s'étaient laissés intimider. En outre, le comte avait
+attaqué avec une telle violence, que les rangs s'étaient ouverts devant
+lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves
+Savoyards, Valaisans et Piémontais livraient une lutte acharnée.
+
+Latil se jeta où la mêlée était la plus épaisse, en criant d'une voix de
+tonnerre: «Moret! Moret! à la rescousse! Un beau coup d'épée pour le
+fils de Henri IV!»
+
+Ce fut le dernier coup porté à la troupe ennemie. Le comte de Moret
+avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup
+d'épée celui qui le portait. Il l'éleva au-dessus de toutes les têtes en
+criant: «Victoire à la France! vive le roi Louis XIII!»
+
+Le cri fut répété au milieu de la déroute par tout ce qu'il y avait de
+Français debout. La petite troupe envoyée pour s'opposer au comte de
+Moret, regagnait à toutes jambes et diminuée d'un tiers.
+
+--Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte,
+poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais
+il est important que l'on entende notre feu des retranchements.
+
+Et en effet, on l'a vu, c'était ce feu, entendu des retranchements, qui
+avait porté le trouble parmi leurs défenseurs.
+
+Attaqués de face par Montmorency, Bassompierre et Créquy, attaqués en
+arrière par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils
+craignaient d'être enveloppés et faits prisonniers; ils descendirent aux
+écuries, et tout en commandant au comte de Verrue une défense
+désespérée, ils sautèrent en selle et s'élancèrent hors des
+retranchements.
+
+Ils se trouvèrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui
+fuyaient pêle-mêle avec les Français, poursuivant les fuyards, et tirant
+toujours.
+
+Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirèrent
+l'attention de Latil, qui, croyant reconnaître en eux des personnages de
+distinction s'élança sur leur passage pour leur couper leur chemin;
+mais, au moment où il allait saisir le cheval du duc par la bride, une
+espèce d'éclair l'éblouit, et il sentit une douleur à l'épaule gauche.
+
+Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son maître sur
+le point d'être fait prisonnier, s'était élancé, et, de sa longue épée,
+avait percé les chairs et l'épaule de notre spadassin.
+
+Latil jeta un cri moins de douleur que de colère, en voyant sa proie lui
+échapper, et, l'épée à la main, il se jeta sur l'Espagnol.
+
+Quoique l'épée de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son
+adversaire, à peine l'eut-elle rencontrée que Latil, avec sa supériorité
+dans les armes, se sentit maître de son ennemi, qui, au bout de dix
+secondes, tomba frappé de deux blessures en criant:
+
+--Sauvez-vous, mon prince!
+
+A ces mots: _Sauvez vous, mon prince!_ Latil sauta par-dessus le blessé
+et se mit à la poursuite des deux cavaliers, mais, grâce à leurs petits
+chevaux de montagne, ils avaient déjà fait assez de chemin pour se
+trouver hors de sa portée.
+
+Latil redescendit furieux d'avoir manqué une si belle proie; mais enfin
+il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se défendre, se
+rendit secouru ou non secouru.
+
+Pendant ce temps le désordre s'était mis dans les retranchements. Le duc
+de Montmorency, arrivé le premier sur le rempart, s'y était maintenu,
+écartant à coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et
+avait fait place à ceux qui le suivaient. Piémontais, Valaisans et
+Savoyards s'étaient alors écoulés comme un torrent par les poternes
+donnant sur la route de Suze; mais là, ils avaient rencontré le comte de
+Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: «Vive le
+roi Louis XIII!» Ignorant sa force, ils n'essayaient pas même de le
+combattre, et ils fuyaient, s'écartant devant chaque groupe de Français,
+comme s'écarte à l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent.
+
+Le comte de Moret entra dans la redoute du côté opposé où était entré
+Montmorency, tous deux se rencontrèrent, se reconnurent et
+s'embrassèrent au milieu de l'ennemi.
+
+Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchèrent des créneaux
+agitant en signe de victoire, l'un le drapeau français qu'il avait le
+premier planté sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau
+savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux
+étendards devant lui, crièrent ensemble:
+
+--_Vive le roi!_
+
+C'était ce même cri à la bouche que, deux ans plus tard, tous deux
+devaient tomber.
+
+--Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit à haute
+voix le Cardinal.
+
+En même temps que ces paroles étaient prononcées et comme s'il les eût
+entendues, Latil franchissait la porte.
+
+Des sentinelles furent placées à toutes les entrées, et Montmorency et
+Moret allèrent eux-mêmes ouvrir la poterne de Gélasse au roi et au
+cardinal.
+
+Tous deux y entrèrent à cheval, et le mousqueton sur le genou en signe
+qu'ils entraient en conquérants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne
+devaient rien attendre que de leur bon plaisir.
+
+Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord.
+
+--Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre
+ambition, et la campagne finie, nous aviserons à changer votre épée
+contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui,
+ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas même sur les maréchaux
+de France.
+
+Montmorency s'inclina. La promesse était formelle, et, nous l'avons dit,
+l'épée de connétable était la seule chose qu'il ambitionnât au monde.
+
+--Sire, dit le comte de Moret en présentant au roi le drapeau qu'il
+venait d'enlever au régiment du colonel Belon, permettez que j'aie
+l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté cet étendard pris par
+moi.
+
+--Je l'accepte, dit Louis XIII, et en échange, j'espère qu'il vous
+plaira de porter cette plume blanche à votre chapeau, en mémoire de
+votre frère qui vous la donne, et de notre père qui en portait trois
+pareilles à Ivry.
+
+Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII
+lui tendit les bras et l'embrassa cordialement.
+
+Puis il ôta de son propre chapeau, qui était le même que lui avait prêté
+le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la
+donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait.
+
+Le même jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entrée
+à Suze après avoir reçu des autorités les clés de la ville sur un plat
+d'argent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU DUC DE SAVOIE.
+
+
+Le roi Louis XIII était ivre de joie; c'était la seconde fois en moins
+d'une année qu'il méritait le titre de _Victorieux_, et qu'il faisait
+son entrée triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes.
+
+Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'était accompli, et la
+dernière chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis
+que, le 7 mars, il coucherait à Suze, et il y couchait.
+
+Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait
+plus loin que le roi, était moins tranquille que lui.
+
+Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse
+réussite de la journée lui avait fait oublier, que le combat avait
+épuisé à peu près tout ce que l'armée avait de munitions.
+
+Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient à
+l'armée, et que les mauvais temps et la difficulté des chemins ne
+permettaient pas aux commissaires d'en faire venir.
+
+Il savait que Cazal était fort pressé par les Espagnols, et que si le
+duc de Savoie persistait dans son système d'hostilités, et, chose facile
+avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix
+jours sur le chemin de Cazal, réduit à la dernière extrémité malgré
+l'héroïsme de Gurron, qui y commandait, et malgré le dévouement des
+habitants, qui s'étaient joints à la garnison pour défendre la ville,
+celle-ci serait peut-être forcée d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les
+dernières nouvelles de Cazal annonçaient, en effet, qu'après y avoir
+mangé les chevaux, les chiens et les chats, on était arrivé à faire la
+chasse à ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le fléau des
+grandes famines.
+
+Aussi, pendant la soirée où Louis XIII avait convié tous ses maréchaux,
+ses généraux et ses officiers supérieurs, s'approcha-t-il du roi et lui
+demanda-t-il si, la soirée finie, la fatigue que devait éprouver Sa
+Majesté ne l'empêcherait pas de l'entretenir quelques instants.
+
+Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour où il fit tuer le
+maréchal d'Ancre, répondit:
+
+--Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de
+l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prêt
+à lui accorder l'audience qu'elle me demandera.
+
+Et en effet, lorsque la soirée fut finie, le roi, bien abreuvé de
+louanges, vint au cardinal:
+
+--Et maintenant, mon Eminence, à nous deux, dit il en s'asseyant et en
+montrant un siége au cardinal.
+
+Le cardinal s'assit sur l'ordre du roi et après le roi.
+
+--Parlez, je vous écoute, dit Louis XIII.
+
+--Sire, dit le cardinal, je crois que Votre Majesté a eu aujourd'hui
+toute satisfaction comme réparation à l'injure qui lui avait été faite,
+et que le désir d'une gloire inutile ne la poussera pas à continuer une
+guerre que peut immédiatement terminer une paix glorieuse.
+
+--Mon cher cardinal, dit le roi, en vérité je ne vous reconnais plus;
+vous avez voulu la guerre, la guerre malgré tout le monde, et voilà qu'à
+peine nous sommes en campagne vous proposez la paix.
+
+--Que vous importe, Sire, que la paix vienne tôt ou tard, si elle arrive
+avec tous les avantages que nous espérions?
+
+--Mais que dira l'Europe de nous avoir vu faire tant de bruit et de
+menaces pour nous arrêter après un seul combat?
+
+--L'Europe dira, Sire, et ce sera la vérité, que ce combat a été si
+glorieux et si décisif qu'il a suffi pour décider du succès de toute la
+campagne.
+
+--Mais encore, pour accorder la paix, il faudrait qu'on nous la
+demandât.
+
+--Il est beau au vainqueur de la proposer.
+
+--Comment, monsieur le cardinal, vous n'attendez pas même qu'on nous la
+demande?
+
+--Sire, vous avez un si bon prétexte de faire les premières avances.
+
+--Lequel?
+
+--Dites que c'est en considération de la princesse Christine, votre
+soeur.
+
+--Tiens, c'est vrai, dit le roi, j'oublie toujours que j'ai une famille;
+il est vrai, ajouta-t-il avec amertume, que ma famille prend soin de
+m'en faire souvenir. Vous pensez donc?...
+
+--Je pense, Sire, que la guerre est une cruelle nécessité, et
+qu'appartenant à une Eglise qui abhorre le sang, il est de mon devoir
+d'en laisser répandre le moins possible. Or, tout vous est permis, Sire,
+après une journée si glorieuse, et le Dieu des armées est aussi le Dieu
+de la miséricorde et de la clémence.
+
+--Comment présenterez-vous la chose à Sa M. le roi des Marmottes, dit le
+roi en employant le titre dont s'était servi Henri IV après la conquête
+de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du comté de Gex.
+
+--C'est bien facile, Sire; j'écrirai au nom de Votre Majesté au duc de
+Savoie que vous lui laissez encore le choix de la paix ou de la guerre;
+que s'il préfère la guerre, nous continuerons de le battre comme nous
+avons fait aujourd'hui, et comme votre auguste père a fait dans le
+passé; que si, au contraire, il choisit la paix, nous traiterons avec
+lui sur les mêmes bases qu'avant la victoire; c'est-à-dire qu'il
+accordera passage aux troupes de France, leur fournira des étapes et
+contribuera de tout son pouvoir à secourir Cazal, en donnant des vivres
+et des munitions de guerre, que le roi paiera aux prix des trois
+derniers marchés; que le duc de Savoie laissera passer à l'avenir, par
+quelque endroit de son pays que ce puisse être, les troupes et tout le
+matériel de guerre qui seraient jugés nécessaires à la défense de
+Montferrat, dans le cas où le Montferrat serait attaqué ou que l'on
+craigne avec raison qu'il ne le soit; que pour sécurité de l'exécution
+de ces deux derniers articles, le duc de Savoie remettra la citadelle de
+Suze et le château de Gélasse entre les mains de Sa Majesté, et qu'il y
+sera laissé une garnison de Suisses, commandée par un officier nommé par
+vous, Sire.
+
+--Mais lui, le Savoyard, demandera naturellement quelque chose en
+échange de tout cela.
+
+--Nous irons, si vous le voulez bien, Sire, au-devant de sa demande,
+nous offrirons de lui faire céder par le duc de Mantoue, en
+dédommagement des droits de la maison de Savoie sur le Montferrat, la
+propriété de la ville de Trino avec quinze mille écus d'or de revenus.
+
+--Nous la lui avons déjà offerte, et il a refusé.
+
+--Nous n'étions pas à Suze, Sire, et nous y sommes, et grâce à vous, ce
+que je n'oublierai jamais. Sire, ce qu'il ne faut oublier jamais ce
+n'est point mon dévouement sans péril pour Votre Majesté, c'est le
+courage des braves soldats qui ont combattu sous vos yeux, c'est la
+valeur des chefs qui les ont conduits au combat.
+
+--Si j'avais le malheur d'oublier, Votre Eminence me ferait souvenir.
+
+--Ainsi, ma proposition est acceptée?
+
+--Mais qui enverra-t-on?
+
+--Le maréchal de Bassompierre ne semble-t-il pas à Votre Majesté le
+meilleur ambassadeur qui se puisse choisir pour une pareille affaire.
+
+--A merveille.
+
+--Eh bien, Sire, il partira demain matin, pour mettre sous les yeux du
+duc l'ensemble du traité; quant aux articles secrets...
+
+--Il y aura donc des articles secrets!
+
+--Il n'y a pas de traité qui n'ait ses articles secrets; quant aux
+articles secrets, ils seront débattus directement entre moi et le duc,
+ou son fils.
+
+--Tout est arrêté ainsi alors!
+
+--Oui, Sire, et avant trois jours, tenez-vous pour certain d'avoir la
+visite du prince votre beau-frère ou du duc votre oncle.
+
+--C'est vrai, dit le roi, ceux-là aussi sont de ma famille; mais ils ont
+sur mes autres parents un grand mérite, c'est de me faire publiquement
+la guerre. Bonsoir, monsieur le cardinal, vous aussi devez être fatigué
+et avoir besoin d'une bonne nuit.
+
+Trois jours après, en effet, comme l'avait prédit le cardinal,
+Victor-Amédée était à Suze et négociait avec le cardinal de Richelieu,
+qui obtint de lui toutes les conditions qu'il avait soumises au roi.
+
+Quant aux articles secrets, ils furent accordés comme les autres.
+
+«Le duc de Savoie s'engageait à faire entrer avant quatre jours mille
+charges de blé, de froment et cinq cents de vin à Cazal.
+
+«De son côté, à la condition que ces obligations seraient remplies, il
+fut convenu que les troupes du roi de France n'avanceraient point
+au-delà de Bunolunga, petite place située entre Suze et Turin, chose,
+disait le traité, que Sa Majesté veut bien accorder à la prière de M. le
+prince de Piémont, afin de donner le temps aux Espagnols de lever
+d'eux-mêmes le siège de Cazal.»
+
+«Enfin, en échange de la ville de Trino, Charles-Emmanuel rendrait au
+duc de Mantoue Albe et Montcalvo, dont il s'était emparé.»
+
+Huit jours après la conclusion du traité, don Gonzalès de Cordoue levait
+_de lui-même_ le siége de Cazal, et l'honneur castillan était sauvé.
+
+Le 31 mars et le 1er avril, le traité fut ratifié par le duc de
+Savoie et par le roi Louis XIII.
+
+Il est vrai qu'il devait en être de ce traité comme de ceux du duc de
+Lorraine.
+
+Un jour, Guillaume III racontait que, s'entretenant avec Charles IV, duc
+de Lorraine, sur la bonne foi que chacun des contractants devait mettre
+à exécuter un traité, ce prince lui répondit en riant:
+
+--Est-ce que vous comptez sur un traité, vous?
+
+--Mais oui, répondit naïvement Sa Majesté britannique.
+
+--Eh bien, répliqua le duc Charles, quand il vous plaira, je vous
+ouvrirai un grand coffre plein de traités que j'ai faits sans en
+exécuter un seul!
+
+Or, Charles-Emmanuel en avait à peu près autant dans son coffre, et ce
+n'était qu'un de plus qu'il y ajoutait, avec l'intention bien positive
+de ne point l'exécuter comme les autres.
+
+Il n'en manifesta pas moins le plus vif désir d'embrasser son neveu
+Louis XIII, si bien qu'il fut résolu entre le duc et le roi qu'une
+entrevue aurait lieu.
+
+Ce furent d'abord le prince de Piémont et le cardinal de Savoie qui
+vinrent saluer le roi immédiatement après le traité; Victor-Amédée
+amenait sa femme, la princesse Christine, soeur du roi. Louis rendit à
+_sa bonne soeur_ tous les honneurs possibles et lui fit toutes les
+amitiés imaginables, enchanté sans doute de prouver qu'il aimait encore
+mieux la princesse de Piémont, qui venait de lui faire la guerre
+ostensiblement, que la reine d'Angleterre et la reine d'Espagne, qui
+pour le moment, se contentaient de conspirer contre lui.
+
+Le duc de Savoie parut le dernier et fut reçu à bras ouverts par son
+neveu Louis XIII, qui, dès le même jour, résolut de lui rendre sa visite
+et de le surprendre comme cela se fait de particulier à particulier;
+mais Charles-Emmanuel, averti à temps, descendit en toute hâte les
+escaliers et l'attendit au seuil.
+
+--Mon oncle, dit Louis XIII en l'embrassant j'avais dessein d'aller
+jusqu'à votre chambre sans que vous le sussiez!
+
+--Vous avez oublié, mon neveu, répondit le duc, que l'on ne se cache pas
+si facilement quand on est roi de France.
+
+Le roi monta les escaliers côte à côte avec le duc, mais pour arriver à
+son appartement, il lui fallut passer avec les courtisans et les
+officiers par une galerie mal soutenue et tremblante.
+
+--Hâtons-nous, mon oncle dit le roi, je ne sais si nous sommes ici en
+sûreté.
+
+--Hélas, Sire, répondit le duc, je vois bien que tout tremble devant
+Votre Majesté comme tout plie sous elle.
+
+--Eh bien, fou, dit le roi radieux en se tournant vers l'Angély, que
+penses-tu des compliments de mon oncle?
+
+--Ce n'est point à moi qu'il faut demander cela, Sire, dit l'Angély.
+
+--Et à qui donc?
+
+--Aux deux ou trois mille imbéciles qui se sont fait tuer pour qu'il
+nous les fît.
+
+L'Angély, dans sa réponse au roi, avait admirablement résumé la
+situation.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+UN CHAPITRE D'HISTOIRE
+
+
+Après chaque guerre, si longue qu'elle soit, même après la guerre de
+trente ans, la paix se signe, et une fois la paix signée, les rois qui
+se sont fait la guerre s'embrassent, sans qu'il soit le moins du monde
+question des milliers d'hommes qui, sacrifiés à ces querelles
+momentanées, pourrissent sur les champs de bataille, des milliers de
+veuves qui pleurent, des milliers de mères qui se tordent les mains, des
+milliers d'enfants qui s'habillent de deuil.
+
+Il est vrai que, grâce à la bonne foi de Charles-Emmanuel, on pouvait
+être sûr que cette nouvelle paix serait rompue à la première occasion
+que trouverait le duc de Savoie de la rompre avantageusement.
+
+Un mois ou deux se passèrent en fêtes pendant lesquelles le duc de
+Savoie envoya ses émissaires à Vienne et à Madrid.
+
+A Vienne, son envoyé était chargé de dire que la violence que le roi
+venait de lui faire à Suze était moins honteuse et plus avantageuse et
+moins préjudiciable à lui qu'à Ferdinand, attendu que lui, duc de
+Savoie, n'avait disputé le passage au roi de France que pour soutenir
+les droits de l'empire en Italie.
+
+Que le secours porté par la France aux habitants de Cazal était un
+attentat manifeste contre l'autorité de l'empereur; puisque la place
+n'était assiégée par les Espagnols que dans le but d'obliger le duc de
+Nevers, établi malgré l'empereur dans un fief de l'empire, à rendre
+l'obéissance légitimement due à Sa Majesté impériale.
+
+A Madrid, son envoyé était chargé de faire comprendre au roi Philippe IV
+et au comte-duc, son premier ministre, que l'affront fait aux armées
+espagnoles devant Cazal rendait l'autorité de Sa Majesté Catholique
+méprisable en Italie, s'il demeurait impuni; que le roi de France,
+poussé par Richelieu, méditait de chasser les Espagnols de Milan, et que
+le cabinet de Madrid devait s'attendre à ce qu'une fois chassé de Milan,
+les Espagnols ne resteraient pas longtemps à Naples.
+
+De leur côté, Philippe IV et Ferdinand échangeaient des émissaires.
+
+Voici ce qui se décidait entre eux.
+
+L'empereur allait demander aux cantons suisses un passage pour ses
+troupes. Si les Grisons refusaient le passage, on les surprendrait et
+l'on marcherait immédiatement sur Mantoue.
+
+Le roi d'Espagne rappelait don Gonzales de Cordoue et mettait à sa
+place, à la tête des troupes espagnoles en Italie, le fameux Amboise
+Spinola, avec ordre d'assiéger et de reprendre Cazal, pendant que les
+troupes de l'empire assiégeraient et reprendraient Mantoue.
+
+L'effet moral de cette campagne, terminée en quelques jours, avait été
+immense; l'affaire surprit l'Europe et fit grand honneur au roi Louis
+XIII, le seul des souverains, avec Gustave-Adolphe, qui sortît de son
+palais l'épée au côté et de son royaume l'épée à la main. Ferdinand II
+et Philippe IV faisaient la guerre partout et toujours, et cruellement,
+mais ils la faisaient agenouillés devant leur prie-Dieu.
+
+Si le roi et son armée eussent pu rester en Piémont, tout était sauvé;
+mais le cardinal s'était engagé à réduire les protestants avant l'été,
+et les protestants avaient profité de l'absence du roi et du cardinal
+pour se réunir sous le commandement du duc de Rohan au nombre de quinze
+mille dans le Languedoc.
+
+Le roi fit ses adieux à _son bon oncle_ le duc de Savoie, ignorant
+encore toutes les intrigues que celui-ci avait nouées, même pendant sa
+présence en Piémont. Le 22 avril, il rentrait en France par Briançon,
+Gap, Châtillon, et marchait sur Privas.
+
+Il évitait Lyon dont les deux reines avaient fui bien vite à cause de la
+peste.
+
+Quant à Monsieur, nous croyons l'avoir dit déjà, il avait, dans son
+mécontentement, quitté non-seulement Paris, mais la France, acceptant
+l'hospitalité que lui avait offerte dans la ville de Nancy le duc
+Charles IV de Lorraine. En quittant la France, il avait abandonné ses
+prétentions sur la princesse Marguerite, soeur du duc.
+
+Traqué par quarante mille hommes conduits par trois maréchaux de France
+et par Montmorency que Richelieu faisait aller où il voulait en lui
+montrant l'épée de connétable, Rohan finit par faire, lui chef
+protestant, la même faute qu'avaient commise, le siècle précédent, les
+chefs catholiques.
+
+Il fit avec l'Espagne, son ennemie mortelle à lui et l'ennemie mortelle
+de la France, un traité d'argent que l'Espagne ne tint pas. Enfin
+Privas, sa dernière place forte, fut prise, on pendit un tiers des
+habitants, on dépouilla non-seulement les pendus, mais tous les autres
+rebelles de leurs biens; et enfin, le 24 juin 1629, on signa en vue
+d'une nouvelle campagne d'Italie, dont les affaires commençaient à se
+brouiller, une paix dont la principale condition fut de démanteler
+toutes les villes protestantes.
+
+On avait su devant Privas quelque chose du dessein qu'avait Ferdinand de
+faire passer des troupes en Italie; on disait que Waldstein, lui-même,
+comptait franchir les Alpes grisonnes avec cinquante mille hommes. Enfin
+on eut connaissance qu'une déclaration avait été lancée par Ferdinand,
+en date du 5 juin, dans laquelle il déclarait que ses troupes
+marchaient en Italie, non pour y porter la guerre, mais afin d'y
+conserver la paix en maintenant l'autorité légitime de l'empereur, et en
+défendant les fiefs de l'empire dont les étrangers prétendaient disposer
+au préjudice de ses droits.
+
+Par la même déclaration, l'empereur faisait instance amicale au
+sérénissime roi d'Espagne, comme à celui qui possédait le fief principal
+de l'empire en Italie, de pourvoir les troupes impériales de vivres et
+de munitions nécessaires.
+
+Tout était donc à recommencer en Italie; par malheur, Louis n'était prêt
+ou plutôt ne serait prêt pour une guerre étrangère que dans cinq ou six
+mois.
+
+Faute d'argent, après Privas, Richelieu avait été forcé de licencier
+trente régiments.
+
+On envoya M. de Sabern à la cour de Vienne pour demander à l'empereur
+son ultimatum.
+
+De son côté, M. de Créquy fut envoyé à Turin pour inviter Monsieur de
+Savoie à s'expliquer franchement et à dire, en cas de guerre, quel
+drapeau il arborerait.
+
+L'empereur répondit:
+
+ «Le roi de France est venu en Italie avec une puissante armée sans
+ aucune déclaration à l'Espagne ni à l'empire, et s'y est rendu maître
+ par les armes ou par composition, de quelques localités soumises à la
+ juridiction de l'empereur; que le roi de France retire ses troupes de
+ l'Italie, et l'empereur souffrira que l'affaire soit jugée par le
+ droit commun.»
+
+Le duc de Savoie répondit:
+
+ «Le mouvement des Impériaux à travers les Grisons n'a point rapport à
+ ce qui s'est fait dans le traité de Suze; mais le roi d'Espagne
+ souhaite que les Français sortent d'Italie et que Suze soit
+ promptement rendue. Si le roi Louis veut donner cette satisfaction à
+ son beau-frère Philippe IV, le duc de Savoie obtiendra de l'empereur
+ Ferdinand qu'il retire ses troupes du pays des Grisons.»
+
+M. de Créquy transmit cette réponse au roi, qui la rendit au cardinal,
+en le chargeant de répondre.
+
+Le cardinal répondit:
+
+ «Dites au duc de Savoie qu'il n'est point question de ce que désirent
+ l'empereur et le roi d'Espagne, mais de savoir purement et simplement
+ si Son Altesse voulait tenir sa parole donnée de joindre ses troupes à
+ celles du roi pour maintenir le traité de Suze.»
+
+Le roi revint à Paris, furieux contre son frère Monsieur, dont il
+voulait confisquer les propriétés; mais la reine-mère fit si bien
+qu'elle raccommoda les deux frères et que Monsieur, qui, comme toujours,
+avait fait au roi son humble soumission, fit ses conditions pour
+rentrer, et, au lieu de perdre à son escapade, il y gagna le duché de
+Valois, une augmentation de cent mille livres de pension par an, le
+gouvernement d'Orléans, de Blois, de Vendôme, de Chartres, le château
+d'Amboise, le commandement de l'armée de Champagne et la commission, en
+cas d'absence du roi, de lieutenant-général à Paris et dans les
+provinces voisines.
+
+Puis cette curieuse réserve était faite:
+
+«En se raccommodant avec le roi, Monsieur ne s'engage point à oublier
+les injures du cardinal de Richelieu, _injures dont il le punira tôt ou
+tard_.»
+
+Le cardinal eut connaissance de ce pacte quand il était trop tard pour
+l'empêcher; il alla trouver le roi et lui mit le traité sous les yeux.
+
+Louis baissa la tête; il comprenait tout ce qu'il y avait de profonde
+ingratitude dans la faiblesse qu'il avait eue de céder aux exigences de
+son frère.
+
+--Si Votre Majesté fait cela pour ses ennemis, dit le cardinal, que
+fera-t-elle donc pour l'homme qui lui a prouvé qu'il était son meilleur
+ami.
+
+--Tout ce que me demandera cet homme, si cet homme est vous.
+
+Et, en effet, séance tenante, le roi le nomma vicaire-général en Italie
+et généralissime de toutes ses armées.
+
+En apprenant ces concessions faites à son ennemi, Marie de Médicis
+accourut, et ayant pris connaissance de la commission donnée au
+cardinal:
+
+--Et à nous, monsieur, demanda-t-elle à son fils avec un sourire
+railleur, quels droits nous réservez-vous donc?
+
+--Celui de guérir les écrouelles, répondit l'Angély, qui était présent à
+la discussion.
+
+Avec des efforts inouïs, avec une vigueur admirable, le cardinal
+improvisa une nouvelle campagne.
+
+Seulement un ennemi barrait le chemin du Piémont «et opposait à l'armée
+un abîme dans lequel la moitié se fût engloutie.»
+
+Cet obstacle, c'était la peste.
+
+La peste qui avait forcé les deux reines de revenir à Paris et qui avait
+forcé le roi de passer par Briançon.
+
+Elle était passée de Milan--c'est la même que Manzoni peint dans les
+_Promessi sposi_--elle était passée de Milan à Lyon, où elle faisait des
+ravages terribles. Quelques soldats, disait-on, l'avaient rapportée
+d'au-delà des Alpes; elle éclata aux portes de Lyon, dans le village de
+Vaux. On établit un cordon sanitaire autour du village; mais, la peste,
+comme tous les fléaux, a des alliés dans les mauvaises passions
+humaines. La peste s'adressa à la cupidité. Quelques hardes de
+pestiférés, introduites en fraude et vendues auprès de l'église de
+Saint-Nizier, importèrent la contagion au coeur de Lyon.
+
+On était aux derniers jours du mois de septembre.
+
+On eût dit en voyant les ouvriers tomber comme frappés de la foudre dans
+les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint Jean et de Saint
+Georges, une raillerie de la nature. Le temps était magnifique; jamais
+soleil plus beau n'avait illuminé un ciel plus serein; jamais l'air
+n'avait été si doux et si pur, jamais végétation plus luxuriante n'avait
+paré les admirables paysages du Lyonnais; point de variations subites
+dans la température, point de chaleurs extrêmes, point d'orages, aucune
+de ces intempéries atmosphériques auxquelles on attribue tant
+d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Radieuse et
+souriante, la nature regardait la corruption et la mort frapper à la
+porte des maisons.
+
+C'était, au reste, à ne rien comprendre au fléau, tant il était
+bizarrement capricieux. Il épargnait un côté de la rue, ravageait
+l'autre. Une île de maisons restait intacte, et les maisons qui
+entouraient cette île étaient toutes visitées et tendues de noir par la
+sinistre hôtesse. Elle passait au-dessus des quartiers infects et
+encombrés de la vieille ville et allait attaquer les places de
+Bellecourt et des Terreaux, les quais, les quartiers les plus beaux, les
+plus accessibles à l'air et à la lumière; toute la partie inférieure de
+la grande cité fut dévastée. Elle s'arrêta, on ne sait pourquoi, vers la
+rue Neyret, au niveau d'une petite maison sur la façade de laquelle on
+vit longtemps une petite statue avec cette inscription latine:
+
+_Ejus præsidio, non ultra pestis._ 1628.
+
+Il n'y eut pas un seul pestiféré à la Croix-Rousse.
+
+Puis, comme si ce n'était point assez de la peste, en frappant du pied
+la terre elle en fit sortir le meurtre. Comme à Marseille en 1720, comme
+à Paris en 1832, le peuple, toujours défiant et crédule, cria à
+l'empoisonnement. Ce n'étaient point, comme à Paris, des malfaiteurs qui
+souillaient l'eau des fontaines; ce n'étaient point comme à Marseille, des
+forçats qui corrompaient l'eau du port. Non, à Lyon, c'étaient _des
+engraisseurs_ qui frottaient d'un onguent mortel les marteaux des
+portes. C'étaient les chirurgiens, disait-on, qui fabriquaient cette
+pommade pestilentielle. Un jésuite, le P. Guillot, a vu les engraisseurs
+et leur graisse. «C'est, dit-il, vers le milieu de septembre que l'on
+commença de graisser les portes; le sacristain de l'église des jésuites
+trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fit brûler,
+mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d'enterrer ce qui
+restait du poison.
+
+Le beau livre de M. de Montfalcon, où nous puisons ce détail, ne dit
+point si le P. Grillot se trouva à point pour donner l'absolution à ceux
+que ces quelques lignes firent assassiner; mais le lendemain, un
+malheureux qui portait une chandelle allumée dont le suif coulait sur
+ses vêtements, fut lapidé par la population; un médecin, qui voulait
+faire prendre une potion calmante à l'un de ses malades de la
+Guillotière, soupçonné de lui donner du poison, dut boire la potion pour
+éviter la mort: tout passant inconnu qui approchait par mégarde sa main
+d'un marteau de porte ou d'une sonnette était poursuivi par ce cri: Au
+Rhône l'empoisonneur!
+
+Lorsque la peste de Marseille éclata, Chirac, Médecin du régent,
+consulté par les échevins de la ville, répondit: Tâchez d'être gais!
+
+C'était difficile d'être gai, à Lyon surtout, où la première chose que
+firent les prêtres et les moines fut d'annoncer, pour qu'on ne conservât
+pas même l'espoir, que le fléau était tout simplement le messager de la
+colère divine. A partir de ce moment, pour les esprits faibles, la peste
+ne fut plus une simple épidémie dont on pouvait guérir, mais l'ange
+exterminateur, au glaive flamboyant duquel personne ne devait échapper.
+
+Et tout le monde le sait d'ailleurs, nos médecins au retour d'Egypte ont
+constaté le fait, la peste a ses préférences, elle choisit les faibles,
+affectionne les effrayés. Avoir peur de la peste, c'est déjà en être
+malade. Et comment n'eût-on pas eu peur, quand on voyait deux frères
+minimes se chargeant de l'expiation générale, porter à Notre-Dame de
+Lorette une lampe d'argent sur laquelle étaient gravés les noms des
+échevins. Comment n'eût-on pas eu peur quand on entendait de tous côtés
+les prédications des moines annonçant la fin du monde, quand des autels
+improvisés s'élevaient dans les rues, au milieu des places, aux coins
+des carrefours, et que, du haut de ces autels, que l'on faisait le plus
+élevé possible, on voyait et l'on entendait les prêtres bénissant la
+ville mourante. Quand un moine ou un prêtre passait dans la rue, les
+gens du peuple s'agenouillaient sur son passage et demandaient
+l'absolution. Beaucoup tombaient avant de l'avoir reçue; des pénitents
+sillonnaient la ville couvert d'un sac souillé de cendre, une corde
+autour des reins et une torche allumée à la main, et alors, sans savoir
+s'ils étaient consacrés ou non, sans s'inquiéter s'ils auraient le droit
+d'absoudre, des mourants debout appuyés à la muraille ou couchés, se
+soulevant sur leurs coudes, leur criaient leurs confessions, préférant
+le salut de leur âme à la conservation de leur honneur.
+
+Ce fut alors qu'on put voir combien facilement se brisent les liens de
+la nature aux mains de la terreur tordant ses bras. Plus d'amitié, plus
+d'amour. Les plus proches parents s'évitaient, la femme abandonnait son
+mari, le père et la mère leurs enfants, les plus chastes n'avaient plus
+souci de la pudeur et se livraient à qui voulait les prendre. Une femme
+racontait en riant d'un rire insensé qu'elle avait cousu dans leur
+linceul ses quatre enfants, son père, sa mère et son mari. Une autre,
+six fois veuve en six mois, changea six fois d'époux. La plupart des
+habitants restaient enfermés dans leurs maisons, et l'oreille tendue,
+l'oeil hagard, regardaient ceux qui passaient à travers les vitres de
+leurs fenêtres, derrière lesquelles ils apparaissaient pâles comme des
+spectres, ou à travers les fentes des volets et des portes des magasins.
+Les passants étaient rares; ceux qui étaient contraints de sortir
+couraient à grands pas, échangeant, sans s'arrêter, une parole avec ceux
+qu'ils rencontraient; ceux qui, des environs de Lyon, étaient forcés de
+venir à la ville, y venaient à cheval et passaient au galop, enveloppés
+d'un manteau qui ne laissait voir que leurs yeux. Les plus lugubres et
+les plus effrayants de tous étaient les médecins dans le costume étrange
+qu'ils avaient inventé; serrés dans une toile cirée, montés sur des
+patins, couvrant leur bouche et leurs narines d'un mouchoir saturé de
+vinaigre, ils eussent fait rire en temps ordinaire; en temps mortel, ils
+épouvantaient. Au bout de huit jours, au reste, la ville était encore
+plus dépeuplée par la fuite que par la mort. Plus de riches, par
+conséquent plus d'argent; plus de juges, par conséquent plus de
+tribunaux. Les femmes accouchaient seules, les sages-femmes avaient fui,
+et la peste occupait tous les médecins; plus de bruit dans les ateliers
+vides, plus de chansons d'ouvriers au travail, plus de cris dans les
+rues, partout l'immobilité, partout le silence de la mort, interrompu et
+rendu plus lugubre par le bruit de la sonnette attachée aux tombereaux
+en longues files charriant les cadavres, et le tintement de la grosse
+cloche de Saint-Jean, qui sonnait tous les jours à midi. Ces deux bruits
+funèbres exerçaient une funeste influence surtout sur l'organisme
+nerveux des femmes; on en voyait l'air taciturne, le corps brisé, un
+chapelet à la main, faire retentir l'air de hurlements. Il y en eut qui,
+au bruit de cette sonnette attachée aux tombereaux, tombèrent mortes et
+comme foudroyées. D'autres, au tintement du beffroi, furent saisies
+d'une telle frayeur qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elles et
+moururent. Une femme frénétique se jeta dans un puits, une jeune fille,
+chassée de sa maison, se précipita dans le Rhône.
+
+Il y avait trois grandes mesures à prendre, et on les prit: séquestrer
+chez eux les malades riches, transporter aux hôpitaux les malades
+pauvres, enlever les cadavres.
+
+Il y en eut une quatrième, que l'on fut forcé d'adopter avant d'avoir
+même le temps de mettre les trois autres à exécution, c'était de faire
+justice des misérables qui, sous prétexte de soigner les mourants ou
+d'enlever les cadavres, s'introduisaient dans les maisons, dévalisaient
+les secrétaires, brisaient les serrures des coffres, arrachaient aux
+moribonds leurs bagages et leurs bijoux.
+
+On dressa sur tous les points de la ville des potences; les voleurs pris
+en flagrant délit y étaient conduits et pendus à l'instant même.
+
+Pour séquestrer les malades, on murait les portes, et l'on passait la
+nourriture et les médicaments par la fenêtre.
+
+Les hôpitaux furent insuffisants; on en improvisa un à la quarantaine,
+sur la rive droite de la Saône. Il ne pouvait malheureusement contenir
+que deux cents lits; quatre mille malades y furent entassés; il y avait
+des pestiférés partout, non-seulement dans les salles, mais dans les
+corridors, dans les caves, dans les greniers. On écartait deux morts
+pour faire une place où coucher un mourant. Les médecins et les gens de
+service étaient obligés de choisir la place où ils mettaient le pied. Au
+milieu des cadavres raidis, immobiles, entrant presque immédiatement en
+putréfaction, on voyait s'agiter les moribonds dévorés par une soif
+ardente, demandant à grands cris de l'eau; d'autres, dans une dernière
+secousse de l'agonie, se levaient de leurs matelas, de leur paille ou
+des dalles nues sur lesquelles ils étaient couchés, le visage terreux,
+les orbites caves, l'oeil terne et sanglant, battaient, en râlant l'air
+de leurs bras, poussaient un gémissement profond et tombaient morts.
+D'autres plus exaspérés encore, s'élançaient comme pour fuir une vision
+et trébuchaient sur leurs voisins, traînant après eux le drap qui devait
+leur servir de linceul.
+
+Et cependant cet effroyable hospice était envié par les misérables qui
+mouraient au coin des rues et au bord des fossés.
+
+On ramassa tout ce qu'il y avait de misérables et de gens sans aveu pour
+en faire des ensevelisseurs. On leur donnait trois livres par jour, et
+l'on détournait les yeux quand ils fouillaient dans les poches des
+cadavres. Ils avaient des crocs de fer avec lesquels ils tiraient les
+cadavres qu'ils entassaient dans des tombereaux. Du premier et des étages
+au-dessus, ils les jetaient par les fenêtres. Tout cela était enseveli
+dans de grandes fosses; mais elles furent bientôt pleines, se mirent à
+fermenter, et, comme des volcans vomissant le feu, elles vomirent de la
+pourriture humaine.
+
+Un vieillard, nommé le père Raynard, avait vu mourir sa famille entière
+et restait seul. Il se sentit atteint de la contagion et s'épouvanta des
+fosses communes, car il ne pouvait plus compter sur personne pour le
+soigner, l'aider à mourir, et l'ensevelir chrétiennement. Il prit une
+bêche et un hoyau, résolu d'employer ses dernières forces à creuser sa
+tombe. Le travail terminé il planta à la tête de la fosse sa bêche, y
+attacha son hoyau en croix et se coucha sur le bord, comptant sur une
+dernière convulsion pour le faire rouler dans l'excavation qu'il avait
+creusée, et sur la pitié d'un passant pour le couvrir de terre.
+
+Ce qu'il y avait de terrible au milieu de cette agonie de tout un
+peuple, c'était l'hilarité, la joie, l'allégresse de ces hommes chargés
+de réunir les morts, et qu'on avait baptisés du nom expressif de
+_corbeaux_. C'étaient les bons amis de la mort, c'étaient les cousins de
+la peste. Ils la fêtaient, l'invitaient à frapper dans les maisons
+épargnées et à se faire longtemps l'hôtesse de la ville. Ils avaient des
+plaisirs terribles dans le genre de ceux que vante le marquis de Sade et
+que se donna le bourreau de Marie Stuart; et on les voyait, quand la
+mourante était jolie, quand l'agonisante était belle, célébrer l'hymen
+infâme de la vie et de la mort.
+
+Introduite à Lyon, comme nous l'avons dit, au mois de septembre, pendant
+trente-cinq jours elle augmenta de violence, puis elle resta deux mois
+stationnaire. Vers la fin de décembre, lorsqu'un froid rigoureux eut
+chassé le vent du midi, elle perdit de sa violence. On la crut partie,
+et l'on célébra son départ par des cris et des feux de joie.
+
+La peste se piqua et profita d'un changement de température pour
+revenir; une grande pluie tomba qui ramena la peste et éteignit les
+feux.
+
+Elle sévit de nouveau, et dans toute sa force, pendant le mois de
+janvier et de février, puis elle diminua au printemps, se montra de
+nouveau au mois d'août et disparut en décembre.
+
+Elle avait duré un peu plus d'un an et tué six mille personnes.
+
+L'archevêque, Charles de Miron, était mort des premiers le 6 août 1628,
+et il avait eu pour successeur l'archevêque d'Aix, Alphonse de
+Richelieu, frère du cardinal.
+
+Ce fut à son frère que le cardinal s'adressa naturellement pour savoir
+s'il était possible de tenter une seconde campagne contre le Piémont et
+faire impunément traverser à trente mille hommes Lyon et le Lyonnais.
+
+L'archevêque répondit que l'état sanitaire était excellent, et que les
+maisons vides ne manqueraient pas pour loger la cour si, comme la
+première fois, la cour voulait suivre l'armée.
+
+Le jour même où il reçut cette réponse, le cardinal expédia M. de Pontis
+à Mantoue pour prévenir le duc du secours qu'on allait lui porter.
+
+M. de Pontis devait se mettre à la disposition du duc Charles de Nevers
+pour exécuter les travaux de défense de la place.
+
+Un an à peu près s'était donc écoulé depuis que Richelieu, confiant dans
+le traité de Suze ou feignant de s'y confier, forcé qu'il était d'aller
+combattre les huguenots du Languedoc, avait quitté le Piémont. Pendant
+cette année, comme il l'avait promis au roi Louis XIII, il avait anéanti
+les espérances des protestants, déjà cruellement frappés à La Rochelle;
+il avait organisé une armée, fait rentrer de l'argent dans les caisses
+de l'Etat, signé son fameux traité avec Gustave-Adolphe, battant les
+protestants en France avec les catholiques, s'apprêtant à battre les
+catholiques en Allemagne avec les protestants; il avait envoyé à la
+diète de Soleure le maréchal de Bassompierre, colonel-général des
+Suisses, pour se plaindre du passage des Allemands par les Grisons, s'y
+opposer s'il était possible et ramener cinq ou six mille Suisses
+auxiliaires.
+
+Enfin, ne pouvant secourir efficacement Mantoue, il lui avait envoyé de
+France son meilleur ingénieur, M. de Pontis, et de Venise le maréchal
+d'Estrées. Puis, la peste de Lyon finie, il s'était remis en marche avec
+son armée, et, comme nous l'avons dit, un an après avoir forcé le pas de
+Suze et imposé la paix à Charles-Emmanuel, il se retrouvait exactement
+dans la même condition, seulement le pas de Suze forcé, la citadelle de
+Gélasse aux mains des Français, le Piémont lui était ouvert, et il
+pouvait plus facilement porter secours au marquis de Thoyras assiégé
+dans Cazal par Spinola, qui avait succédé, dans le commandement des
+troupes espagnoles, à don Gonzalès de Cordoue.
+
+Cette fois le cardinal, à peu près sûr du roi, grâce aux preuves de
+trahison qu'il avait avec tant de peines réunies contre Marie de
+Médicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jugé à
+propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre était
+flatté, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il
+y eût une nouvelle campagne à entreprendre; ensuite, de frapper en
+l'absence du roi quelque coup délicat dont la gloire revint à lui seul.
+Tout homme de génie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu
+d'une: il voulait être non-seulement un grand ministre, ce que personne
+ne lui contestait, mais grand général, ce que lui contestaient Créquy,
+Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes
+d'épée enfin, et grand poète, ce que lui contesta à plus juste titre la
+postérité.
+
+Le cardinal était donc à Suze vers le commencement de mars 1630
+négociant à grands coups d'ambassadeurs et d'envoyés extraordinaires
+avec cet insaisissable protée nommé Charles-Emmanuel, serpent couronné
+qui, depuis cinquante années, glissait avec une égale adresse aux mains
+des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs.
+
+Le cardinal avait déjà passé plus d'un mois en négociations qui
+n'avaient abouti à rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie
+ne l'empêchât de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui
+commençait à en manquer. Le duc de Savoie n'était point assez fort pour
+résister à la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais
+l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de
+l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on
+faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du
+Montferrat avec plus de bonheur peut-être qu'il n'avait disputé le pas
+de Suze.
+
+Impatient de tous ces délais, il fit venir le duc de Montmorency, et
+s'adressant franchement à lui:
+
+--Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous:
+la campagne d'Italie finie, l'épée de connétable vous est acquise. Mais
+la campagne d'Italie, vous le voyez vous-même, ne sera finie que quand
+une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or,
+la guerre de l'an dernier n'a été qu'une escarmouche en comparaison de
+ce que va être celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles
+dans ses intérêts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous
+traiterons par intermédiaires ou par correspondants; partez pour Turin,
+la situation n'est point encore tellement gâtée entre nous et le duc de
+Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de
+la cour du duc de Savoie sont belles; vous êtes galant, monsieur le duc,
+et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en
+tyran à votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise
+qui convient à deux hommes comme nous, le côté délicat de la question;
+de plus vous êtes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez
+été, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure
+qui, sans donner défiance au roi, doit donner confiance à ses ennemis;
+usez de cette excellente position que vous font tout à la fois votre
+rang et le hasard, et arrangez, au milieu des fêtes et des plaisirs, une
+conférence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils
+et moi.
+
+Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beauté des
+dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de
+l'horizon, et, à votre retour, mon cher duc, selon votre réponse, nous
+prendrons un parti; seulement, à votre retour, tâchez de rapporter ou la
+paix ou la guerre dans le pli de votre manteau.
+
+C'était là une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'élégant
+et beau duc de Montmorency. Il avait en effet épousé la fille du duc de
+Braciano, c'est-à-dire de ce Vittorio Orsini qui avait été l'amant de
+Marie de Médicis avant son mariage et peut-être même après, de sorte que
+si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII étaient
+réels, Montmorency se trouvait le beau-frère du roi. Il avait été en
+effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham était venu se jeter
+au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux
+ambassadeur de Charles Ier avait, en laissant toutes ses perles sur
+les parquets du Louvre, retrouvé dans les jardins d'Amiens la plus
+précieuse de toutes les perles. Un coeur amoureux, un homme comme le duc
+de Montmorency ne devait, en conséquence, inspirer aucune défiance à la
+cour du duc de Savoie, si ce n'était aux maris des belles Piémontaises.
+
+Le duc accepta donc l'ambassade moitié politique, moitié galante dont il
+était chargé, et partit pour Turin, laissant le cardinal étudier, comme
+il l'avait dit, les différents points de l'horizon, obscurcis, il faut
+l'avouer, par un imminent orage.
+
+En Allemagne, c'est-à-dire au nord, Waldstein grossissait à vue d'oeil:
+arrivé à ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrêter. Nommé duc
+de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand
+lui avait concédés en Bohême, domaines confisqués sur ceux que l'on
+appelait les rebelles, il avait levé à ses frais une armée de 50,000
+hommes, refoulé les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, défait ses
+alliés et Betlem Gabor, regagné le Brandebourg, conquis le Holstein, le
+Slesvig, la Poméranie, le Mecklembourg, et ajouté, en mémoire de cette
+conquête, le titre de duc de Mecklembourg à celui de duc de Friedland.
+
+Mais là s'était, momentanément du moins, arrêté sa période croissante;
+Ferdinand cédait aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre ce
+chef de bandits, cherchait un moyen de l'éloigner le plus possible de
+l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de
+l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoyé un
+corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse
+énorme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays
+déjà mangé. Il lui fallait se faire conquérant ou périr; il lui fallait
+surtout retomber sur les riches villes impériales, sur Worms, Francfort,
+la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son
+avant-garde avait occupé un fort dans l'évêché de Metz, et Richelieu
+n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il était en Lorraine, s'était mis
+en rapport avec Waldstein, et qu'il avait été sérieusement question
+d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en
+réalité contre Louis XIII. Un général italien, avec deux chefs de bande,
+Galas et Aldungen, commandaient les troupes détachées vers l'Italie pour
+assiéger Mantoue et porter secours à Charles-Emmanuel.
+
+A l'est, c'était Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal;
+Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais,
+mais Venise n'en était plus au temps de ces coups de main hardis qui lui
+donnèrent Constantinople, Chypre et la Morée. Mais, d'un autre côté, les
+Vénitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de
+blé, y jetèrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au
+duc et coupèrent les vivres aux assiégeants.
+
+Privés de blé, de rafraîchissements, de fourrages, ne pouvant attaquer
+Mantoue qu'à l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les
+auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le siége,
+lorsqu'ils retrouvèrent un secours là où ils s'attendaient le moins à le
+trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat
+ecclésiastique, à condition que l'un de ses neveux (celui-là n'était pas
+placé à ce qu'il paraît) se ferait marchand de pain, de vin et de
+paille. Ainsi, comme toujours, c'était le pape, et un pape italien, qui,
+comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'était un Barberino, et
+ses neveux étaient ces fameux Barberini qui enlevèrent jusqu'aux plaques
+de bronze du Panthéon d'Agrippa.
+
+Plus rapproché du cardinal, mais dans la même direction, c'était
+Spinola; le condottiere génois au service de l'Espagne, qui entrait dans
+le Montferrat en même temps que les Impériaux entraient dans le duché de
+Mantoue, et qui, sans faire précisément le siége de Cazal, se contentait
+de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille
+chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Français,
+s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment où Mantoue
+serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impériaux qui
+l'assiégeaient, viendraient à son aide pour s'emparer de Cazal et
+chasser les Français d'Italie.
+
+A l'Ouest, l'horizon était plus sombre encore, Colatto et Spinola
+étaient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en
+bataille rangée, à visage découvert; mais du côté de la France, il n'en
+était pas ainsi: les ennemis du cardinal étaient de sombres mineurs qui
+creusaient souterrainement pour ébranler sa fortune et ne reparaissaient
+au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa
+renommée liés à celles de son ministre, se lassant de cette lutte
+incessante, était plus mélancolique qu'il ne l'avait jamais été; dégoûté
+de tout, même de la chasse, il vivait, lui, dans une inquiétude
+continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mère, femme, frère, vivaient,
+eux, dans une espérance unique, la chute du cardinal, et chacune de
+leurs paroles, chacune de leurs actions était un ébranlement porté à
+cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il
+n'y avait pas de royauté, pas de grandeur pas d'influence sans le
+cardinal.
+
+Il commençait, au reste, à s'apercevoir que le premier ministre n'était
+qu'une espèce d'ouvrage avancé qu'il fallait prendre, soit par ruse,
+soit d'assaut, pour arriver à le battre en brèche lui-même. Louis était
+donc disposé à défendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que
+c'était se défendre lui même.
+
+Depuis la fuite du duc d'Orléans à Nancy, fuite prévue par la lettre en
+chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les négociations impies
+échangées entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il
+arriverait un moment où Gaston, soutenu à l'extérieur par l'Autriche,
+l'Espagne et la Savoie, à l'intérieur par la reine Marie de Médicis, la
+reine Anne et les mécontents de tous les parties, lèverait l'étendard de
+la révolte.
+
+En effet, les mécontents étaient nombreux.
+
+Le duc de Guise était mécontent de n'avoir pas obtenu dans l'armée le
+commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la
+duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu.
+
+Les juges du Châtelet de Paris, soulevés par certaines taxes exigées
+cette année des officiers de judicature, étaient mécontents et, dans
+leur mécontentement, cessaient de rendre la justice.
+
+Enfin le Parlement lui-même était si mécontent, qu'il offrait
+secrètement au duc d'Orléans de se déclarer en sa faveur, s'il voulait
+décréter l'abolition de quelques impôts qui lui seraient désignés.
+
+Nous nous sommes étendus avec trop de détails sur la manière dont la
+police du cardinal était faite pour que nous ayons besoin de dire qu'il
+était au courant de toutes ces menées et suivait de l'oeil tous ces
+mécontentements.
+
+Mais il vivait dans cette rassurante conviction que le roi tiendrait la
+promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre, et cette
+conviction était en lui pour deux raisons: la première, c'est qu'il
+était certain que cette incurable mélancolie, cet ennui de toute chose
+pousserait le roi du côté de l'armée, ne fût-ce que pour entendre se
+renouveler le bruit glorieux qui s'était fait une année auparavant
+autour de son nom; la seconde, c'est que, comme au départ du roi, Gaston
+devait être nommé lieutenant-général à Paris et commandant de l'armée de
+Champagne, Gaston, pour toucher les émoluments des deux grades,
+pousserait, avec l'aide de sa mère et de la reine, Louis XIII hors de
+Paris et même hors de France.
+
+Il y avait bien la possibilité que Gaston profitât de l'absence du roi
+pour nouer quelque conspiration contre le cardinal et même contre le
+roi; mais, une fois Louis XIII près de lui, Richelieu ne craignait rien,
+et il connaissait assez Gaston pour être sûr qu'à la vue d'une armée
+commandée par le cardinal et par le roi en personne, non-seulement il
+abandonnerait alliés et complices, mais encore les livrerait quels
+qu'ils fussent, comme il avait fait jusqu'alors, contre son pardon et
+une augmentation de revenus.
+
+Cette revue de l'Europe faite, le cardinal comprit que tous les dangers
+réels étaient dans le lointain et, plus tranquille, se tourna du côté
+de Turin et essaya de voir, malgré la distance, si Montmorency y suivait
+exactement ses instructions.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+DEUX ANCIENS AMANTS.
+
+
+Le duc de Montmorency, sans lui faire part du vrai but de son voyage,
+avait offert à son ami le comte de Moret de l'accompagner à Turin, et
+celui ci avait accepté avec empressement, comme un moyen de distraction.
+
+L'importance des événements que nous racontons et qui sont de grands
+faits historiques nous empêche parfois de suivre jusqu'au fond des
+coeurs de nos personnages le retentissement joyeux ou triste qu'apporte
+l'accomplissement de ces événements. C'est ainsi que nous avons raconté
+l'investissement de la ville de Mantoue par les Impériaux, sans avoir le
+temps de nous préoccuper du trouble que cet investissement jetait dans
+le coeur du fils de Henri IV.
+
+Et, en effet, Isabelle près de son père allait subir toutes les
+conséquences funestes: misère, famine, dangers, qui s'attachent aux
+différentes périodes d'un siége fait par des bandits, tels que ceux qui
+formaient les hordes impériales.
+
+Surtout, lorsqu'il avait su que M. de Pontis y avait été envoyé par M.
+de Richelieu comme ingénieur, il avait demandé à y aller, lui, comme
+volontaire, ne fût-ce que pour combattre, non point près d'Isabelle,
+mais près de M. de Lautrec, l'influence de l'homme qu'il savait être son
+rival.
+
+Mais le cardinal n'avait point autour de lui assez d'esprits fermes et
+de coeurs loyaux dont il fût sûr pour se priver d'un homme qui, par son
+rang d'abord, devait rester là où étaient le roi et le cardinal; mais
+qui, par son courage et son adresse, lui ayant déjà rendu de grands
+services, pouvait dans les circonstances difficiles où l'on allait se
+trouver lui en rendre encore; pour rassurer d'ailleurs son jeune
+protégé, il lui assura, ce qui était vrai, qu'il avait écrit à M. de
+Lautrec pour l'inviter à rester dans la mesure de la promesse qu'il
+avait faite aux deux jeunes gens; et lui défendre, tant que le comte
+vivrait, de forcer l'inclination de sa fille.
+
+Nous ne voulons pas faire notre héros meilleur qu'il n'était, et nous
+avons, sous le rapport, non pas de son infidélité, mais de son
+inconstance, fait la part qui revenait au sang de Henri IV. Nous aurions
+donc tort de dire que, tout en gardant religieusement à Isabelle son
+serment de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, il avait, au fur et à
+mesure qu'il s'était rapproché de Paris avec le cardinal et son frère,
+vu reparaître, à travers un nuage qui allait toujours s'éclaircissant,
+certaine tête brune lui avait donné, à l'hôtel de la _Barbe Peinte_,
+deux si braves baisers, que lorsqu'il y pensait, les lèvres lui
+brûlaient encore. Ce n'était pas tout: on se rappelle aussi qu'un soir,
+en sortant de chez la princesse Marie de Gonzague, cette provocante
+personne, qui s'était improvisée sa cousine, avait échangé avec lui
+certaines promesses de rendez-vous que les circonstances avaient empêché
+d'avoir lieu, mais qu'il avait l'intention bien positive de rappeler à
+la personne qui l'avait faite, avec sommation de la tenir. Or, cette
+fois encore, le hasard avait remis à d'autres temps l'exécution de ce
+charmant projet. A l'arrivée du comte de Moret à Paris, Mme de Fargis,
+nous présumons que nos lecteurs ont deviné que c'est d'elle qu'il était
+question à l'arrivée du comte à Paris, Mme de Fargis l'avait quitté,
+expédiée par la reine Anne en mission secrète près de son mari, et
+peut-être même près d'un plus haut personnage, et comme au moment du
+départ du comte la belle ambassadrice n'était pas de retour dans la
+capitale, Jaquelino, à son grand regret, n'avait pas pu renouveler
+connaissance avec sa belle cousine Marina.
+
+Mais à la cour élégante du duc de Savoie, où il était resté un mois
+quand nous l'avons vu revenir d'Italie, chargé d'un triple message pour
+les deux reines et pour Monsieur, il avait laissé quelques galants
+souvenirs qu'il se promettait bien de réchauffer au cas où l'occasion ne
+se présenterait point de cultiver et de cueillir de nouvelles amours.
+
+Et, en effet, il y avait peu de cours aussi galantes et aussi adonnées
+aux plaisirs que celle du duc de Savoie. Extrêmement dissolu,
+Charles-Emmanuel, à force d'élégance, savait donner à la débauche ce
+laisser-passer charmant qui la fait pardonner. Si après ce que nous
+avons dit de lui, nous en étions encore à essayer de peindre son
+caractère, nous ajouterions qu'il était courageux, entêté, ambitieux et
+prodigue. Mais tout cela avait chez lui un tel air de grandeur et se
+masquait sous une si ardente hypocrisie, que sa profusion passait pour
+de la libéralité, son ambition pour un désir de gloire, son entêtement
+pour de la constance. Infidèle à ses alliances, avide du bien d'autrui,
+prodigue du sien, toujours pauvre et ne manquant jamais de rien, il eut
+successivement des démêlés avec l'Autriche, l'Espagne et la France,
+toujours l'allié de celui qui offrait davantage, et faisant la guerre à
+la puissance qui lui avait offert le moins avec l'argent de celle qui
+lui avait donné le plus. Tourmenté de la passion de s'agrandir, il
+faisait la guerre à ses voisins dès que l'occasion s'en présentait:
+forcé presque toujours de faire la paix, il avait besoin d'insérer dans
+ses traités quelques clauses équivoques qui lui servaient à les rompre.
+Temporisateur artificieux, c'était le Fabius de la diplomatie: il avait
+épousé Catherine, fille du roi Philippe, et avait fait épouser à son
+fils, Christine, fille du roi Henri IV; mais ces deux alliances furent
+insuffisantes à le protéger à cause de son éternelle versatilité. Cette
+fois il avait rencontré son plus redoutable adversaire, Richelieu, et il
+devait se briser contre lui.
+
+Le duc de Savoie reçut admirablement ses deux visiteurs: Montmorency,
+précédé par son immense réputation de courage, d'élégance et de
+libéralité; le comte de Moret, suivi des souvenirs de galanterie qu'il
+avait laissés dix-huit mois auparavant: Mme Christine surtout fit un
+grand accueil au jeune prince qui, reconnu par Henri IV, jouissait près
+d'elle des priviléges d'un frère.
+
+Connaissant les tendances galantes de Montmorency, Charles-Emmanuel,
+dans l'espérance de le détacher des intérêts de la France pour le mettre
+dans les siens, réunit à sa cour toutes les jolies femmes de Turin et
+des environs. Mais, au milieu de toutes ces jolies femmes, Antoine de
+Bourbon chercha vainement celle pour laquelle il était venu, la comtesse
+Urbain d'Espalomba.
+
+C'était toute une histoire que celle de cette jolie comtesse, et comme
+cette histoire s'était passée avant que s'ouvrit la première page de
+notre livre, et qu'elle n'intéressait son action que comme détails de la
+vie de notre prince, nous n'avons pas jugé à propos d'en entretenir nos
+lecteurs.
+
+Tout à coup Charles-Emmanuel avait vu paraître à la cour de Turin une
+étoile inconnue et brillante, devenue le satellite d'un astre pâle comme
+tout astre qui n'a pas sa lumière en lui-même. Quoique appartenant à la
+première noblesse du royaume, le comte Urbain d'Espalomba venait
+d'épouser Mathilde de Cisterna; une des plus belles fleurs de la vallée
+d'Aoste, comme dirait Shakspeare.
+
+Nous l'avons dit, Charles-Emmanuel, quoique âgé de soixante sept ans,
+avait conservé les habitudes de galanterie qui, durant son long règne,
+lui avaient fait considérer sa cour comme un harem dans lequel il
+n'avait qu'à jeter son mouchoir ducal. Ebloui de la beauté de la
+duchesse d'Espalomba, il lui fit comprendre qu'elle n'avait qu'un mot à
+dire pour être la véritable duchesse de Savoie; mais ce mot la belle
+comtesse ne le dit point. Ses yeux et son coeur étaient tournés non
+point vers le phare vulgaire de l'ambition, mais vers le soleil ardent
+de l'amour.
+
+Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient été attirés
+par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient volé l'un à
+l'autre, et les deux printemps s'étaient confondus dans un seul baiser.
+
+Le comte d'Espalomba n'avait de soupçons que contre le duc; l'oeil
+constamment fixé sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de
+rien, et, à l'ombre de cette jalousie du vieil époux, les deux amants
+furent heureux.
+
+Mais le regard du souverain fut plus perçant que celui du mari. Il
+devina, non point ce qui était, mais craignit ce qui pouvait être, et
+comme le comte Urbain, peu riche et avare, était venu à la cour pour
+solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la
+citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre à l'instant même.
+
+Là il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un écrin de pierres
+dont il avait la clef, et où il était toujours sûr de la retrouver.
+
+Les deux amants avaient beaucoup pleuré en se quittant et s'étaient
+promis fidélité à toute épreuve; nous avons vu comment le comte de Moret
+avait tenu son serment.
+
+Force avait été à la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions
+d'aimer, surtout quand on avait aimé un jeune et beau fils du roi,
+étaient rares à Pignerol. Mathilde avait appris le départ du comte
+aussitôt son départ à elle. Elle avait su gré à son amant de n'avoir pas
+voulu rester dans une cour où elle n'était plus, et depuis dix-huit mois
+elle rêvait son retour.
+
+Aussi, ce fut avec une joie infinie qu'elle apprit qu'à l'occasion des
+fêtes que la cour de Turin comptait donner aux deux princes, son mari
+était invité à quitter Pignerol et à venir passer quelques jours dans la
+capitale.
+
+Les deux amants se revirent; apportaient-ils dans la joie de cette
+réunion une égale part d'amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer,
+mais ils apportèrent une égale part de jeunesse, la chose qui ressemble
+le plus à l'amour.
+
+Mais cette fois encore, cette lueur de félicité ne devait être
+qu'éphémère. Les princes n'avaient que quelques jours à passer à Turin,
+mais comme la campagne pouvait durer des mois et même des années, et que
+des occasions de se revoir, soit publiquement, soit en secret,
+pouvaient se présenter, les deux jeunes gens prirent leurs précautions
+et le comte de Moret put tracer, grâce aux renseignements que lui donna
+sa belle amie, un plan détaillé des logements du gouverneur de Pignerol,
+et en traçant ce plan il reconnut avec une joie infinie que la comtesse
+Urbain avait un appartement complétement séparé de celui de son époux et
+que leurs deux chambres à coucher particulièrement formaient le pôle
+arctique et le pôle antarctique du palais.
+
+Les deux amants s'étaient en outre ménagé des intelligences dans la
+place. La jeune fille en quittant sa belle vallée d'Aoste, avait amené
+avec elle sa soeur de lait, Jacintha, âgée de quelques mois seulement de
+plus qu'elle, précaution qu'à tout hasard devrait prendre toute jeune
+femme épousant un vieux mari, les soeurs de lait étant les ennemies
+naturelles des mariages de convenance et des unions disproportionnées.
+Il fut convenu que comme Jacintha avait laissé à Salimo un frère plus
+âgé qu'elle de deux à trois ans, l'occasion se présentant, le comte
+viendrait voir sa soeur sous le nom de Gaëtano.
+
+Or, rien de plus naturel qu'un frère qui vient voir sa soeur reste dans
+la maison qu'habite sa soeur, surtout quand cette soeur est commensale
+d'un palais qui, habité par dix ou douze personnes seulement, pourrait
+en loger cinquante.
+
+Une fois dans le même palais, les amants seraient bien maladroits s'ils
+ne trouvaient moyen de se voir au moins trois ou quatre fois le jour et
+de se dire qu'ils s'aimaient au moins une fois la nuit.
+
+Tout cela s'était fait dès le premier jour où nos amoureux s'étaient
+rencontrés, tant ils étaient gens de précaution, et tant à cet âge, que
+l'on dit si insoucieux de l'avenir, ils y pensaient au contraire et
+sérieusement.
+
+Ajoutons que ces petits arrangements avaient été pris, tandis que le
+comte Urbain, n'ayant de défiance que contre le duc de Savoie, ne
+perdait pas un des mouvements de celui-ci, qui, soit qu'il eût perdu
+l'espoir de se faire aimer d'elle, soit qu'il eût, avec son caractère
+inconstant, renoncé à ses désirs sur la comtesse, ne donna cette fois au
+comte d'autres sujets de déplaisir que de lui refuser un surcroît
+d'appointements sous le simple prétexte que, ses finances étant
+horriblement obérées, le temps était venu pour lui d'en appeler au
+dévouement de ses sujets!...
+
+De son côté, le duc de Montmorency était l'homme le plus heureux de la
+terre. Beau, jeune, riche, portant, après les noms royaux, le plus beau
+nom de France; bien venu des femmes, caressé par le souverain d'une des
+cours les plus polies et les plus aristocratiques de l'Europe, sa vanité
+n'avait rien à désirer, surtout lorsque le duc lui eut dit tout haut en
+sortant de table et en entrant dans la salle de bal:
+
+--Monsieur le duc, depuis que vous êtes ici, nos dames ne s'occupent
+qu'à vous paraître belles, ce dont vous pouvez vous assurer en voyant
+les maris si inquiets et si mélancoliques.
+
+Les huit jours que passèrent les deux ambassadeurs, soit à Turin soit au
+château de Rivoli, s'écoulèrent en dîners, en bals, en cavalcades et en
+fêtes de toute espèce, dont le résultat fut que le cardinal et le prince
+Victor-Amédée se verraient au château de Rivoli, ou, si mieux aimait le
+cardinal, au village de Bussolino.
+
+Le cardinal choisit le village de Bussolino; comme il n'était qu'à une
+heure de Suze, c'était le prince de Piémont, qui venait à lui, et non
+lui qui allait au prince de Piémont.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE.
+
+
+La discussion fut vive, chacun des deux avait affaire à forte partie.
+
+Charles-Emmanuel souhaitait moins la paix pour lui qu'une guerre bien
+acharnée entre la France et la maison d'Autriche, guerre pendant
+laquelle il serait demeuré neutre jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion
+d'obtenir de grands avantages en se déclarant pour l'une ou l'autre
+couronne.
+
+Mais pour faire la guerre à l'Autriche, Richelieu avait son jour fixé,
+c'était celui où Gustave entrerait en Allemagne.
+
+Victor-Amédée fut donc invité par le cardinal à se tourner d'un autre
+côté, la question étant posée ainsi:
+
+«Que demande le duc de Savoie, afin d'embrasser à l'heure présente le
+parti de la France, livrer des places de sûreté et fournir dix mille
+hommes au roi?
+
+Tous les cas, et particulièrement celui-là, avaient été prévus par
+Charles-Emmanuel, aussi Victor-Amédée répondit-il:
+
+«Le roi de France attaquera le duché de Milan et la république de Gênes,
+avec laquelle Charles-Emmanuel est en guerre, et promettra de n'entendre
+aucune proposition de paix de la part de la maison d'Autriche avant la
+conquête du Milanais et la ruine entière de Gênes.»
+
+C'était un nouveau point de vue sous lequel se présentait la question,
+et qui tenait aux événements qui s'étaient passés depuis la paix de
+Suze.
+
+Le cardinal parut surpris du programme, mais n'hésita point à répondre.
+Les historiens du temps nous ont conservé ses propres paroles; les
+voici:
+
+--Comment, prince, le roi envoie son armée pour assurer la liberté de
+l'Italie, et M. le duc de Savoie veut tout d'abord l'engager à détruire
+la république de Gênes, dont Sa Majesté n'a nul sujet de se plaindre.
+Elle employera volontiers ses bons offices et son autorité afin que les
+Gênois donnent satisfaction à M. de Savoie sur ses prétentions contre
+eux, mais il ne saurait être question de leur faire maintenant la
+guerre. Si les Espagnols mettent le roi dans la nécessité d'attaquer le
+Milanais, on le fera sans doute et le plus rigoureusement qu'il sera
+possible, et, dans ce cas, M. le duc de Savoie peut être convaincu que
+Sa Majesté ne rendra jamais ce qu'elle aura pris. Le roi, par la bouche
+de son ministre lui en donne sa parole.
+
+Si la demande était précise, la réponse ne l'était pas moins; aussi
+Victor-Amédée, forcé dans ses retranchements, demanda-t-il quelques
+jours pour rapporter la réponse de son père.
+
+Trois jours après, il était en effet de retour à Bussolino.
+
+«Mon père, dit-il, a grand sujet de craindre que mon beau-frère Louis ne
+s'accommode avec le roi d'Espagne dès que la guerre sera commencée. La
+prudence ne lui permet donc pas de se déclarer pour la France, à moins
+qu'on ne lui promette positivement de ne poser les armes qu'après la
+conquête du Milanais.»
+
+Richelieu répondit à tout en invoquant l'exécution du traité de Suze.
+
+Victor-Amédée demanda à consulter de nouveau son père, repartit et
+revint disant: «Que le duc de Savoie est près d'exécuter le traité à la
+condition qu'on lui laissera d'abord, avec ses dix mille fantassins et
+ses mille chevaux portés au traité de Suze, attaquer et réduire la
+république de Gênes et terminer cette affaire avant de s'embarquer dans
+une autre.»
+
+--C'est votre dernier mot? demanda le cardinal.
+
+--Oui, monseigneur, répondit Victor-Amédée en se levant.
+
+Le cardinal frappa deux coups sur un timbre. Latil parut.
+
+Le cardinal lui fit signe de venir à lui, puis tout bas:
+
+--Le prince va sortir, lui dit-il; descendez et donnez l'ordre que
+personne ne lui rende les honneurs militaires.
+
+Latil salua et sortit; le cardinal l'avait appelé, parce qu'il savait
+qu'un ordre donné à Latil était toujours ponctuellement exécuté.
+
+--Prince, dit le cardinal à Victor-Amédée, j'ai eu, pour le duc de
+Savoie, au nom du roi, mon maître, tous les égards qu'un roi de France
+peut avoir non-seulement pour un prince souverain, mais pour un oncle;
+j'ai, toujours au nom du roi, mon maître, eu pour Votre Altesse tous les
+égards qu'un beau-frère doit au mari de sa soeur; mais je crois
+qu'hésiter plus longtemps serait manquer à mon double devoir de ministre
+et de généralissime, et qu'il importe à la gloire de Sa Majesté que je
+punisse sévèrement l'injure que le duc de Savoie lui fait en lui
+manquant si souvent de parole, et surtout en faisant souffrir à l'armée
+française des incommodités capables de la ruiner. A partir
+d'aujourd'hui, 17 mars,--le cardinal tira sa montre et regarda
+l'heure,--à partir d'aujourd'hui, 17 mars, six heures trois-quarts de
+l'après-midi, guerre est déclarée entre la France et la Savoie.
+Gardez-vous! nous nous garderons!
+
+Et il salua le prince, qui sortit.
+
+Deux sentinelles gardaient la porte du cardinal, se promenant la
+hallebarde sur l'épaule.
+
+Victor-Amédée passa entre elles deux sans que ni l'une ni l'autre
+parussent faire attention à lui; elles ne s'arrêtèrent point au milieu
+de leur promenade et laissèrent leur hallebarde où elle était.
+
+Des soldats jouaient aux dés, assis sur l'escalier; ils ne se
+dérangèrent point de leur jeu et ne bougèrent point.
+
+--Oh! oh! murmura Victor-Amédée, l'ordre serait-il donné de me faire
+insulter?
+
+Le prince doutait encore; mais, après avoir dépassé le seuil de la
+partie, il ne douta plus.
+
+Chacun avait continué de causer de son affaire et avait laissé son arme
+bas.
+
+A peine le prince Victor-Amédée était sorti que le cardinal appela
+auprès de lui le comte de Moret, le duc de Montmorency, les maréchaux de
+Créquy, de La Force et de Schomberg, leur exposa la situation et leur
+demanda conseil.
+
+Tous furent d'avis que, puisque le cardinal avait, des plis de sa robe,
+secoué la guerre, il fallait la guerre.
+
+Le cardinal les congédia en leur ordonnant de se tenir prêts pour le
+lendemain, ne retenant que Montmorency.
+
+Puis, resté seul avec lui:
+
+--Prince, lui dit-il, voulez-vous être connétable demain?
+
+Les yeux de Montmorency lancèrent un double éclair.
+
+--Monseigneur, dit-il, à la façon dont Votre Eminence me fait la
+proposition, j'ai peur qu'elle n'ait à me demander quelque chose
+d'impossible.
+
+--Rien de plus facile, au contraire; la guerre est déclarée au duc de
+Savoie. Dans deux heures il en sera prévenu, étant au château de Rivoli.
+Prenez cinquante cavaliers bien montés, cernez le château, enlevez-le
+lui et son fils, et amenez-les ici. Une fois ici, nous en ferons ce que
+nous voudrons, et ils seront trop heureux de passer par nos fourches
+caudines.
+
+--Monseigneur, dit Montmorency en s'inclinant, il y a huit jours que,
+dans ce même château de Rivoli, j'étais l'hôte du duc, ambassadeur
+envoyé par vous. Je ne pourrais y rentrer aujourd'hui traîtreusement et
+en ennemi.
+
+Le cardinal regarda le duc.
+
+--Vous avez raison, lui dit-il, on propose ces choses-là à un capitaine
+d'aventures, et non à un Montmorency. J'ai, au reste, mon homme sous la
+main. Je me souviendrai de votre refus, mon cher duc, pour vous en
+savoir gré, seulement oubliez que je vous en ai fait la proposition.
+
+Montmorency salua et sortit.
+
+--J'ai eu tort, murmura le cardinal pensif, après avoir vu la porte se
+refermer sur le prince; l'habitude de se servir des hommes fait naître
+pour eux un mépris trop général. J'eusse proposé la même chose à tout
+autre qu'à lui, et cet autre l'eût acceptée; c'est un grand coeur, et,
+quoiqu'il ne m'aime pas, je me fierais plutôt à sa haine qu'à certains
+dévouements vantés bien haut.
+
+Puis, frappant deux fois sur le timbre:
+
+--Etienne! Etienne répéta-il.
+
+Latil parut.
+
+--Connais-tu le château de Rivoli? demanda le cardinal.
+
+--Celui qui est à une lieue de Turin?
+
+--Oui; il est habité à cette heure par le duc de Savoie et son fils.
+
+Latil sourit.
+
+--Il y aurait un coup à faire, dit-il.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de les enlever tous les deux.
+
+--T'en chargerais-tu?
+
+--Parbleu!
+
+--Combien te faudrait-il d'hommes pour cela?
+
+--Cinquante bien armés, bien montés.
+
+--Choisis toi-même les hommes et les chevaux; il y a, si tu réussis,
+cinquante mille livres pour les hommes, vingt-cinq mille pour toi.
+
+--L'honneur d'avoir fait le coup me suffirait; mais si Monseigneur veut
+absolument y ajouter quelque chose, j'en passerai par où il voudra.
+
+--As-tu quelque observation à faire Latil?
+
+--Une seule, monseigneur.
+
+--Laquelle?
+
+--Lorsqu'on tente un coup comme celui que je vais faire, on dit toujours
+à ceux qui l'exécutent: _Tant si vous réussissez_, et l'on ne dit
+jamais: _Tant si vous ne réussissez pas_. Or, la partie la plus
+habilement conduite, la plus adroitement combinée, peut manquer par un
+de ces incidents qui déjouent les desseins des plus grands capitaines.
+Il n'y a pas de la faute des hommes, et le défaut complet de récompense
+les décourage. Donnez moins si nous réussissons; mais donnez quelque
+chose si peu que cela soit, si nous ne réussissons pas.
+
+--Tu as raison, Etienne, dit le cardinal et ton observation est d'un
+grand politique. Mille livres par homme et vingt-cinq mille pour toi si
+vous réussissez; deux louis par homme et vingt-cinq pour toi si vous ne
+réussissez pas.
+
+--Voilà qui est parler, Monseigneur. Il est sept heures; il en faut
+trois pour aller à Rivoli; à dix heures, le château sera cerné. Le reste
+est l'affaire de ma bonne ou de ma mauvaise fortune.
+
+--Va, mon cher Latil, va et sois convaincu que je suis persuadé d'avance
+que si tu ne réussis point, ce ne sera pas ta faute.
+
+--A la garde de Dieu, Monseigneur!
+
+Latil fit trois pas vers la porte, puis se retournant:
+
+--Monseigneur n'a parlé à qui que ce soit au monde de son projet avant
+de m'en entretenir?
+
+--A une personne seulement.
+
+--Ventre-saint-gris, comme disait le roi Henri IV, cela nous ôte
+cinquante chances sur cent.
+
+Richelieu fronça le sourcil.
+
+--Oh! dit-il, qu'il refuse, c'est bien, mais qu'il avertisse, ce serait
+trop fort.
+
+Puis à Latil:
+
+--En tout cas, pars, dit le cardinal, et si tu échoues, eh bien, ce ne
+sera pas à toi que j'en voudrai.
+
+Dix minutes après, une petite troupe de cinquante cavaliers, conduite
+par Etienne Latil, passait sous les fenêtres du cardinal, qui soulevait
+sa jalousie pour les regarder partir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+BUISSON CREUX.
+
+
+Quoiqu'il sût bien que d'un moment à l'autre la guerre pouvait lui être
+déclarée par un ennemi qui lui avait appris qu'il n'était pas de ceux
+que l'on méprise, le duc, par un effet de son caractère fanfaron,
+donnait une grande fête au château de Rivoli, au moment même où son fils
+Victor-Amédée négociait avec Richelieu au village de Bussolino.
+
+Les plus jolies femmes de Turin, les plus élégants gentilshommes de la
+Savoie et du Piémont étaient, dans cette soirée du 15 mars, réunis au
+château de Rivoli, dont les fenêtres splendidement illuminées,
+dégorgeaient sur ses quatre faces des flots de lumière.
+
+Le duc de Savoie, leste, spirituel et coquet, malgré ses soixante-huit
+ans, riant lui-même de sa bosse avec l'esprit d'un bossu galant et
+empressé comme un jeune homme, était le premier à faire la cour à sa
+belle fille en l'honneur de laquelle la fête était donnée. Seulement, de
+temps en temps, un nuage sombre mais rapide et imperceptible, passait
+sur son front. Il songeait que les Français n'étaient qu'à huit ou dix
+lieues de lui, ces Français qui, en quelques heures, avaient forcé le
+pas de Suze, que l'on croyait inabordable, et à l'heure qu'il était ses
+destinées se débattaient entre le cardinal de Richelieu et Victor-Amédée
+son fils; circonstance que tout le monde ignorait. Sous un prétexte
+quelconque, Charles-Emmanuel avait motivé l'absence de son fils; mais il
+avait annoncé son retour pour la soirée, et, véritablement, il
+l'attendait d'un moment à l'autre.
+
+En effet, vers huit heures, le prince parut en riche toilette, le
+sourire sur les lèvres, et après avoir salué la princesse Christine
+d'abord, puis les dames, puis les quelques grands seigneurs savoyards ou
+piémontais qu'il honorait de son amitié, il alla au duc
+Charles-Emmanuel, lui baisa la main, et comme s'il lui donnait des
+nouvelles de sa santé, lui dit tout bas, mais sans laisser paraître la
+moindre émotion sur son visage:
+
+--La guerre est déclarée par la France, les hostilités commencent
+demain, gardons-nous.
+
+Le duc lui répondit du même ton.
+
+--Sortez après le quadrille et donnez l'ordre que les troupes se
+concentrent sur Turin. Quant à moi, je vais envoyer à leurs postes les
+gouverneurs de Viellane, de Fenestrelle et de Pignerol.
+
+Puis, il fit un signe de la main à la musique, qui s'était interrompue à
+l'apparition du prince Victor-Amédée, et donna de nouveau le signal de
+la danse.
+
+Victor-Amédée alla prendre la main de la princesse Christine sa femme,
+et, sans lui dire un mot de la rupture de la Savoie et de la France,
+conduisit le quadrille d'honneur. Pendant ce temps, comme l'avait dit
+Charles-Emmanuel, il s'approchait des gouverneurs des trois principales
+places fortes du Piémont et leur ordonnait de partir d'urgence et à
+l'instant même pour leurs citadelles.
+
+Les gouverneurs de Viellane et de Fenestrelle étaient venus sans leurs
+femmes, de sortes qu'ils n'avaient que leurs chevaux à faire seller et
+que leurs manteaux à prendre pour obéir à l'ordre du duc.
+
+Mais il n'en était pas de même du comte Urbain d'Espalomba.
+Non-seulement il avait sa femme, mais sa femme dansait au quadrille du
+prince Victor-Amédée.
+
+--Monseigneur, dit-il l'ordre que vous me donnez sera difficile à
+exécuter.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Parce que nous sommes venus ici, la comtesse et moi, de Turin, en
+costume de bal, dans un carrosse de louage, qui ne nous conduira pas
+jusqu'à Pignerol.
+
+--La garde robe de mon fils et de ma belle-fille vous fourniront des
+manteaux, et tout ce dont vous aurez besoin, et vous prendrez une
+voiture dans mes écuries.
+
+--Je doute que la comtesse puisse supporter le voyage sans risque de sa
+santé.
+
+--En ce cas, laissez-la ici et partez seul.
+
+Le comte regarda Charles-Emmanuel d'une étrange façon.
+
+--Oui, dit il, je comprends que cet arrangement conviendrait à Votre
+Altesse.
+
+--Tous les arrangements me conviendront, comte, pourvu que vous ne
+perdiez pas une minute pour sortir.
+
+--Est-ce une disgrâce, monseigneur? demanda le comte.
+
+-Où voyez-vous une disgrâce, mon cher comte, répondit le duc, dans
+l'ordre donné à un gouverneur de rejoindre son gouvernement? tout au
+contraire, c'est une preuve de confiance.
+
+--Qui ne va pas jusqu'à me dire la cause de ce départ précipité.
+
+--Un souverain n'a pas de comptes à rendre à ses sujets, dit
+Charles-Emmanuel, surtout lorsque ces sujets sont à son service: il n'a
+que des ordres à leur donner. Or, je vous donne l'ordre de vous rendre à
+l'instant même à Pignerol, et de défendre la ville et la citadelle, en
+supposant qu'elles soient attaquées, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus
+pierre sur pierre. Vous et madame pouvez demander tout ce dont vous
+aurez besoin et tout ce que vous demanderez vous sera remis à l'instant
+même.
+
+--Dois-je aller prendre la comtesse au milieu du quadrille, ou attendre
+qu'il soit fini?
+
+--Vous pouvez attendre qu'il soit fini.
+
+--Soit, monseigneur, le quadrille fini, nous partirons.
+
+--Bonne route, et surtout, à l'occasion, comte, belle défense.
+
+Et le duc de Savoie s'éloigna sans écouter les quelques paroles de
+mauvaise humeur que murmura le comte Urbain.
+
+Le quadrille fini, le comte, au grand étonnement de la comtesse, lui
+communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir.
+
+Puis il sortit avec elle par une porte, tandis que Victor-Amédée sortait
+par l'autre.
+
+Les gouverneurs de Villane et de Fenestrelle, qui ne faisaient partie
+d'aucun quadrille, étaient déjà partis.
+
+Le duc dit quelques mots tout bas à sa belle-fille qui suivit le comte
+et la comtesse.
+
+Au sortir du salon, elle mit la comtesse entre les mains d'une de ses
+femmes de chambre et rentra pour organiser un nouveau quadrille dont ne
+faisait point partie le prince Victor-Amédée.
+
+Dix minutes après il remontait dans la salle de bal et le sourire
+toujours sur les lèvres, mais évidemment plus pâle qu'il n'en était
+sorti.
+
+Il alla au duc Charles, passa son bras sous le sien et l'entraîna dans
+l'embrasure d'une fenêtre.
+
+Là, il lui présenta un billet.
+
+--Lisez, mon père, dit-il.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le duc.
+
+--Un billet que vient de me remettre un page couvert de poussière, monté
+sur un cheval couvert d'écume. J'ai voulu lui donner une bourse pleine
+d'or, et vous verrez que ce n'était pas trop pour l'avis qu'il apporte;
+mais il repoussa la bourse et répondit:
+
+--Je suis au service d'un maître qui ne permet pas qu'un autre que lui
+paye ses serviteurs.
+
+Et à ces mots, sans donner à son cheval plus de temps pour souffler
+qu'il n'en avait mis à me dire ces paroles, il repartit au galop.
+
+Pendant ce temps, le duc Charles lisait ce billet court mais net.
+
+ «Un hôte, admirablement reçu par S. A. le duc de Savoie, trouve
+ l'occasion de payer l'hospitalité qu'il a reçue de lui en le
+ prévenant qu'il doit être enlevé cette nuit du château de Rivoli avec
+ le prince Victor-Amédée. Il n'y a pas un instant à perdre. A cheval et
+ à Turin.
+
+--Pas de signature? demanda le duc.
+
+--Non; mais il est évident que l'avis vient du duc de Montmorency ou du
+comte de Moret.
+
+--Quelle livrée portait le page?
+
+--Aucune. Mais j'ai cru le reconnaître pour celui que le duc avait
+conduit avec lui et qu'il nommait Galaor.
+
+--Ce doit être cela. Eh bien?
+
+--Votre avis, monsieur?
+
+--Mon avis, mon cher Victor, est de suivre celui qui nous est donné;
+attendu qu'il ne peut nous arriver malheur en le suivant, tandis qu'il
+peut nous arriver grand malheur en ne le suivant pas.
+
+--Alors, en route, monseigneur.
+
+Le duc s'avança, toujours souriant, au milieu de la salle,
+
+--Mesdames et messieurs, dit-il, je reçois une lettre à laquelle, vu son
+importance, je dois répondre à l'instant même, aidé des conseils de mon
+fils.--Ne vous occupez pas de nous; dansez, amusez-vous, ce palais est
+le vôtre; en notre absence momentanée, notre chère belle-fille, la
+princesse Christine, voudra bien vous en faire les honneurs.
+
+L'invitation était un ordre. Dames et cavaliers saluèrent en se rangeant
+sur deux haies pour laisser passer les deux princes, qui sortirent en
+souriant et en saluant de la main.
+
+Mais une fois hors de la salle, toute feinte cessa: le père et le fils
+appelèrent un valet de chambre et se firent jeter un manteau sur les
+épaules, et tels qu'ils étaient, descendirent les escaliers,
+traversèrent la cour, se rendirent droit aux écuries, firent seller
+leurs deux meilleurs coureurs, glissèrent des pistolets dans les fontes,
+enfourchèrent leurs montures et se lancèrent au grand galop sur la route
+de Turin, dont ils n'étaient éloignés que d'une lieue.
+
+Pendant ce temps, Latil et ses cinquante hommes suivaient, aussi
+rapidement qu'il leur était possible, la route de Suze à Turin, au
+moment où la route bifurque et où l'une de ses bifurcations prend à
+travers terres pour se rendre, par une allée bordée de peupliers, au
+château de Rivoli, Latil, qui marchait en tête de sa petite troupe, crut
+voir une ombre qui s'avançait rapidement.
+
+De son côté, le cavalier--car cette ombre était celle d'un cavalier et
+même d'un cheval--de son côté le cavalier s'arrêta, et parut examiner la
+petite troupe avec non moins de curiosité et d'inquiétude que la petite
+troupe ne l'examinait lui-même.
+
+Latil avait été sur le point de crier: _Qui vive!_ mais il craignait que
+ce cri en français ou mal accentué en italien ne le trahît. Il résolut
+donc d'aller seul à la découverte, et poussa son cheval au galop dans la
+direction du cavalier arrêté comme une statue équestre au milieu de la
+route.
+
+Mais à peine le cavalier eut-il reconnu que c'était à lui qu'on en
+voulait, qu'il rassembla les rênes de son cheval, lui mit les éperons
+dans le ventre, et le lança par-dessus le fossé de la route de Rivoli,
+coupant diagonalement à travers terre pour rejoindre la route de Suze.
+
+Latil se mit à sa poursuite en lui criant d'arrêter; mais cette
+injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, monté sur un
+excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux
+suivait, Latil tint le cavalier inconnu à la portée de son pistolet;
+mais il réfléchit à deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu
+n'était peut-être pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme à
+feu pouvait donner l'éveil.
+
+Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois
+longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture était supérieure:
+non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait
+l'augmenter.
+
+Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et
+abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son détachement
+tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurité et que tout,
+même le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence
+nocturne, véritable roi des ténèbres.
+
+Latil reprit sa place à la tête de son détachement en secouant la tête.
+L'événement, si peu important qu'il fût en tout autre circonstance,
+prenait pour Latil une suprême gravité.
+
+Son premier mot avait été:
+
+--Je réponds de tout si le prince n'a pas été prévenu.
+
+Qu'était venu faire à Rivoli ce cavalier si bien monté et si désireux de
+rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il à
+Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval
+accusait une longue route déjà faite.
+
+Mais cette défiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de
+Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil
+aperçut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le même manége que
+le premier, s'arrêtèrent à la vue de la troupe qui venait à eux. Ces
+deux cavaliers, sans attendre, dès qu'ils l'eurent découverte, que cette
+troupe fît un pas de plus, s'élancèrent au grand galop dans la direction
+opposée à celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est-à-dire dans
+celle de Turin.
+
+Latil ne tenta pas même de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils
+montaient étaient de première vitesse et semblaient ne pas toucher la
+terre. Il n'y avait pas autre chose à faire que de précipiter la course
+du côté du château dont les fenêtres flamboyaient à l'horizon.
+
+Au bout du compte ce pouvait être le hasard qui avait placé ces trois
+cavaliers sur la route de Latil.
+
+En dix minutes on fut aux portes du château, rien n'y annonçait qu'une
+alerte quelconque y eût été donnée. Latil fit faire le tour de
+l'enceinte et garder toutes les portes; puis, par chaque escalier, il
+fit monter six hommes, et lui-même, à la tête d'un petit nombre, l'épée
+à la main, monta les degrés principaux et se présenta à la porte de la
+salle de bal, tandis que les groupes détachés par lui se présentaient
+aux trois autres portes.
+
+A la vue de ces hommes armés portant l'uniforme français, les musiciens
+étonnés s'arrêtèrent d'eux-mêmes, et les danseurs effrayés se
+tournèrent, selon la position qu'ils occupaient, vers les quatre points
+cardinaux de la salle, c'est-à-dire vers chaque porte où apparaissaient
+les soldats.
+
+Latil, après avoir ordonné à ses hommes de garder les portes, s'avança,
+le chapeau d'une main, l'épée de l'autre, jusqu'au milieu de la salle.
+Mais la princesse Christine, lui épargnant la moitié du chemin, vint de
+son côté au devant de lui.
+
+--Monsieur, lui dit-elle, c'est à mon beau-père Mgr le duc de Savoie et
+à mon mari le prince de Piémont que vous avez affaire, à ce que je
+présume; mais j'ai le regret de vous annoncer que tous deux sont partis
+il y a un quart d'heure à peine pour Turin, où ils sont arrivés, je
+l'espère, sans accident; si vous et vos hommes avez besoin de
+rafraîchissements, le château de Rivoli est connu par son hospitalité,
+et je serai heureuse d'en faire les honneurs à un officier et à des
+soldats de mon frère Louis XIII.
+
+--Madame, répondit Latil, rappelant tous ses souvenirs de la vieille
+cour pour répondre à celle qui venait de se faire connaître pour la
+soeur du roi, la femme du prince de Piémont et la belle-fille du duc de
+Savoie, notre visite n'avait justement d'autre but que de vous donner
+des nouvelles de Leurs Altesses, que nous venons de rencontrer, il y a
+dix minutes, se rendant, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire,
+à Turin où, à la manière dont ils pressaient leurs chevaux, ils avaient
+grande hâte d'arriver. Quant à l'hospitalité que vous nous avez fait
+l'honneur de nous offrir, il nous est malheureusement impossible de
+l'accepter, forcés que nous sommes d'aller reporter au cardinal les
+nouvelles que nous venons de prendre.
+
+Et, saluant la princesse Christine avec une courtoisie que ceux qui ne
+le connaissaient pas pouvaient être étonnés de trouver dans un capitaine
+d'aventure:
+
+--Allons, dit-il en rejoignant ses hommes, nous avons été prévenus,
+comme je m'en doutais, et nous avons fait buisson creux!
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER UN MULET ET UN MILLION
+DANS LE FORT DE PIGNEROL.
+
+
+Richelieu, en apprenant le résultat de l'expédition de Latil, fut
+furieux. Comme Latil, il ne fit aucun doute que le duc de Savoie n'eût
+été prévenu.
+
+Mais par qui pouvait-il avoir été prévenu?
+
+Le cardinal ne s'était ouvert qu'à une personne, le duc de Montmorency!
+
+Etait-ce lui qui avait prévenu Charles-Emmanuel? C'était bien là une des
+exagérations de son caractère chevaleresque! Mais cependant cette
+chevalerie, à l'endroit d'un ennemi, était presque une trahison à
+l'égard de son roi.
+
+Richelieu, sans rien dire de ses soupçons contre Montmorency, car il
+savait Latil attaché au comte de Moret et au duc de Montmorency, fit au
+capitaine une longue série de questions sur ce cavalier entrevu dans
+l'obscurité.
+
+Latil dit tout ce qu'il avait vu, déclara avoir aperçu un tout jeune
+homme de dix-sept à dix-huit ans, coiffé d'un large feutre avec une
+plume de couleur, et enveloppé d'un manteau bleu ou noir. Le cheval
+était aussi noir que la nuit, avec laquelle il se confondait.
+
+Resté seul, le cardinal fit demander quelles étaient les sentinelles de
+garde de huit à dix heures du soir; on ne pouvait sortir de Suze ni y
+entrer sans le mot d'ordre, qui était, cette nuit-là, _Suze et Savoie_.
+Or le mot d'ordre n'était connu que des chefs: du maréchal de Schomberg,
+du maréchal de Créquy, du maréchal de La Force, du comte de Moret, du
+duc de Montmorency, etc., etc.
+
+Il fit appeler les sentinelles devant lui et les interrogea.
+
+L'une d'elles, sur la description que le cardinal lui en fit, déclara
+avoir vu passer un jeune homme tel qu'il le dépeignait; seulement, au
+lieu de sortir par la porte d'Italie, il était sorti par la porte de
+France. Il avait répondu correctement au mot d'ordre.
+
+Mais cela ne faisait rien qu'il fût sorti par la porte de France, il
+pouvait parfaitement, une fois hors la porte, tourner la ville et aller
+rejoindre la route d'Italie.
+
+C'était ce que l'on verrait au jour.
+
+En effet, l'on retrouva les traces d'un cheval.
+
+Il avait suivi la route indiquée, c'est-à-dire qu'il était sorti par la
+porte de France, avait contourné la ville et avait rejoint à un quart de
+lieue au-delà de Suze, la route d'Italie.
+
+Rien n'arrêtait plus le cardinal à Suze; la veille, il avait annoncé à
+Victor-Amédée que la guerre était déclarée; en conséquence, vers dix
+heures du matin, lorsque toutes les investigations furent faites, les
+tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ.
+
+Le cardinal fit défiler devant lui les quatre corps d'armée commandés
+par M. de Schomberg, M. de La Force, M. de Créquy et le duc de
+Montmorency. Au nombre des officiers se tenant près de lui se trouvait
+Latil.
+
+M. de Montmorency, comme toujours, menait grande suite de gentilshommes
+et de pages. Au nombre de ces pages était Galaor, coiffé d'un feutre à
+plumes rouges et monté sur un cheval noir.
+
+En voyant passer le jeune homme, Richelieu toucha l'épaule de Latil.
+
+--C'est possible, dit celui-ci, mais sans vouloir affirmer.
+
+Richelieu fronça le sourcil, son oeil lança un éclair dans la direction
+du duc, et, mettant son cheval au galop, il alla prendre la tête de la
+colonne, précédé seulement des éclaireurs, qu'à cette époque on appelait
+des _enfants perdus_.
+
+Il était vêtu de son costume de guerre habituel, portait sous sa
+cuirasse un pourpoint feuille-morte enrichi d'une petite broderie d'or;
+une plume flottait sur son feutre; mais comme d'un moment à l'autre on
+pouvait rencontrer l'ennemi, deux pages marchaient devant lui, l'un
+portant ses gantelets, l'autre son casque; à ses côtés, deux autres
+pages tenaient par la bride un coureur de grand prix. Cavois et Latil,
+c'est-à-dire son capitaine et son lieutenant des gardes, marchaient
+derrière lui.
+
+Au bout d'une heure de marche, on arriva à une petite rivière que le
+cardinal avait eu besoin de faire sonder la veille; aussi, sans
+s'inquiéter, poussa-t-il le premier son cheval à l'eau, et le premier
+arriva-t-il sans accident aucun à l'autre bord.
+
+Pendant que l'armée traversait ce cours d'eau, une pluie torrentielle
+commença à tomber; mais sans s'inquiéter de la pluie, le cardinal
+continua sa marche. Il est vrai qu'il eût été difficile de mettre à
+l'abri toute une armée dans les petites maisons isolées qu'on
+rencontrait sur la route. Mais le soldat qui ne s'inquiète pas des
+impossibilités, commença de murmurer et de donner le cardinal à tous les
+diables. Ces plaintes étaient prononcées à voix assez haute pour que le
+cardinal n'en perdît pas une syllabe.
+
+--Eh! fit le cardinal, se retournant vers Latil, entends-tu, Etienne?
+
+--Quoi? Monseigneur.
+
+--Tout ce que ces drôles disent de moi.
+
+--Bon, Monseigneur, reprit en riant Latil, c'est la coutume du soldat
+quand il souffre de donner son chef au diable; mais le diable n'a pas de
+prise sur un prince de l'Eglise.
+
+--Quand j'ai ma robe rouge peut-être; mais pas quand je porte la livrée
+de Sa Majesté; passez dans les rangs, Latil, et recommandez-leur d'être
+plus sages.
+
+Latil passa dans les rangs et revint prendre sa place près du cardinal.
+
+--Eh bien? demanda le cardinal.
+
+--Eh bien, Monseigneur, ils vont prendre patience.
+
+--Tu leur as dit que j'étais mécontent d'eux?
+
+--Je m'en suis bien gardé, Monseigneur!
+
+--Que leur as-tu dit, alors?
+
+--Que Votre Eminence leur était reconnaissante de la façon dont ils
+supportaient les fatigues de la route, et qu'en arrivant à Rivoli ils
+auraient double distribution de vin.
+
+Le cardinal mordit un instant sa moustache.
+
+--Peut-être as-tu bien fait, dit-il.
+
+Et, en effet, les murmures s'étaient apaisés. Il est vrai que le temps
+s'éclaircissait, et sous un rayon de soleil on voyait briller au loin
+les toits en terrasse du château de Rivoli et du village groupé autour
+du château.
+
+On fit la marche tout d'une traite, et l'on arriva à Rivoli vers trois
+heures.
+
+--Votre Eminence me charge-t-elle de la distribution de vin? demanda
+Latil.
+
+--Puisque tu as promis à ces drôles une double ration, il faut bien la
+leur donner; mais que tout soit payé comptant.
+
+--Je ne demande pas mieux, Monseigneur; mais pour payer...
+
+--Oui, il faut de l'argent, n'est-ce pas?
+
+Le cardinal s'arrêta, et, sur l'arçon de sa selle, écrivit en déchirant
+une feuille de ses tablettes:
+
+«Le trésorier payera à M. Latil la somme de mille livres dont celui-ci
+me rendra compte.»
+
+Et il signa.
+
+Latil partit devant.
+
+Quand l'armée entra dans Rivoli, trois quarts d'heure après, les soldats
+virent, avec une satisfaction muette d'abord, mais bientôt bruyamment
+exprimée, un tonneau de vin défoncé de dix portes en dix portes, et une
+armée de verres rangée autour de chaque tonneau.
+
+Alors les murmures causés par l'eau se changèrent en acclamations à la
+vue du vin, et les cris de: «Vive le cardinal!» s'élancèrent de tous les
+rangs.
+
+Au milieu de ces cris, Latil vint rejoindre le cardinal.
+
+--Eh bien, monseigneur? lui dit-il.
+
+--Eh bien, Latil, je crois que tu connais le soldat mieux que moi.
+
+--Eh pardieu, à chacun son état! Je connais mieux le soldat, ayant vécu
+avec les soldats. Votre Eminence connaît mieux les hommes d'église,
+ayant vécu avec les hommes d'église.
+
+--Latil! dit le cardinal, en posant la main sur l'épaule de
+l'aventurier, il y a une chose que tu apprendras quand tu les auras
+autant fréquentés que les soldats, c'est que plus on vit avec les hommes
+d'église, moins on les connaît.
+
+Puis, comme on arrivait au château de Rivoli, réunissant autour de lui
+les principaux chefs.
+
+--Messieurs, dit-il, je crois que le château de Rivoli est assez grand
+pour que chacun de vous y trouve sa place; d'ailleurs, voici M. de
+Montmorency et M. de Moret qui y sont venus lorsqu'il était habité par
+le duc de Savoie, et qui voudront bien être nos maréchaux de logis.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Dans une heure, il y aura conseil chez moi; arrangez-vous de manière à
+vous y trouver, il s'agit de délibérations importantes.
+
+Les maréchaux et les officiers supérieurs, mouillés jusqu'aux os, et
+aussi pressés de se réchauffer que les soldats, saluèrent le cardinal
+et promirent d'être exacts au rendez-vous.
+
+Une heure après, les sept chefs admis au conseil étaient assis dans le
+cabinet que le duc de Savoie avait quitté la veille, et où le cardinal
+de Richelieu les avait convoqués.
+
+Ces sept chefs étaient: le duc de Montmorency, le maréchal de Schomberg,
+le maréchal de La Force, le maréchal de Créquy, le marquis de Toyras, le
+comte de Moret et M. d'Auriac.
+
+Le cardinal se leva, d'un geste réclama le silence et, les deux mains
+appuyées sur la table:
+
+--Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Piémont; ce
+passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au
+prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que
+Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux.
+Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre
+agression en Italie, je désirerais assurer, en cas de besoin, soit pour
+notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles
+troupes, une communication du Piémont en Dauphiné, en nous emparant du
+fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'aliéna
+en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, père de ce même
+Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes,
+gouverneur de Pignerol et général des armées de France en Italie,
+employa inutilement son esprit et son éloquence à détourner Henri III
+d'une résolution si préjudiciable à la couronne. Ne dirait-on pas que le
+prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'être
+dépouillé de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France.
+Voyant que le roi Henri III persistait dans sa résolution, Gonzague
+demanda d'être déchargé du gouvernement de Pignerol avant son
+aliénation, car il ne voulait pas que la postérité pût le soupçonner
+d'avoir consenti ou pris part à une chose si contraire au bien de
+l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est à nous qu'il est réservé l'honneur de
+rendre la forteresse de Pignerol à la couronne de France; seulement,
+est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol?
+Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup
+d'hommes. Voilà pourquoi je préférerais la ruse. Philippe de Macédoine
+disait qu'il n'y avait pas de place imprenable dès qu'il y pouvait
+entrer un mulet chargé d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou
+plutôt le moyen me manque pour les faire entrer.--Aidez-moi, je
+donnerai un million en échange des clefs de la forteresse.
+
+Comme toujours, la parole fut accordée pour répondre, selon leur rang
+d'âge, à chacun des assistants.
+
+Tous demandèrent vingt-quatre heures pour réfléchir.
+
+C'était le comte de Moret le plus jeune, par conséquent c'était à lui de
+parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait guère sur
+lui, lorsqu'au grand étonnement de tous il se leva et dit en saluant le
+cardinal:
+
+--Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prêts, d'ici à trois
+jours je me charge de les faire entrer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+LE FRÈRE DE LAIT.
+
+
+Le lendemain du jour où le conseil avait été tenu au château de Rivoli,
+un jeune paysan de vingt-quatre à vingt-cinq ans, vêtu comme les
+montagnards de la vallée d'Aoste et baragouinant le patois piémontais,
+se présentait à la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gaëtano,
+vers huit heures du soir.
+
+Il se donnait pour le frère de la femme de chambre de la comtesse
+d'Urbain, et demandait la signora Jacintha.
+
+La signora Jacintha, prévenue par un soldat de la garnison, fit un petit
+cri de surprise que l'on pouvait à la rigueur prendre pour un cri de
+joie, mais comme si, pour obéir à la voix du sang qui l'appelait à la
+porte de la forteresse par la bouche de son frère, elle avait besoin de
+la permission de sa maîtresse, elle se précipita dans la chambre de la
+comtesse, d'où elle sortit au bout de cinq minutes par la même porte qui
+lui avait donné entrée, tandis que la comtesse s'élançait par la porte
+opposée et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait à un
+charmant petit jardin réservé pour elle seule, et sur lequel donnaient
+les fenêtres de la chambre de Jacintha.
+
+A peine dans le jardin, elle s'enfonça dans l'endroit le plus retiré,
+c'est-à-dire dans un angle tout planté de citronniers, d'orangers et de
+grenadiers.
+
+Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en soeur joyeuse et
+pressée de recevoir son frère, tout en criant d'un accent attendri:
+
+--Gaëtano! cher Gaëtano!
+
+Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au même moment le comte
+Urbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les
+sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent éclater
+les deux jeunes gens, qui ne s'étaient pas vus, disaient-ils, depuis
+près de deux ans, c'est-à-dire depuis que Jacintha avait quitté la
+maison maternelle pour suivre sa maîtresse.
+
+Jacintha vint faire une belle révérence au comte et lui demander la
+permission de garder auprès d'elle son frère, qui avait, disait-elle, à
+ce qu'il paraissait--car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en
+expliquer avec lui--à l'entretenir d'affaires de la plus haute
+importance.
+
+Le comte demanda à voir Gaëtano, échangea quelques paroles avec lui, et
+satisfait du ton de franchise de ce garçon, il l'autorisa à demeurer
+dans la forteresse. Au reste, le séjour ne devait pas être long, Gaëtano
+disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures.
+
+Puis, jugeant qu'il était inutile de perdre son temps avec de si petites
+gens, le comte leur donna congé et remonta chez eux.
+
+Il n'avait pas été difficile pour Gaëtano de s'apercevoir que le comte
+était de mauvaise humeur, et comme la chose paraissait l'intéresser plus
+qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un paysan qui n'a aucun motif
+de se mêler des affaires des grands seigneurs, Jacintha lui raconta le
+double sujet que le comte avait de se plaindre de son souverain. D'abord
+c'était cette cour assidue et insolente que le duc de Savoie avait faite
+à sa femme en présence du mari; ensuite, l'ordre inattendu que le comte
+avait reçu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et
+de la défendre jusqu'à ce qu'il ne restât plus pierre sur pierre! Le
+comte Urbain, au reste, ne s'était point caché de dire devant sa femme
+et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mêmes avantages qu'en
+Piémont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France,
+il ne se ferait pas faute d'accepter.
+
+Gaëtano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment
+il tourna un angle obscur du corridor, il avait été saisi d'une
+recrudescence de tendresse pour sa soeur, avait pris Jacintha dans ses
+bras et lui avait appliqué un gros baiser sur chaque joue.
+
+La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son
+frère et y entra après lui et referma la porte.
+
+Gaëtano poussa une exclamation de joie.
+
+--Ah! s'écria-t-il, m'y voilà donc enfin, et maintenant, ma chère
+Jacintha, où est ta maîtresse?
+
+--Tiens! Et moi qui croyais que c'était pour moi que vous étiez venu,
+dit en riant la jeune fille.
+
+--Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des
+affaires politiques à régler avec ta maîtresse, et tu le sais, toi, qui
+est la camériste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout.
+
+--Et où réglerez-vous ces affaires importantes?
+
+--Mais dans ta chambre, si cela ne te dérange pas trop.
+
+--Devant moi!
+
+--Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chère Jacintha,
+nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers.
+
+--Alors, moi, que deviendrai-je?
+
+--Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil près du lit de ta
+maîtresse dont les rideaux seront hermétiquement fermés, attendu la
+grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras à ce que son
+mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la réveiller.
+
+--Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais
+pas si grand diplomate.
+
+--Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus
+précieux que le temps, dis-moi vite où est ta maîtresse?
+
+Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fenêtre et prononça ce seul
+mot:
+
+--Cherchez.
+
+Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parlé de ce
+jardin solitaire, où, si souvent elle avait rêvé à lui. Il se rappelait
+avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de
+citronniers qui faisait ténèbres, même en plein jour, à plus forte
+raison la nuit. Aussi, à peine la fenêtre fut-elle ouverte, qu'il sauta
+sur la fenêtre et de la fenêtre dans le jardin; puis, tandis que
+Jacintha essuyait une larme qu'elle s'était inutilement efforcée de
+retenir, le comte de Moret s'enfonçait au plus touffu du bois, en criant
+à demi voix:
+
+--Mathilde! Mathilde! Mathilde!
+
+Dès la première fois que son nom avait été prononcé, Mathilde avait
+reconnu la voix qui la prononçait et s'était élancée dans la direction
+de cette voix en criant de son côté:
+
+--Antonio!
+
+Puis les deux amants s'étaient aperçus, s'étaient jetés dans les bras
+l'un de l'autre et se tenaient embrassés, appuyés au tronc d'un oranger
+qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur
+leurs têtes une pluie de fleurs.
+
+Ils restèrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et
+ne se répondant que par ce vague murmure qui, en s'échappant de la
+bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot.
+
+Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que
+l'on ne voit qu'en rêve, murmurèrent en même temps:
+
+--C'est donc toi!
+
+Et tous deux dans un seul baiser répondirent oui!
+
+Puis, revenant la première à la raison:
+
+--Mais mon mari! s'écria la comtesse.
+
+--Tout a réussi comme nous l'espérions, il m'a pris pour le frère de
+Jacintha et m'a permis de demeurer au château.
+
+Alors tous deux s'assirent côte à côte, la main dans la main. L'heure
+des explications était venue.
+
+Les explications sont longues entre amants; elles se continuèrent du
+jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait été
+convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa maîtresse.
+
+Vers huit heures du matin, on frappait doucement à la porte du cabinet
+du comte; il était levé et habillé, ayant été réveillé à six heures par
+un courrier de Turin qui lui annonçait que les Français étaient à Rivoli
+et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le siège de Pignerol.
+
+Le comte était soucieux. Ce fut facile à deviner à la manière brusque
+dont il prononça le mot ENTREZ.
+
+La porte s'ouvrit, et, à son grand étonnement, il vit paraître la
+comtesse.
+
+--C'est vous, Mathilde, s'écria-t-il en se levant; savez-vous la
+nouvelle? et est-ce à cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de
+cette visite matinale?
+
+--Quelle nouvelle, monsieur?
+
+--Mais que nous allons probablement être assiégés!
+
+--Oui, et je voulais causer de cela avec vous.
+
+--Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle?
+
+--Tout à l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle
+m'a empêchée de dormir.
+
+--On le voit à votre teint, madame: vous êtes pâle et avez l'air
+fatigué.
+
+--J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler.
+
+--Ne pouviez-vous me faire éveiller, madame; la nouvelle était assez
+importante pour me la dire.
+
+--Cette nouvelle, monsieur, éveillait dans mon esprit une foule de
+souvenirs et de doutes, tels que je désirais qu'avant de vous en
+parler, vous-même la connaissiez et ayiez réfléchi sur ses conséquences.
+
+--Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai
+jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre...
+
+--Oh! l'on méprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous
+parler de ces choses-là.
+
+--Et vous prétendez qu'on a tort, fit le comte en souriant.
+
+--Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils.
+
+--Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance où nous nous
+trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous?
+
+--D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler
+combien le duc de Savoie a été ingrat envers vous!
+
+--Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours
+présente à ma mémoire.
+
+--Je vous dirais: Souvenez-vous des fêtes de Turin au milieu desquelles
+m'ont été faites par le souverain même qui avait eu l'idée de notre
+mariage, les propositions les plus injurieuses à votre honneur et au
+mien.
+
+--Ces propositions, je me les rappelle, madame.
+
+--Je vous dirais: N'oubliez pas la façon dure et brutale dont il vous a
+donné l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Français à
+Pignerol!
+
+--Je ne l'ai point oubliée, et n'attends que le moment de lui en donner
+la preuve.
+
+--Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une
+de ces situations décisives où l'homme, devenu l'arbitre de sa destinée,
+peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un maître dur et
+hautain, l'autre de liberté, avec une grande position et une fortune
+immense.
+
+Le comte regarda sa femme d'un air étonné.
+
+--Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain où vous
+voulez en venir.
+
+--Aussi vais-je aborder nettement la question.
+
+L'étonnement du comte redoublait.
+
+--Le frère de Jacintha est au service du comte de Moret.
+
+--Du fils naturel du roi Henri IV.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien? madame.
+
+--Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de
+Moret qu'il donnerait un million à celui qui lui livrerait les clefs de
+Pignerol!
+
+Les yeux du comte lancèrent un éclair de convoitise.
+
+--Un million! dit-il, je voudrais le voir.
+
+--Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur!
+
+Le comte serra ses mains crispées.
+
+--Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine
+d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte?
+
+--D'une manière bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main
+et a envoyé Gaëtano avec ordre de sonder le terrain.
+
+--Et c'est pour cela que Gaëtano est venu voir sa soeur hier soir?
+
+--Justement; et sa soeur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que
+c'est à moi qu'il a tout dit, que c'est à moi que la proposition est
+faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle échoue.
+
+--Et pourquoi échouerait-elle? demanda le comte.
+
+--Si vous refusiez!... c'était possible.
+
+Le comte demeura un moment pensif.
+
+--Et quelles sont les garanties qu'on me donne.
+
+--L'argent.
+
+--Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi?
+
+--Un otage.
+
+--Et quel est cet otage?
+
+--Il est tout simple qu'au moment d'un siége vous éloigniez votre femme
+de la ville où vous êtes résolu de vous défendre à toute extrémité. Vous
+me renvoyez chez ma mère, à Selemo, et là j'attends que vous me fassiez
+dire dans quelle ville de France, car je présume que, le marché conclu,
+vous vous retirerez en France, et là j'attends que vous me fassiez dire
+dans quelle ville de France je dois vous rejoindre.
+
+--Et le million sera payé?
+
+--En or.
+
+--Quand?
+
+--Quand, en échange de l'or que vous apportera Gaëtano, vous aurez remis
+la capitulation signée par vous et autorisé mon départ.
+
+--Que Gaëtano revienne ce soir avec le million, et soyez prête à partir
+avec lui.
+
+Le soir, à huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de
+Gaëtano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec
+un mulet chargé d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se
+l'était promis à lui-même, avec la comtesse.
+
+Celle-ci était porteur de la capitulation, datée du surlendemain, afin
+de donner au cardinal le temps de mettre le siége devant la forteresse.
+
+La garnison avait vie et bagages sauvés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+L'AIGLE ET LE RENARD.
+
+
+Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de
+Pignerol juste au moment où Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir
+le secourir.
+
+Mais, à trois lieues de Turin, ses éclaireurs lui annoncèrent qu'un
+corps de huit cents hommes à peu près venait à sa rencontre avec les
+bannières savoyardes.
+
+Il envoya un de ses officiers reconnaître quel était ce corps; et
+l'officier lui revint dire, à son grand étonnement, que c'était la
+garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'était rendu.
+
+La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il
+s'arrêta un instant, pâlit, passa sa main sur son front en appelant le
+commandant de sa cavalerie:
+
+--Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres
+diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'était point la garnison,
+mais le gouverneur qui s'était rendu; et s'il est possible, que pas un
+n'en reste debout.
+
+L'ordre fut exécuté à la lettre et les trois quarts de ces malheureux
+furent passés au fil de l'épée.
+
+Cet événement de la prise de Pignerol, dont les causes restèrent
+ignorées au duc de Savoie, lui fit envisager sa position à son véritable
+point de vue. Il reconnut qu'elle était désastreuse. Toutes les ruses et
+toutes les intrigues d'un règne de près de quarante-cinq ans, et ce
+règne de quarante-cinq ans s'était passé tout entier en intrigues et en
+ruses, n'avaient donc abouti qu'à mettre un ennemi terrible au coeur de
+ses Etats. Sa seule ressource maintenant était donc de se jeter dans les
+bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Génois,
+c'est-à-dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohême, c'est-à-dire un
+étranger.
+
+Il fallait plier sous la main de fer de la nécessité. Le duc convoqua
+Spinola, le général en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des
+Allemands descendus en Italie, pour les inviter à lui venir en aide
+contre les Français. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis
+qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux
+Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince
+intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de
+politique, lui avait fait tirer l'épée et tant de fois la remettre au
+fourreau. Quant à Cellato, il n'avait qu'un but en descendant en
+Italie: nourrir et enrichir son armée et lui-même, et, pour couronnement
+à cette campagne qu'il faisait pour son compte en véritable condottieri
+qu'il était, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe
+devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations
+du duc de Savoie.
+
+Spinola déclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son armée,
+qu'il avait besoin de conserver tout entière pour l'exécution de ses
+projets dans le Montferrat.
+
+Quant à Cellato, c'était autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait
+tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein,
+remis à la tête de ses bandits, commandant à plus de cent mille hommes,
+ou plutôt commandé par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et
+parfois s'en effrayant lui-même, ne demandait pas mieux que d'en céder à
+tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'était purement et
+simplement une affaire d'argent qui se débattit entre Charles Emmanuel
+et Cellato, qui finit, après quelques pourparlers et une large saignée à
+la caisse du duc de Savoie, par lui céder une dizaine de mille hommes.
+
+Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France
+pour conclure ce terrible marché; c'était introduire dans le Piémont un
+ennemi bien autrement à craindre que celui qu'il en voulait chasser. La
+discipline la plus sévère régnait dans le camp des Français. Les soldats
+ne prenaient rien que l'argent à la main; les Allemands, au contraire,
+ne tendaient la main que pour prendre et piller.
+
+Le duc de Savoie comprit donc bientôt que ce qu'il y avait de mieux pour
+lui, c'était d'essayer une dernière tentative afin d'attendrir
+Richelieu.
+
+Or, deux jours après la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans
+ce même cabinet du comte Urbain d'Espalomba, où nous avons vu la
+comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrivée de
+Gaëtano au fort; on lui annonça la visite d'un jeune officier envoyé par
+le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son légat près de
+Charles-Emmanuel.
+
+Le cardinal devina aussitôt ce dont il était question, et comme c'était
+Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande
+confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la
+perspicacité de son lieutenant des gardes:
+
+--Arrive ici, lui dit le cardinal.
+
+--Me voici, Eminence, répondit Latil en portant la main à son chapeau.
+
+--Connais-tu l'envoyé de Mgr Barberini?
+
+--Je ne l'ai jamais vu, monseigneur.
+
+--Et son nom?
+
+--Parfaitement inconnu.
+
+--De toi? mais peut-être pas de moi!
+
+Latil secoua la tête.
+
+--Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--Mazarino Mazarini, monseigneur.
+
+--Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-là, Etienne.
+Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon
+voisin.--Jeune?
+
+--Vingt-six à vingt-huit ans à peine.
+
+--Beau ou laid?
+
+--Joli.
+
+--Fortune de femme ou de prélat? de quelle partie de l'Italie?
+
+--A son accent, je le croirais du royaume de Naples.
+
+--Finesse et ruse. Elégant ou négligé dans sa mise?
+
+--Coquet.
+
+--Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoyé par le
+cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit être ou un imbécile, ce
+que je verrai bien du premier coup, ou un homme très fort, ce qui sera
+plus difficile à voir. Fais entrer; en tout cas, grâce à toi, je ne
+serai pas surpris.
+
+Cinq minutes après la porte s'ouvrait, et Latil annonçait:
+
+--Le capitaine Mazarino Mazarini.
+
+Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il était bien tel que
+Latil l'avait dépeint.
+
+De son côté, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune
+officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalisé en 1639, il
+enleva les dernières lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin
+que l'histoire l'a enregistré comme un des plus grands fourbes qui aient
+jamais administré le royaume,--de son côté, disons-nous, en saluant le
+cardinal, Mazarin fit de l'éminence un inventaire aussi complet qu'un
+homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup
+d'oeil.
+
+Nous avons déjà une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de
+l'autre, montré le passé et le présent. Le hasard fait qu'en amenant en
+face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette
+fois le présent et l'avenir.
+
+Cette fois seulement, nous ne pouvons plus intituler notre chapitre
+_les deux Aigles_; mais _l'Aigle et le Renard_.
+
+Le renard entra donc avec son regard fin et oblique.
+
+L'aigle le reçut avec son regard fixe et profond.
+
+--Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez à
+l'émotion que j'éprouve en me trouvant devant le premier génie politique
+du siècle, moi simple capitaine des armées pontificales, et surtout si
+jeune d'âge.
+
+--En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez à peine vingt-six ans.
+
+--Trente, monseigneur.
+
+Le cardinal se mit à rire.
+
+--Monsieur, lui dit-il, lorsque me rendant à Rome pour me faire sacrer
+évêque, le pape Paul V me demanda mon âge, comme vous, je me vieillis
+donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois.
+Il me sacra évêque; mais après le sacre je me jetais à ses genoux et lui
+demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais
+menti et m'étais vieilli de deux ans.
+
+Voulez-vous l'absolution?
+
+--Je vous la demanderai, monseigneur, répondit en riant Mazarin, le jour
+où je voudrai être évêque.
+
+--Serait-ce votre intention?
+
+--Si j'avais l'espoir d'être un jour cardinal comme Votre Eminence.
+
+--Cela vous sera facile avec la protection que vous avez.
+
+--Et qui a dit à monseigneur que j'avais des protections?
+
+--La mission dont vous êtes chargé, car, m'a-t-on dit, vous venez me
+parler de la part du cardinal Antonio Barberini.
+
+--Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je
+ne suis le protégé que du neveu de Sa Sainteté.
+
+--Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Sainteté, n'importe
+lequel, et je vous cède celle de Sa Sainteté elle-même.
+
+--Vous savez cependant ce que Sa Sainteté pense de ses neveux.
+
+--Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son
+premier neveu, François Barberini, qu'il a fait entrer au sacré collége,
+n'était bon qu'à dire des patenôtres; que son frère Antonio qui vous
+envoie vers moi n'avait d'autre mérite que la puanteur de son froc, ce
+pourquoi il lui avait donné la robe de cardinal; que le cardinal
+Antoine, le jeune, surnommé le Démosthène parce qu'il bégaie en parlant,
+n'était capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier
+d'eux tous, Thadéo, qu'il avait nommé généralissime du saint-siége,
+était plus en état de porter une quenouille qu'une épée.
+
+--Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; après
+avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me
+répéter ce que les neveux disent de l'oncle...
+
+--Que les grandes faveurs qu'ils reçoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas,
+ne sont que les récompenses légitimes des peines qu'ils se sont données
+pour le faire élire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait
+pas une voix, que répandus dans la populace romaine, ils la soulevèrent
+à force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fenêtres du
+château Saint-Ange, où se faisait l'élection: _Mort et incendie ou
+Barberino pape!_ Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'était déjà
+quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux
+conduisaient la cabale qui ne voulait de lui à aucun prix.
+
+En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frappé, dit-on,
+d'apoplexie, l'autre succombant à un anévrisme. Ils furent remplacés par
+deux partisans du candidat suprême; cela lui fit sept voix. Deux
+cardinaux moururent appartenant à l'opposition la plus acharnée; on
+parla d'une épidémie, chacun eût hâte de quitter le conclave, et
+Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait.
+
+--Ce n'était pas trop payer la grandeur des réformes qu'à peine sur le
+trône pontifical, sa sainteté Urbain VIII proclama.
+
+--Oui, en effet, dit Richelieu, il défendit aux récollets de porter la
+sandale et le capuchon pointu, à la façon des capucins. Il défendit aux
+carmes anciens de s'intituler carmes réformés. Il exigea que les
+religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de
+_Fratres_ qu'ils avaient quitté par orgueil. Il béatifia deux fanatiques
+théâtrins, André Avellino et Gaëtano de Tiane; un carme déchaussé, Félix
+Cantalice, un illuminé, le carme Florentin Corsini; deux femmes
+extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et
+enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien.
+
+--Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien
+renseignée sur Sa Sainteté, ses neveux et la cour de Rome.
+
+--Mais vous-même, qui me paraissez être un homme d'esprit, dit
+Richelieu, comment êtes-vous à la solde de pareilles nullités?
+
+--On commence par où l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin
+sourire.
+
+--C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment
+parlé d'eux, parlons de nous; que venez-vous faire près de moi?
+
+--Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est absurde.
+
+--Pourquoi vous en êtes-vous chargé, alors?
+
+--Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde.
+
+--Et quelle est cette chose?
+
+Mazarin haussa les épaules.
+
+--Je suis chargé de dire à Votre Eminence que, depuis la prise de
+Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple
+comme un serpent. Il a donc prié S. Em. Mgr le légat de vous faire
+demander si vous auriez cette générosité, en considération de la
+princesse de Piémont, soeur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol,
+concession qui avancerait de beaucoup la paix.
+
+--Savez-vous, mon cher capitaine, répondit Richelieu, que vous avez bien
+fait de débuter comme vous avez fait, sinon je me serais demandé si vous
+étiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me
+preniez pour un niais moi-même. Oh! non pas, l'aliénation du fort de
+Pignerol fut une des hontes du règne de Henri III; ce sera une des
+gloires du règne de Louis XIII.
+
+--Dois-je reporter la réponse dans les termes où vous venez de me la
+faire?
+
+--Non, pas précisément.
+
+--Alors, dites, monseigneur.
+
+--Sa Majesté n'a pas encore appris la conquête de Pignerol. Je ne puis
+rien faire, à moins qu'elle me déclare si elle veut garder la place, ou
+si elle est disposée à en faire une gracieuseté à Madame sa soeur. On
+m'écrit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie;
+attendons jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Lyon ou à Grenoble; alors on
+pourra entrer sérieusement en négociation et donner des réponses plus
+positives.
+
+--Vous pouvez être tranquille, monseigneur, je reporterai votre réponse
+mot à mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir.
+
+--Qu'en feront-ils?
+
+--Rien, mais moi j'en ferai peut-être quelque chose.
+
+--Comptez-vous donc rester en Italie?
+
+--Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me
+donner encore.
+
+--Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir
+suffisant à votre ambition?
+
+--L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur;
+chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: _Memento
+mori_. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a
+été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore
+debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire
+et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux
+moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une
+dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une
+secte.
+
+Mazarin parut vouloir s'arrêter.
+
+--Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute.
+
+--Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi;
+vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais
+il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan,
+Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et
+Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de
+sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de
+Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le
+peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir
+monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis
+terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées
+permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se
+vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au
+concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur
+les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec
+elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples.
+
+--Et où irez vous, si vous quittez l'Italie?
+
+--Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en
+France probablement.
+
+--Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose?
+
+--Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur.
+
+--Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère.
+
+--C'est mon seul désir, monseigneur.
+
+Et le souple Napolitain salua jusqu'à terre et gagna la porte à
+reculons.
+
+--J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats
+quittaient le bâtiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce fût
+pour monter sur celui qui allait affronter la tempête.
+
+Puis il ajouta tout bas:
+
+--Ce jeune capitaine ira loin, surtout s'il change son uniforme contre
+une soutane.
+
+Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout
+pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France.
+
+Latil le lui fit remarquer.
+
+Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher.
+
+Celui-ci lui remit une lettre venant de France.
+
+--Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussière, il
+paraît que la lettre que tu m'apportes est pressée.
+
+--Très pressée, monseigneur.
+
+Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots;
+mais, comme on va voir, elle était d'une certaine importance.
+
+ _Fontainebleau, 17 mars 1630._
+
+ _«Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes._
+
+ _«Revenu à Fontainebleau.--Amoureux! Gardez-vous._
+
+ P. S.--_Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!_
+
+Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui
+disaient qu'elle était de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude
+de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-là était tellement
+invraisemblable, qu'il douta.
+
+--N'importe, dit-il à Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en
+veine.
+
+--Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est
+allé conduire sa belle otage à Briançon.
+
+--Va le chercher où il est et dis-lui, pour le décider à venir sans
+retard, que c'est lui que je charge de porter à Fontainebleau la
+nouvelle de la prise de Pignerol.
+
+Latil s'inclina et sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+L'AURORE.
+
+
+Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté
+des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop
+puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant
+que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite,
+continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le
+roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique,
+était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser.
+
+Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de
+comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que
+Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de
+l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part
+l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou
+s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou
+conspirait sourdement contre lui.
+
+Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le
+monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou
+généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre
+l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui du _statu quo_, qui
+défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait
+dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est
+vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment
+non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde
+catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le
+Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se
+fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut
+qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le
+Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la
+Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France
+insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de
+lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix?
+Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que
+proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en
+choeur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine
+Henriette d'Angleterre.
+
+Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre,
+venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir
+espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans
+son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se
+croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père;
+Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui
+craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il
+avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands
+seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de
+voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller
+toutes les grandes maisons du royaume.
+
+Malgré tout cela, et peut-être même à cause de tout cela, Louis s'était
+résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son
+ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette
+résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal,
+avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que
+si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient.
+
+Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi.
+
+Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son
+départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La
+route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux
+reines et le conseil le rejoindraient à Lyon.
+
+Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le
+lendemain du jour où le roi avait quitté Paris, son frère Gaston,
+d'Orléans, franchissait en poste et à grand bruit la porte de la
+capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine
+mère, qui tenait son cercle.
+
+Marie de Médicis se leva toute étonnée, et feignant la colère, congédia
+les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, où, quelques
+instants après, la reine Anne entrait par une porte secrète.
+
+Là fut refait le pacte, éternellement proposé par la reine Marie, d'un
+mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce
+mariage eût été pour Marie de Médicis une régence prolongée, et elle eût
+volontiers pardonné à Dieu de lui enlever son fils aîné s'il lui donnait
+cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveuglée par son intérêt, la
+reine Marie était-elle la seule à agir franchement parce qu'elle
+agissait dans ses intérêts.
+
+Le duc d'Orléans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de
+la soeur duquel il était amoureux, et ne se souciait pas d'épouser la
+veuve de son frère, qui avait sept ans de plus que lui et le déplorable
+antécédent de Buckingham. La reine Anne, de son côté, détestait
+Monsieur, et, comme elle le détestait encore plus qu'elle ne le
+méprisait, elle ne se fiait pas à sa parole. Toutes promesses n'en
+furent pas moins échangées, et pour que l'on ne se doutât point de ce
+qui s'était passé dans ce cabinet, où d'ailleurs on ignorait la présence
+de la reine Anne, le bruit se répandit le lendemain que le duc d'Orléans
+n'était venu à Paris que pour signifier à sa mère la persistance de son
+amour pour la princesse de Mantoue et sa volonté bien arrêtée de
+profiter de l'absence de son frère pour l'épouser.
+
+Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, dès le lendemain de l'arrivée
+du duc, Marie de Médicis avait mandé près d'elle la jeune princesse et
+l'avait retenue au Louvre, où elle était à peu près prisonnière.
+
+De son côté, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition à ses
+plus vifs désirs, que tous les mécontents commencèrent à affluer chez
+lui, et qu'on lui donna à entendre que s'il voulait, en l'absence du
+roi, se déclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientôt un
+parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre
+Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre
+celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un
+instant que Gaston avait accepté les propositions qui lui avaient été
+faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal
+de Lyon, frère du duc de Richelieu, celui-là qui s'était si bravement
+conduit pendant la peste, étant venus ensemble faire une visite au duc
+d'Orléans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et
+laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot,
+le cardinal de Lyon.
+
+Dès le lendemain de l'arrivée de Gaston à Paris, la reine-mère avait
+écrit à Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous,
+mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions
+faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien
+entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de
+Gonzague.
+
+Louis, qui était déjà à Troyes, annonça, au reçu de la lettre de Marie
+de Médicis, qu'il revenait à Paris; mais à Fontainebleau, un courrier
+lui apprit que Gaston, à la nouvelle de son retour, était immédiatement
+parti pour sa maison de Limours.
+
+Trois jours après, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer
+son voyage, ferait ses pâques à Fontainebleau.
+
+Qui avait pu déterminer chez le roi cette nouvelle résolution? Nous
+allons le dire.
+
+Le soir où avait été tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mère,
+Gaston d'Orléans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de
+Fargis arrivant d'Espagne, où, comme nous l'avons dit, elle était allée
+pour soutenir le moral politique de son époux que l'on craignait de voir
+défaillir.
+
+La guerre décidée entre la France et le Piémont, il n'était plus besoin
+de ce renfort à Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne
+d'Autriche, fut rappelée à Paris.
+
+La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme
+l'ambassadrice mettait un genou en terre pour lui baiser la main, elle
+la releva et la pressa contre son coeur en l'embrassant.
+
+--Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu,
+pendant ma longue absence, des bonnes grâces de Votre Majesté.
+
+--Au contraire, ma chère amie, dit la reine, votre absence m'a fait
+apprécier votre fidélité, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que
+ce soir.
+
+--J'arrive bien alors, et j'espère prouver à ma souveraine que, de loin
+comme de près, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons,
+qui rend ici nécessaire la présence de votre humble servante?
+
+La reine lui raconta le départ du roi, l'arrivée de Gaston et l'espèce
+de pacte qui en avait été la suite.
+
+--Et Votre Majesté se fie à son beau-frère? demanda Mme de Fargis.
+
+--Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de
+me faire attendre en endormant mes craintes.
+
+--Le roi est-il donc plus mal?
+
+--Moralement, oui; physiquement, non!
+
+--Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame.
+
+--Que faire? demanda la reine.
+
+Puis plus bas:
+
+--Vous savez, ma chère, que les astrologues affirment que le roi n'ira
+point au-delà du signe de l'Ecrevisse!
+
+--Dame, dit la Fargis, j'ai proposé un moyen à Votre Majesté.
+
+La reine sourit.
+
+--Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle.
+
+--C'est fâcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me
+rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV.
+
+--Mon Dieu!
+
+--Aimez-vous mieux vous en rapporter à la parole de cet homme qui jamais
+une fois n'a tenu sa parole.
+
+La reine garda un instant le silence.
+
+--Mais enfin, dit-elle en cachant sa tête dans la poitrine de sa
+confidente, en supposant, ma chère Fargis, qu'avec la permission de mon
+confesseur j'acceptasse--oh! rien que d'y penser j'ai honte--en
+supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait
+qu'à la dernière extrémité, et jusque-là, ne pourrait-on en tenter
+d'autres?
+
+--Voulez-vous me permettre, chère maîtresse, à moi, dit madame de
+Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour
+de son cou et en fixant sur elle ses yeux étincelants comme des
+diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une légende de la
+cour de Henri II, laquelle a rapport à la reine Catherine de Médicis?
+
+--Dites, ma bien chère, fit la reine, en laissant aller sa tête avec un
+soupir sur l'épaule de la sirène, dont elle avait l'imprudence d'écouter
+la voix.
+
+--Eh bien, la légende dit que la reine Catherine de Médicis, arrivée en
+France à l'âge de quatorze ans, et mariée aussitôt au jeune roi Henri
+II, fut, comme Votre Majesté, onze ans sans avoir d'enfants.
+
+--Je suis mariée, moi, depuis quatorze ans! dit la reine.
+
+--C'est-à-dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre
+Majesté datent de 1616, mais que son mariage ne date en réalité que de
+1619.
+
+--C'est vrai, dit la reine; et à quoi tenait cette stérilité de la reine
+Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la même
+répugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est là pour
+en faire foi.
+
+--Il n'avait point de répugnance pour les femmes, non; mais pour sa
+femme il en avait.
+
+--Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la
+répugnance, Fargis? demanda vivement la reine.
+
+--Pour Votre Majesté, ventre saint-gris, comme disait le roi son père,
+et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majesté ne fait
+point assez d'attention: il serait difficile!
+
+Puis regardant, du même oeil qu'eût fait Sapho, la reine qui piquée par
+ce doute, s'était redressée:
+
+--Et où trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille
+bouche, de pareils cheveux et--passant la main sur le cou cambré de la
+reine--une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous êtes
+belle de toutes les beautés; mais par malheur pour elle, Catherine de
+Médicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: née d'un père et
+d'une mère morts de cette méchante maladie qui régnait alors, elle avait
+la peau froide et visqueuse d'un serpent.
+
+--Que me dites-vous là? ma chère?
+
+--La vérité. De sorte que, quand le jeune roi, habitué à cette peau
+blanche et satinée de Mme de Brézé, sentit se glisser à ses côtés ce
+cadavre vivant, il s'écria que ce n'était point une fleur du jardin
+Pitti qu'on lui avait envoyée, mais un ver du tombeau des Médicis.
+
+--Tais-toi, Fargis tu me fais froid.
+
+--Eh bien, ma belle reine, cette répugnance du roi Henri pour sa femme,
+qui la surmonta? Celle qui avait intérêt à ce qu'elle cessât, cette même
+Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la
+puissance d'un autre duc d'Orléans ne valant pas beaucoup mieux que le
+nôtre.
+
+--Où veux-tu en arriver?
+
+--A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du
+dévouement de laquelle nous fussions sûres, cette femme, grâce aux
+sentiments religieux du roi, le ramènerait bientôt à Votre Majesté, et
+qu'alors...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, ce serait le duc d'Orléans qui serait sous notre dépendance,
+au lieu que ce fût nous qui fussions sous la sienne.
+
+--Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tête, le roi Henri
+II était un homme.
+
+--Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il...
+
+La reine répondit par un soupir.
+
+--Puis, continua-t-elle, où trouveras-tu une femme assez dévouée?
+
+--Je l'ai, reprit Fargis.
+
+--Et plus belle que...
+
+La reine s'arrêta; emportée par un premier mouvement de doute ou de
+dépit:--et plus belle que _moi_? allait-elle dire.
+
+Fargis la comprit.
+
+--Plus belle que _vous_, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une
+autre beauté. Vous êtes la rose dans son splendide épanouissement, vous,
+madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout
+on ne l'appelle que l'_Aurore_.
+
+--Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison?
+
+--D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la
+gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mère, la fille de M.
+de Hautefort.
+
+--Et vous dites que cette demoiselle me serait dévouée?
+
+--Elle donnerait sa vie pour Votre Majesté et, ajouta-elle en souriant,
+peut-être plus encore.
+
+--Est-elle donc prévenue du rôle qu'on veut lui faire jouer?
+
+--Oui.
+
+--Et elle l'accepte avec résignation!
+
+--Avec enthousiasme. L'intérêt de l'Eglise, madame! Nous avons pour vous
+son confesseur, qui la comparera à Judith sauvant Béthulie et le médecin
+du roi...
+
+--Qu'a à faire là-dedans Bouvard?
+
+--Il persuadera au roi votre époux qu'il n'est malade que de chasteté!
+
+--Un homme qu'il purge ou saigne deux cents fois par an; ce sera
+difficile!
+
+--Il s'en charge.
+
+--Mais c'est donc arrangé?
+
+--Il ne manque à tout cela que votre consentement.
+
+--Mais faudrait-il au moins que je la visse, que je la connusse, que je
+l'interrogeasse, cette merveilleuse Aurore!
+
+--Rien de plus facile, madame, elle est là!
+
+--Comment là?
+
+--Dans le cabinet où était mademoiselle de Lautrec, que M. de Richelieu
+nous a enlevée juste au moment où le roi commençait à s'occuper d'elle.
+Mais il n'est plus là.
+
+--Et elle, y est-elle?
+
+--Oui, madame.
+
+La reine regarda la Fargis d'un oeil dans lequel ou pouvait remarquer
+une nuance d'irritation.
+
+--Arrivée depuis ce soir, vous avez fait tout cela? lui dit-elle. En
+vérité, vous n'avez pas perdu de temps, ma mie.
+
+--Je suis arrivée depuis trois jours, madame; mais je n'ai voulu voir
+Votre Majesté que lorsque tout serait prêt.
+
+--Oui, et tout est prêt alors?
+
+--Oui, madame. Mais si Votre Majesté veut recourir au premier moyen que
+je lui ai proposé, on peut abandonner celui-ci.
+
+--Non pas, non pas, dit vivement la reine; faites entrer votre jeune
+amie.
+
+--Dites votre fidèle servante, madame.
+
+--Faites entrer.
+
+Mme de Fargis alla à la porte du fond et l'ouvrit.
+
+--Venez, Henriette, dit-elle; notre chère reine consent à recevoir vos
+hommages.
+
+La jeune fille laissa échapper un cri de joie et s'élança dans la
+chambre.
+
+La reine, en l'apercevant, jeta de son côté un cri d'admiration et
+d'étonnement.
+
+--La trouvez-vous assez belle, madame? demanda la Fargis.
+
+--Trop peut-être! répondit la reine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+LE BILLET ET LES PINCETTES.
+
+
+Et, en effet, Mlle Henriette de Hautefort était merveilleusement belle.
+C'était une blonde du Midi que, pour son teint rose et ses cheveux
+rutilants, comme l'avait dit Mme de Fargis, on l'appelait l'_Aurore_.
+
+C'était Vaultier qui l'avait découverte dans un voyage en Périgord, et
+alors en ayant conçu la possibilité par ces soins d'un jour que le roi
+avait donnés à Mlle de Lautrec, il avait eu l'idée de rendre
+sérieusement amoureux ce malade saigné à blanc, ce roi fantôme.
+
+Il avait tout arrangé d'avance, s'était assuré qu'aucun parent, aucun
+amant, aucun ami ne s'opposerait au dévouement de la jeune fille; mais
+sur le conseil de la reine Marie, il avait attendu le retour de Mme de
+Fargis, pensant qu'il n'y avait qu'elle qui pût présenter à la reine
+cette tasse d'absinthe en la frottant de miel.
+
+On a vu de quelle manière la reine l'avait avalée.
+
+Mais lorsqu'elle vit la belle jeune fille se jeter à ses pieds les bras
+tendus, en s'écriant:
+
+«Tout, tout pour vous, ma reine!» elle vit bien que cette fraîche
+beauté, que cette douce voix, ne pouvait mentir, et elle la releva avec
+bienveillance.
+
+Dans la même soirée, tout fut arrêté. Mlle de Hautefort tâcherait de se
+faire aimer du roi et, une fois aimée, userait de toute l'influence que
+lui donnerait l'amour du roi, pour le ramener à la reine, et lui faire
+renvoyer le cardinal de Richelieu.
+
+Il ne s'agissait que de faire apparaître la belle dévouée dans des
+conditions de mise en scène qui ravîssent Louis XIII.
+
+Les reines annoncèrent que le roi étant à Fontainebleau, elles y iraient
+faire leurs pâques avec lui.
+
+Et, en effet, elles arrivèrent la veille du dimanche des Rameaux.
+
+Le lendemain, le roi entendit la messe dans la chapelle du château, où
+tout le monde était appelé à entendre la messe avec Sa Majesté. A
+quelques pas de lui, éclairée par un rayon de soleil, à travers des
+vitraux peints qui lui faisaient une auréole d'or et de pourpre, était
+une jeune fille à genoux sur la dalle nue.
+
+Lui, le roi, avait les genoux moelleusement posés sur un coussin à
+glands d'or.
+
+Son instinct de chevalier se réveilla. Il eut honte d'avoir un carreau
+sous les genoux, tandis que cette belle jeune fille n'en avait pas. Il
+appela un page et lui fit porter le sien.
+
+Mlle de Hautefort rougit; mais ne se jugeant pas digne d'appuyer ses
+genoux sur le coussin où le roi avait appuyé les siens, elle se leva,
+salua Sa Majesté, mais déposa respectueusement le coussin sur sa chaise,
+et tout cela avec un grand air et cette noblesse virginale et hardie des
+femmes du midi.
+
+Cette grâce toucha le roi; une fois déjà, dans sa vie, il avait été
+pris à l'improviste, mais avec moins de raisons de l'être, ce qui n'en
+explique que mieux l'impression que, sur cet homme inexplicable,
+produisit Mlle de Hautefort. Dans je ne sais quel voyage, il avait, dans
+une petite ville, accepté un bal; vers la fin de la soirée, une des
+danseuses nommée Catin Gau, monta sur un siège pour prendre avec ses
+doigts, dans un chandelier de bois, non pas un bout de bougie, mais un
+bout de chandelle de suif. Le roi, lorsqu'on le raillait sur son
+éloignement pour les femmes, racontait toujours cette aventure, disant
+que l'héroïne de cette courte aventure avait fait cela de si bonne
+grâce, qu'il en était devenu amoureux et, en partant pour la ville, lui
+avait fait donner trente mille livres pour sa vertu.
+
+Seulement, il ne disait pas si cette vertu avait été attaquée par lui et
+s'était défendue de manière à gagner les trente mille livres.
+
+Le roi fut donc pris non moins subitement par la belle Henriette de
+Hautefort qu'il l'avait été par la vertueuse Catin Gau! A peine rentré
+au château, il s'informa quelle était la ravissante personne qu'il avait
+vue à l'église, et il apprit que c'était la petite-fille d'une madame de
+Flotte, qui était entrée la veille chez reine Marie de Médicis comme
+gouvernante de ses filles.
+
+Et dès le jour même, au grand étonnement de tout le monde et à la grande
+satisfaction des intéressés, il s'était fait un changement complet dans
+les façons du roi. Au lieu de se tenir enfermé dans sa chambre la plus
+sombre, comme il faisait depuis plus d'un mois au Louvre et depuis plus
+de huit jours à Fontainebleau, il était sorti en voiture, s'était
+promené dans les endroits les plus fréquentés du parc, comme s'il y eût
+cherché quelqu'un, et le soir, il était venu chez les reines, ce qu'il
+n'avait point fait depuis le départ de Mlle de Lautrec, avait passé la
+soirée à causer avec la belle Henriette, s'était informé si elle y
+serait le lendemain. Le lendemain, sur sa réponse affirmative, il avait
+expédié un courrier à Bois-Robert afin qu'il vînt en toute hâte le
+rejoindre à Fontainebleau.
+
+Bois-Robert accourut tout étonné de cette marque de faveur, à laquelle
+il se fût parfaitement attendu de la part de Richelieu, mais non de
+celle du roi. Mais son étonnement fut bien plus grand encore lorsque,
+conduisant Bois-Robert dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui montra
+Mlle de Hautefort qui se promenait sur la terrasse et lui dit qu'il lui
+fallait des vers pour cette belle personne-là.
+
+Tout étonné qu'il fût, Bois-Robert ne se le fit point redire deux fois.
+Il loua fort la beauté de Mlle de Hautefort et, apprenant qu'on l'avait
+surnommée l'Aurore, déclara qu'il eût beau chercher, il n'eût pu trouver
+un nom qui convînt mieux à cette matinale beauté.
+
+Le nom lui fournit, au reste, le sujet de ses vers.
+
+Louis XIII, sous le nom d'Apollon, Apollon était le dieu de la lyre, et
+Louis XIII, on le sait, faisait et même composait de la musique, Louis
+XIII, sous le nom d'Apollon, suppliait l'Aurore de ne point se lever si
+matin et de ne pas s'évanouir si vite. Depuis le commencement du monde,
+amoureux d'elle, il la poursuivait sur un char attelé de quatre chevaux,
+sans jamais pouvoir l'atteindre, la voyant disparaître au moment où il
+étendait la main pour la saisir.
+
+Le roi prit les vers les lut et les approuva sauf un point.
+
+--Ils vont bien, le Bois, dit-il, mais il faudrait supprimer le mot
+_désirs_.
+
+--Et pourquoi cela, Majesté? demanda Bois-Robert.
+
+--Mais, parce que je ne désire rien.
+
+A ceci il n'y avait rien à répondre. Bois-Robert supprima les _désirs_,
+et tout fut dit.
+
+Quant au roi, il fit de la musique sur les paroles de Bois-Robert, et
+musique et paroles furent exécutées et chantées par ses deux musiciens
+attitrés, Moulinier et de Justin, qui, cette fois, vu la solennité,
+mirent leur costume complet.
+
+Les deux reines et particulièrement Anne d'Autriche applaudirent fort la
+poésie de Bois-Robert et la musique du roi.
+
+Louis XIII fit ses pâques; son confesseur, Suffren, mis au courant de la
+situation, alla au-devant des scrupules de Sa Majesté, lui citant les
+exemples des patriarches qui avaient été infidèles à leurs femmes sans
+attirer la colère du seigneur; mais le roi répondit qu'il n'y avait avec
+lui rien à craindre de pareil, et qu'il aimait mademoiselle de Hautefort
+sans mauvaises pensées.
+
+Ce n'était point l'affaire de la cabale Fargis et compagnie; c'étaient,
+au contraire, les mauvaises pensées qu'elle voulait; mais avec une
+imagination aussi vive que celle de la Fargis, on ne perdait point
+l'espoir de les lui inspirer.
+
+En effet, les Pâques finies, et l'on attendit avec une certaine
+inquiétude cette époque, Louis XIII ne parla pas de continuer son
+voyage; au contraire, il ordonna des chasses et des fêtes; mais aux
+chasses comme aux fêtes, tout en s'occupant exclusivement de Mlle de
+Hautefort, il resta parfaitement respectueux vis-à-vis d'elle.
+
+Restait une espérance, c'était de rendre le roi jaloux.
+
+Il y avait de par le monde un certain M. d'Ecqueville Vassé, dont la
+famille descendait du président Hennequin. Quelques projets de mariage,
+mais sans engagement aucun de part et d'autre, avaient été échangés
+entre lui et Mlle de Hautefort, mais il était de la cour. Il était venu
+à Fontainebleau et s'était fait inviter avec autant plus de facilité que
+Mme de Fargis avait jeté les yeux sur lui pour en faire un instrument de
+jalousie. Et, en effet, M. d'Ecqueville avait voulu reprendre son
+ancienne position du prétendant, malgré cette cour bizarre que le roi
+faisait à sa prétendue.
+
+Mais Louis XIII avait fait les gros yeux, avait interrogé Mlle de
+Hautefort et avait appris les quelques paroles en l'air échangées entre
+les deux familles.
+
+Louis XIII était devenu jaloux, et jaloux d'une femme!
+
+Les deux reines et Mme de Fargis se réunirent.
+
+Il s'agissait de trouver un moyen d'exploiter cette jalousie.
+
+Ce fut Mme de Fargis qui l'indiqua.
+
+Le soir, la petite naine Gretchen, que le roi ne pouvait pas sentir,
+remettrait à Mlle de Hautefort, assez maladroitement et pour que le roi
+s'en aperçût, un billet cacheté en poulet.
+
+Le roi voudrait savoir de qui était le billet.
+
+Le reste regardait la reine et Mlle de Hautefort.
+
+Le soir, il y avait petit cercle chez Sa Majesté la reine Anne.
+
+Le roi était assis près de Mlle de Hautefort, faisant des paysages en
+papier découpé.
+
+Mlle de Hautefort était en grande toilette; la reine avait voulu
+l'habiller elle-même; elle portait une robe de satin blanc très
+décolletée; ses bras plus blancs que sa robe, ses épaules éblouissantes
+attiraient les lèvres plus invinciblement que l'aimant n'attire le fer.
+
+Le roi, de temps en temps, regardait ces bras, et ces épaules, voilà
+tout.
+
+Fargis les dévorait.
+
+--Ah Sire, murmura-t-elle à l'oreille du roi, si j'étais homme.
+
+Louis XIII fronça le sourcil.
+
+Anne d'Autriche, tout en jouant avec la garniture de la robe, découvrait
+encore cette belle statue de marbre rose.
+
+En ce moment, la petite Gretchen se glissa à quatre pattes entre les
+jambes du roi. Louis crut que c'était _Grisette_, sa chienne favorite,
+et l'écarta du pied.
+
+La naine poussa un cri comme si le roi lui eût marché sur la main.
+
+Sa Majesté se leva; Gretchen profita de ce moment pour glisser aussi
+maladroitement que la chose lui avait été recommandée le billet dans la
+main de Mlle de Hautefort.
+
+Le roi ne perdit rien de ce manège.
+
+L'idée de la comédie qu'elle jouait fit rougir la jeune fille, ce qui
+servit à merveille les intentions des conspiratrices.
+
+Le roi vit le billet passer des mains de la naine dans la main de
+Henriette, et de la main de Henriette dans sa poche.
+
+--La naine vous a remis un billet? demanda-t-il.
+
+--Vous croyez, Sire?
+
+--J'en suis sûr.
+
+Il se fit un petit silence.
+
+--De qui? demanda le roi.
+
+--Je n'en sais rien, dit Mlle de Hautefort.
+
+--Lisez-le, vous le saurez.
+
+--Plus tard, Sire!
+
+--Pourquoi plus tard?
+
+--Parce que je ne suis pas pressée.
+
+--Mais moi je le suis.
+
+--En tout cas, dit Mlle de Hautefort, il me semble, Sire, que je suis
+bien libre de recevoir des billets de qui je veux.
+
+--Non.
+
+--Comment, non?
+
+--Attendu...
+
+--Attendu quoi?
+
+--Attendu...... attendu...... que je vous aime!
+
+--Bon! vous m'aimez! dit Mlle de Hautefort en riant.
+
+--Oui.
+
+--Mais que dira Sa Majesté la reine?
+
+--Sa Majesté la reine prétend que je n'aime personne; elle aura la
+preuve que j'aime quelqu'un.
+
+--Bravo, Sire! dit la reine, et à votre place, je voudrais savoir qui
+écrit à cette fille, et ce qu'on lui écrit.
+
+--J'en suis désespérée, dit Mlle de Hautefort en se levant, mais le roi
+ne le saura point.
+
+Et elle se leva.
+
+--C'est ce que nous verrons, dit le roi.
