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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:08:47 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le comte de Moret + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: October 17, 2011 [EBook #37771] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MORET *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/American Libraries.) + + + + + + + + + + Au lecteur, + + Les erreurs évidentes de typographie ont été corrigées. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + Une table des chapitres a été rajoutée à la fin du texte. + + + + + Bibliothèque du Messager Franco-Américain + + + LE COMTE DE MORET + + ROMAN INÉDIT + + PAR + + ALEXANDRE DUMAS + + + New-York + H. DE MAREIL, ÉDITEUR + 51 LIBERTY STREET + + 1866 + + + + +PREMIER VOLUME. + +CHAPITRE Ier. + +L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE. + + +Le voyageur qui, pour ses affaires ou pour son plaisir, venait, vers la +fin de l'an de grâce 1628, passer quelques jours dans la capitale du +royaume des Lys, comme on disait poétiquement à cette époque, pouvait +avec certitude s'arrêter, recommandé ou non, à l'hôtellerie de _la Barbe +Peinte_, située rue de _l'Homme-Armé_; il était sûr d'y trouver, chez +maître Soleil, bon visage, bonne table et bon gîte. + +Il n'y avait point à s'y tromper d'ailleurs; à part un ignoble cabaret +qui faisait le coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et qui, +remontant au plus obscur moyen-âge, avait, par son enseigne, +représentant un homme armé, donné son nom à cette ruelle, qui ne compte +encore aujourd'hui que cinq numéros impairs et quatre numéros pairs, +l'hôtellerie dans laquelle nous allons introduire nos lecteurs tenait +une place trop importante, et attirait les chalands par une trop +majestueuse inscription pour qu'un voyageur, quel qu'il fût, eût l'idée +d'aller plus loin, une fois qu'il était arrivé en face d'elle. + +En effet, outre le carré de fer-blanc, orné de découpures à jour, qui +grinçait au moindre vent, au bout d'une tringle terminée par un +croissant doré, carré de fer-blanc qui représentait le Grand-Turc, orné +d'une barbe du ponceau le plus éclatant, ce qui justifiait ce nom +étrange de l'_hôtellerie de la Barbe Peinte_, on pouvait, sur la façade +de la maison et au-dessus de la porte d'entrée, lire le rébus suivant: + +[Illustration] + +Ce qui signifiait, en adjoignant l'enseigne à l'inscription, et en ne +faisant qu'un des deux: + + A LA BARBE PEINTE + + SOLEIL + + LOGE A PIED ET A CHEVAL. + +L'enseigne de la _Barbe Peinte_ pouvait rivaliser d'ancienneté avec +celle de l'_Homme-Armé_, mais nous devons avouer en notre qualité de +romancier, qui nous impose, à l'endroit de la vérité, des devoirs +auxquels ne s'astreignent pas toujours les historiens, que l'inscription +était toute moderne. + +Il y avait deux ans à peine que l'ancien aubergiste, avantageusement +connu sous les noms et prénoms de: Claude-Cyprien Mélangeois,--avait, +pour la somme de mille pistoles, cédé son établissement à maître +Blaise-Guillaume Soleil, son nouveau propriétaire; or, ce nouveau +propriétaire, sans respect pour les droits séculaires des hirondelles, +qui faisaient leurs nids à l'extérieur, et des araignées qui tissaient +leurs toiles à l'intérieur, avait, à peine l'acte de vente passé, appelé +les peintres et les tapissiers, fait gratter la façade, fait meubler les +chambres de son hôtellerie et fait tracer enfin, aux regards éblouis de +ses voisins, qui se demandaient où maître Soleil pouvait prendre tout +l'argent qu'il dépensait, le pompeux rébus que nous avons eu l'honneur +d'expliquer plus haut à nos lecteurs, non point, Dieu nous en garde, par +doute de leur intelligence, mais par le désir, tout égoïste, de ne pas +les voir, pour faire une recherche dont nous pouvions leur épargner la +peine, s'arrêter inutilement au commencement de notre récit. + +Les vieilles femmes de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la +rue des Blancs-Manteaux avaient d'abord, en vertu des qualités +sibyllines qu'elles devaient à leur âge avancé, prédit, en hochant la +tête de droite à gauche, que tous ces embellissements porteraient +malheur à la maison, dont l'achalandage tenait justement à son aspect +connu depuis des siècles. Mais à leur grand dépit, et au suprême +étonnement de ceux qui les prenaient pour oracles, la prédiction funeste +ne s'était point réalisée, et tout au contraire l'établissement avait +prospéré, grâce à une clientèle aussi nouvelle qu'inconnue, laquelle, +sans faire tort à l'ancienne, avait augmenté, et nous dirons même doublé +les recettes que l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ faisait, du temps où +les hirondelles bâtissaient tranquillement leurs nids aux coins des +fenêtres, et où les araignées tissaient non moins tranquillement leur +toile aux angles des appartements. + +Mais, peu à peu, une certaine lueur s'était faite sur ce grand mystère: +le bruit avait circulé que Mme Marthe-Pélagie Soleil, personne fort +alerte, fort avenante, encore jeune et encore jolie, vu qu'elle avait +trente ans à peine, était la soeur de lait d'une des dames les plus +puissantes de la cour, laquelle dame avait, de ses deniers, ou de ceux +d'une autre dame, encore plus puissante qu'elle, avancé à maître Soleil +l'argent nécessaire à son établissement, et que c'était cette soeur de +lait qui recommandait l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ aux nobles +étrangers que l'on voyait depuis quelque temps circuler dans les rues, +jusque-là assez mal fréquentées, du quartier de la Verrerie et de la rue +Sainte-Avoye. + +Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans toutes ces rumeurs? +C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra. + +En tous cas, nous allons voir ce qui se passait dans une salle basse de +l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, le 5 décembre 1628, c'est-à-dire +quatre jours après le retour du cardinal de Richelieu de ce fameux siége +de La Rochelle, qui nous a fourni un des épisodes de notre roman des +_Trois Mousquetaires_, et cela vers quatre heures de l'après midi, heure +à laquelle, vu la hauteur des maisons et le rapprochement des murailles, +le crépuscule commençait et doit commencer encore à tomber dans la rue +de l'Homme-Armé. + +Cette salle basse était occupée momentanément par un seul personnage, +mais comme ce personnage était un habitué de la maison, il y faisait à +lui seul autant de bruit et y tenait autant de place que quatre buveurs +ordinaires. + +Il avait déjà vidé un pot de vin, et en était à la moitié du second, se +tenant couché sur trois chaises, s'amusant à déchiqueter, avec la +molette de ses éperons, la paille d'une quatrième, tandis que de la +pointe de sa dague, il dessinait en creux sur la table un jeu de marelle +en miniature. + +Sa rapière, dont la poignée était à la portée de sa main, s'allongeait +de sa hanche sur sa cuisse, et glissait comme une couleuvre entre ses +deux jambes croisées l'une sur l'autre. + +C'était un homme de 36 à 38 ans, dont on pouvait d'autant mieux voir le +visage, au dernier rayon de lumière qui filtrait par les étroits vitraux +losangés de plomb, donnant sur la rue, qu'il avait suspendu son feutre à +l'espagnolette de la fenêtre. Il avait les cheveux, les sourcils et la +moustache noirs, le teint hâlé des hommes du Midi, quelque chose de dur +dans le regard et de railleur sur la lèvre, qui, en se retroussant par +un mouvement facial, pareil à celui du tigre, laissait voir des dents +d'une blancheur éclatante. Son nez droit et son menton en saillie +indiquaient la volonté poussée jusqu'à l'entêtement, tandis que la +courbe inférieure de sa mâchoire accentuée à la manière de celle des +animaux féroces, indiquait ce courage irréfléchi dont il ne faut pas +savoir gré à celui qui le possède, puisqu'il n'est point chez lui le +résultat du libre arbitre, mais le simple produit d'instincts +carnassiers; enfin, tout le visage, assez beau, offrait le caractère +d'une franchise brutale, qui pouvait faire craindre, de la part du +porteur de cette physionomie, des accès de colère et de violence, mais +qui ne laissait pas même soupçonner des actes de duplicité, de ruse ou +de trahison. + +Quant à son costume, c'était celui des gentilshommes inférieurs de +l'époque, moitié civil, moitié militaire, avec le justaucorps de drap +ouvert aux manches, la chemise bouffant à la ceinture, les chausses +larges et les bottes de buffle abaissées au-dessous du genou. Tout cela +propre, mais sans luxe et empruntant une espèce d'élégance, à la +désinvolture de celui qui le portait. + +Ce fut sans doute pour ne pas éveiller dans son hôte un de ces accès de +colère ou de violence auxquels il paraissait se laisser aller avec une +trop grande facilité, que maître Soleil entra deux ou trois fois dans la +salle basse où il se trouvait, sans se permettre de faire la moindre +remontrance sur la double dévastation dans laquelle il paraissait +complétement absorbé, se contentant, au contraire, de lui sourire chaque +fois aussi agréablement que possible, ce qui était d'ailleurs facile au +brave hôtelier, dont le faciès était aussi placide que celui du buveur +était mobile et irritable. + +Cependant, à sa troisième ou quatrième apparition dans la salle, maître +Soleil ne put se retenir d'adresser la parole à son habitué. + +--Eh bien, mon gentilhomme, lui dit-il d'un ton de bienveillance +marquée, il me semble que depuis quelques jours il y a du chômage dans +les affaires; si cela continue, cette bonne Joyeuse--comme vous +l'appelez--et il montrait du doigt l'épée de celui auquel il adressait +la parole--court le risque de se rouiller au fourreau! + +--Oui, répondit le buveur de son ton goguenard, et cela t'inquiète pour +les dix ou douze pots de vin que je dois? + +--Oh! Jésus Dieu, mon gentilhomme, vous m'en devriez cinquante et même +cent que je n'en dormirais pas moins tranquillement, je vous le jure, +sur les deux oreilles! Non pas, je vous connais trop depuis dix-huit +mois que vous fréquentez la maison, pour que cette sotte idée me soit +jamais venue, que je dusse perdre un denier avec vous; mais, vous le +savez, dans tous les métiers, il y a des hauts et des bas; et le retour +de Son Eminence le cardinal-duc va nécessairement pendant quelques +semaines faire mettre les épées au clou. Je dis quelques semaines, car +le bruit court qu'il ne fait que toucher barre à Paris, et qu'il va +repartir avec le roi pour porter la guerre de l'autre côté des monts. +S'il en est ainsi, ce sera comme au temps du siége de La Rochelle: au +diable les édits! et les écus pleuvront de nouveau dans notre +escarcelle. + +--Eh bien! c'est justement là où tu fais fausse route, ami Soleil; car, +avant-hier soir et hier matin, j'ai travaillé comme d'habitude en tout +bien tout honneur; de plus, comme il n'est encore que quatre heures de +l'après-midi, j'espère bien trouver quelque bonne pratique avant que le +jour tombe tout à fait, et, tombât-il, comme dame Phoebé est dans son +plein, je compterais sur la nuit à défaut du jour. Quant aux écus qui te +préoccupent tant, non dans mon intérêt mais dans le tien, tu vois, ou +plutôt tu entends,--et le buveur fit harmonieusement résonner le contenu +de sa poche--qu'il y en a encore quelques-uns dans l'escarcelle, et que +le gousset n'est pas tout à fait si vide que tu le crois; donc, si je ne +règle pas mon compte _hic et nunc_, c'est tout simplement que je veux le +faire payer par le premier gentilhomme qui viendra réclamer mes bons +offices. Et peut-être bien--continua l'hôte insoucieux de maître Soleil, +en se penchant vers la fenêtre et en appuyant son front contre les +carreaux--peut-être bien celui qui m'acquittera envers toi, est-il +celui-là, justement, que je vois venir du côté de la rue +Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, le nez en l'air comme un homme qui +cherche l'enseigne de la _Barbe Peinte_. Justement, il l'a vu, et paraît +on ne peut plus satisfait! Eclipsez-vous donc, maître Soleil, et comme +il est évident que ce gentilhomme veut parler à moi, retournez à vos +lardoires et laissez les gens d'épée causer de leurs petites affaires. A +propos, éclairez; car dans dix minutes, il fera nuit comme dans un four, +et j'aime à voir l'air des gens avec qui je traite. + +Le buveur ne se trompait point, car, en même temps que son hôte, +empressé d'obéir aux ordres qu'il venait de recevoir de lui, +disparaissait par la porte de la cuisine, une ombre, interceptant un +reste de jour entrant du dehors, apparaissait sur le seuil de la porte +d'entrée. + +Le nouveau venu, avant de se hasarder par un jour si douteux par la +salle basse de l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, interrogea d'un regard +prudent ses ténébreuses profondeurs; voyant alors que cette salle était +occupée par un seul individu, et que cet individu était, selon toute +probabilité, celui qu'il cherchait, il remonta son manteau, à la hauteur +de sa bouche et de ses yeux, de façon à se cacher entièrement le visage, +et s'avança vers lui. + +Si l'homme au manteau craignait d'être reconnu, la précaution n'était +point inutile, car maître Soleil entra juste à ce moment, émanant la +lumière, comme l'astre dont il portait le nom, puisqu'il tenait de +chaque main une chandelle allumée, qu'il alla déposer dans deux +chandeliers de fer-blanc, accrochés à plat contre le mur. + +L'étranger le regarda faire avec une impatience qu'il ne se donna point +la peine de cacher. Il était évident qu'il eût préféré demeurer dans la +demi-obscurité où la salle se trouvait dès son arrivée, demi-obscurité +qui devait toujours aller en augmentant, à mesure que la nuit +tomberait. Cependant, il demeura silencieux, se contentant de suivre du +regard, à travers l'étroite ouverture de son manteau, les agissements de +maître Soleil, et ce ne fut que quand la porte par laquelle il était +entré se fut refermée sur sa sortie que, s'adressant au buveur qui ne +paraissait faire aucune attention à lui, il lui demanda, sans autre +préambule: + +--C'est vous qu'on appelle Etienne Latil, autrefois à M. d'Epernon, puis +capitaine dans les Flandres? + +Le buveur, qui était en train de porter son pot à sa bouche au moment où +la question lui fut faite, tourna, sans remuer la tête, son oeil vers +celui qui l'interpellait, et, comme la demande lui avait été adressée +d'un ton qui ne satisfaisait probablement pas la susceptibilité dont il +se piquait: + +--Eh bien! dit-il, quand ce serait moi, en effet, qui m'appelasse de ces +deux noms, en quoi cela peut-il vous intéresser? + +Et il acheva de rapprocher de ses lèvres le broc, un instant arrêté au +milieu de la route qu'il avait à parcourir. + +L'homme au manteau laissa au buveur tout le temps de donner à sa +dame-jeanne une accolade aussi tendre et aussi prolongée qu'il lui plut +de le faire, et, lorsque celui-ci eut reposé le pot, à peu près vide, +sur la table: + +--J'ai l'honneur de vous demander, lui dit-il avec une notable +différence dans l'accent, si vous êtes le chevalier Etienne Latil? + +--Ah! voilà qui est déjà mieux, fit, avec un mouvement de tête +approbateur, celui auquel s'adressait la question. + +--Alors, faites-moi la grâce de me répondre. + +--Eh bien! oui, mon gentilhomme, je suis Etienne Latil en personne. Que +lui voulez-vous, à ce pauvre Etienne? + +--Je veux lui proposer une bonne affaire. + +--Une bonne affaire! Ah! ah! + +--Mieux que bonne, excellente. + +--Pardon--interrompit celui qui venait de reconnaître que le prénom +d'Etienne et le nom de Latil s'appliquaient effectivement à lui;--mais, +avant d'aller plus loin, permettez que ma susceptibilité prenne modèle +sur la vôtre. A qui ai-je l'honneur de parler? + +--Peu vous importe mon nom, pourvu que mes paroles sonnent agréablement +à votre oreille? + +--Vous vous méprenez, mon gentilhomme, si vous croyez qu'à mon endroit +cette musique-là suffit; je suis cadet de famille, c'est vrai, mais je +suis de noblesse, et ceux qui vous ont adressé à moi ont dû vous dire +que je ne travaille ni pour le menu peuple ni pour la petite +bourgeoisie. Si vous avez maille à partir avec quelque artisan, votre +compère, ou quelque boutiquier, votre voisin, vous pouvez vous bâtonner +mutuellement, sans que je m'en mêle ou m'en soucie; je n'interviens pas +dans de pareils démêlés. + +--Je ne puis ni ne veux vous dire mon nom, maître Latil, mais je ne fais +aucune difficulté à ce que vous sachiez mon titre. Voici une bague qui +me sert de cachet et qui pourra vous renseigner, pour peu que vous ne +soyez point tout à fait ignare en blason, sur le rang que j'occupe dans +le monde. + +Et, tirant une bague de son doigt, il la passa au bravo, qui se +rapprocha de la fenêtre, et, jetant sur elle un regard, aux dernières +lueurs du jour: + +--Oh! oh!--dit-il--un onyx gravé comme on ne grave qu'à Florence! Vous +êtes Italien et marquis, mon gentilhomme; nous savons ce que veulent +dire la feuille de vigne et les trois perles; de plus, riche, ce qui ne +gâte jamais rien; la pierre seule, sans sa monture, vaut quarante +pistoles. + +--Cela vous suffit-il, et pouvons-nous causer maintenant? demanda +l'inconnu en reprenant sa bague, et en la passant à une main blanche, +longue et fine qu'il tira de son manteau, et que, de son autre main +gantée déjà, il s'empressa de reganter à son tour. + +--Oui, cela me suffit, et vous venez de faire vos preuves, monsieur le +marquis; mais auparavant, et comme arrhes du marché que nous allons +conclure, il serait galant à vous, quoique je ne vous en fasse point une +condition, de payer les dix ou douze pots de vin que je dois dans ce +cabaret; je suis un homme d'ordre, et s'il m'arrivait un accident, dans +une de mes expéditions, je serais désolé de laisser derrière moi une +dette, si petite qu'elle fût. + +--Qu'à cela ne tienne! + +--Et ce serait, continua le buveur, mettre le comble à votre galanterie, +les deux pots que j'ai devant moi sonnant le creux, d'en faire venir, +pour les remplacer, deux autres, avec lesquels nous nous gargariserons +la gorge, car j'ai le parler sec, et je trouve que les paroles mal +humectées écorchent la bouche d'où elles sortent. + +--Maître Soleil! cria l'inconnu en s'enfonçant d'un degré de plus dans +son manteau. + +Maître Soleil parut, comme s'il se fût trouvé derrière la porte, prêt à +obéir aux ordres qui lui seraient donnés. + +--Le compte de ce gentilhomme et deux pots de vin, du meilleur! + +L'aubergiste de la _Barbe Peinte_ disparut aussi rapidement que le fait +de nos jours, à travers une trappe anglaise, un clown du Cirque +olympique, et reparut presqu'aussitôt, tenant deux pots de vin qu'il +déposa, l'un à la proximité de l'inconnu, l'autre devant maître Etienne +Latil. + +--Voilà! dit-il; quant au compte, c'est une pistole, cinq sous, deux +deniers. + +--Voici un louis d'or de deux pistoles et demie--dit l'inconnu en jetant +sur la table la pièce annoncée;--puis, comme l'aubergiste portait la +main à sa poche, sans doute pour y chercher de la monnaie: + +--Inutile que tu me rendes, dit-il, tu porteras la différence à l'avoir +de monsieur. + +--A l'_avoir_--murmura le bravo--voilà un mot qui sent son marchand +d'une lieue! Il est vrai que ces Florentins sont tous marchands, et que +leurs ducs eux-mêmes font l'usure, ni plus ni moins que des juifs de +Francfort ou des Lombards de Milan; mais, comme le disait notre hôte, +les temps sont durs, et l'on ne peut pas toujours choisir ses clients. + +Pendant ce temps, maître Soleil se retirait, en faisant révérences sur +révérences, et en jetant sur son hôte, qui trouvait des seigneurs payant +si largement ses dettes, des regards de profonde admiration. + + + + +CHAPITRE II. + +CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE ÉTIENNE +LATIL. + + +L'inconnu suivit maître Soleil des yeux jusqu'à ce que la porte se fût +refermée sur lui, et alors, s'assurant qu'il était bien seul avec +Etienne Latil: + +--Et maintenant, dit-il, que vous savez n'avoir plus affaire à un +croquant, êtes-vous disposé, mon cher monsieur, à aider un cavalier +généreux à se débarrasser d'un rival qui l'importune? + +--On vient souvent me faire de pareilles offres, et rarement je les +refuse. Mais, avant d'aller plus loin, il me semble qu'il serait bon de +vous faire connaître mes prix. + +--Je les connais: deux pistoles pour servir de second dans un duel +ordinaire, vingt-cinq pistoles pour appeler directement, sous un +prétexte quelconque, quand la partie intéressée ne se bat pas, et cent +pistoles pour chercher une querelle, qui amène une rencontre immédiate, +avec une personne désignée, laquelle doit mourir sur place. + +--Mourir sur place--répéta le spadassin.--Si elle ne meurt pas, je rends +l'argent, nonobstant les blessures faites ou reçues. + +--Je sais cela, et que, non seulement vous êtes une fine lame, mais +encore un homme d'honneur. + +Etienne Latil s'inclina légèrement, et comme si l'on ne faisait que lui +rendre justice. En effet, il était homme d'honneur à sa façon. + +--Ainsi, continua l'inconnu, je puis compter sur vous? + +--Attendez! n'allons pas si vite en besogne. Puisque vous êtes Italien, +vous devez connaître le proverbe: _Che va piano va sano_. Allons +doucement pour aller sûrement. Avant tout, il faut connaître la nature +de l'affaire, l'homme dont il s'agit et à laquelle des trois catégories +appartient le traité que nous allons passer, lequel, je vous en +préviens, se fait toujours au comptant. Je suis trop vieux routier, vous +comprenez bien, pour agir à la légère. + +--Voilà les cent pistoles toutes comptées dans cette bourse, vous pouvez +vous assurer que la somme y est. + +Et l'inconnu jeta une bourse sur la table. + +Malgré le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point +et la regarda à peine. + +--Il paraît que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,--dit-il de ce ton +railleur, qui avait, nous l'avons dit, donné un pli particulier à sa +bouche--nous voulons la rencontre immédiate? + +--Suivie de mort, répondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance +qu'il eût sur lui-même, dominer le léger tremblement qui agita sa voix. + +--Alors, nous n'avons plus qu'à nous informer du nom, de l'état et des +habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume, +et c'est justement à cause de cela que j'ai besoin de connaître à fond +la personne à laquelle je m'adresserai. Tout dépend, vous le savez, ou +vous ne le savez pas, de la manière dont on engage le fer; or, on +n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement débarqué comme avec +un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de +M. le cardinal. Si, pas renseigné du tout, ou mal renseigné par vous, +j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce fût +votre rival qui me tuât, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne, +puis enfin vous êtes trop juste pour ne pas savoir que les risques +auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre même, et que ces +risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse plus haut. Le +moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est +d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux +humides et malsains, où les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger +que je me soigne à mes frais! Toutes ces considérations doivent entrer +en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'être votre second, et +si vous courriez les mêmes risques que moi, je serais plus coulant; mais +vous ne comptez pas dégainer, n'est-ce pas? poursuivit assez +dédaigneusement le spadassin. + +--Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi +de gentilhomme que j'en suis aux regrets. + +Cette réponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout à +la fois, si éloigné en même temps de toute faiblesse et de toute +forfanterie, que Latil commença de soupçonner qu'il s'était mépris et +qu'il conversait avec un homme qui, si chétive que fût sa mine, et si +mauvaise que fût son apparence, n'eût point eu, pour se venger, recours +à l'épée d'un autre, si de graves considérations n'eussent pas retenu la +sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commençait à +prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu'à la suite de +cette explication, il laissa négligemment tomber ces mots: + +--Quant à la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus +ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation +là-dessus. + +--Alors, achevons, dit maître Etienne, quel est votre ennemi? Quand et +comment faudra-t-il l'attaquer?--Mais, son nom d'abord? + +--Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous irons ce soir +ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'où il +sortira, vers deux heures après minuit, vous l'attendrez, et comme lui +seul pourra sortir à une heure si avancée de la nuit, une méprise est +impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous +pourrez le reconnaître facilement. + +Le spadassin secoua la tête, repoussa la bourse pleine d'or, avec +laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise: + +--Ce n'est point assez--dit-il--je vous l'ai dit et je vous le répète: +je veux savoir avant tout à qui j'ai affaire. + +L'inconnu laissa échapper un signe d'impatience. + +--En vérité!--dit-il,--vous poussez trop loin le scrupule, mon cher M. +Latil.--Votre futur adversaire ne saurait, en aucun cas, ni vous +compromettre, ni vous résister: c'est un enfant de vingt-trois ans à +peine, depuis huit jours seulement de retour à Paris, et que tout le +monde croit encore en Italie. D'ailleurs, vous le mettrez à terre avant +qu'il ait pu distinguer les traits de votre visage, que, pour plus +grande précaution, vous pouvez couvrir d'un masque. + +--Mais savez-vous, mon gentilhomme, dit Latil, en appuyant ses coudes +sur la table et sa tête sur ses poings; savez-vous que votre proposition +frise l'assassinat! + +L'inconnu resta muet; Latil, de son côté, secoua la tête, et, repoussant +la bourse tout à fait. + +--En ce cas--dit-il--il ne me convient guère d'être votre homme, et le +genre de besogne auquel vous voulez m'employer me va peu. + +--Est-ce au service de M. d'Epernon que vous avez pris tous ces +scrupules? mon bel ami, demanda l'inconnu. + +--Non, répondit Latil, car je suis justement sorti du service de M. +d'Epernon parce que je les avais. + +--Je vois cela; vous n'avez pu vous entendre avec les Simon! + +Les Simon étaient les tortureurs du vieux duc. + +--Les Simon! dit Latil avec un geste de suprême dédain, sont des +donneurs d'étrivières, tandis que moi je suis un donneur de coups +d'épée. + +--Allons! dit l'inconnu, je vois qu'il faut doubler la somme; soit, je +puis mettre deux cents pistoles à cette fantaisie. + +--Eh bien! non, cela ne me décidera point. Je ne travaille pas dans le +guet-apens. Vous trouverez des gens dont c'est la partie, vers +Saint-Pierre-aux-Boeufs, c'est là que les coupe-jarrets se tiennent +habituellement. Mais que vous importe, au surplus, que j'emploie ma +manière à moi, au lieu d'employer la vôtre, et que je le mène sur le +pré, pourvu que je vous en débarrasse. Ce que vous voulez, n'est-ce pas, +c'est ne plus le rencontrer sur votre chemin? Eh bien! du moment où vous +ne l'y rencontrerez plus, vous devez vous tenir pour satisfait. + +--Il n'acceptera point votre appel. + +--Ventrebleu! il serait bien dégoûté! Les Latil de Pompignac ne datent +pas des croisades comme les Rohan et les Montmorency, c'est vrai, mais +ils sont d'honnête noblesse, et, quoique cadet de famille, je me crois +aussi noble que mes aînés! + +--Il n'acceptera point, vous dis-je. + +--Alors je le bâtonnerai de telle manière qu'il n'osera plus jamais se +présenter devant la bonne compagnie. + +--On ne le bâtonne pas. + +--Oh! oh! c'est donc à M. le cardinal lui-même que vous en voulez? + +L'inconnu ne répondit point, mais tira de sa poche deux rouleaux de +louis de cent pistoles chacun, qu'il posa sur la table à côté de la +bourse, mais dans un mouvement qu'il fit, son chapeau se dérangea, et +Latil put voir que son étrange interlocuteur était bossu par derrière et +par devant. + +--Trois cents pistoles, dit le gentilhomme bossu, peuvent-elles calmer +vos scrupules et mettre fin à vos objections? + +Latil secoua la tête et poussa un soupir. + +--Vous avez des manières bien séduisantes, mon gentilhomme, dit-il, et +il est difficile de vous résister. En effet, il faudrait avoir le coeur +plus dur qu'une roche, sachant un seigneur tel que vous dans l'embarras, +pour ne pas chercher avec lui un moyen de l'en tirer. Cherchons donc, je +ne demande pas mieux. + +--Je n'en connais pas d'autres que celui-ci, répondit l'inconnu, et deux +autres rouleaux de la même essence et de la même longueur, vinrent +s'aligner près des deux premiers. Mais, ajouta l'inconnu, c'est la +limite de mon imagination, ou de mon pouvoir, je vous en préviens: +refusez ou acceptez. + +--Ah! tentateur! tentateur! murmura Latil, en attirant à lui la bourse +et les quatre rouleaux, vous me ferez déroger à mes principes et faillir +à mes habitudes! + +--Allons donc! dit le gentilhomme, j'étais bien sûr que nous finirions +par nous entendre. + +--Que voulez-vous? Vous avez des façons tellement persuasives, que l'on +n'y saurait résister. Voyons, convenons de nos faits: c'est dans la rue +de la Cerisaie, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Pour ce soir? + +--Si c'est possible. + +--Seulement, il faudra me le bien dépeindre pour que je ne m'y trompe pas. + +--Sans aucun doute. D'ailleurs, maintenant que vous êtes raisonnable, +que vous êtes bien à moi, que je vous ai acheté, que je vous ai payé. + +--Un instant, l'argent n'est pas encore dans ma poche. + +--Allez-vous faire des difficultés? + +--Non, mais poser des exceptions, _exceptis exipiendis_, comme nous +disions au collége de Libourne. + +--Voyons ces exceptions. + +--D'abord, ce n'est ni le roi ni M. le cardinal. + +--Ni l'un ni l'autre. + +--Ni un ami de M. le cardinal? + +--Non, ce serait plutôt un ennemi, au contraire. + +--Et qu'est-il au roi? + +--Indifférent, mais je dois le dire, fort agréable à la reine. + +--Je comprends, un amoureux de Sa Majesté. + +--Peut-être. La liste de tes exceptions est-elle épuisée? + +--Ma foi oui; pauvre reine! reprit Latil, en portant la main sur l'or, +et en s'apprêtant à le faire passer de la table dans sa poche, elle n'a +pas de chance, on vient de lui tuer le duc de Buckingham. + +--Et--interrompit le gentilhomme bossu qui sans doute voulait en finir +avec les hésitations de Latil, et qui aimait peut-être mieux qu'il +reculât dans l'auberge que sur le terrain, et voilà qu'on va lui tuer le +comte de Moret. + +Latil bondit sur sa chaise. + +--Ouais!--dit-il--le comte de Moret? + +--Le comte de Moret, répéta l'inconnu, vous ne l'avez pas nommé dans +votre exception, ce me semble? + +--Antoine de Bourbon?--insista Latil, en appuyant ses deux poings sur la +table. + +--Oui, Antoine de Bourbon. + +--Le fils de notre bon roi Henri? + +--Le bâtard, vous voulez dire. + +--Les bâtards sont les vrais fils des rois, attendu que les rois les +font, non point par devoir, mais par amour. Reprenez votre or, monsieur, +jamais je ne porterai la main sur un fils de la maison Royale. + +--Le fils de Jacqueline de Bueil n'est pas de la maison royale. + +--Mais le fils du roi Henri IV en est. + +Puis se levant, croisant les bras, et fixant un regard terrible sur +l'inconnu. + +--Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que j'étais là, quand on a tué le +père! + +--Vous? + +--Sur le marchepied de la voiture comme page de M. le duc d'Epernon; +l'assassin a été obligé de m'écarter de la main pour arriver jusqu'à +lui. Sans moi, peut-être se sauvait-il; c'est moi qui me suis cramponné +à son pourpoint quand il a voulu fuir, et, tenez, tenez! Latil montra +ses mains hachées de cicatrices, voici les traces des coups de couteau +qu'il m'a donnés pour me faire lâcher prise! Le sang du grand roi s'est +mêlé au mien, monsieur, et c'est à moi que vous venez proposer de +répandre celui de son fils! Je ne suis ni un Jacques Clément, ni un +Ravaillac, entendez-vous! Mais, vous... vous... vous êtes un +misérable!... Reprenez donc votre or, et déguerpissez vivement, ou je +vous cloue à la muraille comme une bête venimeuse! + +--Silence, sbire, dit l'inconnu en reculant d'un pas, ou je te fais +percer la langue et coudre les lèvres. + +--Ce n'est pas moi qui suis un sbire, c'est toi qui es un assassin, et +comme je ne suis pas de la police et que ce n'est point mon affaire de +t'arrêter, pour que tu n'ailles pas renouveler ton infâme proposition à +un autre qui l'accepterait peut-être, je vais anéantir à la fois et tes +machinations et ta vilaine personne crochue, et faire de ta méchante +carcasse, qui n'est bonne qu'à cela, un épouvantail à moineaux! En +garde! misérable!... + +Et, en prononçant ces dernières paroles, en manière à la fois de menace +et d'avis, Latil avait vivement tiré sa longue rapière du fourreau et en +avait allongé un coup vigoureux à son interlocuteur, comme suprême +argument de son inébranlable volonté de ne pas verser le sang. + +Mais celui que cette botte devait percer d'outre en outre et clouer en +effet à la muraille comme un coléoptère, si elle l'eût atteint, fit avec +une souplesse et une agilité que l'on n'eût pas dû attendre d'un homme +atteint d'une pareille infirmité, un bond en arrière, et, dégainant en +même temps, il retomba en garde devant Latil et se mit à lui fournir des +bottes si serrées et des feintes si rapides, que le spadassin jugea +qu'il fallait en appeler à tout ce qu'il avait de science, de prudence +et de sang froid; puis, comme s'il eût été charmé de rencontrer +inopinément et au moment où il s'y attendait le moins, un jeu qui +pouvait rivaliser avec le sien, il voulut faire durer la lutte par amour +de l'art, et se contenta de parer avec autant de précision qu'il eût pu +faire dans une académie d'armes, attendant que la fatigue ou quelque +faute de son antagoniste lui donnât le loisir de lui porter un de ces +coups de Jarnac qu'il connaissait si bien et qu'il plaçait si +avantageusement à l'occasion. + +Mais l'irascible bossu, moins patient que lui, et las de ne pas trouver +le plus petit jour où faire glisser son épée, se sentant d'ailleurs +pressé peut-être plus vivement qu'il l'eût voulu, voyant en outre que +Latil, pour lui couper la retraite, s'était placé entre la porte et lui, +se mit à crier tout à coup: + +--A moi, mes amis! à l'aide! au secours! on m'assassine! + +A peine le gentilhomme bossu avait-il fait cet appel, que trois hommes +qui s'étaient arrêtés, attendant leur quatrième compagnon derrière la +barrière de la rue de l'Homme-Armé, se précipitèrent dans la salle +basse, et attaquèrent le malheureux Latil, qui, se retournant pour leur +faire face, ne put parer la botte que lui porta, en se fendant jusqu'aux +épaules, son premier adversaire; et, comme en même temps un des +assaillants le frappait du côté opposé, il reçut à la fois deux +effroyables coups d'épée, dont l'un, entrant par la poitrine, lui +sortait par le dos, et dont l'autre, entrant par le dos, lui sortait par +la poitrine. + +Latil tomba tout d'une pièce sur le carreau. + + + + +CHAPITRE III. + +OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU +PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT. + + +Quelques instants après qu'Etienne Latil, laissant tomber son épée, +s'était affaissé sur lui-même, rendant le sang par ses deux terribles +blessures, nous retrouvons le gentilhomme bossu et ses trois compagnons +à quelque distance de la rue de l'Homme-Armé. Assis sur une borne, +l'oeil sombre et la figure contractée, le premier adversaire du +spadassin semblait une de ces figures fantastiques que l'imagination +vagabonde des architectes du quatrième siècle sculptait à l'angle des +maisons. + +Devant lui une espèce d'athlète de cinq pieds six pouces de haut, lui +parlait les bras croisés. + +--Ah! ça, Pisani, lui disait-il, tu es donc enragé de te jeter sans +cesse, et de nous jeter avec toi dans de mauvaises affaires. Voilà un +homme tué, il n'y a pas grand malheur, c'était un sbire connu; nous +soutiendrons que tu étais dans le cas de légitime défense, donc, il n'y +aura pas de poursuites à l'endroit de sa mort; mais si je n'étais point +arrivé là et si je ne l'avais pas embroché d'un côté, tandis que tu +l'embrochais de l'autre, c'était toi qui étais enfilé comme une +mauviette. + +--Eh bien? répliqua celui qui avait nom Pisani, le grand malheur, quand +cela serait arrivé! + +--Comment, le grand malheur? + +--Oui, qui te dit que je ne cherche pas à me faire tuer? N'ai-je pas en +vérité une riche carcasse à ménager, et pour l'agréable vie que je mène, +raillé des hommes, méprisé des femmes, ne vaudrait-il pas autant être +mort ou mieux encore n'être jamais né? + +Et il leva son poing au ciel en grinçant des dents. + +--Eh bien! mais alors, si tu voulais te faire tuer, mon cher marquis, si +autant vaudrait pour toi être mort, pourquoi nous avoir appelés à ton +secours, au moment où l'épée d'Etienne Latil allait probablement combler +tous tes voeux? + +--Parce qu'avant de mourir, je veux me venger! + +--Eh! que diable! quand on veut se venger et que l'on a pour ami un +homme qui s'appelle Souscarrières, on lui conte ses petites affaires, et +l'on ne va pas chercher un coupe-jarret rue de l'Homme-Armé. + +--J'ai été chercher un coupe-jarret, parce qu'il n'y avait qu'un +coupe-jarret qui pût me rendre le service que je demandais de lui. Si +Souscarrières eût pu me rendre ce service, je ne me fusse adressé à +personne, et pas même à lui, je me fusse chargé moi-même d'appeler et de +tuer mon homme; voir un rival que l'on déteste étendu à ses pieds, se +débattant dans les angoisses de l'agonie, c'est une trop grande volupté +pour se la refuser quand on peut la prendre. + +--Eh bien! pourquoi ne la prends-tu pas? + +--Tu me feras dire ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas dire. + +--Eh! dis, mordieu! l'oreille d'un ami dévoué est un puits où se perd +tout ce que l'on y jette. Tu veux mal de mort à un homme, bats-toi avec +lui et tue-le. + +--Eh! malheureux! s'écria Pisani emporté par sa passion, est-ce que l'on +se bat avec les princes du sang! ou plutôt est-ce que les princes du +sang se battent avec nous autres, simples gentilshommes. Quand on veut +être débarrassé d'eux, il faut les faire assassiner! + +--Et la roue? dit le compagnon du gentilhomme bossu que nous avons +entendu nommé Souscarrières. + +--Lui mort, je me serais tué. Est-ce que je n'ai pas la vie en horreur? + +--Ouais! s'écria Souscarrières en se frappant le front, est-ce que j'y +serais par hasard? + +--C'est possible, fit Pisani, haussant insoucieusement les épaules. + +--Est-ce que l'homme dont tu es jaloux, mon pauvre Pisani, est-ce que ce +serait... + +--Voyons, achève. + +--Mais non, ce ne peut pas être; celui-là est arrivé depuis huit jours à +peine d'Italie. + +--Il ne faut pas huit jours pour aller de l'hôtel Montmorency à la rue +de la Cerisaie. + +--Alors, c'est donc...--Souscarrières hésita un instant, puis, comme si +le nom s'échappait de sa bouche malgré lui.--C'est donc le comte de +Moret? + +Un blasphème terrible, qui s'échappa de la bouche du marquis, fut sa +seule réponse. + +--Ah! ah! mais qui donc aimes-tu, mon cher Pisani? + +--J'aime madame de Maugiron. + +--Ah! la bonne histoire! s'écria Souscarrières en éclatant de rire. + +--Est-ce donc si risible ce que je te dis là? demanda Pisani, en +fronçant le sourcil. + +--Madame de Maugiron, la soeur de Marion Delorme? + +--La soeur de Marion Delorme, oui! + +--Qui demeure dans la même maison que son autre soeur, madame de La +Montagne? + +--Oui! cent fois oui! + +--Eh bien! mon cher marquis, si tu n'as que cette raison d'en vouloir au +pauvre comte de Moret, et si tu veux le faire tuer parce qu'il est +l'amant de Mme de Maugiron, remercie Dieu que ton désir n'ait pas été +accompli, car un brave gentilhomme comme toi aurait eu un remords +éternel d'avoir commis un crime inutile. + +--Comment cela? demanda Pisani, se dressant tout debout. + +--Parce que le comte de Moret n'est point l'amant de Mme de Maugiron. + +--Et de qui est-il donc l'amant? + +--De sa soeur, Mme de La Montagne. + +--Impossible! + +--Marquis, je te jure qu'il en est ainsi. + +--Le comte de Moret, l'amant de Mme de La Montagne, tu me le jures? + +--Foi de gentilhomme! + +--Mais, l'autre soir, je me suis présenté chez Mme de Maugiron. + +--Avant-hier? + +--Oui, avant-hier. + +--A onze heures du soir? + +--Comment sais-tu cela? + +--Je le sais, je le sais, comme je sais que Mme de Maugiron n'est point +la maîtresse du comte de Moret. + +--Tu te trompes, te dis-je. + +--Alors, va toujours. + +--Je l'avais vue dans la journée; elle m'a dit que je pouvais venir, que +je la trouverais seule. J'ai repoussé le laquais, je suis parvenu +jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, j'ai entendu une voix d'homme. + +--Je ne dis point que tu n'aies pas entendu une voix d'homme.--Je dis +seulement que cette voix n'était pas celle du comte de Moret. + +--Oh! tu me damnes, en vérité! + +--Tu ne l'as pas vu, le comte? + +--Si, je l'ai vu. + +--Comment cela? + +--Je me suis embusqué sous la grande porte de l'hôtel Lesdiguières, qui +donne juste en face de la maison de Mme de Maugiron. + +--Eh bien? + +--Eh bien, je l'ai vu sortir, vu comme je te vois. Seulement il ne +sortait pas de chez Mme de Maugiron, il sortait de chez Mme de La +Montagne. + +--Mais alors! mais alors! s'écria Pisani,--quel était donc l'homme dont +j'ai entendu la voix chez Mme de Maugiron? + +--Bah! marquis, soyez philosophe. + +--Philosophe! + +--Oui, à quoi bon vous en inquiéter? + +--Comment à quoi bon m'en inquiéter. Je m'en inquiète pour le tuer donc, +si ce n'est pas un fils de France. + +--Pour le tuer! Ah! ah! fit Souscarrières avec un accent qui ouvrit au +marquis tout un horizon de doutes étranges. + +--Certainement! répondit-il, pour le tuer. + +--Vraiment! comme cela, tout grouillant! sans dire gare! continua +Souscarrières avec un accent de plus en plus gouailleur. + +--Oui! oui! oui! cent fois oui! + +--Eh bien! dit Souscarrières, tuez-moi donc, mon cher marquis, car cet +homme, c'était moi. + +--Ah! Schelme! s'écria Pisani, en grinçant des dents et en tirant son +épée,--défends-toi. + +--Ah! tu n'as pas besoin de m'en prier, mon cher marquis, dit +Souscarrières en bondissant en arrière et en retombant en garde l'épée à +la main,--à tes ordres. + +Alors, malgré les cris de leurs compagnons qui ne comprenaient rien à +tout ce qui se passait, commença entre le marquis Pisani et le seigneur +de Souscarrières un combat furieux, d'autant plus terrible qu'il avait +lieu sans autre lumière que celle qui descendait d'une lune trouble et +voilée.--Combat où chacun, autant par amour de la vie que pour toute +autre cause, déploya toute sa science en escrime. Souscarrières, qui +excellait à tous les exercices du corps, était évidemment le plus fort +et le plus adroit, mais les longues jambes de Pisani, la manière +exagérée dont il était fendu, lui donnaient un grand avantage pour +l'inattendu de ses attaques et la distance de ses retraites; enfin, au +bout d'une vingtaine de secondes, le marquis Pisani poussa un cri, qui +eut peine à passer entre ses dents serrées, baissa le bras, le releva, +mais, presqu'aussitôt, laissa tomber son épée dont il ne pouvait plus +supporter le poids, alla s'adosser au mur, jeta un soupir et s'affaissa +sur lui-même. + +--Ma foi, dit Souscarrières en baissant son épée à son tour, vous êtes +témoin que c'est lui qui l'a voulu. + +--Hélas! oui--répondirent ses compagnons. + +--Et vous attesterez que tout s'est passé dans les règles de l'honneur. + +--Nous l'attesterons. + +--Eh bien, maintenant, comme je ne veux pas la mort, mais la guérison du +pécheur, portez M. de Pisani chez madame sa mère, et courez chercher +Bouvard, le chirurgien du roi. + +--C'est en effet ce que nous avons de mieux à faire. Aidez-moi, mon ami, +heureusement nous sommes à cinquante pas à peine de l'hôtel de +Rambouillet. + +--Ah! dit l'autre, quel malheur! une partie qui avait si bien commencé! + +Et tandis qu'ils emportaient le plus doucement possible le marquis +Pisani chez sa mère, Souscarrières disparaissait au coin de la rue des +Orties et de la rue Fromenteau, en disant: + +--Ces damnés bossus, je ne sais pas ce qui les enrage contre moi! voilà +le troisième auquel je suis obligé de passer mon épée au travers du +corps, pour me débarrasser de lui! + + + + +CHAPITRE IV. + +L'HOTEL DE RAMBOUILLET. + + +Le célèbre hôtel Rambouillet était situé entre l'église Saint-Thomas-du +Louvre, bâti vers la fin du douzième siècle, sous l'invocation de +Saint-Thomas, martyr, et l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé sous le +règne de Louis IX, à son retour d'Egypte, en faveur de trois cents, ou, +comme on disait alors, de «quinze-vingts» gentilshommes, à qui les +Sarrazins avaient crevé les yeux. + +La marquise de Rambouillet, qui l'avait fait bâtir, et nous allons dire +comment tout à l'heure--était née en 1588,--c'est-à-dire l'année où le +duc de Guise et son frère furent assassinés aux Etats de Blois, par +ordre de Henri III.--Elle était la fille de Jean de Vivone, marquis de +Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des +Savelli, qui a donné deux papes: Honoré III et Honoré IV, à la +chrétienté--et une sainte à l'Eglise: sainte Lucine. + +Elle avait, à l'âge de douze ans, épousé le marquis de Rambouillet, de +la maison d'Angennes,--maison illustre qui, de son côté, avait donné le +cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi +de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III. + +En 1606, c'est-à-dire après six ans de mariage, M. de Rambouillet avait, +dans un moment de gêne, vendu l'hôtel Pisani à Pierre Forget +Dufresnes.--La vente avait été faite moyennant la somme de 34,500 livres +tournois;--puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 écus, +revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment où +nous sommes arrivés, était occupé à faire bâtir sur le même terrain le +Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des +merveilles, fût en état d'être habitable, Richelieu avait deux maisons +de campagne--l'une à Chaillot--l'autre à Rueil, et place Royale, une +maison de ville, attenant à celle qu'habitait Marion Delorme. + +La marquise de Rambouillet, après la vente de l'hôtel Pisani à Pierre +Forget Dufresne, était restée avec la petite maison de son père située +rue Saint-Thomas-du-Louvre--cette maison s'était trouvée trop étroite +pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors +qu'elle se décida de faire bâtir ce fameux hôtel Rambouillet, qui eut +une si grande réputation dans la suite. Mais, mécontente des plans que +lui présentaient les architectes, le terrain tout biscornu étant +difficile à utiliser, elle déclara qu'elle ferait son plan elle-même. +Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle +s'écria, comme Archimède: «Je l'ai trouvé!», se fit apporter du papier +et une plume, et immédiatement fit le dessin intérieur et extérieur de +son hôtel, et cela avec un goût si parfait, que la reine Marie de +Médicis, alors régente, et occupée à faire bâtir le Luxembourg, +quoiqu'elle eût vu à Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais +du monde, et qu'elle eût fait venir de cette autre Athènes les premiers +architectes de l'époque, envoya ceux-ci demander des conseils à Mme de +Rambouillet et prendre exemple sur son hôtel. + +L'aînée des filles de la marquise de Rambouillet, et même de tous ses +enfants, était la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de +bruit que sa mère: après l'adultère épouse de Ménélas, qui lança +l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beauté ait été plus +hautement et plus généralement chantée sur tous les tons et sur tous les +instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le coeur ne rentra jamais +dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures +sinon mortelles, du moins inguérissables, que celles que firent les +beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses _martyrs_, +mais Julie d'Angennes eut ses _mourants_. + +Elle était née en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant passé la première +jeunesse, était, à l'époque où nous sommes arrivés, dans tout l'éclat de +sa beauté. + +Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur aînée effaça, et qui +restèrent à peu près inconnues. Trois d'ailleurs entrèrent en religion: +ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernière +enfin, Claire-Angélique d'Angennes, qui fut la première femme de M. de +Grignan. + +Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance +avec l'aîné de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second +fils qui était mort à l'âge de huit ans, sa gouvernante ayant été voir +un pestiféré et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au +retour de l'hôpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours. + +L'originalité, qui faisait le caractère particulier de ce brillant hôtel +Rambouillet, était d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie à tout +homme de nom qui l'approchait, et le dévouement que les domestiques +portaient à la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche, +était, avait toujours été et devait toujours être un des _mourants_ de +la belle Julie. Lorsque celle-ci, après douze ans d'attente, s'était +décidée, à l'âge de trente-neuf ans, à couronner la flamme de M. de +Montausier, elle eut une couche très-laborieuse. On chargea alors +Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller +chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renommée pour +faciliter les accouchements, à l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait +en dépôt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'était que trois heures +du matin, il trouva les religieux couchés et fut obligé, malgré son +impatience, d'attendre près d'une demi-heure. + +--Ah! s'écria-t-il, par ma foi, voilà de beaux moines, qui dorment +tandis que Mme de Montausier accouche! + +Et, à partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de +l'Abbaye de Saint-Germain. + +Après Chavaroche, et en descendant un degré vers la domesticité, on +rencontrait, sa longue épée lui battant les jambes, sa royale lui +descendant jusqu'à la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le +titre de poëte hétéroclite de MONSIEUR, frère du roi. + +Il avait--Neuf-Germain, bien entendu--une maîtresse rue Gravillier, la +dernière rue de Paris où un galant homme dût chercher une maîtresse; +aussi certain filou, qui prétendait avoir un droit d'antériorité sur la +donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se +querellèrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et +tira si bien, que la royale tout entière lui resta dans la main. +Neuf-Germain, qui portait toujours l'épée, et qui avait donné ses +premières leçons d'armes au marquis Pisani, porta de cette épée, à son +antagoniste, un coup qui lui fit lâcher prise, si bien que le bouquet de +barbe qu'il tenait dans sa main tomba à terre; le filou blessé se sauva +en hurlant, poursuivi par la moitié des spectateurs que cette querelle +avait attirés; l'autre moitié resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant +et criant: bravo! tandis qu'il continuait à battre l'air de sa rapière, +défiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un +savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir à l'hôtel +Rambouillet, dont la réputation avait ses racines dans le plus bas +peuple, s'aperçut que cette vénérable barbe, arrachée à son menton, +était restée sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement +jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers +l'hôtel Rambouillet. On était en train de dîner lorsqu'il cogna à la +porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue +Gravillier demandait à lui parler. + +La nouvelle était assez inattendue pour que M. de Rambouillet désirât +savoir ce que le savetier avait à lui dire. + +--Faites-le entrer, dit-il. + +L'ordre est exécuté, le savetier entre, tire sa révérence, et +s'approchant de M. de Rambouillet: + +--Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe +de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma +porte. + +Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa +poche un de ces nouveaux écus que l'on venait de frapper à l'effigie de +Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au +savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir +reçu un écu, mais d'avoir eu l'honneur de voir à table, mangeant comme +de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille. + +Or, M. de Rambouillet et sa famille en étaient encore à regarder, sans y +rien comprendre, cette poignée de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec +son menton plumé et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque +diligence qu'il eût faite pour revenir à l'hôtel, sa barbe y fût arrivée +avant lui. + +Un étage plus bas, on rencontrait l'écuyer, ou plutôt le quinola +Silésie,--on appelait quinola à cette époque un écuyer de second +ordre,--autre fou d'un autre genre, car tout le monde à l'hôtel +Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle +Neuf-Germain son fou _interne_ et Silésie son fou _externe_, attendu +qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'hôtel, mais à +quelques pas seulement. + +Un matin, tous les gens qui habitaient la même maison que Silésie, +vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il +n'y avait pas moyen de dormir sous le même toit que son écuyer. + +M. de Rambouillet l'appela devant lui. + +--Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les +voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'oeil un instant. + +--Sauf votre respect, M. le marquis, répondit Silésie, je tue mes puces. + +--Et comment mènes-tu si grand bruit en tuant tes puces? + +--Parce que je les tue à coups de marteau. + +--A coups de marteau! Explique-moi cela, Silésie. + +--Monsieur le marquis a dû remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus +dure qu'une puce. + +--C'est vrai. + +--Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'échappent +dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et à grands coups de +marteau, je les écrase. + +Et, quelque chose que pût lui dire le marquis, Silésie continua de tuer +ses puces de la même façon jusqu'à ce que, pendant une nuit, où il était +probablement mal réveillé, il manqua la première marche et roula du haut +en bas de l'escalier. + +Quand on le ramassa, il avait le cou rompu. + +Après Silésie, venait maître Claude l'argentier, espèce de Jocrisse, +fanatique des exécutions, et qui, quelques observations que l'on pût lui +faire sur la cruauté du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant +trois ou quatre eurent lieu les unes à la suite des autres, sans que +maître Claude bougeât de la maison. + +Inquiète de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause. + +--Ah! madame la marquise, lui répondit maître Claude, en secouant la +tête d'un air mélancolique, je ne prends plus aucun plaisir à voir +rouer. + +--Et pourquoi cela? lui demanda sa maîtresse. + +--Imaginez vous que, depuis le commencement de cette année, ces coquins +de bourreaux étranglent les patients avant que de les rouer! J'espère +qu'un jour on les rouera eux-mêmes, et j'attends ce jour-là pour +retourner en Grève. + +Un jour, ou plutôt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la +Saint-Jean, mais, au moment où l'on allait allumer la première fusée, se +trouvant derrière un curieux plus grand que lui de la tête, gros à +l'avenant, qui l'empêchait de voir, il eut l'idée, pour n'être gêné par +personne, d'aller à Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout +essoufflé au haut de la butte, et qu'il se retourna du côté de l'Hôtel +de Ville, le feu d'artifice était tiré, de sorte que ce soir-là, au lieu +de mal voir, Claude ne vit rien du tout. + +Mais ce qu'il vit en détail et ce qui lui fit grand plaisir à voir, ce +fut le trésor de Saint-Denis. Aussi à son retour, interrogé par la +marquise: + +--Ah! madame--dit-il--que de belles choses ils ont, ces coquins de +chanoines! + +Et il commença d'énumérer les croix ornées de pierreries, les chapes +brodées de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent--et puis, +ajouta-t-il--le plus important que j'oubliais. + +--Qu'appelez-vous le plus important, maître Claude? + +--Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont. + +--De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait +inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'idée de déposer son +bras au trésor de Saint-Denis. + +--Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en +n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons à son église. + +Il y avait encore à l'hôtel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne +déparaient pas la collection: un secrétaire nommé Adriani, et un brodeur +nommé Dubois. Le premier publia un volume de poésies qu'il dédia à M. de +Schomberg; l'autre, se prétendant entraîné par la vocation, se fit +capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la +fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller +redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des +comédiens de l'hôtel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme +de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au théâtre. + +En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet étaient adorés de +leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru--celui qui introduisit à +l'Académie la mode des discours de remerciements,--soupait à l'hôtel de +Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, un des deux prononça le nom de la +marquise de Rambouillet; le sommelier, nommé Audry, qui traversait la +salle, après avoir donné aux domestiques inférieurs ses ordres sur le +vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et +s'arrêta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le +sommelier congédia tous les autres domestiques. + +--Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru. + +--Eh! messieurs! s'écria le sommelier, j'ai été douze ans à Mme de +Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'être des amis de Mme la +marquise, personne ne vous servira ce soir que moi. + +Et, au mépris de sa dignité, prenant la serviette aux mains du +domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout +derrière les convives et les servit jusqu'à la fin du souper. + +Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les maîtres, les +commensaux et les serviteurs de l'hôtel Rambouillet, introduisons nos +lecteurs dans le susdit hôtel, un soir où nous y verrons les principales +célébrités de l'époque. + + + + +CHAPITRE V. + +CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE +DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU. + + +Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans +l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ le premier chapitre de ce livre, +toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait +cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa +Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme +visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun +d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il +y avait chez elle assemblée extraordinaire. + +Aussi n'était-on pas venu, on était accouru. + +Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes +commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en +enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier +et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières +pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier, +et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molière et à Racine, +placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les +nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée +par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté, +la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté +des langues. + +Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les +siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des +seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que +l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits +rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer +le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait _un barbare_. +D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces comme +_la Délivrance d'Andromède_, _la Conquête du sanglier de Calydon_ et _la +Mort de Bradamante_, des oeuvres comme _Hamlet_, comme _Macbeth_, comme +_Othello_, comme _Jules César_, comme _Roméo et Juliette_ et comme +_Richard III_, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des +estomacs français. + +Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les +modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon, +Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru. + +Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la +force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était +événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une +invitation de Mme de Rambouillet était un double événement. + +On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la +marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à +M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à +coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc +de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une +fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était +consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son +cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y +conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en +approchait, le prélat clignait de l'oeil, apercevant à travers les +branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte. +Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par +distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire +très-peu vêtues. + +C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois +sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les +demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit +Tallemant des Réaux, _le plus agréable spectacle du monde_. Un évêque de +nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectacle _le plus agréable +du monde_, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il +ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de +Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille +circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens, +elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon +évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur +lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était +cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait +bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant +sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci +étant allé le remercier:--Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de +vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon +collègue, j'étais le plus laid des évêques de France. + +Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet, +plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que +la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre +de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue +dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette +inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore, +mais dont on a cependant une vague perception. + +La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais +plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter +les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller +depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers +et Mondory avaient pris la direction du théâtre. + +Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez +elle _Frédégonde, ou le Chaste Amour_, de Hardy. Depuis ce temps, il +avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point +fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller. + +Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que +protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait +pour titre: _l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux_. Quoique de médiocre +valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui que lui donnait l'hôtel +Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait +venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses +collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors +desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets +et Bois-Robert. + +Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette +comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un +beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et +d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les +règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout +simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de +M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse, +avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la +marquise, puis la belle Julie. + +Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans, +tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante +assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée. + +--Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en +désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!--et +c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le +courage, je l'espère, de crier derrière son char: _César, souviens-toi +que tu es mortel!_ + +--Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,--car c'était +lui-même,--laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus +malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même, +et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le +comte de Soissons, j'eusse laissé de côté mon _Mort amoureux_, comme +s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je +fais en ce moment. + +--Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda +Mlle Paulet. + +--Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il +vous aura vue, adorable lionne,--la _Bague de l'oubli_! + +Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de +celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel +le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché +qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était +totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la +marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un +jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les +yeux de se fixer sur lui. + +--Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur +de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à +l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal? + +--M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au +siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai +profité de cela pour travailler de mon mieux. + +Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la +part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou. + +--Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son +frère. + +--Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci. + +Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un +sourire de bonhomie. + +Rotrou aussi l'entendit. + +--Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de +procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le +dis. + +Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de +dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que +Rotrou présentait avec une si brillante promesse. + +Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère, +par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de +la pensée, et par des yeux pleins de flammes. + +Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse, +quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante. + +Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et +continua: + +--Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher +compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui +bientôt sera fils de son génie. + +--Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais +augure. + +--Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou. + +--Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance. + +--_Ab illice cornix_, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau, +prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse +Julie. + +--Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet, vous cherchez au frontispice de +quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur +aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une +comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit +mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le +présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons. + +Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit: _Dieu le +veuille!_ + +On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse +surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste +de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne +peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui +se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les +hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à +leur place: + +--Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le +titre de votre comédie? + +Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque +peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à +l'oreille. + +--Elle s'appelle _Mélite_, répondit-il, à moins toutefois que Votre +Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom. + +--Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi, +Mélite est charmant, et si la fable y correspond... + +--Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit +Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire. + +--Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il +vrai? + +--Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son +compagnon. + +Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un +mauvais sujet que lui. + +--Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de +Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait +l'histoire, le visage de son éventail. + +Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du +salon de Mme de Rambouillet. + +--J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers +qu'en raconter l'argument. + +--Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais +vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là +qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant +le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame, +qu'un ami de ce libertin... + +--Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille. + +--Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous +qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen, +où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que +pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce +s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon +d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas? + +--M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de +carmélite. + +--Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue. +Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai +pas compris, moi. + +--Je l'espère bien, belle Sapho--c'était le nom que l'on donnait à Mlle +Scudéri dans le dictionnaire des ridicules--je parle pour M. l'évêque de +Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas? + +Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup +d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant: + +--Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera. + +--Oui, _ad eventum festina_, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M. +Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de +Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la +demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pas _Fidélité_, à +ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre +bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du +coeur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à +laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les +Muses. + +--Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans +le coeur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire. + +--Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette +preuve, mon ami Corneille vous la donnera. + +--Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie +de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est +immortalisée. + +--Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresse ordinaire, mais je +doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la +sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari. + +--Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand +malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez +à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée. + +Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au +ciel et en hochant tristement la tête. + +--Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert +de nous réciter des rimes de sa comédie. + +--Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est +demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami. + +Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix +qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il +récita les vers suivants: + + Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable; + Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable! + Le change serait juste après tant de rigueur, + Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur; + Elle a sur mes esprits une entière puissance; + Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence, + Et je ménage en vain, dans un éloignement, + Un peu de liberté pour mon ressentiment; + D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte + Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte, + Et par un si doux charme aveugle ma raison, + Que je cherche le mal et fuis la guérison. + Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte, + Qu'il ranime soudain mon espérance morte, + Combat les déplaisirs de mon coeur irrité + Et soutient mon amour contre sa cruauté. + Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme + N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme + Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir, + Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir. + Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle, + Pensa mourir de honte en la voyant si belle; + Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux + Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux, + Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage, + Voulut obstinément loger sur son visage. + +Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui +prouvaient que le pur Phoebus, si fort à la mode dans la société +parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les +beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais +à ce dernier vers: + + Voulut absolument loger sur son visage, + +les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la +première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était +le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette +poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence. + +Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces +applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens, +il s'inclina en disant: + +--Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire? + +--Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de +Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient +leur goût sur celui de la maîtresse de la maison. + +Corneille continua: + + Après l'oeil de Mélite, il n'est rien d'admirable, + Il n'est rien de solide après ma loyauté. + Mon feu, comme son teint, se rend incomparable + Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté! + + Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, + Mon coeur à tous les traits demeure invulnérable + Et, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté, + Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable. + + C'est donc avec raison que mon extrême ardeur + Trouve chez cette belle une extrême froideur + Et que sans être aimé, je brûle pour Mélite. + + Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour, + Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite: + Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour. + +Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever +l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne +devait naître que huit ans plus tard + + Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme, + +celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à +outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains. + +Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, coeur loyal, plein +de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie. + +--En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez +raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir. + +--Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le +prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit +Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de +Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait +fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât. + +--Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est bien à lui qu'il faut aller +parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il +m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il +revient et me demande: + +«A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous? + +«--C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit. + +«Qui est-ce cela? M. Chapelain! + +«Celui qui a fait la _Pucelle_. + +«--La _Pucelle_! ah! c'est donc un statuaire!... + +--Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal. +Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence? + +--Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il +a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans +un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier +ministre! + +--C'est bon! faites jouer _Mélite_; qu'elle réussisse, et nous +arrangerons tout cela! + +Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la +sienne et la regarda comme si elle lui appartenait. + +--Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse. + +--Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes. +Hélas! non, elle est trop petite! + +--Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour +vous, l'autre pour qui vous voudrez. + +--Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en +faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main. + +Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber. +Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la +main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais +ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux +faveurs. + +Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui +baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce +pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les +deux futurs auteurs de _Venceslas_ et du _Cid_. + +La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse. + +Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le +Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet, +et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté +donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres +et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en +souriant: + +--Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes +amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi +aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous +n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une +intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent +parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les +glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que +j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis +enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas: _Qui m'aime me suive_, +mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le +bras. + +--Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait +résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise. + +Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui +arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que +Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en +l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des +deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à +être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet. +Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent +comme ils l'entendirent. + +Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité +n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de +roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun +homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée +à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui, +elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence +entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne +faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus +pour en sortir. + +Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans +l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque +l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la +princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait +qu'il n'existait ni porte ni issue. + +Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail. + +Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva +sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours +bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil +à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette +chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de +fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits +génies, qui n'étaient autres que les deux soeurs cadettes de Julie +d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs. + +Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il +n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on +voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien +tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il +n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le +décorateur. + +Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet +qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la +suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon, +il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à +Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la _Pucelle_, et qui eut +l'honneur de lui survivre. + +On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention; +aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le +premier poète de son temps se leva, et l'oeil inspiré, la main étendue, +la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants: + + Urgande sut bien autrefois, + En faveur d'Amadis et de sa noble bande, + Par ses charmes fixer les lois + Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende. + J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis, + Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande + A su conserver Amadis. + + Par la puissance de cet art, + J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible, + Du temps et du sort à l'écart, + Franche des changements de l'être corruptible, + Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas, + Bref où ne montrent pas leur visage terrible, + La vieillesse, ni le trépas. + + Cette incomparable beauté, + Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre, + Par cet édifice enchanté + Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre; + Elle y brille en son trône et son éclat divin + De là sur les mortels va désormais s'épandre + Sans nuage, éclipse, ni fin. + +Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient +cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un +homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et +couvert de sang, en s'écriant: + +--Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre +avec Souscarrières et il est dangereusement blessé. + +Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani +que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle +comme un mort. + +--Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui +retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si +tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé. + +Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel +Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement +compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de +l'hôtel de la _Barbe Peinte_. + +Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une +table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les +planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une +voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots: + +--J'AI SOIF! + + + + +CHAPITRE VI. + +MARINA ET JAQUELINO. + + +Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les +deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui +d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre +spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de la _Barbe +peinte_, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier +étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris, +nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux +cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau +qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait +celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et +pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant. + +Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le +temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans +tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse, +accompagnée d'un coup d'oeil d'intelligence, fut que la jeune paysanne, +désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et +attendait depuis une demi-heure à peu près. + +Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont +toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons +de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme +Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel +il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13. + +Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon +de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans +chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force. +Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et +les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil +que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des +lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double +rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme, +complétaient le charmant ensemble de cette physionomie. + +Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se +composait d'un béret rouge, sang de boeuf, orné à son centre d'un gros +gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même +ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant +coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret, +passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches +ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la +rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et +d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard +ou d'épée. + +Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de +Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné +du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le +haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de +rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied, +de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui +tenait lieu de bottes à celui qui le portait. + +Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui +soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le +costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et +qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme +campagnard. + +Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien +surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une +façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un +intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en +observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle +qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième. + +A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui +prouvait que le visiteur était attendu. + +La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente +ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui +avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il +avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin +de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance +tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon, +à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur +chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et +passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de +corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et +descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge +singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses +contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé +qu'à la Diane, la taille était fine--ou plutôt paraissait plus fine +qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La +jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge +zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus +aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui, +relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une +petitesse exagérée. + +Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire +s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut +prononcé le nom de _Marina_ et que celle qu'il désignait sous ce nom, +comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui de +_Jaquelino_, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en +était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait +et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se +retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir +celui à qui elle avait affaire. + +--Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente +cousine. + +--Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme. + +--Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que +nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit +commencer à faire connaissance en s'embrassant. + +--Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à +ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent +d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas +trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à +une pudeur trop susceptible. + +Les deux jeunes gens s'embrassèrent. + +--Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de +bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose +de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est +cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore. + +Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux +paroles. + +--Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous +causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose +ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous +manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me +faire vous attendre? + +--Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par +quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne +espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure +Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai. + +--Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas +moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que +vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à +un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse. + +--Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les +attends humblement. + +--Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous? +s'écria Marina en le relevant. + +Puis elle ajouta avec son provocant sourire: + +--C'est dommage, vous êtes charmant ainsi. + +--Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue +cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout, +a-t-on appris mon retour avec satisfaction? + +--Avec joie. + +--Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience? + +--Avec bonheur. + +--Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec +sympathie? + +--Avec enthousiasme. + +--Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que +j'attends. + +--Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de +jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux +jours et demi. + +--C'est vrai. + +--Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et +avant-hier? + +--A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues! + +--D'où les avez-vous vues? + +--Mais de la rue, comme un simple mortel. + +--Comment les avez-vous trouvées? + +--Superbes. + +--N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté +Louis XIII déguisé en Jupiter. + +--Et en Jupiter Stator. + +--_Stator_ ou autre, peu m'importe. + +--Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au +contraire est là. + +--Là! Où? + +--Dans le mot _Stator_. Savez-vous ce que veut dire _stator_? + +--Ma foi, non. + +--Cela veut dire Jupiter qui _arrête_, ou _qui s'arrête_. + +--Tâchons que ce soit Jupiter _qui s'arrête_. + +--Au pied des Alpes, n'est-ce pas? + +--Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la +foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche +et l'Espagne... + +--Foudre de bois... + +--Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est +l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce +moment. Donc, chère cousine, Jupiter _Stator_, après avoir menacé +l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir +lancée. + +--Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez +bien heureuses. + +--J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai +fait savoir à Leurs Majestés, une lettre du prince de Piémont, qui jure +bien que l'armée française ne passera pas les Alpes. + +--Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude, +vous le savez. + +--Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir. + +--Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se +perdre inutilement. + +--C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire +qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer +à des choses utiles. + +--Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la +bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des +reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes! + +--Je vous écoute, cousine. + +Et le jeune homme donna à sa figure l'expression la plus grave qu'il put +inventer. + +--Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre. + +--Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par +Leurs Majestés? + +--Ce soir même. + +--Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance +ce soir à la cour. + +--Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte +aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a +dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé +Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine +persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient +corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se +repose en vous attendant. + +--Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en +me présentant. + +--Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous +vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme +la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des +Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la +chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra +de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près +d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans +quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé. + +--Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me +faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait +infiniment agréable. + +--Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps +au dehors, comme vous voyez. + +--Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement. + +--Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois. + +En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux. + +--Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et +poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de +dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que +donneriez-vous bien pour la reine? + +--Ma vie! Est-ce assez? + +--C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et +non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin! + +--A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe +de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page? + +--C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: _Cazal_, et il vous répondra: +_Mantoue_. + +Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus +ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double +baiser. + +Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui, +si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister. + +Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé +dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute +pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de +disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de +Ronsard: + + Il me semble que la journée + Dure plus longue qu'une année, + Quand par malheur je n'ai ce bien + De voir la grand'beauté de celle + Qui tient mon coeur et sans laquelle, + Vissé-je tout, je ne vois rien. + +Il en était au troisième couplet de sa chanson et à la dernière marche +de l'escalier, lorsque de cette dernière marche, plongeant sur la salle +basse où avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, éclairé par +la lueur d'une chandelle collée à la muraille, un homme pâle et tout +sanglant couché sur une table, et qui paraissait près d'expirer. A son +côté se tenait un capucin, qui semblait écouter la confession du +mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fenêtres, mais +contenus par la présence du moine et par la solennité de l'acte +qu'accomplissait le blessé, ils n'osaient entrer. + +Cette vue interrompit la chanson sur les lèvres du chanteur, et comme +l'hôtelier se trouvait à la portée de sa voix: + +--Hé! maître Soleil! fit-il. + +Maître Soleil s'approcha, son bonnet à la main. + +--Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme? + +--Que diable fait donc cet homme couché sur une table, avec un moine +près de lui? + +--Il se confesse. + +--Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et +pourquoi se confesse-t-il? + +--Qui est-il? reprit l'hôtelier avec un soupir. C'est un brave et +honnête garçon, nommé Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma +maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que +quelques heures à vivre. Comme il a des sentiments religieux, il +demandait à grands cris un prêtre, quand ma femme a avisé ce digne +capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappelé. + +--Et de quoi meurt-il, votre honnête homme? + +--Oh! monsieur, c'est-à-dire qu'un autre en serait déjà mort dix fois: +il meurt de deux terribles coups d'épée, un qui entre dans le dos et qui +lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui +lui sort par le dos. + +--Il avait donc affaire à plusieurs hommes? + +--A quatre, monsieur, à quatre. + +--Une querelle? + +--Non, une vengeance. + +--Une vengeance? + +--Oui, l'on craignait qu'il ne parlât. + +--Et s'il eût parlé, qu'eût-il pu dire? + +--Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de +Moret, et qu'il avait refusé. + +Le jeune homme tressaillit à ce nom, et, regardant fixement l'hôtelier. + +--Pour assassiner le comte de Moret? répéta-t-il. Etes-vous bien sûr de +ce que vous dites-là, brave homme? + +--Je le tiens de sa bouche même. C'est la première chose qu'il a dite +après avoir demandé à boire. + +--Le comte de Moret, répéta le jeune homme, Antoine de Bourbon? + +--Antoine de Bourbon, oui. + +--Le fils de Henri IV? + +--Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret. + +--C'est étrange! + +--Si étrange que ce soit, c'est cependant ainsi! + +Alors, après un nouveau silence d'un instant, au grand étonnement de +maître Soleil, et malgré ses cris: «Où allez-vous?» le jeune homme +écarta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte +intérieure, entra dans la salle occupée par le capucin et par Etienne +Latil seulement, s'approcha du blessé, et, jetant sur la table une +bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honnêtement garnie: + +--Etienne Latil, lui dit-il, voilà pour vous faire soigner. Si vous en +revenez, dès que vous serez transportable, faites-vous conduire à +l'hôtel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en +mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront +pas au salut de votre âme. + +A l'approche du jeune homme, le blessé s'était soulevé sur son coude, +et, comme à la vue d'un spectre, il était resté muet, les yeux ouverts, +les sourcils froncés, la bouche béante. + +Puis, lorsque le jeune homme s'éloigna: + +--Le comte de Moret! murmura le blessé, en se laissant retomber sur la +table. + +Quant au capucin, dès les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits +dans la chambre, il avait vivement tiré son capuchon sur son visage, +comme s'il eût craint d'être connu par lui. + + + + +CHAPITRE VII. + +ESCALIERS ET CORRIDORS. + + +En sortant de l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, le comte de Moret, dont +nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de +l'Homme-Armé, tourna à droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla +frapper à l'hôtel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait +par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre +donnant sur la rue Sainte-Avoye. + +Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarités dans la +maison, car, aussitôt qu'il eut été reconnu, un jeune page d'une +quinzaine d'années saisit un chandelier à quatre branches, alluma les +cires et marcha devant lui. + +Le prince suivit le page. + +L'appartement du comte de Moret était au premier étage. Le page éclaira +une des chambres en allumant deux autres candélabres semblables au +premier, puis, s'adressant au prince: + +--Son Altesse a-t-elle quelque chose à me commander? demanda-t-il. + +--Es-tu occupé près de ton maître, ce soir, Galaor? fit le comte de +Moret. + +--Non, monseigneur, j'ai congé. + +--Veux-tu venir avec moi, alors? + +--Avec grand plaisir, monseigneur. + +--En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera +froide. + +--Oh! oh! dit le jeune page, habitué par son maître, grand coureur de +ruelles, à de pareilles aubaines, j'aurai une garde à monter, à ce qu'il +paraît? + +--Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un +mot, même à ton maître. + +--Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant +un doigt sur ses lèvres. + +Puis il fit un mouvement pour sortir. + +--Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions à te +donner. + +Le page s'inclina. + +--Tu selleras toi-même un cheval, et tu mettras des pistolets chargés +dans les fontes. + +--Un seul cheval? + +--Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrière moi, un second cheval +attirerait l'attention. + +--Monseigneur sera obéi de point en point. + +Dix heures sonnèrent, le comte écouta, en les comptant, les battements +du bronze. + +--Dix heures, répéta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure +tout soit prêt. + +Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui +donnait le comte. + +Quant à celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vêtement de cavalier, +simple mais élégant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses +de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col +et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'échappant par les +crevés des bras et par l'intervalle laissé à la ceinture, entre le +pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant +jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orné de deux +plumes assorties aux couleurs de son vêtement, c'est-à-dire bleue et +grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa +un riche baudrier, soutenant une épée à la poignée de vermeil, mais à la +lame d'acier, arme tout à la fois de luxe et de défense. + +Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques +minutes au soin de son visage, veilla à ce que ses cheveux bouclés +naturellement, tombassent de chaque côté de son visage d'une façon +régulière, tressa la cadenette que l'on portait à la tempe gauche et qui +descendait jusqu'à la ceinture, donna le tour à ses moustaches, tira sa +royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'eût désiré, +prit dans un tiroir une bourse destinée à remplacer celle qu'il avait +donnée à Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout à coup +rappelé un souvenir oublié: + +--Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intérêt à me faire tuer? + +Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune réponse satisfaisante à +la question qu'il venait de se faire à lui-même, il réfléchit un +instant, écarta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tâta +pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de côté sur sa +glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette +chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier à +l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_. + + Chanson, va-t'en où je t'adresse, + Dans la chambre de ma maîtresse; + Et dis, baisant sa blanche main, + Que, pour en santé me remettre, + Il ne lui faut rien moins promettre + Que de te cacher dans son sein. + +A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui +l'attendaient. Il se mit en selle avec la légèreté et l'élégance d'un +écuyer consommé. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrière lui. +Le comte, après s'être assuré que le page était bien assis, mit son +cheval au trot; il descendit la rue Maubuée, puis la rue Trousse-vache, +gagna la rue Saint-Honoré, et remonta la rue des Poulies. + +Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain, +au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, était assis sur une +borne un jeune garçon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en +croupe, pensa que c'était probablement à ce cavalier qu'il avait +affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il était enveloppé. + +Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est-à-dire la livrée de +Mme la princesse. + +Le comte reconnut le page qui lui avait été annoncé, fit descendre +Galaor, et mettant pied à terre à son tour, s'approcha du jeune garçon. + +Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse. + +--CAZAL! dit le comte. + +--MANTOUE! répondit le page. + +Le comte fit de la main signe à Galaor de s'éloigner, et, se retournant +vers celui qui devait lui servir de guide: + +--C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, répondit celui-ci +d'une voix si veloutée, que l'idée vint à l'instant même au prince qu'il +avait affaire à une femme. + +--Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez +la bonté de m'indiquer le chemin. + +Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'échappa point +à celui ou à celle à qui ces dernières paroles étaient adressées; il +fixa sur lui un oeil railleur, ne chercha point à étouffer un éclat de +rire, fit un signe de la tête, et marcha en effet devant lui. + +Ils traversèrent alors le pont-levis, grâce au mot d'ordre que dit tout +bas le page à la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et +se dirigèrent vers l'angle nord. + +Arrivé au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on +vît bien sa livrée bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses +efforts pour masculiniser: + +--Maison de madame la princesse, dit-il. + +Mais, dans le mouvement, le page avait été obligé de découvrir son +visage; un rayon de la lanterne qui éclairait le guichet avait donné +dessus, et, à l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses épaules, +à ses yeux bleus si pleins de larmes et de gaité, à sa bouche si fine +et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de +Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse. + +Il se rapprocha d'elle vivement, et au détour de l'escalier: + +--Chère Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours +l'honneur d'être jaloux de moi? + +--Non, mon cher comte, répondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait +amoureux de madame de la Montagne, à faire des folies pour elle. + +--Bien répondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit +comme pour le visage, vous êtes toujours la plus spirituelle et la plus +jolie créature qui soit au monde. + +--Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce +compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais +pas mes frais de voyage, monseigneur. + +--Ah çà! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens +vous étiez exilée? + +--On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majesté, et, sur les +instances de la reine, M. le cardinal a daigné me pardonner. + +--Sans condition? + +--On a exigé de moi le serment que je ne me mêlerais plus d'intrigue. + +--Et ce serment, vous le tenez? + +--Scrupuleusement, comme vous voyez. + +--Et votre conscience ne vous dit rien? + +--J'ai dispense du pape. + +Le comte se mit à rire. + +--Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de +conduire un beau-frère chez sa belle-soeur. + +--Chère Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en +la lui baisant avec ce désir amoureux qu'il tenait du roi son père et +que nous avons vu éclater dans ses paroles, dès le commencement de la +scène avec sa fausse cousine, dans l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_; +chère Marie, est-ce que vous m'auriez gardé cette surprise que votre +chambre se trouvât sur le chemin de la chambre de la reine? + +--Ah! que vous êtes bien le fils légitime, s'il en fut, de Henri IV! +Tous les autres ne sont que des bâtards. + +--Même mon frère Louis XIII? dit en riant le comte. + +--Surtout votre frère Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un +peu de votre sang dans les veines! + +--Nous ne sommes pas de la même mère, duchesse. + +--Et qui sait, peut-être pas du même père non plus. + +--Tenez, Marie! s'écria le comte de Moret, vous êtes adorable, et il +faut que je vous embrasse! + +--Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc +vous perdre de réputation, surtout arrivant d'Italie? + +--Allons! décidément, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et +il laissa tomber la main de la duchesse. + +--Bon! dit-elle, la reine lui a envoyé à l'hôtellerie de la _Barbe +peinte_ une de nos plus jolies femmes, et il se plaint! + +--Ma cousine Marina? + +--Eh! oui, votre cousine Marina. + +--Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette +enchanteresse. + +--Comment! vous ne la connaissez pas? + +--Non. + +--Vous ne connaissez pas Fargis? + +--Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne? + +--Justement! On l'a placée près de la reine après la fameuse scène des +jardins d'Amiens dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous a fait +exiler toutes. + +--Eh bien! à la bonne heure, dit le comte de Moret en éclatant de rire, +voilà une reine bien gardée, avec la duchesse de Chevreuse à la tête de +son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frère Louis XIII!... +Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance. + +--Mais savez-vous, monseigneur, que vous êtes impertinent à ravir, et +qu'il est bien heureux que nous soyons arrivés? + +--Nous sommes donc arrivés? + +La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor +obscur. + +--Voilà votre chemin, monseigneur, dit-elle. + +--Je présume que vous n'avez pas la prétention de me faire entrer +là-dedans? + +--Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul même. + +--Bon! l'on a juré ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous +mes pieds et bonsoir à Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas +grand'chose, les femmes me traitent si mal. + +--Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend à l'autre bout de ce +corridor... + +--Comment! s'écria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis +attendu par une femme? + +--Ce sera la troisième de la soirée, et vous vous plaignez, bel Amadis? + +--Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse! + +--Prenez garde à la trappe. + +La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus +complète obscurité. + +Le comte hésita un instant. Il ignorait complétement où il était. Il eut +d'abord l'idée de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant +dans la serrure et fermant la porte à double tour l'arrêta. + +Enfin, après quelques secondes d'hésitation, décidé à pousser l'aventure +jusqu'au bout: + +--Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'étais le +fils légitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir. + +Et il s'avança vers l'extrémité du corridor opposée à celle par laquelle +il était entré, retenant son haleine, marchant à tâtons et les bras en +avant. + +A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurité la plus profonde, avec +cette hésitation que l'homme le plus brave éprouve dans les ténèbres, +qu'il entendit un frôlement de robe et une respiration qui semblaient +venir à lui. + +Il s'arrêta. Le frôlement et la respiration s'arrêtèrent. + +Il cherchait comment il adresserait la parole à ce bruit charmant, +lorsqu'une voix douce et tremblante demanda: + +--Est-ce vous, monseigneur? + +La voix était à deux pas à peine. + +--Oui, répondit le comte. + +Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main étendue cherchant sa +main, mais à peine l'eut-il touchée qu'elle se retira, timide comme la +sensitive. + +Un léger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se +fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mélodieux comme +le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe éolienne. + +Le comte tressaillit; il venait d'éprouver une sensation complétement +nouvelle, et par conséquent complétement inconnue. + +Cette sensation était délicieuse. + +--Oh! murmura-t-il, où êtes vous? + +--Ici, balbutia la voix. + +--On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne +connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous? + +Il y eut un moment sensible d'hésitation chez la personne à laquelle +cette demande était adressée; mais presque aussitôt, cependant: + +--La voici, dit-elle. + +Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui présentait et fit un +mouvement pour la porter à ses lèvres, mais ce mouvement fut réprimé par +un seul mot, qu'à son accent plein de prière, on ne pouvait interpréter +autrement que comme le cri de la pudeur alarmée. + +--Monseigneur! + +--Pardon, Mademoiselle, répondit le comte d'une voix respectueuse, +autant que s'il eût parlé à la reine. + +Puis il écarta cette main frémissante et craintive, déjà à moitié chemin +de ses lèvres, et un silence se fit. + +Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la +retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la +volonté, on lui avait enlevé jusqu'à l'apparence de la vie. + +C'était, si l'on peut se servir de cette expression, une main +complétement muette. + +Mais ce mutisme qui lui était imposé n'empêchait point le comte de +s'apercevoir qu'elle était petite, fine, douce, allongée, aristocratique +et surtout virginale. + +Ce n'était plus contre ses lèvres que le comte eût voulu la presser, +c'était contre son coeur. + +Il était, depuis qu'il avait touché cette main, resté immobile comme +s'il eût complétement oublié la cause qui l'amenait. + +--Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix. + +--Où voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce +qu'il répondait. + +--Mais, où la reine vous attend, chez Sa Majesté. + +--C'est vrai! je l'avais oublié!--Et avec un soupir: Allons, dit-il. + +Et il se remit en marche, nouveau Thésée, guidé dans le labyrinthe, +moins compliqué, mais plus obscur que celui de Crète, non point par le +fil d'Ariane, mais par Ariane elle-même. + +Au bout de quelques pas, Ariane tourna à droite. + +--Nous arrivons, dit-elle. + +--Hélas! murmura le comte. + +Et en effet, on approchait d'un grand portail vitré donnant sur +l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majesté +était censée dormir, tout était éteint à l'exception d'une lampe pendue +au plafond, et qui, à travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une +lueur pareille à celle qu'eût projetée une étoile. + +A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne +distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre. + +La jeune fille s'arrêta. + +--Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous +conduire, suivez-moi! + +Et, malgré le léger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle +la dégagea, marcha la première, ouvrit la porte du corridor, et se +trouva dans l'antichambre de la reine. + +Le comte la suivait. + +Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied, +l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle était +la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux +s'arrêtèrent, frappés en même temps par un bruit qui allait se +rapprochant. + +C'était celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le +grand escalier. + +--Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu +l'idée, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa +Majesté, ou plutôt de s'assurer si elle est réellement malade? + +--En effet, on vient de ce côté, dit le prince. + +--Attendez, fit la jeune fille, je vais voir. + +Elle s'élança vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit, +et, revenant vivement vers le comte: + +--C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet! + +Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le +comte et entra après lui. + +Il était temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle +donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, précédé de deux pages +portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux +favoris, derrière lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le +roi Louis XIII parut, et faisant signe à sa suite de l'attendre, entra +chez la reine. + + + + +CHAPITRE VIII. + +SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII. + + +Nous croyons que le moment est arrivé de présenter le roi Louis XIII à +nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espère, de consacrer un +chapitre à cette étrange personnalité. + +Le roi Louis XIII, né le jeudi 27 septembre 1601, et, par conséquent, +âgé, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, de vingt-sept ans et +trois mois, était une longue et triste figure, au teint brun et aux +moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelât Henri IV, ni dans la +physionomie, ni dans le caractère; rien de français non plus, pas de +gaieté, pas même de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une +certaine probabilité, qu'il était fils de Virginio Orsini, duc de +Bracciano, cousin de Marie de Médicis, et, en effet, à son départ pour +la France, Marie de Médicis, déjà âgée de 27 ans, avait reçu de son +oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trône de Toscane, +avait empoisonné son frère François et Bianca Capello, Marie de Médicis +avait reçu, disons-nous, cet avis: + + --Ma chère nièce, vous allez épouser un roi qui a répudié sa première + femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire + le voyage, trois beaux garçons à votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui + est déjà votre Sigisbé; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisième, + Concino Concini; arrangez-vous de manière à être sûre, en arrivant en + France, de ne pas être répudiée. + +Marie de Médicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de +point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours à +aller seulement de Gênes à Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne fût pas +impatient de voir «sa grosse banquière,» comme il l'appelait, avait +trouvé la traversée un peu bien longue; mais Malherbe avait cherché une +raison à cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait découverte. Il +avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conçu +pour la fiancée du roi de France. + + Dix jours ne pouvant se distraire + Au plaisir de la regarder, + Il a, par un effort contraire, + Essayé de la retarder. + +Peut-être l'excuse n'était-elle pas bien logique, mais la reine Margot +avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales. + +C'est ce bâtiment paresseux qu'entourent les Néréides, dans le beau +tableau de Rubens qui est au Louvre! + +Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassuré: il apprit la +naissance du dauphin Louis, surnommé immédiatement le _Juste_, parce +qu'il était né sous le signe de la Balance. + +Dès son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse héréditaire chez +les Orsini, en même temps qu'il eut de naissance tous les goûts d'un +Italien de la décadence. En effet, musicien et même compositeur +passable, peintre médiocre, il était apte à une foule de petits métiers, +ce qui fit qu'il ne sut jamais son métier de roi, malgré sa prodigieuse +idolâtrie de la royauté. Faible de complexion, il avait été +outrageusement médicamenté dans son enfance, et, devenu jeune homme, il +était resté une créature si maladive que déjà trois ou quatre fois il +avait touché à la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son +médecin Hérouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par +heure tout ce qu'il fait. Dès sa jeunesse, il a peu de coeur, est sec et +dur, parfois même cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale +main: la première parce qu'il avait manifesté tant d'aversion à un +gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer à ce gentilhomme +un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait +été tué sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet +écrasé la tête d'un moineau franc. + +Une fois, une seule fois il eut la velléité d'être roi, et manifesta +cette velléité: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui présentait le +sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, étant fait d'or et +d'argent et chargé de pierreries, sa main se prit à trembler, ce que +voyant, M. de Condé qui, en sa qualité de premier prince du sang, était +près du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider à soutenir le +sceptre. + +Mais lui, se retournant vivement et le sourcil froncé: + +--Non, dit-il, je prétends le porter seul, et ne veux pas de compagnie. + +Sa grande distraction, enfant, était de tourner de petites pièces +d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de +dresser des châteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement +de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-grièches. Au reste, +dans toutes ses actions, dit l'Estoile, «_enfant, enfantissime!_» + +Mais les deux goûts les plus enracinés et les plus persistants chez lui +avaient été la musique et la chasse. C'est dans Hérouard, ce journal à +peu près inconnu, s'il ne l'est tout à fait des historiens, qu'il faut +chercher ces détails et d'autres plus curieux encore: «_A midi, il va +jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette; à une heure +il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice, +appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant +lui-même, car il aimait la musique avec transport_. + +Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des +proverbes ou des maximes, et, quand le goût lui en prenait, il voulait +que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit à son médecin, +Hérouard:--Mettez-moi cette prose en vers: + +«Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne +m'aiment que peu, que dès demain ils me quittent.» + +Et le bon docteur, meilleur courtisan que poëte, faisait à l'instant +même le distique suivant: + + Je veux que tous ceux-là qui m'aiment désirent + Que ce soit pour jamais, où bien qu'ils se retirent. + +Comme tous les caractères mélancoliques, Louis XIII dissimulait à +merveille, et c'est à ceux qu'il voulait perdre, au moment même où il +retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents +en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de +l'année 1613, à l'âge de douze ans, que, se servant pour la première +fois de la locution familière à François Ier, il jura _par sa foi de +gentilhomme_. Cette même année, l'étiquette voulut que l'on présentât la +chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne +dirons pas de plaisir, nous verrons tout à l'heure que Louis XIII ne +s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa. + +On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait +voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette même +année encore que fut introduit près de lui, par le maréchal d'Ancre +lui-même, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-là, pour soigner et +nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,--«un _pied-plat_ de +Saint-Germain, nommé Pierrot,» dit l'Estoile. De Luynes fut nommé +fauconnier en chef, et l'on commanda à Pierrot, tout-puissant jusque-là, +de le reconnaître et de lui obéir. Enfin ses faucons, éperviers, milans, +pies-grièches et perroquets, furent nommés _oiseaux de cabinet_, pour +que de Luynes pût toujours rester près du roi, et de cette époque data +chez Louis XIII une telle amitié pour lui, que non seulement il ne +quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en +dormant il rêvait tout haut de lui, dit Hérouard, criant son nom dans le +sommeil et le croyant absent. + +En effet, si de Luynes ne parvenait pas à l'amuser, il parvenait au +moins à le distraire, en développant chez lui le goût de la chasse +autant qu'il le pouvait, avec le peu de liberté qu'ont les enfants +royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses +appartements avec un perroquet jaune et des pies-grièches. Luynes lui +fit chasser des lapins avec des petits lévriers dans les fossés du +Louvre, et voler le milan à la plaine de Grenelle. Ce fut là, toutes +dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractère de Louis XIII, +qu'il prit son premier héron le 1er janvier, et ce fut à Vaugirard que +le 18 de la même année, il tira sa première perdrix. + +Enfin, ce fut à l'entrée du pont dormant, près du Louvre, qu'il chassa +l'homme pour la première fois, et tua Concini. + +Intercalons ici une page du journal d'Hérouard, la page est curieuse +pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait +Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, où il chasse l'homme au lieu +de chasser le moineau, le lapin, le héron ou la perdrix. + +Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont +avertis. + + «Lundi 24 avril 1617. + + «Eveillé à sept heures et demi du matin, pouls plein, égal, petite + chaleur, douce, levé bon visage, gai, pissé jaune, _fait ses + affaires_, peigné, vêtu, prié Dieu; à 8 heures 1/2 déjeuné, quatre + cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort trempé. + + «Le maréchal d'Ancre + «tué sur le pont du + «Louvre entre dix et + «onze heures du matin. + + «Dîné à midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crêtes de coq + sur un potage blanchi; cuillerées de potage, dix bouts d'asperges sur + un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze; + les ailes de deux pigeons rôtis; deux tranches de gelinotte rôties + avec pain; gelée; figues, cinq; guignes sèches, quatorze cotignac sur + un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil, + une petite cuillerée. + + «AMUSÉ jusqu'à sept heures et demie. + + «FAIT SES AFFAIRES, jaune, mou, beaucoup.» + + «AMUSÉ jusqu'à neuf heures et demie. + + «Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, petite + chaleur douce. + +Vous voilà rassurés, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant +royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant +de sa mère, du père plus que probable de son frère Gaston, d'un maréchal +de France enfin, c'est-à-dire du personnage le plus considérable du +royaume après lui et même avant lui, lui eût ôté l'appétit ou la gaieté, +et que les mains rouges de sang, il a hésité à prier Dieu? Non pas; son +dîner a été retardé d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout +à la fois être à table à onze heures et regarder par la fenêtre du +rez-de-chaussée du Louvre, Vitry assassiner le maréchal d'Ancre. Il a le +ventre assez relâché; mais c'est l'effet que faisait à Henri IV la vue +de l'ennemi. En échange, il s'est AMUSÉ de sept heures à sept heures et +demie; il s'est AMUSÉ de nouveau de neuf heures à neuf heures et demie, +ce qui n'est pas dans ses habitudes. + +Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hérouard, il ne +s'est AMUSÉ que ces deux fois là. + +En outre, il s'est mis au lit avec un pouls _plein, égal, une petite +chaleur douce_. Il a _prié_ Dieu à dix heures et s'est endormi jusqu'à +_sept heures et demie du matin_, c'est-à-dire qu'il a dormi un peu plus +de neuf heures. + +Pauvre enfant! + +Aussi le lendemain il se réveille roi. Ce bon sommeil lui a donné des +forces, et, après avoir fait acte de virilité la veille, il fait acte de +royauté le lendemain. + +La reine-mère est non-seulement disgraciée, mais exilée à Blois; défense +lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils +bien-aimé Gaston d'Orléans; ses ministres sont renvoyés, et l'évêque de +Luçon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission de +la suivre dans son exil, où il se glissera dans ce coeur qui ne sait pas +rester vide, et remplacera Concini. + +Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Marié depuis +deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari +que de nom. M. Durand, contrôleur provincial des guerres, a beau lui +faire des ballets, dans lesquels il représente le démon du feu, et dans +lesquels il chante à la reine les vers les plus tendres, toute sa +galanterie se borne à lui dire: + + Beau soleil de qui je veux + Pour jamais souffrir les feux, + Regarde où tu me conduis, + Et connais ce que tu peux + En voyant ce que je suis. + +En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais, +comme il ôtait son habit pour se coucher, il dépouillait les flammes +avec l'habit. + +Comme le ballet de la _Délivrance de Renaud_ n'a rien produit, on essaye +d'un autre ballet qui a pour titre: les _Aventures de Tancrède dans la +forêt enchantée_. Cette fois la chorégraphie de M. de Ponchère réveille +un peu le roi, et sa curiosité va jusqu'à désirer savoir comment les +choses se passent un soir de noces entre vrais époux; c'est M. d'Elbeuf +et Mlle de Vendôme qui donnent au roi une répétition de la pièce qu'il +n'a pas encore jouée: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la +chambre des époux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa +chambre de garçon. + +Enfin, ce fut Luynes qui, tourmenté par l'ambassadeur d'Espagne et par +le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas à +ceux qui l'y poussaient qu'il _courrait risque d'y perdre son crédit_. + +Le jour fut fixé au 25 janvier 1619. + +Ce jour-là, c'est encore le journal d'Hérouard qui va nous en donner +l'emploi. + +Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait à la fin +de la journée, se leva en excellente santé, avec bon visage, et même +gai, relativement; il déjeuna à neuf heures et quart; ouït la messe à la +chapelle de la Tour; présida le conseil; dîna à midi; fit visite à la +reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et +demie par le même chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour répéter +son ballet; soupa à huit heures; fit de nouveau visite à la reine, la +quitta à dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais à +peine était-il couché, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea à +se lever. Le roi le regarda avec le même étonnement que s'il lui eût +proposé de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que +l'Europe commençait à s'inquiéter de voir le trône de France sans +héritier, et que ce serait une honte pour lui si sa soeur, madame +Christine, qui venait d'épouser le fils du duc de Piémont, le prince +Amédée de Savoie, avait un enfant avant que la reine eût un dauphin. +Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvât de la tête, ne +paraissaient pas suffisantes pour décider le roi, de Luynes le prit tout +simplement entre ses bras et le porta où il ne voulait point aller. Que +si vous doutez le moins du monde de ce petit détail qu'aucun historien +ne vous a raconté, et que vous raconte un romancier, lisez la dépêche du +nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui +nous paraît concluante: _Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi +per forza al letto della Regina_. + +Mais si Luynes n'y perdit pas son crédit, et y gagna au contraire le +titre de connétable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut +récompensé que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix +de vitesse avec le premier-né de la duchesse de Savoie ne vit le jour, +si ardemment réclamé qu'il fût, que dix-neuf ans après, c'est-à-dire en +1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre +qu'il avait planté porter ses fruits, mourait deux ans après d'une +fièvre pourprée. Cette mort laissait le chemin libre à Marie de Médicis, +qui, rappelée de son exil, revenait à Paris, ramenait, et faisait entrer +au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientôt après +devait devenir premier ministre. + +Dès lors, c'est Richelieu qui règne, et qui, en se déclarant contre la +politique autrichienne et espagnole, se brouille à la fois avec Anne +d'Autriche et avec Marie de Médicis. A partir de ce moment, les haines +le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Médicis a, comme le +roi, son ministère présidé comme celui du roi par un cardinal, M. de +Bérulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de génie, +tandis que le cardinal de Bérulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu +a marié, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donné l'immense +fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret +s'organise, auquel est appelé le médecin Bouvard, qui a succédé comme +médecin du roi au brave docteur Hérouard; par Bouvard, Monsieur, qui +succède à Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le +pouls du malade, car Bouvard, homme de dévotion tout espagnole, vivant +aux églises, est l'âme damnée des reines. On sait donc que ce sombre +roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aimé de +personne, mais au contraire haï de tous, que les médecins exterminent +par la médecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang +et que l'on saigne une fois par mois, peut s'évanouir d'un moment à +l'autre et disparaître avec cette humeur noire que l'on s'obstine à +chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est à la merci de +ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est +pendu. Eh bien, malgré toutes ces espérances, Chalais n'a pas le temps +d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Médicis appuie la +proposition, Mme de Conti achète des poignards, et la douce Anne +d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prêtre! + +Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mère, qui, +depuis la conspiration de Chalais, se défie de son frère, qui, depuis +ses amours avec Buckingham, et particulièrement depuis le scandale des +jardins d'Amiens, méprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa +femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon, +n'a qu'à moitié les vices des Valois, il est plus froid et plus défiant +que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie +qu'il projette, ou plutôt que projette le cardinal, est antipathique à +Marie de Médicis, à Gaston d'Orléans, et particulièrement à Anne +d'Autriche, parce qu'en réalité, c'est une guerre contre Ferdinand II et +Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie +d'Espagne. + +Aussi, lorsque, sous le prétexte d'un violent mal de tête, elle a refusé +d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de +La Rochelle, c'est-à-dire en l'honneur de la victoire de son mari sur +son amant, Louis XIII a-t-il été pris de ce soupçon qu'elle ne restait +chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soirée, +a-t-il eu l'oeil, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais +sur la reine-mère et sur Gaston d'Orléans, échangeant à voix basse avec +le cardinal, qui se tenait à ses côtés, dans sa loge, des observations +qui n'avaient aucun rapport avec la chorégraphie, et, le ballet fini, au +lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'idée de passer chez la reine sans +la prévenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y +avait un fait quelconque; et voilà pourquoi nous l'avons vu arriver +d'une façon si inattendue, précédé de deux pages, accompagné de ses deux +favoris, suivi de Beringhen, et apparaître dans l'antichambre, juste au +moment où le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient +dans le cabinet. + +L'étiquette royale défendait que, quand le roi couchait sous le même +toit que la reine, une velléité conjugale étant prévue, les portes de +l'appartement de la reine de France fussent fermées la nuit; le roi +avait donc, l'une après l'autre, ouvert sans difficulté, au milieu de +l'obscurité et du silence, les trois portes qui séparaient l'antichambre +de la chambre à coucher. + +En entrant dans la chambre à coucher, il en avait, d'un regard rapide, +exploré les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirés. + +Tout y était dans l'ordre le plus parfait. + +La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la +chasteté, et un souffle doux et régulier s'échappait de sa poitrine au +moment où Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses +droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit. + +Mais les reines ont le sommeil léger, et quoiqu'un épais tapis de +Flandre eût assourdi les pas de son auguste époux, le souffle doux et +régulier s'arrêta tout à coup, puis une main, merveilleuse de forme et +de blancheur, écarta le rideau: une tête adorable de coquetterie +nocturne se souleva sur l'oreiller, et après que deux grands yeux +étonnés se furent fixés un instant sur le visiteur inattendu, une voix +frémissante de surprise s'écria: + +--Comment, c'est vous, Sire? + +--Moi-même, madame, répondit froidement le roi, mais en mettant le +chapeau à la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une +femme. + +--Et à quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de +votre visite? + +--Vous m'avez fait dire que vous étiez indisposée, madame; or, inquiet +de votre santé, j'ai voulu moi-même venir prendre de vos nouvelles et +vous dire que je n'aurai probablement pas, à moins que vous ne preniez +le dérangement de me visiter à votre tour, le plaisir de vous voir, ni +demain ni après-demain. + +--Votre Majesté chasse? demanda la reine. + +--Non, madame; mais Bouvard a décidé qu'il était bon qu'à la suite de +toutes ces fêtes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purgé et +saigné; il me purge donc demain et me saigne après-demain. Bonne nuit, +madame, et excusez-moi de vous avoir réveillée. A propos, qui donc est +de service auprès de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de +Chevreuse? + +--Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec. + +--Ah! très-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer; +mais où est-elle donc? + +--Dans la chambre à côté, où elle dort tout habillée sur un canapé. +Votre Majesté a-t-elle le désir que je l'appelle? + +--Non, merci. Au revoir, madame. + +--Au revoir, Sire. + +Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou réel, mais que, vu +la circonstance, nous croyons plutôt feint que réel, laissa retomber le +rideau devant son lit et sa tête sur l'oreiller. + +Quant à Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier +regard dans lequel transperçait un reste de soupçon, et sortit en +murmurant: + +--Non, pour cette fois le cardinal s'était trompé. + +Puis, arrivé dans l'antichambre où sa suite l'attendait: + +--La reine est, en effet, très-souffrante, dit-il. Suivez-moi, +messieurs! + +Et, dans le même ordre qu'il était venu, le cortége se remit en marche +pour rentrer chez le roi. + + + + +CHAPITRE IX. + +CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE +APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI. + + +A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie, +et les derniers reflets des torches se furent-ils éteints en tremblant +le long des parois des murailles, que la porte du cabinet où s'étaient +réfugiés le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et +que la tête de la jeune femme se glissa par l'entrebâillement de la +porte. + +Alors, voyant que tout était rentré dans le silence et l'obscurité, elle +se hasarda à sortir tout à fait, et jeta un regard dans la galerie à +l'extrémité de laquelle elle vit disparaître les dernières lueurs des +torches des deux pages. + +Puis, jugeant que tout danger était évanoui, elle se rapprocha du +cabinet, et, passant devant la porte, légère comme un oiseau: + +--Venez, Monseigneur, dit-elle au comte. + +Et en même temps, se maintenant toujours à une distance et dans une +position où le jeune homme ne pût profiter d'une clarté plus grande pour +voir son visage, elle ouvrit l'une après l'autre les trois portes +qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermées en sortant, le roi. + +Le jeune homme la suivait muet, haletant, éperdu; dans ce cabinet étroit +et sombre, la jeune fille avait dû, malgré elle, se serrer contre lui, +et, quoique le maîtrisant par la main toute-puissante de la chasteté, +elle n'avait pu empêcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son +haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui +émane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de +la puberté. + +Avant d'ouvrir la dernière porte, elle étendit la main vers le comte, +dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un +certain trouble altérait la sérénité: + +--Monseigneur, dit-elle, ayez la bonté de vous arrêter dans ce salon; +lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majesté vous appellera. + +Et elle rentra chez la reine. + +Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir. + +--Est-ce vous, chère Isabelle? demanda-t-elle, en écartant le rideau, du +geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus +pressé qu'elle n'avait fait pour le roi. + +--Oui, madame, c'est moi, répondit la jeune fille, en se plaçant de +manière à ce que son visage fût perdu dans l'ombre, et par conséquent à +ce qu'elle pût dérober sa rougeur involontaire à la reine. + +--Vous savez que le roi sort d'ici? + +--Je l'ai vu, madame. + +--Il avait sans doute des soupçons? + +--C'est possible, mais à coup sûr il n'en a plus. + +--Le comte est là? + +--Dans la chambre qui précède celle-ci. + +--Allumez une cire et donnez-moi un miroir à main. + +Isabelle obéit, donna le miroir à la reine, mais garda la bougie pour +l'éclairer. + +Anne d'Autriche était jolie plutôt que belle; elle avait les traits tout +petits, un nez sans caractère, mais la peau transparente et veloutée de +cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les +Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne +voulait pas manquer son effet, même sur son beau-frère.--En conséquence, +elle rajusta quelques boucles de cheveux froissés par l'oreiller, +régularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle était +enveloppée, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son +miroir à sa dame d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de +remercîment, qu'elle pouvait rentrer chez elle. + +Isabelle déposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua +respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indiquée la reine, en +disant à son époux que sa dame d'honneur devait être, _là_, endormie sur +un canapé. + +L'appartement demeura éclairé par la double lumière de la lampe et de la +bougie, placées toutes deux de manière à projeter leurs rayons sur le +côté du lit où Anne d'Autriche avait donné son audience au roi et allait +donner la sienne au comte de Moret. + +Cependant, restée seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait +attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant à plusieurs reprises +vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience, +et murmurant des paroles à voix basse. + +Enfin, et à peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que +semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme +de vingt ans, au visage coloré et plein, aux cheveux noirs, à l'oeil +dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il était splendidement vêtu de +satin blanc, avec un manteau cerise brodé d'or. Il portait le +Saint-Esprit au cou, comme on le portait à cette époque. Il tenait à la +main son chapeau de feutre blanc orné de deux plumes de la couleur du +manteau. + +Ce jeune homme, c'était Gaston d'Orléans, que l'on désignait +généralement sous le nom de MONSIEUR, et que la chronique scandaleuse du +Louvre disait n'être si particulièrement aimé de sa mère que parce qu'il +était le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra +l'un près de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au musée de +Blois, le portrait du maréchal d'Ancre et celui du second fils de Marie +de Médicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe +entre eux pouvait faire croire à la vérité de cette grave accusation. + +Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en +mépris. En effet, Louis XIII avait une espèce de conscience. Il n'était +pas insensible à ce que l'on appelait alors l'_honneur de la couronne_ +et que l'on appelle aujourd'hui l'_honneur de la France_. Son égoïsme et +sa vanité, pétris aux mains de Richelieu, avaient presque changé de +forme, et de ces deux vices le cardinal était parvenu à lui faire une +sorte de vertu; mais Gaston, âme à la fois fourbe et lâche, avait été +immonde dans toute cette affaire de Nantes. + +Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y eût consenti pour avoir la +paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano. +Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempête, dit +qu'Ornano entrera au conseil de bonne volonté ou de force. Richelieu, ne +pouvant faire arrêter Gaston, fait arrêter Ornano. Gaston force la porte +du conseil, et, d'une voix altière, demande qui a eu l'audace de faire +arrêter son gouverneur. «Moi,» répond avec le plus grand calme +Richelieu. + +Tout en serait resté là et Gaston eût bu sa honte, si Mme de Chevreuse, +poussée par l'Espagne, n'eût poussé Chalais.--Chalais vint s'offrir à +MONSIEUR pour le débarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve +ou plutôt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dîner chez +Richelieu, à son château de Fleury, et là à sa table, trahissant +l'hospitalité, des gens d'épée assassineront commodément un homme sans +défense--un prêtre. + +Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et +hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres, à l'endroit des +grandes personnalités qui la gênent: elle les supprime. En politique, +supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprimé Coligny, Guillaume de +Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le +procédé est monotone, mais peu importe: du moment où il réussit, il est +bon. + +Cette fois, cependant, il échoua. + +Ce fut à cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias, +commença le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux +bâtards de Henri IV, les Vendôme, furent arrêtés; le comte de Soissons +prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exilée, le duc de Longueville en +disgrâce. Quant à Monsieur, il signa une confession dans laquelle il +dénonçait et abandonnait ses amis. Il fut marié, enrichi et déshonoré. + +Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en +sortit sans tête. + +Et déjà si avant dans l'ignoble, MONSIEUR n'avait pas vingt ans. + +Par l'autre porte entra, presque aussitôt que Monsieur, une femme de +cinquante-cinq à cinquante-six ans, vêtue royalement, portant une petite +couronne d'or sur le haut de la tête, et un long manteau de pourpre et +d'hermine, descendant de ses épaules sur une robe de satin blanc brochée +d'or; elle a pu être fraîche autrefois, mais jamais ni belle ni +distinguée; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui +a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la _Grosse banquière_; +c'est un esprit tracassier qui ne se plaît que dans l'intrigue. + +Inférieure en génie à Catherine de Médicis, elle lui a été supérieure +en débauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de +Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle +n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de +la mort de son fils aîné, qu'elle regarde comme inévitable, et dont elle +est déjà consolée. Son idée fixe est de voir Gaston sur le trône, comme +l'idée fixe de Catherine de Médicis, a été d'y voir Henri III. + +Mais une accusation plus grave que toutes celles-là pèse sur elle, et fait +que Louis XIII la déteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon +mis, du moins laissé aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en eût +pu faire tomber. Un procès-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait +nommée elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice +pour faire disparaître jusqu'à la trace de ces deux noms. + +Depuis la veille, la mère et le fils ont été convoqués par Anne +d'Autriche, prévenue que le comte de Moret, arrivé depuis huit jours à +Paris, a des lettres à leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils +sont entrés, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes +différentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils +auront pour excuse l'indisposition de Sa Majesté, qu'ils ont apprise au +ballet, indisposition qui leur a donné tant d'inquiétude qu'ils n'ont +pas même pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret, +toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme +de vingt-deux ans est toujours facile à cacher; Anne d'Autriche a +d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et même des +antécédents. + +Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre à côté, et +il a tout bas et du fond de l'âme remercié le ciel de ce regard. + +Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait, entrant chez la reine, ému, troublé, +palpitant comme il l'était en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix +minutes d'attente n'ont pas été de trop pour calmer les battements de +son coeur et rendre un peu d'assurance à sa voix. De l'agitation, il a +passé à la rêverie, rêverie douce et suave dont, jusqu'à cette heure, il +n'avait eu aucune idée. + +Tout-à-coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla +chercher au fond de sa rêverie. + +--Comte, demanda-t-elle, êtes-vous là? + +--Oui, Madame, répondit le comte, et attendant les ordres de Votre +Majesté. + +--Entrez donc, alors, car nous sommes désireux de vous recevoir. + + + + +CHAPITRE X. + +LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT +SEUL. + + +Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tête, comme pour en faire +tomber l'incessante préoccupation à laquelle il était en proie, et +poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre à +coucher d'Anne d'Autriche. + +Son premier regard, nous devons l'avouer, malgré le haut rang des +personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le +guide charmant qui l'y avait conduit et qui, après l'y avoir conduit, +l'avait quitté, sans qu'il pût même voir son visage. Mais son regard eut +beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force +lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit +sur le groupe placé dans la lumière. + +Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces +trois personnes étaient: la reine mère, la reine régnante et le duc +d'Orléans. + +La reine-mère était debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche +était couchée; Gaston était assis au pied du lit de sa belle-soeur. + +Le comte salua profondément, puis s'avançant vers le lit, il mit un +genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main à baiser, +puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lèvres +le bas de la robe de Marie de Médicis; puis enfin, toujours un genou en +terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci +le releva en lui disant: + +--Dans mes bras, mon frère. + +Le comte de Moret, coeur franc et loyal, véritable fils de Henri IV, ne +pouvait croire à tout ce que l'on disait de Gaston. Il était en +Angleterre lors du complot de Chalais, et c'était là qu'il avait connu +madame de Chevreuse, qui s'était bien gardée de lui dire la vérité sur +ce complot. Il était en Italie lors des lâchetés de La Rochelle, où +Gaston avait fait semblant d'être malade pour ne point aller au feu; de +plus, ne s'étant jamais occupé que de ses plaisirs, il n'avait pris +aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de +Médicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours éloigné. + +Il rendit donc joyeusement et de bon coeur à son frère Gaston +l'embrassement dont il l'honorait. + +Puis, saluant la reine: + +--Votre Majesté daignera-t-elle croire, lui demanda-t-il, à tout le +bonheur que j'éprouve d'être admis en sa royale présence, et à la +reconnaissance que j'ai vouée à M. le duc de Savoie, de m'avoir donné +cette précieuse occasion d'être reçue par elle? + +La reine sourit. + +--N'est-ce point à nous plutôt, répondit-elle de vous être +reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide à deux pauvres princesses +disgraciées, privées, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la +tendresse de son fils, et à un frère repoussé des bras de son frère; car +vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner +quelque consolation. + +Le comte de Moret tira trois plis cachetés de sa poitrine. + +--Ceci, madame, dit-il en tendant la missive à la reine, ceci est une +lettre adressée à vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan, +et représentant en Italie Sa Majesté Philippe IV, votre auguste frère. +Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir à +maintenir M. de Fargis comme ambassadeur à Madrid. + +--Mon influence! répéta la reine; on pourrait avoir une influence sur un +roi qui serait un homme, mais sur un fantôme qui est roi, qui donc peut +avoir une influence, si ce n'est un nécroman, comme le cardinal-duc. + +Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mère et lui remettant la +seconde lettre: + +--Quant à ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note +très-importante et très-secrète de la main propre du duc de Savoie; elle +ne doit être remise qu'à Votre Majesté en personne, et j'ignore en tout +point ce qu'elle renferme. + +La reine-mère prit vivement la lettre, la décacheta, et, comme, à la +distance où elle était de la lumière, elle ne pouvait la lire, elle +s'approcha de la toilette sur laquelle étaient posées les bougies et la +lampe. + +--Et cela enfin, continua le comte de Moret, en présentant à Gaston le +troisième pli, est un billet adressé à Votre Altesse par Mme Christine, +votre auguste soeur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est +auguste. + +Chacun se mit à lire la lettre qui lui était adressée, et le comte +profita de ce moment où chacun était occupé de sa lecture pour fouiller +du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre. + +La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui. + +Marie de Médicis revint près du lit de sa belle-fille, et s'adressant au +comte: + +--Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire à un homme de votre rang, +et que cet homme s'est mis à la disposition de deux femmes opprimées et +d'un prince en disgrâce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour +lui après qu'il a toutefois donné sa parole d'honneur que, devenant +allié, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui +sont confiés. + +--Votre Majesté, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le +plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet, +neutre ou allié; seulement, ne mettant pas de réserve à mon silence, je +suis forcé d'en mettre à mon dévouement. + +Les deux reines échangèrent un regard. + +--Et quelles réserves faites-vous? + +Pendant que Marie de Médicis adressait au jeune prince cette question +avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les +yeux. + +--J'en fais deux, madame, répondit le comte d'une voix douce mais ferme, +et pour les faire, je suis obligé de vous rappeler à mon grand regret +que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'épée ni contre les +protestants, ni contre le roi mon frère, de même que je ne puis refuser +de la tirer contre tout ennemi du dehors, à qui le roi de France fera la +guerre, si le roi de France m'appelle à cet honneur. + +--Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, _Prince_, dit la +reine-mère, en appuyant avec affectation sur le mot _prince_; notre +ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharné, celui qui a +juré notre perte, c'est le cardinal! + +--Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous +faire observer qu'il est assez difficile à un gentilhomme de faire la +guerre à un prêtre. Mais, d'un autre côté, si grandes que soient les +adversités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme +une punition trop légère encore de sa conduite envers vous. Cela +suffit-il à Votre Majesté pour avoir toute confiance en moi. + +--Vous savez déjà, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit +à ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui écrit sa soeur +Christine. Parlez Gaston. + +Le duc d'Orléans tendit la lettre même au comte de Moret, en l'invitant +du geste à la lire. + +Le comte la prit et la lut. + +La princesse Christine écrivait à son frère de faire valoir près du roi +cette raison qui lui paraissait déterminante, que mieux valait laisser +Charles-Emmanuel, son beau-père, s'emparer de Mantoue et du Montferrat, +que de les donner au duc de Nevers qui n'était qu'un étranger pour le +roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel +reviendrait un jour l'héritage de son père, était beau-frère du roi de +France. + +Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre à Gaston. + +--Qu'en pensez-vous, mon frère? demanda celui-ci. + +--Je suis un pauvre politique, répondit le comte de Moret en souriant, +mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la +famille surtout. + +--Et maintenant à mon tour, dit Marie de Médicis, en donnant au comte de +Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous +connaissiez la note dont vous étiez porteur. + +Le comte prit le papier et lut la note suivante: + + «Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si, + malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis + soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.» + +C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier. + +Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du +plus profond respect. + +--Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier +notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à +lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune +suivra la nôtre. + +--Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions, +mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus +le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes +besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier +celle de ma naissance. + +--Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main +à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous, +de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par +tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait +plus sortir du Louvre. + +Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il +espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée +l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret, +renoncer à cet espoir. + +Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné. + +Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un +escalier secret: + +--Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes +remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance. + +Le comte s'inclina. + +--Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de +convention à échanger? + +--Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le +duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer. + +Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre +soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau +du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement +dans la cour. + +Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en +avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au +bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la +rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le +page et le cheval du duc de Montmorency. + +--Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a +pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le +crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi +le seul moyen de la revoir! + +Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de +Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de +l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement, +s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour +s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et, +tirant la lettre de sa soeur Christine de sa poche, l'exposait d'une +main tremblante, à la chaleur des bougies. + +Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit, +sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites +de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche +primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à +une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge. + +Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient: + + «--Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague, + mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort + de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la + couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de + Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elle trouvera bien + moyen d'être _régente_, craignant de ne pas être _reine_.» + +--Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite soeur, j'y +veillerai! + +Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à +secret. + +De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris +congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était +fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses +femmes. + +Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli +d'étoffe. + +Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et +vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches +noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte +perdue dans la tapisserie. + +Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine. +C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio +Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal +de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner +son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit, +astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait +disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup, +qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup +disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que +son rival. + +Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait +la chambre à coucher. + +--Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez +composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures +invisibles. + +--Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une +recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je +l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la +lettre qu'elle attendait? + +--La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre +lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est +évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la +lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité. + +Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut. + +--En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela. + +L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq +ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de +Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les +lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans +l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation +chimique demandée à Vauthier. + +Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation +invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette +recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et +était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois +quarts de la page. + +Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il +en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas. + +A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt +apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres, +puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on +put lire distinctement le conseil suivant: + + «Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé + pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne + d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous + prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le + répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute + l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne + supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule + crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.» + +Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent. + +--Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine +mère. + +--Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les +avis de M. de Savoie étaient bons à suivre. + +--Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne +pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous +consulté les astres, Vauthier? + +--Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de +l'observatoire de Catherine de Médicis. + +--Eh bien, que disent-ils? + +--Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis. + +--Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue +une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encore belle, +que celui-ci baisa respectueusement. + +Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se +referma sur eux. + +Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté +successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa +belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se +leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin +bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le +tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au +lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour +son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la +poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page, +restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que +par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la +lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de +Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une +bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres +apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact +de la poussière de charbon. + +Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même. + +Elle disait: + + «Ma soeur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui, + en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et + son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux + encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez + enceinte. + + «Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles + peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire + sans elles. + + «Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin, + pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la. + + «PHILIPPE.» + +La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde +fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la +prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la +soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle +main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la +lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur +laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais +à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute +entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle +enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de +secrétaire. + +Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses +épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin, +en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement +et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle +murmura: + +--O Buckingham! Buckingham! + +Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment, +le silence de la chambre royale. + + + + +CHAPITRE XI. + +LE SPHINX ROUGE. + + +Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste +Philippe de Champagne, représentant _au vrai_, comme on disait alors, la +fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu. + +Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses +maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur +que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et +les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le +sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique, +dont la devise était un aigle dans les nuages, _Aquila in nubibus_, +c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité. + +Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après +deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une +idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains, +méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé +qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit +d'attendre de la postérité. + +Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et +de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature +en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la +calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à +l'oeil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles? +Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes +seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez +si c'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point +quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce +pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de +son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en +vous signant, comme vous feriez devant un fantôme? + +Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est +qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de coeur, +pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la +monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi +mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces +princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire +la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas +autre chose. + +Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à +une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les +grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme +Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de +rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces +faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent +sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au +milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la +besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire +que tout est abattu. + +C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre +1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des +grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France, +voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en +Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux +de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme +sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable +que notre grand historien Michelet appelle le _Sphinx rouge_. + +Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit +que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent +menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans +cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de +travail et d'embarras que le reste du monde. + +Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il +est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de +jeter les cartes sous la table.» + +C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle +tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était +fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où +Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce +qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage +pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait +chanceler sous les défaillances royales. + +Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux +comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent, +l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues +de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans +cesse dans une agitation terrible. + +C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout +en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire. + +Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la +nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain, +brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la +mort. + +Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi +pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait, +le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi +mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï +d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il +tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de +toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en +place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins +que Louis XIII, à la même heure s'il était possible. + +Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette +bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même +jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil. + +C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons +vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle +portait depuis la mort de son mari. + +Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de +la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre. + +Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps. + +A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance. + +A l'autre, Charpentier, son secrétaire. + +A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches. + +--Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot. + +--Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de +chambre. + +--Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle +veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle. + +Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre +qu'il avait reçu. + +Se retournant alors vers Charpentier: + +--Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il. + +--Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle +à monseigneur ce soir. + +--S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est +dans la chambre des gardes? + +--Oui, monseigneur. + +--Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette +nuit besoin de ses services. + +Le secrétaire se retira. + +--Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre +de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée +dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de +Lorraine. + +--Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus +prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque +bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant +était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de +lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher +qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle _Céphale_, la +reine _Procris_, Votre Eminence _l'Oracle_, Mme de Combalet _Vénus_. + +--C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je +lirai la dépêche moi-même. + +Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer. + +--A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une +gratification de vingt pistoles. + +--Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner? + +--Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la +tenez prête pour le moment où je vous appellerai. + +Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre. + +Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de +grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du +cardinal. + +Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en +manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui +correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une +minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles +qui, jusque-là, s'étaient ouvertes. + +Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son +voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle +n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une +ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison, +tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un +peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une +vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un +voeu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et +de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa +guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la +naissance et la séparation. + +Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait +ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles +mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de +fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces +plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le +mieux. + +A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum +mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la +fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus +belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du +cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un +soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses +deux bras en disant: + +--Oh! venez, venez, Marie! + +La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait +à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le +portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle. + +--Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de +respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille +bien aimée! + +Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait +à sa fille: + +--Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées +comme vous. + +--Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous +désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin +de moi? + +--J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en +regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir +plus nécessaire que jamais. + +--Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les +mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire +les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une +résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve +avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont +encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant, +ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne +vous réussit-il pas! + +--Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois +plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et +plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que +personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon +bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre coeur, vous, n'est-ce pas? + +--De tout mon coeur, de toute mon âme! + +--Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là +de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds, +Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien! +qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné, +à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au coeur de mon +coeur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par +conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je +respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait +scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre +avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous. +Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne, +qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous +tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais +traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un +sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous +renouvelâtes votre voeu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut +solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous +interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas? +S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois +risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils +m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous? + +--Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le +cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une +nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille +pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il +vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je +ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai +fait un voeu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon voeu n'existe donc +plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez +pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez, +d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison, +c'est tout un pour moi; le coeur ne vit pas où il bat, mais où il aime; +eh bien, mon bon oncle, mon coeur est en vous, car je vous aime et +n'aimerai jamais que vous. + +--Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils +vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant +vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon +pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de +vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre +l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à +lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux, +puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de +fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui +m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux? +Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux, +eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un +Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans +une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même +l'existence. Ah! je fais des tragédies.--Hélas! je n'en sais pas de plus +sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte +anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de +génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors +de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de +Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller +conquérir son héritage.--Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je +n'avais eu à combattre que Philippe III, que Charles-Emmanuel, que +Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais +l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas +les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne +rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui. +Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair, +maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma +chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des +vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la +faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces +rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les +débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France, +Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de +Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce +de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa +belle-soeur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon +armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que +je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je +veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes +positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard, +pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à +l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts +fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de +l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et +Venise!