+
+Et il se leva à son tour.
+
+Mlle de Hautefort fit un bond de côté, le roi fit un mouvement pour la
+saisir. La porte du boudoir de la reine se trouvait derrière elle, elle
+s'y enfuit.
+
+Louis XIII l'y suivit.
+
+La reine suivit le roi en l'excitant.
+
+--Gare à tes poches, Hautefort, dit la reine.
+
+Et, en effet, le roi étendit les deux bras, avec l'intention visible de
+fouiller la jeune fille.
+
+Mais elle, connaissant la chasteté du roi tira le billet de sa poche,
+et, le mettant dans sa poitrine:
+
+--Venez le prendre là, Sire, dit-elle.
+
+Et avec l'impudeur de l'innocence, elle avança son sein à moitié nu vers
+le roi.
+
+Le roi hésita; les bras lui tombèrent.
+
+--Mais prenez donc, sire, prenez donc cria la reine en riant de toutes
+ses forces de l'embarras de son mari.
+
+Et pour ôter toute défense à la jeune fille elle lui saisit les deux
+mains et les amena derrière le dos de Mlle de Hautefort en répétant:
+
+--Mais prenez donc, prenez donc, Sire.
+
+Louis regarda tout autour de lui, vit dans un sucrier des pincettes
+d'argent, les prit, et chastement, sans contact de son délicat asile,
+enleva la lettre.
+
+La reine, qui ne s'attendait point à ce dénouement, lâcha les mains de
+Mlle de Hautefort en murmurant:
+
+--Je crois décidément que nous n'avons d'autre ressource que celle
+proposée par Fargis.
+
+La lettre était de la mère de Mlle de Hautefort.
+
+Le roi la lut et tout honteux la lui rendit.
+
+Puis, tous trois rentrèrent dans le salon avec des sentiments bien
+différents.
+
+La reine causait avec un officier qui arrivait de l'armée et qui
+apportait, disait-il, les nouvelles les plus importantes au roi.
+
+--Le comte de Moret! murmura la reine en reconnaissant le jeune homme
+qu'elle avait vu deux ou trois fois seulement, mais dont Mme de Fargis
+lui avait tant parlé. En vérité, il est très beau!
+
+Puis, plus bas, avec un soupir:
+
+--Il ressemble au duc de Buckingham, dit-elle.
+
+S'en apercevait-elle seulement alors, ou lui plaisait-il de trouver une
+ressemblance entre le messager de Richelieu et l'ancien ambassadeur du
+roi d'Angleterre?
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ CHAPITRE Page
+
+ PREMIER VOLUME.
+
+ Ier. L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE. 1
+
+ II. CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU 5
+ A MAITRE ÉTIENNE LATIL.
+
+ III. OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE 8
+ GENTILHOMME BOSSU PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE
+ QU'IL EN ADVINT.
+
+ IV. L'HOTEL DE RAMBOUILLET. 10
+
+ V. CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU 13
+ SOUSCARRIÈRES SE DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME
+ BOSSU.
+
+ VI. MARINA ET JAQUELINO. 19
+
+ VII. ESCALIERS ET CORRIDORS. 23
+
+ VIII. SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII. 27
+
+ IX. CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA 32
+ REINE ANNE D'AUTRICHE APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII
+ EN FUT SORTI.
+
+ X. LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES 34
+ QU'ON LIT TOUT SEUL.
+
+ XI. LE SPHINX ROUGE. 38
+
+ XII. L'ÉMINENCE GRISE. 43
+
+ XIII. OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL. 47
+
+ XIV. OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON 52
+ ÉCHIQUIER.
+
+
+ DEUXIÈME VOLUME.
+
+ Ier. ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628. 55
+
+ II. MARIE DE GONZAGUE. 60
+
+ III. LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE. 63
+
+ IV. ISABELLE ET MARINA. 67
+
+ V. OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, 69
+ JOUE SON PETIT ROLE.
+
+ VI. EVE ET LE SERPENT. 72
+
+ VII. OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET 75
+ QU'IL A DONNÉ A SOUSCARRIÈRES.
+
+ VIII. L'IN PACE. 81
+
+ IX. LE RÉCIT. 86
+
+ X. MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY. 91
+
+ XI. LES DEUX AIGLES. 96
+
+ XII. LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE. 100
+
+ XIII. LA DEMOISELLE DE GOURNAY. 105
+
+ XIV. LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES. 108
+
+
+ TROISIÈME VOLUME.
+
+ Ier. LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII. 112
+
+ II. PENDANT QUE LE ROI LARDE. 117
+
+ III. LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ. 119
+
+ IV. LES CONSEILS DE L'ANGELY. 124
+
+ V. LA CONFESSION. 128
+
+ VI. OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMÉDIE 132
+ SANS LE SECOURS DE SES COLLABORATEURS.
+
+ VII. LE CONSEIL. 137
+
+ VIII. LE MOYEN DE VAUTHIER. 142
+
+ IX. LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE 144
+ INAPERÇU.
+
+ X. LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU. 147
+
+ XI. LES OISEAUX DE PROIE. 150
+
+ XII. LE ROI RÈGNE. 154
+
+ XIII. LES AMBASSADEURS. 161
+
+ XIV. LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ. 168
+
+ XV. TU QUOQUE, BARADAS! 172
+
+ XVI. COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, 178
+ ETIENNE LATIL ET LE MARQUIS DE PISANI EURENT
+ LA CHANCE DE SE RENCONTRER.
+
+ XVII. LE CARDINAL A CHAILLOT. 181
+
+ XVIII. MIRAME. 184
+
+ XIX. LES NOUVELLES DE LA COUR. 188
+
+ XX. POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS VÊTU 190
+ DE NOIR.
+
+ XXI. OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI. 193
+
+
+ QUATRIÈME VOLUME.
+
+ Ier. L'AVALANCHE. 196
+
+ II. GUILLAUME COUTET. 199
+
+ III. MARIE COUTET. 202
+
+ IV. POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX 204
+ FORTIFICATIONS DU PAS DE SUZE.
+
+ V. UNE HALTE DANS LA MONTAGNE. 206
+
+ VI. LES AMES ET LES ÉTOILES. 209
+
+ VII. LE PONT DE GIACON. 211
+
+ VIII. LE SERMENT. 214
+
+ IX. LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE. 216
+
+ X. OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI. 219
+
+ XI. OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT
+ IL AVAIT BESOIN. 222
+
+ XII. LE PAS DE SUZE. 224
+
+ XIII. OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR 227
+ D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA LA CORDE AU COU.
+
+ XIV. LA PLUME BLANCHE. 229
+
+ XV. CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU 232
+ DUC DE SAVOIE.
+
+ XVI. UN CHAPITRE D'HISTOIRE 235
+
+ XVII. DEUX ANCIENS AMANTS. 243
+
+ XVIII. LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE. 245
+
+ XIX. BUISSON CREUX. 248
+
+ XX. OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER 251
+ UN MULET ET UN MILLION DANS LE FORT DE PIGNEROL.
+
+ XXI. LE FRÈRE DE LAIT. 253
+
+ XXII. L'AIGLE ET LE RENARD. 256
+
+ XXIII. L'AURORE. 260
+
+ XXIV. LE BILLET ET LES PINCETTES. 263
+
+
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le comte de Moret
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: October 17, 2011 [EBook #37771]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MORET ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by The
+Internet Archive/American Libraries.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a><br /></p>
+
+<p class="center">Bibliothèque du Messager Franco-Américain</p>
+
+<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~<br /><br /></p>
+
+<h1>LE</h1>
+
+<h1>COMTE DE MORET</h1>
+
+<p class="center"><big>ROMAN INÉDIT</big><br /><br /></p>
+
+<p class="center">PAR</p>
+
+<h2>ALEXANDRE DUMAS<br /></h2>
+
+<p class="center"><big>New-York</big></p>
+
+<p class="center"><big>H. DE MAREIL, <span class="smcap">Éditeur</span></big></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">51 LIBERTY STREET</span></p>
+
+<p class="center">~~~~~~</p>
+
+<p class="center">1866<br /><br /></p>
+
+<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES MATIÈRES</a></h6>
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>CHAPITRE Ier.</h2>
+
+<h3>L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.</h3>
+
+<p>Le voyageur qui, pour ses affaires ou pour son plaisir, venait, vers la
+fin de l'an de grâce 1628, passer quelques jours dans la capitale du
+royaume des Lys, comme on disait poétiquement à cette époque, pouvait
+avec certitude s'arrêter, recommandé ou non, à l'hôtellerie de <i>la Barbe
+Peinte</i>, située rue de <i>l'Homme-Armé</i>; il était sûr d'y trouver, chez
+maître Soleil, bon visage, bonne table et bon gîte.</p>
+
+<p>Il n'y avait point à s'y tromper d'ailleurs; à part un ignoble cabaret
+qui faisait le coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et qui,
+remontant au plus obscur moyen-âge, avait, par son enseigne,
+représentant un homme armé, donné son nom à cette ruelle, qui ne compte
+encore aujourd'hui que cinq numéros impairs et quatre numéros pairs,
+l'hôtellerie dans laquelle nous allons introduire nos lecteurs tenait
+une place trop importante, et attirait les chalands par une trop
+majestueuse inscription pour qu'un voyageur, quel qu'il fût, eût l'idée
+d'aller plus loin, une fois qu'il était arrivé en face d'elle.</p>
+
+<p>En effet, outre le carré de fer-blanc, orné de découpures à jour, qui
+grinçait au moindre vent, au bout d'une tringle terminée par un
+croissant doré, carré de fer-blanc qui représentait le Grand-Turc, orné
+d'une barbe du ponceau le plus éclatant, ce qui justifiait ce nom
+étrange de l'<i>hôtellerie de la Barbe Peinte</i>, on pouvait, sur la façade
+de la maison et au-dessus de la porte d'entrée, lire le rébus suivant:</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 500px;">
+<img src="images/page-1.jpg" alt="" title="" width="500" height="183" /></div>
+
+<p>Ce qui signifiait, en adjoignant l'enseigne à l'inscription, et en ne
+faisant qu'un des deux:</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">A LA BARBE PEINTE</span><br /><br />
+
+<big>SOLEIL</big><br /><br />
+
+<span class="smcap">LOGE A PIED ET A CHEVAL.</span></p>
+
+<p>L'enseigne de la <i>Barbe Peinte</i> pouvait rivaliser d'ancienneté avec
+celle de l'<i>Homme-Armé</i>, mais nous devons avouer en notre qualité de
+romancier, qui nous impose, à l'endroit de la vérité, des devoirs
+auxquels ne s'astreignent pas toujours les historiens, que l'inscription
+était toute moderne.</p>
+
+<p>Il y avait deux ans à peine que l'ancien aubergiste, avantageusement
+connu sous les noms et prénoms de: Claude-Cyprien Mélangeois,&mdash;avait,
+pour la somme de mille pistoles, cédé son établissement à maître
+Blaise-Guillaume Soleil, son nouveau propriétaire; or, ce nouveau
+propriétaire, sans respect pour les droits séculaires des hirondelles,
+qui <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>faisaient leurs nids à l'extérieur, et des araignées qui tissaient
+leurs toiles à l'intérieur, avait, à peine l'acte de vente passé, appelé
+les peintres et les tapissiers, fait gratter la façade, fait meubler les
+chambres de son hôtellerie et fait tracer enfin, aux regards éblouis de
+ses voisins, qui se demandaient où maître Soleil pouvait prendre tout
+l'argent qu'il dépensait, le pompeux rébus que nous avons eu l'honneur
+d'expliquer plus haut à nos lecteurs, non point, Dieu nous en garde, par
+doute de leur intelligence, mais par le désir, tout égoïste, de ne pas
+les voir, pour faire une recherche dont nous pouvions leur épargner la
+peine, s'arrêter inutilement au commencement de notre récit.</p>
+
+<p>Les vieilles femmes de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la
+rue des Blancs-Manteaux avaient d'abord, en vertu des qualités
+sibyllines qu'elles devaient à leur âge avancé, prédit, en hochant la
+tête de droite à gauche, que tous ces embellissements porteraient
+malheur à la maison, dont l'achalandage tenait justement à son aspect
+connu depuis des siècles. Mais à leur grand dépit, et au suprême
+étonnement de ceux qui les prenaient pour oracles, la prédiction funeste
+ne s'était point réalisée, et tout au contraire l'établissement avait
+prospéré, grâce à une clientèle aussi nouvelle qu'inconnue, laquelle,
+sans faire tort à l'ancienne, avait augmenté, et nous dirons même doublé
+les recettes que l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i> faisait, du temps où
+les hirondelles bâtissaient tranquillement leurs nids aux coins des
+fenêtres, et où les araignées tissaient non moins tranquillement leur
+toile aux angles des appartements.</p>
+
+<p>Mais, peu à peu, une certaine lueur s'était faite sur ce grand mystère:
+le bruit avait circulé que Mme Marthe-Pélagie Soleil, personne fort
+alerte, fort avenante, encore jeune et encore jolie, vu qu'elle avait
+trente ans à peine, était la s&oelig;ur de lait d'une des dames les plus
+puissantes de la cour, laquelle dame avait, de ses deniers, ou de ceux
+d'une autre dame, encore plus puissante qu'elle, avancé à maître Soleil
+l'argent nécessaire à son établissement, et que c'était cette s&oelig;ur de
+lait qui recommandait l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i> aux nobles
+étrangers que l'on voyait depuis quelque temps circuler dans les rues,
+jusque-là assez mal fréquentées, du quartier de la Verrerie et de la rue
+Sainte-Avoye.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans toutes ces rumeurs?
+C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra.</p>
+
+<p>En tous cas, nous allons voir ce qui se passait dans une salle basse de
+l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, le 5 décembre 1628, c'est-à-dire
+quatre jours après le retour du cardinal de Richelieu de ce fameux siége
+de La Rochelle, qui nous a fourni un des épisodes de notre roman des
+<i>Trois Mousquetaires</i>, et cela vers quatre heures de l'après midi, heure
+à laquelle, vu la hauteur des maisons et le rapprochement des murailles,
+le crépuscule commençait et doit commencer encore à tomber dans la rue
+de l'Homme-Armé.</p>
+
+<p>Cette salle basse était occupée momentanément par un seul personnage,
+mais comme ce personnage était un habitué de la maison, il y faisait à
+lui seul autant de bruit et y tenait autant de place que quatre buveurs
+ordinaires.</p>
+
+<p>Il avait déjà vidé un pot de vin, et en était à la moitié du second, se
+tenant couché sur trois chaises, s'amusant à déchiqueter, avec la
+molette de ses éperons, la paille d'une quatrième, tandis que de la
+pointe de sa dague, il dessinait en creux sur la table un jeu de marelle
+en miniature.</p>
+
+<p>Sa rapière, dont la poignée était à la portée de sa main, s'allongeait
+de sa hanche sur sa cuisse, et glissait comme une couleuvre entre ses
+deux jambes croisées l'une sur l'autre.</p>
+
+<p>C'était un homme de 36 à 38 ans, dont on pouvait d'autant mieux voir le
+visage, au dernier rayon de lumière qui filtrait par les étroits vitraux
+losangés de plomb, donnant sur la rue, qu'il avait suspendu son feutre à
+l'espagnolette de la fenêtre. Il avait les cheveux, les sourcils et la
+moustache noirs, le teint hâlé des hommes du Midi, quelque chose de dur
+dans le regard et de railleur sur la lèvre, qui, en se retroussant par
+un mouvement facial, pareil à celui du tigre, laissait voir des dents
+d'une blancheur éclatante. Son nez droit et son menton en saillie
+indiquaient la volonté poussée jusqu'à l'entêtement, tandis que la
+courbe inférieure de sa mâchoire accentuée à la manière de celle des
+animaux féroces, indiquait ce courage irréfléchi dont il ne faut pas
+savoir gré à celui qui le possède, puisqu'il n'est point chez lui le
+résultat du libre arbitre, mais le simple produit d'instincts
+carnassiers; enfin, tout le visage, assez beau, offrait le caractère
+d'une franchise brutale, qui pouvait faire craindre, de la part du
+porteur de cette physionomie, des accès de colère et de violence, mais
+qui ne laissait pas même soupçonner des actes de duplicité, de ruse ou
+de trahison.</p>
+
+<p>Quant à son costume, c'était celui des gentilshommes inférieurs de
+l'époque, moitié civil, moitié militaire, avec le justaucorps de drap
+ouvert aux manches, la chemise bouffant à la ceinture, les chausses
+larges et les bottes <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> de buffle abaissées au-dessous du genou. Tout cela
+propre, mais sans luxe et empruntant une espèce d'élégance, à la
+désinvolture de celui qui le portait.</p>
+
+<p>Ce fut sans doute pour ne pas éveiller dans son hôte un de ces accès de
+colère ou de violence auxquels il paraissait se laisser aller avec une
+trop grande facilité, que maître Soleil entra deux ou trois fois dans la
+salle basse où il se trouvait, sans se permettre de faire la moindre
+remontrance sur la double dévastation dans laquelle il paraissait
+complétement absorbé, se contentant, au contraire, de lui sourire chaque
+fois aussi agréablement que possible, ce qui était d'ailleurs facile au
+brave hôtelier, dont le faciès était aussi placide que celui du buveur
+était mobile et irritable.</p>
+
+<p>Cependant, à sa troisième ou quatrième apparition dans la salle, maître
+Soleil ne put se retenir d'adresser la parole à son habitué.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon gentilhomme, lui dit-il d'un ton de bienveillance
+marquée, il me semble que depuis quelques jours il y a du chômage dans
+les affaires; si cela continue, cette bonne Joyeuse&mdash;comme vous
+l'appelez&mdash;et il montrait du doigt l'épée de celui auquel il adressait
+la parole&mdash;court le risque de se rouiller au fourreau!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le buveur de son ton goguenard, et cela t'inquiète pour
+les dix ou douze pots de vin que je dois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Jésus Dieu, mon gentilhomme, vous m'en devriez cinquante et même
+cent que je n'en dormirais pas moins tranquillement, je vous le jure,
+sur les deux oreilles! Non pas, je vous connais trop depuis dix-huit
+mois que vous fréquentez la maison, pour que cette sotte idée me soit
+jamais venue, que je dusse perdre un denier avec vous; mais, vous le
+savez, dans tous les métiers, il y a des hauts et des bas; et le retour
+de Son Eminence le cardinal-duc va nécessairement pendant quelques
+semaines faire mettre les épées au clou. Je dis quelques semaines, car
+le bruit court qu'il ne fait que toucher barre à Paris, et qu'il va
+repartir avec le roi pour porter la guerre de l'autre côté des monts.
+S'il en est ainsi, ce sera comme au temps du siége de La Rochelle: au
+diable les édits! et les écus pleuvront de nouveau dans notre
+escarcelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est justement là où tu fais fausse route, ami Soleil; car,
+avant-hier soir et hier matin, j'ai travaillé comme d'habitude en tout
+bien tout honneur; de plus, comme il n'est encore que quatre heures de
+l'après-midi, j'espère bien trouver quelque bonne pratique avant que le
+jour tombe tout à fait, et, tombât-il, comme dame Ph&oelig;bé est dans son
+plein, je compterais sur la nuit à défaut du jour. Quant aux écus qui te
+préoccupent tant, non dans mon intérêt mais dans le tien, tu vois, ou
+plutôt tu entends,&mdash;et le buveur fit harmonieusement résonner le contenu
+de sa poche&mdash;qu'il y en a encore quelques-uns dans l'escarcelle, et que
+le gousset n'est pas tout à fait si vide que tu le crois; donc, si je ne
+règle pas mon compte <i>hic et nunc</i>, c'est tout simplement que je veux le
+faire payer par le premier gentilhomme qui viendra réclamer mes bons
+offices. Et peut-être bien&mdash;continua l'hôte insoucieux de maître Soleil,
+en se penchant vers la fenêtre et en appuyant son front contre les
+carreaux&mdash;peut-être bien celui qui m'acquittera envers toi, est-il
+celui-là, justement, que je vois venir du côté de la rue
+Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, le nez en l'air comme un homme qui
+cherche l'enseigne de la <i>Barbe Peinte</i>. Justement, il l'a vu, et paraît
+on ne peut plus satisfait! Eclipsez-vous donc, maître Soleil, et comme
+il est évident que ce gentilhomme veut parler à moi, retournez à vos
+lardoires et laissez les gens d'épée causer de leurs petites affaires. A
+propos, éclairez; car dans dix minutes, il fera nuit comme dans un four,
+et j'aime à voir l'air des gens avec qui je traite.</p>
+
+<p>Le buveur ne se trompait point, car, en même temps que son hôte,
+empressé d'obéir aux ordres qu'il venait de recevoir de lui,
+disparaissait par la porte de la cuisine, une ombre, interceptant un
+reste de jour entrant du dehors, apparaissait sur le seuil de la porte
+d'entrée.</p>
+
+<p>Le nouveau venu, avant de se hasarder par un jour si douteux par la
+salle basse de l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, interrogea d'un regard
+prudent ses ténébreuses profondeurs; voyant alors que cette salle était
+occupée par un seul individu, et que cet individu était, selon toute
+probabilité, celui qu'il cherchait, il remonta son manteau, à la hauteur
+de sa bouche et de ses yeux, de façon à se cacher entièrement le visage,
+et s'avança vers lui.</p>
+
+<p>Si l'homme au manteau craignait d'être reconnu, la précaution n'était
+point inutile, car maître Soleil entra juste à ce moment, émanant la
+lumière, comme l'astre dont il portait le nom, puisqu'il tenait de
+chaque main une chandelle allumée, qu'il alla déposer dans deux
+chandeliers de fer-blanc, accrochés à plat contre le mur.</p>
+
+<p>L'étranger le regarda faire avec une impatience qu'il ne se donna point
+la peine de cacher. Il était évident qu'il eût préféré demeurer dans la
+demi-obscurité où la salle se trouvait dès son arrivée, demi-obscurité
+qui devait toujours aller en augmentant, à mesure <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> que la nuit
+tomberait. Cependant, il demeura silencieux, se contentant de suivre du
+regard, à travers l'étroite ouverture de son manteau, les agissements de
+maître Soleil, et ce ne fut que quand la porte par laquelle il était
+entré se fut refermée sur sa sortie que, s'adressant au buveur qui ne
+paraissait faire aucune attention à lui, il lui demanda, sans autre
+préambule:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qu'on appelle Etienne Latil, autrefois à M. d'Epernon, puis
+capitaine dans les Flandres?</p>
+
+<p>Le buveur, qui était en train de porter son pot à sa bouche au moment où
+la question lui fut faite, tourna, sans remuer la tête, son &oelig;il vers
+celui qui l'interpellait, et, comme la demande lui avait été adressée
+d'un ton qui ne satisfaisait probablement pas la susceptibilité dont il
+se piquait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, quand ce serait moi, en effet, qui m'appelasse de ces
+deux noms, en quoi cela peut-il vous intéresser?</p>
+
+<p>Et il acheva de rapprocher de ses lèvres le broc, un instant arrêté au
+milieu de la route qu'il avait à parcourir.</p>
+
+<p>L'homme au manteau laissa au buveur tout le temps de donner à sa
+dame-jeanne une accolade aussi tendre et aussi prolongée qu'il lui plut
+de le faire, et, lorsque celui-ci eut reposé le pot, à peu près vide,
+sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de vous demander, lui dit-il avec une notable
+différence dans l'accent, si vous êtes le chevalier Etienne Latil?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui est déjà mieux, fit, avec un mouvement de tête
+approbateur, celui auquel s'adressait la question.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, faites-moi la grâce de me répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, mon gentilhomme, je suis Etienne Latil en personne. Que
+lui voulez-vous, à ce pauvre Etienne?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux lui proposer une bonne affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne affaire! Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que bonne, excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon&mdash;interrompit celui qui venait de reconnaître que le prénom
+d'Etienne et le nom de Latil s'appliquaient effectivement à lui;&mdash;mais,
+avant d'aller plus loin, permettez que ma susceptibilité prenne modèle
+sur la vôtre. A qui ai-je l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Peu vous importe mon nom, pourvu que mes paroles sonnent agréablement
+à votre oreille?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous méprenez, mon gentilhomme, si vous croyez qu'à mon endroit
+cette musique-là suffit; je suis cadet de famille, c'est vrai, mais je
+suis de noblesse, et ceux qui vous ont adressé à moi ont dû vous dire
+que je ne travaille ni pour le menu peuple ni pour la petite
+bourgeoisie. Si vous avez maille à partir avec quelque artisan, votre
+compère, ou quelque boutiquier, votre voisin, vous pouvez vous bâtonner
+mutuellement, sans que je m'en mêle ou m'en soucie; je n'interviens pas
+dans de pareils démêlés.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis ni ne veux vous dire mon nom, maître Latil, mais je ne fais
+aucune difficulté à ce que vous sachiez mon titre. Voici une bague qui
+me sert de cachet et qui pourra vous renseigner, pour peu que vous ne
+soyez point tout à fait ignare en blason, sur le rang que j'occupe dans
+le monde.</p>
+
+<p>Et, tirant une bague de son doigt, il la passa au bravo, qui se
+rapprocha de la fenêtre, et, jetant sur elle un regard, aux dernières
+lueurs du jour:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!&mdash;dit-il&mdash;un onyx gravé comme on ne grave qu'à Florence! Vous
+êtes Italien et marquis, mon gentilhomme; nous savons ce que veulent
+dire la feuille de vigne et les trois perles; de plus, riche, ce qui ne
+gâte jamais rien; la pierre seule, sans sa monture, vaut quarante
+pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous suffit-il, et pouvons-nous causer maintenant? demanda
+l'inconnu en reprenant sa bague, et en la passant à une main blanche,
+longue et fine qu'il tira de son manteau, et que, de son autre main
+gantée déjà, il s'empressa de reganter à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela me suffit, et vous venez de faire vos preuves, monsieur le
+marquis; mais auparavant, et comme arrhes du marché que nous allons
+conclure, il serait galant à vous, quoique je ne vous en fasse point une
+condition, de payer les dix ou douze pots de vin que je dois dans ce
+cabaret; je suis un homme d'ordre, et s'il m'arrivait un accident, dans
+une de mes expéditions, je serais désolé de laisser derrière moi une
+dette, si petite qu'elle fût.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne!</p>
+
+<p>&mdash;Et ce serait, continua le buveur, mettre le comble à votre galanterie,
+les deux pots que j'ai devant moi sonnant le creux, d'en faire venir,
+pour les remplacer, deux autres, avec lesquels nous nous gargariserons
+la gorge, car j'ai le parler sec, et je trouve que les paroles mal
+humectées écorchent la bouche d'où elles sortent.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Soleil! cria l'inconnu en s'enfonçant d'un degré de plus dans
+son manteau.</p>
+
+<p>Maître Soleil parut, comme s'il se fût trouvé derrière la porte, prêt à
+obéir aux ordres qui lui seraient donnés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le compte de ce gentilhomme et deux pots de vin, du meilleur!</p>
+
+<p>L'aubergiste de la <i>Barbe Peinte</i> disparut aussi rapidement que le fait
+de nos jours, à travers une trappe anglaise, un clown du Cirque
+olympique, et reparut presqu'aussitôt, tenant deux pots de vin qu'il
+déposa, l'un à la proximité de l'inconnu, l'autre devant maître Etienne
+Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! dit-il; quant au compte, c'est une pistole, cinq sous, deux
+deniers.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un louis d'or de deux pistoles et demie&mdash;dit l'inconnu en jetant
+sur la table la pièce annoncée;&mdash;puis, comme l'aubergiste portait la
+main à sa poche, sans doute pour y chercher de la monnaie:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile que tu me rendes, dit-il, tu porteras la différence à l'avoir
+de monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;A l'<i>avoir</i>&mdash;murmura le bravo&mdash;voilà un mot qui sent son marchand
+d'une lieue! Il est vrai que ces Florentins sont tous marchands, et que
+leurs ducs eux-mêmes font l'usure, ni plus ni moins que des juifs de
+Francfort ou des Lombards de Milan; mais, comme le disait notre hôte,
+les temps sont durs, et l'on ne peut pas toujours choisir ses clients.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, maître Soleil se retirait, en faisant révérences sur
+révérences, et en jetant sur son hôte, qui trouvait des seigneurs payant
+si largement ses dettes, des regards de profonde admiration.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE ÉTIENNE
+LATIL.</h3>
+
+<p>L'inconnu suivit maître Soleil des yeux jusqu'à ce que la porte se fût
+refermée sur lui, et alors, s'assurant qu'il était bien seul avec
+Etienne Latil:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit-il, que vous savez n'avoir plus affaire à un
+croquant, êtes-vous disposé, mon cher monsieur, à aider un cavalier
+généreux à se débarrasser d'un rival qui l'importune?</p>
+
+<p>&mdash;On vient souvent me faire de pareilles offres, et rarement je les
+refuse. Mais, avant d'aller plus loin, il me semble qu'il serait bon de
+vous faire connaître mes prix.</p>
+
+<p>&mdash;Je les connais: deux pistoles pour servir de second dans un duel
+ordinaire, vingt-cinq pistoles pour appeler directement, sous un
+prétexte quelconque, quand la partie intéressée ne se bat pas, et cent
+pistoles pour chercher une querelle, qui amène une rencontre immédiate,
+avec une personne désignée, laquelle doit mourir sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir sur place&mdash;répéta le spadassin.&mdash;Si elle ne meurt pas, je rends
+l'argent, nonobstant les blessures faites ou reçues.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, et que, non seulement vous êtes une fine lame, mais
+encore un homme d'honneur.</p>
+
+<p>Etienne Latil s'inclina légèrement, et comme si l'on ne faisait que lui
+rendre justice. En effet, il était homme d'honneur à sa façon.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, continua l'inconnu, je puis compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! n'allons pas si vite en besogne. Puisque vous êtes Italien,
+vous devez connaître le proverbe: <i>Che va piano va sano</i>. Allons
+doucement pour aller sûrement. Avant tout, il faut connaître la nature
+de l'affaire, l'homme dont il s'agit et à laquelle des trois catégories
+appartient le traité que nous allons passer, lequel, je vous en
+préviens, se fait toujours au comptant. Je suis trop vieux routier, vous
+comprenez bien, pour agir à la légère.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les cent pistoles toutes comptées dans cette bourse, vous pouvez
+vous assurer que la somme y est.</p>
+
+<p>Et l'inconnu jeta une bourse sur la table.</p>
+
+<p>Malgré le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point
+et la regarda à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,&mdash;dit-il de ce ton
+railleur, qui avait, nous l'avons dit, donné un pli particulier à sa
+bouche&mdash;nous voulons la rencontre immédiate?</p>
+
+<p>&mdash;Suivie de mort, répondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance
+qu'il eût sur lui-même, dominer le léger tremblement qui agita sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous n'avons plus qu'à nous informer du nom, de l'état et des
+habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume,
+et c'est justement à cause de cela que j'ai besoin de connaître à fond
+la personne à laquelle je m'adresserai. Tout dépend, vous le savez, ou
+vous ne le savez pas, de la manière dont on engage le fer; or, on
+n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement débarqué comme avec
+un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de
+M. le cardinal. Si, pas renseigné du tout, ou mal renseigné par vous,
+j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce fût
+votre rival qui me tuât, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne,
+puis enfin vous êtes trop juste pour ne pas savoir que les risques
+auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre même, et que ces
+risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> plus haut. Le
+moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est
+d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux
+humides et malsains, où les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger
+que je me soigne à mes frais! Toutes ces considérations doivent entrer
+en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'être votre second, et
+si vous courriez les mêmes risques que moi, je serais plus coulant; mais
+vous ne comptez pas dégainer, n'est-ce pas? poursuivit assez
+dédaigneusement le spadassin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi
+de gentilhomme que j'en suis aux regrets.</p>
+
+<p>Cette réponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout à
+la fois, si éloigné en même temps de toute faiblesse et de toute
+forfanterie, que Latil commença de soupçonner qu'il s'était mépris et
+qu'il conversait avec un homme qui, si chétive que fût sa mine, et si
+mauvaise que fût son apparence, n'eût point eu, pour se venger, recours
+à l'épée d'un autre, si de graves considérations n'eussent pas retenu la
+sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commençait à
+prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu'à la suite de
+cette explication, il laissa négligemment tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus
+ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation
+là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, achevons, dit maître Etienne, quel est votre ennemi? Quand et
+comment faudra-t-il l'attaquer?&mdash;Mais, son nom d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous irons ce soir
+ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'où il
+sortira, vers deux heures après minuit, vous l'attendrez, et comme lui
+seul pourra sortir à une heure si avancée de la nuit, une méprise est
+impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous
+pourrez le reconnaître facilement.</p>
+
+<p>Le spadassin secoua la tête, repoussa la bourse pleine d'or, avec
+laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point assez&mdash;dit-il&mdash;je vous l'ai dit et je vous le répète:
+je veux savoir avant tout à qui j'ai affaire.</p>
+
+<p>L'inconnu laissa échapper un signe d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!&mdash;dit-il,&mdash;vous poussez trop loin le scrupule, mon cher M.
+Latil.&mdash;Votre futur adversaire ne saurait, en aucun cas, ni vous
+compromettre, ni vous résister: c'est un enfant de vingt-trois ans à
+peine, depuis huit jours seulement de retour à Paris, et que tout le
+monde croit encore en Italie. D'ailleurs, vous le mettrez à terre avant
+qu'il ait pu distinguer les traits de votre visage, que, pour plus
+grande précaution, vous pouvez couvrir d'un masque.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, mon gentilhomme, dit Latil, en appuyant ses coudes
+sur la table et sa tête sur ses poings; savez-vous que votre proposition
+frise l'assassinat!</p>
+
+<p>L'inconnu resta muet; Latil, de son côté, secoua la tête, et, repoussant
+la bourse tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas&mdash;dit-il&mdash;il ne me convient guère d'être votre homme, et le
+genre de besogne auquel vous voulez m'employer me va peu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce au service de M. d'Epernon que vous avez pris tous ces
+scrupules? mon bel ami, demanda l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Latil, car je suis justement sorti du service de M.
+d'Epernon parce que je les avais.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois cela; vous n'avez pu vous entendre avec les Simon!</p>
+
+<p>Les Simon étaient les tortureurs du vieux duc.</p>
+
+<p>&mdash;Les Simon! dit Latil avec un geste de suprême dédain, sont des
+donneurs d'étrivières, tandis que moi je suis un donneur de coups
+d'épée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit l'inconnu, je vois qu'il faut doubler la somme; soit, je
+puis mettre deux cents pistoles à cette fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, cela ne me décidera point. Je ne travaille pas dans le
+guet-apens. Vous trouverez des gens dont c'est la partie, vers
+Saint-Pierre-aux-B&oelig;ufs, c'est là que les coupe-jarrets se tiennent
+habituellement. Mais que vous importe, au surplus, que j'emploie ma
+manière à moi, au lieu d'employer la vôtre, et que je le mène sur le
+pré, pourvu que je vous en débarrasse. Ce que vous voulez, n'est-ce pas,
+c'est ne plus le rencontrer sur votre chemin? Eh bien! du moment où vous
+ne l'y rencontrerez plus, vous devez vous tenir pour satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'acceptera point votre appel.</p>
+
+<p>&mdash;Ventrebleu! il serait bien dégoûté! Les Latil de Pompignac ne datent
+pas des croisades comme les Rohan et les Montmorency, c'est vrai, mais
+ils sont d'honnête noblesse, et, quoique cadet de famille, je me crois
+aussi noble que mes aînés!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'acceptera point, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je le bâtonnerai de telle manière <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> qu'il n'osera plus jamais se
+présenter devant la bonne compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;On ne le bâtonne pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! c'est donc à M. le cardinal lui-même que vous en voulez?</p>
+
+<p>L'inconnu ne répondit point, mais tira de sa poche deux rouleaux de
+louis de cent pistoles chacun, qu'il posa sur la table à côté de la
+bourse, mais dans un mouvement qu'il fit, son chapeau se dérangea, et
+Latil put voir que son étrange interlocuteur était bossu par derrière et
+par devant.</p>
+
+<p>&mdash;Trois cents pistoles, dit le gentilhomme bossu, peuvent-elles calmer
+vos scrupules et mettre fin à vos objections?</p>
+
+<p>Latil secoua la tête et poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des manières bien séduisantes, mon gentilhomme, dit-il, et
+il est difficile de vous résister. En effet, il faudrait avoir le c&oelig;ur
+plus dur qu'une roche, sachant un seigneur tel que vous dans l'embarras,
+pour ne pas chercher avec lui un moyen de l'en tirer. Cherchons donc, je
+ne demande pas mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en connais pas d'autres que celui-ci, répondit l'inconnu, et deux
+autres rouleaux de la même essence et de la même longueur, vinrent
+s'aligner près des deux premiers. Mais, ajouta l'inconnu, c'est la
+limite de mon imagination, ou de mon pouvoir, je vous en préviens:
+refusez ou acceptez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tentateur! tentateur! murmura Latil, en attirant à lui la bourse
+et les quatre rouleaux, vous me ferez déroger à mes principes et faillir
+à mes habitudes!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit le gentilhomme, j'étais bien sûr que nous finirions
+par nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? Vous avez des façons tellement persuasives, que l'on
+n'y saurait résister. Voyons, convenons de nos faits: c'est dans la rue
+de la Cerisaie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, il faudra me le bien dépeindre pour que je ne m'y trompe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute. D'ailleurs, maintenant que vous êtes raisonnable,
+que vous êtes bien à moi, que je vous ai acheté, que je vous ai payé.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, l'argent n'est pas encore dans ma poche.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous faire des difficultés?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais poser des exceptions, <i>exceptis exipiendis</i>, comme nous
+disions au collége de Libourne.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ces exceptions.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, ce n'est ni le roi ni M. le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ni un ami de M. le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce serait plutôt un ennemi, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-il au roi?</p>
+
+<p>&mdash;Indifférent, mais je dois le dire, fort agréable à la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, un amoureux de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être. La liste de tes exceptions est-elle épuisée?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi oui; pauvre reine! reprit Latil, en portant la main sur l'or,
+et en s'apprêtant à le faire passer de la table dans sa poche, elle n'a
+pas de chance, on vient de lui tuer le duc de Buckingham.</p>
+
+<p>&mdash;Et&mdash;interrompit le gentilhomme bossu qui sans doute voulait en finir
+avec les hésitations de Latil, et qui aimait peut-être mieux qu'il
+reculât dans l'auberge que sur le terrain, et voilà qu'on va lui tuer le
+comte de Moret.</p>
+
+<p>Latil bondit sur sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais!&mdash;dit-il&mdash;le comte de Moret?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Moret, répéta l'inconnu, vous ne l'avez pas nommé dans
+votre exception, ce me semble?</p>
+
+<p>&mdash;Antoine de Bourbon?&mdash;insista Latil, en appuyant ses deux poings sur la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Antoine de Bourbon.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de notre bon roi Henri?</p>
+
+<p>&mdash;Le bâtard, vous voulez dire.</p>
+
+<p>&mdash;Les bâtards sont les vrais fils des rois, attendu que les rois les
+font, non point par devoir, mais par amour. Reprenez votre or, monsieur,
+jamais je ne porterai la main sur un fils de la maison Royale.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de Jacqueline de Bueil n'est pas de la maison royale.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le fils du roi Henri IV en est.</p>
+
+<p>Puis se levant, croisant les bras, et fixant un regard terrible sur
+l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que j'étais là, quand on a tué le
+père!</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sur le marchepied de la voiture comme page de M. le duc d'Epernon;
+l'assassin a été obligé de m'écarter de la main pour arriver jusqu'à
+lui. Sans moi, peut-être se sauvait-il; c'est moi qui me suis cramponné
+à son pourpoint quand il a voulu fuir, et, tenez, tenez! Latil montra
+ses mains hachées de cicatrices, voici les traces des coups de couteau
+qu'il m'a donnés pour me faire lâcher prise! Le sang du grand roi s'est
+mêlé au mien, monsieur, et c'est à moi que vous venez proposer de
+répandre celui de son fils! Je ne suis ni un Jacques Clément, ni un
+Ravaillac, entendez-vous! <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> Mais, vous... vous... vous êtes un
+misérable!... Reprenez donc votre or, et déguerpissez vivement, ou je
+vous cloue à la muraille comme une bête venimeuse!</p>
+
+<p>&mdash;Silence, sbire, dit l'inconnu en reculant d'un pas, ou je te fais
+percer la langue et coudre les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui suis un sbire, c'est toi qui es un assassin, et
+comme je ne suis pas de la police et que ce n'est point mon affaire de
+t'arrêter, pour que tu n'ailles pas renouveler ton infâme proposition à
+un autre qui l'accepterait peut-être, je vais anéantir à la fois et tes
+machinations et ta vilaine personne crochue, et faire de ta méchante
+carcasse, qui n'est bonne qu'à cela, un épouvantail à moineaux! En
+garde! misérable!...</p>
+
+<p>Et, en prononçant ces dernières paroles, en manière à la fois de menace
+et d'avis, Latil avait vivement tiré sa longue rapière du fourreau et en
+avait allongé un coup vigoureux à son interlocuteur, comme suprême
+argument de son inébranlable volonté de ne pas verser le sang.</p>
+
+<p>Mais celui que cette botte devait percer d'outre en outre et clouer en
+effet à la muraille comme un coléoptère, si elle l'eût atteint, fit avec
+une souplesse et une agilité que l'on n'eût pas dû attendre d'un homme
+atteint d'une pareille infirmité, un bond en arrière, et, dégainant en
+même temps, il retomba en garde devant Latil et se mit à lui fournir des
+bottes si serrées et des feintes si rapides, que le spadassin jugea
+qu'il fallait en appeler à tout ce qu'il avait de science, de prudence
+et de sang froid; puis, comme s'il eût été charmé de rencontrer
+inopinément et au moment où il s'y attendait le moins, un jeu qui
+pouvait rivaliser avec le sien, il voulut faire durer la lutte par amour
+de l'art, et se contenta de parer avec autant de précision qu'il eût pu
+faire dans une académie d'armes, attendant que la fatigue ou quelque
+faute de son antagoniste lui donnât le loisir de lui porter un de ces
+coups de Jarnac qu'il connaissait si bien et qu'il plaçait si
+avantageusement à l'occasion.</p>
+
+<p>Mais l'irascible bossu, moins patient que lui, et las de ne pas trouver
+le plus petit jour où faire glisser son épée, se sentant d'ailleurs
+pressé peut-être plus vivement qu'il l'eût voulu, voyant en outre que
+Latil, pour lui couper la retraite, s'était placé entre la porte et lui,
+se mit à crier tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;A moi, mes amis! à l'aide! au secours! on m'assassine!</p>
+
+<p>A peine le gentilhomme bossu avait-il fait cet appel, que trois hommes
+qui s'étaient arrêtés, attendant leur quatrième compagnon derrière la
+barrière de la rue de l'Homme-Armé, se précipitèrent dans la salle
+basse, et attaquèrent le malheureux Latil, qui, se retournant pour leur
+faire face, ne put parer la botte que lui porta, en se fendant jusqu'aux
+épaules, son premier adversaire; et, comme en même temps un des
+assaillants le frappait du côté opposé, il reçut à la fois deux
+effroyables coups d'épée, dont l'un, entrant par la poitrine, lui
+sortait par le dos, et dont l'autre, entrant par le dos, lui sortait par
+la poitrine.</p>
+
+<p>Latil tomba tout d'une pièce sur le carreau.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<h3>OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU
+PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT.</h3>
+
+<p>Quelques instants après qu'Etienne Latil, laissant tomber son épée,
+s'était affaissé sur lui-même, rendant le sang par ses deux terribles
+blessures, nous retrouvons le gentilhomme bossu et ses trois compagnons
+à quelque distance de la rue de l'Homme-Armé. Assis sur une borne,
+l'&oelig;il sombre et la figure contractée, le premier adversaire du
+spadassin semblait une de ces figures fantastiques que l'imagination
+vagabonde des architectes du quatrième siècle sculptait à l'angle des
+maisons.</p>
+
+<p>Devant lui une espèce d'athlète de cinq pieds six pouces de haut, lui
+parlait les bras croisés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, Pisani, lui disait-il, tu es donc enragé de te jeter sans
+cesse, et de nous jeter avec toi dans de mauvaises affaires. Voilà un
+homme tué, il n'y a pas grand malheur, c'était un sbire connu; nous
+soutiendrons que tu étais dans le cas de légitime défense, donc, il n'y
+aura pas de poursuites à l'endroit de sa mort; mais si je n'étais point
+arrivé là et si je ne l'avais pas embroché d'un côté, tandis que tu
+l'embrochais de l'autre, c'était toi qui étais enfilé comme une
+mauviette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? répliqua celui qui avait nom Pisani, le grand malheur, quand
+cela serait arrivé!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, le grand malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qui te dit que je ne cherche pas à me faire tuer? N'ai-je pas en
+vérité une riche carcasse à ménager, et pour l'agréable vie que je mène,
+raillé des hommes, méprisé des femmes, ne vaudrait-il pas autant être
+mort ou mieux encore n'être jamais né?</p>
+
+<p>Et il leva son poing au ciel en grinçant des dents.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais alors, si tu voulais te faire tuer, mon cher marquis, si
+autant vaudrait pour toi être mort, pourquoi nous avoir appelés à ton
+secours, au moment où l'épée d'Etienne Latil allait probablement combler
+tous tes v&oelig;ux?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'avant de mourir, je veux me venger!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que diable! quand on veut se venger et que l'on a pour ami un
+homme qui s'appelle Souscarrières, on lui conte ses petites affaires, et
+l'on ne va pas chercher un coupe-jarret rue de l'Homme-Armé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été chercher un coupe-jarret, parce qu'il n'y avait qu'un
+coupe-jarret qui pût me rendre le service que je demandais de lui. Si
+Souscarrières eût pu me rendre ce service, je ne me fusse adressé à
+personne, et pas même à lui, je me fusse chargé moi-même d'appeler et de
+tuer mon homme; voir un rival que l'on déteste étendu à ses pieds, se
+débattant dans les angoisses de l'agonie, c'est une trop grande volupté
+pour se la refuser quand on peut la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pourquoi ne la prends-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me feras dire ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas dire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dis, mordieu! l'oreille d'un ami dévoué est un puits où se perd
+tout ce que l'on y jette. Tu veux mal de mort à un homme, bats-toi avec
+lui et tue-le.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! malheureux! s'écria Pisani emporté par sa passion, est-ce que l'on
+se bat avec les princes du sang! ou plutôt est-ce que les princes du
+sang se battent avec nous autres, simples gentilshommes. Quand on veut
+être débarrassé d'eux, il faut les faire assassiner!</p>
+
+<p>&mdash;Et la roue? dit le compagnon du gentilhomme bossu que nous avons
+entendu nommé Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Lui mort, je me serais tué. Est-ce que je n'ai pas la vie en horreur?</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! s'écria Souscarrières en se frappant le front, est-ce que j'y
+serais par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, fit Pisani, haussant insoucieusement les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que l'homme dont tu es jaloux, mon pauvre Pisani, est-ce que ce
+serait...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, achève.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ce ne peut pas être; celui-là est arrivé depuis huit jours à
+peine d'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas huit jours pour aller de l'hôtel Montmorency à la rue
+de la Cerisaie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est donc...&mdash;Souscarrières hésita un instant, puis, comme si
+le nom s'échappait de sa bouche malgré lui.&mdash;C'est donc le comte de
+Moret?</p>
+
+<p>Un blasphème terrible, qui s'échappa de la bouche du marquis, fut sa
+seule réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! mais qui donc aimes-tu, mon cher Pisani?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime madame de Maugiron.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne histoire! s'écria Souscarrières en éclatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc si risible ce que je te dis là? demanda Pisani, en
+fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Maugiron, la s&oelig;ur de Marion Delorme?</p>
+
+<p>&mdash;La s&oelig;ur de Marion Delorme, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Qui demeure dans la même maison que son autre s&oelig;ur, madame de La
+Montagne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! cent fois oui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher marquis, si tu n'as que cette raison d'en vouloir au
+pauvre comte de Moret, et si tu veux le faire tuer parce qu'il est
+l'amant de Mme de Maugiron, remercie Dieu que ton désir n'ait pas été
+accompli, car un brave gentilhomme comme toi aurait eu un remords
+éternel d'avoir commis un crime inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Pisani, se dressant tout debout.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le comte de Moret n'est point l'amant de Mme de Maugiron.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui est-il donc l'amant?</p>
+
+<p>&mdash;De sa s&oelig;ur, Mme de La Montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, je te jure qu'il en est ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Moret, l'amant de Mme de La Montagne, tu me le jures?</p>
+
+<p>&mdash;Foi de gentilhomme!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, l'autre soir, je me suis présenté chez Mme de Maugiron.</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, avant-hier.</p>
+
+<p>&mdash;A onze heures du soir?</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, je le sais, comme je sais que Mme de Maugiron n'est point
+la maîtresse du comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, va toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais vue dans la journée; elle m'a dit que je pouvais venir, que
+je la trouverais seule. J'ai repoussé le laquais, je suis parvenu
+jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, j'ai entendu une voix d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis point que tu n'aies pas entendu une voix d'homme.&mdash;Je dis
+seulement que cette voix n'était pas celle du comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu me damnes, en vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne l'as pas vu, le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Si, je l'ai vu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis embusqué sous la grande porte de l'hôtel Lesdiguières, qui
+donne juste en face de la maison de Mme de Maugiron.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je l'ai vu sortir, vu comme je te vois. Seulement il ne
+sortait pas de chez Mme de Maugiron, il sortait de chez Mme de La
+Montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors! mais alors! s'écria Pisani,&mdash;quel était donc l'homme dont
+j'ai entendu la voix chez Mme de Maugiron?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! marquis, soyez philosophe.</p>
+
+<p>&mdash;Philosophe!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à quoi bon vous en inquiéter?</p>
+
+<p>&mdash;Comment à quoi bon m'en inquiéter. Je m'en inquiète pour le tuer donc,
+si ce n'est pas un fils de France.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le tuer! Ah! ah! fit Souscarrières avec un accent qui ouvrit au
+marquis tout un horizon de doutes étranges.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! répondit-il, pour le tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! comme cela, tout grouillant! sans dire gare! continua
+Souscarrières avec un accent de plus en plus gouailleur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! oui! cent fois oui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Souscarrières, tuez-moi donc, mon cher marquis, car cet
+homme, c'était moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Schelme! s'écria Pisani, en grinçant des dents et en tirant son
+épée,&mdash;défends-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu n'as pas besoin de m'en prier, mon cher marquis, dit
+Souscarrières en bondissant en arrière et en retombant en garde l'épée à
+la main,&mdash;à tes ordres.</p>
+
+<p>Alors, malgré les cris de leurs compagnons qui ne comprenaient rien à
+tout ce qui se passait, commença entre le marquis Pisani et le seigneur
+de Souscarrières un combat furieux, d'autant plus terrible qu'il avait
+lieu sans autre lumière que celle qui descendait d'une lune trouble et
+voilée.&mdash;Combat où chacun, autant par amour de la vie que pour toute
+autre cause, déploya toute sa science en escrime. Souscarrières, qui
+excellait à tous les exercices du corps, était évidemment le plus fort
+et le plus adroit, mais les longues jambes de Pisani, la manière
+exagérée dont il était fendu, lui donnaient un grand avantage pour
+l'inattendu de ses attaques et la distance de ses retraites; enfin, au
+bout d'une vingtaine de secondes, le marquis Pisani poussa un cri, qui
+eut peine à passer entre ses dents serrées, baissa le bras, le releva,
+mais, presqu'aussitôt, laissa tomber son épée dont il ne pouvait plus
+supporter le poids, alla s'adosser au mur, jeta un soupir et s'affaissa
+sur lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Souscarrières en baissant son épée à son tour, vous êtes
+témoin que c'est lui qui l'a voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui&mdash;répondirent ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous attesterez que tout s'est passé dans les règles de l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'attesterons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maintenant, comme je ne veux pas la mort, mais la guérison du
+pécheur, portez M. de Pisani chez madame sa mère, et courez chercher
+Bouvard, le chirurgien du roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en effet ce que nous avons de mieux à faire. Aidez-moi, mon ami,
+heureusement nous sommes à cinquante pas à peine de l'hôtel de
+Rambouillet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit l'autre, quel malheur! une partie qui avait si bien commencé!</p>
+
+<p>Et tandis qu'ils emportaient le plus doucement possible le marquis
+Pisani chez sa mère, Souscarrières disparaissait au coin de la rue des
+Orties et de la rue Fromenteau, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ces damnés bossus, je ne sais pas ce qui les enrage contre moi! voilà
+le troisième auquel je suis obligé de passer mon épée au travers du
+corps, pour me débarrasser de lui!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<h3>L'HOTEL DE RAMBOUILLET.</h3>
+
+<p>Le célèbre hôtel Rambouillet était situé entre l'église Saint-Thomas-du
+Louvre, bâti vers la fin du douzième siècle, sous l'invocation de
+Saint-Thomas, martyr, et l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé sous le
+règne de Louis IX, à son retour d'Egypte, en faveur de trois cents, ou,
+comme on disait alors, de «quinze-vingts» gentilshommes, à qui les
+Sarrazins avaient crevé les yeux.</p>
+
+<p>La marquise de Rambouillet, qui l'avait fait bâtir, et nous allons dire
+comment tout à l'heure&mdash;était née en 1588,&mdash;c'est-à-dire l'année où le
+duc de Guise et son frère furent assassinés aux Etats de Blois, par
+ordre de Henri III.&mdash;Elle était la fille de Jean de Vivone, marquis de
+Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des
+Savelli, qui a donné deux papes: Honoré III et Honoré IV, à la
+chrétienté&mdash;et une sainte à l'Eglise: sainte Lucine.</p>
+
+<p>Elle avait, à l'âge de douze ans, épousé le marquis de Rambouillet, de
+la maison d'Angennes,&mdash;maison illustre qui, de son côté, avait donné le
+cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III.</p>
+
+<p>En 1606, c'est-à-dire après six ans de mariage, M. de Rambouillet avait,
+dans un moment de gêne, vendu l'hôtel Pisani à Pierre Forget
+Dufresnes.&mdash;La vente avait été faite moyennant la somme de 34,500 livres
+tournois;&mdash;puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 écus,
+revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment où
+nous sommes arrivés, était occupé à faire bâtir sur le même terrain le
+Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des
+merveilles, fût en état d'être habitable, Richelieu avait deux maisons
+de campagne&mdash;l'une à Chaillot&mdash;l'autre à Rueil, et place Royale, une
+maison de ville, attenant à celle qu'habitait Marion Delorme.</p>
+
+<p>La marquise de Rambouillet, après la vente de l'hôtel Pisani à Pierre
+Forget Dufresne, était restée avec la petite maison de son père située
+rue Saint-Thomas-du-Louvre&mdash;cette maison s'était trouvée trop étroite
+pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors
+qu'elle se décida de faire bâtir ce fameux hôtel Rambouillet, qui eut
+une si grande réputation dans la suite. Mais, mécontente des plans que
+lui présentaient les architectes, le terrain tout biscornu étant
+difficile à utiliser, elle déclara qu'elle ferait son plan elle-même.
+Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle
+s'écria, comme Archimède: «Je l'ai trouvé!», se fit apporter du papier
+et une plume, et immédiatement fit le dessin intérieur et extérieur de
+son hôtel, et cela avec un goût si parfait, que la reine Marie de
+Médicis, alors régente, et occupée à faire bâtir le Luxembourg,
+quoiqu'elle eût vu à Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais
+du monde, et qu'elle eût fait venir de cette autre Athènes les premiers
+architectes de l'époque, envoya ceux-ci demander des conseils à Mme de
+Rambouillet et prendre exemple sur son hôtel.</p>
+
+<p>L'aînée des filles de la marquise de Rambouillet, et même de tous ses
+enfants, était la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de
+bruit que sa mère: après l'adultère épouse de Ménélas, qui lança
+l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beauté ait été plus
+hautement et plus généralement chantée sur tous les tons et sur tous les
+instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le c&oelig;ur ne rentra jamais
+dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures
+sinon mortelles, du moins inguérissables, que celles que firent les
+beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses <i>martyrs</i>,
+mais Julie d'Angennes eut ses <i>mourants</i>.</p>
+
+<p>Elle était née en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant passé la première
+jeunesse, était, à l'époque où nous sommes arrivés, dans tout l'éclat de
+sa beauté.</p>
+
+<p>Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur aînée effaça, et qui
+restèrent à peu près inconnues. Trois d'ailleurs entrèrent en religion:
+ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernière
+enfin, Claire-Angélique d'Angennes, qui fut la première femme de M. de
+Grignan.</p>
+
+<p>Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance
+avec l'aîné de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second
+fils qui était mort à l'âge de huit ans, sa gouvernante ayant été voir
+un pestiféré et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au
+retour de l'hôpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours.</p>
+
+<p>L'originalité, qui faisait le caractère particulier de ce brillant hôtel
+Rambouillet, était d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie à tout
+homme de nom qui l'approchait, et le dévouement que les domestiques
+portaient à la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche,
+était, avait toujours été et devait toujours être un des <i>mourants</i> de
+la belle Julie. Lorsque celle-ci, après douze ans d'attente, s'était
+décidée, à l'âge de trente-neuf ans, à couronner la flamme de M. de
+Montausier, elle eut une couche très-laborieuse. On chargea alors
+Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller
+chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renommée pour
+faciliter les accouchements, à l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait
+en dépôt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'était que trois heures
+du matin, il trouva les religieux couchés et fut obligé, malgré son
+impatience, d'attendre près d'une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il, par ma foi, voilà de beaux moines, qui dorment
+tandis que Mme de Montausier accouche!</p>
+
+<p>Et, à partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de
+l'Abbaye de Saint-Germain.</p>
+
+<p>Après Chavaroche, et en descendant un degré vers la domesticité, on
+rencontrait, sa longue épée lui battant les jambes, sa royale lui
+descendant jusqu'à la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le
+titre de poëte hétéroclite de <span class="smcap">Monsieur</span>, frère du roi.</p>
+
+<p>Il avait&mdash;Neuf-Germain, bien entendu&mdash;une maîtresse rue Gravillier, la
+dernière rue de Paris où un galant homme dût chercher une maîtresse;
+aussi certain filou, qui prétendait <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> avoir un droit d'antériorité sur la
+donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se
+querellèrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et
+tira si bien, que la royale tout entière lui resta dans la main.
+Neuf-Germain, qui portait toujours l'épée, et qui avait donné ses
+premières leçons d'armes au marquis Pisani, porta de cette épée, à son
+antagoniste, un coup qui lui fit lâcher prise, si bien que le bouquet de
+barbe qu'il tenait dans sa main tomba à terre; le filou blessé se sauva
+en hurlant, poursuivi par la moitié des spectateurs que cette querelle
+avait attirés; l'autre moitié resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant
+et criant: bravo! tandis qu'il continuait à battre l'air de sa rapière,
+défiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un
+savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir à l'hôtel
+Rambouillet, dont la réputation avait ses racines dans le plus bas
+peuple, s'aperçut que cette vénérable barbe, arrachée à son menton,
+était restée sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement
+jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers
+l'hôtel Rambouillet. On était en train de dîner lorsqu'il cogna à la
+porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue
+Gravillier demandait à lui parler.</p>
+
+<p>La nouvelle était assez inattendue pour que M. de Rambouillet désirât
+savoir ce que le savetier avait à lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le entrer, dit-il.</p>
+
+<p>L'ordre est exécuté, le savetier entre, tire sa révérence, et
+s'approchant de M. de Rambouillet:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe
+de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma
+porte.</p>
+
+<p>Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa
+poche un de ces nouveaux écus que l'on venait de frapper à l'effigie de
+Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au
+savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir
+reçu un écu, mais d'avoir eu l'honneur de voir à table, mangeant comme
+de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille.</p>
+
+<p>Or, M. de Rambouillet et sa famille en étaient encore à regarder, sans y
+rien comprendre, cette poignée de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec
+son menton plumé et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque
+diligence qu'il eût faite pour revenir à l'hôtel, sa barbe y fût arrivée
+avant lui.</p>
+
+<p>Un étage plus bas, on rencontrait l'écuyer, ou plutôt le quinola
+Silésie,&mdash;on appelait quinola à cette époque un écuyer de second
+ordre,&mdash;autre fou d'un autre genre, car tout le monde à l'hôtel
+Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle
+Neuf-Germain son fou <i>interne</i> et Silésie son fou <i>externe</i>, attendu
+qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'hôtel, mais à
+quelques pas seulement.</p>
+
+<p>Un matin, tous les gens qui habitaient la même maison que Silésie,
+vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il
+n'y avait pas moyen de dormir sous le même toit que son écuyer.</p>
+
+<p>M. de Rambouillet l'appela devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les
+voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'&oelig;il un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf votre respect, M. le marquis, répondit Silésie, je tue mes puces.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment mènes-tu si grand bruit en tuant tes puces?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je les tue à coups de marteau.</p>
+
+<p>&mdash;A coups de marteau! Explique-moi cela, Silésie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis a dû remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus
+dure qu'une puce.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'échappent
+dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et à grands coups de
+marteau, je les écrase.</p>
+
+<p>Et, quelque chose que pût lui dire le marquis, Silésie continua de tuer
+ses puces de la même façon jusqu'à ce que, pendant une nuit, où il était
+probablement mal réveillé, il manqua la première marche et roula du haut
+en bas de l'escalier.</p>
+
+<p>Quand on le ramassa, il avait le cou rompu.</p>
+
+<p>Après Silésie, venait maître Claude l'argentier, espèce de Jocrisse,
+fanatique des exécutions, et qui, quelques observations que l'on pût lui
+faire sur la cruauté du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant
+trois ou quatre eurent lieu les unes à la suite des autres, sans que
+maître Claude bougeât de la maison.</p>
+
+<p>Inquiète de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame la marquise, lui répondit maître Claude, en secouant la
+tête d'un air mélancolique, je ne prends plus aucun plaisir à voir
+rouer.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? lui demanda sa maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Imaginez vous que, depuis le commencement <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> de cette année, ces coquins
+de bourreaux étranglent les patients avant que de les rouer! J'espère
+qu'un jour on les rouera eux-mêmes, et j'attends ce jour-là pour
+retourner en Grève.</p>
+
+<p>Un jour, ou plutôt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la
+Saint-Jean, mais, au moment où l'on allait allumer la première fusée, se
+trouvant derrière un curieux plus grand que lui de la tête, gros à
+l'avenant, qui l'empêchait de voir, il eut l'idée, pour n'être gêné par
+personne, d'aller à Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout
+essoufflé au haut de la butte, et qu'il se retourna du côté de l'Hôtel
+de Ville, le feu d'artifice était tiré, de sorte que ce soir-là, au lieu
+de mal voir, Claude ne vit rien du tout.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il vit en détail et ce qui lui fit grand plaisir à voir, ce
+fut le trésor de Saint-Denis. Aussi à son retour, interrogé par la
+marquise:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame&mdash;dit-il&mdash;que de belles choses ils ont, ces coquins de
+chanoines!</p>
+
+<p>Et il commença d'énumérer les croix ornées de pierreries, les chapes
+brodées de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent&mdash;et puis,
+ajouta-t-il&mdash;le plus important que j'oubliais.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous le plus important, maître Claude?</p>
+
+<p>&mdash;Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont.</p>
+
+<p>&mdash;De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait
+inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'idée de déposer son
+bras au trésor de Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en
+n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons à son église.</p>
+
+<p>Il y avait encore à l'hôtel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne
+déparaient pas la collection: un secrétaire nommé Adriani, et un brodeur
+nommé Dubois. Le premier publia un volume de poésies qu'il dédia à M. de
+Schomberg; l'autre, se prétendant entraîné par la vocation, se fit
+capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la
+fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller
+redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des
+comédiens de l'hôtel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme
+de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au théâtre.</p>
+
+<p>En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet étaient adorés de
+leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru&mdash;celui qui introduisit à
+l'Académie la mode des discours de remerciements,&mdash;soupait à l'hôtel de
+Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, un des deux prononça le nom de la
+marquise de Rambouillet; le sommelier, nommé Audry, qui traversait la
+salle, après avoir donné aux domestiques inférieurs ses ordres sur le
+vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et
+s'arrêta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le
+sommelier congédia tous les autres domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! messieurs! s'écria le sommelier, j'ai été douze ans à Mme de
+Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'être des amis de Mme la
+marquise, personne ne vous servira ce soir que moi.</p>
+
+<p>Et, au mépris de sa dignité, prenant la serviette aux mains du
+domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout
+derrière les convives et les servit jusqu'à la fin du souper.</p>
+
+<p>Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les maîtres, les
+commensaux et les serviteurs de l'hôtel Rambouillet, introduisons nos
+lecteurs dans le susdit hôtel, un soir où nous y verrons les principales
+célébrités de l'époque.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<h3>CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE
+DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU.</h3>
+
+<p>Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans
+l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i> le premier chapitre de ce livre,
+toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait
+cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa
+Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme
+visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun
+d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il
+y avait chez elle assemblée extraordinaire.</p>
+
+<p>Aussi n'était-on pas venu, on était accouru.</p>
+
+<p>Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes
+commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en
+enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier
+et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières
+pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier,
+et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molière <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> et à Racine,
+placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les
+nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée
+par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté,
+la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté
+des langues.</p>
+
+<p>Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les
+siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des
+seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que
+l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits
+rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer
+le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait <i>un barbare</i>.
+D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces comme
+<i>la Délivrance d'Andromède</i>, <i>la Conquête du sanglier de Calydon</i> et <i>la
+Mort de Bradamante</i>, des &oelig;uvres comme <i>Hamlet</i>, comme <i>Macbeth</i>, comme
+<i>Othello</i>, comme <i>Jules César</i>, comme <i>Roméo et Juliette</i> et comme
+<i>Richard III</i>, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des
+estomacs français.</p>
+
+<p>Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les
+modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon,
+Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru.</p>
+
+<p>Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la
+force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était
+événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une
+invitation de Mme de Rambouillet était un double événement.</p>
+
+<p>On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la
+marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à
+M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à
+coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc
+de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une
+fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était
+consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son
+cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y
+conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en
+approchait, le prélat clignait de l'&oelig;il, apercevant à travers les
+branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte.
+Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par
+distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire
+très-peu vêtues.</p>
+
+<p>C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois
+sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les
+demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit
+Tallemant des Réaux, <i>le plus agréable spectacle du monde</i>. Un évêque de
+nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectacle <i>le plus agréable
+du monde</i>, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il
+ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de
+Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille
+circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens,
+elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon
+évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur
+lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était
+cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait
+bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant
+sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci
+étant allé le remercier:&mdash;Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de
+vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon
+collègue, j'étais le plus laid des évêques de France.</p>
+
+<p>Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet,
+plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que
+la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre
+de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue
+dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette
+inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore,
+mais dont on a cependant une vague perception.</p>
+
+<p>La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais
+plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter
+les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller
+depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers
+et Mondory avaient pris la direction du théâtre.</p>
+
+<p>Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez
+elle <i>Frédégonde, ou le Chaste Amour</i>, de Hardy. Depuis ce temps, il
+avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point
+fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller.</p>
+
+<p>Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que
+protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait
+pour titre: <i>l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux</i>. Quoique de médiocre
+valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui que <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> lui donnait l'hôtel
+Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait
+venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses
+collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors
+desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets
+et Bois-Robert.</p>
+
+<p>Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette
+comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un
+beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et
+d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les
+règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout
+simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de
+M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse,
+avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la
+marquise, puis la belle Julie.</p>
+
+<p>Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans,
+tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante
+assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en
+désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!&mdash;et
+c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le
+courage, je l'espère, de crier derrière son char: <i>César, souviens-toi
+que tu es mortel!</i></p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,&mdash;car c'était
+lui-même,&mdash;laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus
+malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même,
+et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le
+comte de Soissons, j'eusse laissé de côté mon <i>Mort amoureux</i>, comme
+s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je
+fais en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda
+Mlle Paulet.</p>
+
+<p>&mdash;Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il
+vous aura vue, adorable lionne,&mdash;la <i>Bague de l'oubli</i>!</p>
+
+<p>Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de
+celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel
+le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché
+qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était
+totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la
+marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un
+jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les
+yeux de se fixer sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur
+de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à
+l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au
+siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai
+profité de cela pour travailler de mon mieux.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la
+part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un
+sourire de bonhomie.</p>
+
+<p>Rotrou aussi l'entendit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de
+procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le
+dis.</p>
+
+<p>Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de
+dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que
+Rotrou présentait avec une si brillante promesse.</p>
+
+<p>Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère,
+par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de
+la pensée, et par des yeux pleins de flammes.</p>
+
+<p>Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse,
+quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante.</p>
+
+<p>Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher
+compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui
+bientôt sera fils de son génie.</p>
+
+<p>&mdash;Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais
+augure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou.</p>
+
+<p>&mdash;Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ab illice cornix</i>, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau,
+prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse
+Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet, <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> vous cherchez au frontispice de
+quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur
+aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une
+comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit
+mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le
+présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons.</p>
+
+<p>Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit: <i>Dieu le
+veuille!</i></p>
+
+<p>On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse
+surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste
+de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne
+peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui
+se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les
+hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à
+leur place:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le
+titre de votre comédie?</p>
+
+<p>Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque
+peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à
+l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'appelle <i>Mélite</i>, répondit-il, à moins toutefois que Votre
+Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi,
+Mélite est charmant, et si la fable y correspond...</p>
+
+<p>&mdash;Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit
+Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il
+vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son
+compagnon.</p>
+
+<p>Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un
+mauvais sujet que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de
+Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait
+l'histoire, le visage de son éventail.</p>
+
+<p>Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du
+salon de Mme de Rambouillet.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers
+qu'en raconter l'argument.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais
+vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là
+qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant
+le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame,
+qu'un ami de ce libertin...</p>
+
+<p>&mdash;Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille.</p>
+
+<p>&mdash;Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous
+qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen,
+où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que
+pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce
+s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon
+d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de
+carmélite.</p>
+
+<p>&mdash;Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue.
+Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai
+pas compris, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien, belle Sapho&mdash;c'était le nom que l'on donnait à Mlle
+Scudéri dans le dictionnaire des ridicules&mdash;je parle pour M. l'évêque de
+Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup
+d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, <i>ad eventum festina</i>, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M.
+Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de
+Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la
+demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pas <i>Fidélité</i>, à
+ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre
+bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du
+c&oelig;ur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à
+laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les
+Muses.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans
+le c&oelig;ur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette
+preuve, mon ami Corneille vous la donnera.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie
+de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est
+immortalisée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresse <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> ordinaire, mais je
+doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la
+sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand
+malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez
+à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée.</p>
+
+<p>Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au
+ciel et en hochant tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert
+de nous réciter des rimes de sa comédie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est
+demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami.</p>
+
+<p>Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix
+qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il
+récita les vers suivants:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;</span><br />
+ <span class="i0">Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable!</span><br />
+ <span class="i0">Le change serait juste après tant de rigueur,</span><br />
+ <span class="i0">Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon c&oelig;ur;</span><br />
+ <span class="i0">Elle a sur mes esprits une entière puissance;</span><br />
+ <span class="i0">Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,</span><br />
+ <span class="i0">Et je ménage en vain, dans un éloignement,</span><br />
+ <span class="i0">Un peu de liberté pour mon ressentiment;</span><br />
+ <span class="i0">D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte</span><br />
+ <span class="i0">Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,</span><br />
+ <span class="i0">Et par un si doux charme aveugle ma raison,</span><br />
+ <span class="i0">Que je cherche le mal et fuis la guérison.</span><br />
+ <span class="i0">Son &oelig;il agit sur moi d'une vertu si forte,</span><br />
+ <span class="i0">Qu'il ranime soudain mon espérance morte,</span><br />
+ <span class="i0">Combat les déplaisirs de mon c&oelig;ur irrité</span><br />
+ <span class="i0">Et soutient mon amour contre sa cruauté.</span><br />
+ <span class="i0">Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme</span><br />
+ <span class="i0">N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme</span><br />
+ <span class="i0">Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,</span><br />
+ <span class="i0">Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir.</span><br />
+ <span class="i0">Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,</span><br />
+ <span class="i0">Pensa mourir de honte en la voyant si belle;</span><br />
+ <span class="i0">Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux</span><br />
+ <span class="i0">Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,</span><br />
+ <span class="i0">Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,</span><br />
+ <span class="i0">Voulut obstinément loger sur son visage.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui
+prouvaient que le pur Ph&oelig;bus, si fort à la mode dans la société
+parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les
+beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais
+à ce dernier vers:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voulut absolument loger sur son visage,</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la
+première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était
+le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette
+poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence.</p>
+
+<p>Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces
+applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens,
+il s'inclina en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de
+Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient
+leur goût sur celui de la maîtresse de la maison.</p>
+
+<p>Corneille continua:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Après l'&oelig;il de Mélite, il n'est rien d'admirable,</span><br />
+ <span class="i0">Il n'est rien de solide après ma loyauté.</span><br />
+ <span class="i0">Mon feu, comme son teint, se rend incomparable</span><br />
+ <span class="i0">Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté!</span><br />
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,</span><br />
+ <span class="i0">Mon c&oelig;ur à tous les traits demeure invulnérable</span><br />
+ <span class="i0">Et, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté,</span><br />
+ <span class="i0">Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.</span><br />
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C'est donc avec raison que mon extrême ardeur</span><br />
+ <span class="i0">Trouve chez cette belle une extrême froideur</span><br />
+ <span class="i0">Et que sans être aimé, je brûle pour Mélite.</span><br />
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,</span><br />
+ <span class="i0">Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite:</span><br />
+ <span class="i0">Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever
+l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne
+devait naître que huit ans plus tard</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à
+outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains.</p>
+
+<p>Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, c&oelig;ur loyal, plein
+de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez
+raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le
+prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit
+Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de
+Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait
+fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> bien à lui qu'il faut aller
+parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il
+m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il
+revient et me demande:</p>
+
+<p>«A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous?</p>
+
+<p>«&mdash;C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit.</p>
+
+<p>«Qui est-ce cela? M. Chapelain!</p>
+
+<p>«Celui qui a fait la <i>Pucelle</i>.</p>
+
+<p>«&mdash;La <i>Pucelle</i>! ah! c'est donc un statuaire!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal.
+Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence?</p>
+
+<p>&mdash;Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il
+a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans
+un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier
+ministre!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! faites jouer <i>Mélite</i>; qu'elle réussisse, et nous
+arrangerons tout cela!</p>
+
+<p>Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la
+sienne et la regarda comme si elle lui appartenait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes.
+Hélas! non, elle est trop petite!</p>
+
+<p>&mdash;Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour
+vous, l'autre pour qui vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en
+faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main.</p>
+
+<p>Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber.
+Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la
+main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais
+ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux
+faveurs.</p>
+
+<p>Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui
+baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce
+pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les
+deux futurs auteurs de <i>Venceslas</i> et du <i>Cid</i>.</p>
+
+<p>La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le
+Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet,
+et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté
+donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres
+et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes
+amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi
+aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous
+n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une
+intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent
+parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les
+glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que
+j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis
+enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas: <i>Qui m'aime me suive</i>,
+mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait
+résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise.</p>
+
+<p>Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui
+arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que
+Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en
+l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des
+deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à
+être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet.
+Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent
+comme ils l'entendirent.</p>
+
+<p>Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité
+n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de
+roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun
+homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée
+à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui,
+elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence
+entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne
+faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus
+pour en sortir.</p>
+
+<p>Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans
+l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque
+l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la
+princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait
+qu'il n'existait ni porte ni issue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p>
+
+<p>Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail.</p>
+
+<p>Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva
+sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours
+bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil
+à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette
+chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de
+fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits
+génies, qui n'étaient autres que les deux s&oelig;urs cadettes de Julie
+d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.</p>
+
+<p>Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il
+n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on
+voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien
+tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il
+n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le
+décorateur.</p>
+
+<p>Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet
+qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la
+suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon,
+il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à
+Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la <i>Pucelle</i>, et qui eut
+l'honneur de lui survivre.</p>
+
+<p>On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention;
+aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le
+premier poète de son temps se leva, et l'&oelig;il inspiré, la main étendue,
+la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Urgande sut bien autrefois,</span><br />
+ <span class="i0">En faveur d'Amadis et de sa noble bande,</span><br />
+ <span class="i6">Par ses charmes fixer les lois</span><br />
+ <span class="i0">Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende.</span><br />
+ <span class="i0">J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,</span><br />
+ <span class="i0">Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande</span><br />
+ <span class="i6">A su conserver Amadis.</span><br />
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Par la puissance de cet art,</span><br />
+ <span class="i0">J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,</span><br />
+ <span class="i6">Du temps et du sort à l'écart,</span><br />
+ <span class="i0">Franche des changements de l'être corruptible,</span><br />
+ <span class="i0">Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,</span><br />
+ <span class="i0">Bref où ne montrent pas leur visage terrible,</span><br />
+ <span class="i6">La vieillesse, ni le trépas.</span><br />
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Cette incomparable beauté,</span><br />
+ <span class="i0">Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,</span><br />
+ <span class="i6">Par cet édifice enchanté</span><br />
+ <span class="i0">Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre;</span><br />
+ <span class="i0">Elle y brille en son trône et son éclat divin</span><br />
+ <span class="i0">De là sur les mortels va désormais s'épandre</span><br />
+ <span class="i6">Sans nuage, éclipse, ni fin.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient
+cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un
+homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et
+couvert de sang, en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre
+avec Souscarrières et il est dangereusement blessé.</p>
+
+<p>Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani
+que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle
+comme un mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui
+retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si
+tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé.</p>
+
+<p>Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel
+Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement
+compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de
+l'hôtel de la <i>Barbe Peinte</i>.</p>
+
+<p>Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une
+table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les
+planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une
+voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots:</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">J'ai soif!</span></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<h3>MARINA ET JAQUELINO.</h3>
+
+<p>Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les
+deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui
+d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre
+spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de la <i>Barbe
+Peinte</i>, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier
+étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris,
+nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux
+cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau
+qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait
+celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et
+pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant.</p>
+
+<p>Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le
+temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans
+tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse, <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span>
+accompagnée d'un coup d'&oelig;il d'intelligence, fut que la jeune paysanne,
+désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et
+attendait depuis une demi-heure à peu près.</p>
+
+<p>Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont
+toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons
+de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme
+Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel
+il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13.</p>
+
+<p>Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon
+de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans
+chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force.
+Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et
+les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil
+que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des
+lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double
+rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme,
+complétaient le charmant ensemble de cette physionomie.</p>
+
+<p>Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se
+composait d'un béret rouge, sang de b&oelig;uf, orné à son centre d'un gros
+gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même
+ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant
+coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret,
+passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches
+ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la
+rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et
+d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard
+ou d'épée.</p>
+
+<p>Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de
+Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné
+du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le
+haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de
+rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied,
+de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui
+tenait lieu de bottes à celui qui le portait.</p>
+
+<p>Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui
+soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le
+costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et
+qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme
+campagnard.</p>
+
+<p>Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien
+surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une
+façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un
+intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en
+observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle
+qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième.</p>
+
+<p>A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui
+prouvait que le visiteur était attendu.</p>
+
+<p>La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente
+ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui
+avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il
+avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin
+de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance
+tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon,
+à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur
+chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et
+passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de
+corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et
+descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge
+singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses
+contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé
+qu'à la Diane, la taille était fine&mdash;ou plutôt paraissait plus fine
+qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La
+jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge
+zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus
+aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui,
+relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une
+petitesse exagérée.</p>
+
+<p>Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire
+s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut
+prononcé le nom de <i>Marina</i> et que celle qu'il désignait sous ce nom,
+comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui de
+<i>Jaquelino</i>, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en
+était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait
+et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se
+retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir
+celui à qui elle avait affaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente
+cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que
+nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit
+commencer à faire connaissance en s'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à
+ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent
+d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas
+trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à
+une pudeur trop susceptible.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens s'embrassèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de
+bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose
+de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est
+cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore.</p>
+
+<p>Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous
+causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose
+ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous
+manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me
+faire vous attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par
+quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne
+espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure
+Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas
+moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que
+vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à
+un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les
+attends humblement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous?
+s'écria Marina en le relevant.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta avec son provocant sourire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, vous êtes charmant ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue
+cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout,
+a-t-on appris mon retour avec satisfaction?</p>
+
+<p>&mdash;Avec joie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience?</p>
+
+<p>&mdash;Avec bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec
+sympathie?</p>
+
+<p>&mdash;Avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que
+j'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de
+jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux
+jours et demi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et
+avant-hier?</p>
+
+<p>&mdash;A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues!</p>
+
+<p>&mdash;D'où les avez-vous vues?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de la rue, comme un simple mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment les avez-vous trouvées?</p>
+
+<p>&mdash;Superbes.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté
+Louis XIII déguisé en Jupiter.</p>
+
+<p>&mdash;Et en Jupiter Stator.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Stator</i> ou autre, peu m'importe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au
+contraire est là.</p>
+
+<p>&mdash;Là! Où?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le mot <i>Stator</i>. Savez-vous ce que veut dire <i>stator</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire Jupiter qui <i>arrête</i>, ou <i>qui s'arrête</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchons que ce soit Jupiter <i>qui s'arrête</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Au pied des Alpes, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la
+foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche
+et l'Espagne...</p>
+
+<p>&mdash;Foudre de bois...</p>
+
+<p>&mdash;Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est
+l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce
+moment. Donc, chère cousine, Jupiter <i>Stator</i>, après avoir menacé
+l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir
+lancée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez
+bien heureuses.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai
+fait savoir à Leurs Majestés, <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> une lettre du prince de Piémont, qui jure
+bien que l'armée française ne passera pas les Alpes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude,
+vous le savez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se
+perdre inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire
+qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer
+à des choses utiles.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la
+bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des
+reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, cousine.</p>
+
+<p>Et le jeune homme donna à sa figure l'expression la plus grave qu'il put
+inventer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par
+Leurs Majestés?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir même.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance
+ce soir à la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte
+aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a
+dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé
+Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine
+persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient
+corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se
+repose en vous attendant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en
+me présentant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous
+vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme
+la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des
+Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la
+chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra
+de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près
+d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans
+quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me
+faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait
+infiniment agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps
+au dehors, comme vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois.</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux.</p>
+
+<p>&mdash;Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et
+poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de
+dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que
+donneriez-vous bien pour la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie! Est-ce assez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et
+non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin!</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe
+de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: <i>Cazal</i>, et il vous répondra:
+<i>Mantoue</i>.</p>
+
+<p>Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus
+ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double
+baiser.</p>
+
+<p>Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui,
+si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister.</p>
+
+<p>Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé
+dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute
+pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de
+disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de
+Ronsard:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il me semble que la journée</span><br />
+ <span class="i0">Dure plus longue qu'une année,</span><br />
+ <span class="i0">Quand par malheur je n'ai ce bien</span><br />
+ <span class="i0">De voir la grand'beauté de celle</span><br />
+ <span class="i0">Qui tient mon c&oelig;ur et sans laquelle,</span><br />
+ <span class="i0">Vissé-je tout, je ne vois rien.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Il en était au troisième couplet de sa chanson et à la dernière marche
+de l'escalier, lorsque de cette dernière marche, plongeant sur la salle
+basse où avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, éclairé par
+la lueur d'une chandelle collée à la muraille, un homme pâle et tout
+sanglant couché sur une table, et qui paraissait près d'expirer. A son
+côté se tenait un capucin, qui semblait écouter la confession du
+mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fenêtres, mais
+contenus par la présence du moine et par la <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> solennité de l'acte
+qu'accomplissait le blessé, ils n'osaient entrer.</p>
+
+<p>Cette vue interrompit la chanson sur les lèvres du chanteur, et comme
+l'hôtelier se trouvait à la portée de sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! maître Soleil! fit-il.</p>
+
+<p>Maître Soleil s'approcha, son bonnet à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Que diable fait donc cet homme couché sur une table, avec un moine
+près de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Il se confesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et
+pourquoi se confesse-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-il? reprit l'hôtelier avec un soupir. C'est un brave et
+honnête garçon, nommé Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma
+maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que
+quelques heures à vivre. Comme il a des sentiments religieux, il
+demandait à grands cris un prêtre, quand ma femme a avisé ce digne
+capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappelé.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi meurt-il, votre honnête homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, c'est-à-dire qu'un autre en serait déjà mort dix fois:
+il meurt de deux terribles coups d'épée, un qui entre dans le dos et qui
+lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui
+lui sort par le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait donc affaire à plusieurs hommes?</p>
+
+<p>&mdash;A quatre, monsieur, à quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Une querelle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, une vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Une vengeance?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'on craignait qu'il ne parlât.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il eût parlé, qu'eût-il pu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de
+Moret, et qu'il avait refusé.</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit à ce nom, et, regardant fixement l'hôtelier.</p>
+
+<p>&mdash;Pour assassiner le comte de Moret? répéta-t-il. Etes-vous bien sûr de
+ce que vous dites-là, brave homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je le tiens de sa bouche même. C'est la première chose qu'il a dite
+après avoir demandé à boire.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Moret, répéta le jeune homme, Antoine de Bourbon?</p>
+
+<p>&mdash;Antoine de Bourbon, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de Henri IV?</p>
+
+<p>&mdash;Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange!</p>
+
+<p>&mdash;Si étrange que ce soit, c'est cependant ainsi!</p>
+
+<p>Alors, après un nouveau silence d'un instant, au grand étonnement de
+maître Soleil, et malgré ses cris: «Où allez-vous?» le jeune homme
+écarta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte
+intérieure, entra dans la salle occupée par le capucin et par Etienne
+Latil seulement, s'approcha du blessé, et, jetant sur la table une
+bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honnêtement garnie:</p>
+
+<p>&mdash;Etienne Latil, lui dit-il, voilà pour vous faire soigner. Si vous en
+revenez, dès que vous serez transportable, faites-vous conduire à
+l'hôtel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en
+mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront
+pas au salut de votre âme.</p>
+
+<p>A l'approche du jeune homme, le blessé s'était soulevé sur son coude,
+et, comme à la vue d'un spectre, il était resté muet, les yeux ouverts,
+les sourcils froncés, la bouche béante.</p>
+
+<p>Puis, lorsque le jeune homme s'éloigna:</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Moret! murmura le blessé, en se laissant retomber sur la
+table.</p>
+
+<p>Quant au capucin, dès les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits
+dans la chambre, il avait vivement tiré son capuchon sur son visage,
+comme s'il eût craint d'être connu par lui.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<h3>ESCALIERS ET CORRIDORS.</h3>
+
+<p>En sortant de l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, le comte de Moret, dont
+nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de
+l'Homme-Armé, tourna à droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla
+frapper à l'hôtel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait
+par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre
+donnant sur la rue Sainte-Avoye.</p>
+
+<p>Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarités dans la
+maison, car, aussitôt qu'il eut été reconnu, un jeune page d'une
+quinzaine d'années saisit un chandelier à quatre branches, alluma les
+cires et marcha devant lui.</p>
+
+<p>Le prince suivit le page.</p>
+
+<p>L'appartement du comte de Moret était au <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> premier étage. Le page éclaira
+une des chambres en allumant deux autres candélabres semblables au
+premier, puis, s'adressant au prince:</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse a-t-elle quelque chose à me commander? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu occupé près de ton maître, ce soir, Galaor? fit le comte de
+Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, j'ai congé.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu venir avec moi, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Avec grand plaisir, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera
+froide.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit le jeune page, habitué par son maître, grand coureur de
+ruelles, à de pareilles aubaines, j'aurai une garde à monter, à ce qu'il
+paraît?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un
+mot, même à ton maître.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant
+un doigt sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Puis il fit un mouvement pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions à te
+donner.</p>
+
+<p>Le page s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Tu selleras toi-même un cheval, et tu mettras des pistolets chargés
+dans les fontes.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrière moi, un second cheval
+attirerait l'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur sera obéi de point en point.</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent, le comte écouta, en les comptant, les battements
+du bronze.</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures, répéta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure
+tout soit prêt.</p>
+
+<p>Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui
+donnait le comte.</p>
+
+<p>Quant à celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vêtement de cavalier,
+simple mais élégant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses
+de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col
+et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'échappant par les
+crevés des bras et par l'intervalle laissé à la ceinture, entre le
+pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant
+jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orné de deux
+plumes assorties aux couleurs de son vêtement, c'est-à-dire bleue et
+grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa
+un riche baudrier, soutenant une épée à la poignée de vermeil, mais à la
+lame d'acier, arme tout à la fois de luxe et de défense.</p>
+
+<p>Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques
+minutes au soin de son visage, veilla à ce que ses cheveux bouclés
+naturellement, tombassent de chaque côté de son visage d'une façon
+régulière, tressa la cadenette que l'on portait à la tempe gauche et qui
+descendait jusqu'à la ceinture, donna le tour à ses moustaches, tira sa
+royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'eût désiré,
+prit dans un tiroir une bourse destinée à remplacer celle qu'il avait
+donnée à Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout à coup
+rappelé un souvenir oublié:</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intérêt à me faire tuer?</p>
+
+<p>Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune réponse satisfaisante à
+la question qu'il venait de se faire à lui-même, il réfléchit un
+instant, écarta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tâta
+pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de côté sur sa
+glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette
+chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier à
+l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chanson, va-t'en où je t'adresse,</span><br />
+ <span class="i0">Dans la chambre de ma maîtresse;</span><br />
+ <span class="i0">Et dis, baisant sa blanche main,</span><br />
+ <span class="i0">Que, pour en santé me remettre,</span><br />
+ <span class="i0">Il ne lui faut rien moins promettre</span><br />
+ <span class="i0">Que de te cacher dans son sein.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui
+l'attendaient. Il se mit en selle avec la légèreté et l'élégance d'un
+écuyer consommé. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrière lui.
+Le comte, après s'être assuré que le page était bien assis, mit son
+cheval au trot; il descendit la rue Maubuée, puis la rue Trousse-vache,
+gagna la rue Saint-Honoré, et remonta la rue des Poulies.</p>
+
+<p>Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain,
+au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, était assis sur une
+borne un jeune garçon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en
+croupe, pensa que c'était probablement à ce cavalier qu'il avait
+affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il était enveloppé.</p>
+
+<p>Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est-à-dire la livrée de
+Mme la princesse.</p>
+
+<p>Le comte reconnut le page qui lui avait été annoncé, fit descendre
+Galaor, et mettant pied à terre à son tour, s'approcha du jeune garçon.</p>
+
+<p>Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Cazal</span>! dit le comte.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Mantoue</span>! répondit le page.</p>
+
+<p>Le comte fit de la main signe à Galaor de s'éloigner, et, se retournant
+vers celui qui devait lui servir de guide:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, répondit celui-ci
+d'une voix si veloutée, que l'idée vint à l'instant même au prince qu'il
+avait affaire à une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez
+la bonté de m'indiquer le chemin.</p>
+
+<p>Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'échappa point
+à celui ou à celle à qui ces dernières paroles étaient adressées; il
+fixa sur lui un &oelig;il railleur, ne chercha point à étouffer un éclat de
+rire, fit un signe de la tête, et marcha en effet devant lui.</p>
+
+<p>Ils traversèrent alors le pont-levis, grâce au mot d'ordre que dit tout
+bas le page à la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et
+se dirigèrent vers l'angle nord.</p>
+
+<p>Arrivé au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on
+vît bien sa livrée bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses
+efforts pour masculiniser:</p>
+
+<p>&mdash;Maison de madame la princesse, dit-il.</p>
+
+<p>Mais, dans le mouvement, le page avait été obligé de découvrir son
+visage; un rayon de la lanterne qui éclairait le guichet avait donné
+dessus, et, à l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses épaules,
+à ses yeux bleus si pleins de larmes et de gaité, à sa bouche si fine
+et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de
+Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse.</p>
+
+<p>Il se rapprocha d'elle vivement, et au détour de l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Chère Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours
+l'honneur d'être jaloux de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher comte, répondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait
+amoureux de madame de la Montagne, à faire des folies pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bien répondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit
+comme pour le visage, vous êtes toujours la plus spirituelle et la plus
+jolie créature qui soit au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce
+compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais
+pas mes frais de voyage, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens
+vous étiez exilée?</p>
+
+<p>&mdash;On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majesté, et, sur les
+instances de la reine, M. le cardinal a daigné me pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Sans condition?</p>
+
+<p>&mdash;On a exigé de moi le serment que je ne me mêlerais plus d'intrigue.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce serment, vous le tenez?</p>
+
+<p>&mdash;Scrupuleusement, comme vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre conscience ne vous dit rien?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dispense du pape.</p>
+
+<p>Le comte se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de
+conduire un beau-frère chez sa belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en
+la lui baisant avec ce désir amoureux qu'il tenait du roi son père et
+que nous avons vu éclater dans ses paroles, dès le commencement de la
+scène avec sa fausse cousine, dans l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>;
+chère Marie, est-ce que vous m'auriez gardé cette surprise que votre
+chambre se trouvât sur le chemin de la chambre de la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que vous êtes bien le fils légitime, s'il en fut, de Henri IV!
+Tous les autres ne sont que des bâtards.</p>
+
+<p>&mdash;Même mon frère Louis XIII? dit en riant le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout votre frère Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un
+peu de votre sang dans les veines!</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas de la même mère, duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui sait, peut-être pas du même père non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Marie! s'écria le comte de Moret, vous êtes adorable, et il
+faut que je vous embrasse!</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc
+vous perdre de réputation, surtout arrivant d'Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Allons! décidément, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et
+il laissa tomber la main de la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-elle, la reine lui a envoyé à l'hôtellerie de la <i>Barbe
+Peinte</i> une de nos plus jolies femmes, et il se plaint!</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine Marina?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, votre cousine Marina.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette
+enchanteresse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne la connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas Fargis?</p>
+
+<p>&mdash;Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;Justement! On l'a placée près de la reine <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> après la fameuse scène des
+jardins d'Amiens dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous a fait
+exiler toutes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à la bonne heure, dit le comte de Moret en éclatant de rire,
+voilà une reine bien gardée, avec la duchesse de Chevreuse à la tête de
+son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frère Louis XIII!...
+Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance.</p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous, monseigneur, que vous êtes impertinent à ravir, et
+qu'il est bien heureux que nous soyons arrivés?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc arrivés?</p>
+
+<p>La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor
+obscur.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà votre chemin, monseigneur, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je présume que vous n'avez pas la prétention de me faire entrer
+là-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul même.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! l'on a juré ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous
+mes pieds et bonsoir à Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas
+grand'chose, les femmes me traitent si mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend à l'autre bout de ce
+corridor...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis
+attendu par une femme?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera la troisième de la soirée, et vous vous plaignez, bel Amadis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse!</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde à la trappe.</p>
+
+<p>La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus
+complète obscurité.</p>
+
+<p>Le comte hésita un instant. Il ignorait complétement où il était. Il eut
+d'abord l'idée de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant
+dans la serrure et fermant la porte à double tour l'arrêta.</p>
+
+<p>Enfin, après quelques secondes d'hésitation, décidé à pousser l'aventure
+jusqu'au bout:</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'étais le
+fils légitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir.</p>
+
+<p>Et il s'avança vers l'extrémité du corridor opposée à celle par laquelle
+il était entré, retenant son haleine, marchant à tâtons et les bras en
+avant.</p>
+
+<p>A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurité la plus profonde, avec
+cette hésitation que l'homme le plus brave éprouve dans les ténèbres,
+qu'il entendit un frôlement de robe et une respiration qui semblaient
+venir à lui.</p>
+
+<p>Il s'arrêta. Le frôlement et la respiration s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>Il cherchait comment il adresserait la parole à ce bruit charmant,
+lorsqu'une voix douce et tremblante demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, monseigneur?</p>
+
+<p>La voix était à deux pas à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le comte.</p>
+
+<p>Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main étendue cherchant sa
+main, mais à peine l'eut-il touchée qu'elle se retira, timide comme la
+sensitive.</p>
+
+<p>Un léger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se
+fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mélodieux comme
+le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe éolienne.</p>
+
+<p>Le comte tressaillit; il venait d'éprouver une sensation complétement
+nouvelle, et par conséquent complétement inconnue.</p>
+
+<p>Cette sensation était délicieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il, où êtes vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, balbutia la voix.</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne
+connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous?</p>
+
+<p>Il y eut un moment sensible d'hésitation chez la personne à laquelle
+cette demande était adressée; mais presque aussitôt, cependant:</p>
+
+<p>&mdash;La voici, dit-elle.</p>
+
+<p>Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui présentait et fit un
+mouvement pour la porter à ses lèvres, mais ce mouvement fut réprimé par
+un seul mot, qu'à son accent plein de prière, on ne pouvait interpréter
+autrement que comme le cri de la pudeur alarmée.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Mademoiselle, répondit le comte d'une voix respectueuse,
+autant que s'il eût parlé à la reine.</p>
+
+<p>Puis il écarta cette main frémissante et craintive, déjà à moitié chemin
+de ses lèvres, et un silence se fit.</p>
+
+<p>Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la
+retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la
+volonté, on lui avait enlevé jusqu'à l'apparence de la vie.</p>
+
+<p>C'était, si l'on peut se servir de cette expression, une main
+complétement muette.</p>
+
+<p>Mais ce mutisme qui lui était imposé n'empêchait point le comte de
+s'apercevoir qu'elle était petite, fine, douce, allongée, aristocratique
+et surtout virginale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p>
+
+<p>Ce n'était plus contre ses lèvres que le comte eût voulu la presser,
+c'était contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il était, depuis qu'il avait touché cette main, resté immobile comme
+s'il eût complétement oublié la cause qui l'amenait.</p>
+
+<p>&mdash;Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix.</p>
+
+<p>&mdash;Où voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce
+qu'il répondait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, où la reine vous attend, chez Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! je l'avais oublié!&mdash;Et avec un soupir: Allons, dit-il.</p>
+
+<p>Et il se remit en marche, nouveau Thésée, guidé dans le labyrinthe,
+moins compliqué, mais plus obscur que celui de Crète, non point par le
+fil d'Ariane, mais par Ariane elle-même.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, Ariane tourna à droite.</p>
+
+<p>&mdash;Nous arrivons, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! murmura le comte.</p>
+
+<p>Et en effet, on approchait d'un grand portail vitré donnant sur
+l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majesté
+était censée dormir, tout était éteint à l'exception d'une lampe pendue
+au plafond, et qui, à travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une
+lueur pareille à celle qu'eût projetée une étoile.</p>
+
+<p>A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne
+distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre.</p>
+
+<p>La jeune fille s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous
+conduire, suivez-moi!</p>
+
+<p>Et, malgré le léger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle
+la dégagea, marcha la première, ouvrit la porte du corridor, et se
+trouva dans l'antichambre de la reine.</p>
+
+<p>Le comte la suivait.</p>
+
+<p>Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied,
+l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle était
+la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux
+s'arrêtèrent, frappés en même temps par un bruit qui allait se
+rapprochant.</p>
+
+<p>C'était celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le
+grand escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu
+l'idée, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa
+Majesté, ou plutôt de s'assurer si elle est réellement malade?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, on vient de ce côté, dit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, fit la jeune fille, je vais voir.</p>
+
+<p>Elle s'élança vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit,
+et, revenant vivement vers le comte:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet!</p>
+
+<p>Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le
+comte et entra après lui.</p>
+
+<p>Il était temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle
+donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, précédé de deux pages
+portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux
+favoris, derrière lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le
+roi Louis XIII parut, et faisant signe à sa suite de l'attendre, entra
+chez la reine.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<h3>SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII.</h3>
+
+<p>Nous croyons que le moment est arrivé de présenter le roi Louis XIII à
+nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espère, de consacrer un
+chapitre à cette étrange personnalité.</p>
+
+<p>Le roi Louis XIII, né le jeudi 27 septembre 1601, et, par conséquent,
+âgé, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, de vingt-sept ans et
+trois mois, était une longue et triste figure, au teint brun et aux
+moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelât Henri IV, ni dans la
+physionomie, ni dans le caractère; rien de français non plus, pas de
+gaieté, pas même de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une
+certaine probabilité, qu'il était fils de Virginio Orsini, duc de
+Bracciano, cousin de Marie de Médicis, et, en effet, à son départ pour
+la France, Marie de Médicis, déjà âgée de 27 ans, avait reçu de son
+oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trône de Toscane,
+avait empoisonné son frère François et Bianca Capello, Marie de Médicis
+avait reçu, disons-nous, cet avis:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>&mdash;Ma chère nièce, vous allez épouser un roi qui a répudié sa première
+ femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire
+ le voyage, trois beaux garçons à votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui
+ est déjà votre Sigisbé; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisième,
+ Concino Concini; arrangez-vous de manière à être sûre, en arrivant en
+ France, de ne pas être répudiée.</p>
+</div>
+
+<p>Marie de Médicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de
+point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours à <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+aller seulement de Gênes à Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne fût pas
+impatient de voir «sa grosse banquière,» comme il l'appelait, avait
+trouvé la traversée un peu bien longue; mais Malherbe avait cherché une
+raison à cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait découverte. Il
+avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conçu
+pour la fiancée du roi de France.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dix jours ne pouvant se distraire</span><br />
+ <span class="i0">Au plaisir de la regarder,</span><br />
+ <span class="i0">Il a, par un effort contraire,</span><br />
+ <span class="i0">Essayé de la retarder.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Peut-être l'excuse n'était-elle pas bien logique, mais la reine Margot
+avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales.</p>
+
+<p>C'est ce bâtiment paresseux qu'entourent les Néréides, dans le beau
+tableau de Rubens qui est au Louvre!</p>
+
+<p>Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassuré: il apprit la
+naissance du dauphin Louis, surnommé immédiatement le <i>Juste</i>, parce
+qu'il était né sous le signe de la Balance.</p>
+
+<p>Dès son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse héréditaire chez
+les Orsini, en même temps qu'il eut de naissance tous les goûts d'un
+Italien de la décadence. En effet, musicien et même compositeur
+passable, peintre médiocre, il était apte à une foule de petits métiers,
+ce qui fit qu'il ne sut jamais son métier de roi, malgré sa prodigieuse
+idolâtrie de la royauté. Faible de complexion, il avait été
+outrageusement médicamenté dans son enfance, et, devenu jeune homme, il
+était resté une créature si maladive que déjà trois ou quatre fois il
+avait touché à la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son
+médecin Hérouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par
+heure tout ce qu'il fait. Dès sa jeunesse, il a peu de c&oelig;ur, est sec et
+dur, parfois même cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale
+main: la première parce qu'il avait manifesté tant d'aversion à un
+gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer à ce gentilhomme
+un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait
+été tué sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet
+écrasé la tête d'un moineau franc.</p>
+
+<p>Une fois, une seule fois il eut la velléité d'être roi, et manifesta
+cette velléité: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui présentait le
+sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, étant fait d'or et
+d'argent et chargé de pierreries, sa main se prit à trembler, ce que
+voyant, M. de Condé qui, en sa qualité de premier prince du sang, était
+près du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider à soutenir le
+sceptre.</p>
+
+<p>Mais lui, se retournant vivement et le sourcil froncé:</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, je prétends le porter seul, et ne veux pas de compagnie.</p>
+
+<p>Sa grande distraction, enfant, était de tourner de petites pièces
+d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de
+dresser des châteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement
+de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-grièches. Au reste,
+dans toutes ses actions, dit l'Estoile, «<i>enfant, enfantissime!</i>»</p>
+
+<p>Mais les deux goûts les plus enracinés et les plus persistants chez lui
+avaient été la musique et la chasse. C'est dans Hérouard, ce journal à
+peu près inconnu, s'il ne l'est tout à fait des historiens, qu'il faut
+chercher ces détails et d'autres plus curieux encore: «<i>A midi, il va
+jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette; à une heure
+il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice,
+appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant
+lui-même, car il aimait la musique avec transport</i>.</p>
+
+<p>Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des
+proverbes ou des maximes, et, quand le goût lui en prenait, il voulait
+que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit à son médecin,
+Hérouard:&mdash;Mettez-moi cette prose en vers:</p>
+
+<p>«Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne
+m'aiment que peu, que dès demain ils me quittent.»</p>
+
+<p>Et le bon docteur, meilleur courtisan que poëte, faisait à l'instant
+même le distique suivant:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je veux que tous ceux-là qui m'aiment désirent</span><br />
+ <span class="i0">Que ce soit pour jamais, où bien qu'ils se retirent.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Comme tous les caractères mélancoliques, Louis XIII dissimulait à
+merveille, et c'est à ceux qu'il voulait perdre, au moment même où il
+retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents
+en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de
+l'année 1613, à l'âge de douze ans, que, se servant pour la première
+fois de la locution familière à François Ier, il jura <i>par sa foi de
+gentilhomme</i>. Cette même année, l'étiquette voulut que l'on présentât la
+chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne
+dirons pas de plaisir, nous verrons tout à l'heure que Louis XIII ne
+s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p>
+
+<p>On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait
+voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette même
+année encore que fut introduit près de lui, par le maréchal d'Ancre
+lui-même, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-là, pour soigner et
+nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,&mdash;«un <i>pied-plat</i> de
+Saint-Germain, nommé Pierrot,» dit l'Estoile. De Luynes fut nommé
+fauconnier en chef, et l'on commanda à Pierrot, tout-puissant jusque-là,
+de le reconnaître et de lui obéir. Enfin ses faucons, éperviers, milans,
+pies-grièches et perroquets, furent nommés <i>oiseaux de cabinet</i>, pour
+que de Luynes pût toujours rester près du roi, et de cette époque data
+chez Louis XIII une telle amitié pour lui, que non seulement il ne
+quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en
+dormant il rêvait tout haut de lui, dit Hérouard, criant son nom dans le
+sommeil et le croyant absent.</p>
+
+<p>En effet, si de Luynes ne parvenait pas à l'amuser, il parvenait au
+moins à le distraire, en développant chez lui le goût de la chasse
+autant qu'il le pouvait, avec le peu de liberté qu'ont les enfants
+royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses
+appartements avec un perroquet jaune et des pies-grièches. Luynes lui
+fit chasser des lapins avec des petits lévriers dans les fossés du
+Louvre, et voler le milan à la plaine de Grenelle. Ce fut là, toutes
+dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractère de Louis XIII,
+qu'il prit son premier héron le 1er janvier, et ce fut à Vaugirard que
+le 18 de la même année, il tira sa première perdrix.</p>
+
+<p>Enfin, ce fut à l'entrée du pont dormant, près du Louvre, qu'il chassa
+l'homme pour la première fois, et tua Concini.</p>
+
+<p>Intercalons ici une page du journal d'Hérouard, la page est curieuse
+pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait
+Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, où il chasse l'homme au lieu
+de chasser le moineau, le lapin, le héron ou la perdrix.</p>
+
+<p>Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont
+avertis.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«Lundi 24 avril 1617.</p>
+
+ <p>«Eveillé à sept heures et demi du matin, pouls plein, égal, petite
+ chaleur, douce, levé bon visage, gai, pissé jaune, <i>fait ses
+ affaires</i>, peigné, vêtu, prié Dieu; à 8 heures 1/2 déjeuné, quatre
+ cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort trempé.</p>
+
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Le maréchal d'Ancre</span><br />
+ <span class="i0">«tué sur le pont du</span><br />
+ <span class="i0">«Louvre entre dix et</span><br />
+ <span class="i0">«onze heures du matin.</span><br />
+ </div>
+ </div>
+
+ <p>«Dîné à midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crêtes de coq
+ sur un potage blanchi; cuillerées de potage, dix bouts d'asperges sur
+ un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze;
+ les ailes de deux pigeons rôtis; deux tranches de gelinotte rôties
+ avec pain; gelée; figues, cinq; guignes sèches, quatorze cotignac sur
+ un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil,
+ une petite cuillerée.</p>
+
+ <p>«<span class="smcap">Amusé</span> jusqu'à sept heures et demie.</p>
+
+ <p>«<span class="smcap">Fait ses affaires</span>, jaune, mou, beaucoup.»</p>
+
+ <p>«<span class="smcap">Amusé</span> jusqu'à neuf heures et demie.</p>
+
+ <p>«Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, petite
+ chaleur douce.</p>
+</div>
+
+<p>Vous voilà rassurés, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant
+royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant
+de sa mère, du père plus que probable de son frère Gaston, d'un maréchal
+de France enfin, c'est-à-dire du personnage le plus considérable du
+royaume après lui et même avant lui, lui eût ôté l'appétit ou la gaieté,
+et que les mains rouges de sang, il a hésité à prier Dieu? Non pas; son
+dîner a été retardé d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout
+à la fois être à table à onze heures et regarder par la fenêtre du
+rez-de-chaussée du Louvre, Vitry assassiner le maréchal d'Ancre. Il a le
+ventre assez relâché; mais c'est l'effet que faisait à Henri IV la vue
+de l'ennemi. En échange, il s'est <span class="smcap">AMUSÉ</span> de sept heures à sept heures et
+demie; il s'est <span class="smcap">AMUSÉ</span> de nouveau de neuf heures à neuf heures et demie,
+ce qui n'est pas dans ses habitudes.</p>
+
+<p>Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hérouard, il ne
+s'est <span class="smcap">AMUSÉ</span> que ces deux fois là.</p>
+
+<p>En outre, il s'est mis au lit avec un pouls <i>plein, égal, une petite
+chaleur douce</i>. Il a <i>prié</i> Dieu à dix heures et s'est endormi jusqu'à
+<i>sept heures et demie du matin</i>, c'est-à-dire qu'il a dormi un peu plus
+de neuf heures.</p>
+
+<p>Pauvre enfant!</p>
+
+<p>Aussi le lendemain il se réveille roi. Ce bon sommeil lui a donné des
+forces, et, après avoir fait acte de virilité la veille, il fait acte de
+royauté le lendemain.</p>
+
+<p>La reine-mère est non-seulement disgraciée, mais exilée à Blois; défense
+lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils
+bien-aimé Gaston d'Orléans; ses ministres sont renvoyés, et l'évêque de
+Luçon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>de
+la suivre dans son exil, où il se glissera dans ce c&oelig;ur qui ne sait pas
+rester vide, et remplacera Concini.</p>
+
+<p>Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Marié depuis
+deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari
+que de nom. M. Durand, contrôleur provincial des guerres, a beau lui
+faire des ballets, dans lesquels il représente le démon du feu, et dans
+lesquels il chante à la reine les vers les plus tendres, toute sa
+galanterie se borne à lui dire:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Beau soleil de qui je veux</span><br />
+ <span class="i0">Pour jamais souffrir les feux,</span><br />
+ <span class="i0">Regarde où tu me conduis,</span><br />
+ <span class="i0">Et connais ce que tu peux</span><br />
+ <span class="i0">En voyant ce que je suis.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais,
+comme il ôtait son habit pour se coucher, il dépouillait les flammes
+avec l'habit.</p>
+
+<p>Comme le ballet de la <i>Délivrance de Renaud</i> n'a rien produit, on essaye
+d'un autre ballet qui a pour titre: les <i>Aventures de Tancrède dans la
+forêt enchantée</i>. Cette fois la chorégraphie de M. de Ponchère réveille
+un peu le roi, et sa curiosité va jusqu'à désirer savoir comment les
+choses se passent un soir de noces entre vrais époux; c'est M. d'Elbeuf
+et Mlle de Vendôme qui donnent au roi une répétition de la pièce qu'il
+n'a pas encore jouée: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la
+chambre des époux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa
+chambre de garçon.</p>
+
+<p>Enfin, ce fut Luynes qui, tourmenté par l'ambassadeur d'Espagne et par
+le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas à
+ceux qui l'y poussaient qu'il <i>courrait risque d'y perdre son crédit</i>.</p>
+
+<p>Le jour fut fixé au 25 janvier 1619.</p>
+
+<p>Ce jour-là, c'est encore le journal d'Hérouard qui va nous en donner
+l'emploi.</p>
+
+<p>Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait à la fin
+de la journée, se leva en excellente santé, avec bon visage, et même
+gai, relativement; il déjeuna à neuf heures et quart; ouït la messe à la
+chapelle de la Tour; présida le conseil; dîna à midi; fit visite à la
+reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et
+demie par le même chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour répéter
+son ballet; soupa à huit heures; fit de nouveau visite à la reine, la
+quitta à dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais à
+peine était-il couché, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea à
+se lever. Le roi le regarda avec le même étonnement que s'il lui eût
+proposé de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que
+l'Europe commençait à s'inquiéter de voir le trône de France sans
+héritier, et que ce serait une honte pour lui si sa s&oelig;ur, madame
+Christine, qui venait d'épouser le fils du duc de Piémont, le prince
+Amédée de Savoie, avait un enfant avant que la reine eût un dauphin.
+Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvât de la tête, ne
+paraissaient pas suffisantes pour décider le roi, de Luynes le prit tout
+simplement entre ses bras et le porta où il ne voulait point aller. Que
+si vous doutez le moins du monde de ce petit détail qu'aucun historien
+ne vous a raconté, et que vous raconte un romancier, lisez la dépêche du
+nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui
+nous paraît concluante: <i>Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi
+per forza al letto della Regina</i>.</p>
+
+<p>Mais si Luynes n'y perdit pas son crédit, et y gagna au contraire le
+titre de connétable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut
+récompensé que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix
+de vitesse avec le premier-né de la duchesse de Savoie ne vit le jour,
+si ardemment réclamé qu'il fût, que dix-neuf ans après, c'est-à-dire en
+1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre
+qu'il avait planté porter ses fruits, mourait deux ans après d'une
+fièvre pourprée. Cette mort laissait le chemin libre à Marie de Médicis,
+qui, rappelée de son exil, revenait à Paris, ramenait, et faisait entrer
+au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientôt après
+devait devenir premier ministre.</p>
+
+<p>Dès lors, c'est Richelieu qui règne, et qui, en se déclarant contre la
+politique autrichienne et espagnole, se brouille à la fois avec Anne
+d'Autriche et avec Marie de Médicis. A partir de ce moment, les haines
+le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Médicis a, comme le
+roi, son ministère présidé comme celui du roi par un cardinal, M. de
+Bérulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de génie,
+tandis que le cardinal de Bérulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu
+a marié, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donné l'immense
+fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret
+s'organise, auquel est appelé le médecin Bouvard, qui a succédé comme
+médecin du roi au brave docteur Hérouard; par Bouvard, Monsieur, qui
+succède à Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le
+pouls du malade, car Bouvard, homme de dévotion tout espagnole, vivant
+aux églises, est l'âme damnée <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> des reines. On sait donc que ce sombre
+roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aimé de
+personne, mais au contraire haï de tous, que les médecins exterminent
+par la médecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang
+et que l'on saigne une fois par mois, peut s'évanouir d'un moment à
+l'autre et disparaître avec cette humeur noire que l'on s'obstine à
+chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est à la merci de
+ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est
+pendu. Eh bien, malgré toutes ces espérances, Chalais n'a pas le temps
+d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Médicis appuie la
+proposition, Mme de Conti achète des poignards, et la douce Anne
+d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prêtre!</p>
+
+<p>Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mère, qui,
+depuis la conspiration de Chalais, se défie de son frère, qui, depuis
+ses amours avec Buckingham, et particulièrement depuis le scandale des
+jardins d'Amiens, méprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa
+femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon,
+n'a qu'à moitié les vices des Valois, il est plus froid et plus défiant
+que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie
+qu'il projette, ou plutôt que projette le cardinal, est antipathique à
+Marie de Médicis, à Gaston d'Orléans, et particulièrement à Anne
+d'Autriche, parce qu'en réalité, c'est une guerre contre Ferdinand II et
+Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie
+d'Espagne.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque, sous le prétexte d'un violent mal de tête, elle a refusé
+d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de
+La Rochelle, c'est-à-dire en l'honneur de la victoire de son mari sur
+son amant, Louis XIII a-t-il été pris de ce soupçon qu'elle ne restait
+chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soirée,
+a-t-il eu l'&oelig;il, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais
+sur la reine-mère et sur Gaston d'Orléans, échangeant à voix basse avec
+le cardinal, qui se tenait à ses côtés, dans sa loge, des observations
+qui n'avaient aucun rapport avec la chorégraphie, et, le ballet fini, au
+lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'idée de passer chez la reine sans
+la prévenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y
+avait un fait quelconque; et voilà pourquoi nous l'avons vu arriver
+d'une façon si inattendue, précédé de deux pages, accompagné de ses deux
+favoris, suivi de Beringhen, et apparaître dans l'antichambre, juste au
+moment où le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient
+dans le cabinet.</p>
+
+<p>L'étiquette royale défendait que, quand le roi couchait sous le même
+toit que la reine, une velléité conjugale étant prévue, les portes de
+l'appartement de la reine de France fussent fermées la nuit; le roi
+avait donc, l'une après l'autre, ouvert sans difficulté, au milieu de
+l'obscurité et du silence, les trois portes qui séparaient l'antichambre
+de la chambre à coucher.</p>
+
+<p>En entrant dans la chambre à coucher, il en avait, d'un regard rapide,
+exploré les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirés.</p>
+
+<p>Tout y était dans l'ordre le plus parfait.</p>
+
+<p>La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la
+chasteté, et un souffle doux et régulier s'échappait de sa poitrine au
+moment où Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses
+droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit.</p>
+
+<p>Mais les reines ont le sommeil léger, et quoiqu'un épais tapis de
+Flandre eût assourdi les pas de son auguste époux, le souffle doux et
+régulier s'arrêta tout à coup, puis une main, merveilleuse de forme et
+de blancheur, écarta le rideau: une tête adorable de coquetterie
+nocturne se souleva sur l'oreiller, et après que deux grands yeux
+étonnés se furent fixés un instant sur le visiteur inattendu, une voix
+frémissante de surprise s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est vous, Sire?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, madame, répondit froidement le roi, mais en mettant le
+chapeau à la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de
+votre visite?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait dire que vous étiez indisposée, madame; or, inquiet
+de votre santé, j'ai voulu moi-même venir prendre de vos nouvelles et
+vous dire que je n'aurai probablement pas, à moins que vous ne preniez
+le dérangement de me visiter à votre tour, le plaisir de vous voir, ni
+demain ni après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté chasse? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; mais Bouvard a décidé qu'il était bon qu'à la suite de
+toutes ces fêtes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purgé et
+saigné; il me purge donc demain et me saigne après-demain. Bonne nuit,
+madame, et excusez-moi de vous avoir réveillée. A propos, qui donc est
+de service auprès de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de
+Chevreuse?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer;
+mais où est-elle donc?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la chambre à côté, où elle dort tout habillée sur un canapé.
+Votre Majesté a-t-elle le désir que je l'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci. Au revoir, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, Sire.</p>
+
+<p>Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou réel, mais que, vu
+la circonstance, nous croyons plutôt feint que réel, laissa retomber le
+rideau devant son lit et sa tête sur l'oreiller.</p>
+
+<p>Quant à Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier
+regard dans lequel transperçait un reste de soupçon, et sortit en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour cette fois le cardinal s'était trompé.</p>
+
+<p>Puis, arrivé dans l'antichambre où sa suite l'attendait:</p>
+
+<p>&mdash;La reine est, en effet, très-souffrante, dit-il. Suivez-moi,
+messieurs!</p>
+
+<p>Et, dans le même ordre qu'il était venu, le cortége se remit en marche
+pour rentrer chez le roi.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<h3>CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE
+APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.</h3>
+
+<p>A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie,
+et les derniers reflets des torches se furent-ils éteints en tremblant
+le long des parois des murailles, que la porte du cabinet où s'étaient
+réfugiés le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et
+que la tête de la jeune femme se glissa par l'entrebâillement de la
+porte.</p>
+
+<p>Alors, voyant que tout était rentré dans le silence et l'obscurité, elle
+se hasarda à sortir tout à fait, et jeta un regard dans la galerie à
+l'extrémité de laquelle elle vit disparaître les dernières lueurs des
+torches des deux pages.</p>
+
+<p>Puis, jugeant que tout danger était évanoui, elle se rapprocha du
+cabinet, et, passant devant la porte, légère comme un oiseau:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Monseigneur, dit-elle au comte.</p>
+
+<p>Et en même temps, se maintenant toujours à une distance et dans une
+position où le jeune homme ne pût profiter d'une clarté plus grande pour
+voir son visage, elle ouvrit l'une après l'autre les trois portes
+qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermées en sortant, le roi.</p>
+
+<p>Le jeune homme la suivait muet, haletant, éperdu; dans ce cabinet étroit
+et sombre, la jeune fille avait dû, malgré elle, se serrer contre lui,
+et, quoique le maîtrisant par la main toute-puissante de la chasteté,
+elle n'avait pu empêcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son
+haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui
+émane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de
+la puberté.</p>
+
+<p>Avant d'ouvrir la dernière porte, elle étendit la main vers le comte,
+dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un
+certain trouble altérait la sérénité:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-elle, ayez la bonté de vous arrêter dans ce salon;
+lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majesté vous appellera.</p>
+
+<p>Et elle rentra chez la reine.</p>
+
+<p>Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, chère Isabelle? demanda-t-elle, en écartant le rideau, du
+geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus
+pressé qu'elle n'avait fait pour le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, c'est moi, répondit la jeune fille, en se plaçant de
+manière à ce que son visage fût perdu dans l'ombre, et par conséquent à
+ce qu'elle pût dérober sa rougeur involontaire à la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que le roi sort d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait sans doute des soupçons?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais à coup sûr il n'en a plus.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte est là?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la chambre qui précède celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Allumez une cire et donnez-moi un miroir à main.</p>
+
+<p>Isabelle obéit, donna le miroir à la reine, mais garda la bougie pour
+l'éclairer.</p>
+
+<p>Anne d'Autriche était jolie plutôt que belle; elle avait les traits tout
+petits, un nez sans caractère, mais la peau transparente et veloutée de
+cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les
+Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne
+voulait pas manquer son effet, même sur son beau-frère.&mdash;En conséquence,
+elle rajusta quelques boucles de cheveux froissés par l'oreiller,
+régularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle était
+enveloppée, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son
+miroir à sa dame <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de
+remercîment, qu'elle pouvait rentrer chez elle.</p>
+
+<p>Isabelle déposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua
+respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indiquée la reine, en
+disant à son époux que sa dame d'honneur devait être, <i>là</i>, endormie sur
+un canapé.</p>
+
+<p>L'appartement demeura éclairé par la double lumière de la lampe et de la
+bougie, placées toutes deux de manière à projeter leurs rayons sur le
+côté du lit où Anne d'Autriche avait donné son audience au roi et allait
+donner la sienne au comte de Moret.</p>
+
+<p>Cependant, restée seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait
+attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant à plusieurs reprises
+vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience,
+et murmurant des paroles à voix basse.</p>
+
+<p>Enfin, et à peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que
+semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme
+de vingt ans, au visage coloré et plein, aux cheveux noirs, à l'&oelig;il
+dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il était splendidement vêtu de
+satin blanc, avec un manteau cerise brodé d'or. Il portait le
+Saint-Esprit au cou, comme on le portait à cette époque. Il tenait à la
+main son chapeau de feutre blanc orné de deux plumes de la couleur du
+manteau.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, c'était Gaston d'Orléans, que l'on désignait
+généralement sous le nom de <span class="smcap">Monsieur</span>, et que la chronique scandaleuse du
+Louvre disait n'être si particulièrement aimé de sa mère que parce qu'il
+était le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra
+l'un près de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au musée de
+Blois, le portrait du maréchal d'Ancre et celui du second fils de Marie
+de Médicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe
+entre eux pouvait faire croire à la vérité de cette grave accusation.</p>
+
+<p>Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en
+mépris. En effet, Louis XIII avait une espèce de conscience. Il n'était
+pas insensible à ce que l'on appelait alors l'<i>honneur de la couronne</i>
+et que l'on appelle aujourd'hui l'<i>honneur de la France</i>. Son égoïsme et
+sa vanité, pétris aux mains de Richelieu, avaient presque changé de
+forme, et de ces deux vices le cardinal était parvenu à lui faire une
+sorte de vertu; mais Gaston, âme à la fois fourbe et lâche, avait été
+immonde dans toute cette affaire de Nantes.</p>
+
+<p>Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y eût consenti pour avoir la
+paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano.
+Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempête, dit
+qu'Ornano entrera au conseil de bonne volonté ou de force. Richelieu, ne
+pouvant faire arrêter Gaston, fait arrêter Ornano. Gaston force la porte
+du conseil, et, d'une voix altière, demande qui a eu l'audace de faire
+arrêter son gouverneur. «Moi,» répond avec le plus grand calme
+Richelieu.</p>
+
+<p>Tout en serait resté là et Gaston eût bu sa honte, si Mme de Chevreuse,
+poussée par l'Espagne, n'eût poussé Chalais.&mdash;Chalais vint s'offrir à
+<span class="smcap">Monsieur</span> pour le débarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve
+ou plutôt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dîner chez
+Richelieu, à son château de Fleury, et là à sa table, trahissant
+l'hospitalité, des gens d'épée assassineront commodément un homme sans
+défense&mdash;un prêtre.</p>
+
+<p>Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et
+hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres, à l'endroit des
+grandes personnalités qui la gênent: elle les supprime. En politique,
+supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprimé Coligny, Guillaume de
+Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le
+procédé est monotone, mais peu importe: du moment où il réussit, il est
+bon.</p>
+
+<p>Cette fois, cependant, il échoua.</p>
+
+<p>Ce fut à cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias,
+commença le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux
+bâtards de Henri IV, les Vendôme, furent arrêtés; le comte de Soissons
+prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exilée, le duc de Longueville en
+disgrâce. Quant à Monsieur, il signa une confession dans laquelle il
+dénonçait et abandonnait ses amis. Il fut marié, enrichi et déshonoré.</p>
+
+<p>Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en
+sortit sans tête.</p>
+
+<p>Et déjà si avant dans l'ignoble, <span class="smcap">Monsieur</span> n'avait pas vingt ans.</p>
+
+<p>Par l'autre porte entra, presque aussitôt que Monsieur, une femme de
+cinquante-cinq à cinquante-six ans, vêtue royalement, portant une petite
+couronne d'or sur le haut de la tête, et un long manteau de pourpre et
+d'hermine, descendant de ses épaules sur une robe de satin blanc brochée
+d'or; elle a pu être fraîche autrefois, mais jamais ni belle ni
+distinguée; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui
+a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la <i>Grosse banquière</i>;
+c'est un esprit tracassier qui ne se plaît que dans l'intrigue.</p>
+
+<p>Inférieure en génie à Catherine de Médicis, <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> elle lui a été supérieure
+en débauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de
+Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle
+n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de
+la mort de son fils aîné, qu'elle regarde comme inévitable, et dont elle
+est déjà consolée. Son idée fixe est de voir Gaston sur le trône, comme
+l'idée fixe de Catherine de Médicis, a été d'y voir Henri III.</p>
+
+<p>Mais une accusation plus grave que toutes celles-là pèse sur elle, et fait
+que Louis XIII la déteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon
+mis, du moins laissé aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en eût
+pu faire tomber. Un procès-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait
+nommée elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice
+pour faire disparaître jusqu'à la trace de ces deux noms.</p>
+
+<p>Depuis la veille, la mère et le fils ont été convoqués par Anne
+d'Autriche, prévenue que le comte de Moret, arrivé depuis huit jours à
+Paris, a des lettres à leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils
+sont entrés, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes
+différentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils
+auront pour excuse l'indisposition de Sa Majesté, qu'ils ont apprise au
+ballet, indisposition qui leur a donné tant d'inquiétude qu'ils n'ont
+pas même pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret,
+toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme
+de vingt-deux ans est toujours facile à cacher; Anne d'Autriche a
+d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et même des
+antécédents.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre à côté, et
+il a tout bas et du fond de l'âme remercié le ciel de ce regard.</p>
+
+<p>Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait, entrant chez la reine, ému, troublé,
+palpitant comme il l'était en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix
+minutes d'attente n'ont pas été de trop pour calmer les battements de
+son c&oelig;ur et rendre un peu d'assurance à sa voix. De l'agitation, il a
+passé à la rêverie, rêverie douce et suave dont, jusqu'à cette heure, il
+n'avait eu aucune idée.</p>
+
+<p>Tout-à-coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla
+chercher au fond de sa rêverie.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, demanda-t-elle, êtes-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, répondit le comte, et attendant les ordres de Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez donc, alors, car nous sommes désireux de vous recevoir.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<h3>LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT
+SEUL.</h3>
+
+<p>Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tête, comme pour en faire
+tomber l'incessante préoccupation à laquelle il était en proie, et
+poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre à
+coucher d'Anne d'Autriche.</p>
+
+<p>Son premier regard, nous devons l'avouer, malgré le haut rang des
+personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le
+guide charmant qui l'y avait conduit et qui, après l'y avoir conduit,
+l'avait quitté, sans qu'il pût même voir son visage. Mais son regard eut
+beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force
+lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit
+sur le groupe placé dans la lumière.</p>
+
+<p>Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces
+trois personnes étaient: la reine mère, la reine régnante et le duc
+d'Orléans.</p>
+
+<p>La reine-mère était debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche
+était couchée; Gaston était assis au pied du lit de sa belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le comte salua profondément, puis s'avançant vers le lit, il mit un
+genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main à baiser,
+puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lèvres
+le bas de la robe de Marie de Médicis; puis enfin, toujours un genou en
+terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci
+le releva en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Dans mes bras, mon frère.</p>
+
+<p>Le comte de Moret, c&oelig;ur franc et loyal, véritable fils de Henri IV, ne
+pouvait croire à tout ce que l'on disait de Gaston. Il était en
+Angleterre lors du complot de Chalais, et c'était là qu'il avait connu
+madame de Chevreuse, qui s'était bien gardée de lui dire la vérité sur
+ce complot. Il était en Italie lors des lâchetés de La Rochelle, où
+Gaston avait fait semblant d'être malade pour ne point aller au feu; de
+plus, ne s'étant jamais occupé que de ses plaisirs, il n'avait pris
+aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de
+Médicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours éloigné.</p>
+
+<p>Il rendit donc joyeusement et de bon c&oelig;ur à son frère Gaston
+l'embrassement dont il l'honorait.</p>
+
+<p>Puis, saluant la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté daignera-t-elle croire, lui <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> demanda-t-il, à tout le
+bonheur que j'éprouve d'être admis en sa royale présence, et à la
+reconnaissance que j'ai vouée à M. le duc de Savoie, de m'avoir donné
+cette précieuse occasion d'être reçue par elle?</p>
+
+<p>La reine sourit.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce point à nous plutôt, répondit-elle de vous être
+reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide à deux pauvres princesses
+disgraciées, privées, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la
+tendresse de son fils, et à un frère repoussé des bras de son frère; car
+vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner
+quelque consolation.</p>
+
+<p>Le comte de Moret tira trois plis cachetés de sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, madame, dit-il en tendant la missive à la reine, ceci est une
+lettre adressée à vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan,
+et représentant en Italie Sa Majesté Philippe IV, votre auguste frère.
+Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir à
+maintenir M. de Fargis comme ambassadeur à Madrid.</p>
+
+<p>&mdash;Mon influence! répéta la reine; on pourrait avoir une influence sur un
+roi qui serait un homme, mais sur un fantôme qui est roi, qui donc peut
+avoir une influence, si ce n'est un nécroman, comme le cardinal-duc.</p>
+
+<p>Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mère et lui remettant la
+seconde lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note
+très-importante et très-secrète de la main propre du duc de Savoie; elle
+ne doit être remise qu'à Votre Majesté en personne, et j'ignore en tout
+point ce qu'elle renferme.</p>
+
+<p>La reine-mère prit vivement la lettre, la décacheta, et, comme, à la
+distance où elle était de la lumière, elle ne pouvait la lire, elle
+s'approcha de la toilette sur laquelle étaient posées les bougies et la
+lampe.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela enfin, continua le comte de Moret, en présentant à Gaston le
+troisième pli, est un billet adressé à Votre Altesse par Mme Christine,
+votre auguste s&oelig;ur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est
+auguste.</p>
+
+<p>Chacun se mit à lire la lettre qui lui était adressée, et le comte
+profita de ce moment où chacun était occupé de sa lecture pour fouiller
+du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre.</p>
+
+<p>La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui.</p>
+
+<p>Marie de Médicis revint près du lit de sa belle-fille, et s'adressant au
+comte:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire à un homme de votre rang,
+et que cet homme s'est mis à la disposition de deux femmes opprimées et
+d'un prince en disgrâce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour
+lui après qu'il a toutefois donné sa parole d'honneur que, devenant
+allié, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui
+sont confiés.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le
+plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet,
+neutre ou allié; seulement, ne mettant pas de réserve à mon silence, je
+suis forcé d'en mettre à mon dévouement.</p>
+
+<p>Les deux reines échangèrent un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles réserves faites-vous?</p>
+
+<p>Pendant que Marie de Médicis adressait au jeune prince cette question
+avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'en fais deux, madame, répondit le comte d'une voix douce mais ferme,
+et pour les faire, je suis obligé de vous rappeler à mon grand regret
+que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'épée ni contre les
+protestants, ni contre le roi mon frère, de même que je ne puis refuser
+de la tirer contre tout ennemi du dehors, à qui le roi de France fera la
+guerre, si le roi de France m'appelle à cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, <i>Prince</i>, dit la
+reine-mère, en appuyant avec affectation sur le mot <i>prince</i>; notre
+ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharné, celui qui a
+juré notre perte, c'est le cardinal!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous
+faire observer qu'il est assez difficile à un gentilhomme de faire la
+guerre à un prêtre. Mais, d'un autre côté, si grandes que soient les
+adversités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme
+une punition trop légère encore de sa conduite envers vous. Cela
+suffit-il à Votre Majesté pour avoir toute confiance en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez déjà, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit
+à ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui écrit sa s&oelig;ur
+Christine. Parlez Gaston.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans tendit la lettre même au comte de Moret, en l'invitant
+du geste à la lire.</p>
+
+<p>Le comte la prit et la lut.</p>
+
+<p>La princesse Christine écrivait à son frère de faire valoir près du roi
+cette raison qui lui paraissait déterminante, que mieux valait laisser
+Charles-Emmanuel, son beau-père, s'emparer de Mantoue et du Montferrat, <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+que de les donner au duc de Nevers qui n'était qu'un étranger pour le
+roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel
+reviendrait un jour l'héritage de son père, était beau-frère du roi de
+France.</p>
+
+<p>Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre à Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous, mon frère? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un pauvre politique, répondit le comte de Moret en souriant,
+mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la
+famille surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant à mon tour, dit Marie de Médicis, en donnant au comte de
+Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous
+connaissiez la note dont vous étiez porteur.</p>
+
+<p>Le comte prit le papier et lut la note suivante:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si,
+ malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis
+ soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.»</p>
+</div>
+
+<p>C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier.</p>
+
+<p>Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du
+plus profond respect.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier
+notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à
+lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune
+suivra la nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions,
+mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus
+le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes
+besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier
+celle de ma naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main
+à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous,
+de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par
+tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait
+plus sortir du Louvre.</p>
+
+<p>Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il
+espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée
+l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret,
+renoncer à cet espoir.</p>
+
+<p>Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné.</p>
+
+<p>Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un
+escalier secret:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes
+remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance.</p>
+
+<p>Le comte s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de
+convention à échanger?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le
+duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer.</p>
+
+<p>Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre
+soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau
+du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement
+dans la cour.</p>
+
+<p>Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en
+avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au
+bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la
+rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le
+page et le cheval du duc de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a
+pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le
+crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi
+le seul moyen de la revoir!</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de
+Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de
+l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement,
+s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour
+s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et,
+tirant la lettre de sa s&oelig;ur Christine de sa poche, l'exposait d'une
+main tremblante, à la chaleur des bougies.</p>
+
+<p>Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit,
+sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites
+de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche
+primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à
+une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge.</p>
+
+<p>Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«&mdash;Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague,
+ mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort
+ de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la
+ couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de
+ Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elle <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> trouvera bien
+ moyen d'être <i>régente</i>, craignant de ne pas être <i>reine</i>.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite s&oelig;ur, j'y
+veillerai!</p>
+
+<p>Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à
+secret.</p>
+
+<p>De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris
+congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était
+fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses
+femmes.</p>
+
+<p>Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli
+d'étoffe.</p>
+
+<p>Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et
+vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches
+noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte
+perdue dans la tapisserie.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine.
+C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio
+Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal
+de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner
+son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit,
+astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait
+disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup,
+qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup
+disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que
+son rival.</p>
+
+<p>Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait
+la chambre à coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez
+composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures
+invisibles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une
+recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je
+l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la
+lettre qu'elle attendait?</p>
+
+<p>&mdash;La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre
+lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est
+évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la
+lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité.</p>
+
+<p>Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela.</p>
+
+<p>L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq
+ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de
+Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les
+lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans
+l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation
+chimique demandée à Vauthier.</p>
+
+<p>Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation
+invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette
+recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et
+était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois
+quarts de la page.</p>
+
+<p>Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il
+en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas.</p>
+
+<p>A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt
+apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres,
+puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on
+put lire distinctement le conseil suivant:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé
+ pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne
+ d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous
+ prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le
+ répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute
+ l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne
+ supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule
+ crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»</p>
+</div>
+
+<p>Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les
+avis de M. de Savoie étaient bons à suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne
+pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous
+consulté les astres, Vauthier?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de
+l'observatoire de Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que disent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue
+une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encore <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> belle,
+que celui-ci baisa respectueusement.</p>
+
+<p>Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se
+referma sur eux.</p>
+
+<p>Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté
+successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa
+belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se
+leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin
+bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le
+tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au
+lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour
+son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la
+poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page,
+restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que
+par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la
+lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de
+Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une
+bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres
+apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact
+de la poussière de charbon.</p>
+
+<p>Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même.</p>
+
+<p>Elle disait:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Ma s&oelig;ur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui,
+ en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et
+ son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux
+ encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez
+ enceinte.</p>
+
+ <p>«Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles
+ peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire
+ sans elles.</p>
+
+ <p>«Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin,
+ pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la.</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Philippe.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde
+fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la
+prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la
+soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle
+main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la
+lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur
+laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais
+à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute
+entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle
+enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de
+secrétaire.</p>
+
+<p>Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses
+épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin,
+en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement
+et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;O Buckingham! Buckingham!</p>
+
+<p>Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment,
+le silence de la chambre royale.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h3>LE SPHINX ROUGE.</h3>
+
+<p>Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste
+Philippe de Champagne, représentant <i>au vrai</i>, comme on disait alors, la
+fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu.</p>
+
+<p>Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses
+maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur
+que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et
+les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le
+sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique,
+dont la devise était un aigle dans les nuages, <i>Aquila in nubibus</i>,
+c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité.</p>
+
+<p>Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après
+deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une
+idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains,
+méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé
+qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit
+d'attendre de la postérité.</p>
+
+<p>Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et
+de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature
+en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la
+calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à
+l'&oelig;il gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles?
+Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes
+seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez
+si <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> c'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point
+quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce
+pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de
+son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en
+vous signant, comme vous feriez devant un fantôme?</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est
+qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de c&oelig;ur,
+pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la
+monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi
+mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces
+princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire
+la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas
+autre chose.</p>
+
+<p>Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à
+une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les
+grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme
+Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de
+rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces
+faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent
+sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au
+milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la
+besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire
+que tout est abattu.</p>
+
+<p>C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre
+1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des
+grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France,
+voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en
+Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux
+de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme
+sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable
+que notre grand historien Michelet appelle le <i>Sphinx rouge</i>.</p>
+
+<p>Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit
+que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent
+menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans
+cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de
+travail et d'embarras que le reste du monde.</p>
+
+<p>Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il
+est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de
+jeter les cartes sous la table.»</p>
+
+<p>C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle
+tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était
+fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où
+Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce
+qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage
+pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait
+chanceler sous les défaillances royales.</p>
+
+<p>Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux
+comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent,
+l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues
+de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans
+cesse dans une agitation terrible.</p>
+
+<p>C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout
+en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire.</p>
+
+<p>Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la
+nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain,
+brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la
+mort.</p>
+
+<p>Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi
+pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait,
+le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi
+mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï
+d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il
+tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de
+toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en
+place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins
+que Louis XIII, à la même heure s'il était possible.</p>
+
+<p>Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette
+bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même
+jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil.</p>
+
+<p>C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons
+vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle
+portait depuis la mort de son mari.</p>
+
+<p>Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de
+la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre.</p>
+
+<p>Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps.</p>
+
+<p>A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span></p>
+
+<p>A l'autre, Charpentier, son secrétaire.</p>
+
+<p>A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches.</p>
+
+<p>&mdash;Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot.</p>
+
+<p>&mdash;Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle
+veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle.</p>
+
+<p>Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre
+qu'il avait reçu.</p>
+
+<p>Se retournant alors vers Charpentier:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle
+à monseigneur ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est
+dans la chambre des gardes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette
+nuit besoin de ses services.</p>
+
+<p>Le secrétaire se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre
+de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée
+dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de
+Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus
+prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque
+bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant
+était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de
+lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher
+qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle <i>Céphale</i>, la
+reine <i>Procris</i>, Votre Eminence <i>l'Oracle</i>, Mme de Combalet <i>Vénus</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je
+lirai la dépêche moi-même.</p>
+
+<p>Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une
+gratification de vingt pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la
+tenez prête pour le moment où je vous appellerai.</p>
+
+<p>Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.</p>
+
+<p>Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de
+grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du
+cardinal.</p>
+
+<p>Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en
+manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui
+correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une
+minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles
+qui, jusque-là, s'étaient ouvertes.</p>
+
+<p>Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son
+voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle
+n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une
+ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison,
+tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un
+peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une
+vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un
+v&oelig;u, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et
+de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa
+guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la
+naissance et la séparation.</p>
+
+<p>Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait
+ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles
+mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de
+fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces
+plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le
+mieux.</p>
+
+<p>A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum
+mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la
+fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus
+belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du
+cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un
+soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses
+deux bras en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! venez, venez, Marie!</p>
+
+<p>La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait
+à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le
+portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de
+respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille
+bien aimée!</p>
+
+<p>Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait
+à sa fille:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous
+désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin
+de moi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en
+regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir
+plus nécessaire que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les
+mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire
+les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une
+résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve
+avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont
+encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant,
+ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne
+vous réussit-il pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois
+plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et
+plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que
+personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon
+bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre c&oelig;ur, vous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur, de toute mon âme!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là
+de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds,
+Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien!
+qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné,
+à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au c&oelig;ur de mon
+c&oelig;ur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par
+conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je
+respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait
+scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre
+avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous.
+Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne,
+qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous
+tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais
+traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un
+sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous
+renouvelâtes votre v&oelig;u, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut
+solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous
+interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas?
+S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois
+risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils
+m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le
+cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une
+nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille
+pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il
+vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je
+ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai
+fait un v&oelig;u, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon v&oelig;u n'existe donc
+plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez
+pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez,
+d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison,
+c'est tout un pour moi; le c&oelig;ur ne vit pas où il bat, mais où il aime;
+eh bien, mon bon oncle, mon c&oelig;ur est en vous, car je vous aime et
+n'aimerai jamais que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils
+vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant
+vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon
+pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de
+vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre
+l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à
+lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux,
+puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de
+fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui
+m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux?
+Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux,
+eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un
+Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans
+une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même
+l'existence. Ah! je fais des tragédies.&mdash;Hélas! je n'en sais pas de plus
+sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte
+anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de
+génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors
+de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de
+Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller
+conquérir son héritage.&mdash;Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je
+n'avais eu à combattre que Philippe III, <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> que Charles-Emmanuel, que
+Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais
+l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas
+les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne
+rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui.
+Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair,
+maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma
+chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des
+vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la
+faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces
+rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les
+débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France,
+Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de
+Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce
+de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa
+belle-s&oelig;ur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon
+armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que
+je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je
+veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes
+positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard,
+pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à
+l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts
+fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de
+l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et
+Venise!&mdash;<i>Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne
+sauverez pas Mantoue</i>, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas
+cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre
+allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les
+protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le
+pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est
+un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil
+projet de s'accomplir!</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la
+belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner
+la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de
+l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont
+toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne
+pas compromettre la gloire de la couronne de France.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle
+pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis;
+j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre
+martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre.</p>
+
+<p>Il marchait avec agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son
+chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa
+prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait
+aujourd'hui? D'où venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été chez Mme de Rambouillet.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien
+chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen.</p>
+
+<p>&mdash;Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois
+mois que Rotrou descend du coche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment l'appelle-t-on, ce poëte?</p>
+
+<p>&mdash;Pierre Corneille.</p>
+
+<p>Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire:
+Inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche?</p>
+
+<p>&mdash;Avec une comédie en cinq actes.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a pour titre?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mélite.</i></p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point un nom historique.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à
+effacer tous les poëtes passés, présents et futurs.</p>
+
+<p>&mdash;L'impertinent!</p>
+
+<p>Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les
+chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle
+a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et
+charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à
+son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et
+argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût.</p>
+
+<p>&mdash;En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous
+l'aurez au palais que je fais bâtir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une
+cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que dans le reste il y a un coup d'épée.</p>
+
+<p>&mdash;Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc
+pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le
+marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une
+blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Dangereuse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais bien lui en a pris d'être bossu. Le fer a rencontré le
+sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes...
+Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées
+l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du
+bras gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Sait-on à quel propos le combat a eu lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me
+semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis
+trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani?</p>
+
+<p>&mdash;Un de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit
+des duels.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est
+ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux
+adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Un certain Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là!</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il
+n'est coupable en rien.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;M. Souscarrières.</p>
+
+<p>Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait.</p>
+
+<p>Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée
+et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été
+témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à
+Pisani.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal.</p>
+
+<p>Et il frappa sur un timbre.</p>
+
+<p>Charpentier parut.</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir Cavois, dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui
+faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa
+fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne raillez pas, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à
+partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de
+mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas
+la laisser tomber.</p>
+
+<p>Cavois entra.</p>
+
+<p>&mdash;Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi,
+vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue
+Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là
+ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de
+Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz
+que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir
+de causer un instant avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il refusait de venir?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble.
+«De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!»</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en
+s'inclinant.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un
+nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de
+diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent
+personnage.</p>
+
+<p>Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le
+fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou
+d'Éminence grise!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch12" id="ch12"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<h3>L'ÉMINENCE GRISE.</h3>
+
+<p>Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal,
+qu'en le <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> voyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se
+retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans
+le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide
+autour d'elle.</p>
+
+<p>Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et
+n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition;
+en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à
+baiser au cardinal en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard.</p>
+
+<p>Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui
+lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine
+qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance
+qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal.</p>
+
+<p>A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins
+celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et
+confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient
+ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur
+reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des
+prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille
+encapuchonnée de saint François, mineurs, minimes, franciscains,
+capucins, etc., etc. En récompense de cette protection, tous ces ordres,
+qui, sous prétexte de prédication, de mendicité, de propagande, de
+mission, couraient, vaguaient, rôdaient à travers le monde, faisaient
+pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le
+confessionnal était la source principale de laquelle découlaient les
+renseignements.</p>
+
+<p>C'est de toute cette police vagabonde, qui exerçait avec le zèle
+enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans
+la diplomatie, était le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les
+Lenoir, les Fouché, il eut le génie de l'espionnage. Son frère Leclerc
+du Tremblay avait été, par son influence, nommé gouverneur de la
+Bastille; si bien que le prisonnier espionné, dénoncé, arrêté par du
+Tremblay le capucin, était écroué, emprisonné, gardé par du Tremblay le
+gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui
+arrivait souvent, il était confessé, administré, enterré par du Tremblay
+le capucin, et de cette façon, une fois pris, ne sortait plus de la
+famille.</p>
+
+<p>Le père Joseph avait un sous-ministère partagé en quatre divisions, dont
+quatre capucins étaient les chefs. Il avait un secrétaire, nommé le père
+Ange Sabini qui était son père Joseph, à lui. Lors de son entrée en
+fonctions, lorsqu'il avait de longues courses à faire, il faisait ses
+courses à cheval, suivi du père Ange, à cheval comme lui. Mais un beau
+jour qu'il montait une jument, et le père Sabini un cheval entier, il
+arriva que les deux quadrupèdes formèrent un groupe où les capuchons des
+moines jouèrent un rôle si grotesque, que le père Joseph crut de sa
+dignité de renoncer à ce genre de locomotion; depuis il allait en
+litière ou en carrosse.</p>
+
+<p>Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin
+de garder l'incognito, le père Joseph allait à pied, tirant son capuchon
+sur ses yeux pour n'être pas reconnu, ce qui lui était facile au milieu
+des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient
+à cette époque les rues de Paris.</p>
+
+<p>Ce soir-là, le père Joseph avait exercé à pied.</p>
+
+<p>Le cardinal, de son &oelig;il vigilant, attendit que la première porte se fût
+refermée sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nièce, puis,
+s'asseyant à son bureau et se retournant vers le père Joseph:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose à me dire, mon cher
+du Tremblay?</p>
+
+<p>Le cardinal avait conservé l'habitude d'appeler le capucin par son nom
+de famille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, répondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour
+avoir l'honneur de vous voir!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais; cela m'a même donné l'espérance que vous aviez acquis
+quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour à Paris et
+sur les causes de ce retour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais
+cependant je me crois sur la bonne route.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Assez médiocre; ils ont découvert seulement que le comte de Moret
+logeait à l'hôtel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en
+sortait la nuit pour aller chez une maîtresse qui demeure rue de la
+Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières.</p>
+
+<p>&mdash;Rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières? mais ce sont les
+deux s&oelig;urs de Marion Delorme qui demeurent là.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne
+sait pas de laquelle des deux il est l'amant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je le saurai, dit le cardinal.</p>
+
+<p>Et faisant signe au capucin d'interrompre son récit, il commença par
+écrire sur un carré de papier&mdash;«De laquelle de vos deux <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> s&oelig;urs le comte
+de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?»</p>
+
+<p>Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du
+cabinet, en pressant un bouton.</p>
+
+<p>Ce panneau ouvert eût permis de communiquer avec la maison voisine, si
+une porte ne se fût pas trouvée de l'autre côté de l'épaisseur du mur.</p>
+
+<p>Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un à
+droite, un à gauche, invention tellement nouvelle ou plutôt tellement
+inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal.</p>
+
+<p>Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la
+sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir à sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, dit-il au père Joseph, qui l'avait regardé faire sans
+paraître s'étonner de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait
+qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout
+particulièrement de monseigneur, en avait fait une grande.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout
+particulièrement de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'aurait-elle de mieux à faire, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de
+le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, où j'avais
+appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence,
+que M. le comte de Moret était à Paris depuis huit jours, qu'il logeait
+chez M. de Montmorency et qu'il avait une maîtresse rue de la Cerisaie;
+ce qui était peu de chose...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous trouve injuste pour les bons pères;&mdash;Qui fait ce qu'il peut,
+fait ce qu'il doit.&mdash;Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons
+ce qu'a fait la Providence?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a mis face à face du comte de Moret lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela.</p>
+
+<p>Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de
+s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilité, avait l'habitude de rester
+debout.</p>
+
+<p>Il remercia donc le cardinal de la tête et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Voici comment la chose s'est passée, monseigneur: je sortais des
+Blancs-Manteaux, où je venais de prendre les renseignements que je vous
+ai dits, lorsque je vis des gens courir du côté de la rue de
+l'Homme-Armé.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de l'Homme-Armé ou plutôt de la rue de l'Homme-Armé, dit le
+cardinal, il y a là une hôtellerie sur laquelle vous aurez l'&oelig;il, du
+Tremblay; on la nomme l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'était justement là que courait la foule, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous y courûtes avec la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espèce
+d'assassinat venait d'y être commis sur un pauvre diable nommé Latil,
+lequel a été autrefois à M. d'Epernon.</p>
+
+<p>&mdash;A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom là, du Tremblay,
+cet homme pourra nous être utile un jour.</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance
+qu'il revienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassiné.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il était revenu à
+lui, il avait demandé un prêtre, de sorte que je me trouvais là juste à
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confessâtes, je
+présume.</p>
+
+<p>&mdash;A blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dit-il quelque chose d'important?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever
+du secret de la confession.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relève.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, Etienne Latil était assassiné pour n'avoir pas
+voulu assassiner, lui, le comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui peut avoir intérêt à assassiner ce jeune homme qui, jusqu'à
+aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale.</p>
+
+<p>&mdash;Rivalité d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne connaissez point l'assassin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est
+qu'il avait affaire à un bossu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs à Paris, le marquis de
+Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut être Pisani, qui a reçu
+lui-même un coup d'épée hier à neuf heures du soir, à la porte de
+l'hôtel Rambouillet, de son ami Souscarrières; il faut donc que vous
+surveilliez Fontrailles.</p>
+
+<p>&mdash;Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien
+attendre, car le plus extraordinaire me reste à lui raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intérêt à
+votre récit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voilà: c'est qu'au
+moment où j'étais en train de confesser mon homme, le comte de Moret
+lui-même est entré dans la chambre où je le confessais.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, à l'auberge de la Barbe Peinte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, à l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret
+lui-même est entré déguisé en gentillâtre basque, s'est avancé vers le
+blessé et a jeté sur la table où il était couché une bourse pleine d'or,
+en lui disant: «Si tu guéris, fais-toi porter à l'hôtel de Montmorency;
+si tu meurs, n'aie pas souci de ton âme, les messes ne lui manqueront
+pas.»</p>
+
+<p>&mdash;L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites à mon
+médecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en
+revienne. Et vous êtes sûr que le comte de Moret ne vous a point
+reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, parfaitement sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Que pouvait-il faire, déguisé, dans cette auberge?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons peut-être arriver à le savoir; Votre Eminence ne
+devinerait jamais qui j'ai rencontré au coin de la rue du Plâtre et de
+la rue de l'Homme-Armé.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Déguisée en paysanne des Pyrénées.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai
+pas le temps de chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Fargis! s'écria le cardinal; et elle sortait de l'hôtellerie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était en Catalane, lui en Basque; c'était un rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de
+rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils
+de Henri IV.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive
+d'Italie, et il a passé par le Piémont; il avait, j'y engagerais ma
+tête, des lettres pour la reine, ou même pour les reines. Ah! qu'il y
+prenne garde! ajouta Richelieu, donnant à sa figure l'expression de la
+menace; j'ai déjà deux fils de Henri IV sous les verrous.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, monseigneur, voilà le résultat de ma soirée, et je l'ai jugé
+assez important pour vous être soumis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme
+loge chez le duc de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là aussi en serait-il? Et a-t-il déjà oublié que j'ai fait
+tomber une tête de ce nom-là. Il veut être connétable comme son père et
+son grand père. Il le serait déjà sans Créquy, qui se figure que le
+titre lui revient, parce qu'il a épousé une fille de Lesdiguières; avec
+cela qu'elle est facile à porter, l'épée de Duguesclin! Au moins
+celui-là est un chevalier, un c&oelig;ur loyal; je le ferai venir: son épée
+de connétable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher.
+Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soirée est bonne, et j'espère la
+compléter.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation à me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hôte de la Barbe Peinte, mais
+sans affectation; ne perdez de vue votre blessé que lorsqu'il sera
+enterré ou guéri. Je croyais le comte de Moret occupé d'une autre femme
+que la Fargis, qui a déjà Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence
+est là, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mène
+cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire
+seule.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est à cette occasion qu'a été fait le proverbe ou plutôt la
+maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes plein de perspicacité, mon cher du Tremblay, et je serais
+bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au
+pape le service de le débarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des
+Autrichiens, qu'il exècre, et nous nous arrangerons de manière à ce que
+le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit à la mesure de votre
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'était pas à la mesure de ma tête, je prierais monseigneur de me
+donner un vieux chapeau à lui, en signe que, quelles que soient les
+faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son égal,
+mais pour son serviteur et son domestique.</p>
+
+<p>Et croisant les mains sur sa poitrine, le père Joseph salua humblement.</p>
+
+<p>A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaça. <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> pour le laisser sortir,
+comme il s'était effacé pour le laisser entrer.</p>
+
+<p>L'Éminence Grise une fois sortie:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Cavois, il est là.</p>
+
+<p>&mdash;Souscarrières?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il était donc chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait être dans un tripot de
+la rue Villedot, où il a des habitudes, et où il était en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le entrer.</p>
+
+<p>Cavois resta immobile et les yeux baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais à vous
+être agréable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est seulement pour savoir si M. Souscarrières parti, il me sera
+permis d'aller passer le reste de la nuit à la maison; voilà huit jours,
+ou plutôt huit nuits que je ne suis rentré à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes fatigué de veiller.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatiguée de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Bel exemple à suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit
+avec votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous autorise à l'aller chercher.</p>
+
+<p>&mdash;A aller chercher Mme Cavois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et à l'amener ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, monseigneur, y pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;A parler à ma femme! s'écria Cavois au comble de l'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un cadeau à lui faire en dédommagement des nuits blanches que je
+lui fais passer.</p>
+
+<p>&mdash;Un cadeau!</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer M. Souscarrières, Cavois, et tandis que je causerai avec
+lui, allez chercher votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle sera couchée, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la ferez lever.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne voudra pas venir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez deux gardes avec vous.</p>
+
+<p>Cavois se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je
+vous préviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, j'aime ces langues-là; elles sont rares à la cour, elles
+disent ce qu'elles pensent.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est sérieux ce que Monseigneur a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de plus sérieux, Cavois.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur va être obéi.</p>
+
+<p>Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit.</p>
+
+<p>A la même place où il avait mis la demande, il trouva la réponse.</p>
+
+<p>Elle était rédigée avec le même laconisme que la demande.</p>
+
+<p>La voici:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Le comte de Moret est l'amant de Mme de la Montagne, et le seigneur de
+ Souscarrières de Mme de Maugiron. Amant malheureux, le marquis de
+ Pisani.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant, murmura le cardinal en refermant le placard, comme les
+choses s'enchaînent ce soir; je commence à croire, comme cet imbécile de
+du Tremblay, qu'il y a une providence.</p>
+
+<p>En ce moment, le valet de chambre, Charpentier, ouvrait la porte et
+annonçait:</p>
+
+<p>&mdash;Messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
+Souscarrières!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch13" id="ch13"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h3>OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL.</h3>
+
+<p>Celui qui se faisait annoncer avec ce pompeux étalage de titres, n'était
+autre, nos lecteurs le savent, que le duelliste Souscarrières, dont nous
+avons raconté les prouesses au commencement de ce volume.</p>
+
+<p>Souscarrières entra d'un air dégagé et salua Son Eminence avec une
+désinvolture que, dans sa position, on pourrait qualifier d'effronterie.</p>
+
+<p>Le cardinal eut l'air de chercher des yeux, comme si Souscarrières avait
+amené une suite avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur, dit Souscarrières en allongeant galamment le pied
+et en arrondissant le bras droit, avec lequel il tenait son chapeau,
+mais Votre Eminence paraît chercher quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche les personnes que l'on a annoncées avec vous, M. Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Michel, répéta Souscarrières faisant l'étonné, qui donc se nomme
+ainsi, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, mon cher monsieur, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur commet une grave erreur, dans laquelle je ne voudrais
+pas le laisser; je suis le fils reconnu de messire <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> Roger de
+Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France; mon illustre père
+vit encore, et l'on peut s'informer à lui. Je suis seigneur de
+Souscarrières, d'un bien que j'ai acquis; j'ai été fait marquis par Mme
+la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de mon mariage avec noble
+demoiselle Anne de Rogers.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Michel, reprit Richelieu, permettez-moi de vous
+raconter votre histoire, je la sais mieux que vous, elle vous instruira.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit Souscarrières, que les grands hommes comme vous ont,
+après les journées de fatigue, besoin d'une heure d'amusement; heureux
+ceux qui peuvent, même à leurs dépens, donner cette heure de distraction
+à un si grand génie.</p>
+
+<p>Et Souscarrières, enchanté du compliment qu'il venait de trouver,
+s'inclina devant le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez du tout au tout, monsieur Michel, continua le
+cardinal, s'entêtant à lui donner ce nom: je ne suis pas fatigué, je
+n'ai pas besoin d'une heure d'amusement, et je ne veux pas prendre cette
+heure à vos dépens; seulement, comme j'ai une proposition à vous faire,
+je veux bien vous prouver que je ne suis pas, comme tout le monde, dupe
+de vos noms et de votre titre, et que c'est à cause de votre mérite
+personnel que je vous la fais.</p>
+
+<p>Et le cardinal accompagna cette dernière phrase d'un de ces fins
+sourires qui, dans ses moments de bonne humeur, lui étaient
+particuliers.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai qu'à laisser parler Votre Eminence, dit Souscarrières, un peu
+déferré du tour que prenait la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence donc, n'est-ce pas, monsieur Michel?</p>
+
+<p>Souscarrières s'inclina en homme qui ne peut opposer aucune résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez la rue des Bourdonnais, n'est-ce pas, monsieur Michel?
+demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait être du Cathay, monseigneur, pour ne la point connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous avez connu aussi dans votre jeunesse un brave pâtissier
+qui tenait l'auberge des Carneaux et qui traitait par tête; ce digne
+homme, qui faisait d'excellente cuisine, et chez lequel j'ai mangé
+maintes fois, quand j'étais évêque de Luçon, s'appelait Michel et avait
+l'honneur d'être M. votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais avoir déjà dit à Votre Eminence que j'étais le fils reconnu
+de M. le duc de Bellegarde, insista, mais avec moins de confiance, le
+seigneur de Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus vrai, répliqua le cardinal, je vais même vous dire
+comment cette reconnaissance s'est faite. Ce digne pâtissier avait une
+femme fort jolie, à qui tous les seigneurs fréquentant l'auberge des
+Carneaux faisaient leur cour. Un beau jour, elle se trouva grosse et
+accoucha d'un fils; ce fils c'était vous, mon cher monsieur Michel; car,
+comme vous êtes né pendant le mariage et du vivant de M. votre père, ou,
+si vous voulez, du mari de votre mère, vous ne pouvez porter un autre
+nom que celui de M. votre père et de Mme votre mère; il n'y a que les
+rois, ne l'oubliez pas, mon cher monsieur Michel, qui aient le droit de
+légitimer les enfants adultérins.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! murmura Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivons à notre reconnaissance; après avoir été un joli enfant, vous
+devîntes un beau jeune homme, adroit à tous les exercices du corps,
+jouant à la paume comme Fontenay, et faisant filer une carte comme
+personne. Arrivé à ce degré de perfection, vous résolûtes de faire servir
+ces divers talents à votre fortune, et, pour commencer la susdite
+fortune, vous passâtes en Angleterre, et vous y fûtes si heureux à toute
+sorte de jeux, que vous en revîntes avec 500,000 francs; est-ce bien
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;A quelques centaines de pistoles près, oui, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut alors que vous eûtes, un beau matin, la visite d'un nommé
+Lalande, qui a été le maître de paume de S. M. notre sire le roi; or
+voilà ce qu'il vous dit, ou à peu près; ce sera le sens de son discours,
+si ce n'est pas précisément la lettre:&mdash;«Pardieu, monsieur de
+Souscarrières,» ah! pardon, j'oubliais (je ne sais pourquoi vous avez
+toujours eu de l'antipathie pour le nom de Michel, qui est pourtant un
+nom des plus agréables, de sorte que, du premier argent que vous avez
+eu, vous avez acheté, pour un millier de pistoles, une espèce de masure
+tombant en ruine et appelée dans le pays, c'est-à-dire du côté de
+Grosbois, Souscarrières, ce qui fit que vous ne vous appelâtes plus
+Michel, mais Souscarrières). Pardon d'avoir ouvert cette parenthèse,
+mais je la crois nécessaire à l'intelligence du récit.</p>
+
+<p>Souscarrières s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit Lalande vous dit donc: «Pardieu, monsieur Souscarrières, vous
+êtes bien fait, vous avez de l'esprit, vous avez du c&oelig;ur, vous êtes
+adroit au jeu, heureux en amour; il ne nous manque que la naissance,&mdash;je
+sais <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> bien qu'on n'est pas le maître de choisir son père et sa mère;
+sans quoi, chacun voudrait avoir pour auteur de ses jours un pair de
+France, et pour mère une duchesse à tabouret. Mais quand on est riche,
+il y a toujours moyen de corriger ces petites irrégularités du hasard.»
+Je n'étais point là, mon cher monsieur Michel, mais je devine les yeux
+que vous fîtes à cette ouverture. Lalande continua: «Il n'y a qu'à
+choisir, vous comprenez, entre tous les grande seigneurs qui firent
+l'amour à madame votre mère, un qui soit médiocrement scrupuleux, M. de
+Bellegarde, par exemple; voici le temps du grand jubilé qui approche:
+votre mère, qui sera enchantée de faire de vous un gentilhomme, ira
+trouver M. le Grand et lui dira que vous êtes à lui et non au pâtissier,
+que sa conscience ne peut pas souffrir que vous ayez le bien d'un homme
+qui n'est pas votre père; comme il n'a pas grande mémoire, il ne se
+souviendra même pas s'il a été son amant ou non, et comme il y aura
+30,000 fr. au bout de sa reconnaissance, il vous reconnaîtra.» N'est-ce
+point ainsi que la chose s'est passée.</p>
+
+<p>&mdash;A peu près, Monseigneur, je dois le dire; seulement Votre Eminence a
+oublié une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? Si ma mémoire m'a fait défaut, quoiqu'elle soit meilleure
+que celle de M. de Bellegarde, je suis prêt à reconnaître mon erreur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'outre les cinq cent mille francs mentionnés par Votre
+Eminence, j'ai rapporté d'Angleterre l'invention des chaises à porteurs,
+pour lesquelles, depuis trois ans, je sollicite un brevet en France.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, cher monsieur Michel, je n'ai oublié ni
+l'invention, ni la demande de brevet que vous m'avez adressée pour la
+faire valoir, et je vous ai envoyé chercher tout particulièrement, au
+contraire, pour vous parler de cela; mais chaque chose a son tour.
+L'ordre, a dit un philosophe, est la moitié du génie, nous n'en sommes
+encore qu'à votre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrions-nous nous dispenser de cela, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, que deviendrait votre titre de marquis, puisqu'il vous fut
+donné par la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de votre mariage? Il
+a couru sur vous et sur cette digne duchesse, à cette époque, beaucoup
+de bruits que vous vous êtes bien gardé de démentir, et quand elle est
+morte, il y a six mois, vous avez fait prendre le deuil à un bambin de
+cinq ans que vous avez; mais, comme chacun a le droit d'habiller ses
+enfants à sa fantaisie, je ne vous ferai point de remontrances à cet
+endroit-là.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est bien bon, dit Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, vous revîntes de Lorraine avec une jeune fille que
+vous aviez enlevée, Mlle Anne de Rogers; vous la disiez fille d'un grand
+seigneur, et elle était tout simplement fille de la duchesse. Ce fut à
+l'occasion de votre mariage avec elle que vous fûtes, dites-vous, fait
+marquis de Montbrun; mais, pour que la promotion fût valable, il eût
+fallu que ce fût M. Michel qui fût fait marquis, et non M. de
+Bellegarde, puisque étant enfant adultérin, vous ne pouviez être
+reconnu, et que n'ayant pas le droit de vous appeler Bellegarde, on ne
+pouvait pas vous faire marquis sous ce nom qui n'est pas et qui ne peut
+pas être le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est bien dur pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tout au contraire, cher monsieur Michel, je suis doux comme sirop, et
+vous allez le voir.</p>
+
+<p>Mme Michel, qui ne connaissait pas quel bonheur lui était tombé en
+partage d'épouser un homme tel que vous, Mme Michel se laissa cajoler
+par Villaudry, vous savez, Villaudry, le cadet de celui que Moissens a
+tué; vous eûtes vent de quelque chose et la voulûtes jeter dans le canal
+de Souscarrières; mais vous n'étiez pas bien sûr, et comme vous n'êtes
+pas au fond un méchant homme, vous attendîtes d'être plus assuré.</p>
+
+<p>L'assurance vint à propos d'un bracelet de cheveux qu'elle donna à
+Villaudry; cette fois, comme vous aviez la preuve, une lettre écrite
+tout entière de sa main, qui ne vous laissait point de doute sur votre
+disgrâce, vous la menâtes dans le parc, et, tirant votre poignard, vous
+lui dîtes de prier Dieu. Cette fois, ce n'était point comme lorsque vous
+l'aviez menacée de la jeter dans le canal, et elle vit bien que ce
+n'était point pour rire.</p>
+
+<p>Et, en effet, vous lui portâtes un coup qu'elle para heureusement avec
+la main, mais elle en eut deux doigts coupés. Voyant son sang, vous en
+eûtes pitié, lui fîtes grâce de la vie et la renvoyâtes en Lorraine.
+Quant à Villaudry, justement parce que vous aviez été clément avec votre
+femme, vous résolûtes d'être implacable avec lui, et comme il était à la
+messe aux Minimes de la place Royale, vous entrâtes dans l'église, lui
+donnâtes un soufflet et mîtes l'épée à la main. Mais lui ne voulut point
+commettre un sacrilége et garda la sienne au fourreau.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire qu'il ne se souciait pas fort de se battre avec
+vous, et qu'il dit même: «Je le poignarderais, si ma réputation était <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+bien établie; mais, par malheur, elle ne l'est pas, ce qui fait que je
+dois me battre.» Et, en effet, il vous appela, et comme si vous étiez le
+véritable fils de M. de Bellegarde et que vous n'ayez pas plus de
+mémoire que lui, vous vous battîtes sur la place Royale, là même où
+s'étaient battus Bouteville et Beuvron; vous vous conduisîtes à
+merveille, je le sais, vous acceptâtes toutes les exigences de votre
+adversaire, et il en fut quitte pour six coups d'épée que vous lui
+donnâtes avec la pointe et autant de soufflets que vous lui donnâtes
+avec la lame.</p>
+
+<p>Mais Bouteville, lui aussi, s'était conduit à merveille, ce qui
+n'empêcha pas que je lui fisse couper la tête, ce que j'eusse fait aussi
+pour vous, si au lieu d'être M. Michel tout court, vous eussiez été
+réellement Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
+Souscarrières; car, de plus que Bouteville, vous aviez tiré l'épée dans
+une église, ce qui fait qu'on vous eût coupé le poing avant de vous
+couper la tête; vous entendez, mon cher monsieur Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pardieu, monseigneur, j'entends, répondit Souscarrières, et je
+dois dire que j'ai, dans ma vie, entendu des conversations qui m'ont
+plus réjoui que celle-là.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant mieux que vous n'êtes pas au bout, et que ce soir encore vous
+êtes retombé dans la récidive avec ce pauvre marquis Pisani; en vérité,
+il faut être endiablé pour se battre avec un pareil polichinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monseigneur, ce n'est pas moi qui me suis battu avec lui, c'est
+lui qui s'est battu avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons: ce pauvre marquis n'était-il pas assez malheureux de ne pas
+avoir ses entrées dans la rue de la Cerisaie, comme vous et le comte de
+Moret y avez les vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monseigneur, vous savez....</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que, si la pointe de votre épée n'avait pas rencontré le
+sommet de sa bosse, et s'il n'avait pas eu la chance d'avoir les côtes
+imbriquées les unes sur les autres de manière que le fer a glissé comme
+sur une cuirasse, il était cloué comme un scarabée contre la muraille:
+vous êtes donc une bien mauvaise tête, cher monsieur Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure, monseigneur, que je ne lui ai aucunement cherché
+querelle, tout le monde vous le dirai; seulement, j'étais échauffé
+d'avoir couru depuis la rue de l'Homme-Armé jusqu'à la rue du Louvre.</p>
+
+<p>A ces mots de la rue de l'Homme-Armé; Richelieu ouvrit à la fois les
+yeux et les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Il était échauffé, lui, continua Souscarrières, d'une querelle qu'il
+avait prise dans un cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Richelieu, qui marchait comme en plein jour dans le chemin
+que Souscarrières, sans s'en douter, venait de lui ouvrir, dans le
+cabaret de l'Homme-Armé...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! s'écria Souscarrières étonné....</p>
+
+<p>&mdash;.... Où il était allé, continua Richelieu au risque de s'égarer, mais
+voulant tout savoir, où il était allé pour voir, si, par l'intermédiaire
+d'un certain Etienne Latil, il ne pourrait pas se débarrasser du comte
+de Moret, son rival; par bonheur, au lieu de trouver un sbire, il a
+trouvé un honnête spadassin, qui a refusé de tremper sa main dans le
+sang royal. Mais, savez-vous bien, mon cher monsieur Michel, qu'il y a
+dans votre épée tirée dans l'église, dans votre duel avec Villaudry,
+dans votre complicité au meurtre d'Etienne Latil, et dans votre
+rencontre avec le marquis de Pisani, de quoi vous faire couper le cou
+quatre fois, si vous aviez trente deux quartiers de noblesse au lieu
+d'avoir soixante-quatre quartiers de roture?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, monseigneur, dit Souscarrières fort ébranlé, je le sais, et je
+déclare hautement que je ne dois la vie qu'à votre magnanimité.</p>
+
+<p>&mdash;Et à votre intelligence, mon cher monsieur Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, s'il m'était permis de mettre cette intelligence à la
+disposition de Votre Eminence, s'écria Souscarrières, en se jetant aux
+pieds du cardinal, je serais le plus heureux des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, Dieu m'en garde! car j'ai besoin d'hommes comme
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, d'hommes dévoués, j'ose le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Que je pourrai faire pendre le jour où ils ne le seront plus.</p>
+
+<p>Souscarrières tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est jamais, dit-il, à moi qu'un pareil malheur arrivera,
+d'oublier ce que je dois à Votre Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous regarde, mon cher M. Michel; vous tenez votre fortune entre
+vos mains, mais n'oubliez pas que moi je tiens le bout de la corde dans
+les miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Si seulement Son Excellence daignait me dire à quoi il lui
+conviendrait que j'appliquasse l'intelligence qu'elle veut bien me
+reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute de toutes mes oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, supposons que je vous accorde le brevet de votre importation
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Le brevet des chaises à porteurs! s'écria <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>Souscarrières, qui voyait
+se dessiner sous une forme palpable cette fortune que le cardinal venait
+de lui dire être entre ses mains, mais que jusque-là il n'avait entrevue
+qu'en rêve...</p>
+
+<p>&mdash;De la moitié, dit le cardinal, de la moitié seulement; je réserve
+l'autre moitié pour un don que je veux faire.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une intelligence que Monseigneur veut récompenser, hasarda
+Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Non, un dévouement, c'est plus rare.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur en est bien le maître; en me donnant un brevet pour la
+moitié, il me comblera.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! vous avez donc moitié des chaises à porteurs de Paris, mettons
+deux cents, par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons deux cents, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait quatre cents porteurs de chaises; eh bien, monsieur Michel,
+supposons ces quatre cents porteurs intelligents, remarquant où ils
+conduisent leurs pratiques, écoutant ce qu'elles disent, et tenant
+exactement note de leurs paroles et de leurs allées et venues; supposons
+encore à la tête de cette administration un homme intelligent qui me
+rende compte à moi, mais à moi seul, de ce qu'il voit, de ce qu'il
+entend, de ce qu'on lui rapporte; enfin, supposons toujours que cet
+homme n'ait que douze mille livres de rente, il s'en fera facilement
+vingt quatre, et qu'au lieu de s'appeler messire Pierre de Bellegarde,
+marquis de Montbrun et seigneur de Souscarrières... je lui dirai: Mon
+cher ami, prenez autant de noms que vous en voudrez; plus vous en
+prendrez de nouveaux, meilleur sera; et quant aux noms que vous vous
+êtes appropriés déjà, défendez-les contre ceux qui les réclameront,
+s'ils sont réclamés; mais ce n'est pas moi, soyez bien tranquille, qui
+vous chercherai le moindrement querelle pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est sérieux ce que dit là monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Très-sérieux! mon cher monsieur Michel; le brevet de la moitié des
+chaises à porteurs en circulation dans Paris vous est accordé, et demain
+votre associée, qui aura déjà signé pour sa part le cahier des charges,
+ira vous le porter, pour que vous le signiez à votre tour: cela vous
+convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Et le cahier des charges portera-t-il les obligations qui me sont
+imposées? demanda en hésitant Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement, cher monsieur Michel; vous comprenez que la chose reste
+entre nous; il est même de la plus haute importance qu'elle ne soit pas
+ébruitée. Peste! si l'on vous savait à moi, tout serait manqué; il n'y
+aurait même point de mal à ce que l'on vous crût à Monsieur ou à la
+reine; pour cela il vous suffira de dire que je suis un tyran, que je
+persécute la reine, que vous ne comprenez pas que le roi Louis XIII vive
+sous un joug aussi dur qu'est le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne pourrai jamais dire de pareilles choses! s'écria
+Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! en vous forçant un peu, vous verrez que cela viendra. Ainsi,
+c'est convenu, vos chaises vont devenir à la mode: elles feront de
+l'opposition; vous allez avoir toute la cour; on n'ira plus nulle part
+qu'en chaise, surtout si les vôtres sont à deux places et ont des
+rideaux bien épais.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur n'a pas de recommandation particulière à me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si fait! je vous recommande particulièrement les dames: Mme la
+princesse, d'abord; Mme Marie de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de
+Fargis; puis les hommes: le comte de Moret, M. de Montmorency, M. de
+Chevreuse, le comte de Cramail. Je ne vous parle pas du marquis de
+Pisani; grâce à vous, il en a pour quelques jours à ne pas m'inquiéter.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur peut être tranquille; et quand commencerai-je mon
+exploitation?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus vite possible; dans huit jours cela peut être en train, à
+moins, toutefois, que les fonds ne vous manquent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur; d'ailleurs, pour une pareille affaire, me
+manqueraient-ils personnellement, j'en trouverais.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas-là, il ne faudrait pas même chercher, mais vous adresser
+directement à moi.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'ai-je pas un intérêt dans l'affaire? Mais, pardon, voici Cavois
+qui, à ce qu'il paraît, a quelque chose à me dire; c'est lui qui ira
+vous faire signer demain le petit papier en question, et, comme il en
+connaîtra toutes les conditions, même celles qui restent entre nous,
+c'est lui qui irait vous les rappeler en cas d'oubli; mais je crois être
+sûr que vous ne les oublierez pas. Entre Cavois, entre, tu vois
+monsieur, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, répondit Cavois, qui avait obéi à l'ordre du
+cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il est de mes amis; seulement il est de ceux qui viennent me
+voir de dix heures du soir à deux heures du matin; pour moi, mais pour
+moi seul, il s'appelle M. Michel; mais pour tout le monde c'est messire
+Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières.&mdash;Au
+revoir, monsieur Michel.</p>
+
+<p>Souscarrières salua jusqu'à terre et sortit, <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> ne pouvant croire à sa
+bonne fortune et se demandant si le cardinal lui avait parlé
+sérieusement ou n'avait voulu que se moquer de lui.</p>
+
+<p>Mais, comme on savait le cardinal fort occupé, il finit par comprendre
+que le cardinal n'avait pas le temps de se moquer de lui, et, selon
+toute probabilité, il avait parlé sérieusement.</p>
+
+<p>Quant au cardinal, comme il avait la conviction qu'il venait de recruter
+ses forces d'un puissant allié, sa bonne humeur lui était revenue, et ce
+fut de sa voix la plus aimable qu'il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Cavois! eh! madame Cavois, venez donc.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch14" id="ch14"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h3>OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON ÉCHIQUIER.</h3>
+
+<p>A peine cet appel était-il fait, que le cardinal vit entrer une petite
+femme de 25 à 26 ans, leste, pimpante, le nez en l'air, et qui ne
+paraissait nullement intimidée de se trouver en sa présence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez appelée, monseigneur, dit-elle, prenant la parole et avec
+un accent languedocien des plus prononcés, me voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et Cavois qui disait que peut-être vous ne voudriez pas venir.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ne pas venir quand vous me faisiez l'honneur de m'appeler! Je
+n'avais garde! Votre Eminence ne m'eût point appelée, que je fusse venue
+toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Mme Cavois! Mme Cavois! fit le capitaine des gardes, essayant de
+grossir sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Mme Cavois tant que tu voudras, monseigneur m'a fait venir pour une
+chose ou pour une autre. Est-ce pour me parler? qu'il me parle. Est-ce
+pour que je lui parle? je lui parlerai.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'un ou pour l'autre, Mme Cavois, dit le cardinal, faisant signe
+à son capitaine des gardes de ne pas intervenir dans la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'avez pas besoin de lui imposer silence, monseigneur, il
+suffira que je lui dise de se taire et il se taira. Est-ce que par
+hasard il voudrait faire croire qu'il est le maître?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, excusez-la, dit Cavois, elle n'est point de la cour,
+et...</p>
+
+<p>&mdash;Que monseigneur m'excuse! Ah! tu me la bâilles bonne, Cavois, c'est
+monseigneur qui a besoin d'être excusé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit le cardinal en riant, c'est moi qui ai besoin d'être
+excusé?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! Est-ce que c'est d'un chrétien de tenir des gens qui
+s'aiment, éternellement séparés l'un de l'autre, comme vous le faites?</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, mais vous l'adorez donc votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne l'adorerais-je pas, vous savez comment je l'ai connu,
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais dites-moi cela, madame Cavois, cela m'intéresse énormément.</p>
+
+<p>&mdash;Mireille! Mireille! fit Cavois, essayant de rappeler sa femme à
+l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Cavois! Cavois! fit le cardinal, imitant l'accent de son capitaine des
+gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous savez, moi, je suis la fille d'un gentilhomme de qualité
+du Languedoc, tandis que Cavois est fils d'un gentillâtre de Picardie.</p>
+
+<p>Cavois fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne veut pas dire que je te méprise, Louis; mon père s'appelait de
+Serignan. Il a été maréchal de camp en Catalogne, ni plus ni moins.
+J'étais veuve d'un nommé Lacroix, toute jeune, sans enfants, et jolie;
+je puis m'en vanter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'êtes toujours, madame Cavois, dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien oui, jolie! J'avais seize ans, j'en ai vingt-six aujourd'hui,
+et huit enfants, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, huit enfants! Tu as fait huit enfants à ta femme, malheureux,
+et tu viens te plaindre que je t'empêche de coucher avec elle!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu t'en es plaint, mon petit Cavois! s'écria Mireille. O
+amour que tu es, laisse-moi t'embrasser.</p>
+
+<p>Et, sans s'inquiéter de la présence du cardinal, elle sauta au cou de
+son mari et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Cavois! madame Cavois! s'écria le capitaine des gardes tout
+tremblant, tandis que le cardinal, complétement ramené à la bonne
+humeur, se pâmait de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je reprends, monseigneur, dit Mme Cavois, lorsqu'elle eut embrassé son
+mari tout à son aise. Il était dans ce temps-là à M. de Montmorency, il
+n'y avait donc rien d'étonnant que, quoique Picard, il vînt en
+Languedoc. Là il me voit et tombe amoureux de moi; mais comme il n'était
+pas très riche et que j'avais un peu de bien, voilà mon imbécile qui
+n'ose pas se déclarer. Sur ces entrefaites, il ramassa une mauvaise
+querelle, et, comme il devait se battre le lendemain, il s'en va chez un
+notaire, fait un testament en ma faveur et me donne, quoi? Tout ce qu'il
+a, ni plus ni moins, à moi, qui ne savais pas même qu'il m'aimât.
+Tout-à-coup, je vois arriver <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> chez moi la femme du notaire, qui était
+mon amie; elle me dit: «Vous ne savez pas, si M. de Cavois meurt, vous
+héritez!»</p>
+
+<p>&mdash;Cavois! je ne le connais pas.&mdash;Oh! reprit la femme du notaire, un beau
+garçon!&mdash;Il était beau garçon dans ce temps-là, monseigneur; depuis il
+est un peu déformé, mais n'importe, je ne l'en aime pas moins, n'est-ce
+pas, Cavois?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Cavois, d'un ton suppliant, vous l'excusez, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, madame Cavois, fit Richelieu, si nous mettions ce pleurard
+à la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, monseigneur, je ne le vois pas assez pour cela. Voilà donc
+qu'elle me conte qu'il m'aime comme un fou, qu'il se bat en duel le
+lendemain et que, s'il est tué, il me laisse tout son avoir. Ça me
+touche, vous comprenez. Je raconte ça à mon père, à mes frères, à tous
+mes amis, je les fais monter à cheval dès le matin et battre la campagne
+pour empêcher Cavois et son adversaire de se rencontrer. Bon! ils
+arrivent trop tard. Monsieur que vous voyez là a la main leste, il avait
+déjà donné deux coups d'épée à son adversaire; lui, rien. On me le
+ramène sain et sauf; je lui saute au cou. Si vous m'aimez, lui dis-je,
+il faut m'épouser. C'est mauvais de rester sur son appétit, et il
+m'épousa.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne resta point sur son appétit, à ce qu'il paraît, dit le
+cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Non parce que, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas d'homme plus
+heureux que ce coquin-là. C'est moi qui ai tout le soin des affaires, il
+n'a lui que son service près de Votre Eminence, une charge de paresseux;
+quand il revient au logis, par malheur c'est rare, je le caresse: mon
+petit Cavois par-ci, mon petit mari par-là! je me fais la plus jolie que
+je puis pour lui plaire; il n'entend parler de rien de fâcheux, pas de
+criailleries, pas de plaintes enfin; c'est comme si le sacrement n'y
+avait point passé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vois dans tout cela, c'est que vous aimez mieux maître
+Cavois que le reste du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite toutes sortes de prospérités au roi; mais si le roi
+mourrait que je n'en mourrais pas; tandis que si mon pauvre Cavois
+mourrait, tout ce que je pourrais désirer de mieux, c'est qu'il
+m'emmenât avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Je respecte Sa Majesté; seulement je trouve que, pour une reine de
+France, elle ne fait pas assez d'enfants; s'il lui arrivait un malheur,
+elle nous laisserait dans l'embarras; de cela je lui en veux.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, mieux que vous, monseigneur; vous ne me faites que de
+la peine, tantôt en étant malade, tantôt en m'éloignant de lui, tantôt
+en l'emmenant à la guerre, comme vous venez de faire pendant près d'un
+an à La Rochelle, tandis que lui ne me fait que du plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Richelieu, si le roi mourait, si la reine mourait, si
+je mourais, si tout le monde mourait, que feriez-vous tous deux, tous
+seuls.</p>
+
+<p>Mme de Cavois se mit à rire en regardant son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, nous ferions...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que feriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferions ce qu'Adam et Eve faisaient, monseigneur, quand ils
+étaient seuls aussi.</p>
+
+<p>Le cardinal se mit à rire avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, dit-il, il y a huit enfants dans la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, monseigneur, il n'y en a plus que six; il a plu au Seigneur
+de nous en prendre deux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il vous les rendra, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien, n'est-ce pas, Cavois?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il faut pourvoir à l'existence de ces pauvres petits.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à Dieu, monseigneur, ils ne pâtissent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si je venais à mourir, ils pâtiraient.</p>
+
+<p>&mdash;Le ciel nous garde d'un pareil malheur, s'écrièrent les deux époux.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'il vous en gardera, et moi aussi; en attendant, il faut
+tout prévoir; madame Cavois, je vous donne, à vous, par moitié, avec M.
+Michel, dit Pierre de Bellegarde, dit marquis de Montbrun, dit le
+seigneur de Souscarrières, le brevet des chaises à porteurs dans Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce, Cavois, continua Richelieu, emmenez votre femme et qu'elle
+soit contente de vous; ou sinon je vous mets aux arrêts pendant huit
+jours dans sa chambre à coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, s'écrièrent les deux époux en se jetant à ses pieds
+et en lui baisant les mains.</p>
+
+<p>Le cardinal étendit les deux mains sur eux.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable marmottez-vous là, monseigneur, demanda Mme Cavois, qui ne
+savait pas le latin.</p>
+
+<p>&mdash;Les plus belles phrases de l'Evangile, <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> mais que, par malheur, il est
+défendu aux cardinaux de mettre en pratique; allez.</p>
+
+<p>Et, poussés par lui, tous deux sortirent de ce cabinet où, en deux
+heures, venaient de se passer tant de choses.</p>
+
+<p>Resté seul, la figure du cardinal reprit sa gravité ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, résumons-nous, et récapitulons les événements de la
+soirée; et tirant un carnet de sa poche, il écrivit dessus au crayon:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Le comte de Moret, arrivé depuis huit jours de Savoie, amoureux de Mme
+ de la Montagne,&mdash;rendez-vous avec la Fargis à l'hôtel de
+ l'Homme-Armé&mdash;lui, déguisé en Basque&mdash;elle en Catalane&mdash;chargé selon
+ toute probabilité de lettres pour les deux reines par
+ Charles-Emmanuel&mdash;assassinat d'Etienne Latil, pour refus de tuer le
+ comte de Moret&mdash;Pisani, repoussé par Mme de Maugiron&mdash;blessé par
+ Souscarrières&mdash;sauvé par sa bosse.</p>
+
+<p>&mdash;Souscarrières breveté des chaises à porteurs, chef de ma police
+laïque, pour faire pendant à du Tremblay, chef de ma police religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;La reine absente du ballet pour cause de migraine.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il encore? voyons!</p>
+
+<p>Et il chercha dans sa mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il tout à coup, et cette lettre soustraite dans le
+portefeuille du médecin du roi, Senelle, et vendue à du Tremblay par son
+valet de chambre. Voyons un peu ce qu'elle dit, maintenant que Rossignol
+en a retrouvé le chiffre, et il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Rossignol! Rossignol!</p>
+
+<p>Le même petit bonhomme à lunettes reparut.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre et le chiffre, dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, monseigneur.</p>
+
+<p>Le cardinal les prit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, à demain, et si je suis content de votre
+traduction, c'est un bon de quarante pistoles, au lieu d'un bon de
+vingt, que vous aurez à faire.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que Votre Eminence en sera contente.</p>
+
+<p>Rossignol sorti, le cardinal ouvrit la lettre et la lut:</p>
+
+<p>Voici textuellement ce qu'elle disait:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Si <i>Jupiter</i> est chassé de l'<i>Olympe</i>, il peut se réfugier en <i>Crète</i>,
+ <i>Minos</i> lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé de
+ <i>Céphale</i> ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas
+ épouser <i>Procris</i> à <i>Jupiter</i>? Le bruit court que l'<i>Oracle</i> veut se
+ débarrasser de <i>Procris</i> pour faire épouser <i>Vénus</i> à <i>Céphale</i>. En
+ attendant, que <i>Jupiter</i> continue de faire la cour à <i>Hébé</i>, et à
+ feindre à propos de cette passion la plus grande mésintelligence avec
+ <i>Junon</i>. Il est important que tout fin qu'il est, ou plutôt qu'il se
+ croit, l'<i>Oracle</i> se trompe en croyant <i>Jupiter</i> amoureux d'<i>Hébé</i>.</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Minos.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le cardinal après avoir lu, voyons le chiffre:</p>
+
+<p>Le chiffre, comme nous l'avons dit, était joint à la lettre; il était
+tel que nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs.</p>
+
+<table summary="table_du_chiffre" border="0" cellspacing="0">
+<colgroup span="2">
+ <col width="250" />
+ <col width="250" />
+</colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">CÉPHALE,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">LE ROI.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">PROCRIS,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">LA REINE.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">JUPITER,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">MONSIEUR.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">JUNON,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">MARIE DE MÉDICIS.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">L'OLYMPE,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">LE LOUVRE.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">L'ORACLE,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">LE CARDINAL.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">VÉNUS,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Mme DE COMBALET.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">HÉBÉ,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">MARIE DE GONZAGUE.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">HÉBÉ,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">MARIE DE GONZAGUE.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">MINOS,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">CHARLES IV, DUC DE LORRAINE.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">LA CRÈTE,</span></td>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">LA LORRAINE.</span></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Si <i>Monsieur</i> est chassé du <i>Louvre</i>, il peut se réfugier en
+ <i>Lorraine</i>; le <i>duc Charles IV</i> lui offrira l'hospitalité avec le plus
+ grand plaisir, mais la santé du <i>Roi</i> ne peut durer; pourquoi, en cas
+ de mort, ne ferait-on pas épouser la <i>Reine</i> à <i>Monsieur</i>? Le bruit
+ court que le <i>Cardinal</i> veut marier <i>Mme de Combalet</i> au <i>Roi</i>. En
+ attendant, que <i>Monsieur</i> continue de faire la cour à <i>Marie de
+ Gonzague</i> et à feindre à propos de cette passion la plus grande
+ mésintelligence avec <i>Marie de Médicis</i>; il est important que tout fin
+ qu'il est, ou plutôt qu'il se croit, le <i>Cardinal</i> se trompe en croyant
+ <i>Monsieur</i> amoureux de <i>Marie de Gonzague</i>.</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Charles IV.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Richelieu relut la dépêche une seconde fois, puis avec le sourire du
+joueur triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, je commence à voir clair sur mon échiquier.</p>
+
+<p class="center2">FIN DU PREMIER VOLUME.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 300px;">
+<img src="images/sep.jpg" alt="" title="" width="300" height="26" /></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p>
+
+<h2>DEUXIÈME VOLUME.</h2>
+
+<hr class="small2" />
+
+<h2><a name="ch15" id="ch15"></a>CHAPITRE Ier.</h2>
+
+<h3>ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628.</h3>
+
+<p>Arrivés au point où nous en sommes, nous croyons qu'il n'y aurait point
+de mal à ce que le lecteur, comme le cardinal de Richelieu, vît un peu
+clair sur son échiquier.</p>
+
+<p>Le <i>fiat lux</i> nous sera plus facile à faire, à nous, après deux cent
+trente-sept ans, qu'au cardinal, qui, entouré de mille trames diverses,
+rebondissant de conspirations en conspirations, ne se dégageant d'un
+complot que pour retomber dans un autre, trouvait toujours un voile
+étendu entre lui et les horizons qu'il avait besoin de découvrir, et
+qui, des feux follets flottant sur les intérêts de chacun, était forcé
+de faire jaillir une clarté générale.</p>
+
+<p>Si ce livre était simplement un de ces livres que l'on expose entre un
+<i>keepsake</i> ou un <i>album</i>, sur une table de salon, pour que les visiteurs
+en admirent les gravures, ou qui, après avoir amusé le boudoir, sont
+destinés à faire rire ou pleurer les antichambres, nous passerions
+par-dessus certains détails, que les esprits frivoles ou pressés peuvent
+traiter d'ennuyeux; mais comme nous avons la prétention que nos livres
+deviennent, sinon de notre vivant, du moins après notre mort, des livres
+de bibliothèque, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur
+faire passer sous les yeux, au commencement de ce chapitre, une revue de
+la situation de l'Europe, revue nécessaire au frontispice de notre
+second volume, et qui, rétrospectivement, ne sera point inutile à
+l'intelligence du premier.</p>
+
+<p>Depuis les dernières années du règne de Henri IV et depuis les premières
+années du ministère de Richelieu, la France, non-seulement avait pris
+rang au nombre des grandes nations, mais encore était devenue le point
+sur lequel se fixaient tous les regards, et déjà à la tête des autres
+royaumes européens par son intelligence, elle était à la veille de
+prendre la même place comme puissance matérielle.</p>
+
+<p>Disons en quelques lignes quel était l'état du reste de l'Europe.</p>
+
+<p>Commençons par le grand centre religieux, rayonnant à la fois sur
+l'Autriche, sur l'Espagne et sur la France; commençons par Rome.</p>
+
+<p>Celui qui règne temporellement sur Rome et spirituellement sur le reste
+du monde catholique, est un petit vieillard morose, âgé de soixante ans,
+Florentin et avare comme un Florentin, Italien avant tout, prince avant
+tout, oncle surtout, avant tout. Il pense à acquérir des morceaux de
+terre pour le Saint Siége et des richesses pour ses neveux, dont trois
+sont cardinaux: François et les deux Antoine, et le quatrième, Thaddée,
+général des troupes papales. Pour satisfaire aux exigences de ce
+népotisme, Rome est au pillage:&mdash;«<i>Ce que ne firent point les
+Barbares</i>,» dit Marforio, ce Caton, le censeur des papes,&mdash;«<i>les
+Barberini l'ont fait</i>.» Et, en effet, Matteo Barberini, exalté au
+pontificat, sous le nom d'Urbain VIII, a réuni au patrimoine de saint
+Pierre le duché dont il porte le nom. Sous lui, le <i>Gésu</i> et la
+<i>Propagande</i>, fondés par le beau neveu de Grégoire XV, Mgr Ludoviso,
+florissent, organisent, au nom et sous le drapeau d'Ignace de Loyola: le
+<i>Gésu</i>, la police du globe, et la <i>Propagande</i>, sa conquête. De là
+sortiront ces armées de prêcheurs, tendres pour les Chinois, féroces
+pour l'Europe. A l'heure qu'il est, sans vouloir personnellement se
+mettre en avant, il essaye de contenir les Espagnols dans leur duché de
+Milan, et d'empêcher les Autrichiens de franchir les Alpes. Il pousse la
+France à secourir Mantoue et à faire lever le siége de Cazal; mais il
+refuse de l'aider d'un seul homme ou d'un seul baïoque; dans ses moments
+perdus, il corrige les hymnes de l'Eglise et compose des poésies
+anacréontiques.</p>
+
+<p>Dès 1624, Richelieu l'a mesuré, et, par dessus sa tête, il a vu le néant
+de Rome et apprécié cette politique tremblotante qui avait déjà perdu de
+son prestige religieux et qui empruntait le peu de force matérielle qui
+lui restait encore, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne.</p>
+
+<p>Depuis la mort de Philippe, l'Espagne cache sa décadence sous de grands
+mots et de grands airs. Elle a pour roi Philippe IV, frère d'Anne
+d'Autriche, espèce de monarque fainéant, qui règne sous son premier
+ministre, le comte duc d'Olivarès, comme Louis XIII règne sous le
+cardinal duc de Richelieu. Seulement, le ministre français est un homme
+de génie, et le ministre espagnol un casse-cou politique. De ses Indes
+occidentales, qui ont fait rouler un fleuve d'or à travers les règnes de
+Charles Quint et de Philippe II, Philippe IV tire à peine cinq cent
+mille écus. Hein, l'amiral des Provinces-Unies, vient de couler dans le
+golfe du Mexique des galions chargés de lingots d'or estimés à plus de
+douze millions.</p>
+
+<p>L'Espagne est si haletante, que le petit <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>duc savoyard, le bossu
+Charles-Emmanuel, qu'on appelle par dérision le prince des marmottes, a
+par deux fois tenu dans sa main les destinées de ce fastueux empire, sur
+lequel Charles-Quint se vantait de ne pas voir se coucher le soleil.
+Aujourd'hui elle n'est plus rien, pas même la caissière de Ferdinand II,
+auquel elle déclare qu'elle ne peut plus donner d'argent! Les bûchers de
+Philippe II, le roi des flammes, ont tari la sève humaine qui
+surabondait dans les siècles précédents, et Philippe III, en chassant
+les Maures, a extirpé la greffe étrangère par laquelle elle pouvait
+revivre. Une fois, elle a été obligée de s'entendre avec des voleurs
+pour brûler Venise. Son grand général, c'est Spinola, un condottiere
+italien; son ambassadeur est un peintre flamand, Rubens.</p>
+
+<p>L'Allemagne, depuis l'ouverture de la guerre de Trente ans, c'est-à-dire
+depuis 1618, est un marché d'hommes. Trois ou quatre comptoirs sont
+ouverts à l'est, au nord, à l'occident et au centre, où l'on vend de la
+chair humaine. Tout désespéré qui ne veut pas se tuer, ou se faire
+moine, ce qui est le suicide du moyen âge, de quelque pays qu'il soit,
+n'a qu'à traverser le Rhin, la Vistule ou le Danube, et il trouvera à se
+vendre.</p>
+
+<p>Le marché de l'est est tenu par le vieux Betlem Gabor, qui va mourir
+après avoir pris part à quarante deux batailles rangées, s'être fait
+appeler roi et avoir inventé tous ces déguisements militaires: bonnets à
+poil des hulans, manches flottantes des hussards, à l'aide desquels on
+essaye de se faire peur les uns aux autres; son armée est l'école d'où
+est sortie la cavalerie légère. Que promet-il à ses enrôlés? Pas de
+solde, pas de vivres, c'est à eux de manger et de s'enrichir comme ils
+l'entendront. Il leur donne la guerre sans loi: l'infini du hasard.</p>
+
+<p>Au nord, le marché est tenu par Gustave-Adolphe, le bon, le joyeux
+Gustave, qui, tout au contraire de Betlem Gabor, fait pendre les
+pillards, l'illustre capitaine, élève du Français Lagardie, et qui
+vient, par ses victoires sur la Pologne, de se faire livrer les places
+fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. Il est occupé, pour le
+moment, à faire alliance avec les protestants d'Allemagne contre
+l'empereur Ferdinand II, l'ennemi mortel des protestants, qui a rendu
+contre eux l'édit de restitution, qui pourra servir de modèle à l'édit
+de Nantes, que rendra Louis XIV cinquante ans après.</p>
+
+<p>C'est le maître de son époque. Nous parlons de Gustave-Adolphe, dans
+l'art militaire; c'est le créateur de la guerre moderne; il n'a, ni le
+génie morose de Coligny, ni la gravité de Guillaume le Taciturne, ni la
+farouche âpreté de Maurice de Nassau; sa sérénité est inaltérable, et le
+sourire joue sur ses lèvres, au centre de la bataille. Haut de six
+pieds, gros à l'avenant, il lui fallait des chevaux énormes. Son obésité
+le gênait parfois, mais le servait aussi: une balle qui eût tué Spinola,
+le maigre Génois, se logea dans sa graisse, qui se referma sur elle, et
+il n'en entendit plus parler.</p>
+
+<p>Le marché d'occident est tenu par la Hollande, toute désorientée et
+divisée contre elle-même; elle avait deux têtes: Barnewelt et Maurice,
+elle vient de les couper. Barnewelt, esprit doux, ami de la liberté,
+mais surtout de la paix, chef du parti des provinces, partisan de la
+décentralisation, et par conséquent de la faiblesse, ambassadeur près
+d'Elisabeth, près de Henri IV et de Jacques Ier, qui fait rendre aux
+Provinces-Unies par ce dernier: la Brille, Flessingue et Ramekens, et
+qui meurt sur l'échafaud, hérétique et traître.</p>
+
+<p>Maurice, qui a sauvé dix fois la Hollande, mais qui a tué Barnewelt, et
+qui, à ce meurtre, a perdu sa popularité,&mdash;Maurice, qui se croit aimé et
+qui est haï. Un matin, il traverse le marché de Gorcum et salue le
+peuple en souriant. Il croit que, salué par lui, le peuple va jeter
+joyeusement ses chapeaux en l'air et crier: Vive Nassau! Le peuple reste
+muet et garde son chapeau sur la tête. A partir de ce moment, son
+impopularité le tue, le veilleur infatigable, le capitaine insensible au
+danger, le dormeur au sommeil profond, l'homme gras maigrit, ne dort
+plus et meurt. C'est son frère cadet qui lui succède, Frédéric-Henri, et
+qui, comme faisant partie de l'héritage, reprend le marché d'hommes:
+petit comptoir, bien vêtus, bien nourris, régulièrement payés, faisant
+une guerre toute stratégique sur des chaussées de marais, et restant,
+pour bloquer scientifiquement une bicoque, deux ans dans l'eau jusqu'aux
+genoux. Les braves gens se ménagent, mais le gouvernement économe de la
+Hollande les ménage encore plus qu'ils ne se ménagent eux-mêmes; à ceux
+qui s'exposent aux canons et aux mousquetades les chefs crient: Eh!
+là-bas, ne vous faites pas tuer, chacun de vous représente un capital de
+3,000 francs.</p>
+
+<p>Mais le grand marché n'est ni au nord, ni à l'est, ni à l'occident: il
+est au centre même de l'Allemagne; il est tenu par un homme de race
+douteuse, par un chef de pillards et de bandits, dont Schiller a fait un
+héros. Est-il Slave, est-il Allemand? Sa tête ronde et ses yeux bleus
+disent: Je suis Slave. Ses cheveux d'un blond roux disent: Je suis
+Allemand. <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> Son teint olivâtre dit: Je suis Bohême.</p>
+
+<p>En effet, ce soldat maigre, ce capitaine à la mine sinistre, qui signe
+Waldstein, est né à Prague; il est né au milieu des ruines, des
+incendies et des massacres; aussi n'a-t-il ni foi, ni loi. Cependant, il
+a une croyance, ou plutôt trois. Il croit aux étoiles, il croit au
+hasard, il croit à l'argent. Il a établi le règne du soldat sur
+l'Europe, comme le péché a établi le règne de la mort sur le monde.
+Enrichi par la guerre, protégé par Ferdinand II, qui le fera assassiner,
+drapé dans un manteau de prince, il n'a ni la sérénité de Gustave, ni la
+mobilité physiognomique de Spinola; aux cris, aux plaintes, aux pleurs
+des femmes, aux accusations, aux menaces, aux imprécations des hommes,
+il n'est ni ému ni colère. C'est un spectre aveugle et sourd, pis que
+cela, c'est un joueur qui a deviné que la reine du monde, c'est la
+loterie. Il laisse le soldat tout jouer: la vie des hommes, l'honneur
+des femmes, le sang des peuples. Quiconque a un fouet à la main est
+prince, quiconque a une épée au côté est roi. Richelieu a longtemps
+étudié ce démon; il cite, dans un éloge qu'il fait de lui, cette série
+de crimes qu'il ne commit pas, mais laissa commettre, et, pour
+caractériser sa diabolique indifférence, il dit cette phrase
+caractéristique:&mdash;«Et avec cela pas méchant!»</p>
+
+<p>Pour en finir avec l'Allemagne, la guerre de Trente ans va son train; sa
+première période, la période palatine, a fini en 1623. L'électeur
+palatin, Frédéric V, battu par l'Empereur, a perdu dans sa défaite la
+couronne de Bohême; la période danoise est en train de s'accomplir,
+Christian IV, roi de Danemark, est aux prises avec Wallenstein et Tilly,
+et, dans un an, elle en sera à la période suédoise.</p>
+
+<p>Passons donc à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Quoique plus riche que l'Espagne, l'Angleterre n'est pas moins malade
+qu'elle. Le roi est en même temps en querelle avec son pays et avec sa
+femme; il est brouillé à moitié avec son parlement, qu'il va dissoudre,
+et tout-à-fait avec sa femme, qu'il veut nous renvoyer.</p>
+
+<p>Charles Ier avait épousé Henriette de France, le seul enfant des enfants
+légitimes de Henri IV qui fût sûrement de lui. Madame Henriette était
+une petite brune, vive, spirituelle, plutôt agréable que séduisante,
+plutôt jolie que belle, brouillonne et têtue, sensuelle et galante; elle
+avait eu une jeunesse accidentée.</p>
+
+<p>Bérulle, en la conduisant en Angleterre, lui proposait, à dix-sept ans,
+la repentante Madeleine pour modèle. Sortant de France, elle trouva
+l'Angleterre triste et sauvage; habituée à notre peuple bruyant et
+joyeux, elle trouva les Anglais tristes et graves; son mari lui plut
+médiocrement, elle prit comme une pénitence ce mariage avec un roi
+grondeur et violent, figure raide, altière et froide. Danois par sa
+mère, Charles Ier avait dans les veines un peu des glaces du pôle, avec
+cela honnête homme; elle essaya de son pouvoir par de petites querelles,
+vit que le roi revenait toujours le premier, et ne craignant plus rien,
+elle en essaya de grandes.</p>
+
+<p>Son mariage avait été une véritable invasion catholique. Bérulle, qui la
+conduisit à son époux, et qui lui donnait ce bon conseil de modeler son
+repentir sur celui de la Madeleine, ignorait toute la haine que
+l'Angleterre gardait au papisme; plein des espérances que lui avait
+données un évêque français, que le faible Jacques avait laissé officier
+à Londres et confirmer en un jour dix-huit mille catholiques, il crut
+que l'on pouvait tout exiger, et exigea que les enfants, même
+catholiques, succédassent, qu'ils restassent aux mains de leur mère
+jusqu'à l'âge de treize ans, que la jeune reine eût un évêque, que cet
+évêque et son clergé parussent dans les rues de Londres avec leurs
+costumes; il résulta de toutes ces exigences accordées que la reine
+méconnut le terrain sur lequel elle marchait, qu'au lieu d'une épouse
+aimante, gracieuse et soumise, Charles Ier trouva en elle une triste et
+sèche catholique, convertissant le lit nuptial en chaire théologique et
+soumettant les désirs du roi aux jeûnes non-seulement de l'Eglise, mais
+de la controverse.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas tout: par une belle matinée de mai, la jeune reine
+traversa Londres dans toute sa longueur, et s'en alla avec son évêque,
+ses aumôniers, ses femmes, s'agenouiller au gibet de Tyburn, où avait
+été, vingt ans auparavant, lors de la conspiration des poudres, pendu le
+père Garnet et ses jésuites et, aux yeux de Londres indignée, fit sa
+prière pour le repos de l'âme de ces illustres assassins, qui, à l'aide
+de trente-six tonneaux de poudre, voulaient d'un seul coup faire sauter
+le roi, les ministres et le Parlement.</p>
+
+<p>Le roi ne pouvait croire à cet outrage fait à la morale publique et à la
+religion de l'Etat: il entra dans une de ces violentes colères qui font
+tout oublier, ou plutôt qui font souvenir de tout. «Qu'on les chasse
+comme des bêtes sauvages&mdash;écrivit-il&mdash;ces prêtres et ces femmes qui vont
+prier au gibet des meurtriers!» La reine cria, la reine pleura, ses
+évêques et ses aumôniers excommunièrent et maudirent, les femmes se
+lamentèrent, comme <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> les filles de Sion emmenées en esclavage, quand
+elles mouraient, au fond du c&oelig;ur, de l'envie de rentrer en France.</p>
+
+<p>Le reine courut à la fenêtre pour leur faire des signes d'adieux.
+Charles Ier, qui entrait en ce moment dans sa chambre, la pria de ne pas
+donner ce scandale si en dehors des m&oelig;urs anglaises, la reine cria plus
+fort, Charles la prit à bras-le-corps pour l'éloigner de la fenêtre, la
+reine se cramponna aux barreaux, Charles l'en arracha par violence, la
+reine s'évanouit, étendant vers le ciel ses mains ensanglantées, pour
+appeler la vengeance de Dieu sur son mari. Dieu répondit, le jour où,
+par une autre fenêtre, celle de White-Hall, Charles marcha à l'échafaud.</p>
+
+<p>De cette querelle entre mari et femme, notre brouille avec l'Angleterre.
+Charles Ier fut mis au ban des reines de la chrétienté, comme un
+Barbe-Bleue britannique, et Urbain VIII, sur cette vague donnée d'une
+écorchure douteuse, dit à l'ambassadeur espagnol:&mdash;Votre maître est tenu
+de tirer l'épée pour une princesse affligée, ou il n'est ni catholique,
+ni chevalier!&mdash;La jeune reine d'Espagne, de son côté, s&oelig;ur d'Henriette,
+écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, appelant sa galanterie au
+secours d'une reine opprimée; l'infante de Bruxelles et la reine mère
+s'adressèrent au roi; Bérulle brocha sur le tout; on n'eut pas de peine
+à faire croire à Louis XIII, faible comme tous les petits esprits, que
+l'expulsion de ces Français était un outrage à sa couronne! Richelieu
+seul tint bon, de là le secours donné par l'Angleterre aux protestants
+de La Rochelle, l'assassinat de Buckingham, le deuil de c&oelig;ur d'Anne
+d'Autriche, et cette ligue universelle des reines et des princesses
+contre Richelieu.</p>
+
+<p>Maintenant, revenons en Italie, en Italie où nous allons trouver
+l'explication de toutes ces lettres que nous avons vu le comte de Moret
+remettre à la reine, à la reine mère et à Gaston d'Orléans, dans la
+situation politique du Montferrat et du Piémont, et dans l'exposition
+des intérêts rivaux du duc de Mantoue et du duc de Savoie.</p>
+
+<p>Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, d'autant plus ambitieux que sa
+souveraineté était plus exiguë, l'avait augmentée violemment du
+marquisat de Saluces, lorsque, allant en France pour discuter la
+légitimité de sa conquête, ne pouvant rien obtenir de Henri IV, à cet
+endroit, il entra dans la conspiration de Biron, conspiration
+non-seulement de haute trahison contre le roi, mais de lèse-patrie
+contre la France, qu'il s'agissait de morceler.</p>
+
+<p>Toutes les provinces du Midi devaient appartenir à Philippe III.</p>
+
+<p>Biron recevait la Bourgogne et la Franche-Comté avec une infante
+d'Espagne en mariage.</p>
+
+<p>Le duc de Savoie avait le Lyonnais, la Provence et le Dauphiné.</p>
+
+<p>La conspiration fut découverte: la tête de Biron tomba.</p>
+
+<p>Henri IV eût laissé le duc de Savoie tranquille dans ses Etats, si
+celui-ci n'eût point été poussé à la guerre par l'Autriche. Il
+s'agissait, par le besoin d'argent, de forcer Henri à épouser Marie de
+Médicis. Henri se décida, toucha la dot, battit à plate couture le duc
+de Savoie, le força de traiter avec lui, et lui laissant le marquisat de
+Saluces, lui prit la Bresse entière, le Bugey, le Valromey, le pays de
+Gex, les deux rives du Rhône, depuis Genève jusqu'à Saint-Genix, et
+enfin le château Dauphin, situé au sommet de la vallée de Vraita.</p>
+
+<p>A part Château-Dauphin, Charles-Emmanuel n'avait rien perdu en Piémont;
+au lieu d'être à cheval sur les Alpes, il n'en gardait plus que le
+versant oriental, mais il restait le maître des passages qui
+conduisaient de la France en Italie.</p>
+
+<p>Ce fut à cette occasion que notre spirituel Béarnais baptisa
+Charles-Emmanuel du nom de prince des Marmottes, qui lui resta.</p>
+
+<p>Il fallut bien qu'à partir de ce moment le prince des Marmottes se
+regardât comme un prince italien.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait plus pour lui que de s'agrandir en Italie.</p>
+
+<p>Il y fit plusieurs tentatives infructueuses, quand une occasion se
+présenta, qu'il crut non-seulement opportune mais immanquable.</p>
+
+<p>François de Gonzague, duc de Mantoue et du Montferrat, mourut ne
+laissant de son mariage avec Marguerite de Savoie, fille de
+Charles-Emmanuel, qu'une fille unique. Son grand-père réclama la tutelle
+de l'enfant pour la douairière de Montferrat. Il comptait marier un jour
+avec elle son fils aîné Victor-Amédée, et réunir ainsi le Mantouan et le
+Montferrat au Piémont. Mais le cardinal Ferdinand de Gonzague, frère du
+duc mort, accourut de Rome, s'empara de la régence et fit enfermer sa
+nièce au château de Goïto, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir de son
+oncle maternel.</p>
+
+<p>Le cardinal Ferdinand mourut à son tour, et il y eut un moment d'espoir
+pour Charles-Emmanuel; mais le troisième frère, Vincent de Gonzague,
+vint réclamer la succession et s'en empara sans conteste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p>
+
+<p>Charles-Emmanuel prit patience; accablé d'infirmités, le nouveau duc ne
+pouvait durer longtemps. Il tomba malade en effet, et Charles-Emmanuel
+se crut sûr cette fois de tenir le Montferrat et le Mantouan.</p>
+
+<p>Mais il ne voyait pas l'orage qui se formait contre lui de ce côté-ci
+des monts.</p>
+
+<p>Il y avait en France un certain Louis de Gonzague, duc de Nevers, chef
+d'une branche cadette; il avait eu pour fils Charles de Nevers, qui se
+trouvait oncle des trois derniers souverains du Montferrat; son fils, le
+duc de Rethellois, se trouvait donc cousin de Marie de Gonzague,
+héritière de Mantoue et du Montferrat.</p>
+
+<p>Or, l'intérêt du cardinal de Richelieu&mdash;et l'intérêt du cardinal de
+Richelieu était toujours celui de la France&mdash;l'intérêt du cardinal de
+Richelieu voulait qu'il y eût un partisan zélé des fleurs de lis au
+milieu des puissances lombardes, toujours prêtes à se déclarer pour
+l'Autriche ou l'Espagne; le marquis de Saint-Chamont, notre ambassadeur
+près Vincent de Gonzague reçut ses instructions, et Vincent de Gonzague
+déclarait, en mourant, le duc de Nevers son héritier universel.</p>
+
+<p>Le duc de Rethellois vint prendre possession, au nom de son père, avec
+le titre de vicaire général, et la princesse Marie fut envoyée en
+France, où on la mit sous la sauvegarde de Catherine de Gonzague,
+duchesse douairière de Longueville, femme de Henri Ier d'Orléans, et qui
+se trouvait être la tante de Marie, étant fille de ce même Charles de
+Gonzague qui venait d'être appelé au duché de Mantoue.</p>
+
+<p>Un des concurrents de Charles de Nevers était César de Gonzague, duc de
+Guastalla, dont le grand-père avait été accusé d'avoir empoisonné le
+Dauphin, frère aîné de Henri II, et d'avoir assassiné cet infâme
+Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, fils du pape Paul III.</p>
+
+<p>L'autre, nous le connaissons, c'était le duc de Savoie.</p>
+
+<p>Cette politique de la France le rapprocha à l'instant de l'Espagne et de
+l'Autriche. Les Autrichiens occupèrent le Mantouan, et don Gonzalès de
+Cordoue se chargea de reprendre aux Français qui les occupaient: Cazal,
+Nice, de la Paille, Monte-Calvo et le pont de Sture.</p>
+
+<p>Les Espagnols prirent tout, excepté Cazal, et le duc de Savoie se trouva
+en deux mois maître de tout le pays compris entre le Pô, le Tanaro et le
+Belbo.</p>
+
+<p>Tout cela se passait tandis que nous faisions le siége de La Rochelle.</p>
+
+<p>Ce fut alors que la France envoya, pour le comte de Rethellois, ces
+16,000 hommes, commandés par le marquis d'Uxelles, lesquels, manquant de
+vivres et de solde par la négligence, ou plutôt par la trahison de
+Créquy, furent repoussés par Charles-Emmanuel, au grand regret du
+cardinal.</p>
+
+<p>Mais il lui restait au centre du Piémont une ville qui avait vaillamment
+tenu et sur laquelle flottait toujours le drapeau de la France, c'était
+Cazal, défendue par un brave et loyal capitaine, nommé le chevalier de
+Gurron.</p>
+
+<p>Malgré la déclaration bien positive faite par Richelieu, que la France
+soutiendrait les droits de Charles de Nevers, le duc de Savoie avait
+grand espoir que ce prétendant serait un jour ou l'autre abandonné du
+roi Louis XIII, car il connaissait la haine que lui portait Marie de
+Médicis, qu'il avait autrefois refusé d'épouser, sous prétexte que les
+Médicis n'étaient pas de naissance à s'allier avec les Gonzague, qui
+étaient princes avant que les Médicis ne fussent seulement
+gentilshommes.</p>
+
+<p>Et maintenant on connaît la cause des ressentiments qui poursuivent le
+cardinal, et dont il s'est plaint si amèrement à sa nièce.</p>
+
+<p>La reine-mère hait le cardinal de Richelieu pour une multitude de
+raisons; la première et la plus âcre de toutes, c'est qu'il a été son
+amant et qu'il ne l'est plus; qu'il a commencé par lui obéir en toutes
+choses, et qu'il a fini par lui être opposé sur tous les points; que
+Richelieu veut la grandeur de la France et l'abaissement de l'Autriche,
+tandis qu'elle veut la grandeur de l'Autriche et l'abaissement de la
+France, et qu'enfin Richelieu veut faire un duc de Mantoue, de Nevers,
+dont elle ne veut rien faire, à cause de la vieille rancune qu'elle
+garde contre lui.</p>
+
+<p>La reine Anne d'Autriche hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il a
+traversé ses amours avec Buckingham, ébruité la scandaleuse scène des
+jardins d'Amiens, chassé d'auprès d'elle Mme de Chevreuse, sa
+complaisante amie, battu les Anglais, avec lesquels était son c&oelig;ur, qui
+ne fut jamais à la France, parce qu'elle le soupçonne sourdement,
+n'osant le faire tout haut, d'avoir dirigé le couteau de Felton contre
+la poitrine du beau duc, et, enfin, parce qu'il surveille obstinément
+les nouvelles amours qu'elle pourrait avoir, et qu'elle sait qu'aucune
+de ses actions, même les plus cachées, ne lui échappe.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il sait que le
+cardinal le connaît ambitieux, lâche et méchant, attendant avec
+impatience la mort de son frère, capable de la hâter dans l'occasion,
+parce qu'il lui a <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> ôté l'entrée au conseil, emprisonné son précepteur
+Ornano, décapité son complice Chalais, et que, pour toute punition
+d'avoir conspiré sa mort, il l'a enrichi et déshonoré. Au reste,
+n'aimant personne que lui-même, il ne compte, la mort de son frère
+arrivant, épouser la reine, plus âgée que lui de sept ans, que dans le
+cas où la reine serait enceinte.</p>
+
+<p>Enfin le roi le haïssait parce qu'il sentait que tout dans le cardinal
+était génie, patriotisme, amour réel de la France, tandis qu'en lui tout
+était égoïsme, indifférence, infériorité, parce qu'il ne régnerait pas
+tant que le cardinal vivrait, et régnerait mal le cardinal mort: mais
+une chose le ramène incessamment au cardinal, dont incessamment on
+l'éloigne.</p>
+
+<p>On se demande quel est le philtre qu'il lui a fait boire, le talisman
+qu'il lui a pendu au cou, l'anneau enchanté qu'il lui a passé au doigt!
+Son charme, c'est sa caisse toujours pleine d'or, et toujours ouverte
+pour le roi. Concini l'avait tenu dans la misère, Marie de Médicis dans
+l'indigence, Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, le magicien toucha
+la terre de sa baguette, et le Pactole jaillit aux yeux du roi, qui dès
+lors eut toujours de l'argent, même quand Richelieu n'en avait pas.</p>
+
+<p>Dans l'espérance que maintenant tout est aussi clair sur l'échiquier de
+nos lecteurs que sur celui de Richelieu, nous allons reprendre notre
+récit où nous l'avons laissé à la fin du premier volume.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch16" id="ch16"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>MARIE DE GONZAGUE.</h3>
+
+<p>Pour arriver au résultat que nous venons de promettre, c'est-à-dire pour
+reprendre notre récit où nous l'avons abandonné à la fin de notre
+dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bonté d'entrer avec
+nous à l'hôtel de Longueville, qui, adossé à celui de la marquise de
+Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'étend de la rue
+Saint-Thomas-du-Louvre à la rue Saint-Nicaise, c'est-à-dire est situé
+comme l'hôtel Rambouillet, entre l'église Saint-Thomas-du-Louvre et
+l'hôpital des Quinze-Vingts; seulement son entrée est rue Saint-Nicaise,
+juste en face des Tuileries, tandis que l'entrée de l'hôtel de la
+marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre.</p>
+
+<p>Huit jours se sont passés depuis les événements qui ont fait, jusqu'à
+présent, le sujet de notre récit.</p>
+
+<p>L'hôtel, qui appartient au prince Henri de Condé, le même qui prenait
+Chapelain pour un statuaire, et qui a été habité par lui et par Mme la
+princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance à la
+soirée de Mme de Rambouillet, a été abandonné en 1612, deux ans après
+son mariage avec Mlle de Montmorency, époque à laquelle il acheta, rue
+Neuve Saint-Lambert, un magnifique hôtel qui débaptisa cette rue pour
+lui donner le nom de rue de Condé, qu'elle porte aujourd'hui. Il est
+habité seulement, au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 13
+décembre 1628 (les événements sont tellement importants à cette époque,
+qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairière de
+Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de
+François de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non
+seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de
+Savoie, fille elle-même de Charles-Emmanuel.</p>
+
+<p>Marie de Gonzague, née en 1612, atteignait donc sa seizième année; tous
+les historiens du temps s'accordent à affirmer qu'elle était belle à
+ravir, et les chroniqueurs, plus précis dans leurs dires, nous
+apprennent que cette beauté consistait: dans une taille moyenne
+parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nées à Mantoue, que,
+comme les femmes d'Arles, elles doivent aux émanations des marais qui
+les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et
+des cils de velours, des dents de perle et des lèvres de corail, un nez
+grec d'une forme irréprochable dominant ces lèvres, qui n'avaient pas
+besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses.</p>
+
+<p>Inutile de dire que, vu le rôle important qu'elle était appelée à jouer
+comme fiancée du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, héritier
+du duc Vincent, dans les événements qui allaient s'accomplir, Marie de
+Gonzague, à qui sa beauté eût suffi, comme à l'étoile polaire son éclat,
+pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour,
+attirait en même temps ceux des hommes que leur âge, leur gravité ou
+leur ambition, poussaient à la politique.</p>
+
+<p>On la savait d'abord puissamment protégée par le cardinal de Richelieu,
+et c'était un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au
+cardinal, de faire à la belle Marie de Gonzague une cour assidue.</p>
+
+<p>C'était évidemment à cette protection du cardinal, protection dont la
+présence de Mme de Combalet était une preuve, que nous pouvons voir,
+vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre à la
+porte de l'hôtel de Longueville, les uns de leurs voitures, <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> et les
+autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique,
+c'est-à-dire de ces chaises à porteurs dont Souscarrières partage le
+brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'époque, qu'on
+introduit, au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond
+orné de caissons peints représentant les faits et gestes du bâtard
+Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries
+qu'éclairaient à peine un immense lustre descendant du centre du
+plafond, et des candélabres posés sur les cheminées et sur les consoles,
+où se tient la princesse Marie.</p>
+
+<p>Un des premiers arrivés était M. le prince.</p>
+
+<p>Comme M. le prince jouera un certain rôle dans notre récit, qu'il en a
+joué un grand dans l'époque qui précède et dans celle qui doit suivre,
+rôle triste et ténébreux, nous demandons au lecteur la permission de lui
+faire connaître ce rejeton dégénéré de la première branche des Condé.</p>
+
+<p>Les premiers Condé étaient braves et rieurs, celui-ci était lâche et
+sombre. Il disait tout haut: «Je suis un poltron, c'est vrai, mais
+Vendôme l'est encore plus que moi!»&mdash;Et cela le consolait, en supposant
+qu'il eût besoin de consolation.</p>
+
+<p>Expliquons ce changement.</p>
+
+<p>En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé qui,
+quoique un peu bossu, était la coqueluche de toutes les femmes et duquel
+on disait:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce petit prince si gentil,</span><br />
+ <span class="i0">Qui toujours chante et toujours rit,</span><br />
+ <span class="i0">Toujours caresse la mignonne,</span><br />
+ <span class="i0">Dieu gard' de mal le petit homme!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé
+laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du
+parti protestant.</p>
+
+<p>Celui-là, c'était le digne fils de son père qui, au combat de Jarnac,
+avait chargé à la tête de cinq cents gentilshommes avec un bras en
+écharpe et une jambe cassée, dont les os traversaient sa botte. Ce fut
+lui qui, le jour de la Saint-Barthélemy, à Charles IX, qui lui criait:
+<i>Mort</i> ou <i>messe!</i> répondait: <i>Mort!</i> tandis que Henri, plus prudent,
+répondait: <i>Messe!</i></p>
+
+<p>Celui-là, c'était le dernier des grands Condé de la première race.</p>
+
+<p>Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert
+de blessures, et assassiné par un autre Montesquiou. Il devait mourir
+tout simplement empoisonné par sa femme.</p>
+
+<p>Après une absence de cinq mois, il revint à son château des Andelys; sa
+femme, une demoiselle de La Trémouille, était enceinte d'un page gascon.
+Au dessert du dîner qu'elle lui donna à son retour, elle lui servit une
+pêche.</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, il était mort!</p>
+
+<p>La même nuit, le page se sauvait en Espagne.</p>
+
+<p>Accusée par le cri public, l'empoisonneuse fut arrêtée.</p>
+
+<p>Le fils de l'adultère naquit dans la prison où sa mère resta huit ans
+sans qu'on osât lui faire son procès, tant on était sûr de la trouver
+coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir
+s'éteindre les Condé, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit
+sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clémence
+royale, mais condamnée par la conscience publique.</p>
+
+<p>Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Condé, deuxième du nom,
+qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait épousé Mlle de
+Montmorency; l'histoire est curieuse et mérite que nous ouvrions une
+parenthèse pour la raconter, cette parenthèse dût-elle être un peu
+longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les
+romanciers certains détails qu'oublient de raconter les historiens, soit
+qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les
+ignorent eux-mêmes.</p>
+
+<p>En 1609, la reine Marie de Médicis montait un ballet, et le roi Henri IV
+boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, composé des plus
+jolies femmes de la cour, elle avait refusé d'admettre Jacqueline de
+Bueil, mère du héros de notre histoire, du comte de Moret.</p>
+
+<p>Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet étaient
+obligées, pour aller faire répétition à la salle de spectacle du Louvre,
+de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise
+humeur, fermait sa porte.</p>
+
+<p>Un jour, il la laissa entrebâillée.</p>
+
+<p>Par cette porte entrebâillée, il vit passer Mlle Charlotte de
+Montmorency.</p>
+
+<p>«Or, dit Bassompierre dans ses mémoires, il n'y avait rien sous le ciel
+de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni de plus
+parfait.»</p>
+
+<p>Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit
+immédiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil
+où il boudait et la suivit, comme Enée suivait Vénus enveloppée d'un
+nuage.</p>
+
+<p>Ce jour-là, et pour la première fois, il assista donc au ballet.</p>
+
+<p>Il y avait un moment où les dames, vêtues <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> en nymphes, et, si léger que
+soit de nos jours le costume de nymphe, il était encore plus léger au
+dix-neuvième siècle; il y avait, disons-nous, un moment où les dames
+vêtues en nymphes, faisaient toutes à la fois semblant de lever le
+javelot, comme si elles eussent voulu le lancer à un but quelconque;
+Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla
+vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait,
+était venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si
+bonne grâce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir
+le javelot pénétrer au plus profond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mme de Rambouillet et Mlle Paulet étaient de ce ballet, et ce fut de ce
+jour que toutes deux firent amitié avec Mlle de Montmorency,
+quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus âgées qu'elle.</p>
+
+<p>A partir de ce jour-là, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil;
+il était fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'à
+s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour
+cela que de trouver à la belle Charlotte un mari complaisant qui,
+moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermât d'autant
+plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage.</p>
+
+<p>Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait mariée à
+M. de Cesy, lequel était parti pour une ambassade le soir même de ses
+noces.</p>
+
+<p>Le roi croyait avoir son homme sous la main.</p>
+
+<p>Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultère. Marié de la
+main du roi et à la fille d'un connétable, la tache de sa naissance
+disparaissait.</p>
+
+<p>D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout
+ce que l'on voulut; le connétable donna cent mille écus à sa fille,
+Henri IV un demi-million, et Henri II de Condé, qui la veille avait dix
+mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir
+cinquante.</p>
+
+<p>Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas.</p>
+
+<p>Cependant il tint le côté de la convention qui consistait à rester la
+première nuit de ses noces dans une chambre séparée de celle de sa
+femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour
+bien lui prouver qu'elle était seule et maîtresse d'elle-même, elle se
+montrerait sur son balcon, ses cheveux dénoués et entre deux flambeaux.</p>
+
+<p>En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie.</p>
+
+<p>Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire
+ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac
+l'arrêta court, au moment où il allait chercher chez la belle Mlle
+Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne
+le consolaient pas.</p>
+
+<p>Après la mort du roi, M. de Condé rentra en France avec sa femme, qui
+était toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Condé que
+pendant les trois ans que son mari passa à la Bastille. Il est probable
+qu'avec les dispositions bien connues de M. de Condé pour les écoliers de
+Bourges, sans ces trois ans passés à la Bastille, ni le grand Condé, ni
+Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour.</p>
+
+<p>M. le prince était surtout connu pour son avarice; il courait à cheval
+dans les rues de Paris, sur une haquenée et avec un seul valet, quand il
+avait des procès ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellière,
+fameux avocat de l'époque, avait, comme les médecins, des jours de
+consultations gratis. Il y allait ces jours-là.</p>
+
+<p>Toujours fort mal vêtu, il avait fait ce soir-là meilleure toilette que
+de coutume; peut-être savait-il trouver le duc de Montmorency, son
+beau-frère, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui,
+le duc lui ayant dit que la première fois qu'il le rencontrerait vêtu
+d'une façon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le
+connaître.</p>
+
+<p>C'est que Henri II, duc de Montmorency, était l'antipode de Henri II,
+prince de Condé; c'était le frère de la belle Charlotte, et il était
+aussi élégant que M. de Condé l'était peu, aussi libéral que M. de Condé
+était avare. Un jour, ayant entendu dire à un gentilhomme que, s'il
+trouvait 20,000 écus à emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite:</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvés.</p>
+
+<p>Et sur un bout de papier, il écrivit au crayon: <i>Bon pour 20,000 écus</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Portez cela demain à mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tâchez
+de prospérer.</p>
+
+<p>Deux ans après, en effet, le gentilhomme rapporta à M. de Montmorency
+les 20,000 écus.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me
+les ayez rapportés, je vous les donne de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il avait été fort amoureux de la reine, en même temps que M. de
+Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge à ce sujet. La
+reine, qui coquetait avec tous deux, ne savait <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> lequel écouter, lorsque
+Buckingham vint à la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency
+n'eût alors que trente ans et que M. de Bellegarde en eût soixante. Il
+paraît que le vieux gentilhomme avait à cette occasion fait autant de
+bruit que le jeune prince, car, à cette époque, on fredonna ce couplet
+dans toutes les alcôves:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">L'astre de Roger</span><br />
+ <span class="i0">Ne luit plus au Louvre,</span><br />
+ <span class="i0">Chacun le découvre</span><br />
+ <span class="i0">Et dit qu'un berger</span><br />
+ <span class="i0">Arrivé de Douvre</span><br />
+ <span class="i0">L'a fait déloger.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Les rois, du moment où ils sont mariés, n'y voient pas plus clair que
+les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il à ce propos M. de
+Montmorency à Chantilly; rentré en grâce par l'influence de Marie de
+Médicis, il était revenu passer un mois à la cour, puis était parti pour
+son gouvernement du Languedoc, où il avait appris la nouvelle du duel et
+l'exécution en Grève de son cousin François de Montmorency, comte de
+Bouteville.</p>
+
+<p>Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce même Virginio Orsini, qui
+avait accompagné Marie de Médicis en France, il était neveu de la
+reine-mère; de là venait la protection dont elle l'honorait.</p>
+
+<p>Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le poète
+Théophile, avait la blancheur des neiges célestes, avait commencé par
+fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Réaux, une telle
+vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de
+galanterie en tête, qui ne voulût à toute force être cajolée par lui.</p>
+
+<p>Enfin, un compromis était intervenu entre le duc et sa femme, par lequel
+celle-ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui
+plairait, pourvu qu'il vînt les lui raconter. Une de ses amies lui
+disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnât à son mari une
+telle latitude, et surtout qu'elle en exigeât le récit.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, répondit-elle; je ménage ce récit-là pour le moment où nous
+sommes couchés, et j'y trouve toujours mon compte.</p>
+
+<p>Et en effet, il n'était point étonnant que les femmes, surtout celles de
+cette époque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince
+de trente-trois ans, de la première famille de France, riche à millions,
+gouverneur d'une province, amiral de France à 17 ans, duc et pair à 18,
+chevalier du Saint-Esprit à 25, qui comptait parmi ses ancêtres quatre
+connétables et six maréchaux, et dont la suite ordinaire se composait
+de cent gentilshommes et de trente pages.</p>
+
+<p>Mais revenons à la soirée de la princesse Marie. Quelques moments après
+l'arrivée à l'hôtel de Longueville du prince de Condé qui, nous l'avons
+dit, avait fait toilette, afin d'éviter les reproches de M. de
+Montmorency, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'huissier
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orléans.</p>
+
+<p>Toutes les conversations s'arrêtèrent; ceux qui étaient debout restèrent
+debout, ceux qui étaient assis se levèrent, la princesse Marie
+elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant à son
+tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comédie
+qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le théâtre,
+ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch17" id="ch17"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<h3>LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE.</h3>
+
+<p>Et, en effet, c'était la première fois que publiquement, et au milieu
+d'une grande soirée, le duc d'Orléans se présentait chez la princesse
+Marie de Gonzague.</p>
+
+<p>Il était facile de voir qu'il avait donné à sa toilette un soin tout
+particulier. Il était vêtu d'un pourpoint de velours blanc, passementé
+d'or, avec le manteau pareil, doublé de satin cerise; il portait des
+chausses de velours cerise, de la même couleur que la doublure de son
+manteau; il était coiffé, ou plutôt il tenait à la main, car, contre son
+habitude, il s'était découvert, et tout le monde le remarqua, il tenait
+à la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des
+plumes cerise. Enfin il était chaussé de bas de soie et de souliers de
+satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptées par lui
+sortaient, abondants et pleins d'élégance, de toutes les ouvertures de
+son pourpoint et à l'endroit des jarretières.</p>
+
+<p>Mgr Gaston était peu aimé, encore moins estimé. Nous avons dit le tort
+que lui avait fait dans ce monde brave, élégant et chevaleresque, sa
+conduite dans le procès de Chalais; aussi fut-il accueilli par un
+silence général.</p>
+
+<p>En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jeté un coup-d'&oelig;il
+d'intelligence à la douairière de Longueville. Dans la journée, on avait
+reçu une lettre de Son Altesse Royale qui prévenait Mme de Longueville
+de sa visite pour le soir et la priait, s'il était possible, <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>de lui
+ménager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie, à laquelle
+il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à
+communiquer.</p>
+
+<p>Il s'avança vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de
+chasse; mais comme on savait que devant la reine même il ne pouvait
+s'empêcher de siffler, personne ne s'inquiéta de cette inconvenance, pas
+même la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main.</p>
+
+<p>Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses
+lèvres, puis il salua courtoisement Mme la douairière de Longueville,
+s'inclina presque légèrement devant Mme de Combalet, et s'adressant à la
+fois aux cavaliers et aux dames:</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la
+nouvelle invention de M. Souscarrières; rien de plus commode, sur mon
+honneur. Connaissez-vous cela, princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques
+personnes qui ont employé ce véhicule pour me venir saluer ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en vérité ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne
+soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir
+à cette innovation pour laquelle il a donné privilége à M. de
+Bellegarde. Son père, qui est grand écuyer, n'aura dans toute sa vie
+rien inventé de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes
+ses charges à son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous,
+princesse, une brouette fort propre, doublée de velours, avec glaces
+quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas être vu, et où l'on est
+très bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller à
+deux. Cela est porté par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au
+galop, selon les besoins et la rétribution du voituré.</p>
+
+<p>J'ai essayé du pas tant que j'ai été dans le Louvre, et du trot quand
+j'ai été sorti; ils ont le pas fort cadencé et le trot fort doux. Ce
+qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais,
+vous chercher jusque dans le vestibule, où ne peuvent venir vous prendre
+les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied
+n'existant pas, on n'est jamais crotté; on pose la chaise, cela
+s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le
+parquet. Il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que l'invention ne
+devienne à la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant à
+Montmorency et en le saluant de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en suis servi aujourd'hui même, dit le duc en s'inclinant, et je
+suis en tout point de l'avis de Votre Altesse.</p>
+
+<p>Puis se retournant du côté du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait
+là:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du
+soleil sont près de nous, plus ils nous éclairent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant à moi, je suis plus que
+borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse
+Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi à ses voisins MM.
+les Quinze-Vingts.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Altesse désire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en
+donner. J'ai reçu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini
+près de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle
+a reçue du baron de Lautrec, son père, qui, comme vous le savez, est à
+Mantoue, près du duc de Rethellois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles être rendues
+publiques?</p>
+
+<p>&mdash;Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;En échange, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcôves, les
+seules qui m'intéressent, maintenant que j'ai renoncé à la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant.</p>
+
+<p>Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son éventail.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de
+fils?</p>
+
+<p>&mdash;Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince
+du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer;
+mais il y a quelques jours, il la donna à l'abbé de Retz, qui a fait
+semblant de la chauffer et l'a laissée tomber dans le feu, où elle a
+brûlé, après quoi l'abbé a pris son chapeau, a salué et est sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon
+compliment la première fois que je le rencontrerai.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a
+fait pis que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à la dernière visite qu'il a faite à sa s&oelig;ur, Mme de
+Saint-Pierre, à Reims, il dîna avec elle au parloir, et ensuite entra au
+couvent, comme prince, après le dîner; le voilà, avec ses seize ans,
+qu'il se met à courir après les religieuses, qu'il attrape la plus <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+belle, et que, bon gré mal gré, il l'embrasse.&mdash;Mon frère! criait Mme de
+Saint-Pierre, vous moquez vous des épouses de Jésus-Christ?&mdash;Bon!
+répondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on
+embrasse ses épouses, si telle n'était pas sa volonté.&mdash;Je me plaindrai
+à la reine! disait la religieuse embrassée, qui était très-jolie.
+L'abbesse eut peur.&mdash;Embrassez celle-là aussi, dit-elle au prince.&mdash;Ah!
+ma s&oelig;ur, elle est bien laide.&mdash;Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir
+fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous
+faites.&mdash;Est-ce bien utile, ma s&oelig;ur?&mdash;Très utile, ou la jolie se
+plaindra.&mdash;Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez,
+elle sera embrassée. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gré et
+empêcha la jolie de se plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc à Mme de
+Combalet.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Saint-Pierre a fait son rapport à mon oncle; mais mon oncle a
+une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai rencontré il y a un mois à peu près, dit M. le prince, avec un
+bas de soie jaune, en guise de plume, à son chapeau. Que voulait dire
+cette nouvelle folie?</p>
+
+<p>&mdash;Cela voulait dire, fit M. d'Orléans, qu'il était alors amoureux de la
+Villiers de l'hôtel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rôle dans lequel
+elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite,
+des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit à
+Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter à
+son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir après demander
+tout ce qu'il voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il a porté le bas trois jours, et voilà mon cousin de Guise,
+son père, qui vous dira que le quatrième, il n'est rentré à l'hôtel de
+Guise qu'à onze heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une belle vie pour un futur archevêque!</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons,
+une grosse blonde, joufflue, qui est à la reine, qu'il est amoureux;
+l'autre jour elle s'est purgée, il s'est informé de l'adresse de son
+apothicaire, il a pris la même drogue qu'elle, en lui écrivant: «Il ne
+sera pas dit que vous serez purgée, et que je ne me serai pas purgé en
+même temps que vous.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le maître fou a fait venir à
+l'hôtel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour.
+Imaginez-vous que je rentre à l'hôtel, et que je trouve la cour pleine
+de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois
+cents, avec une trentaine de baladins, qui traînaient chacun sa meute.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là, Joinville? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je me donne le spectacle, mon père, me répondit-il. Devinez pourquoi
+il avait fait venir tous ces bateleurs?&mdash;Pour leur promettre à chacun un
+louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne
+sautaient plus que pour Mlle de Pons.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit Gaston, qui, avec son caractère inquiet, trouvait que
+l'on s'occupait bien longtemps de la même chose, en votre qualité de
+voisine, chère douairière, vous devez avoir des nouvelles du pauvre
+Pisani; on m'en a donné hier de lui, qui n'étaient pas trop mauvaises.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les médecins
+répondaient à peu près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons en avoir de fraîches, dit le duc de Montmorency, j'ai
+déposé le comte de Moret à la porte de l'hôtel Rambouillet, où il a
+voulu aller en prendre en personne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc
+que Pisani avait voulu le faire tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le duc, mais il paraît que c'était un quiproquo.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tenez, dit le duc, le voilà, il vous racontera la chose lui-même,
+et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitôt que je veux dire
+vingt mots de suite.</p>
+
+<p>Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournèrent de son
+côté, et, nous devons le dire, tout particulièrement ceux des dames.</p>
+
+<p>N'ayant point été présenté encore à la princesse Marie, il attendit à la
+porte que M. de Montmorency l'y vînt prendre et le conduisît à la
+princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grâce dont il
+faisait toute chose.</p>
+
+<p>Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa
+la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois,
+qu'il avait vu en passant à Mantoue, baisa la main de la douairière de
+Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme
+de Combalet pour lui ouvrir la route, s'était détaché de sa guimpe et
+était allé tomber à terre, le lui tendit avec une charmante révérence,
+et, après s'être incliné profondément devant Mgr Gaston, alla prendre
+modestement sa place près du duc de Montmorency.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la cérémonie fut achevée,
+justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on
+s'occupe de moi en si bonne compagnie?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme
+qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la s&oelig;ur de Marion
+Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Holà! dit le prince, voilà une voix que je connais. N'est-ce pas celle
+de ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-dà! maître Jaquelino, répondit Mme de Fargis en s'avançant et en
+lui tendant la main.</p>
+
+<p>Le comte la lui serra. Puis tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle.
+Je suis amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;De moi?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, mais d'une autre beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Impertinent! Comment l'appelez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle jolie, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais vue.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit l'être.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi jugez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;A sa voix que j'ai entendue, à sa main que j'ai touchée, à son haleine
+que j'ai bue!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-là.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens.</p>
+
+<p>&mdash;O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui
+pourtant se ternit si vite!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames
+sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez
+appelé Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez été faire
+une visite à l'homme qui a voulu vous faire assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, répondit le comte de Moret, avec sa charmante légèreté, parce
+que, si je ne le suis pas encore, à coup sûr je serai un jour cousin de
+Mme de Rambouillet.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? demanda Monsieur d'Orléans, qui se piquait de connaître
+toutes les généalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par ma cousine de Fargis, qui a épousé M. de Fargis d'Angennes,
+cousin de Mme de Rambouillet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous donc cousin de Mme de Fargis?</p>
+
+<p>&mdash;Cela, répondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas,
+cousine Marina?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Puis avant d'être le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai été de ses
+bons amis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Mme de Combalet, à peine vous ai-je vu une fois ou deux chez
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a prié de cesser mes visites.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demanda Mme de Sablé.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que M. de Chevreuse était jaloux de moi.</p>
+
+<p>&mdash;A l'endroit de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Combien sommes-nous dans ce salon? trente, à peu près; je vous le
+donne à chacun en mille, cela fait trente mille.</p>
+
+<p>&mdash;Nous donnons notre langue aux chiens.</p>
+
+<p>&mdash;A l'endroit de sa femme!</p>
+
+<p>Un immense éclat de rire accueillit la déclaration du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa
+belle-s&oelig;ur on ne passât à elle, le comte n'achève pas l'histoire de son
+assassinat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de
+la Montagne, en disant que j'étais son amant?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que Mme de Chevreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'était Mme de Maugiron qui
+faisait mon bonheur. Certaine déviation qu'il a dans la taille le rend
+susceptible; certaines vérités que lui dit son miroir le rendent
+irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, où j'aurais été de grand
+c&oelig;ur, il a chargé un sbire de sa querelle; il est tombé sur un sbire
+honnête homme qui a refusé. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a
+voulu tuer le sbire, il l'a manqué; il a voulu tuer Souscarrières, qui
+ne l'a pas manqué. Et voilà l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas là l'histoire, insista Monsieur. Comment êtes-vous
+allé faire une visite à l'homme qui a voulu vous assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne âme,
+monseigneur. J'ai pensé que le pauvre Pisani croirait peut-être que je
+lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc été
+lui serrer franchement la main et lui dire que, si, à l'avenir, lui ou
+tout autre, croit avoir à se plaindre de moi, on n'aura qu'à m'appeler
+sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois
+pas le droit de refuser réparation à quiconque j'aurais offensé;
+seulement, je tâcherai de n'offenser personne.</p>
+
+<p>Et le jeune homme prononça ces paroles avec une telle douceur et en même
+temps <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> une telle fermeté qu'un murmure approbateur répondit au sourire
+franc et loyal qui s'épanouissait sur ses lèvres.</p>
+
+<p>A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que
+l'huissier annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Isabelle de Lautrec.</p>
+
+<p>Au moment où elle entra, on put, derrière elle, distinguer un valet de
+pied, à la livrée du château, qui l'avait accompagnée.</p>
+
+<p>En apercevant la jeune fille, le comte de Moret éprouva un sentiment
+d'attraction étrange et fit un pas comme pour aller à elle.</p>
+
+<p>Elle s'avança, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et,
+s'inclinant respectueusement devant son fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, j'ai congé de Sa Majesté pour apporter à Votre
+Altesse une lettre de mon père, renfermant de bonnes nouvelles pour
+vous, et je profite de la permission pour déposer, avec mes respects,
+cette lettre à vos pieds.</p>
+
+<p>Aux premières paroles qu'avait prononcées Mlle de Lautrec, le comte de
+Moret avait tressailli jusqu'au fond du c&oelig;ur, et, saisissant la main de
+Mme de Fargis et la secouant avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il, la voilà! la voilà! c'est elle que j'aime!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch18" id="ch18"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<h3>ISABELLE ET MARINA.</h3>
+
+<p>Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir
+son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait
+le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec
+était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de
+la princesse Marie.</p>
+
+<p>La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec
+était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau,
+d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la
+nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait
+l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de
+la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et
+blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci;
+sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds;
+mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa
+taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main,
+c'est-à-dire fin, délicat et cambré.</p>
+
+<p>Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit
+entre ses bras et la baisa au front.</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la
+fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient
+m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami,
+votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je
+puis en faire part à ceux qui nous aiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M.
+de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie
+les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté,
+les faire connaître en France.</p>
+
+<p>La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet,
+qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire
+la belle messagère.</p>
+
+<p>Marie lut d'abord la lettre tout bas.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que
+la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui
+étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se
+retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste
+de l'assemblée.</p>
+
+<p>Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun
+d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui
+soumet le c&oelig;ur à sa puissance, reçut le coup et le donna.</p>
+
+<p>Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse.</p>
+
+<p>Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le ch&oelig;ur
+des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu.</p>
+
+<p>L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à
+cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration
+historique faisait presque l'égale de celle des princes.</p>
+
+<p>Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en
+était sûr.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma
+chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie,
+envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de
+la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de
+Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en
+outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à
+assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+à Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait
+invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se
+désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir
+au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille
+écus de rente, en terre souveraine.</p>
+
+<p>«M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour
+l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.»</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec
+les protestants.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir
+en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais
+pas d'opposition.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de
+sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de
+Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est
+que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande
+nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le
+commandement de l'armée que l'on envoie en Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc,
+que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral,
+pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait,
+achètera un million le droit de diriger en personne la campagne
+d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme
+il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient
+pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million,
+au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien.</p>
+
+<p>Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége
+de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses
+frais de campagne.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas
+échapper cette occasion de faire valoir vos droits.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu
+de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être
+heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi,
+mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en
+féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de
+réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le
+trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me
+paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela
+arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près
+de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très
+cher frère le comte de Moret.</p>
+
+<p>Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston
+flattaient sa suprême ambition:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur,
+répondit-il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai
+de la mémoire.</p>
+
+<p>En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques
+mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit
+aussitôt par cette même porte.</p>
+
+<p>Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une
+guerre&mdash;certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le
+Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le
+Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue&mdash;donnait
+à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille
+expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans
+l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements.</p>
+
+<p>L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à
+la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait
+donné déjà passage à Mme de Longueville.</p>
+
+<p>Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le mot <i>Vauthier</i>, et
+tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la
+reine-mère.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier
+d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse
+Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je
+ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le
+chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien
+promis à personne.</p>
+
+<p>Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et
+les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son
+habitude.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p>
+
+<p>A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement
+général que causait la disparition successive de la douairière de
+Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur traversa le
+salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune
+fille interdite:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le
+monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue,
+a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir,
+après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte
+de Moret.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus
+interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit.</p>
+
+<p>En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal
+éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de
+Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une
+coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui
+passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux
+reproche, lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée!</p>
+
+<p>Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de
+Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait
+effleuré son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers
+cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus
+Astarté elle-même, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la
+pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme
+pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs,
+ses dents comme un fil de perles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en
+contente...</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'en contentera, dit la magicienne.</p>
+
+<p>Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure
+de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un
+nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros.</p>
+
+<p>Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans
+ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer
+son sang vers le c&oelig;ur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche
+entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille
+avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait
+son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une
+chaise en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Au Louvre!</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où
+il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la
+variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à
+peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en
+aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV
+pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera
+de leur faire face!</p>
+
+<p>Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta
+dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit
+conduire à l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch19" id="ch19"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<h3>OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, JOUE SON PETIT ROLE.</h3>
+
+<p>En voyant la douairière de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston
+sortir par la même porte, appelés par le même huissier, le reste de la
+société pensa bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire,
+et, soit discrétion, soit que onze heures qui venaient de sonner
+indiquassent le moment de la retraite, après avoir attendu un certain
+nombre de minutes, se retira.</p>
+
+<p>Mme de Combalet se retirait comme les autres, lorsque l'huissier, qui
+semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons
+déjà parlé, lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la douairière vous sera fort obligée, si vous voulez bien ne
+pas vous retirer sans l'avoir vue.</p>
+
+<p>Et, en même temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, où elle
+pouvait attendre seule.</p>
+
+<p>Mme de Combalet ne s'était pas trompée quand elle avait cru entendre ou
+plutôt avait entendu le nom de Vauthier.</p>
+
+<p>Vauthier avait en effet été envoyé à Mme de Longueville pour la prévenir
+que la reine-mère verrait avec regret se renouveler, dans des conditions
+régulières et fréquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orléans
+avait déjà faites à la princesse Marie de Gonzague.</p>
+
+<p>C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nièce pour lui
+faire part du message de la reine-mère.</p>
+
+<p>La princesse Marie, franche et loyale personne, <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> proposa à l'instant
+même de faire venir le prince et de lui demander une explication;
+Vauthier voulut se retirer, mais la douairière et la princesse exigèrent
+qu'il restât, et qu'il répétât au prince les propres termes dont il
+s'était servi à leur égard.</p>
+
+<p>On a vu comment le prince sortit du salon.</p>
+
+<p>Guidés par l'huissier, il entra dans le cabinet où il était attendu.</p>
+
+<p>En apercevant Vauthier, feint ou réel, il manifesta un éclair
+d'étonnement, et le couvrant de son &oelig;il dur, tout en marchant vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoyé?</p>
+
+<p>Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mère, la colère
+était feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie,
+qu'elle mettait à exécution à cette heure; mais il ignorait jusqu'à quel
+point Gaston entrait dans cette querelle supposée, qui devait, aux yeux
+de tous, séparer la mère et le fils.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine,
+votre auguste mère, je suis forcé, par conséquent, d'exécuter les ordres
+qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la
+douairière de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point
+encourager un amour qui irait à l'encontre des volontés du roi et des
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, monseigneur, répondit Mme de Longueville, il y a
+presque une accusation dans un désir royal exprimé de cette façon; nous
+attendrons donc de la loyauté de Votre Altesse que Sa majesté la reine
+soit exactement informée et des causes de votre visite et du but dans
+lequel elle est faite.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il
+savait prendre à l'occasion, et que même il prenait plus souvent qu'à
+l'occasion, vous êtes trop au courant des événements importants qui se
+sont passés à la cour de France depuis le commencement du siècle pour
+ignorer le jour et l'année où je suis né.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est née le 25 avril 1608.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 décembre 1628,
+c'est-à-dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc
+depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De
+plus, j'ai été marié une première fois contre mon gré. Je suis assez
+riche pour enrichir ma femme si elle était pauvre, assez grand seigneur
+pour l'ennoblir, si elle n'était pas noble, et je compte, la seconde
+fois, la raison d'état n'ayant rien à faire avec un cadet de famille,
+je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dirent à la fois Mme de Longueville et sa nièce, vous
+n'exigerez point, ne fût-ce que par égard pour nous, que M. Vauthier
+porte une pareille réponse à Sa Majesté la reine, votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas
+répondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui répondrai à Mme
+ma mère.</p>
+
+<p>Et il fit signe à Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tête et obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Mme de Longueville.</p>
+
+<p>Mais Gaston l'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, depuis plusieurs mois déjà, je dirai mieux, depuis que je l'ai
+vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour
+vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes
+vingt et un ans accomplis, car, de son côté, Dieu merci! ayant à peine
+seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un côté le
+mauvais vouloir de ma mère tente de m'éloigner d'elle; puisque, de
+l'autre, la politique veut que celle que j'aime épouse un pauvre petit
+prince d'Italie, je dirai à Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me
+rendent guère propre à la galanterie qui règne, c'est-à-dire à faire le
+malade, à être pâle et à être toujours prêt à m'évanouir, mais je ne
+vous en aime pas moins; c'est donc à vous de réfléchir à mon offre, car,
+vous le comprenez bien, l'offre de mon c&oelig;ur, c'est l'offre de ma main.
+Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et
+Paris, entre un petit prince italien et le frère du roi de France.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous étiez libre de vos
+actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dépendiez pas de la
+reine, du cardinal, du roi!</p>
+
+<p>&mdash;Du roi, madame, je dépends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire
+d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais
+quant au cardinal et à la reine, ce sont eux, peut-être, qui bientôt
+dépendront de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monseigneur? demandèrent les deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la
+franchise; mon frère Louis XIII, marié depuis treize ans, et n'ayant
+point d'enfants après treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant à
+sa santé, vous savez ce qu'elle est, et qu'évidemment, un jour ou
+l'autre, il me laissera le trône de France.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Mme de Longueville, vous <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> considérez, monseigneur, comme ne
+pouvant tarder, la mort du roi votre frère.</p>
+
+<p>La princesse Marie ne parlait point, mais comme son c&oelig;ur, en ne parlant
+pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tête, elle ne
+perdait point une parole de ce que disait Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'émerveille qu'il
+vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard.</p>
+
+<p>&mdash;Les augures? demanda Mme de Longueville.</p>
+
+<p>Marie redoubla d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère a consulté le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a
+répondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait
+parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'année 1630: c'est donc dix-huit
+mois que Fabroni lui donne à vivre, et même chose m'a été dite à
+moi-même et à plusieurs de mes domestiques par un médecin nommé Duval.
+Il est vrai que mal en a pris à ce dernier; car le cardinal, ayant su
+qu'il avait tiré l'horoscope du roi, l'a fait arrêter et condamner
+secrètement aux galères, en vertu des anciennes lois romaines, qui
+défendent de rechercher combien d'années le prince doit vivre. Eh bien,
+madame ma mère sait tout cela, ma mère s'attend, comme la reine et comme
+moi, à la mort de son fils aîné; c'est pourquoi elle veut, pour peser
+sur moi, comme elle a pesé sur mon frère, me marier à une princesse de
+Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point
+ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et à moins que vous n'éprouviez une
+invincible aversion pour moi, vous serez ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Mme la douairière de Longueville, monseigneur a-t-il une
+idée de ce que pense le cardinal de Richelieu à l'endroit de ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas du cardinal, nous l'aurons.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit le duc d'Orléans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez
+un peu.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle façon?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'en désespère; mais il n'y a de ce côté rien à obtenir de M. de
+Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'il épousait sa nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Combalet?</p>
+
+<p>Les deux femmes se regardèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier à une maison royale,
+passerait par tout ce que l'on voudrait.</p>
+
+<p>Les deux dames se regardèrent de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que monseigneur dit là est-il sérieux? demanda Mme de Longueville.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut plus sérieux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'alors j'en parlerais à ma fille qui a grande puissance sur
+son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-lui en, madame.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers la princesse Marie:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce
+complot votre c&oelig;ur ne se fait pas le complice du mien.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse sait que je suis fiancée au duc de Rethellois, dit la
+princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chaîne
+qui me lie et m'empêche de parler; mais le jour où ma chaîne sera
+brisée, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura
+pas à se plaindre de ma réponse.</p>
+
+<p>La princesse fit une révérence et s'apprêta à sortir; mais Gaston lui
+saisit vivement la main, et la baisant avec passion:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des
+hommes, et je ne veux pas douter de la réussite d'un projet auquel mon
+bonheur est attaché.</p>
+
+<p>Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston
+s'élançait par l'autre, avec la vivacité d'un homme qui a besoin d'aller
+chercher dans la fraîcheur de l'air extérieur un calmant à sa passion.</p>
+
+<p>Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de
+Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et
+qui, n'étant pas fermée, céda à la première pression; elle jeta presque
+un cri d'étonnement en se trouvant devant la nièce du cardinal, que
+l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante à
+celle où venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit la douairière, sachant Mgr le cardinal notre ami et
+notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystérieux, ou qui lui
+soit désagréable, je vous avais priée d'attendre la fin d'une
+explication entre nous et Sa Majesté la reine mère, explication
+provoquée par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse
+Royale Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, chère duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire
+que j'apprécie la délicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce
+cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda avec une certaine hésitation la douairière, vous avez
+entendu, je présume, toute la partie qui vous concernait? Quant à moi, à
+part l'honneur de voir ma <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> nièce duchesse d'Orléans, s&oelig;ur du roi, reine
+peut-être, je serais très-heureuse, madame, de vous voir entrer dans
+notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre
+pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que
+nous ayons besoin d'en user.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, répondit Mme de Combalet, et j'apprécie tout l'honneur
+qu'il y aurait pour moi à devenir la femme d'un prince du sang; mais en
+revêtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me
+remarier jamais, le second de me dévouer tout entière à mon oncle. Je
+tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien,
+que celui que j'éprouverais à voir la combinaison de Monsieur manquer à
+cause de moi.</p>
+
+<p>Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais
+en même temps avec le plus calme sourire du monde, congé de l'ambitieuse
+douairière, qui ne comprenait pas qu'il y eût un serment qui tînt devant
+la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch20" id="ch20"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<h3>EVE ET LE SERPENT.</h3>
+
+<p>Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obéissant à
+cet ordre, ses porteurs l'avaient déposée devant l'escalier de service,
+conduisant à la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait,
+pour le remplacer, à l'heure où se fermait le grand escalier,
+c'est-à-dire à dix heures du soir.</p>
+
+<p>Mme de Fargis reprenait, ce soir-là même, sa semaine près de la reine.</p>
+
+<p>La reine l'aimait fort, comme elle avait aimé, comme elle aimait encore
+Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'était fait connaître
+par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'&oelig;il
+ouvert. Cette éternelle rieuse était antipathique à Louis XIII, qui,
+même étant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de
+Chevreuse, exilée, comme nous l'avons déjà dit, on lui avait substitué
+Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie,
+ardente, effrontée, tout à fait propre à aguerrir la reine par ses
+exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespérée d'être placée
+près de la reine, c'était d'abord la position de son mari, de Fargis
+d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur à Madrid;
+mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'était d'être
+restée trois ans aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle
+s'était liée avec Mme de Combalet, qui l'avait recommandée au cardinal.</p>
+
+<p>La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en
+regrettant, tout en pleurant même encore Buckingham, aspirait sinon à
+des aventures, du moins à des émotions nouvelles. Ce c&oelig;ur de vingt-six
+ans, où jamais son mari n'avait été tenté de prendre la moindre place,
+demandait à être occupé par des semblants d'amour, à défaut de passions
+réelles, et comme ces harpes éoliennes, placées au haut des tours,
+jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration
+vague, à tous les souffles qui passaient.</p>
+
+<p>Puis son avenir n'était guère plus riant que le passé. Ce roi morose, ce
+triste maître, le mari sans désirs, c'était encore ce qu'il y avait de
+plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de
+plus heureux, à l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que
+chacun s'y attendait et y était préparé, c'était d'épouser Monsieur,
+qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berçait de l'espoir de la
+prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de désespoir
+ou d'amour, elle ne trouvât à sa situation un remède qui éloignât à tout
+jamais Gaston du trône, en la faisant régente.</p>
+
+<p>Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant:
+épouser Gaston d'Orléans, être régente ou renvoyée en Espagne.</p>
+
+<p>Elle se tenait donc triste et rêveuse dans un petit cabinet attenant à
+sa chambre, où n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son
+service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle
+tragi-comédie de Guilhem de Castro, que lui avait donnée M. de Mirabel,
+ambassadeur d'Espagne, et qui était intitulée la <i>Jeunesse du Cid</i>.</p>
+
+<p>A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et
+jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir
+une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et
+joyeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez!</p>
+
+<p>Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans
+le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant
+ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que
+tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras
+bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si cela était, ma belle Majesté, <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> ma gracieuse souveraine,
+dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps
+que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses
+mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te
+faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais
+plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature,
+puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les
+c&oelig;urs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me
+paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites
+qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis!</p>
+
+<p>&mdash;Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit
+siècles.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles?</p>
+
+<p>&mdash;Pas grand'chose de bon, ma chère Majesté. J'ai été amoureuse, à ce que
+je crois.</p>
+
+<p>&mdash;A ce que tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on
+ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main, à la première
+parole que tu dis.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté essaye un peu, et elle verra comment sa main sera
+reçue.</p>
+
+<p>Anne lui mit en riant sur les lèvres, le creux d'une main que Mme de
+Fargis, toujours à genoux devant elle, baisa avec passion.</p>
+
+<p>Anne retira vivement sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la
+fièvre. Et de qui es-tu amoureuse?</p>
+
+<p>&mdash;D'un rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, d'un rêve?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui, c'est un rêve, au milieu de notre époque, dans le siècle
+des Vendôme, des Condé, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada,
+que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et
+amoureux...</p>
+
+<p>&mdash;De toi?</p>
+
+<p>&mdash;De moi? Oui, peut-être. Seulement, il en aime une autre.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien à ce que tu me
+dis.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! Votre Majesté est une véritable religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmélites?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, avec Mme de Combalet.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu disais donc que tu étais amoureuse d'un rêve?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et même vous le connaissez, mon rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense que si je suis damnée à cause de ce péché-là, c'est
+pour Votre Majesté que j'aurai perdu mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Votre Majesté ne le trouve pas charmant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Notre messager, le comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet
+d'un vrai chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma chère reine, si tous les fils de Henri IV étaient comme lui,
+oh! je réponds bien que le trône de France ne chômerait pas d'héritiers,
+comme il fait en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;A propos d'héritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre
+une lettre qu'il m'a remise; elle était de mon frère Philippe IV, et me
+donnait un conseil que je ne comprends pas très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne
+comprenne pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant
+qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pénétration.</p>
+
+<p>Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je épargner une peine quelconque à Votre Majesté? demanda Mme de
+Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir où se trouve
+la lettre.</p>
+
+<p>Et elle alla à un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les
+meubles, amena un tiroir à elle, fit jouer le secret, et prit dans le
+double fond du tiroir la copie de la dépêche que lui avait apportée le
+comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzalès de Cordoue, en
+renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait être lue que de la
+reine seule.</p>
+
+<p>Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espèce de
+divan où elle était assise.</p>
+
+<p>&mdash;Mets-toi là près de moi, dit-elle à Mme de Fargis, en lui indiquant sa
+place sur le canapé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! sur le même siége que Votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faut que nous parlions bas.</p>
+
+<p>Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-elle, j'écoute et je me recueille. <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>D'abord, que disent
+ces trois ou quatre lignes-là?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps
+possible ton mari en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! et Votre Majesté appelle cela rien! Mais c'est tout à fait
+important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste
+en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours!
+Oh! que voilà donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il
+est à la hauteur du premier. Je déclare que Votre Majesté a pour
+conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite!</p>
+
+<p>&mdash;Ne seras-tu donc jamais sérieuse, même dans les choses les plus
+graves?</p>
+
+<p>Et la reine haussa doucement les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, voici ce que me dit mon frère Philippe IV.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce que ne comprend pas très bien Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air
+d'innocence parfaitement joué.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cela.</p>
+
+<p>«Ma s&oelig;ur&mdash;lut la reine&mdash;je connais par notre bon ami M. de Fargis, le
+projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son
+frère et successeur au trône, Gaston d'Orléans.»</p>
+
+<p>&mdash;Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais
+et peut-être pire que l'on n'avait.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc! et la reine continua:</p>
+
+<p>«Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort,
+vous vous trouvassiez enceinte.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voilà ce qui vaudrait mieux que tout.</p>
+
+<p>«&mdash;Les reines de France,»&mdash;poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant
+chercher le sens des paroles qu'elle lisait,&mdash;ont un «grand avantage sur
+leurs époux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en
+peuvent pas faire sans elles.»</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est cela que Votre Majesté ne comprend pas du tout?</p>
+
+<p>&mdash;Ou du moins qui me paraît impraticable, ma bonne Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir
+affaire, dans les circonstances comme celles-là, quand il s'agit
+non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la félicité
+d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire à une trop honnête
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous
+eussiez fait ce que j'eusse fait à votre place, ayant affaire à un homme
+aimant Votre Majesté plus que sa vie, puisqu'il a donné sa vie pour
+elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas
+appelé du tout...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il arriverait peut-être aujourd'hui que votre frère n'aurait
+pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce
+dauphin, si difficile à faire, serait fait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'eût été un double crime!</p>
+
+<p>&mdash;Où Votre Majesté voit-elle deux crimes dans une action que lui
+conseille non-seulement un grand roi, mais un roi connu par sa piété.</p>
+
+<p>&mdash;Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trône de
+France le fils d'un Anglais.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un péché
+véniel, et Votre Majesté n'a qu'à jeter les yeux autour d'elle pour
+s'assurer que c'est l'opinion de la majorité, sinon de ses sujets, du
+moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII,
+qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine
+d'en parler, non-seulement n'est pas même un péché véniel, mais une
+action louable.</p>
+
+<p>&mdash;Fargis!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous le savez bien, madame, au fond du c&oelig;ur, et vous n'en êtes
+pas à vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale,
+tandis que le silence accommodait tout.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc la première question jugée, et votre hélas! madame, me
+donne gain de cause; reste la seconde, et là, je suis forcée de dire que
+Votre Majesté a pleinement raison.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir
+affaire à un anglais, à un homme charmant, mais de race étrangère,
+supposons que vous ayez eu affaire à un homme non moins charmant que
+lui&mdash;Anne poussa un soupir&mdash;à un homme de race française, mieux encore,
+à un homme de race royale, à... un vrai fils de Henri IV, par exemple,
+tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses goûts, ses habitudes, son
+caractère, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini.</p>
+
+<p>&mdash;Toi aussi, Fargis, tu crois à ces calomnies?</p>
+
+<p>&mdash;Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre
+Majesté. <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> Supposons enfin que le comte de Moret se fût trouvé à la place
+du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime eût été aussi grand, et
+qu'au contraire, ce n'eût pas été un moyen dont la Providence se fût
+servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trône de France?</p>
+
+<p>&mdash;Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, là, madame, serait l'expiation du péché, puisqu'il y aurait
+sacrifice, et que, dans ce cas-là, vous vous sacrifieriez encore plus à
+la gloire et à la félicité de la France, qu'à vos propres intérêts.</p>
+
+<p>&mdash;Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne à un autre
+homme qu'à son mari et ne meure pas de honte la première fois qu'au
+grand jour, elle se trouve face à face avec cet homme-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! madame! dit Fargis, si toutes les femmes pensaient comme
+Votre Majesté, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs
+femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-là;
+mais depuis l'invention des éventails ce genre d'accidents est devenu
+beaucoup moins fréquent.</p>
+
+<p>&mdash;Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au
+monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-même est aussi perverse que
+toi. Et de qui est-il amoureux, ton rêve?</p>
+
+<p>&mdash;De votre protégée Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amené l'autre soir? Mais où
+l'avait-il vue?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au
+colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les
+cabinets noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un
+accord entre son père et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous
+recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnaître le service
+qu'il m'a rendu.</p>
+
+<p>&mdash;Et celui qu'il pourrait vous rendre encore!</p>
+
+<p>&mdash;Fargis!</p>
+
+<p>&mdash;Madame?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, elle vous répond avec le même calme que si elle ne vous
+disait pas des choses énormes. Fargis, viens m'aider à me mettre au lit,
+ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rêves avec tous
+tes contes.</p>
+
+<p>Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre à coucher, plus
+nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuyée à
+l'épaule de sa conseillère Fargis, que l'on pourra accuser de bien des
+choses, mais pas certainement d'égoïsme dans ses amours.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch21" id="ch21"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<h3>OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET QU'IL A DONNÉ A
+SOUSCARRIÈRES.</h3>
+
+<p>Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et
+déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui
+s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la
+princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de
+Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée
+en campagne de Marie de Médicis.</p>
+
+<p>Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous
+avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle
+dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait
+conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son
+ministre Bérulle.</p>
+
+<p>C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence
+fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il
+fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle
+s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie.</p>
+
+<p>Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours
+hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques.
+C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère
+dans la mort de Henri IV.</p>
+
+<p>Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV,
+qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et
+le plus suprême respect.</p>
+
+<p>L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait
+assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le
+complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur
+de l'argent de la France.</p>
+
+<p>Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis
+XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus
+qu'à prendre le chemin de l'exil.</p>
+
+<p>Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de
+son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son
+bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge,
+son tube de dentelle et son camail de fourrure, <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> revêtit une simple robe
+de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise
+à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la
+chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à
+l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>.</p>
+
+<p>De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On
+prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on
+tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et
+l'on se trouva rue de l'Homme-Armé.</p>
+
+<p>Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à
+l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à
+l'horloge des Blancs-Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il
+dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon
+veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient.</p>
+
+<p>Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du
+Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de la
+<i>Barbe Peinte</i>, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui
+demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil.</p>
+
+<p>C'était pour cela justement que le cardinal venait.</p>
+
+<p>Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en
+revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que
+l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un
+ancien.</p>
+
+<p>Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le
+moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se
+faire transporter à l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le
+connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin
+du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le
+secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte
+qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés
+dont il était l'objet.</p>
+
+<p>Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il
+avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la
+chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la
+belle Marina&mdash;Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,&mdash;l'avait gardée en
+location mensuelle.</p>
+
+<p>Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde
+portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la
+clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en
+se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la
+silhouette d'un capucin.</p>
+
+<p>Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui
+qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il
+nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne
+blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire
+remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable
+branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le
+général de l'ordre.</p>
+
+<p>Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus
+malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort
+et venait pour l'enterrer.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et
+de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le
+pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière,
+malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de
+coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en
+féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en
+convalescence.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une
+pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir
+faire ce compliment?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et
+secrètement avec vous, mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Justement! pour affaire d'Etat.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par
+ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence
+grise, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis
+l'Eminence rouge.</p>
+
+<p>Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de
+terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en
+effet vous-même, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au
+risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et
+sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces
+me le permettront.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs.</p>
+
+<p>Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal
+se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de c&oelig;ur du feu roi, dit le
+cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme
+énorme qui vous a été offerte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa
+mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M.
+d'Epernon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand
+le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de
+l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut
+affecté de cette catastrophe?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans
+la cour; à quatre heures précises, le roi descendit.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai?</p>
+
+<p>&mdash;Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point
+tout ce que je sais?</p>
+
+<p>&mdash;Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les
+pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez,
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans
+après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité,
+il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur
+laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort
+du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte.</p>
+
+<p>&mdash;On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler
+des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on
+avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs
+livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France
+périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en
+1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à
+plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné.</p>
+
+<p>Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent
+dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un
+cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé
+Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an
+1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait
+que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée
+de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il
+s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le
+front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal,
+d'un nommé Lagarde?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que
+j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en
+venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait
+vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme
+ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se
+rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à
+dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet,
+lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant
+la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son
+nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à
+M. d'Epernon!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez!</p>
+
+<p>&mdash;Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé
+le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez,
+disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En
+route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à
+peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y
+étaient nommés.</p>
+
+<p>&mdash;N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette
+communication?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui
+venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis
+il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son
+capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à
+l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal,
+arranger <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en
+changer.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la
+France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette
+exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être
+assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en
+habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de
+la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que
+vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler
+à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste
+comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je
+le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors
+que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes
+dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées?</p>
+
+<p>&mdash;Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon.
+M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu.
+Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du
+Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En
+voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi,
+il se détacha de la muraille et nous suivit.</p>
+
+<p>&mdash;C'était l'assassin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait
+dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la
+rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle
+Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son
+fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon
+de n'oublier aucun détail.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une
+magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près.
+Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!&mdash;Le peuple
+était triste et défiant.</p>
+
+<p>&mdash;En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point
+le roi à quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne
+s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! murmura le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et
+une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher
+appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des
+Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé.
+La voiture s'arrêta.</p>
+
+<p>En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et
+par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour
+laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi,
+cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la
+lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup;
+elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était
+mort.&mdash;«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui
+son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec
+l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les
+mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis
+pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et
+conduisez-le au Louvre!»</p>
+
+<p>Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc cria cela? demanda-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger
+qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me
+semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et
+je criais:&mdash;C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!&mdash;Lequel,
+criait-on, lequel?&mdash;Celui qui est habillé de vert.»</p>
+
+<p>On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne
+pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du
+Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la
+nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à
+l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne,
+comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien:
+«<i>E amazatto!</i>»</p>
+
+<p>&mdash;<i>Il est tué!</i> répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce
+qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste.</p>
+
+<p>&mdash;On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au
+Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin
+que tout le monde pût entrer. Je <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> m'y installai. Il me semblait que cet
+homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était
+passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il y vint, vous êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Il y vint, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Parla-t-il à Ravaillac?</p>
+
+<p>&mdash;Il lui parla.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu ce qu'il lui disait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot.</p>
+
+<p>&mdash;Faites alors.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui disait d'un air paterne: Mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;Il appelait Ravaillac mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les
+gens de bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment était l'assassin?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé.</p>
+
+<p>&mdash;Resta-t-il à l'hôtel de Retz?</p>
+
+<p>&mdash;Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il
+eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le
+17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure précise le roi fut-il tué?</p>
+
+<p>&mdash;A quatre heures vingt minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris?</p>
+
+<p>&mdash;A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait
+proclamé la reine régente.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec
+amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint,
+la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec
+Ravaillac.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je
+ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est
+le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les
+femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement:
+Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et
+comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il
+faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant
+lapider le coupable, il lapidait les murs.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne dénonça jamais personne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il
+croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit
+que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il
+voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au
+lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un
+petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un
+morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le
+tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient
+point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal
+publié; il y est dit: «<i>Ce qui se passa à la question est le secret de
+la cour.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue
+à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé
+et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M.
+Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et
+la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le
+tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de
+l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis
+en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il
+s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces,
+qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis.
+Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une
+voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la
+consolation d'un <i>Salve Regina</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette consolation lui fut-elle donnée?</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «<i>Judas à la
+damnation!</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de
+l'exécuteur, disiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant
+arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud
+il avait fait des aveux.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que
+lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans,
+peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers
+tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient
+pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures
+faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir,
+on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> du
+soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur
+et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.»</p>
+
+<p>Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta
+dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution,
+écrivit ce que lui dicta le patient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême,
+qu'avoua-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla
+seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous
+jamais entendu parler chez le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en disait-on?</p>
+
+<p>&mdash;Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur
+l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur,
+au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on
+encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais
+qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques
+amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu
+grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du
+duc et de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette feuille écrite?</p>
+
+<p>&mdash;Cette feuille écrite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux
+fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point
+assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit
+le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une
+cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever,
+mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui
+étaient autour de la barrière, sautèrent par-dessus, escaladèrent
+l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le
+peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et
+alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au
+Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres
+de la reine. Voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est tout ce que vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment
+fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions;
+mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable
+affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point
+entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue,
+s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et
+non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût
+l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac
+de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura
+six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour
+faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la
+reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619
+elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et
+je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le
+Parlement, qui arrêtait toute enquête, <i>vu la qualité des accusés</i>. Ce
+<i>vu la qualité des accusés</i> était une éternelle menace. Concini tué,
+Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser
+jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère
+et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un
+jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du
+Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que
+l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon
+innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison
+fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous
+ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où
+elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante
+ou morte.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi
+si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait
+qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance.</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> fut renfermée dans un <i>in
+pace</i>, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu sais où est cet <i>in pace</i>? demanda vivement le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des
+Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle,
+on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de
+laquelle on lui passait son boire et son manger.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'y as vue? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des
+pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent,
+ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre
+ici!»</p>
+
+<p>Le cardinal se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me
+faut!</p>
+
+<p>Puis à Latil:</p>
+
+<p>&mdash;Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de
+l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai
+pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps.</p>
+
+<p>&mdash;Temps de quoi? demanda Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais
+mourir?...</p>
+
+<p>Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut
+devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur
+qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé,
+qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement.</p>
+
+<p>Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le
+silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch22" id="ch22"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<h3>L'IN PACE.</h3>
+
+<p>Il était une heure et demie à peu près, mais l'heure avancée était une
+raison de plus pour que le cardinal poursuivît ses investigations. Il
+craignait, s'il se présentait pendant le jour à la porte de ce couvent
+infâme où l'on entassait tous les coquins ramassés dans les mauvais
+lieux de Paris, qu'on eût le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa
+visite, de faire disparaître celle qu'il y venait chercher. Il savait
+quel voile Concini, la reine-mère et d'Epernon avaient essayé d'étendre
+et même avaient étendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri
+IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre
+précédent, que les preuves écrites avaient disparu, il craignait que
+l'on ne fît disparaître les preuves vivantes.</p>
+
+<p>Latil n'était qu'un fil indicateur que, d'un moment à l'autre, la main
+de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle
+Ravaillac, disait-on, avait vécu six mois, et qui, pour être entrée dans
+ce secret d'Etat, était morte ou achevait de mourir dans un <i>in pace</i>,
+c'est-à-dire dans un de ces tombeaux si vantés par ces admirables
+tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre à leur
+prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales
+qu'ils se sont imposées à un âge où parfois ils ne peuvent savoir s'ils
+auront la force de les supporter.</p>
+
+<p>Il y avait loin de la rue de l'Homme-Armé, ou plutôt de la rue du Plâtre
+où la litière du faux capucin l'attendait, à la rue des Postes où était
+situé le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement où ont été
+depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prévint les objections que
+pouvaient faire les porteurs en leur glissant à chacun dans la main deux
+louis d'argent. Ils se recordèrent donc un instant sur le chemin le plus
+court qu'ils avaient à suivre et qui était la rue des Billettes, la rue
+de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue
+Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait à
+l'angle de la rue des Postes, où se trouvait au coin de la rue du
+Chevalier le couvent des Filles repenties.</p>
+
+<p>Lorsque la litière s'arrêta à la porte, deux heures sonnaient à l'église
+Saint-Jacques-du-Haut-Pas.</p>
+
+<p>Le cardinal passa sa tête par la portière et ordonna à l'un des porteurs
+de sonner vigoureusement.</p>
+
+<p>Le plus grand des deux porteurs obéit.</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait
+deux fois encore fait retentir la sonnette, une espèce de guichet
+s'ouvrit, et la tête de la s&oelig;ur tourière apparut, demandant ce que l'on
+voulait.</p>
+
+<p>&mdash;Dites que c'est un père capucin qui vient de la part du père Joseph
+pour parler à la supérieure de choses d'importance.</p>
+
+<p>Un des porteurs répéta mot pour mot la phrase du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;De quel père Joseph? demanda la tourière.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix impérative qui venait
+de l'intérieur de la litière, c'est le secrétaire du cardinal.</p>
+
+<p>La voix avait un tel accent d'autorité, que <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>la tourière ne fit pas
+d'autres questions, referma son guichet et disparut.</p>
+
+<p>Quelques instants après, la porte s'ouvrait à deux battants, la litière
+entrait sous la voûte du couvent, et la porte qui lui avait donné
+passage se refermait derrière.</p>
+
+<p>La litière fut déposée à terre, et le moine en descendit.</p>
+
+<p>&mdash;La supérieure va descendre? demanda-t-il à la tourière.</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même; mais si c'était seulement pour entretenir une de nos
+prisonnières que Votre Révérence fût venue, dit-elle, il n'était pas
+besoin de réveiller madame la supérieure pour cela: j'ai licence
+d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu
+portant le froc ou la robe.</p>
+
+<p>L'&oelig;il du cardinal lança un éclair.</p>
+
+<p>Ce qu'on lui avait dit était donc vrai, que les malheureuses que l'on
+enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs
+fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles.</p>
+
+<p>Le premier mouvement du prêtre sévère avait été de refuser l'offre de la
+tourière; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-être plus
+sûrement et plus rapidement à son but.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, conduisez-moi donc à la dame de Coëtman.</p>
+
+<p>La tourière fit un pas en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Révérence
+vient-elle de prononcer là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nom d'une de vos prisonnières, ce me semble.</p>
+
+<p>La tourière resta muette.</p>
+
+<p>&mdash;Celle que je désire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal
+assurée le cardinal, car il craignait de recevoir une réponse
+affirmative.</p>
+
+<p>La tourière continua de garder le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un
+accent où on commençait à sentir frémir l'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurité et venant de
+l'autre côté de la grille par laquelle on pénétrait dans l'intérieur du
+couvent.</p>
+
+<p>Le cardinal fixa un regard aigu du côté d'où venait la voix, et dans les
+ténèbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour être celle
+d'une seconde religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, demanda Richelieu, vous qui répondez si péremptoirement
+à une question qui ne vous est point adressée?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celle à laquelle il appartient de répondre aux questions de
+cette nature, quoique je ne reconnaisse à personne le droit de les
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je suis celui qui les fait, répliqua le cardinal, et auquel,
+bon gré mal gré, il faut que l'on réponde.</p>
+
+<p>Puis, se tournant du côté de la tourière, toujours immobile et muette:</p>
+
+<p>&mdash;Apportez une lumière, dit-il.</p>
+
+<p>Il n'y avait point à se tromper à l'accent de celui qui parlait; c'était
+la voix ferme et impérative de l'homme qui a le droit de commander.</p>
+
+<p>Aussi la tourière, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui
+était donné, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitôt avec une
+cire allumée.</p>
+
+<p>&mdash;Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un
+papier qu'il déplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'écriture,
+on vit briller un grand sceau de cire rouge.</p>
+
+<p>Et il tendit le papier à la supérieure, qui le prit à travers les
+barreaux de la grille.</p>
+
+<p>A travers les barreaux de la grille, en même temps, la tourière passait
+sa bougie allumée, de sorte que la supérieure pouvait lire les lignes
+suivantes:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Par ordre du cardinal-ministre, il est enjoint, au nom du pouvoir
+ temporel et spirituel, au nom de l'Etat et de l'Eglise, de répondre à
+ toutes les questions, quelles qu'elles soient, et sur quelque sujet
+ que ce soit, que lui fera le porteur des présentes, et de le mettre en
+ rapport avec celle des prisonnières qu'il lui désignera.</p>
+
+ <p>«Ce 13 décembre de l'an de grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, le
+ 1628e.</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Armand</span>, cardinal de <span class="smcap">Richelieu</span>.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Devant de pareils commandements, dit la supérieure, je n'ai qu'à
+m'incliner.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez alors ordonner à la s&oelig;ur tourière de rentrer chez elle et de
+s'y enfermer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, s&oelig;ur Perpétue, dit la supérieure, obéissez.</p>
+
+<p>S&oelig;ur Perpétue posa son chandelier sur la plus haute des marches
+conduisant à la grille, entra dans son tour et s'y renferma.</p>
+
+<p>Le cardinal, de son côté, ordonna à ses porteurs de se reculer avec leur
+litière jusqu'à la porte de la rue et de se tenir prêts à lui obéir au
+premier signal.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la supérieure avait ouvert la grille, et le cardinal
+pénétrait dans le parloir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'avez-vous dit, ma s&oelig;ur, demanda-t-il d'une voix sévère,
+que la dame de Coëtman était morte, tandis qu'elle ne l'était pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, répondit la supérieure, je regarde <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> comme morte toute
+personne qu'un jugement a séparée de la société de ses semblables.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-là seuls, reprit le cardinal, sont retranchés de la société de
+leurs semblables, sur lesquels s'est refermée la pierre du tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;La pierre du tombeau s'est refermée sur celle que vous demandez.</p>
+
+<p>&mdash;La pierre qui se referme sur une personne vivante n'est point la
+pierre du tombeau; c'est la porte d'une prison, et toute porte de prison
+peut se rouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Même, dit la religieuse en regardant le moine en face, lorsqu'un arrêt
+du Parlement a ordonné que cette porte resterait fermée dans le temps et
+l'éternité?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de jugement sur lequel la justice ne puisse revenir, et
+je suis celui que le Seigneur a envoyé sur la terre pour juger les
+juges.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un homme en France qui puisse parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais celui qui, au-dessous de lui par le rang, est au-dessus de
+lui par le génie, c'est Mgr le cardinal de Richelieu. Etes-vous le
+cardinal en personne? j'obéirai; mais mes ordres sont si précis que je
+résisterai à tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez cette lumière et conduisez-moi au tombeau de la dame de
+Coëtman, qui est au fond de la cour, à l'angle gauche; je suis le
+cardinal.</p>
+
+<p>Et en même temps, rabattant son capuchon, il mit à découvert cette tête
+qui faisait sur ceux qui la voyaient en certaines circonstances l'effet
+que faisait celle de Méduse dans l'antiquité.</p>
+
+<p>La supérieure resta un instant immobile, paralysée qu'elle était, non
+pas par la résistance, mais par l'étonnement; puis, avec cette
+obéissance passive qu'imposait en général à celui auquel il s'adressait,
+un commandement de Richelieu, elle se baissa, prit le chandelier, et, le
+bras tendu, marchant la première, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, monseigneur.</p>
+
+<p>Richelieu la suivit; on traversa la cour.</p>
+
+<p>Il faisait une nuit calme, mais froide et sombre; les étoiles brillaient
+dans un ciel obscur, avec ces scintillements qui indiquent la prochaine
+arrivée des gelées hivernales.</p>
+
+<p>La flamme de la cire montait verticalement vers le ciel; aucun souffle
+de vent ne venait la courber.</p>
+
+<p>Il se faisait autour du moine et de la religieuse un cercle de lumière,
+qui se déplaçait avec eux, et qui, tour à tour, éclairait les objets
+vers lesquels ils s'avançaient et laissait dans l'ombre ceux qu'ils
+dépassaient.</p>
+
+<p>Enfin, on commença d'apercevoir une construction ronde comme un marabout
+arabe; un trou noir et carré se dessinait au milieu, à la hauteur d'une
+poitrine d'homme: c'était la fenêtre; en approchant, on put voir que
+cette fenêtre était grillée, et que les barreaux formant cette grille
+étaient si rapprochés qu'à peine pouvait-on y passer le poing.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là, répondit la supérieure.</p>
+
+<p>Et, comme on avançait toujours, il sembla au cardinal qu'une figure
+livide et deux mains pâles collées à ces barreaux s'en détachaient et
+disparaissaient dans l'obscurité intérieure du sépulcre.</p>
+
+<p>Le cardinal s'approcha le premier, et, malgré l'odeur nauséabonde qui
+sortait de cette tombe, colla à son tour son visage aux barreaux pour
+tâcher de voir dans l'intérieur.</p>
+
+<p>Mais la nuit y était si profonde, qu'il ne put rien distinguer que deux
+lumières verdâtres qui brillaient dans l'obscurité comme deux yeux de
+bête fauve.</p>
+
+<p>Il recula d'un pas, prit la lumière des mains de la supérieure et la
+passa à travers les barreaux dans l'intérieur de la loge.</p>
+
+<p>Mais l'air y était si méphitique, si épais, si chargé de miasmes, qu'en
+entrant dans la loge, la flamme de la cire pâlit, diminua de volume et
+fut prête à s'éteindre.</p>
+
+<p>Le cardinal la tira à lui, et ce ne fut qu'à l'air extérieur qu'elle
+reprit sa vivacité.</p>
+
+<p>Alors, tout à la fois pour épurer l'air et pour éclairer l'intérieur de
+ce tombeau, le cardinal alluma le papier sur lequel était l'ordre signé
+par lui, et dont il n'avait plus besoin, puisqu'il s'était fait
+connaître, et jeta ce papier tout flamboyant dans la loge.</p>
+
+<p>Malgré l'intensité de l'atmosphère, il s'y fit alors une lumière assez
+grande pour que le cardinal pût voir contre la muraille, en face de la
+porte, une figure accroupie, les coudes sur les deux genoux, le menton
+sur ses deux poings; elle était complétement nue, à part un lambeau de
+vêtement qui la couvrait de la ceinture aux genoux; ses cheveux
+tombaient sur ses épaules, et de leur extrémité balayaient la dalle
+humide.</p>
+
+<p>Cette figure était livide, hideuse, grelottante; elle regardait ce moine
+qui venait la chercher dans sa nuit avec des yeux caves, fixes, presque
+insensés.</p>
+
+<p>Des gémissements réguliers sortaient à chaque haleine de sa poitrine,
+pénibles comme le souffle des agonisants. La douleur avait été si longue
+et si persistante, que la plainte s'était <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> régularisée en un râle
+monotone et douloureux.</p>
+
+<p>Le cardinal, quoique peu tendre à la douleur d'autrui, et même à la
+sienne, frissonna des pieds à la tête à ce spectacle, et jeta un regard
+de menaçant reproche à la supérieure qui murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'était l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre de qui? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Du jugement.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc le texte de ce jugement?</p>
+
+<p>&mdash;Que Jacqueline Le Voyer, dite marquise de Coëtman, femme d'Isaac de
+Varenne, sera enfermée dans une loge de pierre qui sera refermée sur
+elle, afin que personne n'y puisse pénétrer, et où elle ne sera nourrie
+que de pain et d'eau.</p>
+
+<p>Le cardinal passa la main sur son front.</p>
+
+<p>Puis, se rapprochant de la lucarne grillée, et par conséquent de la loge
+où la nuit s'était faite de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, dit-il, poussant sa voix vers le point de la loge où il
+avait vu la pâle figure; est-ce vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame
+de Coëtman?</p>
+
+<p>&mdash;Du pain, du feu, des habits? répondit la prisonnière.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande, répéta le cardinal, si c'est vous qui êtes Jacqueline
+Le Voyer, dame de Coëtman?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, j'ai froid, répondit la voix en s'accentuant d'un
+douloureux sanglot.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez d'abord à ce que je vous demande, insista le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je vous dis que je suis celle que vous venez de nommer, vous me
+laisserez mourir de faim: voilà deux jours que l'on m'oublie malgré mes
+cris.</p>
+
+<p>Le cardinal jeta un second regard sur la supérieure.</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre! l'ordre! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre était de la nourrir de pain et d'eau, et non de la laisser
+mourir de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi s'obstine-t-elle à vivre? dit la supérieure.</p>
+
+<p>Le cardinal sentit quelque chose comme un blasphème lui monter à la
+bouche.</p>
+
+<p>Il se signa.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, vous direz de qui cet ordre est venu de la laisser
+mourir, ou, j'en jure Dieu, vous prendrez sa place dans cette loge!</p>
+
+<p>Puis, revenant à la misérable qui était l'objet de la discussion:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me dites que c'est bien vous qui êtes la dame de Coëtman; si
+vous répondez fidèlement et sincèrement aux questions que j'ai à vous
+faire, dit le cardinal, dans une heure vous aurez des habits, du feu et
+du pain.</p>
+
+<p>&mdash;Des habits! du feu! du pain! s'écria la prisonnière; sur quoi
+jurez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sur les cinq plaies de Notre Seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je ne vous crois pas; ce sont les prêtres et les religieuses qui
+me torturent depuis neuf ans, laissez-moi mourir; je ne parlerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'étais gentilhomme avant d'être prêtre, s'écria le cardinal, et
+je vous jure sur ma foi de gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Et, à votre avis, demanda la prisonnière, qu'adviendrait-il à celui
+qui aurait manqué à ces deux serments?</p>
+
+<p>&mdash;Il serait perdu d'honneur dans ce monde et damné dans l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, s'écria-t-elle; oui, n'importe ce qui puisse arriver, je
+dirai tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je suis content de ce que vous direz, avec tout cela, pain,
+habits, feu, vous aurez la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;La liberté! s'écria la prisonnière, s'élançant contre l'ouverture à
+laquelle apparut sa figure hâve: oui, je suis Jacqueline le Voyer, dame
+de Coëtman; oui, je dirai tout, tout, tout!</p>
+
+<p>Puis, comme atteinte d'un accès de folie joyeuse:</p>
+
+<p>&mdash;La liberté! hurla-t-elle en éclatant de rire, mais de ce rire sinistre
+qui fait frissonner, et en secouant ses barreaux avec une force dont on
+eût cru ce corps débile et maigre, incapable, la liberté!&mdash;Oh! vous êtes
+donc Notre Seigneur Jésus-Christ en personne pour dire aux morts:
+Levez-vous et sortez de vos tombeaux!</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, dit le cardinal en se tournant vers la supérieure,
+j'oublierai tout, si dans cinq minutes, j'ai des instruments à l'aide
+desquels on puisse faire à ce sépulcre une ouverture assez grande pour
+que cette femme y puisse passer.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, dit la supérieure.</p>
+
+<p>Le cardinal fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous éloignez pas, ne vous éloignez pas! dit la prisonnière, si
+elle vous emmène avec elle, vous ne reviendrez pas, je ne vous reverrai
+plus; le rayon céleste qui est descendu dans mon enfer s'éteindra, et je
+retomberai dans ma nuit.</p>
+
+<p>Le cardinal étendit la main vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, pauvre créature, dit-il: avec l'aide de Dieu, ton
+martyre touche à sa fin.</p>
+
+<p>Mais elle, saisissant de ses mains décharnées <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> la main du cardinal et la
+retenant comme dans un double étau:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je la tiens! s'écria-t-elle, votre main; la première main d'homme
+qui se soit étendue vers moi depuis dix ans; les autres étaient des
+griffes de tigres. Sois bénie, sois bénie, ô main humaine!</p>
+
+<p>Et la prisonnière couvrit la main du cardinal de baisers.</p>
+
+<p>Il n'eut point le courage de la lui retirer, et, appelant ses deux
+porteurs qui accoururent:</p>
+
+<p>&mdash;Suivez cette femme, dit-il, en leur montrant la supérieure, elle va
+vous donner les outils nécessaires à éventrer cette tombe; il y a cinq
+pistoles pour chacun de vous.</p>
+
+<p>Les deux hommes suivirent la supérieure, qui, la lumière à la main, les
+conduisit dans une espèce de caveau où l'on mettait les instruments de
+jardinage, et d'où ils sortirent cinq minutes après, le plus grand des
+deux portant une pioche sur son épaule, et l'autre une pince à la main.</p>
+
+<p>Ils sondèrent la muraille, et, à l'endroit où elle leur parut la moins
+épaisse, ils se mirent à la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, monseigneur, demanda la supérieure, que dois-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Allez faire chauffer votre propre chambre, ordonna le cardinal, et
+préparer un souper.</p>
+
+<p>La supérieure s'éloigna, le cardinal put la suivre des yeux, grâce à la
+cire allumée qu'elle emportait avec elle. Il la vit rentrer dans
+l'intérieur du couvent. Probablement, l'intention ne lui était pas même
+venue de lutter contre l'événement qui s'accomplissait; elle savait trop
+bien qu'au point où elle en était, quoique le pouvoir du cardinal fût
+loin d'avoir atteint la hauteur à laquelle il devait parvenir, elle
+n'avait à attendre de miséricorde que de lui, sa puissance
+ecclésiastique étant encore plus étendue à cette époque que sa puissance
+temporelle. Sous ces deux rapports, elle relevait entièrement de lui;
+comme maison de correction du pouvoir temporel, comme maison religieuse
+du pouvoir ecclésiastique.</p>
+
+<p>Lorsque la prisonnière entendit résonner sur la pierre les coups de
+pioche et les grincements de la pince, elle crut seulement alors à ce
+que lui avait promis le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'écria-t-elle. Oh! qui êtes-vous,
+afin que je vous bénisse dans ce monde et dans l'éternité?</p>
+
+<p>Mais, quand elle entendit tomber les premières pierres à l'intérieur,
+quand ses yeux, habitués aux ténèbres comme ceux des oiseaux de nuit,
+perçurent l'infiltration, non pas de la lumière, mais de l'obscurité
+transparente qui se faisait dans son tombeau par une autre ouverture que
+par celle de cette lucarne grillée, qui depuis neuf ans lui donnait tout
+ce qui entrait de lumière dans ses yeux et tout ce qui entrait d'air
+dans sa poitrine, elle lâcha la main du cardinal, s'élança vers cette
+ouverture, et, au risque d'avoir les mains brisées par les coups de
+pioche, elle saisit les pierres, les secouant de toutes ses forces, et
+essayant de les desceller, pour hâter de son côté l'&oelig;uvre de sa
+délivrance.</p>
+
+<p>Et, avant même que le trou fût assez grand pour qu'elle en pût sortir,
+elle passa la tête, puis les épaules, s'inquiétant peu de les meurtrir
+et de les déchirer, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Aidez-moi, mais aidez-moi donc! tirez-moi hors de mon tombeau, mes
+libérateurs bénis, mes frères bien-aimés!</p>
+
+<p>Et comme, par l'effort qu'elle avait fait, elle était déjà sortie à
+moitié, ils prirent par dessous les bras ce corps qui avait la couleur
+et la froideur de la pierre, de laquelle elle semblait éclore, et le
+tirèrent à eux.</p>
+
+<p>Le premier mouvement de la pauvre créature, lorsqu'elle fut sortie,
+lorsqu'elle eut à pleins poumons respiré un air pur, lorsqu'elle eut
+étendu ses bras avec un douloureux cri de joie vers les étoiles, fut de
+tomber à genoux pour remercier Dieu; puis, voyant à deux pas d'elle son
+sauveur debout, elle tendit les bras de son côté et s'élança vers lui
+avec un cri de reconnaissance.</p>
+
+<p>Mais lui, soit pitié pour cette femme demi-nue, soit pudeur pour
+lui-même, avait déjà détaché sa robe de moine qui, pour être revêtue et
+dévêtue plus vite, s'ouvrait du haut en bas par devant, et l'avait
+étendue sur ses épaules, tandis que lui demeurait avec le costume
+complet de cavalier, en velours noir avec des rubans violets.</p>
+
+<p>&mdash;Couvrez-vous de cette robe, ma s&oelig;ur, lui dit-il, en attendant les
+habits qui vous sont promis.</p>
+
+<p>Puis, soit émotion, soit manque de forces, comme elle chancelait:</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes gens, dit-il aux porteurs en leur donnant une bourse qui
+pouvait contenir le double de ce qu'il leur avait promis, prenez entre
+vos bras cette femme trop faible pour marcher, et me l'apportez dans la
+chambre de la supérieure.</p>
+
+<p>Puis, montant à cette chambre, où selon l'ordre qu'il avait donné, un
+grand feu s'allumait dans l'âtre, et où deux bougies brûlaient sur une
+table:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il à la supérieure, du papier, <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> une plume, de l'encre,
+et laissez-nous.</p>
+
+<p>La supérieure obéit.</p>
+
+<p>Le cardinal, resté seul, s'accouda sur la table en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois je crois que le Seigneur est avec moi.</p>
+
+<p>En ce moment, le plus grand des deux hommes apporta dans ses bras, comme
+il eût fait d'un enfant, la prisonnière, privée de tout sentiment, et la
+déposa, enveloppée dans la robe de moine, à quelque distance du feu, à
+la place que lui indiquait du doigt le cardinal.</p>
+
+<p>Puis, saluant respectueusement, comme si connaissant la grandeur du
+rang, il y ajoutait celle de l'action, il sortit.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch23" id="ch23"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<h3>LE RÉCIT.</h3>
+
+<p>Le cardinal demeura seul avec cette pauvre créature inanimée, que l'on
+eût pu croire morte, si des frissonnements nerveux n'eussent agité de
+temps en temps la robe de gros drap qui l'enveloppait, de telle façon
+que l'on ne voyait aucune partie de sa personne, mais seulement le
+relief de son corps, relief qui semblait bien plus celui d'un cadavre
+que d'une personne vivante.</p>
+
+<p>Mais peu à peu, la bienfaisante influence du feu se fit sentir, les
+agitations du froc devinrent plus fréquentes; deux mains, que l'on eût
+prises pour celles d'un squelette, si leurs ongles, démesurément longs,
+n'eussent indiqué qu'elles appartenaient à un corps n'ayant point encore
+épuisé la somme de ses souffrances en ce monde, sortirent hors des
+manches, s'allongeant instinctivement vers le feu; puis, la tête pâle
+avec les orbites de ses yeux agrandis par la souffrance, bistrée
+jusqu'au milieu des joues, ses lèvres tirées par en haut et par en bas,
+laissant voir ses dents serrées, apparut à son tour, roide comme celle
+d'une tortue sortant de sa carapace. Les jambes se tendirent dans la
+même direction, laissant voir à l'extrémité de la robe deux pieds de
+marbre; puis, par un mouvement d'une roideur tout automatique, le corps
+se trouva assis, et sourdes comme si elles sortaient de la poitrine d'un
+trépassé, on entendit ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Du feu! comme c'est bon du feu!</p>
+
+<p>Et, comme un enfant qui n'en connaît pas le danger, elle s'approcha
+insensiblement de ce feu, dont ses membres glacés mesuraient mal la
+chaleur.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, ma s&oelig;ur, dit le cardinal, vous allez vous brûler!</p>
+
+<p>La dame de Coëtman tressaillit, et se tourna tout d'une pièce du côté
+d'où venait la voix; elle n'avait point vu que la chambre fût occupée
+par une autre personne qu'elle, ou plutôt elle n'avait rien vu que ce
+feu, l'attirant à lui, et lui donnant le vertige comme un abîme.</p>
+
+<p>Elle regarda un instant le cardinal, qu'elle ne reconnut point dans son
+habit de cavalier, ne l'ayant vu que sous sa robe de moine.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle. Je connais votre voix; mais vous,
+je ne vous connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celui qui vous a déjà donné un vêtement et du feu, et qui va
+vous donner du pain et la liberté.</p>
+
+<p>Elle fit un effort de mémoire, et essayant de se souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit-elle, en se traînant vers le cardinal, oui, vous m'avez
+promis tout cela; puis elle regarda autour d'elle, et baissant la voix:
+mais pourrez-vous tenir ce que vous m'avez promis? J'ai des ennemis
+terribles et puissants.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, vous avez un protecteur plus terrible et plus puissant
+qu'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu!</p>
+
+<p>La dame de Coëtman secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a oubliée bien longtemps! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais quand il se souvient une fois, il n'oublie plus.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien faim! dit-elle.</p>
+
+<p>Au même moment, comme si elle eût donné un ordre, et que cet ordre eût
+été exécuté, la porte s'ouvrit et deux religieuses apportant du pain, du
+vin, une tasse de bouillon et un poulet froid entrèrent.</p>
+
+<p>A leur vue, la dame de Coëtman poussa un cri d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes bourreaux! mes bourreaux! cria-t-elle. Défendez moi.</p>
+
+<p>Et elle alla s'accroupir derrière le fauteuil du cardinal, afin de
+mettre son défenseur inconnu entre elle et les religieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'apporte est-il suffisant, monseigneur? demanda du seuil de la
+chambre la supérieure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais vous voyez la terreur qu'inspirent vos s&oelig;urs à la
+prisonnière; qu'elles déposent ce qu'elles apportent sur cette table et
+qu'elles se retirent.</p>
+
+<p>Les religieuses déposèrent sur le bout de la table opposée à la dame de
+Coëtman le bouillon, le poulet, le pain, le vin, le verre.</p>
+
+<p>Une cuiller était dans la tasse, une fourchette <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> et un couteau étaient
+dans le même plat que le poulet.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit la supérieure à ses religieuses.</p>
+
+<p>Toutes trois allaient sortir.</p>
+
+<p>Le cardinal fit un geste en levant le doigt, la supérieure, qui vit que
+c'était à elle que ce geste s'adressait, s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Songez que je goûterai à tout ce que mangera et boira cette femme,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le pouvez sans crainte, monseigneur, répondit la supérieure.</p>
+
+<p>Et, faisant une révérence, elle sortit.</p>
+
+<p>La prisonnière attendit que la porte fût refermée, et alors elle étendit
+un bras décharné vers la table, qu'elle regardait en même temps d'un
+&oelig;il avide.</p>
+
+<p>Mais le cardinal s'empara de la tasse de bouillon, dont il but d'abord
+une ou deux gorgées, et se tournant vers l'affamée, qui, les bras
+étendus vers lui, le couvrait du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux jours que vous n'avez mangé, m'avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Trois, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'appelez-vous monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu que la supérieure vous appelait ainsi, et d'ailleurs il
+faut que vous soyez un grand de la terre pour oser prendre ma défense
+comme vous le faites.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a trois jours que vous n'avez mangé, raison de plus pour
+prendre toute sorte de précautions. Prenez cette tasse, mais buvez le
+bouillon par cuillerée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que vous ordonnez, monseigneur, en tout et toujours.</p>
+
+<p>Elle prit avidement la tasse des mains du cardinal et porta la première
+cuillerée de bouillon à la bouche.</p>
+
+<p>Mais la gorge semblait s'être resserrée, l'estomac semblait s'être
+rétréci, le bouillon ne passa qu'avec difficulté et douloureusement.</p>
+
+<p>Peu à peu cependant la difficulté diminua, et après la quatrième ou
+cinquième cuillerée, elle put boire le reste à même la tasse.</p>
+
+<p>En l'achevant, sa faiblesse était si grande qu'une sueur froide lui
+passa sur le front et qu'elle fut prête à s'évanouir.</p>
+
+<p>Le cardinal lui versa le quart d'un verre de vin, lui recommandant après
+l'avoir goûté lui-même, de le boire à petites gorgées.</p>
+
+<p>Elle le but à plusieurs reprises, ses joues se colorèrent d'une teinte
+fiévreuse, et mettant la main à sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, c'est du feu que je viens de boire.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, lui dit le cardinal, remettez-vous un peu, nous allons
+causer.</p>
+
+<p>Et, lui approchant un fauteuil à l'angle de la cheminée, en face de lui,
+il l'aida à s'asseoir dessus.</p>
+
+<p>Nul, en voyant cet homme avoir pour ce débris humain les soins d'une
+garde-malade, n'eût certes voulu reconnaître en lui ce terrible prélat,
+la terreur de la noblesse française, qui faisait tomber les têtes que la
+royauté n'eût pas même essayé de faire plier.</p>
+
+<p>Peut-être objectera-t-on que son intérêt se cachait derrière sa
+miséricorde.</p>
+
+<p>Mais à ceci nous répondrons que la cruauté politique, lorsqu'elle est
+nécessaire, devient une justice.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien faim encore, dit la pauvre femme, en jetant un regard avide
+vers la table.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, dit le cardinal, vous mangerez. En attendant, j'ai
+tenu ma promesse: vous avez chaud, vous allez manger, vous allez avoir
+des habits, vous allez être libre; tenez la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous connu Ravaillac et où l'avez-vous vu pour la
+première fois?</p>
+
+<p>&mdash;A Paris, chez moi. J'étais la confidente en toutes choses de Mme
+Henriette d'Entragues; Ravaillac était d'Angoulême, il y demeurait place
+du duc d'Epernon. Il y avait eu deux mauvaises affaires: accusé d'un
+meurtre, il avait été un an en prison, puis acquitté; mais en prison, il
+avait fait des dettes, il n'en sortit que pour y rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous jamais entendu parler de ses visions?</p>
+
+<p>&mdash;Il me les raconta lui-même. La plus importante et la première fut
+celle-ci: une fois qu'il allumait du feu, la tête penchée, il vit un
+sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme; ce sarment
+devint la trompette sacrée de l'archange, il s'adapta de lui-même à sa
+bouche, et, sans qu'il eût besoin de souffler dedans, d'elle-même elle
+sonnait la guerre sainte, tandis qu'à droite et à gauche de sa bouche
+s'échappaient des torrents d'hosties.</p>
+
+<p>&mdash;N'étudia-t-il point la théologie? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Il se borna à étudier cette seule question: «Du droit que tout
+chrétien a de tuer un roi ennemi du pape.» Lorsqu'il sortit de prison,
+M. d'Epernon sachant que c'était un homme religieux et visité de
+l'esprit du Seigneur, et qu'il avait été clerc chez son père, qui était
+solliciteur de procès, l'envoya à Paris suivre un procès qu'il y avait.