--_Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne +sauverez pas Mantoue_, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas +cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre +allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les +protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le +pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est +un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil +projet de s'accomplir! + +Il se leva. + +--Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la +belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner +la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de +l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont +toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne +pas compromettre la gloire de la couronne de France. + +--Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée. + +--Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle +pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis; +j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre +martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre. + +Il marchait avec agitation. + +--Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son +chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain. + +--Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa +prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait +aujourd'hui? D'où venez-vous? + +--J'ai été chez Mme de Rambouillet. + +--Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien +chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire. + +--On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen. + +--Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois +mois que Rotrou descend du coche. + +--Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis. + +--Et comment l'appelle-t-on, ce poëte? + +--Pierre Corneille. + +Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire: +Inconnu. + +--Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche? + +--Avec une comédie en cinq actes. + +--Qui a pour titre? + +--_Mélite._ + +--Ce n'est point un nom historique. + +--Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à +effacer tous les poëtes passés, présents et futurs. + +--L'impertinent! + +Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les +chiens. + +--Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle +a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et +charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à +son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et +argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût. + +--En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous +l'aurez au palais que je fais bâtir. + +--Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une +cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous. + +--Est-ce tout? + +--Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que dans le reste il y a un coup d'épée. + +--Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc +pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur! + +--Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le +marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une +blessure. + +--Dangereuse? + +--Non, mais bien lui en a pris d'être bossu. Le fer a rencontré le +sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes... +Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées +l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du +bras gauche. + +--Sait-on à quel propos le combat a eu lieu? + +--Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret. + +--Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me +semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis +trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani? + +--Un de ses amis. + +--Son nom? + +Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit +des duels. + +--Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est +ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux +adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel. + +--Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie. + +--Un certain Souscarrières. + +--Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là! + +--C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il +n'est coupable en rien. + +--Qui? + +--M. Souscarrières. + +Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait. + +Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait. + +--C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée +et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été +témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à +Pisani. + +--C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal. + +Et il frappa sur un timbre. + +Charpentier parut. + +--Faites venir Cavois, dit le cardinal. + +--Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui +faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet. + +--Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa +fortune. + +--Oh! ne raillez pas, mon oncle. + +--Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à +partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de +mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas +la laisser tomber. + +Cavois entra. + +--Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi, +vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue +Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là +ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de +Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières. + +--Oui, monseigneur. + +--Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz +que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir +de causer un instant avec lui. + +--Et s'il refusait de venir? + +--Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble. +«De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!» + +--Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en +s'inclinant. + +Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un +nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de +diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent +personnage. + +Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le +fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou +d'Eminence Grise! + + + + +CHAPITRE XII. + +L'ÉMINENCE GRISE. + + +Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal, +qu'en le voyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se +retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans +le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide +autour d'elle. + +Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et +n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition; +en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à +baiser au cardinal en lui disant: + +--Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard. + +Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui +lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine +qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance +qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal. + +A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins +celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et +confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient +ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur +reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des +prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille +encapuchonnée de saint François, mineurs, minimes, franciscains, +capucins, etc., etc. En récompense de cette protection, tous ces ordres, +qui, sous prétexte de prédication, de mendicité, de propagande, de +mission, couraient, vaguaient, rôdaient à travers le monde, faisaient +pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le +confessionnal était la source principale de laquelle découlaient les +renseignements. + +C'est de toute cette police vagabonde, qui exerçait avec le zèle +enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans +la diplomatie, était le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les +Lenoir, les Fouché, il eut le génie de l'espionnage. Son frère Leclerc +du Tremblay avait été, par son influence, nommé gouverneur de la +Bastille; si bien que le prisonnier espionné, dénoncé, arrêté par du +Tremblay le capucin, était écroué, emprisonné, gardé par du Tremblay le +gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui +arrivait souvent, il était confessé, administré, enterré par du Tremblay +le capucin, et de cette façon, une fois pris, ne sortait plus de la +famille. + +Le père Joseph avait un sous-ministère partagé en quatre divisions, dont +quatre capucins étaient les chefs. Il avait un secrétaire, nommé le père +Ange Sabini qui était son père Joseph, à lui. Lors de son entrée en +fonctions, lorsqu'il avait de longues courses à faire, il faisait ses +courses à cheval, suivi du père Ange, à cheval comme lui. Mais un beau +jour qu'il montait une jument, et le père Sabini un cheval entier, il +arriva que les deux quadrupèdes formèrent un groupe où les capuchons des +moines jouèrent un rôle si grotesque, que le père Joseph crut de sa +dignité de renoncer à ce genre de locomotion; depuis il allait en +litière ou en carrosse. + +Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin +de garder l'incognito, le père Joseph allait à pied, tirant son capuchon +sur ses yeux pour n'être pas reconnu, ce qui lui était facile au milieu +des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient +à cette époque les rues de Paris. + +Ce soir-là, le père Joseph avait exercé à pied. + +Le cardinal, de son oeil vigilant, attendit que la première porte se fût +refermée sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nièce, puis, +s'asseyant à son bureau et se retournant vers le père Joseph: + +--Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose à me dire, mon cher +du Tremblay? + +Le cardinal avait conservé l'habitude d'appeler le capucin par son nom +de famille. + +--Oui, monseigneur, répondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour +avoir l'honneur de vous voir! + +--Je le sais; cela m'a même donné l'espérance que vous aviez acquis +quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour à Paris et +sur les causes de ce retour. + +--Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais +cependant je me crois sur la bonne route. + +--Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne. + +--Assez médiocre; ils ont découvert seulement que le comte de Moret +logeait à l'hôtel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en +sortait la nuit pour aller chez une maîtresse qui demeure rue de la +Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières. + +--Rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières? mais ce sont les +deux soeurs de Marion Delorme qui demeurent là. + +--Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne +sait pas de laquelle des deux il est l'amant. + +--C'est bien, je le saurai, dit le cardinal. + +Et faisant signe au capucin d'interrompre son récit, il commença par +écrire sur un carré de papier--«De laquelle de vos deux soeurs le comte +de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?» + +Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du +cabinet, en pressant un bouton. + +Ce panneau ouvert eût permis de communiquer avec la maison voisine, si +une porte ne se fût pas trouvée de l'autre côté de l'épaisseur du mur. + +Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un à +droite, un à gauche, invention tellement nouvelle ou plutôt tellement +inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal. + +Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la +sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir à sa place. + +--Continuez, dit-il au père Joseph, qui l'avait regardé faire sans +paraître s'étonner de rien. + +--Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait +qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout +particulièrement de monseigneur, en avait fait une grande. + +--Vous êtes sûr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout +particulièrement de moi? + +--Qu'aurait-elle de mieux à faire, monseigneur? + +--Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de +le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret. + +--Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, où j'avais +appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence, +que M. le comte de Moret était à Paris depuis huit jours, qu'il logeait +chez M. de Montmorency et qu'il avait une maîtresse rue de la Cerisaie; +ce qui était peu de chose... + +--Je vous trouve injuste pour les bons pères;--Qui fait ce qu'il peut, +fait ce qu'il doit.--Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons +ce qu'a fait la Providence? + +--Elle m'a mis face à face du comte de Moret lui-même. + +--Vous l'avez vu? + +--Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur. + +--Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu. + +--Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu. + +--Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela. + +Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de +s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilité, avait l'habitude de rester +debout. + +Il remercia donc le cardinal de la tête et continua: + +--Voici comment la chose s'est passée, monseigneur: je sortais des +Blancs-Manteaux, où je venais de prendre les renseignements que je vous +ai dits, lorsque je vis des gens courir du côté de la rue de +l'Homme-Armé. + +--A propos de l'Homme-Armé ou plutôt de la rue de l'Homme-Armé, dit le +cardinal, il y a là une hôtellerie sur laquelle vous aurez l'oeil, du +Tremblay; on la nomme l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_. + +--C'était justement là que courait la foule, monseigneur. + +--Et vous y courûtes avec la foule. + +--Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espèce +d'assassinat venait d'y être commis sur un pauvre diable nommé Latil, +lequel a été autrefois à M. d'Epernon. + +--A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom là, du Tremblay, +cet homme pourra nous être utile un jour. + +--J'en doute, monseigneur. + +--Pourquoi cela? + +--Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance +qu'il revienne. + +--Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassiné. + +--Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il était revenu à +lui, il avait demandé un prêtre, de sorte que je me trouvais là juste à +point. + +--Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confessâtes, je +présume. + +--A blanc. + +--Et vous dit-il quelque chose d'important? + +--Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever +du secret de la confession. + +--C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relève. + +--Eh bien, monseigneur, Etienne Latil était assassiné pour n'avoir pas +voulu assassiner, lui, le comte de Moret. + +--Et qui peut avoir intérêt à assassiner ce jeune homme qui, jusqu'à +aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale. + +--Rivalité d'amour. + +--Vous le savez? + +--Je le pense. + +--Et vous ne connaissez point l'assassin? + +--Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est +qu'il avait affaire à un bossu. + +--Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs à Paris, le marquis de +Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut être Pisani, qui a reçu +lui-même un coup d'épée hier à neuf heures du soir, à la porte de +l'hôtel Rambouillet, de son ami Souscarrières; il faut donc que vous +surveilliez Fontrailles. + +--Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien +attendre, car le plus extraordinaire me reste à lui raconter. + +--Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intérêt à +votre récit. + +--Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voilà: c'est qu'au +moment où j'étais en train de confesser mon homme, le comte de Moret +lui-même est entré dans la chambre où je le confessais. + +--Comment, à l'auberge de la Barbe Peinte? + +--Oui, monseigneur, à l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret +lui-même est entré déguisé en gentillâtre basque, s'est avancé vers le +blessé et a jeté sur la table où il était couché une bourse pleine d'or, +en lui disant: «Si tu guéris, fais-toi porter à l'hôtel de Montmorency; +si tu meurs, n'aie pas souci de ton âme, les messes ne lui manqueront +pas.» + +--L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites à mon +médecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en +revienne. Et vous êtes sûr que le comte de Moret ne vous a point +reconnu? + +--Oui, monseigneur, parfaitement sûr. + +--Que pouvait-il faire, déguisé, dans cette auberge? + +--Nous allons peut-être arriver à le savoir; Votre Eminence ne +devinerait jamais qui j'ai rencontré au coin de la rue du Plâtre et de +la rue de l'Homme-Armé. + +--Qui? + +--Déguisée en paysanne des Pyrénées. + +--Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai +pas le temps de chercher. + +--Mme de Fargis. + +--Mme de Fargis! s'écria le cardinal; et elle sortait de l'hôtellerie? + +--C'est probable. + +--Elle était en Catalane, lui en Basque; c'était un rendez-vous. + +--C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de +rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils +de Henri IV. + +--Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive +d'Italie, et il a passé par le Piémont; il avait, j'y engagerais ma +tête, des lettres pour la reine, ou même pour les reines. Ah! qu'il y +prenne garde! ajouta Richelieu, donnant à sa figure l'expression de la +menace; j'ai déjà deux fils de Henri IV sous les verrous. + +--En somme, monseigneur, voilà le résultat de ma soirée, et je l'ai jugé +assez important pour vous être soumis. + +--Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme +loge chez le duc de Montmorency. + +--Oui, monseigneur. + +--Celui-là aussi en serait-il? Et a-t-il déjà oublié que j'ai fait +tomber une tête de ce nom-là. Il veut être connétable comme son père et +son grand père. Il le serait déjà sans Créquy, qui se figure que le +titre lui revient, parce qu'il a épousé une fille de Lesdiguières; avec +cela qu'elle est facile à porter, l'épée de Duguesclin! Au moins +celui-là est un chevalier, un coeur loyal; je le ferai venir: son épée +de connétable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher. +Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soirée est bonne, et j'espère la +compléter. + +--Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation à me faire? + +--Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hôte de la Barbe Peinte, mais +sans affectation; ne perdez de vue votre blessé que lorsqu'il sera +enterré ou guéri. Je croyais le comte de Moret occupé d'une autre femme +que la Fargis, qui a déjà Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence +est là, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mène +cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire +seule. + +--Et c'est à cette occasion qu'a été fait le proverbe ou plutôt la +maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera. + +--Vous êtes plein de perspicacité, mon cher du Tremblay, et je serais +bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au +pape le service de le débarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des +Autrichiens, qu'il exècre, et nous nous arrangerons de manière à ce que +le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit à la mesure de votre +tête. + +--S'il n'était pas à la mesure de ma tête, je prierais monseigneur de me +donner un vieux chapeau à lui, en signe que, quelles que soient les +faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son égal, +mais pour son serviteur et son domestique. + +Et croisant les mains sur sa poitrine, le père Joseph salua humblement. + +A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaça. pour le laisser sortir, +comme il s'était effacé pour le laisser entrer. + +L'Éminence grise une fois sortie: + +--Monseigneur, dit Cavois, il est là. + +--Souscarrières? + +--Oui, monseigneur. + +--Il était donc chez lui. + +--Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait être dans un tripot de +la rue Villedot, où il a des habitudes, et où il était en effet. + +--Faites-le entrer. + +Cavois resta immobile et les yeux baissés. + +--Eh bien? + +--Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande. + +--Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais à vous +être agréable. + +--C'est seulement pour savoir si M. Souscarrières parti, il me sera +permis d'aller passer le reste de la nuit à la maison; voilà huit jours, +ou plutôt huit nuits que je ne suis rentré à la maison. + +--Et vous êtes fatigué de veiller. + +--Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatiguée de dormir. + +--Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois. + +--Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse. + +--Bel exemple à suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit +avec votre femme. + +--Ah! merci, monseigneur. + +--Je vous autorise à l'aller chercher. + +--A aller chercher Mme Cavois? + +--Oui, et à l'amener ici. + +--Ici, monseigneur, y pensez-vous? + +--J'ai à lui parler. + +--A parler à ma femme! s'écria Cavois au comble de l'étonnement. + +--J'ai un cadeau à lui faire en dédommagement des nuits blanches que je +lui fais passer. + +--Un cadeau! + +--Faites entrer M. Souscarrières, Cavois, et tandis que je causerai avec +lui, allez chercher votre femme. + +--Mais elle sera couchée, monseigneur. + +--Vous la ferez lever. + +--Elle ne voudra pas venir. + +--Prenez deux gardes avec vous. + +Cavois se mit à rire. + +--Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je +vous préviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois. + +--Tant mieux, j'aime ces langues-là; elles sont rares à la cour, elles +disent ce qu'elles pensent. + +--Ainsi, c'est sérieux ce que Monseigneur a dit? + +--Il n'y a rien de plus sérieux, Cavois. + +--Monseigneur va être obéi. + +Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit. + +A la même place où il avait mis la demande, il trouva la réponse. + +Elle était rédigée avec le même laconisme que la demande. + +La voici: + + «Le comte de Moret est l'amant de Mme de la Montagne, et le seigneur de + Souscarrières de Mme de Maugiron. Amant malheureux, le marquis de + Pisani.» + +--C'est étonnant, murmura le cardinal en refermant le placard, comme les +choses s'enchaînent ce soir; je commence à croire, comme cet imbécile de +du Tremblay, qu'il y a une providence. + +En ce moment, le valet de chambre, Charpentier, ouvrait la porte et +annonçait: + +--Messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de +Souscarrières! + + + + +CHAPITRE XIII. + +OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL. + + +Celui qui se faisait annoncer avec ce pompeux étalage de titres, n'était +autre, nos lecteurs le savent, que le duelliste Souscarrières, dont nous +avons raconté les prouesses au commencement de ce volume. + +Souscarrières entra d'un air dégagé et salua Son Eminence avec une +désinvolture que, dans sa position, on pourrait qualifier d'effronterie. + +Le cardinal eut l'air de chercher des yeux, comme si Souscarrières avait +amené une suite avec lui. + +--Pardon, monseigneur, dit Souscarrières en allongeant galamment le pied +et en arrondissant le bras droit, avec lequel il tenait son chapeau, +mais Votre Eminence paraît chercher quelque chose? + +--Je cherche les personnes que l'on a annoncées avec vous, M. Michel. + +--Michel, répéta Souscarrières faisant l'étonné, qui donc se nomme +ainsi, monseigneur? + +--Mais vous, mon cher monsieur, ce me semble. + +--Oh! monseigneur commet une grave erreur, dans laquelle je ne voudrais +pas le laisser; je suis le fils reconnu de messire Roger de +Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France; mon illustre père +vit encore, et l'on peut s'informer à lui. Je suis seigneur de +Souscarrières, d'un bien que j'ai acquis; j'ai été fait marquis par Mme +la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de mon mariage avec noble +demoiselle Anne de Rogers. + +--Mon cher monsieur Michel, reprit Richelieu, permettez-moi de vous +raconter votre histoire, je la sais mieux que vous, elle vous instruira. + +--Je sais, dit Souscarrières, que les grands hommes comme vous ont, +après les journées de fatigue, besoin d'une heure d'amusement; heureux +ceux qui peuvent, même à leurs dépens, donner cette heure de distraction +à un si grand génie. + +Et Souscarrières, enchanté du compliment qu'il venait de trouver, +s'inclina devant le cardinal. + +--Vous vous trompez du tout au tout, monsieur Michel, continua le +cardinal, s'entêtant à lui donner ce nom: je ne suis pas fatigué, je +n'ai pas besoin d'une heure d'amusement, et je ne veux pas prendre cette +heure à vos dépens; seulement, comme j'ai une proposition à vous faire, +je veux bien vous prouver que je ne suis pas, comme tout le monde, dupe +de vos noms et de votre titre, et que c'est à cause de votre mérite +personnel que je vous la fais. + +Et le cardinal accompagna cette dernière phrase d'un de ces fins +sourires qui, dans ses moments de bonne humeur, lui étaient +particuliers. + +--Je n'ai qu'à laisser parler Votre Eminence, dit Souscarrières, un peu +déferré du tour que prenait la conversation. + +--Je commence donc, n'est-ce pas, monsieur Michel? + +Souscarrières s'inclina en homme qui ne peut opposer aucune résistance. + +--Vous connaissez la rue des Bourdonnais, n'est-ce pas, monsieur Michel? +demanda le cardinal. + +--Il faudrait être du Cathay, monseigneur, pour ne la point connaître. + +--Eh bien, vous avez connu aussi dans votre jeunesse un brave pâtissier +qui tenait l'auberge des Carneaux et qui traitait par tête; ce digne +homme, qui faisait d'excellente cuisine, et chez lequel j'ai mangé +maintes fois, quand j'étais évêque de Luçon, s'appelait Michel et avait +l'honneur d'être M. votre père. + +--Je croyais avoir déjà dit à Votre Eminence que j'étais le fils reconnu +de M. le duc de Bellegarde, insista, mais avec moins de confiance, le +seigneur de Souscarrières. + +--Rien n'est plus vrai, répliqua le cardinal, je vais même vous dire +comment cette reconnaissance s'est faite. Ce digne pâtissier avait une +femme fort jolie, à qui tous les seigneurs fréquentant l'auberge des +Carneaux faisaient leur cour. Un beau jour, elle se trouva grosse et +accoucha d'un fils; ce fils c'était vous, mon cher monsieur Michel; car, +comme vous êtes né pendant le mariage et du vivant de M. votre père, ou, +si vous voulez, du mari de votre mère, vous ne pouvez porter un autre +nom que celui de M. votre père et de Mme votre mère; il n'y a que les +rois, ne l'oubliez pas, mon cher monsieur Michel, qui aient le droit de +légitimer les enfants adultérins. + +--Diable! diable! murmura Souscarrières. + +--Arrivons à notre reconnaissance; après avoir été un joli enfant, vous +devîntes un beau jeune homme, adroit à tous les exercices du corps, +jouant à la paume comme Fontenay, et faisant filer une carte comme +personne. Arrivé à ce degré de perfection, vous résolûtes de faire servir +ces divers talents à votre fortune, et, pour commencer la susdite +fortune, vous passâtes en Angleterre, et vous y fûtes si heureux à toute +sorte de jeux, que vous en revîntes avec 500,000 francs; est-ce bien +cela? + +--A quelques centaines de pistoles près, oui, monseigneur? + +--Ce fut alors que vous eûtes, un beau matin, la visite d'un nommé +Lalande, qui a été le maître de paume de S. M. notre sire le roi; or +voilà ce qu'il vous dit, ou à peu près; ce sera le sens de son discours, +si ce n'est pas précisément la lettre:--«Pardieu, monsieur de +Souscarrières,» ah! pardon, j'oubliais (je ne sais pourquoi vous avez +toujours eu de l'antipathie pour le nom de Michel, qui est pourtant un +nom des plus agréables, de sorte que, du premier argent que vous avez +eu, vous avez acheté, pour un millier de pistoles, une espèce de masure +tombant en ruine et appelée dans le pays, c'est-à-dire du côté de +Grosbois, Souscarrières, ce qui fit que vous ne vous appelâtes plus +Michel, mais Souscarrières). Pardon d'avoir ouvert cette parenthèse, +mais je la crois nécessaire à l'intelligence du récit. + +Souscarrières s'inclina. + +--Le petit Lalande vous dit donc: «Pardieu, monsieur Souscarrières, vous +êtes bien fait, vous avez de l'esprit, vous avez du coeur, vous êtes +adroit au jeu, heureux en amour; il ne nous manque que la naissance,--je +sais bien qu'on n'est pas le maître de choisir son père et sa mère; +sans quoi, chacun voudrait avoir pour auteur de ses jours un pair de +France, et pour mère une duchesse à tabouret. Mais quand on est riche, +il y a toujours moyen de corriger ces petites irrégularités du hasard.» +Je n'étais point là, mon cher monsieur Michel, mais je devine les yeux +que vous fîtes à cette ouverture. Lalande continua: «Il n'y a qu'à +choisir, vous comprenez, entre tous les grande seigneurs qui firent +l'amour à madame votre mère, un qui soit médiocrement scrupuleux, M. de +Bellegarde, par exemple; voici le temps du grand jubilé qui approche: +votre mère, qui sera enchantée de faire de vous un gentilhomme, ira +trouver M. le Grand et lui dira que vous êtes à lui et non au pâtissier, +que sa conscience ne peut pas souffrir que vous ayez le bien d'un homme +qui n'est pas votre père; comme il n'a pas grande mémoire, il ne se +souviendra même pas s'il a été son amant ou non, et comme il y aura +30,000 fr. au bout de sa reconnaissance, il vous reconnaîtra.» N'est-ce +point ainsi que la chose s'est passée. + +--A peu près, Monseigneur, je dois le dire; seulement Votre Eminence a +oublié une chose. + +--Laquelle? Si ma mémoire m'a fait défaut, quoiqu'elle soit meilleure +que celle de M. de Bellegarde, je suis prêt à reconnaître mon erreur. + +--C'est qu'outre les cinq cent mille francs mentionnés par Votre +Eminence, j'ai rapporté d'Angleterre l'invention des chaises à porteurs, +pour lesquelles, depuis trois ans, je sollicite un brevet en France. + +--Vous vous trompez, cher monsieur Michel, je n'ai oublié ni +l'invention, ni la demande de brevet que vous m'avez adressée pour la +faire valoir, et je vous ai envoyé chercher tout particulièrement, au +contraire, pour vous parler de cela; mais chaque chose a son tour. +L'ordre, a dit un philosophe, est la moitié du génie, nous n'en sommes +encore qu'à votre mariage. + +--Ne pourrions-nous nous dispenser de cela, monseigneur? + +--Impossible, que deviendrait votre titre de marquis, puisqu'il vous fut +donné par la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de votre mariage? Il +a couru sur vous et sur cette digne duchesse, à cette époque, beaucoup +de bruits que vous vous êtes bien gardé de démentir, et quand elle est +morte, il y a six mois, vous avez fait prendre le deuil à un bambin de +cinq ans que vous avez; mais, comme chacun a le droit d'habiller ses +enfants à sa fantaisie, je ne vous ferai point de remontrances à cet +endroit-là. + +--Monseigneur est bien bon, dit Souscarrières. + +--Quoi qu'il en soit, vous revîntes de Lorraine avec une jeune fille que +vous aviez enlevée, Mlle Anne de Rogers; vous la disiez fille d'un grand +seigneur, et elle était tout simplement fille de la duchesse. Ce fut à +l'occasion de votre mariage avec elle que vous fûtes, dites-vous, fait +marquis de Montbrun; mais, pour que la promotion fût valable, il eût +fallu que ce fût M. Michel qui fût fait marquis, et non M. de +Bellegarde, puisque étant enfant adultérin, vous ne pouviez être +reconnu, et que n'ayant pas le droit de vous appeler Bellegarde, on ne +pouvait pas vous faire marquis sous ce nom qui n'est pas et qui ne peut +pas être le vôtre. + +--Monseigneur est bien dur pour moi. + +--Tout au contraire, cher monsieur Michel, je suis doux comme sirop, et +vous allez le voir. + +Mme Michel, qui ne connaissait pas quel bonheur lui était tombé en +partage d'épouser un homme tel que vous, Mme Michel se laissa cajoler +par Villaudry, vous savez, Villaudry, le cadet de celui que Moissens a +tué; vous eûtes vent de quelque chose et la voulûtes jeter dans le canal +de Souscarrières; mais vous n'étiez pas bien sûr, et comme vous n'êtes +pas au fond un méchant homme, vous attendîtes d'être plus assuré. + +L'assurance vint à propos d'un bracelet de cheveux qu'elle donna à +Villaudry; cette fois, comme vous aviez la preuve, une lettre écrite +tout entière de sa main, qui ne vous laissait point de doute sur votre +disgrâce, vous la menâtes dans le parc, et, tirant votre poignard, vous +lui dîtes de prier Dieu. Cette fois, ce n'était point comme lorsque vous +l'aviez menacée de la jeter dans le canal, et elle vit bien que ce +n'était point pour rire. + +Et, en effet, vous lui portâtes un coup qu'elle para heureusement avec +la main, mais elle en eut deux doigts coupés. Voyant son sang, vous en +eûtes pitié, lui fîtes grâce de la vie et la renvoyâtes en Lorraine. +Quant à Villaudry, justement parce que vous aviez été clément avec votre +femme, vous résolûtes d'être implacable avec lui, et comme il était à la +messe aux Minimes de la place Royale, vous entrâtes dans l'église, lui +donnâtes un soufflet et mîtes l'épée à la main. Mais lui ne voulut point +commettre un sacrilége et garda la sienne au fourreau. + +Il est vrai de dire qu'il ne se souciait pas fort de se battre avec +vous, et qu'il dit même: «Je le poignarderais, si ma réputation était +bien établie; mais, par malheur, elle ne l'est pas, ce qui fait que je +dois me battre.» Et, en effet, il vous appela, et comme si vous étiez le +véritable fils de M. de Bellegarde et que vous n'ayez pas plus de +mémoire que lui, vous vous battîtes sur la place Royale, là même où +s'étaient battus Bouteville et Beuvron; vous vous conduisîtes à +merveille, je le sais, vous acceptâtes toutes les exigences de votre +adversaire, et il en fut quitte pour six coups d'épée que vous lui +donnâtes avec la pointe et autant de soufflets que vous lui donnâtes +avec la lame. + +Mais Bouteville, lui aussi, s'était conduit à merveille, ce qui +n'empêcha pas que je lui fisse couper la tête, ce que j'eusse fait aussi +pour vous, si au lieu d'être M. Michel tout court, vous eussiez été +réellement Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de +Souscarrières; car, de plus que Bouteville, vous aviez tiré l'épée dans +une église, ce qui fait qu'on vous eût coupé le poing avant de vous +couper la tête; vous entendez, mon cher monsieur Michel. + +--Oui, pardieu, monseigneur, j'entends, répondit Souscarrières, et je +dois dire que j'ai, dans ma vie, entendu des conversations qui m'ont +plus réjoui que celle-là. + +--D'autant mieux que vous n'êtes pas au bout, et que ce soir encore vous +êtes retombé dans la récidive avec ce pauvre marquis Pisani; en vérité, +il faut être endiablé pour se battre avec un pareil polichinelle. + +--Eh! monseigneur, ce n'est pas moi qui me suis battu avec lui, c'est +lui qui s'est battu avec moi. + +--Voyons: ce pauvre marquis n'était-il pas assez malheureux de ne pas +avoir ses entrées dans la rue de la Cerisaie, comme vous et le comte de +Moret y avez les vôtres. + +--Comment, monseigneur, vous savez.... + +--Je sais que, si la pointe de votre épée n'avait pas rencontré le +sommet de sa bosse, et s'il n'avait pas eu la chance d'avoir les côtes +imbriquées les unes sur les autres de manière que le fer a glissé comme +sur une cuirasse, il était cloué comme un scarabée contre la muraille: +vous êtes donc une bien mauvaise tête, cher monsieur Michel. + +--Je vous jure, monseigneur, que je ne lui ai aucunement cherché +querelle, tout le monde vous le dirai; seulement, j'étais échauffé +d'avoir couru depuis la rue de l'Homme-Armé jusqu'à la rue du Louvre. + +A ces mots de la rue de l'Homme-Armé; Richelieu ouvrit à la fois les +yeux et les oreilles. + +--Il était échauffé, lui, continua Souscarrières, d'une querelle qu'il +avait prise dans un cabaret. + +--Oui, dit Richelieu, qui marchait comme en plein jour dans le chemin +que Souscarrières, sans s'en douter, venait de lui ouvrir, dans le +cabaret de l'Homme-Armé... + +--Monseigneur! s'écria Souscarrières étonné.... + +--.... Où il était allé, continua Richelieu au risque de s'égarer, mais +voulant tout savoir, où il était allé pour voir, si, par l'intermédiaire +d'un certain Etienne Latil, il ne pourrait pas se débarrasser du comte +de Moret, son rival; par bonheur, au lieu de trouver un sbire, il a +trouvé un honnête spadassin, qui a refusé de tremper sa main dans le +sang royal. Mais, savez-vous bien, mon cher monsieur Michel, qu'il y a +dans votre épée tirée dans l'église, dans votre duel avec Villaudry, +dans votre complicité au meurtre d'Etienne Latil, et dans votre +rencontre avec le marquis de Pisani, de quoi vous faire couper le cou +quatre fois, si vous aviez trente deux quartiers de noblesse au lieu +d'avoir soixante-quatre quartiers de roture? + +--Hélas, monseigneur, dit Souscarrières fort ébranlé, je le sais, et je +déclare hautement que je ne dois la vie qu'à votre magnanimité. + +--Et à votre intelligence, mon cher monsieur Michel. + +--Ah! monseigneur, s'il m'était permis de mettre cette intelligence à la +disposition de Votre Eminence, s'écria Souscarrières, en se jetant aux +pieds du cardinal, je serais le plus heureux des hommes. + +--Je ne dis pas non, Dieu m'en garde! car j'ai besoin d'hommes comme +vous. + +--Oui, monseigneur, d'hommes dévoués, j'ose le dire. + +--Que je pourrai faire pendre le jour où ils ne le seront plus. + +Souscarrières tressaillit. + +--Oh! ce n'est jamais, dit-il, à moi qu'un pareil malheur arrivera, +d'oublier ce que je dois à Votre Eminence. + +--Cela vous regarde, mon cher M. Michel; vous tenez votre fortune entre +vos mains, mais n'oubliez pas que moi je tiens le bout de la corde dans +les miennes. + +--Si seulement Son Excellence daignait me dire à quoi il lui +conviendrait que j'appliquasse l'intelligence qu'elle veut bien me +reconnaître. + +--Oh! quant à cela, volontiers. + +--J'écoute de toutes mes oreilles. + +--Eh bien, supposons que je vous accorde le brevet de votre importation +d'Angleterre. + +--Le brevet des chaises à porteurs! s'écria Souscarrières, qui voyait +se dessiner sous une forme palpable cette fortune que le cardinal venait +de lui dire être entre ses mains, mais que jusque-là il n'avait entrevue +qu'en rêve... + +--De la moitié, dit le cardinal, de la moitié seulement; je réserve +l'autre moitié pour un don que je veux faire. + +--Encore une intelligence que Monseigneur veut récompenser, hasarda +Souscarrières. + +--Non, un dévouement, c'est plus rare. + +--Monseigneur en est bien le maître; en me donnant un brevet pour la +moitié, il me comblera. + +--Soit! vous avez donc moitié des chaises à porteurs de Paris, mettons +deux cents, par exemple. + +--Mettons deux cents, oui, monseigneur. + +--Cela fait quatre cents porteurs de chaises; eh bien, monsieur Michel, +supposons ces quatre cents porteurs intelligents, remarquant où ils +conduisent leurs pratiques, écoutant ce qu'elles disent, et tenant +exactement note de leurs paroles et de leurs allées et venues; supposons +encore à la tête de cette administration un homme intelligent qui me +rende compte à moi, mais à moi seul, de ce qu'il voit, de ce qu'il +entend, de ce qu'on lui rapporte; enfin, supposons toujours que cet +homme n'ait que douze mille livres de rente, il s'en fera facilement +vingt quatre, et qu'au lieu de s'appeler messire Pierre de Bellegarde, +marquis de Montbrun et seigneur de Souscarrières... je lui dirai: Mon +cher ami, prenez autant de noms que vous en voudrez; plus vous en +prendrez de nouveaux, meilleur sera; et quant aux noms que vous vous +êtes appropriés déjà, défendez-les contre ceux qui les réclameront, +s'ils sont réclamés; mais ce n'est pas moi, soyez bien tranquille, qui +vous chercherai le moindrement querelle pour cela. + +--Et c'est sérieux ce que dit là monseigneur? + +--Très-sérieux! mon cher monsieur Michel; le brevet de la moitié des +chaises à porteurs en circulation dans Paris vous est accordé, et demain +votre associée, qui aura déjà signé pour sa part le cahier des charges, +ira vous le porter, pour que vous le signiez à votre tour: cela vous +convient-il? + +--Et le cahier des charges portera-t-il les obligations qui me sont +imposées? demanda en hésitant Souscarrières. + +--Aucunement, cher monsieur Michel; vous comprenez que la chose reste +entre nous; il est même de la plus haute importance qu'elle ne soit pas +ébruitée. Peste! si l'on vous savait à moi, tout serait manqué; il n'y +aurait même point de mal à ce que l'on vous crût à Monsieur ou à la +reine; pour cela il vous suffira de dire que je suis un tyran, que je +persécute la reine, que vous ne comprenez pas que le roi Louis XIII vive +sous un joug aussi dur qu'est le mien. + +--Mais je ne pourrai jamais dire de pareilles choses! s'écria +Souscarrières. + +--Bon! en vous forçant un peu, vous verrez que cela viendra. Ainsi, +c'est convenu, vos chaises vont devenir à la mode: elles feront de +l'opposition; vous allez avoir toute la cour; on n'ira plus nulle part +qu'en chaise, surtout si les vôtres sont à deux places et ont des +rideaux bien épais. + +--Monseigneur n'a pas de recommandation particulière à me faire? + +--Oh! si fait! je vous recommande particulièrement les dames: Mme la +princesse, d'abord; Mme Marie de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de +Fargis; puis les hommes: le comte de Moret, M. de Montmorency, M. de +Chevreuse, le comte de Cramail. Je ne vous parle pas du marquis de +Pisani; grâce à vous, il en a pour quelques jours à ne pas m'inquiéter. + +--Monseigneur peut être tranquille; et quand commencerai-je mon +exploitation? + +--Le plus vite possible; dans huit jours cela peut être en train, à +moins, toutefois, que les fonds ne vous manquent. + +--Non, monseigneur; d'ailleurs, pour une pareille affaire, me +manqueraient-ils personnellement, j'en trouverais. + +--Dans ce cas-là, il ne faudrait pas même chercher, mais vous adresser +directement à moi. + +--A vous, monseigneur? + +--Oui, n'ai-je pas un intérêt dans l'affaire? Mais, pardon, voici Cavois +qui, à ce qu'il paraît, a quelque chose à me dire; c'est lui qui ira +vous faire signer demain le petit papier en question, et, comme il en +connaîtra toutes les conditions, même celles qui restent entre nous, +c'est lui qui irait vous les rappeler en cas d'oubli; mais je crois être +sûr que vous ne les oublierez pas. Entre Cavois, entre, tu vois +monsieur, n'est-ce pas? + +--Oui, monseigneur, répondit Cavois, qui avait obéi à l'ordre du +cardinal. + +--Eh bien, il est de mes amis; seulement il est de ceux qui viennent me +voir de dix heures du soir à deux heures du matin; pour moi, mais pour +moi seul, il s'appelle M. Michel; mais pour tout le monde c'est messire +Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières.--Au +revoir, monsieur Michel. + +Souscarrières salua jusqu'à terre et sortit, ne pouvant croire à sa +bonne fortune et se demandant si le cardinal lui avait parlé +sérieusement ou n'avait voulu que se moquer de lui. + +Mais, comme on savait le cardinal fort occupé, il finit par comprendre +que le cardinal n'avait pas le temps de se moquer de lui, et, selon +toute probabilité, il avait parlé sérieusement. + +Quant au cardinal, comme il avait la conviction qu'il venait de recruter +ses forces d'un puissant allié, sa bonne humeur lui était revenue, et ce +fut de sa voix la plus aimable qu'il cria: + +--Madame Cavois! eh! madame Cavois, venez donc. + + + + +CHAPITRE XIV. + +OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON ÉCHIQUIER. + + +A peine cet appel était-il fait, que le cardinal vit entrer une petite +femme de 25 à 26 ans, leste, pimpante, le nez en l'air, et qui ne +paraissait nullement intimidée de se trouver en sa présence. + +--Vous m'avez appelée, monseigneur, dit-elle, prenant la parole et avec +un accent languedocien des plus prononcés, me voilà. + +--Bon! et Cavois qui disait que peut-être vous ne voudriez pas venir. + +--Moi, ne pas venir quand vous me faisiez l'honneur de m'appeler! Je +n'avais garde! Votre Eminence ne m'eût point appelée, que je fusse venue +toute seule. + +--Mme Cavois! Mme Cavois! fit le capitaine des gardes, essayant de +grossir sa voix. + +--Mme Cavois tant que tu voudras, monseigneur m'a fait venir pour une +chose ou pour une autre. Est-ce pour me parler? qu'il me parle. Est-ce +pour que je lui parle? je lui parlerai. + +--Pour l'un ou pour l'autre, Mme Cavois, dit le cardinal, faisant signe +à son capitaine des gardes de ne pas intervenir dans la conversation. + +--Ah! vous n'avez pas besoin de lui imposer silence, monseigneur, il +suffira que je lui dise de se taire et il se taira. Est-ce que par +hasard il voudrait faire croire qu'il est le maître? + +--Monseigneur, excusez-la, dit Cavois, elle n'est point de la cour, +et... + +--Que monseigneur m'excuse! Ah! tu me la bâilles bonne, Cavois, c'est +monseigneur qui a besoin d'être excusé. + +--Comment! dit le cardinal en riant, c'est moi qui ai besoin d'être +excusé? + +--Certainement! Est-ce que c'est d'un chrétien de tenir des gens qui +s'aiment, éternellement séparés l'un de l'autre, comme vous le faites? + +--Ah ça, mais vous l'adorez donc votre mari? + +--Comment ne l'adorerais-je pas, vous savez comment je l'ai connu, +monseigneur? + +--Non, mais dites-moi cela, madame Cavois, cela m'intéresse énormément. + +--Mireille! Mireille! fit Cavois, essayant de rappeler sa femme à +l'ordre. + +--Cavois! Cavois! fit le cardinal, imitant l'accent de son capitaine des +gardes. + +--Eh bien, vous savez, moi, je suis la fille d'un gentilhomme de qualité +du Languedoc, tandis que Cavois est fils d'un gentillâtre de Picardie. + +Cavois fit un mouvement. + +--Cela ne veut pas dire que je te méprise, Louis; mon père s'appelait de +Serignan. Il a été maréchal de camp en Catalogne, ni plus ni moins. +J'étais veuve d'un nommé Lacroix, toute jeune, sans enfants, et jolie; +je puis m'en vanter. + +--Vous l'êtes toujours, madame Cavois, dit le cardinal. + +--Ah bien oui, jolie! J'avais seize ans, j'en ai vingt-six aujourd'hui, +et huit enfants, monseigneur. + +--Comment, huit enfants! Tu as fait huit enfants à ta femme, malheureux, +et tu viens te plaindre que je t'empêche de coucher avec elle! + +--Comment! tu t'en es plaint, mon petit Cavois! s'écria Mireille. O +amour que tu es, laisse-moi t'embrasser. + +Et, sans s'inquiéter de la présence du cardinal, elle sauta au cou de +son mari et l'embrassa. + +--Madame Cavois! madame Cavois! s'écria le capitaine des gardes tout +tremblant, tandis que le cardinal, complétement ramené à la bonne +humeur, se pâmait de rire. + +--Je reprends, monseigneur, dit Mme Cavois, lorsqu'elle eut embrassé son +mari tout à son aise. Il était dans ce temps-là à M. de Montmorency, il +n'y avait donc rien d'étonnant que, quoique Picard, il vînt en +Languedoc. Là il me voit et tombe amoureux de moi; mais comme il n'était +pas très riche et que j'avais un peu de bien, voilà mon imbécile qui +n'ose pas se déclarer. Sur ces entrefaites, il ramassa une mauvaise +querelle, et, comme il devait se battre le lendemain, il s'en va chez un +notaire, fait un testament en ma faveur et me donne, quoi? Tout ce qu'il +a, ni plus ni moins, à moi, qui ne savais pas même qu'il m'aimât. +Tout-à-coup, je vois arriver chez moi la femme du notaire, qui était +mon amie; elle me dit: «Vous ne savez pas, si M. de Cavois meurt, vous +héritez!» + +--Cavois! je ne le connais pas.--Oh! reprit la femme du notaire, un beau +garçon!--Il était beau garçon dans ce temps-là, monseigneur; depuis il +est un peu déformé, mais n'importe, je ne l'en aime pas moins, n'est-ce +pas, Cavois? + +--Monseigneur, dit Cavois, d'un ton suppliant, vous l'excusez, n'est-ce +pas? + +--Dites donc, madame Cavois, fit Richelieu, si nous mettions ce pleurard +à la porte? + +--Oh! non, monseigneur, je ne le vois pas assez pour cela. Voilà donc +qu'elle me conte qu'il m'aime comme un fou, qu'il se bat en duel le +lendemain et que, s'il est tué, il me laisse tout son avoir. Ça me +touche, vous comprenez. Je raconte ça à mon père, à mes frères, à tous +mes amis, je les fais monter à cheval dès le matin et battre la campagne +pour empêcher Cavois et son adversaire de se rencontrer. Bon! ils +arrivent trop tard. Monsieur que vous voyez là a la main leste, il avait +déjà donné deux coups d'épée à son adversaire; lui, rien. On me le +ramène sain et sauf; je lui saute au cou. Si vous m'aimez, lui dis-je, +il faut m'épouser. C'est mauvais de rester sur son appétit, et il +m'épousa. + +--Et il ne resta point sur son appétit, à ce qu'il paraît, dit le +cardinal. + +--Non parce que, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas d'homme plus +heureux que ce coquin-là. C'est moi qui ai tout le soin des affaires, il +n'a lui que son service près de Votre Eminence, une charge de paresseux; +quand il revient au logis, par malheur c'est rare, je le caresse: mon +petit Cavois par-ci, mon petit mari par-là! je me fais la plus jolie que +je puis pour lui plaire; il n'entend parler de rien de fâcheux, pas de +criailleries, pas de plaintes enfin; c'est comme si le sacrement n'y +avait point passé. + +--Ce que je vois dans tout cela, c'est que vous aimez mieux maître +Cavois que le reste du monde. + +--Oh! oui, monseigneur. + +--Mieux que le roi? + +--Je souhaite toutes sortes de prospérités au roi; mais si le roi +mourrait que je n'en mourrais pas; tandis que si mon pauvre Cavois +mourrait, tout ce que je pourrais désirer de mieux, c'est qu'il +m'emmenât avec lui. + +--Mieux que la reine? + +--Je respecte Sa Majesté; seulement je trouve que, pour une reine de +France, elle ne fait pas assez d'enfants; s'il lui arrivait un malheur, +elle nous laisserait dans l'embarras; de cela je lui en veux. + +--Mieux que moi? + +--Je crois bien, mieux que vous, monseigneur; vous ne me faites que de +la peine, tantôt en étant malade, tantôt en m'éloignant de lui, tantôt +en l'emmenant à la guerre, comme vous venez de faire pendant près d'un +an à La Rochelle, tandis que lui ne me fait que du plaisir. + +--Mais enfin, dit Richelieu, si le roi mourait, si la reine mourait, si +je mourais, si tout le monde mourait, que feriez-vous tous deux, tous +seuls. + +Mme de Cavois se mit à rire en regardant son mari: + +--Eh bien, dit-elle, nous ferions... + +--Oui, que feriez-vous? + +--Nous ferions ce qu'Adam et Eve faisaient, monseigneur, quand ils +étaient seuls aussi. + +Le cardinal se mit à rire avec eux. + +--Donc, dit-il, il y a huit enfants dans la maison? + +--Excusez, monseigneur, il n'y en a plus que six; il a plu au Seigneur +de nous en prendre deux. + +--Oh! il vous les rendra, j'en suis sûr. + +--Je l'espère bien, n'est-ce pas, Cavois? + +--Eh bien, il faut pourvoir à l'existence de ces pauvres petits. + +--Grâce à Dieu, monseigneur, ils ne pâtissent pas. + +--Oui, mais si je venais à mourir, ils pâtiraient. + +--Le ciel nous garde d'un pareil malheur, s'écrièrent les deux époux. + +--J'espère qu'il vous en gardera, et moi aussi; en attendant, il faut +tout prévoir; madame Cavois, je vous donne, à vous, par moitié, avec M. +Michel, dit Pierre de Bellegarde, dit marquis de Montbrun, dit le +seigneur de Souscarrières, le brevet des chaises à porteurs dans Paris. + +--Oh! monseigneur. + +--Sur ce, Cavois, continua Richelieu, emmenez votre femme et qu'elle +soit contente de vous; ou sinon je vous mets aux arrêts pendant huit +jours dans sa chambre à coucher. + +--Oh! monseigneur, s'écrièrent les deux époux en se jetant à ses pieds +et en lui baisant les mains. + +Le cardinal étendit les deux mains sur eux. + +--Que diable marmottez-vous là, monseigneur, demanda Mme Cavois, qui ne +savait pas le latin. + +--Les plus belles phrases de l'Evangile, mais que, par malheur, il est +défendu aux cardinaux de mettre en pratique; allez. + +Et, poussés par lui, tous deux sortirent de ce cabinet où, en deux +heures, venaient de se passer tant de choses. + +Resté seul, la figure du cardinal reprit sa gravité ordinaire. + +--Voyons, dit-il, résumons-nous, et récapitulons les événements de la +soirée; et tirant un carnet de sa poche, il écrivit dessus au crayon: + + «Le comte de Moret, arrivé depuis huit jours de Savoie, amoureux de + Mme de la Montagne,--rendez-vous avec la Fargis à l'hôtel de + l'Homme-Armé--lui, déguisé en Basque--elle en Catalane--chargé + selon toute probabilité de lettres pour les deux reines par + Charles-Emmanuel--assassinat d'Etienne Latil, pour refus de tuer le + comte de Moret--Pisani, repoussé par Mme de Maugiron--blessé par + Souscarrières--sauvé par sa bosse. + + --Souscarrières breveté des chaises à porteurs, chef de ma police + laïque, pour faire pendant à du Tremblay, chef de ma police religieuse. + + --La reine absente du ballet pour cause de migraine.» + +--Qu'y a-t-il encore? voyons! + +Et il chercha dans sa mémoire. + +--Ah! dit-il tout à coup, et cette lettre soustraite dans le +portefeuille du médecin du roi, Senelle, et vendue à du Tremblay par son +valet de chambre. Voyons un peu ce qu'elle dit, maintenant que Rossignol +en a retrouvé le chiffre, et il appela: + +--Rossignol! Rossignol! + +Le même petit bonhomme à lunettes reparut. + +--La lettre et le chiffre, dit le cardinal. + +--Les voici, monseigneur. + +Le cardinal les prit. + +--C'est bien, dit-il, à demain, et si je suis content de votre +traduction, c'est un bon de quarante pistoles, au lieu d'un bon de +vingt, que vous aurez à faire. + +--J'espère que Votre Eminence en sera contente. + +Rossignol sorti, le cardinal ouvrit la lettre et la lut: + +Voici textuellement ce qu'elle disait: + + «Si _Jupiter_ est chassé de l'_Olympe_, il peut se réfugier en _Crète_, + _Minos_ lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé de + _Céphale_ ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas + épouser _Procris_ à _Jupiter_? Le bruit court que l'_Oracle_ veut se + débarrasser de _Procris_ pour faire épouser _Vénus_ à _Céphale_. En + attendant, que _Jupiter_ continue de faire la cour à _Hébé_, et à + feindre à propos de cette passion la plus grande mésintelligence avec + _Junon_. Il est important que tout fin qu'il est, ou plutôt qu'il se + croit, l'_Oracle_ se trompe en croyant _Jupiter_ amoureux d'_Hébé_. + + «MINOS.» + +--Maintenant, dit le cardinal après avoir lu, voyons le chiffre: + +Le chiffre, comme nous l'avons dit, était joint à la lettre; il était +tel que nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs. + + CÉPHALE, LE ROI. + + PROCRIS, LA REINE. + + JUPITER, MONSIEUR. + + JUNON, MARIE DE MÉDICIS. + + L'OLYMPE, LE LOUVRE. + + L'ORACLE, LE CARDINAL. + + VÉNUS, Mme DE COMBALET. + + HÉBÉ, MARIE DE GONZAGUE. + + MINOS, CHARLES IV, DUC DE LORRAINE. + + LA CRÈTE, LA LORRAINE. + + «Si _Monsieur_ est chassé du _Louvre_, il peut se réfugier en + _Lorraine_; le _duc Charles IV_ lui offrira l'hospitalité avec le plus + grand plaisir, mais la santé du _Roi_ ne peut durer; pourquoi, en cas + de mort, ne ferait-on pas épouser la _Reine_ à _Monsieur_? Le bruit + court que le _Cardinal_ veut marier _Mme de Combalet_ au _Roi_. En + attendant, que _Monsieur_ continue de faire la cour à _Marie de + Gonzague_ et à feindre à propos de cette passion la plus grande + mésintelligence avec _Marie de Médicis_; il est important que tout fin + qu'il est, ou plutôt qu'il se croit, le _Cardinal_ se trompe en croyant + _Monsieur_ amoureux de _Marie de Gonzague_. + + «CHARLES IV.» + +Richelieu relut la dépêche une seconde fois, puis avec le sourire du +joueur triomphant: + +--Allons, dit-il, je commence à voir clair sur mon échiquier. + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +DEUXIÈME VOLUME. + +CHAPITRE Ier. + +ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628. + + +Arrivés au point où nous en sommes, nous croyons qu'il n'y aurait point +de mal à ce que le lecteur, comme le cardinal de Richelieu, vît un peu +clair sur son échiquier. + +Le _fiat lux_ nous sera plus facile à faire, à nous, après deux cent +trente-sept ans, qu'au cardinal, qui, entouré de mille trames diverses, +rebondissant de conspirations en conspirations, ne se dégageant d'un +complot que pour retomber dans un autre, trouvait toujours un voile +étendu entre lui et les horizons qu'il avait besoin de découvrir, et +qui, des feux follets flottant sur les intérêts de chacun, était forcé +de faire jaillir une clarté générale. + +Si ce livre était simplement un de ces livres que l'on expose entre un +_keepsake_ ou un _album_, sur une table de salon, pour que les visiteurs +en admirent les gravures, ou qui, après avoir amusé le boudoir, sont +destinés à faire rire ou pleurer les antichambres, nous passerions +par-dessus certains détails, que les esprits frivoles ou pressés peuvent +traiter d'ennuyeux; mais comme nous avons la prétention que nos livres +deviennent, sinon de notre vivant, du moins après notre mort, des livres +de bibliothèque, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur +faire passer sous les yeux, au commencement de ce chapitre, une revue de +la situation de l'Europe, revue nécessaire au frontispice de notre +second volume, et qui, rétrospectivement, ne sera point inutile à +l'intelligence du premier. + +Depuis les dernières années du règne de Henri IV et depuis les premières +années du ministère de Richelieu, la France, non-seulement avait pris +rang au nombre des grandes nations, mais encore était devenue le point +sur lequel se fixaient tous les regards, et déjà à la tête des autres +royaumes européens par son intelligence, elle était à la veille de +prendre la même place comme puissance matérielle. + +Disons en quelques lignes quel était l'état du reste de l'Europe. + +Commençons par le grand centre religieux, rayonnant à la fois sur +l'Autriche, sur l'Espagne et sur la France; commençons par Rome. + +Celui qui règne temporellement sur Rome et spirituellement sur le reste +du monde catholique, est un petit vieillard morose, âgé de soixante ans, +Florentin et avare comme un Florentin, Italien avant tout, prince avant +tout, oncle surtout, avant tout. Il pense à acquérir des morceaux de +terre pour le Saint Siége et des richesses pour ses neveux, dont trois +sont cardinaux: François et les deux Antoine, et le quatrième, Thaddée, +général des troupes papales. Pour satisfaire aux exigences de ce +népotisme, Rome est au pillage:--«_Ce que ne firent point les +Barbares_,» dit Marforio, ce Caton, le censeur des papes,--«_les +Barberini l'ont fait_.» Et, en effet, Matteo Barberini, exalté au +pontificat, sous le nom d'Urbain VIII, a réuni au patrimoine de saint +Pierre le duché dont il porte le nom. Sous lui, le _Gésu_ et la +_Propagande_, fondés par le beau neveu de Grégoire XV, Mgr Ludoviso, +florissent, organisent, au nom et sous le drapeau d'Ignace de Loyola: le +_Gésu_, la police du globe, et la _Propagande_, sa conquête. De là +sortiront ces armées de prêcheurs, tendres pour les Chinois, féroces +pour l'Europe. A l'heure qu'il est, sans vouloir personnellement se +mettre en avant, il essaye de contenir les Espagnols dans leur duché de +Milan, et d'empêcher les Autrichiens de franchir les Alpes. Il pousse la +France à secourir Mantoue et à faire lever le siége de Cazal; mais il +refuse de l'aider d'un seul homme ou d'un seul baïoque; dans ses moments +perdus, il corrige les hymnes de l'Eglise et compose des poésies +anacréontiques. + +Dès 1624, Richelieu l'a mesuré, et, par dessus sa tête, il a vu le néant +de Rome et apprécié cette politique tremblotante qui avait déjà perdu de +son prestige religieux et qui empruntait le peu de force matérielle qui +lui restait encore, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne. + +Depuis la mort de Philippe, l'Espagne cache sa décadence sous de grands +mots et de grands airs. Elle a pour roi Philippe IV, frère d'Anne +d'Autriche, espèce de monarque fainéant, qui règne sous son premier +ministre, le comte duc d'Olivarès, comme Louis XIII règne sous le +cardinal duc de Richelieu. Seulement, le ministre français est un homme +de génie, et le ministre espagnol un casse-cou politique. De ses Indes +occidentales, qui ont fait rouler un fleuve d'or à travers les règnes de +Charles Quint et de Philippe II, Philippe IV tire à peine cinq cent +mille écus. Hein, l'amiral des Provinces-Unies, vient de couler dans le +golfe du Mexique des galions chargés de lingots d'or estimés à plus de +douze millions. + +L'Espagne est si haletante, que le petit duc savoyard, le bossu +Charles-Emmanuel, qu'on appelle par dérision le prince des marmottes, a +par deux fois tenu dans sa main les destinées de ce fastueux empire, sur +lequel Charles-Quint se vantait de ne pas voir se coucher le soleil. +Aujourd'hui elle n'est plus rien, pas même la caissière de Ferdinand II, +auquel elle déclare qu'elle ne peut plus donner d'argent! Les bûchers de +Philippe II, le roi des flammes, ont tari la sève humaine qui +surabondait dans les siècles précédents, et Philippe III, en chassant +les Maures, a extirpé la greffe étrangère par laquelle elle pouvait +revivre. Une fois, elle a été obligée de s'entendre avec des voleurs +pour brûler Venise. Son grand général, c'est Spinola, un condottiere +italien; son ambassadeur est un peintre flamand, Rubens. + +L'Allemagne, depuis l'ouverture de la guerre de Trente ans, c'est-à-dire +depuis 1618, est un marché d'hommes. Trois ou quatre comptoirs sont +ouverts à l'est, au nord, à l'occident et au centre, où l'on vend de la +chair humaine. Tout désespéré qui ne veut pas se tuer, ou se faire +moine, ce qui est le suicide du moyen âge, de quelque pays qu'il soit, +n'a qu'à traverser le Rhin, la Vistule ou le Danube, et il trouvera à se +vendre. + +Le marché de l'est est tenu par le vieux Betlem Gabor, qui va mourir +après avoir pris part à quarante deux batailles rangées, s'être fait +appeler roi et avoir inventé tous ces déguisements militaires: bonnets à +poil des hulans, manches flottantes des hussards, à l'aide desquels on +essaye de se faire peur les uns aux autres; son armée est l'école d'où +est sortie la cavalerie légère. Que promet-il à ses enrôlés? Pas de +solde, pas de vivres, c'est à eux de manger et de s'enrichir comme ils +l'entendront. Il leur donne la guerre sans loi: l'infini du hasard. + +Au nord, le marché est tenu par Gustave-Adolphe, le bon, le joyeux +Gustave, qui, tout au contraire de Betlem Gabor, fait pendre les +pillards, l'illustre capitaine, élève du Français Lagardie, et qui +vient, par ses victoires sur la Pologne, de se faire livrer les places +fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. Il est occupé, pour le +moment, à faire alliance avec les protestants d'Allemagne contre +l'empereur Ferdinand II, l'ennemi mortel des protestants, qui a rendu +contre eux l'édit de restitution, qui pourra servir de modèle à l'édit +de Nantes, que rendra Louis XIV cinquante ans après. + +C'est le maître de son époque. Nous parlons de Gustave-Adolphe, dans +l'art militaire; c'est le créateur de la guerre moderne; il n'a, ni le +génie morose de Coligny, ni la gravité de Guillaume le Taciturne, ni la +farouche âpreté de Maurice de Nassau; sa sérénité est inaltérable, et le +sourire joue sur ses lèvres, au centre de la bataille. Haut de six +pieds, gros à l'avenant, il lui fallait des chevaux énormes. Son obésité +le gênait parfois, mais le servait aussi: une balle qui eût tué Spinola, +le maigre Génois, se logea dans sa graisse, qui se referma sur elle, et +il n'en entendit plus parler. + +Le marché d'occident est tenu par la Hollande, toute désorientée et +divisée contre elle-même; elle avait deux têtes: Barnewelt et Maurice, +elle vient de les couper. Barnewelt, esprit doux, ami de la liberté, +mais surtout de la paix, chef du parti des provinces, partisan de la +décentralisation, et par conséquent de la faiblesse, ambassadeur près +d'Elisabeth, près de Henri IV et de Jacques Ier, qui fait rendre aux +Provinces-Unies par ce dernier: la Brille, Flessingue et Ramekens, et +qui meurt sur l'échafaud, hérétique et traître. + +Maurice, qui a sauvé dix fois la Hollande, mais qui a tué Barnewelt, et +qui, à ce meurtre, a perdu sa popularité,--Maurice, qui se croit aimé et +qui est haï. Un matin, il traverse le marché de Gorcum et salue le +peuple en souriant. Il croit que, salué par lui, le peuple va jeter +joyeusement ses chapeaux en l'air et crier: Vive Nassau! Le peuple reste +muet et garde son chapeau sur la tête. A partir de ce moment, son +impopularité le tue, le veilleur infatigable, le capitaine insensible au +danger, le dormeur au sommeil profond, l'homme gras maigrit, ne dort +plus et meurt. C'est son frère cadet qui lui succède, Frédéric-Henri, et +qui, comme faisant partie de l'héritage, reprend le marché d'hommes: +petit comptoir, bien vêtus, bien nourris, régulièrement payés, faisant +une guerre toute stratégique sur des chaussées de marais, et restant, +pour bloquer scientifiquement une bicoque, deux ans dans l'eau jusqu'aux +genoux. Les braves gens se ménagent, mais le gouvernement économe de la +Hollande les ménage encore plus qu'ils ne se ménagent eux-mêmes; à ceux +qui s'exposent aux canons et aux mousquetades les chefs crient: Eh! +là-bas, ne vous faites pas tuer, chacun de vous représente un capital de +3,000 francs. + +Mais le grand marché n'est ni au nord, ni à l'est, ni à l'occident: il +est au centre même de l'Allemagne; il est tenu par un homme de race +douteuse, par un chef de pillards et de bandits, dont Schiller a fait un +héros. Est-il Slave, est-il Allemand? Sa tête ronde et ses yeux bleus +disent: Je suis Slave. Ses cheveux d'un blond roux disent: Je suis +Allemand. Son teint olivâtre dit: Je suis Bohême. + +En effet, ce soldat maigre, ce capitaine à la mine sinistre, qui signe +Waldstein, est né à Prague; il est né au milieu des ruines, des +incendies et des massacres; aussi n'a-t-il ni foi, ni loi. Cependant, il +a une croyance, ou plutôt trois. Il croit aux étoiles, il croit au +hasard, il croit à l'argent. Il a établi le règne du soldat sur +l'Europe, comme le péché a établi le règne de la mort sur le monde. +Enrichi par la guerre, protégé par Ferdinand II, qui le fera assassiner, +drapé dans un manteau de prince, il n'a ni la sérénité de Gustave, ni la +mobilité physiognomique de Spinola; aux cris, aux plaintes, aux pleurs +des femmes, aux accusations, aux menaces, aux imprécations des hommes, +il n'est ni ému ni colère. C'est un spectre aveugle et sourd, pis que +cela, c'est un joueur qui a deviné que la reine du monde, c'est la +loterie. Il laisse le soldat tout jouer: la vie des hommes, l'honneur +des femmes, le sang des peuples. Quiconque a un fouet à la main est +prince, quiconque a une épée au côté est roi. Richelieu a longtemps +étudié ce démon; il cite, dans un éloge qu'il fait de lui, cette série +de crimes qu'il ne commit pas, mais laissa commettre, et, pour +caractériser sa diabolique indifférence, il dit cette phrase +caractéristique:--«Et avec cela pas méchant!» + +Pour en finir avec l'Allemagne, la guerre de Trente ans va son train; sa +première période, la période palatine, a fini en 1623. L'électeur +palatin, Frédéric V, battu par l'Empereur, a perdu dans sa défaite la +couronne de Bohême; la période danoise est en train de s'accomplir, +Christian IV, roi de Danemark, est aux prises avec Wallenstein et Tilly, +et, dans un an, elle en sera à la période suédoise. + +Passons donc à l'Angleterre. + +Quoique plus riche que l'Espagne, l'Angleterre n'est pas moins malade +qu'elle. Le roi est en même temps en querelle avec son pays et avec sa +femme; il est brouillé à moitié avec son parlement, qu'il va dissoudre, +et tout-à-fait avec sa femme, qu'il veut nous renvoyer. + +Charles Ier avait épousé Henriette de France, le seul enfant des enfants +légitimes de Henri IV qui fût sûrement de lui. Madame Henriette était +une petite brune, vive, spirituelle, plutôt agréable que séduisante, +plutôt jolie que belle, brouillonne et têtue, sensuelle et galante; elle +avait eu une jeunesse accidentée. + +Bérulle, en la conduisant en Angleterre, lui proposait, à dix-sept ans, +la repentante Madeleine pour modèle. Sortant de France, elle trouva +l'Angleterre triste et sauvage; habituée à notre peuple bruyant et +joyeux, elle trouva les Anglais tristes et graves; son mari lui plut +médiocrement, elle prit comme une pénitence ce mariage avec un roi +grondeur et violent, figure raide, altière et froide. Danois par sa +mère, Charles Ier avait dans les veines un peu des glaces du pôle, avec +cela honnête homme; elle essaya de son pouvoir par de petites querelles, +vit que le roi revenait toujours le premier, et ne craignant plus rien, +elle en essaya de grandes. + +Son mariage avait été une véritable invasion catholique. Bérulle, qui la +conduisit à son époux, et qui lui donnait ce bon conseil de modeler son +repentir sur celui de la Madeleine, ignorait toute la haine que +l'Angleterre gardait au papisme; plein des espérances que lui avait +données un évêque français, que le faible Jacques avait laissé officier +à Londres et confirmer en un jour dix-huit mille catholiques, il crut +que l'on pouvait tout exiger, et exigea que les enfants, même +catholiques, succédassent, qu'ils restassent aux mains de leur mère +jusqu'à l'âge de treize ans, que la jeune reine eût un évêque, que cet +évêque et son clergé parussent dans les rues de Londres avec leurs +costumes; il résulta de toutes ces exigences accordées que la reine +méconnut le terrain sur lequel elle marchait, qu'au lieu d'une épouse +aimante, gracieuse et soumise, Charles Ier trouva en elle une triste et +sèche catholique, convertissant le lit nuptial en chaire théologique et +soumettant les désirs du roi aux jeûnes non-seulement de l'Eglise, mais +de la controverse. + +Ce ne fut pas tout: par une belle matinée de mai, la jeune reine +traversa Londres dans toute sa longueur, et s'en alla avec son évêque, +ses aumôniers, ses femmes, s'agenouiller au gibet de Tyburn, où avait +été, vingt ans auparavant, lors de la conspiration des poudres, pendu le +père Garnet et ses jésuites et, aux yeux de Londres indignée, fit sa +prière pour le repos de l'âme de ces illustres assassins, qui, à l'aide +de trente-six tonneaux de poudre, voulaient d'un seul coup faire sauter +le roi, les ministres et le Parlement. + +Le roi ne pouvait croire à cet outrage fait à la morale publique et à la +religion de l'Etat: il entra dans une de ces violentes colères qui font +tout oublier, ou plutôt qui font souvenir de tout. «Qu'on les chasse +comme des bêtes sauvages--écrivit-il--ces prêtres et ces femmes qui vont +prier au gibet des meurtriers!» La reine cria, la reine pleura, ses +évêques et ses aumôniers excommunièrent et maudirent, les femmes se +lamentèrent, comme les filles de Sion emmenées en esclavage, quand +elles mouraient, au fond du coeur, de l'envie de rentrer en France. + +Le reine courut à la fenêtre pour leur faire des signes d'adieux. +Charles Ier, qui entrait en ce moment dans sa chambre, la pria de ne pas +donner ce scandale si en dehors des moeurs anglaises, la reine cria plus +fort, Charles la prit à bras-le-corps pour l'éloigner de la fenêtre, la +reine se cramponna aux barreaux, Charles l'en arracha par violence, la +reine s'évanouit, étendant vers le ciel ses mains ensanglantées, pour +appeler la vengeance de Dieu sur son mari. Dieu répondit, le jour où, +par une autre fenêtre, celle de White-Hall, Charles marcha à l'échafaud. + +De cette querelle entre mari et femme, notre brouille avec l'Angleterre. +Charles Ier fut mis au ban des reines de la chrétienté, comme un +Barbe-Bleue britannique, et Urbain VIII, sur cette vague donnée d'une +écorchure douteuse, dit à l'ambassadeur espagnol:--Votre maître est tenu +de tirer l'épée pour une princesse affligée, ou il n'est ni catholique, +ni chevalier!--La jeune reine d'Espagne, de son côté, soeur d'Henriette, +écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, appelant sa galanterie au +secours d'une reine opprimée; l'infante de Bruxelles et la reine mère +s'adressèrent au roi; Bérulle brocha sur le tout; on n'eut pas de peine +à faire croire à Louis XIII, faible comme tous les petits esprits, que +l'expulsion de ces Français était un outrage à sa couronne! Richelieu +seul tint bon, de là le secours donné par l'Angleterre aux protestants +de La Rochelle, l'assassinat de Buckingham, le deuil de coeur d'Anne +d'Autriche, et cette ligue universelle des reines et des princesses +contre Richelieu. + +Maintenant, revenons en Italie, en Italie où nous allons trouver +l'explication de toutes ces lettres que nous avons vu le comte de Moret +remettre à la reine, à la reine mère et à Gaston d'Orléans, dans la +situation politique du Montferrat et du Piémont, et dans l'exposition +des intérêts rivaux du duc de Mantoue et du duc de Savoie. + +Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, d'autant plus ambitieux que sa +souveraineté était plus exiguë, l'avait augmentée violemment du +marquisat de Saluces, lorsque, allant en France pour discuter la +légitimité de sa conquête, ne pouvant rien obtenir de Henri IV, à cet +endroit, il entra dans la conspiration de Biron, conspiration +non-seulement de haute trahison contre le roi, mais de lèse-patrie +contre la France, qu'il s'agissait de morceler. + +Toutes les provinces du Midi devaient appartenir à Philippe III. + +Biron recevait la Bourgogne et la Franche-Comté avec une infante +d'Espagne en mariage. + +Le duc de Savoie avait le Lyonnais, la Provence et le Dauphiné. + +La conspiration fut découverte: la tête de Biron tomba. + +Henri IV eût laissé le duc de Savoie tranquille dans ses Etats, si +celui-ci n'eût point été poussé à la guerre par l'Autriche. Il +s'agissait, par le besoin d'argent, de forcer Henri à épouser Marie de +Médicis. Henri se décida, toucha la dot, battit à plate couture le duc +de Savoie, le força de traiter avec lui, et lui laissant le marquisat de +Saluces, lui prit la Bresse entière, le Bugey, le Valromey, le pays de +Gex, les deux rives du Rhône, depuis Genève jusqu'à Saint-Genix, et +enfin le château Dauphin, situé au sommet de la vallée de Vraita. + +A part Château-Dauphin, Charles-Emmanuel n'avait rien perdu en Piémont; +au lieu d'être à cheval sur les Alpes, il n'en gardait plus que le +versant oriental, mais il restait le maître des passages qui +conduisaient de la France en Italie. + +Ce fut à cette occasion que notre spirituel Béarnais baptisa +Charles-Emmanuel du nom de prince des Marmottes, qui lui resta. + +Il fallut bien qu'à partir de ce moment le prince des Marmottes se +regardât comme un prince italien. + +Il ne s'agissait plus pour lui que de s'agrandir en Italie. + +Il y fit plusieurs tentatives infructueuses, quand une occasion se +présenta, qu'il crut non-seulement opportune mais immanquable. + +François de Gonzague, duc de Mantoue et du Montferrat, mourut ne +laissant de son mariage avec Marguerite de Savoie, fille de +Charles-Emmanuel, qu'une fille unique. Son grand-père réclama la tutelle +de l'enfant pour la douairière de Montferrat. Il comptait marier un jour +avec elle son fils aîné Victor-Amédée, et réunir ainsi le Mantouan et le +Montferrat au Piémont. Mais le cardinal Ferdinand de Gonzague, frère du +duc mort, accourut de Rome, s'empara de la régence et fit enfermer sa +nièce au château de Goïto, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir de son +oncle maternel. + +Le cardinal Ferdinand mourut à son tour, et il y eut un moment d'espoir +pour Charles-Emmanuel; mais le troisième frère, Vincent de Gonzague, +vint réclamer la succession et s'en empara sans conteste. + +Charles-Emmanuel prit patience; accablé d'infirmités, le nouveau duc ne +pouvait durer longtemps. Il tomba malade en effet, et Charles-Emmanuel +se crut sûr cette fois de tenir le Montferrat et le Mantouan. + +Mais il ne voyait pas l'orage qui se formait contre lui de ce côté-ci +des monts. + +Il y avait en France un certain Louis de Gonzague, duc de Nevers, chef +d'une branche cadette; il avait eu pour fils Charles de Nevers, qui se +trouvait oncle des trois derniers souverains du Montferrat; son fils, le +duc de Rethellois, se trouvait donc cousin de Marie de Gonzague, +héritière de Mantoue et du Montferrat. + +Or, l'intérêt du cardinal de Richelieu--et l'intérêt du cardinal de +Richelieu était toujours celui de la France--l'intérêt du cardinal de +Richelieu voulait qu'il y eût un partisan zélé des fleurs de lis au +milieu des puissances lombardes, toujours prêtes à se déclarer pour +l'Autriche ou l'Espagne; le marquis de Saint-Chamont, notre ambassadeur +près Vincent de Gonzague reçut ses instructions, et Vincent de Gonzague +déclarait, en mourant, le duc de Nevers son héritier universel. + +Le duc de Rethellois vint prendre possession, au nom de son père, avec +le titre de vicaire général, et la princesse Marie fut envoyée en +France, où on la mit sous la sauvegarde de Catherine de Gonzague, +duchesse douairière de Longueville, femme de Henri Ier d'Orléans, et qui +se trouvait être la tante de Marie, étant fille de ce même Charles de +Gonzague qui venait d'être appelé au duché de Mantoue. + +Un des concurrents de Charles de Nevers était César de Gonzague, duc de +Guastalla, dont le grand-père avait été accusé d'avoir empoisonné le +Dauphin, frère aîné de Henri II, et d'avoir assassiné cet infâme +Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, fils du pape Paul III. + +L'autre, nous le connaissons, c'était le duc de Savoie. + +Cette politique de la France le rapprocha à l'instant de l'Espagne et de +l'Autriche. Les Autrichiens occupèrent le Mantouan, et don Gonzalès de +Cordoue se chargea de reprendre aux Français qui les occupaient: Cazal, +Nice, de la Paille, Monte-Calvo et le pont de Sture. + +Les Espagnols prirent tout, excepté Cazal, et le duc de Savoie se trouva +en deux mois maître de tout le pays compris entre le Pô, le Tanaro et le +Belbo. + +Tout cela se passait tandis que nous faisions le siége de La Rochelle. + +Ce fut alors que la France envoya, pour le comte de Rethellois, ces +16,000 hommes, commandés par le marquis d'Uxelles, lesquels, manquant de +vivres et de solde par la négligence, ou plutôt par la trahison de +Créquy, furent repoussés par Charles-Emmanuel, au grand regret du +cardinal. + +Mais il lui restait au centre du Piémont une ville qui avait vaillamment +tenu et sur laquelle flottait toujours le drapeau de la France, c'était +Cazal, défendue par un brave et loyal capitaine, nommé le chevalier de +Gurron. + +Malgré la déclaration bien positive faite par Richelieu, que la France +soutiendrait les droits de Charles de Nevers, le duc de Savoie avait +grand espoir que ce prétendant serait un jour ou l'autre abandonné du +roi Louis XIII, car il connaissait la haine que lui portait Marie de +Médicis, qu'il avait autrefois refusé d'épouser, sous prétexte que les +Médicis n'étaient pas de naissance à s'allier avec les Gonzague, qui +étaient princes avant que les Médicis ne fussent seulement +gentilshommes. + +Et maintenant on connaît la cause des ressentiments qui poursuivent le +cardinal, et dont il s'est plaint si amèrement à sa nièce. + +La reine-mère hait le cardinal de Richelieu pour une multitude de +raisons; la première et la plus âcre de toutes, c'est qu'il a été son +amant et qu'il ne l'est plus; qu'il a commencé par lui obéir en toutes +choses, et qu'il a fini par lui être opposé sur tous les points; que +Richelieu veut la grandeur de la France et l'abaissement de l'Autriche, +tandis qu'elle veut la grandeur de l'Autriche et l'abaissement de la +France, et qu'enfin Richelieu veut faire un duc de Mantoue, de Nevers, +dont elle ne veut rien faire, à cause de la vieille rancune qu'elle +garde contre lui. + +La reine Anne d'Autriche hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il a +traversé ses amours avec Buckingham, ébruité la scandaleuse scène des +jardins d'Amiens, chassé d'auprès d'elle Mme de Chevreuse, sa +complaisante amie, battu les Anglais, avec lesquels était son coeur, qui +ne fut jamais à la France, parce qu'elle le soupçonne sourdement, +n'osant le faire tout haut, d'avoir dirigé le couteau de Felton contre +la poitrine du beau duc, et, enfin, parce qu'il surveille obstinément +les nouvelles amours qu'elle pourrait avoir, et qu'elle sait qu'aucune +de ses actions, même les plus cachées, ne lui échappe. + +Le duc d'Orléans hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il sait que le +cardinal le connaît ambitieux, lâche et méchant, attendant avec +impatience la mort de son frère, capable de la hâter dans l'occasion, +parce qu'il lui a ôté l'entrée au conseil, emprisonné son précepteur +Ornano, décapité son complice Chalais, et que, pour toute punition +d'avoir conspiré sa mort, il l'a enrichi et déshonoré. Au reste, +n'aimant personne que lui-même, il ne compte, la mort de son frère +arrivant, épouser la reine, plus âgée que lui de sept ans, que dans le +cas où la reine serait enceinte. + +Enfin le roi le haïssait parce qu'il sentait que tout dans le cardinal +était génie, patriotisme, amour réel de la France, tandis qu'en lui tout +était égoïsme, indifférence, infériorité, parce qu'il ne régnerait pas +tant que le cardinal vivrait, et régnerait mal le cardinal mort: mais +une chose le ramène incessamment au cardinal, dont incessamment on +l'éloigne. + +On se demande quel est le philtre qu'il lui a fait boire, le talisman +qu'il lui a pendu au cou, l'anneau enchanté qu'il lui a passé au doigt! +Son charme, c'est sa caisse toujours pleine d'or, et toujours ouverte +pour le roi. Concini l'avait tenu dans la misère, Marie de Médicis dans +l'indigence, Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, le magicien toucha +la terre de sa baguette, et le Pactole jaillit aux yeux du roi, qui dès +lors eut toujours de l'argent, même quand Richelieu n'en avait pas. + +Dans l'espérance que maintenant tout est aussi clair sur l'échiquier de +nos lecteurs que sur celui de Richelieu, nous allons reprendre notre +récit où nous l'avons laissé à la fin du premier volume. + + + + +CHAPITRE II. + +MARIE DE GONZAGUE. + + +Pour arriver au résultat que nous venons de promettre, c'est-à-dire pour +reprendre notre récit où nous l'avons abandonné à la fin de notre +dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bonté d'entrer avec +nous à l'hôtel de Longueville, qui, adossé à celui de la marquise de +Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'étend de la rue +Saint-Thomas-du-Louvre à la rue Saint-Nicaise, c'est-à-dire est situé +comme l'hôtel Rambouillet, entre l'église Saint-Thomas-du-Louvre et +l'hôpital des Quinze-Vingts; seulement son entrée est rue Saint-Nicaise, +juste en face des Tuileries, tandis que l'entrée de l'hôtel de la +marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre. + +Huit jours se sont passés depuis les événements qui ont fait, jusqu'à +présent, le sujet de notre récit. + +L'hôtel, qui appartient au prince Henri de Condé, le même qui prenait +Chapelain pour un statuaire, et qui a été habité par lui et par Mme la +princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance à la +soirée de Mme de Rambouillet, a été abandonné en 1612, deux ans après +son mariage avec Mlle de Montmorency, époque à laquelle il acheta, rue +Neuve Saint-Lambert, un magnifique hôtel qui débaptisa cette rue pour +lui donner le nom de rue de Condé, qu'elle porte aujourd'hui. Il est +habité seulement, au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 13 +décembre 1628 (les événements sont tellement importants à cette époque, +qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairière de +Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de +François de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non +seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de +Savoie, fille elle-même de Charles-Emmanuel. + +Marie de Gonzague, née en 1612, atteignait donc sa seizième année; tous +les historiens du temps s'accordent à affirmer qu'elle était belle à +ravir, et les chroniqueurs, plus précis dans leurs dires, nous +apprennent que cette beauté consistait: dans une taille moyenne +parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nées à Mantoue, que, +comme les femmes d'Arles, elles doivent aux émanations des marais qui +les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et +des cils de velours, des dents de perle et des lèvres de corail, un nez +grec d'une forme irréprochable dominant ces lèvres, qui n'avaient pas +besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses. + +Inutile de dire que, vu le rôle important qu'elle était appelée à jouer +comme fiancée du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, héritier +du duc Vincent, dans les événements qui allaient s'accomplir, Marie de +Gonzague, à qui sa beauté eût suffi, comme à l'étoile polaire son éclat, +pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour, +attirait en même temps ceux des hommes que leur âge, leur gravité ou +leur ambition, poussaient à la politique. + +On la savait d'abord puissamment protégée par le cardinal de Richelieu, +et c'était un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au +cardinal, de faire à la belle Marie de Gonzague une cour assidue. + +C'était évidemment à cette protection du cardinal, protection dont la +présence de Mme de Combalet était une preuve, que nous pouvons voir, +vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre à la +porte de l'hôtel de Longueville, les uns de leurs voitures, et les +autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique, +c'est-à-dire de ces chaises à porteurs dont Souscarrières partage le +brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'époque, qu'on +introduit, au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond +orné de caissons peints représentant les faits et gestes du bâtard +Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries +qu'éclairaient à peine un immense lustre descendant du centre du +plafond, et des candélabres posés sur les cheminées et sur les consoles, +où se tient la princesse Marie. + +Un des premiers arrivés était M. le prince. + +Comme M. le prince jouera un certain rôle dans notre récit, qu'il en a +joué un grand dans l'époque qui précède et dans celle qui doit suivre, +rôle triste et ténébreux, nous demandons au lecteur la permission de lui +faire connaître ce rejeton dégénéré de la première branche des Condé. + +Les premiers Condé étaient braves et rieurs, celui-ci était lâche et +sombre. Il disait tout haut: «Je suis un poltron, c'est vrai, mais +Vendôme l'est encore plus que moi!»--Et cela le consolait, en supposant +qu'il eût besoin de consolation. + +Expliquons ce changement. + +En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé qui, +quoique un peu bossu, était la coqueluche de toutes les femmes et duquel +on disait: + + Ce petit prince si gentil, + Qui toujours chante et toujours rit, + Toujours caresse la mignonne, + Dieu gard' de mal le petit homme! + +En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé +laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du +parti protestant. + +Celui-là, c'était le digne fils de son père qui, au combat de Jarnac, +avait chargé à la tête de cinq cents gentilshommes avec un bras en +écharpe et une jambe cassée, dont les os traversaient sa botte. Ce fut +lui qui, le jour de la Saint-Barthélemy, à Charles IX, qui lui criait: +_Mort_ ou _messe!_ répondait: _Mort!_ tandis que Henri, plus prudent, +répondait: _Messe!_ + +Celui-là, c'était le dernier des grands Condé de la première race. + +Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert +de blessures, et assassiné par un autre Montesquiou. Il devait mourir +tout simplement empoisonné par sa femme. + +Après une absence de cinq mois, il revint à son château des Andelys; sa +femme, une demoiselle de La Trémouille, était enceinte d'un page gascon. +Au dessert du dîner qu'elle lui donna à son retour, elle lui servit une +pêche. + +Deux heures plus tard, il était mort! + +La même nuit, le page se sauvait en Espagne. + +Accusée par le cri public, l'empoisonneuse fut arrêtée. + +Le fils de l'adultère naquit dans la prison où sa mère resta huit ans +sans qu'on osât lui faire son procès, tant on était sûr de la trouver +coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir +s'éteindre les Condé, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit +sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clémence +royale, mais condamnée par la conscience publique. + +Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Condé, deuxième du nom, +qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait épousé Mlle de +Montmorency; l'histoire est curieuse et mérite que nous ouvrions une +parenthèse pour la raconter, cette parenthèse dût-elle être un peu +longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les +romanciers certains détails qu'oublient de raconter les historiens, soit +qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les +ignorent eux-mêmes. + +En 1609, la reine Marie de Médicis montait un ballet, et le roi Henri IV +boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, composé des plus +jolies femmes de la cour, elle avait refusé d'admettre Jacqueline de +Bueil, mère du héros de notre histoire, du comte de Moret. + +Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet étaient +obligées, pour aller faire répétition à la salle de spectacle du Louvre, +de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise +humeur, fermait sa porte. + +Un jour, il la laissa entrebâillée. + +Par cette porte entrebâillée, il vit passer Mlle Charlotte de +Montmorency. + +«Or, dit Bassompierre dans ses mémoires, il n'y avait rien sous le ciel +de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni de plus +parfait.» + +Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit +immédiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil +où il boudait et la suivit, comme Enée suivait Vénus enveloppée d'un +nuage. + +Ce jour-là, et pour la première fois, il assista donc au ballet. + +Il y avait un moment où les dames, vêtues en nymphes, et, si léger que +soit de nos jours le costume de nymphe, il était encore plus léger au +dix-neuvième siècle; il y avait, disons-nous, un moment où les dames +vêtues en nymphes, faisaient toutes à la fois semblant de lever le +javelot, comme si elles eussent voulu le lancer à un but quelconque; +Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla +vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait, +était venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si +bonne grâce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir +le javelot pénétrer au plus profond de son coeur. + +Mme de Rambouillet et Mlle Paulet étaient de ce ballet, et ce fut de ce +jour que toutes deux firent amitié avec Mlle de Montmorency, +quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus âgées qu'elle. + +A partir de ce jour-là, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil; +il était fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'à +s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour +cela que de trouver à la belle Charlotte un mari complaisant qui, +moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermât d'autant +plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage. + +Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait mariée à +M. de Cesy, lequel était parti pour une ambassade le soir même de ses +noces. + +Le roi croyait avoir son homme sous la main. + +Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultère. Marié de la +main du roi et à la fille d'un connétable, la tache de sa naissance +disparaissait. + +D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout +ce que l'on voulut; le connétable donna cent mille écus à sa fille, +Henri IV un demi-million, et Henri II de Condé, qui la veille avait dix +mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir +cinquante. + +Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas. + +Cependant il tint le côté de la convention qui consistait à rester la +première nuit de ses noces dans une chambre séparée de celle de sa +femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour +bien lui prouver qu'elle était seule et maîtresse d'elle-même, elle se +montrerait sur son balcon, ses cheveux dénoués et entre deux flambeaux. + +En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie. + +Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire +ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac +l'arrêta court, au moment où il allait chercher chez la belle Mlle +Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne +le consolaient pas. + +Après la mort du roi, M. de Condé rentra en France avec sa femme, qui +était toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Condé que +pendant les trois ans que son mari passa à la Bastille. Il est probable +qu'avec les dispositions bien connues de M. de Condé pour les écoliers de +Bourges, sans ces trois ans passés à la Bastille, ni le grand Condé, ni +Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour. + +M. le prince était surtout connu pour son avarice; il courait à cheval +dans les rues de Paris, sur une haquenée et avec un seul valet, quand il +avait des procès ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellière, +fameux avocat de l'époque, avait, comme les médecins, des jours de +consultations gratis. Il y allait ces jours-là. + +Toujours fort mal vêtu, il avait fait ce soir-là meilleure toilette que +de coutume; peut-être savait-il trouver le duc de Montmorency, son +beau-frère, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui, +le duc lui ayant dit que la première fois qu'il le rencontrerait vêtu +d'une façon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le +connaître. + +C'est que Henri II, duc de Montmorency, était l'antipode de Henri II, +prince de Condé; c'était le frère de la belle Charlotte, et il était +aussi élégant que M. de Condé l'était peu, aussi libéral que M. de Condé +était avare. Un jour, ayant entendu dire à un gentilhomme que, s'il +trouvait 20,000 écus à emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite: + +--N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvés. + +Et sur un bout de papier, il écrivit au crayon: _Bon pour 20,000 écus_. + +--Portez cela demain à mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tâchez +de prospérer. + +Deux ans après, en effet, le gentilhomme rapporta à M. de Montmorency +les 20,000 écus. + +--Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me +les ayez rapportés, je vous les donne de bon coeur. + +Il avait été fort amoureux de la reine, en même temps que M. de +Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge à ce sujet. La +reine, qui coquetait avec tous deux, ne savait lequel écouter, lorsque +Buckingham vint à la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency +n'eût alors que trente ans et que M. de Bellegarde en eût soixante. Il +paraît que le vieux gentilhomme avait à cette occasion fait autant de +bruit que le jeune prince, car, à cette époque, on fredonna ce couplet +dans toutes les alcôves: + + L'astre de Roger + Ne luit plus au Louvre, + Chacun le découvre + Et dit qu'un berger + Arrivé de Douvre + L'a fait déloger. + +Les rois, du moment où ils sont mariés, n'y voient pas plus clair que +les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il à ce propos M. de +Montmorency à Chantilly; rentré en grâce par l'influence de Marie de +Médicis, il était revenu passer un mois à la cour, puis était parti pour +son gouvernement du Languedoc, où il avait appris la nouvelle du duel et +l'exécution en Grève de son cousin François de Montmorency, comte de +Bouteville. + +Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce même Virginio Orsini, qui +avait accompagné Marie de Médicis en France, il était neveu de la +reine-mère; de là venait la protection dont elle l'honorait. + +Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le poète +Théophile, avait la blancheur des neiges célestes, avait commencé par +fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Réaux, une telle +vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de +galanterie en tête, qui ne voulût à toute force être cajolée par lui. + +Enfin, un compromis était intervenu entre le duc et sa femme, par lequel +celle-ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui +plairait, pourvu qu'il vînt les lui raconter. Une de ses amies lui +disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnât à son mari une +telle latitude, et surtout qu'elle en exigeât le récit. + +--Bon, répondit-elle; je ménage ce récit-là pour le moment où nous +sommes couchés, et j'y trouve toujours mon compte. + +Et en effet, il n'était point étonnant que les femmes, surtout celles de +cette époque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince +de trente-trois ans, de la première famille de France, riche à millions, +gouverneur d'une province, amiral de France à 17 ans, duc et pair à 18, +chevalier du Saint-Esprit à 25, qui comptait parmi ses ancêtres quatre +connétables et six maréchaux, et dont la suite ordinaire se composait +de cent gentilshommes et de trente pages. + +Mais revenons à la soirée de la princesse Marie. Quelques moments après +l'arrivée à l'hôtel de Longueville du prince de Condé qui, nous l'avons +dit, avait fait toilette, afin d'éviter les reproches de M. de +Montmorency, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'huissier +cria: + +--Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orléans. + +Toutes les conversations s'arrêtèrent; ceux qui étaient debout restèrent +debout, ceux qui étaient assis se levèrent, la princesse Marie +elle-même. + +--Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant à son +tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comédie +qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le théâtre, +ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses. + + + + +CHAPITRE III. + +LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE. + + +Et, en effet, c'était la première fois que publiquement, et au milieu +d'une grande soirée, le duc d'Orléans se présentait chez la princesse +Marie de Gonzague. + +Il était facile de voir qu'il avait donné à sa toilette un soin tout +particulier. Il était vêtu d'un pourpoint de velours blanc, passementé +d'or, avec le manteau pareil, doublé de satin cerise; il portait des +chausses de velours cerise, de la même couleur que la doublure de son +manteau; il était coiffé, ou plutôt il tenait à la main, car, contre son +habitude, il s'était découvert, et tout le monde le remarqua, il tenait +à la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des +plumes cerise. Enfin il était chaussé de bas de soie et de souliers de +satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptées par lui +sortaient, abondants et pleins d'élégance, de toutes les ouvertures de +son pourpoint et à l'endroit des jarretières. + +Mgr Gaston était peu aimé, encore moins estimé. Nous avons dit le tort +que lui avait fait dans ce monde brave, élégant et chevaleresque, sa +conduite dans le procès de Chalais; aussi fut-il accueilli par un +silence général. + +En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jeté un coup-d'oeil +d'intelligence à la douairière de Longueville. Dans la journée, on avait +reçu une lettre de Son Altesse Royale qui prévenait Mme de Longueville +de sa visite pour le soir et la priait, s'il était possible, de lui +ménager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie, à laquelle +il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à +communiquer. + +Il s'avança vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de +chasse; mais comme on savait que devant la reine même il ne pouvait +s'empêcher de siffler, personne ne s'inquiéta de cette inconvenance, pas +même la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main. + +Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses +lèvres, puis il salua courtoisement Mme la douairière de Longueville, +s'inclina presque légèrement devant Mme de Combalet, et s'adressant à la +fois aux cavaliers et aux dames: + +--Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la +nouvelle invention de M. Souscarrières; rien de plus commode, sur mon +honneur. Connaissez-vous cela, princesse? + +--Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques +personnes qui ont employé ce véhicule pour me venir saluer ce soir. + +--C'est en vérité ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne +soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir +à cette innovation pour laquelle il a donné privilége à M. de +Bellegarde. Son père, qui est grand écuyer, n'aura dans toute sa vie +rien inventé de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes +ses charges à son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous, +princesse, une brouette fort propre, doublée de velours, avec glaces +quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas être vu, et où l'on est +très bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller à +deux. Cela est porté par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au +galop, selon les besoins et la rétribution du voituré. + +J'ai essayé du pas tant que j'ai été dans le Louvre, et du trot quand +j'ai été sorti; ils ont le pas fort cadencé et le trot fort doux. Ce +qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais, +vous chercher jusque dans le vestibule, où ne peuvent venir vous prendre +les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied +n'existant pas, on n'est jamais crotté; on pose la chaise, cela +s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le +parquet. Il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que l'invention ne +devienne à la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant à +Montmorency et en le saluant de la tête. + +--Je m'en suis servi aujourd'hui même, dit le duc en s'inclinant, et je +suis en tout point de l'avis de Votre Altesse. + +Puis se retournant du côté du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait +là: + +--Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre? + +--C'est à vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du +soleil sont près de nous, plus ils nous éclairent. + +--Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant à moi, je suis plus que +borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse +Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi à ses voisins MM. +les Quinze-Vingts. + +--Si Votre Altesse désire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en +donner. J'ai reçu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini +près de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle +a reçue du baron de Lautrec, son père, qui, comme vous le savez, est à +Mantoue, près du duc de Rethellois. + +--Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles être rendues +publiques? + +--Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre. + +--En échange, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcôves, les +seules qui m'intéressent, maintenant que j'ai renoncé à la politique. + +--Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant. + +Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son éventail. + +--Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de +fils? + +--Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince +du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer; +mais il y a quelques jours, il la donna à l'abbé de Retz, qui a fait +semblant de la chauffer et l'a laissée tomber dans le feu, où elle a +brûlé, après quoi l'abbé a pris son chapeau, a salué et est sorti. + +--Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon +compliment la première fois que je le rencontrerai. + +--Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a +fait pis que cela. + +--Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise. + +--Eh bien, à la dernière visite qu'il a faite à sa soeur, Mme de +Saint-Pierre, à Reims, il dîna avec elle au parloir, et ensuite entra au +couvent, comme prince, après le dîner; le voilà, avec ses seize ans, +qu'il se met à courir après les religieuses, qu'il attrape la plus +belle, et que, bon gré mal gré, il l'embrasse.--Mon frère! criait Mme de +Saint-Pierre, vous moquez vous des épouses de Jésus-Christ?--Bon! +répondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on +embrasse ses épouses, si telle n'était pas sa volonté.--Je me plaindrai +à la reine! disait la religieuse embrassée, qui était très-jolie. +L'abbesse eut peur.--Embrassez celle-là aussi, dit-elle au prince.--Ah! +ma soeur, elle est bien laide.--Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir +fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous +faites.--Est-ce bien utile, ma soeur?--Très utile, ou la jolie se +plaindra.--Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez, +elle sera embrassée. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gré et +empêcha la jolie de se plaindre. + +--Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc à Mme de +Combalet. + +--Mme de Saint-Pierre a fait son rapport à mon oncle; mais mon oncle a +une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire. + +--Je l'ai rencontré il y a un mois à peu près, dit M. le prince, avec un +bas de soie jaune, en guise de plume, à son chapeau. Que voulait dire +cette nouvelle folie? + +--Cela voulait dire, fit M. d'Orléans, qu'il était alors amoureux de la +Villiers de l'hôtel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rôle dans lequel +elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite, +des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit à +Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter à +son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir après demander +tout ce qu'il voudra. + +--Eh bien? + +--Eh bien, il a porté le bas trois jours, et voilà mon cousin de Guise, +son père, qui vous dira que le quatrième, il n'est rentré à l'hôtel de +Guise qu'à onze heures du matin. + +--Voilà une belle vie pour un futur archevêque! + +--En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons, +une grosse blonde, joufflue, qui est à la reine, qu'il est amoureux; +l'autre jour elle s'est purgée, il s'est informé de l'adresse de son +apothicaire, il a pris la même drogue qu'elle, en lui écrivant: «Il ne +sera pas dit que vous serez purgée, et que je ne me serai pas purgé en +même temps que vous.» + +--Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le maître fou a fait venir à +l'hôtel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour. +Imaginez-vous que je rentre à l'hôtel, et que je trouve la cour pleine +de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois +cents, avec une trentaine de baladins, qui traînaient chacun sa meute. + +--Que fais-tu là, Joinville? lui demandai-je. + +--Je me donne le spectacle, mon père, me répondit-il. Devinez pourquoi +il avait fait venir tous ces bateleurs?--Pour leur promettre à chacun un +louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne +sautaient plus que pour Mlle de Pons. + +--A propos, dit Gaston, qui, avec son caractère inquiet, trouvait que +l'on s'occupait bien longtemps de la même chose, en votre qualité de +voisine, chère douairière, vous devez avoir des nouvelles du pauvre +Pisani; on m'en a donné hier de lui, qui n'étaient pas trop mauvaises. + +--J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les médecins +répondaient à peu près de lui. + +--Nous allons en avoir de fraîches, dit le duc de Montmorency, j'ai +déposé le comte de Moret à la porte de l'hôtel Rambouillet, où il a +voulu aller en prendre en personne. + +--Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc +que Pisani avait voulu le faire tuer? + +--Oui, dit le duc, mais il paraît que c'était un quiproquo. + +En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annonça: + +--Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret. + +--Oh! tenez, dit le duc, le voilà, il vous racontera la chose lui-même, +et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitôt que je veux dire +vingt mots de suite. + +Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournèrent de son +côté, et, nous devons le dire, tout particulièrement ceux des dames. + +N'ayant point été présenté encore à la princesse Marie, il attendit à la +porte que M. de Montmorency l'y vînt prendre et le conduisît à la +princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grâce dont il +faisait toute chose. + +Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa +la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois, +qu'il avait vu en passant à Mantoue, baisa la main de la douairière de +Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme +de Combalet pour lui ouvrir la route, s'était détaché de sa guimpe et +était allé tomber à terre, le lui tendit avec une charmante révérence, +et, après s'être incliné profondément devant Mgr Gaston, alla prendre +modestement sa place près du duc de Montmorency. + +--Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la cérémonie fut achevée, +justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous. + +--Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on +s'occupe de moi en si bonne compagnie? + +--Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme +qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la soeur de Marion +Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui? + +--Holà! dit le prince, voilà une voix que je connais. N'est-ce pas celle +de ma cousine? + +--Oui-dà! maître Jaquelino, répondit Mme de Fargis en s'avançant et en +lui tendant la main. + +Le comte la lui serra. Puis tout bas: + +--Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle. +Je suis amoureux. + +--De moi? + +--Un peu, mais d'une autre beaucoup. + +--Impertinent! Comment l'appelez vous? + +--Je ne sais pas son nom. + +--Est-elle jolie, au moins? + +--Je ne l'ai jamais vue. + +--Est-elle jeune? + +--Elle doit l'être. + +--A quoi jugez-vous cela? + +--A sa voix que j'ai entendue, à sa main que j'ai touchée, à son haleine +que j'ai bue! + +--Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-là. + +--J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens. + +--O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui +pourtant se ternit si vite! + +--Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames +sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez +appelé Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez été faire +une visite à l'homme qui a voulu vous faire assassiner. + +--D'abord, répondit le comte de Moret, avec sa charmante légèreté, parce +que, si je ne le suis pas encore, à coup sûr je serai un jour cousin de +Mme de Rambouillet. + +--Par qui? demanda Monsieur d'Orléans, qui se piquait de connaître +toutes les généalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret. + +--Mais, par ma cousine de Fargis, qui a épousé M. de Fargis d'Angennes, +cousin de Mme de Rambouillet. + +--Comment êtes-vous donc cousin de Mme de Fargis? + +--Cela, répondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas, +cousine Marina? + +--Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis. + +--Puis avant d'être le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai été de ses +bons amis. + +--Mais, dit Mme de Combalet, à peine vous ai-je vu une fois ou deux chez +elle. + +--Elle m'a prié de cesser mes visites. + +--Pourquoi cela? demanda Mme de Sablé. + +--Parce que M. de Chevreuse était jaloux de moi. + +--A l'endroit de qui? + +--Combien sommes-nous dans ce salon? trente, à peu près; je vous le +donne à chacun en mille, cela fait trente mille. + +--Nous donnons notre langue aux chiens. + +--A l'endroit de sa femme! + +Un immense éclat de rire accueillit la déclaration du comte. + +--Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa +belle-soeur on ne passât à elle, le comte n'achève pas l'histoire de son +assassinat. + +--Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de +la Montagne, en disant que j'étais son amant? + +--Pas plus que Mme de Chevreuse. + +--Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'était Mme de Maugiron qui +faisait mon bonheur. Certaine déviation qu'il a dans la taille le rend +susceptible; certaines vérités que lui dit son miroir le rendent +irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, où j'aurais été de grand +coeur, il a chargé un sbire de sa querelle; il est tombé sur un sbire +honnête homme qui a refusé. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a +voulu tuer le sbire, il l'a manqué; il a voulu tuer Souscarrières, qui +ne l'a pas manqué. Et voilà l'histoire. + +--Non, ce n'est pas là l'histoire, insista Monsieur. Comment êtes-vous +allé faire une visite à l'homme qui a voulu vous assassiner? + +--Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne âme, +monseigneur. J'ai pensé que le pauvre Pisani croirait peut-être que je +lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc été +lui serrer franchement la main et lui dire que, si, à l'avenir, lui ou +tout autre, croit avoir à se plaindre de moi, on n'aura qu'à m'appeler +sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois +pas le droit de refuser réparation à quiconque j'aurais offensé; +seulement, je tâcherai de n'offenser personne. + +Et le jeune homme prononça ces paroles avec une telle douceur et en même +temps une telle fermeté qu'un murmure approbateur répondit au sourire +franc et loyal qui s'épanouissait sur ses lèvres. + +A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que +l'huissier annonça: + +--Mademoiselle Isabelle de Lautrec. + +Au moment où elle entra, on put, derrière elle, distinguer un valet de +pied, à la livrée du château, qui l'avait accompagnée. + +En apercevant la jeune fille, le comte de Moret éprouva un sentiment +d'attraction étrange et fit un pas comme pour aller à elle. + +Elle s'avança, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et, +s'inclinant respectueusement devant son fauteuil: + +--Madame, dit-elle, j'ai congé de Sa Majesté pour apporter à Votre +Altesse une lettre de mon père, renfermant de bonnes nouvelles pour +vous, et je profite de la permission pour déposer, avec mes respects, +cette lettre à vos pieds. + +Aux premières paroles qu'avait prononcées Mlle de Lautrec, le comte de +Moret avait tressailli jusqu'au fond du coeur, et, saisissant la main de +Mme de Fargis et la secouant avec force: + +--Oh! murmura-t-il, la voilà! la voilà! c'est elle que j'aime! + + + + +CHAPITRE IV. + +ISABELLE ET MARINA. + + +Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir +son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait +le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec +était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de +la princesse Marie. + +La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec +était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau, +d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la +nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait +l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de +la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et +blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci; +sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds; +mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa +taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main, +c'est-à-dire fin, délicat et cambré. + +Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit +entre ses bras et la baisa au front. + +--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la +fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient +m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami, +votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je +puis en faire part à ceux qui nous aiment? + +--Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M. +de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie +les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté, +les faire connaître en France. + +La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet, +qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire +la belle messagère. + +Marie lut d'abord la lettre tout bas. + +Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que +la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui +étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se +retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste +de l'assemblée. + +Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun +d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui +soumet le coeur à sa puissance, reçut le coup et le donna. + +Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse. + +Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le choeur +des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu. + +L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à +cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration +historique faisait presque l'égale de celle des princes. + +Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en +était sûr. + +Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre. + +--Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma +chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie, +envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de +la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de +Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en +outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à +assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant +à Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait +invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se +désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir +au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille +écus de rente, en terre souveraine. + +«M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour +l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.» + +--Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec +les protestants. + +--Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir +en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais +pas d'opposition. + +--Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle. + +--J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de +sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de +Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est +que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout. + +--C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande +nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le +commandement de l'armée que l'on envoie en Italie? + +--Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc, +que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral, +pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait, +achètera un million le droit de diriger en personne la campagne +d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin. + +--Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme +il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient +pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million, +au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien. + +Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége +de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses +frais de campagne. + +--J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas +échapper cette occasion de faire valoir vos droits. + +--Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu +de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être +heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi, +mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en +féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de +réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le +trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me +paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela +arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près +de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très +cher frère le comte de Moret. + +Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston +flattaient sa suprême ambition: + +--Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur, +répondit-il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai +de la mémoire. + +En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques +mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit +aussitôt par cette même porte. + +Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une +guerre--certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le +Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le +Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue--donnait +à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille +expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans +l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements. + +L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à +la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait +donné déjà passage à Mme de Longueville. + +Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le mot _Vauthier_, et +tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la +reine-mère. + +Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier +d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse +Marie. + +--Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je +ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le +chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien +promis à personne. + +Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et +les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son +habitude. + +A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement +général que causait la disparition successive de la douairière de +Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur, traversa le +salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune +fille interdite: + +--Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le +monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue, +a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir, +après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte +de Moret. + +Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus +interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit. + +En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal +éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de +Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une +coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui +passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux +reproche, lui disait: + +--Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée! + +Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de +Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait +effleuré son visage. + +--Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers +cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus +Astarté elle-même, mais... + +--Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la +pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme +pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs, +ses dents comme un fil de perles. + +--Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en +contente... + +--Elle s'en contentera, dit la magicienne. + +Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure +de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un +nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros. + +Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans +ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer +son sang vers le coeur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche +entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille +avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait +son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une +chaise en disant: + +--Au Louvre! + +--Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où +il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la +variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à +peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en +aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV +pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera +de leur faire face! + +Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta +dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit +conduire à l'hôtel Montmorency. + + + + +CHAPITRE V. + +OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, JOUE SON PETIT ROLE. + + +En voyant la douairière de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston +sortir par la même porte, appelés par le même huissier, le reste de la +société pensa bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire, +et, soit discrétion, soit que onze heures qui venaient de sonner +indiquassent le moment de la retraite, après avoir attendu un certain +nombre de minutes, se retira. + +Mme de Combalet se retirait comme les autres, lorsque l'huissier, qui +semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons +déjà parlé, lui dit à voix basse: + +--Madame la douairière vous sera fort obligée, si vous voulez bien ne +pas vous retirer sans l'avoir vue. + +Et, en même temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, où elle +pouvait attendre seule. + +Mme de Combalet ne s'était pas trompée quand elle avait cru entendre ou +plutôt avait entendu le nom de Vauthier. + +Vauthier avait en effet été envoyé à Mme de Longueville pour la prévenir +que la reine-mère verrait avec regret se renouveler, dans des conditions +régulières et fréquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orléans +avait déjà faites à la princesse Marie de Gonzague. + +C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nièce pour lui +faire part du message de la reine-mère. + +La princesse Marie, franche et loyale personne, proposa à l'instant +même de faire venir le prince et de lui demander une explication; +Vauthier voulut se retirer, mais la douairière et la princesse exigèrent +qu'il restât, et qu'il répétât au prince les propres termes dont il +s'était servi à leur égard. + +On a vu comment le prince sortit du salon. + +Guidés par l'huissier, il entra dans le cabinet où il était attendu. + +En apercevant Vauthier, feint ou réel, il manifesta un éclair +d'étonnement, et le couvrant de son oeil dur, tout en marchant vers lui: + +--Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoyé? + +Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mère, la colère +était feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie, +qu'elle mettait à exécution à cette heure; mais il ignorait jusqu'à quel +point Gaston entrait dans cette querelle supposée, qui devait, aux yeux +de tous, séparer la mère et le fils. + +--Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine, +votre auguste mère, je suis forcé, par conséquent, d'exécuter les ordres +qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la +douairière de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point +encourager un amour qui irait à l'encontre des volontés du roi et des +siennes. + +--Vous entendez, monseigneur, répondit Mme de Longueville, il y a +presque une accusation dans un désir royal exprimé de cette façon; nous +attendrons donc de la loyauté de Votre Altesse que Sa majesté la reine +soit exactement informée et des causes de votre visite et du but dans +lequel elle est faite. + +--Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il +savait prendre à l'occasion, et que même il prenait plus souvent qu'à +l'occasion, vous êtes trop au courant des événements importants qui se +sont passés à la cour de France depuis le commencement du siècle pour +ignorer le jour et l'année où je suis né. + +--Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est née le 25 avril 1608. + +--Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 décembre 1628, +c'est-à-dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc +depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De +plus, j'ai été marié une première fois contre mon gré. Je suis assez +riche pour enrichir ma femme si elle était pauvre, assez grand seigneur +pour l'ennoblir, si elle n'était pas noble, et je compte, la seconde +fois, la raison d'état n'ayant rien à faire avec un cadet de famille, +je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai. + +--Monseigneur, dirent à la fois Mme de Longueville et sa nièce, vous +n'exigerez point, ne fût-ce que par égard pour nous, que M. Vauthier +porte une pareille réponse à Sa Majesté la reine, votre mère. + +--M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas +répondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui répondrai à Mme +ma mère. + +Et il fit signe à Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tête et obéit. + +--Monseigneur, dit Mme de Longueville. + +Mais Gaston l'interrompant: + +--Madame, depuis plusieurs mois déjà, je dirai mieux, depuis que je l'ai +vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour +vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes +vingt et un ans accomplis, car, de son côté, Dieu merci! ayant à peine +seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un côté le +mauvais vouloir de ma mère tente de m'éloigner d'elle; puisque, de +l'autre, la politique veut que celle que j'aime épouse un pauvre petit +prince d'Italie, je dirai à Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me +rendent guère propre à la galanterie qui règne, c'est-à-dire à faire le +malade, à être pâle et à être toujours prêt à m'évanouir, mais je ne +vous en aime pas moins; c'est donc à vous de réfléchir à mon offre, car, +vous le comprenez bien, l'offre de mon coeur, c'est l'offre de ma main. +Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et +Paris, entre un petit prince italien et le frère du roi de France. + +--Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous étiez libre de vos +actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dépendiez pas de la +reine, du cardinal, du roi! + +--Du roi, madame, je dépends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire +d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais +quant au cardinal et à la reine, ce sont eux, peut-être, qui bientôt +dépendront de moi. + +--Comment cela, monseigneur? demandèrent les deux dames. + +--Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la +franchise; mon frère Louis XIII, marié depuis treize ans, et n'ayant +point d'enfants après treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant à +sa santé, vous savez ce qu'elle est, et qu'évidemment, un jour ou +l'autre, il me laissera le trône de France. + +--Ainsi, dit Mme de Longueville, vous considérez, monseigneur, comme ne +pouvant tarder, la mort du roi votre frère. + +La princesse Marie ne parlait point, mais comme son coeur, en ne parlant +pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tête, elle ne +perdait point une parole de ce que disait Monsieur. + +--Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'émerveille qu'il +vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard. + +--Les augures? demanda Mme de Longueville. + +Marie redoubla d'attention. + +--Ma mère a consulté le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a +répondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait +parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'année 1630: c'est donc dix-huit +mois que Fabroni lui donne à vivre, et même chose m'a été dite à +moi-même et à plusieurs de mes domestiques par un médecin nommé Duval. +Il est vrai que mal en a pris à ce dernier; car le cardinal, ayant su +qu'il avait tiré l'horoscope du roi, l'a fait arrêter et condamner +secrètement aux galères, en vertu des anciennes lois romaines, qui +défendent de rechercher combien d'années le prince doit vivre. Eh bien, +madame ma mère sait tout cela, ma mère s'attend, comme la reine et comme +moi, à la mort de son fils aîné; c'est pourquoi elle veut, pour peser +sur moi, comme elle a pesé sur mon frère, me marier à une princesse de +Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point +ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et à moins que vous n'éprouviez une +invincible aversion pour moi, vous serez ma femme. + +--Mais, demanda Mme la douairière de Longueville, monseigneur a-t-il une +idée de ce que pense le cardinal de Richelieu à l'endroit de ce mariage. + +--Ne vous inquiétez pas du cardinal, nous l'aurons. + +--Et comment cela? + +--Dame! fit le duc d'Orléans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez +un peu. + +--De quelle façon? + +--Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas? + +--Il s'en désespère; mais il n'y a de ce côté rien à obtenir de M. de +Richelieu. + +--Bon! s'il épousait sa nièce. + +--Mme de Combalet? + +Les deux femmes se regardèrent. + +--Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier à une maison royale, +passerait par tout ce que l'on voudrait. + +Les deux dames se regardèrent de nouveau. + +--Ce que monseigneur dit là est-il sérieux? demanda Mme de Longueville. + +--On ne peut plus sérieux! + +--C'est qu'alors j'en parlerais à ma fille qui a grande puissance sur +son frère. + +--Parlez-lui en, madame. + +Puis se retournant vers la princesse Marie: + +--Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce +complot votre coeur ne se fait pas le complice du mien. + +--Votre Altesse sait que je suis fiancée au duc de Rethellois, dit la +princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chaîne +qui me lie et m'empêche de parler; mais le jour où ma chaîne sera +brisée, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura +pas à se plaindre de ma réponse. + +La princesse fit une révérence et s'apprêta à sortir; mais Gaston lui +saisit vivement la main, et la baisant avec passion: + +--Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des +hommes, et je ne veux pas douter de la réussite d'un projet auquel mon +bonheur est attaché. + +Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston +s'élançait par l'autre, avec la vivacité d'un homme qui a besoin d'aller +chercher dans la fraîcheur de l'air extérieur un calmant à sa passion. + +Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de +Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et +qui, n'étant pas fermée, céda à la première pression; elle jeta presque +un cri d'étonnement en se trouvant devant la nièce du cardinal, que +l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante à +celle où venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orléans. + +--Madame, lui dit la douairière, sachant Mgr le cardinal notre ami et +notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystérieux, ou qui lui +soit désagréable, je vous avais priée d'attendre la fin d'une +explication entre nous et Sa Majesté la reine mère, explication +provoquée par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse +Royale Monsieur. + +--Merci, chère duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire +que j'apprécie la délicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce +cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation. + +--Et, demanda avec une certaine hésitation la douairière, vous avez +entendu, je présume, toute la partie qui vous concernait? Quant à moi, à +part l'honneur de voir ma nièce duchesse d'Orléans, soeur du roi, reine +peut-être, je serais très-heureuse, madame, de vous voir entrer dans +notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre +pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que +nous ayons besoin d'en user. + +--Merci, madame, répondit Mme de Combalet, et j'apprécie tout l'honneur +qu'il y aurait pour moi à devenir la femme d'un prince du sang; mais en +revêtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me +remarier jamais, le second de me dévouer tout entière à mon oncle. Je +tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien, +que celui que j'éprouverais à voir la combinaison de Monsieur manquer à +cause de moi. + +Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais +en même temps avec le plus calme sourire du monde, congé de l'ambitieuse +douairière, qui ne comprenait pas qu'il y eût un serment qui tînt devant +la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons. + + + + +CHAPITRE VI. + +EVE ET LE SERPENT. + + +Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obéissant à +cet ordre, ses porteurs l'avaient déposée devant l'escalier de service, +conduisant à la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait, +pour le remplacer, à l'heure où se fermait le grand escalier, +c'est-à-dire à dix heures du soir. + +Mme de Fargis reprenait, ce soir-là même, sa semaine près de la reine. + +La reine l'aimait fort, comme elle avait aimé, comme elle aimait encore +Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'était fait connaître +par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'oeil +ouvert. Cette éternelle rieuse était antipathique à Louis XIII, qui, +même étant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de +Chevreuse, exilée, comme nous l'avons déjà dit, on lui avait substitué +Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie, +ardente, effrontée, tout à fait propre à aguerrir la reine par ses +exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespérée d'être placée +près de la reine, c'était d'abord la position de son mari, de Fargis +d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur à Madrid; +mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'était d'être +restée trois ans aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle +s'était liée avec Mme de Combalet, qui l'avait recommandée au cardinal. + +La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en +regrettant, tout en pleurant même encore Buckingham, aspirait sinon à +des aventures, du moins à des émotions nouvelles. Ce coeur de vingt-six +ans, où jamais son mari n'avait été tenté de prendre la moindre place, +demandait à être occupé par des semblants d'amour, à défaut de passions +réelles, et comme ces harpes éoliennes, placées au haut des tours, +jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration +vague, à tous les souffles qui passaient. + +Puis son avenir n'était guère plus riant que le passé. Ce roi morose, ce +triste maître, le mari sans désirs, c'était encore ce qu'il y avait de +plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de +plus heureux, à l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que +chacun s'y attendait et y était préparé, c'était d'épouser Monsieur, +qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berçait de l'espoir de la +prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de désespoir +ou d'amour, elle ne trouvât à sa situation un remède qui éloignât à tout +jamais Gaston du trône, en la faisant régente. + +Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant: +épouser Gaston d'Orléans, être régente ou renvoyée en Espagne. + +Elle se tenait donc triste et rêveuse dans un petit cabinet attenant à +sa chambre, où n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son +service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle +tragi-comédie de Guilhem de Castro, que lui avait donnée M. de Mirabel, +ambassadeur d'Espagne, et qui était intitulée la _Jeunesse du Cid_. + +A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et +jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir +une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et +joyeuse: + +--Entrez! + +Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans +le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant +ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la +reine. + +--Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que +tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras +bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi. + +--Eh bien, si cela était, ma belle Majesté, ma gracieuse souveraine, +dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps +que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses +mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée? + +--Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te +faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais +plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie. + +--Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature, +puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les +coeurs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me +paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites +qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment. + +--Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis! + +--Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit +siècles. + +--Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles? + +--Pas grand'chose de bon, ma chère Majesté. J'ai été amoureuse, à ce que +je crois. + +--A ce que tu crois? + +--Oui. + +--Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on +ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main, à la première +parole que tu dis. + +--Que Votre Majesté essaye un peu, et elle verra comment sa main sera +reçue. + +Anne lui mit en riant sur les lèvres, le creux d'une main que Mme de +Fargis, toujours à genoux devant elle, baisa avec passion. + +Anne retira vivement sa main. + +--Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la +fièvre. Et de qui es-tu amoureuse? + +--D'un rêve. + +--Comment, d'un rêve? + +--Mais, oui, c'est un rêve, au milieu de notre époque, dans le siècle +des Vendôme, des Condé, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada, +que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et +amoureux... + +--De toi? + +--De moi? Oui, peut-être. Seulement, il en aime une autre. + +--En vérité, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien à ce que tu me +dis. + +--Je le crois bien! Votre Majesté est une véritable religieuse. + +--Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmélites? + +--Si fait, avec Mme de Combalet. + +--Et tu disais donc que tu étais amoureuse d'un rêve? + +--Oui, et même vous le connaissez, mon rêve. + +--Moi? + +--Quand je pense que si je suis damnée à cause de ce péché-là, c'est +pour Votre Majesté que j'aurai perdu mon âme. + +--Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien. + +--Est-ce que Votre Majesté ne le trouve pas charmant? + +--Mais qui donc? + +--Notre messager, le comte de Moret. + +--Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet +d'un vrai chevalier. + +--Ah! ma chère reine, si tous les fils de Henri IV étaient comme lui, +oh! je réponds bien que le trône de France ne chômerait pas d'héritiers, +comme il fait en ce moment. + +--A propos d'héritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre +une lettre qu'il m'a remise; elle était de mon frère Philippe IV, et me +donnait un conseil que je ne comprends pas très bien. + +--Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne +comprenne pas. + +--Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant +qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pénétration. + +Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever. + +--Puis-je épargner une peine quelconque à Votre Majesté? demanda Mme de +Fargis. + +--Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir où se trouve +la lettre. + +Et elle alla à un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les +meubles, amena un tiroir à elle, fit jouer le secret, et prit dans le +double fond du tiroir la copie de la dépêche que lui avait apportée le +comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzalès de Cordoue, en +renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait être lue que de la +reine seule. + +Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espèce de +divan où elle était assise. + +--Mets-toi là près de moi, dit-elle à Mme de Fargis, en lui indiquant sa +place sur le canapé. + +--Comment! sur le même siége que Votre Majesté? + +--Oui, il faut que nous parlions bas. + +Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait à la main. + +--Voyons, dit-elle, j'écoute et je me recueille. D'abord, que disent +ces trois ou quatre lignes-là? + +--Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps +possible ton mari en Espagne. + +--Rien! et Votre Majesté appelle cela rien! Mais c'est tout à fait +important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste +en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours! +Oh! que voilà donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il +est à la hauteur du premier. Je déclare que Votre Majesté a pour +conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite! + +--Ne seras-tu donc jamais sérieuse, même dans les choses les plus +graves? + +Et la reine haussa doucement les épaules. + +--Maintenant, voici ce que me dit mon frère Philippe IV. + +--Et ce que ne comprend pas très bien Votre Majesté. + +--Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air +d'innocence parfaitement joué. + +--Voyons cela. + +«Ma soeur--lut la reine--je connais par notre bon ami M. de Fargis, le +projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son +frère et successeur au trône, Gaston d'Orléans.» + +--Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais +et peut-être pire que l'on n'avait. + +--Attends donc! et la reine continua: + +«Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, +vous vous trouvassiez enceinte.» + +--Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voilà ce qui vaudrait mieux que tout. + +«--Les reines de France,»--poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant +chercher le sens des paroles qu'elle lisait,--ont un «grand avantage sur +leurs époux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en +peuvent pas faire sans elles.» + +--Et c'est cela que Votre Majesté ne comprend pas du tout? + +--Ou du moins qui me paraît impraticable, ma bonne Fargis. + +--Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir +affaire, dans les circonstances comme celles-là, quand il s'agit +non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la félicité +d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire à une trop honnête +femme. + +--Que veux-tu dire? + +--Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous +eussiez fait ce que j'eusse fait à votre place, ayant affaire à un homme +aimant Votre Majesté plus que sa vie, puisqu'il a donné sa vie pour +elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas +appelé du tout... + +--Eh bien? + +--Eh bien, il arriverait peut-être aujourd'hui que votre frère n'aurait +pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce +dauphin, si difficile à faire, serait fait. + +--Mais c'eût été un double crime! + +--Où Votre Majesté voit-elle deux crimes dans une action que lui +conseille non-seulement un grand roi, mais un roi connu par sa piété. + +--Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trône de +France le fils d'un Anglais. + +--D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un péché +véniel, et Votre Majesté n'a qu'à jeter les yeux autour d'elle pour +s'assurer que c'est l'opinion de la majorité, sinon de ses sujets, du +moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII, +qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine +d'en parler, non-seulement n'est pas même un péché véniel, mais une +action louable. + +--Fargis! + +--Eh! vous le savez bien, madame, au fond du coeur, et vous n'en êtes +pas à vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale, +tandis que le silence accommodait tout. + +--Hélas! + +--Voilà donc la première question jugée, et votre hélas! madame, me +donne gain de cause; reste la seconde, et là, je suis forcée de dire que +Votre Majesté a pleinement raison. + +--Tu vois. + +--Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir +affaire à un anglais, à un homme charmant, mais de race étrangère, +supposons que vous ayez eu affaire à un homme non moins charmant que +lui--Anne poussa un soupir--à un homme de race française, mieux encore, +à un homme de race royale, à... un vrai fils de Henri IV, par exemple, +tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses goûts, ses habitudes, son +caractère, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini. + +--Toi aussi, Fargis, tu crois à ces calomnies? + +--Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre +Majesté. Supposons enfin que le comte de Moret se fût trouvé à la place +du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime eût été aussi grand, et +qu'au contraire, ce n'eût pas été un moyen dont la Providence se fût +servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trône de France? + +--Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi. + +--Eh bien, là, madame, serait l'expiation du péché, puisqu'il y aurait +sacrifice, et que, dans ce cas-là, vous vous sacrifieriez encore plus à +la gloire et à la félicité de la France, qu'à vos propres intérêts. + +--Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne à un autre +homme qu'à son mari et ne meure pas de honte la première fois qu'au +grand jour, elle se trouve face à face avec cet homme-là. + +--Ah! madame! madame! dit Fargis, si toutes les femmes pensaient comme +Votre Majesté, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs +femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-là; +mais depuis l'invention des éventails ce genre d'accidents est devenu +beaucoup moins fréquent. + +--Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au +monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-même est aussi perverse que +toi. Et de qui est-il amoureux, ton rêve? + +--De votre protégée Isabelle. + +--D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amené l'autre soir? Mais où +l'avait-il vue? + +--Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au +colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les +cabinets noirs. + +--Pauvre garçon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un +accord entre son père et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous +recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnaître le service +qu'il m'a rendu. + +--Et celui qu'il pourrait vous rendre encore! + +--Fargis! + +--Madame? + +--En vérité, elle vous répond avec le même calme que si elle ne vous +disait pas des choses énormes. Fargis, viens m'aider à me mettre au lit, +ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rêves avec tous +tes contes. + +Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre à coucher, plus +nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuyée à +l'épaule de sa conseillère Fargis, que l'on pourra accuser de bien des +choses, mais pas certainement d'égoïsme dans ses amours. + + + + +CHAPITRE VII. + +OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET QU'IL A DONNÉ A +SOUSCARRIÈRES. + + +Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et +déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui +s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la +princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de +Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée +en campagne de Marie de Médicis. + +Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous +avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle +dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait +conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son +ministre Bérulle. + +C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence +fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il +fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle +s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie. + +Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours +hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques. +C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère +dans la mort de Henri IV. + +Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV, +qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et +le plus suprême respect. + +L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait +assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le +complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur +de l'argent de la France. + +Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis +XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus +qu'à prendre le chemin de l'exil. + +Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de +son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son +bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge, +son tube de dentelle et son camail de fourrure, revêtit une simple robe +de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise +à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la +chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à +l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_. + +De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On +prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on +tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et +l'on se trouva rue de l'Homme-Armé. + +Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à +l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à +l'horloge des Blancs-Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il +dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon +veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient. + +Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du +Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de la +_Barbe Peinte_, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui +demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil. + +C'était pour cela justement que le cardinal venait. + +Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en +revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que +l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un +ancien. + +Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le +moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se +faire transporter à l'hôtel Montmorency. + +Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le +connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin +du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le +secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte +qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés +dont il était l'objet. + +Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il +avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la +chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la +belle Marina--Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,--l'avait gardée en +location mensuelle. + +Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde +portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la +clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en +se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la +silhouette d'un capucin. + +Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui +qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il +nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne +blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire +remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable +branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le +général de l'ordre. + +Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus +malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort +et venait pour l'enterrer. + +--Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et +de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le +pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière, +malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de +coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui. + +--Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en +féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en +convalescence. + +--Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une +pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir +faire ce compliment? + +--Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et +secrètement avec vous, mon frère. + +--Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil. + +--Justement! pour affaire d'Etat. + +--Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par +ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence +grise, alors? + +--Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis +l'Éminence rouge. + +Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait +affaire. + +--Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de +terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en +effet vous-même, monseigneur! + +--Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au +risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et +sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous. + +--Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces +me le permettront. + +--Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs. + +Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal +se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée. + +--Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de coeur du feu roi, dit le +cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme +énorme qui vous a été offerte. + +--Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa +mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M. +d'Epernon. + +--Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand +le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de +l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut +affecté de cette catastrophe? + +--J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans +la cour; à quatre heures précises, le roi descendit. + +--Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai? + +--Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point +tout ce que je sais? + +--Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force. + +--Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les +pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez, +monseigneur? + +--Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans +après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence. + +--Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité, +il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur +laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort +du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie. + +--Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte. + +--On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler +des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on +avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs +livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France +périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en +1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à +plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné. + +Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent +dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un +cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé +Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an +1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait +que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée +de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il +s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le +front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux. + +--Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal, +d'un nommé Lagarde? + +--Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que +j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en +venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait +vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme +ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se +rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à +dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet, +lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant +la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son +nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à +M. d'Epernon! + +--Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela. + +--Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil. + +--Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez! + +--Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé +le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez, +disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En +route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à +peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y +étaient nommés. + +--N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette +communication? + +--Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui +venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis +il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son +capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à +l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal, +arranger un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en +changer. + +--Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la +France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette +exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être +assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi! + +--Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en +habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de +la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que +vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler +à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste +comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je +le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors +que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied. + +--Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes +dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées? + +--Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon. +M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu. +Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du +Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En +voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi, +il se détacha de la muraille et nous suivit. + +--C'était l'assassin? + +--Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait +dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la +rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle +Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son +fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens. + +--Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon +de n'oublier aucun détail. + +--Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une +magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près. +Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!--Le peuple +était triste et défiant. + +--En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point +le roi à quelque chose? + +--Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que +moi. + +--Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue. + +--Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne +s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui. + +--C'est cela! murmura le cardinal. + +--Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et +une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher +appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des +Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé. +La voiture s'arrêta. + +En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et +par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour +laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi, +cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la +lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup; +elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était +mort.--«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui +son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec +l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les +mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis +pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et +conduisez-le au Louvre!» + +Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre. + +--Le duc cria cela? demanda-t-il? + +--Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger +qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me +semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et +je criais:--C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!--Lequel, +criait-on, lequel?--Celui qui est habillé de vert.» + +On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne +pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du +Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la +nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à +l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne, +comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien: +«_E amazatto!_» + +--_Il est tué!_ répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce +qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste. + +--On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au +Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin +que tout le monde pût entrer. Je m'y installai. Il me semblait que cet +homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était +passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du +roi. + +--Il y vint, vous êtes sûr? + +--Il y vint, oui, monseigneur. + +--Parla-t-il à Ravaillac? + +--Il lui parla. + +--Avez-vous entendu ce qu'il lui disait? + +--Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot. + +--Faites alors. + +--Il lui disait d'un air paterne: Mon ami! + +--Il appelait Ravaillac mon ami? + +--Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les +gens de bien. + +--Et comment était l'assassin? + +--Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé. + +--Resta-t-il à l'hôtel de Retz? + +--Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il +eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le +17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie. + +--A quelle heure précise le roi fut-il tué? + +--A quatre heures vingt minutes. + +--Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris? + +--A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait +proclamé la reine régente. + +--C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec +amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint, +la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec +Ravaillac. + +--Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je +ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est +le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les +femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement: +Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et +comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il +faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant +lapider le coupable, il lapidait les murs. + +--Il ne dénonça jamais personne? + +--Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il +croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit +que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il +voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au +lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un +petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un +morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le +tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient +point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime. + +--Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé? + +--Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs. + +--J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal +publié; il y est dit: «_Ce qui se passa à la question est le secret de +la cour._» + +--Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue +à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé +et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M. +Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et +la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le +tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de +l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis +en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il +s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces, +qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis. +Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une +voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la +consolation d'un _Salve Regina_. + +--Et cette consolation lui fut-elle donnée? + +--Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «_Judas à la +damnation!_» + +--Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de +l'exécuteur, disiez-vous? + +--Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant +arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin. + +--Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud +il avait fait des aveux. + +--Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que +lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans, +peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers +tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient +pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures +faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir, +on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, du +soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur +et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.» + +Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta +dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution, +écrivit ce que lui dicta le patient. + +--Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême, +qu'avoua-t-il? + +--Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla +seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine. + +--Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous +jamais entendu parler chez le duc? + +--Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent. + +--Qu'en disait-on? + +--Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur +l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur, +au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on +encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais +qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques +amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu +grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du +duc et de la reine. + +--Et cette feuille écrite? + +--Cette feuille écrite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux +fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point +assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit +le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une +cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever, +mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui +étaient autour de la barrière, sautèrent par-dessus, escaladèrent +l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le +peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et +alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au +Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres +de la reine. Voilà. + +--Ainsi, c'est tout ce que vous savez? + +--Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment +fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully. + +--Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions; +mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable +affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point +entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman? + +--Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue, +s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et +non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût +l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac +de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura +six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour +faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la +reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait. + +--Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal. + +--Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi. + +--Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619 +elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et +je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous? + +--Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le +Parlement, qui arrêtait toute enquête, _vu la qualité des accusés_. Ce +_vu la qualité des accusés_ était une éternelle menace. Concini tué, +Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser +jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère +et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un +jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du +Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que +l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon +innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée. + +--Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison +fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous +ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point. + +--Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où +elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante +ou morte. + +--Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi +si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait +qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance. + +Et il ajouta: + +--J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient. + +--Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle fut renfermée dans un _in +pace_, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus. + +--Et tu sais où est cet _in pace_? demanda vivement le cardinal. + +--Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des +Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle, +on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de +laquelle on lui passait son boire et son manger. + +--Et tu l'y as vue? demanda le cardinal. + +--Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des +pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent, +ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre +ici!» + +Le cardinal se leva. + +--Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me +faut! + +Puis à Latil: + +--Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de +l'avenir. + +--Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai +pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps. + +--Temps de quoi? demanda Richelieu. + +--Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais +mourir?... + +Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller. + +Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut +devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur +qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé, +qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement. + +Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le +silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit. + + + + +CHAPITRE VIII. + +L'IN PACE. + + +Il était une heure et demie à peu près, mais l'heure avancée était une +raison de plus pour que le cardinal poursuivît ses investigations. Il +craignait, s'il se présentait pendant le jour à la porte de ce couvent +infâme où l'on entassait tous les coquins ramassés dans les mauvais +lieux de Paris, qu'on eût le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa +visite, de faire disparaître celle qu'il y venait chercher. Il savait +quel voile Concini, la reine-mère et d'Epernon avaient essayé d'étendre +et même avaient étendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri +IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre +précédent, que les preuves écrites avaient disparu, il craignait que +l'on ne fît disparaître les preuves vivantes. + +Latil n'était qu'un fil indicateur que, d'un moment à l'autre, la main +de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle +Ravaillac, disait-on, avait vécu six mois, et qui, pour être entrée dans +ce secret d'Etat, était morte ou achevait de mourir dans un _in pace_, +c'est-à-dire dans un de ces tombeaux si vantés par ces admirables +tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre à leur +prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales +qu'ils se sont imposées à un âge où parfois ils ne peuvent savoir s'ils +auront la force de les supporter. + +Il y avait loin de la rue de l'Homme-Armé, ou plutôt de la rue du Plâtre +où la litière du faux capucin l'attendait, à la rue des Postes où était +situé le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement où ont été +depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prévint les objections que +pouvaient faire les porteurs en leur glissant à chacun dans la main deux +louis d'argent. Ils se recordèrent donc un instant sur le chemin le plus +court qu'ils avaient à suivre et qui était la rue des Billettes, la rue +de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue +Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait à +l'angle de la rue des Postes, où se trouvait au coin de la rue du +Chevalier le couvent des Filles repenties. + +Lorsque la litière s'arrêta à la porte, deux heures sonnaient à l'église +Saint-Jacques-du-Haut-Pas. + +Le cardinal passa sa tête par la portière et ordonna à l'un des porteurs +de sonner vigoureusement. + +Le plus grand des deux porteurs obéit. + +Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait +deux fois encore fait retentir la sonnette, une espèce de guichet +s'ouvrit, et la tête de la soeur tourière apparut, demandant ce que l'on +voulait. + +--Dites que c'est un père capucin qui vient de la part du père Joseph +pour parler à la supérieure de choses d'importance. + +Un des porteurs répéta mot pour mot la phrase du cardinal. + +--De quel père Joseph? demanda la tourière. + +--Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix impérative qui venait +de l'intérieur de la litière, c'est le secrétaire du cardinal. + +La voix avait un tel accent d'autorité, que la tourière ne fit pas +d'autres questions, referma son guichet et disparut. + +Quelques instants après, la porte s'ouvrait à deux battants, la litière +entrait sous la voûte du couvent, et la porte qui lui avait donné +passage se refermait derrière. + +La litière fut déposée à terre, et le moine en descendit. + +--La supérieure va descendre? demanda-t-il à la tourière. + +--A l'instant même; mais si c'était seulement pour entretenir une de nos +prisonnières que Votre Révérence fût venue, dit-elle, il n'était pas +besoin de réveiller madame la supérieure pour cela: j'ai licence +d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu +portant le froc ou la robe. + +L'oeil du cardinal lança un éclair. + +Ce qu'on lui avait dit était donc vrai, que les malheureuses que l'on +enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs +fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles. + +Le premier mouvement du prêtre sévère avait été de refuser l'offre de la +tourière; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-être plus +sûrement et plus rapidement à son but. + +--Soit, dit-il, conduisez-moi donc à la dame de Coëtman. + +La tourière fit un pas en arrière. + +--Jésus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Révérence +vient-elle de prononcer là? + +--C'est le nom d'une de vos prisonnières, ce me semble. + +La tourière resta muette. + +--Celle que je désire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal +assurée le cardinal, car il craignait de recevoir une réponse +affirmative. + +La tourière continua de garder le silence. + +--Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un +accent où on commençait à sentir frémir l'impatience. + +--Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurité et venant de +l'autre côté de la grille par laquelle on pénétrait dans l'intérieur du +couvent. + +Le cardinal fixa un regard aigu du côté d'où venait la voix, et dans les +ténèbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour être celle +d'une seconde religieuse. + +--Qui êtes-vous, demanda Richelieu, vous qui répondez si péremptoirement +à une question qui ne vous est point adressée? + +--Je suis celle à laquelle il appartient de répondre aux questions de +cette nature, quoique je ne reconnaisse à personne le droit de les +faire. + +--Et moi, je suis celui qui les fait, répliqua le cardinal, et auquel, +bon gré mal gré, il faut que l'on réponde. + +Puis, se tournant du côté de la tourière, toujours immobile et muette: + +--Apportez une lumière, dit-il. + +Il n'y avait point à se tromper à l'accent de celui qui parlait; c'était +la voix ferme et impérative de l'homme qui a le droit de commander. + +Aussi la tourière, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui +était donné, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitôt avec une +cire allumée. + +--Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un +papier qu'il déplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'écriture, +on vit briller un grand sceau de cire rouge. + +Et il tendit le papier à la supérieure, qui le prit à travers les +barreaux de la grille. + +A travers les barreaux de la grille, en même temps, la tourière passait +sa bougie allumée, de sorte que la supérieure pouvait lire les lignes +suivantes: + + «Par ordre du cardinal-ministre, il est enjoint, au nom du pouvoir + temporel et spirituel, au nom de l'Etat et de l'Eglise, de répondre à + toutes les questions, quelles qu'elles soient, et sur quelque sujet + que ce soit, que lui fera le porteur des présentes, et de le mettre en + rapport avec celle des prisonnières qu'il lui désignera. + + «Ce 13 décembre de l'an de grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, le + 1628e. + + «ARMAND, cardinal de RICHELIEU.» + +--Devant de pareils commandements, dit la supérieure, je n'ai qu'à +m'incliner. + +--Veuillez alors ordonner à la soeur tourière de rentrer chez elle et de +s'y enfermer. + +--Vous avez entendu, soeur Perpétue, dit la supérieure, obéissez. + +Soeur Perpétue posa son chandelier sur la plus haute des marches +conduisant à la grille, entra dans son tour et s'y renferma. + +Le cardinal, de son côté, ordonna à ses porteurs de se reculer avec leur +litière jusqu'à la porte de la rue et de se tenir prêts à lui obéir au +premier signal. + +Pendant ce temps, la supérieure avait ouvert la grille, et le cardinal +pénétrait dans le parloir. + +--Pourquoi m'avez-vous dit, ma soeur, demanda-t-il d'une voix sévère, +que la dame de Coëtman était morte, tandis qu'elle ne l'était pas? + +--Parce que, répondit la supérieure, je regarde comme morte toute +personne qu'un jugement a séparée de la société de ses semblables. + +--Ceux-là seuls, reprit le cardinal, sont retranchés de la société de +leurs semblables, sur lesquels s'est refermée la pierre du tombeau. + +--La pierre du tombeau s'est refermée sur celle que vous demandez. + +--La pierre qui se referme sur une personne vivante n'est point la +pierre du tombeau; c'est la porte d'une prison, et toute porte de prison +peut se rouvrir. + +--Même, dit la religieuse en regardant le moine en face, lorsqu'un arrêt +du Parlement a ordonné que cette porte resterait fermée dans le temps et +l'éternité? + +--Il n'y a pas de jugement sur lequel la justice ne puisse revenir, et +je suis celui que le Seigneur a envoyé sur la terre pour juger les +juges. + +--Il n'y a qu'un homme en France qui puisse parler ainsi. + +--Le roi? demanda le cardinal. + +--Non, mais celui qui, au-dessous de lui par le rang, est au-dessus de +lui par le génie, c'est Mgr le cardinal de Richelieu. Etes-vous le +cardinal en personne? j'obéirai; mais mes ordres sont si précis que je +résisterai à tout autre. + +--Prenez cette lumière et conduisez-moi au tombeau de la dame de +Coëtman, qui est au fond de la cour, à l'angle gauche; je suis le +cardinal. + +Et en même temps, rabattant son capuchon, il mit à découvert cette tête +qui faisait sur ceux qui la voyaient en certaines circonstances l'effet +que faisait celle de Méduse dans l'antiquité. + +La supérieure resta un instant immobile, paralysée qu'elle était, non +pas par la résistance, mais par l'étonnement; puis, avec cette +obéissance passive qu'imposait en général à celui auquel il s'adressait, +un commandement de Richelieu, elle se baissa, prit le chandelier, et, le +bras tendu, marchant la première, elle dit: + +--Suivez-moi, monseigneur. + +Richelieu la suivit; on traversa la cour. + +Il faisait une nuit calme, mais froide et sombre; les étoiles brillaient +dans un ciel obscur, avec ces scintillements qui indiquent la prochaine +arrivée des gelées hivernales. + +La flamme de la cire montait verticalement vers le ciel; aucun souffle +de vent ne venait la courber. + +Il se faisait autour du moine et de la religieuse un cercle de lumière, +qui se déplaçait avec eux, et qui, tour à tour, éclairait les objets +vers lesquels ils s'avançaient et laissait dans l'ombre ceux qu'ils +dépassaient. + +Enfin, on commença d'apercevoir une construction ronde comme un marabout +arabe; un trou noir et carré se dessinait au milieu, à la hauteur d'une +poitrine d'homme: c'était la fenêtre; en approchant, on put voir que +cette fenêtre était grillée, et que les barreaux formant cette grille +étaient si rapprochés qu'à peine pouvait-on y passer le poing. + +--C'est là? demanda le cardinal. + +--C'est là, répondit la supérieure. + +Et, comme on avançait toujours, il sembla au cardinal qu'une figure +livide et deux mains pâles collées à ces barreaux s'en détachaient et +disparaissaient dans l'obscurité intérieure du sépulcre. + +Le cardinal s'approcha le premier, et, malgré l'odeur nauséabonde qui +sortait de cette tombe, colla à son tour son visage aux barreaux pour +tâcher de voir dans l'intérieur. + +Mais la nuit y était si profonde, qu'il ne put rien distinguer que deux +lumières verdâtres qui brillaient dans l'obscurité comme deux yeux de +bête fauve. + +Il recula d'un pas, prit la lumière des mains de la supérieure et la +passa à travers les barreaux dans l'intérieur de la loge. + +Mais l'air y était si méphitique, si épais, si chargé de miasmes, qu'en +entrant dans la loge, la flamme de la cire pâlit, diminua de volume et +fut prête à s'éteindre. + +Le cardinal la tira à lui, et ce ne fut qu'à l'air extérieur qu'elle +reprit sa vivacité. + +Alors, tout à la fois pour épurer l'air et pour éclairer l'intérieur de +ce tombeau, le cardinal alluma le papier sur lequel était l'ordre signé +par lui, et dont il n'avait plus besoin, puisqu'il s'était fait +connaître, et jeta ce papier tout flamboyant dans la loge. + +Malgré l'intensité de l'atmosphère, il s'y fit alors une lumière assez +grande pour que le cardinal pût voir contre la muraille, en face de la +porte, une figure accroupie, les coudes sur les deux genoux, le menton +sur ses deux poings; elle était complétement nue, à part un lambeau de +vêtement qui la couvrait de la ceinture aux genoux; ses cheveux +tombaient sur ses épaules, et de leur extrémité balayaient la dalle +humide. + +Cette figure était livide, hideuse, grelottante; elle regardait ce moine +qui venait la chercher dans sa nuit avec des yeux caves, fixes, presque +insensés. + +Des gémissements réguliers sortaient à chaque haleine de sa poitrine, +pénibles comme le souffle des agonisants. La douleur avait été si longue +et si persistante, que la plainte s'était régularisée en un râle +monotone et douloureux. + +Le cardinal, quoique peu tendre à la douleur d'autrui, et même à la +sienne, frissonna des pieds à la tête à ce spectacle, et jeta un regard +de menaçant reproche à la supérieure qui murmura: + +--C'était l'ordre. + +--L'ordre de qui? demanda le cardinal. + +--Du jugement. + +--Quel est donc le texte de ce jugement? + +--Que Jacqueline Le Voyer, dite marquise de Coëtman, femme d'Isaac de +Varenne, sera enfermée dans une loge de pierre qui sera refermée sur +elle, afin que personne n'y puisse pénétrer, et où elle ne sera nourrie +que de pain et d'eau. + +Le cardinal passa la main sur son front. + +Puis, se rapprochant de la lucarne grillée, et par conséquent de la loge +où la nuit s'était faite de nouveau. + +--Est-ce vous, dit-il, poussant sa voix vers le point de la loge où il +avait vu la pâle figure; est-ce vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame +de Coëtman? + +--Du pain, du feu, des habits? répondit la prisonnière. + +--Je vous demande, répéta le cardinal, si c'est vous qui êtes Jacqueline +Le Voyer, dame de Coëtman? + +--J'ai faim, j'ai froid, répondit la voix en s'accentuant d'un +douloureux sanglot. + +--Répondez d'abord à ce que je vous demande, insista le cardinal. + +--Oh! si je vous dis que je suis celle que vous venez de nommer, vous me +laisserez mourir de faim: voilà deux jours que l'on m'oublie malgré mes +cris. + +Le cardinal jeta un second regard sur la supérieure. + +--L'ordre! l'ordre! murmura-t-elle. + +--L'ordre était de la nourrir de pain et d'eau, et non de la laisser +mourir de faim. + +--Pourquoi s'obstine-t-elle à vivre? dit la supérieure. + +Le cardinal sentit quelque chose comme un blasphème lui monter à la +bouche. + +Il se signa. + +--C'est bien, dit-il, vous direz de qui cet ordre est venu de la laisser +mourir, ou, j'en jure Dieu, vous prendrez sa place dans cette loge! + +Puis, revenant à la misérable qui était l'objet de la discussion: + +--Si vous me dites que c'est bien vous qui êtes la dame de Coëtman; si +vous répondez fidèlement et sincèrement aux questions que j'ai à vous +faire, dit le cardinal, dans une heure vous aurez des habits, du feu et +du pain. + +--Des habits! du feu! du pain! s'écria la prisonnière; sur quoi +jurez-vous? + +--Sur les cinq plaies de Notre Seigneur. + +--Qui êtes-vous? + +--Je suis prêtre. + +--Alors je ne vous crois pas; ce sont les prêtres et les religieuses qui +me torturent depuis neuf ans, laissez-moi mourir; je ne parlerai pas. + +--Mais j'étais gentilhomme avant d'être prêtre, s'écria le cardinal, et +je vous jure sur ma foi de gentilhomme. + +--Et, à votre avis, demanda la prisonnière, qu'adviendrait-il à celui +qui aurait manqué à ces deux serments? + +--Il serait perdu d'honneur dans ce monde et damné dans l'autre. + +--Eh bien, oui, s'écria-t-elle; oui, n'importe ce qui puisse arriver, je +dirai tout. + +--Et si je suis content de ce que vous direz, avec tout cela, pain, +habits, feu, vous aurez la liberté. + +--La liberté! s'écria la prisonnière, s'élançant contre l'ouverture à +laquelle apparut sa figure hâve: oui, je suis Jacqueline le Voyer, dame +de Coëtman; oui, je dirai tout, tout, tout! + +Puis, comme atteinte d'un accès de folie joyeuse: + +--La liberté! hurla-t-elle en éclatant de rire, mais de ce rire sinistre +qui fait frissonner, et en secouant ses barreaux avec une force dont on +eût cru ce corps débile et maigre, incapable, la liberté!