+M. d'Epernon lui donna, comme il devait passer par Orléans, des
+recommandations pour M. d'Entragues <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> et pour sa fille Henriette, qui lui
+donnèrent une lettre, afin qu'à Paris il logeât chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Quel effet vous fit-il la première fois que vous le vîtes? demanda le
+cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Je fus fort effrayée de sa figure: c'était un homme grand et fort,
+charpenté vigoureusement, d'un roux foncé et noirâtre. Quand je le vis,
+je crus voir Judas; mais quand j'eus ouvert la lettre de Madame
+Henriette, quand j'y eus lu qu'il était fort religieux, quand j'eus
+reconnu moi-même qu'il était fort doux, je n'en eus plus peur.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce point de chez vous qu'il alla à Naples?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour le duc d'Epernon; il y mangea chez un nommé Hébert,
+secrétaire du duc de Guise, et, pour la première fois, il annonça qu'il
+tuerait le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais déjà cela, un nommé Latil m'a dit la même chose que vous.
+Avez-vous connu ce Latil?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui. C'était à l'époque où je fus arrêtée, le page de confiance de
+M. d'Epernon; lui aussi, doit savoir beaucoup de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il sait, il me l'a dit; continuez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien faim, dit la dame de Coëtman.</p>
+
+<p>Le cardinal lui versa un verre de vin et lui permit d'y tremper un peu
+de pain. Après avoir bu ce vin et mangé ce pain, elle se sentit toute
+réconfortée.</p>
+
+<p>&mdash;A son retour de Naples vous le vîtes? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, Ravaillac? Oui; ce fut alors que par deux fois, le jour de
+l'Ascension et de la Fête-Dieu, il me dit tout, c'est-à-dire qu'il était
+décidé à tuer le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel air avait-il en vous faisant cette confidence?</p>
+
+<p>&mdash;Il pleurait, disant qu'il avait des doutes, mais qu'il était forcé.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par la reconnaissance qu'il devait à M. d'Epernon, qui faisait
+assassiner le roi pour tirer la reine-mère du danger où elle était.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quel danger était la reine-mère?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi voulait faire faire le procès de Concini comme concussionnaire
+et le faire condamner à être pendu; celui de la reine-mère comme
+adultère, et la renvoyer à Florence.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette confidence faite, que résolûtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comme Ravaillac ne savait point à cette époque que la reine-mère en
+fût, je pensai à lui tout dire. Le roi, à qui j'avais écrit pour lui
+demander une audience, n'ayant point répondu, et de fait à cette époque
+il pensait à toute autre chose, étant au plus fort de son amour pour la
+princesse de Condé, j'écrivis donc à la reine, et cela par trois fois,
+que j'avais un avis important à lui donner pour le salut du roi, et
+j'offrais de donner toute preuve. La reine me fit répondre qu'elle
+m'écouterait, que j'attendisse trois jours. Les trois jours se
+passèrent, le quatrième, elle partit pour Saint-Cloud.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui vous fit-elle dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Par Vauthier, qui, à cette époque, était son apothicaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée vous vint alors?</p>
+
+<p>&mdash;Que Ravaillac se trompait, et que la reine-mère était du complot.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comme j'étais résolue de sauver le roi à tout prix, j'allai aux
+jésuites de la rue Saint-Antoine demander le confesseur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous reçurent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Fort mal.</p>
+
+<p>&mdash;Y trouvâtes-vous le père Cotton?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le père Cotton était sorti. Je fus reçue par le père procureur,
+qui me répondit que j'étais une visionnaire.&mdash;Avertissez au moins le
+confesseur de Sa Majesté, lui dis-je.&mdash;A quoi bon? répondit-il.&mdash;Mais,
+si l'on tue le roi! m'écriai-je.&mdash;Mêlez-vous de vos affaires.&mdash;Prenez
+garde! lui dis-je, s'il arrive malheur au roi, je vais droit aux juges,
+et je leur dis vos refus.&mdash;Alors, allez au père Cotton lui-même.&mdash;Où
+est-il?&mdash;A Fontainebleau. Mais inutile que vous y alliez, j'irai
+moi-même.</p>
+
+<p>Le lendemain, ne me fiant pas à la parole du père procureur, je louai
+une voiture et j'allais partir pour Fontainebleau lorsque je fus
+arrêtée.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se nommait le procureur des jésuites?</p>
+
+<p>&mdash;Le père Philippe. Mais de la prison, j'écrivis encore deux fois à la
+reine, et l'une des lettres, j'en suis certaine, lui est parvenue.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre lettre?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre fut envoyée par moi à M. de Sully.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par Mlle de Gournay.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cela; une vieille demoiselle qui fait des livres.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Elle alla trouver M. de Sully à l'Arsenal; mais comme les
+noms d'Epernon et de Concini y étaient, et que je disais les divers avis
+donnés par moi à la reine, M. de Sully n'osa montrer ma lettre au roi;
+seulement il lui dit qu'il était menacé, et que s'il voulait il nous
+ferait venir au Louvre, moi et <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> Mlle de Gournay. Mais le roi, par
+malheur, avait reçu tant d'avis de ce genre, qu'il en haussa les
+épaules, et que M. de Sully rendit la lettre à Mlle de Gournay, comme ne
+méritant pas créance.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle date pouvait avoir cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Elle devait être du 10 ou du 11 mai.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conservée?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enlevée de la prison où
+j'étais, pendant une nuit&mdash;alors je comptais encore le temps&mdash;c'était
+pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule,
+me fit lever, et me lut un arrêt du Parlement qui me condamnait à passer
+le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fenêtre
+une lucarne grillée, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau.
+Je trouvais bien rude et bien injuste d'être en prison pour avoir essayé
+de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anéantit. En
+entendant lire le jugement, je tombai évanouie sur le plancher; je
+n'avais que vingt-sept ans. Combien d'années allais-je donc avoir à
+souffrir! Pendant mon évanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans
+une voiture. L'air, qui me frappa le visage à travers une fenêtre
+ouverte, me fit revenir à moi. J'étais assise entre deux exempts, dont
+chacun me tenait le poignet avec une petite chaîne. J'avais sur moi une
+robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je
+savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je
+ne savais pas ce que c'étaient que les filles repenties, et j'ignorais
+où le couvent était situé. La voiture passa à travers une porte qui
+s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une voûte, entra dans une cour et
+s'arrêta près du tombeau dont vous m'avez tirée. Il y avait une
+ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts
+passa derrière moi. J'étais à demi morte: je ne fis aucune résistance.
+Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chaînes avec lesquelles on
+me tenait les poignets me fut passée autour du col, et le second exempt
+me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait
+librement. Dès qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans
+les ténèbres se mirent au travail; c'était deux maçons; ils muraient
+l'ouverture. Seulement alors je revins à moi. Je poussai un cri terrible
+et voulus m'élancer vers eux. J'étais retenue par le col. J'eus un
+instant l'idée de m'étrangler, et je tirai de toutes mes forces; les
+anneaux de ma chaîne m'entrèrent dans le col, mais comme la chaîne
+n'avait pas de n&oelig;ud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma
+force, j'espérais que cette tension suffirait, mon souffle râlait, mes
+yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lâcha la chaîne, je me
+précipitai vers l'ouverture, mais les maçons avaient déjà eu le temps de
+la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains à travers l'ouverture,
+essayant de démolir cette bâtisse encore fraîche; un des maçons couvrit
+mes deux mains de plâtre, et l'autre posa une énorme pierre dessus.
+J'étais prise comme dans un piége. Je criai, je hurlai, j'envisageai
+d'un coup d'&oelig;il le nouveau supplice auquel j'allais être condamnée.
+Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais
+attachée au côté opposé à la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux
+mains scellées dans une muraille. Je demandai grâce. Un des maçons, sans
+me répondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent,
+j'arrachai de l'interstice mes deux mains à moitié écrasées, et j'allai
+tomber au-dessous de la lucarne, épuisée par le double effort que
+j'avais fait pour m'étrangler et pour empêcher les maçons de fermer
+l'ouverture. Pendant ce temps, leur &oelig;uvre ténébreuse et fatale
+s'accomplit. Quand je revins à moi, la porte de mon tombeau était murée,
+j'étais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement était mis
+à exécution.</p>
+
+<p>Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me
+roulai dans mon tombeau en poussant des cris désespérés; pendant ces
+quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim;
+je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le
+cinquième jour, ma gorge brûlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'était
+mon consentement à la vie.</p>
+
+<p>Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur
+laquelle on reviendrait certainement. Qu'il était impossible que sous le
+règne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV était
+toute-puissante, je me disais qu'il était impossible que l'on me punît,
+moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier
+qui l'avait assassiné, car son supplice à lui avait duré une heure, et
+Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'années
+devait durer le mien.</p>
+
+<p>Mais cette espérance, elle aussi, avait fini par s'éteindre.</p>
+
+<p>Quand je fus résolue à vivre, je demandai de la paille pour me coucher,
+mais la supérieure me répondit que le jugement portait que j'aurais pour
+nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement eût voulu que <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+j'eusse de la paille pour lit, il l'eût mis dans son arrêt. On me refusa
+donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille.</p>
+
+<p>J'avais espéré, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je
+mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid était une mort
+assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou
+plutôt je m'évanouis, succombant à la rigueur du temps. Je me réveillai
+glacée, roidie, paralysée, mais je me réveillai.</p>
+
+<p>Je vis renaître le printemps, je vis reparaître les fleurs, je vis
+reverdir les arbres, de douces brises pénétrèrent jusqu'à moi, et je
+leur exposai mon visage baigné de larmes. L'hiver semblait avoir tari en
+moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps,
+c'est-à-dire avec la vie.</p>
+
+<p>Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mélancolie me
+pénétra le premier rayon de soleil qui, à travers ma lucarne, vint
+illuminer mon sépulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir
+et de le presser sur mon c&oelig;ur; hélas! il m'échappait aussi fugitif que
+les espérances dont il semblait être le symbole.</p>
+
+<p>Pendant les quatre premières années et une partie de la cinquième, je
+marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les
+enfants m'avaient jeté pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le
+cinquième hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que
+je vivais? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'oublier jusqu'à
+ceux qui me restaient à vivre.</p>
+
+<p>Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer
+qu'une muraille humide, mes vêtements commencèrent à s'user; au bout de
+deux ans ils se déchirèrent comme du papier détrempé, puis ils tombèrent
+en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander
+d'autres; mais la supérieure me répondit que le jugement portait qu'on
+me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas
+qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et à l'eau,
+mais pas à autre chose.</p>
+
+<p>Je me dénudai peu à peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la
+première année j'avais eu tant de peine à supporter, vêtue d'une chaude
+robe de laine, je les subis nue ou à peu près. Je ramassais les lambeaux
+qui tombaient de mes vêtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur
+ma peau. Mais peu à peu, ils tombèrent les uns après les autres comme
+les écorces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des
+prêtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis,
+je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de
+l'humanité. Ils se mirent à rire. Depuis que j'étais nue, il en venait
+plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le
+pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains.</p>
+
+<p>Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale, à peu près comme
+vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je
+mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins,
+je ne me sentais pas vivre.</p>
+
+<p>Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture à l'heure
+habituelle. Je crus que c'était un oubli involontaire. J'attendis, le
+soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me répondit pas. La nuit,
+quoique souffrant déjà beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin,
+dès le jour, j'étais aux barreaux de ma fenêtre, pour voir venir ma
+nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses
+passèrent, j'appelai, mais elles ne se retournèrent même pas, elles
+disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on
+était résolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible
+nature que la nôtre! C'eût été un immense bonheur pour moi que la mort,
+j'en eus peur!</p>
+
+<p>Cette seconde nuit-là, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant
+ces courts assoupissements, je fis des rêves terribles. J'éprouvais
+d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me réveillaient au
+bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait
+fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour
+aller au-devant de ma nourriture; j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait
+pas. La journée s'écoula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus
+pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier.</p>
+
+<p>Inutile de dire que l'on ne vint point à mes cris.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus
+trouver le mot Dieu, qui, à cette heure, me vient si facilement à la
+bouche.</p>
+
+<p>Le jour s'assombrit, l'ombre commença de se faire dans mon sépulcre,
+puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'éprouvais de telles angoisses,
+que je crus que c'était la dernière. Je ne criais plus, je n'en avais
+point la force, je râlais.</p>
+
+<p>Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une
+seule m'échappât. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les
+parois de mon crâne, et en faire jaillir des millions d'étincelles.
+Enfin, minuit <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on
+ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite à une pareille heure, arriva
+jusqu'à moi. Je me traînai jusqu'à ma lucarne, aux barreaux de laquelle
+je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas
+tomber, et je vis de la lumière sous la voûte d'abord, dans le parloir
+ensuite; puis cette lumière descendit dans la cour et se dirigea de mon
+côté. Un instant j'espérai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait
+la supérieure était un moine, tout fut fini: mes mains lâchèrent les
+barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'être
+soudées au fer, et j'allai m'asseoir où vous m'avez vue.</p>
+
+<p>Il était temps, vingt-quatre heures de plus, vous ne trouviez que mon
+cadavre.</p>
+
+<p>Comme si elle eût attendu la fin de ce récit pour entrer et peut-être en
+effet l'attendait-elle, la supérieure, aux dernières paroles que
+prononça la dame de Coëtman, parut sur le seuil de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Les ordres de monseigneur? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord et avant tout, une question, et à cette question, je vous l'ai
+dit, il s'agit de répondre fidèlement.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends, monseigneur, dit la supérieure en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est venu vous dire que l'on s'étonnait que cette pauvre créature,
+nue, au pain et à l'eau, et déjà plus qu'à moitié descendue au sépulcre,
+vécût si longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;C'est monseigneur qui m'ordonne de parler? dit la supérieure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui, en vertu de ma double autorité spirituelle et
+temporelle, vous dis: Je veux savoir quel est le véritable bourreau de
+cette femme, les autres n'étaient que des tortureurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est messire Vauthier, astrologue et médecin de la reine-mère.</p>
+
+<p>&mdash;Celui à qui j'ai adressé mes lettres, dit la dame de Coëtman, mais qui
+à cette époque n'était que son apothicaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le cardinal, il faut que le désir de ceux qui voulaient
+la mort de cette femme soit accompli.&mdash;Il étendit la main vers la dame
+de Coëtman.&mdash;Pour tout le monde, excepté pour vous et pour moi, cette
+femme est morte. Voilà pourquoi cette nuit vous avez fait ouvrir la
+prison; c'était pour en tirer son cadavre. Et maintenant faites
+enterrer, à sa place et sous son nom, une pierre, un soliveau, une
+véritable morte que vous irez prendre dans le premier hôpital venu, peu
+m'importe, cela vous regarde et non pas moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera fait comme vous l'ordonnez, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Trois de vos religieuses sont dans le secret: la tourière qui nous a
+ouvert la porte, les deux s&oelig;urs qui ont apporté le souper. Vous leur
+expliquerez ce qui arrive à ceux qui parlent quand ils devraient se
+taire. D'ailleurs&mdash;il montra de son doigt sec et impératif la dame de
+Coëtman&mdash;d'ailleurs elles auront l'exemple de madame sous les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout. Seulement, en descendant, vous aurez la bonté de dire au
+plus grand de mes deux porteurs qu'il me faut d'ici à un quart d'heure
+une seconde chaise, pareille à la première, seulement fermant à clé,
+avec des rideaux aux portières.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui transmettrai les ordres de Monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit le cardinal, laissant reprendre à son caractère le
+côté jovial qui en était une des faces les plus accentuées, face que
+nous avons déjà vue apparaître pendant la nuit où il avait donné à
+Souscarrières et à Mme Cavois ce brevet des chaises, dont il venait par
+lui-même de constater la commodité, et que nous verrons plus d'une fois
+encore se faire jour dans le reste de notre récit;&mdash;maintenant, dit le
+cardinal à la dame de Coëtman, je crois que vous êtes assez bien pour
+manger une aile de cette volaille et pour boire un demi-verre de ce vin
+à la santé de notre bonne supérieure.</p>
+
+<p>Trois jours après, notre chroniqueur l'Etoile écrivait d'après les
+renseignements envoyés par la supérieure des Filles repenties la note
+suivante de son journal:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre
+ qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et
+ d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis
+ l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au
+ pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de
+ Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec
+ Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV.</p>
+
+ <p>«Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.»</p>
+</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch24" id="ch24"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<h3>MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.</h3>
+
+<p>Pendant tout le temps que le récit de la dame de Coëtman avait duré, le
+cardinal avait écouté avec l'attention la plus profonde <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> ce long et
+douloureux poëme; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime
+ressortît une preuve morale de la complicité de Concini, de d'Epernon et
+de la reine-mère dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matérielle
+n'avait surgi, visible, éclatante, irréfragable.</p>
+
+<p>Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le
+cristal, c'était non seulement l'innocence de la dame de Coëtman, mais
+encore son dévouement pour empêcher le parricide odieux du 14 mai,
+dévouement qu'elle avait payé de neuf ans de prison à la Conciergerie,
+et de neuf ans de sépulcre aux Filles-Repenties.</p>
+
+<p>Ce qui restait au cardinal à se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtînt
+à tout prix, puisque le procès de Ravaillac était brûlé, c'était cette
+feuille de papier écrite sur la roue et contenant les dernières
+révélations de Ravaillac.</p>
+
+<p>Mais là était la difficulté, nous dirons même l'impossibilité, et
+c'était par là, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le
+cardinal se livrer, c'était par là qu'il avait commencé; mais du premier
+coup, il était allé se heurter à un obstacle qu'il avait regardé comme
+infranchissable.</p>
+
+<p>Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille était restée
+entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par
+malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury était mort, et ce
+n'était qu'après le procès de Chalais, à son retour de Nantes, que le
+cardinal avait songé à faire collection de preuves contre la reine-mère,
+parce que ce n'était qu'à l'époque du procès de Chalais qu'il avait pu
+apprécier l'étendue de la haine que Marie de Médicis lui portait.</p>
+
+<p>Messire Joly de Fleury avait laissé un fils et une fille.</p>
+
+<p>Le cardinal les avait appelés tous deux en son cabinet de sa maison de
+la place Royale, et les avait interrogés sur l'existence de cette
+feuille, si importante pour lui et même pour l'histoire.</p>
+
+<p>Mais cette feuille n'était plus entre leurs mains, et voici comment elle
+en était sortie.</p>
+
+<p>Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15
+à 16 ans, tout vêtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux,
+s'était présenté chez M. Joly de Fleury, accompagné d'un compagnon de
+dix ou douze ans plus âgé que lui.</p>
+
+<p>Le rapporteur au Parlement les avait reçus dans son cabinet, s'était
+entretenu pendant près d'une heure avec eux, les avait reconduits avec
+toutes sortes de marques de respect, jusqu'à la porte de la rue, où un
+carrosse, chose rare à cette époque, les attendait, et le soir, au
+souper, le digne magistrat avait dit à ses enfants:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander
+ cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue,
+ dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux
+ encore, qu'elle n'a jamais existé.»</p>
+</div>
+
+<p>Le cardinal, cinq ou six mois avant l'époque où notre récit a commencé,
+avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille
+et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogés. Ils
+avaient d'abord essayé de nier l'existence de la feuille, comme le leur
+avait conseillé leur père; mais pressés de questions par le cardinal,
+après s'être consultés un instant, ils avaient fini par tout lui dire.</p>
+
+<p>Seulement, ils ignoraient complétement quels pouvaient être les deux
+visiteurs mystérieux, qui, selon toute apparence, étant leur propriété,
+étaient venus demander à leur père cette pièce importante et l'avaient
+emportée avec eux.</p>
+
+<p>C'était six mois après que la gravité du danger dont il était menacé
+avait forcé le cardinal à se livrer à de nouvelles recherches.</p>
+
+<p>Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pièce, complément de l'édifice
+qu'il bâtissait pour s'y mettre à l'abri des coups de Marie de Médicis,
+lui était nécessaire, mais plus que jamais il désespérait de la trouver.</p>
+
+<p>Cependant, comme l'avait dit le Père Joseph, la Providence avait tant
+fait jusque-là pour le cardinal, qu'il était permis d'espérer qu'elle ne
+s'arrêterait point en si beau chemin.</p>
+
+<p>En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre
+que Mme de Coëtman avait écrite au roi, qu'elle avait fait parvenir à
+Sully par l'intermédiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'eût
+gardée, soit qu'il l'eût rendue à Mlle de Gournay.</p>
+
+<p>Au reste, rien n'était plus facile à savoir: le vieux ministre, ou
+plutôt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l'été son
+château de Villebon, l'hiver son hôtel de la rue Saint-Antoine, situé
+entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait
+que, fidèle aux habitudes de travail prises par lui, il était toujours
+levé et dans son cabinet à cinq heures du matin.</p>
+
+<p>Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il était quatre
+heures.</p>
+
+<p>A cinq heures et demie précises, après avoir passé à sa maison de la
+place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prévenir <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> ses
+deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumônier, et
+Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient à déjeuner, et de faire
+savoir à son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui
+avant midi, le cardinal frappait à l'hôtel de Sully, lequel lui était
+ouvert par un suisse habillé comme on l'était sous le règne que l'on
+commençait d'appeler: le règne du grand roi.</p>
+
+<p>Profitons de cette visite que rend Richelieu à Sully, le ministre
+méconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du passé, pour
+évoquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalités les plus
+curieuses de la fin du seizième et du commencement du dix-septième
+siècle, personnalité assez mal comprise et surtout assez mal rendue par
+les historiens, qui se sont contentés de la regarder en face,
+c'est-à-dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour
+et de l'étudier sous ses différents aspects.</p>
+
+<p>Maximilien de Béthune, duc de Sully, arrivé, à l'époque où nous en
+sommes, à l'âge de soixante-huit ans, avait de singulières prétentions à
+l'égard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme
+son père et son grand-père, descendre de la maison des comtes de Béthune
+de Flandre, il s'était fait un arbre généalogique dans lequel il
+descendait d'un Ecossais nommé Béthun, ce qui lui offrait l'avantage,
+lorsqu'il écrivait à l'évêque de Glasgow, de l'appeler: <i>Mon cousin</i>. Il
+avait encore une autre vision, c'était de se dire allié à la maison de
+Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur
+d'Autriche et du roi d'Espagne.</p>
+
+<p>Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il était né au village de
+Rosny, près de Mantes, était, malgré sa parenté avec l'archevêque de
+Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un
+assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estrées, croyant se faire de
+lui un serviteur dévoué, et ayant d'ailleurs à se plaindre de la rude
+franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri
+IV que ce mauvais courtisan ferait place à Sully, Henri IV&mdash;et c'était
+un des grands défauts de ce grand roi&mdash;oublieux jusqu'à l'ingratitude et
+faible jusqu'à la lâcheté au sujet de ses maîtresses, Henri IV ne se
+souvint plus, sous cette pression égoïste de Gabrielle, que M. de Sancy,
+pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui
+aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la
+couronne.</p>
+
+<p>Or, ces sacrifices faits à la France, le pauvre surintendant des
+finances, était devenu si pauvre, que loin qu'il se fût enrichi, comme
+le devait faire son successeur, Henri IV avait été obligé de lui
+donner, ce que l'on appelait à cette époque-là un arrêt de défense, et
+qui n'était rien autre chose qu'un sauf-conduit contre ses créanciers;
+aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractère assez facétieux, se laissait
+parfois arrêter comme un créancier ordinaire, et conduire jusqu'à la
+porte de la prison, puis arrivé là, il leur montrait son arrêt, tirait
+sa révérence aux huissiers et s'en revenait de son côté, les laissant
+aller du leur où bon leur semblerait.</p>
+
+<p>Mais la première chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le
+moment fut venu de prouver sa reconnaissance à sa protectrice, fut
+d'être infidèle à la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant
+dans son désir d'épouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout
+faits, parla sérieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans
+Sully un des antagonistes les plus acharnés de cette union.</p>
+
+<p>Cette idée de Henri IV d'épouser Gabrielle n'était cependant pas une
+simple fantaisie d'amoureux.</p>
+
+<p>Il voulait donner à la France une <i>reine française</i>, chose qu'elle
+n'avait jamais eue.</p>
+
+<p>Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde
+connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle
+que fût la femme qu'il épousât, cette femme aurait une grande influence
+sur les destinées de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il
+donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues
+avec la brève vivacité du commandement militaire, chacun savait que ce
+terrible capitaine, qui voulait qu'on le crût libre et absolu, avait
+chez lui, femme ou maîtresse, son général, qui, de sa chambre à coucher,
+donnait le plus souvent ses ordres au conseil.</p>
+
+<p>Sous un pareil roi, c'était donc une grosse affaire que le mariage.</p>
+
+<p>Peu importait aux Espagnols d'avoir été vaincus à Arques et à Ivry, si
+une reine espagnole de naissance ou d'esprit, écartant Gabrielle,
+entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le
+royaume.</p>
+
+<p>Lorsque Henri IV avait décidé de se remarier, il était à peu près le
+seul souverain de l'Europe qui portât l'épée; c'était l'homme unique, le
+vainqueur apparaissant à l'Europe, monté sur le grand cheval au panache
+blanc d'Ivry. Eh bien, cette épée, celle de la France, il ne fallait
+point qu'elle lui fût volée à son chevet par une reine étrangère.</p>
+
+<p>Voilà ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de génie, ce que
+Richelieu, par exemple, <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> eût compris, et ce que ne comprit point Sully.</p>
+
+<p>Sully qui, par son &oelig;il bleu et dur, et par son teint de rose, à
+soixante ans, justifiait peut-être sa prétention d'être d'origine
+écossaise, était beaucoup plus craint qu'aimé, même de Henri IV; il
+portait la terreur partout, dit Marbault, secrétaire de
+Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur.</p>
+
+<p>C'était un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une
+main active, énergique, et, chose plus rare, une main financière. Il
+tenait déjà dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre,
+les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie.
+Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de
+grand-maître à son père, un homme médiocre. Sully ne cherchait qu'une
+occasion d'être ingrat, on la lui offrait, il la saisit.</p>
+
+<p>Du jour où Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce
+passe-droit à Sully, elle avait donné sa démission de reine de France.</p>
+
+<p>Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres
+princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrétaire
+d'Etat de Fresne envoya à Sully la quittance du baptême des enfants de
+France:&mdash;«Il n'y a pas d'<i>enfants de France</i>,» dit Sully en renvoyant la
+quittance.</p>
+
+<p>Le roi n'osa insister.</p>
+
+<p>C'était, dans Sully, une façon de tâter son maître. Peut-être, si Henri
+IV eût exigé, Sully cédait-il; ce fut Henri IV qui céda. Alors Sully
+s'aperçut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle
+qu'il le croyait lui-même.</p>
+
+<p>Il lui opposa&mdash;à elle qui commençait à vieillir&mdash;une rivale toujours
+jeune, toujours belle, toujours séduisante: une caisse pleine.</p>
+
+<p>Gabrielle était, hélas! une caisse vide.</p>
+
+<p>Cette caisse pleine était celle du grand duc de Toscane.</p>
+
+<p>Ce dernier avait, depuis quelques années, envoyé au roi le portrait de
+sa nièce, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, et
+dans lequel l'obésité précoce de Marie de Médicis pouvait être désignée
+sous le nom de florissante santé.</p>
+
+<p>Gabrielle le vit.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse.</p>
+
+<p>Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent.</p>
+
+<p>Et comme il ne se décidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna
+la femme.</p>
+
+<p>Il y avait à Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque,
+nommé Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait:
+Seigneur de dix sept cent mille écus. Adroit à tous les métiers, apte à
+faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il était cordonnier, était
+parvenu à faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour
+nous servir d'un terme de la profession, un véritable pied de femme.
+Henri III, charmé de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur
+de son petit cabinet, où il élevait et instruisait douze enfants de
+ch&oelig;ur: cet excellent roi aimait la musique!</p>
+
+<p>Zamet commença sa fortune dans cet emploi. Au moment où tout le monde
+avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prêté à tout
+le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et même au roi de Navarre, à qui
+personne ne voulait prêter. Avait-il prévu la grandeur de Henri IV,
+comme Crassus celle de César? C'était, en ce cas, une ressemblance de
+plus avec ce célèbre banquier romain.</p>
+
+<p>Cet homme était l'agent du grand-duc Ferdinand.</p>
+
+<p>Sully et Zamet se comprirent.</p>
+
+<p>Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'&oelig;il
+juste et la main sûre, c'était partie gagnée.</p>
+
+<p>Sully avait fait le <i>valet</i> près de Gabrielle, il le dit lui-même dans
+ses mémoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appela
+<i>valet</i>. Sully voulait bien être un valet, mais ne voulait pas qu'on le
+lui dît.</p>
+
+<p>Il se plaignit à Henri IV, et Henri IV dit à Gabrielle:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux un <i>valet</i> comme lui que dix <i>maîtresses</i> comme vous.</p>
+
+<p>L'heure était venue.</p>
+
+<p>Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus
+les Alpes le poison qui avait tué son frère François et sa belle-s&oelig;ur
+Bianca.</p>
+
+<p>Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi; Pâques approchait; son
+confesseur exigea d'elle qu'elle allât faire ses Pâques à Paris; elle
+eut la fatale idée d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait
+lui porter malheur.</p>
+
+<p>Sully, qui était brouillé avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire?
+Peut-être parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle eût commis une
+pareille imprudence.</p>
+
+<p>La pauvre femme se croyait déjà reine. Pour plaire à Sully, elle fit
+comme si elle l'était, disant qu'elle verrait toujours avec grand
+plaisir la duchesse à ses <i>levers</i> et à ses <i>couchers</i>. La duchesse,
+furieuse, cria à l'impertinence.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Les choses ne sont point comme on le <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> croit</i>, lui dit Sully pour
+l'apaiser, <i>et vous allez voir un beau jeu bien joué, si la corde ne se
+rompt pas</i>.</p>
+
+<p>Evidemment il savait tout.</p>
+
+<p>Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle?</p>
+
+<p>Sans doute! Sully était un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour
+laisser les empoisonneurs opérer tout à leur aise; mais il recommanda
+bien qu'on le tînt au courant.</p>
+
+<p>Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second était
+un nommé Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu
+de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appelé d'un nom de poisson.</p>
+
+<p>De même que Zamet était un ex-cordonnier, Lavarenne était un
+ex-cuisinier. C'était un drôle à toute sauce, que Henri IV avait tiré
+des cuisines de sa s&oelig;ur Madame, où il jouissait d'une grande célébrité
+pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour, à l'époque où il
+avait fait fortune.&mdash;«Eh, lui dit-elle, il paraît, mon pauvre Lavarenne,
+que tu as plus gagné à porter les <i>poulets</i> de mon frère qu'à larder les
+miens.»</p>
+
+<p>Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la
+susceptibilité de l'ex-lardeur de poulets.</p>
+
+<p>C'est à lui que Sully avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois le premier à le savoir, s'il arrivait par hasard quelque
+accident à Mme la duchesse de Beaufort.</p>
+
+<p>Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers.</p>
+
+<p>Il lui raconte comment Gabrielle est tombée tout à coup malade, d'une
+maladie étrange et qui l'a tellement défigurée «que de crainte que cette
+vue n'en dégoutât le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est
+hasardé, pour lui épargner un trop grand déplaisir, de lui écrire pour
+le supplier de rester à Fontainebleau, <i>d'autant plus qu'elle était
+morte</i>.»</p>
+
+<p>Et il ajoutait:</p>
+
+<p>«Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes
+bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.»</p>
+
+<p>Ainsi les deux drôles étaient si bien sûrs de la qualité de leur poison
+que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux écrivait au roi
+qu'elle était morte, et à Sully qu'elle allait mourir.</p>
+
+<p>Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa
+jusqu'au samedi matin. C'était le vendredi soir que Lavarenne avait
+envoyé un messager à Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully
+embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la
+duchesse; maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et
+longue.</p>
+
+<p>C'est lui-même, au reste, qui raconte, et dans ces mêmes termes, la
+chose dans ses mémoires.</p>
+
+<p>Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine à décider Henri pour Marie de
+Médicis.</p>
+
+<p>Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde à
+rompre encore.</p>
+
+<p>Ce fut celle d'Henriette d'Entragues.</p>
+
+<p>Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spécialité d'être toujours
+amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux
+d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour céder, elle
+demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cédât, le père
+demandait cinq cent mille francs.</p>
+
+<p>Le roi montra la promesse de mariage à Sully, et lui ordonna de compter
+cinq cent mille francs au père.</p>
+
+<p>Sully déchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en
+monnaie d'argent dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de
+Henri IV.</p>
+
+<p>Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans les
+<i>charles</i> et dans les <i>florins</i>, et même dans les florentins; une partie
+de cette somme venait de la Toscane.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez à M.
+d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent
+mille francs fissent un si gros volume. Tâche d'arranger la chose pour
+moitié, mon bon Sully.</p>
+
+<p>Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent;
+mais, comme il l'avait prédit à Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra
+point l'amour.</p>
+
+<p>Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver,
+refit la promesse de mariage déchirée par Sully.</p>
+
+<p>Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne
+perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne
+voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait
+faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV
+savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre,
+et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux
+de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête que <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> Sully en a
+dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait
+tout de son long.</p>
+
+<p>Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour
+la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à
+cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux
+enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus
+rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à
+l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait,
+s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève:</p>
+
+<p>&mdash;O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de
+Sully!</p>
+
+<p>Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne
+Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient
+plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux
+maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement
+ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre
+dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de
+Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table
+et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la
+porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main,
+alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal
+d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya.</p>
+
+<p>Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais
+il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de
+son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est un
+<i>Rosny</i>, faisons-en un <i>Biron</i>!»</p>
+
+<p>A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et
+les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne
+pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez
+jamais, si Rosny ne vous aide.»</p>
+
+<p>Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul.</p>
+
+<p>C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a
+vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec
+l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la
+danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV&mdash;à partir de cette
+mort, il ne dansa plus&mdash;tous les soirs, un valet de chambre du roi,
+nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les
+premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul,
+coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la
+tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à
+moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher
+quelques femmes de «<i>réputation mauvaise</i>,» dit Tallemant des Réaux, qui
+est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire
+<i>douteuse</i>. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu,
+devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de
+Chevigny.</p>
+
+<p>S'il ne s'était agi pour danser en face de lui, que d'une femme légère,
+il eût pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les
+désordres l'inquiétaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la
+rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant
+pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants.</p>
+
+<p>Un jour, ennuyé de rencontrer sur son escalier tant de gens qui
+n'avaient point affaire à lui, et qui demandaient la duchesse, il fit
+faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut
+terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprès pour vous;
+faites passer par cet escalier-là les gens que vous savez, car si j'en
+rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les
+marches.</p>
+
+<p>Le jour où il fut nommé grand-maître de l'artillerie, il prit pour
+cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise: <i>Quo jussa Jovis</i>.</p>
+
+<p>Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully à
+cinq heures et demie du matin, était, on se le rappelle, un aigle dans
+les nuages avec: <i>Aquila in nubilus</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui précédait le visiteur
+matinal.</p>
+
+<p>&mdash;Annoncez, répondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette
+annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch25" id="ch25"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h3>LES DEUX AIGLES.</h3>
+
+<p>Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut
+celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel était
+l'importun qui venait le déranger avant le jour.</p>
+
+<p>Il était occupé à écrire les volumineux mémoires qu'il nous a laissés,
+et se leva de son fauteuil à l'annonce du valet.</p>
+
+<p>Il était vêtu à la mode de 1610, c'est-à-dire comme on s'habillait
+dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausses <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> et
+le pourpoint tailladés de satin violet. Il portait la fraise empesée,
+les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe était, comme dans
+celle de Coligny, fiché un cure-dent, afin qu'il n'eût point à se
+déranger pour l'aller chercher, s'il était trop loin. Quoique la mode en
+fût passée depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrît
+son pourpoint et tombât jusqu'à ses souliers de feutre, il portait ses
+ordres en diamants et ses chaînes de col, comme s'il eût dû, à l'heure
+accoutumée, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le
+temps était beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de
+son hôtel dans cet équipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait
+pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du
+Palais-Royal, où chacun s'arrêtait pour le regarder se mouvant gravement
+et avec lenteur, pareil au fantôme du siècle passé.</p>
+
+<p>Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la première fois en
+présence était singulièrement représenté par sa devise. <i>Aquila in
+nubibus</i>, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages, à moitié
+voilé par eux, dirigeait tout en France, représentait admirablement le
+ministre qui était tout, et par lequel Louis XIII était roi; tandis
+qu'au contraire l'aigle lançant la foudre: <i>Quo jussa Jovis</i>, où
+l'envoie Jupiter, peignait d'une façon moins caractéristique Sully, bras
+droit de Henri IV, mais n'obéissant que quand Henri IV ordonne, et
+n'étant rien que par Henri IV.</p>
+
+<p>Peut-être quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces détails sont
+inutiles, et diront-ils, à la seule recherche qu'ils sont du pittoresque
+et de l'inconnu, qu'ils savent ces détails aussi bien que moi; aussi
+n'est-ce pas pour ceux qui <i>savent ces détails aussi bien que moi</i> que
+je les consigne ici, et ceux-là peuvent les passer; mais c'est pour ceux
+qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirés par le
+titre ambitieux de <i>roman historique</i>, veulent apprendre quelque chose
+en le lisant, afin que ce titre soit justifié.</p>
+
+<p>Richelieu, jeune relativement à Sully (il n'avait que quarante-deux ans,
+et Sully en avait soixante-huit), s'avança vers le vieil ami de Henri IV
+avec le respect qu'il devait à la fois à son âge et à sa réputation.</p>
+
+<p>Sully lui désigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard,
+orgueilleux, familier avec l'étiquette des cours, fut sensible à ce
+détail.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous
+étonne?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, répondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y
+attendais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaillé
+ou qui travaillent pour la postérité, et nous sommes de ceux-là, sont
+solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du règne sous
+lequel ils sont appelés à rendre des services à la France; pourquoi
+donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher
+un appui, des conseils, des renseignements mêmes, près de celui qui a si
+glorieusement servi le père?</p>
+
+<p>&mdash;Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès
+lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort
+n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même
+l'honneur de l'abattre.</p>
+
+<p>&mdash;Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois
+vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la
+comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos
+rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle
+les souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit
+dédaigneusement Sully?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai
+appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais
+pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là.</p>
+
+<p>&mdash;Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on
+y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques,
+Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et
+de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens
+de cette grande politique.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui me brouilla avec la reine mère.</p>
+
+<p>&mdash;On y établissait l'influence française en Italie, continua le
+cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant
+il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie,
+la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés
+contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des
+catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce
+projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends
+eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions
+eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux
+héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur
+Mathias...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrent <i>les
+parricides</i>.</p>
+
+<p>Richelieu enregistra la seconde interruption près de la première, car,
+sur la seconde comme sur la première, son intention était de revenir, et
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Dans de si glorieux temps, on n'a point de loisirs à donner aux
+lettres; ce n'est point sous César que naissent les Horace et les
+Virgile; ou s'ils naissent sous César, c'est sous Auguste seulement
+qu'ils chantent. J'admire vos guerriers et vos législateurs, monsieur de
+Sully, ne méprisez pas trop mes poètes: c'est par les guerriers et les
+législateurs que les empires sont grands; mais c'est par les poètes
+qu'ils sont lumineux. L'avenir est une nuit comme le passé, les poètes
+sont les phares de cette nuit-là. Demandez aujourd'hui quels sont les
+ministres et les généraux d'Auguste, on vous nommera Agrippa, tous les
+autres sont oubliés. Demandez quels sont les protégés de Mécène, on vous
+nommera Virgile, Horace, Varon, Tibulle; Ovide proscrit, est une tache
+au règne du neveu de César; je ne puis pas être Agrippa ou Sully,
+laissez-moi être Mécène.</p>
+
+<p>Sully regarda avec étonnement cet homme dont on lui avait dit vingt fois
+l'orgueilleuse tyrannie, et qui venait le trouver pour lui rappeler les
+jours glorieux de sa puissance et mettre sa grandeur présente aux pieds
+de sa grandeur passée.</p>
+
+<p>Il tira son cure-dent de sa barbe, et le passant entre ses dents, qui
+eussent fait honneur à un jeune homme:</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, bon, dit-il, je vous passe vos poètes, quoiqu'ils ne fassent
+pas des choses bien merveilleuses.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Sully, dit Richelieu, combien y a-t-il de temps que vous
+fîtes planter les ormes qui ombragent nos routes?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, dit Sully, c'était de 1598 à 1604, donc il y a
+vingt-quatre ans.</p>
+
+<p>&mdash;Etaient-ils aussi beaux et aussi vigoureux, lorsque vous les plantâtes
+qu'aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela qu'on les a bien arrangés, mes ormes!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais que le peuple, qui se trompe aux meilleures intentions,
+et qui n'a pas vu l'ombre que la main prévoyante d'un grand homme semait
+sur les routes pour le bien-être des voyageurs fatigués, en a arraché
+une partie, mais ceux qui ont survécu n'ont-ils point étendu leurs
+branches, n'ont-ils pas multiplié leurs feuilles?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait, dit Sully tout joyeux, et quand je vois ceux qui
+restent, si vigoureux, si verts, si bien portants, je suis presque
+consolé pour ceux qui ne sont plus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, monsieur de Sully, dit Richelieu, il en est ainsi de mes
+poëtes; la critique en arrachera une partie, le bon goût une autre; mais
+ceux qui resteront n'en seront que plus forts et plus verdissants.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, j'ai planté un orme qu'on appelle Rotrou; demain je
+planterai probablement un chêne qu'on appellera Corneille. J'arrose, en
+attendant, je ne dirai pas ceux qui ont poussé tout seuls sous votre
+règne: Desmarets, Bois-Robert, Mayret, Voiture, Chapelain, Gombeault,
+Baro, Resseiguier, la Morelle, Grandchamp, que sais-je moi? Ce n'est pas
+ma faute s'ils poussent mal et, au lieu de faire une forêt, ne font
+qu'un taillis.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, soit, soit, dit Sully; aux grands travailleurs&mdash;et l'on dit que
+vous êtes un grand travailleur, monsieur le cardinal&mdash;il faut des
+distractions, et dans vos moments perdus autant vaut vous faire
+jardinier qu'autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu bénisse mon jardin, monsieur de Sully, et il deviendra celui
+du monde entier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Sully, je présume que vous ne vous êtes pas levé à
+cinq heures du matin pour venir me faire des compliments et me parler de
+vos poëtes?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, je ne me suis pas levé à cinq heures, dit en souriant le
+cardinal, je ne me suis pas encore couché, voilà tout. De votre temps,
+monsieur de Sully, on se couchait tard peut-être, et l'on se levait de
+bonne heure, mais encore dormait-on! De mon temps à moi, on ne dort
+plus; non, je ne suis pas précisément venu pour vous faire des
+compliments et vous parler de mes poëtes, mais l'occasion s'en est
+trouvée en passant, et je n'ai eu garde de la laisser échapper; je suis
+venu pour vous parler de deux choses dont vous m'avez le premier parlé
+vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je vous ai parlé de deux choses?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit...</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi; quand je vous rappelais vos grands projets contre
+l'Autriche et l'Espagne, vous avez dit: <i>Projets qui m'ont brouillé avec
+la reine-mère</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; n'est-elle pas Autrichienne par sa mère Jeanne, et
+Espagnole par son oncle Charles-Quint.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, et cependant c'était à vous, monsieur de Sully, qu'elle
+devait d'être reine de France.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort de donner ce conseil au roi Henri IV, mon auguste maître,
+et depuis, bien souvent, je m'en suis repenti.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la même lutte que vous eûtes à soutenir, il y a vingt ans, et
+dans laquelle vous avez succombé, je la soutiens, moi, aujourd'hui, et
+peut-être y succomberais-je à mon tour pour le malheur de la France, car
+aujourd'hui j'ai deux reines contre moi, la jeune et la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Par bonheur, dit Sully en grimaçant un sourire et en mâchant son
+cure-dents, ce n'est pas la jeune qui a le plus d'influence; le roi
+Henri IV aimait trop; son fils n'aime pas assez.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelquefois songé, monsieur le duc, à cette différence qui
+existe entre le père et le fils?</p>
+
+<p>Sully regarda Richelieu d'un air railleur, comme pour demander: En
+êtes-vous là?</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p>&mdash;Entre le père et le fils, répéta-t-il, avec un accent étrange; oui,
+j'y ai songé et bien souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous le père, tout activité, faisant vingt lieues à
+cheval dans sa journée et jouant à la paume le soir; toujours debout,
+tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant,
+chassant du matin au soir, emporté dans tout, jouant pour gagner,
+trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagné, c'est
+vrai, mais ne pouvant s'empêcher de tricher; sensible des nerfs,
+souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours près des larmes;
+mobile jusqu'à la folie, mais mettant toujours le c&oelig;ur de moitié dans
+ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait
+reçu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thérèse
+sur Satan, qui ne peut que haïr: il aimait.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voilà
+tout; mais je l'ai fort étudié. Mais, au contraire de lui, voyez son
+fils, lent comme un vieillard, morne comme un trépassé, ne marchant
+presque jamais, se tenant debout, mais immobile, près d'une fenêtre;
+regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans désir de
+gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant
+rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne.</p>
+
+<p>&mdash;Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualités; il a
+l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce
+sont deux éperons dont je l'aiguillonne et je le conduirais à la
+grandeur sans sa mère, sans cesse sur mon chemin pour défendre
+l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand
+roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux
+éternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens à vous, mon maître,
+à vous que j'étudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens
+vous demander votre appui contre le mauvais génie qui fut votre ennemi
+autrefois et qui est le mien aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus
+puissant que le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets que <i>les
+parricides</i> frappèrent Henri IV?</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je dit <i>les parricides</i>, ou le parricide?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit <i>les parricides</i>.</p>
+
+<p>Sully se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua Richelieu rapprochant sa chaise du fauteuil de
+Sully, rappelez bien tous vos souvenirs sur cette fatale date du 14 mai,
+et veuillez me dire quels sont les avis que vous avez reçus?</p>
+
+<p>&mdash;On en reçut beaucoup; mais par malheur on y fit peu d'attention; quand
+la Providence veille, il arrive souvent que les hommes dorment; mais
+avant tout le roi Henri avait commis deux imprudences.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles?</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir promis au pape Paul V le rétablissement des jésuites, il
+lui répondit, quand il le pressa de tenir sa promesse:&mdash;«Si j'avais deux
+vies, j'en donnerais une pour satisfaire Votre Sainteté; mais, n'en
+ayant qu'une, je la garde pour votre service et l'intérêt de mes
+sujets.» La seconde fut de laisser insulter en plein Parlement le
+chevalier de la reine, l'illustrissime faquin Concino Concini; elle se
+crut avilie elle-même en voyant son Sigisbée, son brillant vainqueur des
+joûtes, celui qui avait éclipsé des princes, battu par des hommes de
+robe, plumé par des clercs, elle voua le roi à une vendetta italienne,
+et elle ferma son c&oelig;ur à tous les avis qui lui furent donnés.</p>
+
+<p>&mdash;Ces avis ne lui furent-ils point particulièrement donnés, demanda
+Richelieu, par une femme nommée la dame de Coëtman?</p>
+
+<p>Sully tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, particulièrement, dit-il, mais il y en eut d'autres. Il y eut un
+nommé Lagarde qui se trouvait à Naples chez Hébert, qui prévint le roi
+et que d'Epernon fit assassiner. Il y eut un certain Labrosse que l'on
+n'a point retrouvé, et qui, le 14 mai au matin, prévint M. de Vendôme
+que le passage du 13 au 14 serait fatal au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... insista Richelieu, cette dame de <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> Coëtman ne s'est-elle point
+aussi adressée à vous, monsieur le duc?</p>
+
+<p>Sully baissa la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Les meilleurs et les plus dévoués, dit-il, ont leurs aveuglements; et
+cependant j'en parlai au roi; mais le roi haussa les épaules et dit: Que
+veux-tu, Rosny&mdash;il avait continué de m'appeler de mon nom de naissance
+quoiqu'il m'eût fait duc de Sully&mdash;que veux-tu Rosny? il en sera ce
+qu'il plaira à Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut par une lettre que vous fûtes prévenu, n'est-ce pas, monsieur
+le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, à qui était-elle adressée?</p>
+
+<p>&mdash;A moi, pour être remise au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui vous était-elle adressée?</p>
+
+<p>&mdash;Par la dame de Coëtman.</p>
+
+<p>&mdash;Une autre femme s'était chargée de vous la remettre?</p>
+
+<p>&mdash;Mlle de Gournay.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis-je vous demander, monsieur le duc&mdash;remarquez que c'est pour le
+bien et l'honneur de la France que j'ai l'honneur de vous questionner.</p>
+
+<p>Sully fit un signe de la tête indiquant qu'il était prêt à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette lettre, pourquoi ne la remîtes-vous point au roi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que les noms de la reine Marie de Médicis, celui de d'Epernon et
+celui de Concini y étaient en toutes lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre vous l'avez gardée, monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je l'ai rendue.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous demander à qui?</p>
+
+<p>&mdash;A celle qui l'avait apportée, à mademoiselle de Gournay.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous, monsieur le duc, quelque répugnance à m'écrire ces mots:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Mlle de Gournay est autorisée à remettre à Mgr le cardinal de Richelieu
+ la lettre adressée, le 11 mai 1610, à M. le duc de Sully par la dame de
+ Coëtman.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Non, si Mlle de Gournay vous refusait; mais sans doute vous la
+donnera-t-elle, étant pauvre et ayant grand besoin d'être protégée par
+vous, sans que vous ayez besoin de mon autorisation.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant si elle refusait?</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez-moi un messager, et il vous rapportera mon autorisation.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant un dernier mot, monsieur de Sully, et vous aurez acquis
+tous droits à ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Sully s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Il existait chez M. Joly de Fleury, dans une cassette murée, à l'angle
+des rues Saint-Honoré et des Bons-Enfants, le procès de Ravaillac au
+Parlement.</p>
+
+<p>&mdash;La cassette a été réclamée et portée au palais de justice, où elle a
+disparu dans un incendie: de sorte que M. Joly de Fleury ne s'est plus
+trouvé possesseur que du procès-verbal dicté par Ravaillac sur
+l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu.</p>
+
+<p>&mdash;Cette feuille n'est plus entre les mains de la famille?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été, en effet, rendue par M. Joly de Fleury avant sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Savez vous à qui? demanda Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, s'écria-t-il, ne pouvant réprimer un sentiment de joie;
+alors... alors, vous allez me le dire, n'est-ce pas? Cette feuille,
+c'est mon salut, à moi, ce qui n'est rien; mais c'est la gloire, c'est
+la grandeur, c'est l'honneur de la France, ce qui est tout. Au nom du
+ciel, dites-moi à qui cette feuille a été remise.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi impossible?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait serment.</p>
+
+<p>Le cardinal se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment où le duc de Sully a fait serment, dit-il, honneur au
+serment de Sully; mais, en vérité, il y a une fatalité sur la France.</p>
+
+<p>Et, sans même essayer de tenter Sully par une seule parole, il s'inclina
+profondément devant lui, reçut de la part du vieux ministre un salut
+poli, mais modéré, et se retira, commençant à douter de cette providence
+dont le P. Joseph lui avait promis le secours.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch26" id="ch26"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<h3>LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE.</h3>
+
+<p>Le cardinal rentra chez lui, place Royale, vers sept heures du matin,
+renvoya ses porteurs, qui se déclarèrent bien payés et par conséquent,
+satisfaits de leur nuit, se coucha deux heures, et vers neuf heures et
+demie du matin descendit dans son cabinet en pantoufles et en robe de
+chambre.</p>
+
+<p>Ce cabinet, c'était l'univers du duc de Richelieu. Il y travaillait
+douze à quatorze heures par jour; il y déjeunait avec son confesseur,
+ses bouffons et ses parasites, souvent même il y dormait sur un grand
+canapé en forme de lit, sur lequel il se jetait quand la besogne
+politique donnait par trop. D'habitude il dînait avec sa nièce.</p>
+
+<p>Personne n'entrait dans ce cabinet renfermant tous les secrets de
+l'Etat, à moins que Richelieu n'y fût, excepté son secrétaire <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+Charpentier, l'homme sur lequel il pouvait compter comme sur lui-même.</p>
+
+<p>Une fois entré, il en faisait ouvrir les différentes portes par
+Charpentier, excepté cependant la porte donnant chez Marion Delorme,
+dont seul il avait la clef.</p>
+
+<p>Cavois avait commis l'indiscrétion de dire que parfois, quand le
+cardinal, au lieu de remonter dans sa chambre et de se coucher dans son
+lit, se jetait tout habillé sur le canapé de son cabinet, il avait
+pendant la nuit entendu une seconde voix, qu'à son timbre il avait
+reconnue pour une voix de femme, laquelle voix dialoguait avec lui.</p>
+
+<p>Les mauvaises langues avaient dit alors, et le bruit s'en était répandu,
+que c'était Marion Delorme, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et
+de sa beauté, puisqu'elle avait à peine dix-huit ans, qui passait comme
+une fée à travers la muraille ou comme un sylphe à travers le trou de la
+serrure, et qui venait causer avec le cardinal de choses n'ayant
+aucunement trait à la politique.</p>
+
+<p>Mais personne ne pouvait dire l'avoir jamais vue chez le cardinal.</p>
+
+<p>D'ailleurs, nous qui avons pénétré dans ce cabinet redouté, et qui en
+connaissons tous les secrets, nous savons qu'il existait une boîte aux
+lettres à l'aide de laquelle le cardinal correspondait avec sa belle
+voisine; Marion Delorme n'avait donc pas besoin de venir chez le
+cardinal, ni le cardinal d'aller chez Marion.</p>
+
+<p>Ce jour-là probablement avait-il quelque chose à lui dire, car, de même
+que nous le lui avons déjà vu faire, à peine entré dans son cabinet, il
+écrivit deux lignes sur un morceau de papier, ouvrit la porte de
+communication, glissa le papier sous la seconde porte, tira la sonnette
+et referma la première.</p>
+
+<p>Ce papier, nous pouvons le dire à nos lecteurs, pour lesquels nous
+n'avons rien de caché, contenait l'interrogation suivante:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>&mdash;Combien de fois, depuis huit jours, M. le comte de Moret est-il venu
+chez Mme de la Montagne? est-il fidèle ou infidèle? en somme, que
+sait-on de lui?</p>
+</div>
+
+<p>Comme d'habitude, cette question était signée: «Armand.»</p>
+
+<p>Mais, disons-le, l'écriture et la signature étaient déguisées et
+n'avaient rien de commun avec l'écriture et la signature du grand
+ministre.</p>
+
+<p>Après quoi, il appela Charpentier et lui demanda qui était dans le salon
+voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Le R. P. Mulot, M. de Lafalone et M. de Bois-Robert, répondit le
+secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Richelieu, faites-les entrer.</p>
+
+<p>Nous avons dit que le cardinal déjeunait d'habitude avec son confesseur,
+ses bouffons, ses parasites, et peut-être nos lecteurs ont-ils été
+étonnés de la société dans laquelle nous plaçons le confesseur de Son
+Eminence. Mais le P. Mulot n'était point un de ces casuistes rigides,
+qui surchargent leurs pénitents de <i>Pater noster</i> et <i>d'Ave Maria</i>...</p>
+
+<p>Non, le P. Mulot était avant tout un ami du cardinal. Onze ans
+auparavant, lors de l'assassinat du maréchal d'Ancre, lorsque la
+reine-mère avait été exilée à Blois et le cardinal à Avignon, le P.
+Mulot, soit par amitié pour le jeune Richelieu, soit confiance dans son
+génie à venir, avait vendu tout ce qu'il possédait, et en avait tiré
+trois ou quatre mille écus pour le cardinal, alors évêque de Luçon.
+Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se
+gênait-il pour qui que ce fût. Mais c'était surtout à l'endroit du
+mauvais vin qu'il était d'autant plus intraitable qu'il était tout à
+fait courtisan du bon. Un jour qu'il dînait chez M. d'Alaincourt,
+gouverneur de Lyon, et qu'il était mécontent du vin qu'on lui servait,
+il fit venir le laquais qui l'avait versé, et le prenant par l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, vous êtes un grand coquin de ne point avertir
+votre maître, qui, peut-être ne s'y connaissant pas, croit nous donner
+du vin et nous sert de la piquette.</p>
+
+<p>A ce culte de la vigne, le digne aumônier avait gagné un nez qui, pareil
+à celui de Bardolph, le joyeux compagnon de Henri V, eût pu servir le
+soir de lanterne, de sorte qu'un jour, que, n'étant encore qu'évêque de
+Luçon, M. de Richelieu essayait des chapeaux de castor, et que le P.
+Mulot le regardait les essayer, M. de Richelieu en choisit un, et le
+mettant sur sa tête:&mdash;«Celui-ci me va-t-il bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il irait encore mieux à Votre Grandeur, répondit Bois-Robert, s'il
+était de la couleur du nez de votre aumônier.</p>
+
+<p>Le brave Mulot ne pardonna jamais cette plaisanterie à Bois-Robert.</p>
+
+<p>Le second convive attendu par le cardinal était un gentilhomme de
+Touraine, appelé Lafalone. C'était une espèce de gardien que le cardinal
+s'était fait donner par le roi avant qu'il eût des gardes, pour empêcher
+qu'on ne le dérangeât inutilement ou pour des choses de peu
+d'importance. Ce Lafalone était aussi grand mangeur que Mulot était
+buveur, et voir boire l'un et manger l'autre était un plaisir que se
+donnait presque tous les jours le cardinal. En effet, Lafalone ne
+pensait qu'à la table. Quand les autres disaient qu'il ferait beau
+promener, qu'il ferait beau chasser, qu'il ferait beau baigner
+aujourd'hui, lui, invariablement <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> disait: qu'il ferait beau manger. Il
+en résulta que, quoique le cardinal eût des gardes, il n'en conserva pas
+moins Lafalone.</p>
+
+<p>Le troisième convive ou plutôt la troisième personne à laquelle le
+cardinal avait fait dire de venir, était François Metel de Bois-Robert,
+l'un de ses collaborateurs, mais plutôt encore son bouffon. D'abord, on
+ne saurait dire pourquoi, Bois-Robert lui avait fort déplu. Il s'était
+sauvé de Rouen, où il était avocat, pour une mauvaise affaire que
+voulait lui faire une fille qui l'accusait de lui avoir fait deux
+enfants. En arrivant à Paris, il s'était attaché au cardinal Duperron,
+puis avait tenté de passer au service du cardinal; mais nous l'avons
+dit, il ne lui était point sympathique, et plusieurs fois il gronda ses
+gens de ne pas savoir le défaire de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, lui dit un jour Bois-Robert, vous laissez bien manger
+aux chiens les miettes de votre table, ne vaux-je pas bien un chien?</p>
+
+<p>Cette humilité désarma le cardinal, et non-seulement il avait pris
+Bois-Robert en amitié mais encore il ne pouvait se passer de lui.</p>
+
+<p>Quand le cardinal était de bonne humeur, il l'appelait: Le Bois tout
+court, à cause d'un don que lui avait fait M. de Châteauneuf sur le
+bois qui vient de Normandie.</p>
+
+<p>C'était son journal du matin; par Bois-Robert, le cardinal connaissait
+tout ce qui se passait dans cette république des lettres qui commençait
+à se consolider; puis Bois-Robert, qui avait un c&oelig;ur excellent, guidait
+la main du cardinal dans les bienfaits qu'elle devait répandre, et
+parfois, bon gré, mal gré, la forçait de s'ouvrir quand elle voulait
+rester fermée par quelque motif de haine ou de jalousie, et Bois-Robert,
+à sa manière, lui prouvait que celui qui peut se venger ne doit point
+haïr, et que celui qui est tout-puissant ne saurait être jaloux.</p>
+
+<p>On comprend qu'avec cette éternelle tension d'esprit vers la politique,
+ces menaces éternelles de conspirations, cette lutte acharnée contre
+tout ce qui l'entourait, le cardinal avait besoin de temps en temps de
+se laisser aller à des gaités qui, pour lui, devenaient presque de
+l'hygiène; l'arc trop tendu et surtout toujours tendu se fût brisé.</p>
+
+<p>C'était surtout après des nuits comme celle qu'il venait de passer, et
+au milieu de ses plus sombres préoccupations, que le cardinal
+recherchait la société des trois hommes avec lesquels nous allons le
+voir se reposer quelques instants de ses travaux, de ses angoisses et de
+ses fatigues.</p>
+
+<p>D'ailleurs, outre les contes qu'il espérait tirer, comme d'habitude, de
+la verve intarissable de Bois-Robert, il avait à le charger de découvrir
+la demeure de la demoiselle de Gournay et de la lui amener.</p>
+
+<p>Aussitôt sa lettre pour Marion Delorme déposée dans le couloir, il
+ordonna donc, comme nous l'avons dit, à Charpentier d'ouvrir à ses trois
+convives.</p>
+
+<p>Charpentier ouvrit la porte.</p>
+
+<p>Bois-Robert et Lafalone se firent des politesses pour passer; mais
+Mulot, qui paraissait de mauvaise humeur, les écarta tous deux et passa
+le premier.</p>
+
+<p>Il tenait une lettre à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! lui dit le cardinal, qu'avez-vous donc, mon cher abbé?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai, cria Mulot, en trépignant, j'ai que je suis furieux!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'en feront jamais d'autres!</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui m'écrivent de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! qu'ont-ils donc fourré dans votre lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la lettre qui est mal; au contraire, contre l'habitude de
+vos gens, elle est assez polie.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est donc mal, alors?</p>
+
+<p>&mdash;L'adresse. Vous savez bien que je ne suis pas votre aumônier, attendu
+que, si je consens jamais à être l'aumônier de quelqu'un, ce sera de
+plus grand que vous. Je suis chanoine de la Sainte-Chapelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, qu'ont-ils mis sur l'adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont mis: «A monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence,»
+les sots.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! dit le cardinal en riant, car il se doutait bien qu'il allait
+s'attirer quelques rebuffades; si c'était moi qui eusse mis l'adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était vous, cela ne m'étonnerait pas, ce ne serait point, Dieu
+merci, la première sottise que vous auriez faite.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise de savoir que cela vous contrarie.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne me contrarie pas, cela m'exaspère.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, tant mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous n'êtes jamais si réjouissant que quand vous êtes en
+colère, et comme j'aime beaucoup à vous voir en colère, je ne vous
+écrirai plus jamais qu'à «monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence.»</p>
+
+<p>&mdash;Faites cela et vous verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Que verrai-je?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez que je vous laisserai déjeuner tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, je vous enverrai chercher par Cavois.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mangerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;On vous fera manger de force.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne boirai pas.</p>
+
+<p>&mdash;On débouchera sous votre nez des bouteilles de romanée, de
+clos-vougeot et de chambertin.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! taisez-vous! cria Mulot, au comble de l'exaspération, et
+marchant sur le cardinal les poings fermés. Tenez, je le dis hautement,
+vous êtes un méchant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mulot! Mulot! dit le cardinal, pâmant de rire, au fur et à mesure que
+son interlocuteur pâmait de colère. Je vais vous faire arrêter!</p>
+
+<p>&mdash;Et sous quel prétexte?</p>
+
+<p>&mdash;Sous le prétexte que vous révélez le secret de la confession.</p>
+
+<p>Les assistants éclatèrent de rire, tandis que Mulot déchirait la lettre
+en morceaux et la jetait au feu.</p>
+
+<p>Pendant la discussion on avait apporté une table toute dressée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyons ce qu'il y a pour déjeuner, dit Lafalone, et sachons si
+cela vaut la peine de déranger un brave gentilhomme qui avait chez lui
+son déjeuner magnifiquement servi?</p>
+
+<p>Et levant les plats les uns après les autres:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! blancs de chapons à la royale, un salmis de pluviers et
+d'alouettes, deux bécasses rôties, champignons farcis à la provençale,
+écrevisses à la manière de Bordeaux; à la rigueur, on peut déjeuner avec
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Hé pardieu! fit Mulot, de la nourriture on en aura toujours assez;
+chacun sait que M. le cardinal donne dans tous les péchés mortels et
+particulièrement dans celui de la gourmandise; mais ce sont les vins
+qu'il s'agit d'examiner: Bouzy rouge, hum! bordeaux grand cru, c'est bon
+pour les gens qui ont mal à l'estomac, comme tous les vins de Bordeaux.
+Vivent les vins de Bourgogne! Nuits, ah! ah! pomard, moulin-à-vent, ce
+n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais enfin il faudra s'en contenter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, l'abbé, vous avez à votre déjeuner du champagne, du bordeaux,
+du bourgogne, et vous ne trouvez pas que ce soit assez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas qu'il n'y en ait point assez, dit Mulot en se
+radoucissant, je dis seulement qu'il pourrait être meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;Déjeunes-tu avec nous, le Bois? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Son Eminence m'excusera; elle m'a fait ordonner de venir ce matin,
+mais elle ne m'a point parlé de déjeuner, et j'ai déjeuné avec Racan,
+qui ôtait ses chausses sur une borne au coin de la vieille rue du Temple
+et de la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable viens-tu me conter-là? Mettez-vous donc à table, Mulot;
+asseyez-vous Lafalone, et silence pour écouter M. le Bois, qui va nous
+conter quelque joli mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il conte! qu'il conte! dit Lafalone, ce n'est pas moi qui
+l'interromprai.</p>
+
+<p>&mdash;Je bois ce verre de pomard à votre récit, maître le Bois, dit Mulot
+avec un reste de rancune, et qu'il soit plus amusant que d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le peux pas faire plus amusant qu'il n'est, dit Bois-Robert,
+puisque je raconte la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, dit le cardinal; avec cela qu'il est d'habitude d'ôter ses
+chausses en pleine rue, à huit heures et demie du matin, sur une borne.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, vous allez voir. Votre Eminence sait que Malherbe loge à
+cent pas d'ici, rue des Tournelles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais cela, dit le cardinal, qui, mangeant très peu, à cause de
+son mauvais estomac, pouvait parler en mangeant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il paraît qu'hier soir ils avaient fait orgie chez lui avec
+Ivrande et Racan, de sorte que, comme Malherbe n'a qu'une chambre, les
+trois compagnons, ivres-morts, ont couché dans la même chambre. Racan se
+réveille le premier, il paraît qu'il avait affaire de bonne heure, il se
+lève, prend les chausses d'Ivrande pour son caleçon, les passe sans
+s'apercevoir de la méprise, met les siennes par-dessus, achève sa
+toilette et sort. Cinq minutes après, Ivrande veut se lever à son tour
+et ne trouve plus ses chausses. «Mordieu! dit-il à Malherbe, il faut que
+ce soit ce maître distrait de Racan qui les ait prises.»</p>
+
+<p>Et sur ce, Ivrande passe les chausses de Malherbe, qui était encore au
+lit, et, malgré les cris de celui-ci, sort tout courant pour rejoindre
+Racan qu'il aperçoit s'en allant gravement avec un derrière deux fois
+plus gros qu'il n'était convenable. Ivrande le rejoint, et réclame son
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est par ma foi vrai, et tu as raison, lui dit Racan.</p>
+
+<p>Et, sans plus de façon, il s'assied, comme j'ai eu l'honneur de le dire
+à Votre Eminence, à l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue
+Vieille-du-Temple, à l'endroit le plus passant de Paris, ôte d'abord les
+chausses de <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> dessus, puis celles de dessous, rend celles de dessous à
+Ivrande, et repasse les siennes. Je suis arrivé dans ce moment-là et
+j'ai offert à Racan de lui payer à déjeuner; il a refusé d'abord, en
+disant qu'il n'était levé si matin que parce qu'il avait une affaire de
+la plus haute importance à terminer, mais quand il a voulu se rappeler
+quelle affaire il avait à finir, il n'a jamais pu en venir à bout; à la
+fin de notre déjeuner seulement, il s'est frappé tout à coup le front:</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il, je me remémore ce que j'avais à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avait-il de si pressant à faire, demanda le cardinal, qui, comme
+toujours, trouvait le plus grand plaisir au conte de Bois-Robert?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait à aller demander des nouvelles de la santé de madame la
+marquise de Rambouillet, qui, depuis l'accident arrivé au marquis de
+Pisani, a la fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le cardinal, j'ai su par ma nièce qu'elle était fort
+malade. Vous m'y faites penser, le Bois; vous prendrez de ses nouvelles
+de ma part, en passant chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, inutile?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle est guérie.</p>
+
+<p>&mdash;Guérie, et qui l'a traitée?</p>
+
+<p>&mdash;Voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Il s'est donc fait médecin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, mais Votre Eminence va voir qu'il n'est aucunement
+besoin d'être médecin pour guérir de la fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit que d'avoir deux ours.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, deux ours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, notre Voiture avait entendu dire, qu'en faisant une grande
+surprise à une personne qui avait la fièvre, on pouvait guérir cette
+personne, et il s'en allait par les rues cherchant quelle surprise il
+pourrait faire à madame de Rambouillet, lorsqu'il rencontra deux
+montreurs d'ours avec leurs bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardieu! dit-il, voilà mon affaire.</p>
+
+<p>Il prend avec lui les Savoyards et les animaux et conduit le tout à
+l'hôtel Rambouillet.</p>
+
+<p>La marquise était alors assise près de son feu, protégée par un
+paravent. Voiture entre à pas de loup, approche deux chaises du paravent
+et fait monter dessus ses deux ours. Mme de Rambouillet entend souffler
+derrière elle, se retourne et aperçoit au-dessus de sa tête deux museaux
+grognants. Elle pensa en mourir de peur, mais la fièvre fut coupée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la bonne histoire, dit le cardinal. Qu'en pensez-vous, Mulot?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'aux yeux de Dieu, tous les moyens sont bons, dit
+l'aumônier, que le vin rendait tendre à la religion, pourvu que l'on
+soit en état de grâce avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! foin du prêcheur, dans quelle mauvaise compagnie met-il Dieu!
+avec Voiture, un Savoyard et deux ours, et le tout chez la marquise de
+Rambouillet.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu est partout, dit l'aumônier en levant béatiquement les yeux et
+son verre au ciel. Mais vous, monseigneur, vous ne croyez pas en Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, je ne crois pas en Dieu! dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez-vous pas me dire que vous y croyez maintenant, dit l'abbé,
+fixant sur le cardinal ses petits yeux noirs, illuminés par son nez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, que j'y crois.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, dans votre dernière confession, vous m'avez avoué que
+vous n'y croyiez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Lafalone! Le Bois! s'écria en riant le cardinal, n'allez pas croire un
+mot de ce que vous dit Mulot, il est tellement ivre qu'il confond ma
+confession avec son examen de conscience. Avez-vous fini, Lafalone?</p>
+
+<p>&mdash;J'achève, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Aussitôt que vous aurez fini, dites-nous les grâces et
+laissez-moi libre; j'ai à charger le Bois d'une commission secrète.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, monseigneur, dit le Blois, j'ai une petite pétition à vous
+présenter.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un protégé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, une protégée.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bois! le Bois! tu t'égares, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Oh monseigneur, elle a soixante-dix ans!</p>
+
+<p>&mdash;Et que fait ta protégée?</p>
+
+<p>&mdash;Des vers, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Des vers?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et même de fort beaux. Voulez-vous en entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, cela endormirait Mulot et donnerait une indigestion à
+Lafalone.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh quatre, il n'y a pas d'inconvénient.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monseigneur, dit Bois Robert en présentant au cardinal une
+gravure de Jeanne d'Arc qu'il avait, en entrant, posée sur un fauteuil,
+voici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le cardinal, ceci est une gravure et tu me parles de vers!</p>
+
+<p>&mdash;Lisez au dessous de la gravure, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très-bien.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
+
+<p>Et le cardinal lut les quatre vers suivants:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie,</span><br />
+ <span class="i0">La douceur de tes yeux et ce glaive irrité?</span><br />
+ <span class="i0">La douceur de mes yeux caresse ma patrie,</span><br />
+ <span class="i0">Et mon glaive en fureur lui rend sa liberté.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens, fit le cardinal, et il relut les vers une seconde
+fois. Mais ils sont très-bien ces vers; ils ont la tournure fière et
+puissante, de qui sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Lisez le nom de l'auteur, il est écrit au-dessous, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Marie Lejars, demoiselle de Gournay.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le cardinal, ces vers sont de Mlle de Gournay?</p>
+
+<p>&mdash;De Mlle de Gournay, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;De Mlle de Gournay, qui a fait un volume intitulé: <i>L'Ombre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a fait un volume intitulé: <i>L'Ombre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est justement chez elle que je voulais t'envoyer, le Bois.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela se trouve.</p>
+
+<p>&mdash;Prends mon carrosse et va me la quérir.</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux, fit Mulot, il leur fera tant faire de courses pour ses
+malheureux poètes, qu'il crèvera les chevaux de monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé, dit Bois-Robert, si Dieu avait créé les chevaux de monseigneur
+pour qu'ils se reposassent, il les eût faits chanoines de la
+Sainte-Chapelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cette fois, vous en tenez, compère, dit en éclatant de rire
+Richelieu, tandis que Mulot grommelait, ne trouvant rien à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que l'aumônier de monseigneur se rassure!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas l'aumônier de monseigneur, hurla Mulot exaspéré.</p>
+
+<p>&mdash;La demoiselle de Gournay est là, fit Bois-Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, la demoiselle de Gournay est là, demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme je comptais ce matin solliciter pour elle une faveur de Son
+Eminence, et que, connaissant la bonté de Son Eminence, j'étais sûr
+qu'elle me l'accorderait, je lui ai fait dire d'être chez monseigneur
+entre dix heures et dix heures et demie, de sorte qu'elle doit attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bois, tu es un homme précieux; allons, l'abbé, encore un verre de
+nuits; allons, Lafalone, encore une cuillerée de ces confitures, et
+dites vos grâces; il ne faut pas faire attendre Mlle de Gournay, qui est
+demoiselle noble et fille d'adoption de Montaigne.</p>
+
+<p>Lafalone croisa béatiquement les mains sur son gros ventre, et les yeux
+dévotement levés au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Dieu, dit-il, faites-nous la grâce de bien digérer ce bon
+déjeuner que nous avons si bien mangé.</p>
+
+<p>C'était ce que le cardinal appelait les grâces de Lafalone.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, messieurs, dit le cardinal, laissez-moi.</p>
+
+<p>Lafalone et Mulot se levèrent à cette invitation, Lafalone le visage
+épanoui, Mulot la figure rechignée, et tous deux gagnèrent la porte,
+Lafalone roulant sur lui-même et disant:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, l'on déjeune bien chez Son Eminence.</p>
+
+<p>Mulot, titubant comme un Silène, et balbutiant, les mains levées au
+ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Un cardinal qui ne croit pas en Dieu, abomination de la désolation!</p>
+
+<p>Quant à Bois-Robert, heureux d'annoncer une bonne nouvelle à sa
+protégée, il s'était déjà élancé hors du cabinet de Son Eminence.</p>
+
+<p>Le cardinal resta un instant seul; mais si court que fût cet instant, il
+lui suffit pour rendre à son visage anguleux, à son front pâle et à son
+&oelig;il pensif leur sévère physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;La feuille existe, murmura-t-il; Sully connaît celui qui la tient. Oh!
+moi aussi, je le connaîtrai.</p>
+
+<p>Et comme Bois-Robert rentrait tenant la demoiselle de Gournay par la
+main, le sourire, hôte inusité de cette sombre physionomie, reparut
+momentanément sur ses lèvres.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch27" id="ch27"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h3>LA DEMOISELLE DE GOURNAY.</h3>
+
+<p>La demoiselle de Gournay était, comme nous l'avons dit, une vieille
+fille, née vers le milieu du seizième siècle; elle était de Picardie et
+était de bonne maison.</p>
+
+<p>A l'âge de 19 ans, elle avait lu les <i>Essais</i> de Montaigne, et en étant
+restée émerveillée, elle avait désiré connaître l'auteur.</p>
+
+<p>Justement, sur ces entrefaites, Montaigne était venu à Paris; aussitôt
+elle s'enquit de son adresse, l'envoya saluer et lui déclarer l'estime
+qu'elle faisait de sa personne et de son livre.</p>
+
+<p>Montaigne vint la voir le lendemain, et la trouvant si jeune et si
+enthousiaste, lui offrit l'<i>affection et l'alliance de père à fille</i>, ce
+qu'elle reçut avec reconnaissance.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, elle ajouta au-dessous <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> de sa signature: <i>Fille
+d'alliance de Montaigne</i>.</p>
+
+<p>Elle faisait des vers pas trop mauvais, comme on l'a vu; mais ces vers
+la nourrissaient mal, et elle était dans un état voisin de la misère,
+lorsque Bois-Robert, que l'on nommait le <i>solliciteur des Muses
+affligées</i>, sut sa détresse et résolut de la présenter au cardinal de
+Richelieu.</p>
+
+<p>Bois-Robert connaissait si bien sa puissance sur le cardinal, qu'il
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas plus que d'être aussi bien dans l'autre monde avec
+monseigneur Jésus-Christ que je suis dans celui-ci avec monseigneur le
+cardinal.</p>
+
+<p>Bois-Robert n'hésita point à conduire sa protégée place Royale, et, par
+un hasard étrange, il lui donnait rendez-vous, dans le salon d'attente
+de Son Eminence, le jour même et à l'heure même où le cardinal comptait
+lui dire de la lui amener.</p>
+
+<p>La pauvre vieille fille se trouvait donc là à point nommé, et semblait,
+en habile solliciteuse, avoir prévenu les désirs du cardinal.</p>
+
+<p>Ce fut, nous l'avons dit, avec un visage souriant qu'il la reçut, et
+comme il connaissait son Paris littéraire sur le bout du doigt, il la
+salua avec un compliment tiré tout entier de vieux mots extraordinaires
+de son livre de <i>L'Ombre</i>.</p>
+
+<p>Mais elle alors, sans se déconcerter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle; mais riez, riez, grand
+génie! ne faut-il pas que le monde entier contribue à votre
+divertissement!</p>
+
+<p>Le cardinal, étonné de cette présence d'esprit et touché de cette
+humilité, lui fit ses excuses.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Bois-Robert:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, le Bois, dit-il, que veux-tu que nous fassions pour Mlle de
+Gournay?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi de mettre des bornes à la générosité de Votre
+Eminence, dit Bois-Robert en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit le cardinal, je lui donne deux cents écus de pension.</p>
+
+<p>C'était beaucoup pour cette époque-là, et surtout pour une pauvre
+vieille fille. Deux cents écus faisaient douze cents livres, et douze
+cents livres de cette époque en faisaient quatre à cinq mille de la
+nôtre.</p>
+
+<p>Aussi la demoiselle de Gournay commença-t-elle un geste et une phrase de
+remercîment; mais Bois-Robert, qui n'était pas content et qui ne tenait
+pas le cardinal quitte pour si peu, l'arrêta au milieu de son geste et
+au premier mot de sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur a dit deux cents écus? dit le Bois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Bon pour elle, monseigneur, et elle vous en remercie; mais Mlle de
+Gournay a des domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle a des domestiques! fit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une fille de noblesse ne peut se servir elle-même, monseigneur
+comprendra cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends; et quels domestiques a Mlle de Gournay? demanda le
+cardinal, décidé d'avance, pour se l'acquérir, à faire en faveur de la
+solliciteuse tout ce que lui demanderait Bois-Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a Mlle Jamyn, répondit Bois-Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Bois-Robert, murmura la vieille fille, trouvant que
+Bois-Robert prenait bien des libertés sur le terrain de la bienveillance
+du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, laissez-moi faire, dit Bois-Robert: je connais Son
+Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est que Mlle Jamyn? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;La bâtarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard.</p>
+
+<p>&mdash;Je donne cinquante livres par an pour la bâtarde d'Amadis Jamyn, page
+de Ronsard, répondit le cardinal.</p>
+
+<p>La vieille fit un mouvement pour se lever, mais Bois-Robert la fit
+rasseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bon pour Mlle Jamyn, dit le solliciteur obstiné, et Mlle de Gournay
+vous remercie en son nom; mais elle a encore ma mie Piaillon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ma mie Piaillon? demanda le cardinal, tandis que la
+pauvre Mlle de Gournay faisait à Bois-Robert des gestes désespérés
+auxquels celui-ci ne paraissait point accorder la moindre attention.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mie Piaillon? Votre Eminence ne connaît pas ma mie Piaillon?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le Bois, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la chatte de Mlle de Gournay.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'écria la vieille fille, excusez, je vous en supplie.</p>
+
+<p>Le cardinal fit un signe de la main pour la rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Je donne vingt livres de pension à ma mie Piaillon, à la condition
+qu'elle aura des tripes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle en aura, et même des tripes à la mode de Caen, si Votre
+Eminence l'exige, et Mlle de Gournay vous remercie au nom de ma mie
+Piaillon, monseigneur, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, le Bois? dit le cardinal ne pouvant s'empêcher de rire, il y
+a un mais?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; <i>mais</i> ma mie Piaillon vient de chatonner.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit la demoiselle de Gournay confuse et joignant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de chatons? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq!</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! fit le cardinal, ma mie Piaillon est bien féconde; n'importe,
+le Bois, j'ajoute une pistole pour chaque chaton.</p>
+
+<p>Et maintenant, mademoiselle de Gournay, dit Bois-Robert enchanté, je
+vous permets de remercier Son Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, pas encore, dit le cardinal, et ce n'est point à Mlle de
+Gournay de me remercier maintenant, tandis que ce sera probablement à
+moi, au contraire, de la remercier tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Bois-Robert étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-nous seuls, le Bois, j'ai une grâce à demander à mademoiselle.</p>
+
+<p>Bois-Robert jeta un regard ébahi sur le cardinal, puis sur Mlle de
+Gournay.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois bien ce qui se passe dans votre esprit, maître drôle, dit
+le cardinal; mais si j'entends le moindre propos sur l'honneur de Mlle
+de Gournay venant de vous, vous aurez affaire à moi. Attendez
+mademoiselle dans le salon.</p>
+
+<p>Bois-Robert salua et sortit; il ne comprenait absolument rien à ce qui
+se passait.</p>
+
+<p>Le cardinal s'assura que la porte était bien refermée, et s'approchant
+de Mlle de Gournay non moins étonnée que Bois-Robert:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, monseigneur? fit la pauvre vieille fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de reporter vos souvenirs en arrière; cela vous sera facile;
+vous devez avoir bonne mémoire, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Excellente, monseigneur, si ce n'est pas trop loin.</p>
+
+<p>&mdash;Le renseignement que j'ai à vous demander concerne un fait ou plutôt
+deux faits qui se sont passés du 9 au 11 mai 1610.</p>
+
+<p>Mlle de Gournay fit un soubresaut à cette date, et regarda le cardinal
+d'un &oelig;il qui trahissait l'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Du 9 au 11 mai, répéta-t-elle, du 9 au 11 mai 1610, c'est-à-dire
+l'année même où fut assassiné notre pauvre cher roi Henri IV, le
+bien-aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mademoiselle, et le renseignement que j'ai à vous demander
+est relatif à sa mort.</p>
+
+<p>Mlle de Gournay ne répondit rien, mais son inquiétude parut redoubler.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez point, mademoiselle, dit Richelieu, l'espèce
+d'enquête que je vous fais subir ne vous concerne aucunement. Et, bien
+loin de vous en vouloir, sachez, pour n'en avoir de reconnaissance qu'à
+vous même, que c'est à votre fidélité aux bons principes, à cette
+époque, bien plus qu'à la sollicitation de Bois-Robert, que vous devez
+la faveur, bien au-dessous de votre mérite, que je viens de vous
+accorder.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monseigneur, dit la pauvre fille toute troublée, mais je
+n'y comprends rien.</p>
+
+<p>&mdash;Deux mots suffiront pour vous mettre au courant: vous avez connu une
+femme nommée Jeanne le Voyer, dame de Coëtman?</p>
+
+<p>Cette fois, Mlle de Gournay tressaillit et pâlit visiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, elle est du même pays que moi, mais d'une trentaine
+d'années plus jeune, si toutefois elle vit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous remit, le 9 ou le 10 mai, elle ne se rappelait plus
+elle-même le jour précis, une lettre adressée à M. de Sully, mais pour
+être communiquée au roi Henri IV?</p>
+
+<p>&mdash;Le 10 mai, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce que contenait cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;C'était un avis au roi qu'il devait être assassiné.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre nommait les auteurs du complot?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, dit la demoiselle de Gournay toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappelez les personnes dénoncées par la dame de Coëtman?</p>
+
+<p>&mdash;Je me les rappelle.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me dire leurs noms?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien grave, ce que vous me demandez là, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison; je vais vous les nommer; vous vous contenterez de
+répondre oui ou non par un signe de tête. Les personnes dénoncées par
+Mme de Coëtman étaient: la reine-mère, Marie de Médicis, le maréchal
+d'Ancre et le duc d'Epernon?</p>
+
+<p>La demoiselle de Gournay, plus morte que vive, fit de la tête un signe
+affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, continua le cardinal, vous la remîtes à M. de Sully, qui
+eut l'immense tort de ne pas la montrer au roi et vous la rendit, se
+contentant de lui en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est parfaitement exact, monseigneur, dit Mlle de Gournay.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, vous l'avez gardée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; car deux personnes seulement avaient le droit de me
+la réclamer; le duc de Sully, auquel elle était adressée, et la dame de
+Coëtman qui l'avait écrite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Sully?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ni de la dame de Coëtman?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris qu'elle avait été arrêtée le 13; je ne l'ai pas revue
+depuis, et ne sais si elle est morte ou vivante.</p>
+
+<p>&mdash;Donc vous avez cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la grâce que j'ai à vous demander, ma chère demoiselle, c'est
+de me la remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monseigneur, dit Mlle de Gournay avec une fermeté dont un
+instant auparavant on l'eût crue incapable.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, comme j'avais l'honneur de le dire, il n'y a qu'un instant,
+à Votre Eminence, deux personnes seulement ont le droit de me réclamer
+cette lettre; la dame de Coëtman, qui a été accusée de complicité dans
+cette sombre et douloureuse affaire et à qui elle peut servir de
+justification, et M. le duc de Sully.</p>
+
+<p>&mdash;La dame de Coëtman n'a pas besoin, à l'heure qu'il est, de
+justification, attendu qu'elle est morte cette nuit, entre une heure et
+deux heures, au couvent des Filles repenties.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu ait son âme! dit Mlle de Gournay en se signant, ce fut une
+martyre.</p>
+
+<p>&mdash;Et quant au duc de Sully, continua le cardinal, s'étant si peu soucié
+de la lettre depuis dix-huit ans, il est probable qu'il ne s'en soucie
+pas davantage aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mlle de Gournay secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien faire qu'avec la permission de M. de Sully, dit-elle,
+surtout la dame de Coëtman n'étant plus de ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, dit Richelieu, si je mettais les grâces que je vous ai
+accordées au prix de cette lettre.</p>
+
+<p>Mlle de Gournay se leva avec une dignité suprême.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-elle, je suis fille de noblesse et, par conséquent
+gentilfemme, comme vous êtes gentilhomme... Je mourrai de faim s'il le
+faut, mais ne ferai point une chose que me reprocherait ma conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne mourrez pas de faim, noble fille, et votre conscience ne vous
+reprochera rien, dit le cardinal avec une visible satisfaction de voir
+tant de loyauté dans une pauvre faiseuse de livres; j'ai promesse de M.
+de Sully de vous donner cette permission, et vous allez aller vous-même
+à l'hôtel de Sully avec mon capitaine des gardes, pour la lui demander.</p>
+
+<p>Puis, appelant à la fois Cavois et Bois-Robert, qui entrèrent chacun par
+une porte:</p>
+
+<p>&mdash;Cavois, dit-il, vous allez conduire de ma part et dans mon carrosse
+Mlle de Gournay chez M. le duc de Sully; vous ferez en sorte, en me
+nommant, qu'elle soit introduite sans attendre; puis l'accompagnerez, en
+carrosse toujours, jusque chez elle, et là elle vous remettra une lettre
+que vous ne rendrez qu'à moi.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à Bois-Robert:</p>
+
+<p>&mdash;Le Bois, ajouta-t-il, je double la pension de la demoiselle de
+Gournay, de la bâtarde d'Amadis Jamyn, de ma mie Piaillon et des
+chatons: est-ce bien cela, et n'ai-je oublié personne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, dit Bois-Robert au comble de la joie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous entendrez avec mon trésorier, afin que cette pension courre
+du Ier janvier de l'année 1628.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, s'écria Mlle de Gournay saisissant la main de
+Richelieu pour la lui baiser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi de baiser la vôtre, mademoiselle, dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, monseigneur, fit Mlle de Gournay essayant de retirer sa
+main, à une vieille fille de mon âge!</p>
+
+<p>&mdash;Main loyale vaut bien jeune main, dit le cardinal.</p>
+
+<p>Et il baisa la main de Mlle de Gournay aussi respectueusement que si
+elle n'eût eu que 25 ans.</p>
+
+<p>Mlle de Gournay sortit par une porte avec Cavois, et Bois-Robert par
+l'autre.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch28" id="ch28"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h3>LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES.</h3>
+
+<p>Resté seul, le cardinal appela son secrétaire Charpentier et lui demanda
+sa correspondance du jour. Elle contenait trois lettres importantes:</p>
+
+<p>Une de Beautru, l'ambassadeur, ou plutôt l'envoyé en Espagne, car jamais
+Beautru ne fut ambassadeur en titre; sa position de demi-bouffon à la
+cour, nous dirions d'homme d'esprit si nous ne craignions pas d'être
+impertinent pour la haute diplomatie, ne permettant pas qu'on lui donnât
+le titre d'ambassadeur.</p>
+
+<p>La seconde, de La Saladie, envoyé extraordinaire en Piémont, à Mantoue,
+à Venise et à Rome.</p>
+
+<p>La troisième de Charnassé, envoyé de confiance en Allemagne et chargé
+d'une mission secrète pour Gustave-Adolphe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p>
+
+<p>Peut-être Beautru n'avait-il été choisi, par Mgr de Richelieu, que parce
+qu'il était un des grands ennemis de M. d'Epernon; s'étant permis
+quelques plaisanteries sur le duc, le duc le fit prendre par les Simon,
+déjà mentionnés, on s'en souviendra, par Latil comme des donneurs
+d'étrivières: encore mal remis de cet accident, et les reins endoloris,
+il vint faire visite à la reine-mère, s'appuyant sur une canne.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc la goutte, monsieur de Beautru, lui demanda la
+reine-mère, que vous êtes obligé de vous appuyer sur un bâton?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit le prince de Guéménée, Beautru n'a pas la goutte,
+mais il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril, pour montrer
+l'instrument de son martyre.</p>
+
+<p>Etant en province, le juge d'une petite ville l'importunait si souvent
+qu'il avait ordonné à son valet de ne plus le laisser entrer; le juge se
+présente; malgré la défense, le valet l'annonce.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je pas ordonné, drôle, de trouver un prétexte pour me
+débarrasser de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi oui, vous m'avez dit cela, mais je ne sais que lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui que je suis au lit, pardieu!</p>
+
+<p>Le valet sort et rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui que je suis malade, alors.</p>
+
+<p>Le valet sort et rentre:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il dit qu'il vous enseignera une recette.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui que je suis à l'extrémité.</p>
+
+<p>Le valet sort et rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il dit qu'il veut vous faire ses adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-lui que je suis mort.</p>
+
+<p>Le valet sort et rentre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fais-le entrer, dit Beautru avec un soupir; je n'aurais jamais
+cru trouver un homme plus entêté que moi.</p>
+
+<p>Une des choses qui le recommandaient au cardinal, c'était d'abord son
+honnêteté. Le cardinal disait de lui: «J'aime mieux la conscience de
+Beautru, qu'on appelle un bouffon, que celle de deux cardinaux de
+Bérulle.» Ce qui le recommandait encore au cardinal c'était son
+souverain mépris pour Rome, qu'il appelait une chemise apostolique; le
+cardinal lui communiqua un jour une promotion de dix cardinaux nommés
+par Urbain XIII, et dont le dernier s'appelait <i>Fachinetti</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en vois que neuf, dit Beautru.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et Fachinetti, dit le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monseigneur, répondit Beautru, je croyais que c'était le
+titre des neuf autres.</p>
+
+<p>Beautru écrivait que l'Espagne n'avait point paru prendre sa mission au
+sérieux. Le comte-duc Olivarès l'avait conduit voir le poulailler du roi
+qui était bien tenu, et lui avait dit qu'il ne doutait point que, dès
+que S. M. Philippe IV saurait son arrivée, il ne lui envoyât <i>della
+gallos</i>, ce qui en espagnol faisait un jeu de mots médiocrement poli
+pour la France. Il ajoutait qu'il invitait le cardinal à ne voir dans
+toutes les propositions que ferait l'Espagne, qu'un moyen de gagner du
+temps, le cabinet de Madrid étant lié par un traité avec
+Charles-Emmanuel pour l'aider à prendre le Montferrat, quitte à le
+partager avec lui quand il serait pris. Il recommandait surtout à son
+Eminence de se défier de plus en plus de Fargis qui appartenait de corps
+et d'âme&mdash;Beautru mettait l'âme en doute,&mdash;mais tout au moins de corps,
+à la reine mère, et qui ne faisait rien que sur les notes de sa femme,
+lesquelles n'étaient rien autre chose que les instructions de Marie de
+Médicis et d'Anne d'Autriche.</p>
+
+<p>Richelieu, après avoir lu la dépêche de Beautru, fit un imperceptible
+mouvement d'épaule et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux la paix, mais je suis prêt à la guerre.</p>
+
+<p>La dépêche de La Saladie était plus explicite encore.</p>
+
+<p>Le duc Charles-Emmanuel, auquel Richelieu faisait offrir, s'il voulait
+renoncer à ses prétentions sur le Montferrat et sur Mantoue, la ville de
+Trin, avec douze mille écus de rente en terres souveraines, avait refusé
+et avait tout simplement répondu qu'il aimait autant Cazal que Trin, et
+que Cazal serait pris avant que les troupes du roi fussent à Lyon.</p>
+
+<p>A l'arrivée de La Saladie à Mantoue, le nouveau duc qui commençait à
+désespérer, avait repris courage, mais il ajoutait qu'il fallait
+renoncer au premier plan, qui était de faire débarquer le duc de Guise
+avec 7,000 hommes à Gênes, les Espagnols gardant tous les passages de
+Gênes dans le Montferrat. Le roi devait donc se contenter de forcer le
+pas de Suze, position bien défendue, mais non imprenable.</p>
+
+<p>Après avoir vu le duc de Savoie et le duc de Mantoue, La Saladie
+annonçait qu'il partait pour Venise.</p>
+
+<p>Richelieu prit son cahier de notes et écrivit:</p>
+
+<p>«Rappeler le chevalier Marini, notre ambassadeur à Turin en lui
+ordonnant d'annoncer <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> à Charles-Emmanuel que le roi le regarde comme un
+ennemi éclairé.»</p>
+
+<p>Charnassé, dans l'intelligence duquel le cardinal avait d'ailleurs la
+plus grande confiance, était parti longtemps avant les deux autres,
+devant passer avant d'arriver en Suède, par Constantinople et la Russie.
+M. de Charnassé, sous le poids d'une grande douleur, venant de perdre
+une femme qu'il adorait, avait sollicité du cardinal, cette mission, qui
+l'éloignait de Paris. Il avait traversé Constantinople, la Russie, et
+était arrivé près de Gustave.</p>
+
+<p>La lettre du baron n'était qu'un long panégyrique du roi de Suède, qu'il
+présentait à Richelieu comme le seul homme capable d'arrêter le progrès
+des armes impériales en Allemagne, si les protestants voulaient signer
+une ligue avec lui.</p>
+
+<p>Richelieu réfléchit un instant, puis comme s'il rompait avec un dernier
+scrupule:</p>
+
+<p>&mdash;Bon, fit-il, le pape dira ce qu'il voudra: au bout du compte, je suis
+cardinal, et il ne peut me décardinaliser; mais la gloire et la grandeur
+de la France avant tout!</p>
+
+<p>Et tirant un papier à lui, il écrivit:</p>
+
+<p>&mdash;Exhorter le roi Gustave dès qu'il en aura fini avec les Russes à
+passer en Allemagne au secours de ceux de sa religion, dont Ferdinand
+méditait la perte.</p>
+
+<p>«Promettre au roi Gustave que Richelieu lui fournira une grosse somme
+d'argent, s'il seconde sa politique, et laisser espérer que le roi de
+France attaquera en même temps la Lorraine pour faire une diversion.»</p>
+
+<p>Le cardinal, comme on le voit, n'oubliait pas la lettre en chiffres que,
+huit jours auparavant, Rossignol avait déchiffrée.</p>
+
+<p>Enfin le cardinal ajoutait:</p>
+
+<p>«Si l'entreprise du roi de Suède commence bien et promet un bon succès,
+le roi de France ne gardera plus aucun ménagement à l'endroit de la
+maison d'Autriche.»</p>
+
+<p>«La lettre pour le chevalier Marini et la dépêche pour Charnassé
+partiront le jour même.</p>
+
+<p>Le cardinal en était là de son travail diplomatique, lorsque Cavois
+rentra, lui rapportant la lettre de Mme de Coëtman, dont M. de Sully
+avait donné décharge à Mlle de Gournay.</p>
+
+<p>Elle était conçue en ces termes:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Au roi Henri IV, Majesté très-aimée!</p>
+
+ <p>«Prière instante au nom de la France, au nom de son intérêt, au nom de
+ sa vie, de faire arrêter un homme nommé François Ravaillac, connu
+ partout sous le nom de <i>Tueur du Roi</i>, qui m'a avoué à moi-même son
+ dessein horrible, et que l'on dit, j'ose à peine le répéter, poussé à
+ ce parricide par la reine, par le maréchal d'Ancre et par le duc
+ d'Epernon.</p>
+
+ <p>«Trois lettres étant écrites par moi, la très humble servante de Sa
+ Majesté, à la reine et étant restées sans réponse, je m'adresse au roi
+ et prie M. le duc de Sully, que je crois le meilleur ami de Sa
+ Majesté, et même je l'adjure au besoin de mettre cette lettre sous les
+ yeux du roi dont je suis la très-humble sujette et servante,</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Jeanne Levoyer</span>, dame de <span class="smcap">Coetman</span>.»</p>
+</div>
+
+<p>Richelieu fit un signe de satisfaction, indiquant que la lettre était
+bien telle qu'il la désirait; et ouvrant le tiroir secret dans lequel
+était le fil correspondant à la chambre de sa nièce, après avoir hésité
+s'il n'appellerait point celle-ci, il referma le tiroir, s'apercevant
+que Cavois se tenait debout devant lui et paraissait avoir encore
+quelque chose à lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Cavois, que veux-tu encore, importun? lui demanda-t-il de ce
+ton auquel ses familiers ne se trompaient point, et qu'il prenait
+lorsqu'il était de belle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eminence, c'est M. de Souscarrières qui vous fait tenir son premier
+rapport.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! va prendre le premier rapport de M. de Souscarrières
+et apporte-le moi.</p>
+
+<p>Cavois sortit.</p>
+
+<p>Le cardinal, comme si l'annonce de Cavois lui eût rappelé un souvenir
+oublié, se leva, alla à la porte de communication donnant chez Marion
+Delorme, l'ouvrit et ramassa le billet qui gisait sur le plancher.</p>
+
+<p>Il contenait le renseignement suivant:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Venu une seule fois, depuis huit jours, chez Mme de la Montagne: on le
+ croit amoureux d'une demoiselle de la reine, nommée Isabelle de
+ Lautrec.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le duc, la fille du baron François de Lautrec, qui est
+près du duc de Rethellois, à Mantoue!</p>
+
+<p>Et il écrivit en note:</p>
+
+<p>«Donner ordre au baron de Lautrec de rappeler sa fille près de lui.»</p>
+
+<p>Puis se parlant à lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Comme mon intention est d'envoyer le comte de Moret faire la guerre en
+Italie, murmura-t-il, il ira de grand c&oelig;ur, ne fût-ce que pour se
+rapprocher de sa bien-aimée.</p>
+
+<p>Comme il achevait de prendre cette note, Cavois entra et lui remit un
+papier sous enveloppe aux armes de Bellegarde.</p>
+
+<p>Le cardinal déchira l'enveloppe, déplia le papier et lut:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p><i>Rapport du sieur Michel, dit Souscarrières, à Son Eminence le cardinal
+ de Richelieu.</i></p>
+
+ <p>«Hier, 13 décembre, premier jour de l'exercice du sieur Michel, dit
+ Souscarrières:</p>
+
+ <p>«M. Mirabel, ambassadeur d'Espagne, a pris une chaise rue Saint-Sulpice,
+ et s'est fait conduire chez le joaillier Lopez, où il était rendu à onze
+ heures du matin.</p>
+
+ <p>«Vers la même heure, Mme de Fargis prenait une chaise à la rue des
+ Poulies et se faisait, de son côté, conduire chez Lopez.</p>
+
+ <p>«Un des porteurs a vu l'ambassadeur d'Espagne causer avec la dame de la
+ reine et lui remettre un billet.</p>
+
+ <p>«A midi, M. le cardinal de Bérulle a pris une chaise, quai des Galeries
+ du Louvre, et s'est fait conduire chez M. le duc de Bellegarde et chez
+ le maréchal de Bassompierre. Par mes relations dans la maison de M. de
+ Bellegarde, dont on s'obstine à me croire le fils, j'ai su qu'il était
+ question d'un conseil secret aux Tuileries, à l'endroit de la guerre du
+ Piémont. A ce conseil seront convoqués M. de Guise et M. de Marillac. M.
+ le cardinal sera averti du jour.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le cardinal, je me doutais bien que ce drôle-là ne me
+serait pas inutile.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Mme Bellier, femme de chambre de la reine, a pris vers deux heures une
+ chaise et s'est fait conduire chez Michel Dauze, apothicaire de la
+ reine, lequel a pris une chaise à son tour, la nuit venue, et s'est fait
+ conduire au Louvre.</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Bon, murmura Richelieu, la reine régnante voudrait-elle avoir son
+Vauthier comme la reine-mère? nous la surveillerons.</p>
+
+<p>Puis, sur son cahier de notes il écrivit:</p>
+
+<p>«Acheter Mme Bellier, femme de chambre de la reine, et Patrocle, écuyer
+de la petite écurie, son amant.»</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Hier, vers huit heures du soir, S. M. la reine-mère a pris une chaise
+ et s'est fait conduire chez la présidente de Verdun, où se faisait
+ conduire, de son côté, un astrologue nommé <i>le Censuré</i>. L'entretien a
+ duré une heure; le Censuré est sorti regardant à la lueur de la lanterne
+ de la chaise une très belle bague de diamant, cadeau qui, selon toute
+ probabilité, lui venait de S. M. la reine-mère. On ignore le sujet de la
+ conversation.</p>
+
+ <p>«Hier soir, M. le comte de Moret a pris une chaise rue Sainte-Avoie et
+ s'est fait conduire à l'hôtel Longueville, où il y avait grande réunion,
+ et où se sont fait conduire, également en chaise, M. d'Orléans, le duc
+ de Montmorency, Mme de Fargis...</p>
+
+ <p>«En sortant, Mme de Fargis a, dans le vestibule, échangé quelques mots
+ avec M. le comte de Moret. On n'a entendu que ceux qui ont paru
+ satisfaire également M. le comte de Moret et Mme de Fargis, car Mme de
+ Fargis s'est éloignée en riant et M. le comte de Moret en chantant.</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Tout cela est excellent, murmura le cardinal, continuons.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Hier, entre onze heures et minuit, M. le cardinal de Richelieu, déguisé
+ en capucin...</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le cardinal en s'interrompant.</p>
+
+<p>Puis il reprit avec une curiosité croissante:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>Déguisé en capucin, a pris une chaise rue Royale, et s'est fait
+ conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>.</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le cardinal.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«A l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, où il est resté jusqu'à une heure
+ et demie dans la chambre d'Etienne Latil; à une heure et demie, Son
+ Eminence est descendue et a donné l'ordre de la conduire rue des Postes,
+ au couvent des filles repenties.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Diable! diable!»</p>
+
+<p>Puis, la curiosité le poussant:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Là il s'est fait ouvrir les portes par la s&oelig;ur tourière, a fait lever
+ la supérieure, s'est fait conduire par elle à la loge de la dame de
+ Coëtman; après un quart d'heure de conversation à travers la lucarne
+ grillée de cette loge, il a appelé ses deux porteurs et leur a ordonné
+ de pratiquer dans la muraille une ouverture par laquelle la dame de
+ Coëtman pût passer; une demi-heure après, l'ordre de Son Eminence était
+ exécuté.»</p>
+</div>
+
+<p>Le cardinal s'arrêta un instant comme pour réfléchir, et continua:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Comme à sa sortie de la loge, la dame de Coëtman était à peu près nue,
+ Mgr le cardinal l'enveloppa dans sa robe, et restant nu tête et en habit
+ noir, la fit déposer dans la chambre de la supérieure, près d'un grand
+ feu, où la dame de Coëtman se réchauffa et reprit des forces. A trois
+ heures, monseigneur envoya chercher une seconde chaise pour la dame de
+ Coëtman, et la conduisit chez le baigneur Nollet, en face le pont
+ Notre-Dame, où il donna quelques ordres, continuant seul son chemin.</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! murmura le cardinal, le drôle est habile, tant mieux,
+tant mieux; continuons:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«A cinq heures moins un quart, Son Eminence est rentrée chez elle, place
+ Royale, et à cinq heures et quelques minutes, ayant changé de costume,
+ elle est remontée en <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> chaise avec son costume ordinaire, et s'est fait
+ conduire à l'hôtel Sully, où elle est restée une demi-heure à peu près;
+ vers six heures un quart, elle rentrait place Royale.</p>
+
+ <p>«Dix minutes après sa rentrée, Mme de Combalet prenait une chaise à son
+ tour, se faisait conduire chez le baigneur Nollet, et après y être
+ restée une heure à peu près, ramenait, vers les huit heures du matin,
+ chez elle, la dame de Coëtman habillée en carmélite.</p>
+
+ <p>«Tel est le rapport que le sieur Michel, dit Souscarrières, a l'honneur
+ de soumettre à Son Eminence, lui affirmant l'exactitude des faits qui y
+ sont consignés.</p>
+
+ <p>«Et a signé: «<span class="smcap">Michel</span>, dit <span class="smcap">Souscarrières</span>.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu, s'écria le cardinal, voilà par ma foi, un adroit coquin.
+Cavois! Cavois!</p>
+
+<p>Le capitaine des gardes entra:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui a apporté ce papier est-il encore là? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit Cavois, si je ne me trompe, c'est M.
+Souscarrières lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-le entrer, mon cher Cavois, fais-le entrer.</p>
+
+<p>Comme si le seigneur de Souscarrières n'eût attendu que cette
+autorisation, il parut sur le seuil de la porte du cabinet, vêtu d'un
+costume sombre, mais élégant néanmoins; il fit une profonde révérence au
+cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici, monsieur Michel, lui dit Son Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, monseigneur, dit Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étais pas trompé en vous donnant ma confiance, vous êtes un
+homme habile.</p>
+
+<p>&mdash;Si monseigneur est content de moi, je serai en même temps un homme
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Très-content; seulement, je n'aime pas les énigmes, n'ayant pas le
+temps de les deviner. Comment se fait-il que tous les détails qui me
+sont personnels soient venus aussi exactement à votre connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit Souscarrières avec un sourire dans lequel on
+pouvait voir briller le contentement de lui-même, je me suis douté que
+Votre Eminence voudrait tâter en personne du nouveau mode de locomotion
+qu'il venait d'autoriser.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, je me suis embusqué rue Royale, et j'ai reconnu
+Son Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Après, monseigneur; le plus grand des porteurs, celui qui a frappé à
+la porte du couvent, qui a porté la dame de Coëtman près du feu, qui a
+été chercher la chaise à porteurs fermée à clef, c'était moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi, fit le cardinal, vous m'en direz tant!</p>
+
+<p class="center2">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 300px;">
+<img src="images/sep.jpg" alt="" title="" width="300" height="26" /></div>
+
+<h2>TROISIÈME VOLUME.</h2>
+
+<hr class="small2" />
+
+<h2><a name="ch29" id="ch29"></a>CHAPITRE Ier.</h2>
+
+<h3>LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.</h3>
+
+<p>Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre récit, que nos
+lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance
+avec le roi Louis XIII, qu'ils ont entrevu à peine pendant cette nuit
+où, poussé par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la
+chambre de la reine, il n'y entra que pour s'assurer que l'on n'y tenait
+point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait
+le lendemain et se faisait saigner le surlendemain.</p>
+
+<p>Il s'était purgé, il s'était fait saigner, et n'en était ni plus gai ni
+plus rouge; mais tout au contraire, sa mélancolie n'avait fait
+qu'augmenter.</p>
+
+<p>Cette mélancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le
+roi dès l'âge de quatorze à quinze ans, le conduisait à essayer les uns
+après les autres toutes sortes de divertissements qui ne le
+divertissaient pas. Joignez à cela qu'il était presque le seul à la
+cour, avec son fou l'Angély, qui fût vêtu de noir, ce qui ajoutait
+encore à son air lugubre.</p>
+
+<p>Rien n'était donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, à
+l'exception de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, qui du
+reste, avaient toujours le soin de prévenir le roi lorsqu'elles
+désiraient lui rendre visite, il n'entrait jamais aucune femme.</p>
+
+<p>Souvent, lorsque l'on avait audience de lui, en arrivant à l'heure
+désignée, on était reçu ou par Beringhen, qu'en sa qualité de premier
+valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de Tréville, ou
+par M. de Guitaut; l'un ou l'autre de ces messieurs vous introduisait
+dans le salon où l'on cherchait inutilement des yeux le roi; le roi
+était dans une embrasure de fenêtre avec quelqu'un de son intimité, à
+qui il avait fait l'honneur de dire: Monsieur un tel, venez avec moi et <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+ennuyons-nous. Et sur ce point, on était toujours sûr qu'il se tenait
+religieusement parole à lui et aux autres.</p>
+
+<p>Plus d'une fois la reine, dans le but d'avoir prise sur ce morne
+personnage, et trop sûre de ne pouvoir y parvenir par elle-même, avait,
+sur le conseil de la reine-mère, admis dans son intimité ou attaché à sa
+maison quelque belle créature de la fidélité de laquelle elle était
+certaine, espérant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux
+yeux, mais toujours inutilement.</p>
+
+<p>Ce roi, que de Luynes, après quatre ans de mariage, avait été obligé de
+porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des
+favorites. <i>La buggera a passato i monti</i>, disaient les Italiens.</p>
+
+<p>La belle Mme de Chevreuse, elle que l'on pouvait appeler
+l'<i>Irrésistible</i>, y avait essayé, et malgré la triple séduction de sa
+jeunesse, de sa beauté et de son esprit, elle y avait échoué.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatientée de cette invincible
+froideur, vous n'avez donc pas de maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, madame, j'en ai, lui répondit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc les aimez-vous, alors?</p>
+
+<p>&mdash;De la ceinture en haut, répondit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, fit Mme de Chevreuse, la première fois que je viendrai au Louvre,
+je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des
+cuisses.</p>
+
+<p>C'était un espoir pareil qui avait fait appeler à la cour la belle et
+chaste enfant que nous avons déjà présentée à nos lecteurs sous le nom
+d'Isabelle de Lautrec. On savait son dévouement acharné à la reine qui
+l'avait fait élever, quoique son père fût attaché, lui, au duc de
+Rethellois. Et en effet, elle était si belle, que Louis XIII s'en était
+d'abord fort occupé; il avait causé avec elle, et son esprit l'avait
+charmé. Elle, de son côté, tout à fait ignorante des desseins que l'on
+avait sur elle, avait répondu au roi avec modestie et respect. Mais il
+avait, six mois avant l'époque où nous sommes arrivés, recruté un
+nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s'était plus
+occupé d'Isabelle, mais encore il avait presque entièrement cessé
+d'aller chez la reine.</p>
+
+<p>Et en effet les favoris se succédaient près du roi avec une rapidité qui
+n'avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf,
+tenait momentanément la corde.</p>
+
+<p>Il y avait d'abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parlé.</p>
+
+<p>Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet; puis son porteur
+d'arbalète d'Esplan, qu'il fit marquis de Grimaud.</p>
+
+<p>Puis Chalais, auquel il laissa couper la tête.</p>
+
+<p>Puis Baradas, le favori du moment.</p>
+
+<p>Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrâce de
+Baradas, disgrâce que l'on pouvait toujours prévoir quant on connaissait
+la fragilité de cet étrange sentiment qui, chez le roi Louis XIII,
+tenait un inqualifiable milieu entre l'amitié et l'amour.</p>
+
+<p>En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers;
+c'étaient: M. de Tréville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous
+nous sommes assez occupés dans quelques-uns de nos livres, pour que nous
+nous contentions de le nommer ici; le comte de Nogent Beautru, frère de
+celui que le cardinal venait d'envoyer en Espagne, qui, la première fois
+qu'il avait été présenté à la cour, avait eu la chance, pour lui faire
+passer un endroit des Tuileries où il y avait de l'eau, de porter le roi
+sur ses épaules, comme saint-Christophe avait porté Jésus-Christ, et qui
+avait le rare privilége, non-seulement comme son fou l'Angély, de tout
+lui dire, mais encore de dérider ce front funèbre, par ses
+plaisanteries.</p>
+
+<p>Bassompierre, fait maréchal en 1622, bien plus par les souvenirs
+d'alcôve de Marie de Médicis que par ses propres souvenirs de bataille;
+homme, du reste, d'un esprit assez charmant, et d'un manque de c&oelig;ur
+assez complet, pour résumer en lui toute cette époque qui s'étend de la
+première partie du seizième siècle à la première partie du dix-septième;
+Lublet des Noyers, son secrétaire, ou plutôt son valet, La Vieuville, le
+surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout
+dévoué à lui et à la reine Anne d'Autriche, qui, à toutes les offres que
+lui fit le cardinal pour se l'attacher, ne fit jamais d'autres réponses
+que: «Impossible, Votre Eminence, je suis au roi et l'Evangile défend de
+servir deux maîtres» et enfin, le maréchal de Marillac, frère du garde
+des sceaux, qui devait, lui aussi, être une des taches sanglantes du
+règne de Louis XIII, ou plutôt du ministère du cardinal de Richelieu.</p>
+
+<p>Ceci posé comme explication préliminaire, il arriva que, le lendemain du
+jour où Souscarrières avait fait au cardinal un rapport si véridique et
+si circonstancié des événements de la nuit précédente, le roi, après
+avoir déjeuné avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et
+ordonné que l'on prévînt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de
+prendre l'un son luth, l'autre sa viole, pour <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> le distraire pendant la
+grande occupation à laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de
+Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui étaient venus
+lui faire leur cour.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, allons larder! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allons larder, messieurs, dit l'Angély en nasillant, voyez comme cela
+s'accorde bien: majesté et larder!</p>
+
+<p>Et, sur cette plaisanterie assez médiocre et que nous ne rappellerions
+pas si elle n'était historique, il enfonça son chapeau sur son oreille
+et celui de Nogent sur le milieu de sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, drôle, que fais-tu? lui dit Nogent.</p>
+
+<p>&mdash;Je me couvre, et je vous couvre, dit l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Devant le roi, y penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! pour des bouffons, c'est sans conséquence...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, faites donc taire votre fou! s'écria Nogent furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l'on fait taire l'Angély?</p>
+
+<p>&mdash;On me paye pour tout dire, fit l'Angély; si je me taisais, je ferais
+comme M. de La Vieuville, qu'on fait surintendant des finances pour
+qu'il y ait des finances, et qui n'a pas de finances, je volerais mon
+argent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Votre Majesté n'a pas entendu ce qu'il a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mais tu m'en dis bien d'autres à moi.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, Sire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout à l'heure, quand, en jouant à la raquette, j'ai manqué le
+volant. Ne m'as-tu pas dit: «En voilà un beau Louis le Juste!» Si je ne
+te regardais pas un peu comme le confrère de l'Angély, crois-tu que je
+te laisserais me dire de ces choses-là? Allons larder, messieurs, allons
+larder!</p>
+
+<p>Ces deux mots: <i>Allons larder</i>, méritent une explication, sous peine de
+ne pas être intelligibles pour nos lecteurs; cette explication, nous
+allons la donner.</p>
+
+<p>Nous avons dit, à deux endroits différents déjà, que, pour combattre sa
+mélancolie, le roi se livrait à toute sorte de divertissements qui ne le
+divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des
+jets d'eau avec des plumes; étant jeune homme il avait enluminé des
+images, ce que ses courtisans avaient appelé faire de la peinture; il
+avait fait ce que ses courtisans avaient appelé de la musique,
+c'est-à-dire joué du tambour, exercice auquel, s'il faut en croire
+Bassompierre, il réussissait très-bien.</p>
+
+<p>Il avait fait des cages et des châssis, avec M. des Noyers. Il s'était
+fait confiturier et avait fait d'excellentes confitures; puis jardinier
+et avait réussi à avoir en février des pois verts qu'il avait fait
+vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achetés.
+Enfin il s'était mis à faire la barbe, et un beau jour, dans l'ardeur
+qu'il avait pour cet amusement, il avait réuni tous ses officiers, et
+lui-même leur avait coupé la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa
+parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en
+commémoration d'une main auguste, on a appelé <i>une royale</i>, si bien que
+le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i2">Hélas! ma pauvre barbe,</span><br />
+ <span class="i2">Qui t'a donc faite ainsi?</span><br />
+ <span class="i2">C'est le grand roi Louis</span><br />
+ <span class="i2">Treizième de ce nom</span><br />
+ <span class="i0">Qui toute ébarba sa maison.</span><br />
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i2">Ça, monsieur de la Force,</span><br />
+ <span class="i2">Faut vous la faire aussi.</span><br />
+ <span class="i2">Hélas, Sire, merci,</span><br />
+ <span class="i2">Ne me la faites pas:</span><br />
+ <span class="i0">Me méconnaîtraient mes soldats.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i2">Laissons la barbe en pointe</span><br />
+ <span class="i2">Au cousin Richelieu,</span><br />
+ <span class="i2">Car par la vertudieu</span><br />
+ <span class="i2">Ce serait trop oser</span><br />
+ <span class="i0">Que de prétendre la raser.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Or, le roi Louis XIII avait fini par se lasser de faire la barbe, comme
+il finissait par se lasser de tout, et comme il était descendu quelques
+jours auparavant dans sa cuisine, afin d'y introduire une mesure
+économique dans laquelle la générale Coquet perdit sa soupe au lait et
+M. de la Vrillière ses biscuits du matin; il avait vu son cuisinier et
+ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-là des filets de
+b&oelig;uf, ceux-là des lièvres, ceux-là des faisans; il avait trouvé cette
+opération des plus récréatives. Il en résultait que, depuis un mois à
+peu près, Sa Majesté avait adopté ce nouveau divertissement.</p>
+
+<p>Sa Majesté lardait et faisait larder avec elle ses courtisans.</p>
+
+<p>Je ne sais si l'art de la cuisine avait à gagner en passant par des
+mains royales, mais l'état de l'ornementation y avait fait de grands
+progrès. Les longes de veau et les filets de b&oelig;uf surtout qui
+présentaient une plus grande surface, redescendaient à l'office avec les
+dessins les plus variés. Le roi se bornait à larder en paysage,
+c'est-à-dire qu'il dessinait des arbres, des maisons, de chasses, des
+chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys; mais Nogent et les
+autres ne se bornaient <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> point à des figures héraldiques et variaient
+leurs dessins de la façon la plus fantastique, ce qui leur valait
+quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les
+plus sévères et faisait exiler impitoyablement des tables royales les
+morceaux ornementés par eux.</p>
+
+<p>Et maintenant que voici nos lecteurs suffisamment renseignés, reprenons
+le cours de notre récit.</p>
+
+<p>Sur ces mots:&mdash;Messieurs, allons larder, les personnes que nous avons
+nommées se hâtèrent donc de suivre le roi.</p>
+
+<p>Bassompierre profita du moment où l'on passait dans la salle à manger,
+dans la pièce destinée au nouvel exercice adopté par le roi, dans
+laquelle cinq ou six tables de marbre avaient chacune, soit sa longe de
+veau, soit son filet de b&oelig;uf, son lièvre, soit son faisan, et où
+l'écuyer Georges attendait au milieu d'assiettes pleines de lardons
+taillés d'avance, et tenant en main des lardoires d'argent qu'il
+remettait à ceux qui désiraient faire leur cour à Sa Majesté en
+l'imitant, et surtout en se laissant vaincre par elle; Bassompierre,
+disons-nous, profita de ce moment pour poser la main sur l'épaule du
+surintendant des finances et lui dire assez bas pour y mettre de la
+forme, assez haut pour être entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le surintendant, sans être trop curieux, pourrait-on vous
+demander quand vous comptez me payer mon dernier quartier de colonel
+général des Suisses, que j'ai acheté cent mille écus, et que j'ai payé
+rubis sur l'ongle?</p>
+
+<p>Mais au lieu de lui répondre, M. de La Vieuville qui, comme Nogent,
+donnait parfois dans la pasquinade, se mit à étendre et à rapprocher ses
+bras en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je nage, je nage, je nage!</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, dit Bassompierre, j'ai deviné bien des énigmes dans ma
+vie, mais je ne sais pas le mot de celle-là.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, dit La Vieuville, quand on nage, c'est qu'on a
+perdu pied, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on a perdu pied, c'est qu'on n'a plus de fond.</p>
+
+<p>&mdash;Après?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je n'ai plus de fond; je nage, je nage, je nage!</p>
+
+<p>En ce moment, M. le duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX et de Marie
+Touchet, venait de se joindre au cortége avec le duc de Guise que nous
+avons déjà vu dans la soirée de la princesse Marie, et à qui le duc
+d'Orléans avait promis un corps, dans l'armée où il serait
+lieutenant-général pour le roi dans l'expédition d'Italie, et tous deux
+attendaient pour s'avancer que le roi les remarquât. Bassompierre, qui
+ne trouvait rien à répondre à de Vieuville et qui n'aimait point à
+rester court, s'accrocha bravement au duc d'Angoulême, nous disons
+bravement, parce que le duc d'Angoulême était pour la réplique, comme on
+disait alors, un des <i>meilleurs becs</i> de l'époque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nagez, vous nagez, vous nagez, c'est très bien; les oies et les
+canards nagent aussi; mais cela ne me regarde pas, moi. Ah! pardieu, si
+je faisais de la fausse monnaie, comme M. d'Angoulême, cela ne
+m'inquiéterait pas!</p>
+
+<p>Le duc d'Angoulême, qui probablement n'avait pas de riposte prête, fit
+semblant de ne pas entendre; mais le roi Louis XIII avait entendu, et
+comme il était très médisant de caractère:</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous ce que dit M. Bassompierre, mon cousin? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire, je suis sourd de l'oreille droite, répondit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Comme César, dit Bassompierre.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous demande si vous faites toujours de la fausse monnaie?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Sire, reprit Bassompierre, je ne demande pas si M. d'Angoulême
+continue à faire de la fausse monnaie, ce qui serait dubitatif; je dis
+qu'il en fait, ce qui est affirmatif.</p>
+
+<p>Le duc d'Angoulême haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà vingt ans, dit-il, que l'on me harpigne avec cette fadaise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il de vrai, voyons, dites, mon cousin, demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, Sire, voilà la vérité pure: je loue, dans mon château de
+Gros-Bois, une chambre à un alchimiste nommé Merlin, qui la prétend
+merveilleusement située pour la recherche de la pierre philosophale. Il
+m'en donne quatre mille écus par an, à la condition de ne pas lui
+demander ce qu'il y fait et de lui laisser jouir du privilége qu'ont les
+habitations de France, de ne point être visitées par la justice. Vous
+comprenez bien, Sire, que louant une seule chambre plus qu'on ne
+m'offrait pour tout le château, je n'irai point, par une indiscrétion
+ridicule, perdre un si bon locataire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, Bassompierre, comme vous êtes méchante langue, dit le roi; quoi
+de plus honnête que l'industrie de notre cousin?</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, dit le duc d'Angoulême, qui ne se tenait point pour battu,
+quand je ferais un peu de fausse monnaie, moi, fils du roi Charles IX,
+roi de France; votre père, de <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> glorieuse mémoire, fils d'Antoine de
+Bourbon, qui n'était que roi de Navarre, volait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon père volait! s'écria Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Bassompierre, à telles enseignes qu'il m'a dit à moi un jour:
+«Je suis bien heureux d'être roi, sans cela je serais pendu.»</p>
+
+<p>&mdash;Le roi votre père, Sire, continua le duc d'Angoulême, sauf le respect
+que je dois à Votre Majesté, volait au jeu d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Au jeu! dit Louis XIII. Je vous ferai observer, mon cousin, que voler
+au jeu n'est pas voler, c'est tricher. D'ailleurs, après la partie, il
+rendait l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Pas toujours, dit Bassompierre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pas toujours! fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sur ma parole, et votre auguste mère vous garantira le fait que
+je vais vous citer. Un jour, ou plutôt un soir, que j'avais l'honneur de
+jouer avec le roi, et qu'il y avait cinquante pistoles au jeu, il se
+trouva des demi-pistoles parmi les pistoles. Sire, dis-je au roi, que je
+savais sujet à caution, c'est Votre Majesté qui a voulu faire passer des
+demi-pistoles pour des pistoles? Non, c'est vous, répliqua le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continua Bassompierre, je pris tout, pistoles et demi-pistoles,
+j'ouvris une fenêtre, et je les jetai aux laquais qui attendaient dans
+la cour; puis je revins faire le jeu avec des pistoles entières.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le roi, vous avez fait cela, Bassompierre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui Sire, et votre auguste mère dit même à ce sujet: «Aujourd'hui,
+Bassompierre fait le roi, et le roi fait Bassompierre.»</p>
+
+<p>&mdash;Foi de gentilhomme, c'était bien dit, s'écria Louis XIII; et qu'a
+répondu mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, sans doute, ses malheurs conjugaux avec la reine Marguerite
+l'avaient rendu injuste, car il a répondu très faussement à mon avis:
+«Vous voudriez bien qu'il fût le roi, vous auriez un mari plus jeune!»</p>
+
+<p>&mdash;Et qui gagna la partie? demanda Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Henri IV, Sire; à telles enseignes qu'il empocha, dans la
+préoccupation que lui avait sans doute donnée l'observation de la reine,
+qu'il empocha, quoi qu'en dise Votre Majesté, l'enjeu entier, sans me
+rendre même la différence qu'il y avait entre les pistoles et les
+demi-pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le duc d'Angoulême, je lui ai vu voler mieux que cela.</p>
+
+<p>&mdash;A mon père? demanda Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai vu voler un manteau, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Un manteau!</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il n'était encore que roi de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Louis XIII, racontez-nous cela, mon cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Henri III venait de mourir assassiné à Saint-Cloud, dans cette
+maison de M. de Gondy où la Saint-Barthélemy avait été résolue par lui,
+n'étant encore que duc d'Anjou, et le jour anniversaire de celui où
+cette résolution avait été prise; or, le roi de Navarre était là,
+puisque ce fut entre ses bras que Henri III mourut, en lui léguant le
+trône; et comme il lui fallait porter le deuil en velours violet, et
+qu'il n'avait pas de quoi acheter un pourpoint et des chausses, il roula
+le manteau du mort, qui était justement de la couleur et de l'étoffe
+qu'il lui fallait pour son deuil, le mit sous son bras et se sauva,
+croyant que nul n'avait fait attention à lui; mais Sa Majesté avait pour
+excuse, si les rois ont besoin d'excuse pour voler, qu'elle était si
+pauvre que, sans le hasard de ce manteau, elle n'eût point su porter le
+deuil.</p>
+
+<p>&mdash;Plaignez-vous donc, maintenant, mon cousin, que vous ne pouvez pas
+payer vos domestiques, dit le roi, quand le roi n'avait pas même une
+chambre qu'il pût louer quatre mille écus par an à un alchimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, Sire, dit le duc d'Angoulême, il est impossible que mes
+domestiques se soient plaints de ce que je ne les payais pas; mais je ne
+me suis jamais plaint, moi, de ne pas pouvoir les payer. A telles
+enseignes, comme disait tout à l'heure M. de Bassompierre, que la
+dernière fois qu'ils sont venus me demander leurs gages, protestant
+qu'ils n'avaient pas un carolus, je leur ai répondu tout simplement:
+«C'est à vous de vous pourvoir, imbéciles que vous êtes. Quatre rues
+aboutissent à l'hôtel d'Angoulême, vous êtes en bon lieu,
+industriez-vous.» Ils ont suivi mon conseil; depuis ce temps-là on
+entend bien parler de quelques vols de nuit dans la rue Pavée, dans la
+rue des Francs-Bourgeois, dans la rue Neuve-Sainte Catherine et dans la
+rue de la Couture; mais mes drôles ne me parlent plus de leurs gages.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Louis XIII, et un beau jour je les ferai pendre, vos drôles,
+devant la porte de votre hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes en faveur près du cardinal, Sire, dit en riant le duc
+d'Angoulême.</p>
+
+<p>Et il se jeta sur une longe de veau, qu'il se mit à transpercer, avec
+non moins de fureur que si la lardoire était une épée et la longue de
+veau le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, Louis, dit l'Angély, <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> m'est avis que c'est toi cette
+fois qui es lardé.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch30" id="ch30"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>PENDANT QUE LE ROI LARDE.</h3>
+
+<p>C'étaient ces répliques-là, que son entourage, au reste, ne lui
+épargnait point, qui mettaient le roi en rage contre son ministre et qui
+lui faisaient de ces révolutions subites et inattendues qui mettaient
+incessamment le cardinal à deux doigts de sa perte.</p>
+
+<p>Si les ennemis de Son Eminence prenaient Louis XIII dans un de ces
+moments-là, il adoptait avec eux les résolutions les plus désespérées,
+quitte à ne pas les suivre, et leur faisait les plus belles promesses,
+quitte à ne point les tenir.</p>
+
+<p>Or, comme la bile que lui avait fait faire le duc d'Angoulême lui
+montait à la gorge, le roi, tout en lardant sa longe de veau, regardait
+autour de lui, cherchant quelqu'un qui lui donnât une occasion plausible
+de laisser tomber sur lui sa colère, ses yeux s'arrêtèrent alors sur ses
+deux musiciens, placés sur une espèce d'estrade, l'un égratignant son
+luth, l'autre raclant sa viole, avec la même animosité que le roi
+mettait à piquer son veau.</p>
+
+<p>Il s'aperçut d'une chose à laquelle jusque-là il n'avait fait aucune
+attention, c'est que chacun d'eux n'était habillé qu'à moitié.</p>
+
+<p>Molinier, qui avait un pourpoint, n'avait ni trousses, ni bas.</p>
+
+<p>Justin, qui avait des trousses et des bas, n'avait pas de pourpoint.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! dit Louis XIII, que signifie cette mascarade?</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit l'Angély, c'est à moi de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Fou! s'écria le roi, prends garde de me lasser à la fin!</p>
+
+<p>L'Angély prit une lardoire des mains de Georges et se mit en garde comme
+s'il tenait une épée.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela que j'ai peur de toi, dit-il, avance si tu l'oses.</p>
+
+<p>L'Angély avait près de Louis XIII des priviléges que nul n'avait. Tout
+au contraire des autres rois, Louis XIII ne voulait pas être égayé; le
+plus souvent, quand ils étaient seuls, leur conversation roulait sur la
+mort; Louis XIII aimait fort à faire, sur le <i>peut-être</i> de l'autre
+monde, les plus fantastiques et surtout les plus désespérantes
+suppositions; l'Angély l'accompagnait et souvent le guidait dans ce
+pélerinage d'outre-tombe; il était l'Horatio de cet autre prince de
+Danemark, cherchant&mdash;qui sait? peut-être comme le premier les
+meurtriers de son père, et le dialogue d'Hamlet avec les fossoyeurs
+était une conversation folâtre près de la leur.</p>
+
+<p>C'était donc, dans ces discussions folâtres avec l'Angély, presque
+toujours le roi qui finissait par céder et qui revenait au bouffon.</p>
+
+<p>Il en fut encore ainsi cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Louis XIII, explique-toi, bouffon.</p>
+
+<p>&mdash;Louis, qui as été nommé Louis-le-Juste, parce que tu es né sous le
+signe de la Balance, sois une fois digne de ton nom, pour que mon
+confrère Nogent ne t'insulte pas comme il a fait tout à l'heure. Hier,
+pour je ne sais quelle niaiserie, tu as eu, toi, roi de France et de
+Navarre, la pauvreté de retrancher à ces malheureux la moitié de leurs
+appointements, et ils ne peuvent s'habiller qu'à moitié. Et maintenant,
+si tu veux t'en prendre à quelqu'un de la négligence de leur toilette,
+cherche-moi querelle à moi, car c'est moi qui leur ai donné le conseil
+de venir ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Conseil de fou! dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que ceux-là qui réussissent, reprit l'Angély.</p>
+
+<p>Les deux musiciens se levèrent et firent la révérence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, dit le roi. Assez; puis il regarda autour de
+lui pour voir ceux qui se livraient au même travail que lui.</p>
+
+<p>Des Noyers piquait un lièvre, La Vieuville un faisan, Nogent un b&oelig;uf,
+Saint-Simon, qui ne piquait pas, lui tenait l'assiette au lard.
+Bassompierre causait avec le duc de Guise, Baradas jouait au bilboquet,
+le duc d'Angoulême s'était accommodé dans un fauteuil et dormait ou
+faisait semblant de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous là, au duc de Guise, maréchal? Ce doit être fort
+intéressant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous, oui, Sire, répondit Bassompierre: M. le duc de Guise me
+cherche querelle.</p>
+
+<p>&mdash;A quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que M. de Vendôme s'ennuie en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit l'Angély, je croyais qu'on ne s'ennuyait qu'au Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Et, continua Bassompierre, il m'a écrit.</p>
+
+<p>&mdash;A vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Probablement il me croit en faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que veut-il, mon frère de Vendôme?</p>
+
+<p>&mdash;Que tu lui envoies un de tes pages, dit l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, fou! dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut sortir de Vincennes et faire la guerre d'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit l'Angély, gare aux Piémontais s'ils tournent le dos.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et il vous écrit? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en me disant qu'il regarde la chose comme inutile, attendu que je
+devais être de la coterie de M. de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis l'amant de Mme de Conti, sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et que lui avez-vous répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai répondu que cela n'y faisait rien, que j'avais été l'amant
+de toutes ses tantes, et que je ne l'en aimais pas mieux pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon cousin d'Angoulême, que faites-vous? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je rêve, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>&mdash;A la guerre du Piémont.</p>
+
+<p>&mdash;Et que rêvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je rêve, Sire, que Votre Majesté se met à la tête de ses armées et
+marche en personne sur l'Italie, et que, sur un des plus hauts rochers
+des Alpes, on inscrit son nom entre ceux d'Annibal et de Charlemagne.
+Que dites-vous de mon rêve, Sire?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vaut mieux rêver comme cela que veiller comme font les autres,
+dit l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui commandera sous moi: mon frère ou le cardinal? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Entendons-nous, dit l'Angély, si c'est ton frère, il commandera <i>sous
+toi</i>, mais si c'est le cardinal, il commandera <i>sur toi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Là où est le roi, dit le duc de Guise, personne ne commande.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit l'Angély, avec cela que votre père, le Balafré, n'a pas
+commandé dans Paris du temps du roi Henri III.</p>
+
+<p>&mdash;La chose n'en a pas mieux tourné pour lui, dit Bassompierre.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le roi, la guerre du Piémont est une grosse affaire,
+aussi a-t-il été arrêté entre ma mère et moi qu'elle serait décidée en
+conseil. Vous avez déjà dû être prévenu, maréchal, que vous assisteriez
+à ce conseil. Mon cousin d'Angoulême et M. de Guise, je vous préviens de
+mon côté; je ne vous cache pas qu'il y a dans le conseil de la reine un
+grand parti pour Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, reprit le duc d'Angoulême, je le dis hautement et d'avance, mon
+avis sera pour M. le cardinal. Après l'affaire de La Rochelle, ce serait
+lui faire une grande injustice que de lui ôter le commandement pour tout
+autre que le roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre avis? dit Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous qu'il y a deux ans, le cardinal voulait vous envoyer à
+Vincennes, et que c'est moi qui l'en ai empêché?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a eu tort.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, j'ai eu tort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Si Son Eminence voulait m'envoyer à Vincennes, c'est que je
+méritais d'y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Prends exemple sur ton cousin d'Angoulême, dit l'Angély, c'est un
+homme d'expérience.</p>
+
+<p>&mdash;Je présume, mon cousin, que si l'on vous offrait le commandement de
+l'armée, vous ne seriez point de cet avis-là.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon roi que je respecte, et auquel je dois obéir, m'<i>ordonnait</i> de
+prendre le commandement de l'armée, je le prendrais; mais s'il se
+contentait de me l'<i>offrir</i>, je le porterais à Son Eminence, en lui
+disant: Faites-moi une part égale à celle de M. de Bassompierre, de
+Bellegarde, de Guise et de Créquy, et je serai trop heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Peste, M. d'Angoulême, dit Bassompierre, je ne vous savais pas si
+modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis modeste quand je me juge, maréchal, et orgueilleux quand je me
+compare.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Louis, voyons, pour qui seras-tu? Pour le cardinal, pour
+<span class="smcap">Monsieur</span>, ou pour toi? Quant à moi, je déclare qu'à ta place je
+nommerais <span class="smcap">Monsieur</span>.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? fou.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce qu'ayant été malade tout le temps du siége de La Rochelle,
+il aurait peut-être l'idée de prendre sa revanche en Italie. Peut-être
+les pays chauds conviennent-ils mieux à ton frère que les pays froids.</p>
+
+<p>&mdash;Pas quand il y fait trop chaud, dit Baradas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu te décides à parler, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Baradas, quand je trouve quelque chose à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne piques-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que j'ai les mains propres, et que je ne veux pas sentir
+mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Louis XIII, tirant un flacon de sa poche, voilà de quoi te
+parfumer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda Baradas.</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau de Naffe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je la déteste, votre eau de Naffe.</p>
+
+<p>Le roi s'approcha de Baradas et lui jeta au visage quelques gouttes de
+l'eau contenue dans son flacon.</p>
+
+<p>Mais, à peine l'eau eut-elle touché le jeune homme, qu'il bondit sur le
+roi, lui arracha le flacon des mains et le brisa sur le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs, dit le roi en pâlissant, que feriez-vous si un page se
+rendait coupable envers vous d'une insulte pareille à celle que ce petit
+coquin s'est permise à mon égard?</p>
+
+<p>On se tut.</p>
+
+<p>Bassompierre seul, incapable de retenir sa langue, dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Sire, je le ferais fouetter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me feriez fouetter, monsieur le maréchal, dit Baradas
+exaspéré.</p>
+
+<p>Et tirant son épée malgré la présence du roi, il s'élança sur le
+maréchal.</p>
+
+<p>Le duc de Guise et le duc d'Angoulême le retinrent.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Baradas, comme il est défendu, sous peine d'avoir le poing
+coupé, de tirer l'épée devant le roi, vous permettrez que je me tienne
+dans le respect que je lui dois; mais, comme vous méritez une leçon, je
+vais vous la donner. Georges, une lardoire.</p>
+
+<p>Et prenant des mains de l'écuyer une lardoire:</p>
+
+<p>&mdash;Lâchez M. Baradas, dit Bassompierre.</p>
+
+<p>On lâcha Baradas qui, malgré les cris du roi, se jeta furieux sur le
+maréchal. Mais le maréchal était un vieil escrimeur qui, s'il n'avait
+pas beaucoup tiré l'épée contre l'ennemi, l'avait plus d'une fois tirée
+contre ses amis; de sorte qu'avec une adresse parfaite, sans se lever du
+fauteuil où il était assis, il para les coups que lui portait le favori,
+et profitant du premier jour qu'il trouva, lui enfonça sa lardoire dans
+l'épaule et l'y laissa.</p>
+
+<p>&mdash;Là, dit-il, mon petit jeune homme, cela vaut encore mieux que le
+fouet, et vous vous en souviendrez plus longtemps.</p>
+
+<p>En voyant le sang rougir la manche de Baradas, le roi poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bassompierre, dit-il, ne vous présentez jamais devant moi.</p>
+
+<p>Le maréchal prit son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, Votre Majesté me permettra d'en appeler de cet arrêt.</p>
+
+<p>&mdash;A qui? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;A Philippe éveillé.</p>
+
+<p>Et tandis que le roi criait:&mdash;Bouvard! que l'on m'aille chercher
+Bouvard! Bassompierre sortait haussant les épaules, saluant de la main
+le duc d'Angoulême et le duc de Guise, en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Lui, le fils de Henri IV? Jamais!...</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch31" id="ch31"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<h3>LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ.</h3>
+
+<p>Nos lecteurs se rappelleront sans doute avoir vu dans le rapport de
+Souscarrières au cardinal que Mme de Fargis et l'ambassadeur d'Espagne,
+M. de Mirabel, avaient échangé un billet chez le lapidaire Lopez.</p>
+
+<p>Or ce que ne savait point Souscarrières, c'est que le lapidaire Lopez
+appartenait corps et âme au cardinal, chose à laquelle il avait tout
+intérêt, car à son double titre de mahométan et de juif&mdash;il passait
+près des uns pour être juif, et près des autres pour être mahométan&mdash;il
+eût eu grand'peine à se tirer d'affaires sans avanies, malgré le soin
+qu'il avait de manger ostensiblement du porc tous les jours, pour
+prouver qu'il n'était sectateur ni de Moïse, ni de Mahomet, qui tous
+deux défendaient à leurs adeptes la chair du pourceau.</p>
+
+<p>Et cependant, un jour, il avait failli payer cher la bêtise d'un maître
+des requêtes: accusé de payer en France des pensions pour l'Espagne, un
+maître des requêtes se présenta chez lui, visita ses registres, et y
+trouva cette inscription, qu'il déclara des plus compromettantes:</p>
+
+<p><i>«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»</i></p>
+
+<p>Lopez, prévenu qu'il allait être accusé de haute trahison, de compte à
+demi avec le maréchal, courut chez Mme de Rambouillet, qui était, avec
+la belle Julie, une de ses meilleures pratiques; il venait lui demander
+sa protection et lui dire que tout son crime était d'avoir porté sur son
+registre de demandes:</p>
+
+<p><i>«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»</i></p>
+
+<p>Madame de Rambouillet fit descendre son mari, et lui exposa le cas.
+Celui-ci courut aussitôt chez le maître des requêtes, qui était de ses
+amis, auquel il affirma l'innocence de Lopez.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, mon cher marquis, la chose est claire, lui dit le maître
+des requêtes: <i>Guadaçamilles</i>.</p>
+
+<p>Le marquis l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous espagnol? demanda-t-il au magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que veut dire: <i>Guadaçamilles</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais par le nom seul, je préjuge que cela signifie quelque chose
+de formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher monsieur, cela signifie: Tapisserie de cuir pour M.
+de Bassompierre.</p>
+
+<p>Le maître des requêtes n'y voulait point croire. Il fallut qu'on se
+procurât un dictionnaire espagnol et que le maître des requêtes y
+cherchât lui-même la traduction du mot qui l'avait tant préoccupé.</p>
+
+<p>Le fait est que Lopez était d'origine mauresque; mais les Maures ayant
+été chassés d'Espagne en 1610, Lopez avait été envoyé en France pour y
+plaider les intérêts des fugitifs et adressé à M. le marquis de
+Rambouillet, qui parlait espagnol. Lopez était un homme d'esprit; il
+conseilla à des marchands de <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> draps une opération à Constantinople:
+l'opération réussit; les marchands lui firent, dans leurs bénéfices, une
+part sur laquelle il ne comptait pas: avec cette part, il acheta un
+diamant brut, le fit tailler, gagna dessus, de sorte que de toutes parts
+on lui envoyait des diamants bruts comme au meilleur tailleur de
+diamants qui existât. Il en résulta que toutes les belles pierreries de
+l'époque lui passèrent par les mains, d'autant plus qu'il eut la chance
+de trouver un ouvrier encore plus habile que lui, qui consentit à
+s'engager à son service. Cet homme était tellement adroit que, lorsqu'il
+était nécessaire, il fendait un diamant en deux.</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'était agi du siége de La Rochelle, le cardinal l'avait
+envoyé en Hollande pour faire faire des vaisseaux, et même pour en
+acheter de tout faits. A Amsterdam et à Rotterdam, il avait acheté une
+foule de choses venant de l'Inde et de la Chine, de façon qu'il avait en
+quelque sorte non-seulement importé, mais encore inventé le bric-à-brac
+en France.</p>
+
+<p>Sa mission en Hollande ayant achevé de faire sa fortune, et tout le
+monde ayant ignoré la véritable cause du voyage, il avait pu appartenir
+à Mgr le cardinal sans que personne s'en doutât.</p>
+
+<p>Lui aussi avait remarqué cette coïncidence de la visite de l'ambassadeur
+d'Espagne avec Mme de Fargis, et son tailleur de diamants avait vu le
+billet échangé, de sorte que le cardinal avait de son côté reçu un
+double avis, et comme l'avis de Lopez confirmait en tout point celui de
+Souscarrières, il en avait pris une plus grande estime pour
+l'intelligence de ce dernier.</p>
+
+<p>Le cardinal savait donc, lorsque la reine, dans la matinée du 14, fit
+demander des chaises pour toute sa maison, qu'il était question,
+non-seulement d'une visite de femme qui veut acheter des bijoux, mais
+encore de reine qui veut vendre un royaume.</p>
+
+<p>Aussi le 14 décembre, vers onze heures du matin, au moment où M. de
+Bassompierre plantait une lardoire dans le deltoïde de Baradas, et comme
+la reine était près de descendre, accompagnée de Mme de Fargis,
+d'Isabelle de Lautrec, de Mme de Chevreuse et de Patrocle, son premier
+écuyer, Mme Bellier, sa première femme de chambre, entra tenant d'une
+main une cage à perroquet recouverte d'une mante espagnole, et de
+l'autre, une lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon dieu! que m'apportez-vous là? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Un cadeau que fait à Votre Majesté S. A. l'infante Claire-Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, cela nous arrive de Bruxelles? fit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Majesté, et voici la lettre de la princesse vous annonçant
+ce cadeau.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons d'abord, dit avec une curiosité féminine la reine en étendant
+la main vers la mante.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit Mme de Bellier, tirant la cage en arrière, Votre Majesté
+doit d'abord lire la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a porté la lettre et la cage?</p>
+
+<p>&mdash;Michel Danse, l'apothicaire de Votre Majesté. Votre Majesté sait que
+c'est lui qui est votre correspondant en Belgique. Voici la lettre de
+Son Altesse.</p>
+
+<p>La reine prit la lettre, la décacheta et lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Ma chère nièce, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu
+ que vous ne l'effarouchiez pas en le découvrant, vous fera un
+ compliment en cinq langues différentes. C'est un bon petit animal,
+ bien doux et bien fidèle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sûre, à vous
+ plaindre de lui.</p>
+
+ <p class="right2">«Votre tante dévouée,</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">CLAIRE-EUGÉNIE.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la reine&mdash;qu'il parle! qu'il parle!</p>
+
+<p>Aussitôt une petite voix sortit de dessous la mante, et dit en français:</p>
+
+<p>&mdash;<i>La reine Anne d'Autriche est la plus belle princesse du monde.</i></p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est merveilleux! s'écria la reine. Je voudrais maintenant, mon
+cher oiseau, vous entendre parler espagnol.</p>
+
+<p>A peine ce souhait était exprimé, que le perroquet disait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Yo quiero dona Anna hacer por usted todo para que sus deseos
+lleguen.</i></p>
+
+<p>&mdash;Maintenant en italien, dit la reine. Avez-vous quelque chose à me dire
+en italien?</p>
+
+<p>L'oiseau ne se fit point attendre, et l'on entendit la même voix, avec
+l'accent italien seulement dire:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dares la mia vita per la carissima patrona mia!</i></p>
+
+<p>La reine battit les mains de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles sont les autres langues que parle encore mon perroquet?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;L'anglais et le hollandais, Majesté, répondit Mme de Bellier.</p>
+
+<p>&mdash;En anglais, en anglais, dit Anne d'Autriche.</p>
+
+<p>Et le perroquet, sans autre sommation, dit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Give me your hand, and I shall give you my heart.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la reine, je ne comprends pas très bien. Vous savez l'anglais,
+ma chère Isabelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous compris?</p>
+
+<p>&mdash;Le perroquet a dit:</p>
+
+<p>«Donnez-moi votre main, je vous donnerai mon c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bravo! dit la reine. Et maintenant, quelle langue avez-vous dit
+qu'il parlait encore, Bellier?</p>
+
+<p>&mdash;Le hollandais, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel malheur! s'écria la reine, personne ici ne sait le
+hollandais.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, Votre Majesté, répondit Mme de Fargis, Beringhen est de la
+Frise; il sait le hollandais.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez Beringhen, dit la reine; il doit être dans l'antichambre du
+roi.</p>
+
+<p>Mme de Fargis courut et ramena Beringhen.</p>
+
+<p>C'était un grand et beau garçon, blond de cheveux, roux de barbe, moitié
+Hollandais, moitié Allemand, quoiqu'il eût été élevé en France,
+très-aimé du roi, auquel, de son côté, il était très dévoué.</p>
+
+<p>Mme de Fargis accourut le tirant par la manche; il ignorait ce qu'on lui
+voulait, et, fidèle à sa consigne, il avait fallu faire valoir l'ordre
+exprès de la reine pour qu'il quittât son poste, à l'antichambre.</p>
+
+<p>Mais le perroquet était si intelligent, qu'une fois Beringhen entré, il
+comprit qu'il pouvait parler hollandais, et sans attendre qu'on lui
+demandât son cinquième compliment, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Och myne welbeminde koningin ik bemin maar ik bemin u meer in
+hollandsch myne niefte geboorte taal.</i></p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Beringhen fort étonné, voilà un perroquet qui parle
+hollandais comme s'il était d'Amsterdam.</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'a-t-il dit, s'il vous plaît, M. de Beringhen? demanda la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit à Votre Majesté:</p>
+
+<p>«Oh! ma bien aimée reine, je vous aime; mais vous aime encore plus en
+hollandais, ma chère langue natale.»</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit la reine, maintenant on peut le voir, et je ne doute pas
+qu'il ne soit aussi beau que bien instruit.</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle tira la mante, et, chose dont on s'était déjà
+douté, au lieu d'un perroquet, on trouva dans la cage une jolie petite
+naine en costume frison, ayant à peine deux pieds de haut, et qui fit
+une belle révérence à Sa Majesté.</p>
+
+<p>Puis elle sortit de la cage par la porte, qui était assez haute pour
+qu'elle pût passer sans se baisser, et fit une seconde révérence des
+plus gracieuses à la reine.</p>
+
+<p>La reine la prit entre ses bras et l'embrassa comme elle eût fait d'un
+enfant, et de fait, quoiqu'elle eût quinze ans passées, elle n'était pas
+beaucoup plus grande qu'une petite fille de deux ans.</p>
+
+<p>En ce moment on entendit par le corridor appeler:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le premier! monsieur le premier!</p>
+
+<p>C'était ainsi que l'on appelait, selon l'étiquette de la cour, le
+premier valet de chambre.</p>
+
+<p>Beringhen, qui n'avait plus affaire chez la reine, sortit rapidement et
+rencontra à la porte le second valet de chambre qui le cherchait.</p>
+
+<p>La reine entendit ces mots échangés rapidement, tandis que la porte
+était encore ouverte:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi demande M. Bouvard.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit la reine, serait-il arrivé malheur à Sa Majesté?</p>
+
+<p>Et elle sortit pour s'informer; mais elle ne fit qu'apercevoir les
+chausses des deux valets de chambre, qui couraient chacun dans une
+direction différente.</p>
+
+<p>On vint prévenir la reine que les chaises étaient prêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, je ne puis cependant point sortir sans savoir ce qui est
+arrivé chez le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté n'y va-t-elle? dit Mlle de Lautrec.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose, dit la reine, le roi ne m'ayant pas fait demander.</p>
+
+<p>&mdash;Etrange pays, murmura Isabelle, que celui où une femme inquiète n'ose
+point demander des nouvelles de son mari!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j'aille en prendre, moi? dit Mme de Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le roi se fâche?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! il ne me mangera pas, votre roi Louis XIII.</p>
+
+<p>Puis s'approchant de la reine tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Que je le prenne entre deux portes, et je vous rapporterai de ses
+nouvelles.</p>
+
+<p>Et, en trois bonds, elle fut dehors.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, elle rentra, précédée par un bruyant éclat de
+rire.</p>
+
+<p>La reine respira.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que cela n'est pas bien grave? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Très grave, au contraire, il y a eu un duel.</p>
+
+<p>&mdash;Un duel! fit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en présence du roi même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et quels sont les audacieux qui ont osé?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bassompierre et M. Baradas. M. de Baradas a été blessé.</p>
+
+<p>&mdash;D'un coup d'épée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, d'un coup de lardoire.</p>
+
+<p>Et Mme de Fargis, qui avait repris son sérieux, éclata de nouveau d'un
+de ces rires bruyants et égrenés comme un chapelet de perles, qui
+n'appartenait qu'à cette joyeuse nature.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous voilà renseignées, mesdames, dit la reine, je ne
+crois pas que cet accident doive empêcher votre visite au signor Lopez.</p>
+
+<p>Et comme Baradas, tout beau garçon qu'il était, n'inspirait une grande
+sympathie ni à la reine ni aux dames de sa suite, personne n'eut l'idée
+de faire la moindre objection à la proposition de la reine.</p>
+
+<p>Celle-ci mit sa petite naine entre les bras de Mme Bellier. On lui avait
+demandé son nom, et elle avait répondu qu'elle s'appelait Gretchen, ce
+qui veut dire à la fois Marguerite et perle.</p>
+
+<p>Au bas du grand escalier du Louvre, on trouva les chaises; il y en avait
+une à deux places, la reine y monta avec Mme de Fargis et la petite
+Gretchen.</p>
+
+<p>Dix minutes après, on descendait chez Lopez, qui demeurait au coin de la
+rue du Mouton et de la place de Grève.</p>
+
+<p>Au moment où les porteurs déposèrent la chaise où était la reine devant
+la porte de Lopez, qui se tenait devant le seuil, le bonnet à la main,
+un jeune homme se précipita pour ouvrir la chaise et offrir le poignet à
+la reine.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, c'était le comte de Moret.</p>
+
+<p>Un mot de la cousine Marina avait prévenu le cousin Jaquelino que la
+reine devait se trouver de onze heures à midi chez Lopez, et il y était
+accouru.</p>
+
+<p>Venait-il pour saluer la reine, pour serrer la main à Mme de Fargis, ou
+pour échanger un regard avec Isabelle, c'est ce que nous ne saurions
+dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, dès qu'il eut salué
+la reine et qu'il eut serré la main de Mme de Fargis, il courut à la
+seconde litière, et offrant son bras à Mlle de Lautrec, avec le même
+cérémonial qu'il avait fait pour la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez moi, mademoiselle, dit-il à Isabelle, de ne point être venu
+d'abord à vous, comme le voulait absolument mon c&oelig;ur; mais là où est la
+reine, le respect doit passer avant tout, même avant l'amour.</p>
+
+<p>Et saluant la jeune fille qu'il venait d'amener au groupe qui se formait
+autour de la reine, il fit un pas en arrière, sans lui donner le temps
+de lui répondre autrement que par sa rougeur.</p>
+
+<p>La manière de procéder du comte de Moret était si différente de celle
+des autres gentilshommes, et dans les trois circonstances où il s'était
+trouvé en face d'Isabelle, il lui avait manifesté tant de respect et
+exprimé tant d'amour, qu'il était impossible que chacune de ces
+rencontres n'eût pas laissé sa trace dans le c&oelig;ur de la jeune fille.
+Aussi demeura-t-elle immobile et pensive dans un coin du magasin de
+Lopez, sans s'occuper le moins du monde de toutes les richesses
+déployées devant elle.</p>
+
+<p>Aussitôt arrivée, la reine avait cherché des yeux l'ambassadeur
+d'Espagne, et l'avait aperçu causant avec le tailleur de diamants,
+auquel il paraissait demander la valeur de quelques pierreries.</p>
+
+<p>Elle, de son côté, apportait à Lopez un magnifique filet de perles;
+quelques-unes étaient mortes, et il s'agissait de les remplacer par des
+perles vivantes.</p>
+
+<p>Mais le prix des huit ou dix perles qui manquaient était si élevé, que
+la reine hésitait à dire à Lopez de les lui fournir, lorsque Mme de
+Fargis qui causait avec le comte de Moret, et qui avait une oreille à ce
+que lui disait Antoine de Bourbon et une autre à ce que disait la reine,
+accourut:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a donc Votre Majesté? demanda-t-elle, et de quelle chose est-elle
+donc embarrassée?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, ma chère, d'abord j'ai envie de ce beau crucifix, et ce
+juif de Lopez ne veut pas me le donner à moins de mille pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Mme de Fargis, ce n'est pas raisonnable, Lopez, de vendre la
+copie mille pistoles, quand vous n'avez vendu l'original que trente
+deniers.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dit Lopez, je ne suis pas juif, je suis musulman.</p>
+
+<p>&mdash;Juif ou musulman, c'est tout un, dit Mme de Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, continua la reine, j'ai besoin de douze perles pour ressortir
+mon collier, et il veut me les vendre cinquante pistoles la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce que cela qui vous embarrasse? demanda Mme de Fargis; j'ai vos
+sept cents pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela, ma mie? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans les poches de ce gros homme noir, qui marchande là-bas toute
+cette tapisserie de l'Inde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, c'est Particelli.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Non, ne confondons pas, c'est M. d'Emery.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Particelli et d'Emery, n'est-ce pas le même?</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout le monde, madame, mais pas pour le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ignorez que, lorsque le cardinal l'a placé comme
+trésorier de l'argenterie chez le roi, sous le nom de M. d'Emery, le roi
+a dit: «Eh bien, soit, monsieur le cardinal, mettez-y ce d'Emery le plus
+vite possible.&mdash;Et pourquoi cela? demanda le cardinal étonné.&mdash;Parce
+qu'on m'a dit que ce coquin de Particelli prétendait à la place.&mdash;Bon! a
+répondu le cardinal, Particelli a été pendu.&mdash;J'en suis fort aise, a
+répondu le roi, car c'est un grand voleur!»</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que? demanda la Reine qui ne comprenait point.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, dit Fargis, je n'ai qu'à dire un mot à l'oreille de M.
+d'Emery pour que M. d'Emery vous donne à l'instant vos sept cents
+pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment m'acquitterai-je envers lui?</p>
+
+<p>&mdash;Tout simplement en ne disant pas au roi que d'Emery et Particelli ne
+font qu'un.</p>
+
+<p>Et elle courut à d'Emery, qui n'avait pas vu la reine, tant il était
+occupé de ses étoffes, et d'ailleurs il avait la vue basse; mais dès
+qu'il sut qu'elle était là, et surtout dès que Mme de Fargis lui eut dit
+un mot à l'oreille, accourut-il aussi vite que le lui permettaient ses
+petites jambes et son gros ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit Fargis, remerciez M. Particelli.</p>
+
+<p>&mdash;D'Emery! fit le trésorier.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi, mon Dieu! fit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier mot que M. Particelli a su de votre embarras...</p>
+
+<p>&mdash;D'Emery! d'Emery! répéta le trésorier.</p>
+
+<p>&mdash;Il a offert à Votre Majesté de lui ouvrir un crédit de 20,000 livres
+chez Lopez.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-mille livres! s'écria le petit homme, diable!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous plus, et trouvez-vous que ce n'est point assez pour une
+grande reine, monsieur Particelli?</p>
+
+<p>&mdash;D'Emery! d'Emery! d'Emery! répéta-t-il avec désespoir. Trop heureux de
+pouvoir être utile à Sa Majesté, mais au nom du ciel, appelez-moi
+d'Emery.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Mme de Fargis, Particelli est le nom d'un pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, M. d'Emery, dit la reine, vous me rendez un véritable service.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis l'obligé de Votre Majesté; mais je lui serais bien
+reconnaissant de prier Mme de Fargis, qui se trompe toujours, de ne
+plus m'appeler Particelli.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, M. d'Emery, c'est convenu; seulement venez dire à M.
+Lopez que la reine peut prendre chez lui pour 20,000 livres, et qu'il
+n'aura affaire qu'à vous.</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même. Mais c'est convenu, jamais plus de Particelli,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery,
+répondit Mme de Fargis, en suivant l'ex-pendu jusqu'à ce qu'elle l'eût
+abouché avec Lopez.</p>
+
+<p>Pendant ce temps la reine et l'ambassadeur d'Espagne avaient échangé un
+coup d'&oelig;il et s'étaient insensiblement rapprochés l'un de l'autre. Le
+comte de Moret se tenait appuyé contre une colonne et regardait Isabelle
+de Lautrec, qui faisait semblant de jouer avec la naine et de causer
+avec Mme de Bellier, mais qui, nous devons le dire, n'était guère au jeu
+de l'une, ni à la conversation de l'autre. Mme de Fargis veillait à ce
+que le crédit ouvert à Sa Majesté fût bien de vingt mille livres;
+d'Emery et Lopez discutaient les conditions de ce crédit. Tout le monde
+était donc si occupé de ses affaires, que nul ne pensait à celles de
+l'ambassadeur et de la reine, qui, à force de marcher l'un au devant de
+l'autre, se trouvèrent enfin côte à côte.</p>
+
+<p>Les compliments furent courts, et l'on passa vite aux choses
+intéressantes.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté, dit l'ambassadeur, a reçu une lettre de don Gonzalès.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par le comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a lu non-seulement les lignes visibles écrites par le gouverneur
+de Milan...</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore les lignes invisibles écrites par mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Et la reine a médité le conseil qui lui était donné.</p>
+
+<p>La reine rougit et baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit l'ambassadeur, il y a des nécessités d'Etat devant
+lesquelles les plus hauts fronts se courbent, devant lesquelles les plus
+sévères vertus fléchissent. Si le roi mourait?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous garde de ce malheur! monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin si le roi mourait, qu'arriverait-il de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu en déciderait.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas tout laisser décider à Dieu, madame. Avez-vous quelque
+confiance dans la parole de Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, c'est un misérable.</p>
+
+<p>&mdash;On vous renverrait en Espagne, ou l'on vous confinerait dans quelque
+couvent de France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je ne me dissimule pas que tel serait mon sort.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez-vous sur quelque appui de la part de votre belle-mère?</p>
+
+<p>&mdash;Sur aucun; elle fait semblant de m'aimer, et au fond me déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, tandis qu'au contraire Votre Majesté enceinte à la mort
+du roi, tout le monde est aux pieds de la régente.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>La reine poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime personne, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire que vous aimez encore quelqu'un&mdash;qu'il est par
+malheur inutile d'aimer.</p>
+
+<p>Anne d'Autriche essuya une larme.</p>
+
+<p>&mdash;Lopez nous regarde, madame, dit l'ambassadeur. Je n'ai pas tant de
+confiance que vous dans ce Lopez. Séparons-nous, mais auparavant
+promettez-moi une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose que je vous demande au nom de votre auguste frère, au nom du
+repos de la France et de l'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous promette, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que, dans les circonstances graves que nous avons prévues,
+vous fermerez les yeux, et vous laisserez conduire par Mme de Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;La reine vous le promet, monsieur, dit Mme de Fargis en apparaissant
+entre la reine et l'ambassadeur, et moi je m'y engage au nom de Sa
+Majesté.</p>
+
+<p>Puis tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Lopez vous regarde, dit-elle, et le tailleur de diamants vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit la reine en haussant la voix, il va être deux heures de
+l'après-midi; il faut rentrer au Louvre pour dîner et surtout pour
+demander des nouvelles de ce pauvre M. Baradas!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch32" id="ch32"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<h3>LES CONSEILS DE L'ANGELY.</h3>
+
+<p>Le roi Louis XIII avait d'abord, comme on l'a vu, été offensé de
+l'insolence de son favori, lorsque celui-ci lui avait arraché des mains
+le flacon d'eau de fleurs d'orangers qu'il lui offrait pour se parfumer,
+et l'avait jeté à ses pieds. Mais à peine avait-il vu, de la blessure
+que lui avait faite M. de Bassompierre, couler le sang précieux de son
+bien-aimé Baradas, que toute sa colère s'était convertie en douleur, et
+que, se jetant à corps perdu sur lui, il lui avait tiré la lardoire
+restée dans la blessure, et malgré sa résistance, résistance suscitée
+non point par le respect mais par la fureur, il avait, en arguant de ses
+connaissances en médecine, voulu panser la plaie lui-même.</p>
+
+<p>Mais la bonté de Louis XIII pour son favori, bonté ou faiblesse qui
+rappelait celle de Henri III pour ses mignons, avaient fait de celui-ci
+un enfant gâté.</p>
+
+<p>Il repoussa le roi, repoussa tout le monde déclarant qu'il n'oublierait
+l'insulte qui lui avait été faite, de la part que le roi avait prise à
+cette insulte, que si justice lui était rendue par l'envoi du maréchal
+de Bassompierre à la Bastille, ou par concession d'un duel public comme
+celui qui avait illustré le règne de Henri II et s'était terminé par la
+mort de la Châtaigneraie.</p>
+
+<p>Le roi essaya de le calmer; Baradas eût pardonné un coup d'épée et même,
+d'un coup d'épée venant du maréchal de Bassompierre eût tiré un certain
+orgueil, mais il ne pardonnait pas un coup de lardoire. Tout fut donc
+inutile, le blessé ne sortant pas de cet ultimatum: un duel juridique en
+présence du roi et de toute la cour, ou le maréchal à la Bastille.</p>
+
+<p>Baradas se retira donc dans sa chambre, non moins majestueusement
+qu'Achille s'était retiré dans sa tente, lorsque Agamemnon avait refusé
+de lui rendre la belle Briséis.</p>
+
+<p>L'événement, au reste, avait jeté un certain trouble parmi les lardeurs,
+et même parmi ceux qui ne lardaient pas. Le duc de Guise et le duc
+d'Angoulême, les premiers, avaient gagné la porte et étaient sortis
+ensemble.</p>
+
+<p>La porte refermée, et arrivé de l'autre côté du seuil, le duc de Guise
+s'était arrêté et, regardant le duc d'Angoulême:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>Le duc haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomnié, n'a pas été, au
+bout du compte, plus désespéré pour la mort de Quélus, de Schomberg et
+de Maugiron, que ne vient de l'être notre bon roi Louis XIII pour
+l'égratignure de M. de Baradas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible qu'un fils ressemble si peu à son père! murmura le duc
+de Guise en jetant un regard de côté, comme s'il eût voulu, à travers la
+porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter;
+par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout
+huguenot qu'il fût resté au fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! vous dites cela parce que le roi <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> Henri IV est mort; mais de son
+vivant vous l'abominiez.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait fait assez de mal à notre maison, pour que nous ne fussions
+pas de ses meilleurs amis.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulême; mais ce que je
+n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver
+entre les enfants et les maris de leurs mères. De cette ressemblance,
+savez-vous bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en jouir ainsi.
+Tenez, à commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulême s'appuya
+tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les
+marches de l'escalier, ainsi, à commencer par vous, moi qui ai eu
+l'honneur de connaître le mari de madame votre mère, et qui ai eu le
+bonheur de vous connaître, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement
+malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou
+plutôt sachant trop où un interlocuteur, aussi goguenard que M.
+d'Angoulême, pouvait le mener en prenant un pareil chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec
+tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
+sérieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons
+tous, excepté vous, de feu votre père. Il était grand, vous êtes petit;
+il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs,
+vous les avez gris.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre à la joue, et que je
+ne l'ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu'à la guerre,
+vous qui n'avez jamais vu le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'écria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et à La
+Rochelle donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, j'oubliais, il a pris à votre bâtiment&mdash;le feu!</p>
+
+<p>&mdash;Duc, dit M. de Guise, détachant son bras de celui du duc d'Angoulême,
+je crois que vous êtes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous
+nous séparions.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses
+désagréables, je l'espère, ou ce serait sans intention. On ressemble à
+qui l'on peut, vous comprenez bien; ça c'est une affaire de hasard.
+Est-ce que par exemple moi je ressemble à mon père Charles IX, qui était
+rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se désoler pour
+cela, on ressemble toujours à quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la
+reine-mère, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous
+le rappelez-vous ce Virginio Orsini?&mdash;Monsieur, de son côté, ressemble
+au maréchal d'Ancre comme une goutte d'eau à une autre. Vous-même vous
+ne vous doutez peut-être pas à qui vous ressemblez.</p>
+
+<p>&mdash;Non je ne saurais pas le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connaître, puisqu'il a été tué six
+mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous
+ressemblez à s'y méprendre à M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on
+ne vous l'a pas dit déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fâché, mon cher
+duc, je vous en préviens.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on vous le disait méchamment et non sans malice, comme je le
+fais, moi. Est-ce que je me suis fâché tout à l'heure quand M. de
+Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est
+vous qui êtes mal disposé et non pas moi; aussi je vous laisse.</p>
+
+<p>&mdash;Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le côté
+de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait à la rue Saint-Honoré.</p>
+
+<p>Et doublant le pas il s'éloigna rapidement de son caustique
+interlocuteur, lequel resta un instant à sa place avec l'air étonné d'un
+homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilité qu'il se
+vantait de n'avoir pas lui-même.</p>
+
+<p>Après quoi il se dirigea vers le pont Neuf, espérant trouver sur ce lieu
+de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite
+torture commencée sur le duc de Guise.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les autres courtisans s'étaient éclipsés peu à peu, et
+le roi s'était retrouvé seul avec l'Angély.</p>
+
+<p>Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son
+rôle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis,
+triste, la tête basse et les yeux fixés en terre.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! fit l'Angély en poussant un gros soupir.</p>
+
+<p>Louis releva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend à voir celui
+à qui il s'adresse abonder dans son sens.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? répéta l'Angély du même ton plaintif.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu de M. Bassompierre?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, répondit l'Angély, laissant percer dans son accent
+l'expression d'une admiration <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> railleuse, je dis qu'il joue joliment de
+la lardoire et qu'il faut qu'il ait été cuisinier dans sa jeunesse.</p>
+
+<p>Un éclair passa dans l'&oelig;il morne de Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;L'Angély, dit-il, je te défends de plaisanter avec l'accident arrivé à
+M. de Baradas.</p>
+
+<p>Le visage de l'Angély prit l'expression de la plus profonde douleur.</p>
+
+<p>&mdash;La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en
+frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang.</p>
+
+<p>Et il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie
+menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé
+d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils
+auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère
+Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour
+rien. Peste!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à
+laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de
+Bassompierre.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut
+ronger une lime et qui s'y usa les dents?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire encore avec tes apologues?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le
+pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis&mdash;cela regarde notre
+ministre Richelieu.&mdash;C'est toi qu'on appelle le <i>Juste</i> de ton vivant,
+mais cela pourra bien être lui qu'on appellera le <i>Juste</i> après sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne trouves pas, Louis?&mdash;Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand
+il est venu te dire&mdash;«Sire, pendant que je veille à la fois à votre
+salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi,
+c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute
+sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de
+Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la
+preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»&mdash;Tu
+interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds
+et te dit tout.&mdash;Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une
+tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de
+Richelieu:&mdash;Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le
+faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de
+Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des
+mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait
+un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le
+maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:&mdash;Le fouet, Sire.
+Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre,
+qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et
+s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la
+planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M.
+de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens
+contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en
+personne, te répondra:&mdash;Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et
+non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y
+envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai
+fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au
+pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre
+ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et
+même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui répondras-tu, à ton ministre?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis
+te dire.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait
+tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui
+est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le
+commettre, comme Chalais.</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un
+exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Châtaigneraie, sous
+le roi Henri II.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, voilà que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que
+Jarnac et la Châtaigneraie étaient deux grands seigneurs qui pouvaient
+tirer l'épée l'un contre l'autre, que la France en était encore aux
+temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels
+les édits qui viennent de faire tomber en Grève la tête de Bouteville,
+c'est-à-dire d'un Montmorency. Va parler à M. de Richelieu d'autoriser
+M. Baradas, page du roi, à se battre contre M. de Bassompierre, maréchal
+de France, colonel général des Suisses, et tu verras comme il te
+recevra!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction
+quelconque, ou il le fera comme il le dit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et que fera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il restera chez lui!</p>
+
+<p>&mdash;Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M.
+Galilée prétend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un
+ingrat comme les autres,&mdash;dont tu te dégoûteras comme des autres;&mdash;quant
+à moi, si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angély, je dois le dire, tu
+me donnes parfois de bons conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux même dire que je suis le seul qui t'en donne de bons.</p>
+
+<p>&mdash;Et le cardinal, dont tu parlais tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, l'Angély, à ma place, que ferais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite.</p>
+
+<p>Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chasteté et la
+répugnance.</p>
+
+<p>&mdash;Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu
+refuses; il ne faut pas absolument mépriser les femmes, elles ont du
+bon.</p>
+
+<p>&mdash;Pas à la cour, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pas à la cour?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont si dévergondées qu'elles me font honte.</p>
+
+<p>&mdash;O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espère, que tu dis
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit l'Angély de l'air le plus naïf du monde, et moi qui la
+croyais sage.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, demande à milord Rich, demande à Châteauneuf, demande au vieil
+archevêque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a
+retrouvé un billet de 25,000 livres déchiré et signé de Mme de
+Chevreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai; je me rappelle même qu'à cette époque-là, sur les
+instances de la reine, qui n'avait rien à refuser à sa favorite, comme
+tu n'as rien à refuser à ton favori, tu demandas pour ce digne
+archevêque le chapeau qui te fut refusé, si bien que le pauvre bonhomme
+allait partout disant: Si le roi eût été en faveur, j'étais cardinal.
+Mais trois amants, dont un archevêque, ce n'est pas trop pour une femme
+qui, à vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince
+de Marillac, demande à son chevalier servant Crufft, demande...</p>
+
+<p>&mdash;Non, par ma foi, dit l'Angély, je suis trop paresseux pour aller
+demander des renseignements à tous ces gens-là; j'aime mieux passer à
+une autre.&mdash;Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-là
+n'est point une vestale.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Créquy, et Cramail, et le
+garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose
+rimée latine:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Fargia dic mihi sodes</span><br />
+ <span class="i0">Quantas commisisti Sardes</span><br />
+ <span class="i0">Inter primas alque Laudes</span><br />
+ <span class="i0">Quando.....</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Le roi s'arrêta court.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angély, chante-moi
+donc le couplet jusqu'à la fin, cela me distraira.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche
+chaste ne saurait répéter.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne t'empêche pas de la savoir par c&oelig;ur, hypocrite. Continuons
+donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mûre,
+mais elle n'en a que plus d'expérience.</p>
+
+<p>&mdash;Après ce que Bassompierre en a dit, ce serait être fou, et après ce
+qu'elle en a dit elle-même, ce serait être stupide.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu ce qu'en a dit le maréchal, mais je ne sais pas ce
+qu'elle en a dit elle-même; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du
+moins les anecdotes grivoises.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle disait à son frère, qui jouait toujours sans gagner
+jamais:&mdash;Ne joue donc plus, mon frère. Mais lui, répondit:&mdash;Je ne
+jouerai plus, ma s&oelig;ur, quand vous ne ferez plus l'amour.&mdash;Oh! le
+méchant, répliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.&mdash;D'ailleurs, ma
+conscience répugne à parler d'amour à une femme mariée.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour à la reine. Passons
+donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de
+Lautrec? Ah! celle-là, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage.</p>
+
+<p>Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit l'Angély, aurais-je mis dans le blanc, par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire,
+dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il était facile de distinguer un
+léger tremblement.</p>
+
+<p>&mdash;Contre sa beauté?</p>
+
+<p>&mdash;Encore moins.</p>
+
+<p>&mdash;Et contre son esprit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angély, mais.....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Allons donc.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, mon fils, tu te fais tort à toi-même, et c'est la modestie qui te
+perd.</p>
+
+<p>&mdash;Et la reine, si je t'écoute, que dira-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec,
+elle s'en chargera, ne fût-ce que pour te voir hors de toutes ces
+vilenies de pages et d'écuyers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Baradas?</p>
+
+<p>&mdash;Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de
+Lautrec; mais en la prévenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne
+d'Arc; en tout cas, essaye!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si Baradas, au lieu de revenir à moi, se fâche tout à fait?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il te restera Saint-Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Un gentil garçon, dit le roi, et le seul qui, à la chasse, souffle
+proprement dans son cor.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu le vois, te voilà déjà à moitié consolé.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je faire, l'Angély?</p>
+
+<p>&mdash;Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi
+et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de
+l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quand cela, demanda l'Angély?</p>
+
+<p>&mdash;Dès ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch33" id="ch33"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<h3>LA CONFESSION.</h3>
+
+<p>Le lendemain du jour où le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou
+l'Angély, avait pris la résolution de rendre M. Baradas jaloux, le
+cardinal de Richelieu expédiait Cavois à l'hôtel Montmorency avec une
+lettre adressée au prince et conçue en ces termes:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«Monsieur le duc,</p>
+
+ <p>«Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en
+ vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler
+ sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus
+ distingués, de la campagne qui va s'ouvrir.</p>
+
+ <p>«Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait
+ lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que
+ je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue,
+ toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète.</p>
+
+ <p>«Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle
+ serait aussi à la mienne.</p>
+
+ <p>«Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun
+ inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous,
+ de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout
+ à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort.</p>
+
+ <p>«Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre
+ très-dévoué serviteur.</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Armand</span>, cardinal de Richelieu.»</p>
+</div>
+
+<p>Un quart d'heure après avoir été chargé du soin de porter cette lettre,
+Cavois revint avec la réponse du duc. M. de Montmorency avait reçu à
+merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le
+rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui à l'heure dite, avec
+le comte de Moret.</p>
+
+<p>Le cardinal parut fort satisfait de la réponse, demanda à Cavois des
+nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grâce au soin qu'il
+avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours écoulés, de ne retenir
+Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le ménage jouissait de la plus
+douce sérénité, et se mit à son travail ordinaire.</p>
+
+<p>Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du blessé
+Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la
+chambre.</p>
+
+<p>Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude,
+descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se fût levé,
+quelqu'un l'attendait déjà, et on lui annonça que, dix minutes
+auparavant, une dame voilée, qui avait dit ne vouloir se faire connaître
+qu'à lui, s'était présentée et était demeurée dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Le cardinal employait tant de personnes différentes à sa police, que,
+pensant qu'il avait affaire à quelqu'un de ses agents, ou plutôt de ses
+agentes, il ne chercha même point à deviner laquelle, et ordonna à son
+valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait à
+lui parler, et de veiller à ce que personne n'interrompît sa conférence
+avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il
+frapperait sur son timbre.</p>
+
+<p>Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une
+heure avant l'arrivée de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui
+suffirait pour expédier la dame <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> voilée, il ne crut pas devoir ajouter
+d'autre recommandation.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Guillemot entrait conduisant la personne annoncée.</p>
+
+<p>Elle demeura debout, près de la porte. Le cardinal fit un signe à
+Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait
+d'introduire.</p>
+
+<p>Le cardinal n'avait eu qu'un regard à jeter sur elle pour s'assurer, aux
+trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet,
+qu'elle était jeune, et pour reconnaître à sa mine, qu'elle était de
+distinction.</p>
+
+<p>Alors voyant, malgré le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue
+paraissait fort intimidée:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il, vous avez désiré une audience de moi. Me voici:
+parlez.</p>
+
+<p>Et en même temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui.</p>
+
+<p>La dame voilée fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint
+d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de
+comprimer les battements de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et même sa tête, légèrement renversée en arrière, indiquait qu'elle
+était en proie à un de ces spasmes causés par l'émotion ou par la
+crainte.</p>
+
+<p>Le cardinal était trop observateur pour se tromper à ces signes.</p>
+
+<p>&mdash;A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis
+tenté de croire que vous venez à moi de la part de mes ennemis.
+Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez
+moi, vous y serez reçue comme la colombe le fut dans l'arche.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur;
+mais j'en sors en fugitive et pour vous demander à la fois votre appui
+comme prélat et comme ministre; comme prêtre, je viens vous supplier de
+m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre
+protection.</p>
+
+<p>Et l'inconnue joignait les mains en signe de prière.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester
+inconnue, mais il m'est difficile de vous protéger sans savoir qui vous
+êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment où j'aurai la preuve d'être entendue en confession par vous,
+monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque
+la confession mettra sur vos lèvres son sceau sacré.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double
+confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prêtre et
+de ministre.</p>
+
+<p>La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit à genoux près de
+lui et leva son voile.</p>
+
+<p>Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosité qui prouvait qu'il ne
+croyait pas avoir affaire à une pénitente vulgaire. Mais lorsque cette
+pénitente leva son voile il ne put s'empêcher de pousser un cri de
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle de Lautrec, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, monseigneur, puis-je espérer que ma vue n'a rien changé aux
+bonnes dispositions de Votre Eminence?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous
+êtes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par conséquent
+d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous êtes à la cour
+de France, où je vous ai vue arriver avec quelque défiance, je dois dire
+que je n'ai eu qu'à approuver la conduite que vous y avez tenue.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens
+justement implorer votre bonté pour me tirer du double danger que je
+cours.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est une prière que vous me faites ou un conseil que vous me
+demandez, mon enfant, ne demeurez pas à genoux, et asseyez-vous près de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je désire que les
+aveux que j'ai à vous faire gardent tout le caractère de la confession.
+Autrement ils prendraient peut-être le caractère d'une dénonciation et
+s'arrêteraient sur ma bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me
+garde de combattre les susceptibilités de votre conscience, ces
+susceptibilités fussent-elles exagérées.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'on me força à demeurer en France, monseigneur, quoique mon père
+partît pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir à mon père
+deux choses: la fatigue que j'éprouverais dans un long voyage, et le
+danger que je courrais dans une ville qui pouvait être assiégée et prise
+d'assaut. En outre, en m'offrant près de Sa Majesté une place qui
+pouvait satisfaire les désirs d'une jeune fille, même plus ambitieuse
+que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, et dites-moi si vous ne vîtes pas bientôt quelque danger
+dans cette place que vous occupiez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spéculé sur ma jeunesse
+et mon dévouement à ma royale maîtresse. Le roi parut faire à moi une
+attention que je ne méritais <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> certes pas. Le respect, pendant quelque
+temps, m'empêcha de me rendre compte des impressions de Sa Majesté, que
+sa timidité maintenait, du reste, dans les limites d'une galante
+courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte à la
+reine de quelques mots qui m'avaient été dits comme venant de la part du
+roi; mais, à mon grand étonnement, la reine se prit à rire, et me dit:
+«Ce serait un grand bonheur, chère enfant, si le roi devenait amoureux
+de vous.» Je réfléchis toute la nuit à ces paroles, et il me sembla
+qu'on avait eu sur mon séjour à la cour et sur ma position près de la
+reine, d'autres vues que celles qu'on avait laissé paraître. Le
+lendemain le roi redoubla d'assiduité; en huit jours, il était venu
+trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui était jamais arrivé.
+Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une révérence et,
+prétextant près de la reine une indisposition, je lui demandai la
+permission de me retirer. La cause de ma retraite était si visible, qu'à
+partir de cette soirée, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne
+s'approcha même plus de moi. Quant à la reine Anne, elle parut éprouver
+de ma susceptibilité un vif déplaisir, et lorsque je lui demandai la
+cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de répondre:
+«Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu
+nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu.» La reine-mère fut
+encore plus froide pour moi que la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la
+reine attendait de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutôt par la rougeur
+instinctive que je sentis monter à mon front que par la révélation de
+mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine
+continua d'être douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai
+près d'elle, lui rendant tous les services qu'il était en mon pouvoir de
+lui rendre. Mais hier, monseigneur, à mon grand étonnement et à celui
+des deux reines, Sa Majesté, qui depuis plus de deux semaines n'était
+point venue au cercle des dames, entra sans avoir prévenu personne de
+son arrivée, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa
+femme, baisa la main de sa mère et s'avança près de moi. La reine
+m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai à la vue du roi,
+mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a
+envoyée à sa nièce l'infante Claire-Eugénie, le roi m'adressa la parole,
+s'informa de ma santé, m'annonça qu'à la prochaine chasse il inviterait
+les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'était une chose si
+extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais
+tous les yeux fixés sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente
+que la première me couvrit le visage. Je ne sais ce que je répondis à Sa
+Majesté, ou plutôt je ne répondis pas, je balbutiai des paroles sans
+suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main.</p>
+
+<p>Je retombai paralysée sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la
+petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait
+mon visage, tout courbé qu'il fût vers la terre, se mit tout haut à me
+dire: «Pourquoi donc pleurez-vous?» Et, en effet, des larmes
+involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes
+joues. Je ne sais quelle signification le roi donna à mes larmes, mais
+il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna à la
+petite naine, qui éclata d'un méchant rire, glissa de mes bras et s'en
+alla parler tout bas à la reine. Restée seule et isolée, je n'osais ni
+me lever ni demeurer à ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je
+sentis le sang bruire à mes oreilles, mes tempes se gonflèrent, les
+meubles parurent se mouvoir, les murs semblèrent osciller. Je sentis les
+forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'évanouis.</p>
+
+<p>Quand je repris mes sens, j'étais couchée sur mon lit et Mme de Fargis
+était assise près de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Fargis! répéta le cardinal en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si étrange, les
+félicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations
+qu'elle me dit sont si singulières, que je ne sais comment les dire à
+Votre Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi était amoureux de vous,
+n'est-ce pas? Elle vous félicita d'avoir opéré sur Sa Majesté un miracle
+que la reine elle-même n'avait pas pu opérer. Et elle vous exhorta à
+entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succédant
+dans les bonnes grâces du roi à son favori qui le boude, vous puissiez
+par votre dévouement servir les intérêts politiques de mes ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom n'a point été prononcé, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour le premier jour c'eût été trop, mais j'ai bien deviné ce
+qu'elle vous a dit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mot pour mot, monseigneur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et que répondîtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux
+premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire
+de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer
+et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au
+lieu de me soulager, me serra le c&oelig;ur et me fit froid. Il me sembla
+qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une
+femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour
+de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!&mdash;Puis, prenant Mme
+de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me
+disant:&mdash;Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira
+Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en
+échange de votre dévouement&mdash;et elle rentra dans sa chambre. Mme de
+Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire,
+c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que
+je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que
+l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute
+elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me
+quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma
+résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter
+à vos pieds et de vous tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le
+récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime,
+mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je
+ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à
+genoux et de lui donner la forme d'une confession.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence
+ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour
+tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée
+par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle
+de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais un danger, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la
+mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société,
+est d'aimer et d'être aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle
+par le rang et par la naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom,
+quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore
+l'égal des plus beaux noms de France.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle
+et surtout dangereuse.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui
+m'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes aperçue de cet amour?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'en a fait l'aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parlé d'une
+prière.</p>
+
+<p>&mdash;La prière, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant
+qu'il soit, deviendra une tache du moment où je l'aurai autorisé, et
+même du moment où je l'aurai repoussé, car on aura intérêt à y faire
+croire, et je ne veux pas être un instant soupçonnée par celui qui
+m'aime et que je crains d'aimer; la prière est donc, monseigneur, de me
+renvoyer à mon père. Quel que soit le danger là-bas, il sera moins grand
+qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais affaire à un c&oelig;ur moins pur et moins noble que le vôtre,
+moi aussi je me joindrais à ceux qui ne craignent pas de ternir votre
+pureté et de briser votre c&oelig;ur; moi aussi je vous dirais: «Laissez-vous
+aimer de ce roi qui n'a jamais rien aimé au monde et qui, peut-être par
+vous, commencera enfin à aimer;» Je vous dirais: «Feignez d'être la
+complice de ces deux femmes qui travaillent à l'abaissement de la
+France, et soyez mon alliée, à moi, qui veux sa grandeur.» Mais vous
+n'êtes pas de celles à qui l'on fait de ces propositions; vous désirez
+quitter la France, vous la quitterez; vous désirez retourner près de
+votre père, je vous en donnerai les moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, s'écria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et
+en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer.</p>
+
+<p>&mdash;La route ne sera peut-être pas sans danger.</p>
+
+<p>&mdash;Les véritables dangers, monseigneur, sont pour moi à cette cour, où je
+me vois menacée de périls mystérieux et inconnus, où je sens trembler
+incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et où
+l'innocence de mon c&oelig;ur et la virginité de mes pensées sont des chances
+de plus de succomber.&mdash;Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces
+princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui
+intriguent, de ces femmes qui conseillent, comme <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> toutes simples et
+toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes
+qui promettent, à la honte, les récompenses dues à l'honneur et à la
+loyauté. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donné par
+le Seigneur de rester honnête et pure, je vous serai reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à refuser à qui me prie pour une pareille cause et par de
+semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prêt,
+du moins arrêté pour votre départ.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Bénissez moi au moins, et votre bénédiction effacera peut-être le
+trouble de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Les mains que j'étendrais sur vous, mon enfant, chargé d'affaires et
+de préoccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que
+ce c&oelig;ur, tout troublé qu'il est. C'est à Dieu de vous bénir, mais pas à
+moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprême bonté, mon
+insuffisante tendresse.</p>
+
+<p>En ce moment neuf heures sonnèrent. Richelieu s'approcha de son bureau
+et frappa sur un timbre.</p>
+
+<p>Guillemot parut.</p>
+
+<p>Les personnes que j'attendais sont-elles arrivées? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment même le prince vient d'entrer dans la galerie des
+tableaux.</p>
+
+<p>&mdash;Seul, ou accompagné?</p>
+
+<p>&mdash;Avec un jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une réponse, je ne
+dirai pas définitive, mais détaillée, j'ai besoin de causer avec les
+deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de
+Lautrec chez ma nièce, dans une demie-heure vous entrerez pour demander
+si je suis libre.</p>
+
+<p>Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de
+chambre, il alla ouvrir lui-même la porte de la galerie de tableaux où
+se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de
+Montmorency et le comte de Moret.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch34" id="ch34"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<h3>OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMÉDIE SANS LE SECOURS DE SES
+COLLABORATEURS.</h3>
+
+<p>Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait
+l'exigence de la multiplicité des affaires dont était chargé le
+cardinal, pour que, l'attente eût-elle été plus longue, ils eussent eu
+la susceptibilité d'en témoigner le moindre mécontentement. Sans avoir
+atteint ce degré suprême auquel il arriva après la fameuse journée
+baptisée, par l'histoire, la journée des Dupes, il était déjà regardé,
+sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il
+est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il
+n'avait que l'initiative, sa voix et la prépondérance de son génie,
+éternellement combattu par la haine des deux reines et par une espèce de
+conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et présidé par le cardinal de
+Bérulle. Les décisions prises, le roi intervenait, approuvait ou
+improuvait. C'était sur cette approbation ou improbation, que pesait
+plus particulièrement tantôt Richelieu, tantôt la reine-mère, selon
+l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII.</p>
+
+<p>Or la grande affaire qui allait se décider dans deux ou trois jours,
+c'était, non point la guerre d'Italie&mdash;elle était arrêtée&mdash;Mais c'était
+le choix du chef qu'on donnerait à cette armée.</p>
+
+<p>C'était de cette question importante que le cardinal comptait entretenir
+les deux princes qu'il désirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il
+avait écrit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret;
+seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intérêt que la
+jeune femme lui avait inspiré venaient, dans leurs détails, de modifier
+les intentions qu'il avait sur le comte.</p>
+
+<p>C'était la première fois que M. de Montmorency se trouvait en face de
+Richelieu depuis l'exécution de son cousin de Bouteville; mais nous
+avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas
+vers le cardinal, en allant à la soirée de la princesse Marie de
+Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqué de raconter à
+son oncle un fait de cette importance.</p>
+
+<p>Le cardinal était trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut
+à la nièce était en réalité adressé à l'oncle, et que c'était une
+ouverture de paix que lui faisait le prince.</p>
+
+<p>Quant au comte de Moret, c'était autre chose; non-seulement le jeune
+homme par sa franchise, par son caractère tout français, au milieu de
+tant de caractères espagnols et italiens, par son courage bien connu, et
+dont il avait, à peine âgé de vingt-deux ans, donné tant de preuves,
+inspirait au cardinal un intérêt réel; mais encore il tenait beaucoup à
+le ménager, à le protéger, à aider sa fortune&mdash;étant le seul fils de
+Henri IV qui n'eût point encore ouvertement conspiré contre lui.&mdash;Le
+comte de Moret, livré, honoré, ayant un commandement dans l'armée,
+servant la France, représentée dans sa politique par le duc de <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+Richelieu, était un contre-poids aux deux Vendôme, emprisonnés pour
+avoir conspiré contre lui.</p>
+
+<p>Or, dans l'opinion du cardinal, il était temps qu'il arrêtât le jeune
+prince sur la pente où il était engagé, jeté au milieu des cabales de la
+reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, prêt à devenir l'amant de Mme
+de Fargis ou à redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait
+pas à être enveloppé de tant de liens que lui même, le voulût-il, ne
+pourrait plus se dégager.</p>
+
+<p>Le cardinal offrit sa main à M. de Montmorency, qui la prit et la serra
+sincèrement; mais il ne se permit pas cette familiarité avec le comte de
+Moret, qui était de sang royal, et s'inclina à peu près comme il eût
+fait pour Monsieur.</p>
+
+<p>Les premiers compliments échangés:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'était agi de la
+guerre de La Rochelle, guerre maritime que je désirais conduire sans
+opposition, je vous ai racheté votre titre de grand amiral et vous l'ai
+payé le prix que vous avez demandé. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de
+vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris.</p>
+
+<p>&mdash;Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire,
+que lorsqu'il est question tout à la fois de son service et du bien de
+l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dévouement, de commencer par
+me faire une promesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de
+son précieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre
+loyauté, que je vais m'expliquer clairement avec vous.</p>
+
+<p>Montmorency s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque votre père mourut, quoique héritier de sa fortune et de ses
+titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hériter à
+cause de votre extrême jeunesse&mdash;c'était celle de connétable. L'épée
+fleurdelisée, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un
+bras vigoureux d'ailleurs était là, prêt à la prendre et à la porter
+loyalement. C'était celui du seigneur de Lesdiguières. Il fut fait
+connétable à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa
+échapper. Depuis ce temps, le maréchal de Créquy, son gendre, aspire à
+le remplacer. Mais l'épée de connétable n'est point une quenouille qui
+se transmette par les femmes. M. de Créquy a eu cette année une occasion
+de la conquérir, c'était de faire réussir l'expédition du duc de Nevers,
+au lieu de la faire manquer en se déclarant pour la reine-mère, contre
+la France et contre moi. Il a donné sa démission de connétable; moi
+vivant il ne le sera jamais!</p>
+
+<p>Un souffle joyeux et brûlant sortit de la poitrine du duc de
+Montmorency.</p>
+
+<p>Ce témoignage de satisfaction n'échappa point au cardinal.&mdash;Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;La confiance que j'avais dans le maréchal de Créquy, je la reporte en
+vous, prince. Votre parenté avec la reine-mère n'influera point sur
+votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre
+d'Italie, c'est selon le résultat bon ou mauvais qu'elle aura la
+grandeur ou l'abaissement de la France.</p>
+
+<p>Et comme le comte de Moret écoutait attentivement ce que disait le
+cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien de me prêter, vous aussi, attention, mon jeune
+prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour
+laquelle votre auguste père a tout donné, même sa vie.</p>
+
+<p>Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience
+la fin de son discours:</p>
+
+<p>&mdash;Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernières
+paroles la même franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si,
+comme je l'espère, je suis chargé de la conduite de la guerre, vous
+aurez le principal commandement de l'armée, mon cher duc; et, le siége
+de Cazal levé, vous trouverez derrière la porte cette épée de connétable
+qui ainsi rentrera pour la troisième fois dans votre famille. Et
+maintenant réfléchissez, monsieur le duc, si vous avez plus à attendre
+d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre
+toute liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Votre main! monseigneur, dit Montmorency.</p>
+
+<p>Le cardinal lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi
+comme votre homme lige; je promets d'obéir en tous points à Votre
+Eminence, excepté le cas où l'honneur de mon nom serait compromis.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une
+suprême dignité, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai
+jamais à un Montmorency rien dont il ait à rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand faudra-t-il être prêt, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant
+toujours que la direction de la guerre me soit confiée, entrer en
+campagne au commencement du mois prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de temps à perdre alors monseigneur. Je pars pour mon
+gouvernement <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> ce soir même, et le 10 janvier je serai à Lyon avec cent
+gentilshommes et cinq cents cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas où un autre que moi
+serait chargé de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce
+que vous feriez dans cette circonstance?</p>
+
+<p>&mdash;Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point à la hauteur du
+projet, je n'obéirai qu'à S. M. le roi Louis XIII et à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, prince, vous savez où je vous ai dit que vous attendait l'épée
+de connétable.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes
+particulières, et je désire lui donner, de son côté, une mission
+importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui
+seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-même,
+la mission qu'il va recevoir de moi nécessitant courage de sa part et
+dévouement de la part de ceux qui l'accompagneront.</p>
+
+<p>Le duc et le comte de Moret échangèrent à voix basse quelques mots,
+parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de
+Moret au duc.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi Galuar.</p>
+
+<p>Puis, la joie dans le c&oelig;ur, le prince saisit la main du cardinal, la
+pressa avec reconnaissance et s'élança hors de l'appartement.</p>
+
+<p>Resté seul avec le comte de Moret, le cardinal s'approcha de lui, et, le
+regardant avec une respectueuse tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, lui dit-il, ne vous étonnez point de l'intérêt que
+je me permets de vous porter, intérêt auquel m'autorisent et ma position
+et mon âge, qui est double du vôtre; mais parmi tous les enfants du roi
+Henri, vous seul êtes son véritable portrait, et il est permis à ceux
+qui ont aimé le père d'aimer le fils.</p>
+
+<p>Le jeune prince se trouvait pour la première fois en face de Richelieu,
+pour la première fois il entendait le son de voix, et prévenu contre lui
+par ce qu'il avait entendu dire, il s'étonna tout à la fois que cette
+figure sévère pût se dérider, et que cette voix impérative pût
+s'adoucir.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, lui répondit-il en riant, mais non cependant sans laisser
+percer dans sa voix une certaine émotion, Votre Eminence est bien bonne
+de s'occuper d'un jeune fou qui n'a pensé jusqu'ici qu'à s'amuser du
+mieux qu'il a pu, et qui, si on lui demandait à lui-même à quoi il est
+bon, ne saurait que répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai fils de Henri IV est bon à tout, monsieur, dit le cardinal,
+car avec le sang se transmet le courage et l'intelligence. Et c'est pour
+cela que je ne veux pas, en vous laissant faire fausse route, vous jeter
+dans les périls auxquels vous vous exposez.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monseigneur, s'exclama le jeune homme un peu étonné, dans quelle
+voie mauvaise suis-je donc engagé, et quels sont donc les dangers qui me
+menacent?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez vous me prêter quelques minutes d'attention, M. le comte, et
+pendant ces quelques minutes m'écouter sérieusement?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un devoir que mon âge et mon nom m'imposeraient,
+monseigneur, quand vous ne seriez pas ministre et homme de génie. Je
+vous écoute donc, non pas sérieusement, mais respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes arrivé à Paris dans les derniers jours de novembre, le 28,
+je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Le 28, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez chargé de lettres du Milanais et du Piémont pour la reine
+Marie de Médicis, pour la reine Anne d'Autriche et pour <span class="smcap">Monsieur</span>.</p>
+
+<p>Le comte regarda le cardinal avec étonnement, hésita un instant à
+répondre; mais enfin, entraîné par la vérité et par l'influence
+qu'exerce un homme de génie:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comme les deux reines et Monsieur étaient allés au devant du roi,
+vous avez été obligé de demeurer huit jours à Paris. Pour ne pas rester
+oisif pendant ces huit jours, vous avez fait votre cour à la s&oelig;ur de
+Marion Delorme, à Mme de la Montagne. Jeune, beau, riche, fils de roi,
+vous n'avez pas eu à languir; dès le lendemain du jour où vous vous êtes
+présenté chez elle, vous étiez son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ce que vous appelez faire fausse route et m'exposer à des
+dangers dont vous voudriez me garantir? demanda en riant le comte de
+Moret, s'étonnant qu'un ministre de la gravité du cardinal descendit à
+de pareils détails.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; nous allons y arriver; non, ce n'est point être l'amant
+de la s&oelig;ur d'une courtisane, ce que j'appelle faire fausse route,
+quoique vous ayez pu voir que cet amour n'était pas tout à fait sans
+danger. Ce fou de Pisani a cru que c'était de Mme de Maugiron que vous
+étiez l'amant. Il a voulu vous faire assassiner; par bonheur, il a
+trouvé un sbire plus honnête homme que lui, lequel, <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> fidèle à la mémoire
+du grand roi, a refusé de porter la main sur son fils. Il est vrai que
+ce brave homme a été victime de son honnêteté, et que vous-même l'avez
+vu couché sur une table, mourant et se confessant à un capucin.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je vous demander, monseigneur, dit le comte de Moret, espérant
+embarrasser Richelieu, quel jour et à quel endroit j'ai été témoin de ce
+douloureux spectacle?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le 5 décembre dernier, vers six heures du soir, dans une salle de
+l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, au moment où, déguisé en gentilhomme
+basque, vous veniez de quitter Mme de Fargis, déguisée en Catalane, et
+venant vous annoncer que la reine Anne d'Autriche, la reine Marie de
+Médicis et Monsieur, vous attendraient au Louvre entre onze heures et
+minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, monseigneur, cette fois-ci je me rends, et je
+reconnais que votre police est bien faite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comte, maintenant croyez-vous que ce soit pour moi et par
+crainte du mal que vous pouvez me faire, que je suis arrivé à réunir sur
+vous de si exacts renseignements?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mais il est probable que Votre Eminence a eu cependant un
+intérêt quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand, comte, j'ai voulu sauver le fils du roi Henri IV du mal
+qu'il pouvait se faire à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Que la reine Marie de Médicis, qui est à la fois Italienne et
+Autrichienne, que la reine Anne d'Autriche, qui est à la fois
+Autrichienne et Espagnole, conspirent contre la France, c'est un crime,
+mais un crime qui se conçoit, les liens de famille ne l'emportent
+souvent que trop sur les devoirs de la royauté. Mais que le comte de
+Moret, c'est-à-dire le fils d'une Française et du roi le plus français
+qui ait jamais existé, conspire avec deux reines aveugles et parjures en
+faveur de l'Espagne et de l'Autriche, c'est ce que j'empêcherai, par la
+persuasion d'abord, par la prière ensuite, et enfin par la force s'il le
+faut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui vous a dit que je conspire, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne conspirez pas encore, comte; mais peut-être, par entraînement
+chevaleresque, n'eussiez-vous point tardé à conspirer, et c'est pour
+cela que j'ai voulu vous dire à vous-même: Fils de Henri IV, toute sa
+vie votre père a poursuivi l'abaissement de l'Espagne et de l'Autriche.
+Ne vous alliez pas à ceux qui veulent leur élévation aux dépens des
+intérêts de la France. Fils de Henri IV, l'Autriche et l'Espagne ont tué
+votre père; ne commettez pas cette impiété de vous allier aux ennemis de
+votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi Votre Eminence ne dit-elle pas à Monsieur ce qu'elle me
+dit à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Monsieur n'a rien à faire là-dedans, étant le fils de
+Concini, et non de Henri IV.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, songez à ce que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais que je m'expose à la colère de la reine-mère, à la colère
+de Monsieur, à la colère du roi même, si le comte de Moret s'éloigne de
+celui qui veut son bien pour aller à ceux qui veulent le mal; mais le
+comte de Moret sera reconnaissant du grand intérêt que je lui porte et
+qui n'a pas d'autre source que le grand amour et la grande admiration
+que j'ai pour le roi son père, et le comte de Moret tiendra secret tout
+ce que je lui ai dit ce soir, pour son bien et pour celui de la France.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Eminence n'a pas besoin que je lui donne ma parole, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;On ne demande pas de ces choses-là au fils de Henri IV.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, Votre Eminence ne m'a pas seulement fait venir pour me
+donner des conseils, mais aussi, lui ai-je entendu dire, pour me confier
+une mission.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comte, une mission qui vous éloigne de ce danger que je crains
+pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'éloigne du danger?</p>
+
+<p>Richelieu fit signe que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et par conséquent de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agirait de retourner en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Avez vous des raisons pour ne pas retourner en Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'en aurais pour rester à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous refusez, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne refuse pas, surtout si la mission peut s'ajourner.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de partir ce soir ou demain au plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, monseigneur, dit le comte de Moret en secouant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le cardinal, laisserez-vous une guerre se faire sans
+y prendre part?</p>
+
+<p>&mdash;Non; seulement je quitterai Paris avec tout le monde, et le plus tard
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien résolu dans votre esprit, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien résolu, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette votre répugnance à ce départ. Il n'y a qu'à vous, qu'à
+votre courage, à votre loyauté, à votre courtoisie que j'aurais voulu
+confier la fille d'un homme pour lequel j'ai la plus haute estime. Je
+chercherai quelqu'un, <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> comte, qui veuille bien vous remplacer près de
+Mlle Isabelle de Lautrec.</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle de Lautrec! s'écria le comte de Moret. C'était Isabelle de
+Lautrec que vous vouliez renvoyer à son père?</p>
+
+<p>&mdash;Elle-même; qu'y a-t-il donc dans ce nom qui vous étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, monseigneur, pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aviser et lui trouver un autre protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, monseigneur, inutile de chercher plus loin: le
+conducteur, le défenseur de Mlle de Lautrec, celui qui se fera tuer pour
+elle, il est trouvé, le voilà, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le cardinal, je n'ai plus à m'inquiéter de rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous acceptez?</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, voici mes dernières instructions.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous remettrez Mlle de Lautrec, qui pendant tout le voyage vous sera
+aussi sacrée qu'une s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;A son père, qui est à Mantoue; puis vous reviendrez rejoindre l'armée
+et prendre un commandement sous M. de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le hasard faisait&mdash;vous comprenez, un homme de prévoyance doit
+supposer tout ce qui est possible&mdash;si le hasard faisait que vous vous
+aimassiez...</p>
+
+<p>Le comte de Moret fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une supposition, vous comprenez bien, puisque vous ne vous êtes
+pas vus, puisque vous ne vous connaissez point. Eh bien, le cas échéant,
+je ne puis rien faire pour vous, monseigneur, qui êtes fils de roi, mais
+je puis faire beaucoup pour Mlle de Lautrec et pour son père.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez faire de moi le plus heureux des hommes, monseigneur.
+J'aime Mlle de Lautrec.</p>
+
+<p>&mdash;Ah vraiment, voyez comme cela se rencontre; est-ce que ce serait elle,
+par hasard, qui, le soir où vous avez été au Louvre, vous aurait pris
+sur l'escalier des mains de Mme de Chevreuse déguisée en page, et vous
+aurait conduit à travers le corridor noir jusqu'à la chambre de la
+reine? Avouez que dans ce cas ce serait un hasard miraculeux.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit le comte de Moret, regardant le cardinal avec
+stupéfaction, je ne connais que mon admiration pour vous qui égale ma
+reconnaissance; mais...</p>
+
+<p>Le comte s'arrêta inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste un doute.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime Mlle de Lautrec, mais j'ignore si Mlle de Lautrec m'aime, et
+si, malgré mon dévouement, elle m'accepterait pour son protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quant à cela, monsieur le comte, cela ne me regarde plus et
+devient tout à fait votre affaire, c'est à vous d'obtenir d'elle ce que
+vous désirez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où cela? comment la verrai-je? je n'ai aucune occasion de la
+rencontrer, et s'il faut, comme le disait Votre Eminence, que son départ
+ait lieu ce soir ou demain matin au plus tard, je ne sais d'ici là
+comment la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur le comte, une entrevue entre vous est
+urgente, et tandis que vous allez y réfléchir de votre côté, je vais,
+moi, y réfléchir du mien. Attendez un instant dans ce cabinet, j'ai
+quelques ordres à donner.</p>
+
+<p>Le comte de Moret s'inclina, suivant des yeux, avec un étonnement mêlé
+d'admiration cet homme, si éminemment au-dessus des autres hommes, qui,
+de son cabinet, conduisait l'Europe et qui, malgré les intrigues dont il
+était entouré, malgré les dangers qui le menaçaient, trouvait du temps
+pour s'occuper des intérêts particuliers et descendre dans les moindres
+détails de la vie.</p>
+
+<p>La porte par laquelle le cardinal avait disparu refermée, le comte de
+Moret resta machinalement les yeux fixés sur cette porte, et il n'en
+avait pas encore détourné son regard, lorsqu'elle se rouvrit et que dans
+son encadrement, il vit apparaître, non pas le cardinal, mais Mlle de
+Lautrec elle-même.</p>
+
+<p>Les deux amants, comme frappés en même temps du choc électrique,
+poussèrent chacun de son côté, un cri d'étonnement, puis avec la
+rapidité de la pensée, le comte de Moret s'élançant au-devant
+d'Isabelle, tombait à ses genoux et saisissait sa main, qu'il baisait
+avec une ardeur qui prouvait à la jeune fille qu'elle avait peut-être
+trouvé un protecteur dangereux, mais un défenseur dévoué.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le cardinal, arrivé à son but d'éloigner le fils de
+Henri IV de la cour et de s'en faire un partisan, se réjouissait,
+croyant avoir trouvé un dénoûment à son héroï-comédie, sans la
+participation de ses collaborateurs ordinaires, MM. Desmarets, Rotrou,
+l'Estoile et Mayret.</p>
+
+<p>Corneille on se le rappelle, n'avait pas encore eu l'honneur d'être
+présenté au cardinal.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch35" id="ch35"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<h3>LE CONSEIL.</h3>
+
+<p>Le grand événement, l'événement attendu de tous avec anxiété, surtout de
+Richelieu, qui se croyait sûr du roi autant que l'on pouvait être sûr de
+Louis XIII, était la tenue d'un conseil chez la reine-mère, au palais du
+Luxembourg, qu'elle avait fait bâtir pendant la régence sur le modèle
+des palais florentins, et pour la galerie duquel Rubens avait exécuté,
+dix ans auparavant, les magnifiques tableaux représentant les événements
+les plus importants de la vie de Marie de Médicis, et qui font
+aujourd'hui un des principaux ornements de la galerie du Louvre.</p>
+
+<p>Le conseil se tenait le soir.</p>
+
+<p>Il était formé du ministère particulier de la reine Marie de Médicis,
+qui se composait de créatures complétement à elle, et qui était présidé
+par le cardinal de Bérulle, et conduit par Vauthier, plus du maréchal de
+Marillac, qui était devenu maréchal sans avoir jamais vu le feu, et que
+dans ses mémoires le cardinal appelle toujours Marillac-l'Epée, parce
+qu'ayant eu querelle à la paume avec un nommé Caboche, il l'avait tué en
+le rencontrant sur sa route, sans lui donner le temps de se défendre,
+plus enfin, son frère aîné Marillac, le garde des sceaux, qui était un
+des amants de Fargis. A ce conseil on adjoignait, dans les grandes
+circonstances, des espèces de conseillers honoraires qui étaient des
+capitaines les plus renommés et des seigneurs les plus élevés de
+l'époque, et c'est ainsi qu'au conseil dans lequel nous allons
+introduire nos lecteurs, on avait adjoint le duc d'Angoulême, le duc de
+Guise, le duc de Bellegarde et le maréchal de Bassompierre.</p>
+
+<p>Monsieur, depuis quelque temps, était rentré dans ce conseil, dont il
+était sorti à propos du procès de Chalais. Le roi y assistait de son
+côté lorsqu'il croyait la discussion assez importante pour nécessiter sa
+présence.</p>
+
+<p>La délibération du conseil prise, on en référait, nous l'avons dit, au
+roi, qui approuvait, improuvait ou même changeait complétement la
+détermination adoptée.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu, premier ministre en réalité, par l'influence
+de son génie, mais qui n'en eut le titre et le pouvoir absolu qu'un an
+après les événements que nous venons de raconter, n'avait que sa voix
+dans ce conseil, mais presque toujours l'amenait à son avis
+qu'appuyaient d'habitude le duc de Marillac, le duc de Guise, le duc
+d'Angoulême, et quelquefois le maréchal de Bassompierre; mais que
+contrariaient toujours systématiquement la reine-mère, Vauthier, le
+cardinal de Bérulle, et les deux ou trois voix qui obéissaient
+passivement aux signes négatifs ou affirmatifs que leur faisait Marie de
+Médicis.</p>
+
+<p>Ce soir-là, Monsieur, sous le prétexte de se brouiller avec la
+reine-mère, avait déclaré ne point vouloir assister au conseil; mais,
+malgré son absence, du moment où sa mère se chargeait de ses intérêts,
+il n'en était que plus puissant.</p>
+
+<p>Le conseil était indiqué pour huit heures du soir.</p>
+
+<p>A huit heures un quart, toutes les personnes convoquées étaient à leur
+poste et se tenaient debout devant la reine Marie de Médicis, assise.</p>
+
+<p>A huit heures et demie, le roi entra, salua sa mère, qui se leva à son
+tour, lui baisa les mains, s'assit près d'elle sur un fauteuil un peu
+plus élevé que le sien, se couvrit et prononça les paroles
+sacramentelles:</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous!</p>
+
+<p>MM. les membres du ministère et les conseillers honoraires s'assirent
+autour de la table, sur des tabourets préparés à cet effet en nombre
+égal à celui des délibérants.</p>
+
+<p>Le roi étendit circulairement son regard, de manière à passer en revue
+tous les assistants; puis, de sa même voix mélancolique et sans timbre,
+comme il eût dit toute autre chose, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas monsieur mon frère. Où est-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;A cause de sa désobéissance à votre volonté, sans doute n'ose-t-il
+point se présenter devant vous. Votre bon plaisir est-il que nous
+procédions sans lui?</p>
+
+<p>Le roi, sans répondre de vive voix, fit de la tête un signe affirmatif.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant non seulement aux membres du conseil, mais aux
+gentilshommes convoqués dans le but de donner leur avis sur la
+délibération:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous savez tous ce dont il s'agit aujourd'hui.&mdash;Il
+s'agit de savoir si nous devons faire lever le siége de Cazal, secourir
+Mantoue afin d'affermir les prétentions du duc de Nevers&mdash;prétentions
+que nous avons appuyées&mdash;et arrêter les entreprises du duc de Savoie sur
+le Montferrat. Bien que le droit de faire la paix et la guerre soit un
+droit royal, nous désirons nous éclairer de vos lumières avant de
+prendre une décision, ne prétendant aucunement amoindrir notre droit par
+les conseils que nous vous demandons. La parole est à notre ministre, M.
+le cardinal de Richelieu, pour nous exposer la situation des affaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span></p>
+
+<p>Richelieu se leva, et, saluant les deux majestés:</p>
+
+<p>&mdash;L'exposé sera court, dit-il. Le duc Vincent de Gonzague, en mourant, a
+laissé tous ses droits au duché de Mantoue, au duc de Nevers, oncle des
+trois derniers souverains de ce duché, morts sans enfants mâles. Le duc
+de Savoie avait espéré marier un de ses fils avec l'héritière du
+Montferrat et du Mantouan, et se créer en Italie cette puissance de
+second ordre, objet de sa constante ambition, et qui l'a fait si souvent
+trahir ses promesses envers la France. Le ministre de S. M. le roi Louis
+XIII a cru alors qu'il était d'une bonne politique, étant déjà allié
+avec le Saint-Père et les Vénitiens, de se donner, en appuyant
+l'avènement d'un Français aux duchés de Mantoue et du Montferrat, un
+partisan zélé au milieu des puissances lombardes, et d'acquérir ainsi
+sur lui une prépondérance suivie sur les affaires d'Italie, et d'y
+neutraliser au contraire l'influence de l'Espagne et de l'Autriche.
+C'est dans ce but que le ministre de Sa Majesté a agi jusqu'ici; et
+c'était pour préparer les voies de cette campagne qu'il avait, il y a
+plusieurs mois, envoyé une première armée, qui, par une faute du
+maréchal de Créquy, faute que l'on pourrait presque qualifier de
+trahison, a été non pas battue par le duc de Savoie, comme les ennemis
+de la France se sont empressés de le dire, mais manquant, les fantassins
+de vivres, les cavaliers de vivres et de fourrage, s'est dispersée et
+fondue, pour ainsi dire, au souffle de la faim; donc, cette politique
+adoptée, cette première démarche hostile faite, il ne s'agissait que
+d'attendre une époque favorable pour poursuivre l'entreprise
+commencée;&mdash;cette époque, le ministre du roi est d'avis qu'elle est
+arrivée. La Rochelle prise nous permet de disposer de notre armée et de
+notre flotte. La question posée à Leurs Majestés est celle-ci: Fera-t-on
+ou ne fera-t-on pas la guerre? et si on la fait, la fera-t-on tout de
+suite ou attendra-t-on? Le ministre de Sa Majesté, qui est pour la
+guerre et pour la guerre immédiate, se tient prêt à répondre aux
+objections qui lui seront faites.</p>
+
+<p>Et saluant le roi et la reine Marie, le cardinal s'assit, abandonnant la
+parole à son adversaire, ou plutôt à un seul adversaire, le cardinal
+Bérulle.</p>
+
+<p>Celui-ci, de son côté, sachant bien que c'était à lui de répondre,
+consulta, du regard, la reine-mère qui d'un signe lui répondit qu'il
+avait carrière, se leva, salua les deux majestés, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le projet de faire la guerre en Italie, malgré les bonnes raisons
+apparentes que nous a données M. le cardinal de Richelieu, nous paraît
+non-seulement dangereux, mais impossible. L'Allemagne, presque
+subjuguée, fournit à l'Empereur Ferdinand des armées innombrables,
+auxquelles les forces militaires de la France ne peuvent être comparées;
+et, de son côté, S. M. Philippe III, l'auguste frère de la reine, trouve
+dans les mines du nouveau monde des trésors suffisants à payer des
+armées aussi nombreuses que celles des anciens rois de Perse. Dans ce
+moment, au lieu de songer à l'Italie, l'Empereur ne s'occupe qu'à
+réduire les protestants et à tirer de leurs mains les évêchés, les
+monastères et les autres biens ecclésiastiques dont ils se sont emparés
+injustement.</p>
+
+<p>Pourquoi la France, c'est-à-dire la fille aînée de l'Eglise,
+s'opposerait-elle à une si noble et si chrétienne entreprise; ne vaut-il
+pas mieux, au contraire, que le roi l'appuie, et qu'il achève d'extirper
+l'hérésie en France pendant que l'empereur et le roi d'Espagne
+travailleront à la battre en Allemagne et dans les Pays-Bas, pour
+exécuter des desseins chimériques et directement opposés au bien de
+l'Eglise? M. de Richelieu parle de paix avec l'Angleterre et laisse
+entendre une alliance avec les puissances hérétiques, chose capable de
+flétrir à jamais la gloire de Sa Majesté. Au lieu de faire la paix avec
+l'Angleterre, n'avons-nous pas chance, au contraire, en poursuivant la
+guerre contre le roi Charles Ier, d'espérer qu'il en sera enfin réduit à
+donner satisfaction à la France en rappelant les femmes et les
+serviteurs de la reine si indignement chassés contre la bonne foi d'un
+traité solennel et à cesser les précautions contre les catholiques
+anglais. Que savons-nous si Dieu ne veut pas rétablir la vraie religion
+en Angleterre, pendant que l'hérésie se détruira en France, en Allemagne
+et dans les Pays-Bas. Dans la conviction que j'ai parlé dans les
+intérêts de la France et du Trône, je mets mon humble opinion aux pieds
+de Leurs Majestés.</p>
+
+<p>Et le cardinal s'assit à son tour, non sans avoir du regard recueilli
+les marques d'approbation que lui adressaient ouvertement la reine Marie
+et les membres de son conseil, et justement le garde des sceaux
+Marillac, ramené au parti des reines par les soins de Mme de Fargis.</p>
+
+<p>Le roi, se tournant alors vers le cardinal de Richelieu:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, monsieur le cardinal, dit-il, et, si vous avez à
+répondre, répondez.</p>
+
+<p>Richelieu se leva.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, mon honorable collègue, M. le cardinal de Bérulle
+mal informé de la situation politique de l'Allemagne et financière de
+l'Espagne; la puissance de l'empereur Ferdinand, qu'il nous représente
+comme si fort redoutable, n'est point tellement établie en Allemagne
+qu'on ne puisse l'ébranler, le jour où, sans avoir besoin de nous allier
+à lui, nous pousserons sur l'empereur le lion du Nord, le grand
+Gustave-Adolphe, à qui il ne manque, pour prendre cette grande décision,
+que quelques centaines de mille livres, qu'à un moment donné on fera
+luire à ses yeux comme un des ces phares qui indiquent aux vaisseaux
+leur chemin. Le ministre de Sa Majesté sait même de source certaine que
+ces armées de Ferdinand dont parle M. le cardinal de Bérulle donnent de
+grands ombrages à Maximilien, duc de Bavière, chef de la ligue
+catholique. Le ministre de Sa Majesté se fait fort, à un moment donné,
+de prendre ces armées si terribles entre les armées protestantes de
+Gustave-Adolphe et les armées catholiques de Maximilien. Quant aux
+trésors imaginaires du roi Philippe III, qu'on permette au ministre du
+roi de les réduire à leur juste valeur. Le roi d'Espagne tire à peine
+cinq cent mille écus par an des Indes, et le conseil de Madrid s'est
+trouvé fort déconcerté quand, il y a deux mois, on apprit que l'amiral
+des Pays-Bas, Hein, avait pris et coulé à fond, dans le golfe du
+Mexique, les galions d'Espagne et leur charge, estimée à 12 millions,
+et, à la suite de cette nouvelle, les affaires de S. M. le roi d'Espagne
+se trouvèrent même dans un si grand désordre, qu'il ne put envoyer à
+l'empereur Ferdinand le subside d'un million qu'il lui avait promis.
+Maintenant, pour répondre à la seconde partie du discours de son
+adversaire, le ministre du roi fera humblement observer à Sa Majesté
+qu'elle ne saurait souffrir avec honneur l'oppression du duc de Mantoue,
+que non-seulement il a reconnu, mais que son ambassadeur, M. de Chamans,
+a fait nommer, par son influence sur le dernier duc. Sa Majesté doit
+non-seulement protéger ses alliés en Italie, mais encore protéger contre
+l'Espagne cette belle contrée de l'Europe que l'Espagne tend
+éternellement à subjuguer, et où elle est déjà trop puissante.</p>
+
+<p>Si nous n'appuyons pas vigoureusement le duc de Mantoue, celui-ci,
+incapable de résister à l'Espagne, sera obligé de consentir à l'échange
+de ses Etats avec d'autres Etats hors de l'Italie, ce que la cour
+d'Espagne lui propose en ce moment. Déjà, ne l'oubliez pas, le feu duc
+Vincent a été sur le point de consentir à ce marché et d'échanger le
+Montferrat pour faire dépit à Charles-Emmanuel, et pour lui donner des
+voisins capables d'arrêter ses mouvements continuels. Enfin, l'avis du
+ministre de Sa Majesté est qu'il y aurait non-seulement préjudice, mais
+encore honte à laisser impunie la témérité du duc de Savoie, qui
+brouille depuis plus de trente ans les affaires de la France et de ses
+alliés; qui lie mille intrigues contraires au service et à l'intérêt de
+Sa Majesté, dont on trouve la main dans la conspiration de Chalais,
+comme on l'avait déjà trouvée dans la conspiration de Biron, et qui
+s'est fait l'allié des Anglais dans leurs entreprises sur l'île de Ré.</p>
+
+<p>Puis alors, se tournant vers le roi et s'adressant directement à lui:</p>
+
+<p>&mdash;En prenant cette ville rebelle, ajouta le cardinal de Richelieu, vous
+avez heureusement exécuté, Sire, le projet le plus glorieux pour vous,
+et le plus avantageux à votre Etat. L'Italie, oppressée depuis un an par
+les armes du roi d'Espagne et du duc de Savoie, implore le secours de
+votre bras victorieux. Refuseriez-vous de prendre en main la cause de
+vos voisins et de vos alliés que l'on veut injustement dépouiller de
+leurs héritages. Eh bien, moi, Sire, moi, votre ministre, j'ose vous
+promettre que, si vous formez aujourd'hui cette noble résolution, le
+succès n'en sera pas moins heureux que celui du siége de La Rochelle. Je
+ne suis ni prophète&mdash;et Richelieu regarda avec un sourire son collègue
+le cardinal de Bérulle&mdash;ni fils de prophète, mais je puis assurer Votre
+Majesté que, si elle ne perd point de temps dans l'exécution de son
+dessein, vous aurez délivré Cazal et donné la paix à l'Italie avant la
+fin du mois de mai prochain.</p>
+
+<p>En revenant, avec votre armée, dans le Languedoc, vous achèverez de
+réduire le parti huguenot au mois de juillet; enfin, Votre Majesté,
+victorieuse partout, pourra prendre du repos à Fontainebleau ou partout
+ailleurs, pendant les beaux jours de l'automne.</p>
+
+<p>Un mouvement approbateur courut parmi les gentilshommes invités à
+assister à la séance, et il fut visible que le duc d'Angoulême, le duc
+de Guise surtout, approuvaient tout particulièrement l'avis de M. de
+Richelieu.</p>
+
+<p>Le roi prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal, dit-il, a bien fait, toutes les fois qu'il a parlé de
+lui-même et de la politique suivie, de dire le <i>ministre du roi</i>, car
+cette politique, c'est d'après mes ordres qu'elle a agi.&mdash;Oui, nous
+sommes de son avis; oui, la guerre est nécessaire en Italie; oui, nous
+devons y soutenir nos alliés; oui, nous devons y maintenir notre
+suprématie, en y restreignant autant que possible non-seulement le <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+pouvoir, mais l'influence de l'Espagne: notre honneur y est engagé.</p>
+
+<p>Malgré le respect que l'on devait au roi, quelques applaudissements
+éclatèrent du côté des amis du cardinal, tandis que les amis de la reine
+retenaient à peine leurs murmures. Marie de Médicis et le cardinal de
+Bérulle échangèrent vivement quelques paroles à voix basse.</p>
+
+<p>Le visage du roi prit une expression sévère, il jeta un regard oblique,
+presque menaçant du côté d'où venaient les murmures, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;La question dont nous avons à nous occuper maintenant n'est donc pas
+de discuter la paix ou la guerre, puisque la guerre est décidée, mais
+l'époque où nous devons nous mettre en campagne,&mdash;bien entendu que les
+opinions ouïes, nous nous réservons de décider en dernier ressort.
+Parlez, monsieur de Bérulle, car vous êtes, nous ne l'ignorons pas,
+l'expression d'une volonté que nous respectons toujours, même quand nous
+ne la suivons pas.</p>
+
+<p>Marie de Médicis fit à Louis XIII, qui avait parlé assis et couvert, un
+léger signe de remerciement.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Bérulle:</p>
+
+<p>&mdash;Une invitation du roi est un ordre, dit-elle; parlez, monsieur le
+cardinal.</p>
+
+<p>Bérulle se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Le ministre du roi, dit-il avec affectation, appuyant sur ces deux
+mots: <i>le ministre du roi</i>, a proposé de faire la guerre immédiatement,
+et j'ai le regret d'être sur ce point encore, d'un avis diamétralement
+opposé au sien. Si je ne suis point dans l'erreur, Sa Majesté a exprimé
+son désir de conduire cette guerre en personne; or, pour deux raisons,
+je me déclarerai contre cette guerre entreprise trop précipitamment. La
+première de ces raisons la voici, c'est que l'armée du roi, fatiguée par
+le long siége de La Rochelle, a besoin de se remettre dans de bons
+quartiers d'hiver; quand la traînant des bords de l'Océan au pied des
+Alpes sans lui laisser le temps de se reposer, on s'expose à voir les
+soldats, rebutés par une longue marche, déserter en foule; ce serait une
+cruauté d'exposer ces braves gens aux rigueurs de l'hiver, sur des
+montagnes couvertes de neige et inaccessibles, et un crime de
+lèse-majesté que d'y conduire le roi, eût-on l'argent nécessaire, et on
+ne l'a pas, vu qu'il y a huit jours à peine, sur cent mille livres qu'a
+fait demander l'auguste mère de Votre Majesté à son ministre, il n'a pu,
+en arguant de la pénurie d'argent, lui envoyer que cinquante
+mille,&mdash;eût-on l'argent nécessaire et on ne l'a pas, tous les mulets du
+royaume ne suffiraient pas pour porter les vivres dont a besoin l'armée,
+sans compter qu'il est impossible de transporter à cette époque de
+l'année l'artillerie dans des chemins inconnus, et qu'il faudrait même
+dans la saison d'été faire étudier par des ingénieurs. Ne vaut-il pas
+mieux remettre l'expédition au printemps, on fixera d'ici là les
+préparatifs, et la plupart des choses nécessaires se pourront conduire
+par mer. Les Vénitiens, plus intéressés que nous dans l'affaire des ducs
+de Mantoue, ne s'émeuvent pas de l'invasion du Montferrat par
+Charles-Emmanuel et prétendent laisser tout le fait de l'entreprise au
+roi. Doit-on présumer que ces messieurs s'embarqueront avec plus de
+chaleur quand ils verront le duc de Mantoue plus opprimé et le secours
+de la France encore plus éloigné; enfin, la chose que Sa Majesté doit
+éviter encore plus soigneusement que toute autre, c'est de rompre avec
+le roi catholique, ce qui serait infiniment plus préjudiciable à l'Etat
+que la conservation de Cazal et de Mantoue ne peut être
+avantageuse.&mdash;J'ai dit.</p>
+
+<p>Le discours du cardinal de Bérulle parut avoir fait une certaine
+impression sur le conseil; il ne discutait plus la guerre, en faveur de
+laquelle le roi s'était déclaré, il discutait l'opportunité de cette
+guerre dans le moment difficile où l'on se trouvait. D'ailleurs les
+capitaines admis au conseil,&mdash;Bellegarde, le duc d'Angoulême, le duc de
+Guise, Marillac-l'Epée&mdash;n'étant plus des jeunes gens&mdash;et ardents à la
+guerre, parce qu'elle offrait des chances à leur ambition, demandaient
+une guerre où il y eût plus de danger que de fatigue, attendu que, pour
+braver la fatigue, il faut être jeune, tandis que pour braver le danger
+il ne faut être que courageux.</p>
+
+<p>Le cardinal se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais répondre, dit-il, sur tous les points à mon honorable
+collègue. Oui, quoique je ne pense pas que Sa Majesté ait encore pris
+sur ce point une entière résolution, je crois qu'il entre dans les vues
+du roi de conduire la guerre en personne. Sa Majesté sur ce point
+décidera dans sa sagesse, et je n'ai qu'une crainte, c'est qu'elle
+sacrifie ses propres intérêts à ceux de l'Etat, comme c'est le devoir
+d'un roi de le faire. Quant à la question des fatigues que l'armée aura
+à supporter, que le cardinal de Bérulle ne s'en inquiète point. Une
+partie transportée par mer débarque à cette heure à Marseille et marche
+sur Lyon, où sera le quartier général. L'autre avance à petites journées
+à travers la France, bien nourrie, bien logée, bien payée, sans avoir
+depuis un mois perdu un seul homme par la désertion, attendu que le
+soldat <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> bien payé, bien logé, bien nourri, ne déserte pas. Quant aux
+difficultés que l'armée éprouvera à travers les Alpes, il vaut mieux les
+affronter vite et avoir à lutter contre la nature que de donner à notre
+ennemi le temps de hérisser les passages que l'armée compte prendre, de
+canons et de forteresses.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il y a quelques jours j'ai eu le regret de refuser
+cinquante mille livres à l'auguste mère du roi, sur les cent mille
+qu'elle m'avait fait l'honneur de me demander; mais je ne me suis permis
+de décider cette réduction qu'après l'avoir soumise au roi qui l'a
+approuvée; malgré ce refus qui n'indiquait point un manque d'argent,
+mais la nécessité seulement de ne point faire de dépenses inutiles, nous
+sommes financièrement en mesure de faire cette guerre; en engageant mon
+honneur et mes biens particuliers, j'ai trouvé à emprunter six millions.
+Quant aux chemins, leur étude est faite depuis longtemps, car depuis
+longtemps Sa Majesté songe à cette guerre, et elle m'a ordonné d'envoyer
+quelqu'un en Dauphiné, en Savoie et en Piémont pour les reconnaître, et
+sur le travail qu'en a fait M. de Pontis, M. d'Ercure, maréchal des
+logis des armées du roi, a donné une carte exacte du pays. Donc, tous
+les préparatifs de la guerre sont faits, donc l'argent nécessaire à la
+guerre est dans les coffres, et comme la guerre étrangère, de l'avis de
+Sa Majesté, presse pour la gloire de ses armes et pour la réparation de
+son honneur, que la guerre intestine qui, La Rochelle abattue et
+l'Espagne occupée en Italie, ne paraît pas offrir de grands dangers, je
+supplie Sa Majesté de vouloir bien décider à son tour que l'on entrera
+immédiatement en campagne, répondant sur ma tête du succès de
+l'entreprise. Et à mon tour, j'ai dit!</p>
+
+<p>Et le cardinal reprit sa place, priant du regard le roi Louis XIII
+d'appuyer la proposition qu'il venait de faire, et qui, d'ailleurs,
+paraissait arrêtée d'avance entre lui et le roi.</p>
+
+<p>Le roi ne fit point attendre le cardinal, et à peine fut-il assis et
+eut-il cessé de parler, qu'étendant la main sur le tapis de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, c'est ma volonté que vous a fait connaître M. le
+cardinal de Richelieu, mon ministre. La guerre est décidée contre M. le
+duc de Savoie, et notre désir est que l'on ne perde pas de temps pour se
+mettre en campagne. Ceux de vous qui auront des demandes à faire pour
+être aidés dans leurs équipages, n'auront qu'à s'adresser à M. le
+cardinal. Plus tard je ferai savoir si je ferai la guerre en personne,
+et qui, dans cette guerre, sera mon lieutenant-général. Sur ce, le
+conseil n'étant à autre fin, ajouta le roi en se levant, je prie Dieu,
+messieurs, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.</p>
+
+<p>Le conseil est levé.</p>
+
+<p>Et, saluant la reine-mère, Louis XIII se retira dans son appartement.</p>
+
+<p>Le cardinal l'avait emporté sur les deux points proposés par lui, la
+guerre contre le duc de Savoie et l'entrée immédiate en campagne. On ne
+doutait donc point qu'il ne réussît mêmement sur le troisième, qui était
+de se faire donner la conduite de la guerre, comme il s'était fait
+donner la conduite du siége de La Rochelle.</p>
+
+<p>Aussi chacun se réunit-il autour de lui pour le féliciter, même le garde
+des sceaux Marillac, qui, tout en conspirant pour la reine, tenait à
+conserver les apparences de la neutralité.</p>
+
+<p>Marie de Médicis, les dents serrées par la colère, le sourcil froncé, se
+retira donc de son côté, accompagnée seulement de Bérulle et de
+Vauthier.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-elle, que nous pouvons dire comme François Ier après la
+bataille de Pavie: «Tout est perdu, sauf l'honneur.»</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Vauthier, rien n'est perdu, au contraire tant que le roi
+n'aura pas nommé M. de Richelieu son lieutenant général.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne croyez-vous pas, dit la reine-mère, qu'il est déjà nommé
+lieutenant général dans l'esprit du roi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Vauthier, mais il ne l'est pas encore en réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc un moyen d'empêcher cette nomination? demanda Marie de
+Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, répondit Vauthier; mais il faudrait que, sans perdre un
+instant, j'eusse un entretien avec Mg le duc d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le chercher, dit Bérulle, et je vous l'amène.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit la reine-mère, et ne perdez pas un instant.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Vauthier:</p>
+
+<p>&mdash;Et ce moyen, lui demanda-t-elle, quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous serons dans un endroit où nous serons sûrs de n'être
+écoutés ni entendus de personne, je le dirai à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Venez vite alors.»</p>
+
+<p>Et la reine et son conseiller se jetèrent dans un corridor conduisant
+aux appartements particuliers de Marie de Médicis.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p>
+
+<h2><a name="ch36" id="ch36"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<h3>LE MOYEN DE VAUTHIER.</h3>
+
+<p>Quoiqu'il eût son appartement chez la reine-mère, c'est-à-dire au palais
+du Luxembourg, le roi était rentré au Louvre pour échapper aux
+obsessions dont il sentait bien qu'il ne pouvait manquer d'être l'objet,
+de la part des deux reines.</p>
+
+<p>Et, en effet, quoique rentrée chez elle, Marie de Médicis eût écouté avec
+la plus grande attention et approuvé le projet que lui avait exposé
+Vauthier, avant de recourir à ce projet elle résolut de faire une
+seconde tentative sur son fils.</p>
+
+<p>Quant à Louis XIII, comme nous l'avons dit, il était resté chez lui, et,
+à peine rentré, il avait fait appeler d'Angély.</p>
+
+<p>Mais il avait d'abord demandé si M. de Baradas n'avait rien dit ou fait
+dire.</p>
+
+<p>Baradas avait gardé le silence le plus complet.</p>
+
+<p>C'était ce silence dans lequel s'obstinait à demeurer le page boudeur,
+qui avait causé la mauvaise humeur du roi au conseil, mauvaise humeur
+qui n'avait point échappé à Vauthier, mauvaise humeur dont il
+connaissait la cause, cause sur laquelle il avait basé tout son plan de
+campagne.</p>
+
+<p>Ainsi Louis XIII qui s'était assez peu avancé avec Mlle de Lautrec, se
+promettait-il de suivre le conseil de l'Angély et d'aller en avant,
+jusqu'à ce que le bruit de cette fantaisie arrivât jusqu'à Baradas, que
+la crainte de perdre son crédit devait à l'instant même, selon l'Angély,
+ramener aux pieds du roi.</p>
+
+<p>Mais il surgissait dans ce projet un empêchement inattendu dont le roi
+n'avait pu se rendre compte, et dont personne n'avait pu lui donner
+l'explication; la veille au soir, quoiqu'elle fût de service, Mlle de
+Lautrec n'était point venue au cercle de la reine, et Louis XIII, en
+interrogeant celle-ci, n'avait eu d'autre réponse que quelques mots
+exprimant le plus grand étonnement de la part d'Anne d'Autriche. De
+toute la journée Mlle de Lautrec n'avait point paru au Louvre, la reine
+l'avait inutilement fait chercher dans sa chambre et partout dans le
+palais, personne ne l'avait vue et n'avait pu en donner des nouvelles.</p>
+
+<p>Aussi le roi, intrigué de cette absence, avait-il chargé l'Angély d'en
+prendre des informations de son côté, et c'était pour cela
+particulièrement qu'aussitôt son retour il avait fait demander son fou.</p>
+
+<p>Mais l'Angély n'avait pas été plus heureux que les autres, il revenait
+sans aucun renseignement précis.</p>
+
+<p>Au point de vue de son penchant pour Mlle de Lautrec, la chose était à
+peu près indifférente à Louis XIII; mais il n'en était pas de même au
+point de vue de Baradas: le moyen avait paru si infaillible à l'Angély,
+que le roi avait fini par croire lui-même à son infaillibilité.</p>
+
+<p>Il se désespérait donc, accusant le destin de prendre un soin tout
+particulier de s'opposer à tout ce qu'il désirait, lorsque Beringhen
+gratta doucement à la porte; le roi reconnut la manière de gratter de
+Beringhen, et pensant que c'était une personne de plus&mdash;et une personne
+du dévouement de laquelle il était sûr&mdash;à consulter, il répondit d'une
+voix assez bienveillante:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez.</p>
+
+<p>M. le Premier entra.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu, Beringhen? demanda le roi; ne sais-tu point que je
+n'aime pas à être dérangé quand je m'ennuie avec l'Angély?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en dirai pas autant, fit l'Angély, et vous êtes le bienvenu, M.
+Beringhen.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le valet de chambre, je ne me permettrais pas de déranger
+Votre Majesté quand elle m'a dit qu'elle voulait s'ennuyer
+tranquillement, pour quelqu'un qui n'aurait pas tout droit de me donner
+des ordres; mais j'ai dû obéir à LL. MM. la reine Marie de Médicis et la
+reine Anne d'Autriche.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Louis XIII, les reines sont là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes deux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles veulent me parler ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble, oui, sire.</p>
+
+<p>Le roi regarda autour de lui, comme s'il cherchait de quel côté il
+pourrait fuir, et peut-être eût-il cédé à son premier mouvement, si la
+porte ne se fût point ouverte et si Marie de Médicis ne fût point entrée
+suivie de la reine Anne d'Autriche.</p>
+
+<p>Le roi devint très pâle et fut pris d'un petit tremblement fébrile,
+auquel il était sujet quand il subissait une grande contrariété; mais
+alors il se roidissait en lui-même et devenait inaccessible à la prière.</p>
+
+<p>En ce cas-là, il faisait face au danger, avec l'immobilité et le sombre
+entêtement d'un taureau qui présente les cornes.</p>
+
+<p>Il se retourna vers sa mère comme vers l'antagoniste le plus dangereux:</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi de gentilhomme, madame, je croyais la discussion finie avec
+le conseil, et que, le conseil fini, j'échapperais à de nouvelles <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+persécutions. Que me voulez-vous? dites vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, mon fils, dit Marie de Médicis, tandis que la reine, les
+mains jointes, semblait s'unir par une prière mentale aux prières de sa
+belle mère,&mdash;je veux que vous ayez pitié sinon de nous que vous
+désespérez, du moins de vous-même. Ce n'est donc pas assez que, faible
+et souffrant comme vous l'êtes, cet homme vous ait tenu six mois dans
+les marais de l'Aunis; le voilà maintenant qui veut vous faire essuyer
+les neiges des Alpes pendant les plus grandes rigueurs de l'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, dit le roi, les fièvres de marais, auxquelles Dieu a
+permis que j'échappasse, M. le cardinal ne les a-t-il point bravées
+comme moi, et direz-vous qu'en m'exposant il se ménage? Ces neiges, ces
+froideurs des Alpes, dois-je les supporter seul, et ne sera-t-il pas là,
+à mes côtés, pour donner avec moi aux soldats, l'exemple du courage, de
+la constance et des privations?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne conteste pas, mon fils; l'exemple fut en effet donné par M. le
+cardinal en même temps que par vous; mais comparez-vous l'importance de
+votre vie à la sienne? Dix ministres comme M. le cardinal peuvent mourir
+sans que la monarchie soit une minute ébranlée; mais vous, à la moindre
+indisposition, la France tremble, et votre mère et votre femme supplient
+Dieu de vous conserver à la France et à elles!</p>
+
+<p>La reine Anne d'Autriche se mit à genoux en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-elle, nous sommes non-seulement à genoux devant le
+Seigneur Dieu, mais devant vous, pour vous supplier comme nous
+supplierions Dieu, de ne pas nous abandonner. Songez que ce que Votre
+Majesté regarde comme un devoir est pour nous l'objet d'une terreur
+profonde, et en effet, s'il arrivait malheur à Votre Majesté
+qu'arriverait-il de nous et de la France?</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur Dieu, en permettant ma mort, en aurait prévu les suites et
+serait là pour y pourvoir, madame. Il est impossible de rien changer aux
+résolutions prises.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? demanda Marie de Médicis; est-il donc besoin,
+puisque cette malheureuse guerre est décidée contre notre avis à
+tous....</p>
+
+<p>&mdash;A <i>toutes</i>! vous voulez dire, madame, interrompit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc besoin, continua Marie de Médicis, sans relever
+l'interruption, que vous la fassiez en personne; n'avez-vous donc point
+votre ministre bien-aimé?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, interrompit une seconde fois le roi, que je n'aime point
+M. le cardinal, madame; seulement je le respecte, je l'admire et le
+regarde, après Dieu, comme la providence de ce royaume.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Sire, la Providence veille sur les Etats de loin comme de
+près; chargez votre ministre de la conduite de cette guerre et restez
+près de nous et avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas, pour que l'insubordination se mette dans les autres
+chefs, pour que vos Guise, vos Bassompierre, vos Bellegarde refusent
+d'obéir à un prêtre et compromettent la fortune de la France. Non,
+madame, pour qu'on reconnaisse le génie de M. le cardinal, il faut que
+je le reconnaisse tout le premier.&mdash;Ah! s'il y avait un prince de ma
+maison auquel je pusse me fier.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas votre frère? N'avez-vous pas Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire, madame, que je vous trouve bien tendre à
+l'endroit d'un fils désobéissant et d'un frère révolté.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est justement, mon fils, pour faire rentrer dans notre
+malheureuse famille la paix, qui semble exilée, que je suis si tendre à
+l'endroit de ce fils, qui, je l'avoue, par sa désobéissance, mériterait
+d'être puni au lieu d'être récompensé. Mais il est des moments suprêmes
+où la logique cesse d'être la règle conductrice de la politique et où il
+faut passer à côté de ce qui serait juste, pour arriver à ce qui est
+bon, et Dieu lui-même nous donne parfois l'exemple de ces erreurs
+nécessaires, en récompensant ce qui est mauvais, en punissant ce qui est
+bon. Nommez, Sire, nommez votre ministre chef de la guerre, et mettez
+sous ses ordres Monsieur comme lieutenant-général, et j'ai la certitude
+que, si vous accordez cette faveur à votre frère, il renoncera à son
+amour insensé et consentira au départ de la princesse Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, madame, dit Louis XIII en fronçant le sourcil, que je
+suis le roi, et par conséquent le maître; que, pour que ce départ ait
+lieu, et il devrait avoir eu lieu depuis longtemps, il suffit, non pas
+que mon frère consente, mais que j'ordonne; c'est lutter contre mon
+pouvoir que de paraître consentir à faire une chose que j'ai le droit de
+commander. Ma résolution est prise, madame; à l'avenir, je commanderai,
+et il faudra se contenter de m'obéir. C'est ainsi que j'agis depuis deux
+ans, c'est-à dire depuis le voyage d'Amiens, dit le roi, en appuyant sur
+ces mots et en regardant la reine Anne d'Autriche, et depuis deux ans je
+m'en trouve bien.</p>
+
+<p>Anne, qui était restée aux genoux du roi, se releva à ces dures paroles
+et fit un pas en arrière en portant ses mains à ses yeux, comme pour
+cacher ses larmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p>
+
+<p>Le roi fit un mouvement pour la retenir; mais ce mouvement fut à peine
+visible, et il le réprima immédiatement.</p>
+
+<p>Cependant, sa mère le remarqua, et lui saisissant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Louis, mon enfant, lui dit-elle, ce n'est plus une discussion, c'est
+une prière; ce n'est plus une reine qui parle au roi, c'est une mère qui
+parle à son fils. Louis, au nom de mon amour, que vous avez méconnu
+quelquefois, mais auquel vous avez toujours fini par rendre justice,
+cédez à nos supplications; vous êtes le roi, c'est-à-dire qu'en vous
+résident tout pouvoir et toute sagesse; revenez à votre première
+décision, et, croyez-le bien, non seulement votre femme et votre mère,
+mais la France vous en seront reconnaissantes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, madame, dit le roi, pour terminer une discussion qui le
+fatiguait, la nuit porte conseil, et je réfléchirai cette nuit à tout ce
+que vous m'avez dit.</p>
+
+<p>Et il fit à sa mère et à sa femme un de ces saluts comme en savent faire
+les rois, et qui disent que l'audience est terminée.</p>
+
+<p>Les deux reines sortirent, Anne d'Autriche s'appuyait sur le bras de la
+reine mère, mais à peine eurent-elles fait vingt pas dans le corridor
+qu'une porte s'ouvrit, et qu'à travers l'entrebâillement de cette porte
+parut la tête de Gaston d'Orléans.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit la reine-mère, nous avons fait ce que nous avons pu,
+c'est à vous de faire le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous où est l'appartement de M. de Baradas? demanda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en suis informée: la quatrième porte à gauche, presque en face de
+la chambre du roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Gaston, quand je devrais lui promettre mon duché
+d'Orléans, il fera ce que nous voulons; quitte après, bien entendu, à ne
+pas le lui donner.</p>
+
+<p>Et les deux reines et le jeune prince se quittèrent, les reines rentrant
+dans leur appartement, S. A. R. Gaston d'Orléans marchant dans le sens
+opposé et gagnant sur la pointe du pied l'appartement de M. de Baradas.</p>
+
+<p>Nous ignorons ce qui se passa entre Monsieur et le jeune page, si
+Monsieur lui promit le duché d'Orléans, ou l'un de ses duchés de Dombes
+ou de Montpensier; mais, ce que nous savons, c'est qu'une demi-heure
+après être entré dans la tente d'Achille, l'Ulysse moderne regagnait,
+toujours sur la pointe du pied, l'appartement des deux reines, dont il
+ouvrait la porte d'un air joyeux et en disant d'une voix pleine
+d'espérance:</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! il est chez le roi.</p>
+
+<p>Et, en effet, presque au même instant, surprenant Sa Majesté au moment
+où elle s'y attendait le moins, M. de Baradas ouvrait, sans se donner la
+peine de gratter selon l'étiquette, la porte du roi Louis XIII, qui
+jetait un cri de joie en reconnaissant son page et le recevait à bras
+ouverts.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch37" id="ch37"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<h3>LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERÇU.</h3>
+
+<p>Tandis que toutes ces basses intrigues se nouaient contre lui, le
+cardinal, courbé à la lueur d'une lampe, sur une carte qu'on appelait
+alors la marche du royaume, carte qui, dans ses moindres détails
+déroulait sous les yeux la double frontière de France et de Savoie,
+suivait avec M. de Pontis, son ingénieur géographe et l'auteur de la
+carte que le cardinal avait devant lui, la marche que devait suivre
+l'armée, les villes ou les villages où elle devait faire halte, et
+marquait les chemins par lesquels les vivres nécessaires à la
+subsistance de trente mille hommes pouvaient arriver.</p>
+
+<p>La carte revue par M. d'Escures, comme nous l'avons dit, relevait avec
+la plus grande exactitude, vallées, montagnes, torrents, et jusqu'aux
+ruisseaux; le cardinal était enchanté, c'était la première carte de
+cette valeur qu'il avait sous les yeux.</p>
+
+<p>Comme Bonaparte, couché sur la carte d'Italie, disait, au mois de mars
+1800, en montrant les plaines de Marengo: C'est ici que je battrai
+Mélas, le cardinal de Richelieu, autant homme de guerre qu'il était peu
+homme d'Eglise, le cardinal de Richelieu disait d'avance: C'est ici que
+je battrai Charles-Emmanuel.</p>
+
+<p>Puis, dans sa joie, se retournant vers M. de Pontis:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le vicomte, lui dit-il, vous êtes non-seulement un fidèle,
+mais un habile serviteur du roi, et la guerre finie à notre avantage,
+comme nous l'espérons, vous aurez droit à une récompense. Cette
+récompense, vous me la demanderez, et si elle est, comme je n'en doute
+pas, dans la mesure de mes moyens, cette récompense vous est accordée
+d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit M. de Pontis en s'inclinant, tout homme a son
+ambition, les uns dans la tête, les autres dans le c&oelig;ur, et le <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> moment
+venu, puisque j'ai permission de Votre Eminence, je lui ouvrirai mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le cardinal, vous êtes amoureux, vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aimez au-dessus de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comme nom peut-être, mais pas comme position de fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi puis-je vous servir en pareille occurrence?</p>
+
+<p>&mdash;Le père de celle que j'aime est un fidèle serviteur de Votre Eminence,
+qui ne fera rien qu'avec sa permission.</p>
+
+<p>Le cardinal réfléchit un instant comme si un souvenir se présentait à sa
+mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, n'est-ce pas vous, mon cher vicomte, qui avez, il y a un
+an à peu près, amené en France et conduit près de la reine Mlle Isabelle
+de Lautrec?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, dit le vicomte de Pontis en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dès cette époque, Mlle de Lautrec n'avait-elle point été
+présentée à Sa Majesté comme votre fiancée.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ma fiancée, non, monseigneur, comme ma promise, oui. Et, en
+effet, M. de Lautrec, au premier mot que je lui avais dit de mon amour
+pour sa fille m'avait répondu: «Isabelle n'a que quinze ans, vous avez,
+de votre côté un chemin à faire; dans deux ans, quand les affaires
+d'Italie seront arrangées, nous reparlerons de cela, et si vous aimez
+toujours Isabelle, si vous avez l'agrément du cardinal, je serai heureux
+de vous appeler mon fils.»</p>
+
+<p>&mdash;Et Mlle de Lautrec est-elle entrée pour quelque chose dans les
+promesses de son père?</p>
+
+<p>&mdash;Mlle de Lautrec, quand je lui ai parlé de mon amour et quand elle a su
+que j'étais autorisé par son père à lui parler, m'a répondu, je devrais
+dire s'est contentée de me répondre que son c&oelig;ur était libre, et
+qu'elle respectait trop son père pour ne pas obéir à ses volontés.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle époque vous a-t-elle dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un an, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis l'avez-vous revue?</p>
+
+<p>&mdash;Rarement.</p>
+
+<p>&mdash;Et, quand vous l'avez revue, lui avez-vous parlé de votre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quatre jours seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a rougi et a balbutié quelques paroles dont j'ai attribué
+l'embarras à son émotion.</p>
+
+<p>Le cardinal sourit; et à lui-même:&mdash;Il me semble, dit-il, qu'elle a
+oublié ce détail dans sa confession.</p>
+
+<p>Le vicomte de Pontis regarda le cardinal avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Eminence aurait-elle quelque objection à faire à mes désirs?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune, vicomte, aucune; faites-vous aimer de Mlle de Lautrec, et,
+s'il y a empêchement à votre bonheur, cet empêchement ne viendra point
+de moi.</p>
+
+<p>La sérénité reparut sur le visage du vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monseigneur, dit-il en s'inclinant.</p>
+
+<p>En ce moment la pendule sonnait deux heures du matin.</p>
+
+<p>Le cardinal congédia le vicomte avec une certaine tristesse, car,
+d'après les aveux que lui avait faits Isabelle, il comprenait qu'il lui
+serait difficile, impossible même de donner à ce bon serviteur la
+récompense qu'il ambitionnait.</p>
+
+<p>Il se préparait à remonter dans sa chambre, lorsque la porte de
+l'appartement de Mme de Combalet s'ouvrit et que celle-ci, la bouche et
+les yeux souriants, apparut sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;O chère Marie, dit le cardinal, est-ce raisonnable de veiller jusqu'à
+une pareille heure de la nuit, quand depuis trois heures et plus vous
+devriez être dans votre chambre à vous reposer?</p>
+
+<p>&mdash;Cher oncle, dit Mme de Combalet, la joie comme le chagrin empêche de
+dormir, et je n'eusse pas fermé l'&oelig;il sans vous féliciter de votre
+succès. Lorsque vous êtes triste, vous me laissez partager votre
+tristesse; quand vous êtes victorieux, car c'est une victoire, n'est-ce
+pas, que vous avez obtenue aujourd'hui?...</p>
+
+<p>&mdash;Une véritable victoire, Marie, dit le cardinal, le c&oelig;ur dilaté et en
+respirant à pleine poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Mme de Combalet, quand vous êtes victorieux,
+laissez-moi partager votre triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, vous avez raison de réclamer une part de ma joie, car vous y
+avez droit, ma chère Marie; vous faites partie de ma vie, et, par
+conséquent, vous avez votre part faite d'avance de ce qui m'arrive
+d'heureux ou de malheureux. Or, aujourd'hui seulement et pour la
+première fois, je respire librement; cette fois, je n'ai pas eu besoin
+pour monter un degré de plus, de mettre le pied sur la première marche
+de l'échafaud d'un de mes ennemis,&mdash;victoire d'autant plus belle, Marie,
+qu'elle est toute pacifique et due à la seule persuasion,&mdash;les esclaves
+que l'on soumet par la force restent nos ennemis <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> ,&mdash;ceux que l'on soumet
+par le raisonnement deviennent vos apôtres.&mdash;Oh! si Dieu m'aide, dans
+six mois, ma chère Marie, il y aura une puissance crainte et respectée
+de toutes les autres puissances. Cette puissance sera la France, car,
+dans six mois, que la Providence continue d'écarter de moi ces deux
+femmes perfides, dans six mois le siége de Cazal sera levé, Mantoue
+secourue et les protestants du Languedoc, voyant revenir l'Italie et se
+tourner contre eux notre armée victorieuse, demanderont la paix sans
+qu'il soit besoin, je l'espère, de leur faire la guerre, et alors le
+pape ne pourra pas refuser de me faire légat, légat <i>a latere</i>, légat à
+vie, et je tiendrai à la fois dans ma main le pouvoir temporel et le
+pouvoir spirituel, car, je l'espère, le roi est bien à moi maintenant,
+et à moins qu'il ne se rencontre sur ma route ce fétu de paille
+invisible, ce grain de sable inaperçu qui font chavirer les plus grands
+projets, je suis maître de la France et de l'Italie. Embrassez-moi,
+Marie, et dormez du sommeil que vous méritez si bien. Quant à moi, je ne
+dirai pas: Je vais dormir, mais je vais essayer de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous serez brisé demain.</p>
+
+<p>&mdash;Non. La joie tient lieu de sommeil, et jamais je ne me suis si bien
+porté.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous que demain, en m'éveillant, j'entre chez vous, mon cher
+oncle, pour savoir comment vous avez passé la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Entre, entre, et que mon soleil levant, comme mon soleil couchant,
+soit un regard de tes beaux yeux; et alors je serai sûr d'avoir une
+belle journée, comme je suis sûr d'avoir une belle nuit.</p>
+
+<p>Et embrassant Mme de Combalet au front, il la conduisit jusqu'à la porte
+de sa chambre et demeura sur le seuil, la regardant jusqu'à ce qu'elle
+se fût perdue dans la pénombre de l'escalier.</p>
+
+<p>Alors seulement le cardinal referma la porte et s'apprêta à monter à son
+tour à son appartement; mais au moment où il allait sortir de son
+cabinet, il entendit frapper un petit coup à la porte qui donnait chez
+Marion Delorme.</p>
+
+<p>Il crut s'être trompé, s'arrêta et écouta de nouveau; cette fois les
+coups redoublèrent de rapidité et de force; il n'y avait point à s'y
+tromper, quelqu'un heurtait à la porte de communication qui donnait du
+cabinet dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>Richelieu donna un tour de clef à la porte par laquelle il allait
+sortir, alla pousser le verrou des autres portes, et, s'approchant de
+l'entrée secrète perdue dans la boiserie:</p>
+
+<p>&mdash;Qui frappe? demanda-t-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! répondit une voix de femme. Etes-vous seul?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-moi alors. J'ai à vous communiquer quelque chose que je crois
+d'une certaine importance.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda autour de lui pour voir s'il était bien seul en
+effet; puis, poussant le ressort, il ouvrit le passage secret dans
+lequel apparut un beau jeune homme frisant une fausse moustache.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, c'était Marion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, beau page, dit Richelieu souriant; j'avoue que, si
+j'attendais quelqu'un à cette heure, ce n'était pas vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit: A quelque heure que ce soit, quand vous aurez
+quelque chose d'important à me dire, si je ne suis pas dans mon cabinet,
+sonnez; si j'y suis, frappez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, ma chère Marion, et je vous remercie de vous en
+souvenir.</p>
+
+<p>Et s'asseyant, le cardinal fit signe à Marion de s'asseoir près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sous ce costume! fit Marion, en riant et pirouettant sur la pointe du
+pied pour montrer au cardinal toutes les élégances de sa personne, même
+sous un habit qui n'était pas celui de son sexe;&mdash;non, ce serait manquer
+de respect à Votre Eminence; je resterai debout, s'il vous plaît,
+monseigneur, pour vous faire mon petit rapport à moins que vous n'aimiez
+mieux que je vous parle un genou en terre; mais alors ce serait une
+confession, et non pas un rapport, et cela nous entraînerait trop loin
+tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez comme vous voudrez; Marion, dit le cardinal, laissant percer
+une certaine inquiétude sur son front; car si je ne me trompe, vous
+m'avez demandé cette entrevue pour me préparer à une mauvaise nouvelle,
+et les mauvaises nouvelles, comme il faut y parer, on ne les sait jamais
+trop tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais dire si la nouvelle est mauvaise; mon instinct de femme
+me dit qu'elle n'est pas bonne. Vous apprécierez.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Eminence a appris que le roi était brouillé avec son favori, M.
+Baradas.</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt que M. Baradas était brouillé avec le roi.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'est plus juste, puisque c'était M. Baradas qui boudait le
+roi. Eh bien, ce soir, pendant que le roi était avec son fou l'Angély,
+les deux reines sont entrées, et après une demi-heure environ, sont
+sorties; elles étaient fort émues et ont causé un instant avec Mgr le
+duc d'Orléans; après quoi M. le duc d'Orléans s'est entretenu près <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> d'un
+quart d'heure, dans l'embrasure d'une fenêtre, avec M. Baradas: on
+paraissait discuter. Enfin le prince et le page sont tombés d'accord,
+tous deux sont sortis ensemble, Monsieur est resté dans le corridor
+jusqu'à ce qu'il eût vu entrer Baradas chez le roi; après quoi il a
+disparu à son tour dans le corridor qui conduit à l'appartement des deux
+reines.</p>
+
+<p>Le cardinal resta pensif pendant un instant, puis regardant Marion sans
+se donner la peine de dissimuler son inquiétude:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me donnez des détails d'une précision telle, dit-il, que je ne
+vous demande pas si vous êtes sûre de leur exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de cacher à Votre
+Eminence de qui je les tiens.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'y a pas d'indiscrétion, ma belle amie, je serais, je vous
+l'avoue, bien aise de le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement il n'y a pas d'indiscrétion, mais je suis convaincue que
+je rends service à celui qui me les a donnés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelqu'un qui désire que Votre Eminence le tienne pour son
+dévoué serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit page du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais et je ne le connais pas, tant il y a qu'il est venu chez
+moi ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir ou cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Contentez-vous de ce que je vous dirai, monseigneur. Il est donc venu
+chez moi ce soir et m'a raconté cette histoire toute chaude. Il sortait
+du Louvre. En allant chez son camarade Baradas, il avait vu les deux
+reines sortant de chez Sa Majesté. Elles étaient si préoccupées qu'elles
+ne l'ont pas vu, lui; il a continué son chemin, après les avoir vues,
+dans un entre-deux de portes, parler avec M. le duc d'Orléans. Puis il
+est entré chez Baradas; le page boudait toujours et disait que le
+lendemain il quitterait le Louvre. Au bout d'un instant Monsieur est
+entré. Il n'a pas fait attention au petit Saint-Simon. Lui, s'est tenu
+coi; et, comme je vous l'ai dit, il a vu son camarade causer avec le
+prince dans l'embrasure d'une fenêtre, puis tous deux sortir, Baradas
+entrer chez le roi, et Monsieur courir, selon toute probabilité, rendre
+compte de sa bonne réussite aux reines.</p>
+
+<p>&mdash;Et le petit Saint Simon est venu vous dire tout cela pour que la chose
+me fût répétée, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh ma foi, je vais vous répéter ses propres paroles: «Ma chère Marion,
+a-t-il dit, je crois qu'il y a dans toutes ces allées et ces venues, une
+machination contre M. le cardinal de Richelieu; on vous dit de ses
+bonnes amies, je ne vous demande pas si c'est ou si ce n'est pas vrai,
+mais si c'est vrai, prévenez-le et dites-lui que je suis son humble
+serviteur.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est un garçon d'esprit, et je ne l'oublierai point à l'occasion,
+dites-le lui de ma part; et quant à vous, ma chère Marion, je cherche
+comment je pourrai vous prouver ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;J'y aviserai; mais en attendant....</p>
+
+<p>Le cardinal tira de son doigt un diamant magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, continua-t-il, prenez ce diamant en mémoire de moi.</p>
+
+<p>Mais Marion, au lieu de tendre la main, la mettait derrière son dos.</p>
+
+<p>Le cardinal la lui prit, en tira lui-même le gant et lui mit le diamant
+au doigt.</p>
+
+<p>Puis, lui baisant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Marion, dit-il, soyez-moi toujours aussi bonne amie que vous l'êtes,
+et vous ne vous en repentirez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, lui dit Marion, je trompe parfois mes amants, mes amis
+jamais.</p>
+
+<p>Et le poing sur la hanche, le chapeau à plume à la main, l'insouciance
+de la jeunesse et de la beauté au front, le sourire de l'amour et de la
+volupté sur les lèvres, tirant sa révérence comme eût fait un véritable
+page, elle rentra chez elle, regardant son diamant et chantant une
+villanelle de Desportes.</p>
+
+<p>Le cardinal resta seul, et passant sa main sur son front assombri.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, dit-il, le fétu de paille invisible, voilà le grain de
+sable inaperçu!</p>
+
+<p>Puis avec une expression de mépris impossible à rendre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, un Baradas!!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch38" id="ch38"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<h3>LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU.</h3>
+
+<p>Le cardinal passa une nuit très agitée, comme l'avait pensé la belle
+Marion, qui ne se mettait en contact avec lui que dans les grandes
+circonstances. La nouvelle apportée par elle était grande: Le roi
+raccommodé avec son favori par l'entremise de Monsieur, l'ennemi acharné
+du cardinal. C'était une vaste porte ouverte aux conjectures fâcheuses.
+Aussi le cardinal examina-t-il la question sur toutes ses faces, et le
+lendemain, nous ne dirons pas <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> lorsqu'il s'éveilla, mais lorsqu'il se
+leva, avait-il un parti arrêté d'avance pour chaque éventualité.</p>
+
+<p>Vers neuf heures du matin, on annonça un messager du roi. Le messager
+fut introduit dans le cabinet du cardinal, où celui-ci était déjà
+descendu. Il remit avec un profond salut un pli, cacheté d'un grand
+sceau rouge à Son Eminence, laquelle, et sans savoir ce que la lettre
+contenait, lui remit, comme c'était son habitude de faire à tout
+courrier venant de la part du roi, une bourse contenant vingt pistoles;
+le cardinal avait pour ces occasions des bourses toutes préparées dans
+son tiroir.</p>
+
+<p>Un coup d'&oelig;il jeté sur la lettre avait appris au cardinal qu'elle
+venait directement du roi; car il avait reconnu que l'adresse elle-même
+était de l'écriture de Sa Majesté; il invita donc le messager à attendre
+dans le cabinet de son secrétaire Charpentier, dans le cas où il aurait
+une réponse à faire.</p>
+
+<p>Puis, comme l'athlète qui prend ses forces pour la lutte matérielle se
+frotte d'huile, lui, pour la lutte morale, se recueillit un instant,
+passa son mouchoir sur son front humide de sueur, et s'apprêta à rompre
+le cachet.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, sans qu'il le remarquât, une porte s'était ouverte,
+et la tête inquiète de Mme de Combalet était apparue par
+l'entrebâillement de cette porte. Elle avait su par Guillemot que son
+oncle avait mal dormi et, par Charpentier, qu'un message du roi était
+arrivé.</p>
+
+<p>Elle s'était alors hasardée à entrer, sans être appelée, dans le cabinet
+de son oncle, sûre qu'elle était d'ailleurs d'y être toujours la bien
+venue.</p>
+
+<p>Mais voyant le cardinal assis et tenant à la main une lettre qu'il
+hésitait à ouvrir, elle comprit ses angoisses et, quoiqu'elle ignorât la
+visite de Marion Delorme, elle devina qu'il avait dû se passer quelque
+chose de nouveau.</p>
+
+<p>Enfin Richelieu ouvrit le message.</p>
+
+<p>Le cardinal lisait, et, quelque chose comme une ombre, à mesure qu'il
+lisait, s'étendait sur son front.</p>
+
+<p>Elle se glissa, sans bruit, le long de la muraille et, à quelques pas de
+lui, s'appuya sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Le cardinal avait fait un mouvement, mais comme ce mouvement était resté
+silencieux, Mme de Combalet crut n'avoir pas été vue.</p>
+
+<p>Le cardinal lisait toujours, seulement, de dix secondes en dix secondes,
+il s'essuyait le front.</p>
+
+<p>Il était évidemment en proie à une vive angoisse.</p>
+
+<p>Mme de Combalet s'approcha de lui, elle entendit siffler sa respiration
+haletante.</p>
+
+<p>Puis il laissa retomber sur son bureau la main qui tenait la lettre et
+qui semblait n'avoir plus la force de la porter.</p>
+
+<p>Sa tête se tourna lentement du côté de sa nièce et lui laissa voir son
+visage pâle et agité par des mouvements fébriles, tandis qu'il lui
+tendait une main frissonnante.</p>
+
+<p>Mme de Combalet se précipita sur cette main et la baisa.</p>
+
+<p>Mais le cardinal passa son bras autour de sa taille, l'approcha de lui,
+la serra contre son c&oelig;ur et, de l'autre main, lui donnant la lettre en
+essayant de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lui dit-il.</p>
+
+<p>Mme de Combalet lut tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez tout haut, lui dit le cardinal, j'ai besoin d'étudier froidement
+cette lettre, le son de votre voix me rafraîchira.</p>
+
+<p>Mme de Combalet lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«Monsieur le cardinal et bon ami,</p>
+
+ <p>«Après avoir mûrement réfléchi à la situation intérieure et
+ extérieure, les trouvant toutes deux également graves, mais jugeant
+ que des deux questions, la question intérieure est la plus importante,
+ à cause des troubles que suscitent au c&oelig;ur du royaume M. de Rohan et
+ ses huguenots, nous avons décidé, ayant toute confiance dans ce génie
+ politique dont vous nous avez si souvent donné la preuve, que nous
+ vous laisserions à Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre
+ absence, tandis que nous irions, avec notre frère bien-aimé Monsieur
+ pour lieutenant général, et MM. d'Angoulême, de Bassompierre, de
+ Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le siége de Cazal,
+ en passant, de gré ou de force, à travers les Etats de M. le duc de
+ Savoie, nous réservant, par des courriers qui vous seront envoyés tous
+ les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander
+ des vôtres, et de recourir en cas d'embarras à vos bons conseils.</p>
+
+ <p>«Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous
+ faire donner un état exact des troupes composant votre armée, des
+ pièces d'artillerie en état de faire la campagne et des sommes qui
+ peuvent être mises à notre disposition, tout en conservant celles que
+ vous croirez nécessaires aux besoins de votre ministère.</p>
+
+ <p>«J'ai longtemps réfléchi avant de prendre la décision dont je vous
+ fais part, car je me rappelais les paroles du grand poète italien
+ forcé de rester à Florence à cause des troubles qui l'agitaient, et
+ cependant désireux d'aller à Venise pour y terminer une négociation
+ importante.&mdash;Si je reste, qui ira? Si je pars, <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> qui restera? Plus
+ heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et
+ bon ami, un autre moi-même, et en vous laissant à Paris, je puis à la
+ fois <i>rester</i> et <i>partir</i>.</p>
+
+ <p>«Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la présente n'étant à autre fin,
+ je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.</p>
+
+ <p class="right3">«Votre affectionné,</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Louys.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>La voix de Mme de Combalet s'était altérée au fur et à mesure qu'elle
+avançait dans cette lecture, et, en arrivant aux dernières lignes, à
+peine était-elle compréhensible. Mais quoique le cardinal ne l'eût lue
+qu'une fois, elle s'était gravée dans son esprit d'une manière
+ineffaçable, et c'était en effet pour calmer son agitation qu'il avait
+invoqué le secours de la douce voix de Mme de Combalet, qui faisait sur
+ses nombreuses irritations le même effet que la harpe de David sur les
+démences de Saül.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut fini, elle laissa tomber sa joue sur la tête du
+cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, les méchants! ils ont juré de vous faire mourir à la
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voyons, que ferais-tu à ma place, Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas sérieusement que vous me consultez, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Très sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;A votre place, moi?</p>
+
+<p>Elle hésita.</p>
+
+<p>&mdash;A ma place, toi? voyons, achève.</p>
+
+<p>&mdash;A votre place, je les abandonnerais à leur sort. Vous n'étant plus là,
+nous verrons un peu comment ils s'en tireront.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton avis, Marie?</p>
+
+<p>Elle se redressa, et appelant à elle toute son énergie:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est mon avis, dit-elle, tous ces gens-là, rois, reines,
+princes, sont indignes de la peine que vous prenez pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors que ferons-nous, si je quitte tous ces gens-là, comme tu les
+appelles?</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons dans une de vos abbayes, dans une des meilleures, et nous y
+vivrons tranquilles, moi vous aimant et vous soignant, vous tout à la
+nature et à la poésie, faisant ces vers qui vous reposent de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es la consolation en personne, ma bien-aimée Marie, et je t'ai
+toujours trouvée bonne conseillère. Cette fois, d'ailleurs, ton avis est
+d'accord avec ma volonté. Hier soir, après ta sortie de mon cabinet,
+j'ai été prévenu, ou à peu près, de ce qui se tramait contre moi. J'ai
+donc eu toute la nuit pour me préparer au coup qui me frappe, et
+d'avance ma résolution était prise.</p>
+
+<p>Il allongea la main, tira une feuille de papier et écrivit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«Sire!</p>
+
+ <p>«J'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de
+ confiance que veut bien me donner Votre Majesté; mais je ne puis par
+ malheur, l'accepter. Ma santé déjà chancelante s'est encore empirée
+ pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons mené à
+ bonne fin. Mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma
+ famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que
+ peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la
+ campagne. Je me retire donc, Sire, à ma maison de Chaillot, que
+ j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire,
+ de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant à me croire
+ le plus humble et surtout le plus fidèle de vos sujets.</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Armand</span>, cardinal de Richelieu.»</p>
+</div>
+
+<p>Mme Combalet s'était éloignée par discrétion, il la rappela d'un signe
+et lui tendit le papier; à mesure qu'elle le lisait, de grosses larmes
+silencieuses coulaient sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pleurez, lui dit le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, et de saintes larmes!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous de saintes larmes, Marie?</p>
+
+<p>&mdash;Celles que l'on verse, la joie dans le c&oelig;ur, sur l'aveuglement de son
+roi et le malheur de son pays.</p>
+
+<p>Le cardinal releva la tête et posa la main sur le bras de sa nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Vous avez raison, dit-il; mais Dieu, qui abandonne parfois les
+rois, n'abandonne pas aussi facilement les royaumes. La vie des uns est
+éphémère, celle des autres dure des siècles. Croyez-moi, Marie, la
+France tient une place trop importante en Europe, et elle a un rôle trop
+nécessaire à jouer dans l'avenir, pour que le Seigneur détourne son
+regard d'elle. Ce que j'ai commencé, un autre l'achèvera, et ce n'est
+pas un homme de plus ou de moins qui peut changer ses destinées.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, est-il juste, dit Mme de Combalet, que l'homme qui a préparé les
+destinées de son pays ne soit pas celui qui les accomplisse, et que le
+travail et la lutte ayant été pour l'un, la gloire soit pour l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez, Marie, dit le cardinal, dont le front se rassérénait de
+plus en plus, vous venez de toucher là, sans y songer, la grande énigme
+que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux
+angles des prospérités qui s'écroulent, pour faire <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> place aux infortunes
+non méritées&mdash;ce sphinx, on l'appelle le Doute.&mdash;Pourquoi Dieu,
+demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprême justice, est-il parfois,
+ou plutôt paraît-il être, l'injustice suprême?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me révolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche à le
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu a le droit d'être injuste, Marie, car tenant l'éternité dans sa
+main, il a l'avenir pour réparer ses injustices. Si nous pouvions
+pénétrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui paraît
+injuste à nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus sûrement à son but.
+Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question fût jugée entre
+Sa Majesté, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille?
+sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France,
+or qui sera contre moi, Dieu étant pour moi?</p>
+
+<p>Il frappa sur un timbre; au deuxième coup, son secrétaire Charpentier
+parut.</p>
+
+<p>&mdash;Charpentier, dit-il, faites dresser à l'instant même la liste des
+hommes en état de marcher pour la campagne d'Italie et des pièces
+d'artillerie en état de servir. Il me faut cette liste dans un quart
+d'heure.</p>
+
+<p>Charpentier s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et
+au-dessous de la ligne de sa démission, il écrivit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p><i>P. S.</i>&mdash;Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant
+ l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme
+ restant des six millions empruntés sur ma garantie&mdash;le cardinal
+ consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui&mdash;elle monte à
+ trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une
+ caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la
+ clef à Votre Majesté.</p>
+
+ <p>N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport
+ des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes
+ ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à
+ Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que
+ j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
+ travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à
+ elle.</p>
+
+ <p>Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire
+ prendre possession de ma maison.</p>
+
+ <p>Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en
+ osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de
+ Votre Majesté,</p>
+
+ <p class="right">Armand &dagger; <span class="smcap">Richelieu</span>.</p>
+</div>
+
+<p>A mesure qu'il écrivait, le cardinal répétait tout haut ce qu'il venait
+d'écrire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum
+à sa nièce pour lui apprendre ce qu'il contenait.</p>
+
+<p>En ce moment, Charpentier lui apportait l'état demandé.&mdash;35,000 hommes
+étaient disponibles, 70 pièces de canons étaient en état de faire
+campagne.</p>
+
+<p>Le cardinal joignit l'état à la lettre, mit le tout sous enveloppe,
+appela le messager et lui donna le pli en disant.</p>
+
+<p>&mdash;A Sa Majesté en personne.</p>
+
+<p>Et il ajouta une seconde bourse à la première.</p>
+
+<p>La voiture, d'après les ordres donnés par le cardinal, était tout
+attelée. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose
+que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de
+Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emmenât,
+près du cocher, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;A Chaillot!</p>
+
+<p>&mdash;Puis, se retournant vers sa nièce, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-même à Chaillot,
+dans quatre nous partons pour mon évêché de Luçon.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch39" id="ch39"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h3>LES OISEAUX DE PROIE.</h3>
+
+<p>Comme on vient de le voir, le conseil donné par le duc de Savoie avait
+complétement réussi. «Si la campagne d'Italie est résolue malgré mon
+opposition, avait-il dit dans sa lettre secrète à Marie de Médicis,
+obtenez pour monsieur le duc d'Orléans, sous le prétexte de s'éloigner
+de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'armée. Le cardinal,
+dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son
+siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission. Une
+seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»</p>
+
+<p>Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la
+décision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose
+singulière, la meilleure harmonie du monde semblait régner entre les
+augustes personnages qui l'attendaient.</p>
+
+<p>Ces augustes personnages étaient: le roi, la reine-mère, la reine Anne
+et Monsieur.</p>
+
+<p>Monsieur avait feint avec la reine-mère une réconciliation moins sincère
+que ne l'était sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens,
+Monsieur haïssait indifféremment tout le monde; c&oelig;ur lâche et déloyal, <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+méprisé de tous, il devinait ce mépris à travers les louanges et le
+sourire, et rendait ce mépris en haine.</p>
+
+<p>Le lieu de la réunion était le boudoir voisin de la chambre de la reine
+Anne, où nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dépravation de
+sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils.</p>
+
+<p>Dans les chambres du roi, de Marie de Médicis, de M. le duc d'Orléans,
+se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prêts à exécuter
+les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et
+Baradas, remonté au comble de la puissance; dans la chambre du duc
+d'Orléans, le médecin Senelle à qui du Tremblay avait soustrait la
+fameuse lettre en chiffres où Monsieur était invité, en cas de disgrâce,
+à passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue,
+gardait près de lui ce valet de chambre qui, vendu à l'Éminence grise,
+l'avait déjà trahi et, ayant été bien récompensé de sa trahison, se
+tenait prêt à trahir encore.</p>
+
+<p>Quant à la reine Anne, elle n'était point en arrière des autres, et
+tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite
+naine Gretchen, de la fidélité de laquelle, on s'en souvient, avait
+répondu l'infante Claire-Eugénie qui lui en avait fait cadeau, et que,
+grâce à l'exiguïté de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant
+passer là où ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire.</p>
+
+<p>Vers dix heures et demie&mdash;on se rappelle que le cardinal l'avait fait
+attendre&mdash;le messager arriva. Comme l'ordre avait été donné par le roi
+de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui
+avait été faite par le cardinal de ne remettre sa réponse qu'au roi, il
+n'éprouva aucun retard et put immédiatement exécuter sa double mission.</p>
+
+<p>Le roi prit la lettre avec une émotion visible, tandis que chacun fixait
+avec anxiété les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces
+haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager.</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal ne vous a rien chargé de me dire de vive voix?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, Sire, sinon de présenter ses humbles respects à Votre Majesté et
+de ne remettre cette lettre qu'à elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le roi, allez!</p>
+
+<p>Le messager se retira.</p>
+
+<p>Le roi ouvrit la lettre et s'apprêta à la lire.</p>
+
+<p>&mdash;Tout haut, Sire, tout haut, s'écria la reine Marie, d'une voix où, par
+une singulière pondération de deux éléments opposés, le commandement se
+joignait à la prière.</p>
+
+<p>Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture à haute voix
+n'avait point ses inconvénients?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mêmes
+intérêts?</p>
+
+<p>Un léger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-être
+pas entièrement sur ce dernier point l'opinion de sa mère; mais, soit
+déférence à son désir, soit habitude d'obéissance, il commença de lire
+cette lettre que nos lecteurs connaissent déjà, mais que nous remettons
+sous leurs yeux pour les faire assister à l'effet qu'elle produisit sur
+les différents auditeurs appelés à l'écouter.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«<span class="smcap">Sire!</span>...</p>
+</div>
+
+<p>A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son
+papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'étaient
+pas évanouis comme des fantômes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous écoutons, Sire, dit la reine-mère avec impatience.</p>
+
+<p>Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-être il
+comprenait, au point de vue de la royauté, la gravité du fait qui
+s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine
+altération dans la voix:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime
+ et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté...</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Marie de Médicis, incapable de contenir son impatience, il
+accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, madame, dit le roi, il y a un <i>mais</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, lisez, Sire, lisez!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas.</p>
+
+<p>Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait à toute chose.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p><i>«Mais je ne puis par malheur l'accepter.</i></p>
+</div>
+
+<p>Ah! il refuse, s'écrièrent ensemble la reine-mère et Monsieur,
+incapables de se contenir!</p>
+
+<p>Le roi fit un mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-nous, Sire, dit la reine-mère, et continuez, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Médicis, mais plus
+maîtresse d'elle-même par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya
+sa blanche main frissonnante d'émotion sur la robe de satin noir de sa
+belle-mère, pour lui recommander la circonspection et le silence.</p>
+
+<p>Le roi reprit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de
+ La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne fin <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> mais cet
+ effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis
+ exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me
+ donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Marie de Médicis en respirant à pleine poitrine, qu'il se
+repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! ma mère! dit le duc d'Orléans, qui voyait avec inquiétude
+s'irriter l'&oelig;il du roi.</p>
+
+<p>Anne pressa plus fortement le genou de Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit celle-ci, incapable de se maîtriser, vous ne saurez jamais
+tout ce que j'ai à reprocher à cet homme, mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil froncé; si fait, madame,
+<i>je le sais</i>, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il
+continua avec une impatience mal réprimée.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée
+ dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien
+ accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble,
+ et surtout le plus fidèle de vos sujets.</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Armand</span>, cardinal de Richelieu.»</p>
+</div>
+
+<p>Tout le monde se leva d'un même mouvement, croyant la lecture terminée;
+les deux reines s'embrassèrent, et le duc d'Orléans s'approcha du roi
+pour lui baiser la main.</p>
+
+<p>Mais le roi arrêta tout le monde du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum.</p>
+
+<p>Quoique Mme de Sévigné n'eût pas encore dit que c'était dans le
+<i>post-scriptum</i> que se trouvait généralement le point le plus important
+de la lettre, chacun s'arrêta à ses mots: <i>Il y a un post-scriptum</i>, et
+la reine mère ne put s'empêcher de dire à son fils:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa décision,
+vous ne reviendriez pas sur la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai promis, madame, répondit Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutons le post-scriptum, ma mère, dit Monsieur.</p>
+
+<p>Le roi lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«P. S.&mdash;Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant
+ l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme
+ restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois
+ millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une
+ caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la
+ clef à Votre Majesté.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Près de quatre millions, dit la reine Marie de Médicis avec une
+cupidité qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler!</p>
+
+<p>Le roi frappa du pied, le silence se fit.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le
+ transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce
+ importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma
+ maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout
+ ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
+ travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à
+ elle.</p>
+
+ <p>«Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire
+ prendre possession de ma maison.</p>
+
+ <p>«Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me
+ dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre
+ Majesté.»</p>
+
+ <p class="right"><span class="smcap">Armand &dagger; Richelieu.</span></p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le roi, avec l'&oelig;il sombre et la voix rauque, vous voilà
+tous contents, et chacun de vous croit déjà être le maître.</p>
+
+<p>La reine-mère, qui était celle de tous qui comptait le plus sur cette
+royauté, répondit la première.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de maître que
+vous, et que moi, toute la première, donnerai l'exemple de l'obéissance;
+mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le
+cardinal, je me permettrai d'émettre un avis.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien
+venu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de former, séance tenante, un conseil pour diriger les
+affaires intérieures en votre absence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc plus maintenant, à ce que je m'éloigne, madame, les
+mêmes inconvénients, pour mon salut et ma santé, lorsque je dois faire
+la guerre avec mon frère, que lorsque je devais la faire avec M. le
+cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez paru sur ce point si résolu, mon fils, quand vous avez
+résisté à mes prières et à celles de la reine votre épouse, que je n'ai
+pas osé revenir sur ce point.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondit la reine-mère, je ne vois guère que M. le cardinal de
+Bérulle que vous puissiez mettre à la place de M. de Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez M. de La Vieuville aux finances <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> et M. de Marillac aux
+sceaux; on peut les y laisser.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi fit un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et à la guerre? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le maréchal, frère de M. le garde des sceaux. Un pareil
+conseil présidé par vous, mon fils, suffirait, composé d'hommes dévoués,
+à pourvoir à la sûreté de l'Etat.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, dit Monsieur, il y a là deux amirautés, de Lorient et du Ponant,
+dont M. le cardinal a sans doute donné sa démission en même temps que de
+son ministère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, monsieur, qu'il a acheté l'une de M. de Guise et l'autre
+de M. de Montmorency, et qu'il les a payées un million chacune.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on les lui rachètera, dit Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Avec son argent? demanda le roi, à qui un certain instinct de justice
+faisait paraître assez honteuse cette combinaison, dont il savait
+Monsieur parfaitement capable.</p>
+
+<p>Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'éperon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté, je
+rachèterai l'une, et je crois que M. de Condé rachèterait volontiers
+l'autre, à moins que le roi ne préfère que je les rachète toutes deux;
+ce sont d'habitude les frères du roi qui sont grands-amiraux du royaume.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le roi, nous aviserons.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, dit Marie de Médicis, je vous ferai observer, mon fils,
+qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrôleur des finances, en
+possession de la somme laissée en caisse par le cardinal de Richelieu,
+le roi pourrait, sans que personne en sût rien, faire certaines
+largesses qui ne seraient que des actes de justice.</p>
+
+<p>&mdash;Pas à mon frère, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me
+semble; ne disait-il pas tout à l'heure qu'il avait les deux millions
+prêts pour racheter l'amirauté du Ponant et de l'Orient.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien
+trouvé six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je présume, en
+hypothéquant mes biens.</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Médicis, j'avais grand besoin
+des 100,000 livres que j'avais demandées à M. le cardinal, 100,000 sur
+lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je
+comptais donner un à-compte à mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore
+reçu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a exécutés pour
+ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrés à la plus grande gloire
+de la mémoire du roi votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Et en mémoire du roi mon père, dit Louis XIII avec un accent qui fit
+tressaillir Marie de Médicis, vous les aurez, madame.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Anne d'Autriche.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque réclamation du
+même genre à me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez autorisée, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux,
+à rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donné, et dont
+quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les
+pareilles trouvées à grand'peine ont dépassé la somme énorme de 20,000
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixième partie de ce
+qu'il mérite, l'intérêt si sincère que vous prenez à ma santé quand vous
+êtes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en
+faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque
+autre prière à m'adresser?</p>
+
+<p>Anne se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Médicis en prenant la
+parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de récompenser par un don
+d'une dizaine de mille livres le dévouement de sa dame d'honneur, Mme de
+Fargis, laquelle enverrait la moitié de la somme reçue à son mari,
+ambassadeur à Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements
+qu'il reçoit, représenter dignement Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;La demande est si modeste, dit le roi, que je ne saurais la refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à moi, dit Monsieur, j'espère que Votre Majesté sera assez
+généreuse, eu égard au commandement élevé qu'il me donne sous ses
+ordres, de ne point exiger que je fasse la guerre à mes frais, comme
+l'on dit, et voudra bien me faire compter une entrée en campagne de...</p>
+
+<p>Monsieur hésita sur le chiffre.</p>
+
+<p>&mdash;De combien? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, de cent cinquante mille livres au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit le roi avec un léger accent d'ironie, que venant de
+dépenser deux millions pour la charge de deux amirautés, vous vous
+trouviez un peu gêné pour votre entrée en campagne; mais je vous ferai
+observer que M. le cardinal, qui n'était que mon ministre, et qui, lui
+aussi, avait dépensé ces deux millions pour acheter ces mêmes charges de
+MM. de Guise et de Montmorency, au lieu de se faire donner par moi ou
+par la France 150,000 livres pour son entrée en campagne, nous prêtait
+six millions à la France <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> et à moi. Il est vrai qu'il n'était pas mon
+frère, et que la parenté se paye.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Marie de Médicis, si l'argent ne va point à votre famille,
+mon fils, à qui ira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame, dit Louis XIII, et nous avons là-dessus un
+emblème. C'est le pélican qui, n'ayant plus de nourriture à donner à ses
+enfants, leur donne son propre sang. Il est vrai que c'est à ses enfants
+qu'il le donne. Il est vrai que je n'ai pas d'enfant, moi! mais s'il
+n'avait pas d'enfant, peut-être le pélican donnerait-il son sang à sa
+famille. <i>Votre fils</i>, madame, aura ses cent cinquante mille livres
+d'entrée en campagne.</p>
+
+<p>Louis XIII appuya sur le mot <i>votre fils</i>, car, en effet, tout le monde
+savait que Gaston était le fils bien-aimé de Marie de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Marie; cependant, moi aussi j'ai un fidèle serviteur que je
+voudrais récompenser, et, quoique aucune récompense ne paie un
+dévouement aussi absolu que le sien, on m'a toujours objecté, lorsque
+j'ai demandé quelque chose pour lui, la pénurie d'argent dans laquelle
+on se trouvait; aujourd'hui que la Providence veut que cet argent qui
+nous manquait...</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, madame, fit le roi, vous avez dit la Providence; c'est
+de M. le cardinal et non de la Providence que vient cet argent; si vous
+confondiez l'un avec l'autre, et que M. le cardinal devînt pour vous la
+Providence, nous serions des impies de nous révolter contre lui, car ce
+serait nous révolter contre elle.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, mon fils, je vous ferai observer que, dans la répartition
+de vos grâces, M. Vauthier n'a rien obtenu.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui accorde la même somme que j'ai accordée à l'amie de la reine, à
+madame de Fargis; mais arrêtez-vous là, je vous prie, car sur les trois
+millions huit cent quatre-vingt mille livres que la Providence, non, je
+me trompe, que M. le cardinal nous laisse, voilà déjà deux cent quarante
+mille livres enlevés, et l'on doit bien compter que moi aussi, j'ai
+quelques serviteurs fidèles à récompenser, quand ce ne serait que mon
+fou l'Angély, lequel ne me demande jamais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit la reine, il a la faveur de votre présence.</p>
+
+<p>&mdash;Seule faveur que personne ne lui dispute, ma mère; mais il est midi,
+fit le roi en tirant sa montre de sa poche; à deux heures, je dois
+prendre possession du cabinet de M. le cardinal, et voici M. le premier
+qui gratte à la porte pour m'annoncer que mon dîner est servi.</p>
+
+<p>&mdash;Bon appétit, mon frère, dit Monsieur, qui, se voyant déjà amiral des
+deux amirautés et lieutenant général des armées du roi, avec cent
+cinquante mille livres d'entrée en campagne, était au comble de la joie.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous en souhaiter autant, monsieur, dit le roi,
+car sous ce rapport, Dieu merci, je suis rassuré.</p>
+
+<p>Et sur ce trait, le roi sortit assez étonné que les affaires de l'Etat
+eussent déjà eu l'influence de lui faire retarder son dîner, opération
+qui avait régulièrement lieu de onze heures à onze heures dix minutes du
+matin.</p>
+
+<p>Si le digne médecin Hérouard n'était pas mort depuis six mois, nous
+saurions à une cuillerée de potage et à une guigne sèche près, ce que Sa
+Majesté Louis XIII mangea et but à ce repas qui inaugurait l'ère réelle
+de sa royauté; mais tout ce qui en est parvenu jusqu'à nous, fut qu'il
+dîna en tête à tête avec son favori Baradas; qu'à une heure et demie il
+monta en carrosse, en disant au cocher: Place Royale, hôtel de M. le
+cardinal; et qu'à deux heures précises, conduit par le secrétaire
+Charpentier, il entrait dans le cabinet et s'asseyait dans le fauteuil
+du ministre disgracié, en poussant un soupir de satisfaction et en
+murmurant avec un sourire ces mots dont il ne connaissait ni le poids ni
+la portée:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! je vais donc régner!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch40" id="ch40"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<h3>LE ROI RÈGNE.</h3>
+
+<p>Elevé au milieu des folles dépenses de la régence, où tout l'argent de
+la France s'en allait en fêtes et en carrousels donnés en l'honneur du
+beau cavalier-servant de la reine, parvenu au pouvoir, quand la France,
+appauvrie par le pillage du trésor de Henri IV, à si grand'peine amassé
+par Sully, avait vu tout son or passer aux mains des d'Epernon, des
+Guise, des Condé, de tous ces grands seigneurs enfin qu'il fallait
+acheter à quelque prix que ce fût, pour s'en faire un bouclier contre la
+haine populaire, qui accusait tout haut la reine de l'assassinat de son
+roi, Louis XIII avait toujours vécu pauvrement, jusqu'à l'heure où il
+avait nommé M. de Richelieu son premier ministre. Celui-ci, par une sage
+administration, étudiée sur celle de Sully, jointe à un désintéressement
+plus grand que celui de son prédécesseur, était parvenu à remettre de
+l'ordre dans les finances et à retrouver <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> ce métal que l'on croyait être
+la propriété de la seule Espagne,&mdash;l'or.</p>
+
+<p>Mais à quel prix ce dictateur du désespoir en était-il arrivé là? Il n'y
+avait pas à songer à ce moyen employé en 1789, et qui n'empêcha pas la
+banqueroute de 1795, à taxer les nobles et le clergé. A la première
+proposition qu'il en eût faite, il eût été immédiatement renversé; il
+lui fallut donc, et c'est là où son implacable fermeté le servit, il lui
+fallut l'aller chercher dans les entrailles mêmes de la France, dans le
+peuple, chez les pauvres. Dût le peuple aller toujours maigrissant, il
+lui fallait ruiner la France pour la sauver: à l'occident de l'Anglais,
+à l'orient et au nord de l'Autrichien, au midi de l'Espagnol.</p>
+
+<p>En quatre ans, il augmenta la taille de dix-neuf millions; en effet, il
+fallait créer la flotte, il fallait soutenir l'armée, il fallait fermer
+les yeux à la misère du peuple, ses oreilles aux cris des pauvres. Il
+fallait surtout, n'ayant ni philtre, ni breuvage, ni anneau enchanté, il
+fallait trouver un moyen de s'emparer du roi; ce moyen, Richelieu le
+trouva: Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, il lui en fit avoir.</p>
+
+<p>De là venait l'éblouissement de Louis XIII et son admiration pour son
+ministre.</p>
+
+<p>Comment ne pas admirer, en effet, un homme qui trouvait six millions
+sous sa propre responsabilité, quand le roi, non-seulement sur sa
+parole, mais encore sur sa signature, n'eût pas trouvé cinquante mille
+livres?</p>
+
+<p>Aussi avait-il peine à croire aux trois millions huit cent quatre-vingt
+mille livres de Richelieu.</p>
+
+<p>Donc, la première chose qu'il réclama de Charpentier, ce fut la clef du
+fameux trésor.</p>
+
+<p>Charpentier, sans faire aucune observation, pria le roi de se lever,
+tira le bureau au milieu du cabinet, souleva le tapis sous lequel, la
+veille, le cardinal, aujourd'hui le roi, appuyait ses pieds, découvrit
+une trappe qu'il ouvrit au moyen d'un secret, et qui, en s'ouvrant,
+laissa voir un immense coffre de fer.</p>
+
+<p>Ce coffre, moyennant une combinaison de lettres et de chiffres qu'il fit
+connaître au roi, s'ouvrit avec la même facilité que la trappe, et
+montra aux yeux éblouis de Louis XIII, la somme qu'il était si pressé de
+voir.</p>
+
+<p>Puis, saluant le roi, il se retira respectueusement selon l'ordre qu'il
+en avait préalablement reçu, laissant ces deux majestés, celle de l'or
+et celle du pouvoir, en face l'une de l'autre.</p>
+
+<p>A cette époque, où il n'y avait point de banque, point de
+papier-monnaie, représentant les capitaux, le numéraire était rare en
+France. Les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres du
+cardinal étaient donc représentées par un million à peu près d'or
+monnayé aux effigies de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, par un
+million à peu près de doublons d'Espagne, par sept à huit cent mille
+livres en lingots du Mexique, et le reste par un petit sac de diamants
+dont chacun, entortillé comme un bonbon dans sa papillote, portait sa
+valeur sur une étiquette.</p>
+
+<p>Louis XIII, au lieu du sentiment joyeux qu'il croyait éprouver à la vue
+de l'or, fut atteint, au contraire, d'une indicible tristesse; après
+avoir examiné ces pièces, reconnu leurs différentes effigies, plongé son
+bras dans cette mer aux vagues fauves, pour en connaître la profondeur,
+après avoir pesé dans sa main les lingots d'or, miré au jour la
+limpidité des diamants et remis chaque chose à sa place, il se redressa,
+et, debout, regarda ces millions qui avaient coûté tant de peines à
+celui qui les avait réunis et qui étaient le fruit du dévouement le plus
+pur.</p>
+
+<p>Il songeait avec quelle facilité il avait déjà de cette somme distrait
+trois cent mille livres pour récompenser des dévouements qui lui étaient
+ennemis, ainsi que les haines portées à l'homme de qui il la tenait, et
+il se demandait, quelque résistance qu'il opposât à ces demandes, si,
+dans ses mains, cet or aurait une destination aussi profitable à la
+France et à lui-même que s'il fût resté dans les mains de son ministre.</p>
+
+<p>Puis, sans en tirer un carolus, il frappa deux coups sur le timbre pour
+appeler Charpentier, lui ordonna de refermer le coffre, puis la trappe;
+puis, le coffre et la trappe refermés, il lui en rendit la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne donnerez rien de la somme renfermée dans ce coffre, dit-il,
+que sur un mot écrit par moi.</p>
+
+<p>Charpentier s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui aurai-je à travailler, lui demanda le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le cardinal, répondit le secrétaire, travaillait toujours
+seul.</p>
+
+<p>&mdash;Seul?... et à quoi travaillait-il seul?</p>
+
+<p>&mdash;Aux affaires de l'Etat, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne travaille pas seul aux affaires de l'Etat?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait des agents qui lui faisaient des rapports.</p>
+
+<p>&mdash;Quels étaient ces principaux agents?</p>
+
+<p>&mdash;Le P. Joseph, l'Espagnol Lopez, M. de Souscarrières, puis d'autres
+encore que j'aurai l'honneur de nommer à Votre Majesté au fur et à
+mesure qu'ils se présenteront, ou que je lui présenterai leurs rapports.
+Au reste, tous sont <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> prévenus que c'est à Votre Majesté désormais qu'ils
+auront affaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.</p>
+
+<p>&mdash;En outre, Sire, continua Charpentier, il y a les agents envoyés par M.
+le cardinal aux différentes puissances de l'Europe; M. de Beautru à
+l'Espagne, M. de La Saladie en Italie et M. de Charnassé en Allemagne.
+Des courriers en ont annoncé le retour pour aujourd'hui ou demain au
+plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt leur retour, après leur avoir transmis les ordres de M. le
+cardinal, vous les introduirez près de moi; y a-t-il en ce moment
+quelqu'un qui attende?</p>
+
+<p>&mdash;M. Cavois, capitaine des gardes de M. le cardinal, désirerait avoir
+l'honneur d'être reçu par Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire que M. Cavois était un honnête homme et un brave
+soldat; je serai bien aise de le voir.</p>
+
+<p>Charpentier alla à la porte d'entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Cavois? dit-il.</p>
+
+<p>Cavois parut.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, monsieur Cavois, entrez, lui dit le roi; vous avez désiré me
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Dites; on vous tient pour un bon serviteur, j'aurai plaisir à vous
+l'accorder.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je désire que Votre Majesté veuille bien m'accorder mon congé.</p>
+
+<p>&mdash;Votre congé! et pourquoi? monsieur Cavois.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'étais à M. le cardinal-ministre parce qu'il était
+ministre; mais du moment où M. le cardinal n'est plus ministre, je ne
+suis plus à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que, si Votre Majesté l'exige, je serai forcé de rester à son
+service; mais je la préviens que je ferai un mauvais serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi feriez-vous un mauvais serviteur à mon service, et en
+faisiez-vous un bon à celui de M. le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le c&oelig;ur y était, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il n'y est pas avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Votre Majesté, Sire, je dois avouer qu'il n'y a que le devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous attachait donc si fort à M. le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Le bien qu'il m'avait fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je veux vous faire du bien autant et plus que lui?</p>
+
+<p>Cavois secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus la même chose, répéta le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, le bien se ressent selon le besoin qu'on a qu'il vous soit fait.
+Quand M. le cardinal m'a fait du bien, j'entrais en ménage. M. le
+cardinal m'a aidé à élever mes enfants, et dernièrement encore, il m'a
+accordé, ou plutôt il a accordé à ma femme un privilége sur lequel nous
+gagnerons douze à quinze mille livres par an.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! M. le cardinal accorde aux femmes de ses serviteurs des
+charges de l'Etat qui rapportent de douze à quinze mille livres par an,
+c'est bon à savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit une charge, Sire, j'ai dit un privilége.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce privilége qu'il a accordé à Mme Cavois?</p>
+
+<p>&mdash;Le droit de louer, de compte à demi avec M. Michel, des chaises à
+porteurs dans les rues de Paris.</p>
+
+<p>Le roi réfléchit un instant, regardant en dessous Cavois, debout,
+immobile, tenant son chapeau de la main droite, et collant le petit
+doigt de sa main gauche à la couture de ses chausses.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous donnais dans mes gardes, M. Cavois, le même grade que
+vous avez dans les gardes de M. le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez déjà M. de Jussac, Sire, qui est un officier irréprochable
+et auquel Votre Majesté ne voudrait pas faire de la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai Jussac maréchal-de-camp.</p>
+
+<p>&mdash;Si M. de Jussac, et je n'en doute pas, aime Votre Majesté comme j'aime
+M. le cardinal, il préférera rester capitaine près du roi, que de
+devenir maréchal-de-camp loin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous quittiez le service, monsieur Cavois...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon désir, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous accepterez bien, en récompense du temps que vous avez passé près
+de M. le cardinal, une gratification de quinze cents ou deux mille
+pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Cavois en s'inclinant, du temps que j'ai passé chez M.
+le cardinal, j'ai été récompensé selon mes mérites et au-delà. On va
+faire la guerre, Sire, et pour la guerre il faut de l'argent, beaucoup
+d'argent, gardez les gratifications pour ceux qui se battront et non
+pour ceux qui, comme moi, ayant voué leur fortune à un homme, tombent
+avec cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les serviteurs de M. le cardinal sont-ils comme vous, monsieur
+Cavois?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, Sire, et me tiens même pour un des moins dignes.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous n'ambitionnez, vous ne désirez rien?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Rien, Sire, que l'honneur de suivre M. le cardinal partout où il ira,
+et de continuer à faire partie de sa maison, fût-ce comme le plus humble
+de ses serviteurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, monsieur Cavois, dit le roi piqué de cette persévérance du
+capitaine à tout refuser, vous êtes libre.</p>
+
+<p>Cavois salua, sortit à reculons et heurta Charpentier qui entrait.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur Charpentier, lui cria le roi, refuserez-vous aussi,
+comme M. Cavois, de me servir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire; car j'ai reçu l'ordre de M. le cardinal de demeurer près de
+Votre Majesté jusqu'à ce qu'un autre ministre fût installé en son lieu
+et place, ou que Sa Majesté soit au courant du travail.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand je serai au courant du travail ou qu'un autre ministre sera
+installé, que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderai la permission à Votre Majesté d'aller rejoindre M. le
+cardinal, qui est habitué à mon service.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le roi, si je demandais à M. le cardinal de vous laisser
+près de moi? J'ai besoin, du moment où j'aurais un ministre, qui, ne
+faisant pas tout comme M. le cardinal, me laissera quelque chose à
+faire, d'un homme honnête et intelligent, et je sais que vous réunissez
+ces deux qualités.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne doute pas, Sire, que M. le cardinal n'accordât à l'instant même
+sa demande à Votre Majesté, étant trop peu de chose pour qu'il me
+dispute à son maître et à son roi. Mais alors ce serait moi qui me
+jetterais à vos pieds, Sire; et qui vous dirais: «J'ai un père de
+soixante-dix ans et une mère de soixante. Je puis les abandonner pour M.
+le cardinal qui les a secourus et qui les secourt encore dans leur
+misère; mais le jour où je ne suis plus près de M. le cardinal, ma place
+est près d'eux, Sire, permettez à un fils d'aller fermer les yeux de ses
+vieux parents, et j'en suis certain, Sire, non-seulement Votre Majesté
+m'accorderait ma prière, mais elle y applaudirait.»</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">&mdash;Tes père et mère honoreras</span><br />
+ <span class="i0">Afin de vivre longuement,</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>répondit Louis XIII de plus en plus piqué. Le jour où un nouveau
+ministre sera installé à la place de M. le cardinal, vous serez libre,
+monsieur Charpentier.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je rendre à Votre Majesté la clef qu'elle m'a confiée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, gardez-la, car si M. le cardinal, qui est si bien servi, que le
+roi a à lui envier ses serviteurs, vous l'a remise, c'est qu'elle ne
+pouvait être aux mains d'un plus honnête homme. Seulement, vous
+connaissez mon écriture et mon seing, faites-y honneur.</p>
+
+<p>Charpentier s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas ici, demanda le roi, un certain Rossignol, dont j'ai
+entendu parler, déchiffreur habile, dit-on, de toute lettre secrète?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire le voir.</p>
+
+<p>&mdash;En frappant trois coups sur ce timbre, il viendra; Sa Majesté
+désire-t-elle que je l'appelle ou veut-elle l'appeler elle-même?</p>
+
+<p>&mdash;Frappez, dit le roi.</p>
+
+<p>Charpentier frappa et la porte de Rossignol s'ouvrit.</p>
+
+<p>Rossignol tenait un papier à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je sortir ou demeurer, Sire? demanda Charpentier.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-nous, dit le roi.</p>
+
+<p>Charpentier sortit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qu'on appelle Rossignol? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, répondit le petit homme, tout en continuant de fouiller des
+yeux, le papier.</p>
+
+<p>&mdash;On vous dit habile déchiffreur?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que, sous ce rapport, Sire, je ne crois pas avoir mon
+pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez reconnaître tous les chiffres?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a qu'un que je n'ai pas reconnu jusqu'à présent; mais, avec
+l'aide de Dieu, je le reconnaîtrai comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le dernier chiffre que vous avez reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre du duc de Lorraine à Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, à Son Altesse royale.</p>
+
+<p>&mdash;Et que disait M. de Lorraine à mon frère?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté désire-t-elle le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le lui aller chercher.</p>
+
+<p>Il commença par l'original et lut:</p>
+
+<p><span class="smcap">Jupiter</span>...</p>
+
+<p>«... <i>est chassé de l</i>'OLYMPE..., continua Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Du LOUVRE, fit Rossignol.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi Monsieur sera-t-il chassé de la cour? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il conspire, répondit tranquillement Rossignol.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur conspire et contre qui?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Contre Votre Majesté et contre l'Etat.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que vous me dites-là, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis à Votre Majesté ce qu'elle va lire, si elle continue.</p>
+
+<p>&mdash;«... <i>il peut</i>, reprit Louis XIII, <i>il peut se réfugier
+en</i> <span class="smcap">Crète</span>....</p>
+
+<p>&mdash;En <span class="smcap">Lorraine</span>.</p>
+
+<p>&mdash;«... <span class="smcap">Minos</span>...</p>
+
+<p>&mdash;Le duc <span class="smcap">Charles IV</span>.</p>
+
+<p>&mdash;«<i>lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir; mais la santé
+de</i> <span class="smcap">Céphale</span>...</p>
+
+<p>&mdash;La santé de <span class="smcap">Votre Majesté</span>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qu'on appelle Céphale?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce qu'était Minos, mais j'ai oublié ce que c'était que
+Céphale. Qu'était-ce que Céphale?</p>
+
+<p>&mdash;Un prince thessalien, Sire, époux d'une princesse athénienne
+très-belle, qu'il chassa de sa présence parce qu'elle lui avait été
+infidèle, mais avec laquelle il se raccommoda ensuite.</p>
+
+<p>Louis XIII fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, et ce Céphale, mari d'une femme infidèle avec laquelle il
+s'est raccommodé, malgré son infidélité, c'est moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, c'est vous, répondit tranquillement Rossignol.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! D'ailleurs Votre Majesté va bien voir.</p>
+
+<p>&mdash;Où en étions-nous?</p>
+
+<p>&mdash;«Si Monsieur est chassé du Louvre, il peut se réfugier en Lorraine, le
+duc Charles IV lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la
+santé de <i>Céphale</i>, c'est-à-dire du roi...&mdash;Vous en êtes là, Sire.</p>
+
+<p>Le roi continua:</p>
+
+<p>&mdash;«... <i>ne peut durer</i>...&mdash;Comment ne peut durer!</p>
+
+<p>&mdash;C'est à-dire que Votre Majesté est malade et très malade, de l'avis du
+duc de Lorraine, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le roi, pâlissant, je suis malade et très malade!</p>
+
+<p>Il alla jusqu'à une glace et se regarda, fouilla dans ses poches pour
+chercher des sels; mais n'en trouvant point, il secoua la tête, fit un
+effort sur lui-même, et d'une voix agitée continua de lire.</p>
+
+<p>«... <i>Pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouser</i> <span class="smcap">
+Procris</span>...&mdash;Procris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, <span class="smcap">LA REINE</span>, fit Rossignol, Procris était la femme
+infidèle de Céphale.</p>
+
+<p>&mdash;«... <i>ne ferait-on pas épouser la reine à</i> <span class="smcap">Jupiter</span>&mdash;à Monsieur!