--Oh! vous êtes +donc Notre Seigneur Jésus-Christ en personne pour dire aux morts: +Levez-vous et sortez de vos tombeaux! + +--Ma soeur, dit le cardinal en se tournant vers la supérieure, +j'oublierai tout, si dans cinq minutes, j'ai des instruments à l'aide +desquels on puisse faire à ce sépulcre une ouverture assez grande pour +que cette femme y puisse passer. + +--Suivez-moi, dit la supérieure. + +Le cardinal fit un mouvement. + +--Ne vous éloignez pas, ne vous éloignez pas! dit la prisonnière, si +elle vous emmène avec elle, vous ne reviendrez pas, je ne vous reverrai +plus; le rayon céleste qui est descendu dans mon enfer s'éteindra, et je +retomberai dans ma nuit. + +Le cardinal étendit la main vers elle. + +--Sois tranquille, pauvre créature, dit-il: avec l'aide de Dieu, ton +martyre touche à sa fin. + +Mais elle, saisissant de ses mains décharnées la main du cardinal et la +retenant comme dans un double étau: + +--Oh! je la tiens! s'écria-t-elle, votre main; la première main d'homme +qui se soit étendue vers moi depuis dix ans; les autres étaient des +griffes de tigres. Sois bénie, sois bénie, ô main humaine! + +Et la prisonnière couvrit la main du cardinal de baisers. + +Il n'eut point le courage de la lui retirer, et, appelant ses deux +porteurs qui accoururent: + +--Suivez cette femme, dit-il, en leur montrant la supérieure, elle va +vous donner les outils nécessaires à éventrer cette tombe; il y a cinq +pistoles pour chacun de vous. + +Les deux hommes suivirent la supérieure, qui, la lumière à la main, les +conduisit dans une espèce de caveau où l'on mettait les instruments de +jardinage, et d'où ils sortirent cinq minutes après, le plus grand des +deux portant une pioche sur son épaule, et l'autre une pince à la main. + +Ils sondèrent la muraille, et, à l'endroit où elle leur parut la moins +épaisse, ils se mirent à la besogne. + +--Et maintenant, monseigneur, demanda la supérieure, que dois-je faire? + +--Allez faire chauffer votre propre chambre, ordonna le cardinal, et +préparer un souper. + +La supérieure s'éloigna, le cardinal put la suivre des yeux, grâce à la +cire allumée qu'elle emportait avec elle. Il la vit rentrer dans +l'intérieur du couvent. Probablement, l'intention ne lui était pas même +venue de lutter contre l'événement qui s'accomplissait; elle savait trop +bien qu'au point où elle en était, quoique le pouvoir du cardinal fût +loin d'avoir atteint la hauteur à laquelle il devait parvenir, elle +n'avait à attendre de miséricorde que de lui, sa puissance +ecclésiastique étant encore plus étendue à cette époque que sa puissance +temporelle. Sous ces deux rapports, elle relevait entièrement de lui; +comme maison de correction du pouvoir temporel, comme maison religieuse +du pouvoir ecclésiastique. + +Lorsque la prisonnière entendit résonner sur la pierre les coups de +pioche et les grincements de la pince, elle crut seulement alors à ce +que lui avait promis le cardinal. + +--C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'écria-t-elle. Oh! qui êtes-vous, +afin que je vous bénisse dans ce monde et dans l'éternité? + +Mais, quand elle entendit tomber les premières pierres à l'intérieur, +quand ses yeux, habitués aux ténèbres comme ceux des oiseaux de nuit, +perçurent l'infiltration, non pas de la lumière, mais de l'obscurité +transparente qui se faisait dans son tombeau par une autre ouverture que +par celle de cette lucarne grillée, qui depuis neuf ans lui donnait tout +ce qui entrait de lumière dans ses yeux et tout ce qui entrait d'air +dans sa poitrine, elle lâcha la main du cardinal, s'élança vers cette +ouverture, et, au risque d'avoir les mains brisées par les coups de +pioche, elle saisit les pierres, les secouant de toutes ses forces, et +essayant de les desceller, pour hâter de son côté l'oeuvre de sa +délivrance. + +Et, avant même que le trou fût assez grand pour qu'elle en pût sortir, +elle passa la tête, puis les épaules, s'inquiétant peu de les meurtrir +et de les déchirer, en criant: + +--Aidez-moi, mais aidez-moi donc! tirez-moi hors de mon tombeau, mes +libérateurs bénis, mes frères bien-aimés! + +Et comme, par l'effort qu'elle avait fait, elle était déjà sortie à +moitié, ils prirent par dessous les bras ce corps qui avait la couleur +et la froideur de la pierre, de laquelle elle semblait éclore, et le +tirèrent à eux. + +Le premier mouvement de la pauvre créature, lorsqu'elle fut sortie, +lorsqu'elle eut à pleins poumons respiré un air pur, lorsqu'elle eut +étendu ses bras avec un douloureux cri de joie vers les étoiles, fut de +tomber à genoux pour remercier Dieu; puis, voyant à deux pas d'elle son +sauveur debout, elle tendit les bras de son côté et s'élança vers lui +avec un cri de reconnaissance. + +Mais lui, soit pitié pour cette femme demi-nue, soit pudeur pour +lui-même, avait déjà détaché sa robe de moine qui, pour être revêtue et +dévêtue plus vite, s'ouvrait du haut en bas par devant, et l'avait +étendue sur ses épaules, tandis que lui demeurait avec le costume +complet de cavalier, en velours noir avec des rubans violets. + +--Couvrez-vous de cette robe, ma soeur, lui dit-il, en attendant les +habits qui vous sont promis. + +Puis, soit émotion, soit manque de forces, comme elle chancelait: + +--Bonnes gens, dit-il aux porteurs en leur donnant une bourse qui +pouvait contenir le double de ce qu'il leur avait promis, prenez entre +vos bras cette femme trop faible pour marcher, et me l'apportez dans la +chambre de la supérieure. + +Puis, montant à cette chambre, où selon l'ordre qu'il avait donné, un +grand feu s'allumait dans l'âtre, et où deux bougies brûlaient sur une +table: + +--Maintenant, dit-il à la supérieure, du papier, une plume, de l'encre, +et laissez-nous. + +La supérieure obéit. + +Le cardinal, resté seul, s'accouda sur la table en murmurant: + +--Cette fois je crois que le Seigneur est avec moi. + +En ce moment, le plus grand des deux hommes apporta dans ses bras, comme +il eût fait d'un enfant, la prisonnière, privée de tout sentiment, et la +déposa, enveloppée dans la robe de moine, à quelque distance du feu, à +la place que lui indiquait du doigt le cardinal. + +Puis, saluant respectueusement, comme si connaissant la grandeur du +rang, il y ajoutait celle de l'action, il sortit. + + + + +CHAPITRE IX. + +LE RÉCIT. + + +Le cardinal demeura seul avec cette pauvre créature inanimée, que l'on +eût pu croire morte, si des frissonnements nerveux n'eussent agité de +temps en temps la robe de gros drap qui l'enveloppait, de telle façon +que l'on ne voyait aucune partie de sa personne, mais seulement le +relief de son corps, relief qui semblait bien plus celui d'un cadavre +que d'une personne vivante. + +Mais peu à peu, la bienfaisante influence du feu se fit sentir, les +agitations du froc devinrent plus fréquentes; deux mains, que l'on eût +prises pour celles d'un squelette, si leurs ongles, démesurément longs, +n'eussent indiqué qu'elles appartenaient à un corps n'ayant point encore +épuisé la somme de ses souffrances en ce monde, sortirent hors des +manches, s'allongeant instinctivement vers le feu; puis, la tête pâle +avec les orbites de ses yeux agrandis par la souffrance, bistrée +jusqu'au milieu des joues, ses lèvres tirées par en haut et par en bas, +laissant voir ses dents serrées, apparut à son tour, roide comme celle +d'une tortue sortant de sa carapace. Les jambes se tendirent dans la +même direction, laissant voir à l'extrémité de la robe deux pieds de +marbre; puis, par un mouvement d'une roideur tout automatique, le corps +se trouva assis, et sourdes comme si elles sortaient de la poitrine d'un +trépassé, on entendit ces paroles: + +--Du feu! comme c'est bon du feu! + +Et, comme un enfant qui n'en connaît pas le danger, elle s'approcha +insensiblement de ce feu, dont ses membres glacés mesuraient mal la +chaleur. + +--Prenez garde, ma soeur, dit le cardinal, vous allez vous brûler! + +La dame de Coëtman tressaillit, et se tourna tout d'une pièce du côté +d'où venait la voix; elle n'avait point vu que la chambre fût occupée +par une autre personne qu'elle, ou plutôt elle n'avait rien vu que ce +feu, l'attirant à lui, et lui donnant le vertige comme un abîme. + +Elle regarda un instant le cardinal, qu'elle ne reconnut point dans son +habit de cavalier, ne l'ayant vu que sous sa robe de moine. + +--Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle. Je connais votre voix; mais vous, +je ne vous connais pas. + +--Je suis celui qui vous a déjà donné un vêtement et du feu, et qui va +vous donner du pain et la liberté. + +Elle fit un effort de mémoire, et essayant de se souvenir. + +--Oh! oui, dit-elle, en se traînant vers le cardinal, oui, vous m'avez +promis tout cela; puis elle regarda autour d'elle, et baissant la voix: +mais pourrez-vous tenir ce que vous m'avez promis? J'ai des ennemis +terribles et puissants. + +--Rassurez-vous, vous avez un protecteur plus terrible et plus puissant +qu'eux. + +--Lequel? + +--Dieu! + +La dame de Coëtman secoua la tête. + +--Il m'a oubliée bien longtemps! dit-elle. + +--Oui, mais quand il se souvient une fois, il n'oublie plus. + +--J'ai bien faim! dit-elle. + +Au même moment, comme si elle eût donné un ordre, et que cet ordre eût +été exécuté, la porte s'ouvrit et deux religieuses apportant du pain, du +vin, une tasse de bouillon et un poulet froid entrèrent. + +A leur vue, la dame de Coëtman poussa un cri d'effroi. + +--Oh! mes bourreaux! mes bourreaux! cria-t-elle. Défendez moi. + +Et elle alla s'accroupir derrière le fauteuil du cardinal, afin de +mettre son défenseur inconnu entre elle et les religieuses. + +--Ce que j'apporte est-il suffisant, monseigneur? demanda du seuil de la +chambre la supérieure. + +--Oui, mais vous voyez la terreur qu'inspirent vos soeurs à la +prisonnière; qu'elles déposent ce qu'elles apportent sur cette table et +qu'elles se retirent. + +Les religieuses déposèrent sur le bout de la table opposée à la dame de +Coëtman le bouillon, le poulet, le pain, le vin, le verre. + +Une cuiller était dans la tasse, une fourchette et un couteau étaient +dans le même plat que le poulet. + +--Venez, dit la supérieure à ses religieuses. + +Toutes trois allaient sortir. + +Le cardinal fit un geste en levant le doigt, la supérieure, qui vit que +c'était à elle que ce geste s'adressait, s'arrêta. + +--Songez que je goûterai à tout ce que mangera et boira cette femme, +dit-il. + +--Vous le pouvez sans crainte, monseigneur, répondit la supérieure. + +Et, faisant une révérence, elle sortit. + +La prisonnière attendit que la porte fût refermée, et alors elle étendit +un bras décharné vers la table, qu'elle regardait en même temps d'un +oeil avide. + +Mais le cardinal s'empara de la tasse de bouillon, dont il but d'abord +une ou deux gorgées, et se tournant vers l'affamée, qui, les bras +étendus vers lui, le couvrait du regard. + +--Il y a deux jours que vous n'avez mangé, m'avez-vous dit? + +--Trois, monseigneur. + +--Pourquoi m'appelez-vous monseigneur? + +--J'ai entendu que la supérieure vous appelait ainsi, et d'ailleurs il +faut que vous soyez un grand de la terre pour oser prendre ma défense +comme vous le faites. + +--S'il y a trois jours que vous n'avez mangé, raison de plus pour +prendre toute sorte de précautions. Prenez cette tasse, mais buvez le +bouillon par cuillerée. + +--Je ferai ce que vous ordonnez, monseigneur, en tout et toujours. + +Elle prit avidement la tasse des mains du cardinal et porta la première +cuillerée de bouillon à la bouche. + +Mais la gorge semblait s'être resserrée, l'estomac semblait s'être +rétréci, le bouillon ne passa qu'avec difficulté et douloureusement. + +Peu à peu cependant la difficulté diminua, et après la quatrième ou +cinquième cuillerée, elle put boire le reste à même la tasse. + +En l'achevant, sa faiblesse était si grande qu'une sueur froide lui +passa sur le front et qu'elle fut prête à s'évanouir. + +Le cardinal lui versa le quart d'un verre de vin, lui recommandant après +l'avoir goûté lui-même, de le boire à petites gorgées. + +Elle le but à plusieurs reprises, ses joues se colorèrent d'une teinte +fiévreuse, et mettant la main à sa poitrine: + +--Oh! dit-elle, c'est du feu que je viens de boire. + +--Et maintenant, lui dit le cardinal, remettez-vous un peu, nous allons +causer. + +Et, lui approchant un fauteuil à l'angle de la cheminée, en face de lui, +il l'aida à s'asseoir dessus. + +Nul, en voyant cet homme avoir pour ce débris humain les soins d'une +garde-malade, n'eût certes voulu reconnaître en lui ce terrible prélat, +la terreur de la noblesse française, qui faisait tomber les têtes que la +royauté n'eût pas même essayé de faire plier. + +Peut-être objectera-t-on que son intérêt se cachait derrière sa +miséricorde. + +Mais à ceci nous répondrons que la cruauté politique, lorsqu'elle est +nécessaire, devient une justice. + +--J'ai bien faim encore, dit la pauvre femme, en jetant un regard avide +vers la table. + +--Tout à l'heure, dit le cardinal, vous mangerez. En attendant, j'ai +tenu ma promesse: vous avez chaud, vous allez manger, vous allez avoir +des habits, vous allez être libre; tenez la vôtre. + +--Que voulez-vous savoir? + +--Comment avez-vous connu Ravaillac et où l'avez-vous vu pour la +première fois? + +--A Paris, chez moi. J'étais la confidente en toutes choses de Mme +Henriette d'Entragues; Ravaillac était d'Angoulême, il y demeurait place +du duc d'Epernon. Il y avait eu deux mauvaises affaires: accusé d'un +meurtre, il avait été un an en prison, puis acquitté; mais en prison, il +avait fait des dettes, il n'en sortit que pour y rentrer. + +--Avez-vous jamais entendu parler de ses visions? + +--Il me les raconta lui-même. La plus importante et la première fut +celle-ci: une fois qu'il allumait du feu, la tête penchée, il vit un +sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme; ce sarment +devint la trompette sacrée de l'archange, il s'adapta de lui-même à sa +bouche, et, sans qu'il eût besoin de souffler dedans, d'elle-même elle +sonnait la guerre sainte, tandis qu'à droite et à gauche de sa bouche +s'échappaient des torrents d'hosties. + +--N'étudia-t-il point la théologie? demanda le cardinal. + +--Il se borna à étudier cette seule question: «Du droit que tout +chrétien a de tuer un roi ennemi du pape.» Lorsqu'il sortit de prison, +M. d'Epernon sachant que c'était un homme religieux et visité de +l'esprit du Seigneur, et qu'il avait été clerc chez son père, qui était +solliciteur de procès, l'envoya à Paris suivre un procès qu'il y avait. +M. d'Epernon lui donna, comme il devait passer par Orléans, des +recommandations pour M. d'Entragues et pour sa fille Henriette, qui lui +donnèrent une lettre, afin qu'à Paris il logeât chez moi. + +--Quel effet vous fit-il la première fois que vous le vîtes? demanda le +cardinal. + +--Je fus fort effrayée de sa figure: c'était un homme grand et fort, +charpenté vigoureusement, d'un roux foncé et noirâtre. Quand je le vis, +je crus voir Judas; mais quand j'eus ouvert la lettre de Madame +Henriette, quand j'y eus lu qu'il était fort religieux, quand j'eus +reconnu moi-même qu'il était fort doux, je n'en eus plus peur. + +--N'est-ce point de chez vous qu'il alla à Naples? + +--Oui, pour le duc d'Epernon; il y mangea chez un nommé Hébert, +secrétaire du duc de Guise, et, pour la première fois, il annonça qu'il +tuerait le roi. + +--Oui, je sais déjà cela, un nommé Latil m'a dit la même chose que vous. +Avez-vous connu ce Latil? + +--Oh! oui. C'était à l'époque où je fus arrêtée, le page de confiance de +M. d'Epernon; lui aussi, doit savoir beaucoup de choses. + +--Ce qu'il sait, il me l'a dit; continuez. + +--J'ai bien faim, dit la dame de Coëtman. + +Le cardinal lui versa un verre de vin et lui permit d'y tremper un peu +de pain. Après avoir bu ce vin et mangé ce pain, elle se sentit toute +réconfortée. + +--A son retour de Naples vous le vîtes? demanda le cardinal. + +--Qui, Ravaillac? Oui; ce fut alors que par deux fois, le jour de +l'Ascension et de la Fête-Dieu, il me dit tout, c'est-à-dire qu'il était +décidé à tuer le roi. + +--Et quel air avait-il en vous faisant cette confidence? + +--Il pleurait, disant qu'il avait des doutes, mais qu'il était forcé. + +--Par qui? + +--Par la reconnaissance qu'il devait à M. d'Epernon, qui faisait +assassiner le roi pour tirer la reine-mère du danger où elle était. + +--Et dans quel danger était la reine-mère? + +--Le roi voulait faire faire le procès de Concini comme concussionnaire +et le faire condamner à être pendu; celui de la reine-mère comme +adultère, et la renvoyer à Florence. + +--Et cette confidence faite, que résolûtes-vous? + +--Comme Ravaillac ne savait point à cette époque que la reine-mère en +fût, je pensai à lui tout dire. Le roi, à qui j'avais écrit pour lui +demander une audience, n'ayant point répondu, et de fait à cette époque +il pensait à toute autre chose, étant au plus fort de son amour pour la +princesse de Condé, j'écrivis donc à la reine, et cela par trois fois, +que j'avais un avis important à lui donner pour le salut du roi, et +j'offrais de donner toute preuve. La reine me fit répondre qu'elle +m'écouterait, que j'attendisse trois jours. Les trois jours se +passèrent, le quatrième, elle partit pour Saint-Cloud. + +--Par qui vous fit-elle dire cela? + +--Par Vauthier, qui, à cette époque, était son apothicaire. + +--Quelle idée vous vint alors? + +--Que Ravaillac se trompait, et que la reine-mère était du complot. + +--Et alors? + +--Alors, comme j'étais résolue de sauver le roi à tout prix, j'allai aux +jésuites de la rue Saint-Antoine demander le confesseur du roi. + +--Comment vous reçurent-ils? + +--Fort mal. + +--Y trouvâtes-vous le père Cotton? + +--Non, le père Cotton était sorti. Je fus reçue par le père procureur, +qui me répondit que j'étais une visionnaire.--Avertissez au moins le +confesseur de Sa Majesté, lui dis-je.--A quoi bon? répondit-il.--Mais, +si l'on tue le roi! m'écriai-je.--Mêlez-vous de vos affaires.--Prenez +garde! lui dis-je, s'il arrive malheur au roi, je vais droit aux juges, +et je leur dis vos refus.--Alors, allez au père Cotton lui-même.--Où +est-il?--A Fontainebleau. Mais inutile que vous y alliez, j'irai +moi-même. + +Le lendemain, ne me fiant pas à la parole du père procureur, je louai +une voiture et j'allais partir pour Fontainebleau lorsque je fus +arrêtée. + +--Et comment se nommait le procureur des jésuites? + +--Le père Philippe. Mais de la prison, j'écrivis encore deux fois à la +reine, et l'une des lettres, j'en suis certaine, lui est parvenue. + +--Et l'autre lettre? + +--L'autre fut envoyée par moi à M. de Sully. + +--Par qui? + +--Par Mlle de Gournay. + +--Je connais cela; une vieille demoiselle qui fait des livres. + +--Justement. Elle alla trouver M. de Sully à l'Arsenal; mais comme les +noms d'Epernon et de Concini y étaient, et que je disais les divers avis +donnés par moi à la reine, M. de Sully n'osa montrer ma lettre au roi; +seulement il lui dit qu'il était menacé, et que s'il voulait il nous +ferait venir au Louvre, moi et Mlle de Gournay. Mais le roi, par +malheur, avait reçu tant d'avis de ce genre, qu'il en haussa les +épaules, et que M. de Sully rendit la lettre à Mlle de Gournay, comme ne +méritant pas créance. + +--Et quelle date pouvait avoir cette lettre? + +--Elle devait être du 10 ou du 11 mai. + +--Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conservée? + +--C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enlevée de la prison où +j'étais, pendant une nuit--alors je comptais encore le temps--c'était +pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule, +me fit lever, et me lut un arrêt du Parlement qui me condamnait à passer +le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fenêtre +une lucarne grillée, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau. +Je trouvais bien rude et bien injuste d'être en prison pour avoir essayé +de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anéantit. En +entendant lire le jugement, je tombai évanouie sur le plancher; je +n'avais que vingt-sept ans. Combien d'années allais-je donc avoir à +souffrir! Pendant mon évanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans +une voiture. L'air, qui me frappa le visage à travers une fenêtre +ouverte, me fit revenir à moi. J'étais assise entre deux exempts, dont +chacun me tenait le poignet avec une petite chaîne. J'avais sur moi une +robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je +savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je +ne savais pas ce que c'étaient que les filles repenties, et j'ignorais +où le couvent était situé. La voiture passa à travers une porte qui +s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une voûte, entra dans une cour et +s'arrêta près du tombeau dont vous m'avez tirée. Il y avait une +ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts +passa derrière moi. J'étais à demi morte: je ne fis aucune résistance. +Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chaînes avec lesquelles on +me tenait les poignets me fut passée autour du col, et le second exempt +me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait +librement. Dès qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans +les ténèbres se mirent au travail; c'était deux maçons; ils muraient +l'ouverture. Seulement alors je revins à moi. Je poussai un cri terrible +et voulus m'élancer vers eux. J'étais retenue par le col. J'eus un +instant l'idée de m'étrangler, et je tirai de toutes mes forces; les +anneaux de ma chaîne m'entrèrent dans le col, mais comme la chaîne +n'avait pas de noeud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma +force, j'espérais que cette tension suffirait, mon souffle râlait, mes +yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lâcha la chaîne, je me +précipitai vers l'ouverture, mais les maçons avaient déjà eu le temps de +la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains à travers l'ouverture, +essayant de démolir cette bâtisse encore fraîche; un des maçons couvrit +mes deux mains de plâtre, et l'autre posa une énorme pierre dessus. +J'étais prise comme dans un piége. Je criai, je hurlai, j'envisageai +d'un coup d'oeil le nouveau supplice auquel j'allais être condamnée. +Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais +attachée au côté opposé à la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux +mains scellées dans une muraille. Je demandai grâce. Un des maçons, sans +me répondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent, +j'arrachai de l'interstice mes deux mains à moitié écrasées, et j'allai +tomber au-dessous de la lucarne, épuisée par le double effort que +j'avais fait pour m'étrangler et pour empêcher les maçons de fermer +l'ouverture. Pendant ce temps, leur oeuvre ténébreuse et fatale +s'accomplit. Quand je revins à moi, la porte de mon tombeau était murée, +j'étais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement était mis +à exécution. + +Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me +roulai dans mon tombeau en poussant des cris désespérés; pendant ces +quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim; +je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le +cinquième jour, ma gorge brûlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'était +mon consentement à la vie. + +Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur +laquelle on reviendrait certainement. Qu'il était impossible que sous le +règne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV était +toute-puissante, je me disais qu'il était impossible que l'on me punît, +moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier +qui l'avait assassiné, car son supplice à lui avait duré une heure, et +Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'années +devait durer le mien. + +Mais cette espérance, elle aussi, avait fini par s'éteindre. + +Quand je fus résolue à vivre, je demandai de la paille pour me coucher, +mais la supérieure me répondit que le jugement portait que j'aurais pour +nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement eût voulu que +j'eusse de la paille pour lit, il l'eût mis dans son arrêt. On me refusa +donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille. + +J'avais espéré, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je +mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid était une mort +assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou +plutôt je m'évanouis, succombant à la rigueur du temps. Je me réveillai +glacée, roidie, paralysée, mais je me réveillai. + +Je vis renaître le printemps, je vis reparaître les fleurs, je vis +reverdir les arbres, de douces brises pénétrèrent jusqu'à moi, et je +leur exposai mon visage baigné de larmes. L'hiver semblait avoir tari en +moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps, +c'est-à-dire avec la vie. + +Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mélancolie me +pénétra le premier rayon de soleil qui, à travers ma lucarne, vint +illuminer mon sépulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir +et de le presser sur mon coeur; hélas! il m'échappait aussi fugitif que +les espérances dont il semblait être le symbole. + +Pendant les quatre premières années et une partie de la cinquième, je +marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les +enfants m'avaient jeté pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le +cinquième hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que +je vivais? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'oublier jusqu'à +ceux qui me restaient à vivre. + +Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer +qu'une muraille humide, mes vêtements commencèrent à s'user; au bout de +deux ans ils se déchirèrent comme du papier détrempé, puis ils tombèrent +en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander +d'autres; mais la supérieure me répondit que le jugement portait qu'on +me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas +qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et à l'eau, +mais pas à autre chose. + +Je me dénudai peu à peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la +première année j'avais eu tant de peine à supporter, vêtue d'une chaude +robe de laine, je les subis nue ou à peu près. Je ramassais les lambeaux +qui tombaient de mes vêtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur +ma peau. Mais peu à peu, ils tombèrent les uns après les autres comme +les écorces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des +prêtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis, +je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de +l'humanité. Ils se mirent à rire. Depuis que j'étais nue, il en venait +plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le +pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains. + +Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale, à peu près comme +vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je +mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins, +je ne me sentais pas vivre. + +Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture à l'heure +habituelle. Je crus que c'était un oubli involontaire. J'attendis, le +soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me répondit pas. La nuit, +quoique souffrant déjà beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin, +dès le jour, j'étais aux barreaux de ma fenêtre, pour voir venir ma +nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses +passèrent, j'appelai, mais elles ne se retournèrent même pas, elles +disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on +était résolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible +nature que la nôtre! C'eût été un immense bonheur pour moi que la mort, +j'en eus peur! + +Cette seconde nuit-là, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant +ces courts assoupissements, je fis des rêves terribles. J'éprouvais +d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me réveillaient au +bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait +fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour +aller au-devant de ma nourriture; j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait +pas. La journée s'écoula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus +pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier. + +Inutile de dire que l'on ne vint point à mes cris. + +Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus +trouver le mot Dieu, qui, à cette heure, me vient si facilement à la +bouche. + +Le jour s'assombrit, l'ombre commença de se faire dans mon sépulcre, +puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'éprouvais de telles angoisses, +que je crus que c'était la dernière. Je ne criais plus, je n'en avais +point la force, je râlais. + +Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une +seule m'échappât. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les +parois de mon crâne, et en faire jaillir des millions d'étincelles. +Enfin, minuit venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on +ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite à une pareille heure, arriva +jusqu'à moi. Je me traînai jusqu'à ma lucarne, aux barreaux de laquelle +je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas +tomber, et je vis de la lumière sous la voûte d'abord, dans le parloir +ensuite; puis cette lumière descendit dans la cour et se dirigea de mon +côté. Un instant j'espérai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait +la supérieure était un moine, tout fut fini: mes mains lâchèrent les +barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'être +soudées au fer, et j'allai m'asseoir où vous m'avez vue. + +Il était temps, vingt-quatre heures de plus, vous ne trouviez que mon +cadavre. + +Comme si elle eût attendu la fin de ce récit pour entrer et peut-être en +effet l'attendait-elle, la supérieure, aux dernières paroles que +prononça la dame de Coëtman, parut sur le seuil de la chambre. + +--Les ordres de monseigneur? demanda-t-elle. + +--D'abord et avant tout, une question, et à cette question, je vous l'ai +dit, il s'agit de répondre fidèlement. + +--J'attends, monseigneur, dit la supérieure en s'inclinant. + +--Qui est venu vous dire que l'on s'étonnait que cette pauvre créature, +nue, au pain et à l'eau, et déjà plus qu'à moitié descendue au sépulcre, +vécût si longtemps? + +--C'est monseigneur qui m'ordonne de parler? dit la supérieure. + +--C'est moi qui, en vertu de ma double autorité spirituelle et +temporelle, vous dis: Je veux savoir quel est le véritable bourreau de +cette femme, les autres n'étaient que des tortureurs. + +--C'est messire Vauthier, astrologue et médecin de la reine-mère. + +--Celui à qui j'ai adressé mes lettres, dit la dame de Coëtman, mais qui +à cette époque n'était que son apothicaire. + +--Eh bien, dit le cardinal, il faut que le désir de ceux qui voulaient +la mort de cette femme soit accompli.--Il étendit la main vers la dame +de Coëtman.--Pour tout le monde, excepté pour vous et pour moi, cette +femme est morte. Voilà pourquoi cette nuit vous avez fait ouvrir la +prison; c'était pour en tirer son cadavre. Et maintenant faites +enterrer, à sa place et sous son nom, une pierre, un soliveau, une +véritable morte que vous irez prendre dans le premier hôpital venu, peu +m'importe, cela vous regarde et non pas moi. + +--Il sera fait comme vous l'ordonnez, monseigneur. + +--Trois de vos religieuses sont dans le secret: la tourière qui nous a +ouvert la porte, les deux soeurs qui ont apporté le souper. Vous leur +expliquerez ce qui arrive à ceux qui parlent quand ils devraient se +taire. D'ailleurs--il montra de son doigt sec et impératif la dame de +Coëtman--d'ailleurs elles auront l'exemple de madame sous les yeux. + +--Est-ce tout, monseigneur? + +--C'est tout. Seulement, en descendant, vous aurez la bonté de dire au +plus grand de mes deux porteurs qu'il me faut d'ici à un quart d'heure +une seconde chaise, pareille à la première, seulement fermant à clé, +avec des rideaux aux portières. + +--Je lui transmettrai les ordres de Monseigneur. + +--Et maintenant, dit le cardinal, laissant reprendre à son caractère le +côté jovial qui en était une des faces les plus accentuées, face que +nous avons déjà vue apparaître pendant la nuit où il avait donné à +Souscarrières et à Mme Cavois ce brevet des chaises, dont il venait par +lui-même de constater la commodité, et que nous verrons plus d'une fois +encore se faire jour dans le reste de notre récit;--maintenant, dit le +cardinal à la dame de Coëtman, je crois que vous êtes assez bien pour +manger une aile de cette volaille et pour boire un demi-verre de ce vin +à la santé de notre bonne supérieure. + +Trois jours après, notre chroniqueur l'Etoile écrivait d'après les +renseignements envoyés par la supérieure des Filles repenties la note +suivante de son journal: + + «Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre + qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et + d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis + l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au + pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de + Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec + Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV. + + «Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.» + + + + +CHAPITRE X. + +MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY. + + +Pendant tout le temps que le récit de la dame de Coëtman avait duré, le +cardinal avait écouté avec l'attention la plus profonde ce long et +douloureux poëme; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime +ressortît une preuve morale de la complicité de Concini, de d'Epernon et +de la reine-mère dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matérielle +n'avait surgi, visible, éclatante, irréfragable. + +Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le +cristal, c'était non seulement l'innocence de la dame de Coëtman, mais +encore son dévouement pour empêcher le parricide odieux du 14 mai, +dévouement qu'elle avait payé de neuf ans de prison à la Conciergerie, +et de neuf ans de sépulcre aux Filles-Repenties. + +Ce qui restait au cardinal à se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtînt +à tout prix, puisque le procès de Ravaillac était brûlé, c'était cette +feuille de papier écrite sur la roue et contenant les dernières +révélations de Ravaillac. + +Mais là était la difficulté, nous dirons même l'impossibilité, et +c'était par là, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le +cardinal se livrer, c'était par là qu'il avait commencé; mais du premier +coup, il était allé se heurter à un obstacle qu'il avait regardé comme +infranchissable. + +Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille était restée +entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par +malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury était mort, et ce +n'était qu'après le procès de Chalais, à son retour de Nantes, que le +cardinal avait songé à faire collection de preuves contre la reine-mère, +parce que ce n'était qu'à l'époque du procès de Chalais qu'il avait pu +apprécier l'étendue de la haine que Marie de Médicis lui portait. + +Messire Joly de Fleury avait laissé un fils et une fille. + +Le cardinal les avait appelés tous deux en son cabinet de sa maison de +la place Royale, et les avait interrogés sur l'existence de cette +feuille, si importante pour lui et même pour l'histoire. + +Mais cette feuille n'était plus entre leurs mains, et voici comment elle +en était sortie. + +Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15 +à 16 ans, tout vêtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux, +s'était présenté chez M. Joly de Fleury, accompagné d'un compagnon de +dix ou douze ans plus âgé que lui. + +Le rapporteur au Parlement les avait reçus dans son cabinet, s'était +entretenu pendant près d'une heure avec eux, les avait reconduits avec +toutes sortes de marques de respect, jusqu'à la porte de la rue, où un +carrosse, chose rare à cette époque, les attendait, et le soir, au +souper, le digne magistrat avait dit à ses enfants: + + «Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander + cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue, + dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux + encore, qu'elle n'a jamais existé.» + +Le cardinal, cinq ou six mois avant l'époque où notre récit a commencé, +avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille +et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogés. Ils +avaient d'abord essayé de nier l'existence de la feuille, comme le leur +avait conseillé leur père; mais pressés de questions par le cardinal, +après s'être consultés un instant, ils avaient fini par tout lui dire. + +Seulement, ils ignoraient complétement quels pouvaient être les deux +visiteurs mystérieux, qui, selon toute apparence, étant leur propriété, +étaient venus demander à leur père cette pièce importante et l'avaient +emportée avec eux. + +C'était six mois après que la gravité du danger dont il était menacé +avait forcé le cardinal à se livrer à de nouvelles recherches. + +Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pièce, complément de l'édifice +qu'il bâtissait pour s'y mettre à l'abri des coups de Marie de Médicis, +lui était nécessaire, mais plus que jamais il désespérait de la trouver. + +Cependant, comme l'avait dit le Père Joseph, la Providence avait tant +fait jusque-là pour le cardinal, qu'il était permis d'espérer qu'elle ne +s'arrêterait point en si beau chemin. + +En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre +que Mme de Coëtman avait écrite au roi, qu'elle avait fait parvenir à +Sully par l'intermédiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'eût +gardée, soit qu'il l'eût rendue à Mlle de Gournay. + +Au reste, rien n'était plus facile à savoir: le vieux ministre, ou +plutôt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l'été son +château de Villebon, l'hiver son hôtel de la rue Saint-Antoine, situé +entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait +que, fidèle aux habitudes de travail prises par lui, il était toujours +levé et dans son cabinet à cinq heures du matin. + +Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il était quatre +heures. + +A cinq heures et demie précises, après avoir passé à sa maison de la +place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prévenir ses +deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumônier, et +Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient à déjeuner, et de faire +savoir à son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui +avant midi, le cardinal frappait à l'hôtel de Sully, lequel lui était +ouvert par un suisse habillé comme on l'était sous le règne que l'on +commençait d'appeler: le règne du grand roi. + +Profitons de cette visite que rend Richelieu à Sully, le ministre +méconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du passé, pour +évoquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalités les plus +curieuses de la fin du seizième et du commencement du dix-septième +siècle, personnalité assez mal comprise et surtout assez mal rendue par +les historiens, qui se sont contentés de la regarder en face, +c'est-à-dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour +et de l'étudier sous ses différents aspects. + +Maximilien de Béthune, duc de Sully, arrivé, à l'époque où nous en +sommes, à l'âge de soixante-huit ans, avait de singulières prétentions à +l'égard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme +son père et son grand-père, descendre de la maison des comtes de Béthune +de Flandre, il s'était fait un arbre généalogique dans lequel il +descendait d'un Ecossais nommé Béthun, ce qui lui offrait l'avantage, +lorsqu'il écrivait à l'évêque de Glasgow, de l'appeler: _Mon cousin_. Il +avait encore une autre vision, c'était de se dire allié à la maison de +Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur +d'Autriche et du roi d'Espagne. + +Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il était né au village de +Rosny, près de Mantes, était, malgré sa parenté avec l'archevêque de +Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un +assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estrées, croyant se faire de +lui un serviteur dévoué, et ayant d'ailleurs à se plaindre de la rude +franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri +IV que ce mauvais courtisan ferait place à Sully, Henri IV--et c'était +un des grands défauts de ce grand roi--oublieux jusqu'à l'ingratitude et +faible jusqu'à la lâcheté au sujet de ses maîtresses, Henri IV ne se +souvint plus, sous cette pression égoïste de Gabrielle, que M. de Sancy, +pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui +aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la +couronne. + +Or, ces sacrifices faits à la France, le pauvre surintendant des +finances, était devenu si pauvre, que loin qu'il se fût enrichi, comme +le devait faire son successeur, Henri IV avait été obligé de lui +donner, ce que l'on appelait à cette époque-là un arrêt de défense, et +qui n'était rien autre chose qu'un sauf-conduit contre ses créanciers; +aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractère assez facétieux, se laissait +parfois arrêter comme un créancier ordinaire, et conduire jusqu'à la +porte de la prison, puis arrivé là, il leur montrait son arrêt, tirait +sa révérence aux huissiers et s'en revenait de son côté, les laissant +aller du leur où bon leur semblerait. + +Mais la première chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le +moment fut venu de prouver sa reconnaissance à sa protectrice, fut +d'être infidèle à la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant +dans son désir d'épouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout +faits, parla sérieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans +Sully un des antagonistes les plus acharnés de cette union. + +Cette idée de Henri IV d'épouser Gabrielle n'était cependant pas une +simple fantaisie d'amoureux. + +Il voulait donner à la France une _reine française_, chose qu'elle +n'avait jamais eue. + +Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde +connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle +que fût la femme qu'il épousât, cette femme aurait une grande influence +sur les destinées de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il +donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues +avec la brève vivacité du commandement militaire, chacun savait que ce +terrible capitaine, qui voulait qu'on le crût libre et absolu, avait +chez lui, femme ou maîtresse, son général, qui, de sa chambre à coucher, +donnait le plus souvent ses ordres au conseil. + +Sous un pareil roi, c'était donc une grosse affaire que le mariage. + +Peu importait aux Espagnols d'avoir été vaincus à Arques et à Ivry, si +une reine espagnole de naissance ou d'esprit, écartant Gabrielle, +entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le +royaume. + +Lorsque Henri IV avait décidé de se remarier, il était à peu près le +seul souverain de l'Europe qui portât l'épée; c'était l'homme unique, le +vainqueur apparaissant à l'Europe, monté sur le grand cheval au panache +blanc d'Ivry. Eh bien, cette épée, celle de la France, il ne fallait +point qu'elle lui fût volée à son chevet par une reine étrangère. + +Voilà ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de génie, ce que +Richelieu, par exemple, eût compris, et ce que ne comprit point Sully. + +Sully qui, par son oeil bleu et dur, et par son teint de rose, à +soixante ans, justifiait peut-être sa prétention d'être d'origine +écossaise, était beaucoup plus craint qu'aimé, même de Henri IV; il +portait la terreur partout, dit Marbault, secrétaire de +Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur. + +C'était un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une +main active, énergique, et, chose plus rare, une main financière. Il +tenait déjà dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre, +les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie. +Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de +grand-maître à son père, un homme médiocre. Sully ne cherchait qu'une +occasion d'être ingrat, on la lui offrait, il la saisit. + +Du jour où Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce +passe-droit à Sully, elle avait donné sa démission de reine de France. + +Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres +princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrétaire +d'Etat de Fresne envoya à Sully la quittance du baptême des enfants de +France:--«Il n'y a pas d'_enfants de France_,» dit Sully en renvoyant la +quittance. + +Le roi n'osa insister. + +C'était, dans Sully, une façon de tâter son maître. Peut-être, si Henri +IV eût exigé, Sully cédait-il; ce fut Henri IV qui céda. Alors Sully +s'aperçut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle +qu'il le croyait lui-même. + +Il lui opposa--à elle qui commençait à vieillir--une rivale toujours +jeune, toujours belle, toujours séduisante: une caisse pleine. + +Gabrielle était, hélas! une caisse vide. + +Cette caisse pleine était celle du grand duc de Toscane. + +Ce dernier avait, depuis quelques années, envoyé au roi le portrait de +sa nièce, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, et +dans lequel l'obésité précoce de Marie de Médicis pouvait être désignée +sous le nom de florissante santé. + +Gabrielle le vit. + +--Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse. + +Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent. + +Et comme il ne se décidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna +la femme. + +Il y avait à Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque, +nommé Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait: +Seigneur de dix sept cent mille écus. Adroit à tous les métiers, apte à +faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il était cordonnier, était +parvenu à faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour +nous servir d'un terme de la profession, un véritable pied de femme. +Henri III, charmé de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur +de son petit cabinet, où il élevait et instruisait douze enfants de +choeur: cet excellent roi aimait la musique! + +Zamet commença sa fortune dans cet emploi. Au moment où tout le monde +avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prêté à tout +le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et même au roi de Navarre, à qui +personne ne voulait prêter. Avait-il prévu la grandeur de Henri IV, +comme Crassus celle de César? C'était, en ce cas, une ressemblance de +plus avec ce célèbre banquier romain. + +Cet homme était l'agent du grand-duc Ferdinand. + +Sully et Zamet se comprirent. + +Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'oeil +juste et la main sûre, c'était partie gagnée. + +Sully avait fait le _valet_ près de Gabrielle, il le dit lui-même dans +ses mémoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appela +_valet_. Sully voulait bien être un valet, mais ne voulait pas qu'on le +lui dît. + +Il se plaignit à Henri IV, et Henri IV dit à Gabrielle: + +--J'aime mieux un _valet_ comme lui que dix _maîtresses_ comme vous. + +L'heure était venue. + +Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus +les Alpes le poison qui avait tué son frère François et sa belle-soeur +Bianca. + +Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi; Pâques approchait; son +confesseur exigea d'elle qu'elle allât faire ses Pâques à Paris; elle +eut la fatale idée d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait +lui porter malheur. + +Sully, qui était brouillé avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire? +Peut-être parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle eût commis une +pareille imprudence. + +La pauvre femme se croyait déjà reine. Pour plaire à Sully, elle fit +comme si elle l'était, disant qu'elle verrait toujours avec grand +plaisir la duchesse à ses _levers_ et à ses _couchers_. La duchesse, +furieuse, cria à l'impertinence. + +--_Les choses ne sont point comme on le croit_, lui dit Sully pour +l'apaiser, _et vous allez voir un beau jeu bien joué, si la corde ne se +rompt pas_. + +Evidemment il savait tout. + +Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle? + +Sans doute! Sully était un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour +laisser les empoisonneurs opérer tout à leur aise; mais il recommanda +bien qu'on le tînt au courant. + +Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second était +un nommé Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu +de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appelé d'un nom de poisson. + +De même que Zamet était un ex-cordonnier, Lavarenne était un +ex-cuisinier. C'était un drôle à toute sauce, que Henri IV avait tiré +des cuisines de sa soeur Madame, où il jouissait d'une grande célébrité +pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour, à l'époque où il +avait fait fortune.--«Eh, lui dit-elle, il paraît, mon pauvre Lavarenne, +que tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère qu'à larder les +miens.» + +Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la +susceptibilité de l'ex-lardeur de poulets. + +C'est à lui que Sully avait dit: + +--Que je sois le premier à le savoir, s'il arrivait par hasard quelque +accident à Mme la duchesse de Beaufort. + +Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers. + +Il lui raconte comment Gabrielle est tombée tout à coup malade, d'une +maladie étrange et qui l'a tellement défigurée «que de crainte que cette +vue n'en dégoutât le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est +hasardé, pour lui épargner un trop grand déplaisir, de lui écrire pour +le supplier de rester à Fontainebleau, _d'autant plus qu'elle était +morte_.» + +Et il ajoutait: + +«Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes +bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.» + +Ainsi les deux drôles étaient si bien sûrs de la qualité de leur poison +que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux écrivait au roi +qu'elle était morte, et à Sully qu'elle allait mourir. + +Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa +jusqu'au samedi matin. C'était le vendredi soir que Lavarenne avait +envoyé un messager à Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully +embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit: + +--Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la +duchesse; maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et +longue. + +C'est lui-même, au reste, qui raconte, et dans ces mêmes termes, la +chose dans ses mémoires. + +Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine à décider Henri pour Marie de +Médicis. + +Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde à +rompre encore. + +Ce fut celle d'Henriette d'Entragues. + +Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spécialité d'être toujours +amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux +d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour céder, elle +demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cédât, le père +demandait cinq cent mille francs. + +Le roi montra la promesse de mariage à Sully, et lui ordonna de compter +cinq cent mille francs au père. + +Sully déchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en +monnaie d'argent dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de +Henri IV. + +Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans les +_charles_ et dans les _florins_, et même dans les florentins; une partie +de cette somme venait de la Toscane. + +--Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela? + +--Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez à M. +d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille. + +--Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent +mille francs fissent un si gros volume. Tâche d'arranger la chose pour +moitié, mon bon Sully. + +Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent; +mais, comme il l'avait prédit à Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra +point l'amour. + +Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver, +refit la promesse de mariage déchirée par Sully. + +Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne +perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne +voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait +faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV +savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre, +et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche. + +--Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux +de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête que Sully en a +dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait +tout de son long. + +Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour +la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à +cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux +enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus +rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à +l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait, +s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève: + +--O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de +Sully! + +Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne +Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient +plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux +maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement +ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre +dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de +Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table +et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la +porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main, +alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal +d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya. + +Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais +il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de +son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est un +_Rosny_, faisons-en un _Biron_!» + +A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et +les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne +pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez +jamais, si Rosny ne vous aide.» + +Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul. + +C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a +vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec +l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la +danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV--à partir de cette +mort, il ne dansa plus--tous les soirs, un valet de chambre du roi, +nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les +premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul, +coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la +tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à +moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher +quelques femmes de «_réputation mauvaise_,» dit Tallemant des Réaux, qui +est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire +_douteuse_. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu, +devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de +Chevigny. + +S'il ne s'était agi pour danser en face de lui, que d'une femme légère, +il eût pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les +désordres l'inquiétaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la +rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant +pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants. + +Un jour, ennuyé de rencontrer sur son escalier tant de gens qui +n'avaient point affaire à lui, et qui demandaient la duchesse, il fit +faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut +terminé: + +--Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprès pour vous; +faites passer par cet escalier-là les gens que vous savez, car si j'en +rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les +marches. + +Le jour où il fut nommé grand-maître de l'artillerie, il prit pour +cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise: _Quo jussa Jovis_. + +Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully à +cinq heures et demie du matin, était, on se le rappelle, un aigle dans +les nuages avec: _Aquila in nubilus_. + +--Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui précédait le visiteur +matinal. + +--Annoncez, répondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette +annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu! + + + + +CHAPITRE XI. + +LES DEUX AIGLES. + + +Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut +celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel était +l'importun qui venait le déranger avant le jour. + +Il était occupé à écrire les volumineux mémoires qu'il nous a laissés, +et se leva de son fauteuil à l'annonce du valet. + +Il était vêtu à la mode de 1610, c'est-à-dire comme on s'habillait +dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausses et +le pourpoint tailladés de satin violet. Il portait la fraise empesée, +les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe était, comme dans +celle de Coligny, fiché un cure-dent, afin qu'il n'eût point à se +déranger pour l'aller chercher, s'il était trop loin. Quoique la mode en +fût passée depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrît +son pourpoint et tombât jusqu'à ses souliers de feutre, il portait ses +ordres en diamants et ses chaînes de col, comme s'il eût dû, à l'heure +accoutumée, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le +temps était beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de +son hôtel dans cet équipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait +pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du +Palais-Royal, où chacun s'arrêtait pour le regarder se mouvant gravement +et avec lenteur, pareil au fantôme du siècle passé. + +Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la première fois en +présence était singulièrement représenté par sa devise. _Aquila in +nubibus_, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages, à moitié +voilé par eux, dirigeait tout en France, représentait admirablement le +ministre qui était tout, et par lequel Louis XIII était roi; tandis +qu'au contraire l'aigle lançant la foudre: _Quo jussa Jovis_, où +l'envoie Jupiter, peignait d'une façon moins caractéristique Sully, bras +droit de Henri IV, mais n'obéissant que quand Henri IV ordonne, et +n'étant rien que par Henri IV. + +Peut-être quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces détails sont +inutiles, et diront-ils, à la seule recherche qu'ils sont du pittoresque +et de l'inconnu, qu'ils savent ces détails aussi bien que moi; aussi +n'est-ce pas pour ceux qui _savent ces détails aussi bien que moi_ que +je les consigne ici, et ceux-là peuvent les passer; mais c'est pour ceux +qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirés par le +titre ambitieux de _roman historique_, veulent apprendre quelque chose +en le lisant, afin que ce titre soit justifié. + +Richelieu, jeune relativement à Sully (il n'avait que quarante-deux ans, +et Sully en avait soixante-huit), s'avança vers le vieil ami de Henri IV +avec le respect qu'il devait à la fois à son âge et à sa réputation. + +Sully lui désigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard, +orgueilleux, familier avec l'étiquette des cours, fut sensible à ce +détail. + +--Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous +étonne? + +--J'avoue, répondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y +attendais pas. + +--Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaillé +ou qui travaillent pour la postérité, et nous sommes de ceux-là, sont +solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du règne sous +lequel ils sont appelés à rendre des services à la France; pourquoi +donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher +un appui, des conseils, des renseignements mêmes, près de celui qui a si +glorieusement servi le père? + +--Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès +lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort +n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même +l'honneur de l'abattre. + +--Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois +vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la +comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos +rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle +les souvenirs. + +--On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit +dédaigneusement Sully? + +--Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai +appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais +pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes. + +--Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là. + +--Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on +y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques, +Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et +de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens +de cette grande politique. + +--Ce qui me brouilla avec la reine mère. + +--On y établissait l'influence française en Italie, continua le +cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant +il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie, +la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés +contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des +catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce +projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends +eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions +eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux +héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur +Mathias... + +--Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrent _les +parricides_. + +Richelieu enregistra la seconde interruption près de la première, car, +sur la seconde comme sur la première, son intention était de revenir, et +continua: + +--Dans de si glorieux temps, on n'a point de loisirs à donner aux +lettres; ce n'est point sous César que naissent les Horace et les +Virgile; ou s'ils naissent sous César, c'est sous Auguste seulement +qu'ils chantent. J'admire vos guerriers et vos législateurs, monsieur de +Sully, ne méprisez pas trop mes poètes: c'est par les guerriers et les +législateurs que les empires sont grands; mais c'est par les poètes +qu'ils sont lumineux. L'avenir est une nuit comme le passé, les poètes +sont les phares de cette nuit-là. Demandez aujourd'hui quels sont les +ministres et les généraux d'Auguste, on vous nommera Agrippa, tous les +autres sont oubliés. Demandez quels sont les protégés de Mécène, on vous +nommera Virgile, Horace, Varon, Tibulle; Ovide proscrit, est une tache +au règne du neveu de César; je ne puis pas être Agrippa ou Sully, +laissez-moi être Mécène. + +Sully regarda avec étonnement cet homme dont on lui avait dit vingt fois +l'orgueilleuse tyrannie, et qui venait le trouver pour lui rappeler les +jours glorieux de sa puissance et mettre sa grandeur présente aux pieds +de sa grandeur passée. + +Il tira son cure-dent de sa barbe, et le passant entre ses dents, qui +eussent fait honneur à un jeune homme: + +--Bon, bon, bon, dit-il, je vous passe vos poètes, quoiqu'ils ne fassent +pas des choses bien merveilleuses. + +--Monsieur de Sully, dit Richelieu, combien y a-t-il de temps que vous +fîtes planter les ormes qui ombragent nos routes? + +--Monsieur le cardinal, dit Sully, c'était de 1598 à 1604, donc il y a +vingt-quatre ans. + +--Etaient-ils aussi beaux et aussi vigoureux, lorsque vous les plantâtes +qu'aujourd'hui? + +--Avec cela qu'on les a bien arrangés, mes ormes! + +--Oui, je sais que le peuple, qui se trompe aux meilleures intentions, +et qui n'a pas vu l'ombre que la main prévoyante d'un grand homme semait +sur les routes pour le bien-être des voyageurs fatigués, en a arraché +une partie, mais ceux qui ont survécu n'ont-ils point étendu leurs +branches, n'ont-ils pas multiplié leurs feuilles? + +--Si fait, si fait, dit Sully tout joyeux, et quand je vois ceux qui +restent, si vigoureux, si verts, si bien portants, je suis presque +consolé pour ceux qui ne sont plus. + +--Eh bien, moi, monsieur de Sully, dit Richelieu, il en est ainsi de mes +poëtes; la critique en arrachera une partie, le bon goût une autre; mais +ceux qui resteront n'en seront que plus forts et plus verdissants. + +--Aujourd'hui, j'ai planté un orme qu'on appelle Rotrou; demain je +planterai probablement un chêne qu'on appellera Corneille. J'arrose, en +attendant, je ne dirai pas ceux qui ont poussé tout seuls sous votre +règne: Desmarets, Bois-Robert, Mayret, Voiture, Chapelain, Gombeault, +Baro, Resseiguier, la Morelle, Grandchamp, que sais-je moi? Ce n'est pas +ma faute s'ils poussent mal et, au lieu de faire une forêt, ne font +qu'un taillis. + +--Soit, soit, soit, dit Sully; aux grands travailleurs--et l'on dit que +vous êtes un grand travailleur, monsieur le cardinal--il faut des +distractions, et dans vos moments perdus autant vaut vous faire +jardinier qu'autre chose. + +--Que Dieu bénisse mon jardin, monsieur de Sully, et il deviendra celui +du monde entier. + +--Mais enfin, dit Sully, je présume que vous ne vous êtes pas levé à +cinq heures du matin pour venir me faire des compliments et me parler de +vos poëtes? + +--D'abord, je ne me suis pas levé à cinq heures, dit en souriant le +cardinal, je ne me suis pas encore couché, voilà tout. De votre temps, +monsieur de Sully, on se couchait tard peut-être, et l'on se levait de +bonne heure, mais encore dormait-on! De mon temps à moi, on ne dort +plus; non, je ne suis pas précisément venu pour vous faire des +compliments et vous parler de mes poëtes, mais l'occasion s'en est +trouvée en passant, et je n'ai eu garde de la laisser échapper; je suis +venu pour vous parler de deux choses dont vous m'avez le premier parlé +vous-même. + +--Moi! je vous ai parlé de deux choses? + +--Oui. + +--Je n'ai rien dit... + +--Excusez-moi; quand je vous rappelais vos grands projets contre +l'Autriche et l'Espagne, vous avez dit: _Projets qui m'ont brouillé avec +la reine-mère_. + +--C'est vrai; n'est-elle pas Autrichienne par sa mère Jeanne, et +Espagnole par son oncle Charles-Quint. + +--Justement, et cependant c'était à vous, monsieur de Sully, qu'elle +devait d'être reine de France. + +--J'ai eu tort de donner ce conseil au roi Henri IV, mon auguste maître, +et depuis, bien souvent, je m'en suis repenti. + +--Eh bien, la même lutte que vous eûtes à soutenir, il y a vingt ans, et +dans laquelle vous avez succombé, je la soutiens, moi, aujourd'hui, et +peut-être y succomberais-je à mon tour pour le malheur de la France, car +aujourd'hui j'ai deux reines contre moi, la jeune et la vieille. + +--Par bonheur, dit Sully en grimaçant un sourire et en mâchant son +cure-dents, ce n'est pas la jeune qui a le plus d'influence; le roi +Henri IV aimait trop; son fils n'aime pas assez. + +--Avez-vous quelquefois songé, monsieur le duc, à cette différence qui +existe entre le père et le fils? + +Sully regarda Richelieu d'un air railleur, comme pour demander: En +êtes-vous là? + +Puis: + +--Entre le père et le fils, répéta-t-il, avec un accent étrange; oui, +j'y ai songé et bien souvent. + +--Vous rappelez-vous le père, tout activité, faisant vingt lieues à +cheval dans sa journée et jouant à la paume le soir; toujours debout, +tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant, +chassant du matin au soir, emporté dans tout, jouant pour gagner, +trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagné, c'est +vrai, mais ne pouvant s'empêcher de tricher; sensible des nerfs, +souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours près des larmes; +mobile jusqu'à la folie, mais mettant toujours le coeur de moitié dans +ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait +reçu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thérèse +sur Satan, qui ne peut que haïr: il aimait. + +--Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully étonné. + +--Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voilà +tout; mais je l'ai fort étudié. Mais, au contraire de lui, voyez son +fils, lent comme un vieillard, morne comme un trépassé, ne marchant +presque jamais, se tenant debout, mais immobile, près d'une fenêtre; +regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans désir de +gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant +rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne. + +--Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise. + +--Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualités; il a +l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce +sont deux éperons dont je l'aiguillonne et je le conduirais à la +grandeur sans sa mère, sans cesse sur mon chemin pour défendre +l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand +roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux +éternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens à vous, mon maître, +à vous que j'étudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens +vous demander votre appui contre le mauvais génie qui fut votre ennemi +autrefois et qui est le mien aujourd'hui. + +--En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus +puissant que le roi? + +--Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets que _les +parricides_ frappèrent Henri IV? + +--Ai-je dit _les parricides_, ou le parricide? + +--Vous avez dit _les parricides_. + +Sully se tut. + +--Eh bien, continua Richelieu rapprochant sa chaise du fauteuil de +Sully, rappelez bien tous vos souvenirs sur cette fatale date du 14 mai, +et veuillez me dire quels sont les avis que vous avez reçus? + +--On en reçut beaucoup; mais par malheur on y fit peu d'attention; quand +la Providence veille, il arrive souvent que les hommes dorment; mais +avant tout le roi Henri avait commis deux imprudences. + +--Lesquelles? + +--Après avoir promis au pape Paul V le rétablissement des jésuites, il +lui répondit, quand il le pressa de tenir sa promesse:--«Si j'avais deux +vies, j'en donnerais une pour satisfaire Votre Sainteté; mais, n'en +ayant qu'une, je la garde pour votre service et l'intérêt de mes +sujets.» La seconde fut de laisser insulter en plein Parlement le +chevalier de la reine, l'illustrissime faquin Concino Concini; elle se +crut avilie elle-même en voyant son Sigisbée, son brillant vainqueur des +joûtes, celui qui avait éclipsé des princes, battu par des hommes de +robe, plumé par des clercs, elle voua le roi à une vendetta italienne, +et elle ferma son coeur à tous les avis qui lui furent donnés. + +--Ces avis ne lui furent-ils point particulièrement donnés, demanda +Richelieu, par une femme nommée la dame de Coëtman? + +Sully tressaillit. + +--Oui, particulièrement, dit-il, mais il y en eut d'autres. Il y eut un +nommé Lagarde qui se trouvait à Naples chez Hébert, qui prévint le roi +et que d'Epernon fit assassiner. Il y eut un certain Labrosse que l'on +n'a point retrouvé, et qui, le 14 mai au matin, prévint M. de Vendôme +que le passage du 13 au 14 serait fatal au roi. + +--Mais... insista Richelieu, cette dame de Coëtman ne s'est-elle point +aussi adressée à vous, monsieur le duc? + +Sully baissa la tête. + +--Les meilleurs et les plus dévoués, dit-il, ont leurs aveuglements; et +cependant j'en parlai au roi; mais le roi haussa les épaules et dit: Que +veux-tu, Rosny--il avait continué de m'appeler de mon nom de naissance +quoiqu'il m'eût fait duc de Sully--que veux-tu Rosny? il en sera ce +qu'il plaira à Dieu. + +--Ce fut par une lettre que vous fûtes prévenu, n'est-ce pas, monsieur +le duc? + +--Oui. + +--Cette lettre, à qui était-elle adressée? + +--A moi, pour être remise au roi. + +--Par qui vous était-elle adressée? + +--Par la dame de Coëtman. + +--Une autre femme s'était chargée de vous la remettre? + +--Mlle de Gournay. + +--Et puis-je vous demander, monsieur le duc--remarquez que c'est pour le +bien et l'honneur de la France que j'ai l'honneur de vous questionner. + +Sully fit un signe de la tête indiquant qu'il était prêt à répondre. + +--Et cette lettre, pourquoi ne la remîtes-vous point au roi? + +--Parce que les noms de la reine Marie de Médicis, celui de d'Epernon et +celui de Concini y étaient en toutes lettres. + +--Cette lettre vous l'avez gardée, monsieur le duc? + +--Non, je l'ai rendue. + +--Puis-je vous demander à qui? + +--A celle qui l'avait apportée, à mademoiselle de Gournay. + +--Avez-vous, monsieur le duc, quelque répugnance à m'écrire ces mots: + + «Mlle de Gournay est autorisée à remettre à Mgr le cardinal de Richelieu + la lettre adressée, le 11 mai 1610, à M. le duc de Sully par la dame de + Coëtman.» + +--Non, si Mlle de Gournay vous refusait; mais sans doute vous la +donnera-t-elle, étant pauvre et ayant grand besoin d'être protégée par +vous, sans que vous ayez besoin de mon autorisation. + +--Cependant si elle refusait? + +--Envoyez-moi un messager, et il vous rapportera mon autorisation. + +--Maintenant un dernier mot, monsieur de Sully, et vous aurez acquis +tous droits à ma reconnaissance. + +Sully s'inclina. + +--Il existait chez M. Joly de Fleury, dans une cassette murée, à l'angle +des rues Saint-Honoré et des Bons-Enfants, le procès de Ravaillac au +Parlement. + +--La cassette a été réclamée et portée au palais de justice, où elle a +disparu dans un incendie: de sorte que M. Joly de Fleury ne s'est plus +trouvé possesseur que du procès-verbal dicté par Ravaillac sur +l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu. + +--Cette feuille n'est plus entre les mains de la famille? + +--Elle a été, en effet, rendue par M. Joly de Fleury avant sa mort. + +--Savez vous à qui? demanda Richelieu. + +--Oui. + +--Vous le savez, s'écria-t-il, ne pouvant réprimer un sentiment de joie; +alors... alors, vous allez me le dire, n'est-ce pas? Cette feuille, +c'est mon salut, à moi, ce qui n'est rien; mais c'est la gloire, c'est +la grandeur, c'est l'honneur de la France, ce qui est tout. Au nom du +ciel, dites-moi à qui cette feuille a été remise. + +--Impossible. + +--Et pourquoi impossible? + +--J'ai fait serment. + +Le cardinal se leva. + +--Du moment où le duc de Sully a fait serment, dit-il, honneur au +serment de Sully; mais, en vérité, il y a une fatalité sur la France. + +Et, sans même essayer de tenter Sully par une seule parole, il s'inclina +profondément devant lui, reçut de la part du vieux ministre un salut +poli, mais modéré, et se retira, commençant à douter de cette providence +dont le P. Joseph lui avait promis le secours. + + + + +CHAPITRE XII. + +LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE. + + +Le cardinal rentra chez lui, place Royale, vers sept heures du matin, +renvoya ses porteurs, qui se déclarèrent bien payés et par conséquent, +satisfaits de leur nuit, se coucha deux heures, et vers neuf heures et +demie du matin descendit dans son cabinet en pantoufles et en robe de +chambre. + +Ce cabinet, c'était l'univers du duc de Richelieu. Il y travaillait +douze à quatorze heures par jour; il y déjeunait avec son confesseur, +ses bouffons et ses parasites, souvent même il y dormait sur un grand +canapé en forme de lit, sur lequel il se jetait quand la besogne +politique donnait par trop. D'habitude il dînait avec sa nièce. + +Personne n'entrait dans ce cabinet renfermant tous les secrets de +l'Etat, à moins que Richelieu n'y fût, excepté son secrétaire +Charpentier, l'homme sur lequel il pouvait compter comme sur lui-même. + +Une fois entré, il en faisait ouvrir les différentes portes par +Charpentier, excepté cependant la porte donnant chez Marion Delorme, +dont seul il avait la clef. + +Cavois avait commis l'indiscrétion de dire que parfois, quand le +cardinal, au lieu de remonter dans sa chambre et de se coucher dans son +lit, se jetait tout habillé sur le canapé de son cabinet, il avait +pendant la nuit entendu une seconde voix, qu'à son timbre il avait +reconnue pour une voix de femme, laquelle voix dialoguait avec lui. + +Les mauvaises langues avaient dit alors, et le bruit s'en était répandu, +que c'était Marion Delorme, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et +de sa beauté, puisqu'elle avait à peine dix-huit ans, qui passait comme +une fée à travers la muraille ou comme un sylphe à travers le trou de la +serrure, et qui venait causer avec le cardinal de choses n'ayant +aucunement trait à la politique. + +Mais personne ne pouvait dire l'avoir jamais vue chez le cardinal. + +D'ailleurs, nous qui avons pénétré dans ce cabinet redouté, et qui en +connaissons tous les secrets, nous savons qu'il existait une boîte aux +lettres à l'aide de laquelle le cardinal correspondait avec sa belle +voisine; Marion Delorme n'avait donc pas besoin de venir chez le +cardinal, ni le cardinal d'aller chez Marion. + +Ce jour-là probablement avait-il quelque chose à lui dire, car, de même +que nous le lui avons déjà vu faire, à peine entré dans son cabinet, il +écrivit deux lignes sur un morceau de papier, ouvrit la porte de +communication, glissa le papier sous la seconde porte, tira la sonnette +et referma la première. + +Ce papier, nous pouvons le dire à nos lecteurs, pour lesquels nous +n'avons rien de caché, contenait l'interrogation suivante: + + --Combien de fois, depuis huit jours, M. le comte de Moret est-il venu + chez Mme de la Montagne? est-il fidèle ou infidèle? en somme, que + sait-on de lui? + +Comme d'habitude, cette question était signée: «Armand.» + +Mais, disons-le, l'écriture et la signature étaient déguisées et +n'avaient rien de commun avec l'écriture et la signature du grand +ministre. + +Après quoi, il appela Charpentier et lui demanda qui était dans le salon +voisin. + +--Le R. P. Mulot, M. de Lafalone et M. de Bois-Robert, répondit le +secrétaire. + +--C'est bien, dit Richelieu, faites-les entrer. + +Nous avons dit que le cardinal déjeunait d'habitude avec son confesseur, +ses bouffons, ses parasites, et peut-être nos lecteurs ont-ils été +étonnés de la société dans laquelle nous plaçons le confesseur de Son +Eminence. Mais le P. Mulot n'était point un de ces casuistes rigides, +qui surchargent leurs pénitents de _Pater noster_ et _d'Ave Maria_... + +Non, le P. Mulot était avant tout un ami du cardinal. Onze ans +auparavant, lors de l'assassinat du maréchal d'Ancre, lorsque la +reine-mère avait été exilée à Blois et le cardinal à Avignon, le P. +Mulot, soit par amitié pour le jeune Richelieu, soit confiance dans son +génie à venir, avait vendu tout ce qu'il possédait, et en avait tiré +trois ou quatre mille écus pour le cardinal, alors évêque de Luçon. +Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se +gênait-il pour qui que ce fût. Mais c'était surtout à l'endroit du +mauvais vin qu'il était d'autant plus intraitable qu'il était tout à +fait courtisan du bon. Un jour qu'il dînait chez M. d'Alaincourt, +gouverneur de Lyon, et qu'il était mécontent du vin qu'on lui servait, +il fit venir le laquais qui l'avait versé, et le prenant par l'oreille: + +--Mon ami, lui dit-il, vous êtes un grand coquin de ne point avertir +votre maître, qui, peut-être ne s'y connaissant pas, croit nous donner +du vin et nous sert de la piquette. + +A ce culte de la vigne, le digne aumônier avait gagné un nez qui, pareil +à celui de Bardolph, le joyeux compagnon de Henri V, eût pu servir le +soir de lanterne, de sorte qu'un jour, que, n'étant encore qu'évêque de +Luçon, M. de Richelieu essayait des chapeaux de castor, et que le P. +Mulot le regardait les essayer, M. de Richelieu en choisit un, et le +mettant sur sa tête:--«Celui-ci me va-t-il bien? demanda-t-il. + +--Il irait encore mieux à Votre Grandeur, répondit Bois-Robert, s'il +était de la couleur du nez de votre aumônier. + +Le brave Mulot ne pardonna jamais cette plaisanterie à Bois-Robert. + +Le second convive attendu par le cardinal était un gentilhomme de +Touraine, appelé Lafalone. C'était une espèce de gardien que le cardinal +s'était fait donner par le roi avant qu'il eût des gardes, pour empêcher +qu'on ne le dérangeât inutilement ou pour des choses de peu +d'importance. Ce Lafalone était aussi grand mangeur que Mulot était +buveur, et voir boire l'un et manger l'autre était un plaisir que se +donnait presque tous les jours le cardinal. En effet, Lafalone ne +pensait qu'à la table. Quand les autres disaient qu'il ferait beau +promener, qu'il ferait beau chasser, qu'il ferait beau baigner +aujourd'hui, lui, invariablement disait: qu'il ferait beau manger. Il +en résulta que, quoique le cardinal eût des gardes, il n'en conserva pas +moins Lafalone. + +Le troisième convive ou plutôt la troisième personne à laquelle le +cardinal avait fait dire de venir, était François Metel de Bois-Robert, +l'un de ses collaborateurs, mais plutôt encore son bouffon. D'abord, on +ne saurait dire pourquoi, Bois-Robert lui avait fort déplu. Il s'était +sauvé de Rouen, où il était avocat, pour une mauvaise affaire que +voulait lui faire une fille qui l'accusait de lui avoir fait deux +enfants. En arrivant à Paris, il s'était attaché au cardinal Duperron, +puis avait tenté de passer au service du cardinal; mais nous l'avons +dit, il ne lui était point sympathique, et plusieurs fois il gronda ses +gens de ne pas savoir le défaire de lui. + +--Eh! monsieur, lui dit un jour Bois-Robert, vous laissez bien manger +aux chiens les miettes de votre table, ne vaux-je pas bien un chien? + +Cette humilité désarma le cardinal, et non-seulement il avait pris +Bois-Robert en amitié mais encore il ne pouvait se passer de lui. + +Quand le cardinal était de bonne humeur, il l'appelait: Le Bois tout +court, à cause d'un don que lui avait fait M. de Châteauneuf sur le +bois qui vient de Normandie. + +C'était son journal du matin; par Bois-Robert, le cardinal connaissait +tout ce qui se passait dans cette république des lettres qui commençait +à se consolider; puis Bois-Robert, qui avait un coeur excellent, guidait +la main du cardinal dans les bienfaits qu'elle devait répandre, et +parfois, bon gré, mal gré, la forçait de s'ouvrir quand elle voulait +rester fermée par quelque motif de haine ou de jalousie, et Bois-Robert, +à sa manière, lui prouvait que celui qui peut se venger ne doit point +haïr, et que celui qui est tout-puissant ne saurait être jaloux. + +On comprend qu'avec cette éternelle tension d'esprit vers la politique, +ces menaces éternelles de conspirations, cette lutte acharnée contre +tout ce qui l'entourait, le cardinal avait besoin de temps en temps de +se laisser aller à des gaités qui, pour lui, devenaient presque de +l'hygiène; l'arc trop tendu et surtout toujours tendu se fût brisé. + +C'était surtout après des nuits comme celle qu'il venait de passer, et +au milieu de ses plus sombres préoccupations, que le cardinal +recherchait la société des trois hommes avec lesquels nous allons le +voir se reposer quelques instants de ses travaux, de ses angoisses et de +ses fatigues. + +D'ailleurs, outre les contes qu'il espérait tirer, comme d'habitude, de +la verve intarissable de Bois-Robert, il avait à le charger de découvrir +la demeure de la demoiselle de Gournay et de la lui amener. + +Aussitôt sa lettre pour Marion Delorme déposée dans le couloir, il +ordonna donc, comme nous l'avons dit, à Charpentier d'ouvrir à ses trois +convives. + +Charpentier ouvrit la porte. + +Bois-Robert et Lafalone se firent des politesses pour passer; mais +Mulot, qui paraissait de mauvaise humeur, les écarta tous deux et passa +le premier. + +Il tenait une lettre à la main. + +--Oh! lui dit le cardinal, qu'avez-vous donc, mon cher abbé? + +--Ce que j'ai, cria Mulot, en trépignant, j'ai que je suis furieux! + +--Et pourquoi? + +--Ils n'en feront jamais d'autres! + +--Qui? + +--Ceux qui m'écrivent de votre part. + +--Bon Dieu! qu'ont-ils donc fourré dans votre lettre? + +--Ce n'est pas la lettre qui est mal; au contraire, contre l'habitude de +vos gens, elle est assez polie. + +--Qui est donc mal, alors? + +--L'adresse. Vous savez bien que je ne suis pas votre aumônier, attendu +que, si je consens jamais à être l'aumônier de quelqu'un, ce sera de +plus grand que vous. Je suis chanoine de la Sainte-Chapelle. + +--Oh! alors, qu'ont-ils mis sur l'adresse? + +--Ils ont mis: «A monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence,» +les sots. + +--Ouais! dit le cardinal en riant, car il se doutait bien qu'il allait +s'attirer quelques rebuffades; si c'était moi qui eusse mis l'adresse? + +--Si c'était vous, cela ne m'étonnerait pas, ce ne serait point, Dieu +merci, la première sottise que vous auriez faite. + +--Je suis bien aise de savoir que cela vous contrarie. + +--Cela ne me contrarie pas, cela m'exaspère. + +--Tant mieux! + +--Pourquoi, tant mieux? + +--Parce que vous n'êtes jamais si réjouissant que quand vous êtes en +colère, et comme j'aime beaucoup à vous voir en colère, je ne vous +écrirai plus jamais qu'à «monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence.» + +--Faites cela et vous verrez. + +--Que verrai-je? + +--Vous verrez que je vous laisserai déjeuner tout seul. + +--Bon, je vous enverrai chercher par Cavois. + +--Je ne mangerai pas. + +--On vous fera manger de force. + +--Je ne boirai pas. + +--On débouchera sous votre nez des bouteilles de romanée, de +clos-vougeot et de chambertin. + +--Taisez-vous! taisez-vous! cria Mulot, au comble de l'exaspération, et +marchant sur le cardinal les poings fermés. Tenez, je le dis hautement, +vous êtes un méchant homme. + +--Mulot! Mulot! dit le cardinal, pâmant de rire, au fur et à mesure que +son interlocuteur pâmait de colère. Je vais vous faire arrêter! + +--Et sous quel prétexte? + +--Sous le prétexte que vous révélez le secret de la confession. + +Les assistants éclatèrent de rire, tandis que Mulot déchirait la lettre +en morceaux et la jetait au feu. + +Pendant la discussion on avait apporté une table toute dressée. + +--Ah! voyons ce qu'il y a pour déjeuner, dit Lafalone, et sachons si +cela vaut la peine de déranger un brave gentilhomme qui avait chez lui +son déjeuner magnifiquement servi? + +Et levant les plats les uns après les autres: + +--Ah! ah! blancs de chapons à la royale, un salmis de pluviers et +d'alouettes, deux bécasses rôties, champignons farcis à la provençale, +écrevisses à la manière de Bordeaux; à la rigueur, on peut déjeuner avec +cela. + +--Hé pardieu! fit Mulot, de la nourriture on en aura toujours assez; +chacun sait que M. le cardinal donne dans tous les péchés mortels et +particulièrement dans celui de la gourmandise; mais ce sont les vins +qu'il s'agit d'examiner: Bouzy rouge, hum! bordeaux grand cru, c'est bon +pour les gens qui ont mal à l'estomac, comme tous les vins de Bordeaux. +Vivent les vins de Bourgogne! Nuits, ah! ah! pomard, moulin-à-vent, ce +n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais enfin il faudra s'en contenter. + +--Comment, l'abbé, vous avez à votre déjeuner du champagne, du bordeaux, +du bourgogne, et vous ne trouvez pas que ce soit assez? + +--Je ne dis pas qu'il n'y en ait point assez, dit Mulot en se +radoucissant, je dis seulement qu'il pourrait être meilleur. + +--Déjeunes-tu avec nous, le Bois? demanda le cardinal. + +--Son Eminence m'excusera; elle m'a fait ordonner de venir ce matin, +mais elle ne m'a point parlé de déjeuner, et j'ai déjeuné avec Racan, +qui ôtait ses chausses sur une borne au coin de la vieille rue du Temple +et de la rue Saint-Antoine. + +--Que diable viens-tu me conter-là? Mettez-vous donc à table, Mulot; +asseyez-vous Lafalone, et silence pour écouter M. le Bois, qui va nous +conter quelque joli mensonge. + +--Qu'il conte! qu'il conte! dit Lafalone, ce n'est pas moi qui +l'interromprai. + +--Je bois ce verre de pomard à votre récit, maître le Bois, dit Mulot +avec un reste de rancune, et qu'il soit plus amusant que d'habitude. + +--Je ne le peux pas faire plus amusant qu'il n'est, dit Bois-Robert, +puisque je raconte la vérité. + +--La vérité, dit le cardinal; avec cela qu'il est d'habitude d'ôter ses +chausses en pleine rue, à huit heures et demie du matin, sur une borne. + +--Monseigneur, vous allez voir. Votre Eminence sait que Malherbe loge à +cent pas d'ici, rue des Tournelles. + +--Oui, je sais cela, dit le cardinal, qui, mangeant très peu, à cause de +son mauvais estomac, pouvait parler en mangeant. + +--Eh bien, il paraît qu'hier soir ils avaient fait orgie chez lui avec +Ivrande et Racan, de sorte que, comme Malherbe n'a qu'une chambre, les +trois compagnons, ivres-morts, ont couché dans la même chambre. Racan se +réveille le premier, il paraît qu'il avait affaire de bonne heure, il se +lève, prend les chausses d'Ivrande pour son caleçon, les passe sans +s'apercevoir de la méprise, met les siennes par-dessus, achève sa +toilette et sort. Cinq minutes après, Ivrande veut se lever à son tour +et ne trouve plus ses chausses. «Mordieu! dit-il à Malherbe, il faut que +ce soit ce maître distrait de Racan qui les ait prises.» + +Et sur ce, Ivrande passe les chausses de Malherbe, qui était encore au +lit, et, malgré les cris de celui-ci, sort tout courant pour rejoindre +Racan qu'il aperçoit s'en allant gravement avec un derrière deux fois +plus gros qu'il n'était convenable. Ivrande le rejoint, et réclame son +bien. + +--C'est par ma foi vrai, et tu as raison, lui dit Racan. + +Et, sans plus de façon, il s'assied, comme j'ai eu l'honneur de le dire +à Votre Eminence, à l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue +Vieille-du-Temple, à l'endroit le plus passant de Paris, ôte d'abord les +chausses de dessus, puis celles de dessous, rend celles de dessous à +Ivrande, et repasse les siennes. Je suis arrivé dans ce moment-là et +j'ai offert à Racan de lui payer à déjeuner; il a refusé d'abord, en +disant qu'il n'était levé si matin que parce qu'il avait une affaire de +la plus haute importance à terminer, mais quand il a voulu se rappeler +quelle affaire il avait à finir, il n'a jamais pu en venir à bout; à la +fin de notre déjeuner seulement, il s'est frappé tout à coup le front: + +--Bon! dit-il, je me remémore ce que j'avais à faire. + +--Et qu'avait-il de si pressant à faire, demanda le cardinal, qui, comme +toujours, trouvait le plus grand plaisir au conte de Bois-Robert? + +--Il avait à aller demander des nouvelles de la santé de madame la +marquise de Rambouillet, qui, depuis l'accident arrivé au marquis de +Pisani, a la fièvre. + +--En effet, dit le cardinal, j'ai su par ma nièce qu'elle était fort +malade. Vous m'y faites penser, le Bois; vous prendrez de ses nouvelles +de ma part, en passant chez elle. + +--Inutile, monseigneur. + +--Pourquoi cela, inutile? + +--Parce qu'elle est guérie. + +--Guérie, et qui l'a traitée? + +--Voiture. + +--Bah! Il s'est donc fait médecin? + +--Non, monseigneur, mais Votre Eminence va voir qu'il n'est aucunement +besoin d'être médecin pour guérir de la fièvre. + +--Comment cela? + +--Il ne s'agit que d'avoir deux ours. + +--Comment, deux ours? + +--Oui, notre Voiture avait entendu dire, qu'en faisant une grande +surprise à une personne qui avait la fièvre, on pouvait guérir cette +personne, et il s'en allait par les rues cherchant quelle surprise il +pourrait faire à madame de Rambouillet, lorsqu'il rencontra deux +montreurs d'ours avec leurs bêtes. + +--Oh! pardieu! dit-il, voilà mon affaire. + +Il prend avec lui les Savoyards et les animaux et conduit le tout à +l'hôtel Rambouillet. + +La marquise était alors assise près de son feu, protégée par un +paravent. Voiture entre à pas de loup, approche deux chaises du paravent +et fait monter dessus ses deux ours. Mme de Rambouillet entend souffler +derrière elle, se retourne et aperçoit au-dessus de sa tête deux museaux +grognants. Elle pensa en mourir de peur, mais la fièvre fut coupée. + +--Oh! la bonne histoire, dit le cardinal. Qu'en pensez-vous, Mulot? + +--Je pense qu'aux yeux de Dieu, tous les moyens sont bons, dit +l'aumônier, que le vin rendait tendre à la religion, pourvu que l'on +soit en état de grâce avec lui. + +--Dieu! foin du prêcheur, dans quelle mauvaise compagnie met-il Dieu! +avec Voiture, un Savoyard et deux ours, et le tout chez la marquise de +Rambouillet. + +--Dieu est partout, dit l'aumônier en levant béatiquement les yeux et +son verre au ciel. Mais vous, monseigneur, vous ne croyez pas en Dieu. + +--Comment, je ne crois pas en Dieu! dit le cardinal. + +--N'allez-vous pas me dire que vous y croyez maintenant, dit l'abbé, +fixant sur le cardinal ses petits yeux noirs, illuminés par son nez. + +--Mais certainement, que j'y crois. + +--Allons donc, dans votre dernière confession, vous m'avez avoué que +vous n'y croyiez pas. + +--Lafalone! Le Bois! s'écria en riant le cardinal, n'allez pas croire un +mot de ce que vous dit Mulot, il est tellement ivre qu'il confond ma +confession avec son examen de conscience. Avez-vous fini, Lafalone? + +--J'achève, monseigneur. + +--Bien! Aussitôt que vous aurez fini, dites-nous les grâces et +laissez-moi libre; j'ai à charger le Bois d'une commission secrète. + +--Et moi, monseigneur, dit le Blois, j'ai une petite pétition à vous +présenter. + +--Encore un protégé. + +--Non, monseigneur, une protégée. + +--Le Bois! le Bois! tu t'égares, mon ami. + +--Oh monseigneur, elle a soixante-dix ans! + +--Et que fait ta protégée? + +--Des vers, monseigneur. + +--Des vers? + +--Oui, et même de fort beaux. Voulez-vous en entendre? + +--Non pas, cela endormirait Mulot et donnerait une indigestion à +Lafalone. + +--Quatre seulement. + +--Oh quatre, il n'y a pas d'inconvénient. + +--Tenez, monseigneur, dit Bois Robert en présentant au cardinal une +gravure de Jeanne d'Arc qu'il avait, en entrant, posée sur un fauteuil, +voici. + +--Mais, dit le cardinal, ceci est une gravure et tu me parles de vers! + +--Lisez au dessous de la gravure, monseigneur. + +--Ah! très-bien. + +Et le cardinal lut les quatre vers suivants: + + Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, + La douceur de tes yeux et ce glaive irrité? + La douceur de mes yeux caresse ma patrie, + Et mon glaive en fureur lui rend sa liberté. + +--Tiens, tiens, tiens, fit le cardinal, et il relut les vers une seconde +fois. Mais ils sont très-bien ces vers; ils ont la tournure fière et +puissante, de qui sont-ils? + +--Lisez le nom de l'auteur, il est écrit au-dessous, monseigneur. + +--Marie Lejars, demoiselle de Gournay. + +--Comment! s'écria le cardinal, ces vers sont de Mlle de Gournay? + +--De Mlle de Gournay, oui, monseigneur. + +--De Mlle de Gournay, qui a fait un volume intitulé: _L'Ombre_. + +--Qui a fait un volume intitulé: _L'Ombre_. + +--Mais c'est justement chez elle que je voulais t'envoyer, le Bois. + +--Comme cela se trouve. + +--Prends mon carrosse et va me la quérir. + +--Le malheureux, fit Mulot, il leur fera tant faire de courses pour ses +malheureux poètes, qu'il crèvera les chevaux de monseigneur. + +--L'abbé, dit Bois-Robert, si Dieu avait créé les chevaux de monseigneur +pour qu'ils se reposassent, il les eût faits chanoines de la +Sainte-Chapelle. + +--Ah! pour cette fois, vous en tenez, compère, dit en éclatant de rire +Richelieu, tandis que Mulot grommelait, ne trouvant rien à répondre. + +--Mais que l'aumônier de monseigneur se rassure! + +--Je ne suis pas l'aumônier de monseigneur, hurla Mulot exaspéré. + +--La demoiselle de Gournay est là, fit Bois-Robert. + +--Comment, la demoiselle de Gournay est là, demanda le cardinal. + +--Oui, comme je comptais ce matin solliciter pour elle une faveur de Son +Eminence, et que, connaissant la bonté de Son Eminence, j'étais sûr +qu'elle me l'accorderait, je lui ai fait dire d'être chez monseigneur +entre dix heures et dix heures et demie, de sorte qu'elle doit attendre. + +--Le Bois, tu es un homme précieux; allons, l'abbé, encore un verre de +nuits; allons, Lafalone, encore une cuillerée de ces confitures, et +dites vos grâces; il ne faut pas faire attendre Mlle de Gournay, qui est +demoiselle noble et fille d'adoption de Montaigne. + +Lafalone croisa béatiquement les mains sur son gros ventre, et les yeux +dévotement levés au ciel: + +--Seigneur Dieu, dit-il, faites-nous la grâce de bien digérer ce bon +déjeuner que nous avons si bien mangé. + +C'était ce que le cardinal appelait les grâces de Lafalone. + +--Et maintenant, messieurs, dit le cardinal, laissez-moi. + +Lafalone et Mulot se levèrent à cette invitation, Lafalone le visage +épanoui, Mulot la figure rechignée, et tous deux gagnèrent la porte, +Lafalone roulant sur lui-même et disant: + +--Décidément, l'on déjeune bien chez Son Eminence. + +Mulot, titubant comme un Silène, et balbutiant, les mains levées au +ciel: + +--Un cardinal qui ne croit pas en Dieu, abomination de la désolation! + +Quant à Bois-Robert, heureux d'annoncer une bonne nouvelle à sa +protégée, il s'était déjà élancé hors du cabinet de Son Eminence. + +Le cardinal resta un instant seul; mais si court que fût cet instant, il +lui suffit pour rendre à son visage anguleux, à son front pâle et à son +oeil pensif leur sévère physionomie. + +--La feuille existe, murmura-t-il; Sully connaît celui qui la tient. Oh! +moi aussi, je le connaîtrai. + +Et comme Bois-Robert rentrait tenant la demoiselle de Gournay par la +main, le sourire, hôte inusité de cette sombre physionomie, reparut +momentanément sur ses lèvres. + + + + +CHAPITRE XIII. + +LA DEMOISELLE DE GOURNAY. + + +La demoiselle de Gournay était, comme nous l'avons dit, une vieille +fille, née vers le milieu du seizième siècle; elle était de Picardie et +était de bonne maison. + +A l'âge de 19 ans, elle avait lu les _Essais_ de Montaigne, et en étant +restée émerveillée, elle avait désiré connaître l'auteur. + +Justement, sur ces entrefaites, Montaigne était venu à Paris; aussitôt +elle s'enquit de son adresse, l'envoya saluer et lui déclarer l'estime +qu'elle faisait de sa personne et de son livre. + +Montaigne vint la voir le lendemain, et la trouvant si jeune et si +enthousiaste, lui offrit l'_affection et l'alliance de père à fille_, ce +qu'elle reçut avec reconnaissance. + +A partir de ce jour, elle ajouta au-dessous de sa signature: _Fille +d'alliance de Montaigne_. + +Elle faisait des vers pas trop mauvais, comme on l'a vu; mais ces vers +la nourrissaient mal, et elle était dans un état voisin de la misère, +lorsque Bois-Robert, que l'on nommait le _solliciteur des Muses +affligées_, sut sa détresse et résolut de la présenter au cardinal de +Richelieu. + +Bois-Robert connaissait si bien sa puissance sur le cardinal, qu'il +disait: + +--Je ne demande pas plus que d'être aussi bien dans l'autre monde avec +monseigneur Jésus-Christ que je suis dans celui-ci avec monseigneur le +cardinal. + +Bois-Robert n'hésita point à conduire sa protégée place Royale, et, par +un hasard étrange, il lui donnait rendez-vous, dans le salon d'attente +de Son Eminence, le jour même et à l'heure même où le cardinal comptait +lui dire de la lui amener. + +La pauvre vieille fille se trouvait donc là à point nommé, et semblait, +en habile solliciteuse, avoir prévenu les désirs du cardinal. + +Ce fut, nous l'avons dit, avec un visage souriant qu'il la reçut, et +comme il connaissait son Paris littéraire sur le bout du doigt, il la +salua avec un compliment tiré tout entier de vieux mots extraordinaires +de son livre de _L'Ombre_. + +Mais elle alors, sans se déconcerter. + +--Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle; mais riez, riez, grand +génie! ne faut-il pas que le monde entier contribue à votre +divertissement! + +Le cardinal, étonné de cette présence d'esprit et touché de cette +humilité, lui fit ses excuses. + +Puis, se retournant vers Bois-Robert: + +--Voyons, le Bois, dit-il, que veux-tu que nous fassions pour Mlle de +Gournay? + +--Ce n'est pas à moi de mettre des bornes à la générosité de Votre +Eminence, dit Bois-Robert en s'inclinant. + +--Eh bien, reprit le cardinal, je lui donne deux cents écus de pension. + +C'était beaucoup pour cette époque-là, et surtout pour une pauvre +vieille fille. Deux cents écus faisaient douze cents livres, et douze +cents livres de cette époque en faisaient quatre à cinq mille de la +nôtre. + +Aussi la demoiselle de Gournay commença-t-elle un geste et une phrase de +remercîment; mais Bois-Robert, qui n'était pas content et qui ne tenait +pas le cardinal quitte pour si peu, l'arrêta au milieu de son geste et +au premier mot de sa phrase. + +--Monseigneur a dit deux cents écus? dit le Bois. + +--Oui, fit le cardinal. + +--Bon pour elle, monseigneur, et elle vous en remercie; mais Mlle de +Gournay a des domestiques. + +--Ah! elle a des domestiques! fit le cardinal. + +--Oui, une fille de noblesse ne peut se servir elle-même, monseigneur +comprendra cela. + +--Je le comprends; et quels domestiques a Mlle de Gournay? demanda le +cardinal, décidé d'avance, pour se l'acquérir, à faire en faveur de la +solliciteuse tout ce que lui demanderait Bois-Robert. + +--Elle a Mlle Jamyn, répondit Bois-Robert. + +--Oh! monsieur Bois-Robert, murmura la vieille fille, trouvant que +Bois-Robert prenait bien des libertés sur le terrain de la bienveillance +du cardinal. + +--Laissez-moi faire, laissez-moi faire, dit Bois-Robert: je connais Son +Eminence. + +--Et qu'est-ce que c'est que Mlle Jamyn? demanda le cardinal. + +--La bâtarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard. + +--Je donne cinquante livres par an pour la bâtarde d'Amadis Jamyn, page +de Ronsard, répondit le cardinal. + +La vieille fit un mouvement pour se lever, mais Bois-Robert la fit +rasseoir. + +--Bon pour Mlle Jamyn, dit le solliciteur obstiné, et Mlle de Gournay +vous remercie en son nom; mais elle a encore ma mie Piaillon. + +--Qu'est-ce que ma mie Piaillon? demanda le cardinal, tandis que la +pauvre Mlle de Gournay faisait à Bois-Robert des gestes désespérés +auxquels celui-ci ne paraissait point accorder la moindre attention. + +--Ma mie Piaillon? Votre Eminence ne connaît pas ma mie Piaillon? + +--Non, le Bois, je l'avoue. + +--C'est la chatte de Mlle de Gournay. + +--Monseigneur, s'écria la vieille fille, excusez, je vous en supplie. + +Le cardinal fit un signe de la main pour la rassurer. + +--Je donne vingt livres de pension à ma mie Piaillon, à la condition +qu'elle aura des tripes. + +--Oui, elle en aura, et même des tripes à la mode de Caen, si Votre +Eminence l'exige, et Mlle de Gournay vous remercie au nom de ma mie +Piaillon, monseigneur, mais... + +--Comment, le Bois? dit le cardinal ne pouvant s'empêcher de rire, il y +a un mais? + +--Oui, monseigneur; _mais_ ma mie Piaillon vient de chatonner. + +--Oh! fit la demoiselle de Gournay confuse et joignant les mains. + +--Combien de chatons? demanda le cardinal. + +--Cinq! + +--Ouais! fit le cardinal, ma mie Piaillon est bien féconde; n'importe, +le Bois, j'ajoute une pistole pour chaque chaton. + +Et maintenant, mademoiselle de Gournay, dit Bois-Robert enchanté, je +vous permets de remercier Son Eminence. + +--Pas encore, pas encore, dit le cardinal, et ce n'est point à Mlle de +Gournay de me remercier maintenant, tandis que ce sera probablement à +moi, au contraire, de la remercier tout à l'heure. + +--Bah! fit Bois-Robert étonné. + +--Laisse-nous seuls, le Bois, j'ai une grâce à demander à mademoiselle. + +Bois-Robert jeta un regard ébahi sur le cardinal, puis sur Mlle de +Gournay. + +--Oui, je vois bien ce qui se passe dans votre esprit, maître drôle, dit +le cardinal; mais si j'entends le moindre propos sur l'honneur de Mlle +de Gournay venant de vous, vous aurez affaire à moi. Attendez +mademoiselle dans le salon. + +Bois-Robert salua et sortit; il ne comprenait absolument rien à ce qui +se passait. + +Le cardinal s'assura que la porte était bien refermée, et s'approchant +de Mlle de Gournay non moins étonnée que Bois-Robert: + +--Oui, mademoiselle, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander. + +--Laquelle, monseigneur? fit la pauvre vieille fille. + +--C'est de reporter vos souvenirs en arrière; cela vous sera facile; +vous devez avoir bonne mémoire, n'est-ce pas? + +--Excellente, monseigneur, si ce n'est pas trop loin. + +--Le renseignement que j'ai à vous demander concerne un fait ou plutôt +deux faits qui se sont passés du 9 au 11 mai 1610. + +Mlle de Gournay fit un soubresaut à cette date, et regarda le cardinal +d'un oeil qui trahissait l'inquiétude. + +--Du 9 au 11 mai, répéta-t-elle, du 9 au 11 mai 1610, c'est-à-dire +l'année même où fut assassiné notre pauvre cher roi Henri IV, le +bien-aimé. + +--Justement, mademoiselle, et le renseignement que j'ai à vous demander +est relatif à sa mort. + +Mlle de Gournay ne répondit rien, mais son inquiétude parut redoubler. + +--Ne vous inquiétez point, mademoiselle, dit Richelieu, l'espèce +d'enquête que je vous fais subir ne vous concerne aucunement. Et, bien +loin de vous en vouloir, sachez, pour n'en avoir de reconnaissance qu'à +vous même, que c'est à votre fidélité aux bons principes, à cette +époque, bien plus qu'à la sollicitation de Bois-Robert, que vous devez +la faveur, bien au-dessous de votre mérite, que je viens de vous +accorder. + +--Excusez-moi, monseigneur, dit la pauvre fille toute troublée, mais je +n'y comprends rien. + +--Deux mots suffiront pour vous mettre au courant: vous avez connu une +femme nommée Jeanne le Voyer, dame de Coëtman? + +Cette fois, Mlle de Gournay tressaillit et pâlit visiblement. + +--Oui, dit-elle, elle est du même pays que moi, mais d'une trentaine +d'années plus jeune, si toutefois elle vit encore. + +--Elle vous remit, le 9 ou le 10 mai, elle ne se rappelait plus +elle-même le jour précis, une lettre adressée à M. de Sully, mais pour +être communiquée au roi Henri IV? + +--Le 10 mai, oui, monseigneur. + +--Vous savez ce que contenait cette lettre? + +--C'était un avis au roi qu'il devait être assassiné. + +--La lettre nommait les auteurs du complot? + +--Oui, monseigneur, dit la demoiselle de Gournay toute tremblante. + +--Vous vous rappelez les personnes dénoncées par la dame de Coëtman? + +--Je me les rappelle. + +--Voulez-vous me dire leurs noms? + +--C'est bien grave, ce que vous me demandez là, monseigneur! + +--Vous avez raison; je vais vous les nommer; vous vous contenterez de +répondre oui ou non par un signe de tête. Les personnes dénoncées par +Mme de Coëtman étaient: la reine-mère, Marie de Médicis, le maréchal +d'Ancre et le duc d'Epernon? + +La demoiselle de Gournay, plus morte que vive, fit de la tête un signe +affirmatif. + +--Cette lettre, continua le cardinal, vous la remîtes à M. de Sully, qui +eut l'immense tort de ne pas la montrer au roi et vous la rendit, se +contentant de lui en parler. + +--Tout cela est parfaitement exact, monseigneur, dit Mlle de Gournay. + +--Cette lettre, vous l'avez gardée? + +--Oui, monseigneur; car deux personnes seulement avaient le droit de me +la réclamer; le duc de Sully, auquel elle était adressée, et la dame de +Coëtman qui l'avait écrite. + +--Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Sully? + +--Non, monseigneur. + +--Ni de la dame de Coëtman? + +--J'ai appris qu'elle avait été arrêtée le 13; je ne l'ai pas revue +depuis, et ne sais si elle est morte ou vivante. + +--Donc vous avez cette lettre? + +--Oui, monseigneur. + +--Eh bien, la grâce que j'ai à vous demander, ma chère demoiselle, c'est +de me la remettre. + +--Impossible, monseigneur, dit Mlle de Gournay avec une fermeté dont un +instant auparavant on l'eût crue incapable. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, comme j'avais l'honneur de le dire, il n'y a qu'un instant, +à Votre Eminence, deux personnes seulement ont le droit de me réclamer +cette lettre; la dame de Coëtman, qui a été accusée de complicité dans +cette sombre et douloureuse affaire et à qui elle peut servir de +justification, et M. le duc de Sully. + +--La dame de Coëtman n'a pas besoin, à l'heure qu'il est, de +justification, attendu qu'elle est morte cette nuit, entre une heure et +deux heures, au couvent des Filles repenties. + +--Dieu ait son âme! dit Mlle de Gournay en se signant, ce fut une +martyre. + +--Et quant au duc de Sully, continua le cardinal, s'étant si peu soucié +de la lettre depuis dix-huit ans, il est probable qu'il ne s'en soucie +pas davantage aujourd'hui. + +Mlle de Gournay secoua la tête. + +--Je ne puis rien faire qu'avec la permission de M. de Sully, dit-elle, +surtout la dame de Coëtman n'étant plus de ce monde. + +--Et cependant, dit Richelieu, si je mettais les grâces que je vous ai +accordées au prix de cette lettre. + +Mlle de Gournay se leva avec une dignité suprême. + +--Monseigneur, dit-elle, je suis fille de noblesse et, par conséquent +gentilfemme, comme vous êtes gentilhomme... Je mourrai de faim s'il le +faut, mais ne ferai point une chose que me reprocherait ma conscience. + +--Vous ne mourrez pas de faim, noble fille, et votre conscience ne vous +reprochera rien, dit le cardinal avec une visible satisfaction de voir +tant de loyauté dans une pauvre faiseuse de livres; j'ai promesse de M. +de Sully de vous donner cette permission, et vous allez aller vous-même +à l'hôtel de Sully avec mon capitaine des gardes, pour la lui demander. + +Puis, appelant à la fois Cavois et Bois-Robert, qui entrèrent chacun par +une porte: + +--Cavois, dit-il, vous allez conduire de ma part et dans mon carrosse +Mlle de Gournay chez M. le duc de Sully; vous ferez en sorte, en me +nommant, qu'elle soit introduite sans attendre; puis l'accompagnerez, en +carrosse toujours, jusque chez elle, et là elle vous remettra une lettre +que vous ne rendrez qu'à moi. + +Puis s'adressant à Bois-Robert: + +--Le Bois, ajouta-t-il, je double la pension de la demoiselle de +Gournay, de la bâtarde d'Amadis Jamyn, de ma mie Piaillon et des +chatons: est-ce bien cela, et n'ai-je oublié personne? + +--Non, monseigneur, dit Bois-Robert au comble de la joie. + +--Vous vous entendrez avec mon trésorier, afin que cette pension courre +du Ier janvier de l'année 1628. + +--Ah! monseigneur, s'écria Mlle de Gournay saisissant la main de +Richelieu pour la lui baiser. + +--C'est à moi de baiser la vôtre, mademoiselle, dit le cardinal. + +--Monseigneur, monseigneur, fit Mlle de Gournay essayant de retirer sa +main, à une vieille fille de mon âge! + +--Main loyale vaut bien jeune main, dit le cardinal. + +Et il baisa la main de Mlle de Gournay aussi respectueusement que si +elle n'eût eu que 25 ans. + +Mlle de Gournay sortit par une porte avec Cavois, et Bois-Robert par +l'autre. + + + + +CHAPITRE XIV. + +LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES. + + +Resté seul, le cardinal appela son secrétaire Charpentier et lui demanda +sa correspondance du jour. Elle contenait trois lettres importantes: + +Une de Beautru, l'ambassadeur, ou plutôt l'envoyé en Espagne, car jamais +Beautru ne fut ambassadeur en titre; sa position de demi-bouffon à la +cour, nous dirions d'homme d'esprit si nous ne craignions pas d'être +impertinent pour la haute diplomatie, ne permettant pas qu'on lui donnât +le titre d'ambassadeur. + +La seconde, de La Saladie, envoyé extraordinaire en Piémont, à Mantoue, +à Venise et à Rome. + +La troisième de Charnassé, envoyé de confiance en Allemagne et chargé +d'une mission secrète pour Gustave-Adolphe. + +Peut-être Beautru n'avait-il été choisi, par Mgr de Richelieu, que parce +qu'il était un des grands ennemis de M. d'Epernon; s'étant permis +quelques plaisanteries sur le duc, le duc le fit prendre par les Simon, +déjà mentionnés, on s'en souviendra, par Latil comme des donneurs +d'étrivières: encore mal remis de cet accident, et les reins endoloris, +il vint faire visite à la reine-mère, s'appuyant sur une canne. + +--Avez-vous donc la goutte, monsieur de Beautru, lui demanda la +reine-mère, que vous êtes obligé de vous appuyer sur un bâton? + +--Madame, répondit le prince de Guéménée, Beautru n'a pas la goutte, +mais il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril, pour montrer +l'instrument de son martyre. + +Etant en province, le juge d'une petite ville l'importunait si souvent +qu'il avait ordonné à son valet de ne plus le laisser entrer; le juge se +présente; malgré la défense, le valet l'annonce. + +--Ne t'ai-je pas ordonné, drôle, de trouver un prétexte pour me +débarrasser de lui? + +--Par ma foi oui, vous m'avez dit cela, mais je ne sais que lui dire. + +--Dis-lui que je suis au lit, pardieu! + +Le valet sort et rentre. + +--Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé. + +--Dis-lui que je suis malade, alors. + +Le valet sort et rentre: + +--Monsieur, il dit qu'il vous enseignera une recette. + +--Dis-lui que je suis à l'extrémité. + +Le valet sort et rentre. + +--Monsieur, il dit qu'il veut vous faire ses adieux. + +--Dis-lui que je suis mort. + +Le valet sort et rentre. + +--Monsieur, il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite. + +--Alors, fais-le entrer, dit Beautru avec un soupir; je n'aurais jamais +cru trouver un homme plus entêté que moi. + +Une des choses qui le recommandaient au cardinal, c'était d'abord son +honnêteté. Le cardinal disait de lui: «J'aime mieux la conscience de +Beautru, qu'on appelle un bouffon, que celle de deux cardinaux de +Bérulle.» Ce qui le recommandait encore au cardinal c'était son +souverain mépris pour Rome, qu'il appelait une chemise apostolique; le +cardinal lui communiqua un jour une promotion de dix cardinaux nommés +par Urbain XIII, et dont le dernier s'appelait _Fachinetti_. + +--Je n'en vois que neuf, dit Beautru. + +--Bon! et Fachinetti, dit le cardinal? + +--Excusez-moi, monseigneur, répondit Beautru, je croyais que c'était le +titre des neuf autres. + +Beautru écrivait que l'Espagne n'avait point paru prendre sa mission au +sérieux. Le comte-duc Olivarès l'avait conduit voir le poulailler du roi +qui était bien tenu, et lui avait dit qu'il ne doutait point que, dès +que S. M. Philippe IV saurait son arrivée, il ne lui envoyât _della +gallos_, ce qui en espagnol faisait un jeu de mots médiocrement poli +pour la France. Il ajoutait qu'il invitait le cardinal à ne voir dans +toutes les propositions que ferait l'Espagne, qu'un moyen de gagner du +temps, le cabinet de Madrid étant lié par un traité avec +Charles-Emmanuel pour l'aider à prendre le Montferrat, quitte à le +partager avec lui quand il serait pris. Il recommandait surtout à son +Eminence de se défier de plus en plus de Fargis qui appartenait de corps +et d'âme--Beautru mettait l'âme en doute,--mais tout au moins de corps, +à la reine mère, et qui ne faisait rien que sur les notes de sa femme, +lesquelles n'étaient rien autre chose que les instructions de Marie de +Médicis et d'Anne d'Autriche. + +Richelieu, après avoir lu la dépêche de Beautru, fit un imperceptible +mouvement d'épaule et murmura: + +--J'aimerais mieux la paix, mais je suis prêt à la guerre. + +La dépêche de La Saladie était plus explicite encore. + +Le duc Charles-Emmanuel, auquel Richelieu faisait offrir, s'il voulait +renoncer à ses prétentions sur le Montferrat et sur Mantoue, la ville de +Trin, avec douze mille écus de rente en terres souveraines, avait refusé +et avait tout simplement répondu qu'il aimait autant Cazal que Trin, et +que Cazal serait pris avant que les troupes du roi fussent à Lyon. + +A l'arrivée de La Saladie à Mantoue, le nouveau duc qui commençait à +désespérer, avait repris courage, mais il ajoutait qu'il fallait +renoncer au premier plan, qui était de faire débarquer le duc de Guise +avec 7,000 hommes à Gênes, les Espagnols gardant tous les passages de +Gênes dans le Montferrat. Le roi devait donc se contenter de forcer le +pas de Suze, position bien défendue, mais non imprenable. + +Après avoir vu le duc de Savoie et le duc de Mantoue, La Saladie +annonçait qu'il partait pour Venise. + +Richelieu prit son cahier de notes et écrivit: + +«Rappeler le chevalier Marini, notre ambassadeur à Turin en lui +ordonnant d'annoncer à Charles-Emmanuel que le roi le regarde comme un +ennemi éclairé.» + +Charnassé, dans l'intelligence duquel le cardinal avait d'ailleurs la +plus grande confiance, était parti longtemps avant les deux autres, +devant passer avant d'arriver en Suède, par Constantinople et la Russie. +M. de Charnassé, sous le poids d'une grande douleur, venant de perdre +une femme qu'il adorait, avait sollicité du cardinal, cette mission, qui +l'éloignait de Paris. Il avait traversé Constantinople, la Russie, et +était arrivé près de Gustave. + +La lettre du baron n'était qu'un long panégyrique du roi de Suède, qu'il +présentait à Richelieu comme le seul homme capable d'arrêter le progrès +des armes impériales en Allemagne, si les protestants voulaient signer +une ligue avec lui. + +Richelieu réfléchit un instant, puis comme s'il rompait avec un dernier +scrupule: + +--Bon, fit-il, le pape dira ce qu'il voudra: au bout du compte, je suis +cardinal, et il ne peut me décardinaliser; mais la gloire et la grandeur +de la France avant tout! + +Et tirant un papier à lui, il écrivit: + +--Exhorter le roi Gustave dès qu'il en aura fini avec les Russes à +passer en Allemagne au secours de ceux de sa religion, dont Ferdinand +méditait la perte. + +«Promettre au roi Gustave que Richelieu lui fournira une grosse somme +d'argent, s'il seconde sa politique, et laisser espérer que le roi de +France attaquera en même temps la Lorraine pour faire une diversion.» + +Le cardinal, comme on le voit, n'oubliait pas la lettre en chiffres que, +huit jours auparavant, Rossignol avait déchiffrée. + +Enfin le cardinal ajoutait: + +«Si l'entreprise du roi de Suède commence bien et promet un bon succès, +le roi de France ne gardera plus aucun ménagement à l'endroit de la +maison d'Autriche.» + +«La lettre pour le chevalier Marini et la dépêche pour Charnassé +partiront le jour même. + +Le cardinal en était là de son travail diplomatique, lorsque Cavois +rentra, lui rapportant la lettre de Mme de Coëtman, dont M. de Sully +avait donné décharge à Mlle de Gournay. + +Elle était conçue en ces termes: + + «Au roi Henri IV, Majesté très-aimée! + + «Prière instante au nom de la France, au nom de son intérêt, au nom de + sa vie, de faire arrêter un homme nommé François Ravaillac, connu + partout sous le nom de _Tueur du Roi_, qui m'a avoué à moi-même son + dessein horrible, et que l'on dit, j'ose à peine le répéter, poussé à + ce parricide par la reine, par le maréchal d'Ancre et par le duc + d'Epernon. + + «Trois lettres étant écrites par moi, la très humble servante de Sa + Majesté, à la reine et étant restées sans réponse, je m'adresse au roi + et prie M. le duc de Sully, que je crois le meilleur ami de Sa + Majesté, et même je l'adjure au besoin de mettre cette lettre sous les + yeux du roi dont je suis la très-humble sujette et servante, + + «JEANNE LEVOYER, dame de COETMAN.» + +Richelieu fit un signe de satisfaction, indiquant que la lettre était +bien telle qu'il la désirait; et ouvrant le tiroir secret dans lequel +était le fil correspondant à la chambre de sa nièce, après avoir hésité +s'il n'appellerait point celle-ci, il referma le tiroir, s'apercevant +que Cavois se tenait debout devant lui et paraissait avoir encore +quelque chose à lui dire. + +--Eh bien, Cavois, que veux-tu encore, importun? lui demanda-t-il de ce +ton auquel ses familiers ne se trompaient point, et qu'il prenait +lorsqu'il était de belle humeur. + +--Eminence, c'est M. de Souscarrières qui vous fait tenir son premier +rapport. + +--Ah! c'est vrai! va prendre le premier rapport de M. de Souscarrières +et apporte-le moi. + +Cavois sortit. + +Le cardinal, comme si l'annonce de Cavois lui eût rappelé un souvenir +oublié, se leva, alla à la porte de communication donnant chez Marion +Delorme, l'ouvrit et ramassa le billet qui gisait sur le plancher. + +Il contenait le renseignement suivant: + + «Venu une seule fois, depuis huit jours, chez Mme de la Montagne: on le + croit amoureux d'une demoiselle de la reine, nommée Isabelle de + Lautrec.» + +--Ah! ah! fit le duc, la fille du baron François de Lautrec, qui est +près du duc de Rethellois, à Mantoue! + +Et il écrivit en note: + +«Donner ordre au baron de Lautrec de rappeler sa fille près de lui.» + +Puis se parlant à lui-même: + +--Comme mon intention est d'envoyer le comte de Moret faire la guerre en +Italie, murmura-t-il, il ira de grand coeur, ne fût-ce que pour se +rapprocher de sa bien-aimée. + +Comme il achevait de prendre cette note, Cavois entra et lui remit un +papier sous enveloppe aux armes de Bellegarde. + +Le cardinal déchira l'enveloppe, déplia le papier et lut: + + _Rapport du sieur Michel, dit Souscarrières, à Son Eminence le cardinal + de Richelieu._ + + «Hier, 13 décembre, premier jour de l'exercice du sieur Michel, dit + Souscarrières: + + «M. Mirabel, ambassadeur d'Espagne, a pris une chaise rue Saint-Sulpice, + et s'est fait conduire chez le joaillier Lopez, où il était rendu à onze + heures du matin. + + «Vers la même heure, Mme de Fargis prenait une chaise à la rue des + Poulies et se faisait, de son côté, conduire chez Lopez. + + «Un des porteurs a vu l'ambassadeur d'Espagne causer avec la dame de la + reine et lui remettre un billet. + + «A midi, M. le cardinal de Bérulle a pris une chaise, quai des Galeries + du Louvre, et s'est fait conduire chez M. le duc de Bellegarde et chez + le maréchal de Bassompierre. Par mes relations dans la maison de M. de + Bellegarde, dont on s'obstine à me croire le fils, j'ai su qu'il était + question d'un conseil secret aux Tuileries, à l'endroit de la guerre du + Piémont. A ce conseil seront convoqués M. de Guise et M. de Marillac. M. + le cardinal sera averti du jour.» + +--Ah! ah! fit le cardinal, je me doutais bien que ce drôle-là ne me +serait pas inutile. + + «Mme Bellier, femme de chambre de la reine, a pris vers deux heures une + chaise et s'est fait conduire chez Michel Dauze, apothicaire de la + reine, lequel a pris une chaise à son tour, la nuit venue, et s'est fait + conduire au Louvre. + +--Bon, murmura Richelieu, la reine régnante voudrait-elle avoir son +Vauthier comme la reine-mère? nous la surveillerons. + +Puis, sur son cahier de notes il écrivit: + +«Acheter Mme Bellier, femme de chambre de la reine, et Patrocle, écuyer +de la petite écurie, son amant.» + + «Hier, vers huit heures du soir, S. M. la reine-mère a pris une chaise + et s'est fait conduire chez la présidente de Verdun, où se faisait + conduire, de son côté, un astrologue nommé _le Censuré_. L'entretien a + duré une heure; le Censuré est sorti regardant à la lueur de la lanterne + de la chaise une très belle bague de diamant, cadeau qui, selon toute + probabilité, lui venait de S. M. la reine-mère. On ignore le sujet de la + conversation. + + «Hier soir, M. le comte de Moret a pris une chaise rue Sainte-Avoie et + s'est fait conduire à l'hôtel Longueville, où il y avait grande réunion, + et où se sont fait conduire, également en chaise, M. d'Orléans, le duc + de Montmorency, Mme de Fargis... + + «En sortant, Mme de Fargis a, dans le vestibule, échangé quelques mots + avec M. le comte de Moret. On n'a entendu que ceux qui ont paru + satisfaire également M. le comte de Moret et Mme de Fargis, car Mme de + Fargis s'est éloignée en riant et M. le comte de Moret en chantant. + +--Tout cela est excellent, murmura le cardinal, continuons. + + «Hier, entre onze heures et minuit, M. le cardinal de Richelieu, déguisé + en capucin... + +--Ah! ah! fit le cardinal en s'interrompant. + +Puis il reprit avec une curiosité croissante: + + Déguisé en capucin, a pris une chaise rue Royale, et s'est fait + conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_. + +--Hum! fit le cardinal. + + «A l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, où il est resté jusqu'à une heure + et demie dans la chambre d'Etienne Latil; à une heure et demie, Son + Eminence est descendue et a donné l'ordre de la conduire rue des Postes, + au couvent des filles repenties.» + +--Diable! diable!» + +Puis, la curiosité le poussant: + + «Là il s'est fait ouvrir les portes par la soeur tourière, a fait lever + la supérieure, s'est fait conduire par elle à la loge de la dame de + Coëtman; après un quart d'heure de conversation à travers la lucarne + grillée de cette loge, il a appelé ses deux porteurs et leur a ordonné + de pratiquer dans la muraille une ouverture par laquelle la dame de + Coëtman pût passer; une demi-heure après, l'ordre de Son Eminence était + exécuté.» + +Le cardinal s'arrêta un instant comme pour réfléchir, et continua: + + «Comme à sa sortie de la loge, la dame de Coëtman était à peu près nue, + Mgr le cardinal l'enveloppa dans sa robe, et restant nu tête et en habit + noir, la fit déposer dans la chambre de la supérieure, près d'un grand + feu, où la dame de Coëtman se réchauffa et reprit des forces. A trois + heures, monseigneur envoya chercher une seconde chaise pour la dame de + Coëtman, et la conduisit chez le baigneur Nollet, en face le pont + Notre-Dame, où il donna quelques ordres, continuant seul son chemin. + +--Allons! allons! murmura le cardinal, le drôle est habile, tant mieux, +tant mieux; continuons: + + «A cinq heures moins un quart, Son Eminence est rentrée chez elle, place + Royale, et à cinq heures et quelques minutes, ayant changé de costume, + elle est remontée en chaise avec son costume ordinaire, et s'est fait + conduire à l'hôtel Sully, où elle est restée une demi-heure à peu près; + vers six heures un quart, elle rentrait place Royale. + + «Dix minutes après sa rentrée, Mme de Combalet prenait une chaise à son + tour, se faisait conduire chez le baigneur Nollet, et après y être + restée une heure à peu près, ramenait, vers les huit heures du matin, + chez elle, la dame de Coëtman habillée en carmélite. + + «Tel est le rapport que le sieur Michel, dit Souscarrières, a l'honneur + de soumettre à Son Eminence, lui affirmant l'exactitude des faits qui y + sont consignés. + + «Et a signé: «MICHEL, dit SOUSCARRIÈRES.» + +--Ah! pardieu, s'écria le cardinal, voilà par ma foi, un adroit coquin. +Cavois! Cavois! + +Le capitaine des gardes entra: + +--Monseigneur? + +--L'homme qui a apporté ce papier est-il encore là? demanda le cardinal. + +--Monseigneur, répondit Cavois, si je ne me trompe, c'est M. +Souscarrières lui-même. + +--Fais-le entrer, mon cher Cavois, fais-le entrer. + +Comme si le seigneur de Souscarrières n'eût attendu que cette +autorisation, il parut sur le seuil de la porte du cabinet, vêtu d'un +costume sombre, mais élégant néanmoins; il fit une profonde révérence au +cardinal. + +--Venez ici, monsieur Michel, lui dit Son Eminence. + +--Me voici, monseigneur, dit Souscarrières. + +--Je ne m'étais pas trompé en vous donnant ma confiance, vous êtes un +homme habile. + +--Si monseigneur est content de moi, je serai en même temps un homme +heureux. + +--Très-content; seulement, je n'aime pas les énigmes, n'ayant pas le +temps de les deviner. Comment se fait-il que tous les détails qui me +sont personnels soient venus aussi exactement à votre connaissance? + +--Monseigneur, répondit Souscarrières avec un sourire dans lequel on +pouvait voir briller le contentement de lui-même, je me suis douté que +Votre Eminence voudrait tâter en personne du nouveau mode de locomotion +qu'il venait d'autoriser. + +--Eh bien? + +--Eh bien, monseigneur, je me suis embusqué rue Royale, et j'ai reconnu +Son Eminence. + +--Après? + +--Après, monseigneur; le plus grand des porteurs, celui qui a frappé à +la porte du couvent, qui a porté la dame de Coëtman près du feu, qui a +été chercher la chaise à porteurs fermée à clef, c'était moi. + +--Ah! ma foi, fit le cardinal, vous m'en direz tant! + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + +TROISIÈME VOLUME. + +CHAPITRE Ier. + +LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII. + + +Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre récit, que nos +lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance +avec le roi Louis XIII, qu'ils ont entrevu à peine pendant cette nuit +où, poussé par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la +chambre de la reine, il n'y entra que pour s'assurer que l'on n'y tenait +point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait +le lendemain et se faisait saigner le surlendemain. + +Il s'était purgé, il s'était fait saigner, et n'en était ni plus gai ni +plus rouge; mais tout au contraire, sa mélancolie n'avait fait +qu'augmenter. + +Cette mélancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le +roi dès l'âge de quatorze à quinze ans, le conduisait à essayer les uns +après les autres toutes sortes de divertissements qui ne le +divertissaient pas. Joignez à cela qu'il était presque le seul à la +cour, avec son fou l'Angély, qui fût vêtu de noir, ce qui ajoutait +encore à son air lugubre. + +Rien n'était donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, à +l'exception de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, qui du +reste, avaient toujours le soin de prévenir le roi lorsqu'elles +désiraient lui rendre visite, il n'entrait jamais aucune femme. + +Souvent, lorsque l'on avait audience de lui, en arrivant à l'heure +désignée, on était reçu ou par Beringhen, qu'en sa qualité de premier +valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de Tréville, ou +par M. de Guitaut; l'un ou l'autre de ces messieurs vous introduisait +dans le salon où l'on cherchait inutilement des yeux le roi; le roi +était dans une embrasure de fenêtre avec quelqu'un de son intimité, à +qui il avait fait l'honneur de dire: Monsieur un tel, venez avec moi et +ennuyons-nous. Et sur ce point, on était toujours sûr qu'il se tenait +religieusement parole à lui et aux autres. + +Plus d'une fois la reine, dans le but d'avoir prise sur ce morne +personnage, et trop sûre de ne pouvoir y parvenir par elle-même, avait, +sur le conseil de la reine-mère, admis dans son intimité ou attaché à sa +maison quelque belle créature de la fidélité de laquelle elle était +certaine, espérant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux +yeux, mais toujours inutilement. + +Ce roi, que de Luynes, après quatre ans de mariage, avait été obligé de +porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des +favorites. _La buggera a passato i monti_, disaient les Italiens. + +La belle Mme de Chevreuse, elle que l'on pouvait appeler +l'_Irrésistible_, y avait essayé, et malgré la triple séduction de sa +jeunesse, de sa beauté et de son esprit, elle y avait échoué. + +--Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatientée de cette invincible +froideur, vous n'avez donc pas de maîtresse. + +--Si fait, madame, j'en ai, lui répondit le roi. + +--Comment donc les aimez-vous, alors? + +--De la ceinture en haut, répondit le roi. + +--Bon, fit Mme de Chevreuse, la première fois que je viendrai au Louvre, +je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des +cuisses. + +C'était un espoir pareil qui avait fait appeler à la cour la belle et +chaste enfant que nous avons déjà présentée à nos lecteurs sous le nom +d'Isabelle de Lautrec. On savait son dévouement acharné à la reine qui +l'avait fait élever, quoique son père fût attaché, lui, au duc de +Rethellois. Et en effet, elle était si belle, que Louis XIII s'en était +d'abord fort occupé; il avait causé avec elle, et son esprit l'avait +charmé. Elle, de son côté, tout à fait ignorante des desseins que l'on +avait sur elle, avait répondu au roi avec modestie et respect. Mais il +avait, six mois avant l'époque où nous sommes arrivés, recruté un +nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s'était plus +occupé d'Isabelle, mais encore il avait presque entièrement cessé +d'aller chez la reine. + +Et en effet les favoris se succédaient près du roi avec une rapidité qui +n'avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf, +tenait momentanément la corde. + +Il y avait d'abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parlé. + +Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet; puis son porteur +d'arbalète d'Esplan, qu'il fit marquis de Grimaud. + +Puis Chalais, auquel il laissa couper la tête. + +Puis Baradas, le favori du moment. + +Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrâce de +Baradas, disgrâce que l'on pouvait toujours prévoir quant on connaissait +la fragilité de cet étrange sentiment qui, chez le roi Louis XIII, +tenait un inqualifiable milieu entre l'amitié et l'amour. + +En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers; +c'étaient: M. de Tréville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous +nous sommes assez occupés dans quelques-uns de nos livres, pour que nous +nous contentions de le nommer ici; le comte de Nogent Beautru, frère de +celui que le cardinal venait d'envoyer en Espagne, qui, la première fois +qu'il avait été présenté à la cour, avait eu la chance, pour lui faire +passer un endroit des Tuileries où il y avait de l'eau, de porter le roi +sur ses épaules, comme saint-Christophe avait porté Jésus-Christ, et qui +avait le rare privilége, non-seulement comme son fou l'Angély, de tout +lui dire, mais encore de dérider ce front funèbre, par ses +plaisanteries. + +Bassompierre, fait maréchal en 1622, bien plus par les souvenirs +d'alcôve de Marie de Médicis que par ses propres souvenirs de bataille; +homme, du reste, d'un esprit assez charmant, et d'un manque de coeur +assez complet, pour résumer en lui toute cette époque qui s'étend de la +première partie du seizième siècle à la première partie du dix-septième; +Lublet des Noyers, son secrétaire, ou plutôt son valet, La Vieuville, le +surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout +dévoué à lui et à la reine Anne d'Autriche, qui, à toutes les offres que +lui fit le cardinal pour se l'attacher, ne fit jamais d'autres réponses +que: «Impossible, Votre Eminence, je suis au roi et l'Evangile défend de +servir deux maîtres» et enfin, le maréchal de Marillac, frère du garde +des sceaux, qui devait, lui aussi, être une des taches sanglantes du +règne de Louis XIII, ou plutôt du ministère du cardinal de Richelieu. + +Ceci posé comme explication préliminaire, il arriva que, le lendemain du +jour où Souscarrières avait fait au cardinal un rapport si véridique et +si circonstancié des événements de la nuit précédente, le roi, après +avoir déjeuné avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et +ordonné que l'on prévînt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de +prendre l'un son luth, l'autre sa viole, pour le distraire pendant la +grande occupation à laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de +Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui étaient venus +lui faire leur cour. + +--Messieurs, allons larder! fit-il. + +--Allons larder, messieurs, dit l'Angély en nasillant, voyez comme cela +s'accorde bien: majesté et larder! + +Et, sur cette plaisanterie assez médiocre et que nous ne rappellerions +pas si elle n'était historique, il enfonça son chapeau sur son oreille +et celui de Nogent sur le milieu de sa tête. + +--Eh bien, drôle, que fais-tu? lui dit Nogent. + +--Je me couvre, et je vous couvre, dit l'Angély. + +--Devant le roi, y penses-tu? + +--Bah! pour des bouffons, c'est sans conséquence... + +--Sire, faites donc taire votre fou! s'écria Nogent furieux. + +--Bon! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l'on fait taire l'Angély? + +--On me paye pour tout dire, fit l'Angély; si je me taisais, je ferais +comme M. de La Vieuville, qu'on fait surintendant des finances pour +qu'il y ait des finances, et qui n'a pas de finances, je volerais mon +argent. + +--Mais Votre Majesté n'a pas entendu ce qu'il a dit. + +--Si fait, mais tu m'en dis bien d'autres à moi. + +--A vous, Sire? + +--Oui, tout à l'heure, quand, en jouant à la raquette, j'ai manqué le +volant. Ne m'as-tu pas dit: «En voilà un beau Louis le Juste!» Si je ne +te regardais pas un peu comme le confrère de l'Angély, crois-tu que je +te laisserais me dire de ces choses-là? Allons larder, messieurs, allons +larder! + +Ces deux mots: _Allons larder_, méritent une explication, sous peine de +ne pas être intelligibles pour nos lecteurs; cette explication, nous +allons la donner. + +Nous avons dit, à deux endroits différents déjà, que, pour combattre sa +mélancolie, le roi se livrait à toute sorte de divertissements qui ne le +divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des +jets d'eau avec des plumes; étant jeune homme il avait enluminé des +images, ce que ses courtisans avaient appelé faire de la peinture; il +avait fait ce que ses courtisans avaient appelé de la musique, +c'est-à-dire joué du tambour, exercice auquel, s'il faut en croire +Bassompierre, il réussissait très-bien. + +Il avait fait des cages et des châssis, avec M. des Noyers. Il s'était +fait confiturier et avait fait d'excellentes confitures; puis jardinier +et avait réussi à avoir en février des pois verts qu'il avait fait +vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achetés. +Enfin il s'était mis à faire la barbe, et un beau jour, dans l'ardeur +qu'il avait pour cet amusement, il avait réuni tous ses officiers, et +lui-même leur avait coupé la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa +parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en +commémoration d'une main auguste, on a appelé _une royale_, si bien que +le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre: + + Hélas! ma pauvre barbe, + Qui t'a donc faite ainsi? + C'est le grand roi Louis + Treizième de ce nom + Qui toute ébarba sa maison. + + Ça, monsieur de la Force, + Faut vous la faire aussi. + Hélas, Sire, merci, + Ne me la faites pas: + Me méconnaîtraient mes soldats. + + Laissons la barbe en pointe + Au cousin Richelieu, + Car par la vertudieu + Ce serait trop oser + Que de prétendre la raser. + +Or, le roi Louis XIII avait fini par se lasser de faire la barbe, comme +il finissait par se lasser de tout, et comme il était descendu quelques +jours auparavant dans sa cuisine, afin d'y introduire une mesure +économique dans laquelle la générale Coquet perdit sa soupe au lait et +M. de la Vrillière ses biscuits du matin; il avait vu son cuisinier et +ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-là des filets de +boeuf, ceux-là des lièvres, ceux-là des faisans; il avait trouvé cette +opération des plus récréatives. Il en résultait que, depuis un mois à +peu près, Sa Majesté avait adopté ce nouveau divertissement. + +Sa Majesté lardait et faisait larder avec elle ses courtisans. + +Je ne sais si l'art de la cuisine avait à gagner en passant par des +mains royales, mais l'état de l'ornementation y avait fait de grands +progrès. Les longes de veau et les filets de boeuf surtout qui +présentaient une plus grande surface, redescendaient à l'office avec les +dessins les plus variés. Le roi se bornait à larder en paysage, +c'est-à-dire qu'il dessinait des arbres, des maisons, de chasses, des +chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys; mais Nogent et les +autres ne se bornaient point à des figures héraldiques et variaient +leurs dessins de la façon la plus fantastique, ce qui leur valait +quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les +plus sévères et faisait exiler impitoyablement des tables royales les +morceaux ornementés par eux. + +Et maintenant que voici nos lecteurs suffisamment renseignés, reprenons +le cours de notre récit. + +Sur ces mots:--Messieurs, allons larder, les personnes que nous avons +nommées se hâtèrent donc de suivre le roi. + +Bassompierre profita du moment où l'on passait dans la salle à manger, +dans la pièce destinée au nouvel exercice adopté par le roi, dans +laquelle cinq ou six tables de marbre avaient chacune, soit sa longe de +veau, soit son filet de boeuf, son lièvre, soit son faisan, et où +l'écuyer Georges attendait au milieu d'assiettes pleines de lardons +taillés d'avance, et tenant en main des lardoires d'argent qu'il +remettait à ceux qui désiraient faire leur cour à Sa Majesté en +l'imitant, et surtout en se laissant vaincre par elle; Bassompierre, +disons-nous, profita de ce moment pour poser la main sur l'épaule du +surintendant des finances et lui dire assez bas pour y mettre de la +forme, assez haut pour être entendu: + +--Monsieur le surintendant, sans être trop curieux, pourrait-on vous +demander quand vous comptez me payer mon dernier quartier de colonel +général des Suisses, que j'ai acheté cent mille écus, et que j'ai payé +rubis sur l'ongle? + +Mais au lieu de lui répondre, M. de La Vieuville qui, comme Nogent, +donnait parfois dans la pasquinade, se mit à étendre et à rapprocher ses +bras en disant: + +--Je nage, je nage, je nage! + +--Par ma foi, dit Bassompierre, j'ai deviné bien des énigmes dans ma +vie, mais je ne sais pas le mot de celle-là. + +--Monsieur le maréchal, dit La Vieuville, quand on nage, c'est qu'on a +perdu pied, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Et quand on a perdu pied, c'est qu'on n'a plus de fond. + +--Après? + +--Eh bien, je n'ai plus de fond; je nage, je nage, je nage! + +En ce moment, M. le duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX et de Marie +Touchet, venait de se joindre au cortége avec le duc de Guise que nous +avons déjà vu dans la soirée de la princesse Marie, et à qui le duc +d'Orléans avait promis un corps, dans l'armée où il serait +lieutenant-général pour le roi dans l'expédition d'Italie, et tous deux +attendaient pour s'avancer que le roi les remarquât. Bassompierre, qui +ne trouvait rien à répondre à de Vieuville et qui n'aimait point à +rester court, s'accrocha bravement au duc d'Angoulême, nous disons +bravement, parce que le duc d'Angoulême était pour la réplique, comme on +disait alors, un des _meilleurs becs_ de l'époque. + +--Vous nagez, vous nagez, vous nagez, c'est très bien; les oies et les +canards nagent aussi; mais cela ne me regarde pas, moi. Ah! pardieu, si +je faisais de la fausse monnaie, comme M. d'Angoulême, cela ne +m'inquiéterait pas! + +Le duc d'Angoulême, qui probablement n'avait pas de riposte prête, fit +semblant de ne pas entendre; mais le roi Louis XIII avait entendu, et +comme il était très médisant de caractère: + +--Entendez-vous ce que dit M. Bassompierre, mon cousin? fit-il. + +--Non, Sire, je suis sourd de l'oreille droite, répondit le duc. + +--Comme César, dit Bassompierre. + +--Il vous demande si vous faites toujours de la fausse monnaie? + +--Pardon, Sire, reprit Bassompierre, je ne demande pas si M. d'Angoulême +continue à faire de la fausse monnaie, ce qui serait dubitatif; je dis +qu'il en fait, ce qui est affirmatif. + +Le duc d'Angoulême haussa les épaules. + +--Voilà vingt ans, dit-il, que l'on me harpigne avec cette fadaise. + +--Qu'y a-t-il de vrai, voyons, dites, mon cousin, demanda le roi. + +--Ah! mon Dieu, Sire, voilà la vérité pure: je loue, dans mon château de +Gros-Bois, une chambre à un alchimiste nommé Merlin, qui la prétend +merveilleusement située pour la recherche de la pierre philosophale. Il +m'en donne quatre mille écus par an, à la condition de ne pas lui +demander ce qu'il y fait et de lui laisser jouir du privilége qu'ont les +habitations de France, de ne point être visitées par la justice. Vous +comprenez bien, Sire, que louant une seule chambre plus qu'on ne +m'offrait pour tout le château, je n'irai point, par une indiscrétion +ridicule, perdre un si bon locataire. + +--Voyez, Bassompierre, comme vous êtes méchante langue, dit le roi; quoi +de plus honnête que l'industrie de notre cousin? + +--D'ailleurs, dit le duc d'Angoulême, qui ne se tenait point pour battu, +quand je ferais un peu de fausse monnaie, moi, fils du roi Charles IX, +roi de France; votre père, de glorieuse mémoire, fils d'Antoine de +Bourbon, qui n'était que roi de Navarre, volait bien. + +--Comment, mon père volait! s'écria Louis XIII. + +--Ah! dit Bassompierre, à telles enseignes qu'il m'a dit à moi un jour: +«Je suis bien heureux d'être roi, sans cela je serais pendu.» + +--Le roi votre père, Sire, continua le duc d'Angoulême, sauf le respect +que je dois à Votre Majesté, volait au jeu d'abord. + +--Au jeu! dit Louis XIII. Je vous ferai observer, mon cousin, que voler +au jeu n'est pas voler, c'est tricher. D'ailleurs, après la partie, il +rendait l'argent. + +--Pas toujours, dit Bassompierre. + +--Comment, pas toujours! fit le roi. + +--Non, sur ma parole, et votre auguste mère vous garantira le fait que +je vais vous citer. Un jour, ou plutôt un soir, que j'avais l'honneur de +jouer avec le roi, et qu'il y avait cinquante pistoles au jeu, il se +trouva des demi-pistoles parmi les pistoles. Sire, dis-je au roi, que je +savais sujet à caution, c'est Votre Majesté qui a voulu faire passer des +demi-pistoles pour des pistoles? Non, c'est vous, répliqua le roi. + +--Alors, continua Bassompierre, je pris tout, pistoles et demi-pistoles, +j'ouvris une fenêtre, et je les jetai aux laquais qui attendaient dans +la cour; puis je revins faire le jeu avec des pistoles entières. + +--Ah! ah! dit le roi, vous avez fait cela, Bassompierre? + +--Oui Sire, et votre auguste mère dit même à ce sujet: «Aujourd'hui, +Bassompierre fait le roi, et le roi fait Bassompierre.» + +--Foi de gentilhomme, c'était bien dit, s'écria Louis XIII; et qu'a +répondu mon père? + +--Sire, sans doute, ses malheurs conjugaux avec la reine Marguerite +l'avaient rendu injuste, car il a répondu très faussement à mon avis: +«Vous voudriez bien qu'il fût le roi, vous auriez un mari plus jeune!» + +--Et qui gagna la partie? demanda Louis XIII. + +--Le roi Henri IV, Sire; à telles enseignes qu'il empocha, dans la +préoccupation que lui avait sans doute donnée l'observation de la reine, +qu'il empocha, quoi qu'en dise Votre Majesté, l'enjeu entier, sans me +rendre même la différence qu'il y avait entre les pistoles et les +demi-pistoles. + +--Oh! dit le duc d'Angoulême, je lui ai vu voler mieux que cela. + +--A mon père? demanda Louis XIII. + +--Je lui ai vu voler un manteau, moi. + +--Un manteau! + +--Il est vrai qu'il n'était encore que roi de Navarre. + +--Bon, dit Louis XIII, racontez-nous cela, mon cousin. + +--Le roi Henri III venait de mourir assassiné à Saint-Cloud, dans cette +maison de M. de Gondy où la Saint-Barthélemy avait été résolue par lui, +n'étant encore que duc d'Anjou, et le jour anniversaire de celui où +cette résolution avait été prise; or, le roi de Navarre était là, +puisque ce fut entre ses bras que Henri III mourut, en lui léguant le +trône; et comme il lui fallait porter le deuil en velours violet, et +qu'il n'avait pas de quoi acheter un pourpoint et des chausses, il roula +le manteau du mort, qui était justement de la couleur et de l'étoffe +qu'il lui fallait pour son deuil, le mit sous son bras et se sauva, +croyant que nul n'avait fait attention à lui; mais Sa Majesté avait pour +excuse, si les rois ont besoin d'excuse pour voler, qu'elle était si +pauvre que, sans le hasard de ce manteau, elle n'eût point su porter le +deuil. + +--Plaignez-vous donc, maintenant, mon cousin, que vous ne pouvez pas +payer vos domestiques, dit le roi, quand le roi n'avait pas même une +chambre qu'il pût louer quatre mille écus par an à un alchimiste. + +--Excusez-moi, Sire, dit le duc d'Angoulême, il est impossible que mes +domestiques se soient plaints de ce que je ne les payais pas; mais je ne +me suis jamais plaint, moi, de ne pas pouvoir les payer. A telles +enseignes, comme disait tout à l'heure M. de Bassompierre, que la +dernière fois qu'ils sont venus me demander leurs gages, protestant +qu'ils n'avaient pas un carolus, je leur ai répondu tout simplement: +«C'est à vous de vous pourvoir, imbéciles que vous êtes. Quatre rues +aboutissent à l'hôtel d'Angoulême, vous êtes en bon lieu, +industriez-vous.» Ils ont suivi mon conseil; depuis ce temps-là on +entend bien parler de quelques vols de nuit dans la rue Pavée, dans la +rue des Francs-Bourgeois, dans la rue Neuve-Sainte Catherine et dans la +rue de la Couture; mais mes drôles ne me parlent plus de leurs gages. + +--Oui, dit Louis XIII, et un beau jour je les ferai pendre, vos drôles, +devant la porte de votre hôtel. + +--Si vous êtes en faveur près du cardinal, Sire, dit en riant le duc +d'Angoulême. + +Et il se jeta sur une longe de veau, qu'il se mit à transpercer, avec +non moins de fureur que si la lardoire était une épée et la longue de +veau le cardinal. + +--Ah! par ma foi, Louis, dit l'Angély, m'est avis que c'est toi cette +fois qui es lardé. + + + + +CHAPITRE II. + +PENDANT QUE LE ROI LARDE. + + +C'étaient ces répliques-là, que son entourage, au reste, ne lui +épargnait point, qui mettaient le roi en rage contre son ministre et qui +lui faisaient de ces révolutions subites et inattendues qui mettaient +incessamment le cardinal à deux doigts de sa perte. + +Si les ennemis de Son Eminence prenaient Louis XIII dans un de ces +moments-là, il adoptait avec eux les résolutions les plus désespérées, +quitte à ne pas les suivre, et leur faisait les plus belles promesses, +quitte à ne point les tenir. + +Or, comme la bile que lui avait fait faire le duc d'Angoulême lui +montait à la gorge, le roi, tout en lardant sa longe de veau, regardait +autour de lui, cherchant quelqu'un qui lui donnât une occasion plausible +de laisser tomber sur lui sa colère, ses yeux s'arrêtèrent alors sur ses +deux musiciens, placés sur une espèce d'estrade, l'un égratignant son +luth, l'autre raclant sa viole, avec la même animosité que le roi +mettait à piquer son veau. + +Il s'aperçut d'une chose à laquelle jusque-là il n'avait fait aucune +attention, c'est que chacun d'eux n'était habillé qu'à moitié. + +Molinier, qui avait un pourpoint, n'avait ni trousses, ni bas. + +Justin, qui avait des trousses et des bas, n'avait pas de pourpoint. + +--Ouais! dit Louis XIII, que signifie cette mascarade? + +--Un instant, dit l'Angély, c'est à moi de répondre. + +--Fou! s'écria le roi, prends garde de me lasser à la fin! + +L'Angély prit une lardoire des mains de Georges et se mit en garde comme +s'il tenait une épée. + +--Avec cela que j'ai peur de toi, dit-il, avance si tu l'oses. + +L'Angély avait près de Louis XIII des priviléges que nul n'avait. Tout +au contraire des autres rois, Louis XIII ne voulait pas être égayé; le +plus souvent, quand ils étaient seuls, leur conversation roulait sur la +mort; Louis XIII aimait fort à faire, sur le _peut-être_ de l'autre +monde, les plus fantastiques et surtout les plus désespérantes +suppositions; l'Angély l'accompagnait et souvent le guidait dans ce +pélerinage d'outre-tombe; il était l'Horatio de cet autre prince de +Danemark, cherchant--qui sait? peut-être comme le premier les +meurtriers de son père, et le dialogue d'Hamlet avec les fossoyeurs +était une conversation folâtre près de la leur. + +C'était donc, dans ces discussions folâtres avec l'Angély, presque +toujours le roi qui finissait par céder et qui revenait au bouffon. + +Il en fut encore ainsi cette fois. + +--Voyons, dit Louis XIII, explique-toi, bouffon. + +--Louis, qui as été nommé Louis-le-Juste, parce que tu es né sous le +signe de la Balance, sois une fois digne de ton nom, pour que mon +confrère Nogent ne t'insulte pas comme il a fait tout à l'heure. Hier, +pour je ne sais quelle niaiserie, tu as eu, toi, roi de France et de +Navarre, la pauvreté de retrancher à ces malheureux la moitié de leurs +appointements, et ils ne peuvent s'habiller qu'à moitié. Et maintenant, +si tu veux t'en prendre à quelqu'un de la négligence de leur toilette, +cherche-moi querelle à moi, car c'est moi qui leur ai donné le conseil +de venir ainsi. + +--Conseil de fou! dit le roi. + +--Il n'y a que ceux-là qui réussissent, reprit l'Angély. + +Les deux musiciens se levèrent et firent la révérence. + +--C'est bien, c'est bien, dit le roi. Assez; puis il regarda autour de +lui pour voir ceux qui se livraient au même travail que lui. + +Des Noyers piquait un lièvre, La Vieuville un faisan, Nogent un boeuf, +Saint-Simon, qui ne piquait pas, lui tenait l'assiette au lard. +Bassompierre causait avec le duc de Guise, Baradas jouait au bilboquet, +le duc d'Angoulême s'était accommodé dans un fauteuil et dormait ou +faisait semblant de dormir. + +--Que dites-vous là, au duc de Guise, maréchal? Ce doit être fort +intéressant. + +--Pour nous, oui, Sire, répondit Bassompierre: M. le duc de Guise me +cherche querelle. + +--A quel propos? + +--Il paraît que M. de Vendôme s'ennuie en prison. + +--Bon! dit l'Angély, je croyais qu'on ne s'ennuyait qu'au Louvre. + +--Et, continua Bassompierre, il m'a écrit. + +--A vous?... + +--Probablement il me croit en faveur. + +--Eh bien, que veut-il, mon frère de Vendôme? + +--Que tu lui envoies un de tes pages, dit l'Angély. + +--Tais-toi, fou! dit le roi. + +--Il veut sortir de Vincennes et faire la guerre d'Italie. + +--Alors, dit l'Angély, gare aux Piémontais s'ils tournent le dos. + +--Et il vous écrit? demanda le roi. + +--Oui, en me disant qu'il regarde la chose comme inutile, attendu que je +devais être de la coterie de M. de Guise. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que je suis l'amant de Mme de Conti, sa soeur. + +--Et que lui avez-vous répondu? + +--Je lui ai répondu que cela n'y faisait rien, que j'avais été l'amant +de toutes ses tantes, et que je ne l'en aimais pas mieux pour cela. + +--Et vous, mon cousin d'Angoulême, que faites-vous? demanda le roi. + +--Je rêve, Sire. + +--A quoi? + +--A la guerre du Piémont. + +--Et que rêvez-vous? + +--Je rêve, Sire, que Votre Majesté se met à la tête de ses armées et +marche en personne sur l'Italie, et que, sur un des plus hauts rochers +des Alpes, on inscrit son nom entre ceux d'Annibal et de Charlemagne. +Que dites-vous de mon rêve, Sire? + +--Qu'il vaut mieux rêver comme cela que veiller comme font les autres, +dit l'Angély. + +--Et qui commandera sous moi: mon frère ou le cardinal? demanda le roi. + +--Entendons-nous, dit l'Angély, si c'est ton frère, il commandera _sous +toi_, mais si c'est le cardinal, il commandera _sur toi_. + +--Là où est le roi, dit le duc de Guise, personne ne commande. + +--Bon! dit l'Angély, avec cela que votre père, le Balafré, n'a pas +commandé dans Paris du temps du roi Henri III. + +--La chose n'en a pas mieux tourné pour lui, dit Bassompierre. + +--Messieurs, dit le roi, la guerre du Piémont est une grosse affaire, +aussi a-t-il été arrêté entre ma mère et moi qu'elle serait décidée en +conseil. Vous avez déjà dû être prévenu, maréchal, que vous assisteriez +à ce conseil. Mon cousin d'Angoulême et M. de Guise, je vous préviens de +mon côté; je ne vous cache pas qu'il y a dans le conseil de la reine un +grand parti pour Monsieur. + +--Sire, reprit le duc d'Angoulême, je le dis hautement et d'avance, mon +avis sera pour M. le cardinal. Après l'affaire de La Rochelle, ce serait +lui faire une grande injustice que de lui ôter le commandement pour tout +autre que le roi. + +--C'est votre avis? dit Louis XIII. + +--Oui, Sire. + +--Savez-vous qu'il y a deux ans, le cardinal voulait vous envoyer à +Vincennes, et que c'est moi qui l'en ai empêché? + +--Votre Majesté a eu tort. + +--Comment, j'ai eu tort? + +--Oui. Si Son Eminence voulait m'envoyer à Vincennes, c'est que je +méritais d'y aller. + +--Prends exemple sur ton cousin d'Angoulême, dit l'Angély, c'est un +homme d'expérience. + +--Je présume, mon cousin, que si l'on vous offrait le commandement de +l'armée, vous ne seriez point de cet avis-là. + +--Si mon roi que je respecte, et auquel je dois obéir, m'_ordonnait_ de +prendre le commandement de l'armée, je le prendrais; mais s'il se +contentait de me l'_offrir_, je le porterais à Son Eminence, en lui +disant: Faites-moi une part égale à celle de M. de Bassompierre, de +Bellegarde, de Guise et de Créquy, et je serai trop heureux. + +--Peste, M. d'Angoulême, dit Bassompierre, je ne vous savais pas si +modeste. + +--Je suis modeste quand je me juge, maréchal, et orgueilleux quand je me +compare. + +--Et toi, Louis, voyons, pour qui seras-tu? Pour le cardinal, pour +MONSIEUR, ou pour toi? Quant à moi, je déclare qu'à ta place je +nommerais MONSIEUR. + +--Et pourquoi cela? fou. + +--C'est parce qu'ayant été malade tout le temps du siége de La Rochelle, +il aurait peut-être l'idée de prendre sa revanche en Italie. Peut-être +les pays chauds conviennent-ils mieux à ton frère que les pays froids. + +--Pas quand il y fait trop chaud, dit Baradas. + +--Ah! tu te décides à parler, dit le roi. + +--Oui, répliqua Baradas, quand je trouve quelque chose à dire. + +--Pourquoi ne piques-tu pas? + +--Mais parce que j'ai les mains propres, et que je ne veux pas sentir +mauvais. + +--Tiens! dit Louis XIII, tirant un flacon de sa poche, voilà de quoi te +parfumer. + +--Qu'est-ce? demanda Baradas. + +--De l'eau de Naffe. + +--Vous savez que je la déteste, votre eau de Naffe. + +Le roi s'approcha de Baradas et lui jeta au visage quelques gouttes de +l'eau contenue dans son flacon. + +Mais, à peine l'eau eut-elle touché le jeune homme, qu'il bondit sur le +roi, lui arracha le flacon des mains et le brisa sur le plancher. + +--Ah! messieurs, dit le roi en pâlissant, que feriez-vous si un page se +rendait coupable envers vous d'une insulte pareille à celle que ce petit +coquin s'est permise à mon égard? + +On se tut. + +Bassompierre seul, incapable de retenir sa langue, dit: + +--Sire, je le ferais fouetter. + +--Ah! vous me feriez fouetter, monsieur le maréchal, dit Baradas +exaspéré. + +Et tirant son épée malgré la présence du roi, il s'élança sur le +maréchal. + +Le duc de Guise et le duc d'Angoulême le retinrent. + +--Monsieur Baradas, comme il est défendu, sous peine d'avoir le poing +coupé, de tirer l'épée devant le roi, vous permettrez que je me tienne +dans le respect que je lui dois; mais, comme vous méritez une leçon, je +vais vous la donner. Georges, une lardoire. + +Et prenant des mains de l'écuyer une lardoire: + +--Lâchez M. Baradas, dit Bassompierre. + +On lâcha Baradas qui, malgré les cris du roi, se jeta furieux sur le +maréchal. Mais le maréchal était un vieil escrimeur qui, s'il n'avait +pas beaucoup tiré l'épée contre l'ennemi, l'avait plus d'une fois tirée +contre ses amis; de sorte qu'avec une adresse parfaite, sans se lever du +fauteuil où il était assis, il para les coups que lui portait le favori, +et profitant du premier jour qu'il trouva, lui enfonça sa lardoire dans +l'épaule et l'y laissa. + +--Là, dit-il, mon petit jeune homme, cela vaut encore mieux que le +fouet, et vous vous en souviendrez plus longtemps. + +En voyant le sang rougir la manche de Baradas, le roi poussa un cri. + +--M. de Bassompierre, dit-il, ne vous présentez jamais devant moi. + +Le maréchal prit son chapeau. + +--Sire, dit-il, Votre Majesté me permettra d'en appeler de cet arrêt. + +--A qui? demanda le roi. + +--A Philippe éveillé. + +Et tandis que le roi criait:--Bouvard! que l'on m'aille chercher +Bouvard! Bassompierre sortait haussant les épaules, saluant de la main +le duc d'Angoulême et le duc de Guise, en murmurant: + +--Lui, le fils de Henri IV? Jamais!... + + + + +CHAPITRE III. + +LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ. + + +Nos lecteurs se rappelleront sans doute avoir vu dans le rapport de +Souscarrières au cardinal que Mme de Fargis et l'ambassadeur d'Espagne, +M. de Mirabel, avaient échangé un billet chez le lapidaire Lopez. + +Or ce que ne savait point Souscarrières, c'est que le lapidaire Lopez +appartenait corps et âme au cardinal, chose à laquelle il avait tout +intérêt, car à son double titre de mahométan et de juif--il passait +près des uns pour être juif, et près des autres pour être mahométan--il +eût eu grand'peine à se tirer d'affaires sans avanies, malgré le soin +qu'il avait de manger ostensiblement du porc tous les jours, pour +prouver qu'il n'était sectateur ni de Moïse, ni de Mahomet, qui tous +deux défendaient à leurs adeptes la chair du pourceau. + +Et cependant, un jour, il avait failli payer cher la bêtise d'un maître +des requêtes: accusé de payer en France des pensions pour l'Espagne, un +maître des requêtes se présenta chez lui, visita ses registres, et y +trouva cette inscription, qu'il déclara des plus compromettantes: + +_«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»_ + +Lopez, prévenu qu'il allait être accusé de haute trahison, de compte à +demi avec le maréchal, courut chez Mme de Rambouillet, qui était, avec +la belle Julie, une de ses meilleures pratiques; il venait lui demander +sa protection et lui dire que tout son crime était d'avoir porté sur son +registre de demandes: + +_«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»_ + +Madame de Rambouillet fit descendre son mari, et lui exposa le cas. +Celui-ci courut aussitôt chez le maître des requêtes, qui était de ses +amis, auquel il affirma l'innocence de Lopez. + +--Et cependant, mon cher marquis, la chose est claire, lui dit le maître +des requêtes: _Guadaçamilles_. + +Le marquis l'arrêta. + +--Parlez-vous espagnol? demanda-t-il au magistrat. + +--Non. + +--Savez-vous ce que veut dire: _Guadaçamilles_? + +--Non, mais par le nom seul, je préjuge que cela signifie quelque chose +de formidable. + +--Eh bien! mon cher monsieur, cela signifie: Tapisserie de cuir pour M. +de Bassompierre. + +Le maître des requêtes n'y voulait point croire. Il fallut qu'on se +procurât un dictionnaire espagnol et que le maître des requêtes y +cherchât lui-même la traduction du mot qui l'avait tant préoccupé. + +Le fait est que Lopez était d'origine mauresque; mais les Maures ayant +été chassés d'Espagne en 1610, Lopez avait été envoyé en France pour y +plaider les intérêts des fugitifs et adressé à M. le marquis de +Rambouillet, qui parlait espagnol. Lopez était un homme d'esprit; il +conseilla à des marchands de draps une opération à Constantinople: +l'opération réussit; les marchands lui firent, dans leurs bénéfices, une +part sur laquelle il ne comptait pas: avec cette part, il acheta un +diamant brut, le fit tailler, gagna dessus, de sorte que de toutes parts +on lui envoyait des diamants bruts comme au meilleur tailleur de +diamants qui existât. Il en résulta que toutes les belles pierreries de +l'époque lui passèrent par les mains, d'autant plus qu'il eut la chance +de trouver un ouvrier encore plus habile que lui, qui consentit à +s'engager à son service. Cet homme était tellement adroit que, lorsqu'il +était nécessaire, il fendait un diamant en deux. + +Lorsqu'il s'était agi du siége de La Rochelle, le cardinal l'avait +envoyé en Hollande pour faire faire des vaisseaux, et même pour en +acheter de tout faits. A Amsterdam et à Rotterdam, il avait acheté une +foule de choses venant de l'Inde et de la Chine, de façon qu'il avait en +quelque sorte non-seulement importé, mais encore inventé le bric-à-brac +en France. + +Sa mission en Hollande ayant achevé de faire sa fortune, et tout le +monde ayant ignoré la véritable cause du voyage, il avait pu appartenir +à Mgr le cardinal sans que personne s'en doutât. + +Lui aussi avait remarqué cette coïncidence de la visite de l'ambassadeur +d'Espagne avec Mme de Fargis, et son tailleur de diamants avait vu le +billet échangé, de sorte que le cardinal avait de son côté reçu un +double avis, et comme l'avis de Lopez confirmait en tout point celui de +Souscarrières, il en avait pris une plus grande estime pour +l'intelligence de ce dernier. + +Le cardinal savait donc, lorsque la reine, dans la matinée du 14, fit +demander des chaises pour toute sa maison, qu'il était question, +non-seulement d'une visite de femme qui veut acheter des bijoux, mais +encore de reine qui veut vendre un royaume. + +Aussi le 14 décembre, vers onze heures du matin, au moment où M. de +Bassompierre plantait une lardoire dans le deltoïde de Baradas, et comme +la reine était près de descendre, accompagnée de Mme de Fargis, +d'Isabelle de Lautrec, de Mme de Chevreuse et de Patrocle, son premier +écuyer, Mme Bellier, sa première femme de chambre, entra tenant d'une +main une cage à perroquet recouverte d'une mante espagnole, et de +l'autre, une lettre: + +--Ah! mon dieu! que m'apportez-vous là? demanda la reine. + +--Un cadeau que fait à Votre Majesté S. A. l'infante Claire-Eugénie. + +--Alors, cela nous arrive de Bruxelles? fit la reine. + +--Oui, Votre Majesté, et voici la lettre de la princesse vous annonçant +ce cadeau. + +--Voyons d'abord, dit avec une curiosité féminine la reine en étendant +la main vers la mante. + +--Non pas, dit Mme de Bellier, tirant la cage en arrière, Votre Majesté +doit d'abord lire la lettre. + +--Et qui a porté la lettre et la cage? + +--Michel Danse, l'apothicaire de Votre Majesté. Votre Majesté sait que +c'est lui qui est votre correspondant en Belgique. Voici la lettre de +Son Altesse. + +La reine prit la lettre, la décacheta et lut: + + «Ma chère nièce, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu + que vous ne l'effarouchiez pas en le découvrant, vous fera un + compliment en cinq langues différentes. C'est un bon petit animal, + bien doux et bien fidèle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sûre, à vous + plaindre de lui. + + «Votre tante dévouée, + + «CLAIRE-EUGÉNIE.» + +--Ah! dit la reine--qu'il parle! qu'il parle! + +Aussitôt une petite voix sortit de dessous la mante, et dit en français: + +--_La reine Anne d'Autriche est la plus belle princesse du monde._ + +--Ah! c'est merveilleux! s'écria la reine. Je voudrais maintenant, mon +cher oiseau, vous entendre parler espagnol. + +A peine ce souhait était exprimé, que le perroquet disait: + +--_Yo quiero dona Anna hacer por usted todo para que sus deseos +lleguen._ + +--Maintenant en italien, dit la reine. Avez-vous quelque chose à me dire +en italien? + +L'oiseau ne se fit point attendre, et l'on entendit la même voix, avec +l'accent italien seulement dire: + +--_Dares la mia vita per la carissima patrona mia!_ + +La reine battit les mains de joie. + +--Et quelles sont les autres langues que parle encore mon perroquet? +demanda-t-elle. + +--L'anglais et le hollandais, Majesté, répondit Mme de Bellier. + +--En anglais, en anglais, dit Anne d'Autriche. + +Et le perroquet, sans autre sommation, dit aussitôt: + +--_Give me your hand, and I shall give you my heart._ + +--Ah! dit la reine, je ne comprends pas très bien. Vous savez l'anglais, +ma chère Isabelle? + +--Oui, madame. + +--Avez-vous compris? + +--Le perroquet a dit: + +«Donnez-moi votre main, je vous donnerai mon coeur.» + +--Oh! bravo! dit la reine. Et maintenant, quelle langue avez-vous dit +qu'il parlait encore, Bellier? + +--Le hollandais, madame. + +--Oh! quel malheur! s'écria la reine, personne ici ne sait le +hollandais. + +--Si fait, Votre Majesté, répondit Mme de Fargis, Beringhen est de la +Frise; il sait le hollandais. + +--Appelez Beringhen, dit la reine; il doit être dans l'antichambre du +roi. + +Mme de Fargis courut et ramena Beringhen. + +C'était un grand et beau garçon, blond de cheveux, roux de barbe, moitié +Hollandais, moitié Allemand, quoiqu'il eût été élevé en France, +très-aimé du roi, auquel, de son côté, il était très dévoué. + +Mme de Fargis accourut le tirant par la manche; il ignorait ce qu'on lui +voulait, et, fidèle à sa consigne, il avait fallu faire valoir l'ordre +exprès de la reine pour qu'il quittât son poste, à l'antichambre. + +Mais le perroquet était si intelligent, qu'une fois Beringhen entré, il +comprit qu'il pouvait parler hollandais, et sans attendre qu'on lui +demandât son cinquième compliment, il dit: + +--_Och myne welbeminde koningin ik bemin maar ik bemin u meer in +hollandsch myne niefte geboorte taal._ + +--Oh! oh! fit Beringhen fort étonné, voilà un perroquet qui parle +hollandais comme s'il était d'Amsterdam. + +--Et que m'a-t-il dit, s'il vous plaît, M. de Beringhen? demanda la +reine. + +--Il a dit à Votre Majesté: + +«Oh! ma bien aimée reine, je vous aime; mais vous aime encore plus en +hollandais, ma chère langue natale.» + +--Bon, dit la reine, maintenant on peut le voir, et je ne doute pas +qu'il ne soit aussi beau que bien instruit. + +En disant ces mots, elle tira la mante, et, chose dont on s'était déjà +douté, au lieu d'un perroquet, on trouva dans la cage une jolie petite +naine en costume frison, ayant à peine deux pieds de haut, et qui fit +une belle révérence à Sa Majesté. + +Puis elle sortit de la cage par la porte, qui était assez haute pour +qu'elle pût passer sans se baisser, et fit une seconde révérence des +plus gracieuses à la reine. + +La reine la prit entre ses bras et l'embrassa comme elle eût fait d'un +enfant, et de fait, quoiqu'elle eût quinze ans passées, elle n'était pas +beaucoup plus grande qu'une petite fille de deux ans. + +En ce moment on entendit par le corridor appeler: + +--Monsieur le premier! monsieur le premier! + +C'était ainsi que l'on appelait, selon l'étiquette de la cour, le +premier valet de chambre. + +Beringhen, qui n'avait plus affaire chez la reine, sortit rapidement et +rencontra à la porte le second valet de chambre qui le cherchait. + +La reine entendit ces mots échangés rapidement, tandis que la porte +était encore ouverte: + +--Qu'y a-t-il? + +--Le roi demande M. Bouvard. + +--Mon Dieu! dit la reine, serait-il arrivé malheur à Sa Majesté? + +Et elle sortit pour s'informer; mais elle ne fit qu'apercevoir les +chausses des deux valets de chambre, qui couraient chacun dans une +direction différente. + +On vint prévenir la reine que les chaises étaient prêtes. + +--Oh! dit-elle, je ne puis cependant point sortir sans savoir ce qui est +arrivé chez le roi. + +--Que Votre Majesté n'y va-t-elle? dit Mlle de Lautrec. + +--Je n'ose, dit la reine, le roi ne m'ayant pas fait demander. + +--Etrange pays, murmura Isabelle, que celui où une femme inquiète n'ose +point demander des nouvelles de son mari! + +--Voulez-vous que j'aille en prendre, moi? dit Mme de Fargis. + +--Et si le roi se fâche? + +--Bon! il ne me mangera pas, votre roi Louis XIII. + +Puis s'approchant de la reine tout bas: + +--Que je le prenne entre deux portes, et je vous rapporterai de ses +nouvelles. + +Et, en trois bonds, elle fut dehors. + +Au bout de cinq minutes, elle rentra, précédée par un bruyant éclat de +rire. + +La reine respira. + +--Il paraît que cela n'est pas bien grave? dit-elle. + +--Très grave, au contraire, il y a eu un duel. + +--Un duel! fit la reine. + +--Oui, en présence du roi même. + +--Et quels sont les audacieux qui ont osé? + +--M. de Bassompierre et M. Baradas. M. de Baradas a été blessé. + +--D'un coup d'épée? + +--Non, d'un coup de lardoire. + +Et Mme de Fargis, qui avait repris son sérieux, éclata de nouveau d'un +de ces rires bruyants et égrenés comme un chapelet de perles, qui +n'appartenait qu'à cette joyeuse nature. + +--Maintenant que vous voilà renseignées, mesdames, dit la reine, je ne +crois pas que cet accident doive empêcher votre visite au signor Lopez. + +Et comme Baradas, tout beau garçon qu'il était, n'inspirait une grande +sympathie ni à la reine ni aux dames de sa suite, personne n'eut l'idée +de faire la moindre objection à la proposition de la reine. + +Celle-ci mit sa petite naine entre les bras de Mme Bellier. On lui avait +demandé son nom, et elle avait répondu qu'elle s'appelait Gretchen, ce +qui veut dire à la fois Marguerite et perle. + +Au bas du grand escalier du Louvre, on trouva les chaises; il y en avait +une à deux places, la reine y monta avec Mme de Fargis et la petite +Gretchen. + +Dix minutes après, on descendait chez Lopez, qui demeurait au coin de la +rue du Mouton et de la place de Grève. + +Au moment où les porteurs déposèrent la chaise où était la reine devant +la porte de Lopez, qui se tenait devant le seuil, le bonnet à la main, +un jeune homme se précipita pour ouvrir la chaise et offrir le poignet à +la reine. + +Ce jeune homme, c'était le comte de Moret. + +Un mot de la cousine Marina avait prévenu le cousin Jaquelino que la +reine devait se trouver de onze heures à midi chez Lopez, et il y était +accouru. + +Venait-il pour saluer la reine, pour serrer la main à Mme de Fargis, ou +pour échanger un regard avec Isabelle, c'est ce que nous ne saurions +dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, dès qu'il eut salué +la reine et qu'il eut serré la main de Mme de Fargis, il courut à la +seconde litière, et offrant son bras à Mlle de Lautrec, avec le même +cérémonial qu'il avait fait pour la reine: + +--Excusez moi, mademoiselle, dit-il à Isabelle, de ne point être venu +d'abord à vous, comme le voulait absolument mon coeur; mais là où est la +reine, le respect doit passer avant tout, même avant l'amour. + +Et saluant la jeune fille qu'il venait d'amener au groupe qui se formait +autour de la reine, il fit un pas en arrière, sans lui donner le temps +de lui répondre autrement que par sa rougeur. + +La manière de procéder du comte de Moret était si différente de celle +des autres gentilshommes, et dans les trois circonstances où il s'était +trouvé en face d'Isabelle, il lui avait manifesté tant de respect et +exprimé tant d'amour, qu'il était impossible que chacune de ces +rencontres n'eût pas laissé sa trace dans le coeur de la jeune fille. +Aussi demeura-t-elle immobile et pensive dans un coin du magasin de +Lopez, sans s'occuper le moins du monde de toutes les richesses +déployées devant elle. + +Aussitôt arrivée, la reine avait cherché des yeux l'ambassadeur +d'Espagne, et l'avait aperçu causant avec le tailleur de diamants, +auquel il paraissait demander la valeur de quelques pierreries. + +Elle, de son côté, apportait à Lopez un magnifique filet de perles; +quelques-unes étaient mortes, et il s'agissait de les remplacer par des +perles vivantes. + +Mais le prix des huit ou dix perles qui manquaient était si élevé, que +la reine hésitait à dire à Lopez de les lui fournir, lorsque Mme de +Fargis qui causait avec le comte de Moret, et qui avait une oreille à ce +que lui disait Antoine de Bourbon et une autre à ce que disait la reine, +accourut: + +--Qu'a donc Votre Majesté? demanda-t-elle, et de quelle chose est-elle +donc embarrassée? + +--Vous le voyez, ma chère, d'abord j'ai envie de ce beau crucifix, et ce +juif de Lopez ne veut pas me le donner à moins de mille pistoles. + +--Ah! dit Mme de Fargis, ce n'est pas raisonnable, Lopez, de vendre la +copie mille pistoles, quand vous n'avez vendu l'original que trente +deniers. + +--D'abord, dit Lopez, je ne suis pas juif, je suis musulman. + +--Juif ou musulman, c'est tout un, dit Mme de Fargis. + +--Et puis, continua la reine, j'ai besoin de douze perles pour ressortir +mon collier, et il veut me les vendre cinquante pistoles la pièce. + +--N'est-ce que cela qui vous embarrasse? demanda Mme de Fargis; j'ai vos +sept cents pistoles. + +--Où cela, ma mie? demanda la reine. + +--Mais dans les poches de ce gros homme noir, qui marchande là-bas toute +cette tapisserie de l'Inde. + +--Eh mais, c'est Particelli. + +--Non, ne confondons pas, c'est M. d'Emery. + +--Mais Particelli et d'Emery, n'est-ce pas le même? + +--Pour tout le monde, madame, mais pas pour le roi. + +--Je ne comprends pas. + +--Comment! vous ignorez que, lorsque le cardinal l'a placé comme +trésorier de l'argenterie chez le roi, sous le nom de M. d'Emery, le roi +a dit: «Eh bien, soit, monsieur le cardinal, mettez-y ce d'Emery le plus +vite possible.--Et pourquoi cela? demanda le cardinal étonné.--Parce +qu'on m'a dit que ce coquin de Particelli prétendait à la place.--Bon! a +répondu le cardinal, Particelli a été pendu.--J'en suis fort aise, a +répondu le roi, car c'est un grand voleur!» + +--De sorte que? demanda la Reine qui ne comprenait point. + +--De sorte que, dit Fargis, je n'ai qu'à dire un mot à l'oreille de M. +d'Emery pour que M. d'Emery vous donne à l'instant vos sept cents +pistoles. + +--Et comment m'acquitterai-je envers lui? + +--Tout simplement en ne disant pas au roi que d'Emery et Particelli ne +font qu'un. + +Et elle courut à d'Emery, qui n'avait pas vu la reine, tant il était +occupé de ses étoffes, et d'ailleurs il avait la vue basse; mais dès +qu'il sut qu'elle était là, et surtout dès que Mme de Fargis lui eut dit +un mot à l'oreille, accourut-il aussi vite que le lui permettaient ses +petites jambes et son gros ventre. + +--Ah! madame, dit Fargis, remerciez M. Particelli. + +--D'Emery! fit le trésorier. + +--Et de quoi, mon Dieu! fit la reine. + +--Au premier mot que M. Particelli a su de votre embarras... + +--D'Emery! d'Emery! répéta le trésorier. + +--Il a offert à Votre Majesté de lui ouvrir un crédit de 20,000 livres +chez Lopez. + +--Vingt-mille livres! s'écria le petit homme, diable! + +--Voulez-vous plus, et trouvez-vous que ce n'est point assez pour une +grande reine, monsieur Particelli? + +--D'Emery! d'Emery! d'Emery! répéta-t-il avec désespoir. Trop heureux de +pouvoir être utile à Sa Majesté, mais au nom du ciel, appelez-moi +d'Emery. + +--C'est vrai, dit Mme de Fargis, Particelli est le nom d'un pendu. + +--Merci, M. d'Emery, dit la reine, vous me rendez un véritable service. + +--C'est moi qui suis l'obligé de Votre Majesté; mais je lui serais bien +reconnaissant de prier Mme de Fargis, qui se trompe toujours, de ne +plus m'appeler Particelli. + +--C'est convenu, M. d'Emery, c'est convenu; seulement venez dire à M. +Lopez que la reine peut prendre chez lui pour 20,000 livres, et qu'il +n'aura affaire qu'à vous. + +--A l'instant même. Mais c'est convenu, jamais plus de Particelli, +n'est-ce pas? + +--Non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, +répondit Mme de Fargis, en suivant l'ex-pendu jusqu'à ce qu'elle l'eût +abouché avec Lopez. + +Pendant ce temps la reine et l'ambassadeur d'Espagne avaient échangé un +coup d'oeil et s'étaient insensiblement rapprochés l'un de l'autre. Le +comte de Moret se tenait appuyé contre une colonne et regardait Isabelle +de Lautrec, qui faisait semblant de jouer avec la naine et de causer +avec Mme de Bellier, mais qui, nous devons le dire, n'était guère au jeu +de l'une, ni à la conversation de l'autre. Mme de Fargis veillait à ce +que le crédit ouvert à Sa Majesté fût bien de vingt mille livres; +d'Emery et Lopez discutaient les conditions de ce crédit. Tout le monde +était donc si occupé de ses affaires, que nul ne pensait à celles de +l'ambassadeur et de la reine, qui, à force de marcher l'un au devant de +l'autre, se trouvèrent enfin côte à côte. + +Les compliments furent courts, et l'on passa vite aux choses +intéressantes. + +--Votre Majesté, dit l'ambassadeur, a reçu une lettre de don Gonzalès. + +--Oui, par le comte de Moret. + +--Elle a lu non-seulement les lignes visibles écrites par le gouverneur +de Milan... + +--Mais encore les lignes invisibles écrites par mon frère. + +--Et la reine a médité le conseil qui lui était donné. + +La reine rougit et baissa les yeux. + +--Madame, dit l'ambassadeur, il y a des nécessités d'Etat devant +lesquelles les plus hauts fronts se courbent, devant lesquelles les plus +sévères vertus fléchissent. Si le roi mourait? + +--Dieu nous garde de ce malheur! monsieur. + +--Mais enfin si le roi mourait, qu'arriverait-il de vous? + +--Dieu en déciderait. + +--Il ne faut pas tout laisser décider à Dieu, madame. Avez-vous quelque +confiance dans la parole de Monsieur. + +--Aucune, c'est un misérable. + +--On vous renverrait en Espagne, ou l'on vous confinerait dans quelque +couvent de France. + +--Je ne me dissimule pas que tel serait mon sort. + +--Comptez-vous sur quelque appui de la part de votre belle-mère? + +--Sur aucun; elle fait semblant de m'aimer, et au fond me déteste. + +--Vous le voyez, tandis qu'au contraire Votre Majesté enceinte à la mort +du roi, tout le monde est aux pieds de la régente. + +--Je le sais, monsieur. + +--Eh bien? + +La reine poussa un soupir. + +--Je n'aime personne, murmura-t-elle. + +--Vous voulez dire que vous aimez encore quelqu'un--qu'il est par +malheur inutile d'aimer. + +Anne d'Autriche essuya une larme. + +--Lopez nous regarde, madame, dit l'ambassadeur. Je n'ai pas tant de +confiance que vous dans ce Lopez. Séparons-nous, mais auparavant +promettez-moi une chose. + +--Laquelle, monsieur? + +--Une chose que je vous demande au nom de votre auguste frère, au nom du +repos de la France et de l'Espagne. + +--Que voulez-vous que je vous promette, monsieur? + +--Eh bien, que, dans les circonstances graves que nous avons prévues, +vous fermerez les yeux, et vous laisserez conduire par Mme de Fargis. + +--La reine vous le promet, monsieur, dit Mme de Fargis en apparaissant +entre la reine et l'ambassadeur, et moi je m'y engage au nom de Sa +Majesté. + +Puis tout bas: + +--Lopez vous regarde, dit-elle, et le tailleur de diamants vous écoute. + +--Madame, dit la reine en haussant la voix, il va être deux heures de +l'après-midi; il faut rentrer au Louvre pour dîner et surtout pour +demander des nouvelles de ce pauvre M. Baradas! + + + + +CHAPITRE IV. + +LES CONSEILS DE L'ANGELY. + + +Le roi Louis XIII avait d'abord, comme on l'a vu, été offensé de +l'insolence de son favori, lorsque celui-ci lui avait arraché des mains +le flacon d'eau de fleurs d'orangers qu'il lui offrait pour se parfumer, +et l'avait jeté à ses pieds. Mais à peine avait-il vu, de la blessure +que lui avait faite M. de Bassompierre, couler le sang précieux de son +bien-aimé Baradas, que toute sa colère s'était convertie en douleur, et +que, se jetant à corps perdu sur lui, il lui avait tiré la lardoire +restée dans la blessure, et malgré sa résistance, résistance suscitée +non point par le respect mais par la fureur, il avait, en arguant de ses +connaissances en médecine, voulu panser la plaie lui-même. + +Mais la bonté de Louis XIII pour son favori, bonté ou faiblesse qui +rappelait celle de Henri III pour ses mignons, avaient fait de celui-ci +un enfant gâté. + +Il repoussa le roi, repoussa tout le monde déclarant qu'il n'oublierait +l'insulte qui lui avait été faite, de la part que le roi avait prise à +cette insulte, que si justice lui était rendue par l'envoi du maréchal +de Bassompierre à la Bastille, ou par concession d'un duel public comme +celui qui avait illustré le règne de Henri II et s'était terminé par la +mort de la Châtaigneraie. + +Le roi essaya de le calmer; Baradas eût pardonné un coup d'épée et même, +d'un coup d'épée venant du maréchal de Bassompierre eût tiré un certain +orgueil, mais il ne pardonnait pas un coup de lardoire. Tout fut donc +inutile, le blessé ne sortant pas de cet ultimatum: un duel juridique en +présence du roi et de toute la cour, ou le maréchal à la Bastille. + +Baradas se retira donc dans sa chambre, non moins majestueusement +qu'Achille s'était retiré dans sa tente, lorsque Agamemnon avait refusé +de lui rendre la belle Briséis. + +L'événement, au reste, avait jeté un certain trouble parmi les lardeurs, +et même parmi ceux qui ne lardaient pas. Le duc de Guise et le duc +d'Angoulême, les premiers, avaient gagné la porte et étaient sortis +ensemble. + +La porte refermée, et arrivé de l'autre côté du seuil, le duc de Guise +s'était arrêté et, regardant le duc d'Angoulême: + +--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous? + +Le duc haussa les épaules. + +--J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomnié, n'a pas été, au +bout du compte, plus désespéré pour la mort de Quélus, de Schomberg et +de Maugiron, que ne vient de l'être notre bon roi Louis XIII pour +l'égratignure de M. de Baradas. + +--Est-il possible qu'un fils ressemble si peu à son père! murmura le duc +de Guise en jetant un regard de côté, comme s'il eût voulu, à travers la +porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter; +par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout +huguenot qu'il fût resté au fond du coeur. + +--Bon! vous dites cela parce que le roi Henri IV est mort; mais de son +vivant vous l'abominiez. + +--Il avait fait assez de mal à notre maison, pour que nous ne fussions +pas de ses meilleurs amis. + +--Quant à cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulême; mais ce que je +n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver +entre les enfants et les maris de leurs mères. De cette ressemblance, +savez-vous bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en jouir ainsi. +Tenez, à commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulême s'appuya +tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les +marches de l'escalier, ainsi, à commencer par vous, moi qui ai eu +l'honneur de connaître le mari de madame votre mère, et qui ai eu le +bonheur de vous connaître, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement +malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui. + +--Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou +plutôt sachant trop où un interlocuteur, aussi goguenard que M. +d'Angoulême, pouvait le mener en prenant un pareil chemin. + +--Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec +tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait +sérieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons +tous, excepté vous, de feu votre père. Il était grand, vous êtes petit; +il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs, +vous les avez gris. + +--Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre à la joue, et que je +ne l'ai pas. + +--Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu'à la guerre, +vous qui n'avez jamais vu le feu. + +--Comment, s'écria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et à La +Rochelle donc? + +--C'est vrai, j'oubliais, il a pris à votre bâtiment--le feu! + +--Duc, dit M. de Guise, détachant son bras de celui du duc d'Angoulême, +je crois que vous êtes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous +nous séparions. + +--Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses +désagréables, je l'espère, ou ce serait sans intention. On ressemble à +qui l'on peut, vous comprenez bien; ça c'est une affaire de hasard. +Est-ce que par exemple moi je ressemble à mon père Charles IX, qui était +rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se désoler pour +cela, on ressemble toujours à quelqu'un. + +--Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la +reine-mère, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous +le rappelez-vous ce Virginio Orsini?--Monsieur, de son côté, ressemble +au maréchal d'Ancre comme une goutte d'eau à une autre. Vous-même vous +ne vous doutez peut-être pas à qui vous ressemblez. + +--Non je ne saurais pas le savoir. + +--C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connaître, puisqu'il a été tué six +mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous +ressemblez à s'y méprendre à M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on +ne vous l'a pas dit déjà? + +--Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fâché, mon cher +duc, je vous en préviens. + +--Parce qu'on vous le disait méchamment et non sans malice, comme je le +fais, moi. Est-ce que je me suis fâché tout à l'heure quand M. de +Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est +vous qui êtes mal disposé et non pas moi; aussi je vous laisse. + +--Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le côté +de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait à la rue Saint-Honoré. + +Et doublant le pas il s'éloigna rapidement de son caustique +interlocuteur, lequel resta un instant à sa place avec l'air étonné d'un +homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilité qu'il se +vantait de n'avoir pas lui-même. + +Après quoi il se dirigea vers le pont Neuf, espérant trouver sur ce lieu +de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite +torture commencée sur le duc de Guise. + +Pendant ce temps, les autres courtisans s'étaient éclipsés peu à peu, et +le roi s'était retrouvé seul avec l'Angély. + +Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son +rôle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis, +triste, la tête basse et les yeux fixés en terre. + +--Heu! fit l'Angély en poussant un gros soupir. + +Louis releva la tête. + +--Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend à voir celui +à qui il s'adresse abonder dans son sens. + +--Eh bien? répéta l'Angély du même ton plaintif. + +--Que dis-tu de M. Bassompierre? + +--Je dis, répondit l'Angély, laissant percer dans son accent +l'expression d'une admiration railleuse, je dis qu'il joue joliment de +la lardoire et qu'il faut qu'il ait été cuisinier dans sa jeunesse. + +Un éclair passa dans l'oeil morne de Louis XIII. + +--L'Angély, dit-il, je te défends de plaisanter avec l'accident arrivé à +M. de Baradas. + +Le visage de l'Angély prit l'expression de la plus profonde douleur. + +--La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il. + +--Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en +frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang. + +Et il se mit à marcher avec agitation dans la chambre. + +--Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie +menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé +d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils +auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère +Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour +rien. Peste! + +--Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à +laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de +Bassompierre. + +--As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut +ronger une lime et qui s'y usa les dents? + +--Que veux-tu dire encore avec tes apologues? + +--Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le +pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis--cela regarde notre +ministre Richelieu.--C'est toi qu'on appelle le _Juste_ de ton vivant, +mais cela pourra bien être lui qu'on appellera le _Juste_ après sa mort. + +--Quoi! + +--Tu ne trouves pas, Louis?--Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand +il est venu te dire--«Sire, pendant que je veille à la fois à votre +salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi, +c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute +sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de +Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la +preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»--Tu +interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds +et te dit tout.--Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une +tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de +Richelieu:--Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le +faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de +Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des +mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait +un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le +maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:--Le fouet, Sire. +Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre, +qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et +s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la +planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M. +de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens +contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en +personne, te répondra:--Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et +non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y +envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai +fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au +pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre +ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et +même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée. + +--Que lui répondras-tu, à ton ministre? + +--J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis +te dire. + +--Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait +tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui +est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le +commettre, comme Chalais. + +--N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un +exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Châtaigneraie, sous +le roi Henri II. + +--Bon, voilà que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que +Jarnac et la Châtaigneraie étaient deux grands seigneurs qui pouvaient +tirer l'épée l'un contre l'autre, que la France en était encore aux +temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels +les édits qui viennent de faire tomber en Grève la tête de Bouteville, +c'est-à-dire d'un Montmorency. Va parler à M. de Richelieu d'autoriser +M. Baradas, page du roi, à se battre contre M. de Bassompierre, maréchal +de France, colonel général des Suisses, et tu verras comme il te +recevra! + +--Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction +quelconque, ou il le fera comme il le dit. + +--Et que fera-t-il? + +--Il restera chez lui! + +--Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M. +Galilée prétend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un +ingrat comme les autres,--dont tu te dégoûteras comme des autres;--quant +à moi, si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils. + +--Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angély, je dois le dire, tu +me donnes parfois de bons conseils. + +--Tu peux même dire que je suis le seul qui t'en donne de bons. + +--Et le cardinal, dont tu parlais tout à l'heure? + +--Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner. + +--Voyons, l'Angély, à ma place, que ferais-tu? + +--Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite. + +Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chasteté et la +répugnance. + +--Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu +refuses; il ne faut pas absolument mépriser les femmes, elles ont du +bon. + +--Pas à la cour, du moins. + +--Comment, pas à la cour? + +--Elles sont si dévergondées qu'elles me font honte. + +--O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espère, que tu dis +cela? + +--Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse. + +--Tiens! dit l'Angély de l'air le plus naïf du monde, et moi qui la +croyais sage. + +--Bon, demande à milord Rich, demande à Châteauneuf, demande au vieil +archevêque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a +retrouvé un billet de 25,000 livres déchiré et signé de Mme de +Chevreuse. + +--Oui, c'est vrai; je me rappelle même qu'à cette époque-là, sur les +instances de la reine, qui n'avait rien à refuser à sa favorite, comme +tu n'as rien à refuser à ton favori, tu demandas pour ce digne +archevêque le chapeau qui te fut refusé, si bien que le pauvre bonhomme +allait partout disant: Si le roi eût été en faveur, j'étais cardinal. +Mais trois amants, dont un archevêque, ce n'est pas trop pour une femme +qui, à vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris. + +--Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince +de Marillac, demande à son chevalier servant Crufft, demande... + +--Non, par ma foi, dit l'Angély, je suis trop paresseux pour aller +demander des renseignements à tous ces gens-là; j'aime mieux passer à +une autre.--Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-là +n'est point une vestale. + +--Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Créquy, et Cramail, et le +garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose +rimée latine: + + Fargia dic mihi sodes + Quantas commisisti Sardes + Inter primas alque Laudes + Quando..... + +Le roi s'arrêta court. + +--Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angély, chante-moi +donc le couplet jusqu'à la fin, cela me distraira. + +--Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche +chaste ne saurait répéter. + +--Ce qui ne t'empêche pas de la savoir par coeur, hypocrite. Continuons +donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mûre, +mais elle n'en a que plus d'expérience. + +--Après ce que Bassompierre en a dit, ce serait être fou, et après ce +qu'elle en a dit elle-même, ce serait être stupide. + +--J'ai entendu ce qu'en a dit le maréchal, mais je ne sais pas ce +qu'elle en a dit elle-même; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du +moins les anecdotes grivoises. + +--Eh bien, elle disait à son frère, qui jouait toujours sans gagner +jamais:--Ne joue donc plus, mon frère. Mais lui, répondit:--Je ne +jouerai plus, ma soeur, quand vous ne ferez plus l'amour.--Oh! le +méchant, répliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.