+s'écria le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, à Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;A Monsieur!</p>
+
+<p>Le roi essuya de son mouchoir la sueur qui lui coulait du front et
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;«... <i>Le bruit court que</i> <span class="smcap">L'ORACLE</span>...</p>
+
+<p>M. <span class="smcap">le cardinal</span></p>
+
+<p>«... <i>Veut se débarrasser de Procris pour faire épouser</i> <span class="smcap">
+Vénus</span>.</p>
+
+<p>Le roi regarda Rossignol, qui continuait, tout en répondant au roi, de
+tourmenter le papier qu'il tenait à la main.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Vénus</span>? répéta vivement le roi impatient.</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Madame de Combalet</span>, <span class="smcap">madame de Combalet</span>, dit
+vivement Rossignol.</p>
+
+<p>«... <i>En attendant que</i> <span class="smcap">Jupiter</span>, c'est-à-dire <i>
+Monsieur, continue de faire sa cour à</i></p>
+
+<p>«... <i>En attendant que</i> <span class="smcap">Jupiter</span>, c'est-à-dire <i>
+Monsieur, continue de faire sa cour à</i> <span class="smcap">Hébé</span>...</p>
+
+<p>&mdash;A la <span class="smcap">princesse Marie</span>.</p>
+
+<p>&mdash;«... <i>Il est important que tout fin qu'il est ou plutôt qu'il se
+croit, l'</i><span class="smcap">ORACLE</span>, ou le cardinal, <i>se trompe en
+croyant</i> <span class="smcap">Jupiter</span> <i>amoureux</i> d'<span class="smcap">Hébé</span>.</p>
+
+<p>Signé <span class="smcap">Minos.</span>»</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">Charles IV.</span></p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura le roi; voilà donc le secret de ce grand amour que l'on
+sacrifie à la place de lieutenant général; ah! ma santé ne peut durer;
+ah! quand je serai mort on fera épouser ma veuve à mon frère. Mais, Dieu
+merci, quoique malade, et très malade, comme ils le disent, je ne suis
+pas mort encore. Ah! mon frère conspire; ah! si sa conspiration est
+découverte, il se peut retirer en Lorraine et sera le bienvenu de la
+part du duc; est-ce que d'une bouchée la France ne pourrait pas avaler
+la Lorraine et son duc; ce n'était donc pas assez qu'elle nous eût donné
+les Guise?</p>
+
+<p>Puis, se retournant vivement vers Rossignol.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment, demanda le roi, cette lettre est-elle entre les mains de
+M. le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Elle était confiée à M. Senelle.</p>
+
+<p>&mdash;Un de mes médecins, fit Louis XIII; je suis véritablement bien
+entouré.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le valet de chambre de M. Senelle, dans la prévision de quelque
+cabale entre la cour de Lorraine et celle de France, avait été d'avance
+acheté par le P. Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Un habile homme que ce père Joseph, à ce qu'il paraît, dit le roi.</p>
+
+<p>Rossignol cligna de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;L'ombre de M. le cardinal, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, le valet de chambre de Senelle...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Lui a volé la lettre et nous l'a envoyée.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a fait Senelle, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'était pas encore bien loin de Nancy, il y est revenu et a dit au
+duc qu'il avait par mégarde brûlé sa lettre avec d'autres papiers, le
+duc ne s'est douté de rien et lui en a donné une seconde; c'est celle-là
+qu'a reçue <i>S. A. R. Monsieur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a répondu mon frère <i>Jupiter</i> au sage <i>Minos</i>? demanda le roi en
+riant d'un rire fébrile dont ses moustaches restèrent un instant
+agitées, quoiqu'il eût cessé de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais encore rien, c'est sa réponse que je tiens.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est sa réponse que vous tenez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté n'y comprendra rien, attendu que je n'y comprends rien
+moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'à propos de la première lettre perdue, craignant quelque
+surprise, ils ont inventé un nouveau chiffre.</p>
+
+<p>Le roi jeta les yeux sur la lettre et lut ces quelques mots parfaitement
+inintelligibles.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Astre-se Be-l'amb.</i> dans la joie <i>L. M. T.</i> <i>se</i> vent être <i>se</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez savoir ce que cela veut dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le saurai demain, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point l'écriture de mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, le valet de chambre n'a pas osé voler la lettre de peur
+qu'on le soupçonnât, il s'est contenté de la copier.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cette lettre a-t-elle été écrite?</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, vers midi, Sire!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous en avez la copie!</p>
+
+<p>&mdash;A deux heures, le P. Joseph me la remettait.</p>
+
+<p>Le roi demeura un instant pensif, puis se retournant vers le petit
+homme, qui avait tiré le chiffre de ses mains et travaillait à le
+deviner:</p>
+
+<p>&mdash;Vous restez avec moi, n'est-ce pas, monsieur Rossignol? lui
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, jusqu'à ce que cette lettre soit déchiffrée!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croyais à M. le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à lui, en effet, mais tant qu'il est ministre seulement; du
+moment où il n'est plus ministre, il n'a pas besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'en ai besoin, moi, de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Rossignol en secouant la tête d'un mouvement si décidé que
+ses lunettes faillirent en tomber, demain je quitte la France.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'en servant M. le cardinal, c'est-à-dire Votre Majesté, en
+devinant les chiffres qu'ils inventaient pour leurs cabales, je me suis
+fait de terribles ennemis chez les grands seigneurs, des ennemis contre
+lesquels le cardinal seul peut me protéger.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous protége, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté en aura l'intention, mais......</p>
+
+<p>&mdash;Mais?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle n'aura point la puissance.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit le roi en fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, continua Rossignol, je dois tout à M. le cardinal; j'étais
+pauvre garçon d'Alby. Le hasard fit que M. le cardinal connut mon talent
+de déchiffreur. Il me fit venir, me donna une place de mille écus, puis
+de deux mille, puis il ajouta vingt pistoles par lettre que je
+déchiffre, de sorte, que, depuis six ans que je traduis une ou deux
+lettres au moins par semaine, je me suis fait un petit avoir bien
+modestement placé.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;En Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en Angleterre pour entrer au service du roi Charles,
+probablement?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi Charles m'a offert deux mille pistoles par an, et cinquante
+pistoles par lettre déchiffrée, pour quitter le service de M. le
+cardinal; j'ai refusé.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous offrais autant que le roi Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, la vie est ce que l'homme a de plus précieux, attendu qu'une
+fois sous terre on ne remonte pas dessus. Or, M. le cardinal en
+disgrâce, même avec la royale protection de Votre Majesté, et peut-être
+même à cause de cette protection, je n'aurais pas huit jours à vivre. Il
+a fallu toute l'autorité de M. le cardinal pour que ce matin je ne
+quittasse point Paris au moment où il quittait sa maison, et que je
+fusse prêt à lui sacrifier ma vie comme le reste, en demeurant
+vingt-quatre heures de plus que pour le service de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'à moi, vous n'êtes pas prêt à me sacrifier votre vie?</p>
+
+<p>&mdash;On ne doit le dévouement qu'à des parents ou à un bienfaiteur.
+Cherchez le dévouement, Sire, parmi vos parents ou parmi ceux à qui vous
+avez fait du bien, je ne doute pas que Votre Majesté ne l'y trouve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en doutez pas! eh bien, j'en doute, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant que j'ai dit à Votre Majesté dans quel but j'étais
+resté, c'est-à-dire dans celui de son service; maintenant qu'elle sait
+les risques que j'ai à courir en restant en France, et la hâte que j'ai
+de la quitter, je supplierai Votre Majesté de ne point s'opposer <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> à mon
+départ pour lequel tout est préparé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y opposerai point, mais à la condition expresse que vous
+n'entrerez au service d'aucun prince étranger qui puisse employer votre
+talent contre la France.</p>
+
+<p>&mdash;J'en donne ma parole à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! M. le cardinal est bien heureux d'avoir de tels serviteurs que
+vous et vos compagnons!</p>
+
+<p>Le roi regarda sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre heures! dit-il. Demain à dix heures du matin je serai ici;
+veillez à ce que la traduction de ce nouveau chiffre soit faite.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le sera, Sire.</p>
+
+<p>Puis, comme le roi prenait son chapeau pour se retirer:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté ne veut pas entretenir le P. Joseph? demanda Rossignol.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait, dit le roi, et dès qu'il viendra, dites à
+Charpentier de le faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, Sire!</p>
+
+<p>&mdash;Alors qu'il entre! je lui parlerai à l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, Sire, dit Rossignol en s'effaçant pour faire place à
+l'Éminence grise.</p>
+
+<p>Le moine apparut en effet et s'arrêta humblement sur le seuil de la
+porte du cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, venez, mon père, dit le roi.</p>
+
+<p>Le moine s'approcha, la tête basse, les mains croisées sur la poitrine,
+et avec toutes les apparences de l'humilité.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, Sire, dit le capitaine s'arrêtant à quelques pas du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez là, mon père, dit le roi, regardant le moine avec
+curiosité, car un monde complétement nouveau pour lui défilait devant
+ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis une heure, à peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez attendu une heure sans me faire dire que vous étiez là?</p>
+
+<p>&mdash;Un simple moine comme moi n'a qu'une chose à faire, Sire, c'est
+d'attendre les ordres de son roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un homme d'une grande habileté, à ce que l'on assure, mon
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont mes ennemis qui disent cela, Sire, répondit le moine, les yeux
+saintement baissés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aidiez le cardinal à porter le fardeau de son ministère?</p>
+
+<p>&mdash;Comme Simon de Syrène aida Notre-Seigneur à porter sa croix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un grand champion du christianisme, mon père, et au onzième
+siècle, vous eussiez, comme un autre Pierre l'Hermite, prêché la
+croisade.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai prêchée au dix-septième, Sire, mais sans réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait un poëme latin intitulé la <i>Turciade</i>, pour animer les
+princes chrétiens contre les musulmans; mais les temps étaient passés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rendiez de grands services à M. le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Son Eminence ne pouvait pas tout faire, je l'aidais selon mes faibles
+moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Combien M. le cardinal vous donnait-il par an?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, Sire; il est défendu à notre ordre de recevoir autre chose que
+des aumônes; Son Eminence payait mon carrosse seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un carrosse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui Sire, non point par esprit d'orgueil; j'avais un âne d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;L'humble monture de Notre Seigneur, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais monseigneur trouva que je n'allais pas assez vite.</p>
+
+<p>&mdash;Et il vous donna un carrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Non Sire, un cheval d'abord; par humilité, je refusai le carrosse. Par
+malheur, ce cheval était une jument; de sorte qu'un jour mon secrétaire,
+le P. Ange Sabini, montant un cheval entier...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, dit le roi, et c'est alors que vous acceptâtes le
+carrosse que vous avait offert le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y résignai, oui, Sire; puis j'ai pensé, dit le moine, qu'il
+serait agréable à Dieu que ceux qui s'humiliaient fussent glorifiés.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré la retraite du cardinal, je désire vous garder près de moi, mon
+père, reprit le roi; vous me direz quels sont les avantages que vous
+désirez que je vous fasse.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, Sire, je n'ai peut-être déjà été que trop avant pour mon salut
+dans la voie des honneurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez bien un désir quelconque que je puisse satisfaire?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de rentrer dans mon couvent d'où peut-être je n'eusse jamais dû
+sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop utile aux affaires pour que je permette cela, dit le
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y voyais que par les yeux de Son Eminence, Sire; le flambeau
+éteint, je suis aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les états, mon père, même dans l'état religieux, il est
+permis d'avoir une ambition mesurée à son mérite. Dieu n'a pas donné le
+talent pour que celui à qui il l'a donné en fasse un champ stérile: M.
+le cardinal <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> vous est un exemple de la hauteur que l'on peut atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et de laquelle, par conséquent, on peut tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quelque hauteur qu'on tombe, lorsqu'on tombe avec le chapeau
+rouge, la chute est supportable.</p>
+
+<p>Un éclair de convoitise glissa entre les cils abaissés du capucin.</p>
+
+<p>Cet éclair n'échappa point au roi.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous jamais rêvé les hauts grades de l'Eglise?</p>
+
+<p>&mdash;Avec monsieur le cardinal, peut-être ai-je eu de ces éblouissements!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avec monsieur le cardinal seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il m'eût fallu tout son crédit sur Rome pour arriver à ce
+but.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez alors que mon crédit ne vaut pas le sien?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a voulu faire donner le chapeau à l'archevêque de Tours,
+qui était archevêque; à plus forte raison ne réussirait-elle pas à
+l'endroit d'un pauvre capucin.</p>
+
+<p>Louis XIII regarda le P. Joseph de son &oelig;il le plus pénétrant; mais il
+était impossible de rien lire sur cette face de marbre ni dans ces yeux
+baissés.</p>
+
+<p>Les lèvres seules semblaient mobiles.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, continua le capucin, il y a un fait d'une gravité qui domine
+tous les autres dans cette tâche que Dieu et le cardinal m'ont imposée;
+il y a une foule d'occasions de commettre de ces péchés qui
+compromettent le salut de notre âme. Or, avec M. le cardinal, qui tient
+de Rome de grands pouvoirs pénitenciers et rémissionnels, je n'ai à
+m'inquiéter de rien. M. le cardinal m'absout, tout est dit, je dors
+tranquille. Mais si je servais un maître laïque, fût-ce un roi, ce roi
+ne pourrait point m'absoudre. Je ne pourrais plus pécher, et ne pouvant
+plus pécher, je ne ferais pas mon état en conscience.</p>
+
+<p>Le roi continuait de regarder le moine, tandis qu'il parlait, et tandis
+qu'il parlait une certaine répugnance se peignait sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand désirez-vous rentrer dans votre couvent? demanda-t-il lorsque
+le P. Joseph eut fini.</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt que j'en aurai la permission de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez, mon père, dit sèchement le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me comble, dit le capucin, croisant ses mains sur sa
+poitrine et s'inclinant jusqu'à terre.</p>
+
+<p>Puis, du pas dont il était entré, pas rigide et glacé comme celui d'une
+statue, il sortit sans même se retourner pour saluer une seconde fois
+le roi du seuil de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Hypocrite et ambitieux, je ne te regrette pas, toi!</p>
+
+<p>Puis, après un instant pendant lequel il le suivit des yeux dans la
+pénombre de l'antichambre:</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit-il, il y a une chose bien certaine, c'est que si ce
+soir je donnais ma démission de roi, comme ce matin, M. le cardinal a
+donné celle de ministre, je ne trouverais pas, je ne dirai point quatre
+hommes pour me suivre en exil et partager ma disgrâce, mais, ni trois,
+ni deux, ni un peut-être.</p>
+
+<p>Puis reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit-il, il y a mon fou d'Angély. Il est vrai que c'est un
+fou!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch41" id="ch41"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h3>LES AMBASSADEURS.</h3>
+
+<p>Le lendemain, à dix heures précises, le roi, comme il l'avait dit, était
+dans le cabinet du cardinal.</p>
+
+<p>L'étude qu'il était en train de faire, tout en l'humiliant,
+l'intéressait profondément.</p>
+
+<p>Rentré au Louvre la veille, il n'avait vu personne, s'était enfermé avec
+son page Baradas, et, pour le récompenser du service qu'il lui avait
+rendu en le débarrassant du cardinal, il lui avait donné un bon de trois
+mille pistoles.</p>
+
+<p>Il était trop juste qu'ayant fait plus que les autres, Baradas fût
+récompensé le premier. D'ailleurs, avant de donner à Monsieur ses cent
+cinquante mille livres, à la reine ses trente mille livres, à la reine
+mère ses soixante mille livres, il n'était pas fâché de voir la réponse
+de Monsieur au duc de Lorraine, réponse promise par Rossignol pour le
+matin, suivant, dix heures.</p>
+
+<p>Or, comme nous l'avons dit, à dix heures précises, le roi était entré
+dans le cabinet du cardinal, et avant même d'avoir jeté son manteau sur
+un fauteuil et posé son chapeau sur une table, il avait frappé les trois
+coups sur le timbre.</p>
+
+<p>Rossignol parut avec sa ponctualité ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda impatiemment le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Sire, dit Rossignol, en clignant des yeux à travers ses
+lunettes, nous le tenons ce fameux chiffre.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, dit le roi, voyons cela; la clef d'abord.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p>
+
+<p>&mdash;La voilà, Sire.</p>
+
+<p>Et, en tête de la version, en même temps que la version, il lui présenta
+la clef.</p>
+
+<p>Le roi lut:</p>
+
+<table summary="table_du_chiffre2" border="0" cellspacing="0">
+<colgroup span="2">
+ <col width="250" />
+ <col width="250" />
+</colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Jb</span></td>
+ <td class="tdltop">le roi.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Astre se</span></td>
+ <td class="tdltop">la reine.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Be</span></td>
+ <td class="tdltop">la reine-mère.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">L'Amb</span></td>
+ <td class="tdltop">Monsieur.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">L. M.</span></td>
+ <td class="tdltop">le cardinal.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">T.</span></td>
+ <td class="tdltop">la mort.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Pif paf</span></td>
+ <td class="tdltop">la guerre.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Zane</span></td>
+ <td class="tdltop">duc de Lorraine.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Gier</span></td>
+ <td class="tdltop">Mme de Chevreuse.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Oel</span></td>
+ <td class="tdltop">Mme de Fargis.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">O</span></td>
+ <td class="tdltop">enceinte.</td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>&mdash;Et maintenant? dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Appliquez le chiffre, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le roi; vous qui êtes plus familier, ma tête se briserait à
+ce travail.</p>
+
+<p>Rossignol prit le papier et lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«La reine, la reine-mère et le duc d'Orléans dans la joie; le cardinal
+ mort; le roi veut être roi. La guerre avec le roi-marmotte décidée;
+ mais le duc d'Orléans en est chef. Le duc d'Orléans, amoureux de la
+ fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas épouser la reine,
+ plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les
+ bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte
+ à la mort du roi.</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Gaston d'Orléans.</span>»</p>
+</div>
+<p>Le roi avait écouté la lecture sans interrompre, seulement il s'était
+essuyé le front à plusieurs reprises, tout en rayant le parquet de la
+molette de son éperon.</p>
+
+<p>&mdash;Enceinte! murmura-t-il, enceinte! Dans tous les cas, si elle est
+enceinte ce ne sera pas de moi.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Rossignol:</p>
+
+<p>Sont-ce les premières lettres de ce genre que vous déchiffrez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Sire, j'en ai déchiffré déjà dix ou douze du même genre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment M. le cardinal ne me les montrait-il pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tourmenter Votre Majesté quand il veillait à ce qu'il ne nous
+arrivât point malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, accusé, chassé par tous ces gens-là, comment ne s'est-il pas
+servi des armes qu'il avait contre eux?</p>
+
+<p>&mdash;Il a craint qu'elles ne fissent plus de mal au roi qu'à ses ennemis.</p>
+
+<p>Le roi fit quelques pas en long et en large dans le cabinet, allant et
+revenant, la tête basse et le chapeau sur les yeux.</p>
+
+<p>Puis, revenant à Rossignol:</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi une copie de chacune de ces lettres avec le chiffre,
+dit-il, mais avec la clef en haut.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il nous en viendra d'autres encore?</p>
+
+<p>&mdash;Bien certainement, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont les personnes que j'aurai à recevoir aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne me regarde pas, Sire! je ne m'occupe que de mes chiffres; cela
+regarde M. Charpentier.</p>
+
+<p>Avant même que Rossignol fût sorti, le roi, d'une main fiévreuse et
+agitée, avait frappé deux coups sur le timbre.</p>
+
+<p>Ces coups rapides et violents indiquaient la situation mentale du roi.</p>
+
+<p>Charpentier entra vivement, mais s'arrêta sur le seuil.</p>
+
+<p>Le roi était resté pensif, les yeux fixés en terre, le poing appuyé sur
+le bureau du cardinal, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Enceinte! la reine enceinte! un étranger sur le trône de France? un
+Anglais peut-être!</p>
+
+<p>Puis à voix plus basse, comme s'il eût eu peur lui-même d'entendre ce
+qu'il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien d'impossible, l'exemple en a été donné, assure-t-on, et
+dans la famille.</p>
+
+<p>Absorbé dans sa pensée, le roi n'avait pas vu Charpentier.</p>
+
+<p>Croyant que le secrétaire n'avait point répondu à l'appel, il releva
+impatiemment la tête et s'apprêtait à frapper sur le timbre une seconde
+fois, lorsque celui-ci, au geste devinant l'intention s'empressa de
+s'avancer en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà, Sire!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le roi en regardant et en essayant de reprendre sa
+puissance sur lui-même, que faisons-nous aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le comte de Beautru est arrivé d'Espagne, et le comte de la
+Saladie de Venise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ont-ils été y faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, Sire; hier j'ai eu l'honneur de vous dire que c'était M.
+le cardinal qui les y avait envoyés; j'ai ajouté que M. de Charnassé
+arriverait de Suède, à son tour, ce soir ou demain au plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous leur avez dit que le cardinal n'était plus ministre et que
+c'était moi qui les recevrais.</p>
+
+<p>&mdash;Je leur ai transmis les ordres de Son Eminence, de rendre compte à sa
+Majesté de leur mission, comme ils eussent fait à elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le premier arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Beautru.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt qu'il sera là vous le ferez entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il y est, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre alors.</p>
+
+<p>Charpentier se retourna, prononça quelques paroles à voix basse et
+s'effaça pour laisser entrer Beautru.</p>
+
+<p>L'ambassadeur était en costume de voyage et s'excusa de se présenter
+ainsi devant le roi; mais il avait cru avoir affaire au cardinal de
+Richelieu, et, une fois dans l'antichambre, n'avait pas voulu faire
+attendre Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Beautru, lui dit le roi, je sais que M. le cardinal fait grand
+cas de vous, et vous tient pour un homme sincère, disant qu'il aime
+mieux la simple conscience d'un Beautru que deux cardinaux de Bérulle.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je crois être digne de la confiance dont m'honorait M. le
+cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez vous montrer digne de la mienne, n'est-ce pas, monsieur?
+en me disant à moi tout ce que vous lui diriez à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, Sire? demanda Beautru en regardant fixement le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Tout! Je suis à la recherche de la vérité, et je la veux entière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Sire, commencez par changer votre ambassadeur de Fargis, qui,
+au lieu de suivre les instructions du cardinal, toutes à la gloire et à
+la grandeur de Votre Majesté, suit celles de la reine-mère, toutes à
+l'abaissement de la France.</p>
+
+<p>&mdash;On me l'avait déjà dit. C'est bien, j'aviserai. Vous avez vu le
+comte-duc d'Olivarès?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle mission étiez-vous chargé près de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Déterminer, s'il était possible, à l'amiable, l'affaire de Mantoue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Mais lorsque j'ai voulu lui parler d'affaires, il m'a répondu en me
+conduisant au poulailler de S. M. le roi Philippe IV, où sont réunies
+les plus curieuses espèces du monde, et m'a offert d'en envoyer des
+échantillons à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il se moquait de vous, ce me semble!</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout, Sire, de celui que je représentais.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demandé la vérité, Sire, je vous la dis; voulez vous que
+je mente, je suis assez homme d'esprit pour inventer des mensonges
+agréables au lieu de vérités dures.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dites la vérité, quelle qu'elle soit. Que pense-t-on de notre
+expédition d'Italie?</p>
+
+<p>&mdash;On en rit, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;On en rit! Ne sait-on pas que j'en prends la conduite?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, Sire; mais on dit que les reines vous feront changer d'avis,
+ou que Monsieur commandera sans vous; et comme alors on n'obéira qu'aux
+reines, et à Monsieur, il en sera de cette expédition comme de celle du
+duc de Nevers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'on croit cela à Madrid!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, on en est même si sûr que l'on a écrit&mdash;je sais cela d'un
+des secrétaires du comte-duc que j'ai acheté&mdash;que l'on a écrit à don
+Gonzalve de Cordoue: «Si c'est le roi et Monsieur qui commandent
+l'armée, ne vous inquiétez de rien, l'armée ne franchira point le pas de
+Suze; mais si c'est le cardinal, au contraire, qui, sous le roi ou sans
+le roi, a la conduite de la guerre, ne négligez rien et détachez ce que
+vous pourrez de vos forces pour soutenir le duc de Savoie.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr de ce que vous me dites?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement sûr, Sire.</p>
+
+<p>Le roi se remit à marcher dans le cabinet, la tête basse, le chapeau
+enfoncé sur les yeux, ainsi que c'était son habitude lorsqu'il était
+vivement préoccupé.</p>
+
+<p>Puis, s'arrêtant tout à coup, et regardant fixement Beautru.</p>
+
+<p>&mdash;Et de la reine, demanda-t-il, en avez-vous entendu dire quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Des propos de cour, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces propos de cour, que disaient-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Rien qui puisse être rapporté à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, je veux savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Des calomnies, Sire; ne salissez pas votre esprit de toute cette
+fange!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monsieur, fit Louis XIII impatient et frappant du pied,
+que calomnie ou vérité, je veux savoir ce qui se dit de la reine.</p>
+
+<p>Beautru s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;A l'ordre de Votre Majesté, tout fidèle sujet doit obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Obéissez donc alors.</p>
+
+<p>&mdash;On disait que la santé de Votre Majesté étant chancelante...</p>
+
+<p>&mdash;Chancelante, chancelante, ma santé! c'est leur espérance à tous; ma
+mort c'est leur ancre de salut. Continuez.</p>
+
+<p>&mdash;On disait que votre santé étant chancelante, la reine prendrait ses
+précautions pour s'assurer...</p>
+
+<p>Beautru hésita.</p>
+
+<p>&mdash;S'assurer de quoi? demanda le roi; parlez, mais parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Pour s'assurer la régence.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a de régence que quand il y a un héritier de la couronne.</p>
+
+<p>&mdash;Pour s'assurer la régence! répéta Beautru.</p>
+
+<p>Le roi frappa du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, là-bas comme ici, en Espagne comme en Lorraine! En Lorraine la
+crainte, en Espagne l'espoir; et en effet, la reine régente c'est
+l'Espagne à Paris; ainsi, Beautru, voilà ce qu'on dit là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ordonné de parler, Sire; j'ai obéi.</p>
+
+<p>Et Beautru s'inclina devant le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait; je vous ai dit que j'étais à la recherche de la
+vérité; j'ai trouvé la piste, et je suis, Dieu merci, assez bon chasseur
+pour la suivre jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ordonne Votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous reposer, monsieur, vous devez être fatigué.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté ne me dit pas si j'ai eu le bonheur de lui plaire ou le
+malheur de la blesser.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dis pas précisément que vous m'avez été agréable, M.
+Beautru; mais vous m'avez rendu service, ce qui vaut mieux. Il y a une
+place de conseiller d'Etat vacante, faites-moi penser que j'ai quelqu'un
+à récompenser.</p>
+
+<p>Et Louis XIII, ôtant son gant, donna sa main à baiser à l'ambassadeur
+extraordinaire près de Philippe IV.</p>
+
+<p>Beautru, selon l'étiquette, sortit à reculons pour ne pas tourner le dos
+au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, murmura le roi resté seul, ma mort est une espérance; mon
+honneur un jeu, ma succession une loterie; mon frère n'arrivera au trône
+que pour vendre et trahir la France. Ma mère, la veuve de Henri IV, la
+veuve de ce grand roi qu'on a tué parce qu'il grandissait toujours, et
+que son ombre couvrait les autres royaumes, ma mère l'y aidera.
+Heureusement&mdash;et le roi commença de rire d'un rire strident et
+nerveux&mdash;heureusement que quand je mourrai, la reine sera enceinte, ce
+qui sauvera tout! Comme c'est heureux que je sois marié!</p>
+
+<p>&mdash;Puis, l'&oelig;il plus sombre et la voix plus altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne plus, dit-il, qu'ils en veuillent tant au cardinal.</p>
+
+<p>Il lui sembla entendre un léger bruit du côté de la porte, il se
+retourna: la porte, en effet, tournait sur ses gonds.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté désire-t-elle recevoir M. de La Saladie? demanda
+Charpentier.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit le roi, tout ce que j'apprends est plein
+d'intérêt!</p>
+
+<p>Puis, avec ce même rire presque convulsif:</p>
+
+<p>&mdash;Que l'on dise encore que les rois ne savent pas ce qui se passe chez
+eux; ils sont les derniers à le savoir, c'est vrai; mais lorsqu'ils le
+veulent, ils le savent enfin.</p>
+
+<p>Puis, comme M. de La Saladie se tenait à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, venez, dit-il, je vous attends, monsieur de La Saladie, on vous
+a dit que je faisais l'intérim de monsieur le cardinal, n'est-ce pas?
+parlez, et n'ayez pas plus de secrets pour moi que vous n'en auriez pour
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Sire, dit La Saladie, dans la situation où je trouve les choses,
+je ne sais pas si je dois vous répéter...</p>
+
+<p>&mdash;Me répéter quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Les éloges que l'on fait en Italie d'un homme dont il paraît que vous
+avez eu à vous plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! on fait l'éloge du cardinal en Italie! Et que dit-on du
+cardinal de l'autre côté des monts?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, ils ignorent là-bas que M. le cardinal n'est plus ministre, ils
+félicitent Votre Majesté d'avoir à son service le premier génie
+politique et militaire du siècle. La prise de La Rochelle, que j'avais
+été chargé par M. le cardinal d'annoncer au duc de Mantoue, à Sa
+Seigneurie de Venise et à S. S. Urbain VIII, a été reçue avec joie à
+Mantoue, avec enthousiasme à Venise, avec reconnaissance à Rome, de même
+que l'expédition que vous projetez en Italie, en épouvantant
+Charles-Emmanuel, a rassuré tous les autres princes. Voici les lettres
+du duc de Mantoue, du sénat de Venise et de Sa Sainteté, qui disent la
+grande confiance que l'on a dans le génie du cardinal, et chacune des
+trois puissances intéressées à vos succès en Italie, Sire, pour y
+contribuer autant qu'il est en leur pouvoir, m'ont chargé de remettre en
+traites sur leurs banquiers respectifs des valeurs pour un million et
+demi.</p>
+
+<p>&mdash;Et au nom de qui sont ces traites?</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de M. le cardinal, Sire. Il n'a qu'à les endosser et à toucher
+l'argent, elles sont payables à vue.</p>
+
+<p>Le roi les prit, les tourna et les retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Un million et demi, dit-il, et six millions qu'il a empruntés. C'est
+avec cela que nous allons faire la guerre. Tout l'argent vient de cet
+homme, comme de cet homme vient la grandeur et la gloire de la France.</p>
+
+<p>Puis, une idée soudaine lui traversant le cerveau, Louis XIII alla au
+timbre et appela. Charpentier parut.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, lui demanda-t-il, à qui M. <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> le cardinal a emprunté les six
+millions avec lesquels il a fait face aux premières dépenses de la
+guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, à M. de Bullion.</p>
+
+<p>&mdash;S'est-il fait beaucoup tirer l'oreille pour les lui prêter?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Sire, il les lui a offerts.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal se plaignait de ce que l'armée du marquis d'Uxelles
+s'était dispersée faute de l'argent que la reine-mère s'était approprié,
+et faute des vivres que le maréchal de Créquy ne lui avait pas fait
+passer. C'est une armée perdue, disait Son Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, a dit M. de Bullion, il faut en lever une autre, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec quoi? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi? Je vous donnerai de quoi lever une armée de cinquante mille
+hommes et un million d'or en croupe.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un million, c'est six millions qu'il me faut.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt possible!</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, sera-ce trop tard?</p>
+
+<p>Le cardinal se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez donc dans votre poche? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je les ai chez Fieubet, trésorier de l'épargne. Je vous fais
+donner un bon sur lui, vous les enverrez prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle garantie exigez-vous, monsieur Bullion?</p>
+
+<p>M. de Bullion se leva et salua Son Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Votre parole, monseigneur, dit-il.</p>
+
+<p>Le cardinal l'embrassa; M. de Bullion écrivit quelques lignes sur un
+petit bout de papier, le cardinal lui fit sa reconnaissance et tout fut
+dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; vous savez où demeure M. de Bullion?</p>
+
+<p>&mdash;A la trésorerie, je présume.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez.</p>
+
+<p>Le roi se mit au bureau du cardinal et écrivit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une
+ somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur
+ l'argent que vous avez eu l'obligeance de prêter à M. le cardinal,
+ veuillez me les donner si la chose est possible,&mdash;je vous engage ma
+ parole de vous les rendre d'ici à un mois.</p>
+
+ <p class="right2">Votre affectionné,</p>
+
+ <p class="right"><span class="smcap">Louys.</span></p>
+</div>
+
+<p>Puis, se retournant vers Charpentier:</p>
+
+<p>&mdash;Beringhen est-il là? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez-lui ce papier, dites-lui de prendre une chaise et d'aller
+chez M. de Bullion. Il y a réponse.</p>
+
+<p>Charpentier prit le papier et sortit; mais presque aussitôt il rentra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Beringhen est parti; mais je voulais dire à Votre Majesté que M.
+de Charnassé était là arrivant de la Prusse occidentale et rapportant à
+M. le cardinal une lettre du roi Gustave-Adolphe.</p>
+
+<p>Louis fit un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de La Saladie, dit-il, vous n'avez plus rien à nous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, Sire, j'ai à vous assurer de mon respect, tout en vous priant
+de me permettre d'y joindre mes regrets à l'endroit du départ de M.
+Richelieu; c'était lui que l'on attendait en Italie, c'était lui sur qui
+l'on comptait, et mon devoir de fidèle sujet m'oblige à dire à Votre
+Majesté que je serais le plus heureux des hommes si elle me permettait
+de saluer M. le cardinal, tout en disgrâce qu'il soit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire mieux, monsieur de La Saladie, fit le roi, je vais vous
+fournir moi-même l'occasion de le voir.</p>
+
+<p>La Saladie s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Voici les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Allez présenter à
+Chaillot vos hommages à M. le cardinal; remettez-lui les lettres qui lui
+sont destinées; priez-le d'endosser les traites, et passez chez M. de
+Bullion au nom de Son Eminence, pour qu'il vous en donne l'argent. Je
+vous autorise, pour faire plus grande diligence, à prendre mon carrosse,
+qui est à la porte; plus vite vous reviendrez, plus je vous serai
+reconnaissant de votre zèle.</p>
+
+<p>La Saladie s'inclina, et, sans perdre une seconde en compliments ou en
+hommages, sortit pour exécuter les ordres du roi.</p>
+
+<p>Charpentier était resté à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends M. de Charnassé, dit le roi.</p>
+
+<p>Jamais le roi n'avait été obéi au Louvre comme il était chez le
+cardinal. A peine avait-il manifesté son désir de voir M. de Charnassé
+que celui-ci était devant ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, baron, lui dit le roi, vous avez fait un bon voyage, à ce
+qu'il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'en rendre compte sans perdre une seconde; depuis hier
+seulement j'apprends à connaître le prix du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait dans quel but j'ai été envoyé en Allemagne?</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal ayant toute ma confiance et chargé de prendre
+l'initiative en tout point, <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> s'est contenté de m'annoncer votre départ
+et de me faire prévenir de votre retour. Je ne sais rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté désire-t-elle que je lui répète d'une façon précise
+quelles étaient mes instructions?</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, mot pour mot, les ayant apprises par c&oelig;ur pour le cas où
+les instructions écrites s'égareraient.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Les fréquentes entreprises de la maison d'Autriche au préjudice des
+ alliés du roi l'obligent à prendre des mesures efficaces pour leur
+ conservation. Aussi, La Rochelle réduite, Sa Majesté a-t-elle
+ immédiatement décidé d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher
+ elle-même au secours de l'Italie. En conséquence, le roi dépêche M. de
+ Charnassé vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dépend de
+ Sa Majesté et les assurera du désir sincère qu'elle a de les assister,
+ pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de
+ leur côté à leur mutuelle défense; le sieur de Charnassé aura soin
+ d'exposer les moyens que Sa Majesté juge les plus propres et les plus
+ convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses alliés.»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Ce sont vos instructions générales, dit le roi, mais vous en aviez
+sans doute de particulières.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, pour le duc Maximilien de Bavière, que Son Eminence savait
+fort irrité contre l'empereur. Il s'agissait de le pousser à faire une
+ligue catholique qui s'opposât aux entreprises de Ferdinand sur
+l'Allemagne et sur l'Italie, tandis que Gustave-Adolphe attaquerait
+l'empereur à la tête de ses protestants, et pour le roi Gustave-Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles étaient vos instructions pour le roi Gustave-Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais chargé de promettre au roi Gustave, s'il voulait se faire chef
+de la ligue protestante, comme le duc de Bavière se ferait chef de la
+ligue catholique, un subside de 500,000 livres par an, puis de lui
+promettre que Votre Majesté attaquerait en même temps la Lorraine,
+province voisine de l'Allemagne et foyer de cabales contre la France.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le roi en souriant, je comprends la <i>Crète</i> et le roi
+<i>Minos</i>; mais qu'y gagnerait M. le cardinal, ou plutôt qu'y
+gagnerais-je, moi, à attaquer la Lorraine?</p>
+
+<p>&mdash;Que les princes de la maison d'Autriche, forcés de mettre une bonne
+partie de leurs troupes en Alsace et sur le haut du Rhin, détourneraient
+les yeux de l'Italie et seraient forcés de vous laisser tranquillement
+accomplir votre entreprise sur Mantoue.</p>
+
+<p>Louis prit son front à deux mains, ces vastes combinaisons de son
+ministre lui échappaient par leur ampleur même, et trop à l'étroit dans
+son cerveau, semblaient prêtes à le faire éclater.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit-il au bout d'un instant, le roi Gustave-Adolphe accepte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, mais à certaines conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont?...</p>
+
+<p>&mdash;Contenues dans cette lettre, Sire, dit Charnassé, tirant de sa poche
+un pli aux armes de Suède; seulement, Votre Majesté tient-elle
+absolument à lire cette lettre, ou permet-elle, ce qui serait plus
+convenable peut-être, que je lui en explique le sens?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout lire, monsieur, dit le roi, lui tirant la lettre des
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez-pas, Sire, que le roi Gustave-Adolphe est un joyeux
+compagnon, glorieux surtout, peu préoccupé des formes diplomatiques, et
+disant ce qu'il pense plutôt en soldat qu'en roi.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai oublié, je vais m'en souvenir, et si je ne sais pas, je
+vais l'apprendre.</p>
+
+<p>Et décachetant la lettre, il lut, mais bien bas:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«De Stuhm, après la victoire qui rend à la Suède toutes les places
+ fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise.</p>
+
+ <p class="right">«Ce 19 décembre 1628.</p>
+
+ <p class="left">«Mon cher cardinal,</p>
+
+ <p>«Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas
+ de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise.</p>
+
+ <p>«Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que
+ cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des
+ affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France
+ et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter
+ avec vous, pas avec d'autres.</p>
+
+ <p>«Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon
+ son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son
+ frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que
+ vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces
+ gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous
+ pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de
+ sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha?</p>
+
+ <p>«Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave,
+ je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou
+ éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain
+ de tenir personnellement <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> vis à vis de vous les engagements que je
+ prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais
+ ne me dites pas: <i>Le roi fera</i>.</p>
+
+ <p>Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval,
+ je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais
+ pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais
+ pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval.</p>
+
+ <p>«Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de
+ Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique;
+ mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai
+ à force de vin de Hongrie.</p>
+
+ <p>«Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la
+ garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai
+ avec joie et orgueil,</p>
+
+ <p class="right3">«Votre affectionné,</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Gustave-Adolphe.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Le roi lut cette lettre avec une impatience croissante, et, quand la
+lecture fut finie, il la froissa dans sa main.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers le baron de Charnassé:</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez le contenu de cette lettre? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'en connaissais l'esprit, non le texte, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Barbare, ours du Nord! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, fit observer Charnassé, ce barbare vient de battre les Russes,
+les Polonais; il a appris la guerre sous un Français nommé Lagardie;
+c'est le créateur de la guerre moderne, c'est le seul homme enfin qui
+soit capable d'arrêter l'ambition du roi Ferdinand et de battre Tilly et
+Waldstein.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais bien que l'on prétend cela, répondit le roi; je sais bien
+que c'est l'opinion du cardinal, du premier homme de guerre après le roi
+Gustave-Adolphe, ajouta-t-il avec un rire qu'il voulait rendre railleur
+et qui n'était que nerveux; mais ce n'est peut-être pas la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Je le regretterais sincèrement, Sire, dit Charnassé en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Louis XIII, il paraît que vous avez envie de retourner vers le
+roi de Suède, baron.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait un grand honneur pour moi, et, je le crois, un grand bonheur
+pour la France.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement c'est impossible, dit Louis XIII, puisque Sa Majesté
+suédoise ne veut traiter qu'avec M. le cardinal, et que le cardinal
+n'est plus aux affaires.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers la porte où l'on grattait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il, demanda le roi.</p>
+
+<p>Puis, reconnaissant à la manière de gratter à la porte que c'était M. le
+premier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Beringhen? fit-il, entrez.</p>
+
+<p>Beringhen entra.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, en présentant au roi une grande lettre cachetée d'un
+large sceau, voici la réponse de M. de Bullion.</p>
+
+<p>Le roi ouvrit et lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Sire, je suis au désespoir, mais pour rendre service à M. de
+ Richelieu, j'ai vidé ma caisse jusqu'au dernier écu, et je ne saurais
+ dire à Votre Majesté, quelque désir que j'aie de lui être agréable, à
+ quelle époque je pourrais lui donner les cinquante mille livres
+ qu'elle me demande.</p>
+
+ <p>«C'est avec un sincère regret et le respect le plus profond,</p>
+
+ <p class="right4">«Sire,</p>
+
+ <p class="right3">«Que j'ai l'honneur de me dire de Votre
+ Majesté,</p>
+
+ <p class="right2">«Le très-humble, très fidèle et très
+ obéissant sujet,</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">De Bullion.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Louis mordit ses moustaches. La lettre de Gustave lui apprenait jusqu'où
+allait son crédit politique; la lettre de Bullion lui apprenait jusqu'où
+allait son crédit financier.</p>
+
+<p>En ce moment La Saladie rentrait suivi de quatre hommes pliant chacun
+sous le poids d'un sac qu'ils portaient.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit La Saladie, ce sont les quinze cent mille livres que M. de
+Bullion envoie à M. le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;M. De Bullion, dit le roi, il a donc de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il y paraît, Sire, dit La Saladie.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur qui vous a-t-il donné une traite cette fois-ci, sur Fieubet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire; c'était d'abord son idée, mais il a dit que pour une petite
+somme ce n'était point la peine, et il s'est contenté de donner un bon
+sur son premier commis, M. Lambert.</p>
+
+<p>&mdash;L'impertinent, murmura, le roi, il n'a pas pour me prêter cinquante
+mille livres, et il trouve un million et demi pour escompter à M. de
+Richelieu les traites de Mantoue, de Venise et de Rome.</p>
+
+<p>Puis, tombant sur un fauteuil, écrasé sous le poids de la lutte morale
+qu'il soutenait depuis la veille, et qui commençait à reproduire <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> à ses
+propres yeux son image dans le miroir inflexible de la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il à Charnassé et à La Saladie, je vous remercie, vous
+êtes de bons et fidèles serviteurs. Je vous ferai appeler dans quelques
+jours pour vous dire mes volontés.</p>
+
+<p>Puis de la main il leur fit signe de se retirer.</p>
+
+<p>Louis allongea languissant la main sur le timbre et frappa deux coups.</p>
+
+<p>Charpentier parut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Charpentier, dit le roi mettez ces quinze cent mille livres
+avec le reste, et payez ces hommes d'abord.</p>
+
+<p>Charpentier donna à chacun des porteurs un louis d'argent.</p>
+
+<p>Ils sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Charpentier, dit le roi, je ne sais pas si je viendrai
+demain: je me sens horriblement fatigué.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait fâcheux que Votre Majesté ne vînt pas, fit alors
+Charpentier; c'est demain le jour des rapports.</p>
+
+<p>&mdash;De quels rapports?</p>
+
+<p>&mdash;Des rapports de la police de M. le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont ses principaux agents?</p>
+
+<p>&mdash;Le P. Joseph, que vous avez autorisé à rentrer dans son couvent et qui
+ne viendra point, évidemment, demain, M. Lopez, l'Espagnol; M. de
+Souscarrières.</p>
+
+<p>&mdash;Ces rapports sont-ils faits par écrit ou en personne?</p>
+
+<p>&mdash;Comme demain les agents de M. le cardinal savent qu'ils auront affaire
+au roi, ils tiendront probablement à présenter leurs rapports de vive
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai, dit le roi, se levant avec effort.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que si les agents viennent en personne?</p>
+
+<p>&mdash;Je les recevrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je dois prévenir Votre majesté sur la qualité d'un de ces agents,
+dont je ne vous ai point parlé encore.</p>
+
+<p>&mdash;Un quatrième agent alors?</p>
+
+<p>&mdash;Agent plus secret que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que cet agent?</p>
+
+<p>&mdash;Une femme, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Combalet?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Sire, Mme de Combalet n'est point un agent de Son Eminence,
+c'est sa nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de cette femme? Est-ce un nom connu?</p>
+
+<p>&mdash;Très-connu, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Marion Delorme.</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal reçoit cette courtisane?</p>
+
+<p>&mdash;Et il a beaucoup à s'en louer, c'est par elle qu'il a été prévenu
+avant-hier soir qu'il serait probablement disgracié hier matin.</p>
+
+<p>&mdash;Par elle, dit le roi, au comble de l'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque M. le cardinal veut des nouvelles certaines de la cour, c'est
+en général à elle qu'il s'adresse; peut-être sachant que c'est Votre
+Majesté qui est dans le cabinet à la place du cardinal aura-t-elle
+quelque chose d'important à dire à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle ne vient pas ici publiquement, je présume.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire, sa maison touche à celle-ci, et le cardinal a fait percer
+la muraille pour pratiquer entre les deux logis une porte de
+communication.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr, monsieur Charpentier, de ne pas déplaire à Son Eminence
+en me donnant de pareils détails?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, au contraire, par son ordre que je les donne à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est cette porte?</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce panneau, Sire. Si pendant son travail de demain le roi, au
+moment où il sera seul, entend frapper à cette porte à petits coups et
+qu'il veuille faire l'honneur à Mlle Delorme de la recevoir, il poussera
+ce bouton, et la porte s'ouvrira; s'il ne lui veut pas faire cet
+honneur, il répondra par trois coups poussés à distance égale. Dix
+minutes après, il entendra retentir une sonnette. l'entre-deux sera
+vide, et il trouvera à terre le rapport par écrit.</p>
+
+<p>Louis XIII réfléchit un instant. Il était évident que la curiosité
+livrait en lui un violent combat à la répugnance qu'il avait pour toutes
+les femmes, et surtout pour les femmes de la condition de Marion
+Delorme.</p>
+
+<p>Enfin la curiosité l'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque M. le cardinal qui est d'Eglise, sacré et consacré, reçoit
+Mlle Delorme, il me semble, dit-il, que je puis bien la recevoir.
+D'ailleurs, s'il y a péché, je me confesserai. A demain, M. Charpentier.</p>
+
+<p>Et le roi sortit, plus pâle, plus fatigué, plus chancelant que la
+veille, mais aussi avec des idées plus arrêtées sur la difficulté d'être
+un grand ministre et la facilité d'être un roi médiocre.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch42" id="ch42"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h3>LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ.</h3>
+
+<p>L'inquiétude était grande au Louvre; depuis ses séances place Royale, le
+roi n'avait revu ni la reine-mère, ni la reine, ni le duc d'Orléans, ni
+personne de sa famille; de sorte <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> que personne n'avait reçu de lui ni
+les sommes demandées, ni les bons à vue avec lesquels seuls on pouvait
+les toucher.</p>
+
+<p>De plus, le nouveau ministère Bérulle et Marillac l'Epée, constitué
+d'enthousiasme à la suite de la démission du cardinal, n'avait reçu
+aucun ordre pour se réunir et, par conséquent, n'avait encore délibéré
+sur rien.</p>
+
+<p>Enfin, chaque soir, le bruit s'était répandu par Beringhen, qui voyait
+le roi à sa sortie et à sa rentrée, qui l'habillait le matin et le
+déshabillait le soir, qu'il était plus triste à sa rentrée qu'à sa
+sortie, plus muet le soir que le matin.</p>
+
+<p>Son fou l'Angély et son page Baradas avaient seuls accès dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Baradas seul avait, de tous les oiseaux de proie étendant le bec et les
+griffes vers le trésor du cardinal, Baradas était le seul qui eût reçu
+son bon de trois mille pistoles sur Charpentier. Il est vrai que lui
+n'avait ni ouvert le bec, ni allongé la griffe; la gratification était
+venue à lui sans qu'il la demandât. Il avait les défauts, mais aussi les
+qualités de la jeunesse: il était prodigue quand il avait de l'argent,
+mais incapable de se servir de son influence sur le roi pour alimenter
+cette prodigalité. La source tarie, il attendait tranquillement, pourvu
+qu'il eût de beaux habits, de beaux chevaux, de belles armes, qu'elle se
+remît à couler; puis la source coulait de nouveau, et il l'épuisait avec
+la même insouciance, la même rapidité.</p>
+
+<p>Pendant l'absence du roi, Baradas s'était fort entretenu avec son ami
+Saint-Simon de cette bonne aubaine qui venait de lui tomber du ciel, et
+dont il comptait bien faire part à son jeune camarade. Les deux
+enfants&mdash;c'étaient presque des enfants&mdash;Baradas, l'aîné, avait vingt ans
+à peine, les deux enfants avaient fait les plus beaux projets sur les
+trois mille pistoles. Ils allaient vivre un mois, au moins, comme des
+princes; seulement, leurs projets bien arrêtés, une chose les
+inquiétait: le bon du roi serait-il payé? On avait vu tant de bons
+royaux revenir sans que le trésorier eût fait honneur à l'auguste
+signature que l'on eût mieux aimé celle du moindre marchand de la cité
+que celle de Louis, si majestueuse qu'elle s'étalât au-dessous des deux
+lignes et demie qui constituaient le corps du billet.</p>
+
+<p>Puis Baradas s'était retiré à l'écart, avait pris papier, encre et
+plumes, et avait entrepris cette &oelig;uvre colossale pour un gentilhomme de
+cette époque, d'écrire une lettre. A force de se frotter le front et de
+se gratter la tête, il y était arrivé, avait mis sa lettre dans sa
+poche, avait bravement attendu le roi, et plus bravement encore lui
+avait demandé quand il pourrait se présenter chez le trésorier pour y
+toucher le bon dont l'avait gratifié Sa Majesté.</p>
+
+<p>Le roi lui avait répondu qu'il pouvait s'y présenter quand il voudrait,
+que le trésorier était à ses ordres.</p>
+
+<p>Baradas avait baisé les mains du roi, avait descendu les escaliers
+quatre à quatre, avait sauté dans une chaise de l'entreprise Michel et
+Cavois, et s'était fait conduire immédiatement chez M. le cardinal, ou
+plutôt à l'hôtel de M. le cardinal.</p>
+
+<p>Là, il avait trouvé le secrétaire Charpentier fidèle à son poste, et lui
+avait présenté le bon; Charpentier l'avait pris, lu, examiné, puis,
+reconnaissant l'écriture et le seing du roi, il avait fait à M. Baradas
+un salut respectueux, l'avait prié d'attendre un instant, lui laissant
+le reçu, et cinq minutes après était revenu avec un sac d'or contenant
+les trois mille pistoles.</p>
+
+<p>A la vue de ce sac, Baradas, qui n'y croyait pas, avait senti son c&oelig;ur
+se dilater; Charpentier lui avait offert de recompter la somme sous ses
+yeux. Baradas, qui avait hâte de presser le bienheureux sac sur sa
+poitrine, avait répondu qu'un caissier si exact était nécessairement un
+caissier infaillible; mais ses forces, encore mal revenues à la suite de
+sa blessure ne lui avaient pas suffi, et il avait fallu que Charpentier
+le lui descendît jusque dans sa chaise.</p>
+
+<p>Là Baradas avait puisé une poignée de louis d'argent et d'écus d'or,
+qu'il avait offerte à Charpentier. Mais Charpentier lui avait fait la
+révérence et avait refusé.</p>
+
+<p>Baradas était resté tout ébahi, tandis que la porte de l'hôtel du
+cardinal se refermait sur Charpentier.</p>
+
+<p>Mais, peu à peu, Baradas était sorti de son ébahissement; il s'était
+orienté, et se faisant suivre de ses porteurs pour ne pas perdre son sac
+de vue, il avait été jusqu'à la maison voisine, s'était arrêté devant la
+porte, avait frappé, et, tirant une lettre de sa poche, il l'avait
+donnée à l'élégant laquais qui était venu l'ouvrir en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pour Mlle Delorme.</p>
+
+<p>Et il avait joint à la lettre deux écus, que le laquais s'était bien
+gardé de refuser comme avait fait Charpentier, était remonté dans sa
+chaise, et, de cette voix impérative qui n'appartient qu'aux gens qui
+ont le gousset bien garni, il avait crié à ses porteurs:</p>
+
+<p>&mdash;Au Louvre!</p>
+
+<p>Et les porteurs auxquels la rotondité du sac et le surcroît de pesanteur
+n'avaient point échappé, étaient partis d'un pas que nous <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> n'hésiterons
+point à reconnaître pour l'aïeul du pas gymnastique moderne.</p>
+
+<p>En un quart d'heure, Baradas, dont la main n'avait pas cessé une seconde
+de caresser le sac qui était son compagnon de voyage, était à la porte
+du Louvre, où il rencontrait Mme de Fargis, descendant de chaise comme
+lui.</p>
+
+<p>Tous deux s'étaient reconnus; seulement un sourire avait plissé les
+lèvres sensuelles de la malicieuse jeune femme, qui, voyant les efforts
+que faisait Baradas pour soulever de son bras endolori le sac trop
+lourd, lui demanda avec une obligeance railleuse:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous aide, monsieur Baradas?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, avait répondu le page; mais si, en passant, vous voulez
+bien prier mon camarade Saint-Simon de descendre, vous me rendrez
+véritablement service.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, avait répondu la coquette jeune femme, avec grand
+plaisir, monsieur Baradas.</p>
+
+<p>Et elle avait grimpé lestement l'escalier, en relevant sa robe traînante
+avec cet art qu'ont certaines femmes de montrer le bas de leur jambe
+jusqu'à ce point de la naissance du mollet qui permet de deviner le
+reste.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Saint-Simon descendait, Baradas payait largement les
+porteurs, et les deux jeunes gens en réunissant leurs efforts, montaient
+l'escalier portant le sac d'argent, comme dans les tableaux de Paul
+Véronèse on voit deux beaux jeunes gens portant aux convives attablés
+une grosse amphore contenant l'ivresse de vingt hommes.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Louis XIII, après avoir fait son repas de cinq heures,
+s'entretenait avec son fou, à la perspicacité duquel le redoublement de
+tristesse de Sa Majesté n'avait point échappé.</p>
+
+<p>Louis XIII était assis à l'un des coins du feu de la large cheminée de
+sa chambre, ayant sa table devant; l'Angély, à l'autre coin de la même
+cheminée, était accroupi sur une haute chaise, comme un perroquet sur
+son perchoir, tenant ses talons sur le bâton le plus bas de sa chaise
+pour se faire une table de ses genoux, sur lesquels était posée son
+assiette avec un aplomb qui faisait honneur à sa science de l'équilibre.</p>
+
+<p>Le roi, sans appétit, mangeait du bout des dents quelques colifichets et
+quelques guignes sèches, et trempait à peine ses lèvres dans un verre où
+resplendissait en or et en azur l'écusson royal. Il avait gardé sur sa
+tête son large chapeau de feutre noir aux plumes noires, chapeau dont
+l'ombre projetait sur son front un voile qui assombrissait encore celui
+qui le couvrait déjà.</p>
+
+<p>L'Angély, au contraire, qui avait grand'faim, avait senti s'épanouir son
+visage à la vue du second dîner qu'il était d'habitude de servir à cette
+époque entre cinq et six heures du soir. Il avait, en conséquence, tiré
+sur le bord de la table le plus rapproché de lui, un énorme pâté de
+faisan, de bécasse et de becfigues, et après en avoir offert l'étrenne
+au roi, qui avait refusé d'un signe négatif de la tête, il avait
+commencé à enlever des tranches pareilles à des briques, lesquelles
+passaient lestement du pâté sur son assiette, mais plus lestement encore
+de son assiette dans son estomac. Après avoir attaqué le faisan comme la
+plus grosse pièce, il en était aux bécasses et comptait finir par les
+becfigues, arrosant le tout d'un vin que l'on appelait le vin du
+cardinal, vin qui n'était autre que notre bordeaux actuel, mais que,
+cependant, le roi et le cardinal, qui possédaient les deux plus mauvais
+estomacs du royaume, appréciaient pour sa facile digestion, et que
+l'Angély, qui possédait un des meilleures estomacs de l'univers, goûtait
+pour son bouquet et son velouté.</p>
+
+<p>Une première bouteille de ce vin facile avait déjà passé de la cheminée
+à l'âtre de la cheminée, où venait d'aller la rejoindre une seconde
+bouteille, qui, placée à une distance convenable du feu, était en train
+de <i>dégourdir</i>. Les gourmets, pour lesquels rien n'est sacré, pas même
+la grammaire, ont fait de ce verbe un verbe actif, et nous faisons comme
+eux. Quoiqu'elle fût restée debout, il était facile de voir à sa
+transparence et à sa facilité de chanceler, qu'elle avait perdu jusqu'à
+la dernière goutte de sang généreux qui l'animait et que l'Angély, qui,
+au contraire, caressait sa voisine des yeux et de la main n'avait plus
+pour elle que ce vague respect que l'on doit aux morts. Au reste,
+l'Angély, qui, pareil à ce philosophe grec ennemi du superflu, eût jeté
+lui aussi à la rivière son écuelle de bois s'il eût vu un enfant boire
+dans le creux de sa main, l'Angély avait supprimé le verre comme un
+intermédiaire parasite, se contentant d'allonger la main jusqu'au col de
+la bouteille et de rapprocher ce col de sa bouche, chaque fois qu'il
+éprouvait le besoin&mdash;et ce besoin, il l'éprouvait souvent&mdash;de se
+désaltérer.</p>
+
+<p>L'Angély qui venait de donner à sa bouteille une de ses accolades les
+plus tendres, poussait un soupir de satisfaction juste au moment où
+Louis XIII poussait un soupir de tristesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p>
+
+<p>L'Angély resta immobile, la bouteille d'une main, la fourchette de
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, dit-il, il paraît que ce n'est pas amusant d'être roi,
+surtout quand on règne!</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre l'Angély, répondit le roi, je suis bien malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Conte-moi cela, mon fils, cela te soulagera, dit l'Angély en posant sa
+bouteille à terre et en piquant de nouveau un morceau de pâté dans son
+assiette, pourquoi es-tu si malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde me vole, tout le monde me trompe, tout le monde me
+trahit.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! tu viens de t'en apercevoir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je viens de m'en assurer.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, mon fils, ne faisons pas de pessimisme; je t'avoue
+que, pour mon compte, je ne suis pas en train de trouver que les choses
+vont mal ici-bas: j'ai bien déjeuné, bien dîné, ce pâté était bon, ce
+vin excellent; la terre tourne si doucement, que je ne la sens pas
+tourner, et je ressens par tout le corps une douce chaleur et un
+agréable bien-être qui me permet de regarder la vie à travers une gaze
+rose.</p>
+
+<p>&mdash;L'Angély, dit Louis XIII avec le plus grand sérieux, pas d'hérésie,
+mon enfant, ou je te fais fouetter.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! répliqua l'Angély, c'est une hérésie que de regarder la vie à
+travers une gaze rose!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais c'est une hérésie de dire que la terre tourne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, je ne suis point le premier qui l'ait dit, et MM.
+Copernic et Galilée l'ont dit avant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais la Bible a dit le contraire, et tu admettras bien que Moïse
+en savait autant que tous les Copernic et tous les Galilée de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! fit l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, insista le roi, si le soleil était immobile, comment Josué
+eût-il fait pour l'arrêter trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bien sûr que Josué ait arrêté le soleil trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Pas lui, mais le Seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois que le Seigneur a pris cette peine-là pour donner le temps
+à son élu de tailler en pièces l'armée d'Adonisedec et des quatre rois
+chananéens qui s'étaient ligués avec lui et de les murer tout vivants
+dans une caverne. Par ma foi, si j'eusse été le Seigneur, au lien
+d'arrêter le soleil, j'eusse fait venir la nuit pour donner, au
+contraire, à ces pauvres diables une chance de fuir.</p>
+
+<p>&mdash;L'Angély, l'Angély, dit tristement le roi, tu sens le huguenot d'une
+lieue.</p>
+
+<p>&mdash;Fais attention, Louis, que tu le sens encore de plus près que moi en
+supposant que tu sois le fils de ton père!</p>
+
+<p>&mdash;L'Angély, fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Louis, dit l'Angély en attaquant les becfigues, ne
+parlons pas théologie; et tu dis donc, mon fils, que tout le monde te
+trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde, l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Moins ta mère, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! moins ta femme, j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme plus que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moins ton frère, cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère plus que tous.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! et moi qui croyais qu'il n'y avait que le cardinal qui te
+trompât!</p>
+
+<p>&mdash;L'Angély, je crois, au contraire, qu'il n'y avait que M. le cardinal
+seul qui ne me trompât point.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le monde renversé, alors!</p>
+
+<p>Louis secoua tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui avais entendu dire que dans la joie d'être débarrassé de
+lui, tu avais fait des largesses à toute la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Que tu avais donné soixante mille livres à ta mère, trente mille livres
+à la reine, cent cinquante mille livres à Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je les leur ai promis seulement, l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! alors ils ne les tiennent pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;L'Angély! fit tout à coup le roi, il me passe par l'esprit un désir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas de me faire brûler comme hérétique ou pendre comme
+voleur, j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est pendant que j'ai de l'argent...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Foi de gentilhomme, et beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, crois-moi, dit l'Angély, donnant une nouvelle accolade à la
+bouteille, profites-en pour acheter du vin comme celui-ci, mon fils;
+l'année 1629 peut être mauvaise.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas cela mon désir, tu sais que je ne bois que de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! c'est bien pour cela que tu es si triste.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait que je fusse fou pour être gai.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fou et cependant je ne suis guère gai; voyons, finissons-en,
+quel est ton désir, dis-le?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span></p>
+
+<p>&mdash;J'ai envie de faire ta fortune, l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune, à moi, eh! qu'ai-je besoin de fortune? J'ai la nourriture
+et le logement au Louvre; quand j'ai besoin d'argent, je retourne tes
+poches, et j'y prends ce que j'y trouve; il est vrai que je n'y trouve
+jamais grand'chose. Cela me suffit, et je ne me plains pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien que tu ne te plains pas, et c'est ce qui m'attriste
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout t'attriste donc, toi? Fi! le mauvais caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te plains pas, toi, à qui je ne donne jamais rien, et ils se
+plaignent sans cesse, eux à qui je donne toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les se plaindre, mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Si je mourais, l'Angély?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! encore une idée gaie qui te passe par l'esprit, attends donc le
+carnaval au moins pour être aussi allègre que tu l'es.</p>
+
+<p>&mdash;Si je mourais, ils te chasseraient et ne te donneraient pas même un
+maravédis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je m'en irais donc.</p>
+
+<p>&mdash;Que deviendrais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je me ferais trappiste! Peste, la Trappe, près du Louvre, est un
+endroit folâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Ils espèrent tous que je vais mourir; qu'en dis-tu l'Angély?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il faut vivre pour les faire enrager.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas bien amusant de vivre, l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que l'on s'amuse plus à Saint-Denis qu'au Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que le corps à Saint-Denis, mon enfant, l'âme est au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'on s'amuse plus au ciel qu'à Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;On ne s'amuse nulle part, l'Angély, dit le roi avec un accent lugubre.</p>
+
+<p>&mdash;Louis, je te préviens que je vais te laisser t'ennuyer tout seul, tu
+commences à me faire froid dans les os.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc pas que je t'enrichisse?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu me laisses finir ma bouteille et mon pâté.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te donner un bon de trois mille pistoles, comme celui que j'ai
+donné à Baradas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah, tu as donné un bon de trois mille pistoles à Baradas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu peux te vanter que voilà de l'argent bien placé.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'il en fasse un mauvais emploi?</p>
+
+<p>&mdash;Un excellent, au contraire; je crois qu'il le mangera avec de bons
+garçons et de belles filles.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, l'Angély, tu ne crois à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même à la vertu de M. Baradas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pécher que de causer avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a du vrai là-dedans, aussi je vais te donner un conseil, mon
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de passer dans ton oratoire, de prier pour ma conversion, et de
+me laisser manger mon dessert tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon conseil peut venir d'un fou, dit le roi en se levant: je vais
+prier.</p>
+
+<p>Et le roi se leva et s'achemina vers son oratoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, dit l'Angély, va prier pour moi, et moi je mangerai, je
+boirai et je chanterai pour toi. Nous verrons auquel cela profitera le
+plus.</p>
+
+<p>Et, en effet, tandis que Louis XIII, plus triste que jamais, entrait
+dans son oratoire et en refermait la porte sur lui, l'Angély, qui avait
+achevé la seconde bouteille, en entamait une troisième en chantant:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Lorsque Bacchus entre chez moi</span><br />
+ <span class="i0">Je sens l'ennui, je sens l'émoi</span><br />
+ <span class="i0">S'endormir, et, ravi, me semble</span><br />
+ <span class="i0">Que dans mes coffres j'ai plus d'or,</span><br />
+ <span class="i0">Plus d'argent et plus de trésor</span><br />
+ <span class="i0">Que Midas et Crésus ensemble.</span><br />
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je ne veux rien, sinon tourner,</span><br />
+ <span class="i0">Sauter, danser, me couronner</span><br />
+ <span class="i0">La tête d'un tortis de lierre.</span><br />
+ <span class="i0">Je foule en esprit les honneurs,</span><br />
+ <span class="i0">Rois, reines, princes, grands seigneurs,</span><br />
+ <span class="i0">Et du pied j'écrase la terre.</span><br />
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Versez-moi donc du vin nouveau</span><br />
+ <span class="i0">Pour m'arracher hors du cerveau</span><br />
+ <span class="i0">Le soin, par qui le c&oelig;ur me tombe.</span><br />
+ <span class="i0">Versez-donc pour me l'arracher,</span><br />
+ <span class="i0">Il vaut mieux aussi se coucher</span><br />
+ <span class="i0">Ivre au lit que mort dans la tombe!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch43" id="ch43"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<h3>TU QUOQUE, BARADAS!</h3>
+
+<p>Lorsque Louis XIII sortit de son oratoire, il trouva l'Angély qui, les
+bras croisés sur la table, la tête posée sur les bras, dormait ou
+faisait semblant de dormir.</p>
+
+<p>Il le regarda un instant avec une mélancolie profonde; et cet esprit
+incomplet et égoïste, qui cependant de temps en temps était illuminé par
+des éclairs instinctifs du vrai et du juste, que n'avait pu complétement
+éteindre la mauvaise éducation qu'il avait reçue, fut pris d'une grande
+compassion pour <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> ce compagnon de sa tristesse, qui s'était dévoué à lui,
+non pas pour l'égayer, comme faisaient les autres fous près des rois ses
+prédécesseurs, mais pour parcourir avec lui tous les cercles de cet
+enfer monotone au ciel sombre, appelé l'ennui.</p>
+
+<p>Il se rappela l'offre qu'il lui avait faite, et qu'avec son insouciance
+ordinaire l'Angély avait non pas refusée, mais éludée; il se rappela le
+désintéressement et la patience avec lesquels l'Angély subissait tous
+les caprices de sa mauvaise humeur, son dévouement désintéressé au
+milieu des tendresses ambitieuses et des amitiés rapaces dont il était
+entouré; et, cherchant autour de lui un encrier, une plume et du papier,
+il écrivit, avec tous les renseignements et les formules nécessaires, ce
+bon de trois mille pistoles qui devait faire le pendant de celui de
+Baradas.</p>
+
+<p>Et il le lui glissa dans la poche en prenant toutes sortes de soins pour
+ne pas le réveiller. Puis, rentrant dans sa chambre à coucher, il se fit
+jouer du luth pendant une heure par ses ménétriers, appela Beringhen, se
+fit mettre au lit et, une fois au lit, envoya chercher Baradas pour
+venir causer avec lui.</p>
+
+<p>Baradas arriva tout joyeux: il venait de compter, de recompter,
+d'empiler et de rempiler ses trois mille pistoles.</p>
+
+<p>Le roi le fit asseoir sur le pied de son lit et d'un air de reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu l'air si gai que cela, Baradas? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'air si gai que cela, répondit celui-ci, parce que je n'ai aucun
+motif d'être triste, et que, au contraire, j'ai une cause d'être joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle cause? demanda Louis XIII en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Votre Majesté oublie donc qu'elle m'a régalé de trois mille
+pistoles!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je m'en souviens, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ces trois mille pistoles, je dois dire à Votre Majesté que je
+n'y comptais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y comptais-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme propose, Dieu dispose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand l'homme est roi?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'empêche pas Dieu d'être Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Sire, à mon grand étonnement, j'ai été payé à vue, rubis sur
+l'ongle. Peste! M. Charpentier est, à mon avis, un bien plus grand homme
+que M. La Vieuville, qui vous répond quand on lui demande de l'argent:
+«Je nage, je nage, je nage.»</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que tu as les trois mille pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que te voilà riche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, eh!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en vas-tu faire? tu vas, en mauvais chrétien, les dépenser comme
+l'enfant prodigue, au jeu et avec des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Baradas, prenant son air hypocrite, Votre Majesté sait que
+je ne joue jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me l'as dit, du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Et que quant aux femmes, je ne puis pas les souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, Baradas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que c'est ma querelle incessante avec ce mauvais sujet de
+Saint-Simon, à qui je montre sans cesse l'exemple de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;La femme, vois-tu, Baradas, elle a été créée pour la perte de notre
+âme; la femme n'a pas été séduite par le serpent; la femme, c'est le
+serpent lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c'est bien dit, cela, Sire, et comme je vais retenir cette
+maxime pour l'écrire dans mon livre de messe.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de messe... dimanche dernier, j'avais les yeux sur toi, et tu
+m'as paru distrait, Baradas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela a semblé à Votre Majesté, parce que le hasard a fait que mes yeux
+se tournaient du même côté que les siens, du côté de Mlle de Lautrec.</p>
+
+<p>Le roi se mordit les moustaches, et changeant la conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, demanda-t-il, que comptes-tu faire de ton argent?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'en avais trois ou quatre fois autant, j'en ferais des &oelig;uvres
+pieuses, répondit le page; je le consacrerais à la fondation d'un
+couvent ou à l'érection d'une chapelle; mais n'ayant qu'une somme
+restreinte...</p>
+
+<p>&mdash;Baradas, je ne suis pas riche, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me plains pas, Sire, et me tiens pour très heureux, au
+contraire; seulement, je dis: N'ayant qu'une somme restreinte, j'en
+donnerai d'abord moitié à ma mère et à mes s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, continua Baradas, je diviserai les quinze cents pistoles
+restantes en deux parts, sept cent cinquante serviront à m'acheter deux
+bons chevaux de campagne pour suivre Votre Majesté à la guerre d'Italie,
+à louer et à habiller un laquais, à acheter des armes.</p>
+
+<p>A chaque proposition de Baradas, le roi avait applaudi.</p>
+
+<p>&mdash;Et des sept cent cinquante restant que feras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je les garderai comme argent de poche et comme réserve. Dieu merci,
+Sire, continua Baradas en levant les yeux au ciel, les bonnes actions à
+faire ne manquent pas, et sur toutes <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>les routes on rencontre des
+orphelins à secourir et des veuves à consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi, Baradas, embrasse-moi, dit le roi touché jusqu'aux
+larmes; emploie ton argent comme tu le dis, mon enfant, et je veillerai
+à ce que ton petit trésor ne s'épuise pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Baradas, vous êtes grand, magnifique, sage comme le roi
+Salomon, et vous possédez sur lui cet avantage, aux yeux du Seigneur, de
+n'avoir point trois cents femmes et huit cents...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en ferais-je, Seigneur!... s'écria le roi, épouvanté à cette seule
+idée, en levant les bras au ciel. Mais cette conversation seule est un
+péché, Baradas, car elle présente à l'esprit des idées et même des
+objets que réprouvent la morale et la religion.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a raison, dit Baradas; veut-elle que je lui fasse
+quelque lecture pieuse?</p>
+
+<p>Baradas savait que c'était la manière la plus prompte d'endormir le roi.
+Il se leva, alla prendre la <i>Consolation éternelle</i> de Gerson, revint
+s'asseoir, non pas sur le lit, mais près du lit, et, d'une voix pleine
+de componction, commença sa lecture.</p>
+
+<p>A la troisième page, le roi dormait profondément.</p>
+
+<p>Baradas se leva sur la pointe des pieds, remit le livre à sa place,
+gagna sans bruit la porte, sans bruit l'ouvrit et la referma, et alla
+reprendre avec Saint-Simon sa partie de dés interrompue.</p>
+
+<p>Le lendemain à dix heures le roi sortait du Louvre en carrosse, et à dix
+heures un quart il entrait dans ce cabinet vert où, depuis deux jours,
+tant de choses qu'il ne soupçonnait même pas, ou qu'il envisageait
+forcément, lui étaient apparues sous leur véritable point de vue.</p>
+
+<p>Il y trouva Charpentier qui l'attendait.</p>
+
+<p>Le roi était pâle, fatigué, abattu.</p>
+
+<p>Il demanda si les rapports étaient arrivés.</p>
+
+<p>Charpentier répondit que le P. Joseph étant rentré dans son couvent, il
+n'y aurait point de rapport de ce côté; mais seulement de la part de
+Souscarrières et de Lopez.</p>
+
+<p>Ces rapports sont-ils arrivés? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté, répondit Charpentier, que
+sachant que c'était à Sa Majesté elle-même qu'ils avaient à faire
+aujourd'hui, MM. Lopez et Souscarrières ont dit qu'ils apporteraient
+leurs rapports eux-mêmes. Le roi se contentera de lire leurs rapports ou
+les fera appeler s'il désire de plus amples éclaircissements.</p>
+
+<p>&mdash;Et les ont-ils apportés?</p>
+
+<p>&mdash;M. Lopez est là avec le sien; mais, pour laisser tout le temps à Sa
+Majesté de causer avec lui et d'ouvrir la correspondance de M. le
+cardinal, je n'ai donné rendez-vous à M. Souscarrières qu'à midi.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer Lopez.</p>
+
+<p>Charpentier sortit et quelques secondes après annonça don Ildefonse
+Lopez.</p>
+
+<p>Lopez entra le chapeau à la main, et saluant jusqu'à terre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, monsieur Lopez, dit le roi, je vous connais
+depuis longtemps, et vous me coûtez cher.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, Sire?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas chez vous que la reine a acheté ses bijoux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, avant-hier encore, la reine m'a demandé vingt mille livres
+pour le rassortiment d'un fil de perles, rassortiment qu'elle a fait
+chez vous.</p>
+
+<p>Lopez se mit à rire, et en riant montra des dents qu'il eût pu faire
+passer pour des perles.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi riez-vous? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dois-je vous parler à vous comme je parlerais à M. le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il y a dans le rapport que je faisais aujourd'hui à Son
+Eminence un paragraphe consacré à ce fil de perles, ou plutôt à ses
+conséquences.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez-moi ce paragraphe.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aux ordres du roi; mais Votre Majesté ne comprendrait rien à
+ma lecture si je ne lui donnais quelques explications préparatoires.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez.</p>
+
+<p>&mdash;Le 22 décembre dernier, S. M. la reine se présenta, en effet, chez
+moi, sous le prétexte de rassortir un fil de perles.</p>
+
+<p>&mdash;Sous le prétexte, avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Sous le prétexte, oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel était donc le but réel?</p>
+
+<p>&mdash;De se rencontrer avec l'ambassadeur d'Espagne, M. le marquis de
+Mirabel, qui devait se trouver là, <i>par hasard</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Sire, c'est toujours <i>par hasard</i> que S. M. la reine
+rencontre le marquis de Mirabel, qui a reçu défense de se présenter au
+Louvre autrement que les jours de réception, ou les jours où il y serait
+mandé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui, sur le conseil du cardinal, ai fait donner cet ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc que S. M. la reine, quand elle a quelque chose à dire à
+l'ambassadeur du roi son frère, et quelque chose à entendre <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> de lui, le
+rencontre, <i>par hasard</i>, puisqu'elle ne peut plus le voir autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est chez vous que cette rencontre se fait?</p>
+
+<p>&mdash;Avec autorisation du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que la reine s'est rencontrée avec l'ambassadeur d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ont eu une longue conférence?</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont échangé quelques paroles seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait savoir quelles étaient ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal le sait déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi je ne le sais pas. M. le cardinal était fort discret.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il ne voulait pas tourmenter inutilement Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles sont ces paroles?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis dire à Votre Majesté que celles qui ont été entendues de
+mon tailleur de diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Il connaît donc l'espagnol?</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui ai fait apprendre sur l'ordre de M. le cardinal; mais tout
+le monde croit qu'il ne l'entend pas, de sorte que personne ne se défie
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont dit?</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">L'AMBASSADEUR</span>: Votre Majesté a-t-elle reçu, par l'intermédiaire du
+gouvernement de Milan et par les soins de M. le comte de Moret, une
+lettre de son illustre frère?</p>
+
+<p>&mdash;<span class="smcap">LA REINE</span>: Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a-t-elle réfléchi à son contenu?</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai réfléchi déjà, j'y réfléchirai encore, et je vous ferai
+réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Par quel moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Par le moyen d'une boîte, qui sera censée contenir des étoffes, et qui
+contiendra cette petite naine que vous voyez jouant avec Mme de Bellier
+et Mlle de Lautrec.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez pouvoir vous y fier?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a été donnée par ma tante Claire-Eugénie, infante des Pays-Bas,
+qui est toute dans l'intérêt de l'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'intérêt de l'Espagne! répéta le roi; ainsi tout ce qui
+m'entoure est dans l'intérêt de l'Espagne, c'est-à-dire de mes ennemis:
+et cette petite naine?</p>
+
+<p>&mdash;On l'a apportée dans sa boîte, et comme elle parle très bien
+l'espagnol, elle a dit à Mme de Mirabel: «Madame, ma maîtresse m'a dit
+qu'elle prenait en considération le conseil que lui avait donné son
+frère, et que si la santé du roi continuait à empirer, elle aviserait <i>à
+ne point être prise au dépourvu</i>.»</p>
+
+<p>&mdash;A ne point être prise au dépourvu, répéta le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas compris ce que cela voulait dire, Sire, dit Lopez, en
+baissant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends, moi, dit le roi en fronçant le sourcil; c'est tout ce
+qu'il faut. Et la reine ne vous a pas fait dire en même temps qu'elle
+allait être en mesure pour les perles qu'elle vous a achetées?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis payé, Sire, dit Lopez.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous êtes payé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par M. Particelli.</p>
+
+<p>&mdash;Particelli, le banquier italien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on m'a dit qu'il avait été pendu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, dit Lopez; mais avant de mourir il a cédé sa
+banque à M. d'Emery, un bien honnête homme.</p>
+
+<p>&mdash;En tout, murmura Louis XIII, en tout! On me vole et l'on me trompe en
+tout. Et la reine n'a pas revu M. de Mirabel?</p>
+
+<p>&mdash;La reine régnante, non; la reine-mère, si.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Hier.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Pour lui annoncer que M. le cardinal était renversé, que M. de Bérulle
+le remplaçait, et que Monsieur était nommé lieutenant général, et qu'il
+pouvait, par conséquent, écrire au roi Philippe IV ou au comte-duc que
+la guerre d'Italie n'aurait pas lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les propres paroles de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, on laissera cette armée-ci comme la première, sans
+solde, sans vivres, sans vêtements. Oh! les misérables, les misérables!
+s'écria le roi, pressant son front entre ses deux mains. Avez-vous
+encore autre chose à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Des choses peu importantes, Sire. M. Baradas est venu ce matin à la
+maison acheter des bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;Quels bijoux?</p>
+
+<p>&mdash;Un collier, un bracelet, des épingles à cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien?</p>
+
+<p>&mdash;Pour trois cents pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avait-il à faire de collier, de bracelet, d'épingles à cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement pour quelque maîtresse, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit le roi, hier soir encore, il me disait qu'il détestait les
+femmes; et puis?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Résumons. La reine Anne et M. de Mirabel: <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> si mon état empire, elle
+avisera à ne pas être prise au dépourvu. La reine-mère et M. de Mirabel:
+M. de Mirabel peut écrire à S. M. Philippe IV que, M. de Bérulle
+remplaçant M. de Richelieu, et mon frère étant lieutenant-général, la
+guerre d'Italie n'aura pas lieu! Enfin M. Baradas, achetant des
+colliers, des bracelets, des épingles à cheveux avec l'argent que je lui
+ai donné.&mdash;C'est bien, monsieur Lopez, je sais de votre côté tout ce que
+je voulais savoir; continuez à me bien servir ou à bien servir M. le
+cardinal, ce qui est la même chose, et ne perdez pas un mot de ce qui se
+dira chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté voit que je n'ai pas besoin de recommandation.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur Lopez, allez, j'ai hâte d'en finir avec toutes ces
+trahisons; dites, en vous en allant, qu'on m'envoie M. Souscarrières,
+s'il est là.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà, Sire, dit une voix.</p>
+
+<p>Et Souscarrières parut sur le seuil de la porte, le chapeau à la main,
+le jarret plié, le coup-de-pied en avant, perdant par la façon dont il
+se tenait plié, la moitié de sa taille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous écoutiez, monsieur, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire, mon zèle est si grand pour Votre Majesté que j'ai deviné
+qu'elle désirait me voir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! et avez-vous beaucoup de choses intéressantes à me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon rapport ne date que de deux jours, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi ce qui s'est passé depuis deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier, Monsieur, l'auguste frère de Votre Majesté, a pris une
+chaise et s'est fait conduire chez l'ambassadeur du duc de Lorraine et
+chez l'ambassadeur d'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce qu'il y allait faire, continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, vers onze heures, Sa Majesté la reine-mère a pris une chaise et
+s'est fait conduire au magasin de Lopez, en même temps que M.
+l'ambassadeur d'Espagne prenait aussi une chaise et s'y faisait conduire
+de son côté.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce qu'ils avaient à se dire; continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, M. Baradas a pris une chaise au Louvre et s'est fait conduire
+place Royale, chez M. le cardinal. Il est monté, et, cinq minutes après,
+est descendu avec un sac d'argent très lourd.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela.</p>
+
+<p>&mdash;De la porte de M. le cardinal, il a gagné à pied la porte voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle porte? demanda vivement le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Celle de Mlle Delorme.</p>
+
+<p>&mdash;Celle de Mlle Delorme?... et est-il entré chez Mlle Delorme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire, il s'est contenté de frapper à la porte. Un laquais est
+venu ouvrir, M. Baradas lui a remis une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire; puis la lettre remise, il est remonté en chaise et s'est
+fait reconduire au Louvre. Ce matin, il est sorti de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il s'est fait conduire chez Lopez, y a acheté des bijoux, et de
+là... de là où est-il allé?</p>
+
+<p>&mdash;Il est rentré au Louvre, Sire, en commandant une chaise pour toute la
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous autre chose à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Sur qui, Sire?</p>
+
+<p>&mdash;Sur M. Baradas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, allez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Sire, j'aurais à vous parler de Mme de Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Allez.</p>
+
+<p>&mdash;De M. de Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Allez.</p>
+
+<p>&mdash;De Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je sais me suffit. Allez.</p>
+
+<p>&mdash;Du blessé Etienne Latil, qui s'est fait conduire chez M. le cardinal à
+Chaillot.</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe. Allez.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, Sire, je me retire.</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je, en me retirant emporter l'espérance que le roi est content de
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Trop content!</p>
+
+<p>Souscarrières salua et sortit à reculons.</p>
+
+<p>Le roi n'attendit pas même qu'il fût sorti pour frapper deux coups sur
+le timbre.</p>
+
+<p>Charpentier accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Charpentier, dit le roi, quand M. le cardinal avait affaire à
+Mlle Delorme, comment faisait-il pour l'appeler?</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien simple, dit Charpentier.</p>
+
+<p>Et Charpentier poussa le ressort, fit jouer sur ses gonds la porte
+secrète, tira la sonnette qui se trouvait entre les deux portes, et se
+retournant vers le roi:</p>
+
+<p>&mdash;Si Mlle Delorme est chez elle, dit-il, elle va venir à l'instant même;
+dois-je refermer la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté désire-t-elle être seule, ou veut-elle que je reste?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi seul.</p>
+
+<p>Charpentier se retira. Quant à Louis XIII il resta debout et impatient
+en face du passage secret.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, un pas léger se fit entendre; mais quelque
+léger <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> qu'il fût, l'oreille tendue du roi le recueillit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, je vais enfin savoir si c'est vrai!</p>
+
+<p>A peine avait-il achevé que la porte s'ouvrit et que Marion, vêtue d'une
+robe de satin blanc, avec un simple fil de perles au cou, une forêt de
+boucles noires tombant sur ses rondes et blanches épaules, apparut dans
+tout l'éclat de sa beauté de dix huit ans.</p>
+
+<p>Louis XIII, quoique peu accessible à la beauté des femmes, recula
+ébloui.</p>
+
+<p>Marion entra, fit une révérence adorable, où le respect était habilement
+mêlé à la coquetterie, et les yeux baissés, modeste comme une
+pensionnaire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon roi, devant lequel je n'espérais point avoir l'honneur de
+paraître, dit-elle, me fait appeler; c'est à genoux que je dois écouter
+ses paroles, c'est à ses pieds que je dois recevoir ses ordres.</p>
+
+<p>Le roi balbutia quelques mots sans suite qui donnèrent le temps à Marion
+de jouir du triomphe qu'elle venait d'obtenir.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, dit le roi, impossible, je me trompe ou l'on me trompe,
+vous n'êtes pas Mlle Marie Delorme.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, Sire, je suis tout simplement Marion.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si vous êtes... Marion......</p>
+
+<p>Marion s'inclina, les yeux baissés avec une humilité parfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes Marion, continua le roi, vous avez dû recevoir hier une
+lettre?</p>
+
+<p>&mdash;J'en reçois beaucoup tous les jours, Sire, dit la courtisane en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre qui vous a été apportée entre cinq et six heures?</p>
+
+<p>&mdash;Entre cinq et six heures, Sire, j'ai reçu quatorze lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Les avez-vous conservées?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai brûlé douze; j'ai gardé la treizième sur mon c&oelig;ur; la
+quatorzième, la voilà!</p>
+
+<p>&mdash;C'est son écriture! s'écria le roi.</p>
+
+<p>Et il tira vivement la lettre des mains de Marion.</p>
+
+<p>Puis se tournant et la retournant:</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas décachetée, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vient de quelqu'un qui approche le roi, et sachant que j'aurais
+peut-être le suprême honneur de voir le roi aujourd'hui, je me suis fait
+un devoir de rendre à Sa Majesté cette lettre telle que je l'avais
+reçue.</p>
+
+<p>Le roi regarda Marion avec étonnement, puis la lettre avec dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, je voudrais bien savoir ce qu'il y a dans cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen, c'est de la décacheter.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais lieutenant de police, dit Louis XIII, je ferais cela; mais
+je suis roi.</p>
+
+<p>Marion lui prit doucement la lettre des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comme elle m'est adressée, à moi, je puis la décacheter.</p>
+
+<p>Et la décachetant, en effet, elle rendit la lettre à Louis XIII.</p>
+
+<p>Louis XIII hésita encore un instant; mais tous les sentiments mauvais
+qui conseillent un c&oelig;ur passionné l'emportant sur ce mouvement éphémère
+de délicatesse, il lut à demi-voix, baissant le ton au fur et à mesure
+qu'il avançait dans sa lecture.</p>
+
+<p>Le contenu de la lettre, nous devons l'avouer, n'était pas fait pour
+rendre à Louis XIII cette bonne humeur dont l'expression, du reste, si
+elle y était apparue, n'avait jamais séjourné sur son visage pendant
+plus de quelques minutes.</p>
+
+<p>Voici le contenu de cette lettre:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«Belle Marion,</p>
+
+ <p>«J'ai vingt ans; quelques femmes ont déjà eu la bonté, non seulement
+ de me dire que j'étais joli garçon, mais encore de faire tout ce qu'il
+ fallait pour que je ne doutasse pas que c'était leur opinion. De plus,
+ je suis le favori très-favorisé du roi Louis XIII, qui, tout ladre
+ qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration,
+ cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous
+ êtes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh
+ bien, il s'agit de manger à nous deux, en un mois, les trente mille
+ livres que mon imbécile de roi m'a données. Mettons dix mille livres
+ pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les
+ carrosses, et les dernières dix mille livres pour les bals et le
+ jeu.&mdash;Cette proposition vous convient-elle, dites-moi <i>oui</i>, et
+ j'accours avec mon sac; vous déplaît-elle, répondez-moi <i>non</i>, et, mon
+ sac au cou, je cours me jeter à la rivière.</p>
+
+ <p>«Vous dites <i>oui</i>, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas être cause
+ de la mort d'un pauvre garçon qui n'a commis d'autre crime que de vous
+ aimer éperdûment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais.</p>
+
+ <p>«En attendant demain soir, mon sac et moi sommes à vos pieds.</p>
+
+ <p class="right2">«Votre tout dévoué,</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Baradas.</span>»</p>
+</div>
+
+<p>Louis avait lu les dernières lignes d'une voix tremblante et qui fût
+demeurée inintelligible, eût-il parlé assez haut pour être entendu.</p>
+
+<p>Les derniers mots lus, ses bras se détendirent, <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> la main qui tenait la
+lettre tomba à la hauteur du genou, son visage pâlit jusqu'à la
+lividité, ses yeux se levèrent au ciel, empreints du plus profond
+désespoir, et&mdash;de même que César, qui avait paru sentir à peine les
+coups de poignard des autres conjurés, s'écria en se voyant frapper par
+la seule main qui lui fût chère: <i>Tu quoque, Brute</i>,&mdash;Louis XIII, avec
+un accent lamentable s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Et toi aussi, Baradas!</p>
+
+<p>Et sans regarder davantage Marion Delorme, sans paraître s'apercevoir
+qu'elle fût là, le roi jeta, sans l'agrafer, son manteau sur son épaule,
+mit son feutre sur sa tête, et du plat de la main, l'enfonça jusqu'aux
+yeux, descendit l'escalier, et à pas précipités, s'élança dans sa
+voiture, dont un laquais lui tenait la portière ouverte, en criant au
+cocher:</p>
+
+<p>&mdash;A Chaillot!</p>
+
+<p>Quant à Marion, qui, en voyant le roi faire cette curieuse sortie, avait
+couru à la fenêtre et, en écartant le rideau, l'avait vu s'élancer dans
+son carrosse, elle demeura un instant immobile après la voiture
+disparue; puis, avec ce sourire malin et railleur qui n'appartenait qu'à
+elle:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, dit-elle, j'aurais mieux fait de venir en page.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch44" id="ch44"></a>CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<h3>COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, ETIENNE LATIL ET LE
+MARQUIS DE PISANI EURENT LA CHANCE DE SE RENCONTRER.</h3>
+
+<p>Nous avons dit que le cardinal s'était retiré dans sa maison de campagne
+de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est-à-dire son
+ministère, à Louis XIII.</p>
+
+<p>Le bruit de sa disgrâce s'était vite répandu dans Paris, et dans un
+rendez-vous que Mme de Fargis avait donné à la <i>Barbe Peinte</i> au garde
+des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle.</p>
+
+<p>Cette grande nouvelle avait bientôt débordé de la chambre où elle avait
+été dite,&mdash;elle était descendue jusqu'à Mme Soleil; de Mme Soleil elle
+avait gagné son époux et avec son époux elle était entrée dans la
+chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitté
+son lit et commençait à se promener par la chambre appuyé sur son épée.</p>
+
+<p>Maître Soleil lui avait offert sa propre canne,&mdash;beau jonc, à pommeau
+d'agate comme la bague de Muddarah le bâtard; mais Latil avait refusé,
+regardant comme indigne d'un homme d'épée de s'appuyer sur autre chose
+que sur son épée.</p>
+
+<p>A cette nouvelle de la disgrâce de Richelieu, il s'arrêta court,
+s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapière, et regardant
+maître Soleil en face:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ce que vous dites-là? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai comme l'Evangile.</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui tenez-vous la nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;D'une dame de la cour.</p>
+
+<p>Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident
+qui lui était arrivé l'avait forcé d'élire domicile, pour ne point
+savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute
+condition.</p>
+
+<p>Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant à maître Soleil:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sûreté
+personnelle de M. le cardinal?</p>
+
+<p>Maître Soleil secoua la tête et fit entendre une espèce de grognement.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit-il, que s'il n'emmène pas des gardes avec lui, il ne
+ferait pas mal de porter à Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'à
+La Rochelle il portait par-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure?</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nièce, Mme de
+Combalet, aura la sage précaution de trouver quelqu'un qui goûte les
+plats avant lui.</p>
+
+<p>Puis il ajouta avec le gros sourire qui épanouissait sa large face.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, où trouvera-t-on ce quelqu'un là?</p>
+
+<p>&mdash;Il est trouvé, maître Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'écria maître Soleil, vous allez faire l'imprudence de
+sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire cette imprudence, oui, mon hôte, et comme je ne me
+dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation où je
+me trouve une imprudence peut me coûter la vie, nous allons régler notre
+petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.&mdash;Trois
+semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les
+soins assidus de Mme Soleil&mdash;ce qui n'a point de prix&mdash;cela vaut-il plus
+de vingt pistoles?</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que
+l'honneur de vous avoir logé, nourri...</p>
+
+<p>&mdash;Oh, nourri! J'ai été facile à nourrir.</p>
+
+<p>&mdash;Et désaltéré me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter
+vingt pistoles en signe de votre satisfaction...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde.</p>
+
+<p>&mdash;Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles.</p>
+
+<p>Maître Soleil salua, sortit, rentra, vint droit à la table sur laquelle
+étaient alignées les deux cents livres, par cette attraction naturelle
+qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard,
+avec cette sûreté de coup d'&oelig;il qui n'appartient qu'à certains états;
+puis, lorsqu'il fut sûr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents
+livres:</p>
+
+<p>&mdash;Votre chaise est prête, mon maître, dit-il.</p>
+
+<p>Latil remit au fourreau son épée qu'il avait posée sur la table, et,
+faisant à maître Soleil un signe impératif pour qu'il s'approchât de
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ton bras, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec
+bien du regret que je vous le donne, allez.</p>
+
+<p>&mdash;Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je
+verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te
+promets qu'à mon retour tu auras ma première visite, surtout si tu me
+gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fête que
+depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir
+plus intimement connu.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai une pièce de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la
+garde.</p>
+
+<p>&mdash;A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez
+vous, maître Soleil à moins que mes moyens ne me le permettent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, alors, on vous fera crédit; un homme qui a pour amis M. de Moret,
+M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un
+cardinal!</p>
+
+<p>Latil secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Un bon fermier-général serait moins honorable, mais plus sûr, mon cher
+monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il dire à vos porteurs de vous conduire, mon hôte?</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel Montmorency, où j'ai un devoir à remplir d'abord, ensuite à
+Chaillot.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manière que
+l'on entendît la recommandation, tout à la fois de la rue des
+Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.</p>
+
+<p>Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas
+allongé et élastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reçu
+de maître Soleil, de ménager leur client relevant d'une longue et
+douloureuse maladie.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent à la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne
+à la main, se tenait debout au seuil.</p>
+
+<p>Latil lui fit signe de venir à lui. Le suisse s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de
+me répondre.</p>
+
+<p>Le suisse mit le chapeau à la main, ce qui était une manière de
+répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un gentilhomme blessé, auquel M. le comte de Moret a fait
+l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et à qui il a
+fait promettre de lui rendre cette visite dès qu'il pourrait se tenir
+debout. Je sors aujourd'hui pour la première fois, et je tiens ma
+promesse. Puis-je avoir l'honneur d'être reçu par M. le comte.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitté l'hôtel depuis cinq
+jours, et personne ne sait où il est.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur était parti la veille pour son gouvernement du Languedoc.</p>
+
+<p>&mdash;Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse à M. le comte; c'est
+tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en
+quittant l'hôtel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu
+exprès pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien
+concerner Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Il a ordonné que si un gentilhomme nommé Etienne Latil se présentait à
+l'hôtel, on lui offrît la nourriture et le couvert, et qu'on le traitât
+enfin comme un homme de sa confiance et attaché à sa maison.</p>
+
+<p>Latil ôta son chapeau à M. de Moret absent.</p>
+
+<p>&mdash;M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de
+Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai
+l'honneur, à son retour, de lui présenter mes remercîments et de me
+mettre à son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le
+plaisir que vous me faites, en m'annonçant que M. le comte de Moret a
+bien voulu penser à moi.&mdash;Porteurs à Chaillot, hôtel de M. le cardinal.</p>
+
+<p>Les porteurs se replacèrent dans leurs brancards, se remirent à marcher
+du même pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubuée et la rue
+Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honoré par la rue de la
+Ferronnerie.</p>
+
+<p>Or, le hasard faisait qu'à l'instant même où <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> Latil, à la porte de
+l'hôtel Montmorency, disait à ses porteurs: A Chaillot, le hasard
+faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les événements
+importants que nous avons racontés nous ont forcé de perdre de vue,
+assez bien remis du coup d'épée que lui avait donné Souscarrières pour
+faire une première sortie, et jugeant que cette première sortie devait
+avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de
+son côté dans une chaise et, après avoir recommandé à ses porteurs de
+marcher avec toute la précaution due à un malade, terminait la
+recommandation par un mot: A l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>Les porteurs qui partaient de l'hôtel Rambouillet descendirent
+naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue
+Saint-Honoré, qu'ils remontèrent pour gagner la rue de la Ferronnerie.</p>
+
+<p>Il résulta de cette double man&oelig;uvre que les deux chaises se croisèrent
+à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani,
+préoccupé de la façon dont il allait débiter au comte de Moret dont il
+ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point
+Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne préoccupait,
+reconnut le marquis Pisani.</p>
+
+<p>On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin.</p>
+
+<p>Il jeta un cri qui arrêta court ses porteurs, et passant la tête par la
+vitre ouverte:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! monsieur le bossu! cria-t-il.</p>
+
+<p>Peut-être eût-il été plus intelligent au marquis Pisani de ne point
+s'apercevoir que l'interpellation s'adressait à lui; mais il avait
+tellement la conscience de sa gibbosité, que son premier mouvement fut
+de sortir à son tour la tête par la portière de sa chaise, pour voir qui
+l'appelait ainsi par son infirmité au lieu de l'appeler par son titre.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il? demanda le marquis, en faisant de son côté signe à ses
+porteurs de s'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Il me plaît que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un
+vieux compte à régler avec vous, répondit Latil.</p>
+
+<p>Puis à, ses porteurs:</p>
+
+<p>&mdash;Eh vite, dit-il, portez ma chaise à côté de celle de ce gentilhomme,
+et ayez soin que les portières soient bien en face l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Les porteurs se retournèrent dans leurs brancards et transportèrent la
+chaise de Latil à l'endroit indiqué.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandèrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Ici parfaitement, dit Latil. Ah!</p>
+
+<p>Cette exclamation était arrachée au spadassin par la joie de se trouver
+en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait été révélé par
+la bague qu'il lui avait montrée.</p>
+
+<p>De son côté, Pisani venait de reconnaître Latil.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! cria-t-il à ses porteurs, je n'ai point affaire à cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais par malheur, cet homme a affaire à vous, mon mignon. Ne
+bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui
+avaient l'air de vouloir obéir à l'ordre reçu. Ne bougez pas ou ventre
+saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles.</p>
+
+<p>Les porteurs, qui avaient déjà soulevé la chaise, la reposèrent sur le
+pavé.</p>
+
+<p>Les passants, attirés par le bruit, commençaient à s'amasser autour des
+deux chaises.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais bâtonner par mes gens.</p>
+
+<p>Les porteurs du marquis secouèrent la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aimons mieux être bâtonnés, dirent-ils, que d'avoir les oreilles
+coupées.</p>
+
+<p>Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils
+étaient passés:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs bâtons, nous
+avons de quoi répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance était pour lui, voici
+quatre pistoles pour boire à ma santé. Je puis vous dire mon nom, je
+m'appelle Etienne Latil, tandis que je défie votre marquis bossu de dire
+le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable, s'écria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups
+d'épée que je t'ai déjà donnés?</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour
+cela que je veux absolument vous en rendre un.</p>
+
+<p>&mdash;Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est égale, nous allons nous
+battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas là vos trois
+gardes du corps avec vous; et je vous défie de me faire donner un coup
+d'épée par derrière.</p>
+
+<p>Et Latil tira son épée et en porta la pointe à la hauteur des yeux de
+son adversaire.</p>
+
+<p>Il n'y avait point à reculer; un cercle entourait les deux chaises.
+D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, le marquis Pisani était brave; il
+tira son épée à son tour, et sans que l'on vît ni l'un ni l'autre des
+combattants, les seules portières ouvertes étant celles qui
+correspondaient l'une à l'autre, on aperçut les deux lames passer
+chacune par une portière, se croiser, avec toutes les ressources de
+l'art, s'attaquant <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> avec des feintes, parant avec des contres, plonger
+tour à tour avec rage dans l'intervalle, tantôt par l'une, tantôt par
+l'autre portière.</p>
+
+<p>Enfin, après un combat qui dura près de cinq minutes, au grand amusement
+des spectateurs, un cri, ou plutôt un blasphème sortit de l'une des deux
+chaises.</p>
+
+<p>Latil venait de clouer le bras de son adversaire à la carcasse de la
+chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en à-compte, mon beau
+marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je
+vous en ferai autant.</p>
+
+<p>Les gens du peuple ont une grande prédilection pour les vainqueurs,
+surtout quand ils sont beaux et généreux.</p>
+
+<p>Latil était plutôt bien que mal, il avait fait preuve de générosité en
+jetant quatre pistoles sur le pavé.</p>
+
+<p>Le marquis de Pisani était bossu et laid et n'avait montré aucune
+pistole.</p>
+
+<p>Il eut certainement eu tort s'il eût appelé à la justice des assistants.</p>
+
+<p>Il en prit son parti.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel Rambouillet, dit Pisani.</p>
+
+<p>&mdash;A Chaillot, dit Etienne Latil.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch45" id="ch45"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<h3>LE CARDINAL A CHAILLOT.</h3>
+
+<p>Arrivé à Chaillot, le cardinal s'était trouvé à peu près dans la même
+situation qu'Atlas, après que celui-ci, fatigué de porter le monde,
+l'avait déposé pour quelques instants sur les épaules de son ami
+Hercule.</p>
+
+<p>Il respira.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout à loisir.</p>
+
+<p>Et, en effet, Chaillot était la retraite où le cardinal se reposait de
+la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant
+des vers.</p>
+
+<p>Un cabinet situé au rez-de-chaussée, et dont la porte s'ouvrait dans un
+magnifique jardin, sur une allée de tilleuls sombre et fraîche, même
+dans les jours les plus ardents de l'été, était le sanctuaire où il se
+réfugiait un jour ou deux par mois.</p>
+
+<p>Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de
+temps? il n'en savait rien.</p>
+
+<p>Sa première idée, en mettant le pied dans cette oasis poétique, avait
+été d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires à qui, pareil à un
+général d'armée, il distribuait le travail dans ce grand combat de la
+pensée qui était en pleine activité en Espagne, qui s'en allait mourant
+en Italie, qui venait de s'éteindre avec Shakespeare en Angleterre, et
+qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille.</p>
+
+<p>Mais il avait réfléchi qu'il n'était plus, dans sa maison de Chaillot,
+le ministre puissant qui distribuait les récompenses, mais un simple
+particulier ayant par-dessus les autres le désavantage d'être très
+compromettant pour ses amis. Il avait donc résolu d'attendre que ses
+anciens amis vinssent à lui, mais y vinssent sans être appelés.</p>
+
+<p>Il avait donc tiré des cartons le plan d'une nouvelle tragédie,
+<i>Mirame</i>, qui n'était rien autre qu'une vengeance contre la reine
+régnante, et les scènes qu'il en avait déjà esquissées.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu, déjà assez mauvais catholique, ne restait pas
+assez bon chrétien pour pratiquer l'oubli des injures; blessé
+profondément par cette intrigue mystérieuse et invisible qui venait de
+le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les
+plus actifs, il se consolait à l'idée de lui rendre le mal qu'elle lui
+avait fait.</p>
+
+<p>Nous sommes on ne peut plus fâché de révéler les faiblesses secrètes du
+grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son
+panégyriste.</p>
+
+<p>La première marque de sympathie lui vint d'un côté où il était loin de
+l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annonça qu'une chaise
+s'était arrêtée à la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis
+d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en était descendu, en
+s'appuyant aux murailles et s'était arrêté dans l'anti-chambre et assis
+sur un banc en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ma place est là.</p>
+
+<p>Les porteurs payés étaient repartis du même pas qu'ils étaient venus.</p>
+
+<p>Cet homme, coiffé d'un feutre tant soit peu bossué, était enveloppé d'un
+manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se
+rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une
+épée qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui
+commençaient à être à la mode.</p>
+
+<p>On lui avait demandé qui l'on devait annoncer à M. le cardinal; ce à
+quoi il avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis rien,&mdash;n'annoncez donc personne.</p>
+
+<p>On lui avait demandé ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal n'a plus de gardes,&mdash;je viens veiller à sa sûreté.</p>
+
+<p>La chose avait paru assez bizarre à Guillemot <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> pour qu'il crût devoir
+avertir Mme de Combalet et prévenir M. le cardinal.</p>
+
+<p>Il avait prévenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal.</p>
+
+<p>Le cardinal donna ordre qu'on lui amenât ce mystérieux défenseur.</p>
+
+<p>Cinq minutes après la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur
+le seuil, pâle, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au
+chambranle, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de
+son épée.</p>
+
+<p>Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mémoire des
+visages, Richelieu n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour le
+reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, Votre Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va mieux à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir
+mes services à Votre Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je
+veuille me défaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient
+se défaire de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable.</p>
+
+<p>En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latérale, et son
+regard inquiet se porta rapidement de son oncle à l'aventurier inconnu
+qui se tenait près de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, à
+ce brave garçon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma
+disgrâce.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point
+fâché d'avoir pris rang avant les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant
+qui n'appartient qu'à la femme, monsieur est bien pâle et me paraît bien
+faible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'autant plus méritant à lui que je sais par mon médecin, qui le
+visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de
+danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lève. C'est d'autant
+plus méritant à lui, disais-je donc, de s'être dérangé pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqué succomber
+dans une rixe au cabaret de la <i>Barbe Peinte</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bonne, ma belle dame. C'était bel et bien dans un
+guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai
+renvoyé chez lui avec un joli coup d'épée à travers le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis de Pisani! s'écria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas
+de chance, il y a huit jours qu'il était encore au lit de la blessure
+qu'il avait reçue le soir même du jour où vous avez failli être
+assassiné.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point
+fâché de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit à ses
+porteurs: <i>Hôtel Rambouillet</i>, tandis que je disais aux miens: <i>A
+Chaillot!</i>&mdash;Hôtel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment vous êtes-vous battu, tous deux vous soutenant à peine?
+demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est
+très-commode quand on est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous venez me dire cela à moi, après les édits que j'ai rendus
+contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus
+ministre, et que, ne l'étant plus, il en sera de cette amélioration
+comme de toutes les autres que j'ai tentées: dans un an, disparues!...</p>
+
+<p>Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'était point encore
+aussi détaché qu'il eût voulu le faire croire, des choses de ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M.
+Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous
+offrir ses services; de quel genre étaient les services que monsieur
+venait vous offrir?</p>
+
+<p>Latil montrant son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Services à la fois offensifs et défensifs, dit-il. M. le cardinal n'a
+plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est à moi de lui servir
+de tout ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrière
+Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon
+Cavois à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-là, il me semble; venez
+ici, chère madame Cavois, venez.</p>
+
+<p>Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les
+formes primitives commençassent à disparaître sous un certain
+embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte
+opposé à celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et
+de Mme de Combalet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voilà donc débarrassé de
+votre affreux ministère et de tout le tracas qu'il <i>nous</i> donnait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, qu'il <i>nous</i> donnait? dit le cardinal; mon ministère vous
+donnait donc du tracas à vous aussi, chère madame?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais
+toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon
+pauvre Cavois serait mêlé. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au
+moindre bruit; la nuit, j'en rêvais, et je m'éveillais en sursaut: vous
+n'avez pas idée des mauvais rêves que fait une femme quand elle couche
+seule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu
+merci, ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque! Nous avons eu huit
+enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais
+plus ça avançait, plus ça allait mal. M. le cardinal l'avait emmené au
+siége de La Rochelle, où il est resté huit mois; heureusement que
+j'étais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps
+perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chère madame,
+comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant
+prié Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que
+c'est grâce à mes prières que M. le cardinal a perdu sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant,</p>
+
+<p>&mdash;Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet,
+que Dieu nous accorde, chère madame Cavois, que de vous rendre, à vous
+votre mari et à moi mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Où ça? où ça? demanda Mme Cavois.</p>
+
+<p>&mdash;En Italie donc.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore,
+monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se séparer de sa petite
+femme!... jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vous quittait bien, il se séparait bien de vous pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait,
+mais vous l'avez comme ensorcelé... ce n'est pas une forte tête, pauvre
+homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et élever les
+enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tiré... Mais, pour un
+autre que vous, se séparer de sa femme!... fâcher Dieu en couchant avec
+elle une fois par hasard!... jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Mais les devoirs de sa charge?</p>
+
+<p>&mdash;De quelle charge?</p>
+
+<p>&mdash;En quittant mon service, Cavois passe à celui du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois
+passe au mien. J'espère bien qu'à l'heure qu'il est, il a déjà donné sa
+démission à Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le
+sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui
+comme à travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait à cette
+heure-ci, c'est fait, quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine
+des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont
+manquer dans votre petit ménage, et comme simple particulier je ne puis
+pas décemment avoir un capitaine des gardes à six mille livres. Songez à
+vos huit enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, est-ce que vous n'y avez pas pourvu? Et le privilége des chaises,
+qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas préférable
+à une place que le roi enlève et donne à son caprice? Nos enfants, Dieu
+merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez,
+les petits, entrez tous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vos enfants sont là?</p>
+
+<p>&mdash;Excepté le dernier, qui est venu pendant le siége de La Rochelle et
+qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a passé procuration
+à celui qui pousse.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous êtes déjà grosse, chère madame Cavois?</p>
+
+<p>&mdash;Beau miracle, il y a près d'un mois que mon mari est revenu;&mdash;entrez
+tous, entrez tous, M. le cardinal le permet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le permets, mais, en même temps, je permets ou plutôt
+j'ordonne à Latil de s'asseoir;&mdash;prenez un fauteuil et asseyez vous,
+Latil.</p>
+
+<p>Latil ne répondit pas et obéit. S'il fût resté debout une minute de
+plus, il se fût trouvé mal.</p>
+
+<p>Pendant ce temps toute la progéniture des Cavois défilait par rang de
+taille, l'aîné en tête, beau garçon de neuf ans, puis une fille,
+jusqu'au dernier qui était un enfant de deux ans.</p>
+
+<p>Rangés en face du cardinal, ils présentaient l'aspect des tuyaux d'une
+flûte de Pan.</p>
+
+<p>&mdash;Là, maintenant, dit Mme Cavois, voilà l'homme à qui nous devons tout,
+vous, votre père et moi; mettez-vous à genoux devant lui pour le
+remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met à genoux que devant Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et devant ceux qui le représentent: d'ailleurs, c'est à moi à donner
+des ordres à mes enfants: à genoux marmaille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span></p>
+
+<p>Les enfants obéirent.</p>
+
+<p>&mdash;Là, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant à l'aîné, Armand, répète à
+M. le cardinal la prière que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir
+et matin.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la santé à mon père, à ma
+mère, à mes frères, à mes s&oelig;urs, et faites que S. Exc. le cardinal, à
+qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute
+sorte de biens, perde son ministère, afin que papa puisse rentrer tous
+les soirs à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Amen, répondirent en ch&oelig;ur tous les autres enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'étonne point qu'une
+prière faite d'un si bon c&oelig;ur et avec tant d'ensemble ait été exaucée.</p>
+
+<p>&mdash;Là, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit à monseigneur tout
+ce que nous avions à lui dire, levez-vous et partons.</p>
+
+<p>Les enfants se levèrent avec le même ensemble qu'ils s'étaient
+agenouillés.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! dit Mme Cavois, comme cela obéit!</p>
+
+<p>&mdash;Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministère, je
+vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous en garde! monseigneur.</p>
+
+<p>Mme de Combalet embrassa les enfants et la mère, qui les fit monter deux
+par deux dans trois chaises attendant à la porte, et monta dans la
+quatrième avec le plus petit de tous.</p>
+
+<p>Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez
+plus besoin de moi, comme homme d'épée, puisque vous avez M. Cavois qui
+vous suit dans votre disgrâce, mais vous n'avez pas que le fer à
+craindre: votre ennemie s'appelle Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis, à vous aussi? dit Mme de Combalet
+en rentrant; le poison...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut une personne dévouée qui goûte tout ce que boira et tout ce
+que mangera Votre Eminence. Je m'offre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de
+Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a déjà quelqu'un qui s'est
+offert.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a été accepté?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son
+oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui cela? demanda Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Mme de Combalet.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un
+dégustateur; à quel titre resterai-je chez Votre Eminence?</p>
+
+<p>&mdash;A titre d'ami, Etienne Latil, un c&oelig;ur comme le vôtre est rare, et
+l'ayant trouvé, je ne veux pas le perdre.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Mme de Combalet:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Marie, lui dit il, c'est à vous que je confie, âme et corps,
+mon ami Latil. Si je ne trouve pas à cette heure une occasion de
+l'occuper selon ses mérites, peut-être cette occasion se
+présentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis
+littéraires me soient aussi fidèles, de leur côté que mon capitaine des
+gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonçant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, dit le cardinal à Mme de Combalet et à Latil, en voilà
+déjà un qui ne s'est pas fait attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon père ne m'ait pas fait
+apprendre la poésie!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch46" id="ch46"></a>CHAPITRE XVIII.</h2>
+
+<h3>MIRAME.</h3>
+
+<p>Rotrou n'était pas seul.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda avec curiosité ce compagnon inconnu qui le suivait
+le chapeau à la main, et dans cette pose inclinée qui indique
+l'admiration et non la servilité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, de Rotrou, dit le cardinal, en lui tendant la main; je ne
+vous cache point que je comptais sur la fidélité de mes confrères les
+poëtes, avant celle de tous les autres. Je suis heureux de voir que vous
+êtes le plus fidèle de mes fidèles.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais pu prévoir ce qui vous arrive, monseigneur, vous m'eussiez
+trouvé ici, et c'est moi qui eusse ouvert à l'illustre disgracié les
+portes de sa retraite; ah! continua de Rotrou, en se frottant les mains,
+nous allons donc travailler, c'est si bon de faire des vers!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce l'avis de ce jeune homme, demanda Richelieu, en regardant le
+compagnon de Rotrou.</p>
+
+<p>&mdash;C'est si bien son avis, monseigneur, que c'est lui qui est venu
+m'annoncer cette nouvelle, qu'il venait d'apprendre chez madame de
+Rambouillet, et qui m'a supplié du moment où Votre Eminence n'était plus
+ministre, de ne pas perdre un instant pour le présenter <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> à vous. Il
+espère que maintenant que les affaires d'Etat vous laissent du temps,
+vous aurez celui d'aller voir sa comédie que l'on va jouer à l'hôtel de
+Bourgogne.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est la pièce que vont nous donner messieurs les comédiens?
+demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds toi-même, dit Rotrou.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mélite</i>, monseigneur, répondit timidement le jeune homme vêtu de
+noir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah, dit Richelieu, si j'ai bonne mémoire, vous êtes ce monsieur
+Corneille que votre ami Rotrou prétend destiné à nous effacer tous, et
+même lui comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;L'amitié est indulgente, monseigneur, et mon compatriote Rotrou est
+pour moi plus qu'un ami, c'est un frère.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime à voir en poésie ces unions que l'antiquité a parfois chantées
+parmi les guerriers, mais jamais parmi les poètes.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Corneille:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes ambitieux, jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; j'ai surtout une ambition qui, si elle se réalisait,
+me comblerait de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez à mon ami Rotrou.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! un ambitieux timide, fit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, monseigneur, modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette ambition, demanda le cardinal, puis-je la réaliser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, d'un mot, dit Corneille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dites-la, jamais je n'ai été plus disposé à réaliser les
+ambitions des autres que depuis que j'ai vu le néant des miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, mon ami Corneille ambitionne l'honneur d'être reçu au
+nombre de vos collaborateurs. Si Votre Eminence fût resté ministre, il
+eût attendu le succès de sa comédie pour vous être présenté; mais, du
+moment où vous voilà redevenu un simple grand homme, ayant du temps
+devant lui, il a dit: Jean, mon ami, M. le cardinal va se mettre à la
+besogne, pressons-nous, ou je trouverai la place prise.</p>
+
+<p>&mdash;La place n'est pas prise, monsieur Corneille, dit le cardinal, et elle
+est à vous, vous souperez avec moi, messieurs, et si d'ici là nos
+compagnons nous arrivent, je vous distribuerai ce soir même le plan
+d'une nouvelle tragédie dont j'ai déjà esquissé quelque chose.</p>
+
+<p>Le cardinal ne se trompait pas dans ses suppositions et, le soir, la
+même table réunissait ceux que l'on a appelés depuis les cinq auteurs,
+c'est-à-dire Bois-Robert, Colletet, Rotrou et Corneille.</p>
+
+<p>Richelieu leur fit les honneurs de sa table avec la cordialité d'un
+confrère. Puis, le souper fini, on passa au cabinet de travail, où
+Richelieu, brûlant d'impatience de faire partager à ses collaborateurs
+son enthousiasme pour le sujet qu'il allait leur donner à traiter, se
+hâta de tirer de son bureau un petit cahier sur lequel, de son écriture
+en grosse lettre, était écrit le mot: <i>Mirame</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit le cardinal, de tout ce que nous avons entrepris
+jusqu'ici, voici mon &oelig;uvre de préférence. Le nom que vous avez déjà lu
+tous, <i>Mirame</i>, ne vous en dira rien, car le nom comme la pièce est
+&oelig;uvre d'invention pure; seulement, comme il n'est point donné à l'homme
+d'inventer, mais seulement de reproduire des idées générales et des
+faits accomplis, en variant selon le degré d'imagination du poète, la
+forme sous laquelle il les reproduit, vous reconnaîtrez très
+probablement sous les noms supposés, les noms véritables, et dans les
+localités imaginaires les lieux réels. Je ne vous empêche point de
+faire, même tout haut, les commentaires qui vous seront agréables.</p>
+
+<p>Les auditeurs s'inclinèrent; seul Corneille regarda Rotrou en homme qui
+veut dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends absolument rien, mais je m'en rapporte à toi pour
+m'expliquer ce que cela peut signifier. Rotrou, d'un geste lui répondit
+qu'il aurait toutes les explications qu'il pourrait désirer.</p>
+
+<p>Richelieu laissa aux deux jeunes gens le temps de faire leur jeu muet et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose un roi de Bithynie, peu importe lequel, en rivalité avec le
+roi de Colchos. Le roi de Bithynie a une fille, nommée <i>Mirame</i>,
+laquelle a une confidente nommée <i>Almire</i> et une suivante nommée
+<i>Alcine</i>.</p>
+
+<p>De son côté, le roi de Colchos, en guerre avec le roi de Bithynie, a un
+favori très-séduisant, très-aimable, très-élégant; en cherchant bien,
+nous trouverions très-certainement, dans un des pays qui avoisinent la
+France, un type équivalent à celui d'Arimant.</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Buckingham, dit Bois-Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, dit Richelieu.</p>
+
+<p>Rotrou poussa de son genou le genou de Corneille qui ouvrit de grands
+yeux, mais qui ne comprit pas d'avantage qu'il n'avait fait jusques-là,
+malgré ce nom de Buckingham qui éclaircissait cependant la question.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Azamor</i>, roi de Phrygie, allié du roi de Bythinie, est non-seulement
+amoureux, mais encore fiancé de Mirame.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne l'aime pas, dit Bois-Robert, parce qu'elle aime Arimant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tu as deviné juste, le Bois, dit Richelieu en riant; vous voyez la
+situation, n'est-ce pas, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, dit Colletet, Mirame aime l'ennemi de son père;
+elle trahit son père pour son amant.</p>
+
+<p>Rotrou donna un second coup de genou à Corneille.</p>
+
+<p>Corneille comprenait de moins en moins.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme vous y allez, Colletet, dit-il; trahit! trahit: C'est bon
+pour une femme de trahir son mari, mais une fille trahir complétement,
+matériellement son père, non, ce serait trop fort; non, elle se
+contente, au second acte, de recevoir son amant dans les jardins du
+palais.</p>
+
+<p>&mdash;Comme certaine reine de France, dit l'Etoile, a reçu milord
+Buckingham...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais voulez-vous vous taire, monsieur de l'Etoile; si votre
+père vous entendait, il consignerait cela dans son journal comme un fait
+historique; enfin on en vient aux mains: Arimant, vainqueur d'abord,
+est, par un de ces retours de fortune si communs dans les annales de la
+guerre, vaincu ensuite par Azamor. Mirame apprend tour à tour sa
+victoire et sa défaite, ce qui lui permet de se livrer aux sentiments
+les plus opposés. Arimant, vaincu, n'a pas voulu survivre à sa honte; il
+s'est jeté sur son épée, on le croit mort. Mirame veut mourir et
+s'adresse à sa confidente, Mme de Chevreuse. Je me trompe. Comment le
+nom de Mme de Chevreuse se trouve-t-il sous ma langue à propos de
+Mirame? Elle s'adresse à sa confidente Almire, laquelle lui propose de
+s'empoisonner avec elle à l'aide d'une herbe qu'elle a apportée de
+Colchos. Toutes deux respirent l'herbe et tombent évanouies. Pendant ce
+temps, on a pansé les blessures d'Arimant, qui ne sont pas mortelles. Il
+revient à lui, mais pour se désespérer de la mort de Mirame. Quand
+Almire termine les angoisses de tout le monde en assurant qu'elle a fait
+respirer à la princesse une herbe somnifère et non vénéneuse, la même
+avec laquelle Médée a endormi le serpent qui gardait la toison d'or,
+qu'en conséquence Mirame n'est pas morte, mais qu'elle dort seulement,
+et Mirame reprend ses sens pour apprendre que son amant vit, que le roi
+de Colchos propose la paix, qu'Azamor renonce à sa main et que rien ne
+s'oppose plus à son union avec Arimant.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! crièrent en ch&oelig;ur Colletet, l'Etoile et Bois-Robert.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sublime, ajouta Bois-Robert, en chérissant sur le tout.</p>
+
+<p>&mdash;On peut, en effet, tirer parti de la situation, fit Rotrou. Qu'en
+dis-tu, Corneille?</p>
+
+<p>Corneille fit un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me paraissez froid, monsieur Corneille, dit Richelieu un peu
+piqué du silence du plus jeune de ses auditeurs, qu'il s'attendait à
+voir bondir d'enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, dit Corneille, je réfléchissais seulement à la coupe
+des actes.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est tout indiquée, dit Richelieu. Le premier acte finit à la
+scène entre Almire et Mirame, lorsque Mirame consent à recevoir Arimant
+dans les jardins du palais. Le second, lorsque après l'avoir reçu, elle
+jette un regard effrayé sur son imprudence et s'écrie:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait! je suis bien criminelle</span><br />
+ <span class="i0">Que d'infidélités pour paraître fidèle</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Oh! bravo, dit le Bois, belle antithèse, magnifique pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Le troisième, continua le cardinal, finit au désespoir d'Azamor, en
+voyant que, tout vaincu qu'il soit, Mirame lui préfère Arimant; le
+quatrième, à la résolution que prend Mirame de mourir; et le cinquième,
+au consentement que donne le roi de Bithynie au mariage de sa fille avec
+Arimant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, dit l'Etoile, si le plan est fait, monseigneur, la
+tragédie est faite.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement le plan est fait, dit Richelieu, mais un certain nombre
+de vers qu'il faudra, attendu que j'y tiens beaucoup, trouver moyen de
+placer dans mon &oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons les vers, monseigneur, dit Bois-Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la première scène entre le roi et son confident Acaste, le roi se
+plaignant de l'amant de sa fille pour l'ennemi de son royaume, dit:</p>
+
+<div class="verse">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Les projets d'Arimant s'en iront en fumée</span><br />
+ <span class="i0">Je méprise l'effet d'une si grande armée;</span><br />
+ <span class="i0">Mais j'en crains bien la cause et ne puis sans effroi</span><br />
+ <span class="i0">Penser qu'elle me touche ou qu'elle vient de moi.</span><br />
+ <span class="i0">En effet, c'est mon sang, c'est lui que je redoute.</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">ACASTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quoi, Sire, votre sang!</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oui, mon sang; mais écoute:</span><br />
+ <span class="i0">Je m'expliquerai mieux, c'est mon sang le plus beau</span><br />
+ <span class="i0">Celle qui vous paraît un céleste flambeau,</span><br />
+ <span class="i0">Est un flambeau fatal à toute ma famille.</span><br />
+ <span class="i0">Et peut-être à l'Etat: en un mot c'est ma fille.</span><br />
+ <span class="i0">Son c&oelig;ur qui s'abandonne au jeu d'un étranger,</span><br />
+ <span class="i0">En l'attirant ici m'attire le danger.</span><br />
+ <span class="i0">Cependant que partout je me montre invincible,</span><br />
+ <span class="i0">Elle se laisse vaincre!</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">ACASTE.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O dieux! est-il possible?</span><br />
+ </div>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Acaste, il est trop vrai par différents efforts,</span><br />
+ <span class="i0">On sape mon Etat et dedans et dehors;</span><br />
+ <span class="i0">On corrompt mes sujets, on conspire ma perte,</span><br />
+ <span class="i0">Tantôt ouvertement, tantôt à force ouverte!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>A ces vers, dits avec emphase, les applaudissements des cinq auditeurs
+répondirent. A cette époque, la versification dramatique était encore
+loin d'être arrivée à ce degré de perfection auquel la poussèrent
+Corneille et Racine. L'antithèse régnait despotiquement sur la fin de la
+période; on préférait encore le vers à effet aux beaux vers; plus tard,
+on préféra les beaux vers aux bons vers; puis enfin on comprit que les
+bons vers, c'est-à-dire les vers en situation, étaient les meilleurs de
+tous.</p>
+
+<p>Excité par cette approbation unanime, Richelieu continua:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le même acte, dit-il, j'ai esquissé entre Mirame et son père une
+scène qui devra être conservée entière par celui de vous, messieurs, qui
+se chargera du premier acte, cette scène renferme toute ma pensée, et
+une pensée à laquelle je ne veux rien changer.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, monseigneur, firent l'Etoile, Colletet et Bois-Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous écoutons, monseigneur, dit Rotrou.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai oublié de vous dire que Mirame avait d'abord été fiancée au
+prince de Colchos, dit Richelieu, mais que le prince de Colchos était
+mort; elle se sert du prétexte de ce premier amour pour rester fidèle à
+Arimant et ne point épouser Azamor. Voici la scène entre elle et son
+père; chacun est libre de voir les allusions qu'il lui plaira.</p>
+
+<div class="verse">
+ <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ma fille, un doute ici tient mon âme en balance:</span><br />
+ <span class="i0">Le superbe Arimant, plein de vaine espérance,</span><br />
+ <span class="i0">Demande à me parler et prétend de vous voir.</span><br />
+ <span class="i0">Sans espoir de la paix, dois-je le recevoir?</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Lisez milord Buckingham venant en ambassadeur près de Sa Majesté Louis
+XIII, dit Bois-Robert.</p>
+
+<p>Rotrou poussa pour la troisième fois le genou de Corneille, qui lui
+rendit son attouchement; il commençait à comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mirame, répond, dit Richelieu,</p>
+
+<div class="verse">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">S'il veut faire la paix, sa venue est ma joie.</span><br />
+ <span class="i0">Si vous la concluez, je veux bien qu'il me voie;</span><br />
+ <span class="i0">Mais s'il rompt avec nous, on pourrait m'obliger</span><br />
+ <span class="i0">Aussitôt à mourir qu'à voir cet étranger.</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Si du roi de Colchos il avait l'héritage?</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">S'il vous hait, il aura ma haine pour partage.</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bien qu'il soit né sujet il a de haut desseins.</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">S'il agit contre vous, il faut les rendre vains.</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Je tiens beaucoup à ce vers qui doit rester tel qu'il est, dit
+Richelieu s'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui oserait y toucher, dit Bois-Robert, serait incapable de
+comprendre sa beauté, continuez, continuez.</p>
+
+<p>Le cardinal reprit en scandant complaisamment le vers.</p>
+
+<div class="verse">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables.</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ceux qui prétendent trop sont souvent misérables.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous ne laisserez pas toucher à celui-ci non plus, dit
+Colletet.</p>
+
+<p>Richelieu continua.</p>
+
+<div class="verse">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il se vante d'avoir quelque bonheur secret.</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un amour bien traité devrait être discret.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Belle pensée, murmura Corneille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez, jeune homme, dit Richelieu avec complaisance.</p>
+
+<div class="verse">
+ <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il dit qu'il est fort aimé d'une fort belle dame.</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce n'est donc pas moi dont il a captivé l'âme?</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pourquoi rougissez-vous s'il n'est point votre amant?</span><br />
+ </div>
+
+ <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous me voyez rougir de courroux seulement!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Richelieu s'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Voici où j'en suis resté, dit-il, dans le second et dans le troisième
+j'ai esquissé des scènes que je communiquerai à ceux qui seront chargés
+du deuxième et du troisième acte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui se chargera des deux premiers, dit Bois-Robert, qui osera mettre
+ses vers avant et après les vôtres, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, messieurs, dit Richelieu, au comble de la joie, accessible
+qu'il était comme un enfant à la louange littéraire, lui si sévère pour
+lui-même dans les questions politiques, voyez si vous croyez le poids
+des deux premiers actes trop lourd, on pourra tirer les cinq actes au
+sort.</p>
+
+<p>&mdash;La jeunesse ne doute de rien, monseigneur, dit Rotrou; mon ami
+Corneille et moi <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> nous nous chargeons des deux premiers actes.</p>
+
+<p>&mdash;Téméraires, dit en riant Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Votre éminence aura seulement la bonté de nous donner un plan détaillé
+des scènes, afin que nous ne nous écartions pas un instant de sa
+volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Bois-Robert, je me chargerai du troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi du quatrième, dit l'Etoile.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi du cinquième, dit Colletet.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous chargez du cinquième, Colletet, dit Richelieu, je vous
+recommanderai, et lui touchant sur l'épaule, il l'emmena dans
+l'embrasure d'une fenêtre où il lui parla à voix basse.</p>
+
+<p>Pendant ce temps Rotrou se penchait à l'oreille de son ami Corneille.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, lui dit-il, à partir de cette heure, la fortune est dans ta
+main, c'est à toi de ne pas la laisser échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire pour cela? demanda Corneille, toujours naïf.</p>
+
+<p>&mdash;Des vers qui ne vaillent pas mieux que ceux de M. le cardinal! dit
+Rotrou.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch47" id="ch47"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<h3>LES NOUVELLES DE LA COUR.</h3>
+
+<p>Les cinq actes de <i>Mirame</i> distribués, la recommandation, faite pour le
+cinquième à Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent congé de
+lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour
+leur dicter le plan complet des deux premiers actes.</p>
+
+<p>Bois-Robert devait revenir dans la matinée du lendemain, et recevoir ses
+instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons, à qui il
+était chargé de les communiquer.</p>
+
+<p>Corneille et Rotrou couchèrent à Chaillot.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, ils déjeunèrent avec le cardinal, qui leur fit ses
+dernières recommandations. Pendant le déjeuner, Bois-Robert arriva,
+Corneille et Rotrou prirent congé; Bois-Robert resta.</p>
+
+<p>Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert
+avait pu voir, malgré l'affectation du cardinal à ne s'occuper que de sa
+tragédie, quelle préoccupation profonde se cachait derrière cette
+frivole occupation.</p>
+
+<p>Bois-Robert avait communiqué avec Charpentier et avec Rossignol; il
+avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnassé. Il avait
+été trouver le Père Joseph dans son couvent, et dès la veille il avait
+pu dire au cardinal quelle avait été la réponse du moine; cette réponse
+avait fort réjoui Richelieu, qui avait confiance entière dans la
+discrétion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus
+tard le trahit, mais qui avait jugé que l'heure de la trahison n'était
+pas venue encore; enfin il savait que Souscarrières et Lopez devaient
+faire leurs rapports dans la journée.</p>
+
+<p>Donc, tout espoir de revoir le roi n'était point perdu, et cette
+troisième journée que le cardinal avait fixée pour terme à ses
+espérances, n'était pas encore écoulée.</p>
+
+<p>Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut à
+la fenêtre, quoiqu'il fût bien sûr que le cavalier ne pouvait être le
+roi.</p>
+
+<p>Si sûr de lui même que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de
+joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta
+lestement à bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du
+cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donné un
+si important avis à Marion Delorme.</p>
+
+<p>&mdash;Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme
+près de moi et veillez à ce que personne ne nous interrompe.</p>
+
+<p>Bois-Robert se précipita par les escaliers, et presque aussitôt, on
+entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrés quatre à
+quatre.</p>
+
+<p>A la porte de la chambre, où l'attendait le cardinal, il se trouva face
+à face avec lui.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'arrêta court, arracha plutôt qu'il ne souleva son
+chapeau de sa tête et mit un genou en terre devant le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne
+suis pas le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'êtes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de
+Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir.</p>
+
+<p>Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens
+ministre, ce que j'aurais peut-être tort de désirer, je tâcherai
+d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis.
+Avez-vous quelque chose de bon à m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je
+vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant
+monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit le cardinal, je devinerai.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a chargé de dire à Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers
+trois heures, <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> et qu'elle serait bien étonnée si, à trois heures et
+demie, le roi n'était pas chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va
+pas à la cour, car elle ignore les règles de l'étiquette, sinon elle ne
+supposerait pas que le roi pût visiter le plus humble de ses sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle
+ne va pas à la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour
+vont chez elle et se tiennent honorés d'y aller: il en résulte que je
+croirais fort à ses prédictions si elle me faisait l'honneur de m'en
+faire quelqu'une.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous en a-t-elle jamais fait?</p>
+
+<p>&mdash;A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la
+jeunesse et en montrant des dents magnifiques.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilité, M.
+Baradas tombait en défaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui
+succéderait, et qu'à l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui
+fut ministre et que l'on prétend devoir le redevenir, ne s'opposerait
+point, mais aiderait, au contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit quelque chose comme cela, monseigneur; mais ce n'était
+point une prédiction, c'était une promesse, et je me fie moins aux
+promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voilà que, sans le
+vouloir, je l'ai nommée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme César, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure,
+je n'ai point entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'était l'oreille
+gauche dont César entendait mal?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, répondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un
+avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas
+entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu
+que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne
+sais point, habitant Chaillot, c'est-à-dire la province.</p>
+
+<p>&mdash;Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y
+a trois jours, M. le cardinal a donné sa démission, et il y avait fête
+au Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi a fait des promesses à tout le monde. Cinquante mille écus au
+duc d'Orléans, soixante mille livres à la reine-mère, trente mille
+livres à la reine régnante.</p>
+
+<p>&mdash;Et les leur a-t-il donnés?</p>
+
+<p>&mdash;Non et voilà l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapportés
+à la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, séance
+tenante, sur un certain intendant nommé Charpentier, ils se sont
+contentés de la promesse du roi, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu
+personne et s'est enfermé chez lui, où il a dîné tête à tête avec
+l'Angély, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angély a refusé
+tout net.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Cela étonne Votre Eminence?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres;
+mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mère, que
+S. M. la reine régnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a été
+le toucher dans la soirée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre;
+le conseil s'est composé de Monsieur, de la reine-mère, de la reine
+régnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'épée, de La Vieuville,
+qui rage toujours, vu que le roi a remis à M. Charpentier la clef du
+trésor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi... le roi...</p>
+
+<p>&mdash;Le roi? répéta Saint-Simon.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il assisté au conseil?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il était malade.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi a-t-il été question, le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De la guerre, probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous le fait croire?</p>
+
+<p>&mdash;Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de
+Bassompierre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons le mot?</p>
+
+<p>&mdash;Mgr Gaston, en sa qualité de lieutenant général, traçait la marche de
+l'armée; il s'agissait de traverser une rivière, la Durance, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Où la traverserons-nous? demanda Bassompierre.</p>
+
+<p>&mdash;Là! monsieur, répondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un
+pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du
+conseil.</p>
+
+<p>Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais à qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les
+rivières où ils voudront, et que je ne me tienne à l'écart pour rire à
+mon aise de leurs désastres.</p>
+
+<p>&mdash;Dont vous ne rirez pas, monseigneur, <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> dit Saint-Simon, d'un ton plus
+grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui.</p>
+
+<p>Richelieu le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Car leur désastre, continua le jeune homme, leur désastre serait celui
+de la France.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que
+le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier.</p>
+
+<p>&mdash;Personne, monseigneur, je vous l'affirme.</p>
+
+<p>&mdash;Et que M. Baradas a seul touché ses trente mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;De cela, je suis sûr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour
+l'aider à transporter toute sa richesse chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et que va-t-il faire de ses trente mille livres?</p>
+
+<p>&mdash;Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert à Marion
+Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le répéter une
+seconde, n'est-ce pas, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Qu'a-t-il offert à Marion Delorme?</p>
+
+<p>&mdash;De les manger avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par lettre, heureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Et Marion a gardé cette lettre, j'espère; elle a cette lettre entre
+les mains.</p>
+
+<p>Saint-Simon tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre; à cette
+heure-ci, elle doit s'en être dessaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui? demanda vivement le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour le roi! monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le roi!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qui lui faisait croire que la journée ne se passerait pas
+sans que vous revissiez Sa Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, maintenant.</p>
+
+<p>En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant à fond de train se fit
+entendre.</p>
+
+<p>Le cardinal s'appuya, pâlissant, à un fauteuil.</p>
+
+<p>Saint-Simon courut à la fenêtre:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! cria-t-il.</p>
+
+<p>Au même instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et
+Bois-Robert se précipita dans la chambre, criant:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi!</p>
+
+<p>La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante
+d'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majesté.</p>
+
+<p>Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le
+front.</p>
+
+<p>Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrés
+marche à marche et d'une manière mesurée.</p>
+
+<p>Guillemot parut sur la porte et annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, murmura le cardinal, décidément, c'est un grand
+diplomate que ma voisine Marion Delorme.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch48" id="ch48"></a>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<h3>POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS VÊTU DE NOIR.</h3>
+
+<p>Guillemot s'effaça rapidement, et le roi Louis XIII et le cardinal de
+Richelieu se trouvèrent face à face.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Richelieu en s'inclinant respectueusement, ma surprise a été
+si grande en apprenant que le roi descendait à la porte de mon humble
+maison, qu'au lieu de me précipiter comme je le devais au devant de lui
+et de l'attendre au bas de l'escalier, je suis resté ici les pieds
+cloués au parquet, et qu'à cette heure encore, en son auguste présence,
+je doute que ce soit Sa Majesté elle-même qui ait ainsi daigné descendre
+jusqu'à moi.</p>
+
+<p>Le roi regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes seuls, monsieur le cardinal? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Seuls, Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes certain?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous pouvons parler en toute liberté?</p>
+
+<p>&mdash;En toute liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fermez cette porte, et écoutez-moi.</p>
+
+<p>Le cardinal s'inclina, obéit, ferma la porte et montra du doigt au roi
+un fauteuil dans lequel le roi s'assit ou plutôt se laissa tomber.</p>
+
+<p>Le cardinal se tint debout et attendit.</p>
+
+<p>Le roi leva lentement les yeux sur le cardinal, et le regardant un
+instant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, dit-il, j'ai eu tort.</p>
+
+<p>&mdash;Tort, Sire! en quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De faire ce que j'ai fait.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda fixement le roi à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit il, une grande explication, une de ces explications claires,
+nettes, précises, qui ne laissent pas un doute, pas un nuage, pas une
+ombre, était, je crois, nécessaire entre nous; les paroles que vient de
+prononcer Votre Majesté me font croire que l'heure de cette explication
+est venue.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, dit Louis XIII se redressant, j'espère que vous
+n'oublierez pas...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes le roi Louis XIII, et que je suis son humble serviteur,
+le cardinal de Richelieu, non, Sire, soyez tranquille; mais cependant,
+avec le profond respect que j'ai pour Votre Majesté, je demande la
+permission de vous le dire: si j'ai le malheur de la blesser, je me
+retirerai si loin que non-seulement elle n'aura jamais l'ennui de me
+revoir, ni même le désagrément d'entendre à l'avenir même prononcer mon
+nom. Si au contraire, elle admet que mes raisons soient bonnes, que mes
+sujets de plaintes soient réels, elle n'a qu'à me dire du même accent
+dont elle vient de dire: <i>J'ai eu tort</i>, elle n'aura qu'à dire:
+<i>Cardinal, vous avez raison</i>, et nous laisserons tomber le passé dans le
+gouffre de l'oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur, dit le roi, je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, commençons, s'il vous plaît, par ce qui ne peut pas se discuter,
+par mon désintéressement et ma probité.</p>
+
+<p>&mdash;Les ai-je jamais attaqués? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais Votre Majesté les a laissé attaquer devant elle, et c'est un
+grand tort qu'elle a eu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, ou je dirai tout, ou je me tairai; Votre Majesté
+m'ordonne-t-elle de me taire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ventre saint-gris, comme disait le roi mon père, je vous ordonne,
+au contraire, de parler; mais..... ménagez-moi les reproches.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis cependant obligé de faire à Votre Majesté ceux que je crois
+qu'elle mérite.</p>
+
+<p>Le roi se leva, frappa du pied, alla de son fauteuil à la fenêtre, de la
+fenêtre à la porte, de la porte à son fauteuil, regarda Richelieu, qui
+resta muet, et finit enfin par se rasseoir, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez; je mets mon orgueil royal aux pieds du crucifix, je suis prêt
+à tout entendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit, Sire, que je commencerais par mon désintéressement et ma
+probité; veuillez donc m'écouter.</p>
+
+<p>Louis XIII fit un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de mon patrimoine, continua le cardinal, vingt-cinq mille livres
+de rente; le roi m'a donné six abbayes, qui rapportent cent vingt-cinq
+mille livres; j'ai donc en tout, de rente, cent cinquante mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait aussi, sans doute, que je suis, étant ministre,
+bien entendu, entouré de complots et de poignards, à ce point que je
+dois avoir des gardes et un capitaine pour me défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais encore cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Sire, j'ai refusé soixante mille livres de pension que vous
+m'avez offertes, après la prise de La Rochelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai refusé les appointements de l'amirauté, quarante mille livres;
+j'ai refusé un droit d'amiral, cent mille écus, ou plutôt je l'ai
+accepté, mais j'en ai fait don à l'Etat. Enfin, j'ai refusé un million
+que les financiers m'offraient pour ne pas être poursuivis; ils ont été
+poursuivis, et je les ai forcés de dégorger dix millions dans les
+caisses du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de contestation là-dessus, monsieur le cardinal, dit le
+roi en tenant son chapeau, et je me plais à dire que vous êtes le plus
+honnête homme de mon royaume.</p>
+
+<p>Le cardinal salua.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua-t-il, quels sont mes ennemis près de Votre Majesté; quels
+sont ceux qui m'accusent en face de la France et qui me calomnient aux
+yeux de l'Europe; ceux qui devraient être les premiers à me rendre
+justice comme vous, Sire! S. A. R. Mgr Gaston votre frère, la reine Anne
+régnante, S. M. la reine mère.</p>
+
+<p>Le roi poussa un soupir; le cardinal venait de toucher la plaie, il
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;S. A. R. Monsieur m'a toujours détesté; comment ai-je répondu à sa
+haine? Dans l'affaire de Chalais il n'était question de rien moins que
+de m'assassiner; les aveux de toutes parts, et même de la part de
+monseigneur, ont été clairs et précis; comment me suis je vengé? Je lui
+ai fait épouser la plus riche héritière du royaume, Mlle de Montpensier;
+j'ai obtenu pour lui de Votre Majesté, l'apanage et le titre de duc
+d'Orléans, Mgr Gaston possède à cette heure un million et demi de
+revenu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il est plus riche que moi, monsieur le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi n'a pas besoin d'être riche, il peut ce qu'il veut. Quand le
+roi a besoin d'un million, il demande un million, et tout est dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le roi, puisqu'avant-hier vous m'en avez donné quatre,
+et hier un et demi.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je rappelle à Votre Majesté combien m'en veut la reine
+Anne d'Autriche et tout ce qu'elle a fait contre moi, et quel est mon
+crime à ses yeux; le respect me ferme la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Non, parlez, monsieur le cardinal; je puis, je dois, je veux tout
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le grand malheur des princes, la <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> grande calamité des Etats,
+sont les mariages des rois avec des princesses étrangères; les reines,
+venant soit d'Autriche, soit d'Italie, soit d'Espagne, apportent sur le
+trône des sympathies de famille qui, à un moment donné, deviennent des
+crimes d'Etat; combien de reines ont volé et voleront encore, au profit
+de leur père ou de leur frère, l'épée de la France sous le chevet du
+roi, leur mari? Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'il y a crime de trahison,
+et que ses crimes ne pouvant pas être poursuivis sur les vrais
+coupables, on frappe tout autour d'eux, et que des têtes tombent qui ne
+devraient pas tomber. Après avoir conspiré avec l'Angleterre, la reine
+Anne, qui m'en veut, parce qu'elle voit en moi le champion de la France,
+conspire aujourd'hui avec l'Espagne et avec l'Autriche.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais! je le sais! dit le roi d'une voix étouffée; mais la reine
+Anne n'a aucun pouvoir sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais en direz-vous autant de la reine Marie, Sire, de la
+reine Marie, la plus cruelle de mes trois ennemies, parce que c'est pour
+elle que j'ai le plus fait.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-lui, monsieur le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire, je ne le lui pardonne pas.</p>
+
+<p>&mdash;Même si je vous en prie?</p>
+
+<p>&mdash;Même si vous me l'ordonnez; oh! je l'ai dit à Votre Majesté,
+puisqu'elle est venue me chercher ici, il faut qu'ici la vérité tout
+entière lui soit dite.</p>
+
+<p>Le roi poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que je ne la connais pas, la vérité? dit-il d'une voix
+altérée.</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout entière et il faut qu'entière elle vous soit dite une fois;
+votre mère, Sire, c'est terrible à dire à son fils, mais votre mère...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma mère? dit le roi regardant fixement le cardinal.</p>
+
+<p>Ce regard du roi, qui eût arrêté les paroles dans la bouche d'un homme
+moins résolu à tout braver que l'était le cardinal, sembla, au
+contraire, les en faire jaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère, Sire, reprit-il, votre mère était infidèle à son époux.
+Avant d'être la femme de son mari, votre mère, lorsqu'elle a abordé à
+Marseille...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez vous, monsieur, dit le roi, les murs écoutent et entendent
+parfois, dit-on. S'ils écoutent et s'ils entendent, ils peuvent parler,
+et personne ne doit savoir, que vous et moi pourquoi j'hésite à donner
+un héritier à la couronne, quand tout le monde m'en presse, et vous tout
+le premier, et ce que je vous dis est si vrai, monsieur, ajouta le roi,
+en se levant et en saisissant la main du cardinal, que si je croyais mon
+frère fils du roi Henri IV, c'est-à-dire du seul sang qui ait le droit
+de régner sur la France, aussi vrai que Dieu et vous m'entendez,
+monsieur, j'aurais déjà abdiqué en sa faveur et me serais retiré dans un
+cloître où j'aurais prié pour ma mère et pour la France. Avez-vous
+encore autre chose à me dire, monsieur; m'ayant dit cela, vous pouvez
+tout me dire, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui, Sire, je vous dirai tout! s'écria le cardinal étonné, car
+je commence à comprendre qu'au respect que j'ai déjà pour Votre Majesté,
+va se joindre un sentiment d'admiration d'autant plus profonde qu'elle
+restera secrète. Oh! Sire, quel horizon de tristesse me cachait le voile
+que vous venez de soulever, et Dieu m'est témoin que si je ne croyais
+pas l'avenir de la France intéressé à ce que je vais vous dire, je
+m'arrêterais là et n'irais point jusqu'au bout; Sire, avez-vous essayé
+de voir clair dans le mystère terrible du 14 mai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'y suis parvenu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les vrais assassins, les connaissez-vous, Sire?</p>
+
+<p>&mdash;L'assassinat du maréchal d'Ancre, dont je parle sans remords, et que
+j'accomplirais encore demain s'il n'était déjà accompli depuis onze ans,
+vous prouvera du moins que je connaissais l'un d'entre eux si je ne
+connais pas les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, Sire! moi qui n'avais pas les mêmes raisons que Votre
+Majesté pour rester aveugle, moi j'ai été jusqu'au fond du mystère et je
+les connais tous, moi, les assassins!</p>
+
+<p>Le roi poussa un gémissement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez, Sire, qu'il y a eu une sainte femme, une créature
+dévouée qui sachant que le crime devait s'accomplir, avait juré elle,
+que le crime ne s'accomplirait pas. Savez-vous quelle a été sa
+récompense?</p>
+
+<p>&mdash;On l'a enfermée dans un tombeau, dont elle a vu, vivante, la porte se
+murer sur elle, et où elle est restée dix-huit ans exposée aux rayons
+brûlants de l'été, à la bise glacée de l'hiver; sa loge était aux Filles
+repenties; elle s'appelait la <i>Coëtman</i>, elle est morte il y a douze
+jours seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Et sachant cela, Sire, Votre Majesté a souffert qu'une pareille
+iniquité s'accomplit!</p>
+
+<p>&mdash;Les rois sont personnes sacrées, monsieur le cardinal, répondit Louis
+XIII avec ce culte terrible de la monarchie qui, sous Louis XIV, devait
+aller jusqu'à l'idolâtrie; et malheur à ceux qui pénètrent dans leurs
+secrets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Sire, ce secret, il y a encore une autre personne que vous,
+une autre personne que moi qui le sait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<p>Le roi fixa son &oelig;il clair sur le cardinal; cet &oelig;il interrogeait mieux
+que n'eussent fait des paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être entendu dire, continua Richelieu, que sur
+l'échafaud Ravaillac avait demandé à faire des aveux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Louis XIII pâlissant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être entendu dire encore que le greffier alors
+s'approcha de lui, et que sous la dictée du patient, déjà à moitié
+mutilé, le greffier écrivit le nom des vrais coupables.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Louis XIII, sur une feuille volante détachée du procès.</p>
+
+<p>Et le cardinal crut le voir pâlir encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être entendu dire enfin que cette feuille avait été
+recueillie par le rapporteur Joly de Fleury, et gardée soigneusement par
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire tout cela, monsieur le cardinal, après?....
+après?....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai voulu reprendre cette feuille chez les enfants de M.
+Joly de Fleury; deux hommes inconnus, l'un, un jeune homme de seize ans,
+l'autre, un homme de vingt-six, se sont présentés un jour chez le
+rapporteur, se sont faits connaître à lui, ont eu l'influence de se
+faire remettre ce précieux feuillet et l'ont emporté.</p>
+
+<p>&mdash;Et Votre Eminence, qui sait tout, n'a pas pu savoir quels étaient ces
+deux hommes? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire, répondit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais vous le dire, moi, fit le roi en saisissant
+fiévreusement le bras du cardinal: l'aîné de ces deux hommes, c'était M.