--D'ailleurs, ma +conscience répugne à parler d'amour à une femme mariée. + +--Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour à la reine. Passons +donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de +Lautrec? Ah! celle-là, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage. + +Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles. + +--Ah! ah! dit l'Angély, aurais-je mis dans le blanc, par hasard. + +--Je n'ai rien à dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire, +dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il était facile de distinguer un +léger tremblement. + +--Contre sa beauté? + +--Encore moins. + +--Et contre son esprit? + +--Elle est charmante, mais... + +--Mais quoi? + +--Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angély, mais..... + +--Allons donc. + +--Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie. + +--Bon, mon fils, tu te fais tort à toi-même, et c'est la modestie qui te +perd. + +--Et la reine, si je t'écoute, que dira-t-elle? + +--S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec, +elle s'en chargera, ne fût-ce que pour te voir hors de toutes ces +vilenies de pages et d'écuyers. + +--Mais Baradas? + +--Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de +Lautrec; mais en la prévenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne +d'Arc; en tout cas, essaye! + +--Mais si Baradas, au lieu de revenir à moi, se fâche tout à fait? + +--Eh bien, il te restera Saint-Simon. + +--Un gentil garçon, dit le roi, et le seul qui, à la chasse, souffle +proprement dans son cor. + +--Eh bien! tu le vois, te voilà déjà à moitié consolé. + +--Que dois-je faire, l'Angély? + +--Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi +et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de +l'Europe. + +--Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai. + +--Eh quand cela, demanda l'Angély? + +--Dès ce soir. + +--Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi. + + + + +CHAPITRE V. + +LA CONFESSION. + + +Le lendemain du jour où le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou +l'Angély, avait pris la résolution de rendre M. Baradas jaloux, le +cardinal de Richelieu expédiait Cavois à l'hôtel Montmorency avec une +lettre adressée au prince et conçue en ces termes: + + + «Monsieur le duc, + + «Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en + vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler + sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus + distingués, de la campagne qui va s'ouvrir. + + «Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait + lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que + je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue, + toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète. + + «Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle + serait aussi à la mienne. + + «Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun + inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous, + de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout + à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort. + + «Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre + très-dévoué serviteur. + + «ARMAND, cardinal de Richelieu.» + +Un quart d'heure après avoir été chargé du soin de porter cette lettre, +Cavois revint avec la réponse du duc. M. de Montmorency avait reçu à +merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le +rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui à l'heure dite, avec +le comte de Moret. + +Le cardinal parut fort satisfait de la réponse, demanda à Cavois des +nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grâce au soin qu'il +avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours écoulés, de ne retenir +Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le ménage jouissait de la plus +douce sérénité, et se mit à son travail ordinaire. + +Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du blessé +Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la +chambre. + +Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude, +descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se fût levé, +quelqu'un l'attendait déjà, et on lui annonça que, dix minutes +auparavant, une dame voilée, qui avait dit ne vouloir se faire connaître +qu'à lui, s'était présentée et était demeurée dans l'antichambre. + +Le cardinal employait tant de personnes différentes à sa police, que, +pensant qu'il avait affaire à quelqu'un de ses agents, ou plutôt de ses +agentes, il ne chercha même point à deviner laquelle, et ordonna à son +valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait à +lui parler, et de veiller à ce que personne n'interrompît sa conférence +avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il +frapperait sur son timbre. + +Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une +heure avant l'arrivée de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui +suffirait pour expédier la dame voilée, il ne crut pas devoir ajouter +d'autre recommandation. + +Cinq minutes après, Guillemot entrait conduisant la personne annoncée. + +Elle demeura debout, près de la porte. Le cardinal fit un signe à +Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait +d'introduire. + +Le cardinal n'avait eu qu'un regard à jeter sur elle pour s'assurer, aux +trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet, +qu'elle était jeune, et pour reconnaître à sa mine, qu'elle était de +distinction. + +Alors voyant, malgré le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue +paraissait fort intimidée: + +--Madame, lui dit-il, vous avez désiré une audience de moi. Me voici: +parlez. + +Et en même temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui. + +La dame voilée fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint +d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de +comprimer les battements de son coeur. + +Et même sa tête, légèrement renversée en arrière, indiquait qu'elle +était en proie à un de ces spasmes causés par l'émotion ou par la +crainte. + +Le cardinal était trop observateur pour se tromper à ces signes. + +--A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis +tenté de croire que vous venez à moi de la part de mes ennemis. +Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez +moi, vous y serez reçue comme la colombe le fut dans l'arche. + +--Peut-être, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur; +mais j'en sors en fugitive et pour vous demander à la fois votre appui +comme prélat et comme ministre; comme prêtre, je viens vous supplier de +m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre +protection. + +Et l'inconnue joignait les mains en signe de prière. + +--Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester +inconnue, mais il m'est difficile de vous protéger sans savoir qui vous +êtes. + +--Du moment où j'aurai la preuve d'être entendue en confession par vous, +monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque +la confession mettra sur vos lèvres son sceau sacré. + +--Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double +confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prêtre et +de ministre. + +La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit à genoux près de +lui et leva son voile. + +Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosité qui prouvait qu'il ne +croyait pas avoir affaire à une pénitente vulgaire. Mais lorsque cette +pénitente leva son voile il ne put s'empêcher de pousser un cri de +surprise. + +--Isabelle de Lautrec, murmura-t-il. + +--Moi-même, monseigneur, puis-je espérer que ma vue n'a rien changé aux +bonnes dispositions de Votre Eminence? + +--Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous +êtes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par conséquent +d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous êtes à la cour +de France, où je vous ai vue arriver avec quelque défiance, je dois dire +que je n'ai eu qu'à approuver la conduite que vous y avez tenue. + +--Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens +justement implorer votre bonté pour me tirer du double danger que je +cours. + +--Si c'est une prière que vous me faites ou un conseil que vous me +demandez, mon enfant, ne demeurez pas à genoux, et asseyez-vous près de +moi. + +--Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je désire que les +aveux que j'ai à vous faire gardent tout le caractère de la confession. +Autrement ils prendraient peut-être le caractère d'une dénonciation et +s'arrêteraient sur ma bouche. + +--Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me +garde de combattre les susceptibilités de votre conscience, ces +susceptibilités fussent-elles exagérées. + +--Lorsqu'on me força à demeurer en France, monseigneur, quoique mon père +partît pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir à mon père +deux choses: la fatigue que j'éprouverais dans un long voyage, et le +danger que je courrais dans une ville qui pouvait être assiégée et prise +d'assaut. En outre, en m'offrant près de Sa Majesté une place qui +pouvait satisfaire les désirs d'une jeune fille, même plus ambitieuse +que moi... + +--Continuez, et dites-moi si vous ne vîtes pas bientôt quelque danger +dans cette place que vous occupiez. + +--Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spéculé sur ma jeunesse +et mon dévouement à ma royale maîtresse. Le roi parut faire à moi une +attention que je ne méritais certes pas. Le respect, pendant quelque +temps, m'empêcha de me rendre compte des impressions de Sa Majesté, que +sa timidité maintenait, du reste, dans les limites d'une galante +courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte à la +reine de quelques mots qui m'avaient été dits comme venant de la part du +roi; mais, à mon grand étonnement, la reine se prit à rire, et me dit: +«Ce serait un grand bonheur, chère enfant, si le roi devenait amoureux +de vous.» Je réfléchis toute la nuit à ces paroles, et il me sembla +qu'on avait eu sur mon séjour à la cour et sur ma position près de la +reine, d'autres vues que celles qu'on avait laissé paraître. Le +lendemain le roi redoubla d'assiduité; en huit jours, il était venu +trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui était jamais arrivé. +Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une révérence et, +prétextant près de la reine une indisposition, je lui demandai la +permission de me retirer. La cause de ma retraite était si visible, qu'à +partir de cette soirée, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne +s'approcha même plus de moi. Quant à la reine Anne, elle parut éprouver +de ma susceptibilité un vif déplaisir, et lorsque je lui demandai la +cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de répondre: +«Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu +nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu.» La reine-mère fut +encore plus froide pour moi que la reine. + +--Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la +reine attendait de vous? + +--Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutôt par la rougeur +instinctive que je sentis monter à mon front que par la révélation de +mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine +continua d'être douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai +près d'elle, lui rendant tous les services qu'il était en mon pouvoir de +lui rendre. Mais hier, monseigneur, à mon grand étonnement et à celui +des deux reines, Sa Majesté, qui depuis plus de deux semaines n'était +point venue au cercle des dames, entra sans avoir prévenu personne de +son arrivée, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa +femme, baisa la main de sa mère et s'avança près de moi. La reine +m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai à la vue du roi, +mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a +envoyée à sa nièce l'infante Claire-Eugénie, le roi m'adressa la parole, +s'informa de ma santé, m'annonça qu'à la prochaine chasse il inviterait +les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'était une chose si +extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais +tous les yeux fixés sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente +que la première me couvrit le visage. Je ne sais ce que je répondis à Sa +Majesté, ou plutôt je ne répondis pas, je balbutiai des paroles sans +suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main. + +Je retombai paralysée sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la +petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait +mon visage, tout courbé qu'il fût vers la terre, se mit tout haut à me +dire: «Pourquoi donc pleurez-vous?» Et, en effet, des larmes +involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes +joues. Je ne sais quelle signification le roi donna à mes larmes, mais +il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna à la +petite naine, qui éclata d'un méchant rire, glissa de mes bras et s'en +alla parler tout bas à la reine. Restée seule et isolée, je n'osais ni +me lever ni demeurer à ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je +sentis le sang bruire à mes oreilles, mes tempes se gonflèrent, les +meubles parurent se mouvoir, les murs semblèrent osciller. Je sentis les +forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'évanouis. + +Quand je repris mes sens, j'étais couchée sur mon lit et Mme de Fargis +était assise près de moi. + +--Mme de Fargis! répéta le cardinal en souriant. + +--Oui, monseigneur. + +--Continuez, mon enfant. + +--Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si étrange, les +félicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations +qu'elle me dit sont si singulières, que je ne sais comment les dire à +Votre Eminence. + +--Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi était amoureux de vous, +n'est-ce pas? Elle vous félicita d'avoir opéré sur Sa Majesté un miracle +que la reine elle-même n'avait pas pu opérer. Et elle vous exhorta à +entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succédant +dans les bonnes grâces du roi à son favori qui le boude, vous puissiez +par votre dévouement servir les intérêts politiques de mes ennemis. + +--Votre nom n'a point été prononcé, monseigneur. + +--Non, pour le premier jour c'eût été trop, mais j'ai bien deviné ce +qu'elle vous a dit, n'est-ce pas? + +--Mot pour mot, monseigneur. + +--Et que répondîtes-vous? + +--Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux +premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire +de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer +et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au +lieu de me soulager, me serra le coeur et me fit froid. Il me sembla +qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une +femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour +de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!--Puis, prenant Mme +de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me +disant:--Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira +Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en +échange de votre dévouement--et elle rentra dans sa chambre. Mme de +Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire, +c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que +je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que +l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute +elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me +quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma +résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter +à vos pieds et de vous tout dire. + +--Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le +récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime, +mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je +ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à +genoux et de lui donner la forme d'une confession. + +--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence +ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour +tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée +par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle +de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre. + +--Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer? + +--Non, mais un danger, monseigneur. + +--Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la +mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société, +est d'aimer et d'être aimée. + +--Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle +par le rang et par la naissance. + +--Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom, +quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore +l'égal des plus beaux noms de France. + +--Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle +et surtout dangereuse. + +--Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas? + +--Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui +m'épouvante. + +--Vous vous êtes aperçue de cet amour? + +--Il m'en a fait l'aveu. + +--Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parlé d'une +prière. + +--La prière, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant +qu'il soit, deviendra une tache du moment où je l'aurai autorisé, et +même du moment où je l'aurai repoussé, car on aura intérêt à y faire +croire, et je ne veux pas être un instant soupçonnée par celui qui +m'aime et que je crains d'aimer; la prière est donc, monseigneur, de me +renvoyer à mon père. Quel que soit le danger là-bas, il sera moins grand +qu'ici. + +--Si j'avais affaire à un coeur moins pur et moins noble que le vôtre, +moi aussi je me joindrais à ceux qui ne craignent pas de ternir votre +pureté et de briser votre coeur; moi aussi je vous dirais: «Laissez-vous +aimer de ce roi qui n'a jamais rien aimé au monde et qui, peut-être par +vous, commencera enfin à aimer;» Je vous dirais: «Feignez d'être la +complice de ces deux femmes qui travaillent à l'abaissement de la +France, et soyez mon alliée, à moi, qui veux sa grandeur.» Mais vous +n'êtes pas de celles à qui l'on fait de ces propositions; vous désirez +quitter la France, vous la quitterez; vous désirez retourner près de +votre père, je vous en donnerai les moyens. + +--Oh! merci, s'écria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et +en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer. + +--La route ne sera peut-être pas sans danger. + +--Les véritables dangers, monseigneur, sont pour moi à cette cour, où je +me vois menacée de périls mystérieux et inconnus, où je sens trembler +incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et où +l'innocence de mon coeur et la virginité de mes pensées sont des chances +de plus de succomber.--Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces +princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui +intriguent, de ces femmes qui conseillent, comme toutes simples et +toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes +qui promettent, à la honte, les récompenses dues à l'honneur et à la +loyauté. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donné par +le Seigneur de rester honnête et pure, je vous serai reconnaissante. + +--Je n'ai rien à refuser à qui me prie pour une pareille cause et par de +semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prêt, +du moins arrêté pour votre départ. + +--Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur? + +--A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile. + +--Bénissez moi au moins, et votre bénédiction effacera peut-être le +trouble de mon coeur. + +--Les mains que j'étendrais sur vous, mon enfant, chargé d'affaires et +de préoccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que +ce coeur, tout troublé qu'il est. C'est à Dieu de vous bénir, mais pas à +moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprême bonté, mon +insuffisante tendresse. + +En ce moment neuf heures sonnèrent. Richelieu s'approcha de son bureau +et frappa sur un timbre. + +Guillemot parut. + +Les personnes que j'attendais sont-elles arrivées? demanda le cardinal. + +--En ce moment même le prince vient d'entrer dans la galerie des +tableaux. + +--Seul, ou accompagné? + +--Avec un jeune homme. + +--Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une réponse, je ne +dirai pas définitive, mais détaillée, j'ai besoin de causer avec les +deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de +Lautrec chez ma nièce, dans une demie-heure vous entrerez pour demander +si je suis libre. + +Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de +chambre, il alla ouvrir lui-même la porte de la galerie de tableaux où +se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de +Montmorency et le comte de Moret. + + + + +CHAPITRE VI. + +OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMÉDIE SANS LE SECOURS DE SES +COLLABORATEURS. + + +Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait +l'exigence de la multiplicité des affaires dont était chargé le +cardinal, pour que, l'attente eût-elle été plus longue, ils eussent eu +la susceptibilité d'en témoigner le moindre mécontentement. Sans avoir +atteint ce degré suprême auquel il arriva après la fameuse journée +baptisée, par l'histoire, la journée des Dupes, il était déjà regardé, +sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il +est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il +n'avait que l'initiative, sa voix et la prépondérance de son génie, +éternellement combattu par la haine des deux reines et par une espèce de +conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et présidé par le cardinal de +Bérulle. Les décisions prises, le roi intervenait, approuvait ou +improuvait. C'était sur cette approbation ou improbation, que pesait +plus particulièrement tantôt Richelieu, tantôt la reine-mère, selon +l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII. + +Or la grande affaire qui allait se décider dans deux ou trois jours, +c'était, non point la guerre d'Italie--elle était arrêtée--Mais c'était +le choix du chef qu'on donnerait à cette armée. + +C'était de cette question importante que le cardinal comptait entretenir +les deux princes qu'il désirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il +avait écrit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret; +seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intérêt que la +jeune femme lui avait inspiré venaient, dans leurs détails, de modifier +les intentions qu'il avait sur le comte. + +C'était la première fois que M. de Montmorency se trouvait en face de +Richelieu depuis l'exécution de son cousin de Bouteville; mais nous +avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas +vers le cardinal, en allant à la soirée de la princesse Marie de +Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqué de raconter à +son oncle un fait de cette importance. + +Le cardinal était trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut +à la nièce était en réalité adressé à l'oncle, et que c'était une +ouverture de paix que lui faisait le prince. + +Quant au comte de Moret, c'était autre chose; non-seulement le jeune +homme par sa franchise, par son caractère tout français, au milieu de +tant de caractères espagnols et italiens, par son courage bien connu, et +dont il avait, à peine âgé de vingt-deux ans, donné tant de preuves, +inspirait au cardinal un intérêt réel; mais encore il tenait beaucoup à +le ménager, à le protéger, à aider sa fortune--étant le seul fils de +Henri IV qui n'eût point encore ouvertement conspiré contre lui.--Le +comte de Moret, livré, honoré, ayant un commandement dans l'armée, +servant la France, représentée dans sa politique par le duc de +Richelieu, était un contre-poids aux deux Vendôme, emprisonnés pour +avoir conspiré contre lui. + +Or, dans l'opinion du cardinal, il était temps qu'il arrêtât le jeune +prince sur la pente où il était engagé, jeté au milieu des cabales de la +reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, prêt à devenir l'amant de Mme +de Fargis ou à redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait +pas à être enveloppé de tant de liens que lui même, le voulût-il, ne +pourrait plus se dégager. + +Le cardinal offrit sa main à M. de Montmorency, qui la prit et la serra +sincèrement; mais il ne se permit pas cette familiarité avec le comte de +Moret, qui était de sang royal, et s'inclina à peu près comme il eût +fait pour Monsieur. + +Les premiers compliments échangés: + +--Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'était agi de la +guerre de La Rochelle, guerre maritime que je désirais conduire sans +opposition, je vous ai racheté votre titre de grand amiral et vous l'ai +payé le prix que vous avez demandé. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de +vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris. + +--Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire, +que lorsqu'il est question tout à la fois de son service et du bien de +l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dévouement, de commencer par +me faire une promesse? + +--Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de +son précieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre +loyauté, que je vais m'expliquer clairement avec vous. + +Montmorency s'inclina. + +--Lorsque votre père mourut, quoique héritier de sa fortune et de ses +titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hériter à +cause de votre extrême jeunesse--c'était celle de connétable. L'épée +fleurdelisée, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un +bras vigoureux d'ailleurs était là, prêt à la prendre et à la porter +loyalement. C'était celui du seigneur de Lesdiguières. Il fut fait +connétable à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa +échapper. Depuis ce temps, le maréchal de Créquy, son gendre, aspire à +le remplacer. Mais l'épée de connétable n'est point une quenouille qui +se transmette par les femmes. M. de Créquy a eu cette année une occasion +de la conquérir, c'était de faire réussir l'expédition du duc de Nevers, +au lieu de la faire manquer en se déclarant pour la reine-mère, contre +la France et contre moi. Il a donné sa démission de connétable; moi +vivant il ne le sera jamais! + +Un souffle joyeux et brûlant sortit de la poitrine du duc de +Montmorency. + +Ce témoignage de satisfaction n'échappa point au cardinal.--Il continua: + +--La confiance que j'avais dans le maréchal de Créquy, je la reporte en +vous, prince. Votre parenté avec la reine-mère n'influera point sur +votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre +d'Italie, c'est selon le résultat bon ou mauvais qu'elle aura la +grandeur ou l'abaissement de la France. + +Et comme le comte de Moret écoutait attentivement ce que disait le +cardinal: + +--Vous faites bien de me prêter, vous aussi, attention, mon jeune +prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour +laquelle votre auguste père a tout donné, même sa vie. + +Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience +la fin de son discours: + +--Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernières +paroles la même franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si, +comme je l'espère, je suis chargé de la conduite de la guerre, vous +aurez le principal commandement de l'armée, mon cher duc; et, le siége +de Cazal levé, vous trouverez derrière la porte cette épée de connétable +qui ainsi rentrera pour la troisième fois dans votre famille. Et +maintenant réfléchissez, monsieur le duc, si vous avez plus à attendre +d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre +toute liberté. + +--Votre main! monseigneur, dit Montmorency. + +Le cardinal lui tendit la main. + +--Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi +comme votre homme lige; je promets d'obéir en tous points à Votre +Eminence, excepté le cas où l'honneur de mon nom serait compromis. + +--Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une +suprême dignité, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai +jamais à un Montmorency rien dont il ait à rougir. + +--Et quand faudra-t-il être prêt, monseigneur? + +--Le plus tôt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant +toujours que la direction de la guerre me soit confiée, entrer en +campagne au commencement du mois prochain. + +--Il n'y a pas de temps à perdre alors monseigneur. Je pars pour mon +gouvernement ce soir même, et le 10 janvier je serai à Lyon avec cent +gentilshommes et cinq cents cavaliers. + +--Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas où un autre que moi +serait chargé de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce +que vous feriez dans cette circonstance? + +--Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point à la hauteur du +projet, je n'obéirai qu'à S. M. le roi Louis XIII et à vous. + +--Partez, prince, vous savez où je vous ai dit que vous attendait l'épée +de connétable. + +--Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret? + +--Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes +particulières, et je désire lui donner, de son côté, une mission +importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui +seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-même, +la mission qu'il va recevoir de moi nécessitant courage de sa part et +dévouement de la part de ceux qui l'accompagneront. + +Le duc et le comte de Moret échangèrent à voix basse quelques mots, +parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de +Moret au duc. + +--Laissez-moi Galuar. + +Puis, la joie dans le coeur, le prince saisit la main du cardinal, la +pressa avec reconnaissance et s'élança hors de l'appartement. + +Resté seul avec le comte de Moret, le cardinal s'approcha de lui, et, le +regardant avec une respectueuse tendresse: + +--Monsieur le comte, lui dit-il, ne vous étonnez point de l'intérêt que +je me permets de vous porter, intérêt auquel m'autorisent et ma position +et mon âge, qui est double du vôtre; mais parmi tous les enfants du roi +Henri, vous seul êtes son véritable portrait, et il est permis à ceux +qui ont aimé le père d'aimer le fils. + +Le jeune prince se trouvait pour la première fois en face de Richelieu, +pour la première fois il entendait le son de voix, et prévenu contre lui +par ce qu'il avait entendu dire, il s'étonna tout à la fois que cette +figure sévère pût se dérider, et que cette voix impérative pût +s'adoucir. + +--Monseigneur, lui répondit-il en riant, mais non cependant sans laisser +percer dans sa voix une certaine émotion, Votre Eminence est bien bonne +de s'occuper d'un jeune fou qui n'a pensé jusqu'ici qu'à s'amuser du +mieux qu'il a pu, et qui, si on lui demandait à lui-même à quoi il est +bon, ne saurait que répondre. + +--Un vrai fils de Henri IV est bon à tout, monsieur, dit le cardinal, +car avec le sang se transmet le courage et l'intelligence. Et c'est pour +cela que je ne veux pas, en vous laissant faire fausse route, vous jeter +dans les périls auxquels vous vous exposez. + +--Moi, monseigneur, s'exclama le jeune homme un peu étonné, dans quelle +voie mauvaise suis-je donc engagé, et quels sont donc les dangers qui me +menacent? + +--Voulez vous me prêter quelques minutes d'attention, M. le comte, et +pendant ces quelques minutes m'écouter sérieusement? + +--Ce serait un devoir que mon âge et mon nom m'imposeraient, +monseigneur, quand vous ne seriez pas ministre et homme de génie. Je +vous écoute donc, non pas sérieusement, mais respectueusement. + +--Vous êtes arrivé à Paris dans les derniers jours de novembre, le 28, +je crois. + +--Le 28, monseigneur. + +--Vous étiez chargé de lettres du Milanais et du Piémont pour la reine +Marie de Médicis, pour la reine Anne d'Autriche et pour MONSIEUR. + +Le comte regarda le cardinal avec étonnement, hésita un instant à +répondre; mais enfin, entraîné par la vérité et par l'influence +qu'exerce un homme de génie: + +--Oui, monseigneur, dit-il. + +--Mais comme les deux reines et Monsieur étaient allés au devant du roi, +vous avez été obligé de demeurer huit jours à Paris. Pour ne pas rester +oisif pendant ces huit jours, vous avez fait votre cour à la soeur de +Marion Delorme, à Mme de la Montagne. Jeune, beau, riche, fils de roi, +vous n'avez pas eu à languir; dès le lendemain du jour où vous vous êtes +présenté chez elle, vous étiez son amant. + +--Est-ce ce que vous appelez faire fausse route et m'exposer à des +dangers dont vous voudriez me garantir? demanda en riant le comte de +Moret, s'étonnant qu'un ministre de la gravité du cardinal descendit à +de pareils détails. + +--Non, monsieur; nous allons y arriver; non, ce n'est point être l'amant +de la soeur d'une courtisane, ce que j'appelle faire fausse route, +quoique vous ayez pu voir que cet amour n'était pas tout à fait sans +danger. Ce fou de Pisani a cru que c'était de Mme de Maugiron que vous +étiez l'amant. Il a voulu vous faire assassiner; par bonheur, il a +trouvé un sbire plus honnête homme que lui, lequel, fidèle à la mémoire +du grand roi, a refusé de porter la main sur son fils. Il est vrai que +ce brave homme a été victime de son honnêteté, et que vous-même l'avez +vu couché sur une table, mourant et se confessant à un capucin. + +--Puis-je vous demander, monseigneur, dit le comte de Moret, espérant +embarrasser Richelieu, quel jour et à quel endroit j'ai été témoin de ce +douloureux spectacle? + +--Mais le 5 décembre dernier, vers six heures du soir, dans une salle de +l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, au moment où, déguisé en gentilhomme +basque, vous veniez de quitter Mme de Fargis, déguisée en Catalane, et +venant vous annoncer que la reine Anne d'Autriche, la reine Marie de +Médicis et Monsieur, vous attendraient au Louvre entre onze heures et +minuit. + +--Ah! par ma foi, monseigneur, cette fois-ci je me rends, et je +reconnais que votre police est bien faite. + +--Eh bien, comte, maintenant croyez-vous que ce soit pour moi et par +crainte du mal que vous pouvez me faire, que je suis arrivé à réunir sur +vous de si exacts renseignements? + +--Je ne sais, mais il est probable que Votre Eminence a eu cependant un +intérêt quelconque. + +--Un grand, comte, j'ai voulu sauver le fils du roi Henri IV du mal +qu'il pouvait se faire à lui-même. + +--Comment cela, monseigneur? + +--Que la reine Marie de Médicis, qui est à la fois Italienne et +Autrichienne, que la reine Anne d'Autriche, qui est à la fois +Autrichienne et Espagnole, conspirent contre la France, c'est un crime, +mais un crime qui se conçoit, les liens de famille ne l'emportent +souvent que trop sur les devoirs de la royauté. Mais que le comte de +Moret, c'est-à-dire le fils d'une Française et du roi le plus français +qui ait jamais existé, conspire avec deux reines aveugles et parjures en +faveur de l'Espagne et de l'Autriche, c'est ce que j'empêcherai, par la +persuasion d'abord, par la prière ensuite, et enfin par la force s'il le +faut. + +--Mais qui vous a dit que je conspire, monseigneur? + +--Vous ne conspirez pas encore, comte; mais peut-être, par entraînement +chevaleresque, n'eussiez-vous point tardé à conspirer, et c'est pour +cela que j'ai voulu vous dire à vous-même: Fils de Henri IV, toute sa +vie votre père a poursuivi l'abaissement de l'Espagne et de l'Autriche. +Ne vous alliez pas à ceux qui veulent leur élévation aux dépens des +intérêts de la France. Fils de Henri IV, l'Autriche et l'Espagne ont tué +votre père; ne commettez pas cette impiété de vous allier aux ennemis de +votre père. + +--Mais pourquoi Votre Eminence ne dit-elle pas à Monsieur ce qu'elle me +dit à moi? + +--Parce que Monsieur n'a rien à faire là-dedans, étant le fils de +Concini, et non de Henri IV. + +--Monsieur le cardinal, songez à ce que vous dites. + +--Oui, je sais que je m'expose à la colère de la reine-mère, à la colère +de Monsieur, à la colère du roi même, si le comte de Moret s'éloigne de +celui qui veut son bien pour aller à ceux qui veulent le mal; mais le +comte de Moret sera reconnaissant du grand intérêt que je lui porte et +qui n'a pas d'autre source que le grand amour et la grande admiration +que j'ai pour le roi son père, et le comte de Moret tiendra secret tout +ce que je lui ai dit ce soir, pour son bien et pour celui de la France. + +--Votre Eminence n'a pas besoin que je lui donne ma parole, n'est-ce +pas? + +--On ne demande pas de ces choses-là au fils de Henri IV. + +--Mais enfin, Votre Eminence ne m'a pas seulement fait venir pour me +donner des conseils, mais aussi, lui ai-je entendu dire, pour me confier +une mission. + +--Oui, comte, une mission qui vous éloigne de ce danger que je crains +pour vous. + +--Qui m'éloigne du danger? + +Richelieu fit signe que oui. + +--Et par conséquent de Paris? + +--Il s'agirait de retourner en Italie. + +--Hum! fit le comte de Moret. + +--Avez vous des raisons pour ne pas retourner en Italie? + +--Non, mais j'en aurais pour rester à Paris. + +--Alors vous refusez, monsieur le comte? + +--Non, je ne refuse pas, surtout si la mission peut s'ajourner. + +--Il s'agit de partir ce soir ou demain au plus tard. + +--Impossible, monseigneur, dit le comte de Moret en secouant la tête. + +--Comment! s'écria le cardinal, laisserez-vous une guerre se faire sans +y prendre part? + +--Non; seulement je quitterai Paris avec tout le monde, et le plus tard +possible. + +--C'est bien résolu dans votre esprit, monsieur le comte? + +--C'est bien résolu, monseigneur. + +--Je regrette votre répugnance à ce départ. Il n'y a qu'à vous, qu'à +votre courage, à votre loyauté, à votre courtoisie que j'aurais voulu +confier la fille d'un homme pour lequel j'ai la plus haute estime. Je +chercherai quelqu'un, comte, qui veuille bien vous remplacer près de +Mlle Isabelle de Lautrec. + +--Isabelle de Lautrec! s'écria le comte de Moret. C'était Isabelle de +Lautrec que vous vouliez renvoyer à son père? + +--Elle-même; qu'y a-t-il donc dans ce nom qui vous étonne? + +--Oh! mais, monseigneur, pardon. + +--Je vais aviser et lui trouver un autre protecteur. + +--Non pas, non pas, monseigneur, inutile de chercher plus loin: le +conducteur, le défenseur de Mlle de Lautrec, celui qui se fera tuer pour +elle, il est trouvé, le voilà, c'est moi. + +--Alors, dit le cardinal, je n'ai plus à m'inquiéter de rien? + +--Non, monseigneur. + +--Vous acceptez? + +--J'accepte. + +--En ce cas, voici mes dernières instructions. + +--J'écoute. + +--Vous remettrez Mlle de Lautrec, qui pendant tout le voyage vous sera +aussi sacrée qu'une soeur. + +--Je le jure. + +--A son père, qui est à Mantoue; puis vous reviendrez rejoindre l'armée +et prendre un commandement sous M. de Montmorency. + +--Oui, monseigneur. + +--Et si le hasard faisait--vous comprenez, un homme de prévoyance doit +supposer tout ce qui est possible--si le hasard faisait que vous vous +aimassiez... + +Le comte de Moret fit un mouvement. + +--C'est une supposition, vous comprenez bien, puisque vous ne vous êtes +pas vus, puisque vous ne vous connaissez point. Eh bien, le cas échéant, +je ne puis rien faire pour vous, monseigneur, qui êtes fils de roi, mais +je puis faire beaucoup pour Mlle de Lautrec et pour son père. + +--Vous pouvez faire de moi le plus heureux des hommes, monseigneur. +J'aime Mlle de Lautrec. + +--Ah vraiment, voyez comme cela se rencontre; est-ce que ce serait elle, +par hasard, qui, le soir où vous avez été au Louvre, vous aurait pris +sur l'escalier des mains de Mme de Chevreuse déguisée en page, et vous +aurait conduit à travers le corridor noir jusqu'à la chambre de la +reine? Avouez que dans ce cas ce serait un hasard miraculeux. + +--Monseigneur, dit le comte de Moret, regardant le cardinal avec +stupéfaction, je ne connais que mon admiration pour vous qui égale ma +reconnaissance; mais... + +Le comte s'arrêta inquiet. + +--Mais quoi? demanda le cardinal. + +--Il me reste un doute. + +--Lequel? + +--J'aime Mlle de Lautrec, mais j'ignore si Mlle de Lautrec m'aime, et +si, malgré mon dévouement, elle m'accepterait pour son protecteur. + +--Ah! quant à cela, monsieur le comte, cela ne me regarde plus et +devient tout à fait votre affaire, c'est à vous d'obtenir d'elle ce que +vous désirez. + +--Mais où cela? comment la verrai-je? je n'ai aucune occasion de la +rencontrer, et s'il faut, comme le disait Votre Eminence, que son départ +ait lieu ce soir ou demain matin au plus tard, je ne sais d'ici là +comment la voir. + +--Vous avez raison, monsieur le comte, une entrevue entre vous est +urgente, et tandis que vous allez y réfléchir de votre côté, je vais, +moi, y réfléchir du mien. Attendez un instant dans ce cabinet, j'ai +quelques ordres à donner. + +Le comte de Moret s'inclina, suivant des yeux, avec un étonnement mêlé +d'admiration cet homme, si éminemment au-dessus des autres hommes, qui, +de son cabinet, conduisait l'Europe et qui, malgré les intrigues dont il +était entouré, malgré les dangers qui le menaçaient, trouvait du temps +pour s'occuper des intérêts particuliers et descendre dans les moindres +détails de la vie. + +La porte par laquelle le cardinal avait disparu refermée, le comte de +Moret resta machinalement les yeux fixés sur cette porte, et il n'en +avait pas encore détourné son regard, lorsqu'elle se rouvrit et que dans +son encadrement, il vit apparaître, non pas le cardinal, mais Mlle de +Lautrec elle-même. + +Les deux amants, comme frappés en même temps du choc électrique, +poussèrent chacun de son côté, un cri d'étonnement, puis avec la +rapidité de la pensée, le comte de Moret s'élançant au-devant +d'Isabelle, tombait à ses genoux et saisissait sa main, qu'il baisait +avec une ardeur qui prouvait à la jeune fille qu'elle avait peut-être +trouvé un protecteur dangereux, mais un défenseur dévoué. + +Pendant ce temps, le cardinal, arrivé à son but d'éloigner le fils de +Henri IV de la cour et de s'en faire un partisan, se réjouissait, +croyant avoir trouvé un dénoûment à son héroï-comédie, sans la +participation de ses collaborateurs ordinaires, MM. Desmarets, Rotrou, +l'Estoile et Mayret. + +Corneille on se le rappelle, n'avait pas encore eu l'honneur d'être +présenté au cardinal. + + + + +CHAPITRE VII. + +LE CONSEIL. + + +Le grand événement, l'événement attendu de tous avec anxiété, surtout de +Richelieu, qui se croyait sûr du roi autant que l'on pouvait être sûr de +Louis XIII, était la tenue d'un conseil chez la reine-mère, au palais du +Luxembourg, qu'elle avait fait bâtir pendant la régence sur le modèle +des palais florentins, et pour la galerie duquel Rubens avait exécuté, +dix ans auparavant, les magnifiques tableaux représentant les événements +les plus importants de la vie de Marie de Médicis, et qui font +aujourd'hui un des principaux ornements de la galerie du Louvre. + +Le conseil se tenait le soir. + +Il était formé du ministère particulier de la reine Marie de Médicis, +qui se composait de créatures complétement à elle, et qui était présidé +par le cardinal de Bérulle, et conduit par Vauthier, plus du maréchal de +Marillac, qui était devenu maréchal sans avoir jamais vu le feu, et que +dans ses mémoires le cardinal appelle toujours Marillac-l'Epée, parce +qu'ayant eu querelle à la paume avec un nommé Caboche, il l'avait tué en +le rencontrant sur sa route, sans lui donner le temps de se défendre, +plus enfin, son frère aîné Marillac, le garde des sceaux, qui était un +des amants de Fargis. A ce conseil on adjoignait, dans les grandes +circonstances, des espèces de conseillers honoraires qui étaient des +capitaines les plus renommés et des seigneurs les plus élevés de +l'époque, et c'est ainsi qu'au conseil dans lequel nous allons +introduire nos lecteurs, on avait adjoint le duc d'Angoulême, le duc de +Guise, le duc de Bellegarde et le maréchal de Bassompierre. + +Monsieur, depuis quelque temps, était rentré dans ce conseil, dont il +était sorti à propos du procès de Chalais. Le roi y assistait de son +côté lorsqu'il croyait la discussion assez importante pour nécessiter sa +présence. + +La délibération du conseil prise, on en référait, nous l'avons dit, au +roi, qui approuvait, improuvait ou même changeait complétement la +détermination adoptée. + +Le cardinal de Richelieu, premier ministre en réalité, par l'influence +de son génie, mais qui n'en eut le titre et le pouvoir absolu qu'un an +après les événements que nous venons de raconter, n'avait que sa voix +dans ce conseil, mais presque toujours l'amenait à son avis +qu'appuyaient d'habitude le duc de Marillac, le duc de Guise, le duc +d'Angoulême, et quelquefois le maréchal de Bassompierre; mais que +contrariaient toujours systématiquement la reine-mère, Vauthier, le +cardinal de Bérulle, et les deux ou trois voix qui obéissaient +passivement aux signes négatifs ou affirmatifs que leur faisait Marie de +Médicis. + +Ce soir-là, Monsieur, sous le prétexte de se brouiller avec la +reine-mère, avait déclaré ne point vouloir assister au conseil; mais, +malgré son absence, du moment où sa mère se chargeait de ses intérêts, +il n'en était que plus puissant. + +Le conseil était indiqué pour huit heures du soir. + +A huit heures un quart, toutes les personnes convoquées étaient à leur +poste et se tenaient debout devant la reine Marie de Médicis, assise. + +A huit heures et demie, le roi entra, salua sa mère, qui se leva à son +tour, lui baisa les mains, s'assit près d'elle sur un fauteuil un peu +plus élevé que le sien, se couvrit et prononça les paroles +sacramentelles: + +--Asseyez-vous! + +MM. les membres du ministère et les conseillers honoraires s'assirent +autour de la table, sur des tabourets préparés à cet effet en nombre +égal à celui des délibérants. + +Le roi étendit circulairement son regard, de manière à passer en revue +tous les assistants; puis, de sa même voix mélancolique et sans timbre, +comme il eût dit toute autre chose, il dit: + +--Je ne vois pas monsieur mon frère. Où est-il donc? + +--A cause de sa désobéissance à votre volonté, sans doute n'ose-t-il +point se présenter devant vous. Votre bon plaisir est-il que nous +procédions sans lui? + +Le roi, sans répondre de vive voix, fit de la tête un signe affirmatif. + +Puis, s'adressant non seulement aux membres du conseil, mais aux +gentilshommes convoqués dans le but de donner leur avis sur la +délibération: + +--Messieurs, dit-il, vous savez tous ce dont il s'agit aujourd'hui.--Il +s'agit de savoir si nous devons faire lever le siége de Cazal, secourir +Mantoue afin d'affermir les prétentions du duc de Nevers--prétentions +que nous avons appuyées--et arrêter les entreprises du duc de Savoie sur +le Montferrat. Bien que le droit de faire la paix et la guerre soit un +droit royal, nous désirons nous éclairer de vos lumières avant de +prendre une décision, ne prétendant aucunement amoindrir notre droit par +les conseils que nous vous demandons. La parole est à notre ministre, M. +le cardinal de Richelieu, pour nous exposer la situation des affaires. + +Richelieu se leva, et, saluant les deux majestés: + +--L'exposé sera court, dit-il. Le duc Vincent de Gonzague, en mourant, a +laissé tous ses droits au duché de Mantoue, au duc de Nevers, oncle des +trois derniers souverains de ce duché, morts sans enfants mâles. Le duc +de Savoie avait espéré marier un de ses fils avec l'héritière du +Montferrat et du Mantouan, et se créer en Italie cette puissance de +second ordre, objet de sa constante ambition, et qui l'a fait si souvent +trahir ses promesses envers la France. Le ministre de S. M. le roi Louis +XIII a cru alors qu'il était d'une bonne politique, étant déjà allié +avec le Saint-Père et les Vénitiens, de se donner, en appuyant +l'avènement d'un Français aux duchés de Mantoue et du Montferrat, un +partisan zélé au milieu des puissances lombardes, et d'acquérir ainsi +sur lui une prépondérance suivie sur les affaires d'Italie, et d'y +neutraliser au contraire l'influence de l'Espagne et de l'Autriche. +C'est dans ce but que le ministre de Sa Majesté a agi jusqu'ici; et +c'était pour préparer les voies de cette campagne qu'il avait, il y a +plusieurs mois, envoyé une première armée, qui, par une faute du +maréchal de Créquy, faute que l'on pourrait presque qualifier de +trahison, a été non pas battue par le duc de Savoie, comme les ennemis +de la France se sont empressés de le dire, mais manquant, les fantassins +de vivres, les cavaliers de vivres et de fourrage, s'est dispersée et +fondue, pour ainsi dire, au souffle de la faim; donc, cette politique +adoptée, cette première démarche hostile faite, il ne s'agissait que +d'attendre une époque favorable pour poursuivre l'entreprise +commencée;--cette époque, le ministre du roi est d'avis qu'elle est +arrivée. La Rochelle prise nous permet de disposer de notre armée et de +notre flotte. La question posée à Leurs Majestés est celle-ci: Fera-t-on +ou ne fera-t-on pas la guerre? et si on la fait, la fera-t-on tout de +suite ou attendra-t-on? Le ministre de Sa Majesté, qui est pour la +guerre et pour la guerre immédiate, se tient prêt à répondre aux +objections qui lui seront faites. + +Et saluant le roi et la reine Marie, le cardinal s'assit, abandonnant la +parole à son adversaire, ou plutôt à un seul adversaire, le cardinal +Bérulle. + +Celui-ci, de son côté, sachant bien que c'était à lui de répondre, +consulta, du regard, la reine-mère qui d'un signe lui répondit qu'il +avait carrière, se leva, salua les deux majestés, et dit: + +--Le projet de faire la guerre en Italie, malgré les bonnes raisons +apparentes que nous a données M. le cardinal de Richelieu, nous paraît +non-seulement dangereux, mais impossible. L'Allemagne, presque +subjuguée, fournit à l'Empereur Ferdinand des armées innombrables, +auxquelles les forces militaires de la France ne peuvent être comparées; +et, de son côté, S. M. Philippe III, l'auguste frère de la reine, trouve +dans les mines du nouveau monde des trésors suffisants à payer des +armées aussi nombreuses que celles des anciens rois de Perse. Dans ce +moment, au lieu de songer à l'Italie, l'Empereur ne s'occupe qu'à +réduire les protestants et à tirer de leurs mains les évêchés, les +monastères et les autres biens ecclésiastiques dont ils se sont emparés +injustement. + +Pourquoi la France, c'est-à-dire la fille aînée de l'Eglise, +s'opposerait-elle à une si noble et si chrétienne entreprise; ne vaut-il +pas mieux, au contraire, que le roi l'appuie, et qu'il achève d'extirper +l'hérésie en France pendant que l'empereur et le roi d'Espagne +travailleront à la battre en Allemagne et dans les Pays-Bas, pour +exécuter des desseins chimériques et directement opposés au bien de +l'Eglise? M. de Richelieu parle de paix avec l'Angleterre et laisse +entendre une alliance avec les puissances hérétiques, chose capable de +flétrir à jamais la gloire de Sa Majesté. Au lieu de faire la paix avec +l'Angleterre, n'avons-nous pas chance, au contraire, en poursuivant la +guerre contre le roi Charles Ier, d'espérer qu'il en sera enfin réduit à +donner satisfaction à la France en rappelant les femmes et les +serviteurs de la reine si indignement chassés contre la bonne foi d'un +traité solennel et à cesser les précautions contre les catholiques +anglais. Que savons-nous si Dieu ne veut pas rétablir la vraie religion +en Angleterre, pendant que l'hérésie se détruira en France, en Allemagne +et dans les Pays-Bas. Dans la conviction que j'ai parlé dans les +intérêts de la France et du Trône, je mets mon humble opinion aux pieds +de Leurs Majestés. + +Et le cardinal s'assit à son tour, non sans avoir du regard recueilli +les marques d'approbation que lui adressaient ouvertement la reine Marie +et les membres de son conseil, et justement le garde des sceaux +Marillac, ramené au parti des reines par les soins de Mme de Fargis. + +Le roi, se tournant alors vers le cardinal de Richelieu: + +--Vous avez entendu, monsieur le cardinal, dit-il, et, si vous avez à +répondre, répondez. + +Richelieu se leva. + +--Je crois, dit-il, mon honorable collègue, M. le cardinal de Bérulle +mal informé de la situation politique de l'Allemagne et financière de +l'Espagne; la puissance de l'empereur Ferdinand, qu'il nous représente +comme si fort redoutable, n'est point tellement établie en Allemagne +qu'on ne puisse l'ébranler, le jour où, sans avoir besoin de nous allier +à lui, nous pousserons sur l'empereur le lion du Nord, le grand +Gustave-Adolphe, à qui il ne manque, pour prendre cette grande décision, +que quelques centaines de mille livres, qu'à un moment donné on fera +luire à ses yeux comme un des ces phares qui indiquent aux vaisseaux +leur chemin. Le ministre de Sa Majesté sait même de source certaine que +ces armées de Ferdinand dont parle M. le cardinal de Bérulle donnent de +grands ombrages à Maximilien, duc de Bavière, chef de la ligue +catholique. Le ministre de Sa Majesté se fait fort, à un moment donné, +de prendre ces armées si terribles entre les armées protestantes de +Gustave-Adolphe et les armées catholiques de Maximilien. Quant aux +trésors imaginaires du roi Philippe III, qu'on permette au ministre du +roi de les réduire à leur juste valeur. Le roi d'Espagne tire à peine +cinq cent mille écus par an des Indes, et le conseil de Madrid s'est +trouvé fort déconcerté quand, il y a deux mois, on apprit que l'amiral +des Pays-Bas, Hein, avait pris et coulé à fond, dans le golfe du +Mexique, les galions d'Espagne et leur charge, estimée à 12 millions, +et, à la suite de cette nouvelle, les affaires de S. M. le roi d'Espagne +se trouvèrent même dans un si grand désordre, qu'il ne put envoyer à +l'empereur Ferdinand le subside d'un million qu'il lui avait promis. +Maintenant, pour répondre à la seconde partie du discours de son +adversaire, le ministre du roi fera humblement observer à Sa Majesté +qu'elle ne saurait souffrir avec honneur l'oppression du duc de Mantoue, +que non-seulement il a reconnu, mais que son ambassadeur, M. de Chamans, +a fait nommer, par son influence sur le dernier duc. Sa Majesté doit +non-seulement protéger ses alliés en Italie, mais encore protéger contre +l'Espagne cette belle contrée de l'Europe que l'Espagne tend +éternellement à subjuguer, et où elle est déjà trop puissante. + +Si nous n'appuyons pas vigoureusement le duc de Mantoue, celui-ci, +incapable de résister à l'Espagne, sera obligé de consentir à l'échange +de ses Etats avec d'autres Etats hors de l'Italie, ce que la cour +d'Espagne lui propose en ce moment. Déjà, ne l'oubliez pas, le feu duc +Vincent a été sur le point de consentir à ce marché et d'échanger le +Montferrat pour faire dépit à Charles-Emmanuel, et pour lui donner des +voisins capables d'arrêter ses mouvements continuels. Enfin, l'avis du +ministre de Sa Majesté est qu'il y aurait non-seulement préjudice, mais +encore honte à laisser impunie la témérité du duc de Savoie, qui +brouille depuis plus de trente ans les affaires de la France et de ses +alliés; qui lie mille intrigues contraires au service et à l'intérêt de +Sa Majesté, dont on trouve la main dans la conspiration de Chalais, +comme on l'avait déjà trouvée dans la conspiration de Biron, et qui +s'est fait l'allié des Anglais dans leurs entreprises sur l'île de Ré. + +Puis alors, se tournant vers le roi et s'adressant directement à lui: + +--En prenant cette ville rebelle, ajouta le cardinal de Richelieu, vous +avez heureusement exécuté, Sire, le projet le plus glorieux pour vous, +et le plus avantageux à votre Etat. L'Italie, oppressée depuis un an par +les armes du roi d'Espagne et du duc de Savoie, implore le secours de +votre bras victorieux. Refuseriez-vous de prendre en main la cause de +vos voisins et de vos alliés que l'on veut injustement dépouiller de +leurs héritages. Eh bien, moi, Sire, moi, votre ministre, j'ose vous +promettre que, si vous formez aujourd'hui cette noble résolution, le +succès n'en sera pas moins heureux que celui du siége de La Rochelle. Je +ne suis ni prophète--et Richelieu regarda avec un sourire son collègue +le cardinal de Bérulle--ni fils de prophète, mais je puis assurer Votre +Majesté que, si elle ne perd point de temps dans l'exécution de son +dessein, vous aurez délivré Cazal et donné la paix à l'Italie avant la +fin du mois de mai prochain. + +En revenant, avec votre armée, dans le Languedoc, vous achèverez de +réduire le parti huguenot au mois de juillet; enfin, Votre Majesté, +victorieuse partout, pourra prendre du repos à Fontainebleau ou partout +ailleurs, pendant les beaux jours de l'automne. + +Un mouvement approbateur courut parmi les gentilshommes invités à +assister à la séance, et il fut visible que le duc d'Angoulême, le duc +de Guise surtout, approuvaient tout particulièrement l'avis de M. de +Richelieu. + +Le roi prit la parole: + +--M. le cardinal, dit-il, a bien fait, toutes les fois qu'il a parlé de +lui-même et de la politique suivie, de dire le _ministre du roi_, car +cette politique, c'est d'après mes ordres qu'elle a agi.--Oui, nous +sommes de son avis; oui, la guerre est nécessaire en Italie; oui, nous +devons y soutenir nos alliés; oui, nous devons y maintenir notre +suprématie, en y restreignant autant que possible non-seulement le +pouvoir, mais l'influence de l'Espagne: notre honneur y est engagé. + +Malgré le respect que l'on devait au roi, quelques applaudissements +éclatèrent du côté des amis du cardinal, tandis que les amis de la reine +retenaient à peine leurs murmures. Marie de Médicis et le cardinal de +Bérulle échangèrent vivement quelques paroles à voix basse. + +Le visage du roi prit une expression sévère, il jeta un regard oblique, +presque menaçant du côté d'où venaient les murmures, et continua: + +--La question dont nous avons à nous occuper maintenant n'est donc pas +de discuter la paix ou la guerre, puisque la guerre est décidée, mais +l'époque où nous devons nous mettre en campagne,--bien entendu que les +opinions ouïes, nous nous réservons de décider en dernier ressort. +Parlez, monsieur de Bérulle, car vous êtes, nous ne l'ignorons pas, +l'expression d'une volonté que nous respectons toujours, même quand nous +ne la suivons pas. + +Marie de Médicis fit à Louis XIII, qui avait parlé assis et couvert, un +léger signe de remerciement. + +Puis se tournant vers Bérulle: + +--Une invitation du roi est un ordre, dit-elle; parlez, monsieur le +cardinal. + +Bérulle se leva. + +--Le ministre du roi, dit-il avec affectation, appuyant sur ces deux +mots: _le ministre du roi_, a proposé de faire la guerre immédiatement, +et j'ai le regret d'être sur ce point encore, d'un avis diamétralement +opposé au sien. Si je ne suis point dans l'erreur, Sa Majesté a exprimé +son désir de conduire cette guerre en personne; or, pour deux raisons, +je me déclarerai contre cette guerre entreprise trop précipitamment. La +première de ces raisons la voici, c'est que l'armée du roi, fatiguée par +le long siége de La Rochelle, a besoin de se remettre dans de bons +quartiers d'hiver; quand la traînant des bords de l'Océan au pied des +Alpes sans lui laisser le temps de se reposer, on s'expose à voir les +soldats, rebutés par une longue marche, déserter en foule; ce serait une +cruauté d'exposer ces braves gens aux rigueurs de l'hiver, sur des +montagnes couvertes de neige et inaccessibles, et un crime de +lèse-majesté que d'y conduire le roi, eût-on l'argent nécessaire, et on +ne l'a pas, vu qu'il y a huit jours à peine, sur cent mille livres qu'a +fait demander l'auguste mère de Votre Majesté à son ministre, il n'a pu, +en arguant de la pénurie d'argent, lui envoyer que cinquante +mille,--eût-on l'argent nécessaire et on ne l'a pas, tous les mulets du +royaume ne suffiraient pas pour porter les vivres dont a besoin l'armée, +sans compter qu'il est impossible de transporter à cette époque de +l'année l'artillerie dans des chemins inconnus, et qu'il faudrait même +dans la saison d'été faire étudier par des ingénieurs. Ne vaut-il pas +mieux remettre l'expédition au printemps, on fixera d'ici là les +préparatifs, et la plupart des choses nécessaires se pourront conduire +par mer. Les Vénitiens, plus intéressés que nous dans l'affaire des ducs +de Mantoue, ne s'émeuvent pas de l'invasion du Montferrat par +Charles-Emmanuel et prétendent laisser tout le fait de l'entreprise au +roi. Doit-on présumer que ces messieurs s'embarqueront avec plus de +chaleur quand ils verront le duc de Mantoue plus opprimé et le secours +de la France encore plus éloigné; enfin, la chose que Sa Majesté doit +éviter encore plus soigneusement que toute autre, c'est de rompre avec +le roi catholique, ce qui serait infiniment plus préjudiciable à l'Etat +que la conservation de Cazal et de Mantoue ne peut être +avantageuse.--J'ai dit. + +Le discours du cardinal de Bérulle parut avoir fait une certaine +impression sur le conseil; il ne discutait plus la guerre, en faveur de +laquelle le roi s'était déclaré, il discutait l'opportunité de cette +guerre dans le moment difficile où l'on se trouvait. D'ailleurs les +capitaines admis au conseil,--Bellegarde, le duc d'Angoulême, le duc de +Guise, Marillac-l'Epée--n'étant plus des jeunes gens--et ardents à la +guerre, parce qu'elle offrait des chances à leur ambition, demandaient +une guerre où il y eût plus de danger que de fatigue, attendu que, pour +braver la fatigue, il faut être jeune, tandis que pour braver le danger +il ne faut être que courageux. + +Le cardinal se leva. + +--Je vais répondre, dit-il, sur tous les points à mon honorable +collègue. Oui, quoique je ne pense pas que Sa Majesté ait encore pris +sur ce point une entière résolution, je crois qu'il entre dans les vues +du roi de conduire la guerre en personne. Sa Majesté sur ce point +décidera dans sa sagesse, et je n'ai qu'une crainte, c'est qu'elle +sacrifie ses propres intérêts à ceux de l'Etat, comme c'est le devoir +d'un roi de le faire. Quant à la question des fatigues que l'armée aura +à supporter, que le cardinal de Bérulle ne s'en inquiète point. Une +partie transportée par mer débarque à cette heure à Marseille et marche +sur Lyon, où sera le quartier général. L'autre avance à petites journées +à travers la France, bien nourrie, bien logée, bien payée, sans avoir +depuis un mois perdu un seul homme par la désertion, attendu que le +soldat bien payé, bien logé, bien nourri, ne déserte pas. Quant aux +difficultés que l'armée éprouvera à travers les Alpes, il vaut mieux les +affronter vite et avoir à lutter contre la nature que de donner à notre +ennemi le temps de hérisser les passages que l'armée compte prendre, de +canons et de forteresses. + +Il est vrai qu'il y a quelques jours j'ai eu le regret de refuser +cinquante mille livres à l'auguste mère du roi, sur les cent mille +qu'elle m'avait fait l'honneur de me demander; mais je ne me suis permis +de décider cette réduction qu'après l'avoir soumise au roi qui l'a +approuvée; malgré ce refus qui n'indiquait point un manque d'argent, +mais la nécessité seulement de ne point faire de dépenses inutiles, nous +sommes financièrement en mesure de faire cette guerre; en engageant mon +honneur et mes biens particuliers, j'ai trouvé à emprunter six millions. +Quant aux chemins, leur étude est faite depuis longtemps, car depuis +longtemps Sa Majesté songe à cette guerre, et elle m'a ordonné d'envoyer +quelqu'un en Dauphiné, en Savoie et en Piémont pour les reconnaître, et +sur le travail qu'en a fait M. de Pontis, M. d'Ercure, maréchal des +logis des armées du roi, a donné une carte exacte du pays. Donc, tous +les préparatifs de la guerre sont faits, donc l'argent nécessaire à la +guerre est dans les coffres, et comme la guerre étrangère, de l'avis de +Sa Majesté, presse pour la gloire de ses armes et pour la réparation de +son honneur, que la guerre intestine qui, La Rochelle abattue et +l'Espagne occupée en Italie, ne paraît pas offrir de grands dangers, je +supplie Sa Majesté de vouloir bien décider à son tour que l'on entrera +immédiatement en campagne, répondant sur ma tête du succès de +l'entreprise. Et à mon tour, j'ai dit! + +Et le cardinal reprit sa place, priant du regard le roi Louis XIII +d'appuyer la proposition qu'il venait de faire, et qui, d'ailleurs, +paraissait arrêtée d'avance entre lui et le roi. + +Le roi ne fit point attendre le cardinal, et à peine fut-il assis et +eut-il cessé de parler, qu'étendant la main sur le tapis de la table. + +--Messieurs, dit-il, c'est ma volonté que vous a fait connaître M. le +cardinal de Richelieu, mon ministre. La guerre est décidée contre M. le +duc de Savoie, et notre désir est que l'on ne perde pas de temps pour se +mettre en campagne. Ceux de vous qui auront des demandes à faire pour +être aidés dans leurs équipages, n'auront qu'à s'adresser à M. le +cardinal. Plus tard je ferai savoir si je ferai la guerre en personne, +et qui, dans cette guerre, sera mon lieutenant-général. Sur ce, le +conseil n'étant à autre fin, ajouta le roi en se levant, je prie Dieu, +messieurs, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. + +Le conseil est levé. + +Et, saluant la reine-mère, Louis XIII se retira dans son appartement. + +Le cardinal l'avait emporté sur les deux points proposés par lui, la +guerre contre le duc de Savoie et l'entrée immédiate en campagne. On ne +doutait donc point qu'il ne réussît mêmement sur le troisième, qui était +de se faire donner la conduite de la guerre, comme il s'était fait +donner la conduite du siége de La Rochelle. + +Aussi chacun se réunit-il autour de lui pour le féliciter, même le garde +des sceaux Marillac, qui, tout en conspirant pour la reine, tenait à +conserver les apparences de la neutralité. + +Marie de Médicis, les dents serrées par la colère, le sourcil froncé, se +retira donc de son côté, accompagnée seulement de Bérulle et de +Vauthier. + +--Je crois, dit-elle, que nous pouvons dire comme François Ier après la +bataille de Pavie: «Tout est perdu, sauf l'honneur.» + +--Bon, dit Vauthier, rien n'est perdu, au contraire tant que le roi +n'aura pas nommé M. de Richelieu son lieutenant général. + +--Mais ne croyez-vous pas, dit la reine-mère, qu'il est déjà nommé +lieutenant général dans l'esprit du roi? + +--C'est possible, dit Vauthier, mais il ne l'est pas encore en réalité. + +--Avez-vous donc un moyen d'empêcher cette nomination? demanda Marie de +Médicis. + +--Peut-être, répondit Vauthier; mais il faudrait que, sans perdre un +instant, j'eusse un entretien avec Mg le duc d'Orléans. + +--Je vais le chercher, dit Bérulle, et je vous l'amène. + +--Allez, dit la reine-mère, et ne perdez pas un instant. + +Puis, se retournant vers Vauthier: + +--Et ce moyen, lui demanda-t-elle, quel est-il? + +--Quand nous serons dans un endroit où nous serons sûrs de n'être +écoutés ni entendus de personne, je le dirai à Votre Majesté. + +--Venez vite alors.» + +Et la reine et son conseiller se jetèrent dans un corridor conduisant +aux appartements particuliers de Marie de Médicis. + + + + +CHAPITRE VIII. + +LE MOYEN DE VAUTHIER. + + +Quoiqu'il eût son appartement chez la reine-mère, c'est-à-dire au palais +du Luxembourg, le roi était rentré au Louvre pour échapper aux +obsessions dont il sentait bien qu'il ne pouvait manquer d'être l'objet, +de la part des deux reines. + +Et, en effet, quoique rentré chez elle, Marie de Médicis eût écouté avec +la plus grande attention et approuvé le projet que lui avait exposé +Vauthier, avant de recourir à ce projet elle résolut de faire une +seconde tentative sur son fils. + +Quant à Louis XIII, comme nous l'avons dit, il était resté chez lui, et, +à peine rentré, il avait fait appeler d'Angély. + +Mais il avait d'abord demandé si M. de Baradas n'avait rien dit ou fait +dire. + +Baradas avait gardé le silence le plus complet. + +C'était ce silence dans lequel s'obstinait à demeurer le page boudeur, +qui avait causé la mauvaise humeur du roi au conseil, mauvaise humeur +qui n'avait point échappé à Vauthier, mauvaise humeur dont il +connaissait la cause, cause sur laquelle il avait basé tout son plan de +campagne. + +Ainsi Louis XIII qui s'était assez peu avancé avec Mlle de Lautrec, se +promettait-il de suivre le conseil de l'Angély et d'aller en avant, +jusqu'à ce que le bruit de cette fantaisie arrivât jusqu'à Baradas, que +la crainte de perdre son crédit devait à l'instant même, selon l'Angély, +ramener aux pieds du roi. + +Mais il surgissait dans ce projet un empêchement inattendu dont le roi +n'avait pu se rendre compte, et dont personne n'avait pu lui donner +l'explication; la veille au soir, quoiqu'elle fût de service, Mlle de +Lautrec n'était point venue au cercle de la reine, et Louis XIII, en +interrogeant celle-ci, n'avait eu d'autre réponse que quelques mots +exprimant le plus grand étonnement de la part d'Anne d'Autriche. De +toute la journée Mlle de Lautrec n'avait point paru au Louvre, la reine +l'avait inutilement fait chercher dans sa chambre et partout dans le +palais, personne ne l'avait vue et n'avait pu en donner des nouvelles. + +Aussi le roi, intrigué de cette absence, avait-il chargé l'Angély d'en +prendre des informations de son côté, et c'était pour cela +particulièrement qu'aussitôt son retour il avait fait demander son fou. + +Mais l'Angély n'avait pas été plus heureux que les autres, il revenait +sans aucun renseignement précis. + +Au point de vue de son penchant pour Mlle de Lautrec, la chose était à +peu près indifférente à Louis XIII; mais il n'en était pas de même au +point de vue de Baradas: le moyen avait paru si infaillible à l'Angély, +que le roi avait fini par croire lui-même à son infaillibilité. + +Il se désespérait donc, accusant le destin de prendre un soin tout +particulier de s'opposer à tout ce qu'il désirait, lorsque Beringhen +gratta doucement à la porte; le roi reconnut la manière de gratter de +Beringhen, et pensant que c'était une personne de plus--et une personne +du dévouement de laquelle il était sûr--à consulter, il répondit d'une +voix assez bienveillante: + +--Entrez. + +M. le Premier entra. + +--Que me veux-tu, Beringhen? demanda le roi; ne sais-tu point que je +n'aime pas à être dérangé quand je m'ennuie avec l'Angély? + +--Je n'en dirai pas autant, fit l'Angély, et vous êtes le bienvenu, M. +Beringhen. + +--Sire, dit le valet de chambre, je ne me permettrais pas de déranger +Votre Majesté quand elle m'a dit qu'elle voulait s'ennuyer +tranquillement, pour quelqu'un qui n'aurait pas tout droit de me donner +des ordres; mais j'ai dû obéir à LL. MM. la reine Marie de Médicis et la +reine Anne d'Autriche. + +--Comment! s'écria Louis XIII, les reines sont là? + +--Oui, Sire. + +--Toutes deux? + +--Oui, Sire. + +--Et elles veulent me parler ensemble? + +--Ensemble, oui, sire. + +Le roi regarda autour de lui, comme s'il cherchait de quel côté il +pourrait fuir, et peut-être eût-il cédé à son premier mouvement, si la +porte ne se fût point ouverte et si Marie de Médicis ne fût point entrée +suivie de la reine Anne d'Autriche. + +Le roi devint très pâle et fut pris d'un petit tremblement fébrile, +auquel il était sujet quand il subissait une grande contrariété; mais +alors il se roidissait en lui-même et devenait inaccessible à la prière. + +En ce cas-là, il faisait face au danger, avec l'immobilité et le sombre +entêtement d'un taureau qui présente les cornes. + +Il se retourna vers sa mère comme vers l'antagoniste le plus dangereux: + +--Par ma foi de gentilhomme, madame, je croyais la discussion finie avec +le conseil, et que, le conseil fini, j'échapperais à de nouvelles +persécutions. Que me voulez-vous? dites vite. + +--Je veux, mon fils, dit Marie de Médicis, tandis que la reine, les +mains jointes, semblait s'unir par une prière mentale aux prières de sa +belle mère,--je veux que vous ayez pitié sinon de nous que vous +désespérez, du moins de vous-même. Ce n'est donc pas assez que, faible +et souffrant comme vous l'êtes, cet homme vous ait tenu six mois dans +les marais de l'Aunis; le voilà maintenant qui veut vous faire essuyer +les neiges des Alpes pendant les plus grandes rigueurs de l'hiver. + +--Eh! madame, dit le roi, les fièvres de marais, auxquelles Dieu a +permis que j'échappasse, M. le cardinal ne les a-t-il point bravées +comme moi, et direz-vous qu'en m'exposant il se ménage? Ces neiges, ces +froideurs des Alpes, dois-je les supporter seul, et ne sera-t-il pas là, +à mes côtés, pour donner avec moi aux soldats, l'exemple du courage, de +la constance et des privations? + +--Je ne conteste pas, mon fils; l'exemple fut en effet donné par M. le +cardinal en même temps que par vous; mais comparez-vous l'importance de +votre vie à la sienne? Dix ministres comme M. le cardinal peuvent mourir +sans que la monarchie soit une minute ébranlée; mais vous, à la moindre +indisposition, la France tremble, et votre mère et votre femme supplient +Dieu de vous conserver à la France et à elles! + +La reine Anne d'Autriche se mit à genoux en effet. + +--Monseigneur, dit-elle, nous sommes non-seulement à genoux devant le +Seigneur Dieu, mais devant vous, pour vous supplier comme nous +supplierions Dieu, de ne pas nous abandonner. Songez que ce que Votre +Majesté regarde comme un devoir est pour nous l'objet d'une terreur +profonde, et en effet, s'il arrivait malheur à Votre Majesté +qu'arriverait-il de nous et de la France? + +--Le Seigneur Dieu, en permettant ma mort, en aurait prévu les suites et +serait là pour y pourvoir, madame. Il est impossible de rien changer aux +résolutions prises. + +--Et pourquoi cela? demanda Marie de Médicis; est-il donc besoin, +puisque cette malheureuse guerre est décidée contre notre avis à +tous.... + +--A _toutes_! vous voulez dire, madame, interrompit le roi. + +--Est-il donc besoin, continua Marie de Médicis, sans relever +l'interruption, que vous la fassiez en personne; n'avez-vous donc point +votre ministre bien-aimé? + +--Vous savez, interrompit une seconde fois le roi, que je n'aime point +M. le cardinal, madame; seulement je le respecte, je l'admire et le +regarde, après Dieu, comme la providence de ce royaume. + +--Eh bien! Sire, la Providence veille sur les Etats de loin comme de +près; chargez votre ministre de la conduite de cette guerre et restez +près de nous et avec nous. + +--Oui, n'est-ce pas, pour que l'insubordination se mette dans les autres +chefs, pour que vos Guise, vos Bassompierre, vos Bellegarde refusent +d'obéir à un prêtre et compromettent la fortune de la France. Non, +madame, pour qu'on reconnaisse le génie de M. le cardinal, il faut que +je le reconnaisse tout le premier.--Ah! s'il y avait un prince de ma +maison auquel je pusse me fier. + +--N'avez-vous pas votre frère? N'avez-vous pas Monsieur? + +--Permettez-moi de vous dire, madame, que je vous trouve bien tendre à +l'endroit d'un fils désobéissant et d'un frère révolté. + +--Et c'est justement, mon fils, pour faire rentrer dans notre +malheureuse famille la paix, qui semble exilée, que je suis si tendre à +l'endroit de ce fils, qui, je l'avoue, par sa désobéissance, mériterait +d'être puni au lieu d'être récompensé. Mais il est des moments suprêmes +où la logique cesse d'être la règle conductrice de la politique et où il +faut passer à côté de ce qui serait juste, pour arriver à ce qui est +bon, et Dieu lui-même nous donne parfois l'exemple de ces erreurs +nécessaires, en récompensant ce qui est mauvais, en punissant ce qui est +bon. Nommez, Sire, nommez votre ministre chef de la guerre, et mettez +sous ses ordres Monsieur comme lieutenant-général, et j'ai la certitude +que, si vous accordez cette faveur à votre frère, il renoncera à son +amour insensé et consentira au départ de la princesse Marie. + +--Vous oubliez, madame, dit Louis XIII en fronçant le sourcil, que je +suis le roi, et par conséquent le maître; que, pour que ce départ ait +lieu, et il devrait avoir eu lieu depuis longtemps, il suffit, non pas +que mon frère consente, mais que j'ordonne; c'est lutter contre mon +pouvoir que de paraître consentir à faire une chose que j'ai le droit de +commander. Ma résolution est prise, madame; à l'avenir, je commanderai, +et il faudra se contenter de m'obéir. C'est ainsi que j'agis depuis deux +ans, c'est-à dire depuis le voyage d'Amiens, dit le roi, en appuyant sur +ces mots et en regardant la reine Anne d'Autriche, et depuis deux ans je +m'en trouve bien. + +Anne, qui était restée aux genoux du roi, se releva à ces dures paroles +et fit un pas en arrière en portant ses mains à ses yeux, comme pour +cacher ses larmes. + +Le roi fit un mouvement pour la retenir; mais ce mouvement fut à peine +visible, et il le réprima immédiatement. + +Cependant, sa mère le remarqua, et lui saisissant les mains: + +--Louis, mon enfant, lui dit-elle, ce n'est plus une discussion, c'est +une prière; ce n'est plus une reine qui parle au roi, c'est une mère qui +parle à son fils. Louis, au nom de mon amour, que vous avez méconnu +quelquefois, mais auquel vous avez toujours fini par rendre justice, +cédez à nos supplications; vous êtes le roi, c'est-à-dire qu'en vous +résident tout pouvoir et toute sagesse; revenez à votre première +décision, et, croyez-le bien, non seulement votre femme et votre mère, +mais la France vous en seront reconnaissantes. + +--C'est bien, madame, dit le roi, pour terminer une discussion qui le +fatiguait, la nuit porte conseil, et je réfléchirai cette nuit à tout ce +que vous m'avez dit. + +Et il fit à sa mère et à sa femme un de ces saluts comme en savent faire +les rois, et qui disent que l'audience est terminée. + +Les deux reines sortirent, Anne d'Autriche s'appuyait sur le bras de la +reine mère, mais à peine eurent-elles fait vingt pas dans le corridor +qu'une porte s'ouvrit, et qu'à travers l'entrebâillement de cette porte +parut la tête de Gaston d'Orléans. + +--Eh bien? demanda-t-il. + +--Eh bien! dit la reine-mère, nous avons fait ce que nous avons pu, +c'est à vous de faire le reste. + +--Savez-vous où est l'appartement de M. de Baradas? demanda le duc. + +--Je m'en suis informée: la quatrième porte à gauche, presque en face de +la chambre du roi. + +--C'est bien, dit Gaston, quand je devrais lui promettre mon duché +d'Orléans, il fera ce que nous voulons; quitte après, bien entendu, à ne +pas le lui donner. + +Et les deux reines et le jeune prince se quittèrent, les reines rentrant +dans leur appartement, S. A. R. Gaston d'Orléans marchant dans le sens +opposé et gagnant sur la pointe du pied l'appartement de M. de Baradas. + +Nous ignorons ce qui se passa entre Monsieur et le jeune page, si +Monsieur lui promit le duché d'Orléans, ou l'un de ses duchés de Dombes +ou de Montpensier; mais, ce que nous savons, c'est qu'une demi-heure +après être entré dans la tente d'Achille, l'Ulysse moderne regagnait, +toujours sur la pointe du pied, l'appartement des deux reines, dont il +ouvrait la porte d'un air joyeux et en disant d'une voix pleine +d'espérance: + +--Victoire! il est chez le roi. + +Et, en effet, presque au même instant, surprenant Sa Majesté au moment +où elle s'y attendait le moins, M. de Baradas ouvrait, sans se donner la +peine de gratter selon l'étiquette, la porte du roi Louis XIII, qui +jetait un cri de joie en reconnaissant son page et le recevait à bras +ouverts. + + + + +CHAPITRE IX. + +LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERÇU. + + +Tandis que toutes ces basses intrigues se nouaient contre lui, le +cardinal, courbé à la lueur d'une lampe, sur une carte qu'on appelait +alors la marche du royaume, carte qui, dans ses moindres détails +déroulait sous les yeux la double frontière de France et de Savoie, +suivait avec M. de Pontis, son ingénieur géographe et l'auteur de la +carte que le cardinal avait devant lui, la marche que devait suivre +l'armée, les villes ou les villages où elle devait faire halte, et +marquait les chemins par lesquels les vivres nécessaires à la +subsistance de trente mille hommes pouvaient arriver. + +La carte revue par M. d'Escures, comme nous l'avons dit, relevait avec +la plus grande exactitude, vallées, montagnes, torrents, et jusqu'aux +ruisseaux; le cardinal était enchanté, c'était la première carte de +cette valeur qu'il avait sous les yeux. + +Comme Bonaparte, couché sur la carte d'Italie, disait, au mois de mars +1800, en montrant les plaines de Marengo: C'est ici que je battrai +Mélas, le cardinal de Richelieu, autant homme de guerre qu'il était peu +homme d'Eglise, le cardinal de Richelieu disait d'avance: C'est ici que +je battrai Charles-Emmanuel. + +Puis, dans sa joie, se retournant vers M. de Pontis: + +--Monsieur le vicomte, lui dit-il, vous êtes non-seulement un fidèle, +mais un habile serviteur du roi, et la guerre finie à notre avantage, +comme nous l'espérons, vous aurez droit à une récompense. Cette +récompense, vous me la demanderez, et si elle est, comme je n'en doute +pas, dans la mesure de mes moyens, cette récompense vous est accordée +d'avance. + +--Monseigneur, dit M. de Pontis en s'inclinant, tout homme a son +ambition, les uns dans la tête, les autres dans le coeur, et le moment +venu, puisque j'ai permission de Votre Eminence, je lui ouvrirai mon +coeur. + +--Ah! fit le cardinal, vous êtes amoureux, vicomte. + +--Oui, monseigneur. + +--Et vous aimez au-dessus de vous. + +--Comme nom peut-être, mais pas comme position de fortune. + +--Et en quoi puis-je vous servir en pareille occurrence? + +--Le père de celle que j'aime est un fidèle serviteur de Votre Eminence, +qui ne fera rien qu'avec sa permission. + +Le cardinal réfléchit un instant comme si un souvenir se présentait à sa +mémoire. + +--Ah! dit-il, n'est-ce pas vous, mon cher vicomte, qui avez, il y a un +an à peu près, amené en France et conduit près de la reine Mlle Isabelle +de Lautrec? + +--Oui, monseigneur, dit le vicomte de Pontis en rougissant. + +--Mais, dès cette époque, Mlle de Lautrec n'avait-elle point été +présentée à Sa Majesté comme votre fiancée. + +--Comme ma fiancée, non, monseigneur, comme ma promise, oui. Et, en +effet, M. de Lautrec, au premier mot que je lui avais dit de mon amour +pour sa fille m'avait répondu: «Isabelle n'a que quinze ans, vous avez, +de votre côté un chemin à faire; dans deux ans, quand les affaires +d'Italie seront arrangées, nous reparlerons de cela, et si vous aimez +toujours Isabelle, si vous avez l'agrément du cardinal, je serai heureux +de vous appeler mon fils.» + +--Et Mlle de Lautrec est-elle entrée pour quelque chose dans les +promesses de son père? + +--Mlle de Lautrec, quand je lui ai parlé de mon amour et quand elle a su +que j'étais autorisé par son père à lui parler, m'a répondu, je devrais +dire s'est contentée de me répondre que son coeur était libre, et +qu'elle respectait trop son père pour ne pas obéir à ses volontés. + +--Et à quelle époque vous a-t-elle dit cela? + +--Il y a un an, monseigneur. + +--Et depuis l'avez-vous revue? + +--Rarement. + +--Et, quand vous l'avez revue, lui avez-vous parlé de votre amour? + +--Il y a quatre jours seulement. + +--Qu'a-t-elle répondu? + +--Elle a rougi et a balbutié quelques paroles dont j'ai attribué +l'embarras à son émotion. + +Le cardinal sourit; et à lui-même:--Il me semble, dit-il, qu'elle a +oublié ce détail dans sa confession. + +Le vicomte de Pontis regarda le cardinal avec inquiétude. + +--Votre Eminence aurait-elle quelque objection à faire à mes désirs? +demanda-t-il. + +--Aucune, vicomte, aucune; faites-vous aimer de Mlle de Lautrec, et, +s'il y a empêchement à votre bonheur, cet empêchement ne viendra point +de moi. + +La sérénité reparut sur le visage du vicomte. + +--Merci, monseigneur, dit-il en s'inclinant. + +En ce moment la pendule sonnait deux heures du matin. + +Le cardinal congédia le vicomte avec une certaine tristesse, car, +d'après les aveux que lui avait faits Isabelle, il comprenait qu'il lui +serait difficile, impossible même de donner à ce bon serviteur la +récompense qu'il ambitionnait. + +Il se préparait à remonter dans sa chambre, lorsque la porte de +l'appartement de Mme de Combalet s'ouvrit et que celle-ci, la bouche et +les yeux souriants, apparut sur le seuil. + +--O chère Marie, dit le cardinal, est-ce raisonnable de veiller jusqu'à +une pareille heure de la nuit, quand depuis trois heures et plus vous +devriez être dans votre chambre à vous reposer? + +--Cher oncle, dit Mme de Combalet, la joie comme le chagrin empêche de +dormir, et je n'eusse pas fermé l'oeil sans vous féliciter de votre +succès. Lorsque vous êtes triste, vous me laissez partager votre +tristesse; quand vous êtes victorieux, car c'est une victoire, n'est-ce +pas, que vous avez obtenue aujourd'hui?... + +--Une véritable victoire, Marie, dit le cardinal, le coeur dilaté et en +respirant à pleine poitrine. + +--Eh bien, reprit Mme de Combalet, quand vous êtes victorieux, +laissez-moi partager votre triomphe. + +--Oh! oui, vous avez raison de réclamer une part de ma joie, car vous y +avez droit, ma chère Marie; vous faites partie de ma vie, et, par +conséquent, vous avez votre part faite d'avance de ce qui m'arrive +d'heureux ou de malheureux. Or, aujourd'hui seulement et pour la +première fois, je respire librement; cette fois, je n'ai pas eu besoin +pour monter un degré de plus, de mettre le pied sur la première marche +de l'échafaud d'un de mes ennemis,--victoire d'autant plus belle, Marie, +qu'elle est toute pacifique et due à la seule persuasion,--les esclaves +que l'on soumet par la force restent nos ennemis,--ceux que l'on soumet +par le raisonnement deviennent vos apôtres.--Oh! si Dieu m'aide, dans +six mois, ma chère Marie, il y aura une puissance crainte et respectée +de toutes les autres puissances. Cette puissance sera la France, car, +dans six mois, que la Providence continue d'écarter de moi ces deux +femmes perfides, dans six mois le siége de Cazal sera levé, Mantoue +secourue et les protestants du Languedoc, voyant revenir l'Italie et se +tourner contre eux notre armée victorieuse, demanderont la paix sans +qu'il soit besoin, je l'espère, de leur faire la guerre, et alors le +pape ne pourra pas refuser de me faire légat, légat _a latere_, légat à +vie, et je tiendrai à la fois dans ma main le pouvoir temporel et le +pouvoir spirituel, car, je l'espère, le roi est bien à moi maintenant, +et à moins qu'il ne se rencontre sur ma route ce fétu de paille +invisible, ce grain de sable inaperçu qui font chavirer les plus grands +projets, je suis maître de la France et de l'Italie. Embrassez-moi, +Marie, et dormez du sommeil que vous méritez si bien. Quant à moi, je ne +dirai pas: Je vais dormir, mais je vais essayer de dormir. + +--Mais vous serez brisé demain. + +--Non. La joie tient lieu de sommeil, et jamais je ne me suis si bien +porté. + +--Permettez-vous que demain, en m'éveillant, j'entre chez vous, mon cher +oncle, pour savoir comment vous avez passé la nuit? + +--Entre, entre, et que mon soleil levant, comme mon soleil couchant, +soit un regard de tes beaux yeux; et alors je serai sûr d'avoir une +belle journée, comme je suis sûr d'avoir une belle nuit. + +Et embrassant Mme de Combalet au front, il la conduisit jusqu'à la porte +de sa chambre et demeura sur le seuil, la regardant jusqu'à ce qu'elle +se fût perdue dans la pénombre de l'escalier. + +Alors seulement le cardinal referma la porte et s'apprêta à monter à son +tour à son appartement; mais au moment où il allait sortir de son +cabinet, il entendit frapper un petit coup à la porte qui donnait chez +Marion Delorme. + +Il crut s'être trompé, s'arrêta et écouta de nouveau; cette fois les +coups redoublèrent de rapidité et de force; il n'y avait point à s'y +tromper, quelqu'un heurtait à la porte de communication qui donnait du +cabinet dans la chambre voisine. + +Richelieu donna un tour de clef à la porte par laquelle il allait +sortir, alla pousser le verrou des autres portes, et, s'approchant de +l'entrée secrète perdue dans la boiserie: + +--Qui frappe? demanda-t-il à voix basse. + +--Moi! répondit une voix de femme. Etes-vous seul? + +--Oui. + +--Ouvrez-moi alors. J'ai à vous communiquer quelque chose que je crois +d'une certaine importance. + +Le cardinal regarda autour de lui pour voir s'il était bien seul en +effet; puis, poussant le ressort, il ouvrit le passage secret dans +lequel apparut un beau jeune homme frisant une fausse moustache. + +Ce jeune homme, c'était Marion. + +--Ah! vous voilà, beau page, dit Richelieu souriant; j'avoue que, si +j'attendais quelqu'un à cette heure, ce n'était pas vous. + +--Ne m'avez-vous pas dit: A quelque heure que ce soit, quand vous aurez +quelque chose d'important à me dire, si je ne suis pas dans mon cabinet, +sonnez; si j'y suis, frappez. + +--Je vous l'ai dit, ma chère Marion, et je vous remercie de vous en +souvenir. + +Et s'asseyant, le cardinal fit signe à Marion de s'asseoir près de lui. + +--Sous ce costume! fit Marion, en riant et pirouettant sur la pointe du +pied pour montrer au cardinal toutes les élégances de sa personne, même +sous un habit qui n'était pas celui de son sexe;--non, ce serait manquer +de respect à Votre Eminence; je resterai debout, s'il vous plaît, +monseigneur, pour vous faire mon petit rapport à moins que vous n'aimiez +mieux que je vous parle un genou en terre; mais alors ce serait une +confession, et non pas un rapport, et cela nous entraînerait trop loin +tous les deux. + +--Parlez comme vous voudrez; Marion, dit le cardinal, laissant percer +une certaine inquiétude sur son front; car si je ne me trompe, vous +m'avez demandé cette entrevue pour me préparer à une mauvaise nouvelle, +et les mauvaises nouvelles, comme il faut y parer, on ne les sait jamais +trop tôt. + +--Je ne saurais dire si la nouvelle est mauvaise; mon instinct de femme +me dit qu'elle n'est pas bonne. Vous apprécierez. + +--J'écoute. + +--Votre Eminence a appris que le roi était brouillé avec son favori, M. +Baradas. + +--Ou plutôt que M. Baradas était brouillé avec le roi. + +--En effet, c'est plus juste, puisque c'était M. Baradas qui boudait le +roi. Eh bien, ce soir, pendant que le roi était avec son fou l'Angély, +les deux reines sont entrées, et après une demi-heure environ, sont +sorties; elles étaient fort émues et ont causé un instant avec Mgr le +duc d'Orléans; après quoi M. le duc d'Orléans s'est entretenu près d'un +quart d'heure, dans l'embrasure d'une fenêtre, avec M. Baradas: on +paraissait discuter. Enfin le prince et le page sont tombés d'accord, +tous deux sont sortis ensemble, Monsieur est resté dans le corridor +jusqu'à ce qu'il eût vu entrer Baradas chez le roi; après quoi il a +disparu à son tour dans le corridor qui conduit à l'appartement des deux +reines. + +Le cardinal resta pensif pendant un instant, puis regardant Marion sans +se donner la peine de dissimuler son inquiétude: + +--Vous me donnez des détails d'une précision telle, dit-il, que je ne +vous demande pas si vous êtes sûre de leur exactitude. + +--J'en suis sûre, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de cacher à Votre +Eminence de qui je les tiens. + +--S'il n'y a pas d'indiscrétion, ma belle amie, je serais, je vous +l'avoue, bien aise de le savoir. + +--Non-seulement il n'y a pas d'indiscrétion, mais je suis convaincue que +je rends service à celui qui me les a donnés. + +--C'est donc un ami. + +--C'est quelqu'un qui désire que Votre Eminence le tienne pour son +dévoué serviteur. + +--Son nom? + +--Saint-Simon. + +--Ce petit page du roi? + +--Justement. + +--Vous le connaissez? + +--Je le connais et je ne le connais pas, tant il y a qu'il est venu chez +moi ce soir. + +--Ce soir ou cette nuit? + +--Contentez-vous de ce que je vous dirai, monseigneur. Il est donc venu +chez moi ce soir et m'a raconté cette histoire toute chaude. Il sortait +du Louvre. En allant chez son camarade Baradas, il avait vu les deux +reines sortant de chez Sa Majesté. Elles étaient si préoccupées qu'elles +ne l'ont pas vu, lui; il a continué son chemin, après les avoir vues, +dans un entre-deux de portes, parler avec M. le duc d'Orléans. Puis il +est entré chez Baradas; le page boudait toujours et disait que le +lendemain il quitterait le Louvre. Au bout d'un instant Monsieur est +entré. Il n'a pas fait attention au petit Saint-Simon. Lui, s'est tenu +coi; et, comme je vous l'ai dit, il a vu son camarade causer avec le +prince dans l'embrasure d'une fenêtre, puis tous deux sortir, Baradas +entrer chez le roi, et Monsieur courir, selon toute probabilité, rendre +compte de sa bonne réussite aux reines. + +--Et le petit Saint Simon est venu vous dire tout cela pour que la chose +me fût répétée, dites-vous? + +--Oh ma foi, je vais vous répéter ses propres paroles: «Ma chère Marion, +a-t-il dit, je crois qu'il y a dans toutes ces allées et ces venues, une +machination contre M. le cardinal de Richelieu; on vous dit de ses +bonnes amies, je ne vous demande pas si c'est ou si ce n'est pas vrai, +mais si c'est vrai, prévenez-le et dites-lui que je suis son humble +serviteur.» + +--C'est un garçon d'esprit, et je ne l'oublierai point à l'occasion, +dites-le lui de ma part; et quant à vous, ma chère Marion, je cherche +comment je pourrai vous prouver ma reconnaissance. + +--Ah, monseigneur. + +--J'y aviserai; mais en attendant.... + +Le cardinal tira de son doigt un diamant magnifique. + +--Tenez, continua-t-il, prenez ce diamant en mémoire de moi. + +Mais Marion, au lieu de tendre la main, la mettait derrière son dos. + +Le cardinal la lui prit, en tira lui-même le gant et lui mit le diamant +au doigt. + +Puis, lui baisant la main: + +--Marion, dit-il, soyez-moi toujours aussi bonne amie que vous l'êtes, +et vous ne vous en repentirez pas. + +--Monseigneur, lui dit Marion, je trompe parfois mes amants, mes amis +jamais. + +Et le poing sur la hanche, le chapeau à plume à la main, l'insouciance +de la jeunesse et de la beauté au front, le sourire de l'amour et de la +volupté sur les lèvres, tirant sa révérence comme eût fait un véritable +page, elle rentra chez elle, regardant son diamant et chantant une +villanelle de Desportes. + +Le cardinal resta seul, et passant sa main sur son front assombri. + +--Ah! voilà, dit-il, le fétu de paille invisible, voilà le grain de +sable inaperçu! + +Puis avec une expression de mépris impossible à rendre: + +--Ah! dit-il, un Baradas!! + + + + +CHAPITRE X. + +LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU. + + +Le cardinal passa une nuit très agitée, comme l'avait pensé la belle +Marion, qui ne se mettait en contact avec lui que dans les grandes +circonstances. La nouvelle apportée par elle était grande: Le roi +raccommodé avec son favori par l'entremise de Monsieur, l'ennemi acharné +du cardinal. C'était une vaste porte ouverte aux conjectures fâcheuses. +Aussi le cardinal examina-t-il la question sur toutes ses faces, et le +lendemain, nous ne dirons pas lorsqu'il s'éveilla, mais lorsqu'il se +leva, avait-il un parti arrêté d'avance pour chaque éventualité. + +Vers neuf heures du matin, on annonça un messager du roi. Le messager +fut introduit dans le cabinet du cardinal, où celui-ci était déjà +descendu. Il remit avec un profond salut un pli, cacheté d'un grand +sceau rouge à Son Eminence, laquelle, et sans savoir ce que la lettre +contenait, lui remit, comme c'était son habitude de faire à tout +courrier venant de la part du roi, une bourse contenant vingt pistoles; +le cardinal avait pour ces occasions des bourses toutes préparées dans +son tiroir. + +Un coup d'oeil jeté sur la lettre avait appris au cardinal qu'elle +venait directement du roi; car il avait reconnu que l'adresse elle-même +était de l'écriture de Sa Majesté; il invita donc le messager à attendre +dans le cabinet de son secrétaire Charpentier, dans le cas où il aurait +une réponse à faire. + +Puis, comme l'athlète qui prend ses forces pour la lutte matérielle se +frotte d'huile, lui, pour la lutte morale, se recueillit un instant, +passa son mouchoir sur son front humide de sueur, et s'apprêta à rompre +le cachet. + +Pendant ce temps-là, sans qu'il le remarquât, une porte s'était ouverte, +et la tête inquiète de Mme de Combalet était apparue par +l'entrebâillement de cette porte. Elle avait su par Guillemot que son +oncle avait mal dormi et, par Charpentier, qu'un message du roi était +arrivé. + +Elle s'était alors hasardée à entrer, sans être appelée, dans le cabinet +de son oncle, sûre qu'elle était d'ailleurs d'y être toujours la bien +venue. + +Mais voyant le cardinal assis et tenant à la main une lettre qu'il +hésitait à ouvrir, elle comprit ses angoisses et, quoiqu'elle ignorât la +visite de Marion Delorme, elle devina qu'il avait dû se passer quelque +chose de nouveau. + +Enfin Richelieu ouvrit le message. + +Le cardinal lisait, et, quelque chose comme une ombre, à mesure qu'il +lisait, s'étendait sur son front. + +Elle se glissa, sans bruit, le long de la muraille et, à quelques pas de +lui, s'appuya sur un fauteuil. + +Le cardinal avait fait un mouvement, mais comme ce mouvement était resté +silencieux, Mme de Combalet crut n'avoir pas été vue. + +Le cardinal lisait toujours, seulement, de dix secondes en dix secondes, +il s'essuyait le front. + +Il était évidemment en proie à une vive angoisse. + +Mme de Combalet s'approcha de lui, elle entendit siffler sa respiration +haletante. + +Puis il laissa retomber sur son bureau la main qui tenait la lettre et +qui semblait n'avoir plus la force de la porter. + +Sa tête se tourna lentement du côté de sa nièce et lui laissa voir son +visage pâle et agité par des mouvements fébriles, tandis qu'il lui +tendait une main frissonnante. + +Mme de Combalet se précipita sur cette main et la baisa. + +Mais le cardinal passa son bras autour de sa taille, l'approcha de lui, +la serra contre son coeur et, de l'autre main, lui donnant la lettre en +essayant de sourire: + +--Lisez, lui dit-il. + +Mme de Combalet lut tout bas. + +--Lisez tout haut, lui dit le cardinal, j'ai besoin d'étudier froidement +cette lettre, le son de votre voix me rafraîchira. + +Mme de Combalet lut: + + «Monsieur le cardinal et bon ami, + + «Après avoir mûrement réfléchi à la situation intérieure et + extérieure, les trouvant toutes deux également graves, mais jugeant + que des deux questions, la question intérieure est la plus importante, + à cause des troubles que suscitent au coeur du royaume M. de Rohan et + ses huguenots, nous avons décidé, ayant toute confiance dans ce génie + politique dont vous nous avez si souvent donné la preuve, que nous + vous laisserions à Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre + absence, tandis que nous irions, avec notre frère bien-aimé Monsieur + pour lieutenant général, et MM. d'Angoulême, de Bassompierre, de + Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le siége de Cazal, + en passant, de gré ou de force, à travers les Etats de M. le duc de + Savoie, nous réservant, par des courriers qui vous seront envoyés tous + les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander + des vôtres, et de recourir en cas d'embarras à vos bons conseils. + + «Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous + faire donner un état exact des troupes composant votre armée, des + pièces d'artillerie en état de faire la campagne et des sommes qui + peuvent être mises à notre disposition, tout en conservant celles que + vous croirez nécessaires aux besoins de votre ministère. + + «J'ai longtemps réfléchi avant de prendre la décision dont je vous + fais part, car je me rappelais les paroles du grand poète italien + forcé de rester à Florence à cause des troubles qui l'agitaient, et + cependant désireux d'aller à Venise pour y terminer une négociation + importante.--Si je reste, qui ira? Si je pars, qui restera? Plus + heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et + bon ami, un autre moi-même, et en vous laissant à Paris, je puis à la + fois _rester_ et _partir_. + + «Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la présente n'étant à autre fin, + je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. + + «Votre affectionné, + + «LOUYS.» + +La voix de Mme de Combalet s'était altérée au fur et à mesure qu'elle +avançait dans cette lecture, et, en arrivant aux dernières lignes, à +peine était-elle compréhensible. Mais quoique le cardinal ne l'eût lue +qu'une fois, elle s'était gravée dans son esprit d'une manière +ineffaçable, et c'était en effet pour calmer son agitation qu'il avait +invoqué le secours de la douce voix de Mme de Combalet, qui faisait sur +ses nombreuses irritations le même effet que la harpe de David sur les +démences de Saül. + +Lorsqu'elle eut fini, elle laissa tomber sa joue sur la tête du +cardinal. + +--Oh! dit-elle, les méchants! ils ont juré de vous faire mourir à la +peine. + +--Eh bien, voyons, que ferais-tu à ma place, Marie? + +--Ce n'est pas sérieusement que vous me consultez, mon oncle? + +--Très sérieusement. + +--A votre place, moi? + +Elle hésita. + +--A ma place, toi? voyons, achève. + +--A votre place, je les abandonnerais à leur sort. Vous n'étant plus là, +nous verrons un peu comment ils s'en tireront. + +--C'est ton avis, Marie? + +Elle se redressa, et appelant à elle toute son énergie: + +--Oui, c'est mon avis, dit-elle, tous ces gens-là, rois, reines, +princes, sont indignes de la peine que vous prenez pour eux. + +--Et alors que ferons-nous, si je quitte tous ces gens-là, comme tu les +appelles? + +--Nous irons dans une de vos abbayes, dans une des meilleures, et nous y +vivrons tranquilles, moi vous aimant et vous soignant, vous tout à la +nature et à la poésie, faisant ces vers qui vous reposent de tout. + +--Tu es la consolation en personne, ma bien-aimée Marie, et je t'ai +toujours trouvée bonne conseillère. Cette fois, d'ailleurs, ton avis est +d'accord avec ma volonté. Hier soir, après ta sortie de mon cabinet, +j'ai été prévenu, ou à peu près, de ce qui se tramait contre moi. J'ai +donc eu toute la nuit pour me préparer au coup qui me frappe, et +d'avance ma résolution était prise. + +Il allongea la main, tira une feuille de papier et écrivit: + + «Sire! + + «J'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de + confiance que veut bien me donner Votre Majesté; mais je ne puis par + malheur, l'accepter. Ma santé déjà chancelante s'est encore empirée + pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons mené à + bonne fin. Mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma + famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que + peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la + campagne. Je me retire donc, Sire, à ma maison de Chaillot, que + j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, + de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant à me croire + le plus humble et surtout le plus fidèle de vos sujets. + + «ARMAND, cardinal de Richelieu.» + +Mme Combalet s'était éloignée par discrétion, il la rappela d'un signe +et lui tendit le papier; à mesure qu'elle le lisait, de grosses larmes +silencieuses coulaient sur ses joues. + +--Vous pleurez, lui dit le cardinal? + +--Oui, dit-elle, et de saintes larmes! + +--Qu'appelez-vous de saintes larmes, Marie? + +--Celles que l'on verse, la joie dans le coeur, sur l'aveuglement de son +roi et le malheur de son pays. + +Le cardinal releva la tête et posa la main sur le bras de sa nièce. + +--Oui, Vous avez raison, dit-il; mais Dieu, qui abandonne parfois les +rois, n'abandonne pas aussi facilement les royaumes. La vie des uns est +éphémère, celle des autres dure des siècles. Croyez-moi, Marie, la +France tient une place trop importante en Europe, et elle a un rôle trop +nécessaire à jouer dans l'avenir, pour que le Seigneur détourne son +regard d'elle. Ce que j'ai commencé, un autre l'achèvera, et ce n'est +pas un homme de plus ou de moins qui peut changer ses destinées. + +--Mais, est-il juste, dit Mme de Combalet, que l'homme qui a préparé les +destinées de son pays ne soit pas celui qui les accomplisse, et que le +travail et la lutte ayant été pour l'un, la gloire soit pour l'autre? + +--Vous venez, Marie, dit le cardinal, dont le front se rassérénait de +plus en plus, vous venez de toucher là, sans y songer, la grande énigme +que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux +angles des prospérités qui s'écroulent, pour faire place aux infortunes +non méritées--ce sphinx, on l'appelle le Doute.--Pourquoi Dieu, +demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprême justice, est-il parfois, +ou plutôt paraît-il être, l'injustice suprême? + +--Je ne me révolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche à le +comprendre. + +--Dieu a le droit d'être injuste, Marie, car tenant l'éternité dans sa +main, il a l'avenir pour réparer ses injustices. Si nous pouvions +pénétrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui paraît +injuste à nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus sûrement à son but. +Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question fût jugée entre +Sa Majesté, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille? +sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France, +or qui sera contre moi, Dieu étant pour moi? + +Il frappa sur un timbre; au deuxième coup, son secrétaire Charpentier +parut. + +--Charpentier, dit-il, faites dresser à l'instant même la liste des +hommes en état de marcher pour la campagne d'Italie et des pièces +d'artillerie en état de servir. Il me faut cette liste dans un quart +d'heure. + +Charpentier s'inclina et sortit. + +Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et +au-dessous de la ligne de sa démission, il écrivit: + + _P. S._--Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant + l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme + restant des six millions empruntés sur ma garantie--le cardinal + consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui--elle monte à + trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une + caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la + clef à Votre Majesté. + + N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport + des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes + ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à + Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que + j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le + travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à + elle. + + Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire + prendre possession de ma maison. + + Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en + osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de + Votre Majesté, + + Armand [+] RICHELIEU. + +A mesure qu'il écrivait, le cardinal répétait tout haut ce qu'il venait +d'écrire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum +à sa nièce pour lui apprendre ce qu'il contenait. + +En ce moment, Charpentier lui apportait l'état demandé.--35,000 hommes +étaient disponibles, 70 pièces de canons étaient en état de faire +campagne. + +Le cardinal joignit l'état à la lettre, mit le tout sous enveloppe, +appela le messager et lui donna le pli en disant. + +--A Sa Majesté en personne. + +Et il ajouta une seconde bourse à la première. + +La voiture, d'après les ordres donnés par le cardinal, était tout +attelée. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose +que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de +Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emmenât, +près du cocher, et dit: + +--A Chaillot! + +--Puis, se retournant vers sa nièce, il ajouta: + +--Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-même à Chaillot, +dans quatre nous partons pour mon évêché de Luçon. + + + + +CHAPITRE XI. + +LES OISEAUX DE PROIE. + + +Comme on vient de le voir, le conseil donné par le duc de Savoie avait +complétement réussi. «Si la campagne d'Italie est résolue malgré mon +opposition, avait-il dit dans sa lettre secrète à Marie de Médicis, +obtenez pour monsieur le duc d'Orléans, sous le prétexte de s'éloigner +de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'armée. Le cardinal, +dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son +siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission. Une +seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.» + +Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la +décision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose +singulière, la meilleure harmonie du monde semblait régner entre les +augustes personnages qui l'attendaient. + +Ces augustes personnages étaient: le roi, la reine-mère, la reine Anne +et Monsieur. + +Monsieur avait feint avec la reine-mère une réconciliation moins sincère +que ne l'était sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens, +Monsieur haïssait indifféremment tout le monde; coeur lâche et déloyal, +méprisé de tous, il devinait ce mépris à travers les louanges et le +sourire, et rendait ce mépris en haine. + +Le lieu de la réunion était le boudoir voisin de la chambre de la reine +Anne, où nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dépravation de +sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils. + +Dans les chambres du roi, de Marie de Médicis, de M. le duc d'Orléans, +se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prêts à exécuter +les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et +Baradas, remonté au comble de la puissance; dans la chambre du duc +d'Orléans, le médecin Senelle à qui du Tremblay avait soustrait la +fameuse lettre en chiffres où Monsieur était invité, en cas de disgrâce, +à passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue, +gardait près de lui ce valet de chambre qui, vendu à l'Éminence grise, +l'avait déjà trahi et, ayant été bien récompensé de sa trahison, se +tenait prêt à trahir encore. + +Quant à la reine Anne, elle n'était point en arrière des autres, et +tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite +naine Gretchen, de la fidélité de laquelle, on s'en souvient, avait +répondu l'infante Claire-Eugénie qui lui en avait fait cadeau, et que, +grâce à l'exiguïté de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant +passer là où ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire. + +Vers dix heures et demie--on se rappelle que le cardinal l'avait fait +attendre--le messager arriva. Comme l'ordre avait été donné par le roi +de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui +avait été faite par le cardinal de ne remettre sa réponse qu'au roi, il +n'éprouva aucun retard et put immédiatement exécuter sa double mission. + +Le roi prit la lettre avec une émotion visible, tandis que chacun fixait +avec anxiété les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces +haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager. + +--M. le cardinal ne vous a rien chargé de me dire de vive voix? + +--Rien, Sire, sinon de présenter ses humbles respects à Votre Majesté et +de ne remettre cette lettre qu'à elle-même. + +--C'est bien, dit le roi, allez! + +Le messager se retira. + +Le roi ouvrit la lettre et s'apprêta à la lire. + +--Tout haut, Sire, tout haut, s'écria la reine Marie, d'une voix où, par +une singulière pondération de deux éléments opposés, le commandement se +joignait à la prière. + +Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture à haute voix +n'avait point ses inconvénients? + +--Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mêmes +intérêts? + +Un léger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-être +pas entièrement sur ce dernier point l'opinion de sa mère; mais, soit +déférence à son désir, soit habitude d'obéissance, il commença de lire +cette lettre que nos lecteurs connaissent déjà, mais que nous remettons +sous leurs yeux pour les faire assister à l'effet qu'elle produisit sur +les différents auditeurs appelés à l'écouter. + + «SIRE!... + +A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son +papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'étaient +pas évanouis comme des fantômes. + +--Nous écoutons, Sire, dit la reine-mère avec impatience. + +Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-être il +comprenait, au point de vue de la royauté, la gravité du fait qui +s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine +altération dans la voix: + + «Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime + et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté... + +--Oh! s'écria Marie de Médicis, incapable de contenir son impatience, il +accepte. + +--Attendez, madame, dit le roi, il y a un _mais_... + +--Alors, lisez, Sire, lisez! + +--Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas. + +Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait à toute chose. + + «_Mais je ne puis par malheur l'accepter._ + +Ah! il refuse, s'écrièrent ensemble la reine-mère et Monsieur, +incapables de se contenir! + +Le roi fit un mouvement d'impatience. + +--Excusez-nous, Sire, dit la reine-mère, et continuez, s'il vous plaît. + +Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Médicis, mais plus +maîtresse d'elle-même par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya +sa blanche main frissonnante d'émotion sur la robe de satin noir de sa +belle-mère, pour lui recommander la circonspection et le silence. + +Le roi reprit: + + «Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de + La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne fin mais cet + effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis + exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me + donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.» + +--Ah! dit Marie de Médicis en respirant à pleine poitrine, qu'il se +repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe. + +--Ma mère! ma mère! dit le duc d'Orléans, qui voyait avec inquiétude +s'irriter l'oeil du roi. + +Anne pressa plus fortement le genou de Marie. + +--Ah! dit celle-ci, incapable de se maîtriser, vous ne saurez jamais +tout ce que j'ai à reprocher à cet homme, mon fils. + +--Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil froncé; si fait, madame, +_je le sais_, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il +continua avec une impatience mal réprimée. + + «Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée + dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien + accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble, + et surtout le plus fidèle de vos sujets. + + «ARMAND, cardinal de Richelieu.» + +Tout le monde se leva d'un même mouvement, croyant la lecture terminée; +les deux reines s'embrassèrent, et le duc d'Orléans s'approcha du roi +pour lui baiser la main. + +Mais le roi arrêta tout le monde du regard. + +--Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum. + +Quoique Mme de Sévigné n'eût pas encore dit que c'était dans le +_post-scriptum_ que se trouvait généralement le point le plus important +de la lettre, chacun s'arrêta à ses mots: _Il y a un post-scriptum_, et +la reine mère ne put s'empêcher de dire à son fils: + +--J'espère bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa décision, +vous ne reviendriez pas sur la vôtre. + +--J'ai promis, madame, répondit Louis XIII. + +--Ecoutons le post-scriptum, ma mère, dit Monsieur. + +Le roi lut: + + «P. S.--Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant + l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme + restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois + millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une + caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la + clef à Votre Majesté.» + +--Près de quatre millions, dit la reine Marie de Médicis avec une +cupidité qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler! + +Le roi frappa du pied, le silence se fit. + + «N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le + transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce + importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma + maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout + ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le + travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à + elle. + + «Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire + prendre possession de ma maison. + + «Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me + dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre + Majesté.» + + ARMAND [+] RICHELIEU. + +--Eh bien, dit le roi, avec l'oeil sombre et la voix rauque, vous voilà +tous contents, et chacun de vous croit déjà être le maître. + +La reine-mère, qui était celle de tous qui comptait le plus sur cette +royauté, répondit la première. + +--Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de maître que +vous, et que moi, toute la première, donnerai l'exemple de l'obéissance; +mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le +cardinal, je me permettrai d'émettre un avis. + +--Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien +venu. + +--Ce serait de former, séance tenante, un conseil pour diriger les +affaires intérieures en votre absence. + +--Vous ne voyez donc plus maintenant, à ce que je m'éloigne, madame, les +mêmes inconvénients, pour mon salut et ma santé, lorsque je dois faire +la guerre avec mon frère, que lorsque je devais la faire avec M. le +cardinal? + +--Vous m'avez paru sur ce point si résolu, mon fils, quand vous avez +résisté à mes prières et à celles de la reine votre épouse, que je n'ai +pas osé revenir sur ce point. + +--Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil? + +--Mais, répondit la reine-mère, je ne vois guère que M. le cardinal de +Bérulle que vous puissiez mettre à la place de M. de Richelieu. + +--Et après? + +--Vous avez M. de La Vieuville aux finances et M. de Marillac aux +sceaux; on peut les y laisser. + +--Le roi fit un signe de tête. + +--Et à la guerre? demanda-t-il. + +--Vous avez le maréchal, frère de M. le garde des sceaux. Un pareil +conseil présidé par vous, mon fils, suffirait, composé d'hommes dévoués, +à pourvoir à la sûreté de l'Etat. + +--Puis, dit Monsieur, il y a là deux amirautés, de Lorient et du Ponant, +dont M. le cardinal a sans doute donné sa démission en même temps que de +son ministère. + +--Vous oubliez, monsieur, qu'il a acheté l'une de M. de Guise et l'autre +de M. de Montmorency, et qu'il les a payées un million chacune. + +--Eh bien, on les lui rachètera, dit Monsieur. + +--Avec son argent? demanda le roi, à qui un certain instinct de justice +faisait paraître assez honteuse cette combinaison, dont il savait +Monsieur parfaitement capable. + +Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'éperon. + +--Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté, je +rachèterai l'une, et je crois que M. de Condé rachèterait volontiers +l'autre, à moins que le roi ne préfère que je les rachète toutes deux; +ce sont d'habitude les frères du roi qui sont grands-amiraux du royaume. + +--C'est bien, dit le roi, nous aviserons. + +--Seulement, dit Marie de Médicis, je vous ferai observer, mon fils, +qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrôleur des finances, en +possession de la somme laissée en caisse par le cardinal de Richelieu, +le roi pourrait, sans que personne en sût rien, faire certaines +largesses qui ne seraient que des actes de justice. + +--Pas à mon frère, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me +semble; ne disait-il pas tout à l'heure qu'il avait les deux millions +prêts pour racheter l'amirauté du Ponant et de l'Orient. + +--Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien +trouvé six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je présume, en +hypothéquant mes biens. + +--Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Médicis, j'avais grand besoin +des 100,000 livres que j'avais demandées à M. le cardinal, 100,000 sur +lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je +comptais donner un à-compte à mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore +reçu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a exécutés pour +ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrés à la plus grande gloire +de la mémoire du roi votre père. + +--Et en mémoire du roi mon père, dit Louis XIII avec un accent qui fit +tressaillir Marie de Médicis, vous les aurez, madame. + +Puis, se tournant vers Anne d'Autriche. + +--Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque réclamation du +même genre à me faire? + +--Vous m'avez autorisée, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux, +à rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donné, et dont +quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les +pareilles trouvées à grand'peine ont dépassé la somme énorme de 20,000 +livres. + +--Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixième partie de ce +qu'il mérite, l'intérêt si sincère que vous prenez à ma santé quand vous +êtes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en +faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque +autre prière à m'adresser? + +Anne se tut. + +--Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Médicis en prenant la +parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de récompenser par un don +d'une dizaine de mille livres le dévouement de sa dame d'honneur, Mme de +Fargis, laquelle enverrait la moitié de la somme reçue à son mari, +ambassadeur à Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements +qu'il reçoit, représenter dignement Votre Majesté. + +--La demande est si modeste, dit le roi, que je ne saurais la refuser. + +--Quant à moi, dit Monsieur, j'espère que Votre Majesté sera assez +généreuse, eu égard au commandement élevé qu'il me donne sous ses +ordres, de ne point exiger que je fasse la guerre à mes frais, comme +l'on dit, et voudra bien me faire compter une entrée en campagne de... + +Monsieur hésita sur le chiffre. + +--De combien? demanda le roi. + +--Mais, de cent cinquante mille livres au moins. + +--Je comprends, dit le roi avec un léger accent d'ironie, que venant de +dépenser deux millions pour la charge de deux amirautés, vous vous +trouviez un peu gêné pour votre entrée en campagne; mais je vous ferai +observer que M. le cardinal, qui n'était que mon ministre, et qui, lui +aussi, avait dépensé ces deux millions pour acheter ces mêmes charges de +MM. de Guise et de Montmorency, au lieu de se faire donner par moi ou +par la France 150,000 livres pour son entrée en campagne, nous prêtait +six millions à la France et à moi. Il est vrai qu'il n'était pas mon +frère, et que la parenté se paye. + +--Mais, dit Marie de Médicis, si l'argent ne va point à votre famille, +mon fils, à qui ira-t-il? + +--Vous avez raison, madame, dit Louis XIII, et nous avons là-dessus un +emblème. C'est le pélican qui, n'ayant plus de nourriture à donner à ses +enfants, leur donne son propre sang. Il est vrai que c'est à ses enfants +qu'il le donne. Il est vrai que je n'ai pas d'enfant, moi! mais s'il +n'avait pas d'enfant, peut-être le pélican donnerait-il son sang à sa +famille. _Votre fils_, madame, aura ses cent cinquante mille livres +d'entrée en campagne. + +Louis XIII appuya sur le mot _votre fils_, car, en effet, tout le monde +savait que Gaston était le fils bien-aimé de Marie de Médicis. + +--Est-ce tout? demanda le roi. + +--Oui, dit Marie; cependant, moi aussi j'ai un fidèle serviteur que je +voudrais récompenser, et, quoique aucune récompense ne paie un +dévouement aussi absolu que le sien, on m'a toujours objecté, lorsque +j'ai demandé quelque chose pour lui, la pénurie d'argent dans laquelle +on se trouvait; aujourd'hui que la Providence veut que cet argent qui +nous manquait... + +--Prenez garde, madame, fit le roi, vous avez dit la Providence; c'est +de M. le cardinal et non de la Providence que vient cet argent; si vous +confondiez l'un avec l'autre, et que M. le cardinal devînt pour vous la +Providence, nous serions des impies de nous révolter contre lui, car ce +serait nous révolter contre elle. + +--Cependant, mon fils, je vous ferai observer que, dans la répartition +de vos grâces, M. Vauthier n'a rien obtenu. + +--Je lui accorde la même somme que j'ai accordée à l'amie de la reine, à +madame de Fargis; mais arrêtez-vous là, je vous prie, car sur les trois +millions huit cent quatre-vingt mille livres que la Providence, non, je +me trompe, que M. le cardinal nous laisse, voilà déjà deux cent quarante +mille livres enlevés, et l'on doit bien compter que moi aussi, j'ai +quelques serviteurs fidèles à récompenser, quand ce ne serait que mon +fou l'Angély, lequel ne me demande jamais rien. + +--Mon fils, dit la reine, il a la faveur de votre présence. + +--Seule faveur que personne ne lui dispute, ma mère; mais il est midi, +fit le roi en tirant sa montre de sa poche; à deux heures, je dois +prendre possession du cabinet de M. le cardinal, et voici M. le premier +qui gratte à la porte pour m'annoncer que mon dîner est servi. + +--Bon appétit, mon frère, dit Monsieur, qui, se voyant déjà amiral des +deux amirautés et lieutenant général des armées du roi, avec cent +cinquante mille livres d'entrée en campagne, était au comble de la joie. + +--Je n'ai pas besoin de vous en souhaiter autant, monsieur, dit le roi, +car sous ce rapport, Dieu merci, je suis rassuré. + +Et sur ce trait, le roi sortit assez étonné que les affaires de l'Etat +eussent déjà eu l'influence de lui faire retarder son dîner, opération +qui avait régulièrement lieu de onze heures à onze heures dix minutes du +matin. + +Si le digne médecin Hérouard n'était pas mort depuis six mois, nous +saurions à une cuillerée de potage et à une guigne sèche près, ce que Sa +Majesté Louis XIII mangea et but à ce repas qui inaugurait l'ère réelle +de sa royauté; mais tout ce qui en est parvenu jusqu'à nous, fut qu'il +dîna en tête à tête avec son favori Baradas; qu'à une heure et demie il +monta en carrosse, en disant au cocher: Place Royale, hôtel de M. le +cardinal; et qu'à deux heures précises, conduit par le secrétaire +Charpentier, il entrait dans le cabinet et s'asseyait dans le fauteuil +du ministre disgracié, en poussant un soupir de satisfaction et en +murmurant avec un sourire ces mots dont il ne connaissait ni le poids ni +la portée: + +--Enfin! je vais donc régner! + + + + +CHAPITRE XII. + +LE ROI RÈGNE. + + +Elevé au milieu des folles dépenses de la régence, où tout l'argent de +la France s'en allait en fêtes et en carrousels donnés en l'honneur du +beau cavalier-servant de la reine, parvenu au pouvoir, quand la France, +appauvrie par le pillage du trésor de Henri IV, à si grand'peine amassé +par Sully, avait vu tout son or passer aux mains des d'Epernon, des +Guise, des Condé, de tous ces grands seigneurs enfin qu'il fallait +acheter à quelque prix que ce fût, pour s'en faire un bouclier contre la +haine populaire, qui accusait tout haut la reine de l'assassinat de son +roi, Louis XIII avait toujours vécu pauvrement, jusqu'à l'heure où il +avait nommé M. de Richelieu son premier ministre. Celui-ci, par une sage +administration, étudiée sur celle de Sully, jointe à un désintéressement +plus grand que celui de son prédécesseur, était parvenu à remettre de +l'ordre dans les finances et à retrouver ce métal que l'on croyait être +la propriété de la seule Espagne,--l'or. + +Mais à quel prix ce dictateur du désespoir en était-il arrivé là? Il n'y +avait pas à songer à ce moyen employé en 1789, et qui n'empêcha pas la +banqueroute de 1795, à taxer les nobles et le clergé. A la première +proposition qu'il en eût faite, il eût été immédiatement renversé; il +lui fallut donc, et c'est là où son implacable fermeté le servit, il lui +fallut l'aller chercher dans les entrailles mêmes de la France, dans le +peuple, chez les pauvres. Dût le peuple aller toujours maigrissant, il +lui fallait ruiner la France pour la sauver: à l'occident de l'Anglais, +à l'orient et au nord de l'Autrichien, au midi de l'Espagnol. + +En quatre ans, il augmenta la taille de dix-neuf millions; en effet, il +fallait créer la flotte, il fallait soutenir l'armée, il fallait fermer +les yeux à la misère du peuple, ses oreilles aux cris des pauvres. Il +fallait surtout, n'ayant ni philtre, ni breuvage, ni anneau enchanté, il +fallait trouver un moyen de s'emparer du roi; ce moyen, Richelieu le +trouva: Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, il lui en fit avoir. + +De là venait l'éblouissement de Louis XIII et son admiration pour son +ministre. + +Comment ne pas admirer, en effet, un homme qui trouvait six millions +sous sa propre responsabilité, quand le roi, non-seulement sur sa +parole, mais encore sur sa signature, n'eût pas trouvé cinquante mille +livres? + +Aussi avait-il peine à croire aux trois millions huit cent quatre-vingt +mille livres de Richelieu. + +Donc, la première chose qu'il réclama de Charpentier, ce fut la clef du +fameux trésor. + +Charpentier, sans faire aucune observation, pria le roi de se lever, +tira le bureau au milieu du cabinet, souleva le tapis sous lequel, la +veille, le cardinal, aujourd'hui le roi, appuyait ses pieds, découvrit +une trappe qu'il ouvrit au moyen d'un secret, et qui, en s'ouvrant, +laissa voir un immense coffre de fer. + +Ce coffre, moyennant une combinaison de lettres et de chiffres qu'il fit +connaître au roi, s'ouvrit avec la même facilité que la trappe, et +montra aux yeux éblouis de Louis XIII, la somme qu'il était si pressé de +voir. + +Puis, saluant le roi, il se retira respectueusement selon l'ordre qu'il +en avait préalablement reçu, laissant ces deux majestés, celle de l'or +et celle du pouvoir, en face l'une de l'autre. + +A cette époque, où il n'y avait point de banque, point de +papier-monnaie, représentant les capitaux, le numéraire était rare en +France. Les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres du +cardinal étaient donc représentées par un million à peu près d'or +monnayé aux effigies de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, par un +million à peu près de doublons d'Espagne, par sept à huit cent mille +livres en lingots du Mexique, et le reste par un petit sac de diamants +dont chacun, entortillé comme un bonbon dans sa papillote, portait sa +valeur sur une étiquette. + +Louis XIII, au lieu du sentiment joyeux qu'il croyait éprouver à la vue +de l'or, fut atteint, au contraire, d'une indicible tristesse; après +avoir examiné ces pièces, reconnu leurs différentes effigies, plongé son +bras dans cette mer aux vagues fauves, pour en connaître la profondeur, +après avoir pesé dans sa main les lingots d'or, miré au jour la +limpidité des diamants et remis chaque chose à sa place, il se redressa, +et, debout, regarda ces millions qui avaient coûté tant de peines à +celui qui les avait réunis et qui étaient le fruit du dévouement le plus +pur. + +Il songeait avec quelle facilité il avait déjà de cette somme distrait +trois cent mille livres pour récompenser des dévouements qui lui étaient +ennemis, ainsi que les haines portées à l'homme de qui il la tenait, et +il se demandait, quelque résistance qu'il opposât à ces demandes, si, +dans ses mains, cet or aurait une destination aussi profitable à la +France et à lui-même que s'il fût resté dans les mains de son ministre. + +Puis, sans en tirer un carolus, il frappa deux coups sur le timbre pour +appeler Charpentier, lui ordonna de refermer le coffre, puis la trappe; +puis, le coffre et la trappe refermés, il lui en rendit la clef. + +--Vous ne donnerez rien de la somme renfermée dans ce coffre, dit-il, +que sur un mot écrit par moi. + +Charpentier s'inclina. + +--Avec qui aurai-je à travailler, lui demanda le roi? + +--Monseigneur le cardinal, répondit le secrétaire, travaillait toujours +seul. + +--Seul?... et à quoi travaillait-il seul? + +--Aux affaires de l'Etat, Sire. + +--Mais on ne travaille pas seul aux affaires de l'Etat? + +--Il avait des agents qui lui faisaient des rapports. + +--Quels étaient ces principaux agents? + +--Le P. Joseph, l'Espagnol Lopez, M. de Souscarrières, puis d'autres +encore que j'aurai l'honneur de nommer à Votre Majesté au fur et à +mesure qu'ils se présenteront, ou que je lui présenterai leurs rapports. +Au reste, tous sont prévenus que c'est à Votre Majesté désormais qu'ils +auront affaire. + +--C'est bien. + +--En outre, Sire, continua Charpentier, il y a les agents envoyés par M. +le cardinal aux différentes puissances de l'Europe; M. de Beautru à +l'Espagne, M. de La Saladie en Italie et M. de Charnassé en Allemagne. +Des courriers en ont annoncé le retour pour aujourd'hui ou demain au +plus tard. + +--Aussitôt leur retour, après leur avoir transmis les ordres de M. le +cardinal, vous les introduirez près de moi; y a-t-il en ce moment +quelqu'un qui attende? + +--M. Cavois, capitaine des gardes de M. le cardinal, désirerait avoir +l'honneur d'être reçu par Votre Majesté. + +--J'ai entendu dire que M. Cavois était un honnête homme et un brave +soldat; je serai bien aise de le voir. + +Charpentier alla à la porte d'entrée. + +--Monsieur Cavois? dit-il. + +Cavois parut. + +--Entrez, monsieur Cavois, entrez, lui dit le roi; vous avez désiré me +parler? + +--Oui, Sire, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté. + +--Dites; on vous tient pour un bon serviteur, j'aurai plaisir à vous +l'accorder. + +--Sire, je désire que Votre Majesté veuille bien m'accorder mon congé. + +--Votre congé! et pourquoi? monsieur Cavois. + +--Parce que j'étais à M. le cardinal-ministre parce qu'il était +ministre; mais du moment où M. le cardinal n'est plus ministre, je ne +suis plus à personne. + +--Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes à moi. + +--Je sais que, si Votre Majesté l'exige, je serai forcé de rester à son +service; mais je la préviens que je ferai un mauvais serviteur. + +--Et pourquoi feriez-vous un mauvais serviteur à mon service, et en +faisiez-vous un bon à celui de M. le cardinal? + +--Parce que le coeur y était, Sire. + +--Et qu'il n'y est pas avec moi. + +--Avec Votre Majesté, Sire, je dois avouer qu'il n'y a que le devoir. + +--Et qui vous attachait donc si fort à M. le cardinal? + +--Le bien qu'il m'avait fait. + +--Et si je veux vous faire du bien autant et plus que lui? + +Cavois secoua la tête. + +--Ce n'est plus la même chose. + +--Ce n'est plus la même chose, répéta le roi. + +--Non, le bien se ressent selon le besoin qu'on a qu'il vous soit fait. +Quand M. le cardinal m'a fait du bien, j'entrais en ménage. M. le +cardinal m'a aidé à élever mes enfants, et dernièrement encore, il m'a +accordé, ou plutôt il a accordé à ma femme un privilége sur lequel nous +gagnerons douze à quinze mille livres par an. + +--Ah! ah! M. le cardinal accorde aux femmes de ses serviteurs des +charges de l'Etat qui rapportent de douze à quinze mille livres par an, +c'est bon à savoir. + +--Je n'ai pas dit une charge, Sire, j'ai dit un privilége. + +--Et quel est ce privilége qu'il a accordé à Mme Cavois? + +--Le droit de louer, de compte à demi avec M. Michel, des chaises à +porteurs dans les rues de Paris. + +Le roi réfléchit un instant, regardant en dessous Cavois, debout, +immobile, tenant son chapeau de la main droite, et collant le petit +doigt de sa main gauche à la couture de ses chausses. + +--Et si je vous donnais dans mes gardes, M. Cavois, le même grade que +vous avez dans les gardes de M. le cardinal? + +--Vous avez déjà M. de Jussac, Sire, qui est un officier irréprochable +et auquel Votre Majesté ne voudrait pas faire de la peine. + +--Je ferai Jussac maréchal-de-camp. + +--Si M. de Jussac, et je n'en doute pas, aime Votre Majesté comme j'aime +M. le cardinal, il préférera rester capitaine près du roi, que de +devenir maréchal-de-camp loin de lui. + +--Mais si vous quittiez le service, monsieur Cavois... + +--C'est mon désir, Sire. + +--Vous accepterez bien, en récompense du temps que vous avez passé près +de M. le cardinal, une gratification de quinze cents ou deux mille +pistoles. + +--Sire, répondit Cavois en s'inclinant, du temps que j'ai passé chez M. +le cardinal, j'ai été récompensé selon mes mérites et au-delà. On va +faire la guerre, Sire, et pour la guerre il faut de l'argent, beaucoup +d'argent, gardez les gratifications pour ceux qui se battront et non +pour ceux qui, comme moi, ayant voué leur fortune à un homme, tombent +avec cet homme. + +--Tous les serviteurs de M. le cardinal sont-ils comme vous, monsieur +Cavois? + +--Je le crois, Sire, et me tiens même pour un des moins dignes. + +--Ainsi vous n'ambitionnez, vous ne désirez rien? + +--Rien, Sire, que l'honneur de suivre M. le cardinal partout où il ira, +et de continuer à faire partie de sa maison, fût-ce comme le plus humble +de ses serviteurs. + +--C'est bien, monsieur Cavois, dit le roi piqué de cette persévérance du +capitaine à tout refuser, vous êtes libre. + +Cavois salua, sortit à reculons et heurta Charpentier qui entrait. + +--Et vous, monsieur Charpentier, lui cria le roi, refuserez-vous aussi, +comme M. Cavois, de me servir? + +--Non, Sire; car j'ai reçu l'ordre de M. le cardinal de demeurer près de +Votre Majesté jusqu'à ce qu'un autre ministre fût installé en son lieu +et place, ou que Sa Majesté soit au courant du travail. + +--Et quand je serai au courant du travail ou qu'un autre ministre sera +installé, que ferez-vous? + +--Je demanderai la permission à Votre Majesté d'aller rejoindre M. le +cardinal, qui est habitué à mon service. + +--Mais, dit le roi, si je demandais à M. le cardinal de vous laisser +près de moi? J'ai besoin, du moment où j'aurais un ministre, qui, ne +faisant pas tout comme M. le cardinal, me laissera quelque chose à +faire, d'un homme honnête et intelligent, et je sais que vous réunissez +ces deux qualités. + +--Je ne doute pas, Sire, que M. le cardinal n'accordât à l'instant même +sa demande à Votre Majesté, étant trop peu de chose pour qu'il me +dispute à son maître et à son roi. Mais alors ce serait moi qui me +jetterais à vos pieds, Sire; et qui vous dirais: «J'ai un père de +soixante-dix ans et une mère de soixante. Je puis les abandonner pour M. +le cardinal qui les a secourus et qui les secourt encore dans leur +misère; mais le jour où je ne suis plus près de M. le cardinal, ma place +est près d'eux, Sire, permettez à un fils d'aller fermer les yeux de ses +vieux parents, et j'en suis certain, Sire, non-seulement Votre Majesté +m'accorderait ma prière, mais elle y applaudirait.» + + --Tes père et mère honoreras + Afin de vivre longuement, + +répondit Louis XIII de plus en plus piqué. Le jour où un nouveau +ministre sera installé à la place de M. le cardinal, vous serez libre, +monsieur Charpentier. + +--Dois-je rendre à Votre Majesté la clef qu'elle m'a confiée? + +--Non, gardez-la, car si M. le cardinal, qui est si bien servi, que le +roi a à lui envier ses serviteurs, vous l'a remise, c'est qu'elle ne +pouvait être aux mains d'un plus honnête homme. Seulement, vous +connaissez mon écriture et mon seing, faites-y honneur. + +Charpentier s'inclina. + +--N'avez-vous pas ici, demanda le roi, un certain Rossignol, dont j'ai +entendu parler, déchiffreur habile, dit-on, de toute lettre secrète? + +--Oui, Sire. + +--Je désire le voir. + +--En frappant trois coups sur ce timbre, il viendra; Sa Majesté +désire-t-elle que je l'appelle ou veut-elle l'appeler elle-même? + +--Frappez, dit le roi. + +Charpentier frappa et la porte de Rossignol s'ouvrit. + +Rossignol tenait un papier à la main. + +--Dois-je sortir ou demeurer, Sire? demanda Charpentier. + +--Laissez-nous, dit le roi. + +Charpentier sortit. + +--C'est vous qu'on appelle Rossignol? demanda le roi. + +--Oui, Sire, répondit le petit homme, tout en continuant de fouiller des +yeux, le papier. + +--On vous dit habile déchiffreur? + +--Il est vrai que, sous ce rapport, Sire, je ne crois pas avoir mon +pareil. + +--Vous pouvez reconnaître tous les chiffres? + +--Il n'y en a qu'un que je n'ai pas reconnu jusqu'à présent; mais, avec +l'aide de Dieu, je le reconnaîtrai comme les autres. + +--Quel est le dernier chiffre que vous avez reconnu? + +--Une lettre du duc de Lorraine à Monsieur. + +--Mon frère! + +--Oui, Sire, à Son Altesse royale. + +--Et que disait M. de Lorraine à mon frère? + +--Votre Majesté désire-t-elle le savoir? + +--Sans doute. + +--Je vais le lui aller chercher. + +Il commença par l'original et lut: + +JUPITER... + +«... _est chassé de l_'OLYMPE..., continua Louis XIII. + +--Du LOUVRE, fit Rossignol. + +--Et pourquoi Monsieur sera-t-il chassé de la cour? demanda le roi. + +--Parce qu'il conspire, répondit tranquillement Rossignol. + +--Monsieur conspire et contre qui? + +--Contre Votre Majesté et contre l'Etat. + +--Savez-vous ce que vous me dites-là, monsieur... + +--Je dis à Votre Majesté ce qu'elle va lire, si elle continue. + +--«... _il peut_, reprit Louis XIII, _il peut se réfugier en_ CRÈTE.... + +--En LORRAINE. + +--«... MINOS... + +--Le duc CHARLES IV. + +--«_lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir; mais la santé de_ +CÉPHALE... + +--La santé de VOTRE MAJESTÉ. + +--C'est moi qu'on appelle Céphale? + +--Oui, Sire. + +--Je sais ce qu'était Minos, mais j'ai oublié ce que c'était que +Céphale. Qu'était-ce que Céphale? + +--Un prince thessalien, Sire, époux d'une princesse athénienne +très-belle, qu'il chassa de sa présence parce qu'elle lui avait été +infidèle, mais avec laquelle il se raccommoda ensuite. + +Louis XIII fronça le sourcil. + +--Ah! dit-il, et ce Céphale, mari d'une femme infidèle avec laquelle il +s'est raccommodé, malgré son infidélité, c'est moi! + +--Oui, Sire, c'est vous, répondit tranquillement Rossignol. + +--Vous en êtes sûr? + +--Pardieu! D'ailleurs Votre Majesté va bien voir. + +--Où en étions-nous? + +--«Si Monsieur est chassé du Louvre, il peut se réfugier en Lorraine, le +duc Charles IV lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la +santé de _Céphale_, c'est-à-dire du roi...--Vous en êtes là, Sire. + +Le roi continua: + +--«... _ne peut durer_...--Comment ne peut durer! + +--C'est à-dire que Votre Majesté est malade et très malade, de l'avis du +duc de Lorraine, du moins. + +--Oh! fit le roi, pâlissant, je suis malade et très malade! + +Il alla jusqu'à une glace et se regarda, fouilla dans ses poches pour +chercher des sels; mais n'en trouvant point, il secoua la tête, fit un +effort sur lui-même, et d'une voix agitée continua de lire. + +«... _Pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouser_ +PROCRIS...--Procris? + +--Oui, LA REINE, fit Rossignol, Procris était la femme infidèle de +Céphale. + +--«... _ne ferait-on pas épouser la reine à_ JUPITER--à Monsieur! +s'écria le roi. + +--Oui, Sire, à Monsieur. + +--A Monsieur! + +Le roi essuya de son mouchoir la sueur qui lui coulait du front et +continua: + +--«... _Le bruit court que_ L'ORACLE... + +M. LE CARDINAL + +«... _Veut se débarrasser de Procris pour faire épouser_ VÉNUS. + +Le roi regarda Rossignol, qui continuait, tout en répondant au roi, de +tourmenter le papier qu'il tenait à la main. + +--VÉNUS? répéta vivement le roi impatient. + +--MADAME DE COMBALET, MADAME DE COMBALET, dit vivement Rossignol. + +«... _A_ CÉPHALE, continua le roi, me faire épouser madame de Combalet à +moi! où ont-ils pris cette visée? + +«... _En attendant que_ JUPITER, c'est-à-dire _Monsieur, continue de +faire sa cour à_ HÉBÉ... + +--A la PRINCESSE MARIE. + +--«... _Il est important que tout fin qu'il est ou plutôt qu'il se +croit, l'_ORACLE, ou le cardinal, _se trompe en croyant_ JUPITER +_amoureux_ d'HÉBÉ. + +«Signé MINOS.» + +--CHARLES IV. + +--Ah! murmura le roi; voilà donc le secret de ce grand amour que l'on +sacrifie à la place de lieutenant général; ah! ma santé ne peut durer; +ah! quand je serai mort on fera épouser ma veuve à mon frère. Mais, Dieu +merci, quoique malade, et très malade, comme ils le disent, je ne suis +pas mort encore. Ah! mon frère conspire; ah! si sa conspiration est +découverte, il se peut retirer en Lorraine et sera le bienvenu de la +part du duc; est-ce que d'une bouchée la France ne pourrait pas avaler +la Lorraine et son duc; ce n'était donc pas assez qu'elle nous eût donné +les Guise? + +Puis, se retournant vivement vers Rossignol. + +--Et comment, demanda le roi, cette lettre est-elle entre les mains de +M. le cardinal? + +--Elle était confiée à M. Senelle. + +--Un de mes médecins, fit Louis XIII; je suis véritablement bien +entouré. + +--Mais le valet de chambre de M. Senelle, dans la prévision de quelque +cabale entre la cour de Lorraine et celle de France, avait été d'avance +acheté par le P. Joseph. + +--Un habile homme que ce père Joseph, à ce qu'il paraît, dit le roi. + +Rossignol cligna de l'oeil. + +--L'ombre de M. le cardinal, dit-il. + +--Et alors, le valet de chambre de Senelle... + +--Lui a volé la lettre et nous l'a envoyée. + +--Qu'a fait Senelle, alors? + +--Il n'était pas encore bien loin de Nancy, il y est revenu et a dit au +duc qu'il avait par mégarde brûlé sa lettre avec d'autres papiers, le +duc ne s'est douté de rien et lui en a donné une seconde; c'est celle-là +qu'a reçue _S. A. R. Monsieur_. + +--Et qu'a répondu mon frère _Jupiter_ au sage _Minos_? demanda le roi en +riant d'un rire fébrile dont ses moustaches restèrent un instant +agitées, quoiqu'il eût cessé de parler. + +--Je n'en sais encore rien, c'est sa réponse que je tiens. + +--Comment, c'est sa réponse que vous tenez? + +--Oui, Sire. + +--Donnez. + +--Votre Majesté n'y comprendra rien, attendu que je n'y comprends rien +moi-même. + +--Comment cela? + +--Parce qu'à propos de la première lettre perdue, craignant quelque +surprise, ils ont inventé un nouveau chiffre. + +Le roi jeta les yeux sur la lettre et lut ces quelques mots parfaitement +inintelligibles. + +--_Astre-se Be-l'amb._ dans la joie _L. M. T._ _se_ vent être _se_. + +--Et vous pouvez savoir ce que cela veut dire. + +--Je le saurai demain, Sire. + +--Ce n'est point l'écriture de mon frère. + +--Non, certes, le valet de chambre n'a pas osé voler la lettre de peur +qu'on le soupçonnât, il s'est contenté de la copier. + +--Et quand cette lettre a-t-elle été écrite? + +--Aujourd'hui, vers midi, Sire! + +--Et vous en avez la copie! + +--A deux heures, le P. Joseph me la remettait. + +Le roi demeura un instant pensif, puis se retournant vers le petit +homme, qui avait tiré le chiffre de ses mains et travaillait à le +deviner: + +--Vous restez avec moi, n'est-ce pas, monsieur Rossignol? lui +demanda-t-il. + +--Oui, Sire, jusqu'à ce que cette lettre soit déchiffrée! + +--Je vous croyais à M. le cardinal. + +--Je suis à lui, en effet, mais tant qu'il est ministre seulement; du +moment où il n'est plus ministre, il n'a pas besoin de moi. + +--Mais j'en ai besoin, moi, de vous! + +--Sire, dit Rossignol en secouant la tête d'un mouvement si décidé que +ses lunettes faillirent en tomber, demain je quitte la France. + +--Pourquoi cela? + +--Parce qu'en servant M. le cardinal, c'est-à-dire Votre Majesté, en +devinant les chiffres qu'ils inventaient pour leurs cabales, je me suis +fait de terribles ennemis chez les grands seigneurs, des ennemis contre +lesquels le cardinal seul peut me protéger. + +--Et si je vous protége, moi! + +--Sa Majesté en aura l'intention, mais...... + +--Mais?... + +--Mais elle n'aura point la puissance. + +--Hein! fit le roi en fronçant le sourcil. + +--D'ailleurs, continua Rossignol, je dois tout à M. le cardinal; j'étais +pauvre garçon d'Alby. Le hasard fit que M. le cardinal connut mon talent +de déchiffreur. Il me fit venir, me donna une place de mille écus, puis +de deux mille, puis il ajouta vingt pistoles par lettre que je +déchiffre, de sorte, que, depuis six ans que je traduis une ou deux +lettres au moins par semaine, je me suis fait un petit avoir bien +modestement placé. + +--Où cela? + +--En Angleterre. + +--Vous allez en Angleterre pour entrer au service du roi Charles, +probablement? + +--Le roi Charles m'a offert deux mille pistoles par an, et cinquante +pistoles par lettre déchiffrée, pour quitter le service de M. le +cardinal; j'ai refusé. + +--Et si je vous offrais autant que le roi Charles. + +--Sire, la vie est ce que l'homme a de plus précieux, attendu qu'une +fois sous terre on ne remonte pas dessus. Or, M. le cardinal en +disgrâce, même avec la royale protection de Votre Majesté, et peut-être +même à cause de cette protection, je n'aurais pas huit jours à vivre. Il +a fallu toute l'autorité de M. le cardinal pour que ce matin je ne +quittasse point Paris au moment où il quittait sa maison, et que je +fusse prêt à lui sacrifier ma vie comme le reste, en demeurant +vingt-quatre heures de plus que pour le service de Votre Majesté. + +--De sorte qu'à moi, vous n'êtes pas prêt à me sacrifier votre vie? + +--On ne doit le dévouement qu'à des parents ou à un bienfaiteur. +Cherchez le dévouement, Sire, parmi vos parents ou parmi ceux à qui vous +avez fait du bien, je ne doute pas que Votre Majesté ne l'y trouve. + +--Vous n'en doutez pas! eh bien, j'en doute, moi. + +--Et maintenant que j'ai dit à Votre Majesté dans quel but j'étais +resté, c'est-à-dire dans celui de son service; maintenant qu'elle sait +les risques que j'ai à courir en restant en France, et la hâte que j'ai +de la quitter, je supplierai Votre Majesté de ne point s'opposer à mon +départ pour lequel tout est préparé. + +--Je ne m'y opposerai point, mais à la condition expresse que vous +n'entrerez au service d'aucun prince étranger qui puisse employer votre +talent contre la France. + +--J'en donne ma parole à Votre Majesté. + +--Allez! M. le cardinal est bien heureux d'avoir de tels serviteurs que +vous et vos compagnons! + +Le roi regarda sa montre. + +--Quatre heures! dit-il. Demain à dix heures du matin je serai ici; +veillez à ce que la traduction de ce nouveau chiffre soit faite. + +--Elle le sera, Sire. + +Puis, comme le roi prenait son chapeau pour se retirer: + +--Sa Majesté ne veut pas entretenir le P. Joseph? demanda Rossignol. + +--Si fait, si fait, dit le roi, et dès qu'il viendra, dites à +Charpentier de le faire entrer. + +--Il est là, Sire! + +--Alors qu'il entre! je lui parlerai à l'instant même. + +--Le voilà, Sire, dit Rossignol en s'effaçant pour faire place à +l'Éminence grise. + +Le moine apparut en effet et s'arrêta humblement sur le seuil de la +porte du cabinet. + +--Venez, venez, mon père, dit le roi. + +Le moine s'approcha, la tête basse, les mains croisées sur la poitrine, +et avec toutes les apparences de l'humilité. + +--Le voici, Sire, dit le capitaine s'arrêtant à quelques pas du roi. + +--Vous étiez là, mon père, dit le roi, regardant le moine avec +curiosité, car un monde complétement nouveau pour lui défilait devant +ses yeux. + +--Oui, Sire. + +--Depuis longtemps? + +--Depuis une heure, à peu près. + +--Et vous avez attendu une heure sans me faire dire que vous étiez là? + +--Un simple moine comme moi n'a qu'une chose à faire, Sire, c'est +d'attendre les ordres de son roi. + +--Vous êtes un homme d'une grande habileté, à ce que l'on assure, mon +père. + +--Ce sont mes ennemis qui disent cela, Sire, répondit le moine, les yeux +saintement baissés. + +--Vous aidiez le cardinal à porter le fardeau de son ministère? + +--Comme Simon de Syrène aida Notre-Seigneur à porter sa croix. + +--Vous êtes un grand champion du christianisme, mon père, et au onzième +siècle, vous eussiez, comme un autre Pierre l'Hermite, prêché la +croisade. + +--Je l'ai prêchée au dix-septième, Sire, mais sans réussir. + +--Comment cela? + +--J'ai fait un poëme latin intitulé la _Turciade_, pour animer les +princes chrétiens contre les musulmans; mais les temps étaient passés. + +--Vous rendiez de grands services à M. le cardinal? + +--Son Eminence ne pouvait pas tout faire, je l'aidais selon mes faibles +moyens. + +--Combien M. le cardinal vous donnait-il par an? + +--Rien, Sire; il est défendu à notre ordre de recevoir autre chose que +des aumônes; Son Eminence payait mon carrosse seulement. + +--Vous avez un carrosse? + +--Oui Sire, non point par esprit d'orgueil; j'avais un âne d'abord. + +--L'humble monture de Notre Seigneur, dit le roi. + +--Mais monseigneur trouva que je n'allais pas assez vite. + +--Et il vous donna un carrosse. + +--Non Sire, un cheval d'abord; par humilité, je refusai le carrosse. Par +malheur, ce cheval était une jument; de sorte qu'un jour mon secrétaire, +le P. Ange Sabini, montant un cheval entier... + +--Oui, je comprends, dit le roi, et c'est alors que vous acceptâtes le +carrosse que vous avait offert le cardinal. + +--Je m'y résignai, oui, Sire; puis j'ai pensé, dit le moine, qu'il +serait agréable à Dieu que ceux qui s'humiliaient fussent glorifiés. + +--Malgré la retraite du cardinal, je désire vous garder près de moi, mon +père, reprit le roi; vous me direz quels sont les avantages que vous +désirez que je vous fasse. + +--Aucun, Sire, je n'ai peut-être déjà été que trop avant pour mon salut +dans la voie des honneurs. + +--Mais vous avez bien un désir quelconque que je puisse satisfaire? + +--Celui de rentrer dans mon couvent d'où peut-être je n'eusse jamais dû +sortir. + +--Vous êtes trop utile aux affaires pour que je permette cela, dit le +roi. + +--Je n'y voyais que par les yeux de Son Eminence, Sire; le flambeau +éteint, je suis aveugle. + +--Dans tous les états, mon père, même dans l'état religieux, il est +permis d'avoir une ambition mesurée à son mérite. Dieu n'a pas donné le +talent pour que celui à qui il l'a donné en fasse un champ stérile: M. +le cardinal vous est un exemple de la hauteur que l'on peut atteindre. + +--Et de laquelle, par conséquent, on peut tomber. + +--Mais de quelque hauteur qu'on tombe, lorsqu'on tombe avec le chapeau +rouge, la chute est supportable. + +Un éclair de convoitise glissa entre les cils abaissés du capucin. + +Cet éclair n'échappa point au roi. + +--N'avez-vous jamais rêvé les hauts grades de l'Eglise? + +--Avec monsieur le cardinal, peut-être ai-je eu de ces éblouissements! + +--Pourquoi avec monsieur le cardinal seulement? + +--Parce qu'il m'eût fallu tout son crédit sur Rome pour arriver à ce +but. + +--Vous croyez alors que mon crédit ne vaut pas le sien? + +--Votre Majesté a voulu faire donner le chapeau à l'archevêque de Tours, +qui était archevêque; à plus forte raison ne réussirait-elle pas à +l'endroit d'un pauvre capucin. + +Louis XIII regarda le P. Joseph de son oeil le plus pénétrant; mais il +était impossible de rien lire sur cette face de marbre ni dans ces yeux +baissés. + +Les lèvres seules semblaient mobiles. + +--Puis, continua le capucin, il y a un fait d'une gravité qui domine +tous les autres dans cette tâche que Dieu et le cardinal m'ont imposée; +il y a une foule d'occasions de commettre de ces péchés qui +compromettent le salut de notre âme. Or, avec M. le cardinal, qui tient +de Rome de grands pouvoirs pénitenciers et rémissionnels, je n'ai à +m'inquiéter de rien. M. le cardinal m'absout, tout est dit, je dors +tranquille. Mais si je servais un maître laïque, fût-ce un roi, ce roi +ne pourrait point m'absoudre. Je ne pourrais plus pécher, et ne pouvant +plus pécher, je ne ferais pas mon état en conscience. + +Le roi continuait de regarder le moine, tandis qu'il parlait, et tandis +qu'il parlait une certaine répugnance se peignait sur son visage. + +--Et quand désirez-vous rentrer dans votre couvent? demanda-t-il lorsque +le P. Joseph eut fini. + +--Aussitôt que j'en aurai la permission de Votre Majesté. + +--Vous l'avez, mon père, dit sèchement le roi. + +--Votre Majesté me comble, dit le capucin, croisant ses mains sur sa +poitrine et s'inclinant jusqu'à terre. + +Puis, du pas dont il était entré, pas rigide et glacé comme celui d'une +statue, il sortit sans même se retourner pour saluer une seconde fois +le roi du seuil de la porte. + +--Hypocrite et ambitieux, je ne te regrette pas, toi! + +Puis, après un instant pendant lequel il le suivit des yeux dans la +pénombre de l'antichambre: + +--N'importe, dit-il, il y a une chose bien certaine, c'est que si ce +soir je donnais ma démission de roi, comme ce matin, M. le cardinal a +donné celle de ministre, je ne trouverais pas, je ne dirai point quatre +hommes pour me suivre en exil et partager ma disgrâce, mais, ni trois, +ni deux, ni un peut-être. + +Puis reprenant: + +--Si fait, dit-il, il y a mon fou d'Angély. Il est vrai que c'est un +fou! + + + + +CHAPITRE XIII. + +LES AMBASSADEURS. + + +Le lendemain, à dix heures précises, le roi, comme il l'avait dit, était +dans le cabinet du cardinal. + +L'étude qu'il était en train de faire, tout en l'humiliant, +l'intéressait profondément. + +Rentré au Louvre la veille, il n'avait vu personne, s'était enfermé avec +son page Baradas, et, pour le récompenser du service qu'il lui avait +rendu en le débarrassant du cardinal, il lui avait donné un bon de trois +mille pistoles. + +Il était trop juste qu'ayant fait plus que les autres, Baradas fût +récompensé le premier. D'ailleurs, avant de donner à Monsieur ses cent +cinquante mille livres, à la reine ses trente mille livres, à la reine +mère ses soixante mille livres, il n'était pas fâché de voir la réponse +de Monsieur au duc de Lorraine, réponse promise par Rossignol pour le +matin, suivant, dix heures. + +Or, comme nous l'avons dit, à dix heures précises, le roi était entré +dans le cabinet du cardinal, et avant même d'avoir jeté son manteau sur +un fauteuil et posé son chapeau sur une table, il avait frappé les trois +coups sur le timbre. + +Rossignol parut avec sa ponctualité ordinaire. + +--Eh bien? lui demanda impatiemment le roi. + +--Eh bien, Sire, dit Rossignol, en clignant des yeux à travers ses +lunettes, nous le tenons ce fameux chiffre. + +--Vite, dit le roi, voyons cela; la clef d'abord. + +--La voilà, Sire. + +Et, en tête de la version, en même temps que la version, il lui présenta +la clef. + +Le roi lut: + + JB le roi. + + ASTRE SE la reine. + + BE la reine-mère. + + L'AMB Monsieur. + + L. M. le cardinal. + + T. la mort. + + PIF PAF la guerre. + + ZANE duc de Lorraine. + + GIER Mme de Chevreuse. + + OEL Mme de Fargis. + + O enceinte. + +--Et maintenant? dit le roi. + +--Appliquez le chiffre, Sire. + +--Non, dit le roi; vous qui êtes plus familier, ma tête se briserait à +ce travail. + +Rossignol prit le papier et lut: + + «La reine, la reine-mère et le duc d'Orléans dans la joie; le cardinal + mort; le roi veut être roi. La guerre avec le roi-marmotte décidée; + mais le duc d'Orléans en est chef. Le duc d'Orléans, amoureux de la + fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas épouser la reine, + plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les + bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte + à la mort du roi. + + «GASTON D'ORLÉANS.» + +Le roi avait écouté la lecture sans interrompre, seulement il s'était +essuyé le front à plusieurs reprises, tout en rayant le parquet de la +molette de son éperon. + +--Enceinte! murmura-t-il, enceinte! Dans tous les cas, si elle est +enceinte ce ne sera pas de moi. + +Puis, se retournant vers Rossignol: + +Sont-ce les premières lettres de ce genre que vous déchiffrez, monsieur? + +--Oh! non, Sire, j'en ai déchiffré déjà dix ou douze du même genre. + +--Comment M. le cardinal ne me les montrait-il pas? + +--Pourquoi tourmenter Votre Majesté quand il veillait à ce qu'il ne nous +arrivât point malheur. + +--Mais, accusé, chassé par tous ces gens-là, comment ne s'est-il pas +servi des armes qu'il avait contre eux? + +--Il a craint qu'elles ne fissent plus de mal au roi qu'à ses ennemis. + +Le roi fit quelques pas en long et en large dans le cabinet, allant et +revenant, la tête basse et le chapeau sur les yeux. + +Puis, revenant à Rossignol: + +--Faites-moi une copie de chacune de ces lettres avec le chiffre, +dit-il, mais avec la clef en haut. + +--Oui, Sire. + +--Croyez-vous qu'il nous en viendra d'autres encore? + +--Bien certainement, Sire. + +--Quelles sont les personnes que j'aurai à recevoir aujourd'hui? + +--Cela ne me regarde pas, Sire! je ne m'occupe que de mes chiffres; cela +regarde M. Charpentier. + +Avant même que Rossignol fût sorti, le roi, d'une main fiévreuse et +agitée, avait frappé deux coups sur le timbre. + +Ces coups rapides et violents indiquaient la situation mentale du roi. + +Charpentier entra vivement, mais s'arrêta sur le seuil. + +Le roi était resté pensif, les yeux fixés en terre, le poing appuyé sur +le bureau du cardinal, murmurant: + +--Enceinte! la reine enceinte! un étranger sur le trône de France? un +Anglais peut-être! + +Puis à voix plus basse, comme s'il eût eu peur lui-même d'entendre ce +qu'il disait: + +--Il n'y a rien d'impossible, l'exemple en a été donné, assure-t-on, et +dans la famille. + +Absorbé dans sa pensée, le roi n'avait pas vu Charpentier. + +Croyant que le secrétaire n'avait point répondu à l'appel, il releva +impatiemment la tête et s'apprêtait à frapper sur le timbre une seconde +fois, lorsque celui-ci, au geste devinant l'intention s'empressa de +s'avancer en disant: + +--Me voilà, Sire! + +--C'est bien, dit le roi en regardant et en essayant de reprendre sa +puissance sur lui-même, que faisons-nous aujourd'hui? + +--Sire, le comte de Beautru est arrivé d'Espagne, et le comte de la +Saladie de Venise. + +--Qu'ont-ils été y faire? + +--Je l'ignore, Sire; hier j'ai eu l'honneur de vous dire que c'était M. +le cardinal qui les y avait envoyés; j'ai ajouté que M. de Charnassé +arriverait de Suède, à son tour, ce soir ou demain au plus tard. + +--Vous leur avez dit que le cardinal n'était plus ministre et que +c'était moi qui les recevrais. + +--Je leur ai transmis les ordres de Son Eminence, de rendre compte à sa +Majesté de leur mission, comme ils eussent fait à elle-même. + +--Quel est le premier arrivé? + +--M. de Beautru. + +--Aussitôt qu'il sera là vous le ferez entrer. + +--Il y est, Sire. + +--Qu'il entre alors. + +Charpentier se retourna, prononça quelques paroles à voix basse et +s'effaça pour laisser entrer Beautru. + +L'ambassadeur était en costume de voyage et s'excusa de se présenter +ainsi devant le roi; mais il avait cru avoir affaire au cardinal de +Richelieu, et, une fois dans l'antichambre, n'avait pas voulu faire +attendre Sa Majesté. + +--M. de Beautru, lui dit le roi, je sais que M. le cardinal fait grand +cas de vous, et vous tient pour un homme sincère, disant qu'il aime +mieux la simple conscience d'un Beautru que deux cardinaux de Bérulle. + +--Sire, je crois être digne de la confiance dont m'honorait M. le +cardinal. + +--Et vous allez vous montrer digne de la mienne, n'est-ce pas, monsieur? +en me disant à moi tout ce que vous lui diriez à lui. + +--Tout, Sire? demanda Beautru en regardant fixement le roi. + +--Tout! Je suis à la recherche de la vérité, et je la veux entière. + +--Eh bien, Sire, commencez par changer votre ambassadeur de Fargis, qui, +au lieu de suivre les instructions du cardinal, toutes à la gloire et à +la grandeur de Votre Majesté, suit celles de la reine-mère, toutes à +l'abaissement de la France. + +--On me l'avait déjà dit. C'est bien, j'aviserai. Vous avez vu le +comte-duc d'Olivarès? + +--Oui, Sire. + +--De quelle mission étiez-vous chargé près de lui? + +--Déterminer, s'il était possible, à l'amiable, l'affaire de Mantoue. + +--Eh bien? + +--Mais lorsque j'ai voulu lui parler d'affaires, il m'a répondu en me +conduisant au poulailler de S. M. le roi Philippe IV, où sont réunies +les plus curieuses espèces du monde, et m'a offert d'en envoyer des +échantillons à Votre Majesté. + +--Mais il se moquait de vous, ce me semble! + +--Et surtout, Sire, de celui que je représentais. + +--Monsieur! + +--Vous m'avez demandé la vérité, Sire, je vous la dis; voulez vous que +je mente, je suis assez homme d'esprit pour inventer des mensonges +agréables au lieu de vérités dures. + +--Non, dites la vérité, quelle qu'elle soit. Que pense-t-on de notre +expédition d'Italie? + +--On en rit, Sire. + +--On en rit! Ne sait-on pas que j'en prends la conduite? + +--Si fait, Sire; mais on dit que les reines vous feront changer d'avis, +ou que Monsieur commandera sans vous; et comme alors on n'obéira qu'aux +reines, et à Monsieur, il en sera de cette expédition comme de celle du +duc de Nevers. + +--Ah! l'on croit cela à Madrid! + +--Oui, Sire, on en est même si sûr que l'on a écrit--je sais cela d'un +des secrétaires du comte-duc que j'ai acheté--que l'on a écrit à don +Gonzalve de Cordoue: «Si c'est le roi et Monsieur qui commandent +l'armée, ne vous inquiétez de rien, l'armée ne franchira point le pas de +Suze; mais si c'est le cardinal, au contraire, qui, sous le roi ou sans +le roi, a la conduite de la guerre, ne négligez rien et détachez ce que +vous pourrez de vos forces pour soutenir le duc de Savoie.» + +--Vous êtes sûr de ce que vous me dites? + +--Parfaitement sûr, Sire. + +Le roi se remit à marcher dans le cabinet, la tête basse, le chapeau +enfoncé sur les yeux, ainsi que c'était son habitude lorsqu'il était +vivement préoccupé. + +Puis, s'arrêtant tout à coup, et regardant fixement Beautru. + +--Et de la reine, demanda-t-il, en avez-vous entendu dire quelque chose? + +--Des propos de cour, voilà tout. + +--Mais ces propos de cour, que disaient-ils? + +--Rien qui puisse être rapporté à Votre Majesté. + +--N'importe, je veux savoir. + +--Des calomnies, Sire; ne salissez pas votre esprit de toute cette +fange! + +--Je vous dis, monsieur, fit Louis XIII impatient et frappant du pied, +que calomnie ou vérité, je veux savoir ce qui se dit de la reine. + +Beautru s'inclina. + +--A l'ordre de Votre Majesté, tout fidèle sujet doit obéir. + +--Obéissez donc alors. + +--On disait que la santé de Votre Majesté étant chancelante... + +--Chancelante, chancelante, ma santé! c'est leur espérance à tous; ma +mort c'est leur ancre de salut. Continuez. + +--On disait que votre santé étant chancelante, la reine prendrait ses +précautions pour s'assurer... + +Beautru hésita. + +--S'assurer de quoi? demanda le roi; parlez, mais parlez donc. + +--Pour s'assurer la régence. + +--Mais il n'y a de régence que quand il y a un héritier de la couronne. + +--Pour s'assurer la régence! répéta Beautru. + +Le roi frappa du pied. + +--Ainsi, là-bas comme ici, en Espagne comme en Lorraine! En Lorraine la +crainte, en Espagne l'espoir; et en effet, la reine régente c'est +l'Espagne à Paris; ainsi, Beautru, voilà ce qu'on dit là-bas? + +--Vous avez ordonné de parler, Sire; j'ai obéi. + +Et Beautru s'inclina devant le roi. + +--Vous avez bien fait; je vous ai dit que j'étais à la recherche de la +vérité; j'ai trouvé la piste, et je suis, Dieu merci, assez bon chasseur +pour la suivre jusqu'au bout. + +--Qu'ordonne Votre Majesté? + +--Allez-vous reposer, monsieur, vous devez être fatigué. + +--Votre Majesté ne me dit pas si j'ai eu le bonheur de lui plaire ou le +malheur de la blesser. + +--Je ne vous dis pas précisément que vous m'avez été agréable, M. +Beautru; mais vous m'avez rendu service, ce qui vaut mieux. Il y a une +place de conseiller d'Etat vacante, faites-moi penser que j'ai quelqu'un +à récompenser. + +Et Louis XIII, ôtant son gant, donna sa main à baiser à l'ambassadeur +extraordinaire près de Philippe IV. + +Beautru, selon l'étiquette, sortit à reculons pour ne pas tourner le dos +au roi. + +--Ainsi, murmura le roi resté seul, ma mort est une espérance; mon +honneur un jeu, ma succession une loterie; mon frère n'arrivera au trône +que pour vendre et trahir la France. Ma mère, la veuve de Henri IV, la +veuve de ce grand roi qu'on a tué parce qu'il grandissait toujours, et +que son ombre couvrait les autres royaumes, ma mère l'y aidera. +Heureusement--et le roi commença de rire d'un rire strident et +nerveux--heureusement que quand je mourrai, la reine sera enceinte, ce +qui sauvera tout! Comme c'est heureux que je sois marié! + +--Puis, l'oeil plus sombre et la voix plus altérée: + +--Cela ne m'étonne plus, dit-il, qu'ils en veuillent tant au cardinal. + +Il lui sembla entendre un léger bruit du côté de la porte, il se +retourna: la porte, en effet, tournait sur ses gonds. + +--Votre Majesté désire-t-elle recevoir M. de La Saladie? demanda +Charpentier. + +--Je le crois bien, dit le roi, tout ce que j'apprends est plein +d'intérêt! + +Puis, avec ce même rire presque convulsif: + +--Que l'on dise encore que les rois ne savent pas ce qui se passe chez +eux; ils sont les derniers à le savoir, c'est vrai; mais lorsqu'ils le +veulent, ils le savent enfin. + +Puis, comme M. de La Saladie se tenait à la porte. + +--Venez, venez, dit-il, je vous attends, monsieur de La Saladie, on vous +a dit que je faisais l'intérim de monsieur le cardinal, n'est-ce pas? +parlez, et n'ayez pas plus de secrets pour moi que vous n'en auriez pour +lui. + +--Mais, Sire, dit La Saladie, dans la situation où je trouve les choses, +je ne sais pas si je dois vous répéter... + +--Me répéter quoi? + +--Les éloges que l'on fait en Italie d'un homme dont il paraît que vous +avez eu à vous plaindre. + +--Ah! ah! on fait l'éloge du cardinal en Italie! Et que dit-on du +cardinal de l'autre côté des monts? + +--Sire, ils ignorent là-bas que M. le cardinal n'est plus ministre, ils +félicitent Votre Majesté d'avoir à son service le premier génie +politique et militaire du siècle. La prise de La Rochelle, que j'avais +été chargé par M. le cardinal d'annoncer au duc de Mantoue, à Sa +Seigneurie de Venise et à S. S. Urbain VIII, a été reçue avec joie à +Mantoue, avec enthousiasme à Venise, avec reconnaissance à Rome, de même +que l'expédition que vous projetez en Italie, en épouvantant +Charles-Emmanuel, a rassuré tous les autres princes. Voici les lettres +du duc de Mantoue, du sénat de Venise et de Sa Sainteté, qui disent la +grande confiance que l'on a dans le génie du cardinal, et chacune des +trois puissances intéressées à vos succès en Italie, Sire, pour y +contribuer autant qu'il est en leur pouvoir, m'ont chargé de remettre en +traites sur leurs banquiers respectifs des valeurs pour un million et +demi. + +--Et au nom de qui sont ces traites? + +--Au nom de M. le cardinal, Sire. Il n'a qu'à les endosser et à toucher +l'argent, elles sont payables à vue. + +Le roi les prit, les tourna et les retourna. + +--Un million et demi, dit-il, et six millions qu'il a empruntés. C'est +avec cela que nous allons faire la guerre. Tout l'argent vient de cet +homme, comme de cet homme vient la grandeur et la gloire de la France. + +Puis, une idée soudaine lui traversant le cerveau, Louis XIII alla au +timbre et appela. Charpentier parut. + +--Savez-vous, lui demanda-t-il, à qui M. le cardinal a emprunté les six +millions avec lesquels il a fait face aux premières dépenses de la +guerre? + +--Oui, Sire, à M. de Bullion. + +--S'est-il fait beaucoup tirer l'oreille pour les lui prêter? + +--Au contraire, Sire, il les lui a offerts. + +--Comment cela? + +--M. le cardinal se plaignait de ce que l'armée du marquis d'Uxelles +s'était dispersée faute de l'argent que la reine-mère s'était approprié, +et faute des vivres que le maréchal de Créquy ne lui avait pas fait +passer. C'est une armée perdue, disait Son Eminence. + +--Eh bien, a dit M. de Bullion, il faut en lever une autre, voilà tout. + +--Et avec quoi? demanda le cardinal. + +--Avec quoi? Je vous donnerai de quoi lever une armée de cinquante mille +hommes et un million d'or en croupe. + +--Ce n'est pas un million, c'est six millions qu'il me faut. + +--Quand? + +--Le plus tôt possible! + +--Ce soir, sera-ce trop tard? + +Le cardinal se mit à rire. + +--Vous les avez donc dans votre poche? demanda-t-il. + +--Non, mais je les ai chez Fieubet, trésorier de l'épargne. Je vous fais +donner un bon sur lui, vous les enverrez prendre. + +--Et quelle garantie exigez-vous, monsieur Bullion? + +M. de Bullion se leva et salua Son Eminence. + +--Votre parole, monseigneur, dit-il. + +Le cardinal l'embrassa; M. de Bullion écrivit quelques lignes sur un +petit bout de papier, le cardinal lui fit sa reconnaissance et tout fut +dit. + +--C'est bien; vous savez où demeure M. de Bullion? + +--A la trésorerie, je présume. + +--Attendez. + +Le roi se mit au bureau du cardinal et écrivit: + + Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une + somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur + l'argent que vous avez eu l'obligeance de prêter à M. le cardinal, + veuillez me les donner si la chose est possible,--je vous engage ma + parole de vous les rendre d'ici à un mois. + + Votre affectionné, + + LOUYS. + +Puis, se retournant vers Charpentier: + +--Beringhen est-il là? demanda-t-il. + +--Oui, sire. + +--Remettez-lui ce papier, dites-lui de prendre une chaise et d'aller +chez M. de Bullion. Il y a réponse. + +Charpentier prit le papier et sortit; mais presque aussitôt il rentra. + +--Eh bien? fit le roi. + +--M. de Beringhen est parti; mais je voulais dire à Votre Majesté que M. +de Charnassé était là arrivant de la Prusse occidentale et rapportant à +M. le cardinal une lettre du roi Gustave-Adolphe. + +Louis fit un signe de tête. + +--Monsieur de La Saladie, dit-il, vous n'avez plus rien à nous dire? + +--Si fait, Sire, j'ai à vous assurer de mon respect, tout en vous priant +de me permettre d'y joindre mes regrets à l'endroit du départ de M. +Richelieu; c'était lui que l'on attendait en Italie, c'était lui sur qui +l'on comptait, et mon devoir de fidèle sujet m'oblige à dire à Votre +Majesté que je serais le plus heureux des hommes si elle me permettait +de saluer M. le cardinal, tout en disgrâce qu'il soit. + +--Je vais faire mieux, monsieur de La Saladie, fit le roi, je vais vous +fournir moi-même l'occasion de le voir. + +La Saladie s'inclina. + +--Voici les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Allez présenter à +Chaillot vos hommages à M. le cardinal; remettez-lui les lettres qui lui +sont destinées; priez-le d'endosser les traites, et passez chez M. de +Bullion au nom de Son Eminence, pour qu'il vous en donne l'argent. Je +vous autorise, pour faire plus grande diligence, à prendre mon carrosse, +qui est à la porte; plus vite vous reviendrez, plus je vous serai +reconnaissant de votre zèle. + +La Saladie s'inclina, et, sans perdre une seconde en compliments ou en +hommages, sortit pour exécuter les ordres du roi. + +Charpentier était resté à la porte. + +--J'attends M. de Charnassé, dit le roi. + +Jamais le roi n'avait été obéi au Louvre comme il était chez le +cardinal. A peine avait-il manifesté son désir de voir M. de Charnassé +que celui-ci était devant ses yeux. + +--Eh bien, baron, lui dit le roi, vous avez fait un bon voyage, à ce +qu'il paraît. + +--Oui, Sire. + +--Veuillez m'en rendre compte sans perdre une seconde; depuis hier +seulement j'apprends à connaître le prix du temps. + +--Votre Majesté sait dans quel but j'ai été envoyé en Allemagne? + +--M. le cardinal ayant toute ma confiance et chargé de prendre +l'initiative en tout point, s'est contenté de m'annoncer votre départ +et de me faire prévenir de votre retour. Je ne sais rien de plus. + +--Votre Majesté désire-t-elle que je lui répète d'une façon précise +quelles étaient mes instructions? + +--Dites. + +--Les voici, mot pour mot, les ayant apprises par coeur pour le cas où +les instructions écrites s'égareraient. + + «Les fréquentes entreprises de la maison d'Autriche au préjudice des + alliés du roi l'obligent à prendre des mesures efficaces pour leur + conservation. Aussi, La Rochelle réduite, Sa Majesté a-t-elle + immédiatement décidé d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher + elle-même au secours de l'Italie. En conséquence, le roi dépêche M. de + Charnassé vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dépend de + Sa Majesté et les assurera du désir sincère qu'elle a de les assister, + pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de + leur côté à leur mutuelle défense; le sieur de Charnassé aura soin + d'exposer les moyens que Sa Majesté juge les plus propres et les plus + convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses alliés.» + +--Ce sont vos instructions générales, dit le roi, mais vous en aviez +sans doute de particulières. + +--Oui, Sire, pour le duc Maximilien de Bavière, que Son Eminence savait +fort irrité contre l'empereur. Il s'agissait de le pousser à faire une +ligue catholique qui s'opposât aux entreprises de Ferdinand sur +l'Allemagne et sur l'Italie, tandis que Gustave-Adolphe attaquerait +l'empereur à la tête de ses protestants, et pour le roi Gustave-Adolphe. + +--Et quelles étaient vos instructions pour le roi Gustave-Adolphe. + +--J'étais chargé de promettre au roi Gustave, s'il voulait se faire chef +de la ligue protestante, comme le duc de Bavière se ferait chef de la +ligue catholique, un subside de 500,000 livres par an, puis de lui +promettre que Votre Majesté attaquerait en même temps la Lorraine, +province voisine de l'Allemagne et foyer de cabales contre la France. + +--Oui, dit le roi en souriant, je comprends la _Crète_ et le roi +_Minos_; mais qu'y gagnerait M. le cardinal, ou plutôt qu'y +gagnerais-je, moi, à attaquer la Lorraine? + +--Que les princes de la maison d'Autriche, forcés de mettre une bonne +partie de leurs troupes en Alsace et sur le haut du Rhin, détourneraient +les yeux de l'Italie et seraient forcés de vous laisser tranquillement +accomplir votre entreprise sur Mantoue. + +Louis prit son front à deux mains, ces vastes combinaisons de son +ministre lui échappaient par leur ampleur même, et trop à l'étroit dans +son cerveau, semblaient prêtes à le faire éclater. + +--Et, dit-il au bout d'un instant, le roi Gustave-Adolphe accepte? + +--Oui, Sire, mais à certaines conditions. + +--Qui sont?... + +--Contenues dans cette lettre, Sire, dit Charnassé, tirant de sa poche +un pli aux armes de Suède; seulement, Votre Majesté tient-elle +absolument à lire cette lettre, ou permet-elle, ce qui serait plus +convenable peut-être, que je lui en explique le sens? + +--Je veux tout lire, monsieur, dit le roi, lui tirant la lettre des +mains. + +--N'oubliez-pas, Sire, que le roi Gustave-Adolphe est un joyeux +compagnon, glorieux surtout, peu préoccupé des formes diplomatiques, et +disant ce qu'il pense plutôt en soldat qu'en roi. + +--Si je l'ai oublié, je vais m'en souvenir, et si je ne sais pas, je +vais l'apprendre. + +Et décachetant la lettre, il lut, mais bien bas: + + «De Stuhm, après la victoire qui rend à la Suède toutes les places + fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. + + «Ce 19 décembre 1628. + + «Mon cher cardinal, + + «Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas + de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise. + + «Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que + cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des + affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France + et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter + avec vous, pas avec d'autres. + + «Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon + son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son + frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que + vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces + gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous + pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de + sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha? + + «Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave, + je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou + éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain + de tenir personnellement vis à vis de vous les engagements que je + prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais + ne me dites pas: _Le roi fera_. + + Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval, + je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais + pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais + pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval. + + «Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de + Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique; + mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai + à force de vin de Hongrie. + + «Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la + garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai + avec joie et orgueil, + + «Votre affectionné, + + «GUSTAVE-ADOLPHE.» + +Le roi lut cette lettre avec une impatience croissante, et, quand la +lecture fut finie, il la froissa dans sa main. + +Puis, se retournant vers le baron de Charnassé: + +--Vous connaissez le contenu de cette lettre? lui demanda-t-il. + +--J'en connaissais l'esprit, non le texte, Sire. + +--Barbare, ours du Nord! murmura-t-il. + +--Sire, fit observer Charnassé, ce barbare vient de battre les Russes, +les Polonais; il a appris la guerre sous un Français nommé Lagardie; +c'est le créateur de la guerre moderne, c'est le seul homme enfin qui +soit capable d'arrêter l'ambition du roi Ferdinand et de battre Tilly et +Waldstein. + +--Oui, je sais bien que l'on prétend cela, répondit le roi; je sais bien +que c'est l'opinion du cardinal, du premier homme de guerre après le roi +Gustave-Adolphe, ajouta-t-il avec un rire qu'il voulait rendre railleur +et qui n'était que nerveux; mais ce n'est peut-être pas la mienne. + +--Je le regretterais sincèrement, Sire, dit Charnassé en s'inclinant. + +--Ah! fit Louis XIII, il paraît que vous avez envie de retourner vers le +roi de Suède, baron. + +--Ce serait un grand honneur pour moi, et, je le crois, un grand bonheur +pour la France. + +--Malheureusement c'est impossible, dit Louis XIII, puisque Sa Majesté +suédoise ne veut traiter qu'avec M. le cardinal, et que le cardinal +n'est plus aux affaires. + +Puis se retournant vers la porte où l'on grattait: + +--Eh bien, qu'y a-t-il, demanda le roi. + +Puis, reconnaissant à la manière de gratter à la porte que c'était M. le +premier. + +--C'est vous, Beringhen? fit-il, entrez. + +Beringhen entra. + +--Sire, dit-il, en présentant au roi une grande lettre cachetée d'un +large sceau, voici la réponse de M. de Bullion. + +Le roi ouvrit et lut: + + «Sire, je suis au désespoir, mais pour rendre service à M. de + Richelieu, j'ai vidé ma caisse jusqu'au dernier écu, et je ne saurais + dire à Votre Majesté, quelque désir que j'aie de lui être agréable, à + quelle époque je pourrais lui donner les cinquante mille livres + qu'elle me demande. + + «C'est avec un sincère regret et le respect le plus profond, + + «Sire, + + «Que j'ai l'honneur de me dire de Votre Majesté, + + «Le très-humble, très fidèle et très obéissant sujet, + + «DE BULLION.» + +Louis mordit ses moustaches. La lettre de Gustave lui apprenait jusqu'où +allait son crédit politique; la lettre de Bullion lui apprenait jusqu'où +allait son crédit financier. + +En ce moment La Saladie rentrait suivi de quatre hommes pliant chacun +sous le poids d'un sac qu'ils portaient. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le roi. + +--Sire, dit La Saladie, ce sont les quinze cent mille livres que M. de +Bullion envoie à M. le cardinal. + +--M. De Bullion, dit le roi, il a donc de l'argent? + +--Dame! il y paraît, Sire, dit La Saladie. + +--Et sur qui vous a-t-il donné une traite cette fois-ci, sur Fieubet? + +--Non, Sire; c'était d'abord son idée, mais il a dit que pour une petite +somme ce n'était point la peine, et il s'est contenté de donner un bon +sur son premier commis, M. Lambert. + +--L'impertinent, murmura, le roi, il n'a pas pour me prêter cinquante +mille livres, et il trouve un million et demi pour escompter à M. de +Richelieu les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. + +Puis, tombant sur un fauteuil, écrasé sous le poids de la lutte morale +qu'il soutenait depuis la veille, et qui commençait à reproduire à ses +propres yeux son image dans le miroir inflexible de la vérité. + +--Messieurs, dit-il à Charnassé et à La Saladie, je vous remercie, vous +êtes de bons et fidèles serviteurs. Je vous ferai appeler dans quelques +jours pour vous dire mes volontés. + +Puis de la main il leur fit signe de se retirer. + +Louis allongea languissant la main sur le timbre et frappa deux coups. + +Charpentier parut. + +--Monsieur Charpentier, dit le roi mettez ces quinze cent mille livres +avec le reste, et payez ces hommes d'abord. + +Charpentier donna à chacun des porteurs un louis d'argent. + +Ils sortirent. + +--Monsieur Charpentier, dit le roi, je ne sais pas si je viendrai +demain: je me sens horriblement fatigué. + +--Ce serait fâcheux que Votre Majesté ne vînt pas, fit alors +Charpentier; c'est demain le jour des rapports. + +--De quels rapports? + +--Des rapports de la police de M. le cardinal. + +--Quels sont ses principaux agents? + +--Le P. Joseph, que vous avez autorisé à rentrer dans son couvent et qui +ne viendra point, évidemment, demain, M. Lopez, l'Espagnol; M. de +Souscarrières. + +--Ces rapports sont-ils faits par écrit ou en personne? + +--Comme demain les agents de M. le cardinal savent qu'ils auront affaire +au roi, ils tiendront probablement à présenter leurs rapports de vive +voix. + +--Je viendrai, dit le roi, se levant avec effort. + +--De sorte que si les agents viennent en personne? + +--Je les recevrai. + +--Mais je dois prévenir Votre majesté sur la qualité d'un de ces agents, +dont je ne vous ai point parlé encore. + +--Un quatrième agent alors? + +--Agent plus secret que les autres. + +--Et qu'est-ce que cet agent? + +--Une femme, Sire. + +--Mme de Combalet? + +--Pardon, Sire, Mme de Combalet n'est point un agent de Son Eminence, +c'est sa nièce. + +--Le nom de cette femme? Est-ce un nom connu? + +--Très-connu, Sire. + +--Elle s'appelle? + +--Marion Delorme. + +--M. le cardinal reçoit cette courtisane? + +--Et il a beaucoup à s'en louer, c'est par elle qu'il a été prévenu +avant-hier soir qu'il serait probablement disgracié hier matin. + +--Par elle, dit le roi, au comble de l'étonnement. + +--Lorsque M. le cardinal veut des nouvelles certaines de la cour, c'est +en général à elle qu'il s'adresse; peut-être sachant que c'est Votre +Majesté qui est dans le cabinet à la place du cardinal aura-t-elle +quelque chose d'important à dire à Votre Majesté. + +--Mais elle ne vient pas ici publiquement, je présume. + +--Non, Sire, sa maison touche à celle-ci, et le cardinal a fait percer +la muraille pour pratiquer entre les deux logis une porte de +communication. + +--Vous êtes sûr, monsieur Charpentier, de ne pas déplaire à Son Eminence +en me donnant de pareils détails? + +--C'est, au contraire, par son ordre que je les donne à Votre Majesté. + +--Et où est cette porte? + +--Dans ce panneau, Sire. Si pendant son travail de demain le roi, au +moment où il sera seul, entend frapper à cette porte à petits coups et +qu'il veuille faire l'honneur à Mlle Delorme de la recevoir, il poussera +ce bouton, et la porte s'ouvrira; s'il ne lui veut pas faire cet +honneur, il répondra par trois coups poussés à distance égale. Dix +minutes après, il entendra retentir une sonnette. l'entre-deux sera +vide, et il trouvera à terre le rapport par écrit. + +Louis XIII réfléchit un instant. Il était évident que la curiosité +livrait en lui un violent combat à la répugnance qu'il avait pour toutes +les femmes, et surtout pour les femmes de la condition de Marion +Delorme. + +Enfin la curiosité l'emporta. + +--Puisque M. le cardinal qui est d'Eglise, sacré et consacré, reçoit +Mlle Delorme, il me semble, dit-il, que je puis bien la recevoir. +D'ailleurs, s'il y a péché, je me confesserai. A demain, M. Charpentier. + +Et le roi sortit, plus pâle, plus fatigué, plus chancelant que la +veille, mais aussi avec des idées plus arrêtées sur la difficulté d'être +un grand ministre et la facilité d'être un roi médiocre. + + + + +CHAPITRE XIV. + +LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ. + + +L'inquiétude était grande au Louvre; depuis ses séances place Royale, le +roi n'avait revu ni la reine-mère, ni la reine, ni le duc d'Orléans, ni +personne de sa famille; de sorte que personne n'avait reçu de lui ni +les sommes demandées, ni les bons à vue avec lesquels seuls on pouvait +les toucher. + +De plus, le nouveau ministère Bérulle et Marillac l'Epée, constitué +d'enthousiasme à la suite de la démission du cardinal, n'avait reçu +aucun ordre pour se réunir et, par conséquent, n'avait encore délibéré +sur rien. + +Enfin, chaque soir, le bruit s'était répandu par Beringhen, qui voyait +le roi à sa sortie et à sa rentrée, qui l'habillait le matin et le +déshabillait le soir, qu'il était plus triste à sa rentrée qu'à sa +sortie, plus muet le soir que le matin. + +Son fou l'Angély et son page Baradas avaient seuls accès dans sa +chambre. + +Baradas seul avait, de tous les oiseaux de proie étendant le bec et les +griffes vers le trésor du cardinal, Baradas était le seul qui eût reçu +son bon de trois mille pistoles sur Charpentier. Il est vrai que lui +n'avait ni ouvert le bec, ni allongé la griffe; la gratification était +venue à lui sans qu'il la demandât. Il avait les défauts, mais aussi les +qualités de la jeunesse: il était prodigue quand il avait de l'argent, +mais incapable de se servir de son influence sur le roi pour alimenter +cette prodigalité. La source tarie, il attendait tranquillement, pourvu +qu'il eût de beaux habits, de beaux chevaux, de belles armes, qu'elle se +remît à couler; puis la source coulait de nouveau, et il l'épuisait avec +la même insouciance, la même rapidité. + +Pendant l'absence du roi, Baradas s'était fort entretenu avec son ami +Saint-Simon de cette bonne aubaine qui venait de lui tomber du ciel, et +dont il comptait bien faire part à son jeune camarade. Les deux +enfants--c'étaient presque des enfants--Baradas, l'aîné, avait vingt ans +à peine, les deux enfants avaient fait les plus beaux projets sur les +trois mille pistoles. Ils allaient vivre un mois, au moins, comme des +princes; seulement, leurs projets bien arrêtés, une chose les +inquiétait: le bon du roi serait-il payé? On avait vu tant de bons +royaux revenir sans que le trésorier eût fait honneur à l'auguste +signature que l'on eût mieux aimé celle du moindre marchand de la cité +que celle de Louis, si majestueuse qu'elle s'étalât au-dessous des deux +lignes et demie qui constituaient le corps du billet. + +Puis Baradas s'était retiré à l'écart, avait pris papier, encre et +plumes, et avait entrepris cette oeuvre colossale pour un gentilhomme de +cette époque, d'écrire une lettre. A force de se frotter le front et de +se gratter la tête, il y était arrivé, avait mis sa lettre dans sa +poche, avait bravement attendu le roi, et plus bravement encore lui +avait demandé quand il pourrait se présenter chez le trésorier pour y +toucher le bon dont l'avait gratifié Sa Majesté. + +Le roi lui avait répondu qu'il pouvait s'y présenter quand il voudrait, +que le trésorier était à ses ordres. + +Baradas avait baisé les mains du roi, avait descendu les escaliers +quatre à quatre, avait sauté dans une chaise de l'entreprise Michel et +Cavois, et s'était fait conduire immédiatement chez M. le cardinal, ou +plutôt à l'hôtel de M. le cardinal. + +Là, il avait trouvé le secrétaire Charpentier fidèle à son poste, et lui +avait présenté le bon; Charpentier l'avait pris, lu, examiné, puis, +reconnaissant l'écriture et le seing du roi, il avait fait à M. Baradas +un salut respectueux, l'avait prié d'attendre un instant, lui laissant +le reçu, et cinq minutes après était revenu avec un sac d'or contenant +les trois mille pistoles. + +A la vue de ce sac, Baradas, qui n'y croyait pas, avait senti son coeur +se dilater; Charpentier lui avait offert de recompter la somme sous ses +yeux. Baradas, qui avait hâte de presser le bienheureux sac sur sa +poitrine, avait répondu qu'un caissier si exact était nécessairement un +caissier infaillible; mais ses forces, encore mal revenues à la suite de +sa blessure ne lui avaient pas suffi, et il avait fallu que Charpentier +le lui descendît jusque dans sa chaise. + +Là Baradas avait puisé une poignée de louis d'argent et d'écus d'or, +qu'il avait offerte à Charpentier. Mais Charpentier lui avait fait la +révérence et avait refusé. + +Baradas était resté tout ébahi, tandis que la porte de l'hôtel du +cardinal se refermait sur Charpentier. + +Mais, peu à peu, Baradas était sorti de son ébahissement; il s'était +orienté, et se faisant suivre de ses porteurs pour ne pas perdre son sac +de vue, il avait été jusqu'à la maison voisine, s'était arrêté devant la +porte, avait frappé, et, tirant une lettre de sa poche, il l'avait +donnée à l'élégant laquais qui était venu l'ouvrir en disant: + +--Pour Mlle Delorme. + +Et il avait joint à la lettre deux écus, que le laquais s'était bien +gardé de refuser comme avait fait Charpentier, était remonté dans sa +chaise, et, de cette voix impérative qui n'appartient qu'aux gens qui +ont le gousset bien garni, il avait crié à ses porteurs: + +--Au Louvre! + +Et les porteurs auxquels la rotondité du sac et le surcroît de pesanteur +n'avaient point échappé, étaient partis d'un pas que nous n'hésiterons +point à reconnaître pour l'aïeul du pas gymnastique moderne. + +En un quart d'heure, Baradas, dont la main n'avait pas cessé une seconde +de caresser le sac qui était son compagnon de voyage, était à la porte +du Louvre, où il rencontrait Mme de Fargis, descendant de chaise comme +lui. + +Tous deux s'étaient reconnus; seulement un sourire avait plissé les +lèvres sensuelles de la malicieuse jeune femme, qui, voyant les efforts +que faisait Baradas pour soulever de son bras endolori le sac trop +lourd, lui demanda avec une obligeance railleuse: + +--Voulez-vous que je vous aide, monsieur Baradas? + +--Merci, madame, avait répondu le page; mais si, en passant, vous voulez +bien prier mon camarade Saint-Simon de descendre, vous me rendrez +véritablement service. + +--Comment donc, avait répondu la coquette jeune femme, avec grand +plaisir, monsieur Baradas. + +Et elle avait grimpé lestement l'escalier, en relevant sa robe traînante +avec cet art qu'ont certaines femmes de montrer le bas de leur jambe +jusqu'à ce point de la naissance du mollet qui permet de deviner le +reste. + +Cinq minutes après, Saint-Simon descendait, Baradas payait largement les +porteurs, et les deux jeunes gens en réunissant leurs efforts, montaient +l'escalier portant le sac d'argent, comme dans les tableaux de Paul +Véronèse on voit deux beaux jeunes gens portant aux convives attablés +une grosse amphore contenant l'ivresse de vingt hommes. + +Pendant ce temps, Louis XIII, après avoir fait son repas de cinq heures, +s'entretenait avec son fou, à la perspicacité duquel le redoublement de +tristesse de Sa Majesté n'avait point échappé. + +Louis XIII était assis à l'un des coins du feu de la large cheminée de +sa chambre, ayant sa table devant; l'Angély, à l'autre coin de la même +cheminée, était accroupi sur une haute chaise, comme un perroquet sur +son perchoir, tenant ses talons sur le bâton le plus bas de sa chaise +pour se faire une table de ses genoux, sur lesquels était posée son +assiette avec un aplomb qui faisait honneur à sa science de l'équilibre. + +Le roi, sans appétit, mangeait du bout des dents quelques colifichets et +quelques guignes sèches, et trempait à peine ses lèvres dans un verre où +resplendissait en or et en azur l'écusson royal. Il avait gardé sur sa +tête son large chapeau de feutre noir aux plumes noires, chapeau dont +l'ombre projetait sur son front un voile qui assombrissait encore celui +qui le couvrait déjà. + +L'Angély, au contraire, qui avait grand'faim, avait senti s'épanouir son +visage à la vue du second dîner qu'il était d'habitude de servir à cette +époque entre cinq et six heures du soir. Il avait, en conséquence, tiré +sur le bord de la table le plus rapproché de lui, un énorme pâté de +faisan, de bécasse et de becfigues, et après en avoir offert l'étrenne +au roi, qui avait refusé d'un signe négatif de la tête, il avait +commencé à enlever des tranches pareilles à des briques, lesquelles +passaient lestement du pâté sur son assiette, mais plus lestement encore +de son assiette dans son estomac. Après avoir attaqué le faisan comme la +plus grosse pièce, il en était aux bécasses et comptait finir par les +becfigues, arrosant le tout d'un vin que l'on appelait le vin du +cardinal, vin qui n'était autre que notre bordeaux actuel, mais que, +cependant, le roi et le cardinal, qui possédaient les deux plus mauvais +estomacs du royaume, appréciaient pour sa facile digestion, et que +l'Angély, qui possédait un des meilleures estomacs de l'univers, goûtait +pour son bouquet et son velouté. + +Une première bouteille de ce vin facile avait déjà passé de la cheminée +à l'âtre de la cheminée, où venait d'aller la rejoindre une seconde +bouteille, qui, placée à une distance convenable du feu, était en train +de _dégourdir_. Les gourmets, pour lesquels rien n'est sacré, pas même +la grammaire, ont fait de ce verbe un verbe actif, et nous faisons comme +eux. Quoiqu'elle fût restée debout, il était facile de voir à sa +transparence et à sa facilité de chanceler, qu'elle avait perdu jusqu'à +la dernière goutte de sang généreux qui l'animait et que l'Angély, qui, +au contraire, caressait sa voisine des yeux et de la main n'avait plus +pour elle que ce vague respect que l'on doit aux morts. Au reste, +l'Angély, qui, pareil à ce philosophe grec ennemi du superflu, eût jeté +lui aussi à la rivière son écuelle de bois s'il eût vu un enfant boire +dans le creux de sa main, l'Angély avait supprimé le verre comme un +intermédiaire parasite, se contentant d'allonger la main jusqu'au col de +la bouteille et de rapprocher ce col de sa bouche, chaque fois qu'il +éprouvait le besoin--et ce besoin, il l'éprouvait souvent--de se +désaltérer. + +L'Angély qui venait de donner à sa bouteille une de ses accolades les +plus tendres, poussait un soupir de satisfaction juste au moment où +Louis XIII poussait un soupir de tristesse. + +L'Angély resta immobile, la bouteille d'une main, la fourchette de +l'autre. + +--Décidément, dit-il, il paraît que ce n'est pas amusant d'être roi, +surtout quand on règne! + +Ah! mon pauvre l'Angély, répondit le roi, je suis bien malheureux! + +--Conte-moi cela, mon fils, cela te soulagera, dit l'Angély en posant sa +bouteille à terre et en piquant de nouveau un morceau de pâté dans son +assiette, pourquoi es-tu si malheureux? + +--Tout le monde me vole, tout le monde me trompe, tout le monde me +trahit. + +--Bon! tu viens de t'en apercevoir? + +--Non, je viens de m'en assurer. + +--Voyons, voyons, mon fils, ne faisons pas de pessimisme; je t'avoue +que, pour mon compte, je ne suis pas en train de trouver que les choses +vont mal ici-bas: j'ai bien déjeuné, bien dîné, ce pâté était bon, ce +vin excellent; la terre tourne si doucement, que je ne la sens pas +tourner, et je ressens par tout le corps une douce chaleur et un +agréable bien-être qui me permet de regarder la vie à travers une gaze +rose. + +--L'Angély, dit Louis XIII avec le plus grand sérieux, pas d'hérésie, +mon enfant, ou je te fais fouetter. + +--Comment! répliqua l'Angély, c'est une hérésie que de regarder la vie à +travers une gaze rose! + +--Non, mais c'est une hérésie de dire que la terre tourne. + +--Ah! par ma foi, je ne suis point le premier qui l'ait dit, et MM. +Copernic et Galilée l'ont dit avant moi. + +--Oui, mais la Bible a dit le contraire, et tu admettras bien que Moïse +en savait autant que tous les Copernic et tous les Galilée de la terre. + +--Hum! hum! fit l'Angély. + +--Voyons, insista le roi, si le soleil était immobile, comment Josué +eût-il fait pour l'arrêter trois jours. + +--Es-tu bien sûr que Josué ait arrêté le soleil trois jours. + +--Pas lui, mais le Seigneur. + +--Et tu crois que le Seigneur a pris cette peine-là pour donner le temps +à son élu de tailler en pièces l'armée d'Adonisedec et des quatre rois +chananéens qui s'étaient ligués avec lui et de les murer tout vivants +dans une caverne. Par ma foi, si j'eusse été le Seigneur, au lien +d'arrêter le soleil, j'eusse fait venir la nuit pour donner, au +contraire, à ces pauvres diables une chance de fuir. + +--L'Angély, l'Angély, dit tristement le roi, tu sens le huguenot d'une +lieue. + +--Fais attention, Louis, que tu le sens encore de plus près que moi en +supposant que tu sois le fils de ton père! + +--L'Angély, fit le roi. + +--Tu as raison, Louis, dit l'Angély en attaquant les becfigues, ne +parlons pas théologie; et tu dis donc, mon fils, que tout le monde te +trompe. + +--Tout le monde, l'Angély. + +--Moins ta mère, cependant. + +--Ma mère comme les autres. + +--Bah! moins ta femme, j'espère. + +--Ma femme plus que les autres. + +--Oh! moins ton frère, cependant. + +--Mon frère plus que tous. + +--Bon! et moi qui croyais qu'il n'y avait que le cardinal qui te +trompât! + +--L'Angély, je crois, au contraire, qu'il n'y avait que M. le cardinal +seul qui ne me trompât point. + +--Mais c'est le monde renversé, alors! + +Louis secoua tristement la tête. + +--Et moi qui avais entendu dire que dans la joie d'être débarrassé de +lui, tu avais fait des largesses à toute la famille. + +--Hélas! + +--Que tu avais donné soixante mille livres à ta mère, trente mille livres +à la reine, cent cinquante mille livres à Monsieur. + +--C'est-à-dire que je les leur ai promis seulement, l'Angély. + +--Bon! alors ils ne les tiennent pas encore. + +--L'Angély! fit tout à coup le roi, il me passe par l'esprit un désir. + +--Mais ce n'est pas de me faire brûler comme hérétique ou pendre comme +voleur, j'espère. + +--Non, c'est pendant que j'ai de l'argent... + +--Tu as donc de l'argent? + +--Oui, mon enfant. + +--Parole d'honneur? + +--Foi de gentilhomme, et beaucoup. + +--Eh bien, crois-moi, dit l'Angély, donnant une nouvelle accolade à la +bouteille, profites-en pour acheter du vin comme celui-ci, mon fils; +l'année 1629 peut être mauvaise. + +--Non, ce n'est pas cela mon désir, tu sais que je ne bois que de l'eau. + +--Parbleu! c'est bien pour cela que tu es si triste. + +--Il faudrait que je fusse fou pour être gai. + +--Je suis fou et cependant je ne suis guère gai; voyons, finissons-en, +quel est ton désir, dis-le? + +--J'ai envie de faire ta fortune, l'Angély. + +--Ma fortune, à moi, eh! qu'ai-je besoin de fortune? J'ai la nourriture +et le logement au Louvre; quand j'ai besoin d'argent, je retourne tes +poches, et j'y prends ce que j'y trouve; il est vrai que je n'y trouve +jamais grand'chose. Cela me suffit, et je ne me plains pas. + +--Je le sais bien que tu ne te plains pas, et c'est ce qui m'attriste +encore. + +--Mais tout t'attriste donc, toi? Fi! le mauvais caractère. + +--Tu ne te plains pas, toi, à qui je ne donne jamais rien, et ils se +plaignent sans cesse, eux à qui je donne toujours. + +--Laisse-les se plaindre, mon fils. + +--Si je mourais, l'Angély? + +--Bon! encore une idée gaie qui te passe par l'esprit, attends donc le +carnaval au moins pour être aussi allègre que tu l'es. + +--Si je mourais, ils te chasseraient et ne te donneraient pas même un +maravédis. + +--Eh bien, je m'en irais donc. + +--Que deviendrais-tu? + +--Je me ferais trappiste! Peste, la Trappe, près du Louvre, est un +endroit folâtre. + +--Ils espèrent tous que je vais mourir; qu'en dis-tu l'Angély? + +--Je dis qu'il faut vivre pour les faire enrager. + +--Ce n'est pas bien amusant de vivre, l'Angély. + +--Crois-tu que l'on s'amuse plus à Saint-Denis qu'au Louvre. + +--Il n'y a que le corps à Saint-Denis, mon enfant, l'âme est au ciel. + +--Crois-tu qu'on s'amuse plus au ciel qu'à Saint-Denis. + +--On ne s'amuse nulle part, l'Angély, dit le roi avec un accent lugubre. + +--Louis, je te préviens que je vais te laisser t'ennuyer tout seul, tu +commences à me faire froid dans les os. + +--Tu ne veux donc pas que je t'enrichisse? + +--Je veux que tu me laisses finir ma bouteille et mon pâté. + +--Je vais te donner un bon de trois mille pistoles, comme celui que j'ai +donné à Baradas? + +--Ah, tu as donné un bon de trois mille pistoles à Baradas? + +--Oui. + +--Eh bien, tu peux te vanter que voilà de l'argent bien placé. + +--Crois-tu qu'il en fasse un mauvais emploi? + +--Un excellent, au contraire; je crois qu'il le mangera avec de bons +garçons et de belles filles. + +--Tiens, l'Angély, tu ne crois à rien. + +--Pas même à la vertu de M. Baradas. + +--C'est pécher que de causer avec toi. + +--Il y a du vrai là-dedans, aussi je vais te donner un conseil, mon +fils. + +--Lequel? + +--C'est de passer dans ton oratoire, de prier pour ma conversion, et de +me laisser manger mon dessert tranquille. + +--Un bon conseil peut venir d'un fou, dit le roi en se levant: je vais +prier. + +Et le roi se leva et s'achemina vers son oratoire. + +--C'est cela, dit l'Angély, va prier pour moi, et moi je mangerai, je +boirai et je chanterai pour toi. Nous verrons auquel cela profitera le +plus. + +Et, en effet, tandis que Louis XIII, plus triste que jamais, entrait +dans son oratoire et en refermait la porte sur lui, l'Angély, qui avait +achevé la seconde bouteille, en entamait une troisième en chantant: + + Lorsque Bacchus entre chez moi + Je sens l'ennui, je sens l'émoi + S'endormir, et, ravi, me semble + Que dans mes coffres j'ai plus d'or, + Plus d'argent et plus de trésor + Que Midas et Crésus ensemble. + + Je ne veux rien, sinon tourner, + Sauter, danser, me couronner + La tête d'un tortis de lierre. + Je foule en esprit les honneurs, + Rois, reines, princes, grands seigneurs, + Et du pied j'écrase la terre. + + Versez-moi donc du vin nouveau + Pour m'arracher hors du cerveau + Le soin, par qui le coeur me tombe. + Versez-donc pour me l'arracher, + Il vaut mieux aussi se coucher + Ivre au lit que mort dans la tombe! + + + + +CHAPITRE XV. + +TU QUOQUE, BARADAS! + + +Lorsque Louis XIII sortit de son oratoire, il trouva l'Angély qui, les +bras croisés sur la table, la tête posée sur les bras, dormait ou +faisait semblant de dormir. + +Il le regarda un instant avec une mélancolie profonde; et cet esprit +incomplet et égoïste, qui cependant de temps en temps était illuminé par +des éclairs instinctifs du vrai et du juste, que n'avait pu complétement +éteindre la mauvaise éducation qu'il avait reçue, fut pris d'une grande +compassion pour ce compagnon de sa tristesse, qui s'était dévoué à lui, +non pas pour l'égayer, comme faisaient les autres fous près des rois ses +prédécesseurs, mais pour parcourir avec lui tous les cercles de cet +enfer monotone au ciel sombre, appelé l'ennui. + +Il se rappela l'offre qu'il lui avait faite, et qu'avec son insouciance +ordinaire l'Angély avait non pas refusée, mais éludée; il se rappela le +désintéressement et la patience avec lesquels l'Angély subissait tous +les caprices de sa mauvaise humeur, son dévouement désintéressé au +milieu des tendresses ambitieuses et des amitiés rapaces dont il était +entouré; et, cherchant autour de lui un encrier, une plume et du papier, +il écrivit, avec tous les renseignements et les formules nécessaires, ce +bon de trois mille pistoles qui devait faire le pendant de celui de +Baradas. + +Et il le lui glissa dans la poche en prenant toutes sortes de soins pour +ne pas le réveiller. Puis, rentrant dans sa chambre à coucher, il se fit +jouer du luth pendant une heure par ses ménétriers, appela Beringhen, se +fit mettre au lit et, une fois au lit, envoya chercher Baradas pour +venir causer avec lui. + +Baradas arriva tout joyeux: il venait de compter, de recompter, +d'empiler et de rempiler ses trois mille pistoles. + +Le roi le fit asseoir sur le pied de son lit et d'un air de reproche: + +--Pourquoi as-tu l'air si gai que cela, Baradas? lui demanda-t-il. + +--J'ai l'air si gai que cela, répondit celui-ci, parce que je n'ai aucun +motif d'être triste, et que, au contraire, j'ai une cause d'être joyeux. + +--Quelle cause? demanda Louis XIII en soupirant. + +--Mais Votre Majesté oublie donc qu'elle m'a régalé de trois mille +pistoles! + +--Non, je m'en souviens, au contraire. + +--Eh bien, ces trois mille pistoles, je dois dire à Votre Majesté que je +n'y comptais pas. + +--Pourquoi n'y comptais-tu pas? + +--L'homme propose, Dieu dispose. + +--Mais quand l'homme est roi? + +--Cela n'empêche pas Dieu d'être Dieu! + +--Eh bien. + +--Eh bien, Sire, à mon grand étonnement, j'ai été payé à vue, rubis sur +l'ongle. Peste! M. Charpentier est, à mon avis, un bien plus grand homme +que M. La Vieuville, qui vous répond quand on lui demande de l'argent: +«Je nage, je nage, je nage.» + +--De sorte que tu as les trois mille pistoles. + +--Oui, Sire. + +--Et que te voilà riche. + +--Eh, eh! + +--Qu'en vas-tu faire? tu vas, en mauvais chrétien, les dépenser comme +l'enfant prodigue, au jeu et avec des femmes. + +--Sire, dit Baradas, prenant son air hypocrite, Votre Majesté sait que +je ne joue jamais. + +--Tu me l'as dit, du moins. + +--Et que quant aux femmes, je ne puis pas les souffrir. + +--Bien vrai, Baradas? + +--C'est-à-dire que c'est ma querelle incessante avec ce mauvais sujet de +Saint-Simon, à qui je montre sans cesse l'exemple de Votre Majesté. + +--La femme, vois-tu, Baradas, elle a été créée pour la perte de notre +âme; la femme n'a pas été séduite par le serpent; la femme, c'est le +serpent lui-même. + +--Oh! que c'est bien dit, cela, Sire, et comme je vais retenir cette +maxime pour l'écrire dans mon livre de messe. + +--A propos de messe... dimanche dernier, j'avais les yeux sur toi, et tu +m'as paru distrait, Baradas. + +--Cela a semblé à Votre Majesté, parce que le hasard a fait que mes yeux +se tournaient du même côté que les siens, du côté de Mlle de Lautrec. + +Le roi se mordit les moustaches, et changeant la conversation: + +--Voyons, demanda-t-il, que comptes-tu faire de ton argent? + +--Si j'en avais trois ou quatre fois autant, j'en ferais des oeuvres +pieuses, répondit le page; je le consacrerais à la fondation d'un +couvent ou à l'érection d'une chapelle; mais n'ayant qu'une somme +restreinte... + +--Baradas, je ne suis pas riche, dit le roi. + +--Je ne me plains pas, Sire, et me tiens pour très heureux, au +contraire; seulement, je dis: N'ayant qu'une somme restreinte, j'en +donnerai d'abord moitié à ma mère et à mes soeurs. + +--Puis, continua Baradas, je diviserai les quinze cents pistoles +restantes en deux parts, sept cent cinquante serviront à m'acheter deux +bons chevaux de campagne pour suivre Votre Majesté à la guerre d'Italie, +à louer et à habiller un laquais, à acheter des armes. + +A chaque proposition de Baradas, le roi avait applaudi. + +--Et des sept cent cinquante restant que feras-tu? + +--Je les garderai comme argent de poche et comme réserve. Dieu merci, +Sire, continua Baradas en levant les yeux au ciel, les bonnes actions à +faire ne manquent pas, et sur toutes les routes on rencontre des +orphelins à secourir et des veuves à consoler. + +--Embrasse-moi, Baradas, embrasse-moi, dit le roi touché jusqu'aux +larmes; emploie ton argent comme tu le dis, mon enfant, et je veillerai +à ce que ton petit trésor ne s'épuise pas. + +--Sire, dit Baradas, vous êtes grand, magnifique, sage comme le roi +Salomon, et vous possédez sur lui cet avantage, aux yeux du Seigneur, de +n'avoir point trois cents femmes et huit cents... + +--Qu'en ferais-je, Seigneur!... s'écria le roi, épouvanté à cette seule +idée, en levant les bras au ciel. Mais cette conversation seule est un +péché, Baradas, car elle présente à l'esprit des idées et même des +objets que réprouvent la morale et la religion. + +--Votre Majesté a raison, dit Baradas; veut-elle que je lui fasse +quelque lecture pieuse? + +Baradas savait que c'était la manière la plus prompte d'endormir le roi. +Il se leva, alla prendre la _Consolation éternelle_ de Gerson, revint +s'asseoir, non pas sur le lit, mais près du lit, et, d'une voix pleine +de componction, commença sa lecture. + +A la troisième page, le roi dormait profondément. + +Baradas se leva sur la pointe des pieds, remit le livre à sa place, +gagna sans bruit la porte, sans bruit l'ouvrit et la referma, et alla +reprendre avec Saint-Simon sa partie de dés interrompue. + +Le lendemain à dix heures le roi sortait du Louvre en carrosse, et à dix +heures un quart il entrait dans ce cabinet vert où, depuis deux jours, +tant de choses qu'il ne soupçonnait même pas, ou qu'il envisageait +forcément, lui étaient apparues sous leur véritable point de vue. + +Il y trouva Charpentier qui l'attendait. + +Le roi était pâle, fatigué, abattu. + +Il demanda si les rapports étaient arrivés. + +Charpentier répondit que le P. Joseph étant rentré dans son couvent, il +n'y aurait point de rapport de ce côté; mais seulement de la part de +Souscarrières et de Lopez. + +Ces rapports sont-ils arrivés? demanda le roi. + +--J'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté, répondit Charpentier, que +sachant que c'était à Sa Majesté elle-même qu'ils avaient à faire +aujourd'hui, MM. Lopez et Souscarrières ont dit qu'ils apporteraient +leurs rapports eux-mêmes. Le roi se contentera de lire leurs rapports ou +les fera appeler s'il désire de plus amples éclaircissements. + +--Et les ont-ils apportés? + +--M. Lopez est là avec le sien; mais, pour laisser tout le temps à Sa +Majesté de causer avec lui et d'ouvrir la correspondance de M. le +cardinal, je n'ai donné rendez-vous à M. Souscarrières qu'à midi. + +--Faites entrer Lopez. + +Charpentier sortit et quelques secondes après annonça don Ildefonse +Lopez. + +Lopez entra le chapeau à la main, et saluant jusqu'à terre. + +--C'est bien, c'est bien, monsieur Lopez, dit le roi, je vous connais +depuis longtemps, et vous me coûtez cher. + +--Comment cela, Sire? + +--N'est-ce pas chez vous que la reine a acheté ses bijoux? + +--Oui, Sire. + +--Eh bien, avant-hier encore, la reine m'a demandé vingt mille livres +pour le rassortiment d'un fil de perles, rassortiment qu'elle a fait +chez vous. + +Lopez se mit à rire, et en riant montra des dents qu'il eût pu faire +passer pour des perles. + +--De quoi riez-vous? demanda le roi. + +--Sire, dois-je vous parler à vous comme je parlerais à M. le cardinal? + +--Parfaitement. + +--Eh bien, il y a dans le rapport que je faisais aujourd'hui à Son +Eminence un paragraphe consacré à ce fil de perles, ou plutôt à ses +conséquences. + +--Lisez-moi ce paragraphe. + +--Je suis aux ordres du roi; mais Votre Majesté ne comprendrait rien à +ma lecture si je ne lui donnais quelques explications préparatoires. + +--Donnez. + +--Le 22 décembre dernier, S. M. la reine se présenta, en effet, chez +moi, sous le prétexte de rassortir un fil de perles. + +--Sous le prétexte, avez-vous dit? + +--Sous le prétexte, oui, Sire. + +--Quel était donc le but réel? + +--De se rencontrer avec l'ambassadeur d'Espagne, M. le marquis de +Mirabel, qui devait se trouver là, _par hasard_. + +--Par hasard? + +--Sans doute, Sire, c'est toujours _par hasard_ que S. M. la reine +rencontre le marquis de Mirabel, qui a reçu défense de se présenter au +Louvre autrement que les jours de réception, ou les jours où il y serait +mandé. + +--C'est moi qui, sur le conseil du cardinal, ai fait donner cet ordre. + +--Il faut donc que S. M. la reine, quand elle a quelque chose à dire à +l'ambassadeur du roi son frère, et quelque chose à entendre de lui, le +rencontre, _par hasard_, puisqu'elle ne peut plus le voir autrement. + +--Et c'est chez vous que cette rencontre se fait? + +--Avec autorisation du cardinal. + +--De sorte que la reine s'est rencontrée avec l'ambassadeur d'Espagne. + +--Oui, sire. + +--Et ils ont eu une longue conférence? + +--Ils ont échangé quelques paroles seulement. + +--Il faudrait savoir quelles étaient ces paroles. + +--M. le cardinal le sait déjà. + +--Mais moi je ne le sais pas. M. le cardinal était fort discret. + +--C'est-à-dire qu'il ne voulait pas tourmenter inutilement Votre +Majesté. + +--Et quelles sont ces paroles? + +--Je ne puis dire à Votre Majesté que celles qui ont été entendues de +mon tailleur de diamants. + +--Il connaît donc l'espagnol? + +--Je le lui ai fait apprendre sur l'ordre de M. le cardinal; mais tout +le monde croit qu'il ne l'entend pas, de sorte que personne ne se défie +de lui. + +--Ils ont dit? + +--L'AMBASSADEUR: Votre Majesté a-t-elle reçu, par l'intermédiaire du +gouvernement de Milan et par les soins de M. le comte de Moret, une +lettre de son illustre frère? + +--LA REINE: Oui, monsieur. + +--Votre Majesté a-t-elle réfléchi à son contenu? + +--J'y ai réfléchi déjà, j'y réfléchirai encore, et je vous ferai +réponse. + +--Par quel moyen? + +--Par le moyen d'une boîte, qui sera censée contenir des étoffes, et qui +contiendra cette petite naine que vous voyez jouant avec Mme de Bellier +et Mlle de Lautrec. + +--Vous croyez pouvoir vous y fier? + +--Elle m'a été donnée par ma tante Claire-Eugénie, infante des Pays-Bas, +qui est toute dans l'intérêt de l'Espagne. + +--Dans l'intérêt de l'Espagne! répéta le roi; ainsi tout ce qui +m'entoure est dans l'intérêt de l'Espagne, c'est-à-dire de mes ennemis: +et cette petite naine? + +--On l'a apportée dans sa boîte, et comme elle parle très bien +l'espagnol, elle a dit à Mme de Mirabel: «Madame, ma maîtresse m'a dit +qu'elle prenait en considération le conseil que lui avait donné son +frère, et que si la santé du roi continuait à empirer, elle aviserait _à +ne point être prise au dépourvu_.» + +--A ne point être prise au dépourvu, répéta le roi. + +--Nous n'avons pas compris ce que cela voulait dire, Sire, dit Lopez, en +baissant la tête. + +--Je le comprends, moi, dit le roi en fronçant le sourcil; c'est tout ce +qu'il faut. Et la reine ne vous a pas fait dire en même temps qu'elle +allait être en mesure pour les perles qu'elle vous a achetées? + +--J'en suis payé, Sire, dit Lopez. + +--Comment, vous êtes payé? + +--Oui, Sire. + +--Et par qui? + +--Par M. Particelli. + +--Particelli, le banquier italien? + +--Oui. + +--Mais on m'a dit qu'il avait été pendu. + +--C'est vrai, c'est vrai, dit Lopez; mais avant de mourir il a cédé sa +banque à M. d'Emery, un bien honnête homme. + +--En tout, murmura Louis XIII, en tout! On me vole et l'on me trompe en +tout. Et la reine n'a pas revu M. de Mirabel? + +--La reine régnante, non; la reine-mère, si. + +--Ma mère! et quand cela? + +--Hier. + +--Dans quel but? + +--Pour lui annoncer que M. le cardinal était renversé, que M. de Bérulle +le remplaçait, et que Monsieur était nommé lieutenant général, et qu'il +pouvait, par conséquent, écrire au roi Philippe IV ou au comte-duc que +la guerre d'Italie n'aurait pas lieu. + +--Comment! que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu? + +--Ce sont les propres paroles de Sa Majesté. + +--Oui, je comprends, on laissera cette armée-ci comme la première, sans +solde, sans vivres, sans vêtements. Oh! les misérables, les misérables! +s'écria le roi, pressant son front entre ses deux mains. Avez-vous +encore autre chose à me dire? + +--Des choses peu importantes, Sire. M. Baradas est venu ce matin à la +maison acheter des bijoux. + +--Quels bijoux? + +--Un collier, un bracelet, des épingles à cheveux. + +--Pour combien? + +--Pour trois cents pistoles. + +--Qu'avait-il à faire de collier, de bracelet, d'épingles à cheveux. + +--Probablement pour quelque maîtresse, Sire. + +--Hein! fit le roi, hier soir encore, il me disait qu'il détestait les +femmes; et puis? + +--C'est tout, Sire. + +--Résumons. La reine Anne et M. de Mirabel: si mon état empire, elle +avisera à ne pas être prise au dépourvu. La reine-mère et M. de Mirabel: +M. de Mirabel peut écrire à S. M. Philippe IV que, M. de Bérulle +remplaçant M. de Richelieu, et mon frère étant lieutenant-général, la +guerre d'Italie n'aura pas lieu! Enfin M. Baradas, achetant des +colliers, des bracelets, des épingles à cheveux avec l'argent que je lui +ai donné.--C'est bien, monsieur Lopez, je sais de votre côté tout ce que +je voulais savoir; continuez à me bien servir ou à bien servir M. le +cardinal, ce qui est la même chose, et ne perdez pas un mot de ce qui se +dira chez vous. + +--Votre Majesté voit que je n'ai pas besoin de recommandation. + +--Allez, monsieur Lopez, allez, j'ai hâte d'en finir avec toutes ces +trahisons; dites, en vous en allant, qu'on m'envoie M. Souscarrières, +s'il est là. + +--Me voilà, Sire, dit une voix. + +Et Souscarrières parut sur le seuil de la porte, le chapeau à la main, +le jarret plié, le coup-de-pied en avant, perdant par la façon dont il +se tenait plié, la moitié de sa taille. + +--Ah! vous écoutiez, monsieur, dit le roi. + +--Non, Sire, mon zèle est si grand pour Votre Majesté que j'ai deviné +qu'elle désirait me voir. + +--Ah! ah! et avez-vous beaucoup de choses intéressantes à me dire. + +--Mon rapport ne date que de deux jours, Sire. + +--Dites-moi ce qui s'est passé depuis deux jours. + +--Avant-hier, Monsieur, l'auguste frère de Votre Majesté, a pris une +chaise et s'est fait conduire chez l'ambassadeur du duc de Lorraine et +chez l'ambassadeur d'Espagne. + +--Je sais ce qu'il y allait faire, continuez. + +--Hier, vers onze heures, Sa Majesté la reine-mère a pris une chaise et +s'est fait conduire au magasin de Lopez, en même temps que M. +l'ambassadeur d'Espagne prenait aussi une chaise et s'y faisait conduire +de son côté. + +--Je sais ce qu'ils avaient à se dire; continuez. + +--Hier, M. Baradas a pris une chaise au Louvre et s'est fait conduire +place Royale, chez M. le cardinal. Il est monté, et, cinq minutes après, +est descendu avec un sac d'argent très lourd. + +--Je sais cela. + +--De la porte de M. le cardinal, il a gagné à pied la porte voisine. + +--Quelle porte? demanda vivement le roi. + +--Celle de Mlle Delorme. + +--Celle de Mlle Delorme?... et est-il entré chez Mlle Delorme? + +--Non, Sire, il s'est contenté de frapper à la porte. Un laquais est +venu ouvrir, M. Baradas lui a remis une lettre. + +--Une lettre! + +--Oui, Sire; puis la lettre remise, il est remonté en chaise et s'est +fait reconduire au Louvre. Ce matin, il est sorti de nouveau. + +--Oui, il s'est fait conduire chez Lopez, y a acheté des bijoux, et de +là... de là où est-il allé? + +--Il est rentré au Louvre, Sire, en commandant une chaise pour toute la +nuit. + +--Avez-vous autre chose à me dire? + +--Sur qui, Sire? + +--Sur M. Baradas. + +--Non, Sire. + +--Bien, allez. + +--Mais, Sire, j'aurais à vous parler de Mme de Fargis. + +--Allez. + +--De M. de Marillac. + +--Allez. + +--De Monsieur. + +--Ce que je sais me suffit. Allez. + +--Du blessé Etienne Latil, qui s'est fait conduire chez M. le cardinal à +Chaillot. + +--Peu m'importe. Allez. + +--En ce cas, Sire, je me retire. + +--Retirez-vous. + +--Puis-je, en me retirant emporter l'espérance que le roi est content de +moi? + +--Trop content! + +Souscarrières salua et sortit à reculons. + +Le roi n'attendit pas même qu'il fût sorti pour frapper deux coups sur +le timbre. + +Charpentier accourut. + +--Monsieur Charpentier, dit le roi, quand M. le cardinal avait affaire à +Mlle Delorme, comment faisait-il pour l'appeler? + +--C'était bien simple, dit Charpentier. + +Et Charpentier poussa le ressort, fit jouer sur ses gonds la porte +secrète, tira la sonnette qui se trouvait entre les deux portes, et se +retournant vers le roi: + +--Si Mlle Delorme est chez elle, dit-il, elle va venir à l'instant même; +dois-je refermer la porte? + +--Inutile. + +--Sa Majesté désire-t-elle être seule, ou veut-elle que je reste? + +--Laissez-moi seul. + +Charpentier se retira. Quant à Louis XIII il resta debout et impatient +en face du passage secret. + +Au bout de quelques secondes, un pas léger se fit entendre; mais quelque +léger qu'il fût, l'oreille tendue du roi le recueillit. + +--Ah! dit-il, je vais enfin savoir si c'est vrai! + +A peine avait-il achevé que la porte s'ouvrit et que Marion, vêtue d'une +robe de satin blanc, avec un simple fil de perles au cou, une forêt de +boucles noires tombant sur ses rondes et blanches épaules, apparut dans +tout l'éclat de sa beauté de dix huit ans. + +Louis XIII, quoique peu accessible à la beauté des femmes, recula +ébloui. + +Marion entra, fit une révérence adorable, où le respect était habilement +mêlé à la coquetterie, et les yeux baissés, modeste comme une +pensionnaire: + +--Mon roi, devant lequel je n'espérais point avoir l'honneur de +paraître, dit-elle, me fait appeler; c'est à genoux que je dois écouter +ses paroles, c'est à ses pieds que je dois recevoir ses ordres. + +Le roi balbutia quelques mots sans suite qui donnèrent le temps à Marion +de jouir du triomphe qu'elle venait d'obtenir. + +--Impossible, dit le roi, impossible, je me trompe ou l'on me trompe, +vous n'êtes pas Mlle Marie Delorme. + +--Hélas, Sire, je suis tout simplement Marion. + +--Alors, si vous êtes... Marion...... + +Marion s'inclina, les yeux baissés avec une humilité parfaite. + +--Si vous êtes Marion, continua le roi, vous avez dû recevoir hier une +lettre? + +--J'en reçois beaucoup tous les jours, Sire, dit la courtisane en riant. + +--Une lettre qui vous a été apportée entre cinq et six heures? + +--Entre cinq et six heures, Sire, j'ai reçu quatorze lettres. + +--Les avez-vous conservées? + +--J'en ai brûlé douze; j'ai gardé la treizième sur mon coeur; la +quatorzième, la voilà! + +--C'est son écriture! s'écria le roi. + +Et il tira vivement la lettre des mains de Marion. + +Puis se tournant et la retournant: + +--Elle n'est pas décachetée, dit-il. + +--Elle vient de quelqu'un qui approche le roi, et sachant que j'aurais +peut-être le suprême honneur de voir le roi aujourd'hui, je me suis fait +un devoir de rendre à Sa Majesté cette lettre telle que je l'avais +reçue. + +Le roi regarda Marion avec étonnement, puis la lettre avec dépit. + +--Ah! dit-il, je voudrais bien savoir ce qu'il y a dans cette lettre? + +--Il y a un moyen, c'est de la décacheter. + +--Si j'étais lieutenant de police, dit Louis XIII, je ferais cela; mais +je suis roi. + +Marion lui prit doucement la lettre des mains. + +--Mais, comme elle m'est adressée, à moi, je puis la décacheter. + +Et la décachetant, en effet, elle rendit la lettre à Louis XIII. + +Louis XIII hésita encore un instant; mais tous les sentiments mauvais +qui conseillent un coeur passionné l'emportant sur ce mouvement éphémère +de délicatesse, il lut à demi-voix, baissant le ton au fur et à mesure +qu'il avançait dans sa lecture. + +Le contenu de la lettre, nous devons l'avouer, n'était pas fait pour +rendre à Louis XIII cette bonne humeur dont l'expression, du reste, si +elle y était apparue, n'avait jamais séjourné sur son visage pendant +plus de quelques minutes. + +Voici le contenu de cette lettre: + + «Belle Marion, + + «J'ai vingt ans; quelques femmes ont déjà eu la bonté, non seulement + de me dire que j'étais joli garçon, mais encore de faire tout ce qu'il + fallait pour que je ne doutasse pas que c'était leur opinion. De plus, + je suis le favori très-favorisé du roi Louis XIII, qui, tout ladre + qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration, + cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous + êtes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh + bien, il s'agit de manger à nous deux, en un mois, les trente mille + livres que mon imbécile de roi m'a données. Mettons dix mille livres + pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les + carrosses, et les dernières dix mille livres pour les bals et le + jeu.--Cette proposition vous convient-elle, dites-moi _oui_, et + j'accours avec mon sac; vous déplaît-elle, répondez-moi _non_, et, mon + sac au cou, je cours me jeter à la rivière. + + «Vous dites _oui_, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas être cause + de la mort d'un pauvre garçon qui n'a commis d'autre crime que de vous + aimer éperdûment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais. + + «En attendant demain soir, mon sac et moi sommes à vos pieds. + + «Votre tout dévoué, + + «BARADAS.» + +Louis avait lu les dernières lignes d'une voix tremblante et qui fût +demeurée inintelligible, eût-il parlé assez haut pour être entendu. + +Les derniers mots lus, ses bras se détendirent, la main qui tenait la +lettre tomba à la hauteur du genou, son visage pâlit jusqu'à la +lividité, ses yeux se levèrent au ciel, empreints du plus profond +désespoir, et--de même que César, qui avait paru sentir à peine les +coups de poignard des autres conjurés, s'écria en se voyant frapper par +la seule main qui lui fût chère: _Tu quoque, Brute_,--Louis XIII, avec +un accent lamentable s'écria: + +--Et toi aussi, Baradas! + +Et sans regarder davantage Marion Delorme, sans paraître s'apercevoir +qu'elle fût là, le roi jeta, sans l'agrafer, son manteau sur son épaule, +mit son feutre sur sa tête, et du plat de la main, l'enfonça jusqu'aux +yeux, descendit l'escalier, et à pas précipités, s'élança dans sa +voiture, dont un laquais lui tenait la portière ouverte, en criant au +cocher: + +--A Chaillot! + +Quant à Marion, qui, en voyant le roi faire cette curieuse sortie, avait +couru à la fenêtre et, en écartant le rideau, l'avait vu s'élancer dans +son carrosse, elle demeura un instant immobile après la voiture +disparue; puis, avec ce sourire malin et railleur qui n'appartenait qu'à +elle: + +--Décidément, dit-elle, j'aurais mieux fait de venir en page. + + + + +CHAPITRE XVI. + +COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, ETIENNE LATIL ET LE +MARQUIS DE PISANI EURENT LA CHANCE DE SE RENCONTRER. + + +Nous avons dit que le cardinal s'était retiré dans sa maison de campagne +de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est-à-dire son +ministère, à Louis XIII. + +Le bruit de sa disgrâce s'était vite répandu dans Paris, et dans un +rendez-vous que Mme de Fargis avait donné à la _Barbe Peinte_ au garde +des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle. + +Cette grande nouvelle avait bientôt débordé de la chambre où elle avait +été dite,--elle était descendue jusqu'à Mme Soleil; de Mme Soleil elle +avait gagné son époux et avec son époux elle était entrée dans la +chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitté +son lit et commençait à se promener par la chambre appuyé sur son épée. + +Maître Soleil lui avait offert sa propre canne,--beau jonc, à pommeau +d'agate comme la bague de Muddarah le bâtard; mais Latil avait refusé, +regardant comme indigne d'un homme d'épée de s'appuyer sur autre chose +que sur son épée. + +A cette nouvelle de la disgrâce de Richelieu, il s'arrêta court, +s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapière, et regardant +maître Soleil en face: + +--C'est vrai, ce que vous dites-là? lui demanda-t-il. + +--Vrai comme l'Evangile. + +--Et de qui tenez-vous la nouvelle? + +--D'une dame de la cour. + +Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident +qui lui était arrivé l'avait forcé d'élire domicile, pour ne point +savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute +condition. + +Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant à maître Soleil: + +--Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sûreté +personnelle de M. le cardinal? + +Maître Soleil secoua la tête et fit entendre une espèce de grognement. + +--Je pense, dit-il, que s'il n'emmène pas des gardes avec lui, il ne +ferait pas mal de porter à Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'à +La Rochelle il portait par-dessus. + +--Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure? + +--Quant à la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nièce, Mme de +Combalet, aura la sage précaution de trouver quelqu'un qui goûte les +plats avant lui. + +Puis il ajouta avec le gros sourire qui épanouissait sa large face. + +--Seulement, où trouvera-t-on ce quelqu'un là? + +--Il est trouvé, maître Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise. + +--Comment, s'écria maître Soleil, vous allez faire l'imprudence de +sortir? + +--Je vais faire cette imprudence, oui, mon hôte, et comme je ne me +dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation où je +me trouve une imprudence peut me coûter la vie, nous allons régler notre +petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.--Trois +semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les +soins assidus de Mme Soleil--ce qui n'a point de prix--cela vaut-il plus +de vingt pistoles? + +--Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que +l'honneur de vous avoir logé, nourri... + +--Oh, nourri! J'ai été facile à nourrir. + +--Et désaltéré me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter +vingt pistoles en signe de votre satisfaction... + +--Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas? + +--Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde. + +--Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles. + +Maître Soleil salua, sortit, rentra, vint droit à la table sur laquelle +étaient alignées les deux cents livres, par cette attraction naturelle +qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard, +avec cette sûreté de coup d'oeil qui n'appartient qu'à certains états; +puis, lorsqu'il fut sûr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents +livres: + +--Votre chaise est prête, mon maître, dit-il. + +Latil remit au fourreau son épée qu'il avait posée sur la table, et, +faisant à maître Soleil un signe impératif pour qu'il s'approchât de +lui. + +--Allons, ton bras, fit-il. + +--Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec +bien du regret que je vous le donne, allez. + +--Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je +verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te +promets qu'à mon retour tu auras ma première visite, surtout si tu me +gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fête que +depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir +plus intimement connu. + +--J'en ai une pièce de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la +garde. + +--A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez +vous, maître Soleil à moins que mes moyens ne me le permettent pas. + +--Bon, alors, on vous fera crédit; un homme qui a pour amis M. de Moret, +M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un +cardinal! + +Latil secoua la tête. + +--Un bon fermier-général serait moins honorable, mais plus sûr, mon cher +monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise. + +--Où faut-il dire à vos porteurs de vous conduire, mon hôte? + +--A l'hôtel Montmorency, où j'ai un devoir à remplir d'abord, ensuite à +Chaillot. + +--A l'hôtel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manière que +l'on entendît la recommandation, tout à la fois de la rue des +Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie. + +Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas +allongé et élastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reçu +de maître Soleil, de ménager leur client relevant d'une longue et +douloureuse maladie. + +Ils s'arrêtèrent à la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne +à la main, se tenait debout au seuil. + +Latil lui fit signe de venir à lui. Le suisse s'approcha. + +--Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de +me répondre. + +Le suisse mit le chapeau à la main, ce qui était une manière de +répondre. + +--Je suis un gentilhomme blessé, auquel M. le comte de Moret a fait +l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et à qui il a +fait promettre de lui rendre cette visite dès qu'il pourrait se tenir +debout. Je sors aujourd'hui pour la première fois, et je tiens ma +promesse. Puis-je avoir l'honneur d'être reçu par M. le comte. + +--M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitté l'hôtel depuis cinq +jours, et personne ne sait où il est. + +--Pas même monseigneur? + +--Monseigneur était parti la veille pour son gouvernement du Languedoc. + +--Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse à M. le comte; c'est +tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur. + +--Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en +quittant l'hôtel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu +exprès pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien +concerner Votre Seigneurie. + +--Laquelle? + +--Il a ordonné que si un gentilhomme nommé Etienne Latil se présentait à +l'hôtel, on lui offrît la nourriture et le couvert, et qu'on le traitât +enfin comme un homme de sa confiance et attaché à sa maison. + +Latil ôta son chapeau à M. de Moret absent. + +--M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de +Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai +l'honneur, à son retour, de lui présenter mes remercîments et de me +mettre à son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le +plaisir que vous me faites, en m'annonçant que M. le comte de Moret a +bien voulu penser à moi.--Porteurs à Chaillot, hôtel de M. le cardinal. + +Les porteurs se replacèrent dans leurs brancards, se remirent à marcher +du même pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubuée et la rue +Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honoré par la rue de la +Ferronnerie. + +Or, le hasard faisait qu'à l'instant même où Latil, à la porte de +l'hôtel Montmorency, disait à ses porteurs: A Chaillot, le hasard +faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les événements +importants que nous avons racontés nous ont forcé de perdre de vue, +assez bien remis du coup d'épée que lui avait donné Souscarrières pour +faire une première sortie, et jugeant que cette première sortie devait +avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de +son côté dans une chaise et, après avoir recommandé à ses porteurs de +marcher avec toute la précaution due à un malade, terminait la +recommandation par un mot: A l'hôtel Montmorency. + +Les porteurs qui partaient de l'hôtel Rambouillet descendirent +naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue +Saint-Honoré, qu'ils remontèrent pour gagner la rue de la Ferronnerie. + +Il résulta de cette double manoeuvre que les deux chaises se croisèrent +à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani, +préoccupé de la façon dont il allait débiter au comte de Moret dont il +ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point +Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne préoccupait, +reconnut le marquis Pisani. + +On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin. + +Il jeta un cri qui arrêta court ses porteurs, et passant la tête par la +vitre ouverte: + +--Hé! monsieur le bossu! cria-t-il. + +Peut-être eût-il été plus intelligent au marquis Pisani de ne point +s'apercevoir que l'interpellation s'adressait à lui; mais il avait +tellement la conscience de sa gibbosité, que son premier mouvement fut +de sortir à son tour la tête par la portière de sa chaise, pour voir qui +l'appelait ainsi par son infirmité au lieu de l'appeler par son titre. + +--Plaît-il? demanda le marquis, en faisant de son côté signe à ses +porteurs de s'arrêter. + +--Il me plaît que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un +vieux compte à régler avec vous, répondit Latil. + +Puis à, ses porteurs: + +--Eh vite, dit-il, portez ma chaise à côté de celle de ce gentilhomme, +et ayez soin que les portières soient bien en face l'une de l'autre. + +Les porteurs se retournèrent dans leurs brancards et transportèrent la +chaise de Latil à l'endroit indiqué. + +--Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandèrent-ils. + +--Ici parfaitement, dit Latil. Ah! + +Cette exclamation était arrachée au spadassin par la joie de se trouver +en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait été révélé par +la bague qu'il lui avait montrée. + +De son côté, Pisani venait de reconnaître Latil. + +--En avant! cria-t-il à ses porteurs, je n'ai point affaire à cet homme. + +--Oui, mais par malheur, cet homme a affaire à vous, mon mignon. Ne +bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui +avaient l'air de vouloir obéir à l'ordre reçu. Ne bougez pas ou ventre +saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles. + +Les porteurs, qui avaient déjà soulevé la chaise, la reposèrent sur le +pavé. + +Les passants, attirés par le bruit, commençaient à s'amasser autour des +deux chaises. + +--Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais bâtonner par mes gens. + +Les porteurs du marquis secouèrent la tête. + +--Nous aimons mieux être bâtonnés, dirent-ils, que d'avoir les oreilles +coupées. + +Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils +étaient passés: + +--D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs bâtons, nous +avons de quoi répondre. + +--Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance était pour lui, voici +quatre pistoles pour boire à ma santé. Je puis vous dire mon nom, je +m'appelle Etienne Latil, tandis que je défie votre marquis bossu de dire +le sien. + +--Ah! misérable, s'écria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups +d'épée que je t'ai déjà donnés? + +--Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour +cela que je veux absolument vous en rendre un. + +--Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes. + +--Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est égale, nous allons nous +battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas là vos trois +gardes du corps avec vous; et je vous défie de me faire donner un coup +d'épée par derrière. + +Et Latil tira son épée et en porta la pointe à la hauteur des yeux de +son adversaire. + +Il n'y avait point à reculer; un cercle entourait les deux chaises. +D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, le marquis Pisani était brave; il +tira son épée à son tour, et sans que l'on vît ni l'un ni l'autre des +combattants, les seules portières ouvertes étant celles qui +correspondaient l'une à l'autre, on aperçut les deux lames passer +chacune par une portière, se croiser, avec toutes les ressources de +l'art, s'attaquant avec des feintes, parant avec des contres, plonger +tour à tour avec rage dans l'intervalle, tantôt par l'une, tantôt par +l'autre portière. + +Enfin, après un combat qui dura près de cinq minutes, au grand amusement +des spectateurs, un cri, ou plutôt un blasphème sortit de l'une des deux +chaises. + +Latil venait de clouer le bras de son adversaire à la carcasse de la +chaise. + +--Là! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en à-compte, mon beau +marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je +vous en ferai autant. + +Les gens du peuple ont une grande prédilection pour les vainqueurs, +surtout quand ils sont beaux et généreux. + +Latil était plutôt bien que mal, il avait fait preuve de générosité en +jetant quatre pistoles sur le pavé. + +Le marquis de Pisani était bossu et laid et n'avait montré aucune +pistole. + +Il eut certainement eu tort s'il eût appelé à la justice des assistants. + +Il en prit son parti. + +--A l'hôtel Rambouillet, dit Pisani. + +--A Chaillot, dit Etienne Latil. + + + + +CHAPITRE XVII. + +LE CARDINAL A CHAILLOT. + + +Arrivé à Chaillot, le cardinal s'était trouvé à peu près dans la même +situation qu'Atlas, après que celui-ci, fatigué de porter le monde, +l'avait déposé pour quelques instants sur les épaules de son ami +Hercule. + +Il respira. + +--Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout à loisir. + +Et, en effet, Chaillot était la retraite où le cardinal se reposait de +la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant +des vers. + +Un cabinet situé au rez-de-chaussée, et dont la porte s'ouvrait dans un +magnifique jardin, sur une allée de tilleuls sombre et fraîche, même +dans les jours les plus ardents de l'été, était le sanctuaire où il se +réfugiait un jour ou deux par mois. + +Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de +temps? il n'en savait rien. + +Sa première idée, en mettant le pied dans cette oasis poétique, avait +été d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires à qui, pareil à un +général d'armée, il distribuait le travail dans ce grand combat de la +pensée qui était en pleine activité en Espagne, qui s'en allait mourant +en Italie, qui venait de s'éteindre avec Shakespeare en Angleterre, et +qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille. + +Mais il avait réfléchi qu'il n'était plus, dans sa maison de Chaillot, +le ministre puissant qui distribuait les récompenses, mais un simple +particulier ayant par-dessus les autres le désavantage d'être très +compromettant pour ses amis. Il avait donc résolu d'attendre que ses +anciens amis vinssent à lui, mais y vinssent sans être appelés. + +Il avait donc tiré des cartons le plan d'une nouvelle tragédie, +_Mirame_, qui n'était rien autre qu'une vengeance contre la reine +régnante, et les scènes qu'il en avait déjà esquissées. + +Le cardinal de Richelieu, déjà assez mauvais catholique, ne restait pas +assez bon chrétien pour pratiquer l'oubli des injures; blessé +profondément par cette intrigue mystérieuse et invisible qui venait de +le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les +plus actifs, il se consolait à l'idée de lui rendre le mal qu'elle lui +avait fait. + +Nous sommes on ne peut plus fâché de révéler les faiblesses secrètes du +grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son +panégyriste. + +La première marque de sympathie lui vint d'un côté où il était loin de +l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annonça qu'une chaise +s'était arrêtée à la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis +d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en était descendu, en +s'appuyant aux murailles et s'était arrêté dans l'anti-chambre et assis +sur un banc en disant: + +--Ma place est là. + +Les porteurs payés étaient repartis du même pas qu'ils étaient venus. + +Cet homme, coiffé d'un feutre tant soit peu bossué, était enveloppé d'un +manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se +rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une +épée qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui +commençaient à être à la mode. + +On lui avait demandé qui l'on devait annoncer à M. le cardinal; ce à +quoi il avait répondu: + +--Je ne suis rien,--n'annoncez donc personne. + +On lui avait demandé ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement: + +--M. le cardinal n'a plus de gardes,--je viens veiller à sa sûreté. + +La chose avait paru assez bizarre à Guillemot pour qu'il crût devoir +avertir Mme de Combalet et prévenir M. le cardinal. + +Il avait prévenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal. + +Le cardinal donna ordre qu'on lui amenât ce mystérieux défenseur. + +Cinq minutes après la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur +le seuil, pâle, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au +chambranle, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de +son épée. + +Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mémoire des +visages, Richelieu n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour le +reconnaître. + +--Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil. + +--Moi-même, Votre Eminence. + +--Cela va mieux à ce qu'il paraît. + +--Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir +mes services à Votre Eminence. + +--Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je +veuille me défaire. + +--C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient +se défaire de vous? + +--Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable. + +En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latérale, et son +regard inquiet se porta rapidement de son oncle à l'aventurier inconnu +qui se tenait près de la porte. + +--Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, à +ce brave garçon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma +disgrâce. + +--Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point +fâché d'avoir pris rang avant les autres. + +--Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant +qui n'appartient qu'à la femme, monsieur est bien pâle et me paraît bien +faible. + +--C'est d'autant plus méritant à lui que je sais par mon médecin, qui le +visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de +danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lève. C'est d'autant +plus méritant à lui, disais-je donc, de s'être dérangé pour moi. + +--Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqué succomber +dans une rixe au cabaret de la _Barbe Peinte_? + +--Vous êtes bien bonne, ma belle dame. C'était bel et bien dans un +guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai +renvoyé chez lui avec un joli coup d'épée à travers le bras. + +--Le marquis de Pisani! s'écria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas +de chance, il y a huit jours qu'il était encore au lit de la blessure +qu'il avait reçue le soir même du jour où vous avez failli être +assassiné. + +--Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point +fâché de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit à ses +porteurs: _Hôtel Rambouillet_, tandis que je disais aux miens: _A +Chaillot!_--Hôtel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse. + +--Mais comment vous êtes-vous battu, tous deux vous soutenant à peine? +demanda le cardinal. + +--Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est +très-commode quand on est malade. + +--Et vous venez me dire cela à moi, après les édits que j'ai rendus +contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus +ministre, et que, ne l'étant plus, il en sera de cette amélioration +comme de toutes les autres que j'ai tentées: dans un an, disparues!... + +Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'était point encore +aussi détaché qu'il eût voulu le faire croire, des choses de ce monde. + +--Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M. +Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous +offrir ses services; de quel genre étaient les services que monsieur +venait vous offrir? + +Latil montrant son épée. + +--Services à la fois offensifs et défensifs, dit-il. M. le cardinal n'a +plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est à moi de lui servir +de tout ceci. + +--Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrière +Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon +Cavois à moi. + +--Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-là, il me semble; venez +ici, chère madame Cavois, venez. + +Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les +formes primitives commençassent à disparaître sous un certain +embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte +opposé à celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et +de Mme de Combalet. + +--Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voilà donc débarrassé de +votre affreux ministère et de tout le tracas qu'il _nous_ donnait. + +--Comment, qu'il _nous_ donnait? dit le cardinal; mon ministère vous +donnait donc du tracas à vous aussi, chère madame? + +--Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais +toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon +pauvre Cavois serait mêlé. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au +moindre bruit; la nuit, j'en rêvais, et je m'éveillais en sursaut: vous +n'avez pas idée des mauvais rêves que fait une femme quand elle couche +seule. + +--Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet. + +--Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu +merci, ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque! Nous avons eu huit +enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais +plus ça avançait, plus ça allait mal. M. le cardinal l'avait emmené au +siége de La Rochelle, où il est resté huit mois; heureusement que +j'étais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps +perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chère madame, +comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant +prié Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que +c'est grâce à mes prières que M. le cardinal a perdu sa place. + +--Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant, + +--Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet, +que Dieu nous accorde, chère madame Cavois, que de vous rendre, à vous +votre mari et à moi mon oncle. + +--Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la même chose. + +--Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi. + +--Où ça? où ça? demanda Mme Cavois. + +--En Italie donc. + +--Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore, +monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se séparer de sa petite +femme!... jamais! + +--Mais il vous quittait bien, il se séparait bien de vous pour moi. + +--Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait, +mais vous l'avez comme ensorcelé... ce n'est pas une forte tête, pauvre +homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et élever les +enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tiré... Mais, pour un +autre que vous, se séparer de sa femme!... fâcher Dieu en couchant avec +elle une fois par hasard!... jamais! + +--Mais les devoirs de sa charge? + +--De quelle charge? + +--En quittant mon service, Cavois passe à celui du roi. + +--Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois +passe au mien. J'espère bien qu'à l'heure qu'il est, il a déjà donné sa +démission à Sa Majesté. + +--Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire? + +--Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le +sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui +comme à travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait à cette +heure-ci, c'est fait, quoi! + +--Mais, ma chère madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine +des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont +manquer dans votre petit ménage, et comme simple particulier je ne puis +pas décemment avoir un capitaine des gardes à six mille livres. Songez à +vos huit enfants. + +--Bon, est-ce que vous n'y avez pas pourvu? Et le privilége des chaises, +qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas préférable +à une place que le roi enlève et donne à son caprice? Nos enfants, Dieu +merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez, +les petits, entrez tous. + +--Comment! vos enfants sont là? + +--Excepté le dernier, qui est venu pendant le siége de La Rochelle et +qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a passé procuration +à celui qui pousse. + +--Comment, vous êtes déjà grosse, chère madame Cavois? + +--Beau miracle, il y a près d'un mois que mon mari est revenu;--entrez +tous, entrez tous, M. le cardinal le permet. + +--Oui, je le permets, mais, en même temps, je permets ou plutôt +j'ordonne à Latil de s'asseoir;--prenez un fauteuil et asseyez vous, +Latil. + +Latil ne répondit pas et obéit. S'il fût resté debout une minute de +plus, il se fût trouvé mal. + +Pendant ce temps toute la progéniture des Cavois défilait par rang de +taille, l'aîné en tête, beau garçon de neuf ans, puis une fille, +jusqu'au dernier qui était un enfant de deux ans. + +Rangés en face du cardinal, ils présentaient l'aspect des tuyaux d'une +flûte de Pan. + +--Là, maintenant, dit Mme Cavois, voilà l'homme à qui nous devons tout, +vous, votre père et moi; mettez-vous à genoux devant lui pour le +remercier. + +--Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met à genoux que devant Dieu. + +--Et devant ceux qui le représentent: d'ailleurs, c'est à moi à donner +des ordres à mes enfants: à genoux marmaille. + +Les enfants obéirent. + +--Là, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant à l'aîné, Armand, répète à +M. le cardinal la prière que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir +et matin. + +--Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la santé à mon père, à ma +mère, à mes frères, à mes soeurs, et faites que S. Exc. le cardinal, à +qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute +sorte de biens, perde son ministère, afin que papa puisse rentrer tous +les soirs à la maison. + +--Amen, répondirent en choeur tous les autres enfants. + +--Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'étonne point qu'une +prière faite d'un si bon coeur et avec tant d'ensemble ait été exaucée. + +--Là, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit à monseigneur tout +ce que nous avions à lui dire, levez-vous et partons. + +Les enfants se levèrent avec le même ensemble qu'ils s'étaient +agenouillés. + +--Hein! dit Mme Cavois, comme cela obéit! + +--Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministère, je +vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majesté. + +--Dieu vous en garde! monseigneur. + +Mme de Combalet embrassa les enfants et la mère, qui les fit monter deux +par deux dans trois chaises attendant à la porte, et monta dans la +quatrième avec le plus petit de tous. + +Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement. + +--Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez +plus besoin de moi, comme homme d'épée, puisque vous avez M. Cavois qui +vous suit dans votre disgrâce, mais vous n'avez pas que le fer à +craindre: votre ennemie s'appelle Médicis. + +--Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis, à vous aussi? dit Mme de Combalet +en rentrant; le poison... + +--Il faut une personne dévouée qui goûte tout ce que boira et tout ce +que mangera Votre Eminence. Je m'offre. + +--Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de +Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a déjà quelqu'un qui s'est +offert. + +--Et qui a été accepté? + +--Je l'espère du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son +oncle. + +--Et qui cela? demanda Latil. + +--Moi, dit Mme de Combalet. + +--Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur. + +--Que faites-vous? dit le cardinal. + +--Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un +dégustateur; à quel titre resterai-je chez Votre Eminence? + +--A titre d'ami, Etienne Latil, un coeur comme le vôtre est rare, et +l'ayant trouvé, je ne veux pas le perdre. + +Puis se tournant vers Mme de Combalet: + +--Ma chère Marie, lui dit il, c'est à vous que je confie, âme et corps, +mon ami Latil. Si je ne trouve pas à cette heure une occasion de +l'occuper selon ses mérites, peut-être cette occasion se +présentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis +littéraires me soient aussi fidèles, de leur côté que mon capitaine des +gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour +demain. + +--M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonçant. + +--Vous le voyez, dit le cardinal à Mme de Combalet et à Latil, en voilà +déjà un qui ne s'est pas fait attendre. + +--Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon père ne m'ait pas fait +apprendre la poésie! + + + + +CHAPITRE XVIII. + +MIRAME. + + +Rotrou n'était pas seul. + +Le cardinal regarda avec curiosité ce compagnon inconnu qui le suivait +le chapeau à la main, et dans cette pose inclinée qui indique +l'admiration et non la servilité. + +--C'est vous, de Rotrou, dit le cardinal, en lui tendant la main; je ne +vous cache point que je comptais sur la fidélité de mes confrères les +poëtes, avant celle de tous les autres. Je suis heureux de voir que vous +êtes le plus fidèle de mes fidèles. + +--Si j'avais pu prévoir ce qui vous arrive, monseigneur, vous m'eussiez +trouvé ici, et c'est moi qui eusse ouvert à l'illustre disgracié les +portes de sa retraite; ah! continua de Rotrou, en se frottant les mains, +nous allons donc travailler, c'est si bon de faire des vers! + +--Est-ce l'avis de ce jeune homme, demanda Richelieu, en regardant le +compagnon de Rotrou. + +--C'est si bien son avis, monseigneur, que c'est lui qui est venu +m'annoncer cette nouvelle, qu'il venait d'apprendre chez madame de +Rambouillet, et qui m'a supplié du moment où Votre Eminence n'était plus +ministre, de ne pas perdre un instant pour le présenter à vous. Il +espère que maintenant que les affaires d'Etat vous laissent du temps, +vous aurez celui d'aller voir sa comédie que l'on va jouer à l'hôtel de +Bourgogne. + +--Et quelle est la pièce que vont nous donner messieurs les comédiens? +demanda le cardinal. + +--Réponds toi-même, dit Rotrou. + +--_Mélite_, monseigneur, répondit timidement le jeune homme vêtu de +noir. + +--Ah! ah, dit Richelieu, si j'ai bonne mémoire, vous êtes ce monsieur +Corneille que votre ami Rotrou prétend destiné à nous effacer tous, et +même lui comme les autres. + +--L'amitié est indulgente, monseigneur, et mon compatriote Rotrou est +pour moi plus qu'un ami, c'est un frère. + +--J'aime à voir en poésie ces unions que l'antiquité a parfois chantées +parmi les guerriers, mais jamais parmi les poètes. + +Puis se retournant vers Corneille: + +--Et vous êtes ambitieux, jeune homme. + +--Oui, monseigneur; j'ai surtout une ambition qui, si elle se réalisait, +me comblerait de joie. + +--Laquelle? + +--Demandez à mon ami Rotrou. + +--Oh! oh! un ambitieux timide, fit le cardinal. + +--Mieux que cela, monseigneur, modeste. + +--Et cette ambition, demanda le cardinal, puis-je la réaliser? + +--Oui, monseigneur, d'un mot, dit Corneille. + +--Alors, dites-la, jamais je n'ai été plus disposé à réaliser les +ambitions des autres que depuis que j'ai vu le néant des miennes. + +--Monseigneur, mon ami Corneille ambitionne l'honneur d'être reçu au +nombre de vos collaborateurs. Si Votre Eminence fût resté ministre, il +eût attendu le succès de sa comédie pour vous être présenté; mais, du +moment où vous voilà redevenu un simple grand homme, ayant du temps +devant lui, il a dit: Jean, mon ami, M. le cardinal va se mettre à la +besogne, pressons-nous, ou je trouverai la place prise. + +--La place n'est pas prise, monsieur Corneille, dit le cardinal, et elle +est à vous, vous souperez avec moi, messieurs, et si d'ici là nos +compagnons nous arrivent, je vous distribuerai ce soir même le plan +d'une nouvelle tragédie dont j'ai déjà esquissé quelque chose. + +Le cardinal ne se trompait pas dans ses suppositions et, le soir, la +même table réunissait ceux que l'on a appelés depuis les cinq auteurs, +c'est-à-dire Bois-Robert, Colletet, Rotrou et Corneille. + +Richelieu leur fit les honneurs de sa table avec la cordialité d'un +confrère. Puis, le souper fini, on passa au cabinet de travail, où +Richelieu, brûlant d'impatience de faire partager à ses collaborateurs +son enthousiasme pour le sujet qu'il allait leur donner à traiter, se +hâta de tirer de son bureau un petit cahier sur lequel, de son écriture +en grosse lettre, était écrit le mot: _Mirame_. + +--Messieurs, dit le cardinal, de tout ce que nous avons entrepris +jusqu'ici, voici mon oeuvre de préférence. Le nom que vous avez déjà lu +tous, _Mirame_, ne vous en dira rien, car le nom comme la pièce est +oeuvre d'invention pure; seulement, comme il n'est point donné à l'homme +d'inventer, mais seulement de reproduire des idées générales et des +faits accomplis, en variant selon le degré d'imagination du poète, la +forme sous laquelle il les reproduit, vous reconnaîtrez très +probablement sous les noms supposés, les noms véritables, et dans les +localités imaginaires les lieux réels. Je ne vous empêche point de +faire, même tout haut, les commentaires qui vous seront agréables. + +Les auditeurs s'inclinèrent; seul Corneille regarda Rotrou en homme qui +veut dire: + +--Je n'y comprends absolument rien, mais je m'en rapporte à toi pour +m'expliquer ce que cela peut signifier. Rotrou, d'un geste lui répondit +qu'il aurait toutes les explications qu'il pourrait désirer. + +Richelieu laissa aux deux jeunes gens le temps de faire leur jeu muet et +reprit: + +--Je suppose un roi de Bithynie, peu importe lequel, en rivalité avec le +roi de Colchos. Le roi de Bithynie a une fille, nommée _Mirame_, +laquelle a une confidente nommée _Almire_ et une suivante nommée +_Alcine_. + +De son côté, le roi de Colchos, en guerre avec le roi de Bithynie, a un +favori très-séduisant, très-aimable, très-élégant; en cherchant bien, +nous trouverions très-certainement, dans un des pays qui avoisinent la +France, un type équivalent à celui d'Arimant. + +--Le duc de Buckingham, dit Bois-Robert. + +--Justement, dit Richelieu. + +Rotrou poussa de son genou le genou de Corneille qui ouvrit de grands +yeux, mais qui ne comprit pas d'avantage qu'il n'avait fait jusques-là, +malgré ce nom de Buckingham qui éclaircissait cependant la question. + +--_Azamor_, roi de Phrygie, allié du roi de Bythinie, est non-seulement +amoureux, mais encore fiancé de Mirame. + +--Qui ne l'aime pas, dit Bois-Robert, parce qu'elle aime Arimant. + +--Tu as deviné juste, le Bois, dit Richelieu en riant; vous voyez la +situation, n'est-ce pas, messieurs? + +--C'est bien simple, dit Colletet, Mirame aime l'ennemi de son père; +elle trahit son père pour son amant. + +Rotrou donna un second coup de genou à Corneille. + +Corneille comprenait de moins en moins. + +--Oh! comme vous y allez, Colletet, dit-il; trahit! trahit: C'est bon +pour une femme de trahir son mari, mais une fille trahir complétement, +matériellement son père, non, ce serait trop fort; non, elle se +contente, au second acte, de recevoir son amant dans les jardins du +palais. + +--Comme certaine reine de France, dit l'Etoile, a reçu milord +Buckingham... + +--Eh bien, mais voulez-vous vous taire, monsieur de l'Etoile; si votre +père vous entendait, il consignerait cela dans son journal comme un fait +historique; enfin on en vient aux mains: Arimant, vainqueur d'abord, +est, par un de ces retours de fortune si communs dans les annales de la +guerre, vaincu ensuite par Azamor. Mirame apprend tour à tour sa +victoire et sa défaite, ce qui lui permet de se livrer aux sentiments +les plus opposés. Arimant, vaincu, n'a pas voulu survivre à sa honte; il +s'est jeté sur son épée, on le croit mort. Mirame veut mourir et +s'adresse à sa confidente, Mme de Chevreuse. Je me trompe. Comment le +nom de Mme de Chevreuse se trouve-t-il sous ma langue à propos de +Mirame? Elle s'adresse à sa confidente Almire, laquelle lui propose de +s'empoisonner avec elle à l'aide d'une herbe qu'elle a apportée de +Colchos. Toutes deux respirent l'herbe et tombent évanouies. Pendant ce +temps, on a pansé les blessures d'Arimant, qui ne sont pas mortelles. Il +revient à lui, mais pour se désespérer de la mort de Mirame. Quand +Almire termine les angoisses de tout le monde en assurant qu'elle a fait +respirer à la princesse une herbe somnifère et non vénéneuse, la même +avec laquelle Médée a endormi le serpent qui gardait la toison d'or, +qu'en conséquence Mirame n'est pas morte, mais qu'elle dort seulement, +et Mirame reprend ses sens pour apprendre que son amant vit, que le roi +de Colchos propose la paix, qu'Azamor renonce à sa main et que rien ne +s'oppose plus à son union avec Arimant. + +--Bravo! crièrent en choeur Colletet, l'Etoile et Bois-Robert. + +--C'est sublime, ajouta Bois-Robert, en chérissant sur le tout. + +--On peut, en effet, tirer parti de la situation, fit Rotrou. Qu'en +dis-tu, Corneille? + +Corneille fit un signe de tête. + +--Vous me paraissez froid, monsieur Corneille, dit Richelieu un peu +piqué du silence du plus jeune de ses auditeurs, qu'il s'attendait à +voir bondir d'enthousiasme. + +--Non, monseigneur, dit Corneille, je réfléchissais seulement à la coupe +des actes. + +--Elle est tout indiquée, dit Richelieu. Le premier acte finit à la +scène entre Almire et Mirame, lorsque Mirame consent à recevoir Arimant +dans les jardins du palais. Le second, lorsque après l'avoir reçu, elle +jette un regard effrayé sur son imprudence et s'écrie: + + Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait! je suis bien criminelle + Que d'infidélités pour paraître fidèle + +--Oh! bravo, dit le Bois, belle antithèse, magnifique pensée. + +--Le troisième, continua le cardinal, finit au désespoir d'Azamor, en +voyant que, tout vaincu qu'il soit, Mirame lui préfère Arimant; le +quatrième, à la résolution que prend Mirame de mourir; et le cinquième, +au consentement que donne le roi de Bithynie au mariage de sa fille avec +Arimant. + +--Mais alors, dit l'Etoile, si le plan est fait, monseigneur, la +tragédie est faite. + +--Non-seulement le plan est fait, dit Richelieu, mais un certain nombre +de vers qu'il faudra, attendu que j'y tiens beaucoup, trouver moyen de +placer dans mon oeuvre. + +--Voyons les vers, monseigneur, dit Bois-Robert. + +--Dans la première scène entre le roi et son confident Acaste, le roi se +plaignant de l'amant de sa fille pour l'ennemi de son royaume, dit: + + Les projets d'Arimant s'en iront en fumée + Je méprise l'effet d'une si grande armée; + Mais j'en crains bien la cause et ne puis sans effroi + Penser qu'elle me touche ou qu'elle vient de moi. + En effet, c'est mon sang, c'est lui que je redoute. + + ACASTE. + + Quoi, Sire, votre sang! + + LE ROI. + + Oui, mon sang; mais écoute: + Je m'expliquerai mieux, c'est mon sang le plus beau + Celle qui vous paraît un céleste flambeau, + Est un flambeau fatal à toute ma famille. + Et peut-être à l'Etat: en un mot c'est ma fille. + Son coeur qui s'abandonne au jeu d'un étranger, + En l'attirant ici m'attire le danger. + Cependant que partout je me montre invincible, + Elle se laisse vaincre! + + ACASTE. + + O dieux! est-il possible? + + LE ROI + + Acaste, il est trop vrai par différents efforts, + On sape mon Etat et dedans et dehors; + On corrompt mes sujets, on conspire ma perte, + Tantôt ouvertement, tantôt à force ouverte! + +A ces vers, dits avec emphase, les applaudissements des cinq auditeurs +répondirent. A cette époque, la versification dramatique était encore +loin d'être arrivée à ce degré de perfection auquel la poussèrent +Corneille et Racine. L'antithèse régnait despotiquement sur la fin de la +période; on préférait encore le vers à effet aux beaux vers; plus tard, +on préféra les beaux vers aux bons vers; puis enfin on comprit que les +bons vers, c'est-à-dire les vers en situation, étaient les meilleurs de +tous. + +Excité par cette approbation unanime, Richelieu continua: + +--Dans le même acte, dit-il, j'ai esquissé entre Mirame et son père une +scène qui devra être conservée entière par celui de vous, messieurs, qui +se chargera du premier acte, cette scène renferme toute ma pensée, et +une pensée à laquelle je ne veux rien changer. + +--Dites, monseigneur, firent l'Etoile, Colletet et Bois-Robert. + +--Nous vous écoutons, monseigneur, dit Rotrou. + +--J'ai oublié de vous dire que Mirame avait d'abord été fiancée au +prince de Colchos, dit Richelieu, mais que le prince de Colchos était +mort; elle se sert du prétexte de ce premier amour pour rester fidèle à +Arimant et ne point épouser Azamor. Voici la scène entre elle et son +père; chacun est libre de voir les allusions qu'il lui plaira. + + LE ROI + + Ma fille, un doute ici tient mon âme en balance: + Le superbe Arimant, plein de vaine espérance, + Demande à me parler et prétend de vous voir. + Sans espoir de la paix, dois-je le recevoir? + +--Lisez milord Buckingham venant en ambassadeur près de Sa Majesté Louis +XIII, dit Bois-Robert. + +Rotrou poussa pour la troisième fois le genou de Corneille, qui lui +rendit son attouchement; il commençait à comprendre. + +--Mirame, répond, dit Richelieu, + + S'il veut faire la paix, sa venue est ma joie. + Si vous la concluez, je veux bien qu'il me voie; + Mais s'il rompt avec nous, on pourrait m'obliger + Aussitôt à mourir qu'à voir cet étranger. + + LE ROI. + + Si du roi de Colchos il avait l'héritage? + + MIRAME. + + S'il vous hait, il aura ma haine pour partage. + + LE ROI. + + Bien qu'il soit né sujet il a de haut desseins. + + MIRAME. + + S'il agit contre vous, il faut les rendre vains. + + LE ROI. + + Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables. + +--Je tiens beaucoup à ce vers qui doit rester tel qu'il est, dit +Richelieu s'interrompant. + +--Celui qui oserait y toucher, dit Bois-Robert, serait incapable de +comprendre sa beauté, continuez, continuez. + +Le cardinal reprit en scandant complaisamment le vers. + + Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables. + + MIRAME. + + Ceux qui prétendent trop sont souvent misérables. + +--J'espère que vous ne laisserez pas toucher à celui-ci non plus, dit +Colletet. + +Richelieu continua. + + Il se vante d'avoir quelque bonheur secret. + + MIRAME. + + Un amour bien traité devrait être discret. + +--Belle pensée, murmura Corneille. + +--Vous pensez, jeune homme, dit Richelieu avec complaisance. + + LE ROI. + + Il dit qu'il est fort aimé d'une fort belle dame. + + MIRAME. + + Ce n'est donc pas moi dont il a captivé l'âme? + + LE ROI. + + Pourquoi rougissez-vous s'il n'est point votre amant? + + MIRAME. + + Vous me voyez rougir de courroux seulement! + +Richelieu s'interrompit. + +--Voici où j'en suis resté, dit-il, dans le second et dans le troisième +j'ai esquissé des scènes que je communiquerai à ceux qui seront chargés +du deuxième et du troisième acte. + +--Qui se chargera des deux premiers, dit Bois-Robert, qui osera mettre +ses vers avant et après les vôtres, monseigneur? + +--Voyez, messieurs, dit Richelieu, au comble de la joie, accessible +qu'il était comme un enfant à la louange littéraire, lui si sévère pour +lui-même dans les questions politiques, voyez si vous croyez le poids +des deux premiers actes trop lourd, on pourra tirer les cinq actes au +sort. + +--La jeunesse ne doute de rien, monseigneur, dit Rotrou; mon ami +Corneille et moi nous nous chargeons des deux premiers actes. + +--Téméraires, dit en riant Richelieu. + +--Votre éminence aura seulement la bonté de nous donner un plan détaillé +des scènes, afin que nous ne nous écartions pas un instant de sa +volonté. + +--Alors, dit Bois-Robert, je me chargerai du troisième. + +--Et moi du quatrième, dit l'Etoile. + +--Et moi du cinquième, dit Colletet. + +--Si vous vous chargez du cinquième, Colletet, dit Richelieu, je vous +recommanderai, et lui touchant sur l'épaule, il l'emmena dans +l'embrasure d'une fenêtre où il lui parla à voix basse. + +Pendant ce temps Rotrou se penchait à l'oreille de son ami Corneille. + +--Pierre, lui dit-il, à partir de cette heure, la fortune est dans ta +main, c'est à toi de ne pas la laisser échapper. + +--Que faut-il faire pour cela? demanda Corneille, toujours naïf. + +--Des vers qui ne vaillent pas mieux que ceux de M. le cardinal! dit +Rotrou. + + + + +CHAPITRE XIX. + +LES NOUVELLES DE LA COUR. + + +Les cinq actes de _Mirame_ distribués, la recommandation, faite pour le +cinquième à Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent congé de +lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour +leur dicter le plan complet des deux premiers actes. + +Bois-Robert devait revenir dans la matinée du lendemain, et recevoir ses +instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons, à qui il +était chargé de les communiquer. + +Corneille et Rotrou couchèrent à Chaillot. + +Le lendemain matin, ils déjeunèrent avec le cardinal, qui leur fit ses +dernières recommandations. Pendant le déjeuner, Bois-Robert arriva, +Corneille et Rotrou prirent congé; Bois-Robert resta. + +Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert +avait pu voir, malgré l'affectation du cardinal à ne s'occuper que de sa +tragédie, quelle préoccupation profonde se cachait derrière cette +frivole occupation. + +Bois-Robert avait communiqué avec Charpentier et avec Rossignol; il +avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnassé. Il avait +été trouver le Père Joseph dans son couvent, et dès la veille il avait +pu dire au cardinal quelle avait été la réponse du moine; cette réponse +avait fort réjoui Richelieu, qui avait confiance entière dans la +discrétion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus +tard le trahit, mais qui avait jugé que l'heure de la trahison n'était +pas venue encore; enfin il savait que Souscarrières et Lopez devaient +faire leurs rapports dans la journée. + +Donc, tout espoir de revoir le roi n'était point perdu, et cette +troisième journée que le cardinal avait fixée pour terme à ses +espérances, n'était pas encore écoulée. + +Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut à +la fenêtre, quoiqu'il fût bien sûr que le cavalier ne pouvait être le +roi. + +Si sûr de lui même que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de +joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta +lestement à bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du +cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donné un +si important avis à Marion Delorme. + +--Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme +près de moi et veillez à ce que personne ne nous interrompe. + +Bois-Robert se précipita par les escaliers, et presque aussitôt, on +entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrés quatre à +quatre. + +A la porte de la chambre, où l'attendait le cardinal, il se trouva face +à face avec lui. + +Le jeune homme s'arrêta court, arracha plutôt qu'il ne souleva son +chapeau de sa tête et mit un genou en terre devant le cardinal. + +--Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne +suis pas le roi. + +--Vous ne l'êtes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de +Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir. + +Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal. + +--Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens +ministre, ce que j'aurais peut-être tort de désirer, je tâcherai +d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis. +Avez-vous quelque chose de bon à m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je +vous prie. + +--Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant +monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant. + +--C'est bien, dit le cardinal, je devinerai. + +--Elle m'a chargé de dire à Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers +trois heures, et qu'elle serait bien étonnée si, à trois heures et +demie, le roi n'était pas chez vous. + +--Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va +pas à la cour, car elle ignore les règles de l'étiquette, sinon elle ne +supposerait pas que le roi pût visiter le plus humble de ses sujets. + +--Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle +ne va pas à la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour +vont chez elle et se tiennent honorés d'y aller: il en résulte que je +croirais fort à ses prédictions si elle me faisait l'honneur de m'en +faire quelqu'une. + +--Ne vous en a-t-elle jamais fait? + +--A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la +jeunesse et en montrant des dents magnifiques. + +--Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilité, M. +Baradas tombait en défaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui +succéderait, et qu'à l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui +fut ministre et que l'on prétend devoir le redevenir, ne s'opposerait +point, mais aiderait, au contraire! + +--Elle m'a dit quelque chose comme cela, monseigneur; mais ce n'était +point une prédiction, c'était une promesse, et je me fie moins aux +promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voilà que, sans le +vouloir, je l'ai nommée. + +--Je suis comme César, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure, +je n'ai point entendu. + +--Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'était l'oreille +gauche dont César entendait mal? + +--C'est possible, répondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un +avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas +entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu +que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne +sais point, habitant Chaillot, c'est-à-dire la province. + +--Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y +a trois jours, M. le cardinal a donné sa démission, et il y avait fête +au Louvre. + +--Je sais cela. + +--Le roi a fait des promesses à tout le monde. Cinquante mille écus au +duc d'Orléans, soixante mille livres à la reine-mère, trente mille +livres à la reine régnante. + +--Et les leur a-t-il donnés? + +--Non et voilà l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapportés +à la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, séance +tenante, sur un certain intendant nommé Charpentier, ils se sont +contentés de la promesse du roi, mais... + +--Mais? + +--Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu +personne et s'est enfermé chez lui, où il a dîné tête à tête avec +l'Angély, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angély a refusé +tout net. + +--Ah! + +--Cela étonne Votre Eminence? + +--Non. + +--Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres; +mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mère, que +S. M. la reine régnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a été +le toucher dans la soirée. + +--Mais les autres? + +--Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre; +le conseil s'est composé de Monsieur, de la reine-mère, de la reine +régnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'épée, de La Vieuville, +qui rage toujours, vu que le roi a remis à M. Charpentier la clef du +trésor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui. + +--Le roi... le roi... + +--Le roi? répéta Saint-Simon. + +--A-t-il assisté au conseil? + +--Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il était malade. + +--Et de quoi a-t-il été question, le savez-vous? + +--De la guerre, probablement. + +--Qui vous le fait croire? + +--Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de +Bassompierre. + +--Voyons le mot? + +--Mgr Gaston, en sa qualité de lieutenant général, traçait la marche de +l'armée; il s'agissait de traverser une rivière, la Durance, je crois. + +--Où la traverserons-nous? demanda Bassompierre. + +--Là! monsieur, répondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte. + +--Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un +pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du +conseil. + +Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu. + +--Je ne sais à qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les +rivières où ils voudront, et que je ne me tienne à l'écart pour rire à +mon aise de leurs désastres. + +--Dont vous ne rirez pas, monseigneur, dit Saint-Simon, d'un ton plus +grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui. + +Richelieu le regarda. + +--Car leur désastre, continua le jeune homme, leur désastre serait celui +de la France. + +--Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que +le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier. + +--Personne, monseigneur, je vous l'affirme. + +--Et que M. Baradas a seul touché ses trente mille livres. + +--De cela, je suis sûr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour +l'aider à transporter toute sa richesse chez lui. + +--Et que va-t-il faire de ses trente mille livres? + +--Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert à Marion +Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le répéter une +seconde, n'est-ce pas, monseigneur? + +--Oui. Qu'a-t-il offert à Marion Delorme? + +--De les manger avec elle. + +--Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix? + +--Non, par lettre, heureusement. + +--Et Marion a gardé cette lettre, j'espère; elle a cette lettre entre +les mains. + +Saint-Simon tira sa montre. + +--Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre; à cette +heure-ci, elle doit s'en être dessaisie. + +--Pour qui? demanda vivement le cardinal? + +--Mais pour le roi! monseigneur. + +--Pour le roi! + +--Voilà ce qui lui faisait croire que la journée ne se passerait pas +sans que vous revissiez Sa Majesté. + +--Ah! je comprends, maintenant. + +En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant à fond de train se fit +entendre. + +Le cardinal s'appuya, pâlissant, à un fauteuil. + +Saint-Simon courut à la fenêtre: + +--Le roi! cria-t-il. + +Au même instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et +Bois-Robert se précipita dans la chambre, criant: + +--Le roi! + +La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante +d'émotion: + +--Le roi! murmura-t-elle. + +--Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majesté. + +Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le +front. + +Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrés +marche à marche et d'une manière mesurée. + +Guillemot parut sur la porte et annonça: + +--Le roi! + +--Ah! par ma foi, murmura le cardinal, décidément, c'est un grand +diplomate que ma voisine Marion Delorme. + + + + +CHAPITRE XX. + +POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS VÊTU DE NOIR. + + +Guillemot s'effaça rapidement, et le roi Louis XIII et le cardinal de +Richelieu se trouvèrent face à face. + +--Sire, dit Richelieu en s'inclinant respectueusement, ma surprise a été +si grande en apprenant que le roi descendait à la porte de mon humble +maison, qu'au lieu de me précipiter comme je le devais au devant de lui +et de l'attendre au bas de l'escalier, je suis resté ici les pieds +cloués au parquet, et qu'à cette heure encore, en son auguste présence, +je doute que ce soit Sa Majesté elle-même qui ait ainsi daigné descendre +jusqu'à moi. + +Le roi regarda autour de lui. + +--Nous sommes seuls, monsieur le cardinal? dit-il. + +--Seuls, Votre Majesté. + +--Vous en êtes certain? + +--J'en suis certain, Sire. + +--Et nous pouvons parler en toute liberté? + +--En toute liberté. + +--Alors, fermez cette porte, et écoutez-moi. + +Le cardinal s'inclina, obéit, ferma la porte et montra du doigt au roi +un fauteuil dans lequel le roi s'assit ou plutôt se laissa tomber. + +Le cardinal se tint debout et attendit. + +Le roi leva lentement les yeux sur le cardinal, et le regardant un +instant: + +--Monsieur le cardinal, dit-il, j'ai eu tort. + +--Tort, Sire! en quoi? + +--De faire ce que j'ai fait. + +Le cardinal regarda fixement le roi à son tour. + +--Sire, dit il, une grande explication, une de ces explications claires, +nettes, précises, qui ne laissent pas un doute, pas un nuage, pas une +ombre, était, je crois, nécessaire entre nous; les paroles que vient de +prononcer Votre Majesté me font croire que l'heure de cette explication +est venue. + +--Monsieur le cardinal, dit Louis XIII se redressant, j'espère que vous +n'oublierez pas... + +--Que vous êtes le roi Louis XIII, et que je suis son humble serviteur, +le cardinal de Richelieu, non, Sire, soyez tranquille; mais cependant, +avec le profond respect que j'ai pour Votre Majesté, je demande la +permission de vous le dire: si j'ai le malheur de la blesser, je me +retirerai si loin que non-seulement elle n'aura jamais l'ennui de me +revoir, ni même le désagrément d'entendre à l'avenir même prononcer mon +nom. Si au contraire, elle admet que mes raisons soient bonnes, que mes +sujets de plaintes soient réels, elle n'a qu'à me dire du même accent +dont elle vient de dire: _J'ai eu tort_, elle n'aura qu'à dire: +_Cardinal, vous avez raison_, et nous laisserons tomber le passé dans le +gouffre de l'oubli. + +--Parlez, monsieur, dit le roi, je vous écoute. + +--Sire, commençons, s'il vous plaît, par ce qui ne peut pas se discuter, +par mon désintéressement et ma probité. + +--Les ai-je jamais attaqués? demanda le roi. + +--Non, mais Votre Majesté les a laissé attaquer devant elle, et c'est un +grand tort qu'elle a eu. + +--Monsieur! fit le roi. + +--Sire, ou je dirai tout, ou je me tairai; Votre Majesté +m'ordonne-t-elle de me taire? + +--Non, ventre saint-gris, comme disait le roi mon père, je vous ordonne, +au contraire, de parler; mais..... ménagez-moi les reproches. + +--Je suis cependant obligé de faire à Votre Majesté ceux que je crois +qu'elle mérite. + +Le roi se leva, frappa du pied, alla de son fauteuil à la fenêtre, de la +fenêtre à la porte, de la porte à son fauteuil, regarda Richelieu, qui +resta muet, et finit enfin par se rasseoir, en disant: + +--Parlez; je mets mon orgueil royal aux pieds du crucifix, je suis prêt +à tout entendre. + +--J'ai dit, Sire, que je commencerais par mon désintéressement et ma +probité; veuillez donc m'écouter. + +Louis XIII fit un signe de tête. + +--J'ai de mon patrimoine, continua le cardinal, vingt-cinq mille livres +de rente; le roi m'a donné six abbayes, qui rapportent cent vingt-cinq +mille livres; j'ai donc en tout, de rente, cent cinquante mille livres. + +--Je sais cela, dit le roi. + +--Votre Majesté sait aussi, sans doute, que je suis, étant ministre, +bien entendu, entouré de complots et de poignards, à ce point que je +dois avoir des gardes et un capitaine pour me défendre. + +--Je sais encore cela. + +--Eh bien, Sire, j'ai refusé soixante mille livres de pension que vous +m'avez offertes, après la prise de La Rochelle. + +--Je m'en souviens. + +--J'ai refusé les appointements de l'amirauté, quarante mille livres; +j'ai refusé un droit d'amiral, cent mille écus, ou plutôt je l'ai +accepté, mais j'en ai fait don à l'Etat. Enfin, j'ai refusé un million +que les financiers m'offraient pour ne pas être poursuivis; ils ont été +poursuivis, et je les ai forcés de dégorger dix millions dans les +caisses du roi. + +--Il n'y a pas de contestation là-dessus, monsieur le cardinal, dit le +roi en tenant son chapeau, et je me plais à dire que vous êtes le plus +honnête homme de mon royaume. + +Le cardinal salua. + +--Or, continua-t-il, quels sont mes ennemis près de Votre Majesté; quels +sont ceux qui m'accusent en face de la France et qui me calomnient aux +yeux de l'Europe; ceux qui devraient être les premiers à me rendre +justice comme vous, Sire! S. A. R. Mgr Gaston votre frère, la reine Anne +régnante, S. M. la reine mère. + +Le roi poussa un soupir; le cardinal venait de toucher la plaie, il +continua: + +--S. A. R. Monsieur m'a toujours détesté; comment ai-je répondu à sa +haine? Dans l'affaire de Chalais il n'était question de rien moins que +de m'assassiner; les aveux de toutes parts, et même de la part de +monseigneur, ont été clairs et précis; comment me suis je vengé? Je lui +ai fait épouser la plus riche héritière du royaume, Mlle de Montpensier; +j'ai obtenu pour lui de Votre Majesté, l'apanage et le titre de duc +d'Orléans, Mgr Gaston possède à cette heure un million et demi de +revenu. + +--C'est-à-dire qu'il est plus riche que moi, monsieur le cardinal. + +--Le roi n'a pas besoin d'être riche, il peut ce qu'il veut. Quand le +roi a besoin d'un million, il demande un million, et tout est dit. + +--C'est vrai, dit le roi, puisqu'avant-hier vous m'en avez donné quatre, +et hier un et demi. + +--Faut-il que je rappelle à Votre Majesté combien m'en veut la reine +Anne d'Autriche et tout ce qu'elle a fait contre moi, et quel est mon +crime à ses yeux; le respect me ferme la bouche. + +--Non, parlez, monsieur le cardinal; je puis, je dois, je veux tout +entendre. + +--Sire, le grand malheur des princes, la grande calamité des Etats, +sont les mariages des rois avec des princesses étrangères; les reines, +venant soit d'Autriche, soit d'Italie, soit d'Espagne, apportent sur le +trône des sympathies de famille qui, à un moment donné, deviennent des +crimes d'Etat; combien de reines ont volé et voleront encore, au profit +de leur père ou de leur frère, l'épée de la France sous le chevet du +roi, leur mari? Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'il y a crime de trahison, +et que ses crimes ne pouvant pas être poursuivis sur les vrais +coupables, on frappe tout autour d'eux, et que des têtes tombent qui ne +devraient pas tomber. Après avoir conspiré avec l'Angleterre, la reine +Anne, qui m'en veut, parce qu'elle voit en moi le champion de la France, +conspire aujourd'hui avec l'Espagne et avec l'Autriche. + +--Je le sais! je le sais! dit le roi d'une voix étouffée; mais la reine +Anne n'a aucun pouvoir sur moi. + +--C'est vrai; mais en direz-vous autant de la reine Marie, Sire, de la +reine Marie, la plus cruelle de mes trois ennemies, parce que c'est pour +elle que j'ai le plus fait. + +--Pardonnez-lui, monsieur le cardinal. + +--Non, Sire, je ne le lui pardonne pas. + +--Même si je vous en prie? + +--Même si vous me l'ordonnez; oh! je l'ai dit à Votre Majesté, +puisqu'elle est venue me chercher ici, il faut qu'ici la vérité tout +entière lui soit dite. + +Le roi poussa un soupir. + +--Croyez-vous que je ne la connais pas, la vérité? dit-il d'une voix +altérée. + +--Pas tout entière et il faut qu'entière elle vous soit dite une fois; +votre mère, Sire, c'est terrible à dire à son fils, mais votre mère... + +--Eh bien, ma mère? dit le roi regardant fixement le cardinal. + +Ce regard du roi, qui eût arrêté les paroles dans la bouche d'un homme +moins résolu à tout braver que l'était le cardinal, sembla, au +contraire, les en faire jaillir. + +--Votre mère, Sire, reprit-il, votre mère était infidèle à son époux. +Avant d'être la femme de son mari, votre mère, lorsqu'elle a abordé à +Marseille... + +--Taisez vous, monsieur, dit le roi, les murs écoutent et entendent +parfois, dit-on. S'ils écoutent et s'ils entendent, ils peuvent parler, +et personne ne doit savoir, que vous et moi pourquoi j'hésite à donner +un héritier à la couronne, quand tout le monde m'en presse, et vous tout +le premier, et ce que je vous dis est si vrai, monsieur, ajouta le roi, +en se levant et en saisissant la main du cardinal, que si je croyais mon +frère fils du roi Henri IV, c'est-à-dire du seul sang qui ait le droit +de régner sur la France, aussi vrai que Dieu et vous m'entendez, +monsieur, j'aurais déjà abdiqué en sa faveur et me serais retiré dans un +cloître où j'aurais prié pour ma mère et pour la France. Avez-vous +encore autre chose à me dire, monsieur; m'ayant dit cela, vous pouvez +tout me dire, maintenant? + +--Eh bien oui, Sire, je vous dirai tout! s'écria le cardinal étonné, car +je commence à comprendre qu'au respect que j'ai déjà pour Votre Majesté, +va se joindre un sentiment d'admiration d'autant plus profonde qu'elle +restera secrète. Oh! Sire, quel horizon de tristesse me cachait le voile +que vous venez de soulever, et Dieu m'est témoin que si je ne croyais +pas l'avenir de la France intéressé à ce que je vais vous dire, je +m'arrêterais là et n'irais point jusqu'au bout; Sire, avez-vous essayé +de voir clair dans le mystère terrible du 14 mai? + +--Oui, et j'y suis parvenu. + +--Mais les vrais assassins, les connaissez-vous, Sire? + +--L'assassinat du maréchal d'Ancre, dont je parle sans remords, et que +j'accomplirais encore demain s'il n'était déjà accompli depuis onze ans, +vous prouvera du moins que je connaissais l'un d'entre eux si je ne +connais pas les autres. + +--Mais moi, Sire! moi qui n'avais pas les mêmes raisons que Votre +Majesté pour rester aveugle, moi j'ai été jusqu'au fond du mystère et je +les connais tous, moi, les assassins! + +Le roi poussa un gémissement. + +--Vous ignorez, Sire, qu'il y a eu une sainte femme, une créature +dévouée qui sachant que le crime devait s'accomplir, avait juré elle, +que le crime ne s'accomplirait pas. Savez-vous quelle a été sa +récompense? + +--On l'a enfermée dans un tombeau, dont elle a vu, vivante, la porte se +murer sur elle, et où elle est restée dix-huit ans exposée aux rayons +brûlants de l'été, à la bise glacée de l'hiver; sa loge était aux Filles +repenties; elle s'appelait la _Coëtman_, elle est morte il y a douze +jours seulement. + +--Et sachant cela, Sire, Votre Majesté a souffert qu'une pareille +iniquité s'accomplit! + +--Les rois sont personnes sacrées, monsieur le cardinal, répondit Louis +XIII avec ce culte terrible de la monarchie qui, sous Louis XIV, devait +aller jusqu'à l'idolâtrie; et malheur à ceux qui pénètrent dans leurs +secrets. + +--Eh bien! Sire, ce secret, il y a encore une autre personne que vous, +une autre personne que moi qui le sait. + +Le roi fixa son oeil clair sur le cardinal; cet oeil interrogeait mieux +que n'eussent fait des paroles. + +--Vous avez peut-être entendu dire, continua Richelieu, que sur +l'échafaud Ravaillac avait demandé à faire des aveux. + +--Oui, dit Louis XIII pâlissant. + +--Vous avez peut-être entendu dire encore que le greffier alors +s'approcha de lui, et que sous la dictée du patient, déjà à moitié +mutilé, le greffier écrivit le nom des vrais coupables. + +--Oui, dit Louis XIII, sur une feuille volante détachée du procès. + +Et le cardinal crut le voir pâlir encore. + +--Vous avez peut-être entendu dire enfin que cette feuille avait été +recueillie par le rapporteur Joly de Fleury, et gardée soigneusement par +lui. + +--J'ai entendu dire tout cela, monsieur le cardinal, après?.... +après?.... + +--Eh bien, j'ai voulu reprendre cette feuille chez les enfants de M. +Joly de Fleury; deux hommes inconnus, l'un, un jeune homme de seize ans, +l'autre, un homme de vingt-six, se sont présentés un jour chez le +rapporteur, se sont faits connaître à lui, ont eu l'influence de se +faire remettre ce précieux feuillet et l'ont emporté. + +--Et Votre Eminence, qui sait tout, n'a pas pu savoir quels étaient ces +deux hommes? demanda le roi. + +--Non, Sire, répondit le cardinal. + +--Eh bien, je vais vous le dire, moi, fit le roi en saisissant +fiévreusement le bras du cardinal: l'aîné de ces deux hommes, c'était M. +de Luynes; le plus jeune c'était moi! + +--Vous, Sire, s'écria le cardinal en reculant d'étonnement. + +--Et, dit le roi en fouillant dans sa poitrine et en tirant d'une poche +intérieure un papier jauni et froissé, et ce procès-verbal daté par +Ravaillac sur l'échafaud, cette feuille fatale qui porte les noms des +coupables, la voilà! + +--O Sire! dit Richelieu, reconnaissant à la pâleur du roi ce qu'il avait +dû souffrir pendant toute cette scène, pardonnez-moi; tout ce que je +viens de vous dire, je croyais que vous l'ignoriez. + +--Et quelle cause donniez-vous donc à ma tristesse, à mon isolement, à +mon deuil. Est-ce donc l'habitude des rois de France de se vêtir comme +je le suis. Chez nous autres souverains, le deuil d'un père, d'une mère, +d'un frère, d'une soeur, d'un parent, d'un autre roi, se porte en +violet; mais chez tous les hommes, roi et sujets, le deuil du bonheur se +porte en noir. + +--Sire, dit le cardinal, il est inutile de garder ce papier, brûlez-le. + +--Non pas, monsieur, je suis faible; mais par bonheur, je me connais. Ma +mère est ma mère, au bout du compte, et de temps en temps elle reprend +son empire sur moi. Mais quand je sens que cet empire me fait dévier de +la ligne droite et me pousse à quelque chose d'injuste, je regarde ce +papier et il me rend la force, ce papier. Monsieur le cardinal, dit le +roi d'une voix sombre, mais résolue, gardez-le comme un pacte entre +nous, et le jour où il me faudra rompre avec ma mère, l'éloigner de moi, +l'exiler de Paris, la chasser de la France, ce papier à la main, exigez +de moi ce que vous voudrez. + +Le cardinal hésitait. + +--Prenez, dit le roi, prenez, je le veux. + +Le cardinal s'inclina et prit le papier. + +--Puisque Votre Majesté le veut, dit-il. + +--Et maintenant, ne me faites plus de conditions, monsieur le cardinal, +la France et moi nous nous remettons entre vos mains. + +Le cardinal prit les mains du roi, mit un genou en terre, les baisa et +lui dit: + +--Sire, en échange de cet instant, Votre Majesté acceptera, je l'espère, +le dévouement de toute ma vie. + +--J'y compte, monsieur, dit le roi avec cette suprême majesté qu'il +savait prendre dans certains moments; et maintenant, ajouta-t-il, mon +cher cardinal, oublions tout ce qui s'est passé, dédaignons toutes ces +misérables intrigues de ma mère, de mon frère et de la reine, et ne nous +occupons plus que de la gloire de nos armes et de la grandeur de la +France. + + + + +CHAPITRE XXI. + +OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI. + + +Le lendemain, à deux heures après-midi, le roi Louis XIII, assis dans un +grand fauteuil, la canne entre les jambes, son chapeau noir à plumes +noires posé sur sa canne, le sourcil un peu moins froncé, le visage un +peu moins pâle que d'habitude, regardait le cardinal de Richelieu assis +à son bureau et travaillant. + +Tous deux étaient dans ce cabinet de la place Royale, où nous avons vu +le roi, pendant ses trois jours de règne, passer de si mauvaises heures. + +Le cardinal écrivait, le roi attendait. + +Le cardinal leva la tête. + +--Sire, dit-il, j'ai écrit en Espagne, à Mantoue, à Venise et à Rome, et +j'ai eu l'honneur de montrer à Votre Majesté mes lettres qu'elle a +approuvées. Maintenant je viens, toujours par l'ordre de Votre Majesté, +d'écrire à son cousin le roi de Suède. Cette réponse était plus +difficile à faire que les autres. S. M. le roi Gustave-Adolphe, trop +éloigné de nous, apprécie mal les hommes tout en jugeant bien les +événements, et les appréciant avec son esprit à lui, et ne les jugeant +point sur l'impression générale. + +--Lisez, lisez, monsieur le cardinal, dit Louis XIII, je sais +parfaitement ce que contenait la lettre de mon cousin Gustave. + +Le cardinal salua et lut: + + «Sire, + + «Cette familiarité avec laquelle Votre Majesté veut bien m'écrire est + un grand honneur pour moi, tandis que ma familiarité à moi envers + Votre Majesté, quoique autorisée par elle, serait tout à la fois un + manque de respect et un oubli de l'humilité que m'impose le peu + d'opinion que j'ai de moi-même et ce titre de prince de l'Eglise que + vous voulez bien me donner. + + «Non, Sire, je ne suis pas un grand homme; non, Sire, je ne suis pas + un homme de génie. Seulement je suis, comme vous voulez bien me le + dire, un honnête homme, et c'est à ce point de vue que le roi mon + maître veut bien surtout m'apprécier, n'ayant besoin d'avoir recours + qu'à lui-même dans toutes les questions où le génie et la grandeur ont + besoin d'intervenir. Je traiterai donc directement avec Votre Majesté, + comme elle le désire, mais comme simple ministre du roi de France. + + «Oui, sire, je suis sûr de mon roi, plus sûr aujourd'hui que jamais, + car aujourd'hui encore il vient, en me maintenant au pouvoir contre + l'opinion de la reine Marie de Médicis, sa mère, contre celle de la + reine Anne, son épouse, contre celle Mgr Gaston, son frère, de me + donner une nouvelle preuve que, si son coeur cède parfois à ces beaux + sentiments de piété filiale, d'amitié fraternelle et de tendresse + conjugale qui sont le bonheur des autres hommes, et que Dieu a mis + dans tous les coeurs honnêtes et bien nés, la raison d'Etat vient + aussitôt corriger ces nobles élans de l'âme auxquels les rois sont + parfois forcés de résister, en se faisant une vertu âpre et rigide, + qui met le bien de ses sujets et les nécessités du gouvernement avant + les lois mêmes de la nature. + + «Un des grands malheurs de la royauté, Sire, est que Dieu ait placé si + haut ses représentants sur la terre, que les rois, ne pouvant avoir + d'amis, soient forcés d'avoir des favoris. Mais, loin de se laisser + influencer par ses favoris, vous avez pu voir que mon maître, à qui a + été donné le beau surnom de Juste, a su, au contraire--et M. de + Chalais, que vous nommez, en est la preuve--a su les abandonner même à + la justice criminelle, du moment où ils étaient accusés d'empiéter + d'une façon fatale sur les affaires d'Etat; et mon maître a le regard + trop pénétrant et la main trop ferme pour permettre que jamais une + intrigue, si bien ourdie qu'elle soit et si puissants que soient ceux + qui la mettront en avant, renverse un homme qui a dévoué son esprit à + son roi et son coeur à la France; peut-être un jour descendrai-je du + pouvoir, mais je puis affirmer que je n'en tomberai pas. + + «Oui, Sire--et mon roi, à qui j'ai eu l'honneur de communiquer votre + lettre, n'ayant rien de caché pour lui, m'autorise à vous le + dire,--oui, je suis sûr, sauf la permission de Dieu, qui peut + m'enlever de ce monde au moment où j'y penserai le moins, oui, je suis + sûr de rester trois ans au pouvoir, et, en ce moment même, le roi m'en + renouvelle l'assurance--en effet, Louis XIII fit à Richelieu un signe + affirmatif.--Oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir et de + tenir, au nom du roi et au mien, les engagements que je prends + directement avec vous par ordre très positif de mon maître. + + «Quant à appeler Votre Majesté _ami Gustave_,--je ne connais que deux + hommes dans l'antiquité: Alexandre et César; que trois hommes dans + notre monarchie moderne: Charlemagne, Philippe-Auguste et Henri IV, + qui puissent se permettre vis-à-vis d'elle une si flatteuse + familiarité. Moi, qui suis si peu de chose, je ne puis que me dire de + Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur. + + [+] ARMAND, cardinal Richelieu. + + «Comme le désire Votre Majesté, et comme mon roi est enchanté d'en + donner l'ordre, ce sera M. le baron de Charnassé qui lui remettra + cette lettre et qui sera chargé de négocier avec Votre Majesté cette + grande affaire de la ligue protestante, pour laquelle il a les pleins + pouvoirs du roi, et, si vous y tenez absolument, j'ajouterai les + miens.» + +Pendant tout le temps que le cardinal avait lu cette longue lettre, qui +était une apologie du roi un peu trop librement attaqué par +Gustave-Adolphe, Louis XIII, tout en mordant à deux ou trois passages sa +moustache, avait approuvé de la tête; mais quand la lettre fut +complétement achevée, il demeura un instant pensif et demanda au +cardinal: + +--Eminence, en votre qualité de théologien, pouvez-vous m'affirmer que +cette alliance avec un hérétique ne compromet point le salut de mon +âme? + +--Comme c'est moi qui l'ai conseillée à Votre Majesté, s'il y a un péché +je le prends sur moi. + +--Voilà qui me rassure un peu, dit Louis XIII, mais ayant tout fait +depuis que vous êtes ministre et comptant dans l'avenir tout faire +d'après vos avis, croyez-vous, mon cher cardinal, que l'un de nous +puisse être damné sans l'autre? + +--La question est trop difficile pour que j'essaye d'y répondre; mais +tout ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que ma prière à Dieu est +de ne jamais me séparer d'elle, soit en ce monde, soit pendant +l'éternité. + +--Ah! fit le roi respirant, notre travail est donc fini, mon cher +cardinal. + +--Pas encore tout à fait, Sire, dit Richelieu, et je prie Votre Majesté +de m'accorder encore quelques instants pour l'entretenir des engagements +qu'elle a pris et des promesses qu'elle a faites. + +--Voulez-vous parler des sommes que m'avaient demandées mon frère, ma +mère et ma femme? + +--Oui, Sire. + +--Des traîtres, des trompeurs et des infidèles. Vous qui prêchez si bien +l'économie, n'allez vous pas me donner le conseil de récompenser +l'infidélité, le mensonge et la trahison? + +--Non, Sire; mais je vais dire à Votre Majesté: Une parole royale est +sacrée; une fois donnée, elle doit être tenue. Votre Majesté a promis +cinquante mille écus à son frère... + +--S'il était lieutenant général; puisqu'il ne l'est plus! + +--Raison de plus, pour lui donner un dédommagement. + +--Un fourbe qui a fait semblant d'aimer la princesse Marie rien que pour +nous susciter des embarras de toute espèce. + +--Dont nous voilà sortis, je l'espère, puisque lui-même a dit qu'il +renonçait à cet amour. + +--Tout en faisant son prix pour y renoncer. + +--S'il a fait son prix, Sire, il faut lui payer cette renonciation au +taux qu'il a fixé lui-même. + +--Cinquante mille écus! + +--C'est cher, je le sais bien; mais un roi n'a que sa parole. + +--Il n'aura pas plutôt ses cinquante mille écus qu'il se sauvera avec en +Crète, près du roi Minos, comme il appelle le duc Charles IV. + +--Tant mieux, Sire, car alors les cinquante mille écus auront été +placés; pour cinquante mille écus, nous prendrons la Lorraine. + +--Et vous croyez que l'empereur Ferdinand nous laissera faire? + +--A quoi nous servirait Gustave-Adolphe? + +Le roi réfléchit un instant. + +--Vous êtes un rude joueur d'échecs, monsieur le cardinal, dit-il; +monsieur mon frère aura ses cinquante mille écus; mais quant à ma mère, +qu'elle ne compte pas sur ses soixante mille livres! + +--Sire, S. M. la reine mère avait besoin de cette somme il y a déjà +longtemps, puisqu'elle m'avait demandé cent mille livres, et qu'à mon +grand regret je n'avais pu lui en donner que cinquante. Mais à cette +époque nous étions totalement dépourvus d'argent, tandis qu'aujourd'hui +nous en avons. + +--Cardinal, vous oubliez tout ce que vous m'avez dit hier de ma mère? + +--Vous ai-je dit qu'elle ne fût pas votre mère, Sire? + +--Non; pour mon malheur et pour celui de la France, elle l'est. + +--Sire, vous avez signé à S. M. la reine-mère un bon de soixante-mille +livres. + +--J'ai promis, je n'ai rien signé. + +--Une promesse royale est bien autrement sacrée qu'un écrit! + +--Alors c'est vous qui les lui donnerez et non pas moi; peut-être nous +en aura-t-elle quelque reconnaissance et nous laissera-t-elle +tranquilles? + +--La reine ne nous laissera jamais tranquilles, Sire; l'esprit +tracassier des Médicis est en elle, et elle passera sa vie à regretter +deux choses qu'elle ne peut reprendre: la jeunesse évanouie et son +pouvoir perdu. + +--Passe encore pour la reine-mère, mais la reine, qui se fait payer son +fil de perles par M. d'Emery et qui me le redemande!... oh! pour ceci +par exemple! + +--Cela ne prouve qu'une chose, Sire, c'est que la reine, pour recourir à +de pareils moyens, est fort gênée. Or, il n'est point convenable, quand +le roi a la clef d'une caisse contenant plus de quatre millions, que la +reine emprunte vingt mille livres à un particulier. Sa Majesté +appréciera, je l'espère, et au lieu d'un bon de trente mille livres, +signera un bon de cinquante mille livres à la reine, à la condition +qu'elle remboursera les vingt mille livres à M. d'Emery. La couronne de +France est d'or pur, Sire, et elle doit reluire aussi bien au front de +la reine qu'à celui du roi. + +Le roi se leva, alla au cardinal et lui tendit la main. + +--Non-seulement, monsieur le cardinal, dit-il, vous êtes un grand +ministre, un bon conseiller, mais encore un ennemi généreux; je vous +autorise, monsieur le cardinal, à faire payer les différentes sommes +dont nous venons de régler l'emploi. + +--C'est le roi qui les a promises, c'est au roi de les acquitter; le roi +signera des bons que l'on présentera à la caisse et qui seront payés à +vue; mais il me semble que Sa Majesté oublie une des gratifications +qu'il a accordées. + +--Laquelle? + +--Je croyais que, dans sa généreuse répartition, le roi avait accordé à +M. de l'Angély, son fou, la même somme qu'à M. de Baradas, son favori, +trente mille livres. + +Le roi rougit. + +--L'Angély a refusé, dit-il. + +--Raison de plus, Sire, pour maintenir la libéralité. M. l'Angély a +refusé pour que les gens qui demandent ou qui acceptent le croyent +véritablement fou, et ne sollicitent pas sa place près de Votre Majesté. +Mais le roi n'a que deux vrais amis près de lui, son fou et moi; qu'il +ne soit pas ingrat auprès de l'un, après avoir si largement récompensé +l'autre. + +--Soit, vous avez raison, monsieur le cardinal; mais il y a un petit +drôle qui a mérité toute ma colère, et celui-là... + +--Celui-là, Sire, Votre majesté n'oubliera point qu'il a été près de +trois mois son favori, et qu'un roi de France peut bien donner dix mille +livres par mois à celui qu'il honore de son intimité. + +--Oui, mais qu'il aille les offrir à une fille comme Mlle Delorme. + +--Fille très-utile, Sire, puisque c'est elle qui m'a prévenu de la +disgrâce dans laquelle j'allais tomber et qui, en me donnant le temps de +penser à ma chute, m'a permis de l'envisager en face. Sans elle, Sire, +en apprenant, sans y être préparé, que j'avais démérité des bontés du +roi, je fusse resté sur le coup. Une compagnie pour M. de Baradas, Sire, +et qu'il prouve à Votre Majesté qu'il vous reste fidèle serviteur, comme +vous lui restez bon maître. + +Le roi réfléchit un instant. + +--Monsieur le cardinal, demanda-t-il, que dites-vous de son camarade +Saint-Simon? + +--Je dis qu'il m'est fort recommandé, Sire, par une personne à qui je +veux beaucoup de bien, et qu'il est très-propre à tenir près de Votre +Majesté la place que l'ingratitude de M. Baradas laisse vacante. + +--Sans compter, ajouta le roi, qu'il sonne admirablement le cor; je suis +bien aise que vous me le recommandiez, cardinal, je verrai à faire +quelque chose pour lui. A propos, et le conseil? + +--Votre Majesté veut-elle le fixer à demain à midi au Louvre; +j'exposerai mon plan de campagne, et nous tâcherons d'avoir, pour passer +les rivières, autre chose que les doigts de Monsieur. + +Le roi regarda le cardinal avec l'étonnement qu'il manifestait chaque +fois qu'il le voyait si bien instruit de choses qu'il eût dû ignorer. + +--Mon cher cardinal, lui dit-il en riant, vous avez à coup sûr un démon +à votre service, à moins que vous ne soyez--ce à quoi j'ai plus d'une +fois pensé--à moins que vous ne soyez le démon lui-même. + +FIN DU TROISIÈME VOLUME. + + + + +QUATRIÈME VOLUME. + +CHAPITRE Ier. + +L'AVALANCHE. + + +Au moment même où le conseil, convoqué cette fois par Richelieu, se +réunissait au Louvre, c'est-à-dire vers onze heures du matin, une petite +caravane, qui était partie de Doulx au point du jour, apparaissait à +l'extrémité des maisons de la petite ville d'Exilles, située sur +l'extrême frontière de France, et qui n'est plus séparée des Etats du +prince de Piémont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au +territoire français. + +Cette caravane se composait de quatre personnes montées sur des mulets. + +Deux hommes et deux femmes. + +Dans les deux hommes, qui voyageaient à visage découvert avec le costume +basque, il était facile de reconnaître deux jeunes gens, dont le plus +âgé avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans à peine. + +Quant aux deux femmes, il était plus difficile de savoir leur âge, +vêtues qu'elles étaient de robes de pélerines à larges capuchons, qui +leur cachaient entièrement le visage, précaution que l'on pouvait aussi +bien attribuer au froid qu'au désir de ne pas être reconnues. + +A cette époque les Alpes n'étaient point comme aujourd'hui sillonnées +par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, et du +Saint-Gothard, et l'on ne pénétrait en Italie que par des sentiers où +rarement deux piétons eussent pu marcher de front, et où les mulets +trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familière, mais +sympathique au suprême degré. + +Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'était le plus âgé des deux, +marchait à pied, tenant par la bride un des mulets, monté par la plus +jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une +espèce de marchand ambulant qui précédait la caravane de cinq cents pas +environ, fouettant devant lui un petit cheval chargé de ballots, avait +rejeté son capuchon en arrière, et qui, par la mise en évidence de +cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fraîcheur, accusait à +peine dix-sept à dix-huit ans. + +L'autre femme suivait le visage entièrement enseveli dans son capuchon. +La tête courbée, soit par le poids de la pensée, soit par celui de la +fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle +suivait ou plutôt que suivait sa monture, sur l'extrême crête d'un +rocher qui, d'un côté, dominait le précipice et, de l'autre côté était +dominé par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus préoccupé +qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tête, flairait le vide +et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait à n'avancer un pied +que quand les trois autres étaient bien assurés, toute l'étendue du +danger qu'il y avait pour lui à faire un faux pas. + +Ce danger était si réel, que, pour ne pas le voir et peut-être pour ne +point céder à ce démon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il +est si difficile de résister, le quatrième voyageur, jeune homme aux +cheveux blonds, à la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de +jeunesse et de vie, assis sur son mulet à la manière des femmes, +c'est-à-dire de côté et tournant le dos à l'abîme, chantait en +s'accompagnant d'une mandoline pendue à son cou par un ruban bleu de +ciel, les vers suivants, tandis que le quatrième mulet, débarrassé de +son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur: + + Vénus est par cent mille noms + Et par cent mille autres surnoms + Des pauvres amants outragée; + L'un la dit plus dure que le fer, + L'autre la surnomme enfer, + Et l'autre la nomme enragée. + + L'un l'appelle soucis et pleurs, + L'autre tristesse et douleurs + Et l'autre la désespérée. + Mais moi, parce qu'elle a toujours + Eté propice à mes amours, + Je la surnomme la sucrée! + +Quant au plus âgé des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il +ne chantait pas, il était trop occupé pour cela. + +Tous ses soins étaient concentrés sur la jeune femme dont il s'était +fait le guide et sur les dangers qui la menaçaient, elle et sa monture, +dans le chemin étroit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet +oeil doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que +non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dévoue soit à +leur sûreté, soit à leur fantaisie, second dévouement dont elles sont +parfois plus reconnaissantes que du premier. + +Au bout d'un moment, à l'un des détours du sentier, la petite caravane +fit halte. + +Cette halte était occasionnée par une grave question à résoudre. + +On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est-à-dire du +dernier bourg français, puisque, depuis deux heures déjà l'on avait +dépassé Exilles, et son fort; on était donc éloigné d'une demi-lieue à +peine de la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. + +Au delà de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque +non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands préparatifs que le +cardinal faisait contre lui, mais encore avait été officiellement +prévenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire +lever le siége de Cazal et ne se joignait, point à elles, la guerre lui +était d'avance déclarée. + +Or, la grave question qui s'agitait était celle-ci: Passerait-on +franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'être +reconnu et arrêté par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en +suivant ce guide, quelque chemin détourné qui permettrait d'éviter Suze +et même Turin, pour aller directement en Lombardie? + +La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a +dans l'homme aimé, s'abandonnait absolument à la prudence et au courage +de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux +noirs et avec son doux sourire en disant: + +--Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous +voudrez. + +Le jeune homme, effrayé de cette responsabilité, à l'endroit de la femme +qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le +visage était caché sous son capuchon. + +--Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis? + +Celle à qui la parole était adressée, leva son capuchon, et l'on put +voir le visage d'une femme de 45 à 55 ans, vieilli, amaigri, ravagé par +une longue souffrance, les yeux seuls, devenus trop grands à force de +chercher à voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette +face pâle qui semblait déjà en proie à la rigidité cadavérique. + +--Plaît-il? demanda-t-elle. + +Elle n'avait rien écouté, rien entendu, à peine avait-elle remarqué que +l'on avait fait halte. + +Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en +roulant au fond du précipice, empêchait que l'on entendît des paroles +prononcées non-seulement à voix basse, mais avec un accent ordinaire. + +Le jeune homme la mit au courant de la question. + +--Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous +nous arrêtions à la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville +frontière, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe +des chemins détournés, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un +guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont +aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons +pas, c'est-à-dire que vous ne soyez pas reconnu. + +--Chère madame, répondit le jeune homme, la sagesse en personne a parlé +par votre bouche, et nous suivrons votre avis. + +--Eh bien? demanda la jeune fille. + +--Eh bien, tout est arrêté, mais que regardiez-vous? + +--Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau? + +Les yeux du jeune homme se tournèrent dans la direction indiquée. + +--Quoi? demanda-t-il. + +--Des fleurs dans cette saison! + +Et, en effet, presque immédiatement au-dessous de la ligne des neiges, +on voyait étinceler quelques fleurs d'un rouge vif. + +--Ici, chère Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et +l'hiver est à peu près éternel; cependant, de temps en temps, pour +réjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inépuisable +fécondité, la nature est toujours jeune, quelque belle fée laisse en +passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au +milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des +Alpes. + +--Oh! la charmante fleur, dit Isabelle. + +--La désirez-vous? s'écria le jeune homme. + +Et avant que la jeune fille eût pu répondre, il s'était élancé et +gravissait le roc qui le séparait du plateau et de la fleur. + +--Comte, comte, s'écria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc +point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du +moins ne plus rien voir. + +Mais celui auquel on avait donné le titre de comte et dans la personne +duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte +de Moret, était déjà parvenu sur le plateau, avait déjà cueilli la fleur +et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il +eût, en homme qui prévoit toutes les éventualités, ainsi que son +compagnon, autour de la taille une corde roulée en guise de ceinture, +corde destinée à aider le voyageur dans les montées et dans les +descentes difficiles. + +Il présenta la rose des Alpes à la jeune fille qui, rougissant de +plaisir, la porta à ses lèvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa +poitrine. + +En ce moment, un bruit pareil à celui du tonnerre se fit entendre venant +de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphère, et +l'on vit avec la rapidité de l'éclair glisser sur la déclivité rapide +une montagne blanche qui allait se précipitant de haut en bas, et qui +augmentait de vitesse et de force à mesure qu'elle se précipitait. + +--Gare à l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant à +bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre +ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il +demandait un abri. + +La voyageuse pâle rejeta son capuchon en arrière et regarda +tranquillement ce qui se passait. + +Tout à coup cependant elle poussa un cri. + +L'avalanche n'était que partielle; elle enveloppait un espace de cinq +cents pas à peu près et commençait à deux cents pas en avant de la +petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle +puissant de la mort passer devant elle. + +Mais ce cri poussé par la femme pâle n'était point un cri de terreur +personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune +des deux hommes, c'est-à-dire le page Galaor, préoccupé qu'il était de +sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, préoccupé qu'il était +de la sûreté d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper +l'homme et l'animal qui marchaient à trois cents pas devant eux et les +précipiter dans l'abîme. + +A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournèrent avec une anxiété +d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvés, ils +songèrent, par ce retour naturel à l'homme, au danger que pouvaient +courir les autres. + +Mais ils ne virent rien que la femme pâle, qui, le bras tendu vers un +point qu'elle indiquait du doigt, criait: + +--Là! là! là! + +Alors leurs yeux se portèrent sur le chemin que son exiguïté même avait +préservé de l'encombrement. + +Le mulet et le marchand forain qui les précédaient avaient disparu, le +chemin était vide. + +Le comte de Moret comprit tout. + +--Venez doucement, dit-il à Isabelle, venez en vous appuyant au rocher, +et vous, ma chère madame de Coëtman, suivez Isabelle; et nous, Galaor, +courons: peut-être est-il possible de sauver ce malheureux. + +Et s'élançant avec l'agilité d'un montagnard, le comte de Moret, suivi +de Galaor, se précipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la +femme pâle, qui n'était autre, comme nous venons de le dire, que Mme de +Coëtman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il fût dans le +respect du comte de Moret et dans la chasteté d'Isabelle, avait jugé à +propos, ne fût-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur +donner pour compagne de voyage. + + + + +CHAPITRE II. + +GUILLAUME COUTET. + + +Arrivés à l'endroit indiqué, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un à +l'autre, jetèrent avec terreur le regard dans le précipice. + +Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin. + +Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi +nettement articulées que le permettait la profonde terreur de celui qui +les prononçait. + +--Si vous êtes chrétiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi! + +Leurs yeux se portèrent dans la direction de la voix, et ils aperçurent +à dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un précipice de mille à douze +cents pieds, un homme accroché à un sapin à moitié déraciné et pliant +sous son poids. + +Ses pieds s'appuyaient à une aspérité du rocher qui pouvait l'aider à se +maintenir où il était, mais qui devenait inutile du moment où l'arbre +achèverait de se rompre; à ce moment, qui ne pouvait tarder, il était +évident qu'il serait avec son soutien précipité dans l'abîme. + +Le comte de Moret jugea le péril d'un coup d'oeil. + +--Coupe un bâton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort +pour soutenir un homme. + +Galaor, montagnard comme Moret, comprit à l'instant même l'intention du +comte. + +Il tira de son fourreau une espèce de poignard à large lame aiguë et +tranchante, se jeta sur un térébinthe brisé, et en quelques instants, en +eût fait ce que désirait le comte, c'est-à-dire une espèce de traverse +d'échelle. + +Pendant ce temps, le comte avait déroulé la corde qui l'enveloppait et +qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils +entreprenaient le sauvetage. + +En quelques secondes la traverse fut solidement fixée à l'extrémité de +la corde, et après les paroles d'encouragement jetées au malheureux +suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre à lui la corde et la +traverse. + +Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment même où le sapin +déraciné roulait dans le précipice. + +Une inquiétude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde +était tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette +corde. + +Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec +elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais à une distance +cependant qui permit à celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds à +terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle +priait, les yeux tournés contre le rocher, et que Mme de Coëtman +maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux +hommes s'attachèrent à la corde et, d'un commun effort, la tirèrent à +eux. + +La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on +vit apparaître au niveau du précipice la tête pâle du malheureux qui +venait si miraculeusement d'échapper à la mort. + +Un cri de joie salua cette apparition, et à ce cri seulement Isabelle se +retourna et joignit sa voix à celle de ses compagnons pour crier à son +tour: + +--Courage, courage, vous êtes sauvé. + +En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lâchant la corde, +se cramponnait à la selle du mulet. + +On fit faire au mulet un pas en arrière, et l'homme, au bout de ses +forces, lâcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant +entendre une espèce de cri inarticulé, et tomba évanoui dans les bras du +comte de Moret. + +Le comte de Moret approcha de sa bouche une gourde pleine d'une de ces +liqueurs vivifiantes qui ont précédé de cent ans l'alcool, et toujours +étaient fabriquées dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes. + +Il est évident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait +danger, l'avait abandonné au moment où il avait compris qu'il était +sauvé. + +Le comte de Moret le coucha le dos appuyé au rocher et, tandis +qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dénoua la +traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce dédain qu'a l'homme pour tout +instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de +nouveau la corde autour de sa ceinture. + +Galaor, de son côté, remettait avec l'insouciance de son âge son couteau +de chasse au fourreau. + +Au bout de quelques instants, à la suite de deux ou trois mouvements +convulsifs, l'homme ouvrit les yeux. + +L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce +qui lui était arrivé; mais peu à peu la mémoire lui revint, il comprit +les obligations qu'il avait à ceux dont il était entouré, et ses +premières paroles furent des actions de grâces. + +Puis, à son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple +montagnard, lui expliqua ce qui s'était passé. + +--Je me nomme Guillaume Coutet, lui répondit l'homme. J'ai une femme qui +vous doit de n'être pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas +être orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez +besoin de ma vie, demandez la. + +Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective +plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il +s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis +jeta un coup d'oeil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de +glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la +vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils +venaient de mettre à son cours. + +Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule +fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue. + +Mais, par un retour sur lui-même, il murmura: + +--La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du +moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont +conservée. + +Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse +morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un +pas. + +--Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à +Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie +que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage. +Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du _Genévrier d'or_ qu'un +accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur +la route, et le prie de lui envoyer des secours. + +Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit +par un signe d'affirmation. + +Puis s'adressant au pauvre diable: + +--Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où +Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous +ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.--Vous allez monter sur +mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est +arrivé, je conduirai celui de madame par la bride. + +Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de +Moret lui ferma la bouche en lui disant: + +--J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-être pouvez-vous, dans les +vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en +m'en rendant un plus grand encore. + +--Bien vrai? demanda Guillaume Coutet. + +--Foi de gentilhomme! répondit le comte de Moret, oubliant qu'il se +dénonçait par ces paroles. + +--Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je +le vois bien, vous obéir à double titre: d'abord parce que vous m'avez +sauvé la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de +commander à un pauvre paysan comme moi. + +Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le +mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place à la tête du +mulet d'Isabelle--heureuse que l'homme qu'elle aimait eût eu l'occasion +de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de +son humanité. + +Un quart d'heure après, la petite caravane entrait dans le bourg de +Chaumont et s'arrêtait à la porte du _Genévrier d'or_. + +Au premier mot que dit Guillaume Coutet à l'hôte du _Genévrier d'or_, +non pas du rang de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais du service +qu'il lui avait rendu, maître Germain mit l'hôtel tout entier à sa +disposition. + +Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'hôtel; il avait besoin +d'une grande chambre à deux lits, pour Isabelle et la dame de Coëtman, +et d'une autre chambre pour lui et Galaor. + +Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il désirait et de ne +déranger personne. Quant à Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et +le lit de son cousin. Le médecin que l'on envoya chercher visita +Guillaume Coutet des pieds à la tête et déclara qu'il n'avait aucun des +deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru nécessaires à la +constitution de l'homme, brisés; il fallait lui faire prendre un bain de +plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignées de +sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre. + +Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement épicé qu'on lui +ferait boire, le docteur espérait que le lendemain ou le surlendemain, +au plus tard, le malade serait en état de continuer son chemin. + +Le comte de Moret, après s'être occupé de tout ce qui pouvait concourir +au bien-être des deux voyageuses, veilla lui-même à ce que les +prescriptions du médecin fussent exactement exécutées; puis, lorsque les +frictions eurent été faites et que le malade eut déclaré qu'il se +sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit. + +Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dévouement. + +--Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini: + +--C'est Dieu, prétendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route, +soit; mais peut-être Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double +dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous. + +--Si cela était, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus +heureux qui ait jamais existé. + +--Je suis chargé par M. le cardinal de Richelieu--vous voyez que je ne +veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entièrement à +votre reconnaissance--je suis chargé, par M. le cardinal de Richelieu, +de reconduire à son père, à Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et +à laquelle il porte le plus grand intérêt. + +--Dieu vous conduise et vous protége dans votre voyage. + +--Oui, mais à Exilles nous avons appris que le Pas de Suze était coupé +par des barricades et des fortifications sévèrement gardées; si nous +sommes reconnus, nous sommes arrêtés, attendu que le duc de Savoie +voudra faire de nous des otages. + +--Il faudrait éviter Suze. + +--Le peut-on? + +--Oui, si vous vous fiez à moi. + +--Vous êtes du pays? + +--Je suis de Gravière. + +--Vous connaissez les chemins? + +--J'ai passé, pour éviter les gabelles, par tous les sentiers de la +montagne. + +--Vous vous chargez d'être notre guide. + +--Le chemin est rude. + +--Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue. + +--C'est bien, je réponds de tout. + +Le comte de Moret fit un signe de tête indiquant que cette promesse lui +suffisait. + +--Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout. + +--Que désirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet. + +--Je désire des renseignements sur les travaux que l'on exécute en avant +de Suze. + +--Rien de plus facile: mon frère y travaille comme terrassier. + +--Et où demeure votre frère? + +--A Gravière, comme moi. + +--Puis-je aller trouver votre frère avec un mot de vous? + +--Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici? + +--Est-ce possible? + +--Rien de plus facile: Gravière est à peine à une heure et demie d'ici; +mon cousin va l'aller chercher à cheval et le ramener en croupe. + +--Quel âge a votre frère? + +--Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence. + +--Quelle taille a-t-il? + +--Celle de Votre Excellence. + +--Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravière employées aux travaux? + +--Il est seul. + +--Croyez-vous que votre frère sera disposé à me rendre service? + +--Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu +pour vous. + +--C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une +bonne récompense pour lui. + +--Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frère étant déjà récompensé. + +--Alors que notre hôte l'aille chercher. + +--Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour +qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander. + +--Je vous l'envoie. + +Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure après, maître Germain +enfourchait son cheval et prenait la route de Gravière. + +Une heure plus tard, il rentrait à son hôtel du _Genévrier d'or_, +ramenant en croupe Marie Coutet, frère de Guillaume Coutet. + + + + +CHAPITRE III. + +MARIE COUTET. + + +Marie Coutet était un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait +indiqué son frère en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le +comte de Moret; il avait la beauté mâle et la force virile des +montagnards; sa figure franche indiquait un coeur loyal; sa taille bien +prise, ses épaules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et +de ses bras indiquaient un corps nerveux. + +Il avait été mis pendant la route au courant de la situation. Il savait +que son frère, emporté par une avalanche, avait eu le bonheur de +s'accrocher, en tombant, à un sapin et avait été sauvé par un voyageur +qui passait. + +Maintenant, pourquoi son frère, qui était hors de danger, l'envoyait-il +chercher? c'est ce qu'il ignorait. + +Il n'en accourait pas moins avec une rapidité qui témoignait de son +dévouement aux désirs de son frère. + +A peine arrivé, il monta à la chambre de Guillaume Coutet, causa dix +minutes avec lui; après quoi, appelant maître Germain, il le pria de +faire monter le _Gentilhomme_. + +Le comte de Moret se rendit à l'invitation. + +--Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frère Marie, qui sait que je +vous dois la vie et qui, comme moi, se met à votre entière disposition. + +Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du +premier coup d'oeil, crut reconnaître en lui le courage allié à la +franchise. + +--Votre nom, lui dit-il est français. + +--En effet, Excellence, répondit Marie Coutet, mon frère et moi sommes +d'origine française. Mon père et ma mère étaient de Phenieux; ils +vinrent s'établir à Gravière, et nous y naquîmes tous deux. + +Il montra son frère. + +--Alors vous êtes restés Français. + +--De coeur comme de nom. + +--Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze. + +--On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journée; toute la +journée je remue la terre, sans m'inquiéter ni pourquoi je la remue, ni +à qui elle appartient. + +--Mais alors vous servez contre votre pays. + +Le jeune homme haussa les épaules. + +--Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il. + +--Si je vous demande des détails sur tous les travaux que vous faites, +me les donnerez-vous? + +--On ne m'a pas demandé le secret, par conséquent je ne suis pas obligé +de le garder. + +--Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification? + +--J'entends parler, par nos ingénieurs, de redoutes, de demi-lunes, de +contrescarpes; mais j'ignore complétement ce que cela veut dire. + +--Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en +avant de Suze, et particulièrement de ceux des _Crêts de Montabon_ et +des _Crêts de Montmoron_. + +--Je ne sais ni lire, ni écrire. Je n'ai jamais tenu un crayon. + +--Laisse-t-on approcher les étrangers des travaux? + +--Non. Une ligne de sentinelles est placée à un quart de lieue en avant. + +--Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on +cherchait des travailleurs partout. + +--Pour combien de jours? + +--Pour un jour seulement. + +--Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra méfiance. + +--Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures? + +--Oui. + +--Et puis-je me présenter à votre place? + +--Sans doute; mon frère vous donnera un billet pour le chef des +travailleurs, Jean Miroux.--Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon +service, il n'y a rien à dire. + +--Vous entendez, Guillaume? + +--Oui, excellence. + +--A quelle heure commencent les travaux? + +--A sept heures du matin. + +--Alors, il n'y a pas de temps à perdre. Faites écrire le billet par +votre frère, retournez à Gravière, et à sept heures du matin je serai +aux travaux. + +--Et des habits? + +--N'en avez-vous pas à me prêter? + +--Ma garde-robe n'est pas bien fournie. + +--N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur? + +--Ils sembleront bien neufs. + +--On les souillera. + +--Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de +quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout. + +--Vous êtes à peu près de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de +l'argent. + +Le comte tendit une bourse à Marie Coutet. + +--Mais il y a beaucoup trop. + +--Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dépensé. + +Les choses arrêtées ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes; +Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour écrire le +billet, et le comte de Moret descendit pour prévenir Isabelle de son +absence, à laquelle il donna pour cause la nécessité de reconnaître le +chemin que l'on aurait à parcourir dans la journée du surlendemain. + +Les rapprochements du voyage, la singularité de la situation, le double +aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position +pour ainsi dire exceptionnelle. + +La mission officielle qu'avait reçue le comte de Moret, de veiller sur +sa fiancée, avait à sa passion d'amant ajouté quelque chose de doux et +de fraternel; aussi rien n'était plus charmant que les heures d'intimité +où chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son coeur comme +au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grâce à la +rapidité de leurs pensées, lisaient au plus profond ces deux mots qui, +comme les étoiles, semblaient une réflexion du ciel: Je t'aime. + +Isabelle, sous la garde de la dame de Coëtman et de Galaor, restant, en +outre de ce côté de la frontière française, n'avait rien à craindre; +mais il n'en était point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une +terre étrangère et perfide: aussi l'heure qu'il passa près de sa fiancée +fut elle accompagnée de toutes ces douces terreurs, de toutes ces +amoureuses recommandations qui précèdent, entre deux amants, une +séparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'être. C'est dans ces +heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire naître par +calcul si, hélas! elles ne venaient pas d'elles-mêmes, que, sans +résistance comme sans volonté de les prendre, les faveurs chastes de +l'amour sont accordées. Aussi le jeune homme était-il depuis une heure +aux pieds de sa maîtresse et croyait-il y être à peine depuis dix +minutes, lorsque maître Germain lui fit dire que Marie Coutet +l'attendait avec les habits qu'il avait achetés. + +Chose bien inutile, car, sans promesse même il n'y eût point manqué, +Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu; +aussi, un quart d'heure après, se présentait-il devant elle habillé en +paysan piémontais. + +Quelques minutes furent employées par la jeune fille à examiner en +détail le nouvel ajustement dont le comte était revêtu et à trouver que +chaque pièce qui le composait lui allait à merveille. Il y a une période +ascendante de l'amour où tout embellit, fût-ce un habit de bure, +l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la période +opposée, où rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu. + +Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient à Chaumont, il +fallait deux heures pour aller à Gravière, où l'on ne serait par +conséquent, qu'à minuit, et à sept heures du matin le comte devait être +rendu aux travaux. + +Avant de partir, il se munit de la lettre écrite par Guillaume Coutet, +et qui était conçue en ces termes: + + «Mon cher Jean Miroux, + + «Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera à la fois et mon + retour de Lyon, où j'étais allé acheter des marchandises de mon état + et l'accident qui m'est arrivé entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant + été entraîné par un éboulement de neige dans un précipice, au bord + duquel j'ai, par la grâce du bon Dieu, trouvé un sapin auquel je me + suis accroché, position pénible de laquelle m'ont tiré des voyageurs + qui passaient, bonnes âmes de chrétiens que je prie Dieu de recevoir + dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et + que mon frère Marie est obligé de rester près de moi pour me frotter; + mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de + mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le + remplacer; il espère demain reprendre son service, et moi le mien. Il + n'y a que mon pauvre mulet _Dur-au-Trot_--vous vous rappelez que c'est + comme cela que vous l'avez baptisé vous-même--qui a roulé jusqu'au + fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante + pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et + quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les + affaires ne péricliteront pas. + + «Votre cousin issu de germain, + + «GUILLAUME COUTET» + +Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant; +elle était bien telle qu'il la désirait, quoiqu'il reconnût lui-même que +s'il eût été chargé de sa rédaction, il eût eu grand'peine à la dicter +ainsi. + +Comme cette lettre était la seule chose qu'il attendît, et que le cheval +de maître Germain était tout sellé à la porte, il baisa une dernière +fois la main d'Isabelle, qui se tenait à l'entrée du corridor, sauta en +selle, invita Marie Coutet à monter en croupe derrière lui, répondit au +souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fenêtre, et +partit sur un cheval qui, si la recherche de la paternité n'eût point +été interdite, eût été, sans contestation, reconnu pour le père du +pauvre mulet que Jean Miroux, par expérience probablement, avait +surnommé _Dur-au-Trot_. + +Une heure après, les deux jeunes gens étaient au village de Gravière, et +le lendemain, à sept heures, le comte de Moret présentait à Jean Miroux +la lettre de Guillaume Coutet et était admis, sans contestation aucune, +au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet. + +Comme l'avait prévu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques détails sur +l'accident arrivé à son cousin, et que Jaquelino était parfaitement en +état de lui donner. + + + + +CHAPITRE IV. + +POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX FORTIFICATIONS DU +PAS DE SUZE. + + +Comme on le devine bien, ce n'était point pour sa propre satisfaction et +pour son instruction particulière que le comte de Moret avait pris +l'habit et la place d'un paysan piémontais et était allé travailler +pendant un jour comme un simple manoeuvre aux fortifications du pas de +Suze. + +Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le +cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques +dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti +s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu +de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais +comme un droit. + +En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au +cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme +espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait +construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au +cardinal. + +Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à +Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille +sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance +porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la +lettre suivante: + + _A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu._ + + «Monseigneur, + + «Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse + cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre + voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être + rapporté. + + «Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me + paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se + préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont. + + «Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le + passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de + Suze. + + «Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des + travaux qu'il fait exécuter. + + «La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un + paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je + pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des + travailleurs. + + «Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait + pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des + difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui + faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et + celles qu'elle doit éviter. + + «Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le + dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se + trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant + dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher + escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite + environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette + roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des + Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane; + en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux + montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et + l'autre le Crêt de Montmoron. + + «C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de + l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre + Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi + ils consistaient. + + «Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les + deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu + de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de + l'autre, et dont les feux se croisent. + + «En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux + montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château + fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes, + et de petites places de défense où ils peuvent tenir de vingt à + vingt-cinq. + + «Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de + notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie. + + «La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en + plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit + parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et + de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer. + + «En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et + son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter + les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils + arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils + avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en + annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille. + + «Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du + duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à + celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le + pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné. + + «Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune, + nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la + vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc + de Savoie par des chemins à lui connus. + + «Aussitôt Mlle de Lautrec remise à ses parents, je quitte Milan, et + par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le + cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'armée, et + assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite + admiration. + + «Antoine de BOURBON, comte de MORET.» + +A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en +chemin et sortait de Chaumont dans le même ordre qu'elle y était entrée, +augmentée seulement du guide, Guillaume Coutet. + +Tous les cinq étaient à mulet, quoique Coutet les eût prévenus que, pour +franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures. + +Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des +ténèbres comme un autre géant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y +arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier à +peine visible qui s'écartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart +d'heure on entendit le bruit d'un torrent. + +Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le Pô, était +grossi par les pluies et présentait par sa crue une difficulté qu'on +n'avait pas prévue. + +Guillaume s'arrêta sur la rive, regarda au-dessus et au-dessous de lui, +et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le +temps de réfléchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont +les coeurs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux +les regardent, poussa son mulet dans la rivière. + +Mais Guillaume Coutet s'y était jeté en moins de temps que lui, et, +arrêtant son mulet, il lui dit de ce ton impérieux que les guides qui +ont charge de vous prennent dans les moments où s'offre un danger réel: + +--Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez. + +Le comte obéit. + +Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune +homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge. + +La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la +clarté du jour, regardait le torrent du même oeil qu'elle avait regardé +le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait +vécu dix ans côte à côte avec la mort. + +Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un +tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant +trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se +mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce +à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de +ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors +de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait +près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre +et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord. + +Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la +pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour +le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même, +forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût +couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son +intention. + +Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit +en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur +l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le +courant pendant l'espace de cinquante pas environ. + +Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre +gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point +pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre. + +Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses +compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui, +il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué, +de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt +de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds. + +Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux +femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de +Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à +sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours. + +Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame +de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page. + +La dame de Coëtman écouta cet arrangement avec son indifférence +ordinaire, et fit signe de la tête qu'elle approuvait. + +Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent à l'eau dans l'ordre +convenu et s'avancèrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans +accident. + +Mais en se retournant, la première chose qu'ils aperçurent fut la dame +de Coëtman qui, sans attendre qu'on l'allât chercher, avait poussé son +mulet à la rivière. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrière, et la +suivait. + +Tous deux gagnèrent la rive sans accident. + +Le comte de Moret, malgré ses longues bottes, avait senti la fraîcheur +de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne +fût mouillée comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette +eau glacée. + +Il demanda à Guillaume où l'on pourrait s'arrêter et trouver du feu; à +une heure de là à peu près, Guillaume connaissait dans la montagne une +chaumière, où d'habitude s'arrêtaient les contrebandiers; là on +trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin. + +Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue à peu près, on +mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premières arêtes +de la montagne. + +Force fut de marcher un à un, le sentier se rétrécissant de manière à ne +pouvoir donner passage à deux personnes de front. + +Guillaume, comme il avait fait jusque-là en pareil cas, prit la tête de +la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de +Coëtman et Galaor. + +La pluie qui était tombée en détrempant la neige rendait le chemin plus +facile; on put donc marcher au pas allongé et, à l'heure dite par +Guillaume, arriver à la porte de la chaumière indiquée. + +Isabelle hésitait à y entrer et demandait à poursuivre son chemin. Cette +porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie +était de l'espèce la plus mêlée; mais Guillaume la rassura en lui +promettant un coin séparé qui lui permettrait de ne se trouver en +contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquiétaient. + +Au reste, les voyageurs étaient bien armés; chacun d'eux avait, outre +les couteaux de chasse dont nous avons déjà parlé, et avec l'un desquels +nous avons vu Galaor couper un térébinthe et le transformer en traverse +d'échelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue +paire de pistolets à roues comme on les faisait à cette époque. +Guillaume, de son côté, portait à sa ceinture une arme qui tenait le +milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulière une +de ces carabines comme, en effet, on en faisait déjà venir du Tyrol pour +la chasse au chamois. + +On fit halte à la porte. Guillaume descendit seul et entra. + + + + +CHAPITRE V. + +UNE HALTE DANS LA MONTAGNE. + + +Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit +sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre. + +On contourna la chaumière, on entra dans une espèce de cour, et l'on +conduisit les mules sous un hangar où se trouvaient déjà une douzaine de +ces animaux. + +Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita à le suivre. + +Isabelle se tourna vers le comte. Tout coeur aimant reprend une partie +de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui +qu'elle aime. + +--J'ai peur, fit elle. + +--Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous. + +--D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque +chose à craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis. + +--Et nous? demanda le comte. + +--Passez vos pistolets dans vos ceintures, un pareil ornement n'est +point de luxe dans le pays et dans le temps où nous voyageons--et +attendez-moi. + +Il détacha de la croupe des mulets la portion du bagage afférente aux +deux femmes et, suivi par elles, s'avança vers la chaumière. + +Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espèce de fournil, +dans la cheminée duquel pétilla bientôt un feu clair. + +--Restez ici, madame, dit Guillaume à Isabelle; vous y êtes aussi en +sûreté que dans l'auberge du _Genévrier d'or_. Je vais m'occuper de ces +messieurs. + +Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications données par +Guillaume: ils avaient mis pied à terre, passé leurs pistolets dans leur +ceinture et détaché les valises, dans lesquelles étaient leurs effets de +voyage. + +La sécurité de Guillaume ne s'étendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il +ne garantissait que les personnes. + +Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent +par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un +instant. + +Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société +qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens +n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le +sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en +portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils +n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume. + +Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il +paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les +épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et +buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'oeil +le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que +n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes. + +Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de +deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne +perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en +emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils +étaient assis. + +Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et +Galaor, celle des deux hommes. + +Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard +sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait +qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de +Mlle de Lautrec. + +La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment +à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie +Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte +de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols, +Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour +exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions +non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont +le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples +éléments. + +Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à +garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même +famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre. + +L'élément espagnol dominait. + +Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout +déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait +la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et +nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre. + +Réunis, tous ces hommes se mêlaient, formant, si l'on peut dire cela, +ces courants divers d'un fleuve roulant à l'abîme; au-dessus de leurs +têtes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines +avinées; quelques chandelles fumeuses collées aux murailles ou +tremblantes sur les tables, à chaque coup de poing qui les faisait +bondir, ajoutaient leurs émanations fétides à cette atmosphère qu'elles +éclairaient sans parvenir à la rendre limpide et où elles apparaissaient +entourées d'un cercle jaunâtre comme la lune à la veille des jours +pluvieux. + +De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on +voyait s'agiter dans cette espèce de nuée des silhouettes menaçantes; si +la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre +un Français et un Italien, Allemands et Espagnols, Français et Italiens +se ralliaient à ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient +d'égale force ou à peu près, la mêlée devenait générale; mais si, au +contraire, les forces de l'un des deux adversaires étaient par trop +inférieures à celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle +comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de +couteau. + +A peine les deux jeunes gens étaient-ils assis et commençaient-ils à se +réchauffer, qu'une de ces querelles qui n'étaient jamais qu'à moitié +endormies, se réveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands +et espagnols mêlés, indiquaient les nationalités différentes des deux +adversaires. A l'instant même, on vit se dresser au milieu de la vapeur +une douzaine d'individus prêts à s'élancer vers l'angle où se faisait le +bruit et où s'échangeaient les invectives; mais comme sur ces douze +individus neuf étaient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands +se rassirent presque aussitôt sur leurs bancs en disant: _Ce n'est +rien_, et les neuf Espagnols sur leurs siéges en disant: _Laissez +faire_. + +Cette liberté d'agir fit bientôt des deux disputeurs deux combattants. +On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de +violence avec elles; puis, dans le cercle jaunâtre formé autour de la +chandelle, briller les lames des couteaux; les imprécations indiquant +des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprécation était plus +ou moins forte, se succédèrent de plus en plus rapprochées; enfin un cri +de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et +chaises, s'élança par la porte et disparut. + +Un râle d'agonie se fit entendre sous la table. + +Au moment où il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait +fait un mouvement naturel à tout coeur non endurci pour secourir les +combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait +cloué sur sa valise. + +C'était Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu +philanthropique. + +--Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas! + +--Mais, vous voyez bien, s'écria le comte, qu'ils vont s'égorger! + +--Que vous importe, répondit tranquillement Guillaume, cela les regarde, +laissez-les faire! + +Et comme on l'a vu, on les avait laissé faire, en effet. + +Le résultat était que l'un, le coup frappé, s'était échappé par la +porte, et que l'autre, le coup reçu, s'était d'abord appuyé au mur, puis +avait glissé, puis était tombé entre la muraille et le banc, où il +râlait en attendant qu'il mourût. + +Une fois la lutte terminée, une fois le meurtrier parti, il ne restait +plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvénient à porter +secours; aussi, comme c'était l'Allemand qui avait succombé, laissa-t-on +ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le +poser dessus. + +Le coup était frappé de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans à +la lame aiguë comme une aiguille, mais qui va s'élargissant. Il avait +passé entre la septième et la huitième côte et était allé chercher le +coeur; c'est ce qu'il fut facile de voir à la position de la plaie et à +la rapidité de la mort, car, à peine le blessé fut-il couché sur la +table, qu'il fut pris d'une dernière crispation et qu'il expira. + +A défaut de parents et d'amis, il était juste que ce fussent les +compatriotes qui héritassent, et personne ne s'opposa à cette décision +qui parut avoir été prise à l'amiable entre les trois enfants de la +Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses +habits, comme si l'on eût fait la chose du monde la plus simple; puis, +le partage fait, on prit--les trois Allemands toujours--le cadavre +auquel on avait laissé sa chemise et ses chausses, on le traîna jusqu'à +un endroit où le chemin longeait un précipice de mille pieds de +profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au +précipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit à +l'abîme de l'Océan le corps d'un marin mort à bord d'un vaisseau voguant +dans les hautes mers. + +Seulement, quelques secondes après, on entendit le bruit mat d'un corps +humain s'écrasant sur les rochers. + +De père, de mère, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas +question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'où venait-il, +qui était-il? on ne s'en occupa point davantage; c'était un atome de +moins dans l'infini, et l'oeil de Dieu seul est assez perçant pour voir +et compter les atomes humains. + +Lui mort, il ne manqua pas plus à la création que l'hirondelle qui, à +l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de +trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le +voyageur, sans la voir, écrase sous son pied. + +Seulement, le comte de Moret fut épouvanté en songeant qu'Isabelle eût +pu assister à ce terrible spectacle et qu'elle n'était séparée que par +une cloison du lieu où il s'était accompli. Il se leva machinalement et +alla droit à la porte du retrait où elle était cachée; l'hôtesse était +assise sur le seuil. + +--Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille. + +En ce moment même, comme si Isabelle eût senti à travers les cloisons +son amant venir à elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire +d'ange qui fait son paradis partout où il est: + +--Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prêtes et +n'attendons que vous. + +--Alors, refermez votre porte, chère Isabelle, je viens de prévenir +Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu'à ma voix. + +La porte se referma. + +En se retournant, le comte se trouva face à face avec Guillaume. + +--Ces dames sont prêtes, lui dit-il; partons le plus tôt que nous +pourrons, cette atmosphère me soulève le coeur. + +--C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie +sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix +minutes, je sortirai avec les deux valises. + +--Soupçonnez-vous quelque danger? + +--Il y a là des gens de toute espèce; et vous avez vu le cas qu'ils font +de la vie d'un homme. + +--Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espèces de +bandits nous y trouverions? + +--Il y a deux mois que je ne suis passé par ce chemin; il y a deux mois, +il n'était pas question de l'expédition en Italie, c'est l'approche et +le voisinage de la guerre qui nous amènent tous ces bandits; je ne +pouvais ni les deviner ni les prévoir, sans quoi nous eussions passé +outre. + +--Eh bien, allez prévenir Galaor, nous allons tenir les mules prêtes, +nous n'aurons qu'à monter dessus et à nous éloigner. + +--J'y vais. + +Cinq minutes après, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le +plus secrètement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des +contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu. + + + + +CHAPITRE VI. + +LES AMES ET LES ÉTOILES. + + +En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue +traînée de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait à l'endroit +où le cadavre avait été précipité. + +Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils échangèrent un regard +et posèrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets. + +De même qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui +avait dit d'être tranquille, elle l'était. + +La lune jetait sa froide lumière sur tout ce paysage couvert de neige, +et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient +au ciel comme d'immenses vagues de vapeur. + +Le chemin était assez beau pour qu'Isabelle laissât à son mulet le soin +de la conduite et perdît son regard dans l'infini céleste. + +On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout, +qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les +étoiles brillent d'un feu plus pur et plus étincelant. + +D'une nature rêveuse et mélancolique, Isabelle se perdait dans sa +contemplation. + +Inquiet de son silence, les amants s'inquiètent de tout, le comte de +Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer à la croupe du mulet +d'Isabelle en lui tendant l'autre main. + +--A quoi pensez vous, ma chère bien-aimée? lui demanda-t-il. + +--A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce +firmament étoilé, si non à la puissance infinie de Dieu et au peu de +place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour +nous. + +--Que serait-ce donc, ma chère rêveuse, si vous connaissiez la grosseur +réelle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, comparés à +l'infinité de notre globe! + +--Vous la connaissez, vous? + +Le comte sourit. + +--J'ai étudié, lui dit-il, l'astronomie sous un grand maître italien, +professeur à Padoue, qui, m'ayant pris en particulière amitié, m'a +révélé ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant +dangereux à sa propre sûreté. + +--La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami. + +--Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrés! + +--Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les coeurs religieux, la +foi prime la science. + +--N'oubliez pas, chère Isabelle, que vous parlez à un fils de Henri IV; +que je suis né d'un père mal converti, et que sa recommandation, non pas +en mourant--hélas! sa mort a été si rapide qu'il n'a pas eu le temps de +penser à moi--mais lorsqu'il vivait, était celle-ci: Laissez-le étudier, +laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance à son +libre examen. + +--N'êtes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine +inquiétude. + +--Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur, +vieux calviniste, m'a appris à soumettre toute croyance au creuset de ma +raison, et à repousser toute théorie religieuse qui commence par +annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois +donc, mais aux choses dont je me rends compte, répugnant à me laisser +imposer toute croyance ténébreuse que ne saurait m'expliquer celui qui +me la prêche, ce qui ne m'empêche pas de m'abîmer en Dieu, dans la +paternité immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait +jamais un grand malheur. + +--Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire à +un païen. + +--Vous avez affaire à pis que cela, Isabelle. Un païen consent à se +convertir; un penseur veut s'éclairer, et, en s'éclairant, c'est-à-dire +au fur et à mesure qu'il s'avance vers la vérité éternelle, il s'éloigne +du dogme. Si j'eusse vécu en Espagne du temps de Philippe II, chère +Isabelle, il est probable qu'à l'heure, qu'il est, je serais brûlé comme +hérétique. + +--Oh! mon Dieu! Mais à propos de ces étoiles que je regardais, que vous +disait donc ce savant italien? + +--Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse être la vérité +absolue. + +--Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami. + +--Avez-vous habité sur le rivage de la mer? + +--J'ai été deux fois à Marseille. + +--Quelle était, pour vous, l'heure la plus charmante de la journée? + +--Celle où le soleil se couchait. + +--N'eussiez-vous point juré alors que c'était lui qui traçait sa route +dans le ciel et qui à la fin de la journée se précipitait dans la mer. + +--Et je le jurerais encore. + +--Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la +terre qui marche. + +--Impossible! + +--Je vous avais bien dit que vous nieriez. + +--Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher. + +--Non, car avec elle marche l'atmosphère qui nous enveloppe. + +--Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil. + +--Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous éclaire +presque à l'égal de la science; non-seulement notre terre marche, mais +elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil éclaire la face +opposée à celle où nous sommes. + +--Mais si cela était vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tête en +bas. + +--Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphère dont je vous ai +parlé, nous enveloppe et nous soutient. + +--Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter, +parlons d'autre chose. + +--De quoi parlerons-nous? + +--De la chose à laquelle je pensais quand vous êtes venu vous jeter dans +ma pensée. + +--Et à quoi pensiez-vous? + +--Je me demandais si tous ces mondes semés au-dessus de nos têtes +n'avaient point été créés pour être habités par nos âmes après notre +mort. + +--Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chère Isabelle. + +--Ambitieuse, et pourquoi? + +--Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le nôtre: +Vénus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois, +sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre. + +--Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilégié parmi +les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence; +sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pénètrent. +C'est lui qui fait battre non-seulement nos coeurs, mais le coeur de la +terre. + +--Vous venez, chère Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et +votre poésie que ne dirait mon savant maître italien avec toute sa +science. + +--Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons +dans le ciel sont-ils plus gros que la terre? + +--Je ne vous parle pas de ceux qui échappent à notre vue par l'énorme +distance où ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette +étoile d'un jaune d'or! + +--Je la vois. + +--C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la +terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumière permanente +et un printemps éternel. + +--Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble +si gros? + +--C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous +ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est +lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux +millions de lieues de nous. + +--Mais qui vous a dit tout cela, Antoine? + +--Mon savant italien. + +--Et vous l'appelez? + +--Galilée. + +--Et vous croyez à ce qu'il vous a dit? + +--J'y crois fermement. + +--Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne +crois pas que ma pauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage. + +--Si nous avons une âme, Isabelle. + +--En douteriez-vous? + +--Cela ne m'est pas absolument démontré. + +--Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante +que vous, de croire à mon âme, moi. + +--Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne. + +--Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre, +après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel; +vers quel monde la dirigeriez-vous? + +--Et vous, ma chère Isabelle, voyons? + +--Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des +amants malheureux. + +--Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la +planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la +terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre +âme serait le plus mal. + +--Pourquoi cela? + +--Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme! + +--Oh! quel malheur! vous en êtes sûr? + +--Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde +sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma +chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du +moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas +de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai +que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait +tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne +vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire +que la mienne ne l'y suivrait pas. + +--Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez +habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces +satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à +toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle +mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre +âme que la vôtre à suivre la mienne. + +--Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus. + +--Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien +compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection. + +--Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel, +c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de +l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est +éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en +reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a +une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine +la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds +d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou +presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les +ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire +pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une +fraîcheur adorables. + +--Va donc pour Vénus, dit Isabelle. + +Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se +rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent +instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit. + +Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son +chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la +lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une +barque sur une mer d'azur. + +Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à +faire à la petite caravane. + +Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer +devant lui le nom de Guillaume. + +Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il +avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder +leur place devant le feu au comte de Moret et à Galaor. + +Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs, +échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers +eux. + +--Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès +vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au +contrebandier son ami le change sur la position sociale des +voyageurs--position sociale qu'il avait parfaitement devinée--nous +sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher, +pour laisser passer ceux qui nous poursuivent. + + + + +CHAPITRE VII. + +LE PONT DE GIACON. + + +Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers, +après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis +de la salle commune. + +La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on +avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir +tué l'Allemand. + +Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé. + +--Hé! les Espagnols, dit-il. + +Et il se rejeta en arrière. + +Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur +compatriote. + +Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il +sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe. + +Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la +lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont +l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire +partie de la caravane conduite par Guillaume. + +C'était un coup, et probablement un bon coup à faire. + +Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup +d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et +l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se +faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas. + +L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens +de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant +prendre ses armes. + +Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la +route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait +encore avant eux. + +Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps +à perdre, et ils ne devaient pas être loin. + +Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays +tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et +cinq mulets. Ces quatre mots, _le pont de Giacon_, sortirent à la fois +de la bouche des deux contrebandiers. + +Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent +descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô. +Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait +vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la +dominant. + +Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou +l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on +prendrait celle qu'ils ne prendraient pas. + +Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été +prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se +cacheraient. + +La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou +l'autre des deux chemins. + +Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le +pont de Giacon. + +Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de +la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche. + +Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,--un océan de nuages +noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui +avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si +savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir +la lune.--Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient +rentrer dans l'obscurité. + +Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura +d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre +et écouta. + +Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre +l'autre, la caravane s'était arrêtée. + +Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut. + +On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par +bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons +pas de temps. + +On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel, +la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de +crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même +temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la +montagne. + +Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en +appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc, +conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds. + +Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de +terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours +chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir. + +Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident. + +Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant. + +--Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous +occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la +mule. + +Guillaume fit entrer les quatre voyageurs sous l'arche du pont, lia +avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon +s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux. + +Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés +comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du +pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit +ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible +qu'ils fussent découverts. + +Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération +pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui +descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux. + +La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient +l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à +l'appui de son opinion. + +Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme. +L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon. + +Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses +lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon. + +Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation +des routiers. + +--Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être +renseignés. + +Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur. + +--Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent +de la locution espagnole _hombre_, as-tu rencontré des voyageurs sur ta +route? + +--Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par +Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était +interrogé, changeant sa réponse en demande. + +--Justement. + +--Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire +à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de +Giacon. + +Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord. +Les bandits prirent la route conduisant à Venaux. + +Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des +ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet, +à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les +rejoindre promptement. + +Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux +voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes. + +En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs +n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits, +descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents +pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à +retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée, +demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui +lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui +promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne +récompense pour l'avis si à propos donné par lui. + +On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le +chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de +Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient +une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite +caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait +oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin, +auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart. + +Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant +défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant, +c'est-à-dire au Pas de Suze. + +Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le +sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et +aboutissant à Malavet, où l'on coucha. + +Le lendemain, on tint conseil. + +On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le +lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les +mains des Espagnols. + +Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une +lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine +Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux +reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui +fallait ruser, et toute dissimulation pesait au coeur loyal de ce vrai +fils du Béarnais. + +Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les +choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de +Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son +avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc. + +Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo, +Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à +Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux +jours, et après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil +voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand +besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage. + +A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite +caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement +récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus +Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque +grand seigneur voyageant incognito. + +Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et +non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs +jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir. +Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit +l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait +pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent +de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée. + +Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que +nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour +mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de +fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez. + + + + +CHAPITRE VIII. + +LE SERMENT. + + +Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé +au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il +passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour +furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse +paternelle et filiale. + +Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de +voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de +Richelieu. + +Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le +soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à +Isabelle. + +C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de +Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte +illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa +maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té, +qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait +manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de +Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir +les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi. + +Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue +répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il +tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs. + +Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV, +refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui. + +Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des +nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après +le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la +promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait +littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un +courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire +dévier de la route où le cardinal l'avait engagé. + +On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dîné à Moulins et +couché à Varenne. + +Puis rien au delà du 15 janvier, et l'on était au 5 février. + +Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'était déclarée en +Italie, avait franchi les monts et s'étendait jusqu'à Lyon. Le roi +aurait-il le courage, malgré le fléau mortel, malgré le froid effroyable +qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste à Lyon et le +froid dans les montages. + +Pour qui connaissait le caractère véritable et changeant du roi, il y +avait à craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractère +inflexible du cardinal, il y avait à espérer. + +Le comte de Moret ne put que répéter au duc de Mantoue ce que lui avait +dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le siége de +Cazal, et que l'on s'occuperait immédiatement de faire passer des +secours à Mantoue. + +Il n'y avait pas de temps à perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de +sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colère, +s'était mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans +honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y +aurait à Châlons un Aétius pour les anéantir. Deux chefs des barbares, +Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du +pillage, s'étaient depuis deux ou trois mois avancés doucement et +occupaient Worms, Francfort, la Souabe. + +Le pauvre duc de Mantoue les voyait déjà apparaître au sommet des +Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons +qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les +rivières sur leurs boucliers. + +Tout cela défendait au comte de Moret un long séjour à Mantoue. Il avait +promis au cardinal de revenir pour prendre part à la campagne; d'un +autre côté le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa +position au roi. Cette position était si grave, que le baron de Lautrec +regrettait presque qu'on lui eût renvoyé sa fille. + +Dès le lendemain de son arrivée, Isabelle, appelée par son père, avait +eu une explication avec lui; dans cette explication son père lui avait +dit les engagements pris par lui vis-à-vis du baron de Pontis. Mais +Isabelle avait franchement répondu par les engagements pris par elle +vis-à-vis du comte de Moret. De si bonne naissance que fût M. de Pontis, +Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais +sur tous les gentilshommes qui n'étaient pas de race royale directe. Le +baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son +cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui déclara +avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et +pour l'aider à retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait +en avant et lui forcerait la main. + +Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il +était tué, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son +autorité paternelle sur sa fille, autorité dont il ne se départait que +devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et +qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune résistance. + +Le soir même de cette double explication, les jeunes gens, en se +promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontèrent chacun l'un à +l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en +espérait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas +se faire tuer et de n'avoir jamais d'_autre épouse_ qu'elle, la chose +lui suffit. + +Nous nous servons du mot un peu prétentieux d'_épouse_, et même nous le +soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que fût +Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites +restrictions mentales dont les jésuites faisaient un si habile usage. +Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait à coup sûr aucune +arrière-pensée; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir +jamais d'_autre épouse_ qu'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole +de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'étendait pas aux maîtresses; +et dans les moments où le diable le tentait, et les amants les plus +fidèles ont de ces moments-là, ne fussent-ils point les fils de +l'hérétique Henri IV, et dans les moments où le diable le tentait, nous +devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage +de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi à son aise au milieu des +flammes qu'une salamandre, lui lançait des regards dont le double rayon +allait l'un à son coeur qu'il brûlait, l'autre à son esprit qu'il +rendait insensé. + +D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de +Gonzague, avec cette terrible incendiaire des coeurs, au moment où elle +allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend +avec Satan, et dont Satan ne vous dégage que lorsqu'on a fait honneur à +sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer. + +Nous n'oserions pas dire qu'au moment où Antoine de Bourbon fit à +Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec +l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vénus Astarté +fût venu prononcer à ses oreilles quelques mots de cet amour profane +dont elle brûlait le coeur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est +que le comte de Moret voulut un autre témoin de l'engagement qu'il +prenait que ce fleuve païen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que +toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vénus, Jupiter, +Saturne, Cassiopée, et demanda à Isabelle de le renouveler dans un +temple chrétien en présence de Dieu, et que le souvenir matériel d'un +anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu +faire, augmentât encore la solennité du serment. + +Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote +Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte, +qu'à étendre la main; elle lui eût, à coup sûr, accordé tout ce qu'il +lui eût demandé en lui répétant les paroles du poëte anglais: + + Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher! + Mon amour est profond et grand comme la mer! + +Le lendemain, à la même heure, c'est-à-dire vers neuf heures du soir, +deux ombres, dont l'une marchait à quelques pas derrière l'autre, se +glissaient dans l'église Saint-André par une des portes latérales du +monument sacré, et, à la lueur des lampes qui veillent éternellement +devant l'_ex-voto_ en mémoire des miracles accomplis par les différents +saints auxquels les autels sont consacrés, s'acheminaient vers l'autel +de Notre-Dame-des-Anges, nom charmant qui avait succédé à un nom plus +charmant encore, à celui de Notre-Dame-des-Amours, première invocation +sous laquelle elle avait été adorée, mais que lui avait enlevée, un demi +siècle auparavant, la susceptibilité d'un évêque. + +La jeune fille arriva la première et s'agenouilla. + +Le jeune homme la suivait et s'agenouilla à sa droite. + +Tous deux rayonnants de jeunesse et de beauté, ils étaient admirables à +voir à la lueur tremblante de la lampe; elle, la tête baissée, les yeux +humides de douces larmes; lui, le front levé, les yeux étincelants de +bonheur. + +Chacun d'eux fit une prière mentale; quand nous disons chacun d'eux, +nous répondons d'Isabelle de Lautrec. Sans doute les paroles échappées +du coeur se formulèrent sur les lèvres en élancements sacrés vers la +mère du seigneur; mais l'homme ne sait prier que dans le malheur; pour +la félicité il n'a que des balbutiements de désir et des soupirs de +flamme. + +Puis, ce premier bouillonnement du coeur apaisé, leurs mains se +cherchèrent et frémirent en se rencontrant. Isabelle poussa un soupir de +joie plaintif comme un cri de douleur, puis, sans s'inquiéter du lieu où +elle était: + +--Oh! mon ami, dit-elle, oh! combien je t'aime. + +Le comte regardait la madone. + +--Oh! s'écria-t-il, la madone a souri; et moi aussi et moi aussi, je +t'aime, mon Isabelle adorée. + +Et leurs deux têtes retombèrent sur leurs poitrines écrasées sous le +poids de leur bonheur. + +Le comte tenait la main d'Isabelle appuyée contre la poitrine, il la +dégagea doucement de l'étreinte dont l'enveloppait la sienne, la mit à +nu, l'appuya ardemment contre ses lèvres, puis tirant l'anneau du plus +petit de ses doigts, il le passa au second doigt de cette main en +disant: + +--Sainte mère de Dieu, sainte protectrice de tout amour humain et +céleste, vous qui souriez aux flammes pures et qui venez de sourire à la +nôtre, soyez témoin que je m'engage par serment à n'avoir jamais d'autre +épouse qu'Isabelle de Lautrec; si je manque à mon serment, punissez-moi. + +--On! non, non. Vierge sainte, s'écria Isabelle, ne le punissez pas. + +--Isabelle! fit le comte, en essayant de serrer la jeune fille dans ses +bras. + +Mais celle-ci s'écarta doucement, retenue par la sainteté du lieu. + +--Madone vénérée et toute-puissante, dit-elle, écoutez le serment que je +vous fais à mon tour. Je jure ici à votre autel, et par vos pieds divins +que j'embrasse, qu'à partir d'aujourd'hui j'appartiens corps et âme à +celui qui vient de passer cet anneau à mon doigt, et que, fût-il mort, +ou, ce qui est bien pis, manquât-il à son serment, je ne serai l'épouse +de personne, mais seulement celle de votre divin Fils. + +Un baiser éteignit cette dernière parole sur les lèvres d'Isabelle, et +la sainte madone sourit du baiser du comte comme elle avait souri de +l'exclamation d'Isabelle, car elle se souvenait qu'elle s'était appelée +Notre-Dame-des-Amours avant de s'appeler Notre-Dame-des-Anges! + + + + +CHAPITRE IX. + +LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE. + + +Comme l'avait appris le duc de Mantoue par l'intermédiaire de +l'ambassadeur, le cardinal et le roi avaient quitté Paris le 4 janvier, +et le jeudi 15 ils avaient dîné à Moulins et soupé à Varenne, qu'il ne +faut pas confondre avec cet autre Varennes du département de la Meuse, +que l'arrestation du roi a rendu célèbre. + +Pour toute entrée en campagne, nous n'avons de guide fidèle que le +journal de M. de Bassompierre; aussi est-ce lui que nous allons suivre +dans la partie historique de notre récit. + +Lorsque le roi, après le pacte fait avec le cardinal, sortit du cabinet +de Son Eminence, il rencontra dans l'antichambre M. de Bassompierre, qui +était allé pour faire sa cour au cardinal revenu en faveur. + +En l'apercevant, le roi s'arrêta et se retournant vers Richelieu, qui +l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue: + +«Eh! tenez, monsieur le cardinal, en voici un qui nous accompagnera à +coup sûr et qui me servira bien. + +Le cardinal sourit et fit un geste d'approbation. + +--C'est l'habitude de M. le maréchal, dit-il. + +--Que Votre Majesté m'excuse de manquer aux lois de l'étiquette en +l'interrogeant; mais où la suivrai-je? + +--En Italie, dit le roi, où je vais en personne pour faire lever le +siége de Cazal. Apprêtez-vous donc à partir, monsieur le maréchal; je +prendrai avec vous Créquy, qui connaît ces pays-là, et j'espère que +nous ferons parler de nous. + +--Sire, répondit Bassompierre en s'inclinant, je suis votre serviteur et +vous suivrai au bout du monde, et même dans la lune, s'il vous plaît d'y +monter. + +--Nous n'irons ni si loin, ni si haut, monsieur le maréchal. En tout +cas, le rendez-vous est à Grenoble; si quelque chose vous fait faute +pour votre entrée en campagne, adressez vous à M. le cardinal. + +--Sire, dit Bassompierre, avec l'aide de Dieu, rien ne me manquera, +surtout si Votre Majesté donne l'ordre à ce vieux coquin de La Vieuville +de me payer ce qui m'est dû comme colonel général des Suisses. + +Le roi se mit à rire. + +--Si La Vieuville ne vous paie pas, dit-il, voici M. le cardinal qui +vous paiera. + +--Bien vrai? dit Bassompierre d'un air de doute. + +--Si vrai, monsieur le maréchal, que si, séance tenante, vous voulez +bien me donner votre reçu, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre, +attendu que dans trois ou quatre jours nous partons, vous vous en irez +avec votre argent. + +--Monsieur le cardinal, dit Bassompierre avec cet air de grand seigneur +qui n'appartenait qu'à lui, je ne porte jamais d'argent sur moi que +quand je vais au jeu du roi; j'aurai, si vous le voulez bien, l'honneur +de vous laisser la quittance, et j'enverrai un laquais prendre l'argent. + +Le roi parti, Bassompierre laissa son reçu au cardinal, et le lendemain +envoya prendre l'argent. + +Dès le même soir où le cardinal avait dit à Louis XIII qu'un roi ne +manquait point à sa parole, il envoya les cent cinquante mille écus à M. +le duc d'Orléans, les soixante mille livres à la reine-mère, et les +trente mille à la reine Anne. + +L'Angély reçut de son côté les trente mille livres que le roi lui avait +offertes, et Saint-Simon son brevet d'écuyer du roi avec quinze mille +livres de traitement par an. + +Quant à Baradas, on sait qu'il n'avait point attendu, et qu'il s'était +fait payer ses trente mille livres le jour même où le roi les lui avait +données en un bon au porteur. + +Tous ces comptes réglés, le cardinal avait, lui aussi, donné ses +gratifications. Charpentier, Rossignol et Cavois avait eu part à ses +largesses; mais la gratification de Cavois, si généreuse qu'elle fût, +n'avait pu consoler sa femme, qui avait entrevu dans la démission du +cardinal une suite de nuits calmes et sans dérangements, nuits qui +étaient l'unique but vers lequel tendaient tous ses voeux, secondés, +comme nous l'avons vu, par les prières de ses enfants. Malheureusement, +l'homme, en créant un Dieu individuel, et en chargeant ce Dieu de donner +à chaque homme ce que cet homme lui demande, l'a tellement accablé de +besogne, qu'il y a des moments où il laisse passer les prières les plus +simples et les plus raisonnables sans avoir le temps de les exaucer. + +La pauvre Mme Cavois était tombée dans un de ces moments-là, et Cavois, +en suivant Son Eminence, allait de nouveau la laisser veuve; +heureusement il la laissait enceinte. + +Le roi avait conservé à son frère le titre de lieutenant général; mais, +du moment où le cardinal venait avec le roi, il était évident que ce +serait M. de Richelieu qui prendrait la conduite de la guerre, et que la +lieutenance générale serait une sinécure. Aussi, quoi qu'il eût envoyé +son train à Montargis et qu'il s'en fût fait suivre jusqu'au delà de +Moulins, arrivé à Chavanes il se ravisa et là annonça à Bassompierre +que, comme il ne voulait pas avoir l'air d'être insensible à l'injure +qui lui avait été faite, il se retirait dans sa principauté de Dombes, +où il attendrait les ordres du roi. Bassompierre insista fort pour le +faire changer de résolution, mais ne put rien obtenir de lui. + +Personne ne se trompa à cette résolution de Monsieur, et chacun porta au +compte de sa lâcheté les prétendues susceptibilités de son orgueil. + +Le roi avait traversé rapidement Lyon, où la peste sévissait et s'était +arrêté à Grenoble. + +Le lundi 19 février, il envoya le marquis de Thoiras à Vienne pour faire +joindre l'armée et s'occuper du passage de l'artillerie par-dessus les +monts. + +Le duc de Montmorency avait, de son côté, fait annoncer au roi qu'il +arrivait par Nîmes, Sisteron et Gap, et qu'il joindrait le roi, à +Briançon. + +Là commençaient les embarras sérieux. + +Les deux reines, sous prétexte des craintes que leur inspirait l'état du +roi, mais en réalité pour miner l'influence du cardinal, étaient parties +dans le but de rejoindre le roi à Grenoble; mais il leur avait fait dire +de s'arrêter à Lyon, et elles n'avaient point osé désobéir à cet ordre; +mais de Lyon elles faisaient tout le mal qu'elles pouvaient, +neutralisant Créquy, qui devait amener le passage des monts, paralysant +Guise, qui devait amener la flotte. + +Rien ne découragea le cardinal; tant qu'il tenait le roi, le roi était +sa force. Il espérait que la présence du roi, le danger personnel qu'il +courait à passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces +voisines les secours nécessaires, et il en eût été ainsi sans les +manoeuvres des deux reines. + +Arrivé à Briançon, il se trouva que les ordres des deux reines avaient +été si bien suivis, que rien de ce qui devait y être réuni n'avait même +paru: pas de vivres, pas de mulets, douze canons et presque pas de +munitions. + +Joignez à cela deux cent mille francs en tout dans les coffres, tant +chacun avait tiré de son côté sur les malheureux millions empruntés par +le cardinal. + +Puis, en face de soi, le prince le plus perfide et le plus rusé de +l'Europe. + +Toutes ces oppositions n'arrêtèrent pas un instant le cardinal; il +réunit ses plus habiles ingénieurs et chercha avec eux le moyen de tout +faire passer à bras d'homme. Charles VIII avait le premier transporté du +canon à travers les Alpes, mais c'était dans la belle saison. Il fallait +manoeuvrer à travers des montagnes presque inaccessibles l'été, à plus +forte raison l'hiver. On monta l'artillerie avec des câbles et des +moulinets attachés par des cordes aux affûts; des hommes tournaient les +moulinets, tandis que d'autres tiraient les câbles à force de bras. Les +boulets furent portés dans des hottes; les munitions, les poudres, les +balles, enfermées dans des barriques, furent mises sur le dos des +quelques mules que l'on put se procurer à prix d'or. En six jours, sous +cet attirail on passa le mont Genève et descendit à Oulx. Le cardinal +poussa jusqu'à Chaumont, où il avait hâte de prendre des renseignements +et de vérifier si ceux que lui avaient adressés le comte de Moret +étaient vrais. + +Ce fut là que, vérification faite des cartouches, il apprit que chaque +homme avait sept coups à tirer. + +--Qu'importe! répondit-il, si Suze est prise au cinquième. + +Cependant le bruit de tous ces préparatifs arriva aux oreilles de +Charles-Emmanuel; mais le roi et le cardinal étaient déjà à Briançon, +que le prince de Savoie les croyait encore à Lyon. En conséquence, il +envoya Victor-Amédée, son fils, attendre le roi Louis XIII à Grenoble; +mais à Grenoble il apprit que le roi était déjà passé et devait à cette +heure avoir franchi les monts. + +Victor-Amédée se mit aussitôt en chasse du roi et du cardinal; il arriva +derrière Louis XIII à Oulx, au moment où descendaient de la montagne les +dernières pièces d'artillerie, et demanda audience. Le roi le reçut; +mais, ne voulant rien entendre de ce qu'il avait à lui dire, il le +renvoya au cardinal. Victor-Amédée partit immédiatement pour Chaumont. + +Là le prince de Savoie, élevé à l'école de la ruse, voulut vis à-vis du +cardinal user des moyens familiers à lui et à son père; mais cette fois +la ruse se trouvait en face du génie, le serpent en face du lion. + +Le cardinal comprit aux premières paroles du prince que le duc de Savoie +n'avait eu qu'un but en lui envoyant son fils, c'était de gagner du +temps. Mais où le roi se fût laissé prendre peut-être, le cardinal vit +clair dans les desseins du négociateur. + +Victor-Amédée venait demander que l'on accordât à son père le temps de +se dégager de la parole qu'il avait confiée au gouverneur de Milan de ne +pas laisser les troupes françaises traverser ses Etats. + +Mais avant même qu'il eût formulé cette demande, le cardinal l'arrêtait. + +--Pardon, mon prince, lui dit-il, mais S. A. le duc de Savoie demande du +temps, permettez-moi de vous le dire, pour dégager une parole qu'il n'a +pas pu donner. + +--Comment cela? demanda le prince. + +--Parce que, dans ses derniers traités avec la France, il s'est engagé +verbalement vis-à-vis du roi, mon maître, à lui livrer un passage à +travers ses Etats, au cas où il aurait besoin de soutenir ses alliés. + +--Mais, fit en hésitant Victor-Amédée, c'est moi qui demande pardon à +Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traités +entre la France et le Piémont. + +--Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est +encore par déférence pour le duc votre père, que l'on s'est contenté de +sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le +roi d'Espagne se fût plaint qu'il accordât un tel privilége à la France +et ne lui eût pas laissé un instant de repos qu'il n'eût obtenu un droit +pareil. + +--Mais, hasarda Victor-Amédée, le duc mon père ne refuse point passage +au roi votre maître! + +--Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses +détails la lettre que lui avait adressée le comte de Moret, c'est pour +faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Piémont a fermé le +passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant +contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricades derrière +lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de +Montabon, il a bâti sur la pente des deux montagnes deux +redoutes avec des petites places de défense dont les feux se croisent. +C'est pour faciliter sa route et celle de l'armée française, que ne +trouvant pas suffisantes les difficultés offertes par le col même de la +vallée, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de +rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour +planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis +six semaines, la pioche et la bêche aux mains de 300 travailleurs, dont +vous et votre auguste père ne dédaigneriez pas de visiter et de presser +les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme +des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner à don +Guzman Gonzalès celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt +héroïquement de faim; eh bien, nous, comme notre intérêt et notre devoir +est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc +votre père nous doit le passage, le duc votre père nous le donnera. +D'Oulx ici, il faut à notre matériel deux jours pour arriver. + +Le cardinal tira sa montre. + +--Il est onze heures du matin, dit-il; à onze heures du matin, +après-demain, nous entrerons en Piémont, et nous marcherons sur Suze. +Après-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons; +tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps à +perdre, monseigneur, pour faire vos réflexions, si vous nous ouvrez le +passage, ou prendre vos dispositions si vous le défendez, je ne vous +retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre. + +--J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit +Victor Amédée en se levant. + +--Au point de vue chrétien et comme ministre du Seigneur, je hais la +guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je +crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose +nécessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter. +Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur à celui qui se fait le +champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous +jugera. + +Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre +qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de +marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on +multiplierait sur sa route était irrévocablement pris. + + + + +CHAPITRE X. + +OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI. + + +A peine Victor-Amédée était-il sorti, que le cardinal s'approcha d'une +table et écrivit la lettre suivante: + + «Sire, + + «Si Votre Majesté, comme Dieu m'en donne l'espérance, a heureusement + vu s'achever le passage de notre matériel par-dessus les monts, je la + supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute + machine de guerre soient immédiatement acheminés sur Chaumont, où le + roi aura, sur ma prière, la bonté de se rendre lui même sans aucun + retard, le jour des hostilités étant, sauf contre-ordre de Sa Majesté, + fixé à mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai + eue avec le prince Victor-Amédée, j'ai dû engager la parole de Votre + Majesté, et je crois qu'il ne faudrait la dégager qu'avec de graves + raisons de le faire. + + «J'attends donc avec impatience une réponse de Votre Majesté, ou mieux + encore, Votre Majesté elle-même. + + «Je lui envoie un homme sûr, auquel Sa Majesté peut se fier en toute + chose, même comme compagnon de route dans le cas où Sa Majesté + voudrait voyager de nuit et incognito. + + «J'ai l'honneur d'être, + + De Votre Majesté, + + «Le très-humble sujet et très-dévoué serviteur, + + «Armand [+] RICHELIEU.» + +Cette lettre écrite et cachetée, le cardinal appela: + +--Etienne! + +Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et l'on vit apparaître sur le +seuil notre ancienne connaissance de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, +Etienne Latil, non pas comme nous l'avions vu entrer dans le cabinet du +cardinal à Chaillot, c'est-à-dire les genoux tremblants, forcé de +s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber, pâle et articulant avec +peine ses offres de dévouement, mais la tête haute, le jarret tendu, la +moustache relevée, le chapeau à la main droite, la main gauche au +pommeau de l'épée, un vrai capitaine de Callot, enfin. + +C'est qu'en effet quatre mois s'étaient écoulés depuis que, frappé à la +fois par le marquis Pisani et par Souscarrières, il était tombé, sans +connaissance sur le carreau de l'hôtellerie de maître Soleil. + +Or, quand il n'est pas tué du coup, il n'en faut pas tant à un gaillard +organisé comme l'était Etienne Latil pour se remettre sur pied, plus +solide et plus triomphant que jamais. + +L'approche des hostilités avait même donné à son visage un air de gaieté +qui n'échappa point au cardinal. + +--Etienne, lui dit-il, il s'agit de monter à l'instant même à cheval, à +moins que tu n'aimes mieux, pour ta commodité personnelle, faire la +route à pied, mais arrange toi comme tu voudras, il faut que cette +lettre, qui est de la plus haute importance, soit remise au roi avant +dix heures du soir. + +--Votre Eminence veut-elle me dire quelle heure il est? + +Le cardinal tira sa montre. + +--Il est près de midi. + +--Et le roi est à Oulx? + +--Oui. + +--A huit heures le roi aura sa lettre, ou j'aurai roulé dans la Douaire. + +--Tâchez de ne pas rouler dans la Douaire, ce qui me ferait de la peine, +et que le roi ait sa lettre, ce qui, au contraire, me fera plaisir. + +--J'espère, sur ces deux points satisfaire Votre Eminence. + +Le cardinal connaissait Latil pour un homme de parole, il ne jugea pas à +propos d'insister et se contenta de lui faire signe qu'il était libre. + +Latil, en effet, courut à l'écurie, choisit un bon cheval, ne s'arrêta +chez le maréchal ferrant que le temps de le faire ferrer à crampons et, +l'opération terminée, sauta sur son dos et s'élança sur la route d'Oulx. + +Au reste, il trouva le chemin meilleur qu'il ne s'y attendait; dans le +but d'y faire passer les canons et tout le matériel, les pionniers s'en +étaient emparés et le rendaient praticable à peu près. + +A quatre heures, Etienne était à St. Laurent, à sept heures et demie il +était à Oulx. + +Le roi soupait servi par Saint-Simon qui avait succédé dans sa faveur à +Baradas. Au bas bout de la table se tenait l'Angély tout habillé de +neuf. + +A peine eut-on annoncé au roi un message de la part du cardinal, qu'il +ordonna que le messager fut introduit près de lui. + +Latil, tout en conservant les formes voulues par l'étiquette, science à +laquelle il avait été façonné du temps qu'il était page du duc +d'Epernon, n'était pas homme à se laisser intimider par la majesté +royale. + +Il entra donc bravement dans la salle, s'avança vers le roi, mit un +genou en terre, et lui présenta la lettre du cardinal, posée sur le +dessus de son chapeau. + +Louis XIII le regarda faire avec un certain étonnement; Latil avait +suivi les règles de l'étiquette de l'ancienne cour. + +--Ouais! fit-il, en prenant le pli; qui donc vous a appris ces belles +manières, mon ami? + +--N'était-ce point de cette façon, Sire, que l'on présentait les lettres +à votre illustre père, de glorieuse mémoire? + +--Si fait! mais la mode en est un peu passée. + +--Le respect étant le même, Sire, m'est avis que l'étiquette eût dû +rester la même. + +--Tu me parais bien fort sur l'étiquette pour un soldat? + +--J'ai d'abord été page de M. le duc d'Epernon, et c'est à cette époque +que j'eus l'honneur de présenter plus d'une fois au roi Henri IV des +lettres de la façon dont je viens d'avoir l'honneur d'en présenter une à +son fils. + +--Page du duc d'Epernon! répéta le roi. + +--Et comme tel, Sire, j'étais sur le marchepied de la voiture le 14 mai +1610, rue de la Ferronnerie; Votre Majesté n'a-t-elle point entendu +raconter que c'était un page qui avait arrêté l'assassin dont il n'avait +pas voulu lâcher le manteau malgré les coups de couteau dont il avait eu +les mains criblées. + +Latil, toujours un genou en terre devant le roi, tira ses gants de peau +de daim, et, montrant ses mains sillonnées de cicatrices: + +--Sire, voyez mes mains, dit-il. + +Le roi regarda un instant cet homme avec une émotion visible, puis: + +--Ces mains-là, dit-il, ne peuvent être que des mains loyales; donne-moi +tes mains, mon brave. + +Et, prenant les mains de Latil il les lui serra. + +--Maintenant, dit il, relève-toi. + +Latil se releva. + +--C'était un grand roi, Sire, que le roi Henri IV, dit Latil. + +--Oui, répondit Louis XIII, et Dieu me fasse la grâce de lui ressembler. + +--L'occasion s'en présente, Sire, répliqua Latil, en montrant au roi le +pli qu'il lui apportait. + +--J'y tâcherai, fit le roi en ouvrant la lettre. + +--Ah! dit il après avoir lu, M. le cardinal nous dit qu'il a engagé +notre honneur, et qu'il nous attend pour le dégager, ne le faisons pas +attendre... Saint-Simon, prévenez MM. de Créquy et de Bassompierre que +j'ai à leur parler à l'instant même. + +Les deux maréchaux avaient des logements dans la maison attenante à +celle du roi. En quelques minutes ils furent donc avertis. M. de +Schomberg était à Exilles et M. de Montmorency à Saint-Laurent. + +Le roi communiqua aux deux maréchaux la lettre de M. de Richelieu et +leur donna l'ordre d'acheminer le plus vite possible sur Chaumont +l'artillerie et les munitions, leur déclarant qu'il fallait que le +lendemain, dans la journée, le tout fût à Chaumont. + +Quant à eux, il les attendrait dans la soirée du mardi, pour prendre +part au conseil de guerre qui aurait lieu dans la soirée, et dans lequel +on déciderait le mode d'attaque du lendemain. + +A dix heures du soir, par une nuit obscure, sans lune, sans étoiles, +chargée de neige, le roi partit à cheval, accompagné de Saint-Simon et +d'Angély seulement. Comme on avait eu la précaution de ne faire ferrer +aucun cheval à glace, Latil obtint du roi de monter le sien; lui qui +suivait pour la troisième fois la même route marcherait à pied en +sondant le chemin. + +Jamais le roi ne s'était si bien porté, ni n'avait vécu dans un pareil +contentement de lui-même; il avait, nous l'avons dit, sinon la force, +mais le sentiment de la grandeur; en changeant son panache noir contre +un panache blanc, pourquoi Suze ne ferait-elle pas un pendant à Ivry. + +Latil marchait devant le cheval du roi, sondant la route avec un bâton +ferré; de temps en temps il s'arrêtait, cherchait un meilleur passage, +prenait le cheval par la bride et lui faisait traverser le mauvais pas. + +A chaque poste, le roi se faisait reconnaître, donnait l'ordre +d'acheminer les troupes sur Chaumont, et jouissait d'une des plus douces +prérogatives de la puissance en se sentant obéi. + +Un peu avant d'arriver à Saint-Laurent, Latil devina, à l'âpreté de la +bise, l'approche de cette espèce de tourbillons que dans les pays de +montagne on baptise du nom de chasse neige. Il invita le roi à descendre +de cheval et à se placer entre Saint-Simon, l'Angély et lui; mais le roi +voulut rester à cheval, disant que, du moment où il s'était fait soldat, +il devait se conduire en soldat. + +En conséquence, il se contenta de s'envelopper de son manteau et +attendit. + +Le tourbillon ne se fit point attendre. Il arriva sifflant. + +L'Angély et Saint-Simon se pressèrent aux côtés du roi qui s'enveloppa +de son manteau. Latil saisit des deux mains le mors du cheval et tourna +le dos à l'ouragan. + +Il passa terrible et rugissant. Les cavaliers sentirent leurs chevaux +trembler entre leurs jambes: dans les grands cataclysmes de la nature, +les animaux partagent la frayeur de l'homme. + +La gourmette de soie qui tenait le chapeau du roi fut brisée, et le +feutre noir aux plumes noires disparut dans les ténèbres comme un sombre +oiseau de nuit. + +Puis, en un instant, la route se couvrit de neige à une hauteur de deux +pieds. + +En arrivant à Saint-Laurent, le roi s'informa du logement de M. de +Montmorency. Il était une heure du matin. M. de Montmorency s'était jeté +tout habillé sur son lit. + +Au premier mot de la présence du roi, le duc s'élança par les degrés et +se trouva debout sur le seuil de la porte attendant les ordres du roi. + +Cette rapidité fit plaisir à Louis XIII, et quoique peu sympathique à M. +de Montmorency, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait été fort amoureux +de la reine, il le reçut bien. + +Le duc offrit au roi de l'accompagner et de lui donner une escorte. + +Mais Louis XIII répondit que tant qu'il serait sur la terre de France, +il se croyait en sûreté; que l'escorte qu'il avait lui paraissait +suffisante, étant toute dévouée; qu'il invitait seulement M. de +Montmorency à se trouver à Chaumont pour l'heure du conseil le +lendemain, à neuf heures du soir. La seule chose qu'il consentit à +accepter fut un autre chapeau, et comme, en le mettant sur sa tête, il +s'aperçut qu'il avait trois plumes blanches, ce souvenir de la bataille +d'Ivry lui revint à la pensée: + +--C'est un signe de bonheur, dit-il. + +En sortant de Saint-Laurent, la neige était si haute, que Latil invita +le roi à descendre de cheval. + +Le roi descendit. + +Latil prit le cheval du roi, ou plutôt le sien, par la bride, l'Angély +vint après, puis Saint-Simon. Louis XIII se trouvait ainsi marcher le +dernier sur le chemin que lui aplanissaient les trois hommes et les +trois chevaux. + +Saint-Simon, qui voulait rendre au cardinal, en reconnaissance des +faveurs qu'il en avait reçues, vantait au roi toutes ces précautions et +faisait valoir la prévoyance de celui qui les avait prises. + +--Oui, oui, répondait Louis XIII, M. le cardinal est un bon serviteur; +je doute que mon frère à sa place eût eu pour moi toutes ces +précautions-là. + +Deux heures après, le roi arrivait sans accident, aussi fier de son +chapeau perdu que d'une blessure, aussi fier de sa marche de nuit que +d'une victoire, à la porte de l'hôtel du _Genévrier d'or_, et +recommandait que l'on ne réveillât point le cardinal. + +--Son Eminence ne dort pas, lui répondit maître Germain. + +--Et que fait-elle à cette heure? demanda le roi. + +--Je travaille à la grandeur de Votre Majesté, dit M. le cardinal +paraissant, et M. de Pontis m'aide de tout son pouvoir dans cette +glorieuse besogne. + +Et le cardinal fit en effet entrer le roi dans sa chambre, où il trouva +un grand feu allumé pour le réchauffer et une immense carte du pays, +dressée par M. de Pontis, étendue sur une table. + + + + +CHAPITRE XI. + +OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT IL AVAIT BESOIN. + + +Un des grands mérites du cardinal fut, non pas de donner au roi Louis +XIII des vertus qu'il n'avait pas, mais de lui faire croire qu'il les +avait perdues. + +Paresseux et languissant, il lui fit croire qu'il était actif; timide et +défiant, il lui fit croire qu'il était brave; cruel et sanguinaire, il +lui fit croire qu'il était juste. + +Tout en disant que sa présence n'était point urgente à cette heure de +nuit, Richelieu donna de grands éloges à ce soin de sa gloire et de +celle de France qui l'avait fait, par un pareil temps, par de semblables +chemins et au milieu de profondes ténèbres, venir à son premier appel; +mais il exigea que le roi se couchât à l'instant même, la journée dans +laquelle on entrait et celle du lendemain restant tout entières. + +Dès le point du jour au reste, les ordres avaient été donnés tout le +long de la route pour que les troupes échelonnées à Saint-Laurent, à +Exilles et à Sehault s'acheminassent sur Chaumont. + +Ces troupes étaient sous les ordres du comte de Soissons, des ducs de +Longueville, de la Trémouille, d'Halliun et de La Valette, des comtes +d'Harcourt, de Sault, des marquis de Canaples, de Mortemar, de Tavanne, +de Valence et de Thoyras. + +Les quatre commandements supérieurs étaient exercés par les maréchaux de +Créquy, de Bassompierre, de Schomberg et le duc de Montmorency. + +Le génie du cardinal planait sur le tout; il pensait, le roi ordonnait. + +Comme le fait que nous allons raconter est avec le siége de La Rochelle, +que nous avons raconté déjà dans notre livre des _Trois Mousquetaires_, +le point culminant et glorieux du règne de Louis XIII, on nous permettra +d'entrer dans quelques détails sur le _forcement_ de ce fameux pas de +Suze dont les historiens officiels ont fait si grand bruit. + +En quittant Richelieu, Victor-Amédée, pour se ménager une sortie, comme +on dit au théâtre, avait annoncé qu'il partait pour Rivoli où +l'attendait le duc son père, et que dans les vingt-quatre heures il +rapporterait l'ultimatum de Charles-Emmanuel; mais lorsqu'il arriva à +Rivoli, le duc de Savoie, qui ne cherchait qu'à traîner les choses en +longueur, était parti pour Turin. + +Aussi, vers cinq heures du soir, au lieu de Victor-Amédée, ce fut le +premier ministre du prince, le comte de Verrue, qui se fit annoncer chez +le cardinal. + +A cette annonce, le cardinal se tourna vers le roi. + +--Sa Majesté, demanda-t-il, fera-t-elle à M. le comte de Verrue +l'honneur de le recevoir, ou m'abandonnera-t-elle ce soin? + +--Si c'eût été le prince Victor-Amédée qui fût revenu, selon sa +promesse, je l'eusse reçu; mais puisque le duc de Savoie juge à propos +de m'envoyer son premier ministre, il est juste que ce soit mon premier +ministre qui lui réponde. + +--Alors le roi me donne carte blanche, fit le cardinal? + +--Entièrement. + +--D'ailleurs, reprit Richelieu, en laissant cette porte ouverte, Votre +Majesté entendra tout notre discours, et si quelque chose lui déplaît +dans mes paroles, elle sera libre de paraître et de me démentir. + +Louis XIII fit de la tête un signe d'assentiment. Richelieu, en laissant +la porte ouverte, passa dans la chambre où l'attendait le comte de +Verrue. + +Le Comte de Verrue, qu'il ne faut pas confondre avec son petit-fils, +mari de la célèbre Jeanne d'Albret de Luynes, maîtresse de Victor-Amédée +II, et qui fut connue sous le nom de la _Dame de volupté_, ce comte de +Verrue, dont l'histoire fait à peine mention, était un homme de quarante +ans, d'un sens droit, d'un esprit remarquable, d'un courage à toute +épreuve; chargé d'une mission difficile, il y apportait toute la +franchise que pouvait mettre dans ses tortueuses négociations un +émissaire de Charles-Emmanuel. + +En voyant la figure grave du cardinal, cet oeil profond qui fouillait +les coeurs, en se trouvant en face de ce génie qui à lui seul tenait en +équilibre tous les autres souverains de l'Europe, il s'inclina +profondément et respectueusement. + +--Monseigneur, dit-il, je viens au lieu et place du prince +Victor-Amédée, forcé de rester près du duc son père, atteint d'une si +grave indisposition que lorsque son fils après avoir quitté Votre +Eminence, est arrivé hier soir à Rivoli, il s'était fait transporter à +Turin. + +--Alors, dit Richelieu, vous venez chargé des pleins pouvoirs du duc de +Savoie, monsieur le comte. + +--Je viens vous annoncer sa prochaine arrivée, monseigneur; tout malade +qu'il est, M. le duc veut plaider près de Sa Majesté sa cause en +personne; il se fait apporter en chaise. + +--Et quand croyez-vous qu'il soit ici, monsieur le comte? + +--L'état de faiblesse dans lequel se trouve Son Altesse, la lenteur de +ce moyen de locomotion m'autorisent à vous dire que, dans mon +appréciation, il ne peut être ici qu'après-demain au plus tôt. + +--Et vers quelle heure? + +--Je n'oserais pas promettre avant midi. + +--Je suis au désespoir, monsieur le comte; mais j'ai dit au prince +Victor-Amédée qu'au point du jour on attaquerait les retranchements de +Suze; au point du jour on les attaquera. + +--J'espère que Votre Eminence se départira de cette rigueur, dit le +comte de Verrue, lorsqu'elle saura que le duc de Savoie ne refuse pas le +passage. + +--Eh bien alors, dit Richelieu, si nous sommes d'accord, il n'y a plus +besoin d'entrevue. + +--Il est vrai, dit le comte de Verrue, assez embarrassé, que Son Altesse +y met une condition. + +--Ah! ah! fit le cardinal en souriant, et laquelle? + +--Ou plutôt conserve une espérance, ajouta le comte. + +--Dites. + +--Eh bien, Son Altesse le duc espère qu'en conséquence de cette +déférence et du grand sacrifice qu'il fait, Sa Majesté très-chrétienne +lui fera céder par le duc de Mantoue la même partie du Montferrat que le +roi d'Espagne lui laissait dans le partage, ou s'il ne veut point les +lui donner à lui, qu'il en fera cadeau à Mme sa soeur, et à cette +condition les passages seront ouverts demain. + +Le cardinal regarda un instant le comte, qui ne put soutenir ce regard +et baissa les yeux; alors, et comme s'il n'eût attendu que cela: + +--Monsieur le comte, dit le cardinal, toute l'Europe a si bonne opinion +de la justice du roi, mon maître, que je ne sais comment M. le duc de +Savoie a pu s'imaginer que Sa Majesté consentirait à une pareille +proposition; pour moi, je suis assuré qu'elle ne l'acceptera jamais. Le +roi d'Espagne a bien pu accorder une partie de ce qui ne lui appartient +pas, afin d'engager M. le duc à favoriser une injuste usurpation; mais à +Dieu ne plaise que le roi mon maître, qui traverse les monts pour venir +au secours d'un prince opprimé, dispose ainsi du bien de son allié; si +M. le duc ne veut pas se souvenir de ce que peut un roi de France, après +demain on le lui remettra en mémoire. + +--Mais puis-je espérer au moins que ces dernières propositions seront +transmises par Votre Eminence à Sa Majesté? + +--Inutile, monsieur le comte, dit une voix derrière le cardinal; le roi +a tout entendu et s'étonne qu'un homme qui doit le connaître lui fasse +une proposition où son honneur est taché et celui de la France +compromis. Je renouvelle donc l'engagement pris, ou plutôt la menace +faite par M. le cardinal. Si demain les passages ne sont point ouverts +sans condition, après-demain, au point du jour, ils seront attaqués. + +Puis, se redressant et portant le pied en avant avec cette dignité qu'il +savait prendre parfois: + +--J'y serai en personne, ajouta-t-il, et l'on pourra me reconnaître à +ces plumes blanches, comme au même signe on reconnut mon auguste père à +Ivry. J'espère que M. le duc voudra bien prendre un signe pareil afin +que le fort de la bataille se porte où nous serons tous les deux; +portez-lui mes propres paroles, monsieur, ce sont les seules que je +puisse et doive répondre. + +Et il salua de la main le comte, qui lui répondit par un salut profond +et se retira. + +Toute la soirée et toute la nuit l'armée continua de se réunir autour de +Chaumont; le lendemain soir, le roi commandait à vingt-trois mille +hommes de pied et à quatre mille chevaux. + +Vers dix heures du soir, l'artillerie et tout le matériel de l'armée se +rangeaient en dehors de Chaumont, les canons la gueule tournée du côté +du territoire ennemi. Le roi ordonna de passer la visite des caissons et +de lui faire un rapport sur le nombre de coups que l'on avait à tirer. A +cette époque où la baïonnette n'était point encore inventée, c'étaient +le canon et le mousquet qui décidaient tout. + +Aujourd'hui le fusil a repris le rang secondaire qu'il doit occuper +dans les manoeuvres d'un peuple essentiellement guerrier. + +Il est devenu, comme l'avait prédit le maréchal de Saxe, le manche de la +baïonnette. + +A minuit, on entra au conseil. + +Il se composait du roi, du cardinal, du duc de Montmorency et des trois +maréchaux Bassompierre, Schomberg et Créquy. + +Bassompierre, qui était le doyen, eut la parole; il jeta les yeux sur la +carte, étudia les positions de l'ennemi, que l'on connaissait +parfaitement, grâce aux renseignements donnés par le comte de Moret. + +--Sauf meilleur avis, dit-il, voici ma proposition, Sire. + +Et, saluant le roi, et M. le cardinal, pour bien indiquer que c'était à +eux deux qu'il s'adressait: + +--Je propose que les régiments des gardes françaises et suisses prennent +la tête; le régiment de Navarre, le régiment d'Estillac, la gauche. Les +deux ailes feront monter chacune deux cents mousquetaires qui gagneront +le sommet des deux crêtes de Montmoron et de Montabon: une fois au +sommet des deux montagnes, rien ne leur sera plus facile que de gagner +l'éminence sur les gardes des barricades. Aux premiers coups de fusil +que nous entendrons sur les hauteurs, nous donnerons; et tandis que les +mousquetaires attaqueront les barricades par derrière, nous les +attaquerons de face avec les deux régiments des gardes. Approchez-vous +de la carte, messieurs, voyez la position de l'ennemi, et si vous avez à +proposer un meilleur plan que le mien, faites hardiment. + +Le maréchal de Créquy et le maréchal de Schomberg étudièrent la carte à +leur tour et se rallièrent à l'avis de Bassompierre. + +Restait le duc de Montmorency. + +Le duc de Montmorency était plus connu pour ce bouillant courage qu'il +poussait jusqu'à la témérité que comme stratégiste et homme de prudence +et de prévision sur le champ de bataille; d'ailleurs il parlait avec une +certaine difficulté, ayant au commencement de ses discours un certain +bégayement qui l'abandonnait à mesure qu'il parlait. + +Cependant il prit bravement la parole que lui offrait le roi. + +--Sire, dit-il, je suis de l'avis de M. le maréchal de Bassompierre et +de MM. de Créquy et de Schomberg, qui connaissent le grand cas que je +fais de leur courage et de leur expérience; mais les barricades et les +redoutes prises, et je ne doute point que nous ne les prenions, restera +la partie la plus difficile à forcer; c'est-à-dire la demi-lune qui +barre entièrement le chemin. N'y aurait-il pas moyen de faire pour +cette partie des retranchements ce que M. de Bassompierre, avec tant de +justesse, a proposé de faire pour les redoutes? Ne pourrait-on pas +enfin, par quelque sentier de la montagne, si ardu, si extravagant qu'il +soit, tourner la position, redescendre entre la demi-lune de Suze, puis +attaquer par derrière dans cette dernière position, l'ennemi que nous +attaquerions par devant; il ne s'agirait pour cela que de trouver un +guide fidèle et un officier intrépide, deux choses qui ne me paraissent +point impossibles à rencontrer. + +--Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les +approuvez-vous? + +--Excellentes! répondirent les maréchaux, mais il n'y a pas de temps à +perdre pour se procurer ce guide et cet officier. + +En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas à l'oreille du +cardinal dont le visage rayonna. + +--Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidèle +et officier intrépide en une seule et même personne. + +Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres: + +Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret. + +Latil s'inclina et sortit. + +Cinq minutes après, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit +de montagnard qui le cachait, chacun put reconnaître, à cette +ressemblance avec son auguste père, ressemblance qui faisait tant envie +au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant à l'instant même +de Mantoue, envoyé par la Providence comme le disait le cardinal de +Richelieu. + + + + +CHAPITRE XII. + +LE PAS DE SUZE. + + +Le comte de Moret, grâce à la route que nous lui avons vu suivre pour +traverser avec sécurité le Piémont, et qu'il avait étudiée avec une +attention toute particulière, pouvait à la fois être un guide fidèle et +un intrépide officier. + +En effet, à peine la question eut-elle été exposée que, prenant un +crayon, il traça sur la carte dressée par M. de Pontis ce sentier qui +conduisait de Chaumont à l'auberge des contrebandiers et de l'auberge +des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrêta pour raconter par +quel hasard il avait été forcé de changer de route pour échapper aux +bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit à +cette portion de sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur +les remparts de Suze adossées à la montagne. + +Il fut autorisé à prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus +considérable eût été trop difficile à manoeuvrer dans de pareils +chemins. + +Le cardinal voulait que le jeune prince prît quelques heures de repos, +mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait être arrivé à temps pour faire sa +diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute à perdre. + +Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne +Latil, du dévouement et du courage desquels il n'avait point à douter. + +C'était combler tous les désirs de celui-ci. + +A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui +une journée de vivres. + +Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte +de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit +que celui qu'ils avaient pour chef était le fils de Henri IV, ils se +pressèrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu'à la +lueur de deux torches il laissât voir son visage dont la ressemblance +avec celui du Béarnais redoubla l'enthousiasme. + +A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils défilé, +protégés par une nuit dont l'obscurité ne permettait pas de voir à dix +pas devant soi, que le reste de l'armée se mit en mouvement. Le temps +était exécrable, la terre était couverte de deux pieds de neige. + +On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Gélasse. + +Six pièces de canon de six livres de balles étaient menées au crochet +pour forcer la barricade. + +Cinquante hommes restaient à la garde du parc d'artillerie. + +Les troupes qui devaient donner étaient sept compagnies des gardes, six +des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de +Saulx. + +Plus les mousquetaires à cheval du roi. + +Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus +de cent hommes, lesquels seraient eux-mêmes soutenus par cinq cents. + +Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre. + +Le roi, qui présidait à ces préparatifs, ordonna à un certain nombre de +ses mousquetaires de se mêler aux enfants perdus. + +Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, précédé d'un trompette, de +franchir la frontière et de demander au duc de Savoie passage pour +l'armée et la personne du roi. + +M. de Comminges partit, mais à cent pas de la première barricade il fut +arrêté. + +M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui. + +--Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au +parlementaire. + +--Nous voulons passer, monsieur, répondit celui-ci. + +--Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en +amis, ou en ennemis? + +--En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les +fermez, vu que je suis chargé par le roi, mon maître, d'aller à Suze et +de lui préparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain. + +--Monsieur, répondit le comte de Verrue, le roi, mon maître, tiendrait à +grand honneur de loger Sa Majesté; mais elle vient si grandement +accompagnée qu'avant de rien décider, il faut que j'aille prendre les +ordres de Son Altesse. + +--Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous +disputer le passage? + +--J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, répéta froidement le comte +de Verrue, qu'il me faut savoir, premièrement, à ce sujet, l'intention +de Son Altesse. + +--Monsieur, je vous préviens, dit Comminges, que je vais faire mon +rapport au roi. + +--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, répondit le comte de +Verrue, vous en êtes parfaitement le maître. + +Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du côté des +barricades, et Comminges revenant vers le roi. + +--Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII à Comminges. + +Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII +écouta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini: + +--Le comte de Verrue, dit le roi, a répondu non-seulement en fidèle +serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son métier. + +En ce moment le roi était sur l'extrême frontière de France, entre les +enfants perdus prêts à marcher, et les cinq cents hommes qui devaient +les soutenir. + +Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau à la +main. + +--Sire, dit-il, l'assemblée est prête, les violons sont d'accord, les +masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons +le ballet. + +Le roi le regarda le sourcil froncé. + +--Monsieur le maréchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le +rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc +de l'artillerie? + +--Bon, Sire, répondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de +songer à cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet +ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien. + +--M'en répondez-vous? fit le roi en regardant fixement le maréchal. + +--Sire, ce serait téméraire à moi de cautionner une chose aussi douteuse +que la victoire; mais je vous réponds que nous en reviendrons à notre +honneur, ou que je serai mort ou pris. + +--Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en +prends à vous. + +--Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'être appelé par Votre +Majesté le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tâcherai de +ne pas mériter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement. + +--Sire, dit le cardinal, qui se tenait à cheval près du roi, à la mine +de M. le maréchal, j'ai bon espoir. + +Puis s'adressant à Bassompierre: + +--Allez, monsieur le maréchal, allez, lui dit-il, et faites de votre +mieux. + +Bassompierre alla répondre à M. de Créquy qui l'attendait, mit pied à +terre avec MM. de Créquy et de Montmorency pour charger en tête des +tranchées. M. de Schomberg seul resta à cheval ayant la goutte dans le +genou. + +On marcha ainsi sur le rocher de Gélasse, au pied duquel il fallait +passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonné cette +position, si forte qu'elle fût, craignant peut-être que ceux qui la +défendraient ne fussent coupés et obligés de se rendre. + +Mais à peine nos troupes eurent-elles dépassé le rocher qu'elles se +trouvèrent démasquées, et que le feu commença à la fois de la montagne +et de la grande barricade. + +A cette première décharge, M. de Schomberg fut blessé d'une mitraille +dans les reins. + +Bassompierre suivit la vallée et marcha droit sur la demi-lune, qui +fermait le pas de Suze, M. de Créquy marchant en tête et côte à côte +avec lui. + +M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'élança sur la montagne +de gauche, c'est-à-dire sur la crête de Montmoron. + +M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par +la bride à cause de la difficulté du chemin, et, arrivé sur la +montagne, marcha au milieu des enfants perdus. + +On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on +fusilla leurs défenseurs par derrière, tandis que l'on attaquait en +face. + +Les Valaisans et les Piémontais se défendirent vaillamment; +Victor-Amédée et son père étaient dans la redoute du Crêt de Montabon. + +Montmorency, avec son impétuosité ordinaire, avait attaqué et emporté la +barricade de gauche, et comme son armure le gênait pour marcher à pied, +il en avait semé toutes les pièces le long de la route, et attaqua la +redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours. + +Bassompierre, de son côté, suivait le fond de la vallée, essuyant tout +le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et +M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brodé d'or. + +Trois fois on vint à l'assaut des redoutes, et trois fois on fut +repoussé. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de +la vallée et tuèrent un écuyer de M. de Créquy aux pieds du cheval du +roi. + +MM. de Bassompierre et de Créquy résolurent alors d'escalader avec cinq +cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se réunir à M. de +Montmorency; M. de Créquy la montagne de droite, pour soutenir M. de +Schomberg. + +Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la vallée pour marcher +sur la demi-lune. + +Bassompierre, un peu gros et déjà âgé de cinquante ans, s'appuyait sur +un garde pour gravir la pente rapide; tout à coup il sentit que son +appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la +poitrine. + +Il arriva au sommet de la montagne au moment où M. de Montmorency, lui +troisième, venait de sauter dans la route.--Il y descendit le quatrième. + +M. de Montmorency fut légèrement blessé au bras, M. de Bassompierre eut +ses habits criblés de balles. + +La redoute de gauche fut emportée.--Valaisans et Piémontais se +réfugièrent dans la demi-lune. + +Les deux chefs jetèrent alors les yeux sur la redoute de droite. + +On y combattait avec le même acharnement. + +Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par +un chemin qui, probablement, avait été pratiqué pour leur retraite vers +la demi-lune de Suze. + +C'était le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amédée. + +Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite était prise. + +Restait la demi-lune, c'est-à-dire la besogne la plus rude. + +Louis XIII envoya féliciter les maréchaux et M. de Montmorency sur leur +réussite mais en leur ordonnant de se ménager. + +Bassompierre lui fit répondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg, +de Créquy, de Montmorency. + + «Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle + nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un + maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat. + + «Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal + recommencera.» + +Et, en effet, après dix minutes de repos, les trompettes sonnèrent, les +tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serrées, +marchèrent sur la demi-lune. + + + + +CHAPITRE XIII. + +OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA +LA CORDE AU COU. + + +Les approches étaient au pouvoir des Français; mais restait le dernier +retranchement, entouré de soldats, hérissé de canons, défendu par le +fort de Montabon, bâti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait +le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les +marches qu'une à une. + +On avait depuis longtemps laissé en arrière les canons, que l'on ne +pouvait traîner ni dans le fond de la vallée ni dans le sommet de la +montagne. + +Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cette +_furia francese_, déjà bien connue des Italiens à cette époque. + +D'une petite éminence à portée de canon ennemi, le roi avec le cardinal +regardait, marchant à la tête des soldats, les chefs et la fleur de la +noblesse, fière de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau +au bout de l'épée. + +Les soldats suivaient tête basse, ne demandant pas si on les menait à la +boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait. + +De l'éminence où se tenaient à cheval le roi et le cardinal, ils +voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en +applaudissant le courage, mais en même temps ses instincts de cruauté +s'éveillaient comme ceux du tigre à la vue du sang. + +Lorsqu'il fit tuer le maréchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la +fenêtre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour +voir à son aise le cadavre sanglant. + +On aborda la muraille; quelques-uns avaient apporté des échelles; +l'escalade commença. + +Montmorency prit un drapeau et monta le premier à la muraille; trop +lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster à +demi-portée de fusil des remparts, exhortant les soldats à bien faire. + +Quelques échelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant +chacun tenait à mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres +résistèrent et, par ce combat presque aérien, donnèrent le temps à leurs +compagnons de se relever, de dresser d'autres échelles et de monter à +l'assaut. + +Les assiégés s'étaient fait arme de tout: les uns tiraient presque à +bout portant sur les assiégeants, les autres dardaient des coups de +pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le +sang jaillir jusqu'à eux, un homme ouvrir les bras et tomber à la +renverse, d'autres lançaient des pavés ou laissaient rouler des poutres +qui nettoyaient deux ou trois échelles. + +Tout à coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assiégés, +puis on entendit au loin, derrière eux, une fusillade et de grands cris. + +--Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisième fois à +l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency! à la +rescousse! + +Et il s'élança de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il était, +entraînant, dans un effort suprême, tout ce qui pouvait le voir et +l'entendre. + +Le duc ne s'était pas trompé, et c'était bien Moret qui opérait sa +diversion. + +Le comte était parti à trois heures du matin, comme nous l'avons vu, +ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils étaient +arrivés au bord du torrent où avait failli se noyer Guillaume Coutet; +mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher. + +Arrivés de l'autre côté du torrent, le comte de Moret et ses hommes +franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la montagne. Il +retrouva le sentier, s'y élança le premier; ses hommes le suivirent. + +La nuit était obscure, mais la neige si haute et si nouvellement tombée +qu'elle éclairait le chemin. + +Le comte, qui en connaissait la difficulté, s'était muni de longues +cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes +étaient ceux qui marchaient près de la déclivité. Si l'un d'eux +glissait, il était retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait +pour celui qui avait glissé que de ne pas lâcher la corde. + +Vingt-quatre autres marchaient parallèlement; les premiers leur +servaient en quelque sorte de parapet. + +En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le +silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut. + +Le comte réunit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua +de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux était le +rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de +cerner l'auberge. Un seul homme échappé de ce nid de pillards pouvait +donner l'alarme, et le succès de l'expédition était compromis. + +Galaor, qui connaissait les localités, prit une vingtaine d'hommes pour +cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et +avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fenêtre qui +donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent échapper. La +fenêtre flamboyait, ce qui indiquait que les hôtes n'y manquaient point. + +Le reste de la troupe devait s'échelonner sur la route, afin de ne +laisser à aucun des bandits la chance de s'échapper. + +La porte de la cour était fermée; Galaor, avec l'adresse et l'agilité +d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit. + +En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet +au pied. + +Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur +ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir. + +Le comte s'était approché lentement et sans bruit de la fenêtre afin de +voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait +formé sur les carreaux une buée qui empêchait de voir à l'intérieur. + +Un des carreaux, brisé dans quelque rixe, avait été remplacé, par une +feuille de papier collée sur le cadre. Le comte de Moret monta sur +l'appui de la fenêtre, troua le papier avec la pointe de son poignard et +put enfin se rendre compte de l'étrange scène qui se passait. + +Le contrebandier qui était venu avertir Guillaume Coutet que les +bandits espagnols venaient de se mettre à sa poursuite était lié et +garotté sur une table, et, réunis en tribunal, les bandits qu'il avait +trompés le jugeaient, ou plutôt venaient de le juger, et, comme le +jugement était sans appel, il n'était plus question que de savoir s'il +serait pendu ou fusillé. + +Les avis étaient à peu près partagés; mais, comme on le sait, les +Espagnols sont gens économes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas +fusiller un homme à moins de huit ou dix coups de mousquet; que +c'étaient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que +pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais +encore que cette corde, devenant par l'exécution même une corde de +pendu, doublait, quadruplait, décuplait de valeur. + +Cet avis si sage, si avantageux l'emporta. + +Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort était +décidé, qu'à ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui +l'accompagnaient, il ne répondit que par cette prière des agonisants: +_Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains_. + +Une corde n'est jamais chose longue à trouver, surtout dans une +hôtellerie consacrée aux muletiers. + +Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'était point fâché +d'assister, sans se déranger, au spectacle d'une pendaison, passa la +corde demandée. + +Une lanterne était suspendue à une espèce de crochet et représentait, au +milieu des sept ou huit chandelles placées sur les tables, l'astre +faisant le centre d'un nouveau système planétaire. + +On décrocha la lanterne; on la posa sur la cheminée; un des Espagnols, +celui qui avait eu l'idée économique de la corde, la passa au crochet, y +fit un noeud coulant et mit l'extrémité aux mains de ces quatre ou cinq +camarades, fit descendre le condamné de la table, le conduisit +au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songeât à faire aucune +résistance tant il se croyait complétement perdu, lui passa le noeud +coulant autour du cou. + +Puis au milieu du silence solennel qui précède toujours ce grand acte +d'une âme que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet +ordre: + +--Enlevez. + +Mais à peine ce mot était-il prononcé, qu'un bruit pareil à celui d'un +papier ou d'une étoffe que l'on déchire se fit entendre du côté de la +fenêtre, qu'on vit s'allonger à l'intérieur de la chambre un bras armé +d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le noeud +coulant au col du condamné tomber roide mort. + +Au même instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la +fenêtre, qui s'ouvrit à deux battants et livra passage au comte de +Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup +de pistolet comme à un signal, la porte de la route et celle de la cour +s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermées par des armes et +des soldats. + +En une seconde le condamné fut délié et passa des angoisses de l'agonie +à cette joie enivrante de l'homme qui a déjà descendu la première marche +du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur +lui. + +--Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce +geste de suprême commandement qui était chez lui un héritage royal, +celui qui tentera de fuir est mort. + +Personne ne bougea. + +--Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de +sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si généreusement prévenu, +il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais +mourir. Il est bien juste que les rôles changent, et que cette fois la +tragédie soit poussée jusqu'au bout; désigne-moi les misérables qui nous +ont poursuivis, leur procès ne sera pas long. + +Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il désigna huit +Espagnols, le neuvième était mort. + +Les huit bandits se voyant condamnés, et comprenant qu'ils l'étaient +sans miséricorde, échangèrent un coup d'oeil, et avec l'énergie du +désespoir, le poignard à la main, fondirent sur les soldats qui +gardaient la porte de la rue. + +Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. C'était, on se le rappelle, +Latil qui avait été chargé du soin de garder cette porte, et lorsqu'il +l'avait ouverte, c'était un pistolet dans chaque main qu'il s'était +placé sur le seuil. + +De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se débattirent un +instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit +pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des +blasphèmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps +sur le parquet... tout était dit. + +Six étaient étendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore, +étaient, pieds et poings liés, entre les mains des soldats. + +--On a trouvé la corde que voilà pour pendre un honnête homme, dit le +comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins. + +Les muletiers, qui commençaient à comprendre qu'ils n'étaient pour rien +dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils +allaient en voir pendre trois, spectacle par conséquent trois fois plus +récréatif, offrirent à l'instant même les cordes demandées. + +--Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre +ces trois messieurs; je vous sais expéditif, ne les faites pas languir. +Quant au reste de l'honorable société, vous laisserez dix hommes pour la +garder ici. Demain, à midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne +sera fait aucun mal, seront libres. + +--Et où vous rejoindrai-je? demanda Latil. + +--Ce brave homme, répondit le comte de Moret, en montrant le +contrebandier si miraculeusement sauvé de la corde, ce brave homme vous +conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre. + +Puis, s'adressant au contrebandier lui-même: + +--La même route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une +fois arrivé à Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez +dix minutes. + +Latil s'inclina. + +--En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu là +une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne. + +Dix minutes après, Latil, guidé par le contrebandier, le rejoignait; la +besogne, que le comte avait laissée aux trois quarts faite, était +achevée. + +C'était sur le pont même de Giacon que Latil et ses hommes avaient +rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps +de le remercier, se jeta à ses pieds et lui baisa les mains. + +--C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que, +dans une heure, nous soyons à Suze. + +Et la troupe se remit en marche. + + + + +CHAPITRE XIV. + +LA PLUME BLANCHE. + + +On connaît le chemin qu'avait à suivre le comte de Moret; c'était le +même qu'il avait déjà suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de +Coëtman. + +Le silence le plus sévère était recommandé, et l'on n'entendait d'autre +bruit que celui de la neige s'écrasant sous les pieds des soldats. + +Au détour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle +commençait à se découper dans les premières lueurs du matin. + +La portion du rempart qui s'appuyait à la montagne était déserte. Le +chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux +de front devait s'appeler chemin, passait à dix pieds à peu près +au-dessus des créneaux. + +De là on pouvait se laisser glisser sur le rempart. + +La demi-lune que devait, après les retranchements pris, après les +barricades emportées, attaquer l'armée française, était à trois mille de +Suze à peu près, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la +montagne, ce point n'était aucunement gardé. + +Cependant les sentinelles de garde à la porte de France virent, au point +du jour, la petite troupe défiler au versant de la montagne, et +donnèrent l'alarme. + +Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit +qu'il n'y avait pas de temps à perdre. En véritable montagnard il bondit +de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart. + +En se retournant il vit Latil à ses côtés. + +Aux cris des sentinelles les Piémontais et les Valaisans étaient +accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une +centaine d'hommes, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se +renforcer. + +A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces +vingt hommes il s'élança vers la porte de France. + +Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crépuscule, voyaient +une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient +point apprécier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du +ciel, ne firent qu'une médiocre résistance; mais, pensant qu'il était +fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze, +fussent avertis, ils expédièrent un homme à cheval pour les prévenir de +ce qui se passait. + +Le comte de Moret vit cet homme se détacher en quelque sorte de la +muraille et s'élancer dans la direction du combat; il se douta bien du +but qui le faisait s'éloigner au plus rapide galop de son cheval, mais +il ne pouvait s'y opposer. + +C'était seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de +Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forcées, faire +naturellement son entrée. + +Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait +sur ceux qui la défendaient. + +La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment où ils s'y attendaient le +moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant à quelque trahison, +Piémontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvèrent en +criant: «Alarme!» les uns par la campagne, les autres par la ville. + +Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit +tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de +la porte et le service des canons, au cas où besoin serait de faire feu, +et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avança +pour attaquer, comme il était convenu, les retranchements par derrière. + +On commençait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fumée +s'amasser autour du Crêt de Montabon. + +Donc les deux armées étaient aux prises. + +Le comte de Moret fit doubler le pas à ses hommes; mais à un mille à peu +près des retranchements, il vit un corps de troupes assez considérable +se détacher de l'armée piémontaise et venir à lui. + +En tête et à cheval marchait le colonel qui le commandait. + +Ce corps était à peu près égal en nombre à celui du comte de Moret. + +Latil s'approcha du comte. + +--Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est +un très-brave soldat nommé le colonel Belon. + +--Eh bien, demanda le comte, après? + +--Je voudrais que Monseigneur me permît de le faire prisonnier. + +--Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas +mieux. Mais comment t'y prendras-tu? + +--Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitôt que vous le +verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui +le croiront mort, se débanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi +je prendrai le colonel; après cela aimez-vous mieux prendre le colonel, +je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne rançon de +3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais +voilà tout. + +--A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et à toi le colonel. + +--Là, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes! + +Le comte de Moret leva son épée, et les tambours battirent et les +trompettes sonnèrent la charge. + +Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet à la +main, et prêt à lui passer une arme nouvelle quand la première, la +seconde et même la troisième seraient déchargées. + +Au reste, au son des tambours et des clairons français, la troupe +savoyarde avait paru s'animer. + +Le colonel Belon avait prononcé quelques paroles auxquelles elle avait +répondu par les cris de: «Vive Charles-Emmanuel!» elle avait de son côté +fait un mouvement agressif. + +Les deux troupes n'étaient plus qu'à cinquante pas l'une de l'autre. + +La troupe savoyarde s'arrêta pour faire feu. + +--C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu; +ripostons et chargez au drapeau. + +Latil n'avait pas achevé, qu'une grêle de balles passait comme un +ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tête de nos soldats, qui +ne bougèrent point. + +--Tirez bas, cria Latil. + +Et donnant lui-même l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lâcha +le coup juste au moment où le colonel lâchait les rênes pour charger. + +Le cheval reçut la balle au défaut de l'épaule, et, emporté par l'élan +qui lui était donné, vint rouler avec son cavalier à vingt pas des rangs +français. + +--A moi le colonel, à vous le drapeau, monseigneur; et il s'élança +l'épée haute sur le colonel. + +Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tiré +bas. De sorte que tous les coups avaient porté. Le comte profita du +désordre et s'élança au milieu des Piémontais. + +Latil, en quelques bonds, s'était trouvé près du colonel Belon, renversé +sous son cheval et tout étourdi de sa chute. Il lui mit l'épée à la +gorge. + +--Secouru ou non secouru? lui dit-il. + +Le colonel essaya de mettre la main à ses fontes. + +--Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous êtes mort. + +--Je me rends, dit le colonel en tendant son épée à Latil. + +--Secouru ou non secouru? + +--Secouru ou non secouru. + +--Alors, colonel, gardez votre épée, on ne désarme pas un brave officier +comme vous; nous nous reverrons après le combat. Si je suis tué vous +êtes libre. + +Et à ces mots, il aida le colonel à se tirer de dessous son cheval, et +lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'élança au milieu des rangs +piémontais. + +Ce que Latil avait prévu était arrivé. En voyant tomber leur colonel, +les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'était lui ou son cheval +qui était tué, s'étaient laissés intimider. En outre, le comte avait +attaqué avec une telle violence, que les rangs s'étaient ouverts devant +lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves +Savoyards, Valaisans et Piémontais livraient une lutte acharnée. + +Latil se jeta où la mêlée était la plus épaisse, en criant d'une voix de +tonnerre: «Moret! Moret! à la rescousse! Un beau coup d'épée pour le +fils de Henri IV!» + +Ce fut le dernier coup porté à la troupe ennemie. Le comte de Moret +avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup +d'épée celui qui le portait. Il l'éleva au-dessus de toutes les têtes en +criant: «Victoire à la France! vive le roi Louis XIII!» + +Le cri fut répété au milieu de la déroute par tout ce qu'il y avait de +Français debout. La petite troupe envoyée pour s'opposer au comte de +Moret, regagnait à toutes jambes et diminuée d'un tiers. + +--Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte, +poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais +il est important que l'on entende notre feu des retranchements. + +Et en effet, on l'a vu, c'était ce feu, entendu des retranchements, qui +avait porté le trouble parmi leurs défenseurs. + +Attaqués de face par Montmorency, Bassompierre et Créquy, attaqués en +arrière par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils +craignaient d'être enveloppés et faits prisonniers; ils descendirent aux +écuries, et tout en commandant au comte de Verrue une défense +désespérée, ils sautèrent en selle et s'élancèrent hors des +retranchements. + +Ils se trouvèrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui +fuyaient pêle-mêle avec les Français, poursuivant les fuyards, et tirant +toujours. + +Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirèrent +l'attention de Latil, qui, croyant reconnaître en eux des personnages de +distinction s'élança sur leur passage pour leur couper leur chemin; +mais, au moment où il allait saisir le cheval du duc par la bride, une +espèce d'éclair l'éblouit, et il sentit une douleur à l'épaule gauche. + +Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son maître sur +le point d'être fait prisonnier, s'était élancé, et, de sa longue épée, +avait percé les chairs et l'épaule de notre spadassin. + +Latil jeta un cri moins de douleur que de colère, en voyant sa proie lui +échapper, et, l'épée à la main, il se jeta sur l'Espagnol. + +Quoique l'épée de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son +adversaire, à peine l'eut-elle rencontrée que Latil, avec sa supériorité +dans les armes, se sentit maître de son ennemi, qui, au bout de dix +secondes, tomba frappé de deux blessures en criant: + +--Sauvez-vous, mon prince! + +A ces mots: _Sauvez vous, mon prince!_ Latil sauta par-dessus le blessé +et se mit à la poursuite des deux cavaliers, mais, grâce à leurs petits +chevaux de montagne, ils avaient déjà fait assez de chemin pour se +trouver hors de sa portée. + +Latil redescendit furieux d'avoir manqué une si belle proie; mais enfin +il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se défendre, se +rendit secouru ou non secouru. + +Pendant ce temps le désordre s'était mis dans les retranchements. Le duc +de Montmorency, arrivé le premier sur le rempart, s'y était maintenu, +écartant à coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et +avait fait place à ceux qui le suivaient. Piémontais, Valaisans et +Savoyards s'étaient alors écoulés comme un torrent par les poternes +donnant sur la route de Suze; mais là, ils avaient rencontré le comte de +Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: «Vive le +roi Louis XIII!» Ignorant sa force, ils n'essayaient pas même de le +combattre, et ils fuyaient, s'écartant devant chaque groupe de Français, +comme s'écarte à l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent. + +Le comte de Moret entra dans la redoute du côté opposé où était entré +Montmorency, tous deux se rencontrèrent, se reconnurent et +s'embrassèrent au milieu de l'ennemi. + +Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchèrent des créneaux +agitant en signe de victoire, l'un le drapeau français qu'il avait le +premier planté sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau +savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux +étendards devant lui, crièrent ensemble: + +--_Vive le roi!_ + +C'était ce même cri à la bouche que, deux ans plus tard, tous deux +devaient tomber. + +--Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit à haute +voix le Cardinal. + +En même temps que ces paroles étaient prononcées et comme s'il les eût +entendues, Latil franchissait la porte. + +Des sentinelles furent placées à toutes les entrées, et Montmorency et +Moret allèrent eux-mêmes ouvrir la poterne de Gélasse au roi et au +cardinal. + +Tous deux y entrèrent à cheval, et le mousqueton sur le genou en signe +qu'ils entraient en conquérants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne +devaient rien attendre que de leur bon plaisir. + +Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord. + +--Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre +ambition, et la campagne finie, nous aviserons à changer votre épée +contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui, +ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas même sur les maréchaux +de France. + +Montmorency s'inclina. La promesse était formelle, et, nous l'avons dit, +l'épée de connétable était la seule chose qu'il ambitionnât au monde. + +--Sire, dit le comte de Moret en présentant au roi le drapeau qu'il +venait d'enlever au régiment du colonel Belon, permettez que j'aie +l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté cet étendard pris par +moi. + +--Je l'accepte, dit Louis XIII, et en échange, j'espère qu'il vous +plaira de porter cette plume blanche à votre chapeau, en mémoire de +votre frère qui vous la donne, et de notre père qui en portait trois +pareilles à Ivry. + +Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII +lui tendit les bras et l'embrassa cordialement. + +Puis il ôta de son propre chapeau, qui était le même que lui avait prêté +le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la +donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait. + +Le même jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entrée +à Suze après avoir reçu des autorités les clés de la ville sur un plat +d'argent. + + + + +CHAPITRE XV. + +CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU DUC DE SAVOIE. + + +Le roi Louis XIII était ivre de joie; c'était la seconde fois en moins +d'une année qu'il méritait le titre de _Victorieux_, et qu'il faisait +son entrée triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes. + +Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'était accompli, et la +dernière chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis +que, le 7 mars, il coucherait à Suze, et il y couchait. + +Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait +plus loin que le roi, était moins tranquille que lui. + +Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse +réussite de la journée lui avait fait oublier, que le combat avait +épuisé à peu près tout ce que l'armée avait de munitions. + +Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient à +l'armée, et que les mauvais temps et la difficulté des chemins ne +permettaient pas aux commissaires d'en faire venir. + +Il savait que Cazal était fort pressé par les Espagnols, et que si le +duc de Savoie persistait dans son système d'hostilités, et, chose facile +avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix +jours sur le chemin de Cazal, réduit à la dernière extrémité malgré +l'héroïsme de Gurron, qui y commandait, et malgré le dévouement des +habitants, qui s'étaient joints à la garnison pour défendre la ville, +celle-ci serait peut-être forcée d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les +dernières nouvelles de Cazal annonçaient, en effet, qu'après y avoir +mangé les chevaux, les chiens et les chats, on était arrivé à faire la +chasse à ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le fléau des +grandes famines. + +Aussi, pendant la soirée où Louis XIII avait convié tous ses maréchaux, +ses généraux et ses officiers supérieurs, s'approcha-t-il du roi et lui +demanda-t-il si, la soirée finie, la fatigue que devait éprouver Sa +Majesté ne l'empêcherait pas de l'entretenir quelques instants. + +Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour où il fit tuer le +maréchal d'Ancre, répondit: + +--Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de +l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prêt +à lui accorder l'audience qu'elle me demandera. + +Et en effet, lorsque la soirée fut finie, le roi, bien abreuvé de +louanges, vint au cardinal: + +--Et maintenant, mon Eminence, à nous deux, dit il en s'asseyant et en +montrant un siége au cardinal. + +Le cardinal s'assit sur l'ordre du roi et après le roi. + +--Parlez, je vous écoute, dit Louis XIII. + +--Sire, dit le cardinal, je crois que Votre Majesté a eu aujourd'hui +toute satisfaction comme réparation à l'injure qui lui avait été faite, +et que le désir d'une gloire inutile ne la poussera pas à continuer une +guerre que peut immédiatement terminer une paix glorieuse. + +--Mon cher cardinal, dit le roi, en vérité je ne vous reconnais plus; +vous avez voulu la guerre, la guerre malgré tout le monde, et voilà qu'à +peine nous sommes en campagne vous proposez la paix. + +--Que vous importe, Sire, que la paix vienne tôt ou tard, si elle arrive +avec tous les avantages que nous espérions? + +--Mais que dira l'Europe de nous avoir vu faire tant de bruit et de +menaces pour nous arrêter après un seul combat? + +--L'Europe dira, Sire, et ce sera la vérité, que ce combat a été si +glorieux et si décisif qu'il a suffi pour décider du succès de toute la +campagne. + +--Mais encore, pour accorder la paix, il faudrait qu'on nous la +demandât. + +--Il est beau au vainqueur de la proposer. + +--Comment, monsieur le cardinal, vous n'attendez pas même qu'on nous la +demande? + +--Sire, vous avez un si bon prétexte de faire les premières avances. + +--Lequel? + +--Dites que c'est en considération de la princesse Christine, votre +soeur. + +--Tiens, c'est vrai, dit le roi, j'oublie toujours que j'ai une famille; +il est vrai, ajouta-t-il avec amertume, que ma famille prend soin de +m'en faire souvenir. Vous pensez donc?... + +--Je pense, Sire, que la guerre est une cruelle nécessité, et +qu'appartenant à une Eglise qui abhorre le sang, il est de mon devoir +d'en laisser répandre le moins possible. Or, tout vous est permis, Sire, +après une journée si glorieuse, et le Dieu des armées est aussi le Dieu +de la miséricorde et de la clémence. + +--Comment présenterez-vous la chose à Sa M. le roi des Marmottes, dit le +roi en employant le titre dont s'était servi Henri IV après la conquête +de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du comté de Gex. + +--C'est bien facile, Sire; j'écrirai au nom de Votre Majesté au duc de +Savoie que vous lui laissez encore le choix de la paix ou de la guerre; +que s'il préfère la guerre, nous continuerons de le battre comme nous +avons fait aujourd'hui, et comme votre auguste père a fait dans le +passé; que si, au contraire, il choisit la paix, nous traiterons avec +lui sur les mêmes bases qu'avant la victoire; c'est-à-dire qu'il +accordera passage aux troupes de France, leur fournira des étapes et +contribuera de tout son pouvoir à secourir Cazal, en donnant des vivres +et des munitions de guerre, que le roi paiera aux prix des trois +derniers marchés; que le duc de Savoie laissera passer à l'avenir, par +quelque endroit de son pays que ce puisse être, les troupes et tout le +matériel de guerre qui seraient jugés nécessaires à la défense de +Montferrat, dans le cas où le Montferrat serait attaqué ou que l'on +craigne avec raison qu'il ne le soit; que pour sécurité de l'exécution +de ces deux derniers articles, le duc de Savoie remettra la citadelle de +Suze et le château de Gélasse entre les mains de Sa Majesté, et qu'il y +sera laissé une garnison de Suisses, commandée par un officier nommé par +vous, Sire. + +--Mais lui, le Savoyard, demandera naturellement quelque chose en +échange de tout cela. + +--Nous irons, si vous le voulez bien, Sire, au-devant de sa demande, +nous offrirons de lui faire céder par le duc de Mantoue, en +dédommagement des droits de la maison de Savoie sur le Montferrat, la +propriété de la ville de Trino avec quinze mille écus d'or de revenus. + +--Nous la lui avons déjà offerte, et il a refusé. + +--Nous n'étions pas à Suze, Sire, et nous y sommes, et grâce à vous, ce +que je n'oublierai jamais. Sire, ce qu'il ne faut oublier jamais ce +n'est point mon dévouement sans péril pour Votre Majesté, c'est le +courage des braves soldats qui ont combattu sous vos yeux, c'est la +valeur des chefs qui les ont conduits au combat. + +--Si j'avais le malheur d'oublier, Votre Eminence me ferait souvenir. + +--Ainsi, ma proposition est acceptée? + +--Mais qui enverra-t-on? + +--Le maréchal de Bassompierre ne semble-t-il pas à Votre Majesté le +meilleur ambassadeur qui se puisse choisir pour une pareille affaire. + +--A merveille. + +--Eh bien, Sire, il partira demain matin, pour mettre sous les yeux du +duc l'ensemble du traité; quant aux articles secrets... + +--Il y aura donc des articles secrets! + +--Il n'y a pas de traité qui n'ait ses articles secrets; quant aux +articles secrets, ils seront débattus directement entre moi et le duc, +ou son fils. + +--Tout est arrêté ainsi alors! + +--Oui, Sire, et avant trois jours, tenez-vous pour certain d'avoir la +visite du prince votre beau-frère ou du duc votre oncle. + +--C'est vrai, dit le roi, ceux-là aussi sont de ma famille; mais ils ont +sur mes autres parents un grand mérite, c'est de me faire publiquement +la guerre. Bonsoir, monsieur le cardinal, vous aussi devez être fatigué +et avoir besoin d'une bonne nuit. + +Trois jours après, en effet, comme l'avait prédit le cardinal, +Victor-Amédée était à Suze et négociait avec le cardinal de Richelieu, +qui obtint de lui toutes les conditions qu'il avait soumises au roi. + +Quant aux articles secrets, ils furent accordés comme les autres. + +«Le duc de Savoie s'engageait à faire entrer avant quatre jours mille +charges de blé, de froment et cinq cents de vin à Cazal. + +«De son côté, à la condition que ces obligations seraient remplies, il +fut convenu que les troupes du roi de France n'avanceraient point +au-delà de Bunolunga, petite place située entre Suze et Turin, chose, +disait le traité, que Sa Majesté veut bien accorder à la prière de M. le +prince de Piémont, afin de donner le temps aux Espagnols de lever +d'eux-mêmes le siège de Cazal.» + +«Enfin, en échange de la ville de Trino, Charles-Emmanuel rendrait au +duc de Mantoue Albe et Montcalvo, dont il s'était emparé.» + +Huit jours après la conclusion du traité, don Gonzalès de Cordoue levait +_de lui-même_ le siége de Cazal, et l'honneur castillan était sauvé. + +Le 31 mars et le 1er avril, le traité fut ratifié par le duc de +Savoie et par le roi Louis XIII. + +Il est vrai qu'il devait en être de ce traité comme de ceux du duc de +Lorraine. + +Un jour, Guillaume III racontait que, s'entretenant avec Charles IV, duc +de Lorraine, sur la bonne foi que chacun des contractants devait mettre +à exécuter un traité, ce prince lui répondit en riant: + +--Est-ce que vous comptez sur un traité, vous? + +--Mais oui, répondit naïvement Sa Majesté britannique. + +--Eh bien, répliqua le duc Charles, quand il vous plaira, je vous +ouvrirai un grand coffre plein de traités que j'ai faits sans en +exécuter un seul! + +Or, Charles-Emmanuel en avait à peu près autant dans son coffre, et ce +n'était qu'un de plus qu'il y ajoutait, avec l'intention bien positive +de ne point l'exécuter comme les autres. + +Il n'en manifesta pas moins le plus vif désir d'embrasser son neveu +Louis XIII, si bien qu'il fut résolu entre le duc et le roi qu'une +entrevue aurait lieu. + +Ce furent d'abord le prince de Piémont et le cardinal de Savoie qui +vinrent saluer le roi immédiatement après le traité; Victor-Amédée +amenait sa femme, la princesse Christine, soeur du roi. Louis rendit à +_sa bonne soeur_ tous les honneurs possibles et lui fit toutes les +amitiés imaginables, enchanté sans doute de prouver qu'il aimait encore +mieux la princesse de Piémont, qui venait de lui faire la guerre +ostensiblement, que la reine d'Angleterre et la reine d'Espagne, qui +pour le moment, se contentaient de conspirer contre lui. + +Le duc de Savoie parut le dernier et fut reçu à bras ouverts par son +neveu Louis XIII, qui, dès le même jour, résolut de lui rendre sa visite +et de le surprendre comme cela se fait de particulier à particulier; +mais Charles-Emmanuel, averti à temps, descendit en toute hâte les +escaliers et l'attendit au seuil. + +--Mon oncle, dit Louis XIII en l'embrassant j'avais dessein d'aller +jusqu'à votre chambre sans que vous le sussiez! + +--Vous avez oublié, mon neveu, répondit le duc, que l'on ne se cache pas +si facilement quand on est roi de France. + +Le roi monta les escaliers côte à côte avec le duc, mais pour arriver à +son appartement, il lui fallut passer avec les courtisans et les +officiers par une galerie mal soutenue et tremblante. + +--Hâtons-nous, mon oncle dit le roi, je ne sais si nous sommes ici en +sûreté. + +--Hélas, Sire, répondit le duc, je vois bien que tout tremble devant +Votre Majesté comme tout plie sous elle. + +--Eh bien, fou, dit le roi radieux en se tournant vers l'Angély, que +penses-tu des compliments de mon oncle? + +--Ce n'est point à moi qu'il faut demander cela, Sire, dit l'Angély. + +--Et à qui donc? + +--Aux deux ou trois mille imbéciles qui se sont fait tuer pour qu'il +nous les fît. + +L'Angély, dans sa réponse au roi, avait admirablement résumé la +situation. + + + + +CHAPITRE XVI. + +UN CHAPITRE D'HISTOIRE + + +Après chaque guerre, si longue qu'elle soit, même après la guerre de +trente ans, la paix se signe, et une fois la paix signée, les rois qui +se sont fait la guerre s'embrassent, sans qu'il soit le moins du monde +question des milliers d'hommes qui, sacrifiés à ces querelles +momentanées, pourrissent sur les champs de bataille, des milliers de +veuves qui pleurent, des milliers de mères qui se tordent les mains, des +milliers d'enfants qui s'habillent de deuil. + +Il est vrai que, grâce à la bonne foi de Charles-Emmanuel, on pouvait +être sûr que cette nouvelle paix serait rompue à la première occasion +que trouverait le duc de Savoie de la rompre avantageusement. + +Un mois ou deux se passèrent en fêtes pendant lesquelles le duc de +Savoie envoya ses émissaires à Vienne et à Madrid. + +A Vienne, son envoyé était chargé de dire que la violence que le roi +venait de lui faire à Suze était moins honteuse et plus avantageuse et +moins préjudiciable à lui qu'à Ferdinand, attendu que lui, duc de +Savoie, n'avait disputé le passage au roi de France que pour soutenir +les droits de l'empire en Italie. + +Que le secours porté par la France aux habitants de Cazal était un +attentat manifeste contre l'autorité de l'empereur; puisque la place +n'était assiégée par les Espagnols que dans le but d'obliger le duc de +Nevers, établi malgré l'empereur dans un fief de l'empire, à rendre +l'obéissance légitimement due à Sa Majesté impériale. + +A Madrid, son envoyé était chargé de faire comprendre au roi Philippe IV +et au comte-duc, son premier ministre, que l'affront fait aux armées +espagnoles devant Cazal rendait l'autorité de Sa Majesté Catholique +méprisable en Italie, s'il demeurait impuni; que le roi de France, +poussé par Richelieu, méditait de chasser les Espagnols de Milan, et que +le cabinet de Madrid devait s'attendre à ce qu'une fois chassé de Milan, +les Espagnols ne resteraient pas longtemps à Naples. + +De leur côté, Philippe IV et Ferdinand échangeaient des émissaires. + +Voici ce qui se décidait entre eux. + +L'empereur allait demander aux cantons suisses un passage pour ses +troupes. Si les Grisons refusaient le passage, on les surprendrait et +l'on marcherait immédiatement sur Mantoue. + +Le roi d'Espagne rappelait don Gonzales de Cordoue et mettait à sa +place, à la tête des troupes espagnoles en Italie, le fameux Amboise +Spinola, avec ordre d'assiéger et de reprendre Cazal, pendant que les +troupes de l'empire assiégeraient et reprendraient Mantoue. + +L'effet moral de cette campagne, terminée en quelques jours, avait été +immense; l'affaire surprit l'Europe et fit grand honneur au roi Louis +XIII, le seul des souverains, avec Gustave-Adolphe, qui sortît de son +palais l'épée au côté et de son royaume l'épée à la main. Ferdinand II +et Philippe IV faisaient la guerre partout et toujours, et cruellement, +mais ils la faisaient agenouillés devant leur prie-Dieu. + +Si le roi et son armée eussent pu rester en Piémont, tout était sauvé; +mais le cardinal s'était engagé à réduire les protestants avant l'été, +et les protestants avaient profité de l'absence du roi et du cardinal +pour se réunir sous le commandement du duc de Rohan au nombre de quinze +mille dans le Languedoc. + +Le roi fit ses adieux à _son bon oncle_ le duc de Savoie, ignorant +encore toutes les intrigues que celui-ci avait nouées, même pendant sa +présence en Piémont. Le 22 avril, il rentrait en France par Briançon, +Gap, Châtillon, et marchait sur Privas. + +Il évitait Lyon dont les deux reines avaient fui bien vite à cause de la +peste. + +Quant à Monsieur, nous croyons l'avoir dit déjà, il avait, dans son +mécontentement, quitté non-seulement Paris, mais la France, acceptant +l'hospitalité que lui avait offerte dans la ville de Nancy le duc +Charles IV de Lorraine. En quittant la France, il avait abandonné ses +prétentions sur la princesse Marguerite, soeur du duc. + +Traqué par quarante mille hommes conduits par trois maréchaux de France +et par Montmorency que Richelieu faisait aller où il voulait en lui +montrant l'épée de connétable, Rohan finit par faire, lui chef +protestant, la même faute qu'avaient commise, le siècle précédent, les +chefs catholiques. + +Il fit avec l'Espagne, son ennemie mortelle à lui et l'ennemie mortelle +de la France, un traité d'argent que l'Espagne ne tint pas. Enfin +Privas, sa dernière place forte, fut prise, on pendit un tiers des +habitants, on dépouilla non-seulement les pendus, mais tous les autres +rebelles de leurs biens; et enfin, le 24 juin 1629, on signa en vue +d'une nouvelle campagne d'Italie, dont les affaires commençaient à se +brouiller, une paix dont la principale condition fut de démanteler +toutes les villes protestantes. + +On avait su devant Privas quelque chose du dessein qu'avait Ferdinand de +faire passer des troupes en Italie; on disait que Waldstein, lui-même, +comptait franchir les Alpes grisonnes avec cinquante mille hommes. Enfin +on eut connaissance qu'une déclaration avait été lancée par Ferdinand, +en date du 5 juin, dans laquelle il déclarait que ses troupes +marchaient en Italie, non pour y porter la guerre, mais afin d'y +conserver la paix en maintenant l'autorité légitime de l'empereur, et en +défendant les fiefs de l'empire dont les étrangers prétendaient disposer +au préjudice de ses droits. + +Par la même déclaration, l'empereur faisait instance amicale au +sérénissime roi d'Espagne, comme à celui qui possédait le fief principal +de l'empire en Italie, de pourvoir les troupes impériales de vivres et +de munitions nécessaires. + +Tout était donc à recommencer en Italie; par malheur, Louis n'était prêt +ou plutôt ne serait prêt pour une guerre étrangère que dans cinq ou six +mois. + +Faute d'argent, après Privas, Richelieu avait été forcé de licencier +trente régiments. + +On envoya M. de Sabern à la cour de Vienne pour demander à l'empereur +son ultimatum. + +De son côté, M. de Créquy fut envoyé à Turin pour inviter Monsieur de +Savoie à s'expliquer franchement et à dire, en cas de guerre, quel +drapeau il arborerait. + +L'empereur répondit: + + «Le roi de France est venu en Italie avec une puissante armée sans + aucune déclaration à l'Espagne ni à l'empire, et s'y est rendu maître + par les armes ou par composition, de quelques localités soumises à la + juridiction de l'empereur; que le roi de France retire ses troupes de + l'Italie, et l'empereur souffrira que l'affaire soit jugée par le + droit commun.» + +Le duc de Savoie répondit: + + «Le mouvement des Impériaux à travers les Grisons n'a point rapport à + ce qui s'est fait dans le traité de Suze; mais le roi d'Espagne + souhaite que les Français sortent d'Italie et que Suze soit + promptement rendue. Si le roi Louis veut donner cette satisfaction à + son beau-frère Philippe IV, le duc de Savoie obtiendra de l'empereur + Ferdinand qu'il retire ses troupes du pays des Grisons.» + +M. de Créquy transmit cette réponse au roi, qui la rendit au cardinal, +en le chargeant de répondre. + +Le cardinal répondit: + + «Dites au duc de Savoie qu'il n'est point question de ce que désirent + l'empereur et le roi d'Espagne, mais de savoir purement et simplement + si Son Altesse voulait tenir sa parole donnée de joindre ses troupes à + celles du roi pour maintenir le traité de Suze.» + +Le roi revint à Paris, furieux contre son frère Monsieur, dont il +voulait confisquer les propriétés; mais la reine-mère fit si bien +qu'elle raccommoda les deux frères et que Monsieur, qui, comme toujours, +avait fait au roi son humble soumission, fit ses conditions pour +rentrer, et, au lieu de perdre à son escapade, il y gagna le duché de +Valois, une augmentation de cent mille livres de pension par an, le +gouvernement d'Orléans, de Blois, de Vendôme, de Chartres, le château +d'Amboise, le commandement de l'armée de Champagne et la commission, en +cas d'absence du roi, de lieutenant-général à Paris et dans les +provinces voisines. + +Puis cette curieuse réserve était faite: + +«En se raccommodant avec le roi, Monsieur ne s'engage point à oublier +les injures du cardinal de Richelieu, _injures dont il le punira tôt ou +tard_.» + +Le cardinal eut connaissance de ce pacte quand il était trop tard pour +l'empêcher; il alla trouver le roi et lui mit le traité sous les yeux. + +Louis baissa la tête; il comprenait tout ce qu'il y avait de profonde +ingratitude dans la faiblesse qu'il avait eue de céder aux exigences de +son frère. + +--Si Votre Majesté fait cela pour ses ennemis, dit le cardinal, que +fera-t-elle donc pour l'homme qui lui a prouvé qu'il était son meilleur +ami. + +--Tout ce que me demandera cet homme, si cet homme est vous. + +Et, en effet, séance tenante, le roi le nomma vicaire-général en Italie +et généralissime de toutes ses armées. + +En apprenant ces concessions faites à son ennemi, Marie de Médicis +accourut, et ayant pris connaissance de la commission donnée au +cardinal: + +--Et à nous, monsieur, demanda-t-elle à son fils avec un sourire +railleur, quels droits nous réservez-vous donc? + +--Celui de guérir les écrouelles, répondit l'Angély, qui était présent à +la discussion. + +Avec des efforts inouïs, avec une vigueur admirable, le cardinal +improvisa une nouvelle campagne. + +Seulement un ennemi barrait le chemin du Piémont «et opposait à l'armée +un abîme dans lequel la moitié se fût engloutie.» + +Cet obstacle, c'était la peste. + +La peste qui avait forcé les deux reines de revenir à Paris et qui avait +forcé le roi de passer par Briançon. + +Elle était passée de Milan--c'est la même que Manzoni peint dans les +_Promessi sposi_--elle était passée de Milan à Lyon, où elle faisait des +ravages terribles. Quelques soldats, disait-on, l'avaient rapportée +d'au-delà des Alpes; elle éclata aux portes de Lyon, dans le village de +Vaux. On établit un cordon sanitaire autour du village; mais, la peste, +comme tous les fléaux, a des alliés dans les mauvaises passions +humaines. La peste s'adressa à la cupidité. Quelques hardes de +pestiférés, introduites en fraude et vendues auprès de l'église de +Saint-Nizier, importèrent la contagion au coeur de Lyon. + +On était aux derniers jours du mois de septembre. + +On eût dit en voyant les ouvriers tomber comme frappés de la foudre dans +les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint Jean et de Saint +Georges, une raillerie de la nature. Le temps était magnifique; jamais +soleil plus beau n'avait illuminé un ciel plus serein; jamais l'air +n'avait été si doux et si pur, jamais végétation plus luxuriante n'avait +paré les admirables paysages du Lyonnais; point de variations subites +dans la température, point de chaleurs extrêmes, point d'orages, aucune +de ces intempéries atmosphériques auxquelles on attribue tant +d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Radieuse et +souriante, la nature regardait la corruption et la mort frapper à la +porte des maisons. + +C'était, au reste, à ne rien comprendre au fléau, tant il était +bizarrement capricieux. Il épargnait un côté de la rue, ravageait +l'autre. Une île de maisons restait intacte, et les maisons qui +entouraient cette île étaient toutes visitées et tendues de noir par la +sinistre hôtesse. Elle passait au-dessus des quartiers infects et +encombrés de la vieille ville et allait attaquer les places de +Bellecourt et des Terreaux, les quais, les quartiers les plus beaux, les +plus accessibles à l'air et à la lumière; toute la partie inférieure de +la grande cité fut dévastée. Elle s'arrêta, on ne sait pourquoi, vers la +rue Neyret, au niveau d'une petite maison sur la façade de laquelle on +vit longtemps une petite statue avec cette inscription latine: + +_Ejus præsidio, non ultra pestis._ 1628. + +Il n'y eut pas un seul pestiféré à la Croix-Rousse. + +Puis, comme si ce n'était point assez de la peste, en frappant du pied +la terre elle en fit sortir le meurtre. Comme à Marseille en 1720, comme +à Paris en 1832, le peuple, toujours défiant et crédule, cria à +l'empoisonnement. Ce n'étaient point, comme à Paris, des malfaiteurs qui +souillaient l'eau des fontaines; ce n'étaient point comme à Marseille, des +forçats qui corrompaient l'eau du port. Non, à Lyon, c'étaient _des +engraisseurs_ qui frottaient d'un onguent mortel les marteaux des +portes. C'étaient les chirurgiens, disait-on, qui fabriquaient cette +pommade pestilentielle. Un jésuite, le P. Guillot, a vu les engraisseurs +et leur graisse. «C'est, dit-il, vers le milieu de septembre que l'on +commença de graisser les portes; le sacristain de l'église des jésuites +trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fit brûler, +mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d'enterrer ce qui +restait du poison. + +Le beau livre de M. de Montfalcon, où nous puisons ce détail, ne dit +point si le P. Grillot se trouva à point pour donner l'absolution à ceux +que ces quelques lignes firent assassiner; mais le lendemain, un +malheureux qui portait une chandelle allumée dont le suif coulait sur +ses vêtements, fut lapidé par la population; un médecin, qui voulait +faire prendre une potion calmante à l'un de ses malades de la +Guillotière, soupçonné de lui donner du poison, dut boire la potion pour +éviter la mort: tout passant inconnu qui approchait par mégarde sa main +d'un marteau de porte ou d'une sonnette était poursuivi par ce cri: Au +Rhône l'empoisonneur! + +Lorsque la peste de Marseille éclata, Chirac, Médecin du régent, +consulté par les échevins de la ville, répondit: Tâchez d'être gais! + +C'était difficile d'être gai, à Lyon surtout, où la première chose que +firent les prêtres et les moines fut d'annoncer, pour qu'on ne conservât +pas même l'espoir, que le fléau était tout simplement le messager de la +colère divine. A partir de ce moment, pour les esprits faibles, la peste +ne fut plus une simple épidémie dont on pouvait guérir, mais l'ange +exterminateur, au glaive flamboyant duquel personne ne devait échapper. + +Et tout le monde le sait d'ailleurs, nos médecins au retour d'Egypte ont +constaté le fait, la peste a ses préférences, elle choisit les faibles, +affectionne les effrayés. Avoir peur de la peste, c'est déjà en être +malade. Et comment n'eût-on pas eu peur, quand on voyait deux frères +minimes se chargeant de l'expiation générale, porter à Notre-Dame de +Lorette une lampe d'argent sur laquelle étaient gravés les noms des +échevins. Comment n'eût-on pas eu peur quand on entendait de tous côtés +les prédications des moines annonçant la fin du monde, quand des autels +improvisés s'élevaient dans les rues, au milieu des places, aux coins +des carrefours, et que, du haut de ces autels, que l'on faisait le plus +élevé possible, on voyait et l'on entendait les prêtres bénissant la +ville mourante. Quand un moine ou un prêtre passait dans la rue, les +gens du peuple s'agenouillaient sur son passage et demandaient +l'absolution. Beaucoup tombaient avant de l'avoir reçue; des pénitents +sillonnaient la ville couvert d'un sac souillé de cendre, une corde +autour des reins et une torche allumée à la main, et alors, sans savoir +s'ils étaient consacrés ou non, sans s'inquiéter s'ils auraient le droit +d'absoudre, des mourants debout appuyés à la muraille ou couchés, se +soulevant sur leurs coudes, leur criaient leurs confessions, préférant +le salut de leur âme à la conservation de leur honneur. + +Ce fut alors qu'on put voir combien facilement se brisent les liens de +la nature aux mains de la terreur tordant ses bras. Plus d'amitié, plus +d'amour. Les plus proches parents s'évitaient, la femme abandonnait son +mari, le père et la mère leurs enfants, les plus chastes n'avaient plus +souci de la pudeur et se livraient à qui voulait les prendre. Une femme +racontait en riant d'un rire insensé qu'elle avait cousu dans leur +linceul ses quatre enfants, son père, sa mère et son mari. Une autre, +six fois veuve en six mois, changea six fois d'époux. La plupart des +habitants restaient enfermés dans leurs maisons, et l'oreille tendue, +l'oeil hagard, regardaient ceux qui passaient à travers les vitres de +leurs fenêtres, derrière lesquelles ils apparaissaient pâles comme des +spectres, ou à travers les fentes des volets et des portes des magasins. +Les passants étaient rares; ceux qui étaient contraints de sortir +couraient à grands pas, échangeant, sans s'arrêter, une parole avec ceux +qu'ils rencontraient; ceux qui, des environs de Lyon, étaient forcés de +venir à la ville, y venaient à cheval et passaient au galop, enveloppés +d'un manteau qui ne laissait voir que leurs yeux. Les plus lugubres et +les plus effrayants de tous étaient les médecins dans le costume étrange +qu'ils avaient inventé; serrés dans une toile cirée, montés sur des +patins, couvrant leur bouche et leurs narines d'un mouchoir saturé de +vinaigre, ils eussent fait rire en temps ordinaire; en temps mortel, ils +épouvantaient. Au bout de huit jours, au reste, la ville était encore +plus dépeuplée par la fuite que par la mort. Plus de riches, par +conséquent plus d'argent; plus de juges, par conséquent plus de +tribunaux. Les femmes accouchaient seules, les sages-femmes avaient fui, +et la peste occupait tous les médecins; plus de bruit dans les ateliers +vides, plus de chansons d'ouvriers au travail, plus de cris dans les +rues, partout l'immobilité, partout le silence de la mort, interrompu et +rendu plus lugubre par le bruit de la sonnette attachée aux tombereaux +en longues files charriant les cadavres, et le tintement de la grosse +cloche de Saint-Jean, qui sonnait tous les jours à midi. Ces deux bruits +funèbres exerçaient une funeste influence surtout sur l'organisme +nerveux des femmes; on en voyait l'air taciturne, le corps brisé, un +chapelet à la main, faire retentir l'air de hurlements. Il y en eut qui, +au bruit de cette sonnette attachée aux tombereaux, tombèrent mortes et +comme foudroyées. D'autres, au tintement du beffroi, furent saisies +d'une telle frayeur qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elles et +moururent. Une femme frénétique se jeta dans un puits, une jeune fille, +chassée de sa maison, se précipita dans le Rhône. + +Il y avait trois grandes mesures à prendre, et on les prit: séquestrer +chez eux les malades riches, transporter aux hôpitaux les malades +pauvres, enlever les cadavres. + +Il y en eut une quatrième, que l'on fut forcé d'adopter avant d'avoir +même le temps de mettre les trois autres à exécution, c'était de faire +justice des misérables qui, sous prétexte de soigner les mourants ou +d'enlever les cadavres, s'introduisaient dans les maisons, dévalisaient +les secrétaires, brisaient les serrures des coffres, arrachaient aux +moribonds leurs bagages et leurs bijoux. + +On dressa sur tous les points de la ville des potences; les voleurs pris +en flagrant délit y étaient conduits et pendus à l'instant même. + +Pour séquestrer les malades, on murait les portes, et l'on passait la +nourriture et les médicaments par la fenêtre. + +Les hôpitaux furent insuffisants; on en improvisa un à la quarantaine, +sur la rive droite de la Saône. Il ne pouvait malheureusement contenir +que deux cents lits; quatre mille malades y furent entassés; il y avait +des pestiférés partout, non-seulement dans les salles, mais dans les +corridors, dans les caves, dans les greniers. On écartait deux morts +pour faire une place où coucher un mourant. Les médecins et les gens de +service étaient obligés de choisir la place où ils mettaient le pied. Au +milieu des cadavres raidis, immobiles, entrant presque immédiatement en +putréfaction, on voyait s'agiter les moribonds dévorés par une soif +ardente, demandant à grands cris de l'eau; d'autres, dans une dernière +secousse de l'agonie, se levaient de leurs matelas, de leur paille ou +des dalles nues sur lesquelles ils étaient couchés, le visage terreux, +les orbites caves, l'oeil terne et sanglant, battaient, en râlant l'air +de leurs bras, poussaient un gémissement profond et tombaient morts. +D'autres plus exaspérés encore, s'élançaient comme pour fuir une vision +et trébuchaient sur leurs voisins, traînant après eux le drap qui devait +leur servir de linceul. + +Et cependant cet effroyable hospice était envié par les misérables qui +mouraient au coin des rues et au bord des fossés. + +On ramassa tout ce qu'il y avait de misérables et de gens sans aveu pour +en faire des ensevelisseurs. On leur donnait trois livres par jour, et +l'on détournait les yeux quand ils fouillaient dans les poches des +cadavres. Ils avaient des crocs de fer avec lesquels ils tiraient les +cadavres qu'ils entassaient dans des tombereaux. Du premier et des étages +au-dessus, ils les jetaient par les fenêtres. Tout cela était enseveli +dans de grandes fosses; mais elles furent bientôt pleines, se mirent à +fermenter, et, comme des volcans vomissant le feu, elles vomirent de la +pourriture humaine. + +Un vieillard, nommé le père Raynard, avait vu mourir sa famille entière +et restait seul. Il se sentit atteint de la contagion et s'épouvanta des +fosses communes, car il ne pouvait plus compter sur personne pour le +soigner, l'aider à mourir, et l'ensevelir chrétiennement. Il prit une +bêche et un hoyau, résolu d'employer ses dernières forces à creuser sa +tombe. Le travail terminé il planta à la tête de la fosse sa bêche, y +attacha son hoyau en croix et se coucha sur le bord, comptant sur une +dernière convulsion pour le faire rouler dans l'excavation qu'il avait +creusée, et sur la pitié d'un passant pour le couvrir de terre. + +Ce qu'il y avait de terrible au milieu de cette agonie de tout un +peuple, c'était l'hilarité, la joie, l'allégresse de ces hommes chargés +de réunir les morts, et qu'on avait baptisés du nom expressif de +_corbeaux_. C'étaient les bons amis de la mort, c'étaient les cousins de +la peste. Ils la fêtaient, l'invitaient à frapper dans les maisons +épargnées et à se faire longtemps l'hôtesse de la ville. Ils avaient des +plaisirs terribles dans le genre de ceux que vante le marquis de Sade et +que se donna le bourreau de Marie Stuart; et on les voyait, quand la +mourante était jolie, quand l'agonisante était belle, célébrer l'hymen +infâme de la vie et de la mort. + +Introduite à Lyon, comme nous l'avons dit, au mois de septembre, pendant +trente-cinq jours elle augmenta de violence, puis elle resta deux mois +stationnaire. Vers la fin de décembre, lorsqu'un froid rigoureux eut +chassé le vent du midi, elle perdit de sa violence. On la crut partie, +et l'on célébra son départ par des cris et des feux de joie. + +La peste se piqua et profita d'un changement de température pour +revenir; une grande pluie tomba qui ramena la peste et éteignit les +feux. + +Elle sévit de nouveau, et dans toute sa force, pendant le mois de +janvier et de février, puis elle diminua au printemps, se montra de +nouveau au mois d'août et disparut en décembre. + +Elle avait duré un peu plus d'un an et tué six mille personnes. + +L'archevêque, Charles de Miron, était mort des premiers le 6 août 1628, +et il avait eu pour successeur l'archevêque d'Aix, Alphonse de +Richelieu, frère du cardinal. + +Ce fut à son frère que le cardinal s'adressa naturellement pour savoir +s'il était possible de tenter une seconde campagne contre le Piémont et +faire impunément traverser à trente mille hommes Lyon et le Lyonnais. + +L'archevêque répondit que l'état sanitaire était excellent, et que les +maisons vides ne manqueraient pas pour loger la cour si, comme la +première fois, la cour voulait suivre l'armée. + +Le jour même où il reçut cette réponse, le cardinal expédia M. de Pontis +à Mantoue pour prévenir le duc du secours qu'on allait lui porter. + +M. de Pontis devait se mettre à la disposition du duc Charles de Nevers +pour exécuter les travaux de défense de la place. + +Un an à peu près s'était donc écoulé depuis que Richelieu, confiant dans +le traité de Suze ou feignant de s'y confier, forcé qu'il était d'aller +combattre les huguenots du Languedoc, avait quitté le Piémont. Pendant +cette année, comme il l'avait promis au roi Louis XIII, il avait anéanti +les espérances des protestants, déjà cruellement frappés à La Rochelle; +il avait organisé une armée, fait rentrer de l'argent dans les caisses +de l'Etat, signé son fameux traité avec Gustave-Adolphe, battant les +protestants en France avec les catholiques, s'apprêtant à battre les +catholiques en Allemagne avec les protestants; il avait envoyé à la +diète de Soleure le maréchal de Bassompierre, colonel-général des +Suisses, pour se plaindre du passage des Allemands par les Grisons, s'y +opposer s'il était possible et ramener cinq ou six mille Suisses +auxiliaires. + +Enfin, ne pouvant secourir efficacement Mantoue, il lui avait envoyé de +France son meilleur ingénieur, M. de Pontis, et de Venise le maréchal +d'Estrées. Puis, la peste de Lyon finie, il s'était remis en marche avec +son armée, et, comme nous l'avons dit, un an après avoir forcé le pas de +Suze et imposé la paix à Charles-Emmanuel, il se retrouvait exactement +dans la même condition, seulement le pas de Suze forcé, la citadelle de +Gélasse aux mains des Français, le Piémont lui était ouvert, et il +pouvait plus facilement porter secours au marquis de Thoyras assiégé +dans Cazal par Spinola, qui avait succédé, dans le commandement des +troupes espagnoles, à don Gonzalès de Cordoue. + +Cette fois le cardinal, à peu près sûr du roi, grâce aux preuves de +trahison qu'il avait avec tant de peines réunies contre Marie de +Médicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jugé à +propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre était +flatté, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il +y eût une nouvelle campagne à entreprendre; ensuite, de frapper en +l'absence du roi quelque coup délicat dont la gloire revint à lui seul. +Tout homme de génie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu +d'une: il voulait être non-seulement un grand ministre, ce que personne +ne lui contestait, mais grand général, ce que lui contestaient Créquy, +Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes +d'épée enfin, et grand poète, ce que lui contesta à plus juste titre la +postérité. + +Le cardinal était donc à Suze vers le commencement de mars 1630 +négociant à grands coups d'ambassadeurs et d'envoyés extraordinaires +avec cet insaisissable protée nommé Charles-Emmanuel, serpent couronné +qui, depuis cinquante années, glissait avec une égale adresse aux mains +des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs. + +Le cardinal avait déjà passé plus d'un mois en négociations qui +n'avaient abouti à rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie +ne l'empêchât de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui +commençait à en manquer. Le duc de Savoie n'était point assez fort pour +résister à la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais +l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de +l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on +faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du +Montferrat avec plus de bonheur peut-être qu'il n'avait disputé le pas +de Suze. + +Impatient de tous ces délais, il fit venir le duc de Montmorency, et +s'adressant franchement à lui: + +--Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous: +la campagne d'Italie finie, l'épée de connétable vous est acquise. Mais +la campagne d'Italie, vous le voyez vous-même, ne sera finie que quand +une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or, +la guerre de l'an dernier n'a été qu'une escarmouche en comparaison de +ce que va être celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles +dans ses intérêts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous +traiterons par intermédiaires ou par correspondants; partez pour Turin, +la situation n'est point encore tellement gâtée entre nous et le duc de +Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de +la cour du duc de Savoie sont belles; vous êtes galant, monsieur le duc, +et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en +tyran à votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise +qui convient à deux hommes comme nous, le côté délicat de la question; +de plus vous êtes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez +été, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure +qui, sans donner défiance au roi, doit donner confiance à ses ennemis; +usez de cette excellente position que vous font tout à la fois votre +rang et le hasard, et arrangez, au milieu des fêtes et des plaisirs, une +conférence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils +et moi. + +Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beauté des +dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de +l'horizon, et, à votre retour, mon cher duc, selon votre réponse, nous +prendrons un parti; seulement, à votre retour, tâchez de rapporter ou la +paix ou la guerre dans le pli de votre manteau. + +C'était là une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'élégant +et beau duc de Montmorency. Il avait en effet épousé la fille du duc de +Braciano, c'est-à-dire de ce Vittorio Orsini qui avait été l'amant de +Marie de Médicis avant son mariage et peut-être même après, de sorte que +si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII étaient +réels, Montmorency se trouvait le beau-frère du roi. Il avait été en +effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham était venu se jeter +au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux +ambassadeur de Charles Ier avait, en laissant toutes ses perles sur +les parquets du Louvre, retrouvé dans les jardins d'Amiens la plus +précieuse de toutes les perles. Un coeur amoureux, un homme comme le duc +de Montmorency ne devait, en conséquence, inspirer aucune défiance à la +cour du duc de Savoie, si ce n'était aux maris des belles Piémontaises. + +Le duc accepta donc l'ambassade moitié politique, moitié galante dont il +était chargé, et partit pour Turin, laissant le cardinal étudier, comme +il l'avait dit, les différents points de l'horizon, obscurcis, il faut +l'avouer, par un imminent orage. + +En Allemagne, c'est-à-dire au nord, Waldstein grossissait à vue d'oeil: +arrivé à ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrêter. Nommé duc +de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand +lui avait concédés en Bohême, domaines confisqués sur ceux que l'on +appelait les rebelles, il avait levé à ses frais une armée de 50,000 +hommes, refoulé les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, défait ses +alliés et Betlem Gabor, regagné le Brandebourg, conquis le Holstein, le +Slesvig, la Poméranie, le Mecklembourg, et ajouté, en mémoire de cette +conquête, le titre de duc de Mecklembourg à celui de duc de Friedland. + +Mais là s'était, momentanément du moins, arrêté sa période croissante; +Ferdinand cédait aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre ce +chef de bandits, cherchait un moyen de l'éloigner le plus possible de +l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de +l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoyé un +corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse +énorme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays +déjà mangé. Il lui fallait se faire conquérant ou périr; il lui fallait +surtout retomber sur les riches villes impériales, sur Worms, Francfort, +la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son +avant-garde avait occupé un fort dans l'évêché de Metz, et Richelieu +n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il était en Lorraine, s'était mis +en rapport avec Waldstein, et qu'il avait été sérieusement question +d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en +réalité contre Louis XIII. Un général italien, avec deux chefs de bande, +Galas et Aldungen, commandaient les troupes détachées vers l'Italie pour +assiéger Mantoue et porter secours à Charles-Emmanuel. + +A l'est, c'était Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal; +Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais, +mais Venise n'en était plus au temps de ces coups de main hardis qui lui +donnèrent Constantinople, Chypre et la Morée. Mais, d'un autre côté, les +Vénitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de +blé, y jetèrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au +duc et coupèrent les vivres aux assiégeants. + +Privés de blé, de rafraîchissements, de fourrages, ne pouvant attaquer +Mantoue qu'à l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les +auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le siége, +lorsqu'ils retrouvèrent un secours là où ils s'attendaient le moins à le +trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat +ecclésiastique, à condition que l'un de ses neveux (celui-là n'était pas +placé à ce qu'il paraît) se ferait marchand de pain, de vin et de +paille. Ainsi, comme toujours, c'était le pape, et un pape italien, qui, +comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'était un Barberino, et +ses neveux étaient ces fameux Barberini qui enlevèrent jusqu'aux plaques +de bronze du Panthéon d'Agrippa. + +Plus rapproché du cardinal, mais dans la même direction, c'était +Spinola; le condottiere génois au service de l'Espagne, qui entrait dans +le Montferrat en même temps que les Impériaux entraient dans le duché de +Mantoue, et qui, sans faire précisément le siége de Cazal, se contentait +de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille +chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Français, +s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment où Mantoue +serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impériaux qui +l'assiégeaient, viendraient à son aide pour s'emparer de Cazal et +chasser les Français d'Italie. + +A l'Ouest, l'horizon était plus sombre encore, Colatto et Spinola +étaient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en +bataille rangée, à visage découvert; mais du côté de la France, il n'en +était pas ainsi: les ennemis du cardinal étaient de sombres mineurs qui +creusaient souterrainement pour ébranler sa fortune et ne reparaissaient +au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa +renommée liés à celles de son ministre, se lassant de cette lutte +incessante, était plus mélancolique qu'il ne l'avait jamais été; dégoûté +de tout, même de la chasse, il vivait, lui, dans une inquiétude +continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mère, femme, frère, vivaient, +eux, dans une espérance unique, la chute du cardinal, et chacune de +leurs paroles, chacune de leurs actions était un ébranlement porté à +cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il +n'y avait pas de royauté, pas de grandeur pas d'influence sans le +cardinal. + +Il commençait, au reste, à s'apercevoir que le premier ministre n'était +qu'une espèce d'ouvrage avancé qu'il fallait prendre, soit par ruse, +soit d'assaut, pour arriver à le battre en brèche lui-même. Louis était +donc disposé à défendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que +c'était se défendre lui même. + +Depuis la fuite du duc d'Orléans à Nancy, fuite prévue par la lettre en +chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les négociations impies +échangées entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il +arriverait un moment où Gaston, soutenu à l'extérieur par l'Autriche, +l'Espagne et la Savoie, à l'intérieur par la reine Marie de Médicis, la +reine Anne et les mécontents de tous les parties, lèverait l'étendard de +la révolte. + +En effet, les mécontents étaient nombreux. + +Le duc de Guise était mécontent de n'avoir pas obtenu dans l'armée le +commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la +duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu. + +Les juges du Châtelet de Paris, soulevés par certaines taxes exigées +cette année des officiers de judicature, étaient mécontents et, dans +leur mécontentement, cessaient de rendre la justice. + +Enfin le Parlement lui-même était si mécontent, qu'il offrait +secrètement au duc d'Orléans de se déclarer en sa faveur, s'il voulait +décréter l'abolition de quelques impôts qui lui seraient désignés. + +Nous nous sommes étendus avec trop de détails sur la manière dont la +police du cardinal était faite pour que nous ayons besoin de dire qu'il +était au courant de toutes ces menées et suivait de l'oeil tous ces +mécontentements. + +Mais il vivait dans cette rassurante conviction que le roi tiendrait la +promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre, et cette +conviction était en lui pour deux raisons: la première, c'est qu'il +était certain que cette incurable mélancolie, cet ennui de toute chose +pousserait le roi du côté de l'armée, ne fût-ce que pour entendre se +renouveler le bruit glorieux qui s'était fait une année auparavant +autour de son nom; la seconde, c'est que, comme au départ du roi, Gaston +devait être nommé lieutenant-général à Paris et commandant de l'armée de +Champagne, Gaston, pour toucher les émoluments des deux grades, +pousserait, avec l'aide de sa mère et de la reine, Louis XIII hors de +Paris et même hors de France. + +Il y avait bien la possibilité que Gaston profitât de l'absence du roi +pour nouer quelque conspiration contre le cardinal et même contre le +roi; mais, une fois Louis XIII près de lui, Richelieu ne craignait rien, +et il connaissait assez Gaston pour être sûr qu'à la vue d'une armée +commandée par le cardinal et par le roi en personne, non-seulement il +abandonnerait alliés et complices, mais encore les livrerait quels +qu'ils fussent, comme il avait fait jusqu'alors, contre son pardon et +une augmentation de revenus. + +Cette revue de l'Europe faite, le cardinal comprit que tous les dangers +réels étaient dans le lointain et, plus tranquille, se tourna du côté +de Turin et essaya de voir, malgré la distance, si Montmorency y suivait +exactement ses instructions. + + + + +CHAPITRE XVII. + +DEUX ANCIENS AMANTS. + + +Le duc de Montmorency, sans lui faire part du vrai but de son voyage, +avait offert à son ami le comte de Moret de l'accompagner à Turin, et +celui ci avait accepté avec empressement, comme un moyen de distraction. + +L'importance des événements que nous racontons et qui sont de grands +faits historiques nous empêche parfois de suivre jusqu'au fond des +coeurs de nos personnages le retentissement joyeux ou triste qu'apporte +l'accomplissement de ces événements. C'est ainsi que nous avons raconté +l'investissement de la ville de Mantoue par les Impériaux, sans avoir le +temps de nous préoccuper du trouble que cet investissement jetait dans +le coeur du fils de Henri IV. + +Et, en effet, Isabelle près de son père allait subir toutes les +conséquences funestes: misère, famine, dangers, qui s'attachent aux +différentes périodes d'un siége fait par des bandits, tels que ceux qui +formaient les hordes impériales. + +Surtout, lorsqu'il avait su que M. de Pontis y avait été envoyé par M. +de Richelieu comme ingénieur, il avait demandé à y aller, lui, comme +volontaire, ne fût-ce que pour combattre, non point près d'Isabelle, +mais près de M. de Lautrec, l'influence de l'homme qu'il savait être son +rival. + +Mais le cardinal n'avait point autour de lui assez d'esprits fermes et +de coeurs loyaux dont il fût sûr pour se priver d'un homme qui, par son +rang d'abord, devait rester là où étaient le roi et le cardinal; mais +qui, par son courage et son adresse, lui ayant déjà rendu de grands +services, pouvait dans les circonstances difficiles où l'on allait se +trouver lui en rendre encore; pour rassurer d'ailleurs son jeune +protégé, il lui assura, ce qui était vrai, qu'il avait écrit à M. de +Lautrec pour l'inviter à rester dans la mesure de la promesse qu'il +avait faite aux deux jeunes gens; et lui défendre, tant que le comte +vivrait, de forcer l'inclination de sa fille. + +Nous ne voulons pas faire notre héros meilleur qu'il n'était, et nous +avons, sous le rapport, non pas de son infidélité, mais de son +inconstance, fait la part qui revenait au sang de Henri IV. Nous aurions +donc tort de dire que, tout en gardant religieusement à Isabelle son +serment de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, il avait, au fur et à +mesure qu'il s'était rapproché de Paris avec le cardinal et son frère, +vu reparaître, à travers un nuage qui allait toujours s'éclaircissant, +certaine tête brune lui avait donné, à l'hôtel de la _Barbe Peinte_, +deux si braves baisers, que lorsqu'il y pensait, les lèvres lui +brûlaient encore. Ce n'était pas tout: on se rappelle aussi qu'un soir, +en sortant de chez la princesse Marie de Gonzague, cette provocante +personne, qui s'était improvisée sa cousine, avait échangé avec lui +certaines promesses de rendez-vous que les circonstances avaient empêché +d'avoir lieu, mais qu'il avait l'intention bien positive de rappeler à +la personne qui l'avait faite, avec sommation de la tenir. Or, cette +fois encore, le hasard avait remis à d'autres temps l'exécution de ce +charmant projet. A l'arrivée du comte de Moret à Paris, Mme de Fargis, +nous présumons que nos lecteurs ont deviné que c'est d'elle qu'il était +question à l'arrivée du comte à Paris, Mme de Fargis l'avait quitté, +expédiée par la reine Anne en mission secrète près de son mari, et +peut-être même près d'un plus haut personnage, et comme au moment du +départ du comte la belle ambassadrice n'était pas de retour dans la +capitale, Jaquelino, à son grand regret, n'avait pas pu renouveler +connaissance avec sa belle cousine Marina. + +Mais à la cour élégante du duc de Savoie, où il était resté un mois +quand nous l'avons vu revenir d'Italie, chargé d'un triple message pour +les deux reines et pour Monsieur, il avait laissé quelques galants +souvenirs qu'il se promettait bien de réchauffer au cas où l'occasion ne +se présenterait point de cultiver et de cueillir de nouvelles amours. + +Et, en effet, il y avait peu de cours aussi galantes et aussi adonnées +aux plaisirs que celle du duc de Savoie. Extrêmement dissolu, +Charles-Emmanuel, à force d'élégance, savait donner à la débauche ce +laisser-passer charmant qui la fait pardonner. Si après ce que nous +avons dit de lui, nous en étions encore à essayer de peindre son +caractère, nous ajouterions qu'il était courageux, entêté, ambitieux et +prodigue. Mais tout cela avait chez lui un tel air de grandeur et se +masquait sous une si ardente hypocrisie, que sa profusion passait pour +de la libéralité, son ambition pour un désir de gloire, son entêtement +pour de la constance. Infidèle à ses alliances, avide du bien d'autrui, +prodigue du sien, toujours pauvre et ne manquant jamais de rien, il eut +successivement des démêlés avec l'Autriche, l'Espagne et la France, +toujours l'allié de celui qui offrait davantage, et faisant la guerre à +la puissance qui lui avait offert le moins avec l'argent de celle qui +lui avait donné le plus. Tourmenté de la passion de s'agrandir, il +faisait la guerre à ses voisins dès que l'occasion s'en présentait: +forcé presque toujours de faire la paix, il avait besoin d'insérer dans +ses traités quelques clauses équivoques qui lui servaient à les rompre. +Temporisateur artificieux, c'était le Fabius de la diplomatie: il avait +épousé Catherine, fille du roi Philippe, et avait fait épouser à son +fils, Christine, fille du roi Henri IV; mais ces deux alliances furent +insuffisantes à le protéger à cause de son éternelle versatilité. Cette +fois il avait rencontré son plus redoutable adversaire, Richelieu, et il +devait se briser contre lui. + +Le duc de Savoie reçut admirablement ses deux visiteurs: Montmorency, +précédé par son immense réputation de courage, d'élégance et de +libéralité; le comte de Moret, suivi des souvenirs de galanterie qu'il +avait laissés dix-huit mois auparavant: Mme Christine surtout fit un +grand accueil au jeune prince qui, reconnu par Henri IV, jouissait près +d'elle des priviléges d'un frère. + +Connaissant les tendances galantes de Montmorency, Charles-Emmanuel, +dans l'espérance de le détacher des intérêts de la France pour le mettre +dans les siens, réunit à sa cour toutes les jolies femmes de Turin et +des environs. Mais, au milieu de toutes ces jolies femmes, Antoine de +Bourbon chercha vainement celle pour laquelle il était venu, la comtesse +Urbain d'Espalomba. + +C'était toute une histoire que celle de cette jolie comtesse, et comme +cette histoire s'était passée avant que s'ouvrit la première page de +notre livre, et qu'elle n'intéressait son action que comme détails de la +vie de notre prince, nous n'avons pas jugé à propos d'en entretenir nos +lecteurs. + +Tout à coup Charles-Emmanuel avait vu paraître à la cour de Turin une +étoile inconnue et brillante, devenue le satellite d'un astre pâle comme +tout astre qui n'a pas sa lumière en lui-même. Quoique appartenant à la +première noblesse du royaume, le comte Urbain d'Espalomba venait +d'épouser Mathilde de Cisterna; une des plus belles fleurs de la vallée +d'Aoste, comme dirait Shakspeare. + +Nous l'avons dit, Charles-Emmanuel, quoique âgé de soixante sept ans, +avait conservé les habitudes de galanterie qui, durant son long règne, +lui avaient fait considérer sa cour comme un harem dans lequel il +n'avait qu'à jeter son mouchoir ducal. Ebloui de la beauté de la +duchesse d'Espalomba, il lui fit comprendre qu'elle n'avait qu'un mot à +dire pour être la véritable duchesse de Savoie; mais ce mot la belle +comtesse ne le dit point. Ses yeux et son coeur étaient tournés non +point vers le phare vulgaire de l'ambition, mais vers le soleil ardent +de l'amour. + +Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient été attirés +par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient volé l'un à +l'autre, et les deux printemps s'étaient confondus dans un seul baiser. + +Le comte d'Espalomba n'avait de soupçons que contre le duc; l'oeil +constamment fixé sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de +rien, et, à l'ombre de cette jalousie du vieil époux, les deux amants +furent heureux. + +Mais le regard du souverain fut plus perçant que celui du mari. Il +devina, non point ce qui était, mais craignit ce qui pouvait être, et +comme le comte Urbain, peu riche et avare, était venu à la cour pour +solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la +citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre à l'instant même. + +Là il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un écrin de pierres +dont il avait la clef, et où il était toujours sûr de la retrouver. + +Les deux amants avaient beaucoup pleuré en se quittant et s'étaient +promis fidélité à toute épreuve; nous avons vu comment le comte de Moret +avait tenu son serment. + +Force avait été à la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions +d'aimer, surtout quand on avait aimé un jeune et beau fils du roi, +étaient rares à Pignerol. Mathilde avait appris le départ du comte +aussitôt son départ à elle. Elle avait su gré à son amant de n'avoir pas +voulu rester dans une cour où elle n'était plus, et depuis dix-huit mois +elle rêvait son retour. + +Aussi, ce fut avec une joie infinie qu'elle apprit qu'à l'occasion des +fêtes que la cour de Turin comptait donner aux deux princes, son mari +était invité à quitter Pignerol et à venir passer quelques jours dans la +capitale. + +Les deux amants se revirent; apportaient-ils dans la joie de cette +réunion une égale part d'amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer, +mais ils apportèrent une égale part de jeunesse, la chose qui ressemble +le plus à l'amour. + +Mais cette fois encore, cette lueur de félicité ne devait être +qu'éphémère. Les princes n'avaient que quelques jours à passer à Turin, +mais comme la campagne pouvait durer des mois et même des années, et que +des occasions de se revoir, soit publiquement, soit en secret, +pouvaient se présenter, les deux jeunes gens prirent leurs précautions +et le comte de Moret put tracer, grâce aux renseignements que lui donna +sa belle amie, un plan détaillé des logements du gouverneur de Pignerol, +et en traçant ce plan il reconnut avec une joie infinie que la comtesse +Urbain avait un appartement complétement séparé de celui de son époux et +que leurs deux chambres à coucher particulièrement formaient le pôle +arctique et le pôle antarctique du palais. + +Les deux amants s'étaient en outre ménagé des intelligences dans la +place. La jeune fille en quittant sa belle vallée d'Aoste, avait amené +avec elle sa soeur de lait, Jacintha, âgée de quelques mois seulement de +plus qu'elle, précaution qu'à tout hasard devrait prendre toute jeune +femme épousant un vieux mari, les soeurs de lait étant les ennemies +naturelles des mariages de convenance et des unions disproportionnées. +Il fut convenu que comme Jacintha avait laissé à Salimo un frère plus +âgé qu'elle de deux à trois ans, l'occasion se présentant, le comte +viendrait voir sa soeur sous le nom de Gaëtano. + +Or, rien de plus naturel qu'un frère qui vient voir sa soeur reste dans +la maison qu'habite sa soeur, surtout quand cette soeur est commensale +d'un palais qui, habité par dix ou douze personnes seulement, pourrait +en loger cinquante. + +Une fois dans le même palais, les amants seraient bien maladroits s'ils +ne trouvaient moyen de se voir au moins trois ou quatre fois le jour et +de se dire qu'ils s'aimaient au moins une fois la nuit. + +Tout cela s'était fait dès le premier jour où nos amoureux s'étaient +rencontrés, tant ils étaient gens de précaution, et tant à cet âge, que +l'on dit si insoucieux de l'avenir, ils y pensaient au contraire et +sérieusement. + +Ajoutons que ces petits arrangements avaient été pris, tandis que le +comte Urbain, n'ayant de défiance que contre le duc de Savoie, ne +perdait pas un des mouvements de celui-ci, qui, soit qu'il eût perdu +l'espoir de se faire aimer d'elle, soit qu'il eût, avec son caractère +inconstant, renoncé à ses désirs sur la comtesse, ne donna cette fois au +comte d'autres sujets de déplaisir que de lui refuser un surcroît +d'appointements sous le simple prétexte que, ses finances étant +horriblement obérées, le temps était venu pour lui d'en appeler au +dévouement de ses sujets!... + +De son côté, le duc de Montmorency était l'homme le plus heureux de la +terre. Beau, jeune, riche, portant, après les noms royaux, le plus beau +nom de France; bien venu des femmes, caressé par le souverain d'une des +cours les plus polies et les plus aristocratiques de l'Europe, sa vanité +n'avait rien à désirer, surtout lorsque le duc lui eut dit tout haut en +sortant de table et en entrant dans la salle de bal: + +--Monsieur le duc, depuis que vous êtes ici, nos dames ne s'occupent +qu'à vous paraître belles, ce dont vous pouvez vous assurer en voyant +les maris si inquiets et si mélancoliques. + +Les huit jours que passèrent les deux ambassadeurs, soit à Turin soit au +château de Rivoli, s'écoulèrent en dîners, en bals, en cavalcades et en +fêtes de toute espèce, dont le résultat fut que le cardinal et le prince +Victor-Amédée se verraient au château de Rivoli, ou, si mieux aimait le +cardinal, au village de Bussolino. + +Le cardinal choisit le village de Bussolino; comme il n'était qu'à une +heure de Suze, c'était le prince de Piémont, qui venait à lui, et non +lui qui allait au prince de Piémont. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE. + + +La discussion fut vive, chacun des deux avait affaire à forte partie. + +Charles-Emmanuel souhaitait moins la paix pour lui qu'une guerre bien +acharnée entre la France et la maison d'Autriche, guerre pendant +laquelle il serait demeuré neutre jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion +d'obtenir de grands avantages en se déclarant pour l'une ou l'autre +couronne. + +Mais pour faire la guerre à l'Autriche, Richelieu avait son jour fixé, +c'était celui où Gustave entrerait en Allemagne. + +Victor-Amédée fut donc invité par le cardinal à se tourner d'un autre +côté, la question étant posée ainsi: + +«Que demande le duc de Savoie, afin d'embrasser à l'heure présente le +parti de la France, livrer des places de sûreté et fournir dix mille +hommes au roi? + +Tous les cas, et particulièrement celui-là, avaient été prévus par +Charles-Emmanuel, aussi Victor-Amédée répondit-il: + +«Le roi de France attaquera le duché de Milan et la république de Gênes, +avec laquelle Charles-Emmanuel est en guerre, et promettra de n'entendre +aucune proposition de paix de la part de la maison d'Autriche avant la +conquête du Milanais et la ruine entière de Gênes.» + +C'était un nouveau point de vue sous lequel se présentait la question, +et qui tenait aux événements qui s'étaient passés depuis la paix de +Suze. + +Le cardinal parut surpris du programme, mais n'hésita point à répondre. +Les historiens du temps nous ont conservé ses propres paroles; les +voici: + +--Comment, prince, le roi envoie son armée pour assurer la liberté de +l'Italie, et M. le duc de Savoie veut tout d'abord l'engager à détruire +la république de Gênes, dont Sa Majesté n'a nul sujet de se plaindre. +Elle employera volontiers ses bons offices et son autorité afin que les +Gênois donnent satisfaction à M. de Savoie sur ses prétentions contre +eux, mais il ne saurait être question de leur faire maintenant la +guerre. Si les Espagnols mettent le roi dans la nécessité d'attaquer le +Milanais, on le fera sans doute et le plus rigoureusement qu'il sera +possible, et, dans ce cas, M. le duc de Savoie peut être convaincu que +Sa Majesté ne rendra jamais ce qu'elle aura pris. Le roi, par la bouche +de son ministre lui en donne sa parole. + +Si la demande était précise, la réponse ne l'était pas moins; aussi +Victor-Amédée, forcé dans ses retranchements, demanda-t-il quelques +jours pour rapporter la réponse de son père. + +Trois jours après, il était en effet de retour à Bussolino. + +«Mon père, dit-il, a grand sujet de craindre que mon beau-frère Louis ne +s'accommode avec le roi d'Espagne dès que la guerre sera commencée. La +prudence ne lui permet donc pas de se déclarer pour la France, à moins +qu'on ne lui promette positivement de ne poser les armes qu'après la +conquête du Milanais.» + +Richelieu répondit à tout en invoquant l'exécution du traité de Suze. + +Victor-Amédée demanda à consulter de nouveau son père, repartit et +revint disant: «Que le duc de Savoie est près d'exécuter le traité à la +condition qu'on lui laissera d'abord, avec ses dix mille fantassins et +ses mille chevaux portés au traité de Suze, attaquer et réduire la +république de Gênes et terminer cette affaire avant de s'embarquer dans +une autre.» + +--C'est votre dernier mot? demanda le cardinal. + +--Oui, monseigneur, répondit Victor-Amédée en se levant. + +Le cardinal frappa deux coups sur un timbre. Latil parut. + +Le cardinal lui fit signe de venir à lui, puis tout bas: + +--Le prince va sortir, lui dit-il; descendez et donnez l'ordre que +personne ne lui rende les honneurs militaires. + +Latil salua et sortit; le cardinal l'avait appelé, parce qu'il savait +qu'un ordre donné à Latil était toujours ponctuellement exécuté. + +--Prince, dit le cardinal à Victor-Amédée, j'ai eu, pour le duc de +Savoie, au nom du roi, mon maître, tous les égards qu'un roi de France +peut avoir non-seulement pour un prince souverain, mais pour un oncle; +j'ai, toujours au nom du roi, mon maître, eu pour Votre Altesse tous les +égards qu'un beau-frère doit au mari de sa soeur; mais je crois +qu'hésiter plus longtemps serait manquer à mon double devoir de ministre +et de généralissime, et qu'il importe à la gloire de Sa Majesté que je +punisse sévèrement l'injure que le duc de Savoie lui fait en lui +manquant si souvent de parole, et surtout en faisant souffrir à l'armée +française des incommodités capables de la ruiner. A partir +d'aujourd'hui, 17 mars,--le cardinal tira sa montre et regarda +l'heure,--à partir d'aujourd'hui, 17 mars, six heures trois-quarts de +l'après-midi, guerre est déclarée entre la France et la Savoie. +Gardez-vous! nous nous garderons! + +Et il salua le prince, qui sortit. + +Deux sentinelles gardaient la porte du cardinal, se promenant la +hallebarde sur l'épaule. + +Victor-Amédée passa entre elles deux sans que ni l'une ni l'autre +parussent faire attention à lui; elles ne s'arrêtèrent point au milieu +de leur promenade et laissèrent leur hallebarde où elle était. + +Des soldats jouaient aux dés, assis sur l'escalier; ils ne se +dérangèrent point de leur jeu et ne bougèrent point. + +--Oh! oh! murmura Victor-Amédée, l'ordre serait-il donné de me faire +insulter? + +Le prince doutait encore; mais, après avoir dépassé le seuil de la +partie, il ne douta plus. + +Chacun avait continué de causer de son affaire et avait laissé son arme +bas. + +A peine le prince Victor-Amédée était sorti que le cardinal appela +auprès de lui le comte de Moret, le duc de Montmorency, les maréchaux de +Créquy, de La Force et de Schomberg, leur exposa la situation et leur +demanda conseil. + +Tous furent d'avis que, puisque le cardinal avait, des plis de sa robe, +secoué la guerre, il fallait la guerre. + +Le cardinal les congédia en leur ordonnant de se tenir prêts pour le +lendemain, ne retenant que Montmorency. + +Puis, resté seul avec lui: + +--Prince, lui dit-il, voulez-vous être connétable demain? + +Les yeux de Montmorency lancèrent un double éclair. + +--Monseigneur, dit-il, à la façon dont Votre Eminence me fait la +proposition, j'ai peur qu'elle n'ait à me demander quelque chose +d'impossible. + +--Rien de plus facile, au contraire; la guerre est déclarée au duc de +Savoie. Dans deux heures il en sera prévenu, étant au château de Rivoli. +Prenez cinquante cavaliers bien montés, cernez le château, enlevez-le +lui et son fils, et amenez-les ici. Une fois ici, nous en ferons ce que +nous voudrons, et ils seront trop heureux de passer par nos fourches +caudines. + +--Monseigneur, dit Montmorency en s'inclinant, il y a huit jours que, +dans ce même château de Rivoli, j'étais l'hôte du duc, ambassadeur +envoyé par vous. Je ne pourrais y rentrer aujourd'hui traîtreusement et +en ennemi. + +Le cardinal regarda le duc. + +--Vous avez raison, lui dit-il, on propose ces choses-là à un capitaine +d'aventures, et non à un Montmorency. J'ai, au reste, mon homme sous la +main. Je me souviendrai de votre refus, mon cher duc, pour vous en +savoir gré, seulement oubliez que je vous en ai fait la proposition. + +Montmorency salua et sortit. + +--J'ai eu tort, murmura le cardinal pensif, après avoir vu la porte se +refermer sur le prince; l'habitude de se servir des hommes fait naître +pour eux un mépris trop général. J'eusse proposé la même chose à tout +autre qu'à lui, et cet autre l'eût acceptée; c'est un grand coeur, et, +quoiqu'il ne m'aime pas, je me fierais plutôt à sa haine qu'à certains +dévouements vantés bien haut. + +Puis, frappant deux fois sur le timbre: + +--Etienne! Etienne répéta-il. + +Latil parut. + +--Connais-tu le château de Rivoli? demanda le cardinal. + +--Celui qui est à une lieue de Turin? + +--Oui; il est habité à cette heure par le duc de Savoie et son fils. + +Latil sourit. + +--Il y aurait un coup à faire, dit-il. + +--Lequel? + +--Celui de les enlever tous les deux. + +--T'en chargerais-tu? + +--Parbleu! + +--Combien te faudrait-il d'hommes pour cela? + +--Cinquante bien armés, bien montés. + +--Choisis toi-même les hommes et les chevaux; il y a, si tu réussis, +cinquante mille livres pour les hommes, vingt-cinq mille pour toi. + +--L'honneur d'avoir fait le coup me suffirait; mais si Monseigneur veut +absolument y ajouter quelque chose, j'en passerai par où il voudra. + +--As-tu quelque observation à faire Latil? + +--Une seule, monseigneur. + +--Laquelle? + +--Lorsqu'on tente un coup comme celui que je vais faire, on dit toujours +à ceux qui l'exécutent: _Tant si vous réussissez_, et l'on ne dit +jamais: _Tant si vous ne réussissez pas_. Or, la partie la plus +habilement conduite, la plus adroitement combinée, peut manquer par un +de ces incidents qui déjouent les desseins des plus grands capitaines. +Il n'y a pas de la faute des hommes, et le défaut complet de récompense +les décourage. Donnez moins si nous réussissons; mais donnez quelque +chose si peu que cela soit, si nous ne réussissons pas. + +--Tu as raison, Etienne, dit le cardinal et ton observation est d'un +grand politique. Mille livres par homme et vingt-cinq mille pour toi si +vous réussissez; deux louis par homme et vingt-cinq pour toi si vous ne +réussissez pas. + +--Voilà qui est parler, Monseigneur. Il est sept heures; il en faut +trois pour aller à Rivoli; à dix heures, le château sera cerné. Le reste +est l'affaire de ma bonne ou de ma mauvaise fortune. + +--Va, mon cher Latil, va et sois convaincu que je suis persuadé d'avance +que si tu ne réussis point, ce ne sera pas ta faute. + +--A la garde de Dieu, Monseigneur! + +Latil fit trois pas vers la porte, puis se retournant: + +--Monseigneur n'a parlé à qui que ce soit au monde de son projet avant +de m'en entretenir? + +--A une personne seulement. + +--Ventre-saint-gris, comme disait le roi Henri IV, cela nous ôte +cinquante chances sur cent. + +Richelieu fronça le sourcil. + +--Oh! dit-il, qu'il refuse, c'est bien, mais qu'il avertisse, ce serait +trop fort. + +Puis à Latil: + +--En tout cas, pars, dit le cardinal, et si tu échoues, eh bien, ce ne +sera pas à toi que j'en voudrai. + +Dix minutes après, une petite troupe de cinquante cavaliers, conduite +par Etienne Latil, passait sous les fenêtres du cardinal, qui soulevait +sa jalousie pour les regarder partir. + + + + +CHAPITRE XIX. + +BUISSON CREUX. + + +Quoiqu'il sût bien que d'un moment à l'autre la guerre pouvait lui être +déclarée par un ennemi qui lui avait appris qu'il n'était pas de ceux +que l'on méprise, le duc, par un effet de son caractère fanfaron, +donnait une grande fête au château de Rivoli, au moment même où son fils +Victor-Amédée négociait avec Richelieu au village de Bussolino. + +Les plus jolies femmes de Turin, les plus élégants gentilshommes de la +Savoie et du Piémont étaient, dans cette soirée du 15 mars, réunis au +château de Rivoli, dont les fenêtres splendidement illuminées, +dégorgeaient sur ses quatre faces des flots de lumière. + +Le duc de Savoie, leste, spirituel et coquet, malgré ses soixante-huit +ans, riant lui-même de sa bosse avec l'esprit d'un bossu galant et +empressé comme un jeune homme, était le premier à faire la cour à sa +belle fille en l'honneur de laquelle la fête était donnée. Seulement, de +temps en temps, un nuage sombre mais rapide et imperceptible, passait +sur son front. Il songeait que les Français n'étaient qu'à huit ou dix +lieues de lui, ces Français qui, en quelques heures, avaient forcé le +pas de Suze, que l'on croyait inabordable, et à l'heure qu'il était ses +destinées se débattaient entre le cardinal de Richelieu et Victor-Amédée +son fils; circonstance que tout le monde ignorait. Sous un prétexte +quelconque, Charles-Emmanuel avait motivé l'absence de son fils; mais il +avait annoncé son retour pour la soirée, et, véritablement, il +l'attendait d'un moment à l'autre. + +En effet, vers huit heures, le prince parut en riche toilette, le +sourire sur les lèvres, et après avoir salué la princesse Christine +d'abord, puis les dames, puis les quelques grands seigneurs savoyards ou +piémontais qu'il honorait de son amitié, il alla au duc +Charles-Emmanuel, lui baisa la main, et comme s'il lui donnait des +nouvelles de sa santé, lui dit tout bas, mais sans laisser paraître la +moindre émotion sur son visage: + +--La guerre est déclarée par la France, les hostilités commencent +demain, gardons-nous. + +Le duc lui répondit du même ton. + +--Sortez après le quadrille et donnez l'ordre que les troupes se +concentrent sur Turin. Quant à moi, je vais envoyer à leurs postes les +gouverneurs de Viellane, de Fenestrelle et de Pignerol. + +Puis, il fit un signe de la main à la musique, qui s'était interrompue à +l'apparition du prince Victor-Amédée, et donna de nouveau le signal de +la danse. + +Victor-Amédée alla prendre la main de la princesse Christine sa femme, +et, sans lui dire un mot de la rupture de la Savoie et de la France, +conduisit le quadrille d'honneur. Pendant ce temps, comme l'avait dit +Charles-Emmanuel, il s'approchait des gouverneurs des trois principales +places fortes du Piémont et leur ordonnait de partir d'urgence et à +l'instant même pour leurs citadelles. + +Les gouverneurs de Viellane et de Fenestrelle étaient venus sans leurs +femmes, de sortes qu'ils n'avaient que leurs chevaux à faire seller et +que leurs manteaux à prendre pour obéir à l'ordre du duc. + +Mais il n'en était pas de même du comte Urbain d'Espalomba. +Non-seulement il avait sa femme, mais sa femme dansait au quadrille du +prince Victor-Amédée. + +--Monseigneur, dit-il l'ordre que vous me donnez sera difficile à +exécuter. + +--Et pourquoi cela, monsieur? + +--Parce que nous sommes venus ici, la comtesse et moi, de Turin, en +costume de bal, dans un carrosse de louage, qui ne nous conduira pas +jusqu'à Pignerol. + +--La garde robe de mon fils et de ma belle-fille vous fourniront des +manteaux, et tout ce dont vous aurez besoin, et vous prendrez une +voiture dans mes écuries. + +--Je doute que la comtesse puisse supporter le voyage sans risque de sa +santé. + +--En ce cas, laissez-la ici et partez seul. + +Le comte regarda Charles-Emmanuel d'une étrange façon. + +--Oui, dit il, je comprends que cet arrangement conviendrait à Votre +Altesse. + +--Tous les arrangements me conviendront, comte, pourvu que vous ne +perdiez pas une minute pour sortir. + +--Est-ce une disgrâce, monseigneur? demanda le comte. + +-Où voyez-vous une disgrâce, mon cher comte, répondit le duc, dans +l'ordre donné à un gouverneur de rejoindre son gouvernement? tout au +contraire, c'est une preuve de confiance. + +--Qui ne va pas jusqu'à me dire la cause de ce départ précipité. + +--Un souverain n'a pas de comptes à rendre à ses sujets, dit +Charles-Emmanuel, surtout lorsque ces sujets sont à son service: il n'a +que des ordres à leur donner. Or, je vous donne l'ordre de vous rendre à +l'instant même à Pignerol, et de défendre la ville et la citadelle, en +supposant qu'elles soient attaquées, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus +pierre sur pierre. Vous et madame pouvez demander tout ce dont vous +aurez besoin et tout ce que vous demanderez vous sera remis à l'instant +même. + +--Dois-je aller prendre la comtesse au milieu du quadrille, ou attendre +qu'il soit fini? + +--Vous pouvez attendre qu'il soit fini. + +--Soit, monseigneur, le quadrille fini, nous partirons. + +--Bonne route, et surtout, à l'occasion, comte, belle défense. + +Et le duc de Savoie s'éloigna sans écouter les quelques paroles de +mauvaise humeur que murmura le comte Urbain. + +Le quadrille fini, le comte, au grand étonnement de la comtesse, lui +communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir. + +Puis il sortit avec elle par une porte, tandis que Victor-Amédée sortait +par l'autre. + +Les gouverneurs de Villane et de Fenestrelle, qui ne faisaient partie +d'aucun quadrille, étaient déjà partis. + +Le duc dit quelques mots tout bas à sa belle-fille qui suivit le comte +et la comtesse. + +Au sortir du salon, elle mit la comtesse entre les mains d'une de ses +femmes de chambre et rentra pour organiser un nouveau quadrille dont ne +faisait point partie le prince Victor-Amédée. + +Dix minutes après il remontait dans la salle de bal et le sourire +toujours sur les lèvres, mais évidemment plus pâle qu'il n'en était +sorti. + +Il alla au duc Charles, passa son bras sous le sien et l'entraîna dans +l'embrasure d'une fenêtre. + +Là, il lui présenta un billet. + +--Lisez, mon père, dit-il. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le duc. + +--Un billet que vient de me remettre un page couvert de poussière, monté +sur un cheval couvert d'écume. J'ai voulu lui donner une bourse pleine +d'or, et vous verrez que ce n'était pas trop pour l'avis qu'il apporte; +mais il repoussa la bourse et répondit: + +--Je suis au service d'un maître qui ne permet pas qu'un autre que lui +paye ses serviteurs. + +Et à ces mots, sans donner à son cheval plus de temps pour souffler +qu'il n'en avait mis à me dire ces paroles, il repartit au galop. + +Pendant ce temps, le duc Charles lisait ce billet court mais net. + + «Un hôte, admirablement reçu par S. A. le duc de Savoie, trouve + l'occasion de payer l'hospitalité qu'il a reçue de lui en le + prévenant qu'il doit être enlevé cette nuit du château de Rivoli avec + le prince Victor-Amédée. Il n'y a pas un instant à perdre. A cheval et + à Turin. + +--Pas de signature? demanda le duc. + +--Non; mais il est évident que l'avis vient du duc de Montmorency ou du +comte de Moret. + +--Quelle livrée portait le page? + +--Aucune. Mais j'ai cru le reconnaître pour celui que le duc avait +conduit avec lui et qu'il nommait Galaor. + +--Ce doit être cela. Eh bien? + +--Votre avis, monsieur? + +--Mon avis, mon cher Victor, est de suivre celui qui nous est donné; +attendu qu'il ne peut nous arriver malheur en le suivant, tandis qu'il +peut nous arriver grand malheur en ne le suivant pas. + +--Alors, en route, monseigneur. + +Le duc s'avança, toujours souriant, au milieu de la salle, + +--Mesdames et messieurs, dit-il, je reçois une lettre à laquelle, vu son +importance, je dois répondre à l'instant même, aidé des conseils de mon +fils.--Ne vous occupez pas de nous; dansez, amusez-vous, ce palais est +le vôtre; en notre absence momentanée, notre chère belle-fille, la +princesse Christine, voudra bien vous en faire les honneurs. + +L'invitation était un ordre. Dames et cavaliers saluèrent en se rangeant +sur deux haies pour laisser passer les deux princes, qui sortirent en +souriant et en saluant de la main. + +Mais une fois hors de la salle, toute feinte cessa: le père et le fils +appelèrent un valet de chambre et se firent jeter un manteau sur les +épaules, et tels qu'ils étaient, descendirent les escaliers, +traversèrent la cour, se rendirent droit aux écuries, firent seller +leurs deux meilleurs coureurs, glissèrent des pistolets dans les fontes, +enfourchèrent leurs montures et se lancèrent au grand galop sur la route +de Turin, dont ils n'étaient éloignés que d'une lieue. + +Pendant ce temps, Latil et ses cinquante hommes suivaient, aussi +rapidement qu'il leur était possible, la route de Suze à Turin, au +moment où la route bifurque et où l'une de ses bifurcations prend à +travers terres pour se rendre, par une allée bordée de peupliers, au +château de Rivoli, Latil, qui marchait en tête de sa petite troupe, crut +voir une ombre qui s'avançait rapidement. + +De son côté, le cavalier--car cette ombre était celle d'un cavalier et +même d'un cheval--de son côté le cavalier s'arrêta, et parut examiner la +petite troupe avec non moins de curiosité et d'inquiétude que la petite +troupe ne l'examinait lui-même. + +Latil avait été sur le point de crier: _Qui vive!_ mais il craignait que +ce cri en français ou mal accentué en italien ne le trahît. Il résolut +donc d'aller seul à la découverte, et poussa son cheval au galop dans la +direction du cavalier arrêté comme une statue équestre au milieu de la +route. + +Mais à peine le cavalier eut-il reconnu que c'était à lui qu'on en +voulait, qu'il rassembla les rênes de son cheval, lui mit les éperons +dans le ventre, et le lança par-dessus le fossé de la route de Rivoli, +coupant diagonalement à travers terre pour rejoindre la route de Suze. + +Latil se mit à sa poursuite en lui criant d'arrêter; mais cette +injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, monté sur un +excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux +suivait, Latil tint le cavalier inconnu à la portée de son pistolet; +mais il réfléchit à deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu +n'était peut-être pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme à +feu pouvait donner l'éveil. + +Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois +longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture était supérieure: +non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait +l'augmenter. + +Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et +abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son détachement +tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurité et que tout, +même le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence +nocturne, véritable roi des ténèbres. + +Latil reprit sa place à la tête de son détachement en secouant la tête. +L'événement, si peu important qu'il fût en tout autre circonstance, +prenait pour Latil une suprême gravité. + +Son premier mot avait été: + +--Je réponds de tout si le prince n'a pas été prévenu. + +Qu'était venu faire à Rivoli ce cavalier si bien monté et si désireux de +rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il à +Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval +accusait une longue route déjà faite. + +Mais cette défiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de +Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil +aperçut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le même manége que +le premier, s'arrêtèrent à la vue de la troupe qui venait à eux. Ces +deux cavaliers, sans attendre, dès qu'ils l'eurent découverte, que cette +troupe fît un pas de plus, s'élancèrent au grand galop dans la direction +opposée à celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est-à-dire dans +celle de Turin. + +Latil ne tenta pas même de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils +montaient étaient de première vitesse et semblaient ne pas toucher la +terre. Il n'y avait pas autre chose à faire que de précipiter la course +du côté du château dont les fenêtres flamboyaient à l'horizon. + +Au bout du compte ce pouvait être le hasard qui avait placé ces trois +cavaliers sur la route de Latil. + +En dix minutes on fut aux portes du château, rien n'y annonçait qu'une +alerte quelconque y eût été donnée. Latil fit faire le tour de +l'enceinte et garder toutes les portes; puis, par chaque escalier, il +fit monter six hommes, et lui-même, à la tête d'un petit nombre, l'épée +à la main, monta les degrés principaux et se présenta à la porte de la +salle de bal, tandis que les groupes détachés par lui se présentaient +aux trois autres portes. + +A la vue de ces hommes armés portant l'uniforme français, les musiciens +étonnés s'arrêtèrent d'eux-mêmes, et les danseurs effrayés se +tournèrent, selon la position qu'ils occupaient, vers les quatre points +cardinaux de la salle, c'est-à-dire vers chaque porte où apparaissaient +les soldats. + +Latil, après avoir ordonné à ses hommes de garder les portes, s'avança, +le chapeau d'une main, l'épée de l'autre, jusqu'au milieu de la salle. +Mais la princesse Christine, lui épargnant la moitié du chemin, vint de +son côté au devant de lui. + +--Monsieur, lui dit-elle, c'est à mon beau-père Mgr le duc de Savoie et +à mon mari le prince de Piémont que vous avez affaire, à ce que je +présume; mais j'ai le regret de vous annoncer que tous deux sont partis +il y a un quart d'heure à peine pour Turin, où ils sont arrivés, je +l'espère, sans accident; si vous et vos hommes avez besoin de +rafraîchissements, le château de Rivoli est connu par son hospitalité, +et je serai heureuse d'en faire les honneurs à un officier et à des +soldats de mon frère Louis XIII. + +--Madame, répondit Latil, rappelant tous ses souvenirs de la vieille +cour pour répondre à celle qui venait de se faire connaître pour la +soeur du roi, la femme du prince de Piémont et la belle-fille du duc de +Savoie, notre visite n'avait justement d'autre but que de vous donner +des nouvelles de Leurs Altesses, que nous venons de rencontrer, il y a +dix minutes, se rendant, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire, +à Turin où, à la manière dont ils pressaient leurs chevaux, ils avaient +grande hâte d'arriver. Quant à l'hospitalité que vous nous avez fait +l'honneur de nous offrir, il nous est malheureusement impossible de +l'accepter, forcés que nous sommes d'aller reporter au cardinal les +nouvelles que nous venons de prendre. + +Et, saluant la princesse Christine avec une courtoisie que ceux qui ne +le connaissaient pas pouvaient être étonnés de trouver dans un capitaine +d'aventure: + +--Allons, dit-il en rejoignant ses hommes, nous avons été prévenus, +comme je m'en doutais, et nous avons fait buisson creux! + + + + +CHAPITRE XX. + +OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER UN MULET ET UN MILLION +DANS LE FORT DE PIGNEROL. + + +Richelieu, en apprenant le résultat de l'expédition de Latil, fut +furieux. Comme Latil, il ne fit aucun doute que le duc de Savoie n'eût +été prévenu. + +Mais par qui pouvait-il avoir été prévenu? + +Le cardinal ne s'était ouvert qu'à une personne, le duc de Montmorency! + +Etait-ce lui qui avait prévenu Charles-Emmanuel? C'était bien là une des +exagérations de son caractère chevaleresque! Mais cependant cette +chevalerie, à l'endroit d'un ennemi, était presque une trahison à +l'égard de son roi. + +Richelieu, sans rien dire de ses soupçons contre Montmorency, car il +savait Latil attaché au comte de Moret et au duc de Montmorency, fit au +capitaine une longue série de questions sur ce cavalier entrevu dans +l'obscurité. + +Latil dit tout ce qu'il avait vu, déclara avoir aperçu un tout jeune +homme de dix-sept à dix-huit ans, coiffé d'un large feutre avec une +plume de couleur, et enveloppé d'un manteau bleu ou noir. Le cheval +était aussi noir que la nuit, avec laquelle il se confondait. + +Resté seul, le cardinal fit demander quelles étaient les sentinelles de +garde de huit à dix heures du soir; on ne pouvait sortir de Suze ni y +entrer sans le mot d'ordre, qui était, cette nuit-là, _Suze et Savoie_. +Or le mot d'ordre n'était connu que des chefs: du maréchal de Schomberg, +du maréchal de Créquy, du maréchal de La Force, du comte de Moret, du +duc de Montmorency, etc., etc. + +Il fit appeler les sentinelles devant lui et les interrogea. + +L'une d'elles, sur la description que le cardinal lui en fit, déclara +avoir vu passer un jeune homme tel qu'il le dépeignait; seulement, au +lieu de sortir par la porte d'Italie, il était sorti par la porte de +France. Il avait répondu correctement au mot d'ordre. + +Mais cela ne faisait rien qu'il fût sorti par la porte de France, il +pouvait parfaitement, une fois hors la porte, tourner la ville et aller +rejoindre la route d'Italie. + +C'était ce que l'on verrait au jour. + +En effet, l'on retrouva les traces d'un cheval. + +Il avait suivi la route indiquée, c'est-à-dire qu'il était sorti par la +porte de France, avait contourné la ville et avait rejoint à un quart de +lieue au-delà de Suze, la route d'Italie. + +Rien n'arrêtait plus le cardinal à Suze; la veille, il avait annoncé à +Victor-Amédée que la guerre était déclarée; en conséquence, vers dix +heures du matin, lorsque toutes les investigations furent faites, les +tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ. + +Le cardinal fit défiler devant lui les quatre corps d'armée commandés +par M. de Schomberg, M. de La Force, M. de Créquy et le duc de +Montmorency. Au nombre des officiers se tenant près de lui se trouvait +Latil. + +M. de Montmorency, comme toujours, menait grande suite de gentilshommes +et de pages. Au nombre de ces pages était Galaor, coiffé d'un feutre à +plumes rouges et monté sur un cheval noir. + +En voyant passer le jeune homme, Richelieu toucha l'épaule de Latil. + +--C'est possible, dit celui-ci, mais sans vouloir affirmer. + +Richelieu fronça le sourcil, son oeil lança un éclair dans la direction +du duc, et, mettant son cheval au galop, il alla prendre la tête de la +colonne, précédé seulement des éclaireurs, qu'à cette époque on appelait +des _enfants perdus_. + +Il était vêtu de son costume de guerre habituel, portait sous sa +cuirasse un pourpoint feuille-morte enrichi d'une petite broderie d'or; +une plume flottait sur son feutre; mais comme d'un moment à l'autre on +pouvait rencontrer l'ennemi, deux pages marchaient devant lui, l'un +portant ses gantelets, l'autre son casque; à ses côtés, deux autres +pages tenaient par la bride un coureur de grand prix. Cavois et Latil, +c'est-à-dire son capitaine et son lieutenant des gardes, marchaient +derrière lui. + +Au bout d'une heure de marche, on arriva à une petite rivière que le +cardinal avait eu besoin de faire sonder la veille; aussi, sans +s'inquiéter, poussa-t-il le premier son cheval à l'eau, et le premier +arriva-t-il sans accident aucun à l'autre bord. + +Pendant que l'armée traversait ce cours d'eau, une pluie torrentielle +commença à tomber; mais sans s'inquiéter de la pluie, le cardinal +continua sa marche. Il est vrai qu'il eût été difficile de mettre à +l'abri toute une armée dans les petites maisons isolées qu'on +rencontrait sur la route. Mais le soldat qui ne s'inquiète pas des +impossibilités, commença de murmurer et de donner le cardinal à tous les +diables. Ces plaintes étaient prononcées à voix assez haute pour que le +cardinal n'en perdît pas une syllabe. + +--Eh! fit le cardinal, se retournant vers Latil, entends-tu, Etienne? + +--Quoi? Monseigneur. + +--Tout ce que ces drôles disent de moi. + +--Bon, Monseigneur, reprit en riant Latil, c'est la coutume du soldat +quand il souffre de donner son chef au diable; mais le diable n'a pas de +prise sur un prince de l'Eglise. + +--Quand j'ai ma robe rouge peut-être; mais pas quand je porte la livrée +de Sa Majesté; passez dans les rangs, Latil, et recommandez-leur d'être +plus sages. + +Latil passa dans les rangs et revint prendre sa place près du cardinal. + +--Eh bien? demanda le cardinal. + +--Eh bien, Monseigneur, ils vont prendre patience. + +--Tu leur as dit que j'étais mécontent d'eux? + +--Je m'en suis bien gardé, Monseigneur! + +--Que leur as-tu dit, alors? + +--Que Votre Eminence leur était reconnaissante de la façon dont ils +supportaient les fatigues de la route, et qu'en arrivant à Rivoli ils +auraient double distribution de vin. + +Le cardinal mordit un instant sa moustache. + +--Peut-être as-tu bien fait, dit-il. + +Et, en effet, les murmures s'étaient apaisés. Il est vrai que le temps +s'éclaircissait, et sous un rayon de soleil on voyait briller au loin +les toits en terrasse du château de Rivoli et du village groupé autour +du château. + +On fit la marche tout d'une traite, et l'on arriva à Rivoli vers trois +heures. + +--Votre Eminence me charge-t-elle de la distribution de vin? demanda +Latil. + +--Puisque tu as promis à ces drôles une double ration, il faut bien la +leur donner; mais que tout soit payé comptant. + +--Je ne demande pas mieux, Monseigneur; mais pour payer... + +--Oui, il faut de l'argent, n'est-ce pas? + +Le cardinal s'arrêta, et, sur l'arçon de sa selle, écrivit en déchirant +une feuille de ses tablettes: + +«Le trésorier payera à M. Latil la somme de mille livres dont celui-ci +me rendra compte.» + +Et il signa. + +Latil partit devant. + +Quand l'armée entra dans Rivoli, trois quarts d'heure après, les soldats +virent, avec une satisfaction muette d'abord, mais bientôt bruyamment +exprimée, un tonneau de vin défoncé de dix portes en dix portes, et une +armée de verres rangée autour de chaque tonneau. + +Alors les murmures causés par l'eau se changèrent en acclamations à la +vue du vin, et les cris de: «Vive le cardinal!» s'élancèrent de tous les +rangs. + +Au milieu de ces cris, Latil vint rejoindre le cardinal. + +--Eh bien, monseigneur? lui dit-il. + +--Eh bien, Latil, je crois que tu connais le soldat mieux que moi. + +--Eh pardieu, à chacun son état! Je connais mieux le soldat, ayant vécu +avec les soldats. Votre Eminence connaît mieux les hommes d'église, +ayant vécu avec les hommes d'église. + +--Latil! dit le cardinal, en posant la main sur l'épaule de +l'aventurier, il y a une chose que tu apprendras quand tu les auras +autant fréquentés que les soldats, c'est que plus on vit avec les hommes +d'église, moins on les connaît. + +Puis, comme on arrivait au château de Rivoli, réunissant autour de lui +les principaux chefs. + +--Messieurs, dit-il, je crois que le château de Rivoli est assez grand +pour que chacun de vous y trouve sa place; d'ailleurs, voici M. de +Montmorency et M. de Moret qui y sont venus lorsqu'il était habité par +le duc de Savoie, et qui voudront bien être nos maréchaux de logis. + +Puis il ajouta: + +--Dans une heure, il y aura conseil chez moi; arrangez-vous de manière à +vous y trouver, il s'agit de délibérations importantes. + +Les maréchaux et les officiers supérieurs, mouillés jusqu'aux os, et +aussi pressés de se réchauffer que les soldats, saluèrent le cardinal +et promirent d'être exacts au rendez-vous. + +Une heure après, les sept chefs admis au conseil étaient assis dans le +cabinet que le duc de Savoie avait quitté la veille, et où le cardinal +de Richelieu les avait convoqués. + +Ces sept chefs étaient: le duc de Montmorency, le maréchal de Schomberg, +le maréchal de La Force, le maréchal de Créquy, le marquis de Toyras, le +comte de Moret et M. d'Auriac. + +Le cardinal se leva, d'un geste réclama le silence et, les deux mains +appuyées sur la table: + +--Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Piémont; ce +passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au +prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que +Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux. +Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre +agression en Italie, je désirerais assurer, en cas de besoin, soit pour +notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles +troupes, une communication du Piémont en Dauphiné, en nous emparant du +fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'aliéna +en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, père de ce même +Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes, +gouverneur de Pignerol et général des armées de France en Italie, +employa inutilement son esprit et son éloquence à détourner Henri III +d'une résolution si préjudiciable à la couronne. Ne dirait-on pas que le +prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'être +dépouillé de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France. +Voyant que le roi Henri III persistait dans sa résolution, Gonzague +demanda d'être déchargé du gouvernement de Pignerol avant son +aliénation, car il ne voulait pas que la postérité pût le soupçonner +d'avoir consenti ou pris part à une chose si contraire au bien de +l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est à nous qu'il est réservé l'honneur de +rendre la forteresse de Pignerol à la couronne de France; seulement, +est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol? +Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup +d'hommes. Voilà pourquoi je préférerais la ruse. Philippe de Macédoine +disait qu'il n'y avait pas de place imprenable dès qu'il y pouvait +entrer un mulet chargé d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou +plutôt le moyen me manque pour les faire entrer.