+de Luynes; le plus jeune c'était moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Sire, s'écria le cardinal en reculant d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit le roi en fouillant dans sa poitrine et en tirant d'une poche
+intérieure un papier jauni et froissé, et ce procès-verbal daté par
+Ravaillac sur l'échafaud, cette feuille fatale qui porte les noms des
+coupables, la voilà!</p>
+
+<p>&mdash;O Sire! dit Richelieu, reconnaissant à la pâleur du roi ce qu'il avait
+dû souffrir pendant toute cette scène, pardonnez-moi; tout ce que je
+viens de vous dire, je croyais que vous l'ignoriez.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle cause donniez-vous donc à ma tristesse, à mon isolement, à
+mon deuil. Est-ce donc l'habitude des rois de France de se vêtir comme
+je le suis. Chez nous autres souverains, le deuil d'un père, d'une mère,
+d'un frère, d'une s&oelig;ur, d'un parent, d'un autre roi, se porte en
+violet; mais chez tous les hommes, roi et sujets, le deuil du bonheur se
+porte en noir.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le cardinal, il est inutile de garder ce papier, brûlez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur, je suis faible; mais par bonheur, je me connais. Ma
+mère est ma mère, au bout du compte, et de temps en temps elle reprend
+son empire sur moi. Mais quand je sens que cet empire me fait dévier de
+la ligne droite et me pousse à quelque chose d'injuste, je regarde ce
+papier et il me rend la force, ce papier. Monsieur le cardinal, dit le
+roi d'une voix sombre, mais résolue, gardez-le comme un pacte entre
+nous, et le jour où il me faudra rompre avec ma mère, l'éloigner de moi,
+l'exiler de Paris, la chasser de la France, ce papier à la main, exigez
+de moi ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>Le cardinal hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, dit le roi, prenez, je le veux.</p>
+
+<p>Le cardinal s'inclina et prit le papier.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Votre Majesté le veut, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, ne me faites plus de conditions, monsieur le cardinal,
+la France et moi nous nous remettons entre vos mains.</p>
+
+<p>Le cardinal prit les mains du roi, mit un genou en terre, les baisa et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, en échange de cet instant, Votre Majesté acceptera, je l'espère,
+le dévouement de toute ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte, monsieur, dit le roi avec cette suprême majesté qu'il
+savait prendre dans certains moments; et maintenant, ajouta-t-il, mon
+cher cardinal, oublions tout ce qui s'est passé, dédaignons toutes ces
+misérables intrigues de ma mère, de mon frère et de la reine, et ne nous
+occupons plus que de la gloire de nos armes et de la grandeur de la
+France.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch49" id="ch49"></a></h2>
+
+<h3>OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI.</h3>
+
+<p>Le lendemain, à deux heures après-midi, le roi Louis XIII, assis dans un
+grand fauteuil, la canne entre les jambes, son chapeau noir à plumes
+noires posé sur sa canne, le sourcil un peu moins froncé, le visage un
+peu moins pâle que d'habitude, regardait le cardinal de Richelieu assis
+à son bureau et travaillant.</p>
+
+<p>Tous deux étaient dans ce cabinet de la place Royale, où nous avons vu
+le roi, pendant ses trois jours de règne, passer de si mauvaises heures.</p>
+
+<p>Le cardinal écrivait, le roi attendait.</p>
+
+<p>Le cardinal leva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, j'ai écrit en Espagne, à Mantoue, à Venise et à Rome, et
+j'ai eu l'honneur de montrer à Votre Majesté mes lettres qu'elle a
+approuvées. Maintenant je viens, <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> toujours par l'ordre de Votre Majesté,
+d'écrire à son cousin le roi de Suède. Cette réponse était plus
+difficile à faire que les autres. S. M. le roi Gustave-Adolphe, trop
+éloigné de nous, apprécie mal les hommes tout en jugeant bien les
+événements, et les appréciant avec son esprit à lui, et ne les jugeant
+point sur l'impression générale.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lisez, monsieur le cardinal, dit Louis XIII, je sais
+parfaitement ce que contenait la lettre de mon cousin Gustave.</p>
+
+<p>Le cardinal salua et lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«Sire,</p>
+
+ <p>«Cette familiarité avec laquelle Votre Majesté veut bien m'écrire est
+ un grand honneur pour moi, tandis que ma familiarité à moi envers
+ Votre Majesté, quoique autorisée par elle, serait tout à la fois un
+ manque de respect et un oubli de l'humilité que m'impose le peu
+ d'opinion que j'ai de moi-même et ce titre de prince de l'Eglise que
+ vous voulez bien me donner.</p>
+
+ <p>«Non, Sire, je ne suis pas un grand homme; non, Sire, je ne suis pas
+ un homme de génie. Seulement je suis, comme vous voulez bien me le
+ dire, un honnête homme, et c'est à ce point de vue que le roi mon
+ maître veut bien surtout m'apprécier, n'ayant besoin d'avoir recours
+ qu'à lui-même dans toutes les questions où le génie et la grandeur ont
+ besoin d'intervenir. Je traiterai donc directement avec Votre Majesté,
+ comme elle le désire, mais comme simple ministre du roi de France.</p>
+
+ <p>«Oui, sire, je suis sûr de mon roi, plus sûr aujourd'hui que jamais,
+ car aujourd'hui encore il vient, en me maintenant au pouvoir contre
+ l'opinion de la reine Marie de Médicis, sa mère, contre celle de la
+ reine Anne, son épouse, contre celle Mgr Gaston, son frère, de me
+ donner une nouvelle preuve que, si son c&oelig;ur cède parfois à ces beaux
+ sentiments de piété filiale, d'amitié fraternelle et de tendresse
+ conjugale qui sont le bonheur des autres hommes, et que Dieu a mis
+ dans tous les c&oelig;urs honnêtes et bien nés, la raison d'Etat vient
+ aussitôt corriger ces nobles élans de l'âme auxquels les rois sont
+ parfois forcés de résister, en se faisant une vertu âpre et rigide,
+ qui met le bien de ses sujets et les nécessités du gouvernement avant
+ les lois mêmes de la nature.</p>
+
+ <p>«Un des grands malheurs de la royauté, Sire, est que Dieu ait placé si
+ haut ses représentants sur la terre, que les rois, ne pouvant avoir
+ d'amis, soient forcés d'avoir des favoris. Mais, loin de se laisser
+ influencer par ses favoris, vous avez pu voir que mon maître, à qui a
+ été donné le beau surnom de Juste, a su, au contraire&mdash;et M. de
+ Chalais, que vous nommez, en est la preuve&mdash;a su les abandonner même à
+ la justice criminelle, du moment où ils étaient accusés d'empiéter
+ d'une façon fatale sur les affaires d'Etat; et mon maître a le regard
+ trop pénétrant et la main trop ferme pour permettre que jamais une
+ intrigue, si bien ourdie qu'elle soit et si puissants que soient ceux
+ qui la mettront en avant, renverse un homme qui a dévoué son esprit à
+ son roi et son c&oelig;ur à la France; peut-être un jour descendrai-je du
+ pouvoir, mais je puis affirmer que je n'en tomberai pas.</p>
+
+ <p>«Oui, Sire&mdash;et mon roi, à qui j'ai eu l'honneur de communiquer votre
+ lettre, n'ayant rien de caché pour lui, m'autorise à vous le
+ dire,&mdash;oui, je suis sûr, sauf la permission de Dieu, qui peut
+ m'enlever de ce monde au moment où j'y penserai le moins, oui, je suis
+ sûr de rester trois ans au pouvoir, et, en ce moment même, le roi m'en
+ renouvelle l'assurance&mdash;en effet, Louis XIII fit à Richelieu un signe
+ affirmatif.&mdash;Oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir et de
+ tenir, au nom du roi et au mien, les engagements que je prends
+ directement avec vous par ordre très positif de mon maître.</p>
+
+ <p>«Quant à appeler Votre Majesté <i>ami Gustave</i>,&mdash;je ne connais que deux
+ hommes dans l'antiquité: Alexandre et César; que trois hommes dans
+ notre monarchie moderne: Charlemagne, Philippe-Auguste et Henri IV,
+ qui puissent se permettre vis-à-vis d'elle une si flatteuse
+ familiarité. Moi, qui suis si peu de chose, je ne puis que me dire de
+ Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur.</p>
+
+ <p class="right">&dagger; <span class="smcap">Armand</span>, cardinal Richelieu.</p>
+
+ <p>«Comme le désire Votre Majesté, et comme mon roi est enchanté d'en
+ donner l'ordre, ce sera M. le baron de Charnassé qui lui remettra
+ cette lettre et qui sera chargé de négocier avec Votre Majesté cette
+ grande affaire de la ligue protestante, pour laquelle il a les pleins
+ pouvoirs du roi, et, si vous y tenez absolument, j'ajouterai les
+ miens.»</p>
+</div>
+
+<p>Pendant tout le temps que le cardinal avait lu cette longue lettre, qui
+était une apologie du roi un peu trop librement attaqué par
+Gustave-Adolphe, Louis XIII, tout en mordant à deux ou trois passages sa
+moustache, avait approuvé de la tête; mais quand la lettre fut
+complétement achevée, il demeura un instant pensif et demanda au
+cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Eminence, en votre qualité de théologien, pouvez-vous m'affirmer que
+cette alliance avec un hérétique ne compromet point le salut de mon
+âme?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est moi qui l'ai conseillée à Votre Majesté, s'il y a un péché
+je le prends sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui me rassure un peu, dit Louis XIII, mais ayant tout fait
+depuis que vous êtes ministre et comptant dans l'avenir tout faire
+d'après vos avis, croyez-vous, mon cher cardinal, que l'un de nous
+puisse être damné sans l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;La question est trop difficile pour que j'essaye d'y répondre; mais
+tout ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que ma prière à Dieu est
+de ne jamais me séparer d'elle, soit en ce monde, soit pendant
+l'éternité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le roi respirant, notre travail est donc fini, mon cher
+cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore tout à fait, Sire, dit Richelieu, et je prie Votre Majesté
+de m'accorder encore quelques instants pour l'entretenir des engagements
+qu'elle a pris et des promesses qu'elle a faites.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous parler des sommes que m'avaient demandées mon frère, ma
+mère et ma femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Des traîtres, des trompeurs et des infidèles. Vous qui prêchez si bien
+l'économie, n'allez vous pas me donner le conseil de récompenser
+l'infidélité, le mensonge et la trahison?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire; mais je vais dire à Votre Majesté: Une parole royale est
+sacrée; une fois donnée, elle doit être tenue. Votre Majesté a promis
+cinquante mille écus à son frère...</p>
+
+<p>&mdash;S'il était lieutenant général; puisqu'il ne l'est plus!</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, pour lui donner un dédommagement.</p>
+
+<p>&mdash;Un fourbe qui a fait semblant d'aimer la princesse Marie rien que pour
+nous susciter des embarras de toute espèce.</p>
+
+<p>&mdash;Dont nous voilà sortis, je l'espère, puisque lui-même a dit qu'il
+renonçait à cet amour.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en faisant son prix pour y renoncer.</p>
+
+<p>&mdash;S'il a fait son prix, Sire, il faut lui payer cette renonciation au
+taux qu'il a fixé lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante mille écus!</p>
+
+<p>&mdash;C'est cher, je le sais bien; mais un roi n'a que sa parole.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'aura pas plutôt ses cinquante mille écus qu'il se sauvera avec en
+Crète, près du roi Minos, comme il appelle le duc Charles IV.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, Sire, car alors les cinquante mille écus auront été
+placés; pour cinquante mille écus, nous prendrons la Lorraine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que l'empereur Ferdinand nous laissera faire?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi nous servirait Gustave-Adolphe?</p>
+
+<p>Le roi réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un rude joueur d'échecs, monsieur le cardinal, dit-il;
+monsieur mon frère aura ses cinquante mille écus; mais quant à ma mère,
+qu'elle ne compte pas sur ses soixante mille livres!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, S. M. la reine mère avait besoin de cette somme il y a déjà
+longtemps, puisqu'elle m'avait demandé cent mille livres, et qu'à mon
+grand regret je n'avais pu lui en donner que cinquante. Mais à cette
+époque nous étions totalement dépourvus d'argent, tandis qu'aujourd'hui
+nous en avons.</p>
+
+<p>&mdash;Cardinal, vous oubliez tout ce que vous m'avez dit hier de ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je dit qu'elle ne fût pas votre mère, Sire?</p>
+
+<p>&mdash;Non; pour mon malheur et pour celui de la France, elle l'est.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, vous avez signé à S. M. la reine-mère un bon de soixante-mille
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai promis, je n'ai rien signé.</p>
+
+<p>&mdash;Une promesse royale est bien autrement sacrée qu'un écrit!</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est vous qui les lui donnerez et non pas moi; peut-être nous
+en aura-t-elle quelque reconnaissance et nous laissera-t-elle
+tranquilles?</p>
+
+<p>&mdash;La reine ne nous laissera jamais tranquilles, Sire; l'esprit
+tracassier des Médicis est en elle, et elle passera sa vie à regretter
+deux choses qu'elle ne peut reprendre: la jeunesse évanouie et son
+pouvoir perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Passe encore pour la reine-mère, mais la reine, qui se fait payer son
+fil de perles par M. d'Emery et qui me le redemande!... oh! pour ceci
+par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne prouve qu'une chose, Sire, c'est que la reine, pour recourir à
+de pareils moyens, est fort gênée. Or, il n'est point convenable, quand
+le roi a la clef d'une caisse contenant plus de quatre millions, que la
+reine emprunte vingt mille livres à un particulier. Sa Majesté
+appréciera, je l'espère, et au lieu d'un bon de trente mille livres,
+signera un bon de cinquante mille livres à la reine, à la condition
+qu'elle remboursera les vingt mille livres à M. d'Emery. La couronne de
+France est d'or pur, Sire, et elle doit reluire aussi bien au front de
+la reine qu'à celui du roi.</p>
+
+<p>Le roi se leva, alla au cardinal et lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement, monsieur le cardinal, <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> dit-il, vous êtes un grand
+ministre, un bon conseiller, mais encore un ennemi généreux; je vous
+autorise, monsieur le cardinal, à faire payer les différentes sommes
+dont nous venons de régler l'emploi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le roi qui les a promises, c'est au roi de les acquitter; le roi
+signera des bons que l'on présentera à la caisse et qui seront payés à
+vue; mais il me semble que Sa Majesté oublie une des gratifications
+qu'il a accordées.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que, dans sa généreuse répartition, le roi avait accordé à
+M. de l'Angély, son fou, la même somme qu'à M. de Baradas, son favori,
+trente mille livres.</p>
+
+<p>Le roi rougit.</p>
+
+<p>&mdash;L'Angély a refusé, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus, Sire, pour maintenir la libéralité. M. l'Angély a
+refusé pour que les gens qui demandent ou qui acceptent le croyent
+véritablement fou, et ne sollicitent pas sa place près de Votre Majesté.
+Mais le roi n'a que deux vrais amis près de lui, son fou et moi; qu'il
+ne soit pas ingrat auprès de l'un, après avoir si largement récompensé
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, vous avez raison, monsieur le cardinal; mais il y a un petit
+drôle qui a mérité toute ma colère, et celui-là...</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là, Sire, Votre majesté n'oubliera point qu'il a été près de
+trois mois son favori, et qu'un roi de France peut bien donner dix mille
+livres par mois à celui qu'il honore de son intimité.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais qu'il aille les offrir à une fille comme Mlle Delorme.</p>
+
+<p>&mdash;Fille très-utile, Sire, puisque c'est elle qui m'a prévenu de la
+disgrâce dans laquelle j'allais tomber et qui, en me donnant le temps de
+penser à ma chute, m'a permis de l'envisager en face. Sans elle, Sire,
+en apprenant, sans y être préparé, que j'avais démérité des bontés du
+roi, je fusse resté sur le coup. Une compagnie pour M. de Baradas, Sire,
+et qu'il prouve à Votre Majesté qu'il vous reste fidèle serviteur, comme
+vous lui restez bon maître.</p>
+
+<p>Le roi réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, demanda-t-il, que dites-vous de son camarade
+Saint-Simon?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il m'est fort recommandé, Sire, par une personne à qui je
+veux beaucoup de bien, et qu'il est très-propre à tenir près de Votre
+Majesté la place que l'ingratitude de M. Baradas laisse vacante.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter, ajouta le roi, qu'il sonne admirablement le cor; je suis
+bien aise que vous me le recommandiez, cardinal, je verrai à faire
+quelque chose pour lui. A propos, et le conseil?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté veut-elle le fixer à demain à midi au Louvre;
+j'exposerai mon plan de campagne, et nous tâcherons d'avoir, pour passer
+les rivières, autre chose que les doigts de Monsieur.</p>
+
+<p>Le roi regarda le cardinal avec l'étonnement qu'il manifestait chaque
+fois qu'il le voyait si bien instruit de choses qu'il eût dû ignorer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher cardinal, lui dit-il en riant, vous avez à coup sûr un démon
+à votre service, à moins que vous ne soyez&mdash;ce à quoi j'ai plus d'une
+fois pensé&mdash;à moins que vous ne soyez le démon lui-même.</p>
+
+<p class="center2">FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 300px;">
+<img src="images/sep.jpg" alt="" title="" width="300" height="26" /></div>
+
+<h2>QUATRIÈME VOLUME.</h2>
+
+<hr class="small2" />
+
+<h2><a name="ch50" id="ch50"></a>CHAPITRE Ier.</h2>
+
+<h3>L'AVALANCHE.</h3>
+
+<p>Au moment même où le conseil, convoqué cette fois par Richelieu, se
+réunissait au Louvre, c'est-à-dire vers onze heures du matin, une petite
+caravane, qui était partie de Doulx au point du jour, apparaissait à
+l'extrémité des maisons de la petite ville d'Exilles, située sur
+l'extrême frontière de France, et qui n'est plus séparée des Etats du
+prince de Piémont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au
+territoire français.</p>
+
+<p>Cette caravane se composait de quatre personnes montées sur des mulets.</p>
+
+<p>Deux hommes et deux femmes.</p>
+
+<p>Dans les deux hommes, qui voyageaient à visage découvert avec le costume
+basque, il était facile de reconnaître deux jeunes gens, dont le plus
+âgé avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans à peine.</p>
+
+<p>Quant aux deux femmes, il était plus difficile de savoir leur âge,
+vêtues qu'elles étaient de robes de pélerines à larges capuchons, qui
+leur cachaient entièrement le visage, précaution que l'on pouvait aussi
+bien attribuer au froid qu'au désir de ne pas être reconnues.</p>
+
+<p>A cette époque les Alpes n'étaient point comme aujourd'hui sillonnées
+par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> et du
+Saint-Gothard, et l'on ne pénétrait en Italie que par des sentiers où
+rarement deux piétons eussent pu marcher de front, et où les mulets
+trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familière, mais
+sympathique au suprême degré.</p>
+
+<p>Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'était le plus âgé des deux,
+marchait à pied, tenant par la bride un des mulets, monté par la plus
+jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une
+espèce de marchand ambulant qui précédait la caravane de cinq cents pas
+environ, fouettant devant lui un petit cheval chargé de ballots, avait
+rejeté son capuchon en arrière, et qui, par la mise en évidence de
+cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fraîcheur, accusait à
+peine dix-sept à dix-huit ans.</p>
+
+<p>L'autre femme suivait le visage entièrement enseveli dans son capuchon.
+La tête courbée, soit par le poids de la pensée, soit par celui de la
+fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle
+suivait ou plutôt que suivait sa monture, sur l'extrême crête d'un
+rocher qui, d'un côté, dominait le précipice et, de l'autre côté était
+dominé par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus préoccupé
+qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tête, flairait le vide
+et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait à n'avancer un pied
+que quand les trois autres étaient bien assurés, toute l'étendue du
+danger qu'il y avait pour lui à faire un faux pas.</p>
+
+<p>Ce danger était si réel, que, pour ne pas le voir et peut-être pour ne
+point céder à ce démon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il
+est si difficile de résister, le quatrième voyageur, jeune homme aux
+cheveux blonds, à la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de
+jeunesse et de vie, assis sur son mulet à la manière des femmes,
+c'est-à-dire de côté et tournant le dos à l'abîme, chantait en
+s'accompagnant d'une mandoline pendue à son cou par un ruban bleu de
+ciel, les vers suivants, tandis que le quatrième mulet, débarrassé de
+son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vénus est par cent mille noms</span><br />
+ <span class="i0">Et par cent mille autres surnoms</span><br />
+ <span class="i0">Des pauvres amants outragée;</span><br />
+ <span class="i0">L'un la dit plus dure que le fer,</span><br />
+ <span class="i0">L'autre la surnomme enfer,</span><br />
+ <span class="i0">Et l'autre la nomme enragée.</span><br />
+ <br />
+ <span class="i0">L'un l'appelle soucis et pleurs,</span><br />
+ <span class="i0">L'autre tristesse et douleurs</span><br />
+ <span class="i0">Et l'autre la désespérée.</span><br />
+ <span class="i0">Mais moi, parce qu'elle a toujours</span><br />
+ <span class="i0">Eté propice à mes amours,</span><br />
+ <span class="i0">Je la surnomme la sucrée!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Quant au plus âgé des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il
+ne chantait pas, il était trop occupé pour cela.</p>
+
+<p>Tous ses soins étaient concentrés sur la jeune femme dont il s'était
+fait le guide et sur les dangers qui la menaçaient, elle et sa monture,
+dans le chemin étroit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet
+&oelig;il doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que
+non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dévoue soit à
+leur sûreté, soit à leur fantaisie, second dévouement dont elles sont
+parfois plus reconnaissantes que du premier.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment, à l'un des détours du sentier, la petite caravane
+fit halte.</p>
+
+<p>Cette halte était occasionnée par une grave question à résoudre.</p>
+
+<p>On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est-à-dire du
+dernier bourg français, puisque, depuis deux heures déjà l'on avait
+dépassé Exilles, et son fort; on était donc éloigné d'une demi-lieue à
+peine de la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont.</p>
+
+<p>Au delà de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque
+non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands préparatifs que le
+cardinal faisait contre lui, mais encore avait été officiellement
+prévenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire
+lever le siége de Cazal et ne se joignait, point à elles, la guerre lui
+était d'avance déclarée.</p>
+
+<p>Or, la grave question qui s'agitait était celle-ci: Passerait-on
+franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'être
+reconnu et arrêté par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en
+suivant ce guide, quelque chemin détourné qui permettrait d'éviter Suze
+et même Turin, pour aller directement en Lombardie?</p>
+
+<p>La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a
+dans l'homme aimé, s'abandonnait absolument à la prudence et au courage
+de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux
+noirs et avec son doux sourire en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>Le jeune homme, effrayé de cette responsabilité, à l'endroit de la femme
+qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le
+visage était caché sous son capuchon.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis?</p>
+
+<p>Celle à qui la parole était adressée, leva son capuchon, et l'on put
+voir le visage d'une femme de 45 à 55 ans, vieilli, amaigri, ravagé par
+une longue souffrance, les yeux seuls, devenus <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> trop grands à force de
+chercher à voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette
+face pâle qui semblait déjà en proie à la rigidité cadavérique.</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Elle n'avait rien écouté, rien entendu, à peine avait-elle remarqué que
+l'on avait fait halte.</p>
+
+<p>Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en
+roulant au fond du précipice, empêchait que l'on entendît des paroles
+prononcées non-seulement à voix basse, mais avec un accent ordinaire.</p>
+
+<p>Le jeune homme la mit au courant de la question.</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous
+nous arrêtions à la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville
+frontière, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe
+des chemins détournés, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un
+guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont
+aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons
+pas, c'est-à-dire que vous ne soyez pas reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Chère madame, répondit le jeune homme, la sagesse en personne a parlé
+par votre bouche, et nous suivrons votre avis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tout est arrêté, mais que regardiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau?</p>
+
+<p>Les yeux du jeune homme se tournèrent dans la direction indiquée.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Des fleurs dans cette saison!</p>
+
+<p>Et, en effet, presque immédiatement au-dessous de la ligne des neiges,
+on voyait étinceler quelques fleurs d'un rouge vif.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, chère Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et
+l'hiver est à peu près éternel; cependant, de temps en temps, pour
+réjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inépuisable
+fécondité, la nature est toujours jeune, quelque belle fée laisse en
+passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au
+milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des
+Alpes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la charmante fleur, dit Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;La désirez-vous? s'écria le jeune homme.</p>
+
+<p>Et avant que la jeune fille eût pu répondre, il s'était élancé et
+gravissait le roc qui le séparait du plateau et de la fleur.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, comte, s'écria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc
+point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du
+moins ne plus rien voir.</p>
+
+<p>Mais celui auquel on avait donné le titre de comte et dans la personne
+duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte
+de Moret, était déjà parvenu sur le plateau, avait déjà cueilli la fleur
+et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il
+eût, en homme qui prévoit toutes les éventualités, ainsi que son
+compagnon, autour de la taille une corde roulée en guise de ceinture,
+corde destinée à aider le voyageur dans les montées et dans les
+descentes difficiles.</p>
+
+<p>Il présenta la rose des Alpes à la jeune fille qui, rougissant de
+plaisir, la porta à ses lèvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa
+poitrine.</p>
+
+<p>En ce moment, un bruit pareil à celui du tonnerre se fit entendre venant
+de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphère, et
+l'on vit avec la rapidité de l'éclair glisser sur la déclivité rapide
+une montagne blanche qui allait se précipitant de haut en bas, et qui
+augmentait de vitesse et de force à mesure qu'elle se précipitait.</p>
+
+<p>&mdash;Gare à l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant à
+bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre
+ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il
+demandait un abri.</p>
+
+<p>La voyageuse pâle rejeta son capuchon en arrière et regarda
+tranquillement ce qui se passait.</p>
+
+<p>Tout à coup cependant elle poussa un cri.</p>
+
+<p>L'avalanche n'était que partielle; elle enveloppait un espace de cinq
+cents pas à peu près et commençait à deux cents pas en avant de la
+petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle
+puissant de la mort passer devant elle.</p>
+
+<p>Mais ce cri poussé par la femme pâle n'était point un cri de terreur
+personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune
+des deux hommes, c'est-à-dire le page Galaor, préoccupé qu'il était de
+sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, préoccupé qu'il était
+de la sûreté d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper
+l'homme et l'animal qui marchaient à trois cents pas devant eux et les
+précipiter dans l'abîme.</p>
+
+<p>A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournèrent avec une anxiété
+d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvés, ils
+songèrent, par ce retour naturel à <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> l'homme, au danger que pouvaient
+courir les autres.</p>
+
+<p>Mais ils ne virent rien que la femme pâle, qui, le bras tendu vers un
+point qu'elle indiquait du doigt, criait:</p>
+
+<p>&mdash;Là! là! là!</p>
+
+<p>Alors leurs yeux se portèrent sur le chemin que son exiguïté même avait
+préservé de l'encombrement.</p>
+
+<p>Le mulet et le marchand forain qui les précédaient avaient disparu, le
+chemin était vide.</p>
+
+<p>Le comte de Moret comprit tout.</p>
+
+<p>&mdash;Venez doucement, dit-il à Isabelle, venez en vous appuyant au rocher,
+et vous, ma chère madame de Coëtman, suivez Isabelle; et nous, Galaor,
+courons: peut-être est-il possible de sauver ce malheureux.</p>
+
+<p>Et s'élançant avec l'agilité d'un montagnard, le comte de Moret, suivi
+de Galaor, se précipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la
+femme pâle, qui n'était autre, comme nous venons de le dire, que Mme de
+Coëtman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il fût dans le
+respect du comte de Moret et dans la chasteté d'Isabelle, avait jugé à
+propos, ne fût-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur
+donner pour compagne de voyage.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch51" id="ch51"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<h3>GUILLAUME COUTET.</h3>
+
+<p>Arrivés à l'endroit indiqué, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un à
+l'autre, jetèrent avec terreur le regard dans le précipice.</p>
+
+<p>Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin.</p>
+
+<p>Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi
+nettement articulées que le permettait la profonde terreur de celui qui
+les prononçait.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes chrétiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi!</p>
+
+<p>Leurs yeux se portèrent dans la direction de la voix, et ils aperçurent
+à dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un précipice de mille à douze
+cents pieds, un homme accroché à un sapin à moitié déraciné et pliant
+sous son poids.</p>
+
+<p>Ses pieds s'appuyaient à une aspérité du rocher qui pouvait l'aider à se
+maintenir où il était, mais qui devenait inutile du moment où l'arbre
+achèverait de se rompre; à ce moment, qui ne pouvait tarder, il était
+évident qu'il serait avec son soutien précipité dans l'abîme.</p>
+
+<p>Le comte de Moret jugea le péril d'un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Coupe un bâton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort
+pour soutenir un homme.</p>
+
+<p>Galaor, montagnard comme Moret, comprit à l'instant même l'intention du
+comte.</p>
+
+<p>Il tira de son fourreau une espèce de poignard à large lame aiguë et
+tranchante, se jeta sur un térébinthe brisé, et en quelques instants, en
+eût fait ce que désirait le comte, c'est-à-dire une espèce de traverse
+d'échelle.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le comte avait déroulé la corde qui l'enveloppait et
+qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils
+entreprenaient le sauvetage.</p>
+
+<p>En quelques secondes la traverse fut solidement fixée à l'extrémité de
+la corde, et après les paroles d'encouragement jetées au malheureux
+suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre à lui la corde et la
+traverse.</p>
+
+<p>Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment même où le sapin
+déraciné roulait dans le précipice.</p>
+
+<p>Une inquiétude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde
+était tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette
+corde.</p>
+
+<p>Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec
+elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais à une distance
+cependant qui permit à celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds à
+terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle
+priait, les yeux tournés contre le rocher, et que Mme de Coëtman
+maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux
+hommes s'attachèrent à la corde et, d'un commun effort, la tirèrent à
+eux.</p>
+
+<p>La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on
+vit apparaître au niveau du précipice la tête pâle du malheureux qui
+venait si miraculeusement d'échapper à la mort.</p>
+
+<p>Un cri de joie salua cette apparition, et à ce cri seulement Isabelle se
+retourna et joignit sa voix à celle de ses compagnons pour crier à son
+tour:</p>
+
+<p>&mdash;Courage, courage, vous êtes sauvé.</p>
+
+<p>En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lâchant la corde,
+se cramponnait à la selle du mulet.</p>
+
+<p>On fit faire au mulet un pas en arrière, et l'homme, au bout de ses
+forces, lâcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant
+entendre une espèce de cri inarticulé, et tomba évanoui dans les bras du
+comte de Moret.</p>
+
+<p>Le comte de Moret approcha de sa bouche <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> une gourde pleine d'une de ces
+liqueurs vivifiantes qui ont précédé de cent ans l'alcool, et toujours
+étaient fabriquées dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes.</p>
+
+<p>Il est évident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait
+danger, l'avait abandonné au moment où il avait compris qu'il était
+sauvé.</p>
+
+<p>Le comte de Moret le coucha le dos appuyé au rocher et, tandis
+qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dénoua la
+traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce dédain qu'a l'homme pour tout
+instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de
+nouveau la corde autour de sa ceinture.</p>
+
+<p>Galaor, de son côté, remettait avec l'insouciance de son âge son couteau
+de chasse au fourreau.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, à la suite de deux ou trois mouvements
+convulsifs, l'homme ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce
+qui lui était arrivé; mais peu à peu la mémoire lui revint, il comprit
+les obligations qu'il avait à ceux dont il était entouré, et ses
+premières paroles furent des actions de grâces.</p>
+
+<p>Puis, à son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple
+montagnard, lui expliqua ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Guillaume Coutet, lui répondit l'homme. J'ai une femme qui
+vous doit de n'être pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas
+être orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez
+besoin de ma vie, demandez la.</p>
+
+<p>Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective
+plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il
+s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis
+jeta un coup d'&oelig;il sur ce chaos informe de neige, de quartiers de
+glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la
+vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils
+venaient de mettre à son cours.</p>
+
+<p>Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule
+fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue.</p>
+
+<p>Mais, par un retour sur lui-même, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du
+moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont
+conservée.</p>
+
+<p>Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse
+morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à
+Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie
+que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage.
+Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du <i>Genévrier d'or</i> qu'un
+accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur
+la route, et le prie de lui envoyer des secours.</p>
+
+<p>Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit
+par un signe d'affirmation.</p>
+
+<p>Puis s'adressant au pauvre diable:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où
+Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous
+ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.&mdash;Vous allez monter sur
+mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est
+arrivé, je conduirai celui de madame par la bride.</p>
+
+<p>Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de
+Moret lui ferma la bouche en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-être pouvez-vous, dans les
+vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en
+m'en rendant un plus grand encore.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai? demanda Guillaume Coutet.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de gentilhomme! répondit le comte de Moret, oubliant qu'il se
+dénonçait par ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je
+le vois bien, vous obéir à double titre: d'abord parce que vous m'avez
+sauvé la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de
+commander à un pauvre paysan comme moi.</p>
+
+<p>Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le
+mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place à la tête du
+mulet d'Isabelle&mdash;heureuse que l'homme qu'elle aimait eût eu l'occasion
+de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de
+son humanité.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, la petite caravane entrait dans le bourg de
+Chaumont et s'arrêtait à la porte du <i>Genévrier d'or</i>.</p>
+
+<p>Au premier mot que dit Guillaume Coutet à l'hôte du <i>Genévrier d'or</i>,
+non pas du rang de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais du service
+qu'il lui avait rendu, maître Germain mit l'hôtel tout entier à sa
+disposition.</p>
+
+<p>Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'hôtel; il avait besoin
+d'une grande chambre à deux lits, pour Isabelle et la dame <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> de Coëtman,
+et d'une autre chambre pour lui et Galaor.</p>
+
+<p>Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il désirait et de ne
+déranger personne. Quant à Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et
+le lit de son cousin. Le médecin que l'on envoya chercher visita
+Guillaume Coutet des pieds à la tête et déclara qu'il n'avait aucun des
+deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru nécessaires à la
+constitution de l'homme, brisés; il fallait lui faire prendre un bain de
+plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignées de
+sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre.</p>
+
+<p>Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement épicé qu'on lui
+ferait boire, le docteur espérait que le lendemain ou le surlendemain,
+au plus tard, le malade serait en état de continuer son chemin.</p>
+
+<p>Le comte de Moret, après s'être occupé de tout ce qui pouvait concourir
+au bien-être des deux voyageuses, veilla lui-même à ce que les
+prescriptions du médecin fussent exactement exécutées; puis, lorsque les
+frictions eurent été faites et que le malade eut déclaré qu'il se
+sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit.</p>
+
+<p>Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu, prétendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route,
+soit; mais peut-être Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double
+dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela était, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus
+heureux qui ait jamais existé.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé par M. le cardinal de Richelieu&mdash;vous voyez que je ne
+veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entièrement à
+votre reconnaissance&mdash;je suis chargé, par M. le cardinal de Richelieu,
+de reconduire à son père, à Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et
+à laquelle il porte le plus grand intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous conduise et vous protége dans votre voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais à Exilles nous avons appris que le Pas de Suze était coupé
+par des barricades et des fortifications sévèrement gardées; si nous
+sommes reconnus, nous sommes arrêtés, attendu que le duc de Savoie
+voudra faire de nous des otages.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait éviter Suze.</p>
+
+<p>&mdash;Le peut-on?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous vous fiez à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes du pays?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de Gravière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez les chemins?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai passé, pour éviter les gabelles, par tous les sentiers de la
+montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous chargez d'être notre guide.</p>
+
+<p>&mdash;Le chemin est rude.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je réponds de tout.</p>
+
+<p>Le comte de Moret fit un signe de tête indiquant que cette promesse lui
+suffisait.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire des renseignements sur les travaux que l'on exécute en avant
+de Suze.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile: mon frère y travaille comme terrassier.</p>
+
+<p>&mdash;Et où demeure votre frère?</p>
+
+<p>&mdash;A Gravière, comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je aller trouver votre frère avec un mot de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile: Gravière est à peine à une heure et demie d'ici;
+mon cousin va l'aller chercher à cheval et le ramener en croupe.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a votre frère?</p>
+
+<p>&mdash;Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle taille a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Celle de Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravière employées aux travaux?</p>
+
+<p>&mdash;Il est seul.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que votre frère sera disposé à me rendre service?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu
+pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une
+bonne récompense pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frère étant déjà récompensé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors que notre hôte l'aille chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour
+qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'envoie.</p>
+
+<p>Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure après, maître Germain
+enfourchait son cheval et prenait la route de Gravière.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, il rentrait à son hôtel du <i>Genévrier d'or</i>,
+ramenant en croupe Marie Coutet, frère de Guillaume Coutet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch52" id="ch52"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<h3>MARIE COUTET.</h3>
+
+<p>Marie Coutet était un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait
+indiqué son frère en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le
+comte de Moret; il avait la beauté mâle et la force virile des
+montagnards; sa figure franche indiquait un c&oelig;ur loyal; sa taille bien
+prise, ses épaules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et
+de ses bras indiquaient un corps nerveux.</p>
+
+<p>Il avait été mis pendant la route au courant de la situation. Il savait
+que son frère, emporté par une avalanche, avait eu le bonheur de
+s'accrocher, en tombant, à un sapin et avait été sauvé par un voyageur
+qui passait.</p>
+
+<p>Maintenant, pourquoi son frère, qui était hors de danger, l'envoyait-il
+chercher? c'est ce qu'il ignorait.</p>
+
+<p>Il n'en accourait pas moins avec une rapidité qui témoignait de son
+dévouement aux désirs de son frère.</p>
+
+<p>A peine arrivé, il monta à la chambre de Guillaume Coutet, causa dix
+minutes avec lui; après quoi, appelant maître Germain, il le pria de
+faire monter le <i>Gentilhomme</i>.</p>
+
+<p>Le comte de Moret se rendit à l'invitation.</p>
+
+<p>&mdash;Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frère Marie, qui sait que je
+vous dois la vie et qui, comme moi, se met à votre entière disposition.</p>
+
+<p>Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du
+premier coup d'&oelig;il, crut reconnaître en lui le courage allié à la
+franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom, lui dit-il est français.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Excellence, répondit Marie Coutet, mon frère et moi sommes
+d'origine française. Mon père et ma mère étaient de Phenieux; ils
+vinrent s'établir à Gravière, et nous y naquîmes tous deux.</p>
+
+<p>Il montra son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes restés Français.</p>
+
+<p>&mdash;De c&oelig;ur comme de nom.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze.</p>
+
+<p>&mdash;On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journée; toute la
+journée je remue la terre, sans m'inquiéter ni pourquoi je la remue, ni
+à qui elle appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors vous servez contre votre pays.</p>
+
+<p>Le jeune homme haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous demande des détails sur tous les travaux que vous faites,
+me les donnerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'a pas demandé le secret, par conséquent je ne suis pas obligé
+de le garder.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends parler, par nos ingénieurs, de redoutes, de demi-lunes, de
+contrescarpes; mais j'ignore complétement ce que cela veut dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en
+avant de Suze, et particulièrement de ceux des <i>Crêts de Montabon</i> et
+des <i>Crêts de Montmoron</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ni lire, ni écrire. Je n'ai jamais tenu un crayon.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-t-on approcher les étrangers des travaux?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Une ligne de sentinelles est placée à un quart de lieue en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on
+cherchait des travailleurs partout.</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien de jours?</p>
+
+<p>&mdash;Pour un jour seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra méfiance.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis-je me présenter à votre place?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mon frère vous donnera un billet pour le chef des
+travailleurs, Jean Miroux.&mdash;Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon
+service, il n'y a rien à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, Guillaume?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, excellence.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure commencent les travaux?</p>
+
+<p>&mdash;A sept heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il n'y a pas de temps à perdre. Faites écrire le billet par
+votre frère, retournez à Gravière, et à sept heures du matin je serai
+aux travaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et des habits?</p>
+
+<p>&mdash;N'en avez-vous pas à me prêter?</p>
+
+<p>&mdash;Ma garde-robe n'est pas bien fournie.</p>
+
+<p>&mdash;N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sembleront bien neufs.</p>
+
+<p>&mdash;On les souillera.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de
+quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes à peu près de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de
+l'argent.</p>
+
+<p>Le comte tendit une bourse à Marie Coutet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a beaucoup trop.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dépensé.</p>
+
+<p>Les choses arrêtées ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes;
+Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour écrire le
+billet, et le comte de Moret descendit pour prévenir Isabelle de son
+absence, à laquelle il donna pour cause la nécessité de reconnaître le
+chemin que l'on aurait à parcourir dans la journée du surlendemain.</p>
+
+<p>Les rapprochements du voyage, la singularité de la situation, le double
+aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position
+pour ainsi dire exceptionnelle.</p>
+
+<p>La mission officielle qu'avait reçue le comte de Moret, de veiller sur
+sa fiancée, avait à sa passion d'amant ajouté quelque chose de doux et
+de fraternel; aussi rien n'était plus charmant que les heures d'intimité
+où chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son c&oelig;ur comme
+au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grâce à la
+rapidité de leurs pensées, lisaient au plus profond ces deux mots qui,
+comme les étoiles, semblaient une réflexion du ciel: Je t'aime.</p>
+
+<p>Isabelle, sous la garde de la dame de Coëtman et de Galaor, restant, en
+outre de ce côté de la frontière française, n'avait rien à craindre;
+mais il n'en était point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une
+terre étrangère et perfide: aussi l'heure qu'il passa près de sa fiancée
+fut elle accompagnée de toutes ces douces terreurs, de toutes ces
+amoureuses recommandations qui précèdent, entre deux amants, une
+séparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'être. C'est dans ces
+heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire naître par
+calcul si, hélas! elles ne venaient pas d'elles-mêmes, que, sans
+résistance comme sans volonté de les prendre, les faveurs chastes de
+l'amour sont accordées. Aussi le jeune homme était-il depuis une heure
+aux pieds de sa maîtresse et croyait-il y être à peine depuis dix
+minutes, lorsque maître Germain lui fit dire que Marie Coutet
+l'attendait avec les habits qu'il avait achetés.</p>
+
+<p>Chose bien inutile, car, sans promesse même il n'y eût point manqué,
+Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu;
+aussi, un quart d'heure après, se présentait-il devant elle habillé en
+paysan piémontais.</p>
+
+<p>Quelques minutes furent employées par la jeune fille à examiner en
+détail le nouvel ajustement dont le comte était revêtu et à trouver que
+chaque pièce qui le composait lui allait à merveille. Il y a une période
+ascendante de l'amour où tout embellit, fût-ce un habit de bure,
+l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la période
+opposée, où rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu.</p>
+
+<p>Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient à Chaumont, il
+fallait deux heures pour aller à Gravière, où l'on ne serait par
+conséquent, qu'à minuit, et à sept heures du matin le comte devait être
+rendu aux travaux.</p>
+
+<p>Avant de partir, il se munit de la lettre écrite par Guillaume Coutet,
+et qui était conçue en ces termes:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«Mon cher Jean Miroux,</p>
+
+ <p>«Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera à la fois et mon
+ retour de Lyon, où j'étais allé acheter des marchandises de mon état
+ et l'accident qui m'est arrivé entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant
+ été entraîné par un éboulement de neige dans un précipice, au bord
+ duquel j'ai, par la grâce du bon Dieu, trouvé un sapin auquel je me
+ suis accroché, position pénible de laquelle m'ont tiré des voyageurs
+ qui passaient, bonnes âmes de chrétiens que je prie Dieu de recevoir
+ dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et
+ que mon frère Marie est obligé de rester près de moi pour me frotter;
+ mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de
+ mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le
+ remplacer; il espère demain reprendre son service, et moi le mien. Il
+ n'y a que mon pauvre mulet <i>Dur-au-Trot</i>&mdash;vous vous rappelez que c'est
+ comme cela que vous l'avez baptisé vous-même&mdash;qui a roulé jusqu'au
+ fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante
+ pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et
+ quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les
+ affaires ne péricliteront pas.</p>
+
+ <p class="right2">«Votre cousin issu de germain,</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Guillaume Coutet»</span></p>
+</div>
+
+<p>Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant;
+elle était bien telle qu'il la désirait, quoiqu'il reconnût lui-même que
+s'il eût été chargé de sa rédaction, il eût eu grand'peine à la dicter
+ainsi.</p>
+
+<p>Comme cette lettre était la seule chose qu'il attendît, et que le cheval
+de maître Germain était tout sellé à la porte, il baisa une dernière
+fois la main d'Isabelle, qui se tenait à l'entrée du corridor, sauta en
+selle, invita Marie Coutet à monter en croupe derrière lui, répondit au
+souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fenêtre, et
+partit <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> sur un cheval qui, si la recherche de la paternité n'eût point
+été interdite, eût été, sans contestation, reconnu pour le père du
+pauvre mulet que Jean Miroux, par expérience probablement, avait
+surnommé <i>Dur-au-Trot</i>.</p>
+
+<p>Une heure après, les deux jeunes gens étaient au village de Gravière, et
+le lendemain, à sept heures, le comte de Moret présentait à Jean Miroux
+la lettre de Guillaume Coutet et était admis, sans contestation aucune,
+au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet.</p>
+
+<p>Comme l'avait prévu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques détails sur
+l'accident arrivé à son cousin, et que Jaquelino était parfaitement en
+état de lui donner.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch53" id="ch53"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<h3>POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX FORTIFICATIONS DU
+PAS DE SUZE.</h3>
+
+<p>Comme on le devine bien, ce n'était point pour sa propre satisfaction et
+pour son instruction particulière que le comte de Moret avait pris
+l'habit et la place d'un paysan piémontais et était allé travailler
+pendant un jour comme un simple man&oelig;uvre aux fortifications du pas de
+Suze.</p>
+
+<p>Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le
+cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques
+dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti
+s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu
+de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais
+comme un droit.</p>
+
+<p>En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au
+cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme
+espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait
+construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au
+cardinal.</p>
+
+<p>Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à
+Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille
+sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance
+porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la
+lettre suivante:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="center"><i>A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu.</i></p>
+
+ <p class="left">«Monseigneur,</p>
+
+ <p>«Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse
+ cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre
+ voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être
+ rapporté.</p>
+
+ <p>«Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me
+ paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se
+ préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont.</p>
+
+ <p>«Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le
+ passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de
+ Suze.</p>
+
+ <p>«Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des
+ travaux qu'il fait exécuter.</p>
+
+ <p>«La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un
+ paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je
+ pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des
+ travailleurs.</p>
+
+ <p>«Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait
+ pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des
+ difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui
+ faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et
+ celles qu'elle doit éviter.</p>
+
+ <p>«Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le
+ dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se
+ trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant
+ dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher
+ escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite
+ environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette
+ roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des
+ Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane;
+ en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux
+ montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et
+ l'autre le Crêt de Montmoron.</p>
+
+ <p>«C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de
+ l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre
+ Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi
+ ils consistaient.</p>
+
+ <p>«Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les
+ deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu
+ de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de
+ l'autre, et dont les feux se croisent.</p>
+
+ <p>«En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux
+ montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château
+ fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes,
+ et de petites <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> places de défense où ils peuvent tenir de vingt à
+ vingt-cinq.</p>
+
+ <p>«Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de
+ notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie.</p>
+
+ <p>«La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en
+ plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit
+ parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et
+ de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer.</p>
+
+ <p>«En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et
+ son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter
+ les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils
+ arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils
+ avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en
+ annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille.</p>
+
+ <p>«Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du
+ duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à
+ celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le
+ pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné.</p>
+
+ <p>«Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune,
+ nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la
+ vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc
+ de Savoie par des chemins à lui connus.</p>
+
+ <p>«Aussitôt Mlle de Lautrec remise à ses parents, je quitte Milan, et
+ par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le
+ cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'armée, et
+ assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite
+ admiration.</p>
+
+ <p class="right">«Antoine de BOURBON, comte de MORET.»</p>
+</div>
+
+<p>A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en
+chemin et sortait de Chaumont dans le même ordre qu'elle y était entrée,
+augmentée seulement du guide, Guillaume Coutet.</p>
+
+<p>Tous les cinq étaient à mulet, quoique Coutet les eût prévenus que, pour
+franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures.</p>
+
+<p>Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des
+ténèbres comme un autre géant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y
+arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier à
+peine visible qui s'écartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart
+d'heure on entendit le bruit d'un torrent.</p>
+
+<p>Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le Pô, était
+grossi par les pluies et présentait par sa crue une difficulté qu'on
+n'avait pas prévue.</p>
+
+<p>Guillaume s'arrêta sur la rive, regarda au-dessus et au-dessous de lui,
+et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le
+temps de réfléchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont
+les c&oelig;urs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux
+les regardent, poussa son mulet dans la rivière.</p>
+
+<p>Mais Guillaume Coutet s'y était jeté en moins de temps que lui, et,
+arrêtant son mulet, il lui dit de ce ton impérieux que les guides qui
+ont charge de vous prennent dans les moments où s'offre un danger réel:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez.</p>
+
+<p>Le comte obéit.</p>
+
+<p>Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune
+homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge.</p>
+
+<p>La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la
+clarté du jour, regardait le torrent du même &oelig;il qu'elle avait regardé
+le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait
+vécu dix ans côte à côte avec la mort.</p>
+
+<p>Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un
+tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant
+trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se
+mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce
+à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de
+ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors
+de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait
+près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre
+et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord.</p>
+
+<p>Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la
+pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour
+le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même,
+forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût
+couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son
+intention.</p>
+
+<p>Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit
+en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur
+l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le
+courant pendant l'espace de cinquante pas environ.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p>
+
+<p>Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre
+gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point
+pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre.</p>
+
+<p>Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses
+compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui,
+il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué,
+de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt
+de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds.</p>
+
+<p>Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux
+femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de
+Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à
+sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours.</p>
+
+<p>Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame
+de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page.</p>
+
+<p>La dame de Coëtman écouta cet arrangement avec son indifférence
+ordinaire, et fit signe de la tête qu'elle approuvait.</p>
+
+<p>Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent à l'eau dans l'ordre
+convenu et s'avancèrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans
+accident.</p>
+
+<p>Mais en se retournant, la première chose qu'ils aperçurent fut la dame
+de Coëtman qui, sans attendre qu'on l'allât chercher, avait poussé son
+mulet à la rivière. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrière, et la
+suivait.</p>
+
+<p>Tous deux gagnèrent la rive sans accident.</p>
+
+<p>Le comte de Moret, malgré ses longues bottes, avait senti la fraîcheur
+de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne
+fût mouillée comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette
+eau glacée.</p>
+
+<p>Il demanda à Guillaume où l'on pourrait s'arrêter et trouver du feu; à
+une heure de là à peu près, Guillaume connaissait dans la montagne une
+chaumière, où d'habitude s'arrêtaient les contrebandiers; là on
+trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin.</p>
+
+<p>Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue à peu près, on
+mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premières arêtes
+de la montagne.</p>
+
+<p>Force fut de marcher un à un, le sentier se rétrécissant de manière à ne
+pouvoir donner passage à deux personnes de front.</p>
+
+<p>Guillaume, comme il avait fait jusque-là en pareil cas, prit la tête de
+la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de
+Coëtman et Galaor.</p>
+
+<p>La pluie qui était tombée en détrempant la neige rendait le chemin plus
+facile; on put donc marcher au pas allongé et, à l'heure dite par
+Guillaume, arriver à la porte de la chaumière indiquée.</p>
+
+<p>Isabelle hésitait à y entrer et demandait à poursuivre son chemin. Cette
+porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie
+était de l'espèce la plus mêlée; mais Guillaume la rassura en lui
+promettant un coin séparé qui lui permettrait de ne se trouver en
+contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquiétaient.</p>
+
+<p>Au reste, les voyageurs étaient bien armés; chacun d'eux avait, outre
+les couteaux de chasse dont nous avons déjà parlé, et avec l'un desquels
+nous avons vu Galaor couper un térébinthe et le transformer en traverse
+d'échelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue
+paire de pistolets à roues comme on les faisait à cette époque.
+Guillaume, de son côté, portait à sa ceinture une arme qui tenait le
+milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulière une
+de ces carabines comme, en effet, on en faisait déjà venir du Tyrol pour
+la chasse au chamois.</p>
+
+<p>On fit halte à la porte. Guillaume descendit seul et entra.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch54" id="ch54"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<h3>UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.</h3>
+
+<p>Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit
+sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre.</p>
+
+<p>On contourna la chaumière, on entra dans une espèce de cour, et l'on
+conduisit les mules sous un hangar où se trouvaient déjà une douzaine de
+ces animaux.</p>
+
+<p>Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita à le suivre.</p>
+
+<p>Isabelle se tourna vers le comte. Tout c&oelig;ur aimant reprend une partie
+de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui
+qu'elle aime.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur, fit elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque
+chose à craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Passez vos pistolets dans vos ceintures, <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> un pareil ornement n'est
+point de luxe dans le pays et dans le temps où nous voyageons&mdash;et
+attendez-moi.</p>
+
+<p>Il détacha de la croupe des mulets la portion du bagage afférente aux
+deux femmes et, suivi par elles, s'avança vers la chaumière.</p>
+
+<p>Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espèce de fournil,
+dans la cheminée duquel pétilla bientôt un feu clair.</p>
+
+<p>&mdash;Restez ici, madame, dit Guillaume à Isabelle; vous y êtes aussi en
+sûreté que dans l'auberge du <i>Genévrier d'or</i>. Je vais m'occuper de ces
+messieurs.</p>
+
+<p>Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications données par
+Guillaume: ils avaient mis pied à terre, passé leurs pistolets dans leur
+ceinture et détaché les valises, dans lesquelles étaient leurs effets de
+voyage.</p>
+
+<p>La sécurité de Guillaume ne s'étendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il
+ne garantissait que les personnes.</p>
+
+<p>Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent
+par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un
+instant.</p>
+
+<p>Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société
+qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens
+n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le
+sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en
+portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils
+n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume.</p>
+
+<p>Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il
+paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les
+épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et
+buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'&oelig;il
+le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que
+n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes.</p>
+
+<p>Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de
+deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne
+perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en
+emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils
+étaient assis.</p>
+
+<p>Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et
+Galaor, celle des deux hommes.</p>
+
+<p>Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard
+sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait
+qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de
+Mlle de Lautrec.</p>
+
+<p>La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment
+à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie
+Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte
+de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols,
+Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour
+exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions
+non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont
+le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples
+éléments.</p>
+
+<p>Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à
+garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même
+famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre.</p>
+
+<p>L'élément espagnol dominait.</p>
+
+<p>Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout
+déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait
+la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et
+nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre.</p>
+
+<p>Réunis, tous ces hommes se mêlaient, formant, si l'on peut dire cela,
+ces courants divers d'un fleuve roulant à l'abîme; au-dessus de leurs
+têtes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines
+avinées; quelques chandelles fumeuses collées aux murailles ou
+tremblantes sur les tables, à chaque coup de poing qui les faisait
+bondir, ajoutaient leurs émanations fétides à cette atmosphère qu'elles
+éclairaient sans parvenir à la rendre limpide et où elles apparaissaient
+entourées d'un cercle jaunâtre comme la lune à la veille des jours
+pluvieux.</p>
+
+<p>De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on
+voyait s'agiter dans cette espèce de nuée des silhouettes menaçantes; si
+la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre
+un Français et un Italien, Allemands et Espagnols, Français et Italiens
+se ralliaient à ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient
+d'égale force ou à peu près, la mêlée devenait générale; mais si, au
+contraire, les forces de l'un des deux adversaires étaient par trop
+inférieures à celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle
+comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de
+couteau.</p>
+
+<p>A peine les deux jeunes gens étaient-ils assis et commençaient-ils à se
+réchauffer, qu'une <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> de ces querelles qui n'étaient jamais qu'à moitié
+endormies, se réveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands
+et espagnols mêlés, indiquaient les nationalités différentes des deux
+adversaires. A l'instant même, on vit se dresser au milieu de la vapeur
+une douzaine d'individus prêts à s'élancer vers l'angle où se faisait le
+bruit et où s'échangeaient les invectives; mais comme sur ces douze
+individus neuf étaient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands
+se rassirent presque aussitôt sur leurs bancs en disant: <i>Ce n'est
+rien</i>, et les neuf Espagnols sur leurs siéges en disant: <i>Laissez
+faire</i>.</p>
+
+<p>Cette liberté d'agir fit bientôt des deux disputeurs deux combattants.
+On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de
+violence avec elles; puis, dans le cercle jaunâtre formé autour de la
+chandelle, briller les lames des couteaux; les imprécations indiquant
+des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprécation était plus
+ou moins forte, se succédèrent de plus en plus rapprochées; enfin un cri
+de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et
+chaises, s'élança par la porte et disparut.</p>
+
+<p>Un râle d'agonie se fit entendre sous la table.</p>
+
+<p>Au moment où il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait
+fait un mouvement naturel à tout c&oelig;ur non endurci pour secourir les
+combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait
+cloué sur sa valise.</p>
+
+<p>C'était Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu
+philanthropique.</p>
+
+<p>&mdash;Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous voyez bien, s'écria le comte, qu'ils vont s'égorger!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe, répondit tranquillement Guillaume, cela les regarde,
+laissez-les faire!</p>
+
+<p>Et comme on l'a vu, on les avait laissé faire, en effet.</p>
+
+<p>Le résultat était que l'un, le coup frappé, s'était échappé par la
+porte, et que l'autre, le coup reçu, s'était d'abord appuyé au mur, puis
+avait glissé, puis était tombé entre la muraille et le banc, où il
+râlait en attendant qu'il mourût.</p>
+
+<p>Une fois la lutte terminée, une fois le meurtrier parti, il ne restait
+plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvénient à porter
+secours; aussi, comme c'était l'Allemand qui avait succombé, laissa-t-on
+ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le
+poser dessus.</p>
+
+<p>Le coup était frappé de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans à
+la lame aiguë comme une aiguille, mais qui va s'élargissant. Il avait
+passé entre la septième et la huitième côte et était allé chercher le
+c&oelig;ur; c'est ce qu'il fut facile de voir à la position de la plaie et à
+la rapidité de la mort, car, à peine le blessé fut-il couché sur la
+table, qu'il fut pris d'une dernière crispation et qu'il expira.</p>
+
+<p>A défaut de parents et d'amis, il était juste que ce fussent les
+compatriotes qui héritassent, et personne ne s'opposa à cette décision
+qui parut avoir été prise à l'amiable entre les trois enfants de la
+Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses
+habits, comme si l'on eût fait la chose du monde la plus simple; puis,
+le partage fait, on prit&mdash;les trois Allemands toujours&mdash;le cadavre
+auquel on avait laissé sa chemise et ses chausses, on le traîna jusqu'à
+un endroit où le chemin longeait un précipice de mille pieds de
+profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au
+précipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit à
+l'abîme de l'Océan le corps d'un marin mort à bord d'un vaisseau voguant
+dans les hautes mers.</p>
+
+<p>Seulement, quelques secondes après, on entendit le bruit mat d'un corps
+humain s'écrasant sur les rochers.</p>
+
+<p>De père, de mère, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas
+question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'où venait-il,
+qui était-il? on ne s'en occupa point davantage; c'était un atome de
+moins dans l'infini, et l'&oelig;il de Dieu seul est assez perçant pour voir
+et compter les atomes humains.</p>
+
+<p>Lui mort, il ne manqua pas plus à la création que l'hirondelle qui, à
+l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de
+trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le
+voyageur, sans la voir, écrase sous son pied.</p>
+
+<p>Seulement, le comte de Moret fut épouvanté en songeant qu'Isabelle eût
+pu assister à ce terrible spectacle et qu'elle n'était séparée que par
+une cloison du lieu où il s'était accompli. Il se leva machinalement et
+alla droit à la porte du retrait où elle était cachée; l'hôtesse était
+assise sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille.</p>
+
+<p>En ce moment même, comme si Isabelle eût senti à travers les cloisons
+son amant venir à elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire
+d'ange qui fait son paradis partout où il est:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prêtes et
+n'attendons que vous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Alors, refermez votre porte, chère Isabelle, je viens de prévenir
+Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu'à ma voix.</p>
+
+<p>La porte se referma.</p>
+
+<p>En se retournant, le comte se trouva face à face avec Guillaume.</p>
+
+<p>&mdash;Ces dames sont prêtes, lui dit-il; partons le plus tôt que nous
+pourrons, cette atmosphère me soulève le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie
+sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix
+minutes, je sortirai avec les deux valises.</p>
+
+<p>&mdash;Soupçonnez-vous quelque danger?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là des gens de toute espèce; et vous avez vu le cas qu'ils font
+de la vie d'un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espèces de
+bandits nous y trouverions?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux mois que je ne suis passé par ce chemin; il y a deux mois,
+il n'était pas question de l'expédition en Italie, c'est l'approche et
+le voisinage de la guerre qui nous amènent tous ces bandits; je ne
+pouvais ni les deviner ni les prévoir, sans quoi nous eussions passé
+outre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allez prévenir Galaor, nous allons tenir les mules prêtes,
+nous n'aurons qu'à monter dessus et à nous éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le
+plus secrètement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des
+contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch55" id="ch55"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<h3>LES AMES ET LES ÉTOILES.</h3>
+
+<p>En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue
+traînée de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait à l'endroit
+où le cadavre avait été précipité.</p>
+
+<p>Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils échangèrent un regard
+et posèrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets.</p>
+
+<p>De même qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui
+avait dit d'être tranquille, elle l'était.</p>
+
+<p>La lune jetait sa froide lumière sur tout ce paysage couvert de neige,
+et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient
+au ciel comme d'immenses vagues de vapeur.</p>
+
+<p>Le chemin était assez beau pour qu'Isabelle laissât à son mulet le soin
+de la conduite et perdît son regard dans l'infini céleste.</p>
+
+<p>On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout,
+qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les
+étoiles brillent d'un feu plus pur et plus étincelant.</p>
+
+<p>D'une nature rêveuse et mélancolique, Isabelle se perdait dans sa
+contemplation.</p>
+
+<p>Inquiet de son silence, les amants s'inquiètent de tout, le comte de
+Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer à la croupe du mulet
+d'Isabelle en lui tendant l'autre main.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensez vous, ma chère bien-aimée? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce
+firmament étoilé, si non à la puissance infinie de Dieu et au peu de
+place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Que serait-ce donc, ma chère rêveuse, si vous connaissiez la grosseur
+réelle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, comparés à
+l'infinité de notre globe!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez, vous?</p>
+
+<p>Le comte sourit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai étudié, lui dit-il, l'astronomie sous un grand maître italien,
+professeur à Padoue, qui, m'ayant pris en particulière amitié, m'a
+révélé ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant
+dangereux à sa propre sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrés!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les c&oelig;urs religieux, la
+foi prime la science.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas, chère Isabelle, que vous parlez à un fils de Henri IV;
+que je suis né d'un père mal converti, et que sa recommandation, non pas
+en mourant&mdash;hélas! sa mort a été si rapide qu'il n'a pas eu le temps de
+penser à moi&mdash;mais lorsqu'il vivait, était celle-ci: Laissez-le étudier,
+laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance à son
+libre examen.</p>
+
+<p>&mdash;N'êtes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine
+inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur,
+vieux calviniste, m'a appris à soumettre toute croyance au creuset de ma
+raison, et à repousser toute théorie religieuse qui commence par
+annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois
+donc, mais aux choses dont je me <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> rends compte, répugnant à me laisser
+imposer toute croyance ténébreuse que ne saurait m'expliquer celui qui
+me la prêche, ce qui ne m'empêche pas de m'abîmer en Dieu, dans la
+paternité immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait
+jamais un grand malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire à
+un païen.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez affaire à pis que cela, Isabelle. Un païen consent à se
+convertir; un penseur veut s'éclairer, et, en s'éclairant, c'est-à-dire
+au fur et à mesure qu'il s'avance vers la vérité éternelle, il s'éloigne
+du dogme. Si j'eusse vécu en Espagne du temps de Philippe II, chère
+Isabelle, il est probable qu'à l'heure, qu'il est, je serais brûlé comme
+hérétique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! Mais à propos de ces étoiles que je regardais, que vous
+disait donc ce savant italien?</p>
+
+<p>&mdash;Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse être la vérité
+absolue.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous habité sur le rivage de la mer?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été deux fois à Marseille.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle était, pour vous, l'heure la plus charmante de la journée?</p>
+
+<p>&mdash;Celle où le soleil se couchait.</p>
+
+<p>&mdash;N'eussiez-vous point juré alors que c'était lui qui traçait sa route
+dans le ciel et qui à la fin de la journée se précipitait dans la mer.</p>
+
+<p>&mdash;Et je le jurerais encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la
+terre qui marche.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avais bien dit que vous nieriez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car avec elle marche l'atmosphère qui nous enveloppe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous éclaire
+presque à l'égal de la science; non-seulement notre terre marche, mais
+elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil éclaire la face
+opposée à celle où nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si cela était vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tête en
+bas.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphère dont je vous ai
+parlé, nous enveloppe et nous soutient.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter,
+parlons d'autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi parlerons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;De la chose à laquelle je pensais quand vous êtes venu vous jeter dans
+ma pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi pensiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je me demandais si tous ces mondes semés au-dessus de nos têtes
+n'avaient point été créés pour être habités par nos âmes après notre
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chère Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ambitieuse, et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le nôtre:
+Vénus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois,
+sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilégié parmi
+les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence;
+sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pénètrent.
+C'est lui qui fait battre non-seulement nos c&oelig;urs, mais le c&oelig;ur de la
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez, chère Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et
+votre poésie que ne dirait mon savant maître italien avec toute sa
+science.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons
+dans le ciel sont-ils plus gros que la terre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous parle pas de ceux qui échappent à notre vue par l'énorme
+distance où ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette
+étoile d'un jaune d'or!</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la
+terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumière permanente
+et un printemps éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble
+si gros?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous
+ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est
+lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux
+millions de lieues de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui vous a dit tout cela, Antoine?</p>
+
+<p>&mdash;Mon savant italien.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'appelez?</p>
+
+<p>&mdash;Galilée.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez à ce qu'il vous a dit?</p>
+
+<p>&mdash;J'y crois fermement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne
+crois pas que ma <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> pauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous avons une âme, Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;En douteriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'est pas absolument démontré.</p>
+
+<p>&mdash;Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante
+que vous, de croire à mon âme, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre,
+après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel;
+vers quel monde la dirigeriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, ma chère Isabelle, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des
+amants malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la
+planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la
+terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre
+âme serait le plus mal.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel malheur! vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde
+sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma
+chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du
+moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas
+de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai
+que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait
+tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne
+vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire
+que la mienne ne l'y suivrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez
+habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces
+satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à
+toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle
+mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre
+âme que la vôtre à suivre la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus.</p>
+
+<p>&mdash;Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien
+compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel,
+c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de
+l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est
+éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en
+reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a
+une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine
+la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds
+d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou
+presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les
+ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire
+pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une
+fraîcheur adorables.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc pour Vénus, dit Isabelle.</p>
+
+<p>Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se
+rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent
+instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit.</p>
+
+<p>Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son
+chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la
+lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une
+barque sur une mer d'azur.</p>
+
+<p>Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à
+faire à la petite caravane.</p>
+
+<p>Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer
+devant lui le nom de Guillaume.</p>
+
+<p>Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il
+avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder
+leur place devant le feu au comte de <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> Moret et à Galaor.</p>
+
+<p>Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs,
+échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès
+vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au
+contrebandier son ami le change sur la position sociale des
+voyageurs&mdash;position sociale qu'il avait parfaitement devinée&mdash;nous
+sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher,
+pour laisser passer ceux qui nous poursuivent.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch56" id="ch56"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<h3>LE PONT DE GIACON.</h3>
+
+<p>Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers,
+après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis
+de la salle commune.</p>
+
+<p>La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on
+avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir
+tué l'Allemand.</p>
+
+<p>Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! les Espagnols, dit-il.</p>
+
+<p>Et il se rejeta en arrière.</p>
+
+<p>Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur
+compatriote.</p>
+
+<p>Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il
+sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe.</p>
+
+<p>Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la
+lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont
+l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire
+partie de la caravane conduite par Guillaume.</p>
+
+<p>C'était un coup, et probablement un bon coup à faire.</p>
+
+<p>Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup
+d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et
+l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se
+faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.</p>
+
+<p>L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens
+de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant
+prendre ses armes.</p>
+
+<p>Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la
+route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait
+encore avant eux.</p>
+
+<p>Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps
+à perdre, et ils ne devaient pas être loin.</p>
+
+<p>Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays
+tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et
+cinq mulets. Ces quatre mots, <i>le pont de Giacon</i>, sortirent à la fois
+de la bouche des deux contrebandiers.</p>
+
+<p>Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent
+descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô.
+Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait
+vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la
+dominant.</p>
+
+<p>Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou
+l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on
+prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.</p>
+
+<p>Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été
+prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se
+cacheraient.</p>
+
+<p>La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou
+l'autre des deux chemins.</p>
+
+<p>Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le
+pont de Giacon.</p>
+
+<p>Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de
+la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche.</p>
+
+<p>Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,&mdash;un océan de nuages
+noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui
+avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si
+savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir
+la lune.&mdash;Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient
+rentrer dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura
+d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre
+et écouta.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre
+l'autre, la caravane s'était arrêtée.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.</p>
+
+<p>On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par
+bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons
+pas de temps.</p>
+
+<p>On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel,
+la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de
+crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même
+temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la
+montagne.</p>
+
+<p>Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en
+appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc,
+conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds.</p>
+
+<p>Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de
+terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours
+chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir.</p>
+
+<p>Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.</p>
+
+<p>Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant.</p>
+
+<p>&mdash;Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous
+occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la
+mule.</p>
+
+<p>Guillaume fit entrer les quatre voyageurs <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> sous l'arche du pont, lia
+avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon
+s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux.</p>
+
+<p>Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés
+comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du
+pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit
+ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible
+qu'ils fussent découverts.</p>
+
+<p>Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération
+pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui
+descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.</p>
+
+<p>La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient
+l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à
+l'appui de son opinion.</p>
+
+<p>Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme.
+L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.</p>
+
+<p>Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses
+lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.</p>
+
+<p>Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation
+des routiers.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être
+renseignés.</p>
+
+<p>Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent
+de la locution espagnole <i>hombre</i>, as-tu rencontré des voyageurs sur ta
+route?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par
+Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était
+interrogé, changeant sa réponse en demande.</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire
+à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de
+Giacon.</p>
+
+<p>Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord.
+Les bandits prirent la route conduisant à Venaux.</p>
+
+<p>Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des
+ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet,
+à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les
+rejoindre promptement.</p>
+
+<p>Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux
+voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes.</p>
+
+<p>En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs
+n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits,
+descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents
+pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à
+retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée,
+demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui
+lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui
+promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne
+récompense pour l'avis si à propos donné par lui.</p>
+
+<p>On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le
+chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de
+Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient
+une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite
+caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait
+oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin,
+auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart.</p>
+
+<p>Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant
+défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant,
+c'est-à-dire au Pas de Suze.</p>
+
+<p>Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le
+sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et
+aboutissant à Malavet, où l'on coucha.</p>
+
+<p>Le lendemain, on tint conseil.</p>
+
+<p>On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le
+lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les
+mains des Espagnols.</p>
+
+<p>Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une
+lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine
+Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux
+reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui
+fallait ruser, et toute dissimulation pesait au c&oelig;ur loyal de ce vrai
+fils du Béarnais.</p>
+
+<p>Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les
+choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de
+Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son
+avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.</p>
+
+<p>Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo,
+Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à
+Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux
+jours, et <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil
+voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand
+besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.</p>
+
+<p>A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite
+caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement
+récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus
+Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque
+grand seigneur voyageant incognito.</p>
+
+<p>Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et
+non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs
+jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir.
+Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit
+l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait
+pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent
+de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée.</p>
+
+<p>Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que
+nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour
+mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de
+fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch57" id="ch57"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<h3>LE SERMENT.</h3>
+
+<p>Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé
+au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il
+passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour
+furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse
+paternelle et filiale.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de
+voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de
+Richelieu.</p>
+
+<p>Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le
+soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à
+Isabelle.</p>
+
+<p>C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de
+Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte
+illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa
+maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té,
+qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait
+manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de
+Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir
+les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi.</p>
+
+<p>Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue
+répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il
+tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs.</p>
+
+<p>Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV,
+refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui.</p>
+
+<p>Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des
+nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après
+le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la
+promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait
+littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un
+courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire
+dévier de la route où le cardinal l'avait engagé.</p>
+
+<p>On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dîné à Moulins et
+couché à Varenne.</p>
+
+<p>Puis rien au delà du 15 janvier, et l'on était au 5 février.</p>
+
+<p>Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'était déclarée en
+Italie, avait franchi les monts et s'étendait jusqu'à Lyon. Le roi
+aurait-il le courage, malgré le fléau mortel, malgré le froid effroyable
+qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste à Lyon et le
+froid dans les montages.</p>
+
+<p>Pour qui connaissait le caractère véritable et changeant du roi, il y
+avait à craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractère
+inflexible du cardinal, il y avait à espérer.</p>
+
+<p>Le comte de Moret ne put que répéter au duc de Mantoue ce que lui avait
+dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le siége de
+Cazal, et que l'on s'occuperait immédiatement de faire passer des
+secours à Mantoue.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de temps à perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de
+sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colère,
+s'était mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans
+honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y
+aurait à Châlons un Aétius pour les anéantir. Deux chefs des barbares,
+Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du
+pillage, s'étaient depuis deux ou trois mois avancés doucement et
+occupaient Worms, Francfort, la Souabe.</p>
+
+<p>Le pauvre duc de Mantoue les voyait déjà <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> apparaître au sommet des
+Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons
+qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les
+rivières sur leurs boucliers.</p>
+
+<p>Tout cela défendait au comte de Moret un long séjour à Mantoue. Il avait
+promis au cardinal de revenir pour prendre part à la campagne; d'un
+autre côté le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa
+position au roi. Cette position était si grave, que le baron de Lautrec
+regrettait presque qu'on lui eût renvoyé sa fille.</p>
+
+<p>Dès le lendemain de son arrivée, Isabelle, appelée par son père, avait
+eu une explication avec lui; dans cette explication son père lui avait
+dit les engagements pris par lui vis-à-vis du baron de Pontis. Mais
+Isabelle avait franchement répondu par les engagements pris par elle
+vis-à-vis du comte de Moret. De si bonne naissance que fût M. de Pontis,
+Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais
+sur tous les gentilshommes qui n'étaient pas de race royale directe. Le
+baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son
+cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui déclara
+avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et
+pour l'aider à retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait
+en avant et lui forcerait la main.</p>
+
+<p>Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il
+était tué, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son
+autorité paternelle sur sa fille, autorité dont il ne se départait que
+devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et
+qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune résistance.</p>
+
+<p>Le soir même de cette double explication, les jeunes gens, en se
+promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontèrent chacun l'un à
+l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en
+espérait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas
+se faire tuer et de n'avoir jamais d'<i>autre épouse</i> qu'elle, la chose
+lui suffit.</p>
+
+<p>Nous nous servons du mot un peu prétentieux d'<i>épouse</i>, et même nous le
+soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que fût
+Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites
+restrictions mentales dont les jésuites faisaient un si habile usage.
+Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait à coup sûr aucune
+arrière-pensée; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir
+jamais d'<i>autre épouse</i> qu'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole
+de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'étendait pas aux maîtresses;
+et dans les moments où le diable le tentait, et les amants les plus
+fidèles ont de ces moments-là, ne fussent-ils point les fils de
+l'hérétique Henri IV, et dans les moments où le diable le tentait, nous
+devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage
+de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi à son aise au milieu des
+flammes qu'une salamandre, lui lançait des regards dont le double rayon
+allait l'un à son c&oelig;ur qu'il brûlait, l'autre à son esprit qu'il
+rendait insensé.</p>
+
+<p>D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de
+Gonzague, avec cette terrible incendiaire des c&oelig;urs, au moment où elle
+allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend
+avec Satan, et dont Satan ne vous dégage que lorsqu'on a fait honneur à
+sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer.</p>
+
+<p>Nous n'oserions pas dire qu'au moment où Antoine de Bourbon fit à
+Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec
+l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vénus Astarté
+fût venu prononcer à ses oreilles quelques mots de cet amour profane
+dont elle brûlait le c&oelig;ur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est
+que le comte de Moret voulut un autre témoin de l'engagement qu'il
+prenait que ce fleuve païen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que
+toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vénus, Jupiter,
+Saturne, Cassiopée, et demanda à Isabelle de le renouveler dans un
+temple chrétien en présence de Dieu, et que le souvenir matériel d'un
+anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu
+faire, augmentât encore la solennité du serment.</p>
+
+<p>Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote
+Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte,
+qu'à étendre la main; elle lui eût, à coup sûr, accordé tout ce qu'il
+lui eût demandé en lui répétant les paroles du poëte anglais:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher!</span><br />
+ <span class="i0">Mon amour est profond et grand comme la mer!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Le lendemain, à la même heure, c'est-à-dire vers neuf heures du soir,
+deux ombres, dont l'une marchait à quelques pas derrière l'autre, se
+glissaient dans l'église Saint-André par une des portes latérales du
+monument sacré, et, à la lueur des lampes qui veillent éternellement
+devant l'<i>ex-voto</i> en mémoire des miracles accomplis par les différents
+saints auxquels les autels sont consacrés, s'acheminaient <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> vers l'autel
+de Notre-Dame-des-Anges, nom charmant qui avait succédé à un nom plus
+charmant encore, à celui de Notre-Dame-des-Amours, première invocation
+sous laquelle elle avait été adorée, mais que lui avait enlevée, un demi
+siècle auparavant, la susceptibilité d'un évêque.</p>
+
+<p>La jeune fille arriva la première et s'agenouilla.</p>
+
+<p>Le jeune homme la suivait et s'agenouilla à sa droite.</p>
+
+<p>Tous deux rayonnants de jeunesse et de beauté, ils étaient admirables à
+voir à la lueur tremblante de la lampe; elle, la tête baissée, les yeux
+humides de douces larmes; lui, le front levé, les yeux étincelants de
+bonheur.</p>
+
+<p>Chacun d'eux fit une prière mentale; quand nous disons chacun d'eux,
+nous répondons d'Isabelle de Lautrec. Sans doute les paroles échappées
+du c&oelig;ur se formulèrent sur les lèvres en élancements sacrés vers la
+mère du seigneur; mais l'homme ne sait prier que dans le malheur; pour
+la félicité il n'a que des balbutiements de désir et des soupirs de
+flamme.</p>
+
+<p>Puis, ce premier bouillonnement du c&oelig;ur apaisé, leurs mains se
+cherchèrent et frémirent en se rencontrant. Isabelle poussa un soupir de
+joie plaintif comme un cri de douleur, puis, sans s'inquiéter du lieu où
+elle était:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, dit-elle, oh! combien je t'aime.</p>
+
+<p>Le comte regardait la madone.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria-t-il, la madone a souri; et moi aussi et moi aussi, je
+t'aime, mon Isabelle adorée.</p>
+
+<p>Et leurs deux têtes retombèrent sur leurs poitrines écrasées sous le
+poids de leur bonheur.</p>
+
+<p>Le comte tenait la main d'Isabelle appuyée contre la poitrine, il la
+dégagea doucement de l'étreinte dont l'enveloppait la sienne, la mit à
+nu, l'appuya ardemment contre ses lèvres, puis tirant l'anneau du plus
+petit de ses doigts, il le passa au second doigt de cette main en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Sainte mère de Dieu, sainte protectrice de tout amour humain et
+céleste, vous qui souriez aux flammes pures et qui venez de sourire à la
+nôtre, soyez témoin que je m'engage par serment à n'avoir jamais d'autre
+épouse qu'Isabelle de Lautrec; si je manque à mon serment, punissez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;On! non, non. Vierge sainte, s'écria Isabelle, ne le punissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle! fit le comte, en essayant de serrer la jeune fille dans ses
+bras.</p>
+
+<p>Mais celle-ci s'écarta doucement, retenue par la sainteté du lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Madone vénérée et toute-puissante, dit-elle, écoutez le serment que je
+vous fais à mon tour. Je jure ici à votre autel, et par vos pieds divins
+que j'embrasse, qu'à partir d'aujourd'hui j'appartiens corps et âme à
+celui qui vient de passer cet anneau à mon doigt, et que, fût-il mort,
+ou, ce qui est bien pis, manquât-il à son serment, je ne serai l'épouse
+de personne, mais seulement celle de votre divin Fils.</p>
+
+<p>Un baiser éteignit cette dernière parole sur les lèvres d'Isabelle, et
+la sainte madone sourit du baiser du comte comme elle avait souri de
+l'exclamation d'Isabelle, car elle se souvenait qu'elle s'était appelée
+Notre-Dame-des-Amours avant de s'appeler Notre-Dame-des-Anges!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch58" id="ch58"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<h3>LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE.</h3>
+
+<p>Comme l'avait appris le duc de Mantoue par l'intermédiaire de
+l'ambassadeur, le cardinal et le roi avaient quitté Paris le 4 janvier,
+et le jeudi 15 ils avaient dîné à Moulins et soupé à Varenne, qu'il ne
+faut pas confondre avec cet autre Varennes du département de la Meuse,
+que l'arrestation du roi a rendu célèbre.</p>
+
+<p>Pour toute entrée en campagne, nous n'avons de guide fidèle que le
+journal de M. de Bassompierre; aussi est-ce lui que nous allons suivre
+dans la partie historique de notre récit.</p>
+
+<p>Lorsque le roi, après le pacte fait avec le cardinal, sortit du cabinet
+de Son Eminence, il rencontra dans l'antichambre M. de Bassompierre, qui
+était allé pour faire sa cour au cardinal revenu en faveur.</p>
+
+<p>En l'apercevant, le roi s'arrêta et se retournant vers Richelieu, qui
+l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue:</p>
+
+<p>«Eh! tenez, monsieur le cardinal, en voici un qui nous accompagnera à
+coup sûr et qui me servira bien.</p>
+
+<p>Le cardinal sourit et fit un geste d'approbation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'habitude de M. le maréchal, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté m'excuse de manquer aux lois de l'étiquette en
+l'interrogeant; mais où la suivrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;En Italie, dit le roi, où je vais en personne pour faire lever le
+siége de Cazal. Apprêtez-vous donc à partir, monsieur le maréchal; je
+prendrai avec vous Créquy, qui <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> connaît ces pays-là, et j'espère que
+nous ferons parler de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répondit Bassompierre en s'inclinant, je suis votre serviteur et
+vous suivrai au bout du monde, et même dans la lune, s'il vous plaît d'y
+monter.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'irons ni si loin, ni si haut, monsieur le maréchal. En tout
+cas, le rendez-vous est à Grenoble; si quelque chose vous fait faute
+pour votre entrée en campagne, adressez vous à M. le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Bassompierre, avec l'aide de Dieu, rien ne me manquera,
+surtout si Votre Majesté donne l'ordre à ce vieux coquin de La Vieuville
+de me payer ce qui m'est dû comme colonel général des Suisses.</p>
+
+<p>Le roi se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Si La Vieuville ne vous paie pas, dit-il, voici M. le cardinal qui
+vous paiera.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai? dit Bassompierre d'un air de doute.</p>
+
+<p>&mdash;Si vrai, monsieur le maréchal, que si, séance tenante, vous voulez
+bien me donner votre reçu, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre,
+attendu que dans trois ou quatre jours nous partons, vous vous en irez
+avec votre argent.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, dit Bassompierre avec cet air de grand seigneur
+qui n'appartenait qu'à lui, je ne porte jamais d'argent sur moi que
+quand je vais au jeu du roi; j'aurai, si vous le voulez bien, l'honneur
+de vous laisser la quittance, et j'enverrai un laquais prendre l'argent.</p>
+
+<p>Le roi parti, Bassompierre laissa son reçu au cardinal, et le lendemain
+envoya prendre l'argent.</p>
+
+<p>Dès le même soir où le cardinal avait dit à Louis XIII qu'un roi ne
+manquait point à sa parole, il envoya les cent cinquante mille écus à M.
+le duc d'Orléans, les soixante mille livres à la reine-mère, et les
+trente mille à la reine Anne.</p>
+
+<p>L'Angély reçut de son côté les trente mille livres que le roi lui avait
+offertes, et Saint-Simon son brevet d'écuyer du roi avec quinze mille
+livres de traitement par an.</p>
+
+<p>Quant à Baradas, on sait qu'il n'avait point attendu, et qu'il s'était
+fait payer ses trente mille livres le jour même où le roi les lui avait
+données en un bon au porteur.</p>
+
+<p>Tous ces comptes réglés, le cardinal avait, lui aussi, donné ses
+gratifications. Charpentier, Rossignol et Cavois avait eu part à ses
+largesses; mais la gratification de Cavois, si généreuse qu'elle fût,
+n'avait pu consoler sa femme, qui avait entrevu dans la démission du
+cardinal une suite de nuits calmes et sans dérangements, nuits qui
+étaient l'unique but vers lequel tendaient tous ses v&oelig;ux, secondés,
+comme nous l'avons vu, par les prières de ses enfants. Malheureusement,
+l'homme, en créant un Dieu individuel, et en chargeant ce Dieu de donner
+à chaque homme ce que cet homme lui demande, l'a tellement accablé de
+besogne, qu'il y a des moments où il laisse passer les prières les plus
+simples et les plus raisonnables sans avoir le temps de les exaucer.</p>
+
+<p>La pauvre Mme Cavois était tombée dans un de ces moments-là, et Cavois,
+en suivant Son Eminence, allait de nouveau la laisser veuve;
+heureusement il la laissait enceinte.</p>
+
+<p>Le roi avait conservé à son frère le titre de lieutenant général; mais,
+du moment où le cardinal venait avec le roi, il était évident que ce
+serait M. de Richelieu qui prendrait la conduite de la guerre, et que la
+lieutenance générale serait une sinécure. Aussi, quoi qu'il eût envoyé
+son train à Montargis et qu'il s'en fût fait suivre jusqu'au delà de
+Moulins, arrivé à Chavanes il se ravisa et là annonça à Bassompierre
+que, comme il ne voulait pas avoir l'air d'être insensible à l'injure
+qui lui avait été faite, il se retirait dans sa principauté de Dombes,
+où il attendrait les ordres du roi. Bassompierre insista fort pour le
+faire changer de résolution, mais ne put rien obtenir de lui.</p>
+
+<p>Personne ne se trompa à cette résolution de Monsieur, et chacun porta au
+compte de sa lâcheté les prétendues susceptibilités de son orgueil.</p>
+
+<p>Le roi avait traversé rapidement Lyon, où la peste sévissait et s'était
+arrêté à Grenoble.</p>
+
+<p>Le lundi 19 février, il envoya le marquis de Thoiras à Vienne pour faire
+joindre l'armée et s'occuper du passage de l'artillerie par-dessus les
+monts.</p>
+
+<p>Le duc de Montmorency avait, de son côté, fait annoncer au roi qu'il
+arrivait par Nîmes, Sisteron et Gap, et qu'il joindrait le roi, à
+Briançon.</p>
+
+<p>Là commençaient les embarras sérieux.</p>
+
+<p>Les deux reines, sous prétexte des craintes que leur inspirait l'état du
+roi, mais en réalité pour miner l'influence du cardinal, étaient parties
+dans le but de rejoindre le roi à Grenoble; mais il leur avait fait dire
+de s'arrêter à Lyon, et elles n'avaient point osé désobéir à cet ordre;
+mais de Lyon elles faisaient tout le mal qu'elles pouvaient,
+neutralisant Créquy, qui devait amener le passage des monts, paralysant
+Guise, qui devait amener la flotte.</p>
+
+<p>Rien ne découragea le cardinal; tant qu'il tenait le roi, le roi était
+sa force. Il espérait <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> que la présence du roi, le danger personnel qu'il
+courait à passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces
+voisines les secours nécessaires, et il en eût été ainsi sans les
+man&oelig;uvres des deux reines.</p>
+
+<p>Arrivé à Briançon, il se trouva que les ordres des deux reines avaient
+été si bien suivis, que rien de ce qui devait y être réuni n'avait même
+paru: pas de vivres, pas de mulets, douze canons et presque pas de
+munitions.</p>
+
+<p>Joignez à cela deux cent mille francs en tout dans les coffres, tant
+chacun avait tiré de son côté sur les malheureux millions empruntés par
+le cardinal.</p>
+
+<p>Puis, en face de soi, le prince le plus perfide et le plus rusé de
+l'Europe.</p>
+
+<p>Toutes ces oppositions n'arrêtèrent pas un instant le cardinal; il
+réunit ses plus habiles ingénieurs et chercha avec eux le moyen de tout
+faire passer à bras d'homme. Charles VIII avait le premier transporté du
+canon à travers les Alpes, mais c'était dans la belle saison. Il fallait
+man&oelig;uvrer à travers des montagnes presque inaccessibles l'été, à plus
+forte raison l'hiver. On monta l'artillerie avec des câbles et des
+moulinets attachés par des cordes aux affûts; des hommes tournaient les
+moulinets, tandis que d'autres tiraient les câbles à force de bras. Les
+boulets furent portés dans des hottes; les munitions, les poudres, les
+balles, enfermées dans des barriques, furent mises sur le dos des
+quelques mules que l'on put se procurer à prix d'or. En six jours, sous
+cet attirail on passa le mont Genève et descendit à Oulx. Le cardinal
+poussa jusqu'à Chaumont, où il avait hâte de prendre des renseignements
+et de vérifier si ceux que lui avaient adressés le comte de Moret
+étaient vrais.</p>
+
+<p>Ce fut là que, vérification faite des cartouches, il apprit que chaque
+homme avait sept coups à tirer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! répondit-il, si Suze est prise au cinquième.</p>
+
+<p>Cependant le bruit de tous ces préparatifs arriva aux oreilles de
+Charles-Emmanuel; mais le roi et le cardinal étaient déjà à Briançon,
+que le prince de Savoie les croyait encore à Lyon. En conséquence, il
+envoya Victor-Amédée, son fils, attendre le roi Louis XIII à Grenoble;
+mais à Grenoble il apprit que le roi était déjà passé et devait à cette
+heure avoir franchi les monts.</p>
+
+<p>Victor-Amédée se mit aussitôt en chasse du roi et du cardinal; il arriva
+derrière Louis XIII à Oulx, au moment où descendaient de la montagne les
+dernières pièces d'artillerie, et demanda audience. Le roi le reçut;
+mais, ne voulant rien entendre de ce qu'il avait à lui dire, il le
+renvoya au cardinal. Victor-Amédée partit immédiatement pour Chaumont.</p>
+
+<p>Là le prince de Savoie, élevé à l'école de la ruse, voulut vis à-vis du
+cardinal user des moyens familiers à lui et à son père; mais cette fois
+la ruse se trouvait en face du génie, le serpent en face du lion.</p>
+
+<p>Le cardinal comprit aux premières paroles du prince que le duc de Savoie
+n'avait eu qu'un but en lui envoyant son fils, c'était de gagner du
+temps. Mais où le roi se fût laissé prendre peut-être, le cardinal vit
+clair dans les desseins du négociateur.</p>
+
+<p>Victor-Amédée venait demander que l'on accordât à son père le temps de
+se dégager de la parole qu'il avait confiée au gouverneur de Milan de ne
+pas laisser les troupes françaises traverser ses Etats.</p>
+
+<p>Mais avant même qu'il eût formulé cette demande, le cardinal l'arrêtait.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon prince, lui dit-il, mais S. A. le duc de Savoie demande du
+temps, permettez-moi de vous le dire, pour dégager une parole qu'il n'a
+pas pu donner.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dans ses derniers traités avec la France, il s'est engagé
+verbalement vis-à-vis du roi, mon maître, à lui livrer un passage à
+travers ses Etats, au cas où il aurait besoin de soutenir ses alliés.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit en hésitant Victor-Amédée, c'est moi qui demande pardon à
+Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traités
+entre la France et le Piémont.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est
+encore par déférence pour le duc votre père, que l'on s'est contenté de
+sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le
+roi d'Espagne se fût plaint qu'il accordât un tel privilége à la France
+et ne lui eût pas laissé un instant de repos qu'il n'eût obtenu un droit
+pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, hasarda Victor-Amédée, le duc mon père ne refuse point passage
+au roi votre maître!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses
+détails la lettre que lui avait adressée le comte de Moret, c'est pour
+faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Piémont a fermé le
+passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant
+contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricades <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> derrière
+lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de
+Montabon, il a bâti sur la pente des deux montagnes deux
+redoutes avec des petites places de défense dont les feux se croisent.
+C'est pour faciliter sa route et celle de l'armée française, que ne
+trouvant pas suffisantes les difficultés offertes par le col même de la
+vallée, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de
+rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour
+planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis
+six semaines, la pioche et la bêche aux mains de 300 travailleurs, dont
+vous et votre auguste père ne dédaigneriez pas de visiter et de presser
+les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme
+des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner à don
+Guzman Gonzalès celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt
+héroïquement de faim; eh bien, nous, comme notre intérêt et notre devoir
+est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc
+votre père nous doit le passage, le duc votre père nous le donnera.
+D'Oulx ici, il faut à notre matériel deux jours pour arriver.</p>
+
+<p>Le cardinal tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est onze heures du matin, dit-il; à onze heures du matin,
+après-demain, nous entrerons en Piémont, et nous marcherons sur Suze.
+Après-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons;
+tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps à
+perdre, monseigneur, pour faire vos réflexions, si vous nous ouvrez le
+passage, ou prendre vos dispositions si vous le défendez, je ne vous
+retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit
+Victor Amédée en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Au point de vue chrétien et comme ministre du Seigneur, je hais la
+guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je
+crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose
+nécessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter.
+Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur à celui qui se fait le
+champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous
+jugera.</p>
+
+<p>Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre
+qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de
+marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on
+multiplierait sur sa route était irrévocablement pris.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch59" id="ch59"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<h3>OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI.</h3>
+
+<p>A peine Victor-Amédée était-il sorti, que le cardinal s'approcha d'une
+table et écrivit la lettre suivante:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="left">«Sire,</p>
+
+ <p>«Si Votre Majesté, comme Dieu m'en donne l'espérance, a heureusement
+ vu s'achever le passage de notre matériel par-dessus les monts, je la
+ supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute
+ machine de guerre soient immédiatement acheminés sur Chaumont, où le
+ roi aura, sur ma prière, la bonté de se rendre lui même sans aucun
+ retard, le jour des hostilités étant, sauf contre-ordre de Sa Majesté,
+ fixé à mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai
+ eue avec le prince Victor-Amédée, j'ai dû engager la parole de Votre
+ Majesté, et je crois qu'il ne faudrait la dégager qu'avec de graves
+ raisons de le faire.</p>
+
+ <p>«J'attends donc avec impatience une réponse de Votre Majesté, ou mieux
+ encore, Votre Majesté elle-même.</p>
+
+ <p>«Je lui envoie un homme sûr, auquel Sa Majesté peut se fier en toute
+ chose, même comme compagnon de route dans le cas où Sa Majesté
+ voudrait voyager de nuit et incognito.</p>
+
+ <p class="right6">«J'ai l'honneur d'être,</p>
+
+ <p class="right5">De Votre Majesté,</p>
+
+ <p class="right">«Le très-humble sujet et très-dévoué serviteur,</p>
+
+ <p class="right">«Armand &dagger; RICHELIEU.»</p>
+</div>
+
+<p>Cette lettre écrite et cachetée, le cardinal appela:</p>
+
+<p>&mdash;Etienne!</p>
+
+<p>Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et l'on vit apparaître sur le
+seuil notre ancienne connaissance de l'hôtellerie de la Barbe Peinte,
+Etienne Latil, non pas comme nous l'avions vu entrer dans le cabinet du
+cardinal à Chaillot, c'est-à-dire les genoux tremblants, forcé de
+s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber, pâle et articulant avec
+peine ses offres de dévouement, mais la tête haute, le jarret tendu, la
+moustache relevée, le chapeau à la main droite, la main gauche au
+pommeau de l'épée, un vrai capitaine de Callot, enfin.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet quatre mois s'étaient écoulés depuis que, frappé à la
+fois par le marquis Pisani et par Souscarrières, il était tombé, sans
+connaissance sur le carreau de l'hôtellerie de maître Soleil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p>
+
+<p>Or, quand il n'est pas tué du coup, il n'en faut pas tant à un gaillard
+organisé comme l'était Etienne Latil pour se remettre sur pied, plus
+solide et plus triomphant que jamais.</p>
+
+<p>L'approche des hostilités avait même donné à son visage un air de gaieté
+qui n'échappa point au cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Etienne, lui dit-il, il s'agit de monter à l'instant même à cheval, à
+moins que tu n'aimes mieux, pour ta commodité personnelle, faire la
+route à pied, mais arrange toi comme tu voudras, il faut que cette
+lettre, qui est de la plus haute importance, soit remise au roi avant
+dix heures du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Eminence veut-elle me dire quelle heure il est?</p>
+
+<p>Le cardinal tira sa montre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est près de midi.</p>
+
+<p>&mdash;Et le roi est à Oulx?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A huit heures le roi aura sa lettre, ou j'aurai roulé dans la Douaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de ne pas rouler dans la Douaire, ce qui me ferait de la peine,
+et que le roi ait sa lettre, ce qui, au contraire, me fera plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, sur ces deux points satisfaire Votre Eminence.</p>
+
+<p>Le cardinal connaissait Latil pour un homme de parole, il ne jugea pas à
+propos d'insister et se contenta de lui faire signe qu'il était libre.</p>
+
+<p>Latil, en effet, courut à l'écurie, choisit un bon cheval, ne s'arrêta
+chez le maréchal ferrant que le temps de le faire ferrer à crampons et,
+l'opération terminée, sauta sur son dos et s'élança sur la route d'Oulx.</p>
+
+<p>Au reste, il trouva le chemin meilleur qu'il ne s'y attendait; dans le
+but d'y faire passer les canons et tout le matériel, les pionniers s'en
+étaient emparés et le rendaient praticable à peu près.</p>
+
+<p>A quatre heures, Etienne était à St. Laurent, à sept heures et demie il
+était à Oulx.</p>
+
+<p>Le roi soupait servi par Saint-Simon qui avait succédé dans sa faveur à
+Baradas. Au bas bout de la table se tenait l'Angély tout habillé de
+neuf.</p>
+
+<p>A peine eut-on annoncé au roi un message de la part du cardinal, qu'il
+ordonna que le messager fut introduit près de lui.</p>
+
+<p>Latil, tout en conservant les formes voulues par l'étiquette, science à
+laquelle il avait été façonné du temps qu'il était page du duc
+d'Epernon, n'était pas homme à se laisser intimider par la majesté
+royale.</p>
+
+<p>Il entra donc bravement dans la salle, s'avança vers le roi, mit un
+genou en terre, et lui présenta la lettre du cardinal, posée sur le
+dessus de son chapeau.</p>
+
+<p>Louis XIII le regarda faire avec un certain étonnement; Latil avait
+suivi les règles de l'étiquette de l'ancienne cour.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! fit-il, en prenant le pli; qui donc vous a appris ces belles
+manières, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce point de cette façon, Sire, que l'on présentait les lettres
+à votre illustre père, de glorieuse mémoire?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! mais la mode en est un peu passée.</p>
+
+<p>&mdash;Le respect étant le même, Sire, m'est avis que l'étiquette eût dû
+rester la même.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me parais bien fort sur l'étiquette pour un soldat?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d'abord été page de M. le duc d'Epernon, et c'est à cette époque
+que j'eus l'honneur de présenter plus d'une fois au roi Henri IV des
+lettres de la façon dont je viens d'avoir l'honneur d'en présenter une à
+son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Page du duc d'Epernon! répéta le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme tel, Sire, j'étais sur le marchepied de la voiture le 14 mai
+1610, rue de la Ferronnerie; Votre Majesté n'a-t-elle point entendu
+raconter que c'était un page qui avait arrêté l'assassin dont il n'avait
+pas voulu lâcher le manteau malgré les coups de couteau dont il avait eu
+les mains criblées.</p>
+
+<p>Latil, toujours un genou en terre devant le roi, tira ses gants de peau
+de daim, et, montrant ses mains sillonnées de cicatrices:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, voyez mes mains, dit-il.</p>
+
+<p>Le roi regarda un instant cet homme avec une émotion visible, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Ces mains-là, dit-il, ne peuvent être que des mains loyales; donne-moi
+tes mains, mon brave.</p>
+
+<p>Et, prenant les mains de Latil il les lui serra.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit il, relève-toi.</p>
+
+<p>Latil se releva.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un grand roi, Sire, que le roi Henri IV, dit Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Louis XIII, et Dieu me fasse la grâce de lui ressembler.</p>
+
+<p>&mdash;L'occasion s'en présente, Sire, répliqua Latil, en montrant au roi le
+pli qu'il lui apportait.</p>
+
+<p>&mdash;J'y tâcherai, fit le roi en ouvrant la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit il après avoir lu, M. le cardinal nous dit qu'il a engagé
+notre honneur, et qu'il nous attend pour le dégager, ne le faisons pas
+attendre... Saint-Simon, prévenez MM. de Créquy et de Bassompierre que
+j'ai à leur parler à l'instant même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p>
+
+<p>Les deux maréchaux avaient des logements dans la maison attenante à
+celle du roi. En quelques minutes ils furent donc avertis. M. de
+Schomberg était à Exilles et M. de Montmorency à Saint-Laurent.</p>
+
+<p>Le roi communiqua aux deux maréchaux la lettre de M. de Richelieu et
+leur donna l'ordre d'acheminer le plus vite possible sur Chaumont
+l'artillerie et les munitions, leur déclarant qu'il fallait que le
+lendemain, dans la journée, le tout fût à Chaumont.</p>
+
+<p>Quant à eux, il les attendrait dans la soirée du mardi, pour prendre
+part au conseil de guerre qui aurait lieu dans la soirée, et dans lequel
+on déciderait le mode d'attaque du lendemain.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, par une nuit obscure, sans lune, sans étoiles,
+chargée de neige, le roi partit à cheval, accompagné de Saint-Simon et
+d'Angély seulement. Comme on avait eu la précaution de ne faire ferrer
+aucun cheval à glace, Latil obtint du roi de monter le sien; lui qui
+suivait pour la troisième fois la même route marcherait à pied en
+sondant le chemin.</p>
+
+<p>Jamais le roi ne s'était si bien porté, ni n'avait vécu dans un pareil
+contentement de lui-même; il avait, nous l'avons dit, sinon la force,
+mais le sentiment de la grandeur; en changeant son panache noir contre
+un panache blanc, pourquoi Suze ne ferait-elle pas un pendant à Ivry.</p>
+
+<p>Latil marchait devant le cheval du roi, sondant la route avec un bâton
+ferré; de temps en temps il s'arrêtait, cherchait un meilleur passage,
+prenait le cheval par la bride et lui faisait traverser le mauvais pas.</p>
+
+<p>A chaque poste, le roi se faisait reconnaître, donnait l'ordre
+d'acheminer les troupes sur Chaumont, et jouissait d'une des plus douces
+prérogatives de la puissance en se sentant obéi.</p>
+
+<p>Un peu avant d'arriver à Saint-Laurent, Latil devina, à l'âpreté de la
+bise, l'approche de cette espèce de tourbillons que dans les pays de
+montagne on baptise du nom de chasse neige. Il invita le roi à descendre
+de cheval et à se placer entre Saint-Simon, l'Angély et lui; mais le roi
+voulut rester à cheval, disant que, du moment où il s'était fait soldat,
+il devait se conduire en soldat.</p>
+
+<p>En conséquence, il se contenta de s'envelopper de son manteau et
+attendit.</p>
+
+<p>Le tourbillon ne se fit point attendre. Il arriva sifflant.</p>
+
+<p>L'Angély et Saint-Simon se pressèrent aux côtés du roi qui s'enveloppa
+de son manteau. Latil saisit des deux mains le mors du cheval et tourna
+le dos à l'ouragan.</p>
+
+<p>Il passa terrible et rugissant. Les cavaliers sentirent leurs chevaux
+trembler entre leurs jambes: dans les grands cataclysmes de la nature,
+les animaux partagent la frayeur de l'homme.</p>
+
+<p>La gourmette de soie qui tenait le chapeau du roi fut brisée, et le
+feutre noir aux plumes noires disparut dans les ténèbres comme un sombre
+oiseau de nuit.</p>
+
+<p>Puis, en un instant, la route se couvrit de neige à une hauteur de deux
+pieds.</p>
+
+<p>En arrivant à Saint-Laurent, le roi s'informa du logement de M. de
+Montmorency. Il était une heure du matin. M. de Montmorency s'était jeté
+tout habillé sur son lit.</p>
+
+<p>Au premier mot de la présence du roi, le duc s'élança par les degrés et
+se trouva debout sur le seuil de la porte attendant les ordres du roi.</p>
+
+<p>Cette rapidité fit plaisir à Louis XIII, et quoique peu sympathique à M.
+de Montmorency, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait été fort amoureux
+de la reine, il le reçut bien.</p>
+
+<p>Le duc offrit au roi de l'accompagner et de lui donner une escorte.</p>
+
+<p>Mais Louis XIII répondit que tant qu'il serait sur la terre de France,
+il se croyait en sûreté; que l'escorte qu'il avait lui paraissait
+suffisante, étant toute dévouée; qu'il invitait seulement M. de
+Montmorency à se trouver à Chaumont pour l'heure du conseil le
+lendemain, à neuf heures du soir. La seule chose qu'il consentit à
+accepter fut un autre chapeau, et comme, en le mettant sur sa tête, il
+s'aperçut qu'il avait trois plumes blanches, ce souvenir de la bataille
+d'Ivry lui revint à la pensée:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un signe de bonheur, dit-il.</p>
+
+<p>En sortant de Saint-Laurent, la neige était si haute, que Latil invita
+le roi à descendre de cheval.</p>
+
+<p>Le roi descendit.</p>
+
+<p>Latil prit le cheval du roi, ou plutôt le sien, par la bride, l'Angély
+vint après, puis Saint-Simon. Louis XIII se trouvait ainsi marcher le
+dernier sur le chemin que lui aplanissaient les trois hommes et les
+trois chevaux.</p>
+
+<p>Saint-Simon, qui voulait rendre au cardinal, en reconnaissance des
+faveurs qu'il en avait reçues, vantait au roi toutes ces précautions et
+faisait valoir la prévoyance de celui qui les avait prises.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondait Louis XIII, M. le cardinal est un bon serviteur;
+je doute que mon frère à sa place eût eu pour moi toutes ces
+précautions-là.</p>
+
+<p>Deux heures après, le roi arrivait sans accident, aussi fier de son
+chapeau perdu que d'une blessure, aussi fier de sa marche de nuit <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> que
+d'une victoire, à la porte de l'hôtel du <i>Genévrier d'or</i>, et
+recommandait que l'on ne réveillât point le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Son Eminence ne dort pas, lui répondit maître Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fait-elle à cette heure? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je travaille à la grandeur de Votre Majesté, dit M. le cardinal
+paraissant, et M. de Pontis m'aide de tout son pouvoir dans cette
+glorieuse besogne.</p>
+
+<p>Et le cardinal fit en effet entrer le roi dans sa chambre, où il trouva
+un grand feu allumé pour le réchauffer et une immense carte du pays,
+dressée par M. de Pontis, étendue sur une table.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch60" id="ch60"></a>CHAPITRE XI.</h2>
+
+<h3>OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT IL AVAIT BESOIN.</h3>
+
+<p>Un des grands mérites du cardinal fut, non pas de donner au roi Louis
+XIII des vertus qu'il n'avait pas, mais de lui faire croire qu'il les
+avait perdues.</p>
+
+<p>Paresseux et languissant, il lui fit croire qu'il était actif; timide et
+défiant, il lui fit croire qu'il était brave; cruel et sanguinaire, il
+lui fit croire qu'il était juste.</p>
+
+<p>Tout en disant que sa présence n'était point urgente à cette heure de
+nuit, Richelieu donna de grands éloges à ce soin de sa gloire et de
+celle de France qui l'avait fait, par un pareil temps, par de semblables
+chemins et au milieu de profondes ténèbres, venir à son premier appel;
+mais il exigea que le roi se couchât à l'instant même, la journée dans
+laquelle on entrait et celle du lendemain restant tout entières.</p>
+
+<p>Dès le point du jour au reste, les ordres avaient été donnés tout le
+long de la route pour que les troupes échelonnées à Saint-Laurent, à
+Exilles et à Sehault s'acheminassent sur Chaumont.</p>
+
+<p>Ces troupes étaient sous les ordres du comte de Soissons, des ducs de
+Longueville, de la Trémouille, d'Halliun et de La Valette, des comtes
+d'Harcourt, de Sault, des marquis de Canaples, de Mortemar, de Tavanne,
+de Valence et de Thoyras.</p>
+
+<p>Les quatre commandements supérieurs étaient exercés par les maréchaux de
+Créquy, de Bassompierre, de Schomberg et le duc de Montmorency.</p>
+
+<p>Le génie du cardinal planait sur le tout; il pensait, le roi ordonnait.</p>
+
+<p>Comme le fait que nous allons raconter est avec le siége de La Rochelle,
+que nous avons raconté déjà dans notre livre des <i>Trois Mousquetaires</i>,
+le point culminant et glorieux du règne de Louis XIII, on nous permettra
+d'entrer dans quelques détails sur le <i>forcement</i> de ce fameux pas de
+Suze dont les historiens officiels ont fait si grand bruit.</p>
+
+<p>En quittant Richelieu, Victor-Amédée, pour se ménager une sortie, comme
+on dit au théâtre, avait annoncé qu'il partait pour Rivoli où
+l'attendait le duc son père, et que dans les vingt-quatre heures il
+rapporterait l'ultimatum de Charles-Emmanuel; mais lorsqu'il arriva à
+Rivoli, le duc de Savoie, qui ne cherchait qu'à traîner les choses en
+longueur, était parti pour Turin.</p>
+
+<p>Aussi, vers cinq heures du soir, au lieu de Victor-Amédée, ce fut le
+premier ministre du prince, le comte de Verrue, qui se fit annoncer chez
+le cardinal.</p>
+
+<p>A cette annonce, le cardinal se tourna vers le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté, demanda-t-il, fera-t-elle à M. le comte de Verrue
+l'honneur de le recevoir, ou m'abandonnera-t-elle ce soin?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'eût été le prince Victor-Amédée qui fût revenu, selon sa
+promesse, je l'eusse reçu; mais puisque le duc de Savoie juge à propos
+de m'envoyer son premier ministre, il est juste que ce soit mon premier
+ministre qui lui réponde.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le roi me donne carte blanche, fit le cardinal?</p>
+
+<p>&mdash;Entièrement.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, reprit Richelieu, en laissant cette porte ouverte, Votre
+Majesté entendra tout notre discours, et si quelque chose lui déplaît
+dans mes paroles, elle sera libre de paraître et de me démentir.</p>
+
+<p>Louis XIII fit de la tête un signe d'assentiment. Richelieu, en laissant
+la porte ouverte, passa dans la chambre où l'attendait le comte de
+Verrue.</p>
+
+<p>Le Comte de Verrue, qu'il ne faut pas confondre avec son petit-fils,
+mari de la célèbre Jeanne d'Albret de Luynes, maîtresse de Victor-Amédée
+II, et qui fut connue sous le nom de la <i>Dame de volupté</i>, ce comte de
+Verrue, dont l'histoire fait à peine mention, était un homme de quarante
+ans, d'un sens droit, d'un esprit remarquable, d'un courage à toute
+épreuve; chargé d'une mission difficile, il y apportait toute la
+franchise que pouvait mettre dans ses tortueuses négociations un
+émissaire de Charles-Emmanuel.</p>
+
+<p>En voyant la figure grave du cardinal, cet &oelig;il profond qui fouillait
+les c&oelig;urs, en se trouvant en face de ce génie qui à lui seul tenait en
+équilibre tous les autres souverains de <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> l'Europe, il s'inclina
+profondément et respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, je viens au lieu et place du prince
+Victor-Amédée, forcé de rester près du duc son père, atteint d'une si
+grave indisposition que lorsque son fils après avoir quitté Votre
+Eminence, est arrivé hier soir à Rivoli, il s'était fait transporter à
+Turin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Richelieu, vous venez chargé des pleins pouvoirs du duc de
+Savoie, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous annoncer sa prochaine arrivée, monseigneur; tout malade
+qu'il est, M. le duc veut plaider près de Sa Majesté sa cause en
+personne; il se fait apporter en chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand croyez-vous qu'il soit ici, monsieur le comte?</p>
+
+<p>&mdash;L'état de faiblesse dans lequel se trouve Son Altesse, la lenteur de
+ce moyen de locomotion m'autorisent à vous dire que, dans mon
+appréciation, il ne peut être ici qu'après-demain au plus tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Et vers quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oserais pas promettre avant midi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis au désespoir, monsieur le comte; mais j'ai dit au prince
+Victor-Amédée qu'au point du jour on attaquerait les retranchements de
+Suze; au point du jour on les attaquera.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que Votre Eminence se départira de cette rigueur, dit le
+comte de Verrue, lorsqu'elle saura que le duc de Savoie ne refuse pas le
+passage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors, dit Richelieu, si nous sommes d'accord, il n'y a plus
+besoin d'entrevue.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit le comte de Verrue, assez embarrassé, que Son Altesse
+y met une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le cardinal en souriant, et laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt conserve une espérance, ajouta le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Son Altesse le duc espère qu'en conséquence de cette
+déférence et du grand sacrifice qu'il fait, Sa Majesté très-chrétienne
+lui fera céder par le duc de Mantoue la même partie du Montferrat que le
+roi d'Espagne lui laissait dans le partage, ou s'il ne veut point les
+lui donner à lui, qu'il en fera cadeau à Mme sa s&oelig;ur, et à cette
+condition les passages seront ouverts demain.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda un instant le comte, qui ne put soutenir ce regard
+et baissa les yeux; alors, et comme s'il n'eût attendu que cela:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit le cardinal, toute l'Europe a si bonne opinion
+de la justice du roi, mon maître, que je ne sais comment M. le duc de
+Savoie a pu s'imaginer que Sa Majesté consentirait à une pareille
+proposition; pour moi, je suis assuré qu'elle ne l'acceptera jamais. Le
+roi d'Espagne a bien pu accorder une partie de ce qui ne lui appartient
+pas, afin d'engager M. le duc à favoriser une injuste usurpation; mais à
+Dieu ne plaise que le roi mon maître, qui traverse les monts pour venir
+au secours d'un prince opprimé, dispose ainsi du bien de son allié; si
+M. le duc ne veut pas se souvenir de ce que peut un roi de France, après
+demain on le lui remettra en mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puis-je espérer au moins que ces dernières propositions seront
+transmises par Votre Eminence à Sa Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, monsieur le comte, dit une voix derrière le cardinal; le roi
+a tout entendu et s'étonne qu'un homme qui doit le connaître lui fasse
+une proposition où son honneur est taché et celui de la France
+compromis. Je renouvelle donc l'engagement pris, ou plutôt la menace
+faite par M. le cardinal. Si demain les passages ne sont point ouverts
+sans condition, après-demain, au point du jour, ils seront attaqués.</p>
+
+<p>Puis, se redressant et portant le pied en avant avec cette dignité qu'il
+savait prendre parfois:</p>
+
+<p>&mdash;J'y serai en personne, ajouta-t-il, et l'on pourra me reconnaître à
+ces plumes blanches, comme au même signe on reconnut mon auguste père à
+Ivry. J'espère que M. le duc voudra bien prendre un signe pareil afin
+que le fort de la bataille se porte où nous serons tous les deux;
+portez-lui mes propres paroles, monsieur, ce sont les seules que je
+puisse et doive répondre.</p>
+
+<p>Et il salua de la main le comte, qui lui répondit par un salut profond
+et se retira.</p>
+
+<p>Toute la soirée et toute la nuit l'armée continua de se réunir autour de
+Chaumont; le lendemain soir, le roi commandait à vingt-trois mille
+hommes de pied et à quatre mille chevaux.</p>
+
+<p>Vers dix heures du soir, l'artillerie et tout le matériel de l'armée se
+rangeaient en dehors de Chaumont, les canons la gueule tournée du côté
+du territoire ennemi. Le roi ordonna de passer la visite des caissons et
+de lui faire un rapport sur le nombre de coups que l'on avait à tirer. A
+cette époque où la baïonnette n'était point encore inventée, c'étaient
+le canon et le mousquet qui décidaient tout.</p>
+
+<p>Aujourd'hui le fusil a repris le rang secondaire <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> qu'il doit occuper
+dans les man&oelig;uvres d'un peuple essentiellement guerrier.</p>
+
+<p>Il est devenu, comme l'avait prédit le maréchal de Saxe, le manche de la
+baïonnette.</p>
+
+<p>A minuit, on entra au conseil.</p>
+
+<p>Il se composait du roi, du cardinal, du duc de Montmorency et des trois
+maréchaux Bassompierre, Schomberg et Créquy.</p>
+
+<p>Bassompierre, qui était le doyen, eut la parole; il jeta les yeux sur la
+carte, étudia les positions de l'ennemi, que l'on connaissait
+parfaitement, grâce aux renseignements donnés par le comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf meilleur avis, dit-il, voici ma proposition, Sire.</p>
+
+<p>Et, saluant le roi, et M. le cardinal, pour bien indiquer que c'était à
+eux deux qu'il s'adressait:</p>
+
+<p>&mdash;Je propose que les régiments des gardes françaises et suisses prennent
+la tête; le régiment de Navarre, le régiment d'Estillac, la gauche. Les
+deux ailes feront monter chacune deux cents mousquetaires qui gagneront
+le sommet des deux crêtes de Montmoron et de Montabon: une fois au
+sommet des deux montagnes, rien ne leur sera plus facile que de gagner
+l'éminence sur les gardes des barricades. Aux premiers coups de fusil
+que nous entendrons sur les hauteurs, nous donnerons; et tandis que les
+mousquetaires attaqueront les barricades par derrière, nous les
+attaquerons de face avec les deux régiments des gardes. Approchez-vous
+de la carte, messieurs, voyez la position de l'ennemi, et si vous avez à
+proposer un meilleur plan que le mien, faites hardiment.</p>
+
+<p>Le maréchal de Créquy et le maréchal de Schomberg étudièrent la carte à
+leur tour et se rallièrent à l'avis de Bassompierre.</p>
+
+<p>Restait le duc de Montmorency.</p>
+
+<p>Le duc de Montmorency était plus connu pour ce bouillant courage qu'il
+poussait jusqu'à la témérité que comme stratégiste et homme de prudence
+et de prévision sur le champ de bataille; d'ailleurs il parlait avec une
+certaine difficulté, ayant au commencement de ses discours un certain
+bégayement qui l'abandonnait à mesure qu'il parlait.</p>
+
+<p>Cependant il prit bravement la parole que lui offrait le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, je suis de l'avis de M. le maréchal de Bassompierre et
+de MM. de Créquy et de Schomberg, qui connaissent le grand cas que je
+fais de leur courage et de leur expérience; mais les barricades et les
+redoutes prises, et je ne doute point que nous ne les prenions, restera
+la partie la plus difficile à forcer; c'est-à-dire la demi-lune qui
+barre entièrement le chemin. N'y aurait-il pas moyen de faire pour
+cette partie des retranchements ce que M. de Bassompierre, avec tant de
+justesse, a proposé de faire pour les redoutes? Ne pourrait-on pas
+enfin, par quelque sentier de la montagne, si ardu, si extravagant qu'il
+soit, tourner la position, redescendre entre la demi-lune de Suze, puis
+attaquer par derrière dans cette dernière position, l'ennemi que nous
+attaquerions par devant; il ne s'agirait pour cela que de trouver un
+guide fidèle et un officier intrépide, deux choses qui ne me paraissent
+point impossibles à rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les
+approuvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Excellentes! répondirent les maréchaux, mais il n'y a pas de temps à
+perdre pour se procurer ce guide et cet officier.</p>
+
+<p>En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas à l'oreille du
+cardinal dont le visage rayonna.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidèle
+et officier intrépide en une seule et même personne.</p>
+
+<p>Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres:</p>
+
+<p>Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret.</p>
+
+<p>Latil s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit
+de montagnard qui le cachait, chacun put reconnaître, à cette
+ressemblance avec son auguste père, ressemblance qui faisait tant envie
+au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant à l'instant même
+de Mantoue, envoyé par la Providence comme le disait le cardinal de
+Richelieu.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch61" id="ch61"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<h3>LE PAS DE SUZE.</h3>
+
+<p>Le comte de Moret, grâce à la route que nous lui avons vu suivre pour
+traverser avec sécurité le Piémont, et qu'il avait étudiée avec une
+attention toute particulière, pouvait à la fois être un guide fidèle et
+un intrépide officier.</p>
+
+<p>En effet, à peine la question eut-elle été exposée que, prenant un
+crayon, il traça sur la carte dressée par M. de Pontis ce sentier qui
+conduisait de Chaumont à l'auberge des contrebandiers et de l'auberge
+des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrêta pour raconter par
+quel hasard il avait été forcé de changer de route pour échapper aux
+bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit à
+cette portion <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> de sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur
+les remparts de Suze adossées à la montagne.</p>
+
+<p>Il fut autorisé à prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus
+considérable eût été trop difficile à man&oelig;uvrer dans de pareils
+chemins.</p>
+
+<p>Le cardinal voulait que le jeune prince prît quelques heures de repos,
+mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait être arrivé à temps pour faire sa
+diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute à perdre.</p>
+
+<p>Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne
+Latil, du dévouement et du courage desquels il n'avait point à douter.</p>
+
+<p>C'était combler tous les désirs de celui-ci.</p>
+
+<p>A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui
+une journée de vivres.</p>
+
+<p>Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte
+de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit
+que celui qu'ils avaient pour chef était le fils de Henri IV, ils se
+pressèrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu'à la
+lueur de deux torches il laissât voir son visage dont la ressemblance
+avec celui du Béarnais redoubla l'enthousiasme.</p>
+
+<p>A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils défilé,
+protégés par une nuit dont l'obscurité ne permettait pas de voir à dix
+pas devant soi, que le reste de l'armée se mit en mouvement. Le temps
+était exécrable, la terre était couverte de deux pieds de neige.</p>
+
+<p>On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Gélasse.</p>
+
+<p>Six pièces de canon de six livres de balles étaient menées au crochet
+pour forcer la barricade.</p>
+
+<p>Cinquante hommes restaient à la garde du parc d'artillerie.</p>
+
+<p>Les troupes qui devaient donner étaient sept compagnies des gardes, six
+des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de
+Saulx.</p>
+
+<p>Plus les mousquetaires à cheval du roi.</p>
+
+<p>Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus
+de cent hommes, lesquels seraient eux-mêmes soutenus par cinq cents.</p>
+
+<p>Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre.</p>
+
+<p>Le roi, qui présidait à ces préparatifs, ordonna à un certain nombre de
+ses mousquetaires de se mêler aux enfants perdus.</p>
+
+<p>Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, précédé d'un trompette, de
+franchir la frontière et de demander au duc de Savoie passage pour
+l'armée et la personne du roi.</p>
+
+<p>M. de Comminges partit, mais à cent pas de la première barricade il fut
+arrêté.</p>
+
+<p>M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au
+parlementaire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons passer, monsieur, répondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en
+amis, ou en ennemis?</p>
+
+<p>&mdash;En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les
+fermez, vu que je suis chargé par le roi, mon maître, d'aller à Suze et
+de lui préparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit le comte de Verrue, le roi, mon maître, tiendrait à
+grand honneur de loger Sa Majesté; mais elle vient si grandement
+accompagnée qu'avant de rien décider, il faut que j'aille prendre les
+ordres de Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous
+disputer le passage?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, répéta froidement le comte
+de Verrue, qu'il me faut savoir, premièrement, à ce sujet, l'intention
+de Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous préviens, dit Comminges, que je vais faire mon
+rapport au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, répondit le comte de
+Verrue, vous en êtes parfaitement le maître.</p>
+
+<p>Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du côté des
+barricades, et Comminges revenant vers le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII à Comminges.</p>
+
+<p>Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII
+écouta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Verrue, dit le roi, a répondu non-seulement en fidèle
+serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son métier.</p>
+
+<p>En ce moment le roi était sur l'extrême frontière de France, entre les
+enfants perdus prêts à marcher, et les cinq cents hommes qui devaient
+les soutenir.</p>
+
+<p>Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau à la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, l'assemblée est prête, les violons sont d'accord, les
+masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons
+le ballet.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p>
+
+<p>Le roi le regarda le sourcil froncé.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le
+rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc
+de l'artillerie?</p>
+
+<p>&mdash;Bon, Sire, répondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de
+songer à cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet
+ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien.</p>
+
+<p>&mdash;M'en répondez-vous? fit le roi en regardant fixement le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, ce serait téméraire à moi de cautionner une chose aussi douteuse
+que la victoire; mais je vous réponds que nous en reviendrons à notre
+honneur, ou que je serai mort ou pris.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en
+prends à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'être appelé par Votre
+Majesté le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tâcherai de
+ne pas mériter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le cardinal, qui se tenait à cheval près du roi, à la mine
+de M. le maréchal, j'ai bon espoir.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à Bassompierre:</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur le maréchal, allez, lui dit-il, et faites de votre
+mieux.</p>
+
+<p>Bassompierre alla répondre à M. de Créquy qui l'attendait, mit pied à
+terre avec MM. de Créquy et de Montmorency pour charger en tête des
+tranchées. M. de Schomberg seul resta à cheval ayant la goutte dans le
+genou.</p>
+
+<p>On marcha ainsi sur le rocher de Gélasse, au pied duquel il fallait
+passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonné cette
+position, si forte qu'elle fût, craignant peut-être que ceux qui la
+défendraient ne fussent coupés et obligés de se rendre.</p>
+
+<p>Mais à peine nos troupes eurent-elles dépassé le rocher qu'elles se
+trouvèrent démasquées, et que le feu commença à la fois de la montagne
+et de la grande barricade.</p>
+
+<p>A cette première décharge, M. de Schomberg fut blessé d'une mitraille
+dans les reins.</p>
+
+<p>Bassompierre suivit la vallée et marcha droit sur la demi-lune, qui
+fermait le pas de Suze, M. de Créquy marchant en tête et côte à côte
+avec lui.</p>
+
+<p>M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'élança sur la montagne
+de gauche, c'est-à-dire sur la crête de Montmoron.</p>
+
+<p>M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par
+la bride à cause de la difficulté du chemin, et, arrivé sur la
+montagne, marcha au milieu des enfants perdus.</p>
+
+<p>On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on
+fusilla leurs défenseurs par derrière, tandis que l'on attaquait en
+face.</p>
+
+<p>Les Valaisans et les Piémontais se défendirent vaillamment;
+Victor-Amédée et son père étaient dans la redoute du Crêt de Montabon.</p>
+
+<p>Montmorency, avec son impétuosité ordinaire, avait attaqué et emporté la
+barricade de gauche, et comme son armure le gênait pour marcher à pied,
+il en avait semé toutes les pièces le long de la route, et attaqua la
+redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours.</p>
+
+<p>Bassompierre, de son côté, suivait le fond de la vallée, essuyant tout
+le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et
+M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brodé d'or.</p>
+
+<p>Trois fois on vint à l'assaut des redoutes, et trois fois on fut
+repoussé. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de
+la vallée et tuèrent un écuyer de M. de Créquy aux pieds du cheval du
+roi.</p>
+
+<p>MM. de Bassompierre et de Créquy résolurent alors d'escalader avec cinq
+cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se réunir à M. de
+Montmorency; M. de Créquy la montagne de droite, pour soutenir M. de
+Schomberg.</p>
+
+<p>Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la vallée pour marcher
+sur la demi-lune.</p>
+
+<p>Bassompierre, un peu gros et déjà âgé de cinquante ans, s'appuyait sur
+un garde pour gravir la pente rapide; tout à coup il sentit que son
+appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la
+poitrine.</p>
+
+<p>Il arriva au sommet de la montagne au moment où M. de Montmorency, lui
+troisième, venait de sauter dans la route.&mdash;Il y descendit le quatrième.</p>
+
+<p>M. de Montmorency fut légèrement blessé au bras, M. de Bassompierre eut
+ses habits criblés de balles.</p>
+
+<p>La redoute de gauche fut emportée.&mdash;Valaisans et Piémontais se
+réfugièrent dans la demi-lune.</p>
+
+<p>Les deux chefs jetèrent alors les yeux sur la redoute de droite.</p>
+
+<p>On y combattait avec le même acharnement.</p>
+
+<p>Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par
+un chemin qui, probablement, avait été pratiqué pour leur retraite vers
+la demi-lune de Suze.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span></p>
+
+<p>C'était le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amédée.</p>
+
+<p>Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite était prise.</p>
+
+<p>Restait la demi-lune, c'est-à-dire la besogne la plus rude.</p>
+
+<p>Louis XIII envoya féliciter les maréchaux et M. de Montmorency sur leur
+réussite mais en leur ordonnant de se ménager.</p>
+
+<p>Bassompierre lui fit répondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg,
+de Créquy, de Montmorency.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle
+ nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un
+ maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat.</p>
+
+ <p>«Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal
+ recommencera.»</p>
+</div>
+
+<p>Et, en effet, après dix minutes de repos, les trompettes sonnèrent, les
+tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serrées,
+marchèrent sur la demi-lune.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch62" id="ch62"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<h3>OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA
+LA CORDE AU COU.</h3>
+
+<p>Les approches étaient au pouvoir des Français; mais restait le dernier
+retranchement, entouré de soldats, hérissé de canons, défendu par le
+fort de Montabon, bâti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait
+le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les
+marches qu'une à une.</p>
+
+<p>On avait depuis longtemps laissé en arrière les canons, que l'on ne
+pouvait traîner ni dans le fond de la vallée ni dans le sommet de la
+montagne.</p>
+
+<p>Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cette
+<i>furia francese</i>, déjà bien connue des Italiens à cette époque.</p>
+
+<p>D'une petite éminence à portée de canon ennemi, le roi avec le cardinal
+regardait, marchant à la tête des soldats, les chefs et la fleur de la
+noblesse, fière de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau
+au bout de l'épée.</p>
+
+<p>Les soldats suivaient tête basse, ne demandant pas si on les menait à la
+boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait.</p>
+
+<p>De l'éminence où se tenaient à cheval le roi et le cardinal, ils
+voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en
+applaudissant le courage, mais en même temps ses instincts de cruauté
+s'éveillaient comme ceux du tigre à la vue du sang.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fit tuer le maréchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la
+fenêtre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour
+voir à son aise le cadavre sanglant.</p>
+
+<p>On aborda la muraille; quelques-uns avaient apporté des échelles;
+l'escalade commença.</p>
+
+<p>Montmorency prit un drapeau et monta le premier à la muraille; trop
+lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster à
+demi-portée de fusil des remparts, exhortant les soldats à bien faire.</p>
+
+<p>Quelques échelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant
+chacun tenait à mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres
+résistèrent et, par ce combat presque aérien, donnèrent le temps à leurs
+compagnons de se relever, de dresser d'autres échelles et de monter à
+l'assaut.</p>
+
+<p>Les assiégés s'étaient fait arme de tout: les uns tiraient presque à
+bout portant sur les assiégeants, les autres dardaient des coups de
+pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le
+sang jaillir jusqu'à eux, un homme ouvrir les bras et tomber à la
+renverse, d'autres lançaient des pavés ou laissaient rouler des poutres
+qui nettoyaient deux ou trois échelles.</p>
+
+<p>Tout à coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assiégés,
+puis on entendit au loin, derrière eux, une fusillade et de grands cris.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisième fois à
+l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency! à la
+rescousse!</p>
+
+<p>Et il s'élança de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il était,
+entraînant, dans un effort suprême, tout ce qui pouvait le voir et
+l'entendre.</p>
+
+<p>Le duc ne s'était pas trompé, et c'était bien Moret qui opérait sa
+diversion.</p>
+
+<p>Le comte était parti à trois heures du matin, comme nous l'avons vu,
+ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils étaient
+arrivés au bord du torrent où avait failli se noyer Guillaume Coutet;
+mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher.</p>
+
+<p>Arrivés de l'autre côté du torrent, le comte de Moret et ses hommes
+franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la montagne. Il
+retrouva le sentier, s'y élança le premier; ses hommes le suivirent.</p>
+
+<p>La nuit était obscure, mais la neige si haute <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> et si nouvellement tombée
+qu'elle éclairait le chemin.</p>
+
+<p>Le comte, qui en connaissait la difficulté, s'était muni de longues
+cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes
+étaient ceux qui marchaient près de la déclivité. Si l'un d'eux
+glissait, il était retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait
+pour celui qui avait glissé que de ne pas lâcher la corde.</p>
+
+<p>Vingt-quatre autres marchaient parallèlement; les premiers leur
+servaient en quelque sorte de parapet.</p>
+
+<p>En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le
+silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut.</p>
+
+<p>Le comte réunit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua
+de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux était le
+rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de
+cerner l'auberge. Un seul homme échappé de ce nid de pillards pouvait
+donner l'alarme, et le succès de l'expédition était compromis.</p>
+
+<p>Galaor, qui connaissait les localités, prit une vingtaine d'hommes pour
+cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et
+avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fenêtre qui
+donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent échapper. La
+fenêtre flamboyait, ce qui indiquait que les hôtes n'y manquaient point.</p>
+
+<p>Le reste de la troupe devait s'échelonner sur la route, afin de ne
+laisser à aucun des bandits la chance de s'échapper.</p>
+
+<p>La porte de la cour était fermée; Galaor, avec l'adresse et l'agilité
+d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit.</p>
+
+<p>En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet
+au pied.</p>
+
+<p>Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur
+ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir.</p>
+
+<p>Le comte s'était approché lentement et sans bruit de la fenêtre afin de
+voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait
+formé sur les carreaux une buée qui empêchait de voir à l'intérieur.</p>
+
+<p>Un des carreaux, brisé dans quelque rixe, avait été remplacé, par une
+feuille de papier collée sur le cadre. Le comte de Moret monta sur
+l'appui de la fenêtre, troua le papier avec la pointe de son poignard et
+put enfin se rendre compte de l'étrange scène qui se passait.</p>
+
+<p>Le contrebandier qui était venu avertir Guillaume Coutet que les
+bandits espagnols venaient de se mettre à sa poursuite était lié et
+garotté sur une table, et, réunis en tribunal, les bandits qu'il avait
+trompés le jugeaient, ou plutôt venaient de le juger, et, comme le
+jugement était sans appel, il n'était plus question que de savoir s'il
+serait pendu ou fusillé.</p>
+
+<p>Les avis étaient à peu près partagés; mais, comme on le sait, les
+Espagnols sont gens économes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas
+fusiller un homme à moins de huit ou dix coups de mousquet; que
+c'étaient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que
+pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais
+encore que cette corde, devenant par l'exécution même une corde de
+pendu, doublait, quadruplait, décuplait de valeur.</p>
+
+<p>Cet avis si sage, si avantageux l'emporta.</p>
+
+<p>Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort était
+décidé, qu'à ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui
+l'accompagnaient, il ne répondit que par cette prière des agonisants:
+<i>Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains</i>.</p>
+
+<p>Une corde n'est jamais chose longue à trouver, surtout dans une
+hôtellerie consacrée aux muletiers.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'était point fâché
+d'assister, sans se déranger, au spectacle d'une pendaison, passa la
+corde demandée.</p>
+
+<p>Une lanterne était suspendue à une espèce de crochet et représentait, au
+milieu des sept ou huit chandelles placées sur les tables, l'astre
+faisant le centre d'un nouveau système planétaire.</p>
+
+<p>On décrocha la lanterne; on la posa sur la cheminée; un des Espagnols,
+celui qui avait eu l'idée économique de la corde, la passa au crochet, y
+fit un n&oelig;ud coulant et mit l'extrémité aux mains de ces quatre ou cinq
+camarades, fit descendre le condamné de la table, le conduisit
+au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songeât à faire aucune
+résistance tant il se croyait complétement perdu, lui passa le n&oelig;ud
+coulant autour du cou.</p>
+
+<p>Puis au milieu du silence solennel qui précède toujours ce grand acte
+d'une âme que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet
+ordre:</p>
+
+<p>&mdash;Enlevez.</p>
+
+<p>Mais à peine ce mot était-il prononcé, qu'un bruit pareil à celui d'un
+papier ou d'une étoffe que l'on déchire se fit entendre du côté de la
+fenêtre, qu'on vit s'allonger à l'intérieur de la chambre un bras armé
+d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le n&oelig;ud <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
+coulant au col du condamné tomber roide mort.</p>
+
+<p>Au même instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la
+fenêtre, qui s'ouvrit à deux battants et livra passage au comte de
+Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup
+de pistolet comme à un signal, la porte de la route et celle de la cour
+s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermées par des armes et
+des soldats.</p>
+
+<p>En une seconde le condamné fut délié et passa des angoisses de l'agonie
+à cette joie enivrante de l'homme qui a déjà descendu la première marche
+du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce
+geste de suprême commandement qui était chez lui un héritage royal,
+celui qui tentera de fuir est mort.</p>
+
+<p>Personne ne bougea.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de
+sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si généreusement prévenu,
+il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais
+mourir. Il est bien juste que les rôles changent, et que cette fois la
+tragédie soit poussée jusqu'au bout; désigne-moi les misérables qui nous
+ont poursuivis, leur procès ne sera pas long.</p>
+
+<p>Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il désigna huit
+Espagnols, le neuvième était mort.</p>
+
+<p>Les huit bandits se voyant condamnés, et comprenant qu'ils l'étaient
+sans miséricorde, échangèrent un coup d'&oelig;il, et avec l'énergie du
+désespoir, le poignard à la main, fondirent sur les soldats qui
+gardaient la porte de la rue.</p>
+
+<p>Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. C'était, on se le rappelle,
+Latil qui avait été chargé du soin de garder cette porte, et lorsqu'il
+l'avait ouverte, c'était un pistolet dans chaque main qu'il s'était
+placé sur le seuil.</p>
+
+<p>De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se débattirent un
+instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit
+pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des
+blasphèmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps
+sur le parquet... tout était dit.</p>
+
+<p>Six étaient étendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore,
+étaient, pieds et poings liés, entre les mains des soldats.</p>
+
+<p>&mdash;On a trouvé la corde que voilà pour pendre un honnête homme, dit le
+comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins.</p>
+
+<p>Les muletiers, qui commençaient à comprendre qu'ils n'étaient pour rien
+dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils
+allaient en voir pendre trois, spectacle par conséquent trois fois plus
+récréatif, offrirent à l'instant même les cordes demandées.</p>
+
+<p>&mdash;Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre
+ces trois messieurs; je vous sais expéditif, ne les faites pas languir.
+Quant au reste de l'honorable société, vous laisserez dix hommes pour la
+garder ici. Demain, à midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne
+sera fait aucun mal, seront libres.</p>
+
+<p>&mdash;Et où vous rejoindrai-je? demanda Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Ce brave homme, répondit le comte de Moret, en montrant le
+contrebandier si miraculeusement sauvé de la corde, ce brave homme vous
+conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au contrebandier lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;La même route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une
+fois arrivé à Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez
+dix minutes.</p>
+
+<p>Latil s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu là
+une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne.</p>
+
+<p>Dix minutes après, Latil, guidé par le contrebandier, le rejoignait; la
+besogne, que le comte avait laissée aux trois quarts faite, était
+achevée.</p>
+
+<p>C'était sur le pont même de Giacon que Latil et ses hommes avaient
+rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps
+de le remercier, se jeta à ses pieds et lui baisa les mains.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que,
+dans une heure, nous soyons à Suze.</p>
+
+<p>Et la troupe se remit en marche.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch63" id="ch63"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<h3>LA PLUME BLANCHE.</h3>
+
+<p>On connaît le chemin qu'avait à suivre le comte de Moret; c'était le
+même qu'il avait déjà suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de
+Coëtman.</p>
+
+<p>Le silence le plus sévère était recommandé, <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> et l'on n'entendait d'autre
+bruit que celui de la neige s'écrasant sous les pieds des soldats.</p>
+
+<p>Au détour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle
+commençait à se découper dans les premières lueurs du matin.</p>
+
+<p>La portion du rempart qui s'appuyait à la montagne était déserte. Le
+chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux
+de front devait s'appeler chemin, passait à dix pieds à peu près
+au-dessus des créneaux.</p>
+
+<p>De là on pouvait se laisser glisser sur le rempart.</p>
+
+<p>La demi-lune que devait, après les retranchements pris, après les
+barricades emportées, attaquer l'armée française, était à trois mille de
+Suze à peu près, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la
+montagne, ce point n'était aucunement gardé.</p>
+
+<p>Cependant les sentinelles de garde à la porte de France virent, au point
+du jour, la petite troupe défiler au versant de la montagne, et
+donnèrent l'alarme.</p>
+
+<p>Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit
+qu'il n'y avait pas de temps à perdre. En véritable montagnard il bondit
+de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart.</p>
+
+<p>En se retournant il vit Latil à ses côtés.</p>
+
+<p>Aux cris des sentinelles les Piémontais et les Valaisans étaient
+accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une
+centaine d'hommes, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se
+renforcer.</p>
+
+<p>A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces
+vingt hommes il s'élança vers la porte de France.</p>
+
+<p>Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crépuscule, voyaient
+une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient
+point apprécier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du
+ciel, ne firent qu'une médiocre résistance; mais, pensant qu'il était
+fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze,
+fussent avertis, ils expédièrent un homme à cheval pour les prévenir de
+ce qui se passait.</p>
+
+<p>Le comte de Moret vit cet homme se détacher en quelque sorte de la
+muraille et s'élancer dans la direction du combat; il se douta bien du
+but qui le faisait s'éloigner au plus rapide galop de son cheval, mais
+il ne pouvait s'y opposer.</p>
+
+<p>C'était seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de
+Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forcées, faire
+naturellement son entrée.</p>
+
+<p>Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait
+sur ceux qui la défendaient.</p>
+
+<p>La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment où ils s'y attendaient le
+moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant à quelque trahison,
+Piémontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvèrent en
+criant: «Alarme!» les uns par la campagne, les autres par la ville.</p>
+
+<p>Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit
+tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de
+la porte et le service des canons, au cas où besoin serait de faire feu,
+et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avança
+pour attaquer, comme il était convenu, les retranchements par derrière.</p>
+
+<p>On commençait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fumée
+s'amasser autour du Crêt de Montabon.</p>
+
+<p>Donc les deux armées étaient aux prises.</p>
+
+<p>Le comte de Moret fit doubler le pas à ses hommes; mais à un mille à peu
+près des retranchements, il vit un corps de troupes assez considérable
+se détacher de l'armée piémontaise et venir à lui.</p>
+
+<p>En tête et à cheval marchait le colonel qui le commandait.</p>
+
+<p>Ce corps était à peu près égal en nombre à celui du comte de Moret.</p>
+
+<p>Latil s'approcha du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est
+un très-brave soldat nommé le colonel Belon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda le comte, après?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que Monseigneur me permît de le faire prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas
+mieux. Mais comment t'y prendras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitôt que vous le
+verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui
+le croiront mort, se débanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi
+je prendrai le colonel; après cela aimez-vous mieux prendre le colonel,
+je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne rançon de
+3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais
+voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et à toi le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Là, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes!</p>
+
+<p>Le comte de Moret leva son épée, et les <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> tambours battirent et les
+trompettes sonnèrent la charge.</p>
+
+<p>Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet à la
+main, et prêt à lui passer une arme nouvelle quand la première, la
+seconde et même la troisième seraient déchargées.</p>
+
+<p>Au reste, au son des tambours et des clairons français, la troupe
+savoyarde avait paru s'animer.</p>
+
+<p>Le colonel Belon avait prononcé quelques paroles auxquelles elle avait
+répondu par les cris de: «Vive Charles-Emmanuel!» elle avait de son côté
+fait un mouvement agressif.</p>
+
+<p>Les deux troupes n'étaient plus qu'à cinquante pas l'une de l'autre.</p>
+
+<p>La troupe savoyarde s'arrêta pour faire feu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu;
+ripostons et chargez au drapeau.</p>
+
+<p>Latil n'avait pas achevé, qu'une grêle de balles passait comme un
+ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tête de nos soldats, qui
+ne bougèrent point.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez bas, cria Latil.</p>
+
+<p>Et donnant lui-même l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lâcha
+le coup juste au moment où le colonel lâchait les rênes pour charger.</p>
+
+<p>Le cheval reçut la balle au défaut de l'épaule, et, emporté par l'élan
+qui lui était donné, vint rouler avec son cavalier à vingt pas des rangs
+français.</p>
+
+<p>&mdash;A moi le colonel, à vous le drapeau, monseigneur; et il s'élança
+l'épée haute sur le colonel.</p>
+
+<p>Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tiré
+bas. De sorte que tous les coups avaient porté. Le comte profita du
+désordre et s'élança au milieu des Piémontais.</p>
+
+<p>Latil, en quelques bonds, s'était trouvé près du colonel Belon, renversé
+sous son cheval et tout étourdi de sa chute. Il lui mit l'épée à la
+gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Secouru ou non secouru? lui dit-il.</p>
+
+<p>Le colonel essaya de mettre la main à ses fontes.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous êtes mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rends, dit le colonel en tendant son épée à Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Secouru ou non secouru?</p>
+
+<p>&mdash;Secouru ou non secouru.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, colonel, gardez votre épée, on ne désarme pas un brave officier
+comme vous; nous nous reverrons après le combat. Si je suis tué vous
+êtes libre.</p>
+
+<p>Et à ces mots, il aida le colonel à se tirer de dessous son cheval, et
+lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'élança au milieu des rangs
+piémontais.</p>
+
+<p>Ce que Latil avait prévu était arrivé. En voyant tomber leur colonel,
+les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'était lui ou son cheval
+qui était tué, s'étaient laissés intimider. En outre, le comte avait
+attaqué avec une telle violence, que les rangs s'étaient ouverts devant
+lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves
+Savoyards, Valaisans et Piémontais livraient une lutte acharnée.</p>
+
+<p>Latil se jeta où la mêlée était la plus épaisse, en criant d'une voix de
+tonnerre: «Moret! Moret! à la rescousse! Un beau coup d'épée pour le
+fils de Henri IV!»</p>
+
+<p>Ce fut le dernier coup porté à la troupe ennemie. Le comte de Moret
+avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup
+d'épée celui qui le portait. Il l'éleva au-dessus de toutes les têtes en
+criant: «Victoire à la France! vive le roi Louis XIII!»</p>
+
+<p>Le cri fut répété au milieu de la déroute par tout ce qu'il y avait de
+Français debout. La petite troupe envoyée pour s'opposer au comte de
+Moret, regagnait à toutes jambes et diminuée d'un tiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte,
+poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais
+il est important que l'on entende notre feu des retranchements.</p>
+
+<p>Et en effet, on l'a vu, c'était ce feu, entendu des retranchements, qui
+avait porté le trouble parmi leurs défenseurs.</p>
+
+<p>Attaqués de face par Montmorency, Bassompierre et Créquy, attaqués en
+arrière par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils
+craignaient d'être enveloppés et faits prisonniers; ils descendirent aux
+écuries, et tout en commandant au comte de Verrue une défense
+désespérée, ils sautèrent en selle et s'élancèrent hors des
+retranchements.</p>
+
+<p>Ils se trouvèrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui
+fuyaient pêle-mêle avec les Français, poursuivant les fuyards, et tirant
+toujours.</p>
+
+<p>Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirèrent
+l'attention de Latil, qui, croyant reconnaître en eux des personnages de
+distinction s'élança sur leur passage pour leur couper leur chemin;
+mais, au moment où il allait saisir le cheval du duc <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> par la bride, une
+espèce d'éclair l'éblouit, et il sentit une douleur à l'épaule gauche.</p>
+
+<p>Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son maître sur
+le point d'être fait prisonnier, s'était élancé, et, de sa longue épée,
+avait percé les chairs et l'épaule de notre spadassin.</p>
+
+<p>Latil jeta un cri moins de douleur que de colère, en voyant sa proie lui
+échapper, et, l'épée à la main, il se jeta sur l'Espagnol.</p>
+
+<p>Quoique l'épée de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son
+adversaire, à peine l'eut-elle rencontrée que Latil, avec sa supériorité
+dans les armes, se sentit maître de son ennemi, qui, au bout de dix
+secondes, tomba frappé de deux blessures en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-vous, mon prince!</p>
+
+<p>A ces mots: <i>Sauvez vous, mon prince!</i> Latil sauta par-dessus le blessé
+et se mit à la poursuite des deux cavaliers, mais, grâce à leurs petits
+chevaux de montagne, ils avaient déjà fait assez de chemin pour se
+trouver hors de sa portée.</p>
+
+<p>Latil redescendit furieux d'avoir manqué une si belle proie; mais enfin
+il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se défendre, se
+rendit secouru ou non secouru.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le désordre s'était mis dans les retranchements. Le duc
+de Montmorency, arrivé le premier sur le rempart, s'y était maintenu,
+écartant à coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et
+avait fait place à ceux qui le suivaient. Piémontais, Valaisans et
+Savoyards s'étaient alors écoulés comme un torrent par les poternes
+donnant sur la route de Suze; mais là, ils avaient rencontré le comte de
+Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: «Vive le
+roi Louis XIII!» Ignorant sa force, ils n'essayaient pas même de le
+combattre, et ils fuyaient, s'écartant devant chaque groupe de Français,
+comme s'écarte à l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent.</p>
+
+<p>Le comte de Moret entra dans la redoute du côté opposé où était entré
+Montmorency, tous deux se rencontrèrent, se reconnurent et
+s'embrassèrent au milieu de l'ennemi.</p>
+
+<p>Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchèrent des créneaux
+agitant en signe de victoire, l'un le drapeau français qu'il avait le
+premier planté sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau
+savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux
+étendards devant lui, crièrent ensemble:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vive le roi!</i></p>
+
+<p>C'était ce même cri à la bouche que, deux ans plus tard, tous deux
+devaient tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit à haute
+voix le Cardinal.</p>
+
+<p>En même temps que ces paroles étaient prononcées et comme s'il les eût
+entendues, Latil franchissait la porte.</p>
+
+<p>Des sentinelles furent placées à toutes les entrées, et Montmorency et
+Moret allèrent eux-mêmes ouvrir la poterne de Gélasse au roi et au
+cardinal.</p>
+
+<p>Tous deux y entrèrent à cheval, et le mousqueton sur le genou en signe
+qu'ils entraient en conquérants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne
+devaient rien attendre que de leur bon plaisir.</p>
+
+<p>Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre
+ambition, et la campagne finie, nous aviserons à changer votre épée
+contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui,
+ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas même sur les maréchaux
+de France.</p>
+
+<p>Montmorency s'inclina. La promesse était formelle, et, nous l'avons dit,
+l'épée de connétable était la seule chose qu'il ambitionnât au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le comte de Moret en présentant au roi le drapeau qu'il
+venait d'enlever au régiment du colonel Belon, permettez que j'aie
+l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté cet étendard pris par
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accepte, dit Louis XIII, et en échange, j'espère qu'il vous
+plaira de porter cette plume blanche à votre chapeau, en mémoire de
+votre frère qui vous la donne, et de notre père qui en portait trois
+pareilles à Ivry.</p>
+
+<p>Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII
+lui tendit les bras et l'embrassa cordialement.</p>
+
+<p>Puis il ôta de son propre chapeau, qui était le même que lui avait prêté
+le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la
+donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait.</p>
+
+<p>Le même jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entrée
+à Suze après avoir reçu des autorités les clés de la ville sur un plat
+d'argent.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch64" id="ch64"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<h3>CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU DUC DE SAVOIE.</h3>
+
+<p>Le roi Louis XIII était ivre de joie; c'était la seconde fois en moins
+d'une année qu'il méritait le titre de <i>Victorieux</i>, et qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> faisait
+son entrée triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes.</p>
+
+<p>Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'était accompli, et la
+dernière chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis
+que, le 7 mars, il coucherait à Suze, et il y couchait.</p>
+
+<p>Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait
+plus loin que le roi, était moins tranquille que lui.</p>
+
+<p>Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse
+réussite de la journée lui avait fait oublier, que le combat avait
+épuisé à peu près tout ce que l'armée avait de munitions.</p>
+
+<p>Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient à
+l'armée, et que les mauvais temps et la difficulté des chemins ne
+permettaient pas aux commissaires d'en faire venir.</p>
+
+<p>Il savait que Cazal était fort pressé par les Espagnols, et que si le
+duc de Savoie persistait dans son système d'hostilités, et, chose facile
+avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix
+jours sur le chemin de Cazal, réduit à la dernière extrémité malgré
+l'héroïsme de Gurron, qui y commandait, et malgré le dévouement des
+habitants, qui s'étaient joints à la garnison pour défendre la ville,
+celle-ci serait peut-être forcée d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les
+dernières nouvelles de Cazal annonçaient, en effet, qu'après y avoir
+mangé les chevaux, les chiens et les chats, on était arrivé à faire la
+chasse à ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le fléau des
+grandes famines.</p>
+
+<p>Aussi, pendant la soirée où Louis XIII avait convié tous ses maréchaux,
+ses généraux et ses officiers supérieurs, s'approcha-t-il du roi et lui
+demanda-t-il si, la soirée finie, la fatigue que devait éprouver Sa
+Majesté ne l'empêcherait pas de l'entretenir quelques instants.</p>
+
+<p>Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour où il fit tuer le
+maréchal d'Ancre, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de
+l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prêt
+à lui accorder l'audience qu'elle me demandera.</p>
+
+<p>Et en effet, lorsque la soirée fut finie, le roi, bien abreuvé de
+louanges, vint au cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, mon Eminence, à nous deux, dit il en s'asseyant et en
+montrant un siége au cardinal.</p>
+
+<p>Le cardinal s'assit sur l'ordre du roi et après le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, je vous écoute, dit Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit le cardinal, je crois que Votre Majesté a eu aujourd'hui
+toute satisfaction comme réparation à l'injure qui lui avait été faite,
+et que le désir d'une gloire inutile ne la poussera pas à continuer une
+guerre que peut immédiatement terminer une paix glorieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher cardinal, dit le roi, en vérité je ne vous reconnais plus;
+vous avez voulu la guerre, la guerre malgré tout le monde, et voilà qu'à
+peine nous sommes en campagne vous proposez la paix.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe, Sire, que la paix vienne tôt ou tard, si elle arrive
+avec tous les avantages que nous espérions?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que dira l'Europe de nous avoir vu faire tant de bruit et de
+menaces pour nous arrêter après un seul combat?</p>
+
+<p>&mdash;L'Europe dira, Sire, et ce sera la vérité, que ce combat a été si
+glorieux et si décisif qu'il a suffi pour décider du succès de toute la
+campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, pour accorder la paix, il faudrait qu'on nous la
+demandât.</p>
+
+<p>&mdash;Il est beau au vainqueur de la proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur le cardinal, vous n'attendez pas même qu'on nous la
+demande?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, vous avez un si bon prétexte de faire les premières avances.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Dites que c'est en considération de la princesse Christine, votre
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vrai, dit le roi, j'oublie toujours que j'ai une famille;
+il est vrai, ajouta-t-il avec amertume, que ma famille prend soin de
+m'en faire souvenir. Vous pensez donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, Sire, que la guerre est une cruelle nécessité, et
+qu'appartenant à une Eglise qui abhorre le sang, il est de mon devoir
+d'en laisser répandre le moins possible. Or, tout vous est permis, Sire,
+après une journée si glorieuse, et le Dieu des armées est aussi le Dieu
+de la miséricorde et de la clémence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment présenterez-vous la chose à Sa M. le roi des Marmottes, dit le
+roi en employant le titre dont s'était servi Henri IV après la conquête
+de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du comté de Gex.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien facile, Sire; j'écrirai au nom de Votre Majesté au duc de
+Savoie que vous lui laissez encore le choix de la paix ou de la guerre;
+que s'il préfère la guerre, nous continuerons de le battre comme nous
+avons fait aujourd'hui, et comme votre auguste père a fait dans le
+passé; que si, au contraire, il <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> choisit la paix, nous traiterons avec
+lui sur les mêmes bases qu'avant la victoire; c'est-à-dire qu'il
+accordera passage aux troupes de France, leur fournira des étapes et
+contribuera de tout son pouvoir à secourir Cazal, en donnant des vivres
+et des munitions de guerre, que le roi paiera aux prix des trois
+derniers marchés; que le duc de Savoie laissera passer à l'avenir, par
+quelque endroit de son pays que ce puisse être, les troupes et tout le
+matériel de guerre qui seraient jugés nécessaires à la défense de
+Montferrat, dans le cas où le Montferrat serait attaqué ou que l'on
+craigne avec raison qu'il ne le soit; que pour sécurité de l'exécution
+de ces deux derniers articles, le duc de Savoie remettra la citadelle de
+Suze et le château de Gélasse entre les mains de Sa Majesté, et qu'il y
+sera laissé une garnison de Suisses, commandée par un officier nommé par
+vous, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais lui, le Savoyard, demandera naturellement quelque chose en
+échange de tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons, si vous le voulez bien, Sire, au-devant de sa demande,
+nous offrirons de lui faire céder par le duc de Mantoue, en
+dédommagement des droits de la maison de Savoie sur le Montferrat, la
+propriété de la ville de Trino avec quinze mille écus d'or de revenus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la lui avons déjà offerte, et il a refusé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'étions pas à Suze, Sire, et nous y sommes, et grâce à vous, ce
+que je n'oublierai jamais. Sire, ce qu'il ne faut oublier jamais ce
+n'est point mon dévouement sans péril pour Votre Majesté, c'est le
+courage des braves soldats qui ont combattu sous vos yeux, c'est la
+valeur des chefs qui les ont conduits au combat.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais le malheur d'oublier, Votre Eminence me ferait souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ma proposition est acceptée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui enverra-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal de Bassompierre ne semble-t-il pas à Votre Majesté le
+meilleur ambassadeur qui se puisse choisir pour une pareille affaire.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Sire, il partira demain matin, pour mettre sous les yeux du
+duc l'ensemble du traité; quant aux articles secrets...</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura donc des articles secrets!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de traité qui n'ait ses articles secrets; quant aux
+articles secrets, ils seront débattus directement entre moi et le duc,
+ou son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est arrêté ainsi alors!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Sire, et avant trois jours, tenez-vous pour certain d'avoir la
+visite du prince votre beau-frère ou du duc votre oncle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le roi, ceux-là aussi sont de ma famille; mais ils ont
+sur mes autres parents un grand mérite, c'est de me faire publiquement
+la guerre. Bonsoir, monsieur le cardinal, vous aussi devez être fatigué
+et avoir besoin d'une bonne nuit.</p>
+
+<p>Trois jours après, en effet, comme l'avait prédit le cardinal,
+Victor-Amédée était à Suze et négociait avec le cardinal de Richelieu,
+qui obtint de lui toutes les conditions qu'il avait soumises au roi.</p>
+
+<p>Quant aux articles secrets, ils furent accordés comme les autres.</p>
+
+<p>«Le duc de Savoie s'engageait à faire entrer avant quatre jours mille
+charges de blé, de froment et cinq cents de vin à Cazal.</p>
+
+<p>«De son côté, à la condition que ces obligations seraient remplies, il
+fut convenu que les troupes du roi de France n'avanceraient point
+au-delà de Bunolunga, petite place située entre Suze et Turin, chose,
+disait le traité, que Sa Majesté veut bien accorder à la prière de M. le
+prince de Piémont, afin de donner le temps aux Espagnols de lever
+d'eux-mêmes le siège de Cazal.»</p>
+
+<p>«Enfin, en échange de la ville de Trino, Charles-Emmanuel rendrait au
+duc de Mantoue Albe et Montcalvo, dont il s'était emparé.»</p>
+
+<p>Huit jours après la conclusion du traité, don Gonzalès de Cordoue levait
+<i>de lui-même</i> le siége de Cazal, et l'honneur castillan était sauvé.</p>
+
+<p>Le 31 mars et le 1<sup>er</sup> avril, le traité fut ratifié par le duc de
+Savoie et par le roi Louis XIII.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il devait en être de ce traité comme de ceux du duc de
+Lorraine.</p>
+
+<p>Un jour, Guillaume III racontait que, s'entretenant avec Charles IV, duc
+de Lorraine, sur la bonne foi que chacun des contractants devait mettre
+à exécuter un traité, ce prince lui répondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous comptez sur un traité, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, répondit naïvement Sa Majesté britannique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, répliqua le duc Charles, quand il vous plaira, je vous
+ouvrirai un grand coffre plein de traités que j'ai faits sans en
+exécuter un seul!</p>
+
+<p>Or, Charles-Emmanuel en avait à peu près autant dans son coffre, et ce
+n'était qu'un de plus qu'il y ajoutait, avec l'intention bien positive
+de ne point l'exécuter comme les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span></p>
+
+<p>Il n'en manifesta pas moins le plus vif désir d'embrasser son neveu
+Louis XIII, si bien qu'il fut résolu entre le duc et le roi qu'une
+entrevue aurait lieu.</p>
+
+<p>Ce furent d'abord le prince de Piémont et le cardinal de Savoie qui
+vinrent saluer le roi immédiatement après le traité; Victor-Amédée
+amenait sa femme, la princesse Christine, s&oelig;ur du roi. Louis rendit à
+<i>sa bonne s&oelig;ur</i> tous les honneurs possibles et lui fit toutes les
+amitiés imaginables, enchanté sans doute de prouver qu'il aimait encore
+mieux la princesse de Piémont, qui venait de lui faire la guerre
+ostensiblement, que la reine d'Angleterre et la reine d'Espagne, qui
+pour le moment, se contentaient de conspirer contre lui.</p>
+
+<p>Le duc de Savoie parut le dernier et fut reçu à bras ouverts par son
+neveu Louis XIII, qui, dès le même jour, résolut de lui rendre sa visite
+et de le surprendre comme cela se fait de particulier à particulier;
+mais Charles-Emmanuel, averti à temps, descendit en toute hâte les
+escaliers et l'attendit au seuil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dit Louis XIII en l'embrassant j'avais dessein d'aller
+jusqu'à votre chambre sans que vous le sussiez!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez oublié, mon neveu, répondit le duc, que l'on ne se cache pas
+si facilement quand on est roi de France.</p>
+
+<p>Le roi monta les escaliers côte à côte avec le duc, mais pour arriver à
+son appartement, il lui fallut passer avec les courtisans et les
+officiers par une galerie mal soutenue et tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Hâtons-nous, mon oncle dit le roi, je ne sais si nous sommes ici en
+sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, Sire, répondit le duc, je vois bien que tout tremble devant
+Votre Majesté comme tout plie sous elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fou, dit le roi radieux en se tournant vers l'Angély, que
+penses-tu des compliments de mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point à moi qu'il faut demander cela, Sire, dit l'Angély.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Aux deux ou trois mille imbéciles qui se sont fait tuer pour qu'il
+nous les fît.</p>
+
+<p>L'Angély, dans sa réponse au roi, avait admirablement résumé la
+situation.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch65" id="ch65"></a>CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<h3>UN CHAPITRE D'HISTOIRE</h3>
+
+<p>Après chaque guerre, si longue qu'elle soit, même après la guerre de
+trente ans, la paix se signe, et une fois la paix signée, les rois qui
+se sont fait la guerre s'embrassent, sans qu'il soit le moins du monde
+question des milliers d'hommes qui, sacrifiés à ces querelles
+momentanées, pourrissent sur les champs de bataille, des milliers de
+veuves qui pleurent, des milliers de mères qui se tordent les mains, des
+milliers d'enfants qui s'habillent de deuil.</p>
+
+<p>Il est vrai que, grâce à la bonne foi de Charles-Emmanuel, on pouvait
+être sûr que cette nouvelle paix serait rompue à la première occasion
+que trouverait le duc de Savoie de la rompre avantageusement.</p>
+
+<p>Un mois ou deux se passèrent en fêtes pendant lesquelles le duc de
+Savoie envoya ses émissaires à Vienne et à Madrid.</p>
+
+<p>A Vienne, son envoyé était chargé de dire que la violence que le roi
+venait de lui faire à Suze était moins honteuse et plus avantageuse et
+moins préjudiciable à lui qu'à Ferdinand, attendu que lui, duc de
+Savoie, n'avait disputé le passage au roi de France que pour soutenir
+les droits de l'empire en Italie.</p>
+
+<p>Que le secours porté par la France aux habitants de Cazal était un
+attentat manifeste contre l'autorité de l'empereur; puisque la place
+n'était assiégée par les Espagnols que dans le but d'obliger le duc de
+Nevers, établi malgré l'empereur dans un fief de l'empire, à rendre
+l'obéissance légitimement due à Sa Majesté impériale.</p>
+
+<p>A Madrid, son envoyé était chargé de faire comprendre au roi Philippe IV
+et au comte-duc, son premier ministre, que l'affront fait aux armées
+espagnoles devant Cazal rendait l'autorité de Sa Majesté Catholique
+méprisable en Italie, s'il demeurait impuni; que le roi de France,
+poussé par Richelieu, méditait de chasser les Espagnols de Milan, et que
+le cabinet de Madrid devait s'attendre à ce qu'une fois chassé de Milan,
+les Espagnols ne resteraient pas longtemps à Naples.</p>
+
+<p>De leur côté, Philippe IV et Ferdinand échangeaient des émissaires.</p>
+
+<p>Voici ce qui se décidait entre eux.</p>
+
+<p>L'empereur allait demander aux cantons suisses un passage pour ses
+troupes. Si les Grisons refusaient le passage, on les surprendrait et
+l'on marcherait immédiatement sur Mantoue.</p>
+
+<p>Le roi d'Espagne rappelait don Gonzales de Cordoue et mettait à sa
+place, à la tête des troupes espagnoles en Italie, le fameux Amboise
+Spinola, avec ordre d'assiéger et de reprendre Cazal, pendant que les
+troupes de l'empire assiégeraient et reprendraient Mantoue.</p>
+
+<p>L'effet moral de cette campagne, terminée en quelques jours, avait été
+immense; l'affaire <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> surprit l'Europe et fit grand honneur au roi Louis
+XIII, le seul des souverains, avec Gustave-Adolphe, qui sortît de son
+palais l'épée au côté et de son royaume l'épée à la main. Ferdinand II
+et Philippe IV faisaient la guerre partout et toujours, et cruellement,
+mais ils la faisaient agenouillés devant leur prie-Dieu.</p>
+
+<p>Si le roi et son armée eussent pu rester en Piémont, tout était sauvé;
+mais le cardinal s'était engagé à réduire les protestants avant l'été,
+et les protestants avaient profité de l'absence du roi et du cardinal
+pour se réunir sous le commandement du duc de Rohan au nombre de quinze
+mille dans le Languedoc.</p>
+
+<p>Le roi fit ses adieux à <i>son bon oncle</i> le duc de Savoie, ignorant
+encore toutes les intrigues que celui-ci avait nouées, même pendant sa
+présence en Piémont. Le 22 avril, il rentrait en France par Briançon,
+Gap, Châtillon, et marchait sur Privas.</p>
+
+<p>Il évitait Lyon dont les deux reines avaient fui bien vite à cause de la
+peste.</p>
+
+<p>Quant à Monsieur, nous croyons l'avoir dit déjà, il avait, dans son
+mécontentement, quitté non-seulement Paris, mais la France, acceptant
+l'hospitalité que lui avait offerte dans la ville de Nancy le duc
+Charles IV de Lorraine. En quittant la France, il avait abandonné ses
+prétentions sur la princesse Marguerite, s&oelig;ur du duc.</p>
+
+<p>Traqué par quarante mille hommes conduits par trois maréchaux de France
+et par Montmorency que Richelieu faisait aller où il voulait en lui
+montrant l'épée de connétable, Rohan finit par faire, lui chef
+protestant, la même faute qu'avaient commise, le siècle précédent, les
+chefs catholiques.</p>
+
+<p>Il fit avec l'Espagne, son ennemie mortelle à lui et l'ennemie mortelle
+de la France, un traité d'argent que l'Espagne ne tint pas. Enfin
+Privas, sa dernière place forte, fut prise, on pendit un tiers des
+habitants, on dépouilla non-seulement les pendus, mais tous les autres
+rebelles de leurs biens; et enfin, le 24 juin 1629, on signa en vue
+d'une nouvelle campagne d'Italie, dont les affaires commençaient à se
+brouiller, une paix dont la principale condition fut de démanteler
+toutes les villes protestantes.</p>
+
+<p>On avait su devant Privas quelque chose du dessein qu'avait Ferdinand de
+faire passer des troupes en Italie; on disait que Waldstein, lui-même,
+comptait franchir les Alpes grisonnes avec cinquante mille hommes. Enfin
+on eut connaissance qu'une déclaration avait été lancée par Ferdinand,
+en date du 5 juin, dans laquelle il déclarait que ses troupes
+marchaient en Italie, non pour y porter la guerre, mais afin d'y
+conserver la paix en maintenant l'autorité légitime de l'empereur, et en
+défendant les fiefs de l'empire dont les étrangers prétendaient disposer
+au préjudice de ses droits.</p>
+
+<p>Par la même déclaration, l'empereur faisait instance amicale au
+sérénissime roi d'Espagne, comme à celui qui possédait le fief principal
+de l'empire en Italie, de pourvoir les troupes impériales de vivres et
+de munitions nécessaires.</p>
+
+<p>Tout était donc à recommencer en Italie; par malheur, Louis n'était prêt
+ou plutôt ne serait prêt pour une guerre étrangère que dans cinq ou six
+mois.</p>
+
+<p>Faute d'argent, après Privas, Richelieu avait été forcé de licencier
+trente régiments.</p>
+
+<p>On envoya M. de Sabern à la cour de Vienne pour demander à l'empereur
+son ultimatum.</p>
+
+<p>De son côté, M. de Créquy fut envoyé à Turin pour inviter Monsieur de
+Savoie à s'expliquer franchement et à dire, en cas de guerre, quel
+drapeau il arborerait.</p>
+
+<p>L'empereur répondit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Le roi de France est venu en Italie avec une puissante armée sans
+ aucune déclaration à l'Espagne ni à l'empire, et s'y est rendu maître
+ par les armes ou par composition, de quelques localités soumises à la
+ juridiction de l'empereur; que le roi de France retire ses troupes de
+ l'Italie, et l'empereur souffrira que l'affaire soit jugée par le
+ droit commun.»</p>
+</div>
+
+<p>Le duc de Savoie répondit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Le mouvement des Impériaux à travers les Grisons n'a point rapport à
+ ce qui s'est fait dans le traité de Suze; mais le roi d'Espagne
+ souhaite que les Français sortent d'Italie et que Suze soit
+ promptement rendue. Si le roi Louis veut donner cette satisfaction à
+ son beau-frère Philippe IV, le duc de Savoie obtiendra de l'empereur
+ Ferdinand qu'il retire ses troupes du pays des Grisons.»</p>
+</div>
+
+<p>M. de Créquy transmit cette réponse au roi, qui la rendit au cardinal,
+en le chargeant de répondre.</p>
+
+<p>Le cardinal répondit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Dites au duc de Savoie qu'il n'est point question de ce que désirent
+ l'empereur et le roi d'Espagne, mais de savoir purement et simplement
+ si Son Altesse voulait tenir sa parole donnée de joindre ses troupes à
+ celles du roi pour maintenir le traité de Suze.»</p>
+</div>
+
+<p>Le roi revint à Paris, furieux contre son frère Monsieur, dont il
+voulait confisquer les propriétés; mais la reine-mère fit si bien
+qu'elle raccommoda les deux frères et que Monsieur, qui, comme toujours,
+avait fait au <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> roi son humble soumission, fit ses conditions pour
+rentrer, et, au lieu de perdre à son escapade, il y gagna le duché de
+Valois, une augmentation de cent mille livres de pension par an, le
+gouvernement d'Orléans, de Blois, de Vendôme, de Chartres, le château
+d'Amboise, le commandement de l'armée de Champagne et la commission, en
+cas d'absence du roi, de lieutenant-général à Paris et dans les
+provinces voisines.</p>
+
+<p>Puis cette curieuse réserve était faite:</p>
+
+<p>«En se raccommodant avec le roi, Monsieur ne s'engage point à oublier
+les injures du cardinal de Richelieu, <i>injures dont il le punira tôt ou
+tard</i>.»</p>
+
+<p>Le cardinal eut connaissance de ce pacte quand il était trop tard pour
+l'empêcher; il alla trouver le roi et lui mit le traité sous les yeux.</p>
+
+<p>Louis baissa la tête; il comprenait tout ce qu'il y avait de profonde
+ingratitude dans la faiblesse qu'il avait eue de céder aux exigences de
+son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Majesté fait cela pour ses ennemis, dit le cardinal, que
+fera-t-elle donc pour l'homme qui lui a prouvé qu'il était son meilleur
+ami.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que me demandera cet homme, si cet homme est vous.</p>
+
+<p>Et, en effet, séance tenante, le roi le nomma vicaire-général en Italie
+et généralissime de toutes ses armées.</p>
+
+<p>En apprenant ces concessions faites à son ennemi, Marie de Médicis
+accourut, et ayant pris connaissance de la commission donnée au
+cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Et à nous, monsieur, demanda-t-elle à son fils avec un sourire
+railleur, quels droits nous réservez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de guérir les écrouelles, répondit l'Angély, qui était présent à
+la discussion.</p>
+
+<p>Avec des efforts inouïs, avec une vigueur admirable, le cardinal
+improvisa une nouvelle campagne.</p>
+
+<p>Seulement un ennemi barrait le chemin du Piémont «et opposait à l'armée
+un abîme dans lequel la moitié se fût engloutie.»</p>
+
+<p>Cet obstacle, c'était la peste.</p>
+
+<p>La peste qui avait forcé les deux reines de revenir à Paris et qui avait
+forcé le roi de passer par Briançon.</p>
+
+<p>Elle était passée de Milan&mdash;c'est la même que Manzoni peint dans les
+<i>Promessi sposi</i>&mdash;elle était passée de Milan à Lyon, où elle faisait des
+ravages terribles. Quelques soldats, disait-on, l'avaient rapportée
+d'au-delà des Alpes; elle éclata aux portes de Lyon, dans le village de
+Vaux. On établit un cordon sanitaire autour du village; mais, la peste,
+comme tous les fléaux, a des alliés dans les mauvaises passions
+humaines. La peste s'adressa à la cupidité. Quelques hardes de
+pestiférés, introduites en fraude et vendues auprès de l'église de
+Saint-Nizier, importèrent la contagion au c&oelig;ur de Lyon.</p>
+
+<p>On était aux derniers jours du mois de septembre.</p>
+
+<p>On eût dit en voyant les ouvriers tomber comme frappés de la foudre dans
+les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint Jean et de Saint
+Georges, une raillerie de la nature. Le temps était magnifique; jamais
+soleil plus beau n'avait illuminé un ciel plus serein; jamais l'air
+n'avait été si doux et si pur, jamais végétation plus luxuriante n'avait
+paré les admirables paysages du Lyonnais; point de variations subites
+dans la température, point de chaleurs extrêmes, point d'orages, aucune
+de ces intempéries atmosphériques auxquelles on attribue tant
+d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Radieuse et
+souriante, la nature regardait la corruption et la mort frapper à la
+porte des maisons.</p>
+
+<p>C'était, au reste, à ne rien comprendre au fléau, tant il était
+bizarrement capricieux. Il épargnait un côté de la rue, ravageait
+l'autre. Une île de maisons restait intacte, et les maisons qui
+entouraient cette île étaient toutes visitées et tendues de noir par la
+sinistre hôtesse. Elle passait au-dessus des quartiers infects et
+encombrés de la vieille ville et allait attaquer les places de
+Bellecourt et des Terreaux, les quais, les quartiers les plus beaux, les
+plus accessibles à l'air et à la lumière; toute la partie inférieure de
+la grande cité fut dévastée. Elle s'arrêta, on ne sait pourquoi, vers la
+rue Neyret, au niveau d'une petite maison sur la façade de laquelle on
+vit longtemps une petite statue avec cette inscription latine:</p>
+
+<p><i>Ejus præsidio, non ultra pestis.</i> 1628.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas un seul pestiféré à la Croix-Rousse.</p>
+
+<p>Puis, comme si ce n'était point assez de la peste, en frappant du pied
+la terre elle en fit sortir le meurtre. Comme à Marseille en 1720, comme
+à Paris en 1832, le peuple, toujours défiant et crédule, cria à
+l'empoisonnement. Ce n'étaient point, comme à Paris, des malfaiteurs qui
+souillaient l'eau des fontaines; ce n'étaient point comme à Marseille, des
+forçats qui corrompaient l'eau du port. Non, à Lyon, c'étaient <i>des
+engraisseurs</i> qui frottaient d'un onguent mortel les marteaux des
+portes. C'étaient les chirurgiens, disait-on, qui fabriquaient cette
+pommade pestilentielle. Un jésuite, le P. Guillot, a vu les engraisseurs
+et <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> leur graisse. «C'est, dit-il, vers le milieu de septembre que l'on
+commença de graisser les portes; le sacristain de l'église des jésuites
+trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fit brûler,
+mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d'enterrer ce qui
+restait du poison.</p>
+
+<p>Le beau livre de M. de Montfalcon, où nous puisons ce détail, ne dit
+point si le P. Grillot se trouva à point pour donner l'absolution à ceux
+que ces quelques lignes firent assassiner; mais le lendemain, un
+malheureux qui portait une chandelle allumée dont le suif coulait sur
+ses vêtements, fut lapidé par la population; un médecin, qui voulait
+faire prendre une potion calmante à l'un de ses malades de la
+Guillotière, soupçonné de lui donner du poison, dut boire la potion pour
+éviter la mort: tout passant inconnu qui approchait par mégarde sa main
+d'un marteau de porte ou d'une sonnette était poursuivi par ce cri: Au
+Rhône l'empoisonneur!</p>
+
+<p>Lorsque la peste de Marseille éclata, Chirac, Médecin du régent,
+consulté par les échevins de la ville, répondit: Tâchez d'être gais!</p>
+
+<p>C'était difficile d'être gai, à Lyon surtout, où la première chose que
+firent les prêtres et les moines fut d'annoncer, pour qu'on ne conservât
+pas même l'espoir, que le fléau était tout simplement le messager de la
+colère divine. A partir de ce moment, pour les esprits faibles, la peste
+ne fut plus une simple épidémie dont on pouvait guérir, mais l'ange
+exterminateur, au glaive flamboyant duquel personne ne devait échapper.</p>
+
+<p>Et tout le monde le sait d'ailleurs, nos médecins au retour d'Egypte ont
+constaté le fait, la peste a ses préférences, elle choisit les faibles,
+affectionne les effrayés. Avoir peur de la peste, c'est déjà en être
+malade. Et comment n'eût-on pas eu peur, quand on voyait deux frères
+minimes se chargeant de l'expiation générale, porter à Notre-Dame de
+Lorette une lampe d'argent sur laquelle étaient gravés les noms des
+échevins. Comment n'eût-on pas eu peur quand on entendait de tous côtés
+les prédications des moines annonçant la fin du monde, quand des autels
+improvisés s'élevaient dans les rues, au milieu des places, aux coins
+des carrefours, et que, du haut de ces autels, que l'on faisait le plus
+élevé possible, on voyait et l'on entendait les prêtres bénissant la
+ville mourante. Quand un moine ou un prêtre passait dans la rue, les
+gens du peuple s'agenouillaient sur son passage et demandaient
+l'absolution. Beaucoup tombaient avant de l'avoir reçue; des pénitents
+sillonnaient la ville couvert d'un sac souillé de cendre, une corde
+autour des reins et une torche allumée à la main, et alors, sans savoir
+s'ils étaient consacrés ou non, sans s'inquiéter s'ils auraient le droit
+d'absoudre, des mourants debout appuyés à la muraille ou couchés, se
+soulevant sur leurs coudes, leur criaient leurs confessions, préférant
+le salut de leur âme à la conservation de leur honneur.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'on put voir combien facilement se brisent les liens de
+la nature aux mains de la terreur tordant ses bras. Plus d'amitié, plus
+d'amour. Les plus proches parents s'évitaient, la femme abandonnait son
+mari, le père et la mère leurs enfants, les plus chastes n'avaient plus
+souci de la pudeur et se livraient à qui voulait les prendre. Une femme
+racontait en riant d'un rire insensé qu'elle avait cousu dans leur
+linceul ses quatre enfants, son père, sa mère et son mari. Une autre,
+six fois veuve en six mois, changea six fois d'époux. La plupart des
+habitants restaient enfermés dans leurs maisons, et l'oreille tendue,
+l'&oelig;il hagard, regardaient ceux qui passaient à travers les vitres de
+leurs fenêtres, derrière lesquelles ils apparaissaient pâles comme des
+spectres, ou à travers les fentes des volets et des portes des magasins.
+Les passants étaient rares; ceux qui étaient contraints de sortir
+couraient à grands pas, échangeant, sans s'arrêter, une parole avec ceux
+qu'ils rencontraient; ceux qui, des environs de Lyon, étaient forcés de
+venir à la ville, y venaient à cheval et passaient au galop, enveloppés
+d'un manteau qui ne laissait voir que leurs yeux. Les plus lugubres et
+les plus effrayants de tous étaient les médecins dans le costume étrange
+qu'ils avaient inventé; serrés dans une toile cirée, montés sur des
+patins, couvrant leur bouche et leurs narines d'un mouchoir saturé de
+vinaigre, ils eussent fait rire en temps ordinaire; en temps mortel, ils
+épouvantaient. Au bout de huit jours, au reste, la ville était encore
+plus dépeuplée par la fuite que par la mort. Plus de riches, par
+conséquent plus d'argent; plus de juges, par conséquent plus de
+tribunaux. Les femmes accouchaient seules, les sages-femmes avaient fui,
+et la peste occupait tous les médecins; plus de bruit dans les ateliers
+vides, plus de chansons d'ouvriers au travail, plus de cris dans les
+rues, partout l'immobilité, partout le silence de la mort, interrompu et
+rendu plus lugubre par le bruit de la sonnette attachée aux tombereaux
+en longues files charriant les cadavres, et le tintement de la grosse
+cloche de Saint-Jean, qui sonnait tous les jours à midi. Ces deux bruits
+funèbres exerçaient une funeste influence <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> surtout sur l'organisme
+nerveux des femmes; on en voyait l'air taciturne, le corps brisé, un
+chapelet à la main, faire retentir l'air de hurlements. Il y en eut qui,
+au bruit de cette sonnette attachée aux tombereaux, tombèrent mortes et
+comme foudroyées. D'autres, au tintement du beffroi, furent saisies
+d'une telle frayeur qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elles et
+moururent. Une femme frénétique se jeta dans un puits, une jeune fille,
+chassée de sa maison, se précipita dans le Rhône.</p>
+
+<p>Il y avait trois grandes mesures à prendre, et on les prit: séquestrer
+chez eux les malades riches, transporter aux hôpitaux les malades
+pauvres, enlever les cadavres.</p>
+
+<p>Il y en eut une quatrième, que l'on fut forcé d'adopter avant d'avoir
+même le temps de mettre les trois autres à exécution, c'était de faire
+justice des misérables qui, sous prétexte de soigner les mourants ou
+d'enlever les cadavres, s'introduisaient dans les maisons, dévalisaient
+les secrétaires, brisaient les serrures des coffres, arrachaient aux
+moribonds leurs bagages et leurs bijoux.</p>
+
+<p>On dressa sur tous les points de la ville des potences; les voleurs pris
+en flagrant délit y étaient conduits et pendus à l'instant même.</p>
+
+<p>Pour séquestrer les malades, on murait les portes, et l'on passait la
+nourriture et les médicaments par la fenêtre.</p>
+
+<p>Les hôpitaux furent insuffisants; on en improvisa un à la quarantaine,
+sur la rive droite de la Saône. Il ne pouvait malheureusement contenir
+que deux cents lits; quatre mille malades y furent entassés; il y avait
+des pestiférés partout, non-seulement dans les salles, mais dans les
+corridors, dans les caves, dans les greniers. On écartait deux morts
+pour faire une place où coucher un mourant. Les médecins et les gens de
+service étaient obligés de choisir la place où ils mettaient le pied. Au
+milieu des cadavres raidis, immobiles, entrant presque immédiatement en
+putréfaction, on voyait s'agiter les moribonds dévorés par une soif
+ardente, demandant à grands cris de l'eau; d'autres, dans une dernière
+secousse de l'agonie, se levaient de leurs matelas, de leur paille ou
+des dalles nues sur lesquelles ils étaient couchés, le visage terreux,
+les orbites caves, l'&oelig;il terne et sanglant, battaient, en râlant l'air
+de leurs bras, poussaient un gémissement profond et tombaient morts.
+D'autres plus exaspérés encore, s'élançaient comme pour fuir une vision
+et trébuchaient sur leurs voisins, traînant après eux le drap qui devait
+leur servir de linceul.</p>
+
+<p>Et cependant cet effroyable hospice était envié par les misérables qui
+mouraient au coin des rues et au bord des fossés.</p>
+
+<p>On ramassa tout ce qu'il y avait de misérables et de gens sans aveu pour
+en faire des ensevelisseurs. On leur donnait trois livres par jour, et
+l'on détournait les yeux quand ils fouillaient dans les poches des
+cadavres. Ils avaient des crocs de fer avec lesquels ils tiraient les
+cadavres qu'ils entassaient dans des tombereaux. Du premier et des étages
+au-dessus, ils les jetaient par les fenêtres. Tout cela était enseveli
+dans de grandes fosses; mais elles furent bientôt pleines, se mirent à
+fermenter, et, comme des volcans vomissant le feu, elles vomirent de la
+pourriture humaine.</p>
+
+<p>Un vieillard, nommé le père Raynard, avait vu mourir sa famille entière
+et restait seul. Il se sentit atteint de la contagion et s'épouvanta des
+fosses communes, car il ne pouvait plus compter sur personne pour le
+soigner, l'aider à mourir, et l'ensevelir chrétiennement. Il prit une
+bêche et un hoyau, résolu d'employer ses dernières forces à creuser sa
+tombe. Le travail terminé il planta à la tête de la fosse sa bêche, y
+attacha son hoyau en croix et se coucha sur le bord, comptant sur une
+dernière convulsion pour le faire rouler dans l'excavation qu'il avait
+creusée, et sur la pitié d'un passant pour le couvrir de terre.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de terrible au milieu de cette agonie de tout un
+peuple, c'était l'hilarité, la joie, l'allégresse de ces hommes chargés
+de réunir les morts, et qu'on avait baptisés du nom expressif de
+<i>corbeaux</i>. C'étaient les bons amis de la mort, c'étaient les cousins de
+la peste. Ils la fêtaient, l'invitaient à frapper dans les maisons
+épargnées et à se faire longtemps l'hôtesse de la ville. Ils avaient des
+plaisirs terribles dans le genre de ceux que vante le marquis de Sade et
+que se donna le bourreau de Marie Stuart; et on les voyait, quand la
+mourante était jolie, quand l'agonisante était belle, célébrer l'hymen
+infâme de la vie et de la mort.</p>
+
+<p>Introduite à Lyon, comme nous l'avons dit, au mois de septembre, pendant
+trente-cinq jours elle augmenta de violence, puis elle resta deux mois
+stationnaire. Vers la fin de décembre, lorsqu'un froid rigoureux eut
+chassé le vent du midi, elle perdit de sa violence. On la crut partie,
+et l'on célébra son départ par des cris et des feux de joie.</p>
+
+<p>La peste se piqua et profita d'un changement de température pour
+revenir; une grande pluie tomba qui ramena la peste et éteignit les
+feux.</p>
+
+<p>Elle sévit de nouveau, et dans toute sa force, <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> pendant le mois de
+janvier et de février, puis elle diminua au printemps, se montra de
+nouveau au mois d'août et disparut en décembre.</p>
+
+<p>Elle avait duré un peu plus d'un an et tué six mille personnes.</p>
+
+<p>L'archevêque, Charles de Miron, était mort des premiers le 6 août 1628,
+et il avait eu pour successeur l'archevêque d'Aix, Alphonse de
+Richelieu, frère du cardinal.</p>
+
+<p>Ce fut à son frère que le cardinal s'adressa naturellement pour savoir
+s'il était possible de tenter une seconde campagne contre le Piémont et
+faire impunément traverser à trente mille hommes Lyon et le Lyonnais.</p>
+
+<p>L'archevêque répondit que l'état sanitaire était excellent, et que les
+maisons vides ne manqueraient pas pour loger la cour si, comme la
+première fois, la cour voulait suivre l'armée.</p>
+
+<p>Le jour même où il reçut cette réponse, le cardinal expédia M. de Pontis
+à Mantoue pour prévenir le duc du secours qu'on allait lui porter.</p>
+
+<p>M. de Pontis devait se mettre à la disposition du duc Charles de Nevers
+pour exécuter les travaux de défense de la place.</p>
+
+<p>Un an à peu près s'était donc écoulé depuis que Richelieu, confiant dans
+le traité de Suze ou feignant de s'y confier, forcé qu'il était d'aller
+combattre les huguenots du Languedoc, avait quitté le Piémont. Pendant
+cette année, comme il l'avait promis au roi Louis XIII, il avait anéanti
+les espérances des protestants, déjà cruellement frappés à La Rochelle;
+il avait organisé une armée, fait rentrer de l'argent dans les caisses
+de l'Etat, signé son fameux traité avec Gustave-Adolphe, battant les
+protestants en France avec les catholiques, s'apprêtant à battre les
+catholiques en Allemagne avec les protestants; il avait envoyé à la
+diète de Soleure le maréchal de Bassompierre, colonel-général des
+Suisses, pour se plaindre du passage des Allemands par les Grisons, s'y
+opposer s'il était possible et ramener cinq ou six mille Suisses
+auxiliaires.</p>
+
+<p>Enfin, ne pouvant secourir efficacement Mantoue, il lui avait envoyé de
+France son meilleur ingénieur, M. de Pontis, et de Venise le maréchal
+d'Estrées. Puis, la peste de Lyon finie, il s'était remis en marche avec
+son armée, et, comme nous l'avons dit, un an après avoir forcé le pas de
+Suze et imposé la paix à Charles-Emmanuel, il se retrouvait exactement
+dans la même condition, seulement le pas de Suze forcé, la citadelle de
+Gélasse aux mains des Français, le Piémont lui était ouvert, et il
+pouvait plus facilement porter secours au marquis de Thoyras assiégé
+dans Cazal par Spinola, qui avait succédé, dans le commandement des
+troupes espagnoles, à don Gonzalès de Cordoue.</p>
+
+<p>Cette fois le cardinal, à peu près sûr du roi, grâce aux preuves de
+trahison qu'il avait avec tant de peines réunies contre Marie de
+Médicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jugé à
+propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre était
+flatté, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il
+y eût une nouvelle campagne à entreprendre; ensuite, de frapper en
+l'absence du roi quelque coup délicat dont la gloire revint à lui seul.
+Tout homme de génie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu
+d'une: il voulait être non-seulement un grand ministre, ce que personne
+ne lui contestait, mais grand général, ce que lui contestaient Créquy,
+Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes
+d'épée enfin, et grand poète, ce que lui contesta à plus juste titre la
+postérité.</p>
+
+<p>Le cardinal était donc à Suze vers le commencement de mars 1630
+négociant à grands coups d'ambassadeurs et d'envoyés extraordinaires
+avec cet insaisissable protée nommé Charles-Emmanuel, serpent couronné
+qui, depuis cinquante années, glissait avec une égale adresse aux mains
+des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs.</p>
+
+<p>Le cardinal avait déjà passé plus d'un mois en négociations qui
+n'avaient abouti à rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie
+ne l'empêchât de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui
+commençait à en manquer. Le duc de Savoie n'était point assez fort pour
+résister à la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais
+l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de
+l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on
+faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du
+Montferrat avec plus de bonheur peut-être qu'il n'avait disputé le pas
+de Suze.</p>
+
+<p>Impatient de tous ces délais, il fit venir le duc de Montmorency, et
+s'adressant franchement à lui:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous:
+la campagne d'Italie finie, l'épée de connétable vous est acquise. Mais
+la campagne d'Italie, vous le voyez vous-même, ne sera finie que quand
+une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or,
+la guerre de l'an dernier n'a été qu'une escarmouche en comparaison de
+ce que va être celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles
+dans ses <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> intérêts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous
+traiterons par intermédiaires ou par correspondants; partez pour Turin,
+la situation n'est point encore tellement gâtée entre nous et le duc de
+Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de
+la cour du duc de Savoie sont belles; vous êtes galant, monsieur le duc,
+et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en
+tyran à votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise
+qui convient à deux hommes comme nous, le côté délicat de la question;
+de plus vous êtes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez
+été, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure
+qui, sans donner défiance au roi, doit donner confiance à ses ennemis;
+usez de cette excellente position que vous font tout à la fois votre
+rang et le hasard, et arrangez, au milieu des fêtes et des plaisirs, une
+conférence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils
+et moi.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beauté des
+dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de
+l'horizon, et, à votre retour, mon cher duc, selon votre réponse, nous
+prendrons un parti; seulement, à votre retour, tâchez de rapporter ou la
+paix ou la guerre dans le pli de votre manteau.</p>
+
+<p>C'était là une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'élégant
+et beau duc de Montmorency. Il avait en effet épousé la fille du duc de
+Braciano, c'est-à-dire de ce Vittorio Orsini qui avait été l'amant de
+Marie de Médicis avant son mariage et peut-être même après, de sorte que
+si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII étaient
+réels, Montmorency se trouvait le beau-frère du roi. Il avait été en
+effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham était venu se jeter
+au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux
+ambassadeur de Charles I<sup>er</sup> avait, en laissant toutes ses perles sur
+les parquets du Louvre, retrouvé dans les jardins d'Amiens la plus
+précieuse de toutes les perles. Un c&oelig;ur amoureux, un homme comme le duc
+de Montmorency ne devait, en conséquence, inspirer aucune défiance à la
+cour du duc de Savoie, si ce n'était aux maris des belles Piémontaises.</p>
+
+<p>Le duc accepta donc l'ambassade moitié politique, moitié galante dont il
+était chargé, et partit pour Turin, laissant le cardinal étudier, comme
+il l'avait dit, les différents points de l'horizon, obscurcis, il faut
+l'avouer, par un imminent orage.</p>
+
+<p>En Allemagne, c'est-à-dire au nord, Waldstein grossissait à vue d'&oelig;il:
+arrivé à ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrêter. Nommé duc
+de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand
+lui avait concédés en Bohême, domaines confisqués sur ceux que l'on
+appelait les rebelles, il avait levé à ses frais une armée de 50,000
+hommes, refoulé les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, défait ses
+alliés et Betlem Gabor, regagné le Brandebourg, conquis le Holstein, le
+Slesvig, la Poméranie, le Mecklembourg, et ajouté, en mémoire de cette
+conquête, le titre de duc de Mecklembourg à celui de duc de Friedland.</p>
+
+<p>Mais là s'était, momentanément du moins, arrêté sa période croissante;
+Ferdinand cédait aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre ce
+chef de bandits, cherchait un moyen de l'éloigner le plus possible de
+l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de
+l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoyé un
+corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse
+énorme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays
+déjà mangé. Il lui fallait se faire conquérant ou périr; il lui fallait
+surtout retomber sur les riches villes impériales, sur Worms, Francfort,
+la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son
+avant-garde avait occupé un fort dans l'évêché de Metz, et Richelieu
+n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il était en Lorraine, s'était mis
+en rapport avec Waldstein, et qu'il avait été sérieusement question
+d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en
+réalité contre Louis XIII. Un général italien, avec deux chefs de bande,
+Galas et Aldungen, commandaient les troupes détachées vers l'Italie pour
+assiéger Mantoue et porter secours à Charles-Emmanuel.</p>
+
+<p>A l'est, c'était Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal;
+Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais,
+mais Venise n'en était plus au temps de ces coups de main hardis qui lui
+donnèrent Constantinople, Chypre et la Morée. Mais, d'un autre côté, les
+Vénitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de
+blé, y jetèrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au
+duc et coupèrent les vivres aux assiégeants.</p>
+
+<p>Privés de blé, de rafraîchissements, de fourrages, ne pouvant attaquer
+Mantoue qu'à l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les
+auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le siége,
+lorsqu'ils retrouvèrent un secours là où ils s'attendaient le moins à le
+trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+ecclésiastique, à condition que l'un de ses neveux (celui-là n'était pas
+placé à ce qu'il paraît) se ferait marchand de pain, de vin et de
+paille. Ainsi, comme toujours, c'était le pape, et un pape italien, qui,
+comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'était un Barberino, et
+ses neveux étaient ces fameux Barberini qui enlevèrent jusqu'aux plaques
+de bronze du Panthéon d'Agrippa.</p>
+
+<p>Plus rapproché du cardinal, mais dans la même direction, c'était
+Spinola; le condottiere génois au service de l'Espagne, qui entrait dans
+le Montferrat en même temps que les Impériaux entraient dans le duché de
+Mantoue, et qui, sans faire précisément le siége de Cazal, se contentait
+de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille
+chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Français,
+s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment où Mantoue
+serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impériaux qui
+l'assiégeaient, viendraient à son aide pour s'emparer de Cazal et
+chasser les Français d'Italie.</p>
+
+<p>A l'Ouest, l'horizon était plus sombre encore, Colatto et Spinola
+étaient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en
+bataille rangée, à visage découvert; mais du côté de la France, il n'en
+était pas ainsi: les ennemis du cardinal étaient de sombres mineurs qui
+creusaient souterrainement pour ébranler sa fortune et ne reparaissaient
+au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa
+renommée liés à celles de son ministre, se lassant de cette lutte
+incessante, était plus mélancolique qu'il ne l'avait jamais été; dégoûté
+de tout, même de la chasse, il vivait, lui, dans une inquiétude
+continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mère, femme, frère, vivaient,
+eux, dans une espérance unique, la chute du cardinal, et chacune de
+leurs paroles, chacune de leurs actions était un ébranlement porté à
+cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il
+n'y avait pas de royauté, pas de grandeur pas d'influence sans le
+cardinal.</p>
+
+<p>Il commençait, au reste, à s'apercevoir que le premier ministre n'était
+qu'une espèce d'ouvrage avancé qu'il fallait prendre, soit par ruse,
+soit d'assaut, pour arriver à le battre en brèche lui-même. Louis était
+donc disposé à défendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que
+c'était se défendre lui même.</p>
+
+<p>Depuis la fuite du duc d'Orléans à Nancy, fuite prévue par la lettre en
+chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les négociations impies
+échangées entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il
+arriverait un moment où Gaston, soutenu à l'extérieur par l'Autriche,
+l'Espagne et la Savoie, à l'intérieur par la reine Marie de Médicis, la
+reine Anne et les mécontents de tous les parties, lèverait l'étendard de
+la révolte.</p>
+
+<p>En effet, les mécontents étaient nombreux.</p>
+
+<p>Le duc de Guise était mécontent de n'avoir pas obtenu dans l'armée le
+commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la
+duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu.</p>
+
+<p>Les juges du Châtelet de Paris, soulevés par certaines taxes exigées
+cette année des officiers de judicature, étaient mécontents et, dans
+leur mécontentement, cessaient de rendre la justice.</p>
+
+<p>Enfin le Parlement lui-même était si mécontent, qu'il offrait
+secrètement au duc d'Orléans de se déclarer en sa faveur, s'il voulait
+décréter l'abolition de quelques impôts qui lui seraient désignés.</p>
+
+<p>Nous nous sommes étendus avec trop de détails sur la manière dont la
+police du cardinal était faite pour que nous ayons besoin de dire qu'il
+était au courant de toutes ces menées et suivait de l'&oelig;il tous ces
+mécontentements.</p>
+
+<p>Mais il vivait dans cette rassurante conviction que le roi tiendrait la
+promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre, et cette
+conviction était en lui pour deux raisons: la première, c'est qu'il
+était certain que cette incurable mélancolie, cet ennui de toute chose
+pousserait le roi du côté de l'armée, ne fût-ce que pour entendre se
+renouveler le bruit glorieux qui s'était fait une année auparavant
+autour de son nom; la seconde, c'est que, comme au départ du roi, Gaston
+devait être nommé lieutenant-général à Paris et commandant de l'armée de
+Champagne, Gaston, pour toucher les émoluments des deux grades,
+pousserait, avec l'aide de sa mère et de la reine, Louis XIII hors de
+Paris et même hors de France.</p>
+
+<p>Il y avait bien la possibilité que Gaston profitât de l'absence du roi
+pour nouer quelque conspiration contre le cardinal et même contre le
+roi; mais, une fois Louis XIII près de lui, Richelieu ne craignait rien,
+et il connaissait assez Gaston pour être sûr qu'à la vue d'une armée
+commandée par le cardinal et par le roi en personne, non-seulement il
+abandonnerait alliés et complices, mais encore les livrerait quels
+qu'ils fussent, comme il avait fait jusqu'alors, contre son pardon et
+une augmentation de revenus.</p>
+
+<p>Cette revue de l'Europe faite, le cardinal comprit que tous les dangers
+réels étaient dans le lointain et, plus tranquille, se tourna <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> du côté
+de Turin et essaya de voir, malgré la distance, si Montmorency y suivait
+exactement ses instructions.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch66" id="ch66"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<h3>DEUX ANCIENS AMANTS.</h3>
+
+<p>Le duc de Montmorency, sans lui faire part du vrai but de son voyage,
+avait offert à son ami le comte de Moret de l'accompagner à Turin, et
+celui ci avait accepté avec empressement, comme un moyen de distraction.</p>
+
+<p>L'importance des événements que nous racontons et qui sont de grands
+faits historiques nous empêche parfois de suivre jusqu'au fond des
+c&oelig;urs de nos personnages le retentissement joyeux ou triste qu'apporte
+l'accomplissement de ces événements. C'est ainsi que nous avons raconté
+l'investissement de la ville de Mantoue par les Impériaux, sans avoir le
+temps de nous préoccuper du trouble que cet investissement jetait dans
+le c&oelig;ur du fils de Henri IV.</p>
+
+<p>Et, en effet, Isabelle près de son père allait subir toutes les
+conséquences funestes: misère, famine, dangers, qui s'attachent aux
+différentes périodes d'un siége fait par des bandits, tels que ceux qui
+formaient les hordes impériales.</p>
+
+<p>Surtout, lorsqu'il avait su que M. de Pontis y avait été envoyé par M.
+de Richelieu comme ingénieur, il avait demandé à y aller, lui, comme
+volontaire, ne fût-ce que pour combattre, non point près d'Isabelle,
+mais près de M. de Lautrec, l'influence de l'homme qu'il savait être son
+rival.</p>
+
+<p>Mais le cardinal n'avait point autour de lui assez d'esprits fermes et
+de c&oelig;urs loyaux dont il fût sûr pour se priver d'un homme qui, par son
+rang d'abord, devait rester là où étaient le roi et le cardinal; mais
+qui, par son courage et son adresse, lui ayant déjà rendu de grands
+services, pouvait dans les circonstances difficiles où l'on allait se
+trouver lui en rendre encore; pour rassurer d'ailleurs son jeune
+protégé, il lui assura, ce qui était vrai, qu'il avait écrit à M. de
+Lautrec pour l'inviter à rester dans la mesure de la promesse qu'il
+avait faite aux deux jeunes gens; et lui défendre, tant que le comte
+vivrait, de forcer l'inclination de sa fille.</p>
+
+<p>Nous ne voulons pas faire notre héros meilleur qu'il n'était, et nous
+avons, sous le rapport, non pas de son infidélité, mais de son
+inconstance, fait la part qui revenait au sang de Henri IV. Nous aurions
+donc tort de dire que, tout en gardant religieusement à Isabelle son
+serment de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, il avait, au fur et à
+mesure qu'il s'était rapproché de Paris avec le cardinal et son frère,
+vu reparaître, à travers un nuage qui allait toujours s'éclaircissant,
+certaine tête brune lui avait donné, à l'hôtel de la <i>Barbe Peinte</i>,
+deux si braves baisers, que lorsqu'il y pensait, les lèvres lui
+brûlaient encore. Ce n'était pas tout: on se rappelle aussi qu'un soir,
+en sortant de chez la princesse Marie de Gonzague, cette provocante
+personne, qui s'était improvisée sa cousine, avait échangé avec lui
+certaines promesses de rendez-vous que les circonstances avaient empêché
+d'avoir lieu, mais qu'il avait l'intention bien positive de rappeler à
+la personne qui l'avait faite, avec sommation de la tenir. Or, cette
+fois encore, le hasard avait remis à d'autres temps l'exécution de ce
+charmant projet. A l'arrivée du comte de Moret à Paris, Mme de Fargis,
+nous présumons que nos lecteurs ont deviné que c'est d'elle qu'il était
+question à l'arrivée du comte à Paris, Mme de Fargis l'avait quitté,
+expédiée par la reine Anne en mission secrète près de son mari, et
+peut-être même près d'un plus haut personnage, et comme au moment du
+départ du comte la belle ambassadrice n'était pas de retour dans la
+capitale, Jaquelino, à son grand regret, n'avait pas pu renouveler
+connaissance avec sa belle cousine Marina.</p>
+
+<p>Mais à la cour élégante du duc de Savoie, où il était resté un mois
+quand nous l'avons vu revenir d'Italie, chargé d'un triple message pour
+les deux reines et pour Monsieur, il avait laissé quelques galants
+souvenirs qu'il se promettait bien de réchauffer au cas où l'occasion ne
+se présenterait point de cultiver et de cueillir de nouvelles amours.</p>
+
+<p>Et, en effet, il y avait peu de cours aussi galantes et aussi adonnées
+aux plaisirs que celle du duc de Savoie. Extrêmement dissolu,
+Charles-Emmanuel, à force d'élégance, savait donner à la débauche ce
+laisser-passer charmant qui la fait pardonner. Si après ce que nous
+avons dit de lui, nous en étions encore à essayer de peindre son
+caractère, nous ajouterions qu'il était courageux, entêté, ambitieux et
+prodigue. Mais tout cela avait chez lui un tel air de grandeur et se
+masquait sous une si ardente hypocrisie, que sa profusion passait pour
+de la libéralité, son ambition pour un désir de gloire, son entêtement
+pour de la constance. Infidèle à ses alliances, avide du bien d'autrui,
+prodigue du sien, toujours pauvre et ne manquant jamais de rien, il eut
+successivement des démêlés avec l'Autriche, l'Espagne et la France,
+toujours l'allié de celui qui offrait davantage, et faisant <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>la guerre à
+la puissance qui lui avait offert le moins avec l'argent de celle qui
+lui avait donné le plus. Tourmenté de la passion de s'agrandir, il
+faisait la guerre à ses voisins dès que l'occasion s'en présentait:
+forcé presque toujours de faire la paix, il avait besoin d'insérer dans
+ses traités quelques clauses équivoques qui lui servaient à les rompre.
+Temporisateur artificieux, c'était le Fabius de la diplomatie: il avait
+épousé Catherine, fille du roi Philippe, et avait fait épouser à son
+fils, Christine, fille du roi Henri IV; mais ces deux alliances furent
+insuffisantes à le protéger à cause de son éternelle versatilité. Cette
+fois il avait rencontré son plus redoutable adversaire, Richelieu, et il
+devait se briser contre lui.</p>
+
+<p>Le duc de Savoie reçut admirablement ses deux visiteurs: Montmorency,
+précédé par son immense réputation de courage, d'élégance et de
+libéralité; le comte de Moret, suivi des souvenirs de galanterie qu'il
+avait laissés dix-huit mois auparavant: Mme Christine surtout fit un
+grand accueil au jeune prince qui, reconnu par Henri IV, jouissait près
+d'elle des priviléges d'un frère.</p>
+
+<p>Connaissant les tendances galantes de Montmorency, Charles-Emmanuel,
+dans l'espérance de le détacher des intérêts de la France pour le mettre
+dans les siens, réunit à sa cour toutes les jolies femmes de Turin et
+des environs. Mais, au milieu de toutes ces jolies femmes, Antoine de
+Bourbon chercha vainement celle pour laquelle il était venu, la comtesse
+Urbain d'Espalomba.</p>
+
+<p>C'était toute une histoire que celle de cette jolie comtesse, et comme
+cette histoire s'était passée avant que s'ouvrit la première page de
+notre livre, et qu'elle n'intéressait son action que comme détails de la
+vie de notre prince, nous n'avons pas jugé à propos d'en entretenir nos
+lecteurs.</p>
+
+<p>Tout à coup Charles-Emmanuel avait vu paraître à la cour de Turin une
+étoile inconnue et brillante, devenue le satellite d'un astre pâle comme
+tout astre qui n'a pas sa lumière en lui-même. Quoique appartenant à la
+première noblesse du royaume, le comte Urbain d'Espalomba venait
+d'épouser Mathilde de Cisterna; une des plus belles fleurs de la vallée
+d'Aoste, comme dirait Shakspeare.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, Charles-Emmanuel, quoique âgé de soixante sept ans,
+avait conservé les habitudes de galanterie qui, durant son long règne,
+lui avaient fait considérer sa cour comme un harem dans lequel il
+n'avait qu'à jeter son mouchoir ducal. Ebloui de la beauté de la
+duchesse d'Espalomba, il lui fit comprendre qu'elle n'avait qu'un mot à
+dire pour être la véritable duchesse de Savoie; mais ce mot la belle
+comtesse ne le dit point. Ses yeux et son c&oelig;ur étaient tournés non
+point vers le phare vulgaire de l'ambition, mais vers le soleil ardent
+de l'amour.</p>
+
+<p>Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient été attirés
+par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient volé l'un à
+l'autre, et les deux printemps s'étaient confondus dans un seul baiser.</p>
+
+<p>Le comte d'Espalomba n'avait de soupçons que contre le duc; l'&oelig;il
+constamment fixé sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de
+rien, et, à l'ombre de cette jalousie du vieil époux, les deux amants
+furent heureux.</p>
+
+<p>Mais le regard du souverain fut plus perçant que celui du mari. Il
+devina, non point ce qui était, mais craignit ce qui pouvait être, et
+comme le comte Urbain, peu riche et avare, était venu à la cour pour
+solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la
+citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre à l'instant même.</p>
+
+<p>Là il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un écrin de pierres
+dont il avait la clef, et où il était toujours sûr de la retrouver.</p>
+
+<p>Les deux amants avaient beaucoup pleuré en se quittant et s'étaient
+promis fidélité à toute épreuve; nous avons vu comment le comte de Moret
+avait tenu son serment.</p>
+
+<p>Force avait été à la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions
+d'aimer, surtout quand on avait aimé un jeune et beau fils du roi,
+étaient rares à Pignerol. Mathilde avait appris le départ du comte
+aussitôt son départ à elle. Elle avait su gré à son amant de n'avoir pas
+voulu rester dans une cour où elle n'était plus, et depuis dix-huit mois
+elle rêvait son retour.</p>
+
+<p>Aussi, ce fut avec une joie infinie qu'elle apprit qu'à l'occasion des
+fêtes que la cour de Turin comptait donner aux deux princes, son mari
+était invité à quitter Pignerol et à venir passer quelques jours dans la
+capitale.</p>
+
+<p>Les deux amants se revirent; apportaient-ils dans la joie de cette
+réunion une égale part d'amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer,
+mais ils apportèrent une égale part de jeunesse, la chose qui ressemble
+le plus à l'amour.</p>
+
+<p>Mais cette fois encore, cette lueur de félicité ne devait être
+qu'éphémère. Les princes n'avaient que quelques jours à passer à Turin,
+mais comme la campagne pouvait durer des mois et même des années, et que
+des occasions de se revoir, soit publiquement, soit en <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> secret,
+pouvaient se présenter, les deux jeunes gens prirent leurs précautions
+et le comte de Moret put tracer, grâce aux renseignements que lui donna
+sa belle amie, un plan détaillé des logements du gouverneur de Pignerol,
+et en traçant ce plan il reconnut avec une joie infinie que la comtesse
+Urbain avait un appartement complétement séparé de celui de son époux et
+que leurs deux chambres à coucher particulièrement formaient le pôle
+arctique et le pôle antarctique du palais.</p>
+
+<p>Les deux amants s'étaient en outre ménagé des intelligences dans la
+place. La jeune fille en quittant sa belle vallée d'Aoste, avait amené
+avec elle sa s&oelig;ur de lait, Jacintha, âgée de quelques mois seulement de
+plus qu'elle, précaution qu'à tout hasard devrait prendre toute jeune
+femme épousant un vieux mari, les s&oelig;urs de lait étant les ennemies
+naturelles des mariages de convenance et des unions disproportionnées.
+Il fut convenu que comme Jacintha avait laissé à Salimo un frère plus
+âgé qu'elle de deux à trois ans, l'occasion se présentant, le comte
+viendrait voir sa s&oelig;ur sous le nom de Gaëtano.</p>
+
+<p>Or, rien de plus naturel qu'un frère qui vient voir sa s&oelig;ur reste dans
+la maison qu'habite sa s&oelig;ur, surtout quand cette s&oelig;ur est commensale
+d'un palais qui, habité par dix ou douze personnes seulement, pourrait
+en loger cinquante.</p>
+
+<p>Une fois dans le même palais, les amants seraient bien maladroits s'ils
+ne trouvaient moyen de se voir au moins trois ou quatre fois le jour et
+de se dire qu'ils s'aimaient au moins une fois la nuit.</p>
+
+<p>Tout cela s'était fait dès le premier jour où nos amoureux s'étaient
+rencontrés, tant ils étaient gens de précaution, et tant à cet âge, que
+l'on dit si insoucieux de l'avenir, ils y pensaient au contraire et
+sérieusement.</p>
+
+<p>Ajoutons que ces petits arrangements avaient été pris, tandis que le
+comte Urbain, n'ayant de défiance que contre le duc de Savoie, ne
+perdait pas un des mouvements de celui-ci, qui, soit qu'il eût perdu
+l'espoir de se faire aimer d'elle, soit qu'il eût, avec son caractère
+inconstant, renoncé à ses désirs sur la comtesse, ne donna cette fois au
+comte d'autres sujets de déplaisir que de lui refuser un surcroît
+d'appointements sous le simple prétexte que, ses finances étant
+horriblement obérées, le temps était venu pour lui d'en appeler au
+dévouement de ses sujets!...</p>
+
+<p>De son côté, le duc de Montmorency était l'homme le plus heureux de la
+terre. Beau, jeune, riche, portant, après les noms royaux, le plus beau
+nom de France; bien venu des femmes, caressé par le souverain d'une des
+cours les plus polies et les plus aristocratiques de l'Europe, sa vanité
+n'avait rien à désirer, surtout lorsque le duc lui eut dit tout haut en
+sortant de table et en entrant dans la salle de bal:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, depuis que vous êtes ici, nos dames ne s'occupent
+qu'à vous paraître belles, ce dont vous pouvez vous assurer en voyant
+les maris si inquiets et si mélancoliques.</p>
+
+<p>Les huit jours que passèrent les deux ambassadeurs, soit à Turin soit au
+château de Rivoli, s'écoulèrent en dîners, en bals, en cavalcades et en
+fêtes de toute espèce, dont le résultat fut que le cardinal et le prince
+Victor-Amédée se verraient au château de Rivoli, ou, si mieux aimait le
+cardinal, au village de Bussolino.</p>
+
+<p>Le cardinal choisit le village de Bussolino; comme il n'était qu'à une
+heure de Suze, c'était le prince de Piémont, qui venait à lui, et non
+lui qui allait au prince de Piémont.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch67" id="ch67"></a>CHAPITRE XVIII.</h2>
+
+<h3>LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE.</h3>
+
+<p>La discussion fut vive, chacun des deux avait affaire à forte partie.</p>
+
+<p>Charles-Emmanuel souhaitait moins la paix pour lui qu'une guerre bien
+acharnée entre la France et la maison d'Autriche, guerre pendant
+laquelle il serait demeuré neutre jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion
+d'obtenir de grands avantages en se déclarant pour l'une ou l'autre
+couronne.</p>
+
+<p>Mais pour faire la guerre à l'Autriche, Richelieu avait son jour fixé,
+c'était celui où Gustave entrerait en Allemagne.</p>
+
+<p>Victor-Amédée fut donc invité par le cardinal à se tourner d'un autre
+côté, la question étant posée ainsi:</p>
+
+<p>«Que demande le duc de Savoie, afin d'embrasser à l'heure présente le
+parti de la France, livrer des places de sûreté et fournir dix mille
+hommes au roi?</p>
+
+<p>Tous les cas, et particulièrement celui-là, avaient été prévus par
+Charles-Emmanuel, aussi Victor-Amédée répondit-il:</p>
+
+<p>«Le roi de France attaquera le duché de Milan et la république de Gênes,
+avec laquelle Charles-Emmanuel est en guerre, et promettra de n'entendre
+aucune proposition de paix de la part de la maison d'Autriche avant la
+conquête du Milanais et la ruine entière de Gênes.»</p>
+
+<p>C'était un nouveau point de vue sous lequel <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> se présentait la question,
+et qui tenait aux événements qui s'étaient passés depuis la paix de
+Suze.</p>
+
+<p>Le cardinal parut surpris du programme, mais n'hésita point à répondre.
+Les historiens du temps nous ont conservé ses propres paroles; les
+voici:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, prince, le roi envoie son armée pour assurer la liberté de
+l'Italie, et M. le duc de Savoie veut tout d'abord l'engager à détruire
+la république de Gênes, dont Sa Majesté n'a nul sujet de se plaindre.
+Elle employera volontiers ses bons offices et son autorité afin que les
+Gênois donnent satisfaction à M. de Savoie sur ses prétentions contre
+eux, mais il ne saurait être question de leur faire maintenant la
+guerre. Si les Espagnols mettent le roi dans la nécessité d'attaquer le
+Milanais, on le fera sans doute et le plus rigoureusement qu'il sera
+possible, et, dans ce cas, M. le duc de Savoie peut être convaincu que
+Sa Majesté ne rendra jamais ce qu'elle aura pris. Le roi, par la bouche
+de son ministre lui en donne sa parole.</p>
+
+<p>Si la demande était précise, la réponse ne l'était pas moins; aussi
+Victor-Amédée, forcé dans ses retranchements, demanda-t-il quelques
+jours pour rapporter la réponse de son père.</p>
+
+<p>Trois jours après, il était en effet de retour à Bussolino.</p>
+
+<p>«Mon père, dit-il, a grand sujet de craindre que mon beau-frère Louis ne
+s'accommode avec le roi d'Espagne dès que la guerre sera commencée. La
+prudence ne lui permet donc pas de se déclarer pour la France, à moins
+qu'on ne lui promette positivement de ne poser les armes qu'après la
+conquête du Milanais.»</p>
+
+<p>Richelieu répondit à tout en invoquant l'exécution du traité de Suze.</p>
+
+<p>Victor-Amédée demanda à consulter de nouveau son père, repartit et
+revint disant: «Que le duc de Savoie est près d'exécuter le traité à la
+condition qu'on lui laissera d'abord, avec ses dix mille fantassins et
+ses mille chevaux portés au traité de Suze, attaquer et réduire la
+république de Gênes et terminer cette affaire avant de s'embarquer dans
+une autre.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre dernier mot? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, répondit Victor-Amédée en se levant.</p>
+
+<p>Le cardinal frappa deux coups sur un timbre. Latil parut.</p>
+
+<p>Le cardinal lui fit signe de venir à lui, puis tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Le prince va sortir, lui dit-il; descendez et donnez l'ordre que
+personne ne lui rende les honneurs militaires.</p>
+
+<p>Latil salua et sortit; le cardinal l'avait appelé, parce qu'il savait
+qu'un ordre donné à Latil était toujours ponctuellement exécuté.</p>
+
+<p>&mdash;Prince, dit le cardinal à Victor-Amédée, j'ai eu, pour le duc de
+Savoie, au nom du roi, mon maître, tous les égards qu'un roi de France
+peut avoir non-seulement pour un prince souverain, mais pour un oncle;
+j'ai, toujours au nom du roi, mon maître, eu pour Votre Altesse tous les
+égards qu'un beau-frère doit au mari de sa s&oelig;ur; mais je crois
+qu'hésiter plus longtemps serait manquer à mon double devoir de ministre
+et de généralissime, et qu'il importe à la gloire de Sa Majesté que je
+punisse sévèrement l'injure que le duc de Savoie lui fait en lui
+manquant si souvent de parole, et surtout en faisant souffrir à l'armée
+française des incommodités capables de la ruiner. A partir
+d'aujourd'hui, 17 mars,&mdash;le cardinal tira sa montre et regarda
+l'heure,&mdash;à partir d'aujourd'hui, 17 mars, six heures trois-quarts de
+l'après-midi, guerre est déclarée entre la France et la Savoie.
+Gardez-vous! nous nous garderons!</p>
+
+<p>Et il salua le prince, qui sortit.</p>
+
+<p>Deux sentinelles gardaient la porte du cardinal, se promenant la
+hallebarde sur l'épaule.</p>
+
+<p>Victor-Amédée passa entre elles deux sans que ni l'une ni l'autre
+parussent faire attention à lui; elles ne s'arrêtèrent point au milieu
+de leur promenade et laissèrent leur hallebarde où elle était.</p>
+
+<p>Des soldats jouaient aux dés, assis sur l'escalier; ils ne se
+dérangèrent point de leur jeu et ne bougèrent point.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! murmura Victor-Amédée, l'ordre serait-il donné de me faire
+insulter?</p>
+
+<p>Le prince doutait encore; mais, après avoir dépassé le seuil de la
+partie, il ne douta plus.</p>
+
+<p>Chacun avait continué de causer de son affaire et avait laissé son arme
+bas.</p>
+
+<p>A peine le prince Victor-Amédée était sorti que le cardinal appela
+auprès de lui le comte de Moret, le duc de Montmorency, les maréchaux de
+Créquy, de La Force et de Schomberg, leur exposa la situation et leur
+demanda conseil.</p>
+
+<p>Tous furent d'avis que, puisque le cardinal avait, des plis de sa robe,
+secoué la guerre, il fallait la guerre.</p>
+
+<p>Le cardinal les congédia en leur ordonnant de se tenir prêts pour le
+lendemain, ne retenant que Montmorency.</p>
+
+<p>Puis, resté seul avec lui:</p>
+
+<p>&mdash;Prince, lui dit-il, voulez-vous être connétable demain?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></p>
+
+<p>Les yeux de Montmorency lancèrent un double éclair.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, à la façon dont Votre Eminence me fait la
+proposition, j'ai peur qu'elle n'ait à me demander quelque chose
+d'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, au contraire; la guerre est déclarée au duc de
+Savoie. Dans deux heures il en sera prévenu, étant au château de Rivoli.
+Prenez cinquante cavaliers bien montés, cernez le château, enlevez-le
+lui et son fils, et amenez-les ici. Une fois ici, nous en ferons ce que
+nous voudrons, et ils seront trop heureux de passer par nos fourches
+caudines.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Montmorency en s'inclinant, il y a huit jours que,
+dans ce même château de Rivoli, j'étais l'hôte du duc, ambassadeur
+envoyé par vous. Je ne pourrais y rentrer aujourd'hui traîtreusement et
+en ennemi.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, lui dit-il, on propose ces choses-là à un capitaine
+d'aventures, et non à un Montmorency. J'ai, au reste, mon homme sous la
+main. Je me souviendrai de votre refus, mon cher duc, pour vous en
+savoir gré, seulement oubliez que je vous en ai fait la proposition.</p>
+
+<p>Montmorency salua et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort, murmura le cardinal pensif, après avoir vu la porte se
+refermer sur le prince; l'habitude de se servir des hommes fait naître
+pour eux un mépris trop général. J'eusse proposé la même chose à tout
+autre qu'à lui, et cet autre l'eût acceptée; c'est un grand c&oelig;ur, et,
+quoiqu'il ne m'aime pas, je me fierais plutôt à sa haine qu'à certains
+dévouements vantés bien haut.</p>
+
+<p>Puis, frappant deux fois sur le timbre:</p>
+
+<p>&mdash;Etienne! Etienne répéta-il.</p>
+
+<p>Latil parut.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu le château de Rivoli? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui est à une lieue de Turin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il est habité à cette heure par le duc de Savoie et son fils.</p>
+
+<p>Latil sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait un coup à faire, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de les enlever tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;T'en chargerais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Combien te faudrait-il d'hommes pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante bien armés, bien montés.</p>
+
+<p>&mdash;Choisis toi-même les hommes et les chevaux; il y a, si tu réussis,
+cinquante mille livres pour les hommes, vingt-cinq mille pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;L'honneur d'avoir fait le coup me suffirait; mais si Monseigneur veut
+absolument y ajouter quelque chose, j'en passerai par où il voudra.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu quelque observation à faire Latil?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'on tente un coup comme celui que je vais faire, on dit toujours
+à ceux qui l'exécutent: <i>Tant si vous réussissez</i>, et l'on ne dit
+jamais: <i>Tant si vous ne réussissez pas</i>. Or, la partie la plus
+habilement conduite, la plus adroitement combinée, peut manquer par un
+de ces incidents qui déjouent les desseins des plus grands capitaines.
+Il n'y a pas de la faute des hommes, et le défaut complet de récompense
+les décourage. Donnez moins si nous réussissons; mais donnez quelque
+chose si peu que cela soit, si nous ne réussissons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Etienne, dit le cardinal et ton observation est d'un
+grand politique. Mille livres par homme et vingt-cinq mille pour toi si
+vous réussissez; deux louis par homme et vingt-cinq pour toi si vous ne
+réussissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est parler, Monseigneur. Il est sept heures; il en faut
+trois pour aller à Rivoli; à dix heures, le château sera cerné. Le reste
+est l'affaire de ma bonne ou de ma mauvaise fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon cher Latil, va et sois convaincu que je suis persuadé d'avance
+que si tu ne réussis point, ce ne sera pas ta faute.</p>
+
+<p>&mdash;A la garde de Dieu, Monseigneur!</p>
+
+<p>Latil fit trois pas vers la porte, puis se retournant:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur n'a parlé à qui que ce soit au monde de son projet avant
+de m'en entretenir?</p>
+
+<p>&mdash;A une personne seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris, comme disait le roi Henri IV, cela nous ôte
+cinquante chances sur cent.</p>
+
+<p>Richelieu fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, qu'il refuse, c'est bien, mais qu'il avertisse, ce serait
+trop fort.</p>
+
+<p>Puis à Latil:</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, pars, dit le cardinal, et si tu échoues, eh bien, ce ne
+sera pas à toi que j'en voudrai.</p>
+
+<p>Dix minutes après, une petite troupe de cinquante cavaliers, conduite
+par Etienne Latil, passait sous les fenêtres du cardinal, qui soulevait
+sa jalousie pour les regarder partir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch68" id="ch68"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<h3>BUISSON CREUX.</h3>
+
+<p>Quoiqu'il sût bien que d'un moment à l'autre la guerre pouvait lui être
+déclarée par un ennemi qui lui avait appris qu'il n'était pas de ceux
+que l'on méprise, le duc, par un effet de son caractère fanfaron,
+donnait une grande fête au château de Rivoli, au moment même où son fils
+Victor-Amédée négociait avec Richelieu au village de Bussolino.</p>
+
+<p>Les plus jolies femmes de Turin, les plus élégants gentilshommes de la
+Savoie et du Piémont étaient, dans cette soirée du 15 mars, réunis au
+château de Rivoli, dont les fenêtres splendidement illuminées,
+dégorgeaient sur ses quatre faces des flots de lumière.</p>
+
+<p>Le duc de Savoie, leste, spirituel et coquet, malgré ses soixante-huit
+ans, riant lui-même de sa bosse avec l'esprit d'un bossu galant et
+empressé comme un jeune homme, était le premier à faire la cour à sa
+belle fille en l'honneur de laquelle la fête était donnée. Seulement, de
+temps en temps, un nuage sombre mais rapide et imperceptible, passait
+sur son front. Il songeait que les Français n'étaient qu'à huit ou dix
+lieues de lui, ces Français qui, en quelques heures, avaient forcé le
+pas de Suze, que l'on croyait inabordable, et à l'heure qu'il était ses
+destinées se débattaient entre le cardinal de Richelieu et Victor-Amédée
+son fils; circonstance que tout le monde ignorait. Sous un prétexte
+quelconque, Charles-Emmanuel avait motivé l'absence de son fils; mais il
+avait annoncé son retour pour la soirée, et, véritablement, il
+l'attendait d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>En effet, vers huit heures, le prince parut en riche toilette, le
+sourire sur les lèvres, et après avoir salué la princesse Christine
+d'abord, puis les dames, puis les quelques grands seigneurs savoyards ou
+piémontais qu'il honorait de son amitié, il alla au duc
+Charles-Emmanuel, lui baisa la main, et comme s'il lui donnait des
+nouvelles de sa santé, lui dit tout bas, mais sans laisser paraître la
+moindre émotion sur son visage:</p>
+
+<p>&mdash;La guerre est déclarée par la France, les hostilités commencent
+demain, gardons-nous.</p>
+
+<p>Le duc lui répondit du même ton.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez après le quadrille et donnez l'ordre que les troupes se
+concentrent sur Turin. Quant à moi, je vais envoyer à leurs postes les
+gouverneurs de Viellane, de Fenestrelle et de Pignerol.</p>
+
+<p>Puis, il fit un signe de la main à la musique, qui s'était interrompue à
+l'apparition du prince Victor-Amédée, et donna de nouveau le signal de
+la danse.</p>
+
+<p>Victor-Amédée alla prendre la main de la princesse Christine sa femme,
+et, sans lui dire un mot de la rupture de la Savoie et de la France,
+conduisit le quadrille d'honneur. Pendant ce temps, comme l'avait dit
+Charles-Emmanuel, il s'approchait des gouverneurs des trois principales
+places fortes du Piémont et leur ordonnait de partir d'urgence et à
+l'instant même pour leurs citadelles.</p>
+
+<p>Les gouverneurs de Viellane et de Fenestrelle étaient venus sans leurs
+femmes, de sortes qu'ils n'avaient que leurs chevaux à faire seller et
+que leurs manteaux à prendre pour obéir à l'ordre du duc.</p>
+
+<p>Mais il n'en était pas de même du comte Urbain d'Espalomba.
+Non-seulement il avait sa femme, mais sa femme dansait au quadrille du
+prince Victor-Amédée.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il l'ordre que vous me donnez sera difficile à
+exécuter.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous sommes venus ici, la comtesse et moi, de Turin, en
+costume de bal, dans un carrosse de louage, qui ne nous conduira pas
+jusqu'à Pignerol.</p>
+
+<p>&mdash;La garde robe de mon fils et de ma belle-fille vous fourniront des
+manteaux, et tout ce dont vous aurez besoin, et vous prendrez une
+voiture dans mes écuries.</p>
+
+<p>&mdash;Je doute que la comtesse puisse supporter le voyage sans risque de sa
+santé.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, laissez-la ici et partez seul.</p>
+
+<p>Le comte regarda Charles-Emmanuel d'une étrange façon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit il, je comprends que cet arrangement conviendrait à Votre
+Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les arrangements me conviendront, comte, pourvu que vous ne
+perdiez pas une minute pour sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une disgrâce, monseigneur? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous une disgrâce, mon cher comte, répondit le duc, dans
+l'ordre donné à un gouverneur de rejoindre son gouvernement? tout au
+contraire, c'est une preuve de confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne va pas jusqu'à me dire la cause de ce départ précipité.</p>
+
+<p>&mdash;Un souverain n'a pas de comptes à rendre à ses sujets, dit
+Charles-Emmanuel, surtout lorsque ces sujets sont à son service: il n'a
+que des ordres à leur donner. Or, je vous donne l'ordre de vous rendre à
+l'instant même à Pignerol, et de défendre la ville et la citadelle, en
+supposant qu'elles soient attaquées, <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> jusqu'à ce qu'il n'en reste plus
+pierre sur pierre. Vous et madame pouvez demander tout ce dont vous
+aurez besoin et tout ce que vous demanderez vous sera remis à l'instant
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je aller prendre la comtesse au milieu du quadrille, ou attendre
+qu'il soit fini?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez attendre qu'il soit fini.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, monseigneur, le quadrille fini, nous partirons.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne route, et surtout, à l'occasion, comte, belle défense.</p>
+
+<p>Et le duc de Savoie s'éloigna sans écouter les quelques paroles de
+mauvaise humeur que murmura le comte Urbain.</p>
+
+<p>Le quadrille fini, le comte, au grand étonnement de la comtesse, lui
+communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir.</p>
+
+<p>Puis il sortit avec elle par une porte, tandis que Victor-Amédée sortait
+par l'autre.</p>
+
+<p>Les gouverneurs de Villane et de Fenestrelle, qui ne faisaient partie
+d'aucun quadrille, étaient déjà partis.</p>
+
+<p>Le duc dit quelques mots tout bas à sa belle-fille qui suivit le comte
+et la comtesse.</p>
+
+<p>Au sortir du salon, elle mit la comtesse entre les mains d'une de ses
+femmes de chambre et rentra pour organiser un nouveau quadrille dont ne
+faisait point partie le prince Victor-Amédée.</p>
+
+<p>Dix minutes après il remontait dans la salle de bal et le sourire
+toujours sur les lèvres, mais évidemment plus pâle qu'il n'en était
+sorti.</p>
+
+<p>Il alla au duc Charles, passa son bras sous le sien et l'entraîna dans
+l'embrasure d'une fenêtre.</p>
+
+<p>Là, il lui présenta un billet.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, mon père, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? demanda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Un billet que vient de me remettre un page couvert de poussière, monté
+sur un cheval couvert d'écume. J'ai voulu lui donner une bourse pleine
+d'or, et vous verrez que ce n'était pas trop pour l'avis qu'il apporte;
+mais il repoussa la bourse et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis au service d'un maître qui ne permet pas qu'un autre que lui
+paye ses serviteurs.</p>
+
+<p>Et à ces mots, sans donner à son cheval plus de temps pour souffler
+qu'il n'en avait mis à me dire ces paroles, il repartit au galop.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le duc Charles lisait ce billet court mais net.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Un hôte, admirablement reçu par S. A. le duc de Savoie, trouve
+ l'occasion de payer l'hospitalité qu'il a reçue de lui en le
+ prévenant qu'il doit être enlevé cette nuit du château de Rivoli avec
+ le prince Victor-Amédée. Il n'y a pas un instant à perdre. A cheval et
+ à Turin.</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;Pas de signature? demanda le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais il est évident que l'avis vient du duc de Montmorency ou du
+comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle livrée portait le page?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. Mais j'ai cru le reconnaître pour celui que le duc avait
+conduit avec lui et qu'il nommait Galaor.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être cela. Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Votre avis, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, mon cher Victor, est de suivre celui qui nous est donné;
+attendu qu'il ne peut nous arriver malheur en le suivant, tandis qu'il
+peut nous arriver grand malheur en ne le suivant pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, en route, monseigneur.</p>
+
+<p>Le duc s'avança, toujours souriant, au milieu de la salle,</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames et messieurs, dit-il, je reçois une lettre à laquelle, vu son
+importance, je dois répondre à l'instant même, aidé des conseils de mon
+fils.&mdash;Ne vous occupez pas de nous; dansez, amusez-vous, ce palais est
+le vôtre; en notre absence momentanée, notre chère belle-fille, la
+princesse Christine, voudra bien vous en faire les honneurs.</p>
+
+<p>L'invitation était un ordre. Dames et cavaliers saluèrent en se rangeant
+sur deux haies pour laisser passer les deux princes, qui sortirent en
+souriant et en saluant de la main.</p>
+
+<p>Mais une fois hors de la salle, toute feinte cessa: le père et le fils
+appelèrent un valet de chambre et se firent jeter un manteau sur les
+épaules, et tels qu'ils étaient, descendirent les escaliers,
+traversèrent la cour, se rendirent droit aux écuries, firent seller
+leurs deux meilleurs coureurs, glissèrent des pistolets dans les fontes,
+enfourchèrent leurs montures et se lancèrent au grand galop sur la route
+de Turin, dont ils n'étaient éloignés que d'une lieue.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Latil et ses cinquante hommes suivaient, aussi
+rapidement qu'il leur était possible, la route de Suze à Turin, au
+moment où la route bifurque et où l'une de ses bifurcations prend à
+travers terres pour se rendre, par une allée bordée de peupliers, au
+château de Rivoli, Latil, qui marchait en tête de sa petite troupe, crut
+voir une ombre qui s'avançait rapidement.</p>
+
+<p>De son côté, le cavalier&mdash;car cette ombre était celle d'un cavalier et
+même d'un cheval&mdash;de son côté le cavalier s'arrêta, et parut examiner la
+petite troupe avec non moins de <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> curiosité et d'inquiétude que la petite
+troupe ne l'examinait lui-même.</p>
+
+<p>Latil avait été sur le point de crier: <i>Qui vive!</i> mais il craignait que
+ce cri en français ou mal accentué en italien ne le trahît. Il résolut
+donc d'aller seul à la découverte, et poussa son cheval au galop dans la
+direction du cavalier arrêté comme une statue équestre au milieu de la
+route.</p>
+
+<p>Mais à peine le cavalier eut-il reconnu que c'était à lui qu'on en
+voulait, qu'il rassembla les rênes de son cheval, lui mit les éperons
+dans le ventre, et le lança par-dessus le fossé de la route de Rivoli,
+coupant diagonalement à travers terre pour rejoindre la route de Suze.</p>
+
+<p>Latil se mit à sa poursuite en lui criant d'arrêter; mais cette
+injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, monté sur un
+excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux
+suivait, Latil tint le cavalier inconnu à la portée de son pistolet;
+mais il réfléchit à deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu
+n'était peut-être pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme à
+feu pouvait donner l'éveil.</p>
+
+<p>Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois
+longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture était supérieure:
+non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait
+l'augmenter.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et
+abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son détachement
+tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurité et que tout,
+même le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence
+nocturne, véritable roi des ténèbres.</p>
+
+<p>Latil reprit sa place à la tête de son détachement en secouant la tête.
+L'événement, si peu important qu'il fût en tout autre circonstance,
+prenait pour Latil une suprême gravité.</p>
+
+<p>Son premier mot avait été:</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds de tout si le prince n'a pas été prévenu.</p>
+
+<p>Qu'était venu faire à Rivoli ce cavalier si bien monté et si désireux de
+rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il à
+Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval
+accusait une longue route déjà faite.</p>
+
+<p>Mais cette défiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de
+Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil
+aperçut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le même manége que
+le premier, s'arrêtèrent à la vue de la troupe qui venait à eux. Ces
+deux cavaliers, sans attendre, dès qu'ils l'eurent découverte, que cette
+troupe fît un pas de plus, s'élancèrent au grand galop dans la direction
+opposée à celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est-à-dire dans
+celle de Turin.</p>
+
+<p>Latil ne tenta pas même de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils
+montaient étaient de première vitesse et semblaient ne pas toucher la
+terre. Il n'y avait pas autre chose à faire que de précipiter la course
+du côté du château dont les fenêtres flamboyaient à l'horizon.</p>
+
+<p>Au bout du compte ce pouvait être le hasard qui avait placé ces trois
+cavaliers sur la route de Latil.</p>
+
+<p>En dix minutes on fut aux portes du château, rien n'y annonçait qu'une
+alerte quelconque y eût été donnée. Latil fit faire le tour de
+l'enceinte et garder toutes les portes; puis, par chaque escalier, il
+fit monter six hommes, et lui-même, à la tête d'un petit nombre, l'épée
+à la main, monta les degrés principaux et se présenta à la porte de la
+salle de bal, tandis que les groupes détachés par lui se présentaient
+aux trois autres portes.</p>
+
+<p>A la vue de ces hommes armés portant l'uniforme français, les musiciens
+étonnés s'arrêtèrent d'eux-mêmes, et les danseurs effrayés se
+tournèrent, selon la position qu'ils occupaient, vers les quatre points
+cardinaux de la salle, c'est-à-dire vers chaque porte où apparaissaient
+les soldats.</p>
+
+<p>Latil, après avoir ordonné à ses hommes de garder les portes, s'avança,
+le chapeau d'une main, l'épée de l'autre, jusqu'au milieu de la salle.
+Mais la princesse Christine, lui épargnant la moitié du chemin, vint de
+son côté au devant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle, c'est à mon beau-père Mgr le duc de Savoie et
+à mon mari le prince de Piémont que vous avez affaire, à ce que je
+présume; mais j'ai le regret de vous annoncer que tous deux sont partis
+il y a un quart d'heure à peine pour Turin, où ils sont arrivés, je
+l'espère, sans accident; si vous et vos hommes avez besoin de
+rafraîchissements, le château de Rivoli est connu par son hospitalité,
+et je serai heureuse d'en faire les honneurs à un officier et à des
+soldats de mon frère Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit Latil, rappelant tous ses souvenirs de la vieille
+cour pour répondre à celle qui venait de se faire connaître pour la
+s&oelig;ur du roi, la femme du prince de Piémont et la belle-fille du duc de
+Savoie, notre visite n'avait justement d'autre but que de vous donner
+des nouvelles de Leurs Altesses, <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> que nous venons de rencontrer, il y a
+dix minutes, se rendant, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire,
+à Turin où, à la manière dont ils pressaient leurs chevaux, ils avaient
+grande hâte d'arriver. Quant à l'hospitalité que vous nous avez fait
+l'honneur de nous offrir, il nous est malheureusement impossible de
+l'accepter, forcés que nous sommes d'aller reporter au cardinal les
+nouvelles que nous venons de prendre.</p>
+
+<p>Et, saluant la princesse Christine avec une courtoisie que ceux qui ne
+le connaissaient pas pouvaient être étonnés de trouver dans un capitaine
+d'aventure:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il en rejoignant ses hommes, nous avons été prévenus,
+comme je m'en doutais, et nous avons fait buisson creux!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch69" id="ch69"></a>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<h3>OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER UN MULET ET UN MILLION
+DANS LE FORT DE PIGNEROL.</h3>
+
+<p>Richelieu, en apprenant le résultat de l'expédition de Latil, fut
+furieux. Comme Latil, il ne fit aucun doute que le duc de Savoie n'eût
+été prévenu.</p>
+
+<p>Mais par qui pouvait-il avoir été prévenu?</p>
+
+<p>Le cardinal ne s'était ouvert qu'à une personne, le duc de Montmorency!</p>
+
+<p>Etait-ce lui qui avait prévenu Charles-Emmanuel? C'était bien là une des
+exagérations de son caractère chevaleresque! Mais cependant cette
+chevalerie, à l'endroit d'un ennemi, était presque une trahison à
+l'égard de son roi.</p>
+
+<p>Richelieu, sans rien dire de ses soupçons contre Montmorency, car il
+savait Latil attaché au comte de Moret et au duc de Montmorency, fit au
+capitaine une longue série de questions sur ce cavalier entrevu dans
+l'obscurité.</p>
+
+<p>Latil dit tout ce qu'il avait vu, déclara avoir aperçu un tout jeune
+homme de dix-sept à dix-huit ans, coiffé d'un large feutre avec une
+plume de couleur, et enveloppé d'un manteau bleu ou noir. Le cheval
+était aussi noir que la nuit, avec laquelle il se confondait.</p>
+
+<p>Resté seul, le cardinal fit demander quelles étaient les sentinelles de
+garde de huit à dix heures du soir; on ne pouvait sortir de Suze ni y
+entrer sans le mot d'ordre, qui était, cette nuit-là, <i>Suze et Savoie</i>.
+Or le mot d'ordre n'était connu que des chefs: du maréchal de Schomberg,
+du maréchal de Créquy, du maréchal de La Force, du comte de Moret, du
+duc de Montmorency, etc., etc.</p>
+
+<p>Il fit appeler les sentinelles devant lui et les interrogea.</p>
+
+<p>L'une d'elles, sur la description que le cardinal lui en fit, déclara
+avoir vu passer un jeune homme tel qu'il le dépeignait; seulement, au
+lieu de sortir par la porte d'Italie, il était sorti par la porte de
+France. Il avait répondu correctement au mot d'ordre.</p>
+
+<p>Mais cela ne faisait rien qu'il fût sorti par la porte de France, il
+pouvait parfaitement, une fois hors la porte, tourner la ville et aller
+rejoindre la route d'Italie.</p>
+
+<p>C'était ce que l'on verrait au jour.</p>
+
+<p>En effet, l'on retrouva les traces d'un cheval.</p>
+
+<p>Il avait suivi la route indiquée, c'est-à-dire qu'il était sorti par la
+porte de France, avait contourné la ville et avait rejoint à un quart de
+lieue au-delà de Suze, la route d'Italie.</p>
+
+<p>Rien n'arrêtait plus le cardinal à Suze; la veille, il avait annoncé à
+Victor-Amédée que la guerre était déclarée; en conséquence, vers dix
+heures du matin, lorsque toutes les investigations furent faites, les
+tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ.</p>
+
+<p>Le cardinal fit défiler devant lui les quatre corps d'armée commandés
+par M. de Schomberg, M. de La Force, M. de Créquy et le duc de
+Montmorency. Au nombre des officiers se tenant près de lui se trouvait
+Latil.</p>
+
+<p>M. de Montmorency, comme toujours, menait grande suite de gentilshommes
+et de pages. Au nombre de ces pages était Galaor, coiffé d'un feutre à
+plumes rouges et monté sur un cheval noir.</p>
+
+<p>En voyant passer le jeune homme, Richelieu toucha l'épaule de Latil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit celui-ci, mais sans vouloir affirmer.</p>
+
+<p>Richelieu fronça le sourcil, son &oelig;il lança un éclair dans la direction
+du duc, et, mettant son cheval au galop, il alla prendre la tête de la
+colonne, précédé seulement des éclaireurs, qu'à cette époque on appelait
+des <i>enfants perdus</i>.</p>
+
+<p>Il était vêtu de son costume de guerre habituel, portait sous sa
+cuirasse un pourpoint feuille-morte enrichi d'une petite broderie d'or;
+une plume flottait sur son feutre; mais comme d'un moment à l'autre on
+pouvait rencontrer l'ennemi, deux pages marchaient devant lui, l'un
+portant ses gantelets, l'autre son casque; à ses côtés, deux autres
+pages tenaient par la bride un coureur de grand prix. Cavois et Latil,
+c'est-à-dire son capitaine <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> et son lieutenant des gardes, marchaient
+derrière lui.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de marche, on arriva à une petite rivière que le
+cardinal avait eu besoin de faire sonder la veille; aussi, sans
+s'inquiéter, poussa-t-il le premier son cheval à l'eau, et le premier
+arriva-t-il sans accident aucun à l'autre bord.</p>
+
+<p>Pendant que l'armée traversait ce cours d'eau, une pluie torrentielle
+commença à tomber; mais sans s'inquiéter de la pluie, le cardinal
+continua sa marche. Il est vrai qu'il eût été difficile de mettre à
+l'abri toute une armée dans les petites maisons isolées qu'on
+rencontrait sur la route. Mais le soldat qui ne s'inquiète pas des
+impossibilités, commença de murmurer et de donner le cardinal à tous les
+diables. Ces plaintes étaient prononcées à voix assez haute pour que le
+cardinal n'en perdît pas une syllabe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fit le cardinal, se retournant vers Latil, entends-tu, Etienne?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que ces drôles disent de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, Monseigneur, reprit en riant Latil, c'est la coutume du soldat
+quand il souffre de donner son chef au diable; mais le diable n'a pas de
+prise sur un prince de l'Eglise.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'ai ma robe rouge peut-être; mais pas quand je porte la livrée
+de Sa Majesté; passez dans les rangs, Latil, et recommandez-leur d'être
+plus sages.</p>
+
+<p>Latil passa dans les rangs et revint prendre sa place près du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monseigneur, ils vont prendre patience.</p>
+
+<p>&mdash;Tu leur as dit que j'étais mécontent d'eux?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en suis bien gardé, Monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Que leur as-tu dit, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Eminence leur était reconnaissante de la façon dont ils
+supportaient les fatigues de la route, et qu'en arrivant à Rivoli ils
+auraient double distribution de vin.</p>
+
+<p>Le cardinal mordit un instant sa moustache.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être as-tu bien fait, dit-il.</p>
+
+<p>Et, en effet, les murmures s'étaient apaisés. Il est vrai que le temps
+s'éclaircissait, et sous un rayon de soleil on voyait briller au loin
+les toits en terrasse du château de Rivoli et du village groupé autour
+du château.</p>
+
+<p>On fit la marche tout d'une traite, et l'on arriva à Rivoli vers trois
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Eminence me charge-t-elle de la distribution de vin? demanda
+Latil.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu as promis à ces drôles une double ration, il faut bien la
+leur donner; mais que tout soit payé comptant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, Monseigneur; mais pour payer...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faut de l'argent, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le cardinal s'arrêta, et, sur l'arçon de sa selle, écrivit en déchirant
+une feuille de ses tablettes:</p>
+
+<p>«Le trésorier payera à M. Latil la somme de mille livres dont celui-ci
+me rendra compte.»</p>
+
+<p>Et il signa.</p>
+
+<p>Latil partit devant.</p>
+
+<p>Quand l'armée entra dans Rivoli, trois quarts d'heure après, les soldats
+virent, avec une satisfaction muette d'abord, mais bientôt bruyamment
+exprimée, un tonneau de vin défoncé de dix portes en dix portes, et une
+armée de verres rangée autour de chaque tonneau.</p>
+
+<p>Alors les murmures causés par l'eau se changèrent en acclamations à la
+vue du vin, et les cris de: «Vive le cardinal!» s'élancèrent de tous les
+rangs.</p>
+
+<p>Au milieu de ces cris, Latil vint rejoindre le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Latil, je crois que tu connais le soldat mieux que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh pardieu, à chacun son état! Je connais mieux le soldat, ayant vécu
+avec les soldats. Votre Eminence connaît mieux les hommes d'église,
+ayant vécu avec les hommes d'église.</p>
+
+<p>&mdash;Latil! dit le cardinal, en posant la main sur l'épaule de
+l'aventurier, il y a une chose que tu apprendras quand tu les auras
+autant fréquentés que les soldats, c'est que plus on vit avec les hommes
+d'église, moins on les connaît.</p>
+
+<p>Puis, comme on arrivait au château de Rivoli, réunissant autour de lui
+les principaux chefs.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, je crois que le château de Rivoli est assez grand
+pour que chacun de vous y trouve sa place; d'ailleurs, voici M. de
+Montmorency et M. de Moret qui y sont venus lorsqu'il était habité par
+le duc de Savoie, et qui voudront bien être nos maréchaux de logis.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, il y aura conseil chez moi; arrangez-vous de manière à
+vous y trouver, il s'agit de délibérations importantes.</p>
+
+<p>Les maréchaux et les officiers supérieurs, mouillés jusqu'aux os, et
+aussi pressés de se réchauffer que les soldats, saluèrent le cardinal <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
+et promirent d'être exacts au rendez-vous.</p>
+
+<p>Une heure après, les sept chefs admis au conseil étaient assis dans le
+cabinet que le duc de Savoie avait quitté la veille, et où le cardinal
+de Richelieu les avait convoqués.</p>
+
+<p>Ces sept chefs étaient: le duc de Montmorency, le maréchal de Schomberg,
+le maréchal de La Force, le maréchal de Créquy, le marquis de Toyras, le
+comte de Moret et M. d'Auriac.</p>
+
+<p>Le cardinal se leva, d'un geste réclama le silence et, les deux mains
+appuyées sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Piémont; ce
+passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au
+prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que
+Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux.
+Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre
+agression en Italie, je désirerais assurer, en cas de besoin, soit pour
+notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles
+troupes, une communication du Piémont en Dauphiné, en nous emparant du
+fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'aliéna
+en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, père de ce même
+Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes,
+gouverneur de Pignerol et général des armées de France en Italie,
+employa inutilement son esprit et son éloquence à détourner Henri III
+d'une résolution si préjudiciable à la couronne. Ne dirait-on pas que le
+prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'être
+dépouillé de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France.
+Voyant que le roi Henri III persistait dans sa résolution, Gonzague
+demanda d'être déchargé du gouvernement de Pignerol avant son
+aliénation, car il ne voulait pas que la postérité pût le soupçonner
+d'avoir consenti ou pris part à une chose si contraire au bien de
+l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est à nous qu'il est réservé l'honneur de
+rendre la forteresse de Pignerol à la couronne de France; seulement,
+est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol?
+Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup
+d'hommes. Voilà pourquoi je préférerais la ruse. Philippe de Macédoine
+disait qu'il n'y avait pas de place imprenable dès qu'il y pouvait
+entrer un mulet chargé d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou
+plutôt le moyen me manque pour les faire entrer.&mdash;Aidez-moi, je
+donnerai un million en échange des clefs de la forteresse.</p>
+
+<p>Comme toujours, la parole fut accordée pour répondre, selon leur rang
+d'âge, à chacun des assistants.</p>
+
+<p>Tous demandèrent vingt-quatre heures pour réfléchir.</p>
+
+<p>C'était le comte de Moret le plus jeune, par conséquent c'était à lui de
+parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait guère sur
+lui, lorsqu'au grand étonnement de tous il se leva et dit en saluant le
+cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prêts, d'ici à trois
+jours je me charge de les faire entrer.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch70" id="ch70"></a>CHAPITRE XXI.</h2>
+
+<h3>LE FRÈRE DE LAIT.</h3>
+
+<p>Le lendemain du jour où le conseil avait été tenu au château de Rivoli,
+un jeune paysan de vingt-quatre à vingt-cinq ans, vêtu comme les
+montagnards de la vallée d'Aoste et baragouinant le patois piémontais,
+se présentait à la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gaëtano,
+vers huit heures du soir.</p>
+
+<p>Il se donnait pour le frère de la femme de chambre de la comtesse
+d'Urbain, et demandait la signora Jacintha.</p>
+
+<p>La signora Jacintha, prévenue par un soldat de la garnison, fit un petit
+cri de surprise que l'on pouvait à la rigueur prendre pour un cri de
+joie, mais comme si, pour obéir à la voix du sang qui l'appelait à la
+porte de la forteresse par la bouche de son frère, elle avait besoin de
+la permission de sa maîtresse, elle se précipita dans la chambre de la
+comtesse, d'où elle sortit au bout de cinq minutes par la même porte qui
+lui avait donné entrée, tandis que la comtesse s'élançait par la porte
+opposée et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait à un
+charmant petit jardin réservé pour elle seule, et sur lequel donnaient
+les fenêtres de la chambre de Jacintha.</p>
+
+<p>A peine dans le jardin, elle s'enfonça dans l'endroit le plus retiré,
+c'est-à-dire dans un angle tout planté de citronniers, d'orangers et de
+grenadiers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en s&oelig;ur joyeuse et
+pressée de recevoir son frère, tout en criant d'un accent attendri:</p>
+
+<p>&mdash;Gaëtano! cher Gaëtano!</p>
+
+<p>Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au même moment le comte <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+Urbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les
+sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent éclater
+les deux jeunes gens, qui ne s'étaient pas vus, disaient-ils, depuis
+près de deux ans, c'est-à-dire depuis que Jacintha avait quitté la
+maison maternelle pour suivre sa maîtresse.</p>
+
+<p>Jacintha vint faire une belle révérence au comte et lui demander la
+permission de garder auprès d'elle son frère, qui avait, disait-elle, à
+ce qu'il paraissait&mdash;car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en
+expliquer avec lui&mdash;à l'entretenir d'affaires de la plus haute
+importance.</p>
+
+<p>Le comte demanda à voir Gaëtano, échangea quelques paroles avec lui, et
+satisfait du ton de franchise de ce garçon, il l'autorisa à demeurer
+dans la forteresse. Au reste, le séjour ne devait pas être long, Gaëtano
+disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures.</p>
+
+<p>Puis, jugeant qu'il était inutile de perdre son temps avec de si petites
+gens, le comte leur donna congé et remonta chez eux.</p>
+
+<p>Il n'avait pas été difficile pour Gaëtano de s'apercevoir que le comte
+était de mauvaise humeur, et comme la chose paraissait l'intéresser plus
+qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un paysan qui n'a aucun motif
+de se mêler des affaires des grands seigneurs, Jacintha lui raconta le
+double sujet que le comte avait de se plaindre de son souverain. D'abord
+c'était cette cour assidue et insolente que le duc de Savoie avait faite
+à sa femme en présence du mari; ensuite, l'ordre inattendu que le comte
+avait reçu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et
+de la défendre jusqu'à ce qu'il ne restât plus pierre sur pierre! Le
+comte Urbain, au reste, ne s'était point caché de dire devant sa femme
+et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mêmes avantages qu'en
+Piémont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France,
+il ne se ferait pas faute d'accepter.</p>
+
+<p>Gaëtano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment
+il tourna un angle obscur du corridor, il avait été saisi d'une
+recrudescence de tendresse pour sa s&oelig;ur, avait pris Jacintha dans ses
+bras et lui avait appliqué un gros baiser sur chaque joue.</p>
+
+<p>La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son
+frère et y entra après lui et referma la porte.</p>
+
+<p>Gaëtano poussa une exclamation de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il, m'y voilà donc enfin, et maintenant, ma chère
+Jacintha, où est ta maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Et moi qui croyais que c'était pour moi que vous étiez venu,
+dit en riant la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des
+affaires politiques à régler avec ta maîtresse, et tu le sais, toi, qui
+est la camériste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et où réglerez-vous ces affaires importantes?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans ta chambre, si cela ne te dérange pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Devant moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chère Jacintha,
+nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, moi, que deviendrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil près du lit de ta
+maîtresse dont les rideaux seront hermétiquement fermés, attendu la
+grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras à ce que son
+mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la réveiller.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais
+pas si grand diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus
+précieux que le temps, dis-moi vite où est ta maîtresse?</p>
+
+<p>Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fenêtre et prononça ce seul
+mot:</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez.</p>
+
+<p>Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parlé de ce
+jardin solitaire, où, si souvent elle avait rêvé à lui. Il se rappelait
+avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de
+citronniers qui faisait ténèbres, même en plein jour, à plus forte
+raison la nuit. Aussi, à peine la fenêtre fut-elle ouverte, qu'il sauta
+sur la fenêtre et de la fenêtre dans le jardin; puis, tandis que
+Jacintha essuyait une larme qu'elle s'était inutilement efforcée de
+retenir, le comte de Moret s'enfonçait au plus touffu du bois, en criant
+à demi voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde! Mathilde! Mathilde!</p>
+
+<p>Dès la première fois que son nom avait été prononcé, Mathilde avait
+reconnu la voix qui la prononçait et s'était élancée dans la direction
+de cette voix en criant de son côté:</p>
+
+<p>&mdash;Antonio!</p>
+
+<p>Puis les deux amants s'étaient aperçus, s'étaient jetés dans les bras
+l'un de l'autre et se tenaient embrassés, appuyés au tronc d'un oranger
+qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur
+leurs têtes une pluie de fleurs.</p>
+
+<p>Ils restèrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et
+ne se répondant <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> que par ce vague murmure qui, en s'échappant de la
+bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot.</p>
+
+<p>Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que
+l'on ne voit qu'en rêve, murmurèrent en même temps:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi!</p>
+
+<p>Et tous deux dans un seul baiser répondirent oui!</p>
+
+<p>Puis, revenant la première à la raison:</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon mari! s'écria la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout a réussi comme nous l'espérions, il m'a pris pour le frère de
+Jacintha et m'a permis de demeurer au château.</p>
+
+<p>Alors tous deux s'assirent côte à côte, la main dans la main. L'heure
+des explications était venue.</p>
+
+<p>Les explications sont longues entre amants; elles se continuèrent du
+jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait été
+convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Vers huit heures du matin, on frappait doucement à la porte du cabinet
+du comte; il était levé et habillé, ayant été réveillé à six heures par
+un courrier de Turin qui lui annonçait que les Français étaient à Rivoli
+et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le siège de Pignerol.</p>
+
+<p>Le comte était soucieux. Ce fut facile à deviner à la manière brusque
+dont il prononça le mot ENTREZ.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et, à son grand étonnement, il vit paraître la
+comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Mathilde, s'écria-t-il en se levant; savez-vous la
+nouvelle? et est-ce à cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de
+cette visite matinale?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que nous allons probablement être assiégés!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je voulais causer de cela avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle
+m'a empêchée de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;On le voit à votre teint, madame: vous êtes pâle et avez l'air
+fatigué.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouviez-vous me faire éveiller, madame; la nouvelle était assez
+importante pour me la dire.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nouvelle, monsieur, éveillait dans mon esprit une foule de
+souvenirs et de doutes, tels que je désirais qu'avant de vous en
+parler, vous-même la connaissiez et ayiez réfléchi sur ses conséquences.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai
+jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'on méprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous
+parler de ces choses-là.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous prétendez qu'on a tort, fit le comte en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance où nous nous
+trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler
+combien le duc de Savoie a été ingrat envers vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours
+présente à ma mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirais: Souvenez-vous des fêtes de Turin au milieu desquelles
+m'ont été faites par le souverain même qui avait eu l'idée de notre
+mariage, les propositions les plus injurieuses à votre honneur et au
+mien.</p>
+
+<p>&mdash;Ces propositions, je me les rappelle, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirais: N'oubliez pas la façon dure et brutale dont il vous a
+donné l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Français à
+Pignerol!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai point oubliée, et n'attends que le moment de lui en donner
+la preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une
+de ces situations décisives où l'homme, devenu l'arbitre de sa destinée,
+peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un maître dur et
+hautain, l'autre de liberté, avec une grande position et une fortune
+immense.</p>
+
+<p>Le comte regarda sa femme d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain où vous
+voulez en venir.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vais-je aborder nettement la question.</p>
+
+<p>L'étonnement du comte redoublait.</p>
+
+<p>&mdash;Le frère de Jacintha est au service du comte de Moret.</p>
+
+<p>&mdash;Du fils naturel du roi Henri IV.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de
+Moret qu'il donnerait un million à celui qui lui livrerait les clefs de
+Pignerol!</p>
+
+<p>Les yeux du comte lancèrent un éclair de convoitise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Un million! dit-il, je voudrais le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur!</p>
+
+<p>Le comte serra ses mains crispées.</p>
+
+<p>&mdash;Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine
+d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte?</p>
+
+<p>&mdash;D'une manière bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main
+et a envoyé Gaëtano avec ordre de sonder le terrain.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour cela que Gaëtano est venu voir sa s&oelig;ur hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Justement; et sa s&oelig;ur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que
+c'est à moi qu'il a tout dit, que c'est à moi que la proposition est
+faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle échoue.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi échouerait-elle? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous refusiez!... c'était possible.</p>
+
+<p>Le comte demeura un moment pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles sont les garanties qu'on me donne.</p>
+
+<p>&mdash;L'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Un otage.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est cet otage?</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout simple qu'au moment d'un siége vous éloigniez votre femme
+de la ville où vous êtes résolu de vous défendre à toute extrémité. Vous
+me renvoyez chez ma mère, à Selemo, et là j'attends que vous me fassiez
+dire dans quelle ville de France, car je présume que, le marché conclu,
+vous vous retirerez en France, et là j'attends que vous me fassiez dire
+dans quelle ville de France je dois vous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le million sera payé?</p>
+
+<p>&mdash;En or.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Quand, en échange de l'or que vous apportera Gaëtano, vous aurez remis
+la capitulation signée par vous et autorisé mon départ.</p>
+
+<p>&mdash;Que Gaëtano revienne ce soir avec le million, et soyez prête à partir
+avec lui.</p>
+
+<p>Le soir, à huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de
+Gaëtano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec
+un mulet chargé d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se
+l'était promis à lui-même, avec la comtesse.</p>
+
+<p>Celle-ci était porteur de la capitulation, datée du surlendemain, afin
+de donner au cardinal le temps de mettre le siége devant la forteresse.</p>
+
+<p>La garnison avait vie et bagages sauvés.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch71" id="ch71"></a> CHAPITRE XXII.</h2>
+
+<h3>L'AIGLE ET LE RENARD.</h3>
+
+<p>Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de
+Pignerol juste au moment où Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir
+le secourir.</p>
+
+<p>Mais, à trois lieues de Turin, ses éclaireurs lui annoncèrent qu'un
+corps de huit cents hommes à peu près venait à sa rencontre avec les
+bannières savoyardes.</p>
+
+<p>Il envoya un de ses officiers reconnaître quel était ce corps; et
+l'officier lui revint dire, à son grand étonnement, que c'était la
+garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'était rendu.</p>
+
+<p>La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il
+s'arrêta un instant, pâlit, passa sa main sur son front en appelant le
+commandant de sa cavalerie:</p>
+
+<p>&mdash;Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres
+diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'était point la garnison,
+mais le gouverneur qui s'était rendu; et s'il est possible, que pas un
+n'en reste debout.</p>
+
+<p>L'ordre fut exécuté à la lettre et les trois quarts de ces malheureux
+furent passés au fil de l'épée.</p>
+
+<p>Cet événement de la prise de Pignerol, dont les causes restèrent
+ignorées au duc de Savoie, lui fit envisager sa position à son véritable
+point de vue. Il reconnut qu'elle était désastreuse. Toutes les ruses et
+toutes les intrigues d'un règne de près de quarante-cinq ans, et ce
+règne de quarante-cinq ans s'était passé tout entier en intrigues et en
+ruses, n'avaient donc abouti qu'à mettre un ennemi terrible au c&oelig;ur de
+ses Etats. Sa seule ressource maintenant était donc de se jeter dans les
+bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Génois,
+c'est-à-dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohême, c'est-à-dire un
+étranger.</p>
+
+<p>Il fallait plier sous la main de fer de la nécessité. Le duc convoqua
+Spinola, le général en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des
+Allemands descendus en Italie, pour les inviter à lui venir en aide
+contre les Français. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis
+qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux
+Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince
+intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de
+politique, lui avait fait tirer l'épée et tant de fois la remettre au
+fourreau. Quant à Cellato, il n'avait <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>qu'un but en descendant en
+Italie: nourrir et enrichir son armée et lui-même, et, pour couronnement
+à cette campagne qu'il faisait pour son compte en véritable condottieri
+qu'il était, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe
+devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations
+du duc de Savoie.</p>
+
+<p>Spinola déclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son armée,
+qu'il avait besoin de conserver tout entière pour l'exécution de ses
+projets dans le Montferrat.</p>
+
+<p>Quant à Cellato, c'était autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait
+tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein,
+remis à la tête de ses bandits, commandant à plus de cent mille hommes,
+ou plutôt commandé par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et
+parfois s'en effrayant lui-même, ne demandait pas mieux que d'en céder à
+tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'était purement et
+simplement une affaire d'argent qui se débattit entre Charles Emmanuel
+et Cellato, qui finit, après quelques pourparlers et une large saignée à
+la caisse du duc de Savoie, par lui céder une dizaine de mille hommes.</p>
+
+<p>Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France
+pour conclure ce terrible marché; c'était introduire dans le Piémont un
+ennemi bien autrement à craindre que celui qu'il en voulait chasser. La
+discipline la plus sévère régnait dans le camp des Français. Les soldats
+ne prenaient rien que l'argent à la main; les Allemands, au contraire,
+ne tendaient la main que pour prendre et piller.</p>
+
+<p>Le duc de Savoie comprit donc bientôt que ce qu'il y avait de mieux pour
+lui, c'était d'essayer une dernière tentative afin d'attendrir
+Richelieu.</p>
+
+<p>Or, deux jours après la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans
+ce même cabinet du comte Urbain d'Espalomba, où nous avons vu la
+comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrivée de
+Gaëtano au fort; on lui annonça la visite d'un jeune officier envoyé par
+le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son légat près de
+Charles-Emmanuel.</p>
+
+<p>Le cardinal devina aussitôt ce dont il était question, et comme c'était
+Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande
+confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la
+perspicacité de son lieutenant des gardes:</p>
+
+<p>&mdash;Arrive ici, lui dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Eminence, répondit Latil en portant la main à son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu l'envoyé de Mgr Barberini?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais vu, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;De toi? mais peut-être pas de moi!</p>
+
+<p>Latil secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mazarino Mazarini, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-là, Etienne.
+Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon
+voisin.&mdash;Jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-six à vingt-huit ans à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Beau ou laid?</p>
+
+<p>&mdash;Joli.</p>
+
+<p>&mdash;Fortune de femme ou de prélat? de quelle partie de l'Italie?</p>
+
+<p>&mdash;A son accent, je le croirais du royaume de Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Finesse et ruse. Elégant ou négligé dans sa mise?</p>
+
+<p>&mdash;Coquet.</p>
+
+<p>&mdash;Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoyé par le
+cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit être ou un imbécile, ce
+que je verrai bien du premier coup, ou un homme très fort, ce qui sera
+plus difficile à voir. Fais entrer; en tout cas, grâce à toi, je ne
+serai pas surpris.</p>
+
+<p>Cinq minutes après la porte s'ouvrait, et Latil annonçait:</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Mazarino Mazarini.</p>
+
+<p>Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il était bien tel que
+Latil l'avait dépeint.</p>
+
+<p>De son côté, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune
+officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalisé en 1639, il
+enleva les dernières lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin
+que l'histoire l'a enregistré comme un des plus grands fourbes qui aient
+jamais administré le royaume,&mdash;de son côté, disons-nous, en saluant le
+cardinal, Mazarin fit de l'éminence un inventaire aussi complet qu'un
+homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup
+d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Nous avons déjà une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de
+l'autre, montré le passé et le présent. Le hasard fait qu'en amenant en
+face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette
+fois le présent et l'avenir.</p>
+
+<p>Cette fois seulement, nous ne pouvons plus <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> intituler notre chapitre
+<i>les deux Aigles</i>; mais <i>l'Aigle et le Renard</i>.</p>
+
+<p>Le renard entra donc avec son regard fin et oblique.</p>
+
+<p>L'aigle le reçut avec son regard fixe et profond.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez à
+l'émotion que j'éprouve en me trouvant devant le premier génie politique
+du siècle, moi simple capitaine des armées pontificales, et surtout si
+jeune d'âge.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez à peine vingt-six ans.</p>
+
+<p>&mdash;Trente, monseigneur.</p>
+
+<p>Le cardinal se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, lorsque me rendant à Rome pour me faire sacrer
+évêque, le pape Paul V me demanda mon âge, comme vous, je me vieillis
+donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois.
+Il me sacra évêque; mais après le sacre je me jetais à ses genoux et lui
+demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais
+menti et m'étais vieilli de deux ans.</p>
+
+<p>Voulez-vous l'absolution?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la demanderai, monseigneur, répondit en riant Mazarin, le jour
+où je voudrai être évêque.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce votre intention?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais l'espoir d'être un jour cardinal comme Votre Eminence.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous sera facile avec la protection que vous avez.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a dit à monseigneur que j'avais des protections?</p>
+
+<p>&mdash;La mission dont vous êtes chargé, car, m'a-t-on dit, vous venez me
+parler de la part du cardinal Antonio Barberini.</p>
+
+<p>&mdash;Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je
+ne suis le protégé que du neveu de Sa Sainteté.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Sainteté, n'importe
+lequel, et je vous cède celle de Sa Sainteté elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez cependant ce que Sa Sainteté pense de ses neveux.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son
+premier neveu, François Barberini, qu'il a fait entrer au sacré collége,
+n'était bon qu'à dire des patenôtres; que son frère Antonio qui vous
+envoie vers moi n'avait d'autre mérite que la puanteur de son froc, ce
+pourquoi il lui avait donné la robe de cardinal; que le cardinal
+Antoine, le jeune, surnommé le Démosthène parce qu'il bégaie en parlant,
+n'était capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier
+d'eux tous, Thadéo, qu'il avait nommé généralissime du saint-siége,
+était plus en état de porter une quenouille qu'une épée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; après
+avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me
+répéter ce que les neveux disent de l'oncle...</p>
+
+<p>&mdash;Que les grandes faveurs qu'ils reçoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas,
+ne sont que les récompenses légitimes des peines qu'ils se sont données
+pour le faire élire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait
+pas une voix, que répandus dans la populace romaine, ils la soulevèrent
+à force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fenêtres du
+château Saint-Ange, où se faisait l'élection: <i>Mort et incendie ou
+Barberino pape!</i> Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'était déjà
+quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux
+conduisaient la cabale qui ne voulait de lui à aucun prix.</p>
+
+<p>En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frappé, dit-on,
+d'apoplexie, l'autre succombant à un anévrisme. Ils furent remplacés par
+deux partisans du candidat suprême; cela lui fit sept voix. Deux
+cardinaux moururent appartenant à l'opposition la plus acharnée; on
+parla d'une épidémie, chacun eût hâte de quitter le conclave, et
+Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas trop payer la grandeur des réformes qu'à peine sur le
+trône pontifical, sa sainteté Urbain VIII proclama.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, dit Richelieu, il défendit aux récollets de porter la
+sandale et le capuchon pointu, à la façon des capucins. Il défendit aux
+carmes anciens de s'intituler carmes réformés. Il exigea que les
+religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de
+<i>Fratres</i> qu'ils avaient quitté par orgueil. Il béatifia deux fanatiques
+théâtrins, André Avellino et Gaëtano de Tiane; un carme déchaussé, Félix
+Cantalice, un illuminé, le carme Florentin Corsini; deux femmes
+extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et
+enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien
+renseignée sur Sa Sainteté, ses neveux et la cour de Rome.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-même, qui me paraissez être un homme d'esprit, dit
+Richelieu, comment êtes-vous à la solde de pareilles nullités?</p>
+
+<p>&mdash;On commence par où l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment
+parlé d'eux, <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> parlons de nous; que venez-vous faire près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle est absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous en êtes-vous chargé, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette chose?</p>
+
+<p>Mazarin haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chargé de dire à Votre Eminence que, depuis la prise de
+Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple
+comme un serpent. Il a donc prié S. Em. Mgr le légat de vous faire
+demander si vous auriez cette générosité, en considération de la
+princesse de Piémont, s&oelig;ur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol,
+concession qui avancerait de beaucoup la paix.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mon cher capitaine, répondit Richelieu, que vous avez bien
+fait de débuter comme vous avez fait, sinon je me serais demandé si vous
+étiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me
+preniez pour un niais moi-même. Oh! non pas, l'aliénation du fort de
+Pignerol fut une des hontes du règne de Henri III; ce sera une des
+gloires du règne de Louis XIII.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je reporter la réponse dans les termes où vous venez de me la
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dites, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté n'a pas encore appris la conquête de Pignerol. Je ne puis
+rien faire, à moins qu'elle me déclare si elle veut garder la place, ou
+si elle est disposée à en faire une gracieuseté à Madame sa s&oelig;ur. On
+m'écrit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie;
+attendons jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Lyon ou à Grenoble; alors on
+pourra entrer sérieusement en négociation et donner des réponses plus
+positives.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez être tranquille, monseigneur, je reporterai votre réponse
+mot à mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en feront-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mais moi j'en ferai peut-être quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez-vous donc rester en Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me
+donner encore.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir
+suffisant à votre ambition?</p>
+
+<p>&mdash;L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur;
+chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: <i>Memento
+mori</i>. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a
+été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore
+debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire
+et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux
+moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une
+dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une
+secte.</p>
+
+<p>Mazarin parut vouloir s'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi;
+vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais
+il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan,
+Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et
+Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de
+sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de
+Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le
+peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir
+monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis
+terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées
+permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se
+vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au
+concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur
+les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec
+elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples.</p>
+
+<p>&mdash;Et où irez vous, si vous quittez l'Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en
+France probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon seul désir, monseigneur.</p>
+
+<p>Et le souple Napolitain salua jusqu'à terre et gagna la porte à
+reculons.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats
+quittaient le bâtiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce fût
+pour monter sur celui qui allait affronter la tempête.</p>
+
+<p>Puis il ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune capitaine ira loin, surtout <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> s'il change son uniforme contre
+une soutane.</p>
+
+<p>Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout
+pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France.</p>
+
+<p>Latil le lui fit remarquer.</p>
+
+<p>Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher.</p>
+
+<p>Celui-ci lui remit une lettre venant de France.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussière, il
+paraît que la lettre que tu m'apportes est pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Très pressée, monseigneur.</p>
+
+<p>Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots;
+mais, comme on va voir, elle était d'une certaine importance.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p><i>Fontainebleau, 17 mars 1630.</i></p>
+
+ <p><i>«Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes.</i></p>
+
+ <p><i>«Revenu à Fontainebleau.&mdash;Amoureux! Gardez-vous.</i></p>
+
+ <p>P. S.&mdash;<i>Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!</i></p>
+</div>
+
+<p>Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui
+disaient qu'elle était de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude
+de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-là était tellement
+invraisemblable, qu'il douta.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit-il à Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en
+veine.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est
+allé conduire sa belle otage à Briançon.</p>
+
+<p>&mdash;Va le chercher où il est et dis-lui, pour le décider à venir sans
+retard, que c'est lui que je charge de porter à Fontainebleau la
+nouvelle de la prise de Pignerol.</p>
+
+<p>Latil s'inclina et sortit.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch72" id="ch72"></a>CHAPITRE XXIII.</h2>
+
+<h3>L'AURORE.</h3>
+
+<p>Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté
+des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop
+puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant
+que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite,
+continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le
+roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique,
+était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser.</p>
+
+<p>Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de
+comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que
+Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de
+l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part
+l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou
+s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou
+conspirait sourdement contre lui.</p>
+
+<p>Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le
+monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou
+généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre
+l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui du <i>statu quo</i>, qui
+défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait
+dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est
+vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment
+non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde
+catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le
+Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se
+fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut
+qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le
+Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la
+Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France
+insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de
+lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix?
+Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que
+proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en
+ch&oelig;ur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine
+Henriette d'Angleterre.</p>
+
+<p>Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre,
+venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir
+espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans
+son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se
+croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père;
+Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui
+craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il
+avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands
+seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de
+voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller
+toutes les grandes maisons du royaume.</p>
+
+<p>Malgré tout cela, et peut-être même à cause <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> de tout cela, Louis s'était
+résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son
+ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette
+résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal,
+avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que
+si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient.</p>
+
+<p>Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi.</p>
+
+<p>Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son
+départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La
+route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux
+reines et le conseil le rejoindraient à Lyon.</p>
+
+<p>Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le
+lendemain du jour où le roi avait quitté Paris, son frère Gaston,
+d'Orléans, franchissait en poste et à grand bruit la porte de la
+capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine
+mère, qui tenait son cercle.</p>
+
+<p>Marie de Médicis se leva toute étonnée, et feignant la colère, congédia
+les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, où, quelques
+instants après, la reine Anne entrait par une porte secrète.</p>
+
+<p>Là fut refait le pacte, éternellement proposé par la reine Marie, d'un
+mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce
+mariage eût été pour Marie de Médicis une régence prolongée, et elle eût
+volontiers pardonné à Dieu de lui enlever son fils aîné s'il lui donnait
+cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveuglée par son intérêt, la
+reine Marie était-elle la seule à agir franchement parce qu'elle
+agissait dans ses intérêts.</p>
+
+<p>Le duc d'Orléans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de
+la s&oelig;ur duquel il était amoureux, et ne se souciait pas d'épouser la
+veuve de son frère, qui avait sept ans de plus que lui et le déplorable
+antécédent de Buckingham. La reine Anne, de son côté, détestait
+Monsieur, et, comme elle le détestait encore plus qu'elle ne le
+méprisait, elle ne se fiait pas à sa parole. Toutes promesses n'en
+furent pas moins échangées, et pour que l'on ne se doutât point de ce
+qui s'était passé dans ce cabinet, où d'ailleurs on ignorait la présence
+de la reine Anne, le bruit se répandit le lendemain que le duc d'Orléans
+n'était venu à Paris que pour signifier à sa mère la persistance de son
+amour pour la princesse de Mantoue et sa volonté bien arrêtée de
+profiter de l'absence de son frère pour l'épouser.</p>
+
+<p>Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, dès le lendemain de l'arrivée
+du duc, Marie de Médicis avait mandé près d'elle la jeune princesse et
+l'avait retenue au Louvre, où elle était à peu près prisonnière.</p>
+
+<p>De son côté, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition à ses
+plus vifs désirs, que tous les mécontents commencèrent à affluer chez
+lui, et qu'on lui donna à entendre que s'il voulait, en l'absence du
+roi, se déclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientôt un
+parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre
+Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre
+celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un
+instant que Gaston avait accepté les propositions qui lui avaient été
+faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal
+de Lyon, frère du duc de Richelieu, celui-là qui s'était si bravement
+conduit pendant la peste, étant venus ensemble faire une visite au duc
+d'Orléans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et
+laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot,
+le cardinal de Lyon.</p>
+
+<p>Dès le lendemain de l'arrivée de Gaston à Paris, la reine-mère avait
+écrit à Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous,
+mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions
+faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien
+entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de
+Gonzague.</p>
+
+<p>Louis, qui était déjà à Troyes, annonça, au reçu de la lettre de Marie
+de Médicis, qu'il revenait à Paris; mais à Fontainebleau, un courrier
+lui apprit que Gaston, à la nouvelle de son retour, était immédiatement
+parti pour sa maison de Limours.</p>
+
+<p>Trois jours après, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer
+son voyage, ferait ses pâques à Fontainebleau.</p>
+
+<p>Qui avait pu déterminer chez le roi cette nouvelle résolution? Nous
+allons le dire.</p>
+
+<p>Le soir où avait été tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mère,
+Gaston d'Orléans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de
+Fargis arrivant d'Espagne, où, comme nous l'avons dit, elle était allée
+pour soutenir le moral politique de son époux que l'on craignait de voir
+défaillir.</p>
+
+<p>La guerre décidée entre la France et le Piémont, il n'était plus besoin
+de ce renfort à Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne
+d'Autriche, fut rappelée à Paris.</p>
+
+<p>La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme
+l'ambassadrice mettait <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> un genou en terre pour lui baiser la main, elle
+la releva et la pressa contre son c&oelig;ur en l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu,
+pendant ma longue absence, des bonnes grâces de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, ma chère amie, dit la reine, votre absence m'a fait
+apprécier votre fidélité, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que
+ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive bien alors, et j'espère prouver à ma souveraine que, de loin
+comme de près, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons,
+qui rend ici nécessaire la présence de votre humble servante?</p>
+
+<p>La reine lui raconta le départ du roi, l'arrivée de Gaston et l'espèce
+de pacte qui en avait été la suite.</p>
+
+<p>&mdash;Et Votre Majesté se fie à son beau-frère? demanda Mme de Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de
+me faire attendre en endormant mes craintes.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi est-il donc plus mal?</p>
+
+<p>&mdash;Moralement, oui; physiquement, non!</p>
+
+<p>&mdash;Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? demanda la reine.</p>
+
+<p>Puis plus bas:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, ma chère, que les astrologues affirment que le roi n'ira
+point au-delà du signe de l'Ecrevisse!</p>
+
+<p>&mdash;Dame, dit la Fargis, j'ai proposé un moyen à Votre Majesté.</p>
+
+<p>La reine sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me
+rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous mieux vous en rapporter à la parole de cet homme qui jamais
+une fois n'a tenu sa parole.</p>
+
+<p>La reine garda un instant le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit-elle en cachant sa tête dans la poitrine de sa
+confidente, en supposant, ma chère Fargis, qu'avec la permission de mon
+confesseur j'acceptasse&mdash;oh! rien que d'y penser j'ai honte&mdash;en
+supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait
+qu'à la dernière extrémité, et jusque-là, ne pourrait-on en tenter
+d'autres?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre, chère maîtresse, à moi, dit madame de
+Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour
+de son cou et en fixant sur elle ses yeux étincelants comme des
+diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une légende de la
+cour de Henri II, laquelle a rapport à la reine Catherine de Médicis?</p>
+
+<p>&mdash;Dites, ma bien chère, fit la reine, en laissant aller sa tête avec un
+soupir sur l'épaule de la sirène, dont elle avait l'imprudence d'écouter
+la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la légende dit que la reine Catherine de Médicis, arrivée en
+France à l'âge de quatorze ans, et mariée aussitôt au jeune roi Henri
+II, fut, comme Votre Majesté, onze ans sans avoir d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis mariée, moi, depuis quatorze ans! dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre
+Majesté datent de 1616, mais que son mariage ne date en réalité que de
+1619.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit la reine; et à quoi tenait cette stérilité de la reine
+Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la même
+répugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est là pour
+en faire foi.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'avait point de répugnance pour les femmes, non; mais pour sa
+femme il en avait.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la
+répugnance, Fargis? demanda vivement la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Votre Majesté, ventre saint-gris, comme disait le roi son père,
+et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majesté ne fait
+point assez d'attention: il serait difficile!</p>
+
+<p>Puis regardant, du même &oelig;il qu'eût fait Sapho, la reine qui piquée par
+ce doute, s'était redressée:</p>
+
+<p>&mdash;Et où trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille
+bouche, de pareils cheveux et&mdash;passant la main sur le cou cambré de la
+reine&mdash;une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous êtes
+belle de toutes les beautés; mais par malheur pour elle, Catherine de
+Médicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: née d'un père et
+d'une mère morts de cette méchante maladie qui régnait alors, elle avait
+la peau froide et visqueuse d'un serpent.</p>
+
+<p>&mdash;Que me dites-vous là? ma chère?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité. De sorte que, quand le jeune roi, habitué à cette peau
+blanche et satinée de Mme de Brézé, sentit se glisser à ses côtés ce
+cadavre vivant, il s'écria que ce n'était point une fleur du jardin
+Pitti qu'on lui avait envoyée, mais un ver du tombeau des Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Fargis tu me fais froid.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma belle reine, cette répugnance <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> du roi Henri pour sa femme,
+qui la surmonta? Celle qui avait intérêt à ce qu'elle cessât, cette même
+Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la
+puissance d'un autre duc d'Orléans ne valant pas beaucoup mieux que le
+nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Où veux-tu en arriver?</p>
+
+<p>&mdash;A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du
+dévouement de laquelle nous fussions sûres, cette femme, grâce aux
+sentiments religieux du roi, le ramènerait bientôt à Votre Majesté, et
+qu'alors...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce serait le duc d'Orléans qui serait sous notre dépendance,
+au lieu que ce fût nous qui fussions sous la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tête, le roi Henri
+II était un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il...</p>
+
+<p>La reine répondit par un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, continua-t-elle, où trouveras-tu une femme assez dévouée?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai, reprit Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Et plus belle que...</p>
+
+<p>La reine s'arrêta; emportée par un premier mouvement de doute ou de
+dépit:&mdash;et plus belle que <i>moi</i>? allait-elle dire.</p>
+
+<p>Fargis la comprit.</p>
+
+<p>&mdash;Plus belle que <i>vous</i>, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une
+autre beauté. Vous êtes la rose dans son splendide épanouissement, vous,
+madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout
+on ne l'appelle que l'<i>Aurore</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison?</p>
+
+<p>&mdash;D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la
+gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mère, la fille de M.
+de Hautefort.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que cette demoiselle me serait dévouée?</p>
+
+<p>&mdash;Elle donnerait sa vie pour Votre Majesté et, ajouta-elle en souriant,
+peut-être plus encore.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle donc prévenue du rôle qu'on veut lui faire jouer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle l'accepte avec résignation!</p>
+
+<p>&mdash;Avec enthousiasme. L'intérêt de l'Eglise, madame! Nous avons pour vous
+son confesseur, qui la comparera à Judith sauvant Béthulie et le médecin
+du roi...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a à faire là-dedans Bouvard?</p>
+
+<p>&mdash;Il persuadera au roi votre époux qu'il n'est malade que de chasteté!</p>
+
+<p>&mdash;Un homme qu'il purge ou saigne deux cents fois par an; ce sera
+difficile!</p>
+
+<p>&mdash;Il s'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc arrangé?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne manque à tout cela que votre consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais faudrait-il au moins que je la visse, que je la connusse, que je
+l'interrogeasse, cette merveilleuse Aurore!</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, madame, elle est là!</p>
+
+<p>&mdash;Comment là?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le cabinet où était mademoiselle de Lautrec, que M. de Richelieu
+nous a enlevée juste au moment où le roi commençait à s'occuper d'elle.
+Mais il n'est plus là.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle, y est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>La reine regarda la Fargis d'un &oelig;il dans lequel ou pouvait remarquer
+une nuance d'irritation.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivée depuis ce soir, vous avez fait tout cela? lui dit-elle. En
+vérité, vous n'avez pas perdu de temps, ma mie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivée depuis trois jours, madame; mais je n'ai voulu voir
+Votre Majesté que lorsque tout serait prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et tout est prêt alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Mais si Votre Majesté veut recourir au premier moyen que
+je lui ai proposé, on peut abandonner celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, dit vivement la reine; faites entrer votre jeune
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Dites votre fidèle servante, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer.</p>
+
+<p>Mme de Fargis alla à la porte du fond et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Henriette, dit-elle; notre chère reine consent à recevoir vos
+hommages.</p>
+
+<p>La jeune fille laissa échapper un cri de joie et s'élança dans la
+chambre.</p>
+
+<p>La reine, en l'apercevant, jeta de son côté un cri d'admiration et
+d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;La trouvez-vous assez belle, madame? demanda la Fargis.</p>
+
+<p>&mdash;Trop peut-être! répondit la reine.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="ch73" id="ch73"></a>CHAPITRE XXIV.</h2>
+
+<h3>LE BILLET ET LES PINCETTES.</h3>
+
+<p>Et, en effet, Mlle Henriette de Hautefort était merveilleusement belle.
+C'était une blonde du Midi que, pour son teint rose et ses cheveux
+rutilants, comme l'avait dit Mme de Fargis, on l'appelait l'<i>Aurore</i>.</p>
+
+<p>C'était Vaultier qui l'avait découverte dans un voyage en Périgord, et
+alors en ayant conçu <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> la possibilité par ces soins d'un jour que le roi
+avait donnés à Mlle de Lautrec, il avait eu l'idée de rendre
+sérieusement amoureux ce malade saigné à blanc, ce roi fantôme.</p>
+
+<p>Il avait tout arrangé d'avance, s'était assuré qu'aucun parent, aucun
+amant, aucun ami ne s'opposerait au dévouement de la jeune fille; mais
+sur le conseil de la reine Marie, il avait attendu le retour de Mme de
+Fargis, pensant qu'il n'y avait qu'elle qui pût présenter à la reine
+cette tasse d'absinthe en la frottant de miel.</p>
+
+<p>On a vu de quelle manière la reine l'avait avalée.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'elle vit la belle jeune fille se jeter à ses pieds les bras
+tendus, en s'écriant:</p>
+
+<p>«Tout, tout pour vous, ma reine!» elle vit bien que cette fraîche
+beauté, que cette douce voix, ne pouvait mentir, et elle la releva avec
+bienveillance.</p>
+
+<p>Dans la même soirée, tout fut arrêté. Mlle de Hautefort tâcherait de se
+faire aimer du roi et, une fois aimée, userait de toute l'influence que
+lui donnerait l'amour du roi, pour le ramener à la reine, et lui faire
+renvoyer le cardinal de Richelieu.</p>
+
+<p>Il ne s'agissait que de faire apparaître la belle dévouée dans des
+conditions de mise en scène qui ravîssent Louis XIII.</p>
+
+<p>Les reines annoncèrent que le roi étant à Fontainebleau, elles y iraient
+faire leurs pâques avec lui.</p>
+
+<p>Et, en effet, elles arrivèrent la veille du dimanche des Rameaux.</p>
+
+<p>Le lendemain, le roi entendit la messe dans la chapelle du château, où
+tout le monde était appelé à entendre la messe avec Sa Majesté. A
+quelques pas de lui, éclairée par un rayon de soleil, à travers des
+vitraux peints qui lui faisaient une auréole d'or et de pourpre, était
+une jeune fille à genoux sur la dalle nue.</p>
+
+<p>Lui, le roi, avait les genoux moelleusement posés sur un coussin à
+glands d'or.</p>
+
+<p>Son instinct de chevalier se réveilla. Il eut honte d'avoir un carreau
+sous les genoux, tandis que cette belle jeune fille n'en avait pas. Il
+appela un page et lui fit porter le sien.</p>
+
+<p>Mlle de Hautefort rougit; mais ne se jugeant pas digne d'appuyer ses
+genoux sur le coussin où le roi avait appuyé les siens, elle se leva,
+salua Sa Majesté, mais déposa respectueusement le coussin sur sa chaise,
+et tout cela avec un grand air et cette noblesse virginale et hardie des
+femmes du midi.</p>
+
+<p>Cette grâce toucha le roi; une fois déjà, dans sa vie, il avait été
+pris à l'improviste, mais avec moins de raisons de l'être, ce qui n'en
+explique que mieux l'impression que, sur cet homme inexplicable,
+produisit Mlle de Hautefort. Dans je ne sais quel voyage, il avait, dans
+une petite ville, accepté un bal; vers la fin de la soirée, une des
+danseuses nommée Catin Gau, monta sur un siège pour prendre avec ses
+doigts, dans un chandelier de bois, non pas un bout de bougie, mais un
+bout de chandelle de suif. Le roi, lorsqu'on le raillait sur son
+éloignement pour les femmes, racontait toujours cette aventure, disant
+que l'héroïne de cette courte aventure avait fait cela de si bonne
+grâce, qu'il en était devenu amoureux et, en partant pour la ville, lui
+avait fait donner trente mille livres pour sa vertu.</p>
+
+<p>Seulement, il ne disait pas si cette vertu avait été attaquée par lui et
+s'était défendue de manière à gagner les trente mille livres.</p>
+
+<p>Le roi fut donc pris non moins subitement par la belle Henriette de
+Hautefort qu'il l'avait été par la vertueuse Catin Gau! A peine rentré
+au château, il s'informa quelle était la ravissante personne qu'il avait
+vue à l'église, et il apprit que c'était la petite-fille d'une madame de
+Flotte, qui était entrée la veille chez reine Marie de Médicis comme
+gouvernante de ses filles.</p>
+
+<p>Et dès le jour même, au grand étonnement de tout le monde et à la grande
+satisfaction des intéressés, il s'était fait un changement complet dans
+les façons du roi. Au lieu de se tenir enfermé dans sa chambre la plus
+sombre, comme il faisait depuis plus d'un mois au Louvre et depuis plus
+de huit jours à Fontainebleau, il était sorti en voiture, s'était
+promené dans les endroits les plus fréquentés du parc, comme s'il y eût
+cherché quelqu'un, et le soir, il était venu chez les reines, ce qu'il
+n'avait point fait depuis le départ de Mlle de Lautrec, avait passé la
+soirée à causer avec la belle Henriette, s'était informé si elle y
+serait le lendemain. Le lendemain, sur sa réponse affirmative, il avait
+expédié un courrier à Bois-Robert afin qu'il vînt en toute hâte le
+rejoindre à Fontainebleau.</p>
+
+<p>Bois-Robert accourut tout étonné de cette marque de faveur, à laquelle
+il se fût parfaitement attendu de la part de Richelieu, mais non de
+celle du roi. Mais son étonnement fut bien plus grand encore lorsque,
+conduisant Bois-Robert dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui montra
+Mlle de Hautefort qui se promenait sur la terrasse et lui dit qu'il lui
+fallait des vers pour cette belle personne-là.</p>
+
+<p>Tout étonné qu'il fût, Bois-Robert ne se le fit point redire deux fois.
+Il loua fort la beauté <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> de Mlle de Hautefort et, apprenant qu'on l'avait
+surnommée l'Aurore, déclara qu'il eût beau chercher, il n'eût pu trouver
+un nom qui convînt mieux à cette matinale beauté.</p>
+
+<p>Le nom lui fournit, au reste, le sujet de ses vers.</p>
+
+<p>Louis XIII, sous le nom d'Apollon, Apollon était le dieu de la lyre, et
+Louis XIII, on le sait, faisait et même composait de la musique, Louis
+XIII, sous le nom d'Apollon, suppliait l'Aurore de ne point se lever si
+matin et de ne pas s'évanouir si vite. Depuis le commencement du monde,
+amoureux d'elle, il la poursuivait sur un char attelé de quatre chevaux,
+sans jamais pouvoir l'atteindre, la voyant disparaître au moment où il
+étendait la main pour la saisir.</p>
+
+<p>Le roi prit les vers les lut et les approuva sauf un point.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont bien, le Bois, dit-il, mais il faudrait supprimer le mot
+<i>désirs</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, Majesté? demanda Bois-Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, parce que je ne désire rien.</p>
+
+<p>A ceci il n'y avait rien à répondre. Bois-Robert supprima les <i>désirs</i>,
+et tout fut dit.</p>
+
+<p>Quant au roi, il fit de la musique sur les paroles de Bois-Robert, et
+musique et paroles furent exécutées et chantées par ses deux musiciens
+attitrés, Moulinier et de Justin, qui, cette fois, vu la solennité,
+mirent leur costume complet.</p>
+
+<p>Les deux reines et particulièrement Anne d'Autriche applaudirent fort la
+poésie de Bois-Robert et la musique du roi.</p>
+
+<p>Louis XIII fit ses pâques; son confesseur, Suffren, mis au courant de la
+situation, alla au-devant des scrupules de Sa Majesté, lui citant les
+exemples des patriarches qui avaient été infidèles à leurs femmes sans
+attirer la colère du seigneur; mais le roi répondit qu'il n'y avait avec
+lui rien à craindre de pareil, et qu'il aimait mademoiselle de Hautefort
+sans mauvaises pensées.</p>
+
+<p>Ce n'était point l'affaire de la cabale Fargis et compagnie; c'étaient,
+au contraire, les mauvaises pensées qu'elle voulait; mais avec une
+imagination aussi vive que celle de la Fargis, on ne perdait point
+l'espoir de les lui inspirer.</p>
+
+<p>En effet, les Pâques finies, et l'on attendit avec une certaine
+inquiétude cette époque, Louis XIII ne parla pas de continuer son
+voyage; au contraire, il ordonna des chasses et des fêtes; mais aux
+chasses comme aux fêtes, tout en s'occupant exclusivement de Mlle de
+Hautefort, il resta parfaitement respectueux vis-à-vis d'elle.</p>
+
+<p>Restait une espérance, c'était de rendre le roi jaloux.</p>
+
+<p>Il y avait de par le monde un certain M. d'Ecqueville Vassé, dont la
+famille descendait du président Hennequin. Quelques projets de mariage,
+mais sans engagement aucun de part et d'autre, avaient été échangés
+entre lui et Mlle de Hautefort, mais il était de la cour. Il était venu
+à Fontainebleau et s'était fait inviter avec autant plus de facilité que
+Mme de Fargis avait jeté les yeux sur lui pour en faire un instrument de
+jalousie. Et, en effet, M. d'Ecqueville avait voulu reprendre son
+ancienne position du prétendant, malgré cette cour bizarre que le roi
+faisait à sa prétendue.</p>
+
+<p>Mais Louis XIII avait fait les gros yeux, avait interrogé Mlle de
+Hautefort et avait appris les quelques paroles en l'air échangées entre
+les deux familles.</p>
+
+<p>Louis XIII était devenu jaloux, et jaloux d'une femme!</p>
+
+<p>Les deux reines et Mme de Fargis se réunirent.</p>
+
+<p>Il s'agissait de trouver un moyen d'exploiter cette jalousie.</p>
+
+<p>Ce fut Mme de Fargis qui l'indiqua.</p>
+
+<p>Le soir, la petite naine Gretchen, que le roi ne pouvait pas sentir,
+remettrait à Mlle de Hautefort, assez maladroitement et pour que le roi
+s'en aperçût, un billet cacheté en poulet.</p>
+
+<p>Le roi voudrait savoir de qui était le billet.</p>
+
+<p>Le reste regardait la reine et Mlle de Hautefort.</p>
+
+<p>Le soir, il y avait petit cercle chez Sa Majesté la reine Anne.</p>
+
+<p>Le roi était assis près de Mlle de Hautefort, faisant des paysages en
+papier découpé.</p>
+
+<p>Mlle de Hautefort était en grande toilette; la reine avait voulu
+l'habiller elle-même; elle portait une robe de satin blanc très
+décolletée; ses bras plus blancs que sa robe, ses épaules éblouissantes
+attiraient les lèvres plus invinciblement que l'aimant n'attire le fer.</p>
+
+<p>Le roi, de temps en temps, regardait ces bras, et ces épaules, voilà
+tout.</p>
+
+<p>Fargis les dévorait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah Sire, murmura-t-elle à l'oreille du roi, si j'étais homme.</p>
+
+<p>Louis XIII fronça le sourcil.</p>
+
+<p>Anne d'Autriche, tout en jouant avec la garniture de la robe, découvrait
+encore cette belle statue de marbre rose.</p>
+
+<p>En ce moment, la petite Gretchen se glissa à quatre pattes entre les
+jambes du roi. Louis <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> crut que c'était <i>Grisette</i>, sa chienne favorite,
+et l'écarta du pied.</p>
+
+<p>La naine poussa un cri comme si le roi lui eût marché sur la main.</p>
+
+<p>Sa Majesté se leva; Gretchen profita de ce moment pour glisser aussi
+maladroitement que la chose lui avait été recommandée le billet dans la
+main de Mlle de Hautefort.</p>
+
+<p>Le roi ne perdit rien de ce manège.</p>
+
+<p>L'idée de la comédie qu'elle jouait fit rougir la jeune fille, ce qui
+servit à merveille les intentions des conspiratrices.</p>
+
+<p>Le roi vit le billet passer des mains de la naine dans la main de
+Henriette, et de la main de Henriette dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;La naine vous a remis un billet? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, Sire?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>Il se fit un petit silence.</p>
+
+<p>&mdash;De qui? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, dit Mlle de Hautefort.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez-le, vous le saurez.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, Sire!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi plus tard?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne suis pas pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi je le suis.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit Mlle de Hautefort, il me semble, Sire, que je suis
+bien libre de recevoir des billets de qui je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, non?</p>
+
+<p>&mdash;Attendu...</p>
+
+<p>&mdash;Attendu quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Attendu...... attendu...... que je vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! vous m'aimez! dit Mlle de Hautefort en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que dira Sa Majesté la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté la reine prétend que je n'aime personne; elle aura la
+preuve que j'aime quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Sire! dit la reine, et à votre place, je voudrais savoir qui
+écrit à cette fille, et ce qu'on lui écrit.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis désespérée, dit Mlle de Hautefort en se levant, mais le roi
+ne le saura point.</p>
+
+<p>Et elle se leva.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons, dit le roi.</p>
+
+<p>Et il se leva à son tour.</p>
+
+<p>Mlle de Hautefort fit un bond de côté, le roi fit un mouvement pour la
+saisir. La porte du boudoir de la reine se trouvait derrière elle, elle
+s'y enfuit.</p>
+
+<p>Louis XIII l'y suivit.</p>
+
+<p>La reine suivit le roi en l'excitant.</p>
+
+<p>&mdash;Gare à tes poches, Hautefort, dit la reine.</p>
+
+<p>Et, en effet, le roi étendit les deux bras, avec l'intention visible de
+fouiller la jeune fille.</p>
+
+<p>Mais elle, connaissant la chasteté du roi tira le billet de sa poche,
+et, le mettant dans sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;Venez le prendre là, Sire, dit-elle.</p>
+
+<p>Et avec l'impudeur de l'innocence, elle avança son sein à moitié nu vers
+le roi.</p>
+
+<p>Le roi hésita; les bras lui tombèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais prenez donc, sire, prenez donc cria la reine en riant de toutes
+ses forces de l'embarras de son mari.</p>
+
+<p>Et pour ôter toute défense à la jeune fille elle lui saisit les deux
+mains et les amena derrière le dos de Mlle de Hautefort en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais prenez donc, prenez donc, Sire.</p>
+
+<p>Louis regarda tout autour de lui, vit dans un sucrier des pincettes
+d'argent, les prit, et chastement, sans contact de son délicat asile,
+enleva la lettre.</p>
+
+<p>La reine, qui ne s'attendait point à ce dénouement, lâcha les mains de
+Mlle de Hautefort en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois décidément que nous n'avons d'autre ressource que celle
+proposée par Fargis.</p>
+
+<p>La lettre était de la mère de Mlle de Hautefort.</p>
+
+<p>Le roi la lut et tout honteux la lui rendit.</p>
+
+<p>Puis, tous trois rentrèrent dans le salon avec des sentiments bien
+différents.</p>
+
+<p>La reine causait avec un officier qui arrivait de l'armée et qui
+apportait, disait-il, les nouvelles les plus importantes au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Moret! murmura la reine en reconnaissant le jeune homme
+qu'elle avait vu deux ou trois fois seulement, mais dont Mme de Fargis
+lui avait tant parlé. En vérité, il est très beau!</p>
+
+<p>Puis, plus bas, avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Il ressemble au duc de Buckingham, dit-elle.</p>
+
+<p>S'en apercevait-elle seulement alors, ou lui plaisait-il de trouver une
+ressemblance entre le messager de Richelieu et l'ancien ambassadeur du
+roi d'Angleterre?</p>
+
+<p class="center2">FIN.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<h4>PREMIER VOLUME.</h4>
+
+<table summary="table_des_chapitres_volume_1" border="0" cellspacing="0">
+ <colgroup span="3">
+ <col width="50" />
+ <col width="605" />
+ <col width="15" />
+ </colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">CHAPITRE.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdrtop">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Ier.</td>
+ <td class="tdltop">L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch1">1</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">II.</td>
+ <td class="tdltop">CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE ÉTIENNE
+ LATIL.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch2">5</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">III.</td>
+ <td class="tdltop">OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU
+ PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch3">8</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">IV.</td>
+ <td class="tdltop">L'HOTEL DE RAMBOUILLET.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch4">10</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">V.</td>
+ <td class="tdltop">CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE
+ DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch5">13</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VI.</td>
+ <td class="tdltop">MARINA ET JAQUELINO.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch6">19</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VII.</td>
+ <td class="tdltop">ESCALIERS ET CORRIDORS.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch7">23</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VIII.</td>
+ <td class="tdltop">SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch8">27</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">IX.</td>
+ <td class="tdltop">CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE
+ APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch9">32</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">X.</td>
+ <td class="tdltop">LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT
+ SEUL.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch10">34</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XI.</td>
+ <td class="tdltop">LE SPHINX ROUGE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch11">38</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XII.</td>
+ <td class="tdltop">L'ÉMINENCE GRISE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch12">43</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIII.</td>
+ <td class="tdltop">OU M<sup>me</sup> CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch13">47</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIV.</td>
+ <td class="tdltop">OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch14">52</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h4>DEUXIÈME VOLUME.</h4>
+
+<table summary="table_des_chapitres_volume_2" border="0" cellspacing="0">
+<colgroup span="3">
+ <col width="50" />
+ <col width="605" />
+ <col width="15" />
+</colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">CHAPITRE.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdrtop">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Ier.</td>
+ <td class="tdltop">ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch15">55</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">II.</td>
+ <td class="tdltop">MARIE DE GONZAGUE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch16">60</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">III.</td>
+ <td class="tdltop">LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch17">63</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">IV.</td>
+ <td class="tdltop">ISABELLE ET MARINA.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch18">67</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">V.</td>
+ <td class="tdltop">OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX,
+ JOUE SON PETIT ROLE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch19">69</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VI.</td>
+ <td class="tdltop">EVE ET LE SERPENT.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch20">72</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VII.</td>
+ <td class="tdltop">OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET
+ QU'IL A DONNÉ A SOUSCARRIÈRES.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch21">75</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VIII.</td>
+ <td class="tdltop">L'IN PACE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch22">81</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">IX.</td>
+ <td class="tdltop">LE RÉCIT.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch23">86</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">X.</td>
+ <td class="tdltop">MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch24">91</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XI.</td>
+ <td class="tdltop">LES DEUX AIGLES.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch25">96</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XII.</td>
+ <td class="tdltop">LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch26">100</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIII.</td>
+ <td class="tdltop">LA DEMOISELLE DE GOURNAY.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch27">105</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIV.</td>
+ <td class="tdltop">LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch28">108</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h4>TROISIÈME VOLUME.</h4>
+
+<table summary="table_des_chapitres_volume_3" border="0" cellspacing="0">
+<colgroup span="3">
+ <col width="50" />
+ <col width="605" />
+ <col width="15" />
+</colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">CHAPITRE.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdrtop">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Ier.</td>
+ <td class="tdltop">LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch29">112</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">II.</td>
+ <td class="tdltop">PENDANT QUE LE ROI LARDE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch30">117</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">III.</td>
+ <td class="tdltop">LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch31">119</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">IV.</td>
+ <td class="tdltop">LES CONSEILS DE L'ANGELY.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch32">124</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">V.</td>
+ <td class="tdltop">LA CONFESSION.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch33">128</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VI.</td>
+ <td class="tdltop">OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE
+ COMÉDIE SANS LE SECOURS DE SES COLLABORATEURS.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch34">132</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VII.</td>
+ <td class="tdltop">LE CONSEIL.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch35">137</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VIII.</td>
+ <td class="tdltop">LE MOYEN DE VAUTHIER.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch36">142</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">IX.</td>
+ <td class="tdltop">LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERÇU.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch37">144</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">X.</td>
+ <td class="tdltop">LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch38">147</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XI.</td>
+ <td class="tdltop">LES OISEAUX DE PROIE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch39">150</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XII.</td>
+ <td class="tdltop">LE ROI RÈGNE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch40">154</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIII.</td>
+ <td class="tdltop">LES AMBASSADEURS.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch41">161</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIV.</td>
+ <td class="tdltop">LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch42">168</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XV.</td>
+ <td class="tdltop">TU QUOQUE, BARADAS!</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch43">172</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XVI.</td>
+ <td class="tdltop">COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE,
+ ETIENNE LATIL ET LE MARQUIS DE PISANI EURENT
+ LA CHANCE DE SE RENCONTRER.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch44">178</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XVII.</td>
+ <td class="tdltop">LE CARDINAL A CHAILLOT.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch45">181</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XVIII.</td>
+ <td class="tdltop">MIRAME.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch46">184</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIX.</td>
+ <td class="tdltop">LES NOUVELLES DE LA COUR.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch47">188</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XX.</td>
+ <td class="tdltop">POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS
+ VÊTU DE NOIR.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch48">190</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XXI.</td>
+ <td class="tdltop">OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch49">193</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h4>QUATRIÈME VOLUME.</h4>
+
+<table summary="table_des_chapitres_volume_4" border="0" cellspacing="0">
+<colgroup span="3">
+ <col width="50" />
+ <col width="605" />
+ <col width="15" />
+</colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">CHAPITRE.</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdrtop">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Ier.</td>
+ <td class="tdltop">L'AVALANCHE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch50">196</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">II.</td>
+ <td class="tdltop">GUILLAUME COUTET.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch51">199</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">III.</td>
+ <td class="tdltop">MARIE COUTET.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch52">202</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">IV.</td>
+ <td class="tdltop">POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX
+ FORTIFICATIONS DU PAS DE SUZE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch53">204</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">V.</td>
+ <td class="tdltop">UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch54">206</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VI.</td>
+ <td class="tdltop">LES AMES ET LES ÉTOILES.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch55">209</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VII.</td>
+ <td class="tdltop">LE PONT DE GIACON.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch56">211</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">VIII.</td>
+ <td class="tdltop">LE SERMENT.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch57">214</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">IX.</td>
+ <td class="tdltop">LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch58">216</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">X.</td>
+ <td class="tdltop">OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch59">219</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XI.</td>
+ <td class="tdltop">OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT
+ IL AVAIT BESOIN.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch60">222</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XII.</td>
+ <td class="tdltop">LE PAS DE SUZE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch61">224</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIII.</td>
+ <td class="tdltop">OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR
+ D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA LA CORDE AU COU.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch62">227</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIV.</td>
+ <td class="tdltop">LA PLUME BLANCHE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch63">229</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XV.</td>
+ <td class="tdltop">CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU
+ DUC DE SAVOIE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch64">232</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XVI.</td>
+ <td class="tdltop">UN CHAPITRE D'HISTOIRE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch65">235</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XVII.</td>
+ <td class="tdltop">DEUX ANCIENS AMANTS.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch66">243</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XVIII.</td>
+ <td class="tdltop">LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch67">245</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XIX.</td>
+ <td class="tdltop">BUISSON CREUX.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch68">248</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XX.</td>
+ <td class="tdltop">OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER
+ UN MULET ET UN MILLION DANS LE FORT DE PIGNEROL.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch69">251</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XXI.</td>
+ <td class="tdltop">LE FRÈRE DE LAIT.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch70">253</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XXII.</td>
+ <td class="tdltop">L'AIGLE ET LE RENARD.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch71">256</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XXIII.</td>
+ <td class="tdltop">L'AURORE.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch72">260</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">XXIV.</td>
+ <td class="tdltop">LE BILLET ET LES PINCETTES.</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch73">263</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3 class="note">Au lecteur</h3>
+
+<p>Les erreurs évidentes de typographie ont été corrigées.</p>
+
+<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+mineures.</p>
+
+<p>Une table des matières a été rajoutée à la fin du texte.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MORET ***
+
+***** This file should be named 37771-h.htm or 37771-h.zip *****
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+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+1.F.
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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