--Aidez-moi, je +donnerai un million en échange des clefs de la forteresse. + +Comme toujours, la parole fut accordée pour répondre, selon leur rang +d'âge, à chacun des assistants. + +Tous demandèrent vingt-quatre heures pour réfléchir. + +C'était le comte de Moret le plus jeune, par conséquent c'était à lui de +parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait guère sur +lui, lorsqu'au grand étonnement de tous il se leva et dit en saluant le +cardinal: + +--Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prêts, d'ici à trois +jours je me charge de les faire entrer. + + + + +CHAPITRE XXI. + +LE FRÈRE DE LAIT. + + +Le lendemain du jour où le conseil avait été tenu au château de Rivoli, +un jeune paysan de vingt-quatre à vingt-cinq ans, vêtu comme les +montagnards de la vallée d'Aoste et baragouinant le patois piémontais, +se présentait à la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gaëtano, +vers huit heures du soir. + +Il se donnait pour le frère de la femme de chambre de la comtesse +d'Urbain, et demandait la signora Jacintha. + +La signora Jacintha, prévenue par un soldat de la garnison, fit un petit +cri de surprise que l'on pouvait à la rigueur prendre pour un cri de +joie, mais comme si, pour obéir à la voix du sang qui l'appelait à la +porte de la forteresse par la bouche de son frère, elle avait besoin de +la permission de sa maîtresse, elle se précipita dans la chambre de la +comtesse, d'où elle sortit au bout de cinq minutes par la même porte qui +lui avait donné entrée, tandis que la comtesse s'élançait par la porte +opposée et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait à un +charmant petit jardin réservé pour elle seule, et sur lequel donnaient +les fenêtres de la chambre de Jacintha. + +A peine dans le jardin, elle s'enfonça dans l'endroit le plus retiré, +c'est-à-dire dans un angle tout planté de citronniers, d'orangers et de +grenadiers. + +Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en soeur joyeuse et +pressée de recevoir son frère, tout en criant d'un accent attendri: + +--Gaëtano! cher Gaëtano! + +Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au même moment le comte +Urbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les +sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent éclater +les deux jeunes gens, qui ne s'étaient pas vus, disaient-ils, depuis +près de deux ans, c'est-à-dire depuis que Jacintha avait quitté la +maison maternelle pour suivre sa maîtresse. + +Jacintha vint faire une belle révérence au comte et lui demander la +permission de garder auprès d'elle son frère, qui avait, disait-elle, à +ce qu'il paraissait--car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en +expliquer avec lui--à l'entretenir d'affaires de la plus haute +importance. + +Le comte demanda à voir Gaëtano, échangea quelques paroles avec lui, et +satisfait du ton de franchise de ce garçon, il l'autorisa à demeurer +dans la forteresse. Au reste, le séjour ne devait pas être long, Gaëtano +disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures. + +Puis, jugeant qu'il était inutile de perdre son temps avec de si petites +gens, le comte leur donna congé et remonta chez eux. + +Il n'avait pas été difficile pour Gaëtano de s'apercevoir que le comte +était de mauvaise humeur, et comme la chose paraissait l'intéresser plus +qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un paysan qui n'a aucun motif +de se mêler des affaires des grands seigneurs, Jacintha lui raconta le +double sujet que le comte avait de se plaindre de son souverain. D'abord +c'était cette cour assidue et insolente que le duc de Savoie avait faite +à sa femme en présence du mari; ensuite, l'ordre inattendu que le comte +avait reçu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et +de la défendre jusqu'à ce qu'il ne restât plus pierre sur pierre! Le +comte Urbain, au reste, ne s'était point caché de dire devant sa femme +et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mêmes avantages qu'en +Piémont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France, +il ne se ferait pas faute d'accepter. + +Gaëtano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment +il tourna un angle obscur du corridor, il avait été saisi d'une +recrudescence de tendresse pour sa soeur, avait pris Jacintha dans ses +bras et lui avait appliqué un gros baiser sur chaque joue. + +La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son +frère et y entra après lui et referma la porte. + +Gaëtano poussa une exclamation de joie. + +--Ah! s'écria-t-il, m'y voilà donc enfin, et maintenant, ma chère +Jacintha, où est ta maîtresse? + +--Tiens! Et moi qui croyais que c'était pour moi que vous étiez venu, +dit en riant la jeune fille. + +--Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des +affaires politiques à régler avec ta maîtresse, et tu le sais, toi, qui +est la camériste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout. + +--Et où réglerez-vous ces affaires importantes? + +--Mais dans ta chambre, si cela ne te dérange pas trop. + +--Devant moi! + +--Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chère Jacintha, +nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers. + +--Alors, moi, que deviendrai-je? + +--Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil près du lit de ta +maîtresse dont les rideaux seront hermétiquement fermés, attendu la +grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras à ce que son +mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la réveiller. + +--Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais +pas si grand diplomate. + +--Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus +précieux que le temps, dis-moi vite où est ta maîtresse? + +Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fenêtre et prononça ce seul +mot: + +--Cherchez. + +Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parlé de ce +jardin solitaire, où, si souvent elle avait rêvé à lui. Il se rappelait +avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de +citronniers qui faisait ténèbres, même en plein jour, à plus forte +raison la nuit. Aussi, à peine la fenêtre fut-elle ouverte, qu'il sauta +sur la fenêtre et de la fenêtre dans le jardin; puis, tandis que +Jacintha essuyait une larme qu'elle s'était inutilement efforcée de +retenir, le comte de Moret s'enfonçait au plus touffu du bois, en criant +à demi voix: + +--Mathilde! Mathilde! Mathilde! + +Dès la première fois que son nom avait été prononcé, Mathilde avait +reconnu la voix qui la prononçait et s'était élancée dans la direction +de cette voix en criant de son côté: + +--Antonio! + +Puis les deux amants s'étaient aperçus, s'étaient jetés dans les bras +l'un de l'autre et se tenaient embrassés, appuyés au tronc d'un oranger +qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur +leurs têtes une pluie de fleurs. + +Ils restèrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et +ne se répondant que par ce vague murmure qui, en s'échappant de la +bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot. + +Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que +l'on ne voit qu'en rêve, murmurèrent en même temps: + +--C'est donc toi! + +Et tous deux dans un seul baiser répondirent oui! + +Puis, revenant la première à la raison: + +--Mais mon mari! s'écria la comtesse. + +--Tout a réussi comme nous l'espérions, il m'a pris pour le frère de +Jacintha et m'a permis de demeurer au château. + +Alors tous deux s'assirent côte à côte, la main dans la main. L'heure +des explications était venue. + +Les explications sont longues entre amants; elles se continuèrent du +jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait été +convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa maîtresse. + +Vers huit heures du matin, on frappait doucement à la porte du cabinet +du comte; il était levé et habillé, ayant été réveillé à six heures par +un courrier de Turin qui lui annonçait que les Français étaient à Rivoli +et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le siège de Pignerol. + +Le comte était soucieux. Ce fut facile à deviner à la manière brusque +dont il prononça le mot ENTREZ. + +La porte s'ouvrit, et, à son grand étonnement, il vit paraître la +comtesse. + +--C'est vous, Mathilde, s'écria-t-il en se levant; savez-vous la +nouvelle? et est-ce à cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de +cette visite matinale? + +--Quelle nouvelle, monsieur? + +--Mais que nous allons probablement être assiégés! + +--Oui, et je voulais causer de cela avec vous. + +--Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle? + +--Tout à l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle +m'a empêchée de dormir. + +--On le voit à votre teint, madame: vous êtes pâle et avez l'air +fatigué. + +--J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler. + +--Ne pouviez-vous me faire éveiller, madame; la nouvelle était assez +importante pour me la dire. + +--Cette nouvelle, monsieur, éveillait dans mon esprit une foule de +souvenirs et de doutes, tels que je désirais qu'avant de vous en +parler, vous-même la connaissiez et ayiez réfléchi sur ses conséquences. + +--Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai +jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre... + +--Oh! l'on méprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous +parler de ces choses-là. + +--Et vous prétendez qu'on a tort, fit le comte en souriant. + +--Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils. + +--Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance où nous nous +trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous? + +--D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler +combien le duc de Savoie a été ingrat envers vous! + +--Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours +présente à ma mémoire. + +--Je vous dirais: Souvenez-vous des fêtes de Turin au milieu desquelles +m'ont été faites par le souverain même qui avait eu l'idée de notre +mariage, les propositions les plus injurieuses à votre honneur et au +mien. + +--Ces propositions, je me les rappelle, madame. + +--Je vous dirais: N'oubliez pas la façon dure et brutale dont il vous a +donné l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Français à +Pignerol! + +--Je ne l'ai point oubliée, et n'attends que le moment de lui en donner +la preuve. + +--Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une +de ces situations décisives où l'homme, devenu l'arbitre de sa destinée, +peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un maître dur et +hautain, l'autre de liberté, avec une grande position et une fortune +immense. + +Le comte regarda sa femme d'un air étonné. + +--Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain où vous +voulez en venir. + +--Aussi vais-je aborder nettement la question. + +L'étonnement du comte redoublait. + +--Le frère de Jacintha est au service du comte de Moret. + +--Du fils naturel du roi Henri IV. + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien? madame. + +--Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de +Moret qu'il donnerait un million à celui qui lui livrerait les clefs de +Pignerol! + +Les yeux du comte lancèrent un éclair de convoitise. + +--Un million! dit-il, je voudrais le voir. + +--Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur! + +Le comte serra ses mains crispées. + +--Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine +d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte? + +--D'une manière bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main +et a envoyé Gaëtano avec ordre de sonder le terrain. + +--Et c'est pour cela que Gaëtano est venu voir sa soeur hier soir? + +--Justement; et sa soeur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que +c'est à moi qu'il a tout dit, que c'est à moi que la proposition est +faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle échoue. + +--Et pourquoi échouerait-elle? demanda le comte. + +--Si vous refusiez!... c'était possible. + +Le comte demeura un moment pensif. + +--Et quelles sont les garanties qu'on me donne. + +--L'argent. + +--Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi? + +--Un otage. + +--Et quel est cet otage? + +--Il est tout simple qu'au moment d'un siége vous éloigniez votre femme +de la ville où vous êtes résolu de vous défendre à toute extrémité. Vous +me renvoyez chez ma mère, à Selemo, et là j'attends que vous me fassiez +dire dans quelle ville de France, car je présume que, le marché conclu, +vous vous retirerez en France, et là j'attends que vous me fassiez dire +dans quelle ville de France je dois vous rejoindre. + +--Et le million sera payé? + +--En or. + +--Quand? + +--Quand, en échange de l'or que vous apportera Gaëtano, vous aurez remis +la capitulation signée par vous et autorisé mon départ. + +--Que Gaëtano revienne ce soir avec le million, et soyez prête à partir +avec lui. + +Le soir, à huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de +Gaëtano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec +un mulet chargé d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se +l'était promis à lui-même, avec la comtesse. + +Celle-ci était porteur de la capitulation, datée du surlendemain, afin +de donner au cardinal le temps de mettre le siége devant la forteresse. + +La garnison avait vie et bagages sauvés. + + + + +CHAPITRE XXII. + +L'AIGLE ET LE RENARD. + + +Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de +Pignerol juste au moment où Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir +le secourir. + +Mais, à trois lieues de Turin, ses éclaireurs lui annoncèrent qu'un +corps de huit cents hommes à peu près venait à sa rencontre avec les +bannières savoyardes. + +Il envoya un de ses officiers reconnaître quel était ce corps; et +l'officier lui revint dire, à son grand étonnement, que c'était la +garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'était rendu. + +La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il +s'arrêta un instant, pâlit, passa sa main sur son front en appelant le +commandant de sa cavalerie: + +--Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres +diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'était point la garnison, +mais le gouverneur qui s'était rendu; et s'il est possible, que pas un +n'en reste debout. + +L'ordre fut exécuté à la lettre et les trois quarts de ces malheureux +furent passés au fil de l'épée. + +Cet événement de la prise de Pignerol, dont les causes restèrent +ignorées au duc de Savoie, lui fit envisager sa position à son véritable +point de vue. Il reconnut qu'elle était désastreuse. Toutes les ruses et +toutes les intrigues d'un règne de près de quarante-cinq ans, et ce +règne de quarante-cinq ans s'était passé tout entier en intrigues et en +ruses, n'avaient donc abouti qu'à mettre un ennemi terrible au coeur de +ses Etats. Sa seule ressource maintenant était donc de se jeter dans les +bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Génois, +c'est-à-dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohême, c'est-à-dire un +étranger. + +Il fallait plier sous la main de fer de la nécessité. Le duc convoqua +Spinola, le général en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des +Allemands descendus en Italie, pour les inviter à lui venir en aide +contre les Français. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis +qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux +Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince +intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de +politique, lui avait fait tirer l'épée et tant de fois la remettre au +fourreau. Quant à Cellato, il n'avait qu'un but en descendant en +Italie: nourrir et enrichir son armée et lui-même, et, pour couronnement +à cette campagne qu'il faisait pour son compte en véritable condottieri +qu'il était, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe +devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations +du duc de Savoie. + +Spinola déclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son armée, +qu'il avait besoin de conserver tout entière pour l'exécution de ses +projets dans le Montferrat. + +Quant à Cellato, c'était autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait +tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein, +remis à la tête de ses bandits, commandant à plus de cent mille hommes, +ou plutôt commandé par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et +parfois s'en effrayant lui-même, ne demandait pas mieux que d'en céder à +tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'était purement et +simplement une affaire d'argent qui se débattit entre Charles Emmanuel +et Cellato, qui finit, après quelques pourparlers et une large saignée à +la caisse du duc de Savoie, par lui céder une dizaine de mille hommes. + +Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France +pour conclure ce terrible marché; c'était introduire dans le Piémont un +ennemi bien autrement à craindre que celui qu'il en voulait chasser. La +discipline la plus sévère régnait dans le camp des Français. Les soldats +ne prenaient rien que l'argent à la main; les Allemands, au contraire, +ne tendaient la main que pour prendre et piller. + +Le duc de Savoie comprit donc bientôt que ce qu'il y avait de mieux pour +lui, c'était d'essayer une dernière tentative afin d'attendrir +Richelieu. + +Or, deux jours après la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans +ce même cabinet du comte Urbain d'Espalomba, où nous avons vu la +comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrivée de +Gaëtano au fort; on lui annonça la visite d'un jeune officier envoyé par +le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son légat près de +Charles-Emmanuel. + +Le cardinal devina aussitôt ce dont il était question, et comme c'était +Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande +confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la +perspicacité de son lieutenant des gardes: + +--Arrive ici, lui dit le cardinal. + +--Me voici, Eminence, répondit Latil en portant la main à son chapeau. + +--Connais-tu l'envoyé de Mgr Barberini? + +--Je ne l'ai jamais vu, monseigneur. + +--Et son nom? + +--Parfaitement inconnu. + +--De toi? mais peut-être pas de moi! + +Latil secoua la tête. + +--Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il. + +--Comment s'appelle-t-il? + +--Mazarino Mazarini, monseigneur. + +--Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-là, Etienne. +Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon +voisin.--Jeune? + +--Vingt-six à vingt-huit ans à peine. + +--Beau ou laid? + +--Joli. + +--Fortune de femme ou de prélat? de quelle partie de l'Italie? + +--A son accent, je le croirais du royaume de Naples. + +--Finesse et ruse. Elégant ou négligé dans sa mise? + +--Coquet. + +--Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoyé par le +cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit être ou un imbécile, ce +que je verrai bien du premier coup, ou un homme très fort, ce qui sera +plus difficile à voir. Fais entrer; en tout cas, grâce à toi, je ne +serai pas surpris. + +Cinq minutes après la porte s'ouvrait, et Latil annonçait: + +--Le capitaine Mazarino Mazarini. + +Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il était bien tel que +Latil l'avait dépeint. + +De son côté, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune +officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalisé en 1639, il +enleva les dernières lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin +que l'histoire l'a enregistré comme un des plus grands fourbes qui aient +jamais administré le royaume,--de son côté, disons-nous, en saluant le +cardinal, Mazarin fit de l'éminence un inventaire aussi complet qu'un +homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup +d'oeil. + +Nous avons déjà une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de +l'autre, montré le passé et le présent. Le hasard fait qu'en amenant en +face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette +fois le présent et l'avenir. + +Cette fois seulement, nous ne pouvons plus intituler notre chapitre +_les deux Aigles_; mais _l'Aigle et le Renard_. + +Le renard entra donc avec son regard fin et oblique. + +L'aigle le reçut avec son regard fixe et profond. + +--Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez à +l'émotion que j'éprouve en me trouvant devant le premier génie politique +du siècle, moi simple capitaine des armées pontificales, et surtout si +jeune d'âge. + +--En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez à peine vingt-six ans. + +--Trente, monseigneur. + +Le cardinal se mit à rire. + +--Monsieur, lui dit-il, lorsque me rendant à Rome pour me faire sacrer +évêque, le pape Paul V me demanda mon âge, comme vous, je me vieillis +donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois. +Il me sacra évêque; mais après le sacre je me jetais à ses genoux et lui +demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais +menti et m'étais vieilli de deux ans. + +Voulez-vous l'absolution? + +--Je vous la demanderai, monseigneur, répondit en riant Mazarin, le jour +où je voudrai être évêque. + +--Serait-ce votre intention? + +--Si j'avais l'espoir d'être un jour cardinal comme Votre Eminence. + +--Cela vous sera facile avec la protection que vous avez. + +--Et qui a dit à monseigneur que j'avais des protections? + +--La mission dont vous êtes chargé, car, m'a-t-on dit, vous venez me +parler de la part du cardinal Antonio Barberini. + +--Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je +ne suis le protégé que du neveu de Sa Sainteté. + +--Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Sainteté, n'importe +lequel, et je vous cède celle de Sa Sainteté elle-même. + +--Vous savez cependant ce que Sa Sainteté pense de ses neveux. + +--Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son +premier neveu, François Barberini, qu'il a fait entrer au sacré collége, +n'était bon qu'à dire des patenôtres; que son frère Antonio qui vous +envoie vers moi n'avait d'autre mérite que la puanteur de son froc, ce +pourquoi il lui avait donné la robe de cardinal; que le cardinal +Antoine, le jeune, surnommé le Démosthène parce qu'il bégaie en parlant, +n'était capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier +d'eux tous, Thadéo, qu'il avait nommé généralissime du saint-siége, +était plus en état de porter une quenouille qu'une épée. + +--Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; après +avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me +répéter ce que les neveux disent de l'oncle... + +--Que les grandes faveurs qu'ils reçoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas, +ne sont que les récompenses légitimes des peines qu'ils se sont données +pour le faire élire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait +pas une voix, que répandus dans la populace romaine, ils la soulevèrent +à force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fenêtres du +château Saint-Ange, où se faisait l'élection: _Mort et incendie ou +Barberino pape!_ Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'était déjà +quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux +conduisaient la cabale qui ne voulait de lui à aucun prix. + +En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frappé, dit-on, +d'apoplexie, l'autre succombant à un anévrisme. Ils furent remplacés par +deux partisans du candidat suprême; cela lui fit sept voix. Deux +cardinaux moururent appartenant à l'opposition la plus acharnée; on +parla d'une épidémie, chacun eût hâte de quitter le conclave, et +Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait. + +--Ce n'était pas trop payer la grandeur des réformes qu'à peine sur le +trône pontifical, sa sainteté Urbain VIII proclama. + +--Oui, en effet, dit Richelieu, il défendit aux récollets de porter la +sandale et le capuchon pointu, à la façon des capucins. Il défendit aux +carmes anciens de s'intituler carmes réformés. Il exigea que les +religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de +_Fratres_ qu'ils avaient quitté par orgueil. Il béatifia deux fanatiques +théâtrins, André Avellino et Gaëtano de Tiane; un carme déchaussé, Félix +Cantalice, un illuminé, le carme Florentin Corsini; deux femmes +extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et +enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien. + +--Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien +renseignée sur Sa Sainteté, ses neveux et la cour de Rome. + +--Mais vous-même, qui me paraissez être un homme d'esprit, dit +Richelieu, comment êtes-vous à la solde de pareilles nullités? + +--On commence par où l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin +sourire. + +--C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment +parlé d'eux, parlons de nous; que venez-vous faire près de moi? + +--Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle est absurde. + +--Pourquoi vous en êtes-vous chargé, alors? + +--Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde. + +--Et quelle est cette chose? + +Mazarin haussa les épaules. + +--Je suis chargé de dire à Votre Eminence que, depuis la prise de +Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple +comme un serpent. Il a donc prié S. Em. Mgr le légat de vous faire +demander si vous auriez cette générosité, en considération de la +princesse de Piémont, soeur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol, +concession qui avancerait de beaucoup la paix. + +--Savez-vous, mon cher capitaine, répondit Richelieu, que vous avez bien +fait de débuter comme vous avez fait, sinon je me serais demandé si vous +étiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me +preniez pour un niais moi-même. Oh! non pas, l'aliénation du fort de +Pignerol fut une des hontes du règne de Henri III; ce sera une des +gloires du règne de Louis XIII. + +--Dois-je reporter la réponse dans les termes où vous venez de me la +faire? + +--Non, pas précisément. + +--Alors, dites, monseigneur. + +--Sa Majesté n'a pas encore appris la conquête de Pignerol. Je ne puis +rien faire, à moins qu'elle me déclare si elle veut garder la place, ou +si elle est disposée à en faire une gracieuseté à Madame sa soeur. On +m'écrit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie; +attendons jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Lyon ou à Grenoble; alors on +pourra entrer sérieusement en négociation et donner des réponses plus +positives. + +--Vous pouvez être tranquille, monseigneur, je reporterai votre réponse +mot à mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir. + +--Qu'en feront-ils? + +--Rien, mais moi j'en ferai peut-être quelque chose. + +--Comptez-vous donc rester en Italie? + +--Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me +donner encore. + +--Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir +suffisant à votre ambition? + +--L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur; +chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: _Memento +mori_. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a +été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore +debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire +et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux +moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une +dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une +secte. + +Mazarin parut vouloir s'arrêter. + +--Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute. + +--Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi; +vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais +il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan, +Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et +Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de +sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de +Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le +peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir +monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis +terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées +permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se +vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au +concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur +les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec +elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples. + +--Et où irez vous, si vous quittez l'Italie? + +--Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en +France probablement. + +--Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose? + +--Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur. + +--Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère. + +--C'est mon seul désir, monseigneur. + +Et le souple Napolitain salua jusqu'à terre et gagna la porte à +reculons. + +--J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats +quittaient le bâtiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce fût +pour monter sur celui qui allait affronter la tempête. + +Puis il ajouta tout bas: + +--Ce jeune capitaine ira loin, surtout s'il change son uniforme contre +une soutane. + +Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout +pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France. + +Latil le lui fit remarquer. + +Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher. + +Celui-ci lui remit une lettre venant de France. + +--Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussière, il +paraît que la lettre que tu m'apportes est pressée. + +--Très pressée, monseigneur. + +Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots; +mais, comme on va voir, elle était d'une certaine importance. + + _Fontainebleau, 17 mars 1630._ + + _«Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes._ + + _«Revenu à Fontainebleau.--Amoureux! Gardez-vous._ + + P. S.--_Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!_ + +Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui +disaient qu'elle était de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude +de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-là était tellement +invraisemblable, qu'il douta. + +--N'importe, dit-il à Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en +veine. + +--Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est +allé conduire sa belle otage à Briançon. + +--Va le chercher où il est et dis-lui, pour le décider à venir sans +retard, que c'est lui que je charge de porter à Fontainebleau la +nouvelle de la prise de Pignerol. + +Latil s'inclina et sortit. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +L'AURORE. + + +Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté +des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop +puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant +que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite, +continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le +roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique, +était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser. + +Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de +comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que +Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de +l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part +l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou +s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou +conspirait sourdement contre lui. + +Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le +monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou +généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre +l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui du _statu quo_, qui +défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait +dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est +vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment +non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde +catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le +Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se +fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut +qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le +Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la +Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France +insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de +lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix? +Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que +proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en +choeur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine +Henriette d'Angleterre. + +Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre, +venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir +espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans +son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se +croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père; +Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui +craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il +avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands +seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de +voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller +toutes les grandes maisons du royaume. + +Malgré tout cela, et peut-être même à cause de tout cela, Louis s'était +résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son +ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette +résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal, +avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que +si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient. + +Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi. + +Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son +départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La +route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux +reines et le conseil le rejoindraient à Lyon. + +Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le +lendemain du jour où le roi avait quitté Paris, son frère Gaston, +d'Orléans, franchissait en poste et à grand bruit la porte de la +capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine +mère, qui tenait son cercle. + +Marie de Médicis se leva toute étonnée, et feignant la colère, congédia +les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, où, quelques +instants après, la reine Anne entrait par une porte secrète. + +Là fut refait le pacte, éternellement proposé par la reine Marie, d'un +mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce +mariage eût été pour Marie de Médicis une régence prolongée, et elle eût +volontiers pardonné à Dieu de lui enlever son fils aîné s'il lui donnait +cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveuglée par son intérêt, la +reine Marie était-elle la seule à agir franchement parce qu'elle +agissait dans ses intérêts. + +Le duc d'Orléans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de +la soeur duquel il était amoureux, et ne se souciait pas d'épouser la +veuve de son frère, qui avait sept ans de plus que lui et le déplorable +antécédent de Buckingham. La reine Anne, de son côté, détestait +Monsieur, et, comme elle le détestait encore plus qu'elle ne le +méprisait, elle ne se fiait pas à sa parole. Toutes promesses n'en +furent pas moins échangées, et pour que l'on ne se doutât point de ce +qui s'était passé dans ce cabinet, où d'ailleurs on ignorait la présence +de la reine Anne, le bruit se répandit le lendemain que le duc d'Orléans +n'était venu à Paris que pour signifier à sa mère la persistance de son +amour pour la princesse de Mantoue et sa volonté bien arrêtée de +profiter de l'absence de son frère pour l'épouser. + +Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, dès le lendemain de l'arrivée +du duc, Marie de Médicis avait mandé près d'elle la jeune princesse et +l'avait retenue au Louvre, où elle était à peu près prisonnière. + +De son côté, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition à ses +plus vifs désirs, que tous les mécontents commencèrent à affluer chez +lui, et qu'on lui donna à entendre que s'il voulait, en l'absence du +roi, se déclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientôt un +parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre +Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre +celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un +instant que Gaston avait accepté les propositions qui lui avaient été +faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal +de Lyon, frère du duc de Richelieu, celui-là qui s'était si bravement +conduit pendant la peste, étant venus ensemble faire une visite au duc +d'Orléans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et +laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot, +le cardinal de Lyon. + +Dès le lendemain de l'arrivée de Gaston à Paris, la reine-mère avait +écrit à Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous, +mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions +faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien +entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de +Gonzague. + +Louis, qui était déjà à Troyes, annonça, au reçu de la lettre de Marie +de Médicis, qu'il revenait à Paris; mais à Fontainebleau, un courrier +lui apprit que Gaston, à la nouvelle de son retour, était immédiatement +parti pour sa maison de Limours. + +Trois jours après, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer +son voyage, ferait ses pâques à Fontainebleau. + +Qui avait pu déterminer chez le roi cette nouvelle résolution? Nous +allons le dire. + +Le soir où avait été tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mère, +Gaston d'Orléans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de +Fargis arrivant d'Espagne, où, comme nous l'avons dit, elle était allée +pour soutenir le moral politique de son époux que l'on craignait de voir +défaillir. + +La guerre décidée entre la France et le Piémont, il n'était plus besoin +de ce renfort à Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne +d'Autriche, fut rappelée à Paris. + +La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme +l'ambassadrice mettait un genou en terre pour lui baiser la main, elle +la releva et la pressa contre son coeur en l'embrassant. + +--Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu, +pendant ma longue absence, des bonnes grâces de Votre Majesté. + +--Au contraire, ma chère amie, dit la reine, votre absence m'a fait +apprécier votre fidélité, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que +ce soir. + +--J'arrive bien alors, et j'espère prouver à ma souveraine que, de loin +comme de près, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons, +qui rend ici nécessaire la présence de votre humble servante? + +La reine lui raconta le départ du roi, l'arrivée de Gaston et l'espèce +de pacte qui en avait été la suite. + +--Et Votre Majesté se fie à son beau-frère? demanda Mme de Fargis. + +--Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de +me faire attendre en endormant mes craintes. + +--Le roi est-il donc plus mal? + +--Moralement, oui; physiquement, non! + +--Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame. + +--Que faire? demanda la reine. + +Puis plus bas: + +--Vous savez, ma chère, que les astrologues affirment que le roi n'ira +point au-delà du signe de l'Ecrevisse! + +--Dame, dit la Fargis, j'ai proposé un moyen à Votre Majesté. + +La reine sourit. + +--Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle. + +--C'est fâcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me +rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV. + +--Mon Dieu! + +--Aimez-vous mieux vous en rapporter à la parole de cet homme qui jamais +une fois n'a tenu sa parole. + +La reine garda un instant le silence. + +--Mais enfin, dit-elle en cachant sa tête dans la poitrine de sa +confidente, en supposant, ma chère Fargis, qu'avec la permission de mon +confesseur j'acceptasse--oh! rien que d'y penser j'ai honte--en +supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait +qu'à la dernière extrémité, et jusque-là, ne pourrait-on en tenter +d'autres? + +--Voulez-vous me permettre, chère maîtresse, à moi, dit madame de +Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour +de son cou et en fixant sur elle ses yeux étincelants comme des +diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une légende de la +cour de Henri II, laquelle a rapport à la reine Catherine de Médicis? + +--Dites, ma bien chère, fit la reine, en laissant aller sa tête avec un +soupir sur l'épaule de la sirène, dont elle avait l'imprudence d'écouter +la voix. + +--Eh bien, la légende dit que la reine Catherine de Médicis, arrivée en +France à l'âge de quatorze ans, et mariée aussitôt au jeune roi Henri +II, fut, comme Votre Majesté, onze ans sans avoir d'enfants. + +--Je suis mariée, moi, depuis quatorze ans! dit la reine. + +--C'est-à-dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre +Majesté datent de 1616, mais que son mariage ne date en réalité que de +1619. + +--C'est vrai, dit la reine; et à quoi tenait cette stérilité de la reine +Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la même +répugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est là pour +en faire foi. + +--Il n'avait point de répugnance pour les femmes, non; mais pour sa +femme il en avait. + +--Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la +répugnance, Fargis? demanda vivement la reine. + +--Pour Votre Majesté, ventre saint-gris, comme disait le roi son père, +et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majesté ne fait +point assez d'attention: il serait difficile! + +Puis regardant, du même oeil qu'eût fait Sapho, la reine qui piquée par +ce doute, s'était redressée: + +--Et où trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille +bouche, de pareils cheveux et--passant la main sur le cou cambré de la +reine--une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous êtes +belle de toutes les beautés; mais par malheur pour elle, Catherine de +Médicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: née d'un père et +d'une mère morts de cette méchante maladie qui régnait alors, elle avait +la peau froide et visqueuse d'un serpent. + +--Que me dites-vous là? ma chère? + +--La vérité. De sorte que, quand le jeune roi, habitué à cette peau +blanche et satinée de Mme de Brézé, sentit se glisser à ses côtés ce +cadavre vivant, il s'écria que ce n'était point une fleur du jardin +Pitti qu'on lui avait envoyée, mais un ver du tombeau des Médicis. + +--Tais-toi, Fargis tu me fais froid. + +--Eh bien, ma belle reine, cette répugnance du roi Henri pour sa femme, +qui la surmonta? Celle qui avait intérêt à ce qu'elle cessât, cette même +Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la +puissance d'un autre duc d'Orléans ne valant pas beaucoup mieux que le +nôtre. + +--Où veux-tu en arriver? + +--A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du +dévouement de laquelle nous fussions sûres, cette femme, grâce aux +sentiments religieux du roi, le ramènerait bientôt à Votre Majesté, et +qu'alors... + +--Eh bien? + +--Eh bien, ce serait le duc d'Orléans qui serait sous notre dépendance, +au lieu que ce fût nous qui fussions sous la sienne. + +--Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tête, le roi Henri +II était un homme. + +--Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il... + +La reine répondit par un soupir. + +--Puis, continua-t-elle, où trouveras-tu une femme assez dévouée? + +--Je l'ai, reprit Fargis. + +--Et plus belle que... + +La reine s'arrêta; emportée par un premier mouvement de doute ou de +dépit:--et plus belle que _moi_? allait-elle dire. + +Fargis la comprit. + +--Plus belle que _vous_, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une +autre beauté. Vous êtes la rose dans son splendide épanouissement, vous, +madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout +on ne l'appelle que l'_Aurore_. + +--Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison? + +--D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la +gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mère, la fille de M. +de Hautefort. + +--Et vous dites que cette demoiselle me serait dévouée? + +--Elle donnerait sa vie pour Votre Majesté et, ajouta-elle en souriant, +peut-être plus encore. + +--Est-elle donc prévenue du rôle qu'on veut lui faire jouer? + +--Oui. + +--Et elle l'accepte avec résignation! + +--Avec enthousiasme. L'intérêt de l'Eglise, madame! Nous avons pour vous +son confesseur, qui la comparera à Judith sauvant Béthulie et le médecin +du roi... + +--Qu'a à faire là-dedans Bouvard? + +--Il persuadera au roi votre époux qu'il n'est malade que de chasteté! + +--Un homme qu'il purge ou saigne deux cents fois par an; ce sera +difficile! + +--Il s'en charge. + +--Mais c'est donc arrangé? + +--Il ne manque à tout cela que votre consentement. + +--Mais faudrait-il au moins que je la visse, que je la connusse, que je +l'interrogeasse, cette merveilleuse Aurore! + +--Rien de plus facile, madame, elle est là! + +--Comment là? + +--Dans le cabinet où était mademoiselle de Lautrec, que M. de Richelieu +nous a enlevée juste au moment où le roi commençait à s'occuper d'elle. +Mais il n'est plus là. + +--Et elle, y est-elle? + +--Oui, madame. + +La reine regarda la Fargis d'un oeil dans lequel ou pouvait remarquer +une nuance d'irritation. + +--Arrivée depuis ce soir, vous avez fait tout cela? lui dit-elle. En +vérité, vous n'avez pas perdu de temps, ma mie. + +--Je suis arrivée depuis trois jours, madame; mais je n'ai voulu voir +Votre Majesté que lorsque tout serait prêt. + +--Oui, et tout est prêt alors? + +--Oui, madame. Mais si Votre Majesté veut recourir au premier moyen que +je lui ai proposé, on peut abandonner celui-ci. + +--Non pas, non pas, dit vivement la reine; faites entrer votre jeune +amie. + +--Dites votre fidèle servante, madame. + +--Faites entrer. + +Mme de Fargis alla à la porte du fond et l'ouvrit. + +--Venez, Henriette, dit-elle; notre chère reine consent à recevoir vos +hommages. + +La jeune fille laissa échapper un cri de joie et s'élança dans la +chambre. + +La reine, en l'apercevant, jeta de son côté un cri d'admiration et +d'étonnement. + +--La trouvez-vous assez belle, madame? demanda la Fargis. + +--Trop peut-être! répondit la reine. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +LE BILLET ET LES PINCETTES. + + +Et, en effet, Mlle Henriette de Hautefort était merveilleusement belle. +C'était une blonde du Midi que, pour son teint rose et ses cheveux +rutilants, comme l'avait dit Mme de Fargis, on l'appelait l'_Aurore_. + +C'était Vaultier qui l'avait découverte dans un voyage en Périgord, et +alors en ayant conçu la possibilité par ces soins d'un jour que le roi +avait donnés à Mlle de Lautrec, il avait eu l'idée de rendre +sérieusement amoureux ce malade saigné à blanc, ce roi fantôme. + +Il avait tout arrangé d'avance, s'était assuré qu'aucun parent, aucun +amant, aucun ami ne s'opposerait au dévouement de la jeune fille; mais +sur le conseil de la reine Marie, il avait attendu le retour de Mme de +Fargis, pensant qu'il n'y avait qu'elle qui pût présenter à la reine +cette tasse d'absinthe en la frottant de miel. + +On a vu de quelle manière la reine l'avait avalée. + +Mais lorsqu'elle vit la belle jeune fille se jeter à ses pieds les bras +tendus, en s'écriant: + +«Tout, tout pour vous, ma reine!» elle vit bien que cette fraîche +beauté, que cette douce voix, ne pouvait mentir, et elle la releva avec +bienveillance. + +Dans la même soirée, tout fut arrêté. Mlle de Hautefort tâcherait de se +faire aimer du roi et, une fois aimée, userait de toute l'influence que +lui donnerait l'amour du roi, pour le ramener à la reine, et lui faire +renvoyer le cardinal de Richelieu. + +Il ne s'agissait que de faire apparaître la belle dévouée dans des +conditions de mise en scène qui ravîssent Louis XIII. + +Les reines annoncèrent que le roi étant à Fontainebleau, elles y iraient +faire leurs pâques avec lui. + +Et, en effet, elles arrivèrent la veille du dimanche des Rameaux. + +Le lendemain, le roi entendit la messe dans la chapelle du château, où +tout le monde était appelé à entendre la messe avec Sa Majesté. A +quelques pas de lui, éclairée par un rayon de soleil, à travers des +vitraux peints qui lui faisaient une auréole d'or et de pourpre, était +une jeune fille à genoux sur la dalle nue. + +Lui, le roi, avait les genoux moelleusement posés sur un coussin à +glands d'or. + +Son instinct de chevalier se réveilla. Il eut honte d'avoir un carreau +sous les genoux, tandis que cette belle jeune fille n'en avait pas. Il +appela un page et lui fit porter le sien. + +Mlle de Hautefort rougit; mais ne se jugeant pas digne d'appuyer ses +genoux sur le coussin où le roi avait appuyé les siens, elle se leva, +salua Sa Majesté, mais déposa respectueusement le coussin sur sa chaise, +et tout cela avec un grand air et cette noblesse virginale et hardie des +femmes du midi. + +Cette grâce toucha le roi; une fois déjà, dans sa vie, il avait été +pris à l'improviste, mais avec moins de raisons de l'être, ce qui n'en +explique que mieux l'impression que, sur cet homme inexplicable, +produisit Mlle de Hautefort. Dans je ne sais quel voyage, il avait, dans +une petite ville, accepté un bal; vers la fin de la soirée, une des +danseuses nommée Catin Gau, monta sur un siège pour prendre avec ses +doigts, dans un chandelier de bois, non pas un bout de bougie, mais un +bout de chandelle de suif. Le roi, lorsqu'on le raillait sur son +éloignement pour les femmes, racontait toujours cette aventure, disant +que l'héroïne de cette courte aventure avait fait cela de si bonne +grâce, qu'il en était devenu amoureux et, en partant pour la ville, lui +avait fait donner trente mille livres pour sa vertu. + +Seulement, il ne disait pas si cette vertu avait été attaquée par lui et +s'était défendue de manière à gagner les trente mille livres. + +Le roi fut donc pris non moins subitement par la belle Henriette de +Hautefort qu'il l'avait été par la vertueuse Catin Gau! A peine rentré +au château, il s'informa quelle était la ravissante personne qu'il avait +vue à l'église, et il apprit que c'était la petite-fille d'une madame de +Flotte, qui était entrée la veille chez reine Marie de Médicis comme +gouvernante de ses filles. + +Et dès le jour même, au grand étonnement de tout le monde et à la grande +satisfaction des intéressés, il s'était fait un changement complet dans +les façons du roi. Au lieu de se tenir enfermé dans sa chambre la plus +sombre, comme il faisait depuis plus d'un mois au Louvre et depuis plus +de huit jours à Fontainebleau, il était sorti en voiture, s'était +promené dans les endroits les plus fréquentés du parc, comme s'il y eût +cherché quelqu'un, et le soir, il était venu chez les reines, ce qu'il +n'avait point fait depuis le départ de Mlle de Lautrec, avait passé la +soirée à causer avec la belle Henriette, s'était informé si elle y +serait le lendemain. Le lendemain, sur sa réponse affirmative, il avait +expédié un courrier à Bois-Robert afin qu'il vînt en toute hâte le +rejoindre à Fontainebleau. + +Bois-Robert accourut tout étonné de cette marque de faveur, à laquelle +il se fût parfaitement attendu de la part de Richelieu, mais non de +celle du roi. Mais son étonnement fut bien plus grand encore lorsque, +conduisant Bois-Robert dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui montra +Mlle de Hautefort qui se promenait sur la terrasse et lui dit qu'il lui +fallait des vers pour cette belle personne-là. + +Tout étonné qu'il fût, Bois-Robert ne se le fit point redire deux fois. +Il loua fort la beauté de Mlle de Hautefort et, apprenant qu'on l'avait +surnommée l'Aurore, déclara qu'il eût beau chercher, il n'eût pu trouver +un nom qui convînt mieux à cette matinale beauté. + +Le nom lui fournit, au reste, le sujet de ses vers. + +Louis XIII, sous le nom d'Apollon, Apollon était le dieu de la lyre, et +Louis XIII, on le sait, faisait et même composait de la musique, Louis +XIII, sous le nom d'Apollon, suppliait l'Aurore de ne point se lever si +matin et de ne pas s'évanouir si vite. Depuis le commencement du monde, +amoureux d'elle, il la poursuivait sur un char attelé de quatre chevaux, +sans jamais pouvoir l'atteindre, la voyant disparaître au moment où il +étendait la main pour la saisir. + +Le roi prit les vers les lut et les approuva sauf un point. + +--Ils vont bien, le Bois, dit-il, mais il faudrait supprimer le mot +_désirs_. + +--Et pourquoi cela, Majesté? demanda Bois-Robert. + +--Mais, parce que je ne désire rien. + +A ceci il n'y avait rien à répondre. Bois-Robert supprima les _désirs_, +et tout fut dit. + +Quant au roi, il fit de la musique sur les paroles de Bois-Robert, et +musique et paroles furent exécutées et chantées par ses deux musiciens +attitrés, Moulinier et de Justin, qui, cette fois, vu la solennité, +mirent leur costume complet. + +Les deux reines et particulièrement Anne d'Autriche applaudirent fort la +poésie de Bois-Robert et la musique du roi. + +Louis XIII fit ses pâques; son confesseur, Suffren, mis au courant de la +situation, alla au-devant des scrupules de Sa Majesté, lui citant les +exemples des patriarches qui avaient été infidèles à leurs femmes sans +attirer la colère du seigneur; mais le roi répondit qu'il n'y avait avec +lui rien à craindre de pareil, et qu'il aimait mademoiselle de Hautefort +sans mauvaises pensées. + +Ce n'était point l'affaire de la cabale Fargis et compagnie; c'étaient, +au contraire, les mauvaises pensées qu'elle voulait; mais avec une +imagination aussi vive que celle de la Fargis, on ne perdait point +l'espoir de les lui inspirer. + +En effet, les Pâques finies, et l'on attendit avec une certaine +inquiétude cette époque, Louis XIII ne parla pas de continuer son +voyage; au contraire, il ordonna des chasses et des fêtes; mais aux +chasses comme aux fêtes, tout en s'occupant exclusivement de Mlle de +Hautefort, il resta parfaitement respectueux vis-à-vis d'elle. + +Restait une espérance, c'était de rendre le roi jaloux. + +Il y avait de par le monde un certain M. d'Ecqueville Vassé, dont la +famille descendait du président Hennequin. Quelques projets de mariage, +mais sans engagement aucun de part et d'autre, avaient été échangés +entre lui et Mlle de Hautefort, mais il était de la cour. Il était venu +à Fontainebleau et s'était fait inviter avec autant plus de facilité que +Mme de Fargis avait jeté les yeux sur lui pour en faire un instrument de +jalousie. Et, en effet, M. d'Ecqueville avait voulu reprendre son +ancienne position du prétendant, malgré cette cour bizarre que le roi +faisait à sa prétendue. + +Mais Louis XIII avait fait les gros yeux, avait interrogé Mlle de +Hautefort et avait appris les quelques paroles en l'air échangées entre +les deux familles. + +Louis XIII était devenu jaloux, et jaloux d'une femme! + +Les deux reines et Mme de Fargis se réunirent. + +Il s'agissait de trouver un moyen d'exploiter cette jalousie. + +Ce fut Mme de Fargis qui l'indiqua. + +Le soir, la petite naine Gretchen, que le roi ne pouvait pas sentir, +remettrait à Mlle de Hautefort, assez maladroitement et pour que le roi +s'en aperçût, un billet cacheté en poulet. + +Le roi voudrait savoir de qui était le billet. + +Le reste regardait la reine et Mlle de Hautefort. + +Le soir, il y avait petit cercle chez Sa Majesté la reine Anne. + +Le roi était assis près de Mlle de Hautefort, faisant des paysages en +papier découpé. + +Mlle de Hautefort était en grande toilette; la reine avait voulu +l'habiller elle-même; elle portait une robe de satin blanc très +décolletée; ses bras plus blancs que sa robe, ses épaules éblouissantes +attiraient les lèvres plus invinciblement que l'aimant n'attire le fer. + +Le roi, de temps en temps, regardait ces bras, et ces épaules, voilà +tout. + +Fargis les dévorait. + +--Ah Sire, murmura-t-elle à l'oreille du roi, si j'étais homme. + +Louis XIII fronça le sourcil. + +Anne d'Autriche, tout en jouant avec la garniture de la robe, découvrait +encore cette belle statue de marbre rose. + +En ce moment, la petite Gretchen se glissa à quatre pattes entre les +jambes du roi. Louis crut que c'était _Grisette_, sa chienne favorite, +et l'écarta du pied. + +La naine poussa un cri comme si le roi lui eût marché sur la main. + +Sa Majesté se leva; Gretchen profita de ce moment pour glisser aussi +maladroitement que la chose lui avait été recommandée le billet dans la +main de Mlle de Hautefort. + +Le roi ne perdit rien de ce manège. + +L'idée de la comédie qu'elle jouait fit rougir la jeune fille, ce qui +servit à merveille les intentions des conspiratrices. + +Le roi vit le billet passer des mains de la naine dans la main de +Henriette, et de la main de Henriette dans sa poche. + +--La naine vous a remis un billet? demanda-t-il. + +--Vous croyez, Sire? + +--J'en suis sûr. + +Il se fit un petit silence. + +--De qui? demanda le roi. + +--Je n'en sais rien, dit Mlle de Hautefort. + +--Lisez-le, vous le saurez. + +--Plus tard, Sire! + +--Pourquoi plus tard? + +--Parce que je ne suis pas pressée. + +--Mais moi je le suis. + +--En tout cas, dit Mlle de Hautefort, il me semble, Sire, que je suis +bien libre de recevoir des billets de qui je veux. + +--Non. + +--Comment, non? + +--Attendu... + +--Attendu quoi? + +--Attendu...... attendu...... que je vous aime! + +--Bon! vous m'aimez! dit Mlle de Hautefort en riant. + +--Oui. + +--Mais que dira Sa Majesté la reine? + +--Sa Majesté la reine prétend que je n'aime personne; elle aura la +preuve que j'aime quelqu'un. + +--Bravo, Sire! dit la reine, et à votre place, je voudrais savoir qui +écrit à cette fille, et ce qu'on lui écrit. + +--J'en suis désespérée, dit Mlle de Hautefort en se levant, mais le roi +ne le saura point. + +Et elle se leva. + +--C'est ce que nous verrons, dit le roi. + +Et il se leva à son tour. + +Mlle de Hautefort fit un bond de côté, le roi fit un mouvement pour la +saisir. La porte du boudoir de la reine se trouvait derrière elle, elle +s'y enfuit. + +Louis XIII l'y suivit. + +La reine suivit le roi en l'excitant. + +--Gare à tes poches, Hautefort, dit la reine. + +Et, en effet, le roi étendit les deux bras, avec l'intention visible de +fouiller la jeune fille. + +Mais elle, connaissant la chasteté du roi tira le billet de sa poche, +et, le mettant dans sa poitrine: + +--Venez le prendre là, Sire, dit-elle. + +Et avec l'impudeur de l'innocence, elle avança son sein à moitié nu vers +le roi. + +Le roi hésita; les bras lui tombèrent. + +--Mais prenez donc, sire, prenez donc cria la reine en riant de toutes +ses forces de l'embarras de son mari. + +Et pour ôter toute défense à la jeune fille elle lui saisit les deux +mains et les amena derrière le dos de Mlle de Hautefort en répétant: + +--Mais prenez donc, prenez donc, Sire. + +Louis regarda tout autour de lui, vit dans un sucrier des pincettes +d'argent, les prit, et chastement, sans contact de son délicat asile, +enleva la lettre. + +La reine, qui ne s'attendait point à ce dénouement, lâcha les mains de +Mlle de Hautefort en murmurant: + +--Je crois décidément que nous n'avons d'autre ressource que celle +proposée par Fargis. + +La lettre était de la mère de Mlle de Hautefort. + +Le roi la lut et tout honteux la lui rendit. + +Puis, tous trois rentrèrent dans le salon avec des sentiments bien +différents. + +La reine causait avec un officier qui arrivait de l'armée et qui +apportait, disait-il, les nouvelles les plus importantes au roi. + +--Le comte de Moret! murmura la reine en reconnaissant le jeune homme +qu'elle avait vu deux ou trois fois seulement, mais dont Mme de Fargis +lui avait tant parlé. En vérité, il est très beau! + +Puis, plus bas, avec un soupir: + +--Il ressemble au duc de Buckingham, dit-elle. + +S'en apercevait-elle seulement alors, ou lui plaisait-il de trouver une +ressemblance entre le messager de Richelieu et l'ancien ambassadeur du +roi d'Angleterre? + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + CHAPITRE Page + + PREMIER VOLUME. + + Ier. L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE. 1 + + II. CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU 5 + A MAITRE ÉTIENNE LATIL. + + III. OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE 8 + GENTILHOMME BOSSU PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE + QU'IL EN ADVINT. + + IV. L'HOTEL DE RAMBOUILLET. 10 + + V. CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU 13 + SOUSCARRIÈRES SE DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME + BOSSU. + + VI. MARINA ET JAQUELINO. 19 + + VII. ESCALIERS ET CORRIDORS. 23 + + VIII. SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII. 27 + + IX. CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA 32 + REINE ANNE D'AUTRICHE APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII + EN FUT SORTI. + + X. LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES 34 + QU'ON LIT TOUT SEUL. + + XI. LE SPHINX ROUGE. 38 + + XII. L'ÉMINENCE GRISE. 43 + + XIII. OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL. 47 + + XIV. OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON 52 + ÉCHIQUIER. + + + DEUXIÈME VOLUME. + + Ier. ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628. 55 + + II. MARIE DE GONZAGUE. 60 + + III. LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE. 63 + + IV. ISABELLE ET MARINA. 67 + + V. OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, 69 + JOUE SON PETIT ROLE. + + VI. EVE ET LE SERPENT. 72 + + VII. OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET 75 + QU'IL A DONNÉ A SOUSCARRIÈRES. + + VIII. L'IN PACE. 81 + + IX. LE RÉCIT. 86 + + X. MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY. 91 + + XI. LES DEUX AIGLES. 96 + + XII. LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE. 100 + + XIII. LA DEMOISELLE DE GOURNAY. 105 + + XIV. LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES. 108 + + + TROISIÈME VOLUME. + + Ier. LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII. 112 + + II. PENDANT QUE LE ROI LARDE. 117 + + III. LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ. 119 + + IV. LES CONSEILS DE L'ANGELY. 124 + + V. LA CONFESSION. 128 + + VI. OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMÉDIE 132 + SANS LE SECOURS DE SES COLLABORATEURS. + + VII. LE CONSEIL. 137 + + VIII. LE MOYEN DE VAUTHIER. 142 + + IX. LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE 144 + INAPERÇU. + + X. LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU. 147 + + XI. LES OISEAUX DE PROIE. 150 + + XII. LE ROI RÈGNE. 154 + + XIII. LES AMBASSADEURS. 161 + + XIV. LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ. 168 + + XV. TU QUOQUE, BARADAS! 172 + + XVI. COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, 178 + ETIENNE LATIL ET LE MARQUIS DE PISANI EURENT + LA CHANCE DE SE RENCONTRER. + + XVII. LE CARDINAL A CHAILLOT. 181 + + XVIII. MIRAME. 184 + + XIX. LES NOUVELLES DE LA COUR. 188 + + XX. POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS VÊTU 190 + DE NOIR. + + XXI. OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI. 193 + + + QUATRIÈME VOLUME. + + Ier. L'AVALANCHE. 196 + + II. GUILLAUME COUTET. 199 + + III. MARIE COUTET. 202 + + IV. POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX 204 + FORTIFICATIONS DU PAS DE SUZE. + + V. UNE HALTE DANS LA MONTAGNE. 206 + + VI. LES AMES ET LES ÉTOILES. 209 + + VII. LE PONT DE GIACON. 211 + + VIII. LE SERMENT. 214 + + IX. LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE. 216 + + X. OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI. 219 + + XI. OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT + IL AVAIT BESOIN. 222 + + XII. LE PAS DE SUZE. 224 + + XIII. OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR 227 + D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA LA CORDE AU COU. + + XIV. LA PLUME BLANCHE. 229 + + XV. CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU 232 + DUC DE SAVOIE. + + XVI. UN CHAPITRE D'HISTOIRE 235 + + XVII. DEUX ANCIENS AMANTS. 243 + + XVIII. LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE. 245 + + XIX. BUISSON CREUX. 248 + + XX. OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER 251 + UN MULET ET UN MILLION DANS LE FORT DE PIGNEROL. + + XXI. LE FRÈRE DE LAIT. 253 + + XXII. L'AIGLE ET LE RENARD. 256 + + XXIII. L'AURORE. 260 + + XXIV. LE BILLET ET LES PINCETTES. 263 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MORET *** + +***** This file should be named 37771-8.txt or 37771-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/7/7/37771/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37771-8.zip b/37771-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..929004e --- /dev/null +++ b/37771-8.zip diff --git a/37771-h.zip b/37771-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e42c0de --- /dev/null +++ b/37771-h.zip diff --git a/37771-h/37771-h.htm b/37771-h/37771-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a86ac34 --- /dev/null +++ b/37771-h/37771-h.htm @@ -0,0 +1,29750 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title>The Project Gutenberg eBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas</title> + +<style type="text/css"> + +<!-- +body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} + +p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} + +/* all headings centered */ +h1, h2, h3, h4, h5, h6 {text-align: center;} +h2 {margin: 2.5em auto 1.5em auto;} +h3 {margin: 1em 4em 1em 4em;} + +hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px; +border-width: 4px 0 0 0; border-style: solid; border-color: #000000; +clear: both;} + +hr.small {width: 30%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; +margin: 4em auto 4em auto; clear: both;} + +hr.small2 {width: 10%; border-color: #000000; border-style: solid; +margin: 2em auto 2em auto; clear: both;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 89%;} +.smcap2 {font-variant: small-caps; font-size: 75%;} + +sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;} + +.left {text-align: left; margin-left: 2em;} +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.center2 {text-align: center; margin-top: 2em; text-indent: 0em;} +.right {text-align: right;} +.right2 {text-align: right; margin-right: 2em;} +.right3 {text-align: right; margin-right: 4em;} +.right4 {text-align: right; margin-right: 8em;} +.right5 {text-align: right; margin-right: 12em;} +.right6 {text-align: right; margin-right: 16em;} + +.blockquote {margin-top: 1.5em; margin-right: 8%; margin-bottom: 1.5em; margin-left: 8%;} + +.verse {margin-top: 1.5em; margin-right: 10%; margin-bottom: 1.5em; margin-left: 10%; text-align: left;} +.character {margin-left: 1em;} + +.poem {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-align: left;} +.poem .stanza {margin : 1em 0 1em 0;} +.poem span.i0 {margin-left: 0em;} +.poem span.i2 {margin-left: 1em;} +.poem span.i6 {margin-left: 3em;} + +.verse span.i0 {margin-left: 0em;} + +/* images */ +img {margin-left: auto; margin-right: auto;} + +.figcenter {margin: 4em auto 4em auto; text-align: center; text-indent: 0;} + +/* tables */ +table {margin: 1.25em auto 1.25em auto;} +.tdltop {text-align: left; vertical-align: top; padding-right: 30px; padding-top: 5px;} +.tdrtop {text-align: right; vertical-align: top; padding-right: 30px;} + +/* page numbers */ +.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; +font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; +color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;} + +a {text-decoration: none;} +.link {font-size: small; text-align: center; margin-top: 0em; font-weight: 400;} + +/* note au lecteur */ +.tnote {border: dashed 1px; margin: 20px 20% 20px 20%; padding: 10px 10px 10px 10px; +font-family: sans-serif; font-size: 80%;} + +--> + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le comte de Moret + +Author: Alexandre Dumas + +Release Date: October 17, 2011 [EBook #37771] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MORET *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/American Libraries.) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a><br /></p> + +<p class="center">Bibliothèque du Messager Franco-Américain</p> + +<p class="center">~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~<br /><br /></p> + +<h1>LE</h1> + +<h1>COMTE DE MORET</h1> + +<p class="center"><big>ROMAN INÉDIT</big><br /><br /></p> + +<p class="center">PAR</p> + +<h2>ALEXANDRE DUMAS<br /></h2> + +<p class="center"><big>New-York</big></p> + +<p class="center"><big>H. DE MAREIL, <span class="smcap">Éditeur</span></big></p> + +<p class="center"><span class="smcap">51 LIBERTY STREET</span></p> + +<p class="center">~~~~~~</p> + +<p class="center">1866<br /><br /></p> + +<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES MATIÈRES</a></h6> + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>CHAPITRE Ier.</h2> + +<h3>L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.</h3> + +<p>Le voyageur qui, pour ses affaires ou pour son plaisir, venait, vers la +fin de l'an de grâce 1628, passer quelques jours dans la capitale du +royaume des Lys, comme on disait poétiquement à cette époque, pouvait +avec certitude s'arrêter, recommandé ou non, à l'hôtellerie de <i>la Barbe +Peinte</i>, située rue de <i>l'Homme-Armé</i>; il était sûr d'y trouver, chez +maître Soleil, bon visage, bonne table et bon gîte.</p> + +<p>Il n'y avait point à s'y tromper d'ailleurs; à part un ignoble cabaret +qui faisait le coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et qui, +remontant au plus obscur moyen-âge, avait, par son enseigne, +représentant un homme armé, donné son nom à cette ruelle, qui ne compte +encore aujourd'hui que cinq numéros impairs et quatre numéros pairs, +l'hôtellerie dans laquelle nous allons introduire nos lecteurs tenait +une place trop importante, et attirait les chalands par une trop +majestueuse inscription pour qu'un voyageur, quel qu'il fût, eût l'idée +d'aller plus loin, une fois qu'il était arrivé en face d'elle.</p> + +<p>En effet, outre le carré de fer-blanc, orné de découpures à jour, qui +grinçait au moindre vent, au bout d'une tringle terminée par un +croissant doré, carré de fer-blanc qui représentait le Grand-Turc, orné +d'une barbe du ponceau le plus éclatant, ce qui justifiait ce nom +étrange de l'<i>hôtellerie de la Barbe Peinte</i>, on pouvait, sur la façade +de la maison et au-dessus de la porte d'entrée, lire le rébus suivant:</p> + +<div class="figcenter" style="width: 500px;"> +<img src="images/page-1.jpg" alt="" title="" width="500" height="183" /></div> + +<p>Ce qui signifiait, en adjoignant l'enseigne à l'inscription, et en ne +faisant qu'un des deux:</p> + +<p class="center"><span class="smcap">A LA BARBE PEINTE</span><br /><br /> + +<big>SOLEIL</big><br /><br /> + +<span class="smcap">LOGE A PIED ET A CHEVAL.</span></p> + +<p>L'enseigne de la <i>Barbe Peinte</i> pouvait rivaliser d'ancienneté avec +celle de l'<i>Homme-Armé</i>, mais nous devons avouer en notre qualité de +romancier, qui nous impose, à l'endroit de la vérité, des devoirs +auxquels ne s'astreignent pas toujours les historiens, que l'inscription +était toute moderne.</p> + +<p>Il y avait deux ans à peine que l'ancien aubergiste, avantageusement +connu sous les noms et prénoms de: Claude-Cyprien Mélangeois,—avait, +pour la somme de mille pistoles, cédé son établissement à maître +Blaise-Guillaume Soleil, son nouveau propriétaire; or, ce nouveau +propriétaire, sans respect pour les droits séculaires des hirondelles, +qui <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>faisaient leurs nids à l'extérieur, et des araignées qui tissaient +leurs toiles à l'intérieur, avait, à peine l'acte de vente passé, appelé +les peintres et les tapissiers, fait gratter la façade, fait meubler les +chambres de son hôtellerie et fait tracer enfin, aux regards éblouis de +ses voisins, qui se demandaient où maître Soleil pouvait prendre tout +l'argent qu'il dépensait, le pompeux rébus que nous avons eu l'honneur +d'expliquer plus haut à nos lecteurs, non point, Dieu nous en garde, par +doute de leur intelligence, mais par le désir, tout égoïste, de ne pas +les voir, pour faire une recherche dont nous pouvions leur épargner la +peine, s'arrêter inutilement au commencement de notre récit.</p> + +<p>Les vieilles femmes de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la +rue des Blancs-Manteaux avaient d'abord, en vertu des qualités +sibyllines qu'elles devaient à leur âge avancé, prédit, en hochant la +tête de droite à gauche, que tous ces embellissements porteraient +malheur à la maison, dont l'achalandage tenait justement à son aspect +connu depuis des siècles. Mais à leur grand dépit, et au suprême +étonnement de ceux qui les prenaient pour oracles, la prédiction funeste +ne s'était point réalisée, et tout au contraire l'établissement avait +prospéré, grâce à une clientèle aussi nouvelle qu'inconnue, laquelle, +sans faire tort à l'ancienne, avait augmenté, et nous dirons même doublé +les recettes que l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i> faisait, du temps où +les hirondelles bâtissaient tranquillement leurs nids aux coins des +fenêtres, et où les araignées tissaient non moins tranquillement leur +toile aux angles des appartements.</p> + +<p>Mais, peu à peu, une certaine lueur s'était faite sur ce grand mystère: +le bruit avait circulé que Mme Marthe-Pélagie Soleil, personne fort +alerte, fort avenante, encore jeune et encore jolie, vu qu'elle avait +trente ans à peine, était la sœur de lait d'une des dames les plus +puissantes de la cour, laquelle dame avait, de ses deniers, ou de ceux +d'une autre dame, encore plus puissante qu'elle, avancé à maître Soleil +l'argent nécessaire à son établissement, et que c'était cette sœur de +lait qui recommandait l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i> aux nobles +étrangers que l'on voyait depuis quelque temps circuler dans les rues, +jusque-là assez mal fréquentées, du quartier de la Verrerie et de la rue +Sainte-Avoye.</p> + +<p>Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans toutes ces rumeurs? +C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra.</p> + +<p>En tous cas, nous allons voir ce qui se passait dans une salle basse de +l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, le 5 décembre 1628, c'est-à-dire +quatre jours après le retour du cardinal de Richelieu de ce fameux siége +de La Rochelle, qui nous a fourni un des épisodes de notre roman des +<i>Trois Mousquetaires</i>, et cela vers quatre heures de l'après midi, heure +à laquelle, vu la hauteur des maisons et le rapprochement des murailles, +le crépuscule commençait et doit commencer encore à tomber dans la rue +de l'Homme-Armé.</p> + +<p>Cette salle basse était occupée momentanément par un seul personnage, +mais comme ce personnage était un habitué de la maison, il y faisait à +lui seul autant de bruit et y tenait autant de place que quatre buveurs +ordinaires.</p> + +<p>Il avait déjà vidé un pot de vin, et en était à la moitié du second, se +tenant couché sur trois chaises, s'amusant à déchiqueter, avec la +molette de ses éperons, la paille d'une quatrième, tandis que de la +pointe de sa dague, il dessinait en creux sur la table un jeu de marelle +en miniature.</p> + +<p>Sa rapière, dont la poignée était à la portée de sa main, s'allongeait +de sa hanche sur sa cuisse, et glissait comme une couleuvre entre ses +deux jambes croisées l'une sur l'autre.</p> + +<p>C'était un homme de 36 à 38 ans, dont on pouvait d'autant mieux voir le +visage, au dernier rayon de lumière qui filtrait par les étroits vitraux +losangés de plomb, donnant sur la rue, qu'il avait suspendu son feutre à +l'espagnolette de la fenêtre. Il avait les cheveux, les sourcils et la +moustache noirs, le teint hâlé des hommes du Midi, quelque chose de dur +dans le regard et de railleur sur la lèvre, qui, en se retroussant par +un mouvement facial, pareil à celui du tigre, laissait voir des dents +d'une blancheur éclatante. Son nez droit et son menton en saillie +indiquaient la volonté poussée jusqu'à l'entêtement, tandis que la +courbe inférieure de sa mâchoire accentuée à la manière de celle des +animaux féroces, indiquait ce courage irréfléchi dont il ne faut pas +savoir gré à celui qui le possède, puisqu'il n'est point chez lui le +résultat du libre arbitre, mais le simple produit d'instincts +carnassiers; enfin, tout le visage, assez beau, offrait le caractère +d'une franchise brutale, qui pouvait faire craindre, de la part du +porteur de cette physionomie, des accès de colère et de violence, mais +qui ne laissait pas même soupçonner des actes de duplicité, de ruse ou +de trahison.</p> + +<p>Quant à son costume, c'était celui des gentilshommes inférieurs de +l'époque, moitié civil, moitié militaire, avec le justaucorps de drap +ouvert aux manches, la chemise bouffant à la ceinture, les chausses +larges et les bottes <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> de buffle abaissées au-dessous du genou. Tout cela +propre, mais sans luxe et empruntant une espèce d'élégance, à la +désinvolture de celui qui le portait.</p> + +<p>Ce fut sans doute pour ne pas éveiller dans son hôte un de ces accès de +colère ou de violence auxquels il paraissait se laisser aller avec une +trop grande facilité, que maître Soleil entra deux ou trois fois dans la +salle basse où il se trouvait, sans se permettre de faire la moindre +remontrance sur la double dévastation dans laquelle il paraissait +complétement absorbé, se contentant, au contraire, de lui sourire chaque +fois aussi agréablement que possible, ce qui était d'ailleurs facile au +brave hôtelier, dont le faciès était aussi placide que celui du buveur +était mobile et irritable.</p> + +<p>Cependant, à sa troisième ou quatrième apparition dans la salle, maître +Soleil ne put se retenir d'adresser la parole à son habitué.</p> + +<p>—Eh bien, mon gentilhomme, lui dit-il d'un ton de bienveillance +marquée, il me semble que depuis quelques jours il y a du chômage dans +les affaires; si cela continue, cette bonne Joyeuse—comme vous +l'appelez—et il montrait du doigt l'épée de celui auquel il adressait +la parole—court le risque de se rouiller au fourreau!</p> + +<p>—Oui, répondit le buveur de son ton goguenard, et cela t'inquiète pour +les dix ou douze pots de vin que je dois?</p> + +<p>—Oh! Jésus Dieu, mon gentilhomme, vous m'en devriez cinquante et même +cent que je n'en dormirais pas moins tranquillement, je vous le jure, +sur les deux oreilles! Non pas, je vous connais trop depuis dix-huit +mois que vous fréquentez la maison, pour que cette sotte idée me soit +jamais venue, que je dusse perdre un denier avec vous; mais, vous le +savez, dans tous les métiers, il y a des hauts et des bas; et le retour +de Son Eminence le cardinal-duc va nécessairement pendant quelques +semaines faire mettre les épées au clou. Je dis quelques semaines, car +le bruit court qu'il ne fait que toucher barre à Paris, et qu'il va +repartir avec le roi pour porter la guerre de l'autre côté des monts. +S'il en est ainsi, ce sera comme au temps du siége de La Rochelle: au +diable les édits! et les écus pleuvront de nouveau dans notre +escarcelle.</p> + +<p>—Eh bien! c'est justement là où tu fais fausse route, ami Soleil; car, +avant-hier soir et hier matin, j'ai travaillé comme d'habitude en tout +bien tout honneur; de plus, comme il n'est encore que quatre heures de +l'après-midi, j'espère bien trouver quelque bonne pratique avant que le +jour tombe tout à fait, et, tombât-il, comme dame Phœbé est dans son +plein, je compterais sur la nuit à défaut du jour. Quant aux écus qui te +préoccupent tant, non dans mon intérêt mais dans le tien, tu vois, ou +plutôt tu entends,—et le buveur fit harmonieusement résonner le contenu +de sa poche—qu'il y en a encore quelques-uns dans l'escarcelle, et que +le gousset n'est pas tout à fait si vide que tu le crois; donc, si je ne +règle pas mon compte <i>hic et nunc</i>, c'est tout simplement que je veux le +faire payer par le premier gentilhomme qui viendra réclamer mes bons +offices. Et peut-être bien—continua l'hôte insoucieux de maître Soleil, +en se penchant vers la fenêtre et en appuyant son front contre les +carreaux—peut-être bien celui qui m'acquittera envers toi, est-il +celui-là, justement, que je vois venir du côté de la rue +Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, le nez en l'air comme un homme qui +cherche l'enseigne de la <i>Barbe Peinte</i>. Justement, il l'a vu, et paraît +on ne peut plus satisfait! Eclipsez-vous donc, maître Soleil, et comme +il est évident que ce gentilhomme veut parler à moi, retournez à vos +lardoires et laissez les gens d'épée causer de leurs petites affaires. A +propos, éclairez; car dans dix minutes, il fera nuit comme dans un four, +et j'aime à voir l'air des gens avec qui je traite.</p> + +<p>Le buveur ne se trompait point, car, en même temps que son hôte, +empressé d'obéir aux ordres qu'il venait de recevoir de lui, +disparaissait par la porte de la cuisine, une ombre, interceptant un +reste de jour entrant du dehors, apparaissait sur le seuil de la porte +d'entrée.</p> + +<p>Le nouveau venu, avant de se hasarder par un jour si douteux par la +salle basse de l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, interrogea d'un regard +prudent ses ténébreuses profondeurs; voyant alors que cette salle était +occupée par un seul individu, et que cet individu était, selon toute +probabilité, celui qu'il cherchait, il remonta son manteau, à la hauteur +de sa bouche et de ses yeux, de façon à se cacher entièrement le visage, +et s'avança vers lui.</p> + +<p>Si l'homme au manteau craignait d'être reconnu, la précaution n'était +point inutile, car maître Soleil entra juste à ce moment, émanant la +lumière, comme l'astre dont il portait le nom, puisqu'il tenait de +chaque main une chandelle allumée, qu'il alla déposer dans deux +chandeliers de fer-blanc, accrochés à plat contre le mur.</p> + +<p>L'étranger le regarda faire avec une impatience qu'il ne se donna point +la peine de cacher. Il était évident qu'il eût préféré demeurer dans la +demi-obscurité où la salle se trouvait dès son arrivée, demi-obscurité +qui devait toujours aller en augmentant, à mesure <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> que la nuit +tomberait. Cependant, il demeura silencieux, se contentant de suivre du +regard, à travers l'étroite ouverture de son manteau, les agissements de +maître Soleil, et ce ne fut que quand la porte par laquelle il était +entré se fut refermée sur sa sortie que, s'adressant au buveur qui ne +paraissait faire aucune attention à lui, il lui demanda, sans autre +préambule:</p> + +<p>—C'est vous qu'on appelle Etienne Latil, autrefois à M. d'Epernon, puis +capitaine dans les Flandres?</p> + +<p>Le buveur, qui était en train de porter son pot à sa bouche au moment où +la question lui fut faite, tourna, sans remuer la tête, son œil vers +celui qui l'interpellait, et, comme la demande lui avait été adressée +d'un ton qui ne satisfaisait probablement pas la susceptibilité dont il +se piquait:</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, quand ce serait moi, en effet, qui m'appelasse de ces +deux noms, en quoi cela peut-il vous intéresser?</p> + +<p>Et il acheva de rapprocher de ses lèvres le broc, un instant arrêté au +milieu de la route qu'il avait à parcourir.</p> + +<p>L'homme au manteau laissa au buveur tout le temps de donner à sa +dame-jeanne une accolade aussi tendre et aussi prolongée qu'il lui plut +de le faire, et, lorsque celui-ci eut reposé le pot, à peu près vide, +sur la table:</p> + +<p>—J'ai l'honneur de vous demander, lui dit-il avec une notable +différence dans l'accent, si vous êtes le chevalier Etienne Latil?</p> + +<p>—Ah! voilà qui est déjà mieux, fit, avec un mouvement de tête +approbateur, celui auquel s'adressait la question.</p> + +<p>—Alors, faites-moi la grâce de me répondre.</p> + +<p>—Eh bien! oui, mon gentilhomme, je suis Etienne Latil en personne. Que +lui voulez-vous, à ce pauvre Etienne?</p> + +<p>—Je veux lui proposer une bonne affaire.</p> + +<p>—Une bonne affaire! Ah! ah!</p> + +<p>—Mieux que bonne, excellente.</p> + +<p>—Pardon—interrompit celui qui venait de reconnaître que le prénom +d'Etienne et le nom de Latil s'appliquaient effectivement à lui;—mais, +avant d'aller plus loin, permettez que ma susceptibilité prenne modèle +sur la vôtre. A qui ai-je l'honneur de parler?</p> + +<p>—Peu vous importe mon nom, pourvu que mes paroles sonnent agréablement +à votre oreille?</p> + +<p>—Vous vous méprenez, mon gentilhomme, si vous croyez qu'à mon endroit +cette musique-là suffit; je suis cadet de famille, c'est vrai, mais je +suis de noblesse, et ceux qui vous ont adressé à moi ont dû vous dire +que je ne travaille ni pour le menu peuple ni pour la petite +bourgeoisie. Si vous avez maille à partir avec quelque artisan, votre +compère, ou quelque boutiquier, votre voisin, vous pouvez vous bâtonner +mutuellement, sans que je m'en mêle ou m'en soucie; je n'interviens pas +dans de pareils démêlés.</p> + +<p>—Je ne puis ni ne veux vous dire mon nom, maître Latil, mais je ne fais +aucune difficulté à ce que vous sachiez mon titre. Voici une bague qui +me sert de cachet et qui pourra vous renseigner, pour peu que vous ne +soyez point tout à fait ignare en blason, sur le rang que j'occupe dans +le monde.</p> + +<p>Et, tirant une bague de son doigt, il la passa au bravo, qui se +rapprocha de la fenêtre, et, jetant sur elle un regard, aux dernières +lueurs du jour:</p> + +<p>—Oh! oh!—dit-il—un onyx gravé comme on ne grave qu'à Florence! Vous +êtes Italien et marquis, mon gentilhomme; nous savons ce que veulent +dire la feuille de vigne et les trois perles; de plus, riche, ce qui ne +gâte jamais rien; la pierre seule, sans sa monture, vaut quarante +pistoles.</p> + +<p>—Cela vous suffit-il, et pouvons-nous causer maintenant? demanda +l'inconnu en reprenant sa bague, et en la passant à une main blanche, +longue et fine qu'il tira de son manteau, et que, de son autre main +gantée déjà, il s'empressa de reganter à son tour.</p> + +<p>—Oui, cela me suffit, et vous venez de faire vos preuves, monsieur le +marquis; mais auparavant, et comme arrhes du marché que nous allons +conclure, il serait galant à vous, quoique je ne vous en fasse point une +condition, de payer les dix ou douze pots de vin que je dois dans ce +cabaret; je suis un homme d'ordre, et s'il m'arrivait un accident, dans +une de mes expéditions, je serais désolé de laisser derrière moi une +dette, si petite qu'elle fût.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne!</p> + +<p>—Et ce serait, continua le buveur, mettre le comble à votre galanterie, +les deux pots que j'ai devant moi sonnant le creux, d'en faire venir, +pour les remplacer, deux autres, avec lesquels nous nous gargariserons +la gorge, car j'ai le parler sec, et je trouve que les paroles mal +humectées écorchent la bouche d'où elles sortent.</p> + +<p>—Maître Soleil! cria l'inconnu en s'enfonçant d'un degré de plus dans +son manteau.</p> + +<p>Maître Soleil parut, comme s'il se fût trouvé derrière la porte, prêt à +obéir aux ordres qui lui seraient donnés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p> + +<p>—Le compte de ce gentilhomme et deux pots de vin, du meilleur!</p> + +<p>L'aubergiste de la <i>Barbe Peinte</i> disparut aussi rapidement que le fait +de nos jours, à travers une trappe anglaise, un clown du Cirque +olympique, et reparut presqu'aussitôt, tenant deux pots de vin qu'il +déposa, l'un à la proximité de l'inconnu, l'autre devant maître Etienne +Latil.</p> + +<p>—Voilà! dit-il; quant au compte, c'est une pistole, cinq sous, deux +deniers.</p> + +<p>—Voici un louis d'or de deux pistoles et demie—dit l'inconnu en jetant +sur la table la pièce annoncée;—puis, comme l'aubergiste portait la +main à sa poche, sans doute pour y chercher de la monnaie:</p> + +<p>—Inutile que tu me rendes, dit-il, tu porteras la différence à l'avoir +de monsieur.</p> + +<p>—A l'<i>avoir</i>—murmura le bravo—voilà un mot qui sent son marchand +d'une lieue! Il est vrai que ces Florentins sont tous marchands, et que +leurs ducs eux-mêmes font l'usure, ni plus ni moins que des juifs de +Francfort ou des Lombards de Milan; mais, comme le disait notre hôte, +les temps sont durs, et l'on ne peut pas toujours choisir ses clients.</p> + +<p>Pendant ce temps, maître Soleil se retirait, en faisant révérences sur +révérences, et en jetant sur son hôte, qui trouvait des seigneurs payant +si largement ses dettes, des regards de profonde admiration.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE ÉTIENNE +LATIL.</h3> + +<p>L'inconnu suivit maître Soleil des yeux jusqu'à ce que la porte se fût +refermée sur lui, et alors, s'assurant qu'il était bien seul avec +Etienne Latil:</p> + +<p>—Et maintenant, dit-il, que vous savez n'avoir plus affaire à un +croquant, êtes-vous disposé, mon cher monsieur, à aider un cavalier +généreux à se débarrasser d'un rival qui l'importune?</p> + +<p>—On vient souvent me faire de pareilles offres, et rarement je les +refuse. Mais, avant d'aller plus loin, il me semble qu'il serait bon de +vous faire connaître mes prix.</p> + +<p>—Je les connais: deux pistoles pour servir de second dans un duel +ordinaire, vingt-cinq pistoles pour appeler directement, sous un +prétexte quelconque, quand la partie intéressée ne se bat pas, et cent +pistoles pour chercher une querelle, qui amène une rencontre immédiate, +avec une personne désignée, laquelle doit mourir sur place.</p> + +<p>—Mourir sur place—répéta le spadassin.—Si elle ne meurt pas, je rends +l'argent, nonobstant les blessures faites ou reçues.</p> + +<p>—Je sais cela, et que, non seulement vous êtes une fine lame, mais +encore un homme d'honneur.</p> + +<p>Etienne Latil s'inclina légèrement, et comme si l'on ne faisait que lui +rendre justice. En effet, il était homme d'honneur à sa façon.</p> + +<p>—Ainsi, continua l'inconnu, je puis compter sur vous?</p> + +<p>—Attendez! n'allons pas si vite en besogne. Puisque vous êtes Italien, +vous devez connaître le proverbe: <i>Che va piano va sano</i>. Allons +doucement pour aller sûrement. Avant tout, il faut connaître la nature +de l'affaire, l'homme dont il s'agit et à laquelle des trois catégories +appartient le traité que nous allons passer, lequel, je vous en +préviens, se fait toujours au comptant. Je suis trop vieux routier, vous +comprenez bien, pour agir à la légère.</p> + +<p>—Voilà les cent pistoles toutes comptées dans cette bourse, vous pouvez +vous assurer que la somme y est.</p> + +<p>Et l'inconnu jeta une bourse sur la table.</p> + +<p>Malgré le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point +et la regarda à peine.</p> + +<p>—Il paraît que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,—dit-il de ce ton +railleur, qui avait, nous l'avons dit, donné un pli particulier à sa +bouche—nous voulons la rencontre immédiate?</p> + +<p>—Suivie de mort, répondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance +qu'il eût sur lui-même, dominer le léger tremblement qui agita sa voix.</p> + +<p>—Alors, nous n'avons plus qu'à nous informer du nom, de l'état et des +habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume, +et c'est justement à cause de cela que j'ai besoin de connaître à fond +la personne à laquelle je m'adresserai. Tout dépend, vous le savez, ou +vous ne le savez pas, de la manière dont on engage le fer; or, on +n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement débarqué comme avec +un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de +M. le cardinal. Si, pas renseigné du tout, ou mal renseigné par vous, +j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce fût +votre rival qui me tuât, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne, +puis enfin vous êtes trop juste pour ne pas savoir que les risques +auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre même, et que ces +risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> plus haut. Le +moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est +d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux +humides et malsains, où les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger +que je me soigne à mes frais! Toutes ces considérations doivent entrer +en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'être votre second, et +si vous courriez les mêmes risques que moi, je serais plus coulant; mais +vous ne comptez pas dégainer, n'est-ce pas? poursuivit assez +dédaigneusement le spadassin.</p> + +<p>—Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi +de gentilhomme que j'en suis aux regrets.</p> + +<p>Cette réponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout à +la fois, si éloigné en même temps de toute faiblesse et de toute +forfanterie, que Latil commença de soupçonner qu'il s'était mépris et +qu'il conversait avec un homme qui, si chétive que fût sa mine, et si +mauvaise que fût son apparence, n'eût point eu, pour se venger, recours +à l'épée d'un autre, si de graves considérations n'eussent pas retenu la +sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commençait à +prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu'à la suite de +cette explication, il laissa négligemment tomber ces mots:</p> + +<p>—Quant à la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus +ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation +là-dessus.</p> + +<p>—Alors, achevons, dit maître Etienne, quel est votre ennemi? Quand et +comment faudra-t-il l'attaquer?—Mais, son nom d'abord?</p> + +<p>—Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous irons ce soir +ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'où il +sortira, vers deux heures après minuit, vous l'attendrez, et comme lui +seul pourra sortir à une heure si avancée de la nuit, une méprise est +impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous +pourrez le reconnaître facilement.</p> + +<p>Le spadassin secoua la tête, repoussa la bourse pleine d'or, avec +laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise:</p> + +<p>—Ce n'est point assez—dit-il—je vous l'ai dit et je vous le répète: +je veux savoir avant tout à qui j'ai affaire.</p> + +<p>L'inconnu laissa échapper un signe d'impatience.</p> + +<p>—En vérité!—dit-il,—vous poussez trop loin le scrupule, mon cher M. +Latil.—Votre futur adversaire ne saurait, en aucun cas, ni vous +compromettre, ni vous résister: c'est un enfant de vingt-trois ans à +peine, depuis huit jours seulement de retour à Paris, et que tout le +monde croit encore en Italie. D'ailleurs, vous le mettrez à terre avant +qu'il ait pu distinguer les traits de votre visage, que, pour plus +grande précaution, vous pouvez couvrir d'un masque.</p> + +<p>—Mais savez-vous, mon gentilhomme, dit Latil, en appuyant ses coudes +sur la table et sa tête sur ses poings; savez-vous que votre proposition +frise l'assassinat!</p> + +<p>L'inconnu resta muet; Latil, de son côté, secoua la tête, et, repoussant +la bourse tout à fait.</p> + +<p>—En ce cas—dit-il—il ne me convient guère d'être votre homme, et le +genre de besogne auquel vous voulez m'employer me va peu.</p> + +<p>—Est-ce au service de M. d'Epernon que vous avez pris tous ces +scrupules? mon bel ami, demanda l'inconnu.</p> + +<p>—Non, répondit Latil, car je suis justement sorti du service de M. +d'Epernon parce que je les avais.</p> + +<p>—Je vois cela; vous n'avez pu vous entendre avec les Simon!</p> + +<p>Les Simon étaient les tortureurs du vieux duc.</p> + +<p>—Les Simon! dit Latil avec un geste de suprême dédain, sont des +donneurs d'étrivières, tandis que moi je suis un donneur de coups +d'épée.</p> + +<p>—Allons! dit l'inconnu, je vois qu'il faut doubler la somme; soit, je +puis mettre deux cents pistoles à cette fantaisie.</p> + +<p>—Eh bien! non, cela ne me décidera point. Je ne travaille pas dans le +guet-apens. Vous trouverez des gens dont c'est la partie, vers +Saint-Pierre-aux-Bœufs, c'est là que les coupe-jarrets se tiennent +habituellement. Mais que vous importe, au surplus, que j'emploie ma +manière à moi, au lieu d'employer la vôtre, et que je le mène sur le +pré, pourvu que je vous en débarrasse. Ce que vous voulez, n'est-ce pas, +c'est ne plus le rencontrer sur votre chemin? Eh bien! du moment où vous +ne l'y rencontrerez plus, vous devez vous tenir pour satisfait.</p> + +<p>—Il n'acceptera point votre appel.</p> + +<p>—Ventrebleu! il serait bien dégoûté! Les Latil de Pompignac ne datent +pas des croisades comme les Rohan et les Montmorency, c'est vrai, mais +ils sont d'honnête noblesse, et, quoique cadet de famille, je me crois +aussi noble que mes aînés!</p> + +<p>—Il n'acceptera point, vous dis-je.</p> + +<p>—Alors je le bâtonnerai de telle manière <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> qu'il n'osera plus jamais se +présenter devant la bonne compagnie.</p> + +<p>—On ne le bâtonne pas.</p> + +<p>—Oh! oh! c'est donc à M. le cardinal lui-même que vous en voulez?</p> + +<p>L'inconnu ne répondit point, mais tira de sa poche deux rouleaux de +louis de cent pistoles chacun, qu'il posa sur la table à côté de la +bourse, mais dans un mouvement qu'il fit, son chapeau se dérangea, et +Latil put voir que son étrange interlocuteur était bossu par derrière et +par devant.</p> + +<p>—Trois cents pistoles, dit le gentilhomme bossu, peuvent-elles calmer +vos scrupules et mettre fin à vos objections?</p> + +<p>Latil secoua la tête et poussa un soupir.</p> + +<p>—Vous avez des manières bien séduisantes, mon gentilhomme, dit-il, et +il est difficile de vous résister. En effet, il faudrait avoir le cœur +plus dur qu'une roche, sachant un seigneur tel que vous dans l'embarras, +pour ne pas chercher avec lui un moyen de l'en tirer. Cherchons donc, je +ne demande pas mieux.</p> + +<p>—Je n'en connais pas d'autres que celui-ci, répondit l'inconnu, et deux +autres rouleaux de la même essence et de la même longueur, vinrent +s'aligner près des deux premiers. Mais, ajouta l'inconnu, c'est la +limite de mon imagination, ou de mon pouvoir, je vous en préviens: +refusez ou acceptez.</p> + +<p>—Ah! tentateur! tentateur! murmura Latil, en attirant à lui la bourse +et les quatre rouleaux, vous me ferez déroger à mes principes et faillir +à mes habitudes!</p> + +<p>—Allons donc! dit le gentilhomme, j'étais bien sûr que nous finirions +par nous entendre.</p> + +<p>—Que voulez-vous? Vous avez des façons tellement persuasives, que l'on +n'y saurait résister. Voyons, convenons de nos faits: c'est dans la rue +de la Cerisaie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pour ce soir?</p> + +<p>—Si c'est possible.</p> + +<p>—Seulement, il faudra me le bien dépeindre pour que je ne m'y trompe pas.</p> + +<p>—Sans aucun doute. D'ailleurs, maintenant que vous êtes raisonnable, +que vous êtes bien à moi, que je vous ai acheté, que je vous ai payé.</p> + +<p>—Un instant, l'argent n'est pas encore dans ma poche.</p> + +<p>—Allez-vous faire des difficultés?</p> + +<p>—Non, mais poser des exceptions, <i>exceptis exipiendis</i>, comme nous +disions au collége de Libourne.</p> + +<p>—Voyons ces exceptions.</p> + +<p>—D'abord, ce n'est ni le roi ni M. le cardinal.</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>—Ni un ami de M. le cardinal?</p> + +<p>—Non, ce serait plutôt un ennemi, au contraire.</p> + +<p>—Et qu'est-il au roi?</p> + +<p>—Indifférent, mais je dois le dire, fort agréable à la reine.</p> + +<p>—Je comprends, un amoureux de Sa Majesté.</p> + +<p>—Peut-être. La liste de tes exceptions est-elle épuisée?</p> + +<p>—Ma foi oui; pauvre reine! reprit Latil, en portant la main sur l'or, +et en s'apprêtant à le faire passer de la table dans sa poche, elle n'a +pas de chance, on vient de lui tuer le duc de Buckingham.</p> + +<p>—Et—interrompit le gentilhomme bossu qui sans doute voulait en finir +avec les hésitations de Latil, et qui aimait peut-être mieux qu'il +reculât dans l'auberge que sur le terrain, et voilà qu'on va lui tuer le +comte de Moret.</p> + +<p>Latil bondit sur sa chaise.</p> + +<p>—Ouais!—dit-il—le comte de Moret?</p> + +<p>—Le comte de Moret, répéta l'inconnu, vous ne l'avez pas nommé dans +votre exception, ce me semble?</p> + +<p>—Antoine de Bourbon?—insista Latil, en appuyant ses deux poings sur la +table.</p> + +<p>—Oui, Antoine de Bourbon.</p> + +<p>—Le fils de notre bon roi Henri?</p> + +<p>—Le bâtard, vous voulez dire.</p> + +<p>—Les bâtards sont les vrais fils des rois, attendu que les rois les +font, non point par devoir, mais par amour. Reprenez votre or, monsieur, +jamais je ne porterai la main sur un fils de la maison Royale.</p> + +<p>—Le fils de Jacqueline de Bueil n'est pas de la maison royale.</p> + +<p>—Mais le fils du roi Henri IV en est.</p> + +<p>Puis se levant, croisant les bras, et fixant un regard terrible sur +l'inconnu.</p> + +<p>—Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que j'étais là, quand on a tué le +père!</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Sur le marchepied de la voiture comme page de M. le duc d'Epernon; +l'assassin a été obligé de m'écarter de la main pour arriver jusqu'à +lui. Sans moi, peut-être se sauvait-il; c'est moi qui me suis cramponné +à son pourpoint quand il a voulu fuir, et, tenez, tenez! Latil montra +ses mains hachées de cicatrices, voici les traces des coups de couteau +qu'il m'a donnés pour me faire lâcher prise! Le sang du grand roi s'est +mêlé au mien, monsieur, et c'est à moi que vous venez proposer de +répandre celui de son fils! Je ne suis ni un Jacques Clément, ni un +Ravaillac, entendez-vous! <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> Mais, vous... vous... vous êtes un +misérable!... Reprenez donc votre or, et déguerpissez vivement, ou je +vous cloue à la muraille comme une bête venimeuse!</p> + +<p>—Silence, sbire, dit l'inconnu en reculant d'un pas, ou je te fais +percer la langue et coudre les lèvres.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui suis un sbire, c'est toi qui es un assassin, et +comme je ne suis pas de la police et que ce n'est point mon affaire de +t'arrêter, pour que tu n'ailles pas renouveler ton infâme proposition à +un autre qui l'accepterait peut-être, je vais anéantir à la fois et tes +machinations et ta vilaine personne crochue, et faire de ta méchante +carcasse, qui n'est bonne qu'à cela, un épouvantail à moineaux! En +garde! misérable!...</p> + +<p>Et, en prononçant ces dernières paroles, en manière à la fois de menace +et d'avis, Latil avait vivement tiré sa longue rapière du fourreau et en +avait allongé un coup vigoureux à son interlocuteur, comme suprême +argument de son inébranlable volonté de ne pas verser le sang.</p> + +<p>Mais celui que cette botte devait percer d'outre en outre et clouer en +effet à la muraille comme un coléoptère, si elle l'eût atteint, fit avec +une souplesse et une agilité que l'on n'eût pas dû attendre d'un homme +atteint d'une pareille infirmité, un bond en arrière, et, dégainant en +même temps, il retomba en garde devant Latil et se mit à lui fournir des +bottes si serrées et des feintes si rapides, que le spadassin jugea +qu'il fallait en appeler à tout ce qu'il avait de science, de prudence +et de sang froid; puis, comme s'il eût été charmé de rencontrer +inopinément et au moment où il s'y attendait le moins, un jeu qui +pouvait rivaliser avec le sien, il voulut faire durer la lutte par amour +de l'art, et se contenta de parer avec autant de précision qu'il eût pu +faire dans une académie d'armes, attendant que la fatigue ou quelque +faute de son antagoniste lui donnât le loisir de lui porter un de ces +coups de Jarnac qu'il connaissait si bien et qu'il plaçait si +avantageusement à l'occasion.</p> + +<p>Mais l'irascible bossu, moins patient que lui, et las de ne pas trouver +le plus petit jour où faire glisser son épée, se sentant d'ailleurs +pressé peut-être plus vivement qu'il l'eût voulu, voyant en outre que +Latil, pour lui couper la retraite, s'était placé entre la porte et lui, +se mit à crier tout à coup:</p> + +<p>—A moi, mes amis! à l'aide! au secours! on m'assassine!</p> + +<p>A peine le gentilhomme bossu avait-il fait cet appel, que trois hommes +qui s'étaient arrêtés, attendant leur quatrième compagnon derrière la +barrière de la rue de l'Homme-Armé, se précipitèrent dans la salle +basse, et attaquèrent le malheureux Latil, qui, se retournant pour leur +faire face, ne put parer la botte que lui porta, en se fendant jusqu'aux +épaules, son premier adversaire; et, comme en même temps un des +assaillants le frappait du côté opposé, il reçut à la fois deux +effroyables coups d'épée, dont l'un, entrant par la poitrine, lui +sortait par le dos, et dont l'autre, entrant par le dos, lui sortait par +la poitrine.</p> + +<p>Latil tomba tout d'une pièce sur le carreau.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<h3>OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU +PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT.</h3> + +<p>Quelques instants après qu'Etienne Latil, laissant tomber son épée, +s'était affaissé sur lui-même, rendant le sang par ses deux terribles +blessures, nous retrouvons le gentilhomme bossu et ses trois compagnons +à quelque distance de la rue de l'Homme-Armé. Assis sur une borne, +l'œil sombre et la figure contractée, le premier adversaire du +spadassin semblait une de ces figures fantastiques que l'imagination +vagabonde des architectes du quatrième siècle sculptait à l'angle des +maisons.</p> + +<p>Devant lui une espèce d'athlète de cinq pieds six pouces de haut, lui +parlait les bras croisés.</p> + +<p>—Ah! ça, Pisani, lui disait-il, tu es donc enragé de te jeter sans +cesse, et de nous jeter avec toi dans de mauvaises affaires. Voilà un +homme tué, il n'y a pas grand malheur, c'était un sbire connu; nous +soutiendrons que tu étais dans le cas de légitime défense, donc, il n'y +aura pas de poursuites à l'endroit de sa mort; mais si je n'étais point +arrivé là et si je ne l'avais pas embroché d'un côté, tandis que tu +l'embrochais de l'autre, c'était toi qui étais enfilé comme une +mauviette.</p> + +<p>—Eh bien? répliqua celui qui avait nom Pisani, le grand malheur, quand +cela serait arrivé!</p> + +<p>—Comment, le grand malheur?</p> + +<p>—Oui, qui te dit que je ne cherche pas à me faire tuer? N'ai-je pas en +vérité une riche carcasse à ménager, et pour l'agréable vie que je mène, +raillé des hommes, méprisé des femmes, ne vaudrait-il pas autant être +mort ou mieux encore n'être jamais né?</p> + +<p>Et il leva son poing au ciel en grinçant des dents.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> + +<p>—Eh bien! mais alors, si tu voulais te faire tuer, mon cher marquis, si +autant vaudrait pour toi être mort, pourquoi nous avoir appelés à ton +secours, au moment où l'épée d'Etienne Latil allait probablement combler +tous tes vœux?</p> + +<p>—Parce qu'avant de mourir, je veux me venger!</p> + +<p>—Eh! que diable! quand on veut se venger et que l'on a pour ami un +homme qui s'appelle Souscarrières, on lui conte ses petites affaires, et +l'on ne va pas chercher un coupe-jarret rue de l'Homme-Armé.</p> + +<p>—J'ai été chercher un coupe-jarret, parce qu'il n'y avait qu'un +coupe-jarret qui pût me rendre le service que je demandais de lui. Si +Souscarrières eût pu me rendre ce service, je ne me fusse adressé à +personne, et pas même à lui, je me fusse chargé moi-même d'appeler et de +tuer mon homme; voir un rival que l'on déteste étendu à ses pieds, se +débattant dans les angoisses de l'agonie, c'est une trop grande volupté +pour se la refuser quand on peut la prendre.</p> + +<p>—Eh bien! pourquoi ne la prends-tu pas?</p> + +<p>—Tu me feras dire ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas dire.</p> + +<p>—Eh! dis, mordieu! l'oreille d'un ami dévoué est un puits où se perd +tout ce que l'on y jette. Tu veux mal de mort à un homme, bats-toi avec +lui et tue-le.</p> + +<p>—Eh! malheureux! s'écria Pisani emporté par sa passion, est-ce que l'on +se bat avec les princes du sang! ou plutôt est-ce que les princes du +sang se battent avec nous autres, simples gentilshommes. Quand on veut +être débarrassé d'eux, il faut les faire assassiner!</p> + +<p>—Et la roue? dit le compagnon du gentilhomme bossu que nous avons +entendu nommé Souscarrières.</p> + +<p>—Lui mort, je me serais tué. Est-ce que je n'ai pas la vie en horreur?</p> + +<p>—Ouais! s'écria Souscarrières en se frappant le front, est-ce que j'y +serais par hasard?</p> + +<p>—C'est possible, fit Pisani, haussant insoucieusement les épaules.</p> + +<p>—Est-ce que l'homme dont tu es jaloux, mon pauvre Pisani, est-ce que ce +serait...</p> + +<p>—Voyons, achève.</p> + +<p>—Mais non, ce ne peut pas être; celui-là est arrivé depuis huit jours à +peine d'Italie.</p> + +<p>—Il ne faut pas huit jours pour aller de l'hôtel Montmorency à la rue +de la Cerisaie.</p> + +<p>—Alors, c'est donc...—Souscarrières hésita un instant, puis, comme si +le nom s'échappait de sa bouche malgré lui.—C'est donc le comte de +Moret?</p> + +<p>Un blasphème terrible, qui s'échappa de la bouche du marquis, fut sa +seule réponse.</p> + +<p>—Ah! ah! mais qui donc aimes-tu, mon cher Pisani?</p> + +<p>—J'aime madame de Maugiron.</p> + +<p>—Ah! la bonne histoire! s'écria Souscarrières en éclatant de rire.</p> + +<p>—Est-ce donc si risible ce que je te dis là? demanda Pisani, en +fronçant le sourcil.</p> + +<p>—Madame de Maugiron, la sœur de Marion Delorme?</p> + +<p>—La sœur de Marion Delorme, oui!</p> + +<p>—Qui demeure dans la même maison que son autre sœur, madame de La +Montagne?</p> + +<p>—Oui! cent fois oui!</p> + +<p>—Eh bien! mon cher marquis, si tu n'as que cette raison d'en vouloir au +pauvre comte de Moret, et si tu veux le faire tuer parce qu'il est +l'amant de Mme de Maugiron, remercie Dieu que ton désir n'ait pas été +accompli, car un brave gentilhomme comme toi aurait eu un remords +éternel d'avoir commis un crime inutile.</p> + +<p>—Comment cela? demanda Pisani, se dressant tout debout.</p> + +<p>—Parce que le comte de Moret n'est point l'amant de Mme de Maugiron.</p> + +<p>—Et de qui est-il donc l'amant?</p> + +<p>—De sa sœur, Mme de La Montagne.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Marquis, je te jure qu'il en est ainsi.</p> + +<p>—Le comte de Moret, l'amant de Mme de La Montagne, tu me le jures?</p> + +<p>—Foi de gentilhomme!</p> + +<p>—Mais, l'autre soir, je me suis présenté chez Mme de Maugiron.</p> + +<p>—Avant-hier?</p> + +<p>—Oui, avant-hier.</p> + +<p>—A onze heures du soir?</p> + +<p>—Comment sais-tu cela?</p> + +<p>—Je le sais, je le sais, comme je sais que Mme de Maugiron n'est point +la maîtresse du comte de Moret.</p> + +<p>—Tu te trompes, te dis-je.</p> + +<p>—Alors, va toujours.</p> + +<p>—Je l'avais vue dans la journée; elle m'a dit que je pouvais venir, que +je la trouverais seule. J'ai repoussé le laquais, je suis parvenu +jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, j'ai entendu une voix d'homme.</p> + +<p>—Je ne dis point que tu n'aies pas entendu une voix d'homme.—Je dis +seulement que cette voix n'était pas celle du comte de Moret.</p> + +<p>—Oh! tu me damnes, en vérité!</p> + +<p>—Tu ne l'as pas vu, le comte?</p> + +<p>—Si, je l'ai vu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Je me suis embusqué sous la grande porte de l'hôtel Lesdiguières, qui +donne juste en face de la maison de Mme de Maugiron.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, je l'ai vu sortir, vu comme je te vois. Seulement il ne +sortait pas de chez Mme de Maugiron, il sortait de chez Mme de La +Montagne.</p> + +<p>—Mais alors! mais alors! s'écria Pisani,—quel était donc l'homme dont +j'ai entendu la voix chez Mme de Maugiron?</p> + +<p>—Bah! marquis, soyez philosophe.</p> + +<p>—Philosophe!</p> + +<p>—Oui, à quoi bon vous en inquiéter?</p> + +<p>—Comment à quoi bon m'en inquiéter. Je m'en inquiète pour le tuer donc, +si ce n'est pas un fils de France.</p> + +<p>—Pour le tuer! Ah! ah! fit Souscarrières avec un accent qui ouvrit au +marquis tout un horizon de doutes étranges.</p> + +<p>—Certainement! répondit-il, pour le tuer.</p> + +<p>—Vraiment! comme cela, tout grouillant! sans dire gare! continua +Souscarrières avec un accent de plus en plus gouailleur.</p> + +<p>—Oui! oui! oui! cent fois oui!</p> + +<p>—Eh bien! dit Souscarrières, tuez-moi donc, mon cher marquis, car cet +homme, c'était moi.</p> + +<p>—Ah! Schelme! s'écria Pisani, en grinçant des dents et en tirant son +épée,—défends-toi.</p> + +<p>—Ah! tu n'as pas besoin de m'en prier, mon cher marquis, dit +Souscarrières en bondissant en arrière et en retombant en garde l'épée à +la main,—à tes ordres.</p> + +<p>Alors, malgré les cris de leurs compagnons qui ne comprenaient rien à +tout ce qui se passait, commença entre le marquis Pisani et le seigneur +de Souscarrières un combat furieux, d'autant plus terrible qu'il avait +lieu sans autre lumière que celle qui descendait d'une lune trouble et +voilée.—Combat où chacun, autant par amour de la vie que pour toute +autre cause, déploya toute sa science en escrime. Souscarrières, qui +excellait à tous les exercices du corps, était évidemment le plus fort +et le plus adroit, mais les longues jambes de Pisani, la manière +exagérée dont il était fendu, lui donnaient un grand avantage pour +l'inattendu de ses attaques et la distance de ses retraites; enfin, au +bout d'une vingtaine de secondes, le marquis Pisani poussa un cri, qui +eut peine à passer entre ses dents serrées, baissa le bras, le releva, +mais, presqu'aussitôt, laissa tomber son épée dont il ne pouvait plus +supporter le poids, alla s'adosser au mur, jeta un soupir et s'affaissa +sur lui-même.</p> + +<p>—Ma foi, dit Souscarrières en baissant son épée à son tour, vous êtes +témoin que c'est lui qui l'a voulu.</p> + +<p>—Hélas! oui—répondirent ses compagnons.</p> + +<p>—Et vous attesterez que tout s'est passé dans les règles de l'honneur.</p> + +<p>—Nous l'attesterons.</p> + +<p>—Eh bien, maintenant, comme je ne veux pas la mort, mais la guérison du +pécheur, portez M. de Pisani chez madame sa mère, et courez chercher +Bouvard, le chirurgien du roi.</p> + +<p>—C'est en effet ce que nous avons de mieux à faire. Aidez-moi, mon ami, +heureusement nous sommes à cinquante pas à peine de l'hôtel de +Rambouillet.</p> + +<p>—Ah! dit l'autre, quel malheur! une partie qui avait si bien commencé!</p> + +<p>Et tandis qu'ils emportaient le plus doucement possible le marquis +Pisani chez sa mère, Souscarrières disparaissait au coin de la rue des +Orties et de la rue Fromenteau, en disant:</p> + +<p>—Ces damnés bossus, je ne sais pas ce qui les enrage contre moi! voilà +le troisième auquel je suis obligé de passer mon épée au travers du +corps, pour me débarrasser de lui!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<h3>L'HOTEL DE RAMBOUILLET.</h3> + +<p>Le célèbre hôtel Rambouillet était situé entre l'église Saint-Thomas-du +Louvre, bâti vers la fin du douzième siècle, sous l'invocation de +Saint-Thomas, martyr, et l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé sous le +règne de Louis IX, à son retour d'Egypte, en faveur de trois cents, ou, +comme on disait alors, de «quinze-vingts» gentilshommes, à qui les +Sarrazins avaient crevé les yeux.</p> + +<p>La marquise de Rambouillet, qui l'avait fait bâtir, et nous allons dire +comment tout à l'heure—était née en 1588,—c'est-à-dire l'année où le +duc de Guise et son frère furent assassinés aux Etats de Blois, par +ordre de Henri III.—Elle était la fille de Jean de Vivone, marquis de +Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des +Savelli, qui a donné deux papes: Honoré III et Honoré IV, à la +chrétienté—et une sainte à l'Eglise: sainte Lucine.</p> + +<p>Elle avait, à l'âge de douze ans, épousé le marquis de Rambouillet, de +la maison d'Angennes,—maison illustre qui, de son côté, avait donné le +cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III.</p> + +<p>En 1606, c'est-à-dire après six ans de mariage, M. de Rambouillet avait, +dans un moment de gêne, vendu l'hôtel Pisani à Pierre Forget +Dufresnes.—La vente avait été faite moyennant la somme de 34,500 livres +tournois;—puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 écus, +revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment où +nous sommes arrivés, était occupé à faire bâtir sur le même terrain le +Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des +merveilles, fût en état d'être habitable, Richelieu avait deux maisons +de campagne—l'une à Chaillot—l'autre à Rueil, et place Royale, une +maison de ville, attenant à celle qu'habitait Marion Delorme.</p> + +<p>La marquise de Rambouillet, après la vente de l'hôtel Pisani à Pierre +Forget Dufresne, était restée avec la petite maison de son père située +rue Saint-Thomas-du-Louvre—cette maison s'était trouvée trop étroite +pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors +qu'elle se décida de faire bâtir ce fameux hôtel Rambouillet, qui eut +une si grande réputation dans la suite. Mais, mécontente des plans que +lui présentaient les architectes, le terrain tout biscornu étant +difficile à utiliser, elle déclara qu'elle ferait son plan elle-même. +Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle +s'écria, comme Archimède: «Je l'ai trouvé!», se fit apporter du papier +et une plume, et immédiatement fit le dessin intérieur et extérieur de +son hôtel, et cela avec un goût si parfait, que la reine Marie de +Médicis, alors régente, et occupée à faire bâtir le Luxembourg, +quoiqu'elle eût vu à Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais +du monde, et qu'elle eût fait venir de cette autre Athènes les premiers +architectes de l'époque, envoya ceux-ci demander des conseils à Mme de +Rambouillet et prendre exemple sur son hôtel.</p> + +<p>L'aînée des filles de la marquise de Rambouillet, et même de tous ses +enfants, était la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de +bruit que sa mère: après l'adultère épouse de Ménélas, qui lança +l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beauté ait été plus +hautement et plus généralement chantée sur tous les tons et sur tous les +instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le cœur ne rentra jamais +dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures +sinon mortelles, du moins inguérissables, que celles que firent les +beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses <i>martyrs</i>, +mais Julie d'Angennes eut ses <i>mourants</i>.</p> + +<p>Elle était née en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant passé la première +jeunesse, était, à l'époque où nous sommes arrivés, dans tout l'éclat de +sa beauté.</p> + +<p>Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur aînée effaça, et qui +restèrent à peu près inconnues. Trois d'ailleurs entrèrent en religion: +ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernière +enfin, Claire-Angélique d'Angennes, qui fut la première femme de M. de +Grignan.</p> + +<p>Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance +avec l'aîné de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second +fils qui était mort à l'âge de huit ans, sa gouvernante ayant été voir +un pestiféré et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au +retour de l'hôpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours.</p> + +<p>L'originalité, qui faisait le caractère particulier de ce brillant hôtel +Rambouillet, était d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie à tout +homme de nom qui l'approchait, et le dévouement que les domestiques +portaient à la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche, +était, avait toujours été et devait toujours être un des <i>mourants</i> de +la belle Julie. Lorsque celle-ci, après douze ans d'attente, s'était +décidée, à l'âge de trente-neuf ans, à couronner la flamme de M. de +Montausier, elle eut une couche très-laborieuse. On chargea alors +Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller +chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renommée pour +faciliter les accouchements, à l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait +en dépôt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'était que trois heures +du matin, il trouva les religieux couchés et fut obligé, malgré son +impatience, d'attendre près d'une demi-heure.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il, par ma foi, voilà de beaux moines, qui dorment +tandis que Mme de Montausier accouche!</p> + +<p>Et, à partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de +l'Abbaye de Saint-Germain.</p> + +<p>Après Chavaroche, et en descendant un degré vers la domesticité, on +rencontrait, sa longue épée lui battant les jambes, sa royale lui +descendant jusqu'à la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le +titre de poëte hétéroclite de <span class="smcap">Monsieur</span>, frère du roi.</p> + +<p>Il avait—Neuf-Germain, bien entendu—une maîtresse rue Gravillier, la +dernière rue de Paris où un galant homme dût chercher une maîtresse; +aussi certain filou, qui prétendait <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> avoir un droit d'antériorité sur la +donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se +querellèrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et +tira si bien, que la royale tout entière lui resta dans la main. +Neuf-Germain, qui portait toujours l'épée, et qui avait donné ses +premières leçons d'armes au marquis Pisani, porta de cette épée, à son +antagoniste, un coup qui lui fit lâcher prise, si bien que le bouquet de +barbe qu'il tenait dans sa main tomba à terre; le filou blessé se sauva +en hurlant, poursuivi par la moitié des spectateurs que cette querelle +avait attirés; l'autre moitié resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant +et criant: bravo! tandis qu'il continuait à battre l'air de sa rapière, +défiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un +savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir à l'hôtel +Rambouillet, dont la réputation avait ses racines dans le plus bas +peuple, s'aperçut que cette vénérable barbe, arrachée à son menton, +était restée sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement +jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers +l'hôtel Rambouillet. On était en train de dîner lorsqu'il cogna à la +porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue +Gravillier demandait à lui parler.</p> + +<p>La nouvelle était assez inattendue pour que M. de Rambouillet désirât +savoir ce que le savetier avait à lui dire.</p> + +<p>—Faites-le entrer, dit-il.</p> + +<p>L'ordre est exécuté, le savetier entre, tire sa révérence, et +s'approchant de M. de Rambouillet:</p> + +<p>—Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe +de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma +porte.</p> + +<p>Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa +poche un de ces nouveaux écus que l'on venait de frapper à l'effigie de +Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au +savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir +reçu un écu, mais d'avoir eu l'honneur de voir à table, mangeant comme +de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille.</p> + +<p>Or, M. de Rambouillet et sa famille en étaient encore à regarder, sans y +rien comprendre, cette poignée de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec +son menton plumé et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque +diligence qu'il eût faite pour revenir à l'hôtel, sa barbe y fût arrivée +avant lui.</p> + +<p>Un étage plus bas, on rencontrait l'écuyer, ou plutôt le quinola +Silésie,—on appelait quinola à cette époque un écuyer de second +ordre,—autre fou d'un autre genre, car tout le monde à l'hôtel +Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle +Neuf-Germain son fou <i>interne</i> et Silésie son fou <i>externe</i>, attendu +qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'hôtel, mais à +quelques pas seulement.</p> + +<p>Un matin, tous les gens qui habitaient la même maison que Silésie, +vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il +n'y avait pas moyen de dormir sous le même toit que son écuyer.</p> + +<p>M. de Rambouillet l'appela devant lui.</p> + +<p>—Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les +voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'œil un instant.</p> + +<p>—Sauf votre respect, M. le marquis, répondit Silésie, je tue mes puces.</p> + +<p>—Et comment mènes-tu si grand bruit en tuant tes puces?</p> + +<p>—Parce que je les tue à coups de marteau.</p> + +<p>—A coups de marteau! Explique-moi cela, Silésie.</p> + +<p>—Monsieur le marquis a dû remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus +dure qu'une puce.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'échappent +dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et à grands coups de +marteau, je les écrase.</p> + +<p>Et, quelque chose que pût lui dire le marquis, Silésie continua de tuer +ses puces de la même façon jusqu'à ce que, pendant une nuit, où il était +probablement mal réveillé, il manqua la première marche et roula du haut +en bas de l'escalier.</p> + +<p>Quand on le ramassa, il avait le cou rompu.</p> + +<p>Après Silésie, venait maître Claude l'argentier, espèce de Jocrisse, +fanatique des exécutions, et qui, quelques observations que l'on pût lui +faire sur la cruauté du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant +trois ou quatre eurent lieu les unes à la suite des autres, sans que +maître Claude bougeât de la maison.</p> + +<p>Inquiète de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause.</p> + +<p>—Ah! madame la marquise, lui répondit maître Claude, en secouant la +tête d'un air mélancolique, je ne prends plus aucun plaisir à voir +rouer.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? lui demanda sa maîtresse.</p> + +<p>—Imaginez vous que, depuis le commencement <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> de cette année, ces coquins +de bourreaux étranglent les patients avant que de les rouer! J'espère +qu'un jour on les rouera eux-mêmes, et j'attends ce jour-là pour +retourner en Grève.</p> + +<p>Un jour, ou plutôt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la +Saint-Jean, mais, au moment où l'on allait allumer la première fusée, se +trouvant derrière un curieux plus grand que lui de la tête, gros à +l'avenant, qui l'empêchait de voir, il eut l'idée, pour n'être gêné par +personne, d'aller à Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout +essoufflé au haut de la butte, et qu'il se retourna du côté de l'Hôtel +de Ville, le feu d'artifice était tiré, de sorte que ce soir-là, au lieu +de mal voir, Claude ne vit rien du tout.</p> + +<p>Mais ce qu'il vit en détail et ce qui lui fit grand plaisir à voir, ce +fut le trésor de Saint-Denis. Aussi à son retour, interrogé par la +marquise:</p> + +<p>—Ah! madame—dit-il—que de belles choses ils ont, ces coquins de +chanoines!</p> + +<p>Et il commença d'énumérer les croix ornées de pierreries, les chapes +brodées de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent—et puis, +ajouta-t-il—le plus important que j'oubliais.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous le plus important, maître Claude?</p> + +<p>—Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont.</p> + +<p>—De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait +inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'idée de déposer son +bras au trésor de Saint-Denis.</p> + +<p>—Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en +n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons à son église.</p> + +<p>Il y avait encore à l'hôtel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne +déparaient pas la collection: un secrétaire nommé Adriani, et un brodeur +nommé Dubois. Le premier publia un volume de poésies qu'il dédia à M. de +Schomberg; l'autre, se prétendant entraîné par la vocation, se fit +capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la +fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller +redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des +comédiens de l'hôtel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme +de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au théâtre.</p> + +<p>En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet étaient adorés de +leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru—celui qui introduisit à +l'Académie la mode des discours de remerciements,—soupait à l'hôtel de +Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, un des deux prononça le nom de la +marquise de Rambouillet; le sommelier, nommé Audry, qui traversait la +salle, après avoir donné aux domestiques inférieurs ses ordres sur le +vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et +s'arrêta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le +sommelier congédia tous les autres domestiques.</p> + +<p>—Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru.</p> + +<p>—Eh! messieurs! s'écria le sommelier, j'ai été douze ans à Mme de +Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'être des amis de Mme la +marquise, personne ne vous servira ce soir que moi.</p> + +<p>Et, au mépris de sa dignité, prenant la serviette aux mains du +domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout +derrière les convives et les servit jusqu'à la fin du souper.</p> + +<p>Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les maîtres, les +commensaux et les serviteurs de l'hôtel Rambouillet, introduisons nos +lecteurs dans le susdit hôtel, un soir où nous y verrons les principales +célébrités de l'époque.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<h3>CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE +DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU.</h3> + +<p>Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans +l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i> le premier chapitre de ce livre, +toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait +cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa +Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme +visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun +d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il +y avait chez elle assemblée extraordinaire.</p> + +<p>Aussi n'était-on pas venu, on était accouru.</p> + +<p>Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes +commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en +enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier +et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières +pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier, +et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molière <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> et à Racine, +placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les +nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée +par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté, +la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté +des langues.</p> + +<p>Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les +siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des +seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que +l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits +rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer +le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait <i>un barbare</i>. +D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces comme +<i>la Délivrance d'Andromède</i>, <i>la Conquête du sanglier de Calydon</i> et <i>la +Mort de Bradamante</i>, des œuvres comme <i>Hamlet</i>, comme <i>Macbeth</i>, comme +<i>Othello</i>, comme <i>Jules César</i>, comme <i>Roméo et Juliette</i> et comme +<i>Richard III</i>, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des +estomacs français.</p> + +<p>Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les +modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon, +Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru.</p> + +<p>Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la +force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était +événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une +invitation de Mme de Rambouillet était un double événement.</p> + +<p>On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la +marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à +M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à +coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc +de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une +fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était +consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son +cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y +conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en +approchait, le prélat clignait de l'œil, apercevant à travers les +branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte. +Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par +distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire +très-peu vêtues.</p> + +<p>C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois +sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les +demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit +Tallemant des Réaux, <i>le plus agréable spectacle du monde</i>. Un évêque de +nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectacle <i>le plus agréable +du monde</i>, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il +ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de +Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille +circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens, +elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon +évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur +lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était +cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait +bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant +sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci +étant allé le remercier:—Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de +vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon +collègue, j'étais le plus laid des évêques de France.</p> + +<p>Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet, +plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que +la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre +de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue +dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette +inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore, +mais dont on a cependant une vague perception.</p> + +<p>La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais +plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter +les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller +depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers +et Mondory avaient pris la direction du théâtre.</p> + +<p>Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez +elle <i>Frédégonde, ou le Chaste Amour</i>, de Hardy. Depuis ce temps, il +avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point +fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller.</p> + +<p>Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que +protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait +pour titre: <i>l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux</i>. Quoique de médiocre +valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui que <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> lui donnait l'hôtel +Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait +venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses +collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors +desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets +et Bois-Robert.</p> + +<p>Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette +comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un +beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et +d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les +règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout +simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de +M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse, +avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la +marquise, puis la belle Julie.</p> + +<p>Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans, +tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante +assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée.</p> + +<p>—Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en +désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!—et +c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le +courage, je l'espère, de crier derrière son char: <i>César, souviens-toi +que tu es mortel!</i></p> + +<p>—Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,—car c'était +lui-même,—laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus +malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même, +et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le +comte de Soissons, j'eusse laissé de côté mon <i>Mort amoureux</i>, comme +s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je +fais en ce moment.</p> + +<p>—Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda +Mlle Paulet.</p> + +<p>—Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il +vous aura vue, adorable lionne,—la <i>Bague de l'oubli</i>!</p> + +<p>Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de +celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel +le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché +qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était +totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la +marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un +jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les +yeux de se fixer sur lui.</p> + +<p>—Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur +de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à +l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal?</p> + +<p>—M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au +siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai +profité de cela pour travailler de mon mieux.</p> + +<p>Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la +part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou.</p> + +<p>—Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son +frère.</p> + +<p>—Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci.</p> + +<p>Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un +sourire de bonhomie.</p> + +<p>Rotrou aussi l'entendit.</p> + +<p>—Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de +procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le +dis.</p> + +<p>Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de +dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que +Rotrou présentait avec une si brillante promesse.</p> + +<p>Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère, +par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de +la pensée, et par des yeux pleins de flammes.</p> + +<p>Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse, +quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante.</p> + +<p>Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et +continua:</p> + +<p>—Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher +compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui +bientôt sera fils de son génie.</p> + +<p>—Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais +augure.</p> + +<p>—Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou.</p> + +<p>—Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance.</p> + +<p>—<i>Ab illice cornix</i>, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau, +prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse +Julie.</p> + +<p>—Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet, <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> vous cherchez au frontispice de +quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur +aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une +comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit +mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le +présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons.</p> + +<p>Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit: <i>Dieu le +veuille!</i></p> + +<p>On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse +surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste +de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne +peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui +se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les +hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à +leur place:</p> + +<p>—Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le +titre de votre comédie?</p> + +<p>Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque +peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à +l'oreille.</p> + +<p>—Elle s'appelle <i>Mélite</i>, répondit-il, à moins toutefois que Votre +Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom.</p> + +<p>—Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi, +Mélite est charmant, et si la fable y correspond...</p> + +<p>—Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit +Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire.</p> + +<p>—Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il +vrai?</p> + +<p>—Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son +compagnon.</p> + +<p>Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un +mauvais sujet que lui.</p> + +<p>—Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de +Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait +l'histoire, le visage de son éventail.</p> + +<p>Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du +salon de Mme de Rambouillet.</p> + +<p>—J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers +qu'en raconter l'argument.</p> + +<p>—Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais +vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là +qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant +le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame, +qu'un ami de ce libertin...</p> + +<p>—Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille.</p> + +<p>—Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous +qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen, +où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que +pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce +s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon +d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de +carmélite.</p> + +<p>—Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue. +Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai +pas compris, moi.</p> + +<p>—Je l'espère bien, belle Sapho—c'était le nom que l'on donnait à Mlle +Scudéri dans le dictionnaire des ridicules—je parle pour M. l'évêque de +Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas?</p> + +<p>Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup +d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant:</p> + +<p>—Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera.</p> + +<p>—Oui, <i>ad eventum festina</i>, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M. +Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de +Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la +demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pas <i>Fidélité</i>, à +ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre +bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du +cœur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à +laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les +Muses.</p> + +<p>—Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans +le cœur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire.</p> + +<p>—Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette +preuve, mon ami Corneille vous la donnera.</p> + +<p>—Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie +de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est +immortalisée.</p> + +<p>—Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresse <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> ordinaire, mais je +doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la +sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari.</p> + +<p>—Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand +malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez +à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée.</p> + +<p>Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au +ciel et en hochant tristement la tête.</p> + +<p>—Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert +de nous réciter des rimes de sa comédie.</p> + +<p>—Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est +demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami.</p> + +<p>Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix +qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il +récita les vers suivants:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;</span><br /> + <span class="i0">Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable!</span><br /> + <span class="i0">Le change serait juste après tant de rigueur,</span><br /> + <span class="i0">Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon cœur;</span><br /> + <span class="i0">Elle a sur mes esprits une entière puissance;</span><br /> + <span class="i0">Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,</span><br /> + <span class="i0">Et je ménage en vain, dans un éloignement,</span><br /> + <span class="i0">Un peu de liberté pour mon ressentiment;</span><br /> + <span class="i0">D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte</span><br /> + <span class="i0">Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,</span><br /> + <span class="i0">Et par un si doux charme aveugle ma raison,</span><br /> + <span class="i0">Que je cherche le mal et fuis la guérison.</span><br /> + <span class="i0">Son œil agit sur moi d'une vertu si forte,</span><br /> + <span class="i0">Qu'il ranime soudain mon espérance morte,</span><br /> + <span class="i0">Combat les déplaisirs de mon cœur irrité</span><br /> + <span class="i0">Et soutient mon amour contre sa cruauté.</span><br /> + <span class="i0">Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme</span><br /> + <span class="i0">N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme</span><br /> + <span class="i0">Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,</span><br /> + <span class="i0">Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir.</span><br /> + <span class="i0">Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,</span><br /> + <span class="i0">Pensa mourir de honte en la voyant si belle;</span><br /> + <span class="i0">Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux</span><br /> + <span class="i0">Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,</span><br /> + <span class="i0">Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,</span><br /> + <span class="i0">Voulut obstinément loger sur son visage.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui +prouvaient que le pur Phœbus, si fort à la mode dans la société +parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les +beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais +à ce dernier vers:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Voulut absolument loger sur son visage,</span> + </div> +</div> + +<p>les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la +première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était +le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette +poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence.</p> + +<p>Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces +applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens, +il s'inclina en disant:</p> + +<p>—Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire?</p> + +<p>—Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de +Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient +leur goût sur celui de la maîtresse de la maison.</p> + +<p>Corneille continua:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Après l'œil de Mélite, il n'est rien d'admirable,</span><br /> + <span class="i0">Il n'est rien de solide après ma loyauté.</span><br /> + <span class="i0">Mon feu, comme son teint, se rend incomparable</span><br /> + <span class="i0">Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté!</span><br /> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,</span><br /> + <span class="i0">Mon cœur à tous les traits demeure invulnérable</span><br /> + <span class="i0">Et, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté,</span><br /> + <span class="i0">Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.</span><br /> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C'est donc avec raison que mon extrême ardeur</span><br /> + <span class="i0">Trouve chez cette belle une extrême froideur</span><br /> + <span class="i0">Et que sans être aimé, je brûle pour Mélite.</span><br /> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,</span><br /> + <span class="i0">Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite:</span><br /> + <span class="i0">Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever +l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne +devait naître que huit ans plus tard</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,</span> + </div> +</div> + +<p>celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à +outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains.</p> + +<p>Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, cœur loyal, plein +de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie.</p> + +<p>—En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez +raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir.</p> + +<p>—Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le +prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit +Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de +Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait +fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât.</p> + +<p>—Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> bien à lui qu'il faut aller +parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il +m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il +revient et me demande:</p> + +<p>«A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous?</p> + +<p>«—C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit.</p> + +<p>«Qui est-ce cela? M. Chapelain!</p> + +<p>«Celui qui a fait la <i>Pucelle</i>.</p> + +<p>«—La <i>Pucelle</i>! ah! c'est donc un statuaire!...</p> + +<p>—Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal. +Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence?</p> + +<p>—Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il +a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans +un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier +ministre!</p> + +<p>—C'est bon! faites jouer <i>Mélite</i>; qu'elle réussisse, et nous +arrangerons tout cela!</p> + +<p>Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la +sienne et la regarda comme si elle lui appartenait.</p> + +<p>—Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse.</p> + +<p>—Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes. +Hélas! non, elle est trop petite!</p> + +<p>—Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour +vous, l'autre pour qui vous voudrez.</p> + +<p>—Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en +faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main.</p> + +<p>Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber. +Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la +main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais +ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux +faveurs.</p> + +<p>Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui +baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce +pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les +deux futurs auteurs de <i>Venceslas</i> et du <i>Cid</i>.</p> + +<p>La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse.</p> + +<p>Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le +Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet, +et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté +donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres +et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en +souriant:</p> + +<p>—Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes +amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi +aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous +n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une +intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent +parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les +glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que +j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis +enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas: <i>Qui m'aime me suive</i>, +mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le +bras.</p> + +<p>—Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait +résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise.</p> + +<p>Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui +arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que +Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en +l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des +deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à +être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet. +Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent +comme ils l'entendirent.</p> + +<p>Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité +n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de +roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun +homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée +à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui, +elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence +entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne +faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus +pour en sortir.</p> + +<p>Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans +l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque +l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la +princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait +qu'il n'existait ni porte ni issue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p> + +<p>Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail.</p> + +<p>Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva +sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours +bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil +à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette +chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de +fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits +génies, qui n'étaient autres que les deux sœurs cadettes de Julie +d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.</p> + +<p>Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il +n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on +voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien +tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il +n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le +décorateur.</p> + +<p>Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet +qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la +suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon, +il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à +Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la <i>Pucelle</i>, et qui eut +l'honneur de lui survivre.</p> + +<p>On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention; +aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le +premier poète de son temps se leva, et l'œil inspiré, la main étendue, +la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i6">Urgande sut bien autrefois,</span><br /> + <span class="i0">En faveur d'Amadis et de sa noble bande,</span><br /> + <span class="i6">Par ses charmes fixer les lois</span><br /> + <span class="i0">Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende.</span><br /> + <span class="i0">J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,</span><br /> + <span class="i0">Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande</span><br /> + <span class="i6">A su conserver Amadis.</span><br /> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i6">Par la puissance de cet art,</span><br /> + <span class="i0">J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,</span><br /> + <span class="i6">Du temps et du sort à l'écart,</span><br /> + <span class="i0">Franche des changements de l'être corruptible,</span><br /> + <span class="i0">Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,</span><br /> + <span class="i0">Bref où ne montrent pas leur visage terrible,</span><br /> + <span class="i6">La vieillesse, ni le trépas.</span><br /> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i6">Cette incomparable beauté,</span><br /> + <span class="i0">Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,</span><br /> + <span class="i6">Par cet édifice enchanté</span><br /> + <span class="i0">Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre;</span><br /> + <span class="i0">Elle y brille en son trône et son éclat divin</span><br /> + <span class="i0">De là sur les mortels va désormais s'épandre</span><br /> + <span class="i6">Sans nuage, éclipse, ni fin.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient +cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un +homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et +couvert de sang, en s'écriant:</p> + +<p>—Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre +avec Souscarrières et il est dangereusement blessé.</p> + +<p>Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani +que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle +comme un mort.</p> + +<p>—Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui +retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si +tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé.</p> + +<p>Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel +Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement +compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de +l'hôtel de la <i>Barbe Peinte</i>.</p> + +<p>Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une +table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les +planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une +voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots:</p> + +<p>—<span class="smcap">J'ai soif!</span></p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<h3>MARINA ET JAQUELINO.</h3> + +<p>Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les +deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui +d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre +spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de la <i>Barbe +Peinte</i>, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier +étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris, +nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux +cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau +qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait +celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et +pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant.</p> + +<p>Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le +temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans +tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse, <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> +accompagnée d'un coup d'œil d'intelligence, fut que la jeune paysanne, +désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et +attendait depuis une demi-heure à peu près.</p> + +<p>Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont +toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons +de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme +Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel +il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13.</p> + +<p>Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon +de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans +chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force. +Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et +les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil +que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des +lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double +rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme, +complétaient le charmant ensemble de cette physionomie.</p> + +<p>Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se +composait d'un béret rouge, sang de bœuf, orné à son centre d'un gros +gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même +ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant +coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret, +passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches +ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la +rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et +d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard +ou d'épée.</p> + +<p>Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de +Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné +du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le +haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de +rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied, +de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui +tenait lieu de bottes à celui qui le portait.</p> + +<p>Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui +soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le +costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et +qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme +campagnard.</p> + +<p>Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien +surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une +façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un +intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en +observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle +qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième.</p> + +<p>A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui +prouvait que le visiteur était attendu.</p> + +<p>La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente +ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui +avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il +avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin +de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance +tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon, +à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur +chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et +passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de +corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et +descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge +singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses +contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé +qu'à la Diane, la taille était fine—ou plutôt paraissait plus fine +qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La +jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge +zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus +aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui, +relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une +petitesse exagérée.</p> + +<p>Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire +s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut +prononcé le nom de <i>Marina</i> et que celle qu'il désignait sous ce nom, +comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui de +<i>Jaquelino</i>, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en +était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait +et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se +retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir +celui à qui elle avait affaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p> + +<p>—Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente +cousine.</p> + +<p>—Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme.</p> + +<p>—Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que +nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit +commencer à faire connaissance en s'embrassant.</p> + +<p>—Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à +ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent +d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas +trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à +une pudeur trop susceptible.</p> + +<p>Les deux jeunes gens s'embrassèrent.</p> + +<p>—Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de +bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose +de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est +cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore.</p> + +<p>Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux +paroles.</p> + +<p>—Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous +causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose +ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous +manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me +faire vous attendre?</p> + +<p>—Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par +quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne +espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure +Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai.</p> + +<p>—Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas +moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que +vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à +un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse.</p> + +<p>—Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les +attends humblement.</p> + +<p>—Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous? +s'écria Marina en le relevant.</p> + +<p>Puis elle ajouta avec son provocant sourire:</p> + +<p>—C'est dommage, vous êtes charmant ainsi.</p> + +<p>—Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue +cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout, +a-t-on appris mon retour avec satisfaction?</p> + +<p>—Avec joie.</p> + +<p>—Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience?</p> + +<p>—Avec bonheur.</p> + +<p>—Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec +sympathie?</p> + +<p>—Avec enthousiasme.</p> + +<p>—Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que +j'attends.</p> + +<p>—Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de +jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux +jours et demi.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et +avant-hier?</p> + +<p>—A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues!</p> + +<p>—D'où les avez-vous vues?</p> + +<p>—Mais de la rue, comme un simple mortel.</p> + +<p>—Comment les avez-vous trouvées?</p> + +<p>—Superbes.</p> + +<p>—N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté +Louis XIII déguisé en Jupiter.</p> + +<p>—Et en Jupiter Stator.</p> + +<p>—<i>Stator</i> ou autre, peu m'importe.</p> + +<p>—Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au +contraire est là.</p> + +<p>—Là! Où?</p> + +<p>—Dans le mot <i>Stator</i>. Savez-vous ce que veut dire <i>stator</i>?</p> + +<p>—Ma foi, non.</p> + +<p>—Cela veut dire Jupiter qui <i>arrête</i>, ou <i>qui s'arrête</i>.</p> + +<p>—Tâchons que ce soit Jupiter <i>qui s'arrête</i>.</p> + +<p>—Au pied des Alpes, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la +foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche +et l'Espagne...</p> + +<p>—Foudre de bois...</p> + +<p>—Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est +l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce +moment. Donc, chère cousine, Jupiter <i>Stator</i>, après avoir menacé +l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir +lancée.</p> + +<p>—Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez +bien heureuses.</p> + +<p>—J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai +fait savoir à Leurs Majestés, <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> une lettre du prince de Piémont, qui jure +bien que l'armée française ne passera pas les Alpes.</p> + +<p>—Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude, +vous le savez.</p> + +<p>—Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir.</p> + +<p>—Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se +perdre inutilement.</p> + +<p>—C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire +qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer +à des choses utiles.</p> + +<p>—Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la +bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des +reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes!</p> + +<p>—Je vous écoute, cousine.</p> + +<p>Et le jeune homme donna à sa figure l'expression la plus grave qu'il put +inventer.</p> + +<p>—Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre.</p> + +<p>—Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par +Leurs Majestés?</p> + +<p>—Ce soir même.</p> + +<p>—Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance +ce soir à la cour.</p> + +<p>—Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte +aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a +dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé +Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine +persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient +corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se +repose en vous attendant.</p> + +<p>—Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en +me présentant.</p> + +<p>—Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous +vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme +la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des +Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la +chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra +de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près +d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans +quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé.</p> + +<p>—Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me +faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait +infiniment agréable.</p> + +<p>—Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps +au dehors, comme vous voyez.</p> + +<p>—Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement.</p> + +<p>—Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois.</p> + +<p>En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux.</p> + +<p>—Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et +poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de +dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que +donneriez-vous bien pour la reine?</p> + +<p>—Ma vie! Est-ce assez?</p> + +<p>—C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et +non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin!</p> + +<p>—A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe +de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page?</p> + +<p>—C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: <i>Cazal</i>, et il vous répondra: +<i>Mantoue</i>.</p> + +<p>Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus +ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double +baiser.</p> + +<p>Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui, +si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister.</p> + +<p>Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé +dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute +pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de +disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de +Ronsard:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il me semble que la journée</span><br /> + <span class="i0">Dure plus longue qu'une année,</span><br /> + <span class="i0">Quand par malheur je n'ai ce bien</span><br /> + <span class="i0">De voir la grand'beauté de celle</span><br /> + <span class="i0">Qui tient mon cœur et sans laquelle,</span><br /> + <span class="i0">Vissé-je tout, je ne vois rien.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Il en était au troisième couplet de sa chanson et à la dernière marche +de l'escalier, lorsque de cette dernière marche, plongeant sur la salle +basse où avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, éclairé par +la lueur d'une chandelle collée à la muraille, un homme pâle et tout +sanglant couché sur une table, et qui paraissait près d'expirer. A son +côté se tenait un capucin, qui semblait écouter la confession du +mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fenêtres, mais +contenus par la présence du moine et par la <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> solennité de l'acte +qu'accomplissait le blessé, ils n'osaient entrer.</p> + +<p>Cette vue interrompit la chanson sur les lèvres du chanteur, et comme +l'hôtelier se trouvait à la portée de sa voix:</p> + +<p>—Hé! maître Soleil! fit-il.</p> + +<p>Maître Soleil s'approcha, son bonnet à la main.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme?</p> + +<p>—Que diable fait donc cet homme couché sur une table, avec un moine +près de lui?</p> + +<p>—Il se confesse.</p> + +<p>—Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et +pourquoi se confesse-t-il?</p> + +<p>—Qui est-il? reprit l'hôtelier avec un soupir. C'est un brave et +honnête garçon, nommé Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma +maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que +quelques heures à vivre. Comme il a des sentiments religieux, il +demandait à grands cris un prêtre, quand ma femme a avisé ce digne +capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappelé.</p> + +<p>—Et de quoi meurt-il, votre honnête homme?</p> + +<p>—Oh! monsieur, c'est-à-dire qu'un autre en serait déjà mort dix fois: +il meurt de deux terribles coups d'épée, un qui entre dans le dos et qui +lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui +lui sort par le dos.</p> + +<p>—Il avait donc affaire à plusieurs hommes?</p> + +<p>—A quatre, monsieur, à quatre.</p> + +<p>—Une querelle?</p> + +<p>—Non, une vengeance.</p> + +<p>—Une vengeance?</p> + +<p>—Oui, l'on craignait qu'il ne parlât.</p> + +<p>—Et s'il eût parlé, qu'eût-il pu dire?</p> + +<p>—Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de +Moret, et qu'il avait refusé.</p> + +<p>Le jeune homme tressaillit à ce nom, et, regardant fixement l'hôtelier.</p> + +<p>—Pour assassiner le comte de Moret? répéta-t-il. Etes-vous bien sûr de +ce que vous dites-là, brave homme?</p> + +<p>—Je le tiens de sa bouche même. C'est la première chose qu'il a dite +après avoir demandé à boire.</p> + +<p>—Le comte de Moret, répéta le jeune homme, Antoine de Bourbon?</p> + +<p>—Antoine de Bourbon, oui.</p> + +<p>—Le fils de Henri IV?</p> + +<p>—Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret.</p> + +<p>—C'est étrange!</p> + +<p>—Si étrange que ce soit, c'est cependant ainsi!</p> + +<p>Alors, après un nouveau silence d'un instant, au grand étonnement de +maître Soleil, et malgré ses cris: «Où allez-vous?» le jeune homme +écarta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte +intérieure, entra dans la salle occupée par le capucin et par Etienne +Latil seulement, s'approcha du blessé, et, jetant sur la table une +bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honnêtement garnie:</p> + +<p>—Etienne Latil, lui dit-il, voilà pour vous faire soigner. Si vous en +revenez, dès que vous serez transportable, faites-vous conduire à +l'hôtel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en +mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront +pas au salut de votre âme.</p> + +<p>A l'approche du jeune homme, le blessé s'était soulevé sur son coude, +et, comme à la vue d'un spectre, il était resté muet, les yeux ouverts, +les sourcils froncés, la bouche béante.</p> + +<p>Puis, lorsque le jeune homme s'éloigna:</p> + +<p>—Le comte de Moret! murmura le blessé, en se laissant retomber sur la +table.</p> + +<p>Quant au capucin, dès les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits +dans la chambre, il avait vivement tiré son capuchon sur son visage, +comme s'il eût craint d'être connu par lui.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<h3>ESCALIERS ET CORRIDORS.</h3> + +<p>En sortant de l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, le comte de Moret, dont +nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de +l'Homme-Armé, tourna à droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla +frapper à l'hôtel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait +par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre +donnant sur la rue Sainte-Avoye.</p> + +<p>Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarités dans la +maison, car, aussitôt qu'il eut été reconnu, un jeune page d'une +quinzaine d'années saisit un chandelier à quatre branches, alluma les +cires et marcha devant lui.</p> + +<p>Le prince suivit le page.</p> + +<p>L'appartement du comte de Moret était au <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> premier étage. Le page éclaira +une des chambres en allumant deux autres candélabres semblables au +premier, puis, s'adressant au prince:</p> + +<p>—Son Altesse a-t-elle quelque chose à me commander? demanda-t-il.</p> + +<p>—Es-tu occupé près de ton maître, ce soir, Galaor? fit le comte de +Moret.</p> + +<p>—Non, monseigneur, j'ai congé.</p> + +<p>—Veux-tu venir avec moi, alors?</p> + +<p>—Avec grand plaisir, monseigneur.</p> + +<p>—En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera +froide.</p> + +<p>—Oh! oh! dit le jeune page, habitué par son maître, grand coureur de +ruelles, à de pareilles aubaines, j'aurai une garde à monter, à ce qu'il +paraît?</p> + +<p>—Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un +mot, même à ton maître.</p> + +<p>—Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant +un doigt sur ses lèvres.</p> + +<p>Puis il fit un mouvement pour sortir.</p> + +<p>—Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions à te +donner.</p> + +<p>Le page s'inclina.</p> + +<p>—Tu selleras toi-même un cheval, et tu mettras des pistolets chargés +dans les fontes.</p> + +<p>—Un seul cheval?</p> + +<p>—Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrière moi, un second cheval +attirerait l'attention.</p> + +<p>—Monseigneur sera obéi de point en point.</p> + +<p>Dix heures sonnèrent, le comte écouta, en les comptant, les battements +du bronze.</p> + +<p>—Dix heures, répéta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure +tout soit prêt.</p> + +<p>Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui +donnait le comte.</p> + +<p>Quant à celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vêtement de cavalier, +simple mais élégant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses +de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col +et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'échappant par les +crevés des bras et par l'intervalle laissé à la ceinture, entre le +pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant +jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orné de deux +plumes assorties aux couleurs de son vêtement, c'est-à-dire bleue et +grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa +un riche baudrier, soutenant une épée à la poignée de vermeil, mais à la +lame d'acier, arme tout à la fois de luxe et de défense.</p> + +<p>Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques +minutes au soin de son visage, veilla à ce que ses cheveux bouclés +naturellement, tombassent de chaque côté de son visage d'une façon +régulière, tressa la cadenette que l'on portait à la tempe gauche et qui +descendait jusqu'à la ceinture, donna le tour à ses moustaches, tira sa +royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'eût désiré, +prit dans un tiroir une bourse destinée à remplacer celle qu'il avait +donnée à Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout à coup +rappelé un souvenir oublié:</p> + +<p>—Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intérêt à me faire tuer?</p> + +<p>Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune réponse satisfaisante à +la question qu'il venait de se faire à lui-même, il réfléchit un +instant, écarta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tâta +pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de côté sur sa +glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette +chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier à +l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Chanson, va-t'en où je t'adresse,</span><br /> + <span class="i0">Dans la chambre de ma maîtresse;</span><br /> + <span class="i0">Et dis, baisant sa blanche main,</span><br /> + <span class="i0">Que, pour en santé me remettre,</span><br /> + <span class="i0">Il ne lui faut rien moins promettre</span><br /> + <span class="i0">Que de te cacher dans son sein.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui +l'attendaient. Il se mit en selle avec la légèreté et l'élégance d'un +écuyer consommé. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrière lui. +Le comte, après s'être assuré que le page était bien assis, mit son +cheval au trot; il descendit la rue Maubuée, puis la rue Trousse-vache, +gagna la rue Saint-Honoré, et remonta la rue des Poulies.</p> + +<p>Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain, +au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, était assis sur une +borne un jeune garçon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en +croupe, pensa que c'était probablement à ce cavalier qu'il avait +affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il était enveloppé.</p> + +<p>Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est-à-dire la livrée de +Mme la princesse.</p> + +<p>Le comte reconnut le page qui lui avait été annoncé, fit descendre +Galaor, et mettant pied à terre à son tour, s'approcha du jeune garçon.</p> + +<p>Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse.</p> + +<p>—<span class="smcap">Cazal</span>! dit le comte.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span></p> + +<p>—<span class="smcap">Mantoue</span>! répondit le page.</p> + +<p>Le comte fit de la main signe à Galaor de s'éloigner, et, se retournant +vers celui qui devait lui servir de guide:</p> + +<p>—C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, répondit celui-ci +d'une voix si veloutée, que l'idée vint à l'instant même au prince qu'il +avait affaire à une femme.</p> + +<p>—Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez +la bonté de m'indiquer le chemin.</p> + +<p>Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'échappa point +à celui ou à celle à qui ces dernières paroles étaient adressées; il +fixa sur lui un œil railleur, ne chercha point à étouffer un éclat de +rire, fit un signe de la tête, et marcha en effet devant lui.</p> + +<p>Ils traversèrent alors le pont-levis, grâce au mot d'ordre que dit tout +bas le page à la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et +se dirigèrent vers l'angle nord.</p> + +<p>Arrivé au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on +vît bien sa livrée bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses +efforts pour masculiniser:</p> + +<p>—Maison de madame la princesse, dit-il.</p> + +<p>Mais, dans le mouvement, le page avait été obligé de découvrir son +visage; un rayon de la lanterne qui éclairait le guichet avait donné +dessus, et, à l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses épaules, +à ses yeux bleus si pleins de larmes et de gaité, à sa bouche si fine +et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de +Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse.</p> + +<p>Il se rapprocha d'elle vivement, et au détour de l'escalier:</p> + +<p>—Chère Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours +l'honneur d'être jaloux de moi?</p> + +<p>—Non, mon cher comte, répondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait +amoureux de madame de la Montagne, à faire des folies pour elle.</p> + +<p>—Bien répondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit +comme pour le visage, vous êtes toujours la plus spirituelle et la plus +jolie créature qui soit au monde.</p> + +<p>—Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce +compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais +pas mes frais de voyage, monseigneur.</p> + +<p>—Ah çà! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens +vous étiez exilée?</p> + +<p>—On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majesté, et, sur les +instances de la reine, M. le cardinal a daigné me pardonner.</p> + +<p>—Sans condition?</p> + +<p>—On a exigé de moi le serment que je ne me mêlerais plus d'intrigue.</p> + +<p>—Et ce serment, vous le tenez?</p> + +<p>—Scrupuleusement, comme vous voyez.</p> + +<p>—Et votre conscience ne vous dit rien?</p> + +<p>—J'ai dispense du pape.</p> + +<p>Le comte se mit à rire.</p> + +<p>—Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de +conduire un beau-frère chez sa belle-sœur.</p> + +<p>—Chère Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en +la lui baisant avec ce désir amoureux qu'il tenait du roi son père et +que nous avons vu éclater dans ses paroles, dès le commencement de la +scène avec sa fausse cousine, dans l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>; +chère Marie, est-ce que vous m'auriez gardé cette surprise que votre +chambre se trouvât sur le chemin de la chambre de la reine?</p> + +<p>—Ah! que vous êtes bien le fils légitime, s'il en fut, de Henri IV! +Tous les autres ne sont que des bâtards.</p> + +<p>—Même mon frère Louis XIII? dit en riant le comte.</p> + +<p>—Surtout votre frère Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un +peu de votre sang dans les veines!</p> + +<p>—Nous ne sommes pas de la même mère, duchesse.</p> + +<p>—Et qui sait, peut-être pas du même père non plus.</p> + +<p>—Tenez, Marie! s'écria le comte de Moret, vous êtes adorable, et il +faut que je vous embrasse!</p> + +<p>—Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc +vous perdre de réputation, surtout arrivant d'Italie?</p> + +<p>—Allons! décidément, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et +il laissa tomber la main de la duchesse.</p> + +<p>—Bon! dit-elle, la reine lui a envoyé à l'hôtellerie de la <i>Barbe +Peinte</i> une de nos plus jolies femmes, et il se plaint!</p> + +<p>—Ma cousine Marina?</p> + +<p>—Eh! oui, votre cousine Marina.</p> + +<p>—Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette +enchanteresse.</p> + +<p>—Comment! vous ne la connaissez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas Fargis?</p> + +<p>—Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne?</p> + +<p>—Justement! On l'a placée près de la reine <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> après la fameuse scène des +jardins d'Amiens dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous a fait +exiler toutes.</p> + +<p>—Eh bien! à la bonne heure, dit le comte de Moret en éclatant de rire, +voilà une reine bien gardée, avec la duchesse de Chevreuse à la tête de +son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frère Louis XIII!... +Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance.</p> + +<p>—Mais savez-vous, monseigneur, que vous êtes impertinent à ravir, et +qu'il est bien heureux que nous soyons arrivés?</p> + +<p>—Nous sommes donc arrivés?</p> + +<p>La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor +obscur.</p> + +<p>—Voilà votre chemin, monseigneur, dit-elle.</p> + +<p>—Je présume que vous n'avez pas la prétention de me faire entrer +là-dedans?</p> + +<p>—Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul même.</p> + +<p>—Bon! l'on a juré ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous +mes pieds et bonsoir à Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas +grand'chose, les femmes me traitent si mal.</p> + +<p>—Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend à l'autre bout de ce +corridor...</p> + +<p>—Comment! s'écria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis +attendu par une femme?</p> + +<p>—Ce sera la troisième de la soirée, et vous vous plaignez, bel Amadis?</p> + +<p>—Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse!</p> + +<p>—Prenez garde à la trappe.</p> + +<p>La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus +complète obscurité.</p> + +<p>Le comte hésita un instant. Il ignorait complétement où il était. Il eut +d'abord l'idée de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant +dans la serrure et fermant la porte à double tour l'arrêta.</p> + +<p>Enfin, après quelques secondes d'hésitation, décidé à pousser l'aventure +jusqu'au bout:</p> + +<p>—Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'étais le +fils légitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir.</p> + +<p>Et il s'avança vers l'extrémité du corridor opposée à celle par laquelle +il était entré, retenant son haleine, marchant à tâtons et les bras en +avant.</p> + +<p>A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurité la plus profonde, avec +cette hésitation que l'homme le plus brave éprouve dans les ténèbres, +qu'il entendit un frôlement de robe et une respiration qui semblaient +venir à lui.</p> + +<p>Il s'arrêta. Le frôlement et la respiration s'arrêtèrent.</p> + +<p>Il cherchait comment il adresserait la parole à ce bruit charmant, +lorsqu'une voix douce et tremblante demanda:</p> + +<p>—Est-ce vous, monseigneur?</p> + +<p>La voix était à deux pas à peine.</p> + +<p>—Oui, répondit le comte.</p> + +<p>Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main étendue cherchant sa +main, mais à peine l'eut-il touchée qu'elle se retira, timide comme la +sensitive.</p> + +<p>Un léger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se +fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mélodieux comme +le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe éolienne.</p> + +<p>Le comte tressaillit; il venait d'éprouver une sensation complétement +nouvelle, et par conséquent complétement inconnue.</p> + +<p>Cette sensation était délicieuse.</p> + +<p>—Oh! murmura-t-il, où êtes vous?</p> + +<p>—Ici, balbutia la voix.</p> + +<p>—On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne +connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous?</p> + +<p>Il y eut un moment sensible d'hésitation chez la personne à laquelle +cette demande était adressée; mais presque aussitôt, cependant:</p> + +<p>—La voici, dit-elle.</p> + +<p>Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui présentait et fit un +mouvement pour la porter à ses lèvres, mais ce mouvement fut réprimé par +un seul mot, qu'à son accent plein de prière, on ne pouvait interpréter +autrement que comme le cri de la pudeur alarmée.</p> + +<p>—Monseigneur!</p> + +<p>—Pardon, Mademoiselle, répondit le comte d'une voix respectueuse, +autant que s'il eût parlé à la reine.</p> + +<p>Puis il écarta cette main frémissante et craintive, déjà à moitié chemin +de ses lèvres, et un silence se fit.</p> + +<p>Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la +retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la +volonté, on lui avait enlevé jusqu'à l'apparence de la vie.</p> + +<p>C'était, si l'on peut se servir de cette expression, une main +complétement muette.</p> + +<p>Mais ce mutisme qui lui était imposé n'empêchait point le comte de +s'apercevoir qu'elle était petite, fine, douce, allongée, aristocratique +et surtout virginale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> + +<p>Ce n'était plus contre ses lèvres que le comte eût voulu la presser, +c'était contre son cœur.</p> + +<p>Il était, depuis qu'il avait touché cette main, resté immobile comme +s'il eût complétement oublié la cause qui l'amenait.</p> + +<p>—Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix.</p> + +<p>—Où voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce +qu'il répondait.</p> + +<p>—Mais, où la reine vous attend, chez Sa Majesté.</p> + +<p>—C'est vrai! je l'avais oublié!—Et avec un soupir: Allons, dit-il.</p> + +<p>Et il se remit en marche, nouveau Thésée, guidé dans le labyrinthe, +moins compliqué, mais plus obscur que celui de Crète, non point par le +fil d'Ariane, mais par Ariane elle-même.</p> + +<p>Au bout de quelques pas, Ariane tourna à droite.</p> + +<p>—Nous arrivons, dit-elle.</p> + +<p>—Hélas! murmura le comte.</p> + +<p>Et en effet, on approchait d'un grand portail vitré donnant sur +l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majesté +était censée dormir, tout était éteint à l'exception d'une lampe pendue +au plafond, et qui, à travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une +lueur pareille à celle qu'eût projetée une étoile.</p> + +<p>A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne +distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre.</p> + +<p>La jeune fille s'arrêta.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous +conduire, suivez-moi!</p> + +<p>Et, malgré le léger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle +la dégagea, marcha la première, ouvrit la porte du corridor, et se +trouva dans l'antichambre de la reine.</p> + +<p>Le comte la suivait.</p> + +<p>Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied, +l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle était +la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux +s'arrêtèrent, frappés en même temps par un bruit qui allait se +rapprochant.</p> + +<p>C'était celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le +grand escalier.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu +l'idée, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa +Majesté, ou plutôt de s'assurer si elle est réellement malade?</p> + +<p>—En effet, on vient de ce côté, dit le prince.</p> + +<p>—Attendez, fit la jeune fille, je vais voir.</p> + +<p>Elle s'élança vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit, +et, revenant vivement vers le comte:</p> + +<p>—C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet!</p> + +<p>Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le +comte et entra après lui.</p> + +<p>Il était temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle +donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, précédé de deux pages +portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux +favoris, derrière lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le +roi Louis XIII parut, et faisant signe à sa suite de l'attendre, entra +chez la reine.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<h3>SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII.</h3> + +<p>Nous croyons que le moment est arrivé de présenter le roi Louis XIII à +nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espère, de consacrer un +chapitre à cette étrange personnalité.</p> + +<p>Le roi Louis XIII, né le jeudi 27 septembre 1601, et, par conséquent, +âgé, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, de vingt-sept ans et +trois mois, était une longue et triste figure, au teint brun et aux +moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelât Henri IV, ni dans la +physionomie, ni dans le caractère; rien de français non plus, pas de +gaieté, pas même de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une +certaine probabilité, qu'il était fils de Virginio Orsini, duc de +Bracciano, cousin de Marie de Médicis, et, en effet, à son départ pour +la France, Marie de Médicis, déjà âgée de 27 ans, avait reçu de son +oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trône de Toscane, +avait empoisonné son frère François et Bianca Capello, Marie de Médicis +avait reçu, disons-nous, cet avis:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>—Ma chère nièce, vous allez épouser un roi qui a répudié sa première + femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire + le voyage, trois beaux garçons à votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui + est déjà votre Sigisbé; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisième, + Concino Concini; arrangez-vous de manière à être sûre, en arrivant en + France, de ne pas être répudiée.</p> +</div> + +<p>Marie de Médicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de +point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours à <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +aller seulement de Gênes à Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne fût pas +impatient de voir «sa grosse banquière,» comme il l'appelait, avait +trouvé la traversée un peu bien longue; mais Malherbe avait cherché une +raison à cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait découverte. Il +avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conçu +pour la fiancée du roi de France.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dix jours ne pouvant se distraire</span><br /> + <span class="i0">Au plaisir de la regarder,</span><br /> + <span class="i0">Il a, par un effort contraire,</span><br /> + <span class="i0">Essayé de la retarder.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Peut-être l'excuse n'était-elle pas bien logique, mais la reine Margot +avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales.</p> + +<p>C'est ce bâtiment paresseux qu'entourent les Néréides, dans le beau +tableau de Rubens qui est au Louvre!</p> + +<p>Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassuré: il apprit la +naissance du dauphin Louis, surnommé immédiatement le <i>Juste</i>, parce +qu'il était né sous le signe de la Balance.</p> + +<p>Dès son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse héréditaire chez +les Orsini, en même temps qu'il eut de naissance tous les goûts d'un +Italien de la décadence. En effet, musicien et même compositeur +passable, peintre médiocre, il était apte à une foule de petits métiers, +ce qui fit qu'il ne sut jamais son métier de roi, malgré sa prodigieuse +idolâtrie de la royauté. Faible de complexion, il avait été +outrageusement médicamenté dans son enfance, et, devenu jeune homme, il +était resté une créature si maladive que déjà trois ou quatre fois il +avait touché à la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son +médecin Hérouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par +heure tout ce qu'il fait. Dès sa jeunesse, il a peu de cœur, est sec et +dur, parfois même cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale +main: la première parce qu'il avait manifesté tant d'aversion à un +gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer à ce gentilhomme +un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait +été tué sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet +écrasé la tête d'un moineau franc.</p> + +<p>Une fois, une seule fois il eut la velléité d'être roi, et manifesta +cette velléité: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui présentait le +sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, étant fait d'or et +d'argent et chargé de pierreries, sa main se prit à trembler, ce que +voyant, M. de Condé qui, en sa qualité de premier prince du sang, était +près du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider à soutenir le +sceptre.</p> + +<p>Mais lui, se retournant vivement et le sourcil froncé:</p> + +<p>—Non, dit-il, je prétends le porter seul, et ne veux pas de compagnie.</p> + +<p>Sa grande distraction, enfant, était de tourner de petites pièces +d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de +dresser des châteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement +de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-grièches. Au reste, +dans toutes ses actions, dit l'Estoile, «<i>enfant, enfantissime!</i>»</p> + +<p>Mais les deux goûts les plus enracinés et les plus persistants chez lui +avaient été la musique et la chasse. C'est dans Hérouard, ce journal à +peu près inconnu, s'il ne l'est tout à fait des historiens, qu'il faut +chercher ces détails et d'autres plus curieux encore: «<i>A midi, il va +jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette; à une heure +il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice, +appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant +lui-même, car il aimait la musique avec transport</i>.</p> + +<p>Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des +proverbes ou des maximes, et, quand le goût lui en prenait, il voulait +que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit à son médecin, +Hérouard:—Mettez-moi cette prose en vers:</p> + +<p>«Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne +m'aiment que peu, que dès demain ils me quittent.»</p> + +<p>Et le bon docteur, meilleur courtisan que poëte, faisait à l'instant +même le distique suivant:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je veux que tous ceux-là qui m'aiment désirent</span><br /> + <span class="i0">Que ce soit pour jamais, où bien qu'ils se retirent.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Comme tous les caractères mélancoliques, Louis XIII dissimulait à +merveille, et c'est à ceux qu'il voulait perdre, au moment même où il +retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents +en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de +l'année 1613, à l'âge de douze ans, que, se servant pour la première +fois de la locution familière à François Ier, il jura <i>par sa foi de +gentilhomme</i>. Cette même année, l'étiquette voulut que l'on présentât la +chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne +dirons pas de plaisir, nous verrons tout à l'heure que Louis XIII ne +s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span></p> + +<p>On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait +voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette même +année encore que fut introduit près de lui, par le maréchal d'Ancre +lui-même, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-là, pour soigner et +nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,—«un <i>pied-plat</i> de +Saint-Germain, nommé Pierrot,» dit l'Estoile. De Luynes fut nommé +fauconnier en chef, et l'on commanda à Pierrot, tout-puissant jusque-là, +de le reconnaître et de lui obéir. Enfin ses faucons, éperviers, milans, +pies-grièches et perroquets, furent nommés <i>oiseaux de cabinet</i>, pour +que de Luynes pût toujours rester près du roi, et de cette époque data +chez Louis XIII une telle amitié pour lui, que non seulement il ne +quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en +dormant il rêvait tout haut de lui, dit Hérouard, criant son nom dans le +sommeil et le croyant absent.</p> + +<p>En effet, si de Luynes ne parvenait pas à l'amuser, il parvenait au +moins à le distraire, en développant chez lui le goût de la chasse +autant qu'il le pouvait, avec le peu de liberté qu'ont les enfants +royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses +appartements avec un perroquet jaune et des pies-grièches. Luynes lui +fit chasser des lapins avec des petits lévriers dans les fossés du +Louvre, et voler le milan à la plaine de Grenelle. Ce fut là, toutes +dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractère de Louis XIII, +qu'il prit son premier héron le 1er janvier, et ce fut à Vaugirard que +le 18 de la même année, il tira sa première perdrix.</p> + +<p>Enfin, ce fut à l'entrée du pont dormant, près du Louvre, qu'il chassa +l'homme pour la première fois, et tua Concini.</p> + +<p>Intercalons ici une page du journal d'Hérouard, la page est curieuse +pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait +Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, où il chasse l'homme au lieu +de chasser le moineau, le lapin, le héron ou la perdrix.</p> + +<p>Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont +avertis.</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«Lundi 24 avril 1617.</p> + + <p>«Eveillé à sept heures et demi du matin, pouls plein, égal, petite + chaleur, douce, levé bon visage, gai, pissé jaune, <i>fait ses + affaires</i>, peigné, vêtu, prié Dieu; à 8 heures 1/2 déjeuné, quatre + cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort trempé.</p> + + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">«Le maréchal d'Ancre</span><br /> + <span class="i0">«tué sur le pont du</span><br /> + <span class="i0">«Louvre entre dix et</span><br /> + <span class="i0">«onze heures du matin.</span><br /> + </div> + </div> + + <p>«Dîné à midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crêtes de coq + sur un potage blanchi; cuillerées de potage, dix bouts d'asperges sur + un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze; + les ailes de deux pigeons rôtis; deux tranches de gelinotte rôties + avec pain; gelée; figues, cinq; guignes sèches, quatorze cotignac sur + un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil, + une petite cuillerée.</p> + + <p>«<span class="smcap">Amusé</span> jusqu'à sept heures et demie.</p> + + <p>«<span class="smcap">Fait ses affaires</span>, jaune, mou, beaucoup.»</p> + + <p>«<span class="smcap">Amusé</span> jusqu'à neuf heures et demie.</p> + + <p>«Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, petite + chaleur douce.</p> +</div> + +<p>Vous voilà rassurés, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant +royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant +de sa mère, du père plus que probable de son frère Gaston, d'un maréchal +de France enfin, c'est-à-dire du personnage le plus considérable du +royaume après lui et même avant lui, lui eût ôté l'appétit ou la gaieté, +et que les mains rouges de sang, il a hésité à prier Dieu? Non pas; son +dîner a été retardé d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout +à la fois être à table à onze heures et regarder par la fenêtre du +rez-de-chaussée du Louvre, Vitry assassiner le maréchal d'Ancre. Il a le +ventre assez relâché; mais c'est l'effet que faisait à Henri IV la vue +de l'ennemi. En échange, il s'est <span class="smcap">AMUSÉ</span> de sept heures à sept heures et +demie; il s'est <span class="smcap">AMUSÉ</span> de nouveau de neuf heures à neuf heures et demie, +ce qui n'est pas dans ses habitudes.</p> + +<p>Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hérouard, il ne +s'est <span class="smcap">AMUSÉ</span> que ces deux fois là.</p> + +<p>En outre, il s'est mis au lit avec un pouls <i>plein, égal, une petite +chaleur douce</i>. Il a <i>prié</i> Dieu à dix heures et s'est endormi jusqu'à +<i>sept heures et demie du matin</i>, c'est-à-dire qu'il a dormi un peu plus +de neuf heures.</p> + +<p>Pauvre enfant!</p> + +<p>Aussi le lendemain il se réveille roi. Ce bon sommeil lui a donné des +forces, et, après avoir fait acte de virilité la veille, il fait acte de +royauté le lendemain.</p> + +<p>La reine-mère est non-seulement disgraciée, mais exilée à Blois; défense +lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils +bien-aimé Gaston d'Orléans; ses ministres sont renvoyés, et l'évêque de +Luçon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>de +la suivre dans son exil, où il se glissera dans ce cœur qui ne sait pas +rester vide, et remplacera Concini.</p> + +<p>Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Marié depuis +deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari +que de nom. M. Durand, contrôleur provincial des guerres, a beau lui +faire des ballets, dans lesquels il représente le démon du feu, et dans +lesquels il chante à la reine les vers les plus tendres, toute sa +galanterie se borne à lui dire:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Beau soleil de qui je veux</span><br /> + <span class="i0">Pour jamais souffrir les feux,</span><br /> + <span class="i0">Regarde où tu me conduis,</span><br /> + <span class="i0">Et connais ce que tu peux</span><br /> + <span class="i0">En voyant ce que je suis.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais, +comme il ôtait son habit pour se coucher, il dépouillait les flammes +avec l'habit.</p> + +<p>Comme le ballet de la <i>Délivrance de Renaud</i> n'a rien produit, on essaye +d'un autre ballet qui a pour titre: les <i>Aventures de Tancrède dans la +forêt enchantée</i>. Cette fois la chorégraphie de M. de Ponchère réveille +un peu le roi, et sa curiosité va jusqu'à désirer savoir comment les +choses se passent un soir de noces entre vrais époux; c'est M. d'Elbeuf +et Mlle de Vendôme qui donnent au roi une répétition de la pièce qu'il +n'a pas encore jouée: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la +chambre des époux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa +chambre de garçon.</p> + +<p>Enfin, ce fut Luynes qui, tourmenté par l'ambassadeur d'Espagne et par +le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas à +ceux qui l'y poussaient qu'il <i>courrait risque d'y perdre son crédit</i>.</p> + +<p>Le jour fut fixé au 25 janvier 1619.</p> + +<p>Ce jour-là, c'est encore le journal d'Hérouard qui va nous en donner +l'emploi.</p> + +<p>Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait à la fin +de la journée, se leva en excellente santé, avec bon visage, et même +gai, relativement; il déjeuna à neuf heures et quart; ouït la messe à la +chapelle de la Tour; présida le conseil; dîna à midi; fit visite à la +reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et +demie par le même chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour répéter +son ballet; soupa à huit heures; fit de nouveau visite à la reine, la +quitta à dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais à +peine était-il couché, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea à +se lever. Le roi le regarda avec le même étonnement que s'il lui eût +proposé de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que +l'Europe commençait à s'inquiéter de voir le trône de France sans +héritier, et que ce serait une honte pour lui si sa sœur, madame +Christine, qui venait d'épouser le fils du duc de Piémont, le prince +Amédée de Savoie, avait un enfant avant que la reine eût un dauphin. +Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvât de la tête, ne +paraissaient pas suffisantes pour décider le roi, de Luynes le prit tout +simplement entre ses bras et le porta où il ne voulait point aller. Que +si vous doutez le moins du monde de ce petit détail qu'aucun historien +ne vous a raconté, et que vous raconte un romancier, lisez la dépêche du +nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui +nous paraît concluante: <i>Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi +per forza al letto della Regina</i>.</p> + +<p>Mais si Luynes n'y perdit pas son crédit, et y gagna au contraire le +titre de connétable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut +récompensé que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix +de vitesse avec le premier-né de la duchesse de Savoie ne vit le jour, +si ardemment réclamé qu'il fût, que dix-neuf ans après, c'est-à-dire en +1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre +qu'il avait planté porter ses fruits, mourait deux ans après d'une +fièvre pourprée. Cette mort laissait le chemin libre à Marie de Médicis, +qui, rappelée de son exil, revenait à Paris, ramenait, et faisait entrer +au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientôt après +devait devenir premier ministre.</p> + +<p>Dès lors, c'est Richelieu qui règne, et qui, en se déclarant contre la +politique autrichienne et espagnole, se brouille à la fois avec Anne +d'Autriche et avec Marie de Médicis. A partir de ce moment, les haines +le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Médicis a, comme le +roi, son ministère présidé comme celui du roi par un cardinal, M. de +Bérulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de génie, +tandis que le cardinal de Bérulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu +a marié, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donné l'immense +fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret +s'organise, auquel est appelé le médecin Bouvard, qui a succédé comme +médecin du roi au brave docteur Hérouard; par Bouvard, Monsieur, qui +succède à Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le +pouls du malade, car Bouvard, homme de dévotion tout espagnole, vivant +aux églises, est l'âme damnée <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> des reines. On sait donc que ce sombre +roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aimé de +personne, mais au contraire haï de tous, que les médecins exterminent +par la médecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang +et que l'on saigne une fois par mois, peut s'évanouir d'un moment à +l'autre et disparaître avec cette humeur noire que l'on s'obstine à +chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est à la merci de +ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est +pendu. Eh bien, malgré toutes ces espérances, Chalais n'a pas le temps +d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Médicis appuie la +proposition, Mme de Conti achète des poignards, et la douce Anne +d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prêtre!</p> + +<p>Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mère, qui, +depuis la conspiration de Chalais, se défie de son frère, qui, depuis +ses amours avec Buckingham, et particulièrement depuis le scandale des +jardins d'Amiens, méprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa +femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon, +n'a qu'à moitié les vices des Valois, il est plus froid et plus défiant +que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie +qu'il projette, ou plutôt que projette le cardinal, est antipathique à +Marie de Médicis, à Gaston d'Orléans, et particulièrement à Anne +d'Autriche, parce qu'en réalité, c'est une guerre contre Ferdinand II et +Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie +d'Espagne.</p> + +<p>Aussi, lorsque, sous le prétexte d'un violent mal de tête, elle a refusé +d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de +La Rochelle, c'est-à-dire en l'honneur de la victoire de son mari sur +son amant, Louis XIII a-t-il été pris de ce soupçon qu'elle ne restait +chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soirée, +a-t-il eu l'œil, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais +sur la reine-mère et sur Gaston d'Orléans, échangeant à voix basse avec +le cardinal, qui se tenait à ses côtés, dans sa loge, des observations +qui n'avaient aucun rapport avec la chorégraphie, et, le ballet fini, au +lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'idée de passer chez la reine sans +la prévenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y +avait un fait quelconque; et voilà pourquoi nous l'avons vu arriver +d'une façon si inattendue, précédé de deux pages, accompagné de ses deux +favoris, suivi de Beringhen, et apparaître dans l'antichambre, juste au +moment où le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient +dans le cabinet.</p> + +<p>L'étiquette royale défendait que, quand le roi couchait sous le même +toit que la reine, une velléité conjugale étant prévue, les portes de +l'appartement de la reine de France fussent fermées la nuit; le roi +avait donc, l'une après l'autre, ouvert sans difficulté, au milieu de +l'obscurité et du silence, les trois portes qui séparaient l'antichambre +de la chambre à coucher.</p> + +<p>En entrant dans la chambre à coucher, il en avait, d'un regard rapide, +exploré les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirés.</p> + +<p>Tout y était dans l'ordre le plus parfait.</p> + +<p>La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la +chasteté, et un souffle doux et régulier s'échappait de sa poitrine au +moment où Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses +droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit.</p> + +<p>Mais les reines ont le sommeil léger, et quoiqu'un épais tapis de +Flandre eût assourdi les pas de son auguste époux, le souffle doux et +régulier s'arrêta tout à coup, puis une main, merveilleuse de forme et +de blancheur, écarta le rideau: une tête adorable de coquetterie +nocturne se souleva sur l'oreiller, et après que deux grands yeux +étonnés se furent fixés un instant sur le visiteur inattendu, une voix +frémissante de surprise s'écria:</p> + +<p>—Comment, c'est vous, Sire?</p> + +<p>—Moi-même, madame, répondit froidement le roi, mais en mettant le +chapeau à la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une +femme.</p> + +<p>—Et à quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de +votre visite?</p> + +<p>—Vous m'avez fait dire que vous étiez indisposée, madame; or, inquiet +de votre santé, j'ai voulu moi-même venir prendre de vos nouvelles et +vous dire que je n'aurai probablement pas, à moins que vous ne preniez +le dérangement de me visiter à votre tour, le plaisir de vous voir, ni +demain ni après-demain.</p> + +<p>—Votre Majesté chasse? demanda la reine.</p> + +<p>—Non, madame; mais Bouvard a décidé qu'il était bon qu'à la suite de +toutes ces fêtes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purgé et +saigné; il me purge donc demain et me saigne après-demain. Bonne nuit, +madame, et excusez-moi de vous avoir réveillée. A propos, qui donc est +de service auprès de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de +Chevreuse?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span></p> + +<p>—Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec.</p> + +<p>—Ah! très-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer; +mais où est-elle donc?</p> + +<p>—Dans la chambre à côté, où elle dort tout habillée sur un canapé. +Votre Majesté a-t-elle le désir que je l'appelle?</p> + +<p>—Non, merci. Au revoir, madame.</p> + +<p>—Au revoir, Sire.</p> + +<p>Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou réel, mais que, vu +la circonstance, nous croyons plutôt feint que réel, laissa retomber le +rideau devant son lit et sa tête sur l'oreiller.</p> + +<p>Quant à Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier +regard dans lequel transperçait un reste de soupçon, et sortit en +murmurant:</p> + +<p>—Non, pour cette fois le cardinal s'était trompé.</p> + +<p>Puis, arrivé dans l'antichambre où sa suite l'attendait:</p> + +<p>—La reine est, en effet, très-souffrante, dit-il. Suivez-moi, +messieurs!</p> + +<p>Et, dans le même ordre qu'il était venu, le cortége se remit en marche +pour rentrer chez le roi.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<h3>CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE +APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.</h3> + +<p>A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie, +et les derniers reflets des torches se furent-ils éteints en tremblant +le long des parois des murailles, que la porte du cabinet où s'étaient +réfugiés le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et +que la tête de la jeune femme se glissa par l'entrebâillement de la +porte.</p> + +<p>Alors, voyant que tout était rentré dans le silence et l'obscurité, elle +se hasarda à sortir tout à fait, et jeta un regard dans la galerie à +l'extrémité de laquelle elle vit disparaître les dernières lueurs des +torches des deux pages.</p> + +<p>Puis, jugeant que tout danger était évanoui, elle se rapprocha du +cabinet, et, passant devant la porte, légère comme un oiseau:</p> + +<p>—Venez, Monseigneur, dit-elle au comte.</p> + +<p>Et en même temps, se maintenant toujours à une distance et dans une +position où le jeune homme ne pût profiter d'une clarté plus grande pour +voir son visage, elle ouvrit l'une après l'autre les trois portes +qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermées en sortant, le roi.</p> + +<p>Le jeune homme la suivait muet, haletant, éperdu; dans ce cabinet étroit +et sombre, la jeune fille avait dû, malgré elle, se serrer contre lui, +et, quoique le maîtrisant par la main toute-puissante de la chasteté, +elle n'avait pu empêcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son +haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui +émane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de +la puberté.</p> + +<p>Avant d'ouvrir la dernière porte, elle étendit la main vers le comte, +dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un +certain trouble altérait la sérénité:</p> + +<p>—Monseigneur, dit-elle, ayez la bonté de vous arrêter dans ce salon; +lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majesté vous appellera.</p> + +<p>Et elle rentra chez la reine.</p> + +<p>Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir.</p> + +<p>—Est-ce vous, chère Isabelle? demanda-t-elle, en écartant le rideau, du +geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus +pressé qu'elle n'avait fait pour le roi.</p> + +<p>—Oui, madame, c'est moi, répondit la jeune fille, en se plaçant de +manière à ce que son visage fût perdu dans l'ombre, et par conséquent à +ce qu'elle pût dérober sa rougeur involontaire à la reine.</p> + +<p>—Vous savez que le roi sort d'ici?</p> + +<p>—Je l'ai vu, madame.</p> + +<p>—Il avait sans doute des soupçons?</p> + +<p>—C'est possible, mais à coup sûr il n'en a plus.</p> + +<p>—Le comte est là?</p> + +<p>—Dans la chambre qui précède celle-ci.</p> + +<p>—Allumez une cire et donnez-moi un miroir à main.</p> + +<p>Isabelle obéit, donna le miroir à la reine, mais garda la bougie pour +l'éclairer.</p> + +<p>Anne d'Autriche était jolie plutôt que belle; elle avait les traits tout +petits, un nez sans caractère, mais la peau transparente et veloutée de +cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les +Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne +voulait pas manquer son effet, même sur son beau-frère.—En conséquence, +elle rajusta quelques boucles de cheveux froissés par l'oreiller, +régularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle était +enveloppée, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son +miroir à sa dame <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de +remercîment, qu'elle pouvait rentrer chez elle.</p> + +<p>Isabelle déposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua +respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indiquée la reine, en +disant à son époux que sa dame d'honneur devait être, <i>là</i>, endormie sur +un canapé.</p> + +<p>L'appartement demeura éclairé par la double lumière de la lampe et de la +bougie, placées toutes deux de manière à projeter leurs rayons sur le +côté du lit où Anne d'Autriche avait donné son audience au roi et allait +donner la sienne au comte de Moret.</p> + +<p>Cependant, restée seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait +attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant à plusieurs reprises +vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience, +et murmurant des paroles à voix basse.</p> + +<p>Enfin, et à peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que +semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme +de vingt ans, au visage coloré et plein, aux cheveux noirs, à l'œil +dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il était splendidement vêtu de +satin blanc, avec un manteau cerise brodé d'or. Il portait le +Saint-Esprit au cou, comme on le portait à cette époque. Il tenait à la +main son chapeau de feutre blanc orné de deux plumes de la couleur du +manteau.</p> + +<p>Ce jeune homme, c'était Gaston d'Orléans, que l'on désignait +généralement sous le nom de <span class="smcap">Monsieur</span>, et que la chronique scandaleuse du +Louvre disait n'être si particulièrement aimé de sa mère que parce qu'il +était le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra +l'un près de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au musée de +Blois, le portrait du maréchal d'Ancre et celui du second fils de Marie +de Médicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe +entre eux pouvait faire croire à la vérité de cette grave accusation.</p> + +<p>Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en +mépris. En effet, Louis XIII avait une espèce de conscience. Il n'était +pas insensible à ce que l'on appelait alors l'<i>honneur de la couronne</i> +et que l'on appelle aujourd'hui l'<i>honneur de la France</i>. Son égoïsme et +sa vanité, pétris aux mains de Richelieu, avaient presque changé de +forme, et de ces deux vices le cardinal était parvenu à lui faire une +sorte de vertu; mais Gaston, âme à la fois fourbe et lâche, avait été +immonde dans toute cette affaire de Nantes.</p> + +<p>Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y eût consenti pour avoir la +paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano. +Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempête, dit +qu'Ornano entrera au conseil de bonne volonté ou de force. Richelieu, ne +pouvant faire arrêter Gaston, fait arrêter Ornano. Gaston force la porte +du conseil, et, d'une voix altière, demande qui a eu l'audace de faire +arrêter son gouverneur. «Moi,» répond avec le plus grand calme +Richelieu.</p> + +<p>Tout en serait resté là et Gaston eût bu sa honte, si Mme de Chevreuse, +poussée par l'Espagne, n'eût poussé Chalais.—Chalais vint s'offrir à +<span class="smcap">Monsieur</span> pour le débarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve +ou plutôt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dîner chez +Richelieu, à son château de Fleury, et là à sa table, trahissant +l'hospitalité, des gens d'épée assassineront commodément un homme sans +défense—un prêtre.</p> + +<p>Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et +hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres, à l'endroit des +grandes personnalités qui la gênent: elle les supprime. En politique, +supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprimé Coligny, Guillaume de +Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le +procédé est monotone, mais peu importe: du moment où il réussit, il est +bon.</p> + +<p>Cette fois, cependant, il échoua.</p> + +<p>Ce fut à cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias, +commença le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux +bâtards de Henri IV, les Vendôme, furent arrêtés; le comte de Soissons +prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exilée, le duc de Longueville en +disgrâce. Quant à Monsieur, il signa une confession dans laquelle il +dénonçait et abandonnait ses amis. Il fut marié, enrichi et déshonoré.</p> + +<p>Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en +sortit sans tête.</p> + +<p>Et déjà si avant dans l'ignoble, <span class="smcap">Monsieur</span> n'avait pas vingt ans.</p> + +<p>Par l'autre porte entra, presque aussitôt que Monsieur, une femme de +cinquante-cinq à cinquante-six ans, vêtue royalement, portant une petite +couronne d'or sur le haut de la tête, et un long manteau de pourpre et +d'hermine, descendant de ses épaules sur une robe de satin blanc brochée +d'or; elle a pu être fraîche autrefois, mais jamais ni belle ni +distinguée; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui +a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la <i>Grosse banquière</i>; +c'est un esprit tracassier qui ne se plaît que dans l'intrigue.</p> + +<p>Inférieure en génie à Catherine de Médicis, <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> elle lui a été supérieure +en débauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de +Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle +n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de +la mort de son fils aîné, qu'elle regarde comme inévitable, et dont elle +est déjà consolée. Son idée fixe est de voir Gaston sur le trône, comme +l'idée fixe de Catherine de Médicis, a été d'y voir Henri III.</p> + +<p>Mais une accusation plus grave que toutes celles-là pèse sur elle, et fait +que Louis XIII la déteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon +mis, du moins laissé aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en eût +pu faire tomber. Un procès-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait +nommée elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice +pour faire disparaître jusqu'à la trace de ces deux noms.</p> + +<p>Depuis la veille, la mère et le fils ont été convoqués par Anne +d'Autriche, prévenue que le comte de Moret, arrivé depuis huit jours à +Paris, a des lettres à leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils +sont entrés, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes +différentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils +auront pour excuse l'indisposition de Sa Majesté, qu'ils ont apprise au +ballet, indisposition qui leur a donné tant d'inquiétude qu'ils n'ont +pas même pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret, +toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme +de vingt-deux ans est toujours facile à cacher; Anne d'Autriche a +d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et même des +antécédents.</p> + +<p>Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre à côté, et +il a tout bas et du fond de l'âme remercié le ciel de ce regard.</p> + +<p>Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait, entrant chez la reine, ému, troublé, +palpitant comme il l'était en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix +minutes d'attente n'ont pas été de trop pour calmer les battements de +son cœur et rendre un peu d'assurance à sa voix. De l'agitation, il a +passé à la rêverie, rêverie douce et suave dont, jusqu'à cette heure, il +n'avait eu aucune idée.</p> + +<p>Tout-à-coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla +chercher au fond de sa rêverie.</p> + +<p>—Comte, demanda-t-elle, êtes-vous là?</p> + +<p>—Oui, Madame, répondit le comte, et attendant les ordres de Votre +Majesté.</p> + +<p>—Entrez donc, alors, car nous sommes désireux de vous recevoir.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<h3>LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT +SEUL.</h3> + +<p>Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tête, comme pour en faire +tomber l'incessante préoccupation à laquelle il était en proie, et +poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre à +coucher d'Anne d'Autriche.</p> + +<p>Son premier regard, nous devons l'avouer, malgré le haut rang des +personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le +guide charmant qui l'y avait conduit et qui, après l'y avoir conduit, +l'avait quitté, sans qu'il pût même voir son visage. Mais son regard eut +beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force +lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit +sur le groupe placé dans la lumière.</p> + +<p>Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces +trois personnes étaient: la reine mère, la reine régnante et le duc +d'Orléans.</p> + +<p>La reine-mère était debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche +était couchée; Gaston était assis au pied du lit de sa belle-sœur.</p> + +<p>Le comte salua profondément, puis s'avançant vers le lit, il mit un +genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main à baiser, +puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lèvres +le bas de la robe de Marie de Médicis; puis enfin, toujours un genou en +terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci +le releva en lui disant:</p> + +<p>—Dans mes bras, mon frère.</p> + +<p>Le comte de Moret, cœur franc et loyal, véritable fils de Henri IV, ne +pouvait croire à tout ce que l'on disait de Gaston. Il était en +Angleterre lors du complot de Chalais, et c'était là qu'il avait connu +madame de Chevreuse, qui s'était bien gardée de lui dire la vérité sur +ce complot. Il était en Italie lors des lâchetés de La Rochelle, où +Gaston avait fait semblant d'être malade pour ne point aller au feu; de +plus, ne s'étant jamais occupé que de ses plaisirs, il n'avait pris +aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de +Médicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours éloigné.</p> + +<p>Il rendit donc joyeusement et de bon cœur à son frère Gaston +l'embrassement dont il l'honorait.</p> + +<p>Puis, saluant la reine:</p> + +<p>—Votre Majesté daignera-t-elle croire, lui <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> demanda-t-il, à tout le +bonheur que j'éprouve d'être admis en sa royale présence, et à la +reconnaissance que j'ai vouée à M. le duc de Savoie, de m'avoir donné +cette précieuse occasion d'être reçue par elle?</p> + +<p>La reine sourit.</p> + +<p>—N'est-ce point à nous plutôt, répondit-elle de vous être +reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide à deux pauvres princesses +disgraciées, privées, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la +tendresse de son fils, et à un frère repoussé des bras de son frère; car +vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner +quelque consolation.</p> + +<p>Le comte de Moret tira trois plis cachetés de sa poitrine.</p> + +<p>—Ceci, madame, dit-il en tendant la missive à la reine, ceci est une +lettre adressée à vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan, +et représentant en Italie Sa Majesté Philippe IV, votre auguste frère. +Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir à +maintenir M. de Fargis comme ambassadeur à Madrid.</p> + +<p>—Mon influence! répéta la reine; on pourrait avoir une influence sur un +roi qui serait un homme, mais sur un fantôme qui est roi, qui donc peut +avoir une influence, si ce n'est un nécroman, comme le cardinal-duc.</p> + +<p>Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mère et lui remettant la +seconde lettre:</p> + +<p>—Quant à ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note +très-importante et très-secrète de la main propre du duc de Savoie; elle +ne doit être remise qu'à Votre Majesté en personne, et j'ignore en tout +point ce qu'elle renferme.</p> + +<p>La reine-mère prit vivement la lettre, la décacheta, et, comme, à la +distance où elle était de la lumière, elle ne pouvait la lire, elle +s'approcha de la toilette sur laquelle étaient posées les bougies et la +lampe.</p> + +<p>—Et cela enfin, continua le comte de Moret, en présentant à Gaston le +troisième pli, est un billet adressé à Votre Altesse par Mme Christine, +votre auguste sœur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est +auguste.</p> + +<p>Chacun se mit à lire la lettre qui lui était adressée, et le comte +profita de ce moment où chacun était occupé de sa lecture pour fouiller +du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre.</p> + +<p>La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui.</p> + +<p>Marie de Médicis revint près du lit de sa belle-fille, et s'adressant au +comte:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire à un homme de votre rang, +et que cet homme s'est mis à la disposition de deux femmes opprimées et +d'un prince en disgrâce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour +lui après qu'il a toutefois donné sa parole d'honneur que, devenant +allié, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui +sont confiés.</p> + +<p>—Votre Majesté, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le +plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet, +neutre ou allié; seulement, ne mettant pas de réserve à mon silence, je +suis forcé d'en mettre à mon dévouement.</p> + +<p>Les deux reines échangèrent un regard.</p> + +<p>—Et quelles réserves faites-vous?</p> + +<p>Pendant que Marie de Médicis adressait au jeune prince cette question +avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les +yeux.</p> + +<p>—J'en fais deux, madame, répondit le comte d'une voix douce mais ferme, +et pour les faire, je suis obligé de vous rappeler à mon grand regret +que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'épée ni contre les +protestants, ni contre le roi mon frère, de même que je ne puis refuser +de la tirer contre tout ennemi du dehors, à qui le roi de France fera la +guerre, si le roi de France m'appelle à cet honneur.</p> + +<p>—Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, <i>Prince</i>, dit la +reine-mère, en appuyant avec affectation sur le mot <i>prince</i>; notre +ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharné, celui qui a +juré notre perte, c'est le cardinal!</p> + +<p>—Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous +faire observer qu'il est assez difficile à un gentilhomme de faire la +guerre à un prêtre. Mais, d'un autre côté, si grandes que soient les +adversités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme +une punition trop légère encore de sa conduite envers vous. Cela +suffit-il à Votre Majesté pour avoir toute confiance en moi.</p> + +<p>—Vous savez déjà, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit +à ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui écrit sa sœur +Christine. Parlez Gaston.</p> + +<p>Le duc d'Orléans tendit la lettre même au comte de Moret, en l'invitant +du geste à la lire.</p> + +<p>Le comte la prit et la lut.</p> + +<p>La princesse Christine écrivait à son frère de faire valoir près du roi +cette raison qui lui paraissait déterminante, que mieux valait laisser +Charles-Emmanuel, son beau-père, s'emparer de Mantoue et du Montferrat, <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +que de les donner au duc de Nevers qui n'était qu'un étranger pour le +roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel +reviendrait un jour l'héritage de son père, était beau-frère du roi de +France.</p> + +<p>Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre à Gaston.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous, mon frère? demanda celui-ci.</p> + +<p>—Je suis un pauvre politique, répondit le comte de Moret en souriant, +mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la +famille surtout.</p> + +<p>—Et maintenant à mon tour, dit Marie de Médicis, en donnant au comte de +Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous +connaissiez la note dont vous étiez porteur.</p> + +<p>Le comte prit le papier et lut la note suivante:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si, + malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis + soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.»</p> +</div> + +<p>C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier.</p> + +<p>Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du +plus profond respect.</p> + +<p>—Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier +notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à +lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune +suivra la nôtre.</p> + +<p>—Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions, +mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus +le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes +besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier +celle de ma naissance.</p> + +<p>—Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main +à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous, +de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par +tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait +plus sortir du Louvre.</p> + +<p>Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il +espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée +l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret, +renoncer à cet espoir.</p> + +<p>Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné.</p> + +<p>Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un +escalier secret:</p> + +<p>—Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes +remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance.</p> + +<p>Le comte s'inclina.</p> + +<p>—Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de +convention à échanger?</p> + +<p>—Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le +duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer.</p> + +<p>Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre +soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau +du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement +dans la cour.</p> + +<p>Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en +avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au +bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la +rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le +page et le cheval du duc de Montmorency.</p> + +<p>—Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a +pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le +crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi +le seul moyen de la revoir!</p> + +<p>Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de +Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de +l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement, +s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour +s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et, +tirant la lettre de sa sœur Christine de sa poche, l'exposait d'une +main tremblante, à la chaleur des bougies.</p> + +<p>Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit, +sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites +de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche +primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à +une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge.</p> + +<p>Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«—Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague, + mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort + de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la + couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de + Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elle <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> trouvera bien + moyen d'être <i>régente</i>, craignant de ne pas être <i>reine</i>.»</p> +</div> + +<p>—Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite sœur, j'y +veillerai!</p> + +<p>Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à +secret.</p> + +<p>De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris +congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était +fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses +femmes.</p> + +<p>Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli +d'étoffe.</p> + +<p>Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et +vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches +noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte +perdue dans la tapisserie.</p> + +<p>Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine. +C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio +Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal +de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner +son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit, +astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait +disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup, +qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup +disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que +son rival.</p> + +<p>Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait +la chambre à coucher.</p> + +<p>—Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez +composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures +invisibles.</p> + +<p>—Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une +recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je +l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la +lettre qu'elle attendait?</p> + +<p>—La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre +lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est +évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la +lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité.</p> + +<p>Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut.</p> + +<p>—En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela.</p> + +<p>L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq +ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de +Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les +lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans +l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation +chimique demandée à Vauthier.</p> + +<p>Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation +invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette +recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et +était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois +quarts de la page.</p> + +<p>Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il +en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas.</p> + +<p>A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt +apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres, +puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on +put lire distinctement le conseil suivant:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé + pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne + d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous + prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le + répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute + l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne + supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule + crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»</p> +</div> + +<p>Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent.</p> + +<p>—Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine +mère.</p> + +<p>—Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les +avis de M. de Savoie étaient bons à suivre.</p> + +<p>—Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne +pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous +consulté les astres, Vauthier?</p> + +<p>—Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de +l'observatoire de Catherine de Médicis.</p> + +<p>—Eh bien, que disent-ils?</p> + +<p>—Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis.</p> + +<p>—Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue +une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encore <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> belle, +que celui-ci baisa respectueusement.</p> + +<p>Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se +referma sur eux.</p> + +<p>Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté +successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa +belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se +leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin +bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le +tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au +lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour +son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la +poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page, +restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que +par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la +lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de +Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une +bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres +apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact +de la poussière de charbon.</p> + +<p>Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même.</p> + +<p>Elle disait:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Ma sœur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui, + en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et + son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux + encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez + enceinte.</p> + + <p>«Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles + peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire + sans elles.</p> + + <p>«Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin, + pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la.</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Philippe.</span>»</p> +</div> + +<p>La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde +fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la +prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la +soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle +main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la +lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur +laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais +à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute +entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle +enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de +secrétaire.</p> + +<p>Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses +épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin, +en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement +et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle +murmura:</p> + +<p>—O Buckingham! Buckingham!</p> + +<p>Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment, +le silence de la chambre royale.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<h3>LE SPHINX ROUGE.</h3> + +<p>Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste +Philippe de Champagne, représentant <i>au vrai</i>, comme on disait alors, la +fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu.</p> + +<p>Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses +maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur +que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et +les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le +sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique, +dont la devise était un aigle dans les nuages, <i>Aquila in nubibus</i>, +c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité.</p> + +<p>Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après +deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une +idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains, +méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé +qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit +d'attendre de la postérité.</p> + +<p>Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et +de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature +en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la +calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à +l'œil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles? +Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes +seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez +si <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> c'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point +quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce +pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de +son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en +vous signant, comme vous feriez devant un fantôme?</p> + +<p>Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est +qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de cœur, +pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la +monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi +mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces +princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire +la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas +autre chose.</p> + +<p>Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à +une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les +grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme +Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de +rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces +faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent +sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au +milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la +besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire +que tout est abattu.</p> + +<p>C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre +1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des +grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France, +voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en +Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux +de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme +sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable +que notre grand historien Michelet appelle le <i>Sphinx rouge</i>.</p> + +<p>Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit +que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent +menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans +cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de +travail et d'embarras que le reste du monde.</p> + +<p>Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il +est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de +jeter les cartes sous la table.»</p> + +<p>C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle +tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était +fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où +Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce +qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage +pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait +chanceler sous les défaillances royales.</p> + +<p>Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux +comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent, +l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues +de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans +cesse dans une agitation terrible.</p> + +<p>C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout +en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire.</p> + +<p>Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la +nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain, +brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la +mort.</p> + +<p>Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi +pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait, +le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi +mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï +d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il +tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de +toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en +place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins +que Louis XIII, à la même heure s'il était possible.</p> + +<p>Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette +bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même +jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil.</p> + +<p>C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons +vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle +portait depuis la mort de son mari.</p> + +<p>Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de +la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre.</p> + +<p>Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps.</p> + +<p>A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span></p> + +<p>A l'autre, Charpentier, son secrétaire.</p> + +<p>A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches.</p> + +<p>—Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot.</p> + +<p>—Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de +chambre.</p> + +<p>—Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle +veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle.</p> + +<p>Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre +qu'il avait reçu.</p> + +<p>Se retournant alors vers Charpentier:</p> + +<p>—Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle +à monseigneur ce soir.</p> + +<p>—S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est +dans la chambre des gardes?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette +nuit besoin de ses services.</p> + +<p>Le secrétaire se retira.</p> + +<p>—Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre +de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée +dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de +Lorraine.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus +prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque +bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant +était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de +lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher +qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle <i>Céphale</i>, la +reine <i>Procris</i>, Votre Eminence <i>l'Oracle</i>, Mme de Combalet <i>Vénus</i>.</p> + +<p>—C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je +lirai la dépêche moi-même.</p> + +<p>Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer.</p> + +<p>—A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une +gratification de vingt pistoles.</p> + +<p>—Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner?</p> + +<p>—Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la +tenez prête pour le moment où je vous appellerai.</p> + +<p>Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.</p> + +<p>Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de +grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du +cardinal.</p> + +<p>Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en +manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui +correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une +minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles +qui, jusque-là, s'étaient ouvertes.</p> + +<p>Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son +voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle +n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une +ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison, +tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un +peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une +vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un +vœu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et +de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa +guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la +naissance et la séparation.</p> + +<p>Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait +ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles +mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de +fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces +plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le +mieux.</p> + +<p>A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum +mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la +fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus +belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du +cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un +soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses +deux bras en disant:</p> + +<p>—Oh! venez, venez, Marie!</p> + +<p>La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait +à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le +portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle.</p> + +<p>—Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de +respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille +bien aimée!</p> + +<p>Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait +à sa fille:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> + +<p>—Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées +comme vous.</p> + +<p>—Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous +désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin +de moi?</p> + +<p>—J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en +regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir +plus nécessaire que jamais.</p> + +<p>—Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les +mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire +les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une +résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve +avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont +encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant, +ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne +vous réussit-il pas!</p> + +<p>—Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois +plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et +plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que +personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon +bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre cœur, vous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—De tout mon cœur, de toute mon âme!</p> + +<p>—Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là +de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds, +Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien! +qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné, +à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au cœur de mon +cœur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par +conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je +respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait +scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre +avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous. +Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne, +qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous +tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais +traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un +sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous +renouvelâtes votre vœu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut +solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous +interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas? +S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois +risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils +m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?</p> + +<p>—Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le +cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une +nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille +pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il +vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je +ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai +fait un vœu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon vœu n'existe donc +plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez +pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez, +d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison, +c'est tout un pour moi; le cœur ne vit pas où il bat, mais où il aime; +eh bien, mon bon oncle, mon cœur est en vous, car je vous aime et +n'aimerai jamais que vous.</p> + +<p>—Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils +vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant +vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon +pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de +vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre +l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à +lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux, +puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de +fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui +m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux? +Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux, +eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un +Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans +une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même +l'existence. Ah! je fais des tragédies.—Hélas! je n'en sais pas de plus +sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte +anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de +génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors +de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de +Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller +conquérir son héritage.—Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je +n'avais eu à combattre que Philippe III, <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> que Charles-Emmanuel, que +Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais +l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas +les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne +rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui. +Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair, +maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma +chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des +vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la +faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces +rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les +débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France, +Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de +Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce +de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa +belle-sœur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon +armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que +je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je +veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes +positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard, +pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à +l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts +fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de +l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et +Venise!—<i>Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne +sauverez pas Mantoue</i>, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas +cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre +allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les +protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le +pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est +un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil +projet de s'accomplir!</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>—Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la +belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner +la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de +l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont +toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne +pas compromettre la gloire de la couronne de France.</p> + +<p>—Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée.</p> + +<p>—Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle +pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis; +j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre +martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre.</p> + +<p>Il marchait avec agitation.</p> + +<p>—Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son +chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain.</p> + +<p>—Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa +prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait +aujourd'hui? D'où venez-vous?</p> + +<p>—J'ai été chez Mme de Rambouillet.</p> + +<p>—Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien +chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire.</p> + +<p>—On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen.</p> + +<p>—Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois +mois que Rotrou descend du coche.</p> + +<p>—Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis.</p> + +<p>—Et comment l'appelle-t-on, ce poëte?</p> + +<p>—Pierre Corneille.</p> + +<p>Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire: +Inconnu.</p> + +<p>—Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche?</p> + +<p>—Avec une comédie en cinq actes.</p> + +<p>—Qui a pour titre?</p> + +<p>—<i>Mélite.</i></p> + +<p>—Ce n'est point un nom historique.</p> + +<p>—Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à +effacer tous les poëtes passés, présents et futurs.</p> + +<p>—L'impertinent!</p> + +<p>Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les +chiens.</p> + +<p>—Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle +a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et +charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à +son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et +argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût.</p> + +<p>—En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous +l'aurez au palais que je fais bâtir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<p>—Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une +cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous.</p> + +<p>—Est-ce tout?</p> + +<p>—Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que dans le reste il y a un coup d'épée.</p> + +<p>—Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc +pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur!</p> + +<p>—Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le +marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une +blessure.</p> + +<p>—Dangereuse?</p> + +<p>—Non, mais bien lui en a pris d'être bossu. Le fer a rencontré le +sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes... +Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées +l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du +bras gauche.</p> + +<p>—Sait-on à quel propos le combat a eu lieu?</p> + +<p>—Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret.</p> + +<p>—Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me +semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis +trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani?</p> + +<p>—Un de ses amis.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit +des duels.</p> + +<p>—Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est +ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux +adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel.</p> + +<p>—Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie.</p> + +<p>—Un certain Souscarrières.</p> + +<p>—Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là!</p> + +<p>—C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il +n'est coupable en rien.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—M. Souscarrières.</p> + +<p>Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait.</p> + +<p>Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait.</p> + +<p>—C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée +et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été +témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à +Pisani.</p> + +<p>—C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal.</p> + +<p>Et il frappa sur un timbre.</p> + +<p>Charpentier parut.</p> + +<p>—Faites venir Cavois, dit le cardinal.</p> + +<p>—Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui +faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet.</p> + +<p>—Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa +fortune.</p> + +<p>—Oh! ne raillez pas, mon oncle.</p> + +<p>—Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à +partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de +mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas +la laisser tomber.</p> + +<p>Cavois entra.</p> + +<p>—Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi, +vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue +Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là +ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de +Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières.</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz +que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir +de causer un instant avec lui.</p> + +<p>—Et s'il refusait de venir?</p> + +<p>—Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble. +«De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!»</p> + +<p>—Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en +s'inclinant.</p> + +<p>Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un +nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de +diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent +personnage.</p> + +<p>Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le +fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou +d'Éminence grise!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch12" id="ch12"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<h3>L'ÉMINENCE GRISE.</h3> + +<p>Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal, +qu'en le <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> voyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se +retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans +le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide +autour d'elle.</p> + +<p>Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et +n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition; +en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à +baiser au cardinal en lui disant:</p> + +<p>—Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard.</p> + +<p>Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui +lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine +qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance +qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal.</p> + +<p>A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins +celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et +confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient +ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur +reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des +prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille +encapuchonnée de saint François, mineurs, minimes, franciscains, +capucins, etc., etc. En récompense de cette protection, tous ces ordres, +qui, sous prétexte de prédication, de mendicité, de propagande, de +mission, couraient, vaguaient, rôdaient à travers le monde, faisaient +pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le +confessionnal était la source principale de laquelle découlaient les +renseignements.</p> + +<p>C'est de toute cette police vagabonde, qui exerçait avec le zèle +enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans +la diplomatie, était le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les +Lenoir, les Fouché, il eut le génie de l'espionnage. Son frère Leclerc +du Tremblay avait été, par son influence, nommé gouverneur de la +Bastille; si bien que le prisonnier espionné, dénoncé, arrêté par du +Tremblay le capucin, était écroué, emprisonné, gardé par du Tremblay le +gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui +arrivait souvent, il était confessé, administré, enterré par du Tremblay +le capucin, et de cette façon, une fois pris, ne sortait plus de la +famille.</p> + +<p>Le père Joseph avait un sous-ministère partagé en quatre divisions, dont +quatre capucins étaient les chefs. Il avait un secrétaire, nommé le père +Ange Sabini qui était son père Joseph, à lui. Lors de son entrée en +fonctions, lorsqu'il avait de longues courses à faire, il faisait ses +courses à cheval, suivi du père Ange, à cheval comme lui. Mais un beau +jour qu'il montait une jument, et le père Sabini un cheval entier, il +arriva que les deux quadrupèdes formèrent un groupe où les capuchons des +moines jouèrent un rôle si grotesque, que le père Joseph crut de sa +dignité de renoncer à ce genre de locomotion; depuis il allait en +litière ou en carrosse.</p> + +<p>Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin +de garder l'incognito, le père Joseph allait à pied, tirant son capuchon +sur ses yeux pour n'être pas reconnu, ce qui lui était facile au milieu +des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient +à cette époque les rues de Paris.</p> + +<p>Ce soir-là, le père Joseph avait exercé à pied.</p> + +<p>Le cardinal, de son œil vigilant, attendit que la première porte se fût +refermée sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nièce, puis, +s'asseyant à son bureau et se retournant vers le père Joseph:</p> + +<p>—Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose à me dire, mon cher +du Tremblay?</p> + +<p>Le cardinal avait conservé l'habitude d'appeler le capucin par son nom +de famille.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, répondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour +avoir l'honneur de vous voir!</p> + +<p>—Je le sais; cela m'a même donné l'espérance que vous aviez acquis +quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour à Paris et +sur les causes de ce retour.</p> + +<p>—Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais +cependant je me crois sur la bonne route.</p> + +<p>—Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne.</p> + +<p>—Assez médiocre; ils ont découvert seulement que le comte de Moret +logeait à l'hôtel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en +sortait la nuit pour aller chez une maîtresse qui demeure rue de la +Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières.</p> + +<p>—Rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières? mais ce sont les +deux sœurs de Marion Delorme qui demeurent là.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne +sait pas de laquelle des deux il est l'amant.</p> + +<p>—C'est bien, je le saurai, dit le cardinal.</p> + +<p>Et faisant signe au capucin d'interrompre son récit, il commença par +écrire sur un carré de papier—«De laquelle de vos deux <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> sœurs le comte +de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?»</p> + +<p>Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du +cabinet, en pressant un bouton.</p> + +<p>Ce panneau ouvert eût permis de communiquer avec la maison voisine, si +une porte ne se fût pas trouvée de l'autre côté de l'épaisseur du mur.</p> + +<p>Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un à +droite, un à gauche, invention tellement nouvelle ou plutôt tellement +inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal.</p> + +<p>Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la +sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir à sa place.</p> + +<p>—Continuez, dit-il au père Joseph, qui l'avait regardé faire sans +paraître s'étonner de rien.</p> + +<p>—Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait +qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout +particulièrement de monseigneur, en avait fait une grande.</p> + +<p>—Vous êtes sûr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout +particulièrement de moi?</p> + +<p>—Qu'aurait-elle de mieux à faire, monseigneur?</p> + +<p>—Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de +le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, où j'avais +appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence, +que M. le comte de Moret était à Paris depuis huit jours, qu'il logeait +chez M. de Montmorency et qu'il avait une maîtresse rue de la Cerisaie; +ce qui était peu de chose...</p> + +<p>—Je vous trouve injuste pour les bons pères;—Qui fait ce qu'il peut, +fait ce qu'il doit.—Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons +ce qu'a fait la Providence?</p> + +<p>—Elle m'a mis face à face du comte de Moret lui-même.</p> + +<p>—Vous l'avez vu?</p> + +<p>—Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur.</p> + +<p>—Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu.</p> + +<p>—Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu.</p> + +<p>—Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela.</p> + +<p>Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de +s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilité, avait l'habitude de rester +debout.</p> + +<p>Il remercia donc le cardinal de la tête et continua:</p> + +<p>—Voici comment la chose s'est passée, monseigneur: je sortais des +Blancs-Manteaux, où je venais de prendre les renseignements que je vous +ai dits, lorsque je vis des gens courir du côté de la rue de +l'Homme-Armé.</p> + +<p>—A propos de l'Homme-Armé ou plutôt de la rue de l'Homme-Armé, dit le +cardinal, il y a là une hôtellerie sur laquelle vous aurez l'œil, du +Tremblay; on la nomme l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>.</p> + +<p>—C'était justement là que courait la foule, monseigneur.</p> + +<p>—Et vous y courûtes avec la foule.</p> + +<p>—Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espèce +d'assassinat venait d'y être commis sur un pauvre diable nommé Latil, +lequel a été autrefois à M. d'Epernon.</p> + +<p>—A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom là, du Tremblay, +cet homme pourra nous être utile un jour.</p> + +<p>—J'en doute, monseigneur.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance +qu'il revienne.</p> + +<p>—Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassiné.</p> + +<p>—Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il était revenu à +lui, il avait demandé un prêtre, de sorte que je me trouvais là juste à +point.</p> + +<p>—Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confessâtes, je +présume.</p> + +<p>—A blanc.</p> + +<p>—Et vous dit-il quelque chose d'important?</p> + +<p>—Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever +du secret de la confession.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relève.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, Etienne Latil était assassiné pour n'avoir pas +voulu assassiner, lui, le comte de Moret.</p> + +<p>—Et qui peut avoir intérêt à assassiner ce jeune homme qui, jusqu'à +aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale.</p> + +<p>—Rivalité d'amour.</p> + +<p>—Vous le savez?</p> + +<p>—Je le pense.</p> + +<p>—Et vous ne connaissez point l'assassin?</p> + +<p>—Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est +qu'il avait affaire à un bossu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<p>—Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs à Paris, le marquis de +Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut être Pisani, qui a reçu +lui-même un coup d'épée hier à neuf heures du soir, à la porte de +l'hôtel Rambouillet, de son ami Souscarrières; il faut donc que vous +surveilliez Fontrailles.</p> + +<p>—Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien +attendre, car le plus extraordinaire me reste à lui raconter.</p> + +<p>—Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intérêt à +votre récit.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voilà: c'est qu'au +moment où j'étais en train de confesser mon homme, le comte de Moret +lui-même est entré dans la chambre où je le confessais.</p> + +<p>—Comment, à l'auberge de la Barbe Peinte?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, à l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret +lui-même est entré déguisé en gentillâtre basque, s'est avancé vers le +blessé et a jeté sur la table où il était couché une bourse pleine d'or, +en lui disant: «Si tu guéris, fais-toi porter à l'hôtel de Montmorency; +si tu meurs, n'aie pas souci de ton âme, les messes ne lui manqueront +pas.»</p> + +<p>—L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites à mon +médecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en +revienne. Et vous êtes sûr que le comte de Moret ne vous a point +reconnu?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, parfaitement sûr.</p> + +<p>—Que pouvait-il faire, déguisé, dans cette auberge?</p> + +<p>—Nous allons peut-être arriver à le savoir; Votre Eminence ne +devinerait jamais qui j'ai rencontré au coin de la rue du Plâtre et de +la rue de l'Homme-Armé.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Déguisée en paysanne des Pyrénées.</p> + +<p>—Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai +pas le temps de chercher.</p> + +<p>—Mme de Fargis.</p> + +<p>—Mme de Fargis! s'écria le cardinal; et elle sortait de l'hôtellerie?</p> + +<p>—C'est probable.</p> + +<p>—Elle était en Catalane, lui en Basque; c'était un rendez-vous.</p> + +<p>—C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de +rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils +de Henri IV.</p> + +<p>—Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive +d'Italie, et il a passé par le Piémont; il avait, j'y engagerais ma +tête, des lettres pour la reine, ou même pour les reines. Ah! qu'il y +prenne garde! ajouta Richelieu, donnant à sa figure l'expression de la +menace; j'ai déjà deux fils de Henri IV sous les verrous.</p> + +<p>—En somme, monseigneur, voilà le résultat de ma soirée, et je l'ai jugé +assez important pour vous être soumis.</p> + +<p>—Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme +loge chez le duc de Montmorency.</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Celui-là aussi en serait-il? Et a-t-il déjà oublié que j'ai fait +tomber une tête de ce nom-là. Il veut être connétable comme son père et +son grand père. Il le serait déjà sans Créquy, qui se figure que le +titre lui revient, parce qu'il a épousé une fille de Lesdiguières; avec +cela qu'elle est facile à porter, l'épée de Duguesclin! Au moins +celui-là est un chevalier, un cœur loyal; je le ferai venir: son épée +de connétable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher. +Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soirée est bonne, et j'espère la +compléter.</p> + +<p>—Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation à me faire?</p> + +<p>—Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hôte de la Barbe Peinte, mais +sans affectation; ne perdez de vue votre blessé que lorsqu'il sera +enterré ou guéri. Je croyais le comte de Moret occupé d'une autre femme +que la Fargis, qui a déjà Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence +est là, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mène +cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire +seule.</p> + +<p>—Et c'est à cette occasion qu'a été fait le proverbe ou plutôt la +maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera.</p> + +<p>—Vous êtes plein de perspicacité, mon cher du Tremblay, et je serais +bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au +pape le service de le débarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des +Autrichiens, qu'il exècre, et nous nous arrangerons de manière à ce que +le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit à la mesure de votre +tête.</p> + +<p>—S'il n'était pas à la mesure de ma tête, je prierais monseigneur de me +donner un vieux chapeau à lui, en signe que, quelles que soient les +faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son égal, +mais pour son serviteur et son domestique.</p> + +<p>Et croisant les mains sur sa poitrine, le père Joseph salua humblement.</p> + +<p>A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaça. <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> pour le laisser sortir, +comme il s'était effacé pour le laisser entrer.</p> + +<p>L'Éminence Grise une fois sortie:</p> + +<p>—Monseigneur, dit Cavois, il est là.</p> + +<p>—Souscarrières?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Il était donc chez lui.</p> + +<p>—Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait être dans un tripot de +la rue Villedot, où il a des habitudes, et où il était en effet.</p> + +<p>—Faites-le entrer.</p> + +<p>Cavois resta immobile et les yeux baissés.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande.</p> + +<p>—Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais à vous +être agréable.</p> + +<p>—C'est seulement pour savoir si M. Souscarrières parti, il me sera +permis d'aller passer le reste de la nuit à la maison; voilà huit jours, +ou plutôt huit nuits que je ne suis rentré à la maison.</p> + +<p>—Et vous êtes fatigué de veiller.</p> + +<p>—Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatiguée de dormir.</p> + +<p>—Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse.</p> + +<p>—Bel exemple à suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit +avec votre femme.</p> + +<p>—Ah! merci, monseigneur.</p> + +<p>—Je vous autorise à l'aller chercher.</p> + +<p>—A aller chercher Mme Cavois?</p> + +<p>—Oui, et à l'amener ici.</p> + +<p>—Ici, monseigneur, y pensez-vous?</p> + +<p>—J'ai à lui parler.</p> + +<p>—A parler à ma femme! s'écria Cavois au comble de l'étonnement.</p> + +<p>—J'ai un cadeau à lui faire en dédommagement des nuits blanches que je +lui fais passer.</p> + +<p>—Un cadeau!</p> + +<p>—Faites entrer M. Souscarrières, Cavois, et tandis que je causerai avec +lui, allez chercher votre femme.</p> + +<p>—Mais elle sera couchée, monseigneur.</p> + +<p>—Vous la ferez lever.</p> + +<p>—Elle ne voudra pas venir.</p> + +<p>—Prenez deux gardes avec vous.</p> + +<p>Cavois se mit à rire.</p> + +<p>—Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je +vous préviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois.</p> + +<p>—Tant mieux, j'aime ces langues-là; elles sont rares à la cour, elles +disent ce qu'elles pensent.</p> + +<p>—Ainsi, c'est sérieux ce que Monseigneur a dit?</p> + +<p>—Il n'y a rien de plus sérieux, Cavois.</p> + +<p>—Monseigneur va être obéi.</p> + +<p>Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit.</p> + +<p>A la même place où il avait mis la demande, il trouva la réponse.</p> + +<p>Elle était rédigée avec le même laconisme que la demande.</p> + +<p>La voici:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Le comte de Moret est l'amant de Mme de la Montagne, et le seigneur de + Souscarrières de Mme de Maugiron. Amant malheureux, le marquis de + Pisani.»</p> +</div> + +<p>—C'est étonnant, murmura le cardinal en refermant le placard, comme les +choses s'enchaînent ce soir; je commence à croire, comme cet imbécile de +du Tremblay, qu'il y a une providence.</p> + +<p>En ce moment, le valet de chambre, Charpentier, ouvrait la porte et +annonçait:</p> + +<p>—Messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de +Souscarrières!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch13" id="ch13"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<h3>OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL.</h3> + +<p>Celui qui se faisait annoncer avec ce pompeux étalage de titres, n'était +autre, nos lecteurs le savent, que le duelliste Souscarrières, dont nous +avons raconté les prouesses au commencement de ce volume.</p> + +<p>Souscarrières entra d'un air dégagé et salua Son Eminence avec une +désinvolture que, dans sa position, on pourrait qualifier d'effronterie.</p> + +<p>Le cardinal eut l'air de chercher des yeux, comme si Souscarrières avait +amené une suite avec lui.</p> + +<p>—Pardon, monseigneur, dit Souscarrières en allongeant galamment le pied +et en arrondissant le bras droit, avec lequel il tenait son chapeau, +mais Votre Eminence paraît chercher quelque chose?</p> + +<p>—Je cherche les personnes que l'on a annoncées avec vous, M. Michel.</p> + +<p>—Michel, répéta Souscarrières faisant l'étonné, qui donc se nomme +ainsi, monseigneur?</p> + +<p>—Mais vous, mon cher monsieur, ce me semble.</p> + +<p>—Oh! monseigneur commet une grave erreur, dans laquelle je ne voudrais +pas le laisser; je suis le fils reconnu de messire <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> Roger de +Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France; mon illustre père +vit encore, et l'on peut s'informer à lui. Je suis seigneur de +Souscarrières, d'un bien que j'ai acquis; j'ai été fait marquis par Mme +la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de mon mariage avec noble +demoiselle Anne de Rogers.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Michel, reprit Richelieu, permettez-moi de vous +raconter votre histoire, je la sais mieux que vous, elle vous instruira.</p> + +<p>—Je sais, dit Souscarrières, que les grands hommes comme vous ont, +après les journées de fatigue, besoin d'une heure d'amusement; heureux +ceux qui peuvent, même à leurs dépens, donner cette heure de distraction +à un si grand génie.</p> + +<p>Et Souscarrières, enchanté du compliment qu'il venait de trouver, +s'inclina devant le cardinal.</p> + +<p>—Vous vous trompez du tout au tout, monsieur Michel, continua le +cardinal, s'entêtant à lui donner ce nom: je ne suis pas fatigué, je +n'ai pas besoin d'une heure d'amusement, et je ne veux pas prendre cette +heure à vos dépens; seulement, comme j'ai une proposition à vous faire, +je veux bien vous prouver que je ne suis pas, comme tout le monde, dupe +de vos noms et de votre titre, et que c'est à cause de votre mérite +personnel que je vous la fais.</p> + +<p>Et le cardinal accompagna cette dernière phrase d'un de ces fins +sourires qui, dans ses moments de bonne humeur, lui étaient +particuliers.</p> + +<p>—Je n'ai qu'à laisser parler Votre Eminence, dit Souscarrières, un peu +déferré du tour que prenait la conversation.</p> + +<p>—Je commence donc, n'est-ce pas, monsieur Michel?</p> + +<p>Souscarrières s'inclina en homme qui ne peut opposer aucune résistance.</p> + +<p>—Vous connaissez la rue des Bourdonnais, n'est-ce pas, monsieur Michel? +demanda le cardinal.</p> + +<p>—Il faudrait être du Cathay, monseigneur, pour ne la point connaître.</p> + +<p>—Eh bien, vous avez connu aussi dans votre jeunesse un brave pâtissier +qui tenait l'auberge des Carneaux et qui traitait par tête; ce digne +homme, qui faisait d'excellente cuisine, et chez lequel j'ai mangé +maintes fois, quand j'étais évêque de Luçon, s'appelait Michel et avait +l'honneur d'être M. votre père.</p> + +<p>—Je croyais avoir déjà dit à Votre Eminence que j'étais le fils reconnu +de M. le duc de Bellegarde, insista, mais avec moins de confiance, le +seigneur de Souscarrières.</p> + +<p>—Rien n'est plus vrai, répliqua le cardinal, je vais même vous dire +comment cette reconnaissance s'est faite. Ce digne pâtissier avait une +femme fort jolie, à qui tous les seigneurs fréquentant l'auberge des +Carneaux faisaient leur cour. Un beau jour, elle se trouva grosse et +accoucha d'un fils; ce fils c'était vous, mon cher monsieur Michel; car, +comme vous êtes né pendant le mariage et du vivant de M. votre père, ou, +si vous voulez, du mari de votre mère, vous ne pouvez porter un autre +nom que celui de M. votre père et de Mme votre mère; il n'y a que les +rois, ne l'oubliez pas, mon cher monsieur Michel, qui aient le droit de +légitimer les enfants adultérins.</p> + +<p>—Diable! diable! murmura Souscarrières.</p> + +<p>—Arrivons à notre reconnaissance; après avoir été un joli enfant, vous +devîntes un beau jeune homme, adroit à tous les exercices du corps, +jouant à la paume comme Fontenay, et faisant filer une carte comme +personne. Arrivé à ce degré de perfection, vous résolûtes de faire servir +ces divers talents à votre fortune, et, pour commencer la susdite +fortune, vous passâtes en Angleterre, et vous y fûtes si heureux à toute +sorte de jeux, que vous en revîntes avec 500,000 francs; est-ce bien +cela?</p> + +<p>—A quelques centaines de pistoles près, oui, monseigneur?</p> + +<p>—Ce fut alors que vous eûtes, un beau matin, la visite d'un nommé +Lalande, qui a été le maître de paume de S. M. notre sire le roi; or +voilà ce qu'il vous dit, ou à peu près; ce sera le sens de son discours, +si ce n'est pas précisément la lettre:—«Pardieu, monsieur de +Souscarrières,» ah! pardon, j'oubliais (je ne sais pourquoi vous avez +toujours eu de l'antipathie pour le nom de Michel, qui est pourtant un +nom des plus agréables, de sorte que, du premier argent que vous avez +eu, vous avez acheté, pour un millier de pistoles, une espèce de masure +tombant en ruine et appelée dans le pays, c'est-à-dire du côté de +Grosbois, Souscarrières, ce qui fit que vous ne vous appelâtes plus +Michel, mais Souscarrières). Pardon d'avoir ouvert cette parenthèse, +mais je la crois nécessaire à l'intelligence du récit.</p> + +<p>Souscarrières s'inclina.</p> + +<p>—Le petit Lalande vous dit donc: «Pardieu, monsieur Souscarrières, vous +êtes bien fait, vous avez de l'esprit, vous avez du cœur, vous êtes +adroit au jeu, heureux en amour; il ne nous manque que la naissance,—je +sais <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> bien qu'on n'est pas le maître de choisir son père et sa mère; +sans quoi, chacun voudrait avoir pour auteur de ses jours un pair de +France, et pour mère une duchesse à tabouret. Mais quand on est riche, +il y a toujours moyen de corriger ces petites irrégularités du hasard.» +Je n'étais point là, mon cher monsieur Michel, mais je devine les yeux +que vous fîtes à cette ouverture. Lalande continua: «Il n'y a qu'à +choisir, vous comprenez, entre tous les grande seigneurs qui firent +l'amour à madame votre mère, un qui soit médiocrement scrupuleux, M. de +Bellegarde, par exemple; voici le temps du grand jubilé qui approche: +votre mère, qui sera enchantée de faire de vous un gentilhomme, ira +trouver M. le Grand et lui dira que vous êtes à lui et non au pâtissier, +que sa conscience ne peut pas souffrir que vous ayez le bien d'un homme +qui n'est pas votre père; comme il n'a pas grande mémoire, il ne se +souviendra même pas s'il a été son amant ou non, et comme il y aura +30,000 fr. au bout de sa reconnaissance, il vous reconnaîtra.» N'est-ce +point ainsi que la chose s'est passée.</p> + +<p>—A peu près, Monseigneur, je dois le dire; seulement Votre Eminence a +oublié une chose.</p> + +<p>—Laquelle? Si ma mémoire m'a fait défaut, quoiqu'elle soit meilleure +que celle de M. de Bellegarde, je suis prêt à reconnaître mon erreur.</p> + +<p>—C'est qu'outre les cinq cent mille francs mentionnés par Votre +Eminence, j'ai rapporté d'Angleterre l'invention des chaises à porteurs, +pour lesquelles, depuis trois ans, je sollicite un brevet en France.</p> + +<p>—Vous vous trompez, cher monsieur Michel, je n'ai oublié ni +l'invention, ni la demande de brevet que vous m'avez adressée pour la +faire valoir, et je vous ai envoyé chercher tout particulièrement, au +contraire, pour vous parler de cela; mais chaque chose a son tour. +L'ordre, a dit un philosophe, est la moitié du génie, nous n'en sommes +encore qu'à votre mariage.</p> + +<p>—Ne pourrions-nous nous dispenser de cela, monseigneur?</p> + +<p>—Impossible, que deviendrait votre titre de marquis, puisqu'il vous fut +donné par la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de votre mariage? Il +a couru sur vous et sur cette digne duchesse, à cette époque, beaucoup +de bruits que vous vous êtes bien gardé de démentir, et quand elle est +morte, il y a six mois, vous avez fait prendre le deuil à un bambin de +cinq ans que vous avez; mais, comme chacun a le droit d'habiller ses +enfants à sa fantaisie, je ne vous ferai point de remontrances à cet +endroit-là.</p> + +<p>—Monseigneur est bien bon, dit Souscarrières.</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, vous revîntes de Lorraine avec une jeune fille que +vous aviez enlevée, Mlle Anne de Rogers; vous la disiez fille d'un grand +seigneur, et elle était tout simplement fille de la duchesse. Ce fut à +l'occasion de votre mariage avec elle que vous fûtes, dites-vous, fait +marquis de Montbrun; mais, pour que la promotion fût valable, il eût +fallu que ce fût M. Michel qui fût fait marquis, et non M. de +Bellegarde, puisque étant enfant adultérin, vous ne pouviez être +reconnu, et que n'ayant pas le droit de vous appeler Bellegarde, on ne +pouvait pas vous faire marquis sous ce nom qui n'est pas et qui ne peut +pas être le vôtre.</p> + +<p>—Monseigneur est bien dur pour moi.</p> + +<p>—Tout au contraire, cher monsieur Michel, je suis doux comme sirop, et +vous allez le voir.</p> + +<p>Mme Michel, qui ne connaissait pas quel bonheur lui était tombé en +partage d'épouser un homme tel que vous, Mme Michel se laissa cajoler +par Villaudry, vous savez, Villaudry, le cadet de celui que Moissens a +tué; vous eûtes vent de quelque chose et la voulûtes jeter dans le canal +de Souscarrières; mais vous n'étiez pas bien sûr, et comme vous n'êtes +pas au fond un méchant homme, vous attendîtes d'être plus assuré.</p> + +<p>L'assurance vint à propos d'un bracelet de cheveux qu'elle donna à +Villaudry; cette fois, comme vous aviez la preuve, une lettre écrite +tout entière de sa main, qui ne vous laissait point de doute sur votre +disgrâce, vous la menâtes dans le parc, et, tirant votre poignard, vous +lui dîtes de prier Dieu. Cette fois, ce n'était point comme lorsque vous +l'aviez menacée de la jeter dans le canal, et elle vit bien que ce +n'était point pour rire.</p> + +<p>Et, en effet, vous lui portâtes un coup qu'elle para heureusement avec +la main, mais elle en eut deux doigts coupés. Voyant son sang, vous en +eûtes pitié, lui fîtes grâce de la vie et la renvoyâtes en Lorraine. +Quant à Villaudry, justement parce que vous aviez été clément avec votre +femme, vous résolûtes d'être implacable avec lui, et comme il était à la +messe aux Minimes de la place Royale, vous entrâtes dans l'église, lui +donnâtes un soufflet et mîtes l'épée à la main. Mais lui ne voulut point +commettre un sacrilége et garda la sienne au fourreau.</p> + +<p>Il est vrai de dire qu'il ne se souciait pas fort de se battre avec +vous, et qu'il dit même: «Je le poignarderais, si ma réputation était <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +bien établie; mais, par malheur, elle ne l'est pas, ce qui fait que je +dois me battre.» Et, en effet, il vous appela, et comme si vous étiez le +véritable fils de M. de Bellegarde et que vous n'ayez pas plus de +mémoire que lui, vous vous battîtes sur la place Royale, là même où +s'étaient battus Bouteville et Beuvron; vous vous conduisîtes à +merveille, je le sais, vous acceptâtes toutes les exigences de votre +adversaire, et il en fut quitte pour six coups d'épée que vous lui +donnâtes avec la pointe et autant de soufflets que vous lui donnâtes +avec la lame.</p> + +<p>Mais Bouteville, lui aussi, s'était conduit à merveille, ce qui +n'empêcha pas que je lui fisse couper la tête, ce que j'eusse fait aussi +pour vous, si au lieu d'être M. Michel tout court, vous eussiez été +réellement Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de +Souscarrières; car, de plus que Bouteville, vous aviez tiré l'épée dans +une église, ce qui fait qu'on vous eût coupé le poing avant de vous +couper la tête; vous entendez, mon cher monsieur Michel.</p> + +<p>—Oui, pardieu, monseigneur, j'entends, répondit Souscarrières, et je +dois dire que j'ai, dans ma vie, entendu des conversations qui m'ont +plus réjoui que celle-là.</p> + +<p>—D'autant mieux que vous n'êtes pas au bout, et que ce soir encore vous +êtes retombé dans la récidive avec ce pauvre marquis Pisani; en vérité, +il faut être endiablé pour se battre avec un pareil polichinelle.</p> + +<p>—Eh! monseigneur, ce n'est pas moi qui me suis battu avec lui, c'est +lui qui s'est battu avec moi.</p> + +<p>—Voyons: ce pauvre marquis n'était-il pas assez malheureux de ne pas +avoir ses entrées dans la rue de la Cerisaie, comme vous et le comte de +Moret y avez les vôtres.</p> + +<p>—Comment, monseigneur, vous savez....</p> + +<p>—Je sais que, si la pointe de votre épée n'avait pas rencontré le +sommet de sa bosse, et s'il n'avait pas eu la chance d'avoir les côtes +imbriquées les unes sur les autres de manière que le fer a glissé comme +sur une cuirasse, il était cloué comme un scarabée contre la muraille: +vous êtes donc une bien mauvaise tête, cher monsieur Michel.</p> + +<p>—Je vous jure, monseigneur, que je ne lui ai aucunement cherché +querelle, tout le monde vous le dirai; seulement, j'étais échauffé +d'avoir couru depuis la rue de l'Homme-Armé jusqu'à la rue du Louvre.</p> + +<p>A ces mots de la rue de l'Homme-Armé; Richelieu ouvrit à la fois les +yeux et les oreilles.</p> + +<p>—Il était échauffé, lui, continua Souscarrières, d'une querelle qu'il +avait prise dans un cabaret.</p> + +<p>—Oui, dit Richelieu, qui marchait comme en plein jour dans le chemin +que Souscarrières, sans s'en douter, venait de lui ouvrir, dans le +cabaret de l'Homme-Armé...</p> + +<p>—Monseigneur! s'écria Souscarrières étonné....</p> + +<p>—.... Où il était allé, continua Richelieu au risque de s'égarer, mais +voulant tout savoir, où il était allé pour voir, si, par l'intermédiaire +d'un certain Etienne Latil, il ne pourrait pas se débarrasser du comte +de Moret, son rival; par bonheur, au lieu de trouver un sbire, il a +trouvé un honnête spadassin, qui a refusé de tremper sa main dans le +sang royal. Mais, savez-vous bien, mon cher monsieur Michel, qu'il y a +dans votre épée tirée dans l'église, dans votre duel avec Villaudry, +dans votre complicité au meurtre d'Etienne Latil, et dans votre +rencontre avec le marquis de Pisani, de quoi vous faire couper le cou +quatre fois, si vous aviez trente deux quartiers de noblesse au lieu +d'avoir soixante-quatre quartiers de roture?</p> + +<p>—Hélas, monseigneur, dit Souscarrières fort ébranlé, je le sais, et je +déclare hautement que je ne dois la vie qu'à votre magnanimité.</p> + +<p>—Et à votre intelligence, mon cher monsieur Michel.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, s'il m'était permis de mettre cette intelligence à la +disposition de Votre Eminence, s'écria Souscarrières, en se jetant aux +pieds du cardinal, je serais le plus heureux des hommes.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, Dieu m'en garde! car j'ai besoin d'hommes comme +vous.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, d'hommes dévoués, j'ose le dire.</p> + +<p>—Que je pourrai faire pendre le jour où ils ne le seront plus.</p> + +<p>Souscarrières tressaillit.</p> + +<p>—Oh! ce n'est jamais, dit-il, à moi qu'un pareil malheur arrivera, +d'oublier ce que je dois à Votre Eminence.</p> + +<p>—Cela vous regarde, mon cher M. Michel; vous tenez votre fortune entre +vos mains, mais n'oubliez pas que moi je tiens le bout de la corde dans +les miennes.</p> + +<p>—Si seulement Son Excellence daignait me dire à quoi il lui +conviendrait que j'appliquasse l'intelligence qu'elle veut bien me +reconnaître.</p> + +<p>—Oh! quant à cela, volontiers.</p> + +<p>—J'écoute de toutes mes oreilles.</p> + +<p>—Eh bien, supposons que je vous accorde le brevet de votre importation +d'Angleterre.</p> + +<p>—Le brevet des chaises à porteurs! s'écria <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>Souscarrières, qui voyait +se dessiner sous une forme palpable cette fortune que le cardinal venait +de lui dire être entre ses mains, mais que jusque-là il n'avait entrevue +qu'en rêve...</p> + +<p>—De la moitié, dit le cardinal, de la moitié seulement; je réserve +l'autre moitié pour un don que je veux faire.</p> + +<p>—Encore une intelligence que Monseigneur veut récompenser, hasarda +Souscarrières.</p> + +<p>—Non, un dévouement, c'est plus rare.</p> + +<p>—Monseigneur en est bien le maître; en me donnant un brevet pour la +moitié, il me comblera.</p> + +<p>—Soit! vous avez donc moitié des chaises à porteurs de Paris, mettons +deux cents, par exemple.</p> + +<p>—Mettons deux cents, oui, monseigneur.</p> + +<p>—Cela fait quatre cents porteurs de chaises; eh bien, monsieur Michel, +supposons ces quatre cents porteurs intelligents, remarquant où ils +conduisent leurs pratiques, écoutant ce qu'elles disent, et tenant +exactement note de leurs paroles et de leurs allées et venues; supposons +encore à la tête de cette administration un homme intelligent qui me +rende compte à moi, mais à moi seul, de ce qu'il voit, de ce qu'il +entend, de ce qu'on lui rapporte; enfin, supposons toujours que cet +homme n'ait que douze mille livres de rente, il s'en fera facilement +vingt quatre, et qu'au lieu de s'appeler messire Pierre de Bellegarde, +marquis de Montbrun et seigneur de Souscarrières... je lui dirai: Mon +cher ami, prenez autant de noms que vous en voudrez; plus vous en +prendrez de nouveaux, meilleur sera; et quant aux noms que vous vous +êtes appropriés déjà, défendez-les contre ceux qui les réclameront, +s'ils sont réclamés; mais ce n'est pas moi, soyez bien tranquille, qui +vous chercherai le moindrement querelle pour cela.</p> + +<p>—Et c'est sérieux ce que dit là monseigneur?</p> + +<p>—Très-sérieux! mon cher monsieur Michel; le brevet de la moitié des +chaises à porteurs en circulation dans Paris vous est accordé, et demain +votre associée, qui aura déjà signé pour sa part le cahier des charges, +ira vous le porter, pour que vous le signiez à votre tour: cela vous +convient-il?</p> + +<p>—Et le cahier des charges portera-t-il les obligations qui me sont +imposées? demanda en hésitant Souscarrières.</p> + +<p>—Aucunement, cher monsieur Michel; vous comprenez que la chose reste +entre nous; il est même de la plus haute importance qu'elle ne soit pas +ébruitée. Peste! si l'on vous savait à moi, tout serait manqué; il n'y +aurait même point de mal à ce que l'on vous crût à Monsieur ou à la +reine; pour cela il vous suffira de dire que je suis un tyran, que je +persécute la reine, que vous ne comprenez pas que le roi Louis XIII vive +sous un joug aussi dur qu'est le mien.</p> + +<p>—Mais je ne pourrai jamais dire de pareilles choses! s'écria +Souscarrières.</p> + +<p>—Bon! en vous forçant un peu, vous verrez que cela viendra. Ainsi, +c'est convenu, vos chaises vont devenir à la mode: elles feront de +l'opposition; vous allez avoir toute la cour; on n'ira plus nulle part +qu'en chaise, surtout si les vôtres sont à deux places et ont des +rideaux bien épais.</p> + +<p>—Monseigneur n'a pas de recommandation particulière à me faire?</p> + +<p>—Oh! si fait! je vous recommande particulièrement les dames: Mme la +princesse, d'abord; Mme Marie de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de +Fargis; puis les hommes: le comte de Moret, M. de Montmorency, M. de +Chevreuse, le comte de Cramail. Je ne vous parle pas du marquis de +Pisani; grâce à vous, il en a pour quelques jours à ne pas m'inquiéter.</p> + +<p>—Monseigneur peut être tranquille; et quand commencerai-je mon +exploitation?</p> + +<p>—Le plus vite possible; dans huit jours cela peut être en train, à +moins, toutefois, que les fonds ne vous manquent.</p> + +<p>—Non, monseigneur; d'ailleurs, pour une pareille affaire, me +manqueraient-ils personnellement, j'en trouverais.</p> + +<p>—Dans ce cas-là, il ne faudrait pas même chercher, mais vous adresser +directement à moi.</p> + +<p>—A vous, monseigneur?</p> + +<p>—Oui, n'ai-je pas un intérêt dans l'affaire? Mais, pardon, voici Cavois +qui, à ce qu'il paraît, a quelque chose à me dire; c'est lui qui ira +vous faire signer demain le petit papier en question, et, comme il en +connaîtra toutes les conditions, même celles qui restent entre nous, +c'est lui qui irait vous les rappeler en cas d'oubli; mais je crois être +sûr que vous ne les oublierez pas. Entre Cavois, entre, tu vois +monsieur, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, répondit Cavois, qui avait obéi à l'ordre du +cardinal.</p> + +<p>—Eh bien, il est de mes amis; seulement il est de ceux qui viennent me +voir de dix heures du soir à deux heures du matin; pour moi, mais pour +moi seul, il s'appelle M. Michel; mais pour tout le monde c'est messire +Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières.—Au +revoir, monsieur Michel.</p> + +<p>Souscarrières salua jusqu'à terre et sortit, <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> ne pouvant croire à sa +bonne fortune et se demandant si le cardinal lui avait parlé +sérieusement ou n'avait voulu que se moquer de lui.</p> + +<p>Mais, comme on savait le cardinal fort occupé, il finit par comprendre +que le cardinal n'avait pas le temps de se moquer de lui, et, selon +toute probabilité, il avait parlé sérieusement.</p> + +<p>Quant au cardinal, comme il avait la conviction qu'il venait de recruter +ses forces d'un puissant allié, sa bonne humeur lui était revenue, et ce +fut de sa voix la plus aimable qu'il cria:</p> + +<p>—Madame Cavois! eh! madame Cavois, venez donc.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch14" id="ch14"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<h3>OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON ÉCHIQUIER.</h3> + +<p>A peine cet appel était-il fait, que le cardinal vit entrer une petite +femme de 25 à 26 ans, leste, pimpante, le nez en l'air, et qui ne +paraissait nullement intimidée de se trouver en sa présence.</p> + +<p>—Vous m'avez appelée, monseigneur, dit-elle, prenant la parole et avec +un accent languedocien des plus prononcés, me voilà.</p> + +<p>—Bon! et Cavois qui disait que peut-être vous ne voudriez pas venir.</p> + +<p>—Moi, ne pas venir quand vous me faisiez l'honneur de m'appeler! Je +n'avais garde! Votre Eminence ne m'eût point appelée, que je fusse venue +toute seule.</p> + +<p>—Mme Cavois! Mme Cavois! fit le capitaine des gardes, essayant de +grossir sa voix.</p> + +<p>—Mme Cavois tant que tu voudras, monseigneur m'a fait venir pour une +chose ou pour une autre. Est-ce pour me parler? qu'il me parle. Est-ce +pour que je lui parle? je lui parlerai.</p> + +<p>—Pour l'un ou pour l'autre, Mme Cavois, dit le cardinal, faisant signe +à son capitaine des gardes de ne pas intervenir dans la conversation.</p> + +<p>—Ah! vous n'avez pas besoin de lui imposer silence, monseigneur, il +suffira que je lui dise de se taire et il se taira. Est-ce que par +hasard il voudrait faire croire qu'il est le maître?</p> + +<p>—Monseigneur, excusez-la, dit Cavois, elle n'est point de la cour, +et...</p> + +<p>—Que monseigneur m'excuse! Ah! tu me la bâilles bonne, Cavois, c'est +monseigneur qui a besoin d'être excusé.</p> + +<p>—Comment! dit le cardinal en riant, c'est moi qui ai besoin d'être +excusé?</p> + +<p>—Certainement! Est-ce que c'est d'un chrétien de tenir des gens qui +s'aiment, éternellement séparés l'un de l'autre, comme vous le faites?</p> + +<p>—Ah ça, mais vous l'adorez donc votre mari?</p> + +<p>—Comment ne l'adorerais-je pas, vous savez comment je l'ai connu, +monseigneur?</p> + +<p>—Non, mais dites-moi cela, madame Cavois, cela m'intéresse énormément.</p> + +<p>—Mireille! Mireille! fit Cavois, essayant de rappeler sa femme à +l'ordre.</p> + +<p>—Cavois! Cavois! fit le cardinal, imitant l'accent de son capitaine des +gardes.</p> + +<p>—Eh bien, vous savez, moi, je suis la fille d'un gentilhomme de qualité +du Languedoc, tandis que Cavois est fils d'un gentillâtre de Picardie.</p> + +<p>Cavois fit un mouvement.</p> + +<p>—Cela ne veut pas dire que je te méprise, Louis; mon père s'appelait de +Serignan. Il a été maréchal de camp en Catalogne, ni plus ni moins. +J'étais veuve d'un nommé Lacroix, toute jeune, sans enfants, et jolie; +je puis m'en vanter.</p> + +<p>—Vous l'êtes toujours, madame Cavois, dit le cardinal.</p> + +<p>—Ah bien oui, jolie! J'avais seize ans, j'en ai vingt-six aujourd'hui, +et huit enfants, monseigneur.</p> + +<p>—Comment, huit enfants! Tu as fait huit enfants à ta femme, malheureux, +et tu viens te plaindre que je t'empêche de coucher avec elle!</p> + +<p>—Comment! tu t'en es plaint, mon petit Cavois! s'écria Mireille. O +amour que tu es, laisse-moi t'embrasser.</p> + +<p>Et, sans s'inquiéter de la présence du cardinal, elle sauta au cou de +son mari et l'embrassa.</p> + +<p>—Madame Cavois! madame Cavois! s'écria le capitaine des gardes tout +tremblant, tandis que le cardinal, complétement ramené à la bonne +humeur, se pâmait de rire.</p> + +<p>—Je reprends, monseigneur, dit Mme Cavois, lorsqu'elle eut embrassé son +mari tout à son aise. Il était dans ce temps-là à M. de Montmorency, il +n'y avait donc rien d'étonnant que, quoique Picard, il vînt en +Languedoc. Là il me voit et tombe amoureux de moi; mais comme il n'était +pas très riche et que j'avais un peu de bien, voilà mon imbécile qui +n'ose pas se déclarer. Sur ces entrefaites, il ramassa une mauvaise +querelle, et, comme il devait se battre le lendemain, il s'en va chez un +notaire, fait un testament en ma faveur et me donne, quoi? Tout ce qu'il +a, ni plus ni moins, à moi, qui ne savais pas même qu'il m'aimât. +Tout-à-coup, je vois arriver <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> chez moi la femme du notaire, qui était +mon amie; elle me dit: «Vous ne savez pas, si M. de Cavois meurt, vous +héritez!»</p> + +<p>—Cavois! je ne le connais pas.—Oh! reprit la femme du notaire, un beau +garçon!—Il était beau garçon dans ce temps-là, monseigneur; depuis il +est un peu déformé, mais n'importe, je ne l'en aime pas moins, n'est-ce +pas, Cavois?</p> + +<p>—Monseigneur, dit Cavois, d'un ton suppliant, vous l'excusez, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Dites donc, madame Cavois, fit Richelieu, si nous mettions ce pleurard +à la porte?</p> + +<p>—Oh! non, monseigneur, je ne le vois pas assez pour cela. Voilà donc +qu'elle me conte qu'il m'aime comme un fou, qu'il se bat en duel le +lendemain et que, s'il est tué, il me laisse tout son avoir. Ça me +touche, vous comprenez. Je raconte ça à mon père, à mes frères, à tous +mes amis, je les fais monter à cheval dès le matin et battre la campagne +pour empêcher Cavois et son adversaire de se rencontrer. Bon! ils +arrivent trop tard. Monsieur que vous voyez là a la main leste, il avait +déjà donné deux coups d'épée à son adversaire; lui, rien. On me le +ramène sain et sauf; je lui saute au cou. Si vous m'aimez, lui dis-je, +il faut m'épouser. C'est mauvais de rester sur son appétit, et il +m'épousa.</p> + +<p>—Et il ne resta point sur son appétit, à ce qu'il paraît, dit le +cardinal.</p> + +<p>—Non parce que, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas d'homme plus +heureux que ce coquin-là. C'est moi qui ai tout le soin des affaires, il +n'a lui que son service près de Votre Eminence, une charge de paresseux; +quand il revient au logis, par malheur c'est rare, je le caresse: mon +petit Cavois par-ci, mon petit mari par-là! je me fais la plus jolie que +je puis pour lui plaire; il n'entend parler de rien de fâcheux, pas de +criailleries, pas de plaintes enfin; c'est comme si le sacrement n'y +avait point passé.</p> + +<p>—Ce que je vois dans tout cela, c'est que vous aimez mieux maître +Cavois que le reste du monde.</p> + +<p>—Oh! oui, monseigneur.</p> + +<p>—Mieux que le roi?</p> + +<p>—Je souhaite toutes sortes de prospérités au roi; mais si le roi +mourrait que je n'en mourrais pas; tandis que si mon pauvre Cavois +mourrait, tout ce que je pourrais désirer de mieux, c'est qu'il +m'emmenât avec lui.</p> + +<p>—Mieux que la reine?</p> + +<p>—Je respecte Sa Majesté; seulement je trouve que, pour une reine de +France, elle ne fait pas assez d'enfants; s'il lui arrivait un malheur, +elle nous laisserait dans l'embarras; de cela je lui en veux.</p> + +<p>—Mieux que moi?</p> + +<p>—Je crois bien, mieux que vous, monseigneur; vous ne me faites que de +la peine, tantôt en étant malade, tantôt en m'éloignant de lui, tantôt +en l'emmenant à la guerre, comme vous venez de faire pendant près d'un +an à La Rochelle, tandis que lui ne me fait que du plaisir.</p> + +<p>—Mais enfin, dit Richelieu, si le roi mourait, si la reine mourait, si +je mourais, si tout le monde mourait, que feriez-vous tous deux, tous +seuls.</p> + +<p>Mme de Cavois se mit à rire en regardant son mari:</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle, nous ferions...</p> + +<p>—Oui, que feriez-vous?</p> + +<p>—Nous ferions ce qu'Adam et Eve faisaient, monseigneur, quand ils +étaient seuls aussi.</p> + +<p>Le cardinal se mit à rire avec eux.</p> + +<p>—Donc, dit-il, il y a huit enfants dans la maison?</p> + +<p>—Excusez, monseigneur, il n'y en a plus que six; il a plu au Seigneur +de nous en prendre deux.</p> + +<p>—Oh! il vous les rendra, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Je l'espère bien, n'est-ce pas, Cavois?</p> + +<p>—Eh bien, il faut pourvoir à l'existence de ces pauvres petits.</p> + +<p>—Grâce à Dieu, monseigneur, ils ne pâtissent pas.</p> + +<p>—Oui, mais si je venais à mourir, ils pâtiraient.</p> + +<p>—Le ciel nous garde d'un pareil malheur, s'écrièrent les deux époux.</p> + +<p>—J'espère qu'il vous en gardera, et moi aussi; en attendant, il faut +tout prévoir; madame Cavois, je vous donne, à vous, par moitié, avec M. +Michel, dit Pierre de Bellegarde, dit marquis de Montbrun, dit le +seigneur de Souscarrières, le brevet des chaises à porteurs dans Paris.</p> + +<p>—Oh! monseigneur.</p> + +<p>—Sur ce, Cavois, continua Richelieu, emmenez votre femme et qu'elle +soit contente de vous; ou sinon je vous mets aux arrêts pendant huit +jours dans sa chambre à coucher.</p> + +<p>—Oh! monseigneur, s'écrièrent les deux époux en se jetant à ses pieds +et en lui baisant les mains.</p> + +<p>Le cardinal étendit les deux mains sur eux.</p> + +<p>—Que diable marmottez-vous là, monseigneur, demanda Mme Cavois, qui ne +savait pas le latin.</p> + +<p>—Les plus belles phrases de l'Evangile, <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> mais que, par malheur, il est +défendu aux cardinaux de mettre en pratique; allez.</p> + +<p>Et, poussés par lui, tous deux sortirent de ce cabinet où, en deux +heures, venaient de se passer tant de choses.</p> + +<p>Resté seul, la figure du cardinal reprit sa gravité ordinaire.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, résumons-nous, et récapitulons les événements de la +soirée; et tirant un carnet de sa poche, il écrivit dessus au crayon:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Le comte de Moret, arrivé depuis huit jours de Savoie, amoureux de Mme + de la Montagne,—rendez-vous avec la Fargis à l'hôtel de + l'Homme-Armé—lui, déguisé en Basque—elle en Catalane—chargé selon + toute probabilité de lettres pour les deux reines par + Charles-Emmanuel—assassinat d'Etienne Latil, pour refus de tuer le + comte de Moret—Pisani, repoussé par Mme de Maugiron—blessé par + Souscarrières—sauvé par sa bosse.</p> + +<p>—Souscarrières breveté des chaises à porteurs, chef de ma police +laïque, pour faire pendant à du Tremblay, chef de ma police religieuse.</p> + +<p>—La reine absente du ballet pour cause de migraine.»</p> +</div> + +<p>—Qu'y a-t-il encore? voyons!</p> + +<p>Et il chercha dans sa mémoire.</p> + +<p>—Ah! dit-il tout à coup, et cette lettre soustraite dans le +portefeuille du médecin du roi, Senelle, et vendue à du Tremblay par son +valet de chambre. Voyons un peu ce qu'elle dit, maintenant que Rossignol +en a retrouvé le chiffre, et il appela:</p> + +<p>—Rossignol! Rossignol!</p> + +<p>Le même petit bonhomme à lunettes reparut.</p> + +<p>—La lettre et le chiffre, dit le cardinal.</p> + +<p>—Les voici, monseigneur.</p> + +<p>Le cardinal les prit.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, à demain, et si je suis content de votre +traduction, c'est un bon de quarante pistoles, au lieu d'un bon de +vingt, que vous aurez à faire.</p> + +<p>—J'espère que Votre Eminence en sera contente.</p> + +<p>Rossignol sorti, le cardinal ouvrit la lettre et la lut:</p> + +<p>Voici textuellement ce qu'elle disait:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Si <i>Jupiter</i> est chassé de l'<i>Olympe</i>, il peut se réfugier en <i>Crète</i>, + <i>Minos</i> lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé de + <i>Céphale</i> ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas + épouser <i>Procris</i> à <i>Jupiter</i>? Le bruit court que l'<i>Oracle</i> veut se + débarrasser de <i>Procris</i> pour faire épouser <i>Vénus</i> à <i>Céphale</i>. En + attendant, que <i>Jupiter</i> continue de faire la cour à <i>Hébé</i>, et à + feindre à propos de cette passion la plus grande mésintelligence avec + <i>Junon</i>. Il est important que tout fin qu'il est, ou plutôt qu'il se + croit, l'<i>Oracle</i> se trompe en croyant <i>Jupiter</i> amoureux d'<i>Hébé</i>.</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Minos.</span>»</p> +</div> + +<p>—Maintenant, dit le cardinal après avoir lu, voyons le chiffre:</p> + +<p>Le chiffre, comme nous l'avons dit, était joint à la lettre; il était +tel que nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs.</p> + +<table summary="table_du_chiffre" border="0" cellspacing="0"> +<colgroup span="2"> + <col width="250" /> + <col width="250" /> +</colgroup> + <tbody> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">CÉPHALE,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">LE ROI.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">PROCRIS,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">LA REINE.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">JUPITER,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">MONSIEUR.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">JUNON,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">MARIE DE MÉDICIS.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">L'OLYMPE,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">LE LOUVRE.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">L'ORACLE,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">LE CARDINAL.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">VÉNUS,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Mme DE COMBALET.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">HÉBÉ,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">MARIE DE GONZAGUE.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">HÉBÉ,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">MARIE DE GONZAGUE.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">MINOS,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">CHARLES IV, DUC DE LORRAINE.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">LA CRÈTE,</span></td> + <td class="tdltop"><span class="smcap">LA LORRAINE.</span></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<div class="blockquote"> + <p>«Si <i>Monsieur</i> est chassé du <i>Louvre</i>, il peut se réfugier en + <i>Lorraine</i>; le <i>duc Charles IV</i> lui offrira l'hospitalité avec le plus + grand plaisir, mais la santé du <i>Roi</i> ne peut durer; pourquoi, en cas + de mort, ne ferait-on pas épouser la <i>Reine</i> à <i>Monsieur</i>? Le bruit + court que le <i>Cardinal</i> veut marier <i>Mme de Combalet</i> au <i>Roi</i>. En + attendant, que <i>Monsieur</i> continue de faire la cour à <i>Marie de + Gonzague</i> et à feindre à propos de cette passion la plus grande + mésintelligence avec <i>Marie de Médicis</i>; il est important que tout fin + qu'il est, ou plutôt qu'il se croit, le <i>Cardinal</i> se trompe en croyant + <i>Monsieur</i> amoureux de <i>Marie de Gonzague</i>.</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Charles IV.</span>»</p> +</div> + +<p>Richelieu relut la dépêche une seconde fois, puis avec le sourire du +joueur triomphant:</p> + +<p>—Allons, dit-il, je commence à voir clair sur mon échiquier.</p> + +<p class="center2">FIN DU PREMIER VOLUME.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 300px;"> +<img src="images/sep.jpg" alt="" title="" width="300" height="26" /></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p> + +<h2>DEUXIÈME VOLUME.</h2> + +<hr class="small2" /> + +<h2><a name="ch15" id="ch15"></a>CHAPITRE Ier.</h2> + +<h3>ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628.</h3> + +<p>Arrivés au point où nous en sommes, nous croyons qu'il n'y aurait point +de mal à ce que le lecteur, comme le cardinal de Richelieu, vît un peu +clair sur son échiquier.</p> + +<p>Le <i>fiat lux</i> nous sera plus facile à faire, à nous, après deux cent +trente-sept ans, qu'au cardinal, qui, entouré de mille trames diverses, +rebondissant de conspirations en conspirations, ne se dégageant d'un +complot que pour retomber dans un autre, trouvait toujours un voile +étendu entre lui et les horizons qu'il avait besoin de découvrir, et +qui, des feux follets flottant sur les intérêts de chacun, était forcé +de faire jaillir une clarté générale.</p> + +<p>Si ce livre était simplement un de ces livres que l'on expose entre un +<i>keepsake</i> ou un <i>album</i>, sur une table de salon, pour que les visiteurs +en admirent les gravures, ou qui, après avoir amusé le boudoir, sont +destinés à faire rire ou pleurer les antichambres, nous passerions +par-dessus certains détails, que les esprits frivoles ou pressés peuvent +traiter d'ennuyeux; mais comme nous avons la prétention que nos livres +deviennent, sinon de notre vivant, du moins après notre mort, des livres +de bibliothèque, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur +faire passer sous les yeux, au commencement de ce chapitre, une revue de +la situation de l'Europe, revue nécessaire au frontispice de notre +second volume, et qui, rétrospectivement, ne sera point inutile à +l'intelligence du premier.</p> + +<p>Depuis les dernières années du règne de Henri IV et depuis les premières +années du ministère de Richelieu, la France, non-seulement avait pris +rang au nombre des grandes nations, mais encore était devenue le point +sur lequel se fixaient tous les regards, et déjà à la tête des autres +royaumes européens par son intelligence, elle était à la veille de +prendre la même place comme puissance matérielle.</p> + +<p>Disons en quelques lignes quel était l'état du reste de l'Europe.</p> + +<p>Commençons par le grand centre religieux, rayonnant à la fois sur +l'Autriche, sur l'Espagne et sur la France; commençons par Rome.</p> + +<p>Celui qui règne temporellement sur Rome et spirituellement sur le reste +du monde catholique, est un petit vieillard morose, âgé de soixante ans, +Florentin et avare comme un Florentin, Italien avant tout, prince avant +tout, oncle surtout, avant tout. Il pense à acquérir des morceaux de +terre pour le Saint Siége et des richesses pour ses neveux, dont trois +sont cardinaux: François et les deux Antoine, et le quatrième, Thaddée, +général des troupes papales. Pour satisfaire aux exigences de ce +népotisme, Rome est au pillage:—«<i>Ce que ne firent point les +Barbares</i>,» dit Marforio, ce Caton, le censeur des papes,—«<i>les +Barberini l'ont fait</i>.» Et, en effet, Matteo Barberini, exalté au +pontificat, sous le nom d'Urbain VIII, a réuni au patrimoine de saint +Pierre le duché dont il porte le nom. Sous lui, le <i>Gésu</i> et la +<i>Propagande</i>, fondés par le beau neveu de Grégoire XV, Mgr Ludoviso, +florissent, organisent, au nom et sous le drapeau d'Ignace de Loyola: le +<i>Gésu</i>, la police du globe, et la <i>Propagande</i>, sa conquête. De là +sortiront ces armées de prêcheurs, tendres pour les Chinois, féroces +pour l'Europe. A l'heure qu'il est, sans vouloir personnellement se +mettre en avant, il essaye de contenir les Espagnols dans leur duché de +Milan, et d'empêcher les Autrichiens de franchir les Alpes. Il pousse la +France à secourir Mantoue et à faire lever le siége de Cazal; mais il +refuse de l'aider d'un seul homme ou d'un seul baïoque; dans ses moments +perdus, il corrige les hymnes de l'Eglise et compose des poésies +anacréontiques.</p> + +<p>Dès 1624, Richelieu l'a mesuré, et, par dessus sa tête, il a vu le néant +de Rome et apprécié cette politique tremblotante qui avait déjà perdu de +son prestige religieux et qui empruntait le peu de force matérielle qui +lui restait encore, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne.</p> + +<p>Depuis la mort de Philippe, l'Espagne cache sa décadence sous de grands +mots et de grands airs. Elle a pour roi Philippe IV, frère d'Anne +d'Autriche, espèce de monarque fainéant, qui règne sous son premier +ministre, le comte duc d'Olivarès, comme Louis XIII règne sous le +cardinal duc de Richelieu. Seulement, le ministre français est un homme +de génie, et le ministre espagnol un casse-cou politique. De ses Indes +occidentales, qui ont fait rouler un fleuve d'or à travers les règnes de +Charles Quint et de Philippe II, Philippe IV tire à peine cinq cent +mille écus. Hein, l'amiral des Provinces-Unies, vient de couler dans le +golfe du Mexique des galions chargés de lingots d'or estimés à plus de +douze millions.</p> + +<p>L'Espagne est si haletante, que le petit <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>duc savoyard, le bossu +Charles-Emmanuel, qu'on appelle par dérision le prince des marmottes, a +par deux fois tenu dans sa main les destinées de ce fastueux empire, sur +lequel Charles-Quint se vantait de ne pas voir se coucher le soleil. +Aujourd'hui elle n'est plus rien, pas même la caissière de Ferdinand II, +auquel elle déclare qu'elle ne peut plus donner d'argent! Les bûchers de +Philippe II, le roi des flammes, ont tari la sève humaine qui +surabondait dans les siècles précédents, et Philippe III, en chassant +les Maures, a extirpé la greffe étrangère par laquelle elle pouvait +revivre. Une fois, elle a été obligée de s'entendre avec des voleurs +pour brûler Venise. Son grand général, c'est Spinola, un condottiere +italien; son ambassadeur est un peintre flamand, Rubens.</p> + +<p>L'Allemagne, depuis l'ouverture de la guerre de Trente ans, c'est-à-dire +depuis 1618, est un marché d'hommes. Trois ou quatre comptoirs sont +ouverts à l'est, au nord, à l'occident et au centre, où l'on vend de la +chair humaine. Tout désespéré qui ne veut pas se tuer, ou se faire +moine, ce qui est le suicide du moyen âge, de quelque pays qu'il soit, +n'a qu'à traverser le Rhin, la Vistule ou le Danube, et il trouvera à se +vendre.</p> + +<p>Le marché de l'est est tenu par le vieux Betlem Gabor, qui va mourir +après avoir pris part à quarante deux batailles rangées, s'être fait +appeler roi et avoir inventé tous ces déguisements militaires: bonnets à +poil des hulans, manches flottantes des hussards, à l'aide desquels on +essaye de se faire peur les uns aux autres; son armée est l'école d'où +est sortie la cavalerie légère. Que promet-il à ses enrôlés? Pas de +solde, pas de vivres, c'est à eux de manger et de s'enrichir comme ils +l'entendront. Il leur donne la guerre sans loi: l'infini du hasard.</p> + +<p>Au nord, le marché est tenu par Gustave-Adolphe, le bon, le joyeux +Gustave, qui, tout au contraire de Betlem Gabor, fait pendre les +pillards, l'illustre capitaine, élève du Français Lagardie, et qui +vient, par ses victoires sur la Pologne, de se faire livrer les places +fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. Il est occupé, pour le +moment, à faire alliance avec les protestants d'Allemagne contre +l'empereur Ferdinand II, l'ennemi mortel des protestants, qui a rendu +contre eux l'édit de restitution, qui pourra servir de modèle à l'édit +de Nantes, que rendra Louis XIV cinquante ans après.</p> + +<p>C'est le maître de son époque. Nous parlons de Gustave-Adolphe, dans +l'art militaire; c'est le créateur de la guerre moderne; il n'a, ni le +génie morose de Coligny, ni la gravité de Guillaume le Taciturne, ni la +farouche âpreté de Maurice de Nassau; sa sérénité est inaltérable, et le +sourire joue sur ses lèvres, au centre de la bataille. Haut de six +pieds, gros à l'avenant, il lui fallait des chevaux énormes. Son obésité +le gênait parfois, mais le servait aussi: une balle qui eût tué Spinola, +le maigre Génois, se logea dans sa graisse, qui se referma sur elle, et +il n'en entendit plus parler.</p> + +<p>Le marché d'occident est tenu par la Hollande, toute désorientée et +divisée contre elle-même; elle avait deux têtes: Barnewelt et Maurice, +elle vient de les couper. Barnewelt, esprit doux, ami de la liberté, +mais surtout de la paix, chef du parti des provinces, partisan de la +décentralisation, et par conséquent de la faiblesse, ambassadeur près +d'Elisabeth, près de Henri IV et de Jacques Ier, qui fait rendre aux +Provinces-Unies par ce dernier: la Brille, Flessingue et Ramekens, et +qui meurt sur l'échafaud, hérétique et traître.</p> + +<p>Maurice, qui a sauvé dix fois la Hollande, mais qui a tué Barnewelt, et +qui, à ce meurtre, a perdu sa popularité,—Maurice, qui se croit aimé et +qui est haï. Un matin, il traverse le marché de Gorcum et salue le +peuple en souriant. Il croit que, salué par lui, le peuple va jeter +joyeusement ses chapeaux en l'air et crier: Vive Nassau! Le peuple reste +muet et garde son chapeau sur la tête. A partir de ce moment, son +impopularité le tue, le veilleur infatigable, le capitaine insensible au +danger, le dormeur au sommeil profond, l'homme gras maigrit, ne dort +plus et meurt. C'est son frère cadet qui lui succède, Frédéric-Henri, et +qui, comme faisant partie de l'héritage, reprend le marché d'hommes: +petit comptoir, bien vêtus, bien nourris, régulièrement payés, faisant +une guerre toute stratégique sur des chaussées de marais, et restant, +pour bloquer scientifiquement une bicoque, deux ans dans l'eau jusqu'aux +genoux. Les braves gens se ménagent, mais le gouvernement économe de la +Hollande les ménage encore plus qu'ils ne se ménagent eux-mêmes; à ceux +qui s'exposent aux canons et aux mousquetades les chefs crient: Eh! +là-bas, ne vous faites pas tuer, chacun de vous représente un capital de +3,000 francs.</p> + +<p>Mais le grand marché n'est ni au nord, ni à l'est, ni à l'occident: il +est au centre même de l'Allemagne; il est tenu par un homme de race +douteuse, par un chef de pillards et de bandits, dont Schiller a fait un +héros. Est-il Slave, est-il Allemand? Sa tête ronde et ses yeux bleus +disent: Je suis Slave. Ses cheveux d'un blond roux disent: Je suis +Allemand. <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> Son teint olivâtre dit: Je suis Bohême.</p> + +<p>En effet, ce soldat maigre, ce capitaine à la mine sinistre, qui signe +Waldstein, est né à Prague; il est né au milieu des ruines, des +incendies et des massacres; aussi n'a-t-il ni foi, ni loi. Cependant, il +a une croyance, ou plutôt trois. Il croit aux étoiles, il croit au +hasard, il croit à l'argent. Il a établi le règne du soldat sur +l'Europe, comme le péché a établi le règne de la mort sur le monde. +Enrichi par la guerre, protégé par Ferdinand II, qui le fera assassiner, +drapé dans un manteau de prince, il n'a ni la sérénité de Gustave, ni la +mobilité physiognomique de Spinola; aux cris, aux plaintes, aux pleurs +des femmes, aux accusations, aux menaces, aux imprécations des hommes, +il n'est ni ému ni colère. C'est un spectre aveugle et sourd, pis que +cela, c'est un joueur qui a deviné que la reine du monde, c'est la +loterie. Il laisse le soldat tout jouer: la vie des hommes, l'honneur +des femmes, le sang des peuples. Quiconque a un fouet à la main est +prince, quiconque a une épée au côté est roi. Richelieu a longtemps +étudié ce démon; il cite, dans un éloge qu'il fait de lui, cette série +de crimes qu'il ne commit pas, mais laissa commettre, et, pour +caractériser sa diabolique indifférence, il dit cette phrase +caractéristique:—«Et avec cela pas méchant!»</p> + +<p>Pour en finir avec l'Allemagne, la guerre de Trente ans va son train; sa +première période, la période palatine, a fini en 1623. L'électeur +palatin, Frédéric V, battu par l'Empereur, a perdu dans sa défaite la +couronne de Bohême; la période danoise est en train de s'accomplir, +Christian IV, roi de Danemark, est aux prises avec Wallenstein et Tilly, +et, dans un an, elle en sera à la période suédoise.</p> + +<p>Passons donc à l'Angleterre.</p> + +<p>Quoique plus riche que l'Espagne, l'Angleterre n'est pas moins malade +qu'elle. Le roi est en même temps en querelle avec son pays et avec sa +femme; il est brouillé à moitié avec son parlement, qu'il va dissoudre, +et tout-à-fait avec sa femme, qu'il veut nous renvoyer.</p> + +<p>Charles Ier avait épousé Henriette de France, le seul enfant des enfants +légitimes de Henri IV qui fût sûrement de lui. Madame Henriette était +une petite brune, vive, spirituelle, plutôt agréable que séduisante, +plutôt jolie que belle, brouillonne et têtue, sensuelle et galante; elle +avait eu une jeunesse accidentée.</p> + +<p>Bérulle, en la conduisant en Angleterre, lui proposait, à dix-sept ans, +la repentante Madeleine pour modèle. Sortant de France, elle trouva +l'Angleterre triste et sauvage; habituée à notre peuple bruyant et +joyeux, elle trouva les Anglais tristes et graves; son mari lui plut +médiocrement, elle prit comme une pénitence ce mariage avec un roi +grondeur et violent, figure raide, altière et froide. Danois par sa +mère, Charles Ier avait dans les veines un peu des glaces du pôle, avec +cela honnête homme; elle essaya de son pouvoir par de petites querelles, +vit que le roi revenait toujours le premier, et ne craignant plus rien, +elle en essaya de grandes.</p> + +<p>Son mariage avait été une véritable invasion catholique. Bérulle, qui la +conduisit à son époux, et qui lui donnait ce bon conseil de modeler son +repentir sur celui de la Madeleine, ignorait toute la haine que +l'Angleterre gardait au papisme; plein des espérances que lui avait +données un évêque français, que le faible Jacques avait laissé officier +à Londres et confirmer en un jour dix-huit mille catholiques, il crut +que l'on pouvait tout exiger, et exigea que les enfants, même +catholiques, succédassent, qu'ils restassent aux mains de leur mère +jusqu'à l'âge de treize ans, que la jeune reine eût un évêque, que cet +évêque et son clergé parussent dans les rues de Londres avec leurs +costumes; il résulta de toutes ces exigences accordées que la reine +méconnut le terrain sur lequel elle marchait, qu'au lieu d'une épouse +aimante, gracieuse et soumise, Charles Ier trouva en elle une triste et +sèche catholique, convertissant le lit nuptial en chaire théologique et +soumettant les désirs du roi aux jeûnes non-seulement de l'Eglise, mais +de la controverse.</p> + +<p>Ce ne fut pas tout: par une belle matinée de mai, la jeune reine +traversa Londres dans toute sa longueur, et s'en alla avec son évêque, +ses aumôniers, ses femmes, s'agenouiller au gibet de Tyburn, où avait +été, vingt ans auparavant, lors de la conspiration des poudres, pendu le +père Garnet et ses jésuites et, aux yeux de Londres indignée, fit sa +prière pour le repos de l'âme de ces illustres assassins, qui, à l'aide +de trente-six tonneaux de poudre, voulaient d'un seul coup faire sauter +le roi, les ministres et le Parlement.</p> + +<p>Le roi ne pouvait croire à cet outrage fait à la morale publique et à la +religion de l'Etat: il entra dans une de ces violentes colères qui font +tout oublier, ou plutôt qui font souvenir de tout. «Qu'on les chasse +comme des bêtes sauvages—écrivit-il—ces prêtres et ces femmes qui vont +prier au gibet des meurtriers!» La reine cria, la reine pleura, ses +évêques et ses aumôniers excommunièrent et maudirent, les femmes se +lamentèrent, comme <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> les filles de Sion emmenées en esclavage, quand +elles mouraient, au fond du cœur, de l'envie de rentrer en France.</p> + +<p>Le reine courut à la fenêtre pour leur faire des signes d'adieux. +Charles Ier, qui entrait en ce moment dans sa chambre, la pria de ne pas +donner ce scandale si en dehors des mœurs anglaises, la reine cria plus +fort, Charles la prit à bras-le-corps pour l'éloigner de la fenêtre, la +reine se cramponna aux barreaux, Charles l'en arracha par violence, la +reine s'évanouit, étendant vers le ciel ses mains ensanglantées, pour +appeler la vengeance de Dieu sur son mari. Dieu répondit, le jour où, +par une autre fenêtre, celle de White-Hall, Charles marcha à l'échafaud.</p> + +<p>De cette querelle entre mari et femme, notre brouille avec l'Angleterre. +Charles Ier fut mis au ban des reines de la chrétienté, comme un +Barbe-Bleue britannique, et Urbain VIII, sur cette vague donnée d'une +écorchure douteuse, dit à l'ambassadeur espagnol:—Votre maître est tenu +de tirer l'épée pour une princesse affligée, ou il n'est ni catholique, +ni chevalier!—La jeune reine d'Espagne, de son côté, sœur d'Henriette, +écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, appelant sa galanterie au +secours d'une reine opprimée; l'infante de Bruxelles et la reine mère +s'adressèrent au roi; Bérulle brocha sur le tout; on n'eut pas de peine +à faire croire à Louis XIII, faible comme tous les petits esprits, que +l'expulsion de ces Français était un outrage à sa couronne! Richelieu +seul tint bon, de là le secours donné par l'Angleterre aux protestants +de La Rochelle, l'assassinat de Buckingham, le deuil de cœur d'Anne +d'Autriche, et cette ligue universelle des reines et des princesses +contre Richelieu.</p> + +<p>Maintenant, revenons en Italie, en Italie où nous allons trouver +l'explication de toutes ces lettres que nous avons vu le comte de Moret +remettre à la reine, à la reine mère et à Gaston d'Orléans, dans la +situation politique du Montferrat et du Piémont, et dans l'exposition +des intérêts rivaux du duc de Mantoue et du duc de Savoie.</p> + +<p>Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, d'autant plus ambitieux que sa +souveraineté était plus exiguë, l'avait augmentée violemment du +marquisat de Saluces, lorsque, allant en France pour discuter la +légitimité de sa conquête, ne pouvant rien obtenir de Henri IV, à cet +endroit, il entra dans la conspiration de Biron, conspiration +non-seulement de haute trahison contre le roi, mais de lèse-patrie +contre la France, qu'il s'agissait de morceler.</p> + +<p>Toutes les provinces du Midi devaient appartenir à Philippe III.</p> + +<p>Biron recevait la Bourgogne et la Franche-Comté avec une infante +d'Espagne en mariage.</p> + +<p>Le duc de Savoie avait le Lyonnais, la Provence et le Dauphiné.</p> + +<p>La conspiration fut découverte: la tête de Biron tomba.</p> + +<p>Henri IV eût laissé le duc de Savoie tranquille dans ses Etats, si +celui-ci n'eût point été poussé à la guerre par l'Autriche. Il +s'agissait, par le besoin d'argent, de forcer Henri à épouser Marie de +Médicis. Henri se décida, toucha la dot, battit à plate couture le duc +de Savoie, le força de traiter avec lui, et lui laissant le marquisat de +Saluces, lui prit la Bresse entière, le Bugey, le Valromey, le pays de +Gex, les deux rives du Rhône, depuis Genève jusqu'à Saint-Genix, et +enfin le château Dauphin, situé au sommet de la vallée de Vraita.</p> + +<p>A part Château-Dauphin, Charles-Emmanuel n'avait rien perdu en Piémont; +au lieu d'être à cheval sur les Alpes, il n'en gardait plus que le +versant oriental, mais il restait le maître des passages qui +conduisaient de la France en Italie.</p> + +<p>Ce fut à cette occasion que notre spirituel Béarnais baptisa +Charles-Emmanuel du nom de prince des Marmottes, qui lui resta.</p> + +<p>Il fallut bien qu'à partir de ce moment le prince des Marmottes se +regardât comme un prince italien.</p> + +<p>Il ne s'agissait plus pour lui que de s'agrandir en Italie.</p> + +<p>Il y fit plusieurs tentatives infructueuses, quand une occasion se +présenta, qu'il crut non-seulement opportune mais immanquable.</p> + +<p>François de Gonzague, duc de Mantoue et du Montferrat, mourut ne +laissant de son mariage avec Marguerite de Savoie, fille de +Charles-Emmanuel, qu'une fille unique. Son grand-père réclama la tutelle +de l'enfant pour la douairière de Montferrat. Il comptait marier un jour +avec elle son fils aîné Victor-Amédée, et réunir ainsi le Mantouan et le +Montferrat au Piémont. Mais le cardinal Ferdinand de Gonzague, frère du +duc mort, accourut de Rome, s'empara de la régence et fit enfermer sa +nièce au château de Goïto, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir de son +oncle maternel.</p> + +<p>Le cardinal Ferdinand mourut à son tour, et il y eut un moment d'espoir +pour Charles-Emmanuel; mais le troisième frère, Vincent de Gonzague, +vint réclamer la succession et s'en empara sans conteste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> + +<p>Charles-Emmanuel prit patience; accablé d'infirmités, le nouveau duc ne +pouvait durer longtemps. Il tomba malade en effet, et Charles-Emmanuel +se crut sûr cette fois de tenir le Montferrat et le Mantouan.</p> + +<p>Mais il ne voyait pas l'orage qui se formait contre lui de ce côté-ci +des monts.</p> + +<p>Il y avait en France un certain Louis de Gonzague, duc de Nevers, chef +d'une branche cadette; il avait eu pour fils Charles de Nevers, qui se +trouvait oncle des trois derniers souverains du Montferrat; son fils, le +duc de Rethellois, se trouvait donc cousin de Marie de Gonzague, +héritière de Mantoue et du Montferrat.</p> + +<p>Or, l'intérêt du cardinal de Richelieu—et l'intérêt du cardinal de +Richelieu était toujours celui de la France—l'intérêt du cardinal de +Richelieu voulait qu'il y eût un partisan zélé des fleurs de lis au +milieu des puissances lombardes, toujours prêtes à se déclarer pour +l'Autriche ou l'Espagne; le marquis de Saint-Chamont, notre ambassadeur +près Vincent de Gonzague reçut ses instructions, et Vincent de Gonzague +déclarait, en mourant, le duc de Nevers son héritier universel.</p> + +<p>Le duc de Rethellois vint prendre possession, au nom de son père, avec +le titre de vicaire général, et la princesse Marie fut envoyée en +France, où on la mit sous la sauvegarde de Catherine de Gonzague, +duchesse douairière de Longueville, femme de Henri Ier d'Orléans, et qui +se trouvait être la tante de Marie, étant fille de ce même Charles de +Gonzague qui venait d'être appelé au duché de Mantoue.</p> + +<p>Un des concurrents de Charles de Nevers était César de Gonzague, duc de +Guastalla, dont le grand-père avait été accusé d'avoir empoisonné le +Dauphin, frère aîné de Henri II, et d'avoir assassiné cet infâme +Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, fils du pape Paul III.</p> + +<p>L'autre, nous le connaissons, c'était le duc de Savoie.</p> + +<p>Cette politique de la France le rapprocha à l'instant de l'Espagne et de +l'Autriche. Les Autrichiens occupèrent le Mantouan, et don Gonzalès de +Cordoue se chargea de reprendre aux Français qui les occupaient: Cazal, +Nice, de la Paille, Monte-Calvo et le pont de Sture.</p> + +<p>Les Espagnols prirent tout, excepté Cazal, et le duc de Savoie se trouva +en deux mois maître de tout le pays compris entre le Pô, le Tanaro et le +Belbo.</p> + +<p>Tout cela se passait tandis que nous faisions le siége de La Rochelle.</p> + +<p>Ce fut alors que la France envoya, pour le comte de Rethellois, ces +16,000 hommes, commandés par le marquis d'Uxelles, lesquels, manquant de +vivres et de solde par la négligence, ou plutôt par la trahison de +Créquy, furent repoussés par Charles-Emmanuel, au grand regret du +cardinal.</p> + +<p>Mais il lui restait au centre du Piémont une ville qui avait vaillamment +tenu et sur laquelle flottait toujours le drapeau de la France, c'était +Cazal, défendue par un brave et loyal capitaine, nommé le chevalier de +Gurron.</p> + +<p>Malgré la déclaration bien positive faite par Richelieu, que la France +soutiendrait les droits de Charles de Nevers, le duc de Savoie avait +grand espoir que ce prétendant serait un jour ou l'autre abandonné du +roi Louis XIII, car il connaissait la haine que lui portait Marie de +Médicis, qu'il avait autrefois refusé d'épouser, sous prétexte que les +Médicis n'étaient pas de naissance à s'allier avec les Gonzague, qui +étaient princes avant que les Médicis ne fussent seulement +gentilshommes.</p> + +<p>Et maintenant on connaît la cause des ressentiments qui poursuivent le +cardinal, et dont il s'est plaint si amèrement à sa nièce.</p> + +<p>La reine-mère hait le cardinal de Richelieu pour une multitude de +raisons; la première et la plus âcre de toutes, c'est qu'il a été son +amant et qu'il ne l'est plus; qu'il a commencé par lui obéir en toutes +choses, et qu'il a fini par lui être opposé sur tous les points; que +Richelieu veut la grandeur de la France et l'abaissement de l'Autriche, +tandis qu'elle veut la grandeur de l'Autriche et l'abaissement de la +France, et qu'enfin Richelieu veut faire un duc de Mantoue, de Nevers, +dont elle ne veut rien faire, à cause de la vieille rancune qu'elle +garde contre lui.</p> + +<p>La reine Anne d'Autriche hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il a +traversé ses amours avec Buckingham, ébruité la scandaleuse scène des +jardins d'Amiens, chassé d'auprès d'elle Mme de Chevreuse, sa +complaisante amie, battu les Anglais, avec lesquels était son cœur, qui +ne fut jamais à la France, parce qu'elle le soupçonne sourdement, +n'osant le faire tout haut, d'avoir dirigé le couteau de Felton contre +la poitrine du beau duc, et, enfin, parce qu'il surveille obstinément +les nouvelles amours qu'elle pourrait avoir, et qu'elle sait qu'aucune +de ses actions, même les plus cachées, ne lui échappe.</p> + +<p>Le duc d'Orléans hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il sait que le +cardinal le connaît ambitieux, lâche et méchant, attendant avec +impatience la mort de son frère, capable de la hâter dans l'occasion, +parce qu'il lui a <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> ôté l'entrée au conseil, emprisonné son précepteur +Ornano, décapité son complice Chalais, et que, pour toute punition +d'avoir conspiré sa mort, il l'a enrichi et déshonoré. Au reste, +n'aimant personne que lui-même, il ne compte, la mort de son frère +arrivant, épouser la reine, plus âgée que lui de sept ans, que dans le +cas où la reine serait enceinte.</p> + +<p>Enfin le roi le haïssait parce qu'il sentait que tout dans le cardinal +était génie, patriotisme, amour réel de la France, tandis qu'en lui tout +était égoïsme, indifférence, infériorité, parce qu'il ne régnerait pas +tant que le cardinal vivrait, et régnerait mal le cardinal mort: mais +une chose le ramène incessamment au cardinal, dont incessamment on +l'éloigne.</p> + +<p>On se demande quel est le philtre qu'il lui a fait boire, le talisman +qu'il lui a pendu au cou, l'anneau enchanté qu'il lui a passé au doigt! +Son charme, c'est sa caisse toujours pleine d'or, et toujours ouverte +pour le roi. Concini l'avait tenu dans la misère, Marie de Médicis dans +l'indigence, Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, le magicien toucha +la terre de sa baguette, et le Pactole jaillit aux yeux du roi, qui dès +lors eut toujours de l'argent, même quand Richelieu n'en avait pas.</p> + +<p>Dans l'espérance que maintenant tout est aussi clair sur l'échiquier de +nos lecteurs que sur celui de Richelieu, nous allons reprendre notre +récit où nous l'avons laissé à la fin du premier volume.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch16" id="ch16"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>MARIE DE GONZAGUE.</h3> + +<p>Pour arriver au résultat que nous venons de promettre, c'est-à-dire pour +reprendre notre récit où nous l'avons abandonné à la fin de notre +dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bonté d'entrer avec +nous à l'hôtel de Longueville, qui, adossé à celui de la marquise de +Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'étend de la rue +Saint-Thomas-du-Louvre à la rue Saint-Nicaise, c'est-à-dire est situé +comme l'hôtel Rambouillet, entre l'église Saint-Thomas-du-Louvre et +l'hôpital des Quinze-Vingts; seulement son entrée est rue Saint-Nicaise, +juste en face des Tuileries, tandis que l'entrée de l'hôtel de la +marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre.</p> + +<p>Huit jours se sont passés depuis les événements qui ont fait, jusqu'à +présent, le sujet de notre récit.</p> + +<p>L'hôtel, qui appartient au prince Henri de Condé, le même qui prenait +Chapelain pour un statuaire, et qui a été habité par lui et par Mme la +princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance à la +soirée de Mme de Rambouillet, a été abandonné en 1612, deux ans après +son mariage avec Mlle de Montmorency, époque à laquelle il acheta, rue +Neuve Saint-Lambert, un magnifique hôtel qui débaptisa cette rue pour +lui donner le nom de rue de Condé, qu'elle porte aujourd'hui. Il est +habité seulement, au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 13 +décembre 1628 (les événements sont tellement importants à cette époque, +qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairière de +Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de +François de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non +seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de +Savoie, fille elle-même de Charles-Emmanuel.</p> + +<p>Marie de Gonzague, née en 1612, atteignait donc sa seizième année; tous +les historiens du temps s'accordent à affirmer qu'elle était belle à +ravir, et les chroniqueurs, plus précis dans leurs dires, nous +apprennent que cette beauté consistait: dans une taille moyenne +parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nées à Mantoue, que, +comme les femmes d'Arles, elles doivent aux émanations des marais qui +les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et +des cils de velours, des dents de perle et des lèvres de corail, un nez +grec d'une forme irréprochable dominant ces lèvres, qui n'avaient pas +besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses.</p> + +<p>Inutile de dire que, vu le rôle important qu'elle était appelée à jouer +comme fiancée du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, héritier +du duc Vincent, dans les événements qui allaient s'accomplir, Marie de +Gonzague, à qui sa beauté eût suffi, comme à l'étoile polaire son éclat, +pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour, +attirait en même temps ceux des hommes que leur âge, leur gravité ou +leur ambition, poussaient à la politique.</p> + +<p>On la savait d'abord puissamment protégée par le cardinal de Richelieu, +et c'était un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au +cardinal, de faire à la belle Marie de Gonzague une cour assidue.</p> + +<p>C'était évidemment à cette protection du cardinal, protection dont la +présence de Mme de Combalet était une preuve, que nous pouvons voir, +vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre à la +porte de l'hôtel de Longueville, les uns de leurs voitures, <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> et les +autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique, +c'est-à-dire de ces chaises à porteurs dont Souscarrières partage le +brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'époque, qu'on +introduit, au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond +orné de caissons peints représentant les faits et gestes du bâtard +Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries +qu'éclairaient à peine un immense lustre descendant du centre du +plafond, et des candélabres posés sur les cheminées et sur les consoles, +où se tient la princesse Marie.</p> + +<p>Un des premiers arrivés était M. le prince.</p> + +<p>Comme M. le prince jouera un certain rôle dans notre récit, qu'il en a +joué un grand dans l'époque qui précède et dans celle qui doit suivre, +rôle triste et ténébreux, nous demandons au lecteur la permission de lui +faire connaître ce rejeton dégénéré de la première branche des Condé.</p> + +<p>Les premiers Condé étaient braves et rieurs, celui-ci était lâche et +sombre. Il disait tout haut: «Je suis un poltron, c'est vrai, mais +Vendôme l'est encore plus que moi!»—Et cela le consolait, en supposant +qu'il eût besoin de consolation.</p> + +<p>Expliquons ce changement.</p> + +<p>En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé qui, +quoique un peu bossu, était la coqueluche de toutes les femmes et duquel +on disait:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce petit prince si gentil,</span><br /> + <span class="i0">Qui toujours chante et toujours rit,</span><br /> + <span class="i0">Toujours caresse la mignonne,</span><br /> + <span class="i0">Dieu gard' de mal le petit homme!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé +laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du +parti protestant.</p> + +<p>Celui-là, c'était le digne fils de son père qui, au combat de Jarnac, +avait chargé à la tête de cinq cents gentilshommes avec un bras en +écharpe et une jambe cassée, dont les os traversaient sa botte. Ce fut +lui qui, le jour de la Saint-Barthélemy, à Charles IX, qui lui criait: +<i>Mort</i> ou <i>messe!</i> répondait: <i>Mort!</i> tandis que Henri, plus prudent, +répondait: <i>Messe!</i></p> + +<p>Celui-là, c'était le dernier des grands Condé de la première race.</p> + +<p>Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert +de blessures, et assassiné par un autre Montesquiou. Il devait mourir +tout simplement empoisonné par sa femme.</p> + +<p>Après une absence de cinq mois, il revint à son château des Andelys; sa +femme, une demoiselle de La Trémouille, était enceinte d'un page gascon. +Au dessert du dîner qu'elle lui donna à son retour, elle lui servit une +pêche.</p> + +<p>Deux heures plus tard, il était mort!</p> + +<p>La même nuit, le page se sauvait en Espagne.</p> + +<p>Accusée par le cri public, l'empoisonneuse fut arrêtée.</p> + +<p>Le fils de l'adultère naquit dans la prison où sa mère resta huit ans +sans qu'on osât lui faire son procès, tant on était sûr de la trouver +coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir +s'éteindre les Condé, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit +sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clémence +royale, mais condamnée par la conscience publique.</p> + +<p>Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Condé, deuxième du nom, +qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait épousé Mlle de +Montmorency; l'histoire est curieuse et mérite que nous ouvrions une +parenthèse pour la raconter, cette parenthèse dût-elle être un peu +longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les +romanciers certains détails qu'oublient de raconter les historiens, soit +qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les +ignorent eux-mêmes.</p> + +<p>En 1609, la reine Marie de Médicis montait un ballet, et le roi Henri IV +boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, composé des plus +jolies femmes de la cour, elle avait refusé d'admettre Jacqueline de +Bueil, mère du héros de notre histoire, du comte de Moret.</p> + +<p>Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet étaient +obligées, pour aller faire répétition à la salle de spectacle du Louvre, +de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise +humeur, fermait sa porte.</p> + +<p>Un jour, il la laissa entrebâillée.</p> + +<p>Par cette porte entrebâillée, il vit passer Mlle Charlotte de +Montmorency.</p> + +<p>«Or, dit Bassompierre dans ses mémoires, il n'y avait rien sous le ciel +de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni de plus +parfait.»</p> + +<p>Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit +immédiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil +où il boudait et la suivit, comme Enée suivait Vénus enveloppée d'un +nuage.</p> + +<p>Ce jour-là, et pour la première fois, il assista donc au ballet.</p> + +<p>Il y avait un moment où les dames, vêtues <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> en nymphes, et, si léger que +soit de nos jours le costume de nymphe, il était encore plus léger au +dix-neuvième siècle; il y avait, disons-nous, un moment où les dames +vêtues en nymphes, faisaient toutes à la fois semblant de lever le +javelot, comme si elles eussent voulu le lancer à un but quelconque; +Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla +vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait, +était venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si +bonne grâce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir +le javelot pénétrer au plus profond de son cœur.</p> + +<p>Mme de Rambouillet et Mlle Paulet étaient de ce ballet, et ce fut de ce +jour que toutes deux firent amitié avec Mlle de Montmorency, +quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus âgées qu'elle.</p> + +<p>A partir de ce jour-là, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil; +il était fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'à +s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour +cela que de trouver à la belle Charlotte un mari complaisant qui, +moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermât d'autant +plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage.</p> + +<p>Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait mariée à +M. de Cesy, lequel était parti pour une ambassade le soir même de ses +noces.</p> + +<p>Le roi croyait avoir son homme sous la main.</p> + +<p>Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultère. Marié de la +main du roi et à la fille d'un connétable, la tache de sa naissance +disparaissait.</p> + +<p>D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout +ce que l'on voulut; le connétable donna cent mille écus à sa fille, +Henri IV un demi-million, et Henri II de Condé, qui la veille avait dix +mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir +cinquante.</p> + +<p>Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas.</p> + +<p>Cependant il tint le côté de la convention qui consistait à rester la +première nuit de ses noces dans une chambre séparée de celle de sa +femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour +bien lui prouver qu'elle était seule et maîtresse d'elle-même, elle se +montrerait sur son balcon, ses cheveux dénoués et entre deux flambeaux.</p> + +<p>En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie.</p> + +<p>Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire +ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac +l'arrêta court, au moment où il allait chercher chez la belle Mlle +Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne +le consolaient pas.</p> + +<p>Après la mort du roi, M. de Condé rentra en France avec sa femme, qui +était toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Condé que +pendant les trois ans que son mari passa à la Bastille. Il est probable +qu'avec les dispositions bien connues de M. de Condé pour les écoliers de +Bourges, sans ces trois ans passés à la Bastille, ni le grand Condé, ni +Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour.</p> + +<p>M. le prince était surtout connu pour son avarice; il courait à cheval +dans les rues de Paris, sur une haquenée et avec un seul valet, quand il +avait des procès ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellière, +fameux avocat de l'époque, avait, comme les médecins, des jours de +consultations gratis. Il y allait ces jours-là.</p> + +<p>Toujours fort mal vêtu, il avait fait ce soir-là meilleure toilette que +de coutume; peut-être savait-il trouver le duc de Montmorency, son +beau-frère, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui, +le duc lui ayant dit que la première fois qu'il le rencontrerait vêtu +d'une façon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le +connaître.</p> + +<p>C'est que Henri II, duc de Montmorency, était l'antipode de Henri II, +prince de Condé; c'était le frère de la belle Charlotte, et il était +aussi élégant que M. de Condé l'était peu, aussi libéral que M. de Condé +était avare. Un jour, ayant entendu dire à un gentilhomme que, s'il +trouvait 20,000 écus à emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite:</p> + +<p>—N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvés.</p> + +<p>Et sur un bout de papier, il écrivit au crayon: <i>Bon pour 20,000 écus</i>.</p> + +<p>—Portez cela demain à mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tâchez +de prospérer.</p> + +<p>Deux ans après, en effet, le gentilhomme rapporta à M. de Montmorency +les 20,000 écus.</p> + +<p>—Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me +les ayez rapportés, je vous les donne de bon cœur.</p> + +<p>Il avait été fort amoureux de la reine, en même temps que M. de +Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge à ce sujet. La +reine, qui coquetait avec tous deux, ne savait <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> lequel écouter, lorsque +Buckingham vint à la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency +n'eût alors que trente ans et que M. de Bellegarde en eût soixante. Il +paraît que le vieux gentilhomme avait à cette occasion fait autant de +bruit que le jeune prince, car, à cette époque, on fredonna ce couplet +dans toutes les alcôves:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">L'astre de Roger</span><br /> + <span class="i0">Ne luit plus au Louvre,</span><br /> + <span class="i0">Chacun le découvre</span><br /> + <span class="i0">Et dit qu'un berger</span><br /> + <span class="i0">Arrivé de Douvre</span><br /> + <span class="i0">L'a fait déloger.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Les rois, du moment où ils sont mariés, n'y voient pas plus clair que +les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il à ce propos M. de +Montmorency à Chantilly; rentré en grâce par l'influence de Marie de +Médicis, il était revenu passer un mois à la cour, puis était parti pour +son gouvernement du Languedoc, où il avait appris la nouvelle du duel et +l'exécution en Grève de son cousin François de Montmorency, comte de +Bouteville.</p> + +<p>Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce même Virginio Orsini, qui +avait accompagné Marie de Médicis en France, il était neveu de la +reine-mère; de là venait la protection dont elle l'honorait.</p> + +<p>Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le poète +Théophile, avait la blancheur des neiges célestes, avait commencé par +fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Réaux, une telle +vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de +galanterie en tête, qui ne voulût à toute force être cajolée par lui.</p> + +<p>Enfin, un compromis était intervenu entre le duc et sa femme, par lequel +celle-ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui +plairait, pourvu qu'il vînt les lui raconter. Une de ses amies lui +disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnât à son mari une +telle latitude, et surtout qu'elle en exigeât le récit.</p> + +<p>—Bon, répondit-elle; je ménage ce récit-là pour le moment où nous +sommes couchés, et j'y trouve toujours mon compte.</p> + +<p>Et en effet, il n'était point étonnant que les femmes, surtout celles de +cette époque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince +de trente-trois ans, de la première famille de France, riche à millions, +gouverneur d'une province, amiral de France à 17 ans, duc et pair à 18, +chevalier du Saint-Esprit à 25, qui comptait parmi ses ancêtres quatre +connétables et six maréchaux, et dont la suite ordinaire se composait +de cent gentilshommes et de trente pages.</p> + +<p>Mais revenons à la soirée de la princesse Marie. Quelques moments après +l'arrivée à l'hôtel de Longueville du prince de Condé qui, nous l'avons +dit, avait fait toilette, afin d'éviter les reproches de M. de +Montmorency, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'huissier +cria:</p> + +<p>—Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orléans.</p> + +<p>Toutes les conversations s'arrêtèrent; ceux qui étaient debout restèrent +debout, ceux qui étaient assis se levèrent, la princesse Marie +elle-même.</p> + +<p>—Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant à son +tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comédie +qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le théâtre, +ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch17" id="ch17"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<h3>LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE.</h3> + +<p>Et, en effet, c'était la première fois que publiquement, et au milieu +d'une grande soirée, le duc d'Orléans se présentait chez la princesse +Marie de Gonzague.</p> + +<p>Il était facile de voir qu'il avait donné à sa toilette un soin tout +particulier. Il était vêtu d'un pourpoint de velours blanc, passementé +d'or, avec le manteau pareil, doublé de satin cerise; il portait des +chausses de velours cerise, de la même couleur que la doublure de son +manteau; il était coiffé, ou plutôt il tenait à la main, car, contre son +habitude, il s'était découvert, et tout le monde le remarqua, il tenait +à la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des +plumes cerise. Enfin il était chaussé de bas de soie et de souliers de +satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptées par lui +sortaient, abondants et pleins d'élégance, de toutes les ouvertures de +son pourpoint et à l'endroit des jarretières.</p> + +<p>Mgr Gaston était peu aimé, encore moins estimé. Nous avons dit le tort +que lui avait fait dans ce monde brave, élégant et chevaleresque, sa +conduite dans le procès de Chalais; aussi fut-il accueilli par un +silence général.</p> + +<p>En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jeté un coup-d'œil +d'intelligence à la douairière de Longueville. Dans la journée, on avait +reçu une lettre de Son Altesse Royale qui prévenait Mme de Longueville +de sa visite pour le soir et la priait, s'il était possible, <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>de lui +ménager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie, à laquelle +il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à +communiquer.</p> + +<p>Il s'avança vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de +chasse; mais comme on savait que devant la reine même il ne pouvait +s'empêcher de siffler, personne ne s'inquiéta de cette inconvenance, pas +même la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main.</p> + +<p>Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses +lèvres, puis il salua courtoisement Mme la douairière de Longueville, +s'inclina presque légèrement devant Mme de Combalet, et s'adressant à la +fois aux cavaliers et aux dames:</p> + +<p>—Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la +nouvelle invention de M. Souscarrières; rien de plus commode, sur mon +honneur. Connaissez-vous cela, princesse?</p> + +<p>—Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques +personnes qui ont employé ce véhicule pour me venir saluer ce soir.</p> + +<p>—C'est en vérité ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne +soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir +à cette innovation pour laquelle il a donné privilége à M. de +Bellegarde. Son père, qui est grand écuyer, n'aura dans toute sa vie +rien inventé de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes +ses charges à son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous, +princesse, une brouette fort propre, doublée de velours, avec glaces +quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas être vu, et où l'on est +très bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller à +deux. Cela est porté par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au +galop, selon les besoins et la rétribution du voituré.</p> + +<p>J'ai essayé du pas tant que j'ai été dans le Louvre, et du trot quand +j'ai été sorti; ils ont le pas fort cadencé et le trot fort doux. Ce +qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais, +vous chercher jusque dans le vestibule, où ne peuvent venir vous prendre +les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied +n'existant pas, on n'est jamais crotté; on pose la chaise, cela +s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le +parquet. Il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que l'invention ne +devienne à la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant à +Montmorency et en le saluant de la tête.</p> + +<p>—Je m'en suis servi aujourd'hui même, dit le duc en s'inclinant, et je +suis en tout point de l'avis de Votre Altesse.</p> + +<p>Puis se retournant du côté du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait +là:</p> + +<p>—Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre?</p> + +<p>—C'est à vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du +soleil sont près de nous, plus ils nous éclairent.</p> + +<p>—Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant à moi, je suis plus que +borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse +Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi à ses voisins MM. +les Quinze-Vingts.</p> + +<p>—Si Votre Altesse désire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en +donner. J'ai reçu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini +près de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle +a reçue du baron de Lautrec, son père, qui, comme vous le savez, est à +Mantoue, près du duc de Rethellois.</p> + +<p>—Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles être rendues +publiques?</p> + +<p>—Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre.</p> + +<p>—En échange, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcôves, les +seules qui m'intéressent, maintenant que j'ai renoncé à la politique.</p> + +<p>—Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant.</p> + +<p>Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son éventail.</p> + +<p>—Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de +fils?</p> + +<p>—Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince +du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer; +mais il y a quelques jours, il la donna à l'abbé de Retz, qui a fait +semblant de la chauffer et l'a laissée tomber dans le feu, où elle a +brûlé, après quoi l'abbé a pris son chapeau, a salué et est sorti.</p> + +<p>—Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon +compliment la première fois que je le rencontrerai.</p> + +<p>—Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a +fait pis que cela.</p> + +<p>—Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise.</p> + +<p>—Eh bien, à la dernière visite qu'il a faite à sa sœur, Mme de +Saint-Pierre, à Reims, il dîna avec elle au parloir, et ensuite entra au +couvent, comme prince, après le dîner; le voilà, avec ses seize ans, +qu'il se met à courir après les religieuses, qu'il attrape la plus <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +belle, et que, bon gré mal gré, il l'embrasse.—Mon frère! criait Mme de +Saint-Pierre, vous moquez vous des épouses de Jésus-Christ?—Bon! +répondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on +embrasse ses épouses, si telle n'était pas sa volonté.—Je me plaindrai +à la reine! disait la religieuse embrassée, qui était très-jolie. +L'abbesse eut peur.—Embrassez celle-là aussi, dit-elle au prince.—Ah! +ma sœur, elle est bien laide.—Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir +fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous +faites.—Est-ce bien utile, ma sœur?—Très utile, ou la jolie se +plaindra.—Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez, +elle sera embrassée. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gré et +empêcha la jolie de se plaindre.</p> + +<p>—Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc à Mme de +Combalet.</p> + +<p>—Mme de Saint-Pierre a fait son rapport à mon oncle; mais mon oncle a +une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire.</p> + +<p>—Je l'ai rencontré il y a un mois à peu près, dit M. le prince, avec un +bas de soie jaune, en guise de plume, à son chapeau. Que voulait dire +cette nouvelle folie?</p> + +<p>—Cela voulait dire, fit M. d'Orléans, qu'il était alors amoureux de la +Villiers de l'hôtel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rôle dans lequel +elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite, +des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit à +Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter à +son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir après demander +tout ce qu'il voudra.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, il a porté le bas trois jours, et voilà mon cousin de Guise, +son père, qui vous dira que le quatrième, il n'est rentré à l'hôtel de +Guise qu'à onze heures du matin.</p> + +<p>—Voilà une belle vie pour un futur archevêque!</p> + +<p>—En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons, +une grosse blonde, joufflue, qui est à la reine, qu'il est amoureux; +l'autre jour elle s'est purgée, il s'est informé de l'adresse de son +apothicaire, il a pris la même drogue qu'elle, en lui écrivant: «Il ne +sera pas dit que vous serez purgée, et que je ne me serai pas purgé en +même temps que vous.»</p> + +<p>—Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le maître fou a fait venir à +l'hôtel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour. +Imaginez-vous que je rentre à l'hôtel, et que je trouve la cour pleine +de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois +cents, avec une trentaine de baladins, qui traînaient chacun sa meute.</p> + +<p>—Que fais-tu là, Joinville? lui demandai-je.</p> + +<p>—Je me donne le spectacle, mon père, me répondit-il. Devinez pourquoi +il avait fait venir tous ces bateleurs?—Pour leur promettre à chacun un +louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne +sautaient plus que pour Mlle de Pons.</p> + +<p>—A propos, dit Gaston, qui, avec son caractère inquiet, trouvait que +l'on s'occupait bien longtemps de la même chose, en votre qualité de +voisine, chère douairière, vous devez avoir des nouvelles du pauvre +Pisani; on m'en a donné hier de lui, qui n'étaient pas trop mauvaises.</p> + +<p>—J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les médecins +répondaient à peu près de lui.</p> + +<p>—Nous allons en avoir de fraîches, dit le duc de Montmorency, j'ai +déposé le comte de Moret à la porte de l'hôtel Rambouillet, où il a +voulu aller en prendre en personne.</p> + +<p>—Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc +que Pisani avait voulu le faire tuer?</p> + +<p>—Oui, dit le duc, mais il paraît que c'était un quiproquo.</p> + +<p>En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:</p> + +<p>—Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret.</p> + +<p>—Oh! tenez, dit le duc, le voilà, il vous racontera la chose lui-même, +et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitôt que je veux dire +vingt mots de suite.</p> + +<p>Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournèrent de son +côté, et, nous devons le dire, tout particulièrement ceux des dames.</p> + +<p>N'ayant point été présenté encore à la princesse Marie, il attendit à la +porte que M. de Montmorency l'y vînt prendre et le conduisît à la +princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grâce dont il +faisait toute chose.</p> + +<p>Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa +la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois, +qu'il avait vu en passant à Mantoue, baisa la main de la douairière de +Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme +de Combalet pour lui ouvrir la route, s'était détaché de sa guimpe et +était allé tomber à terre, le lui tendit avec une charmante révérence, +et, après s'être incliné profondément devant Mgr Gaston, alla prendre +modestement sa place près du duc de Montmorency.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p> + +<p>—Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la cérémonie fut achevée, +justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous.</p> + +<p>—Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on +s'occupe de moi en si bonne compagnie?</p> + +<p>—Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme +qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la sœur de Marion +Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui?</p> + +<p>—Holà! dit le prince, voilà une voix que je connais. N'est-ce pas celle +de ma cousine?</p> + +<p>—Oui-dà! maître Jaquelino, répondit Mme de Fargis en s'avançant et en +lui tendant la main.</p> + +<p>Le comte la lui serra. Puis tout bas:</p> + +<p>—Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle. +Je suis amoureux.</p> + +<p>—De moi?</p> + +<p>—Un peu, mais d'une autre beaucoup.</p> + +<p>—Impertinent! Comment l'appelez vous?</p> + +<p>—Je ne sais pas son nom.</p> + +<p>—Est-elle jolie, au moins?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais vue.</p> + +<p>—Est-elle jeune?</p> + +<p>—Elle doit l'être.</p> + +<p>—A quoi jugez-vous cela?</p> + +<p>—A sa voix que j'ai entendue, à sa main que j'ai touchée, à son haleine +que j'ai bue!</p> + +<p>—Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-là.</p> + +<p>—J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens.</p> + +<p>—O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui +pourtant se ternit si vite!</p> + +<p>—Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames +sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez +appelé Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez été faire +une visite à l'homme qui a voulu vous faire assassiner.</p> + +<p>—D'abord, répondit le comte de Moret, avec sa charmante légèreté, parce +que, si je ne le suis pas encore, à coup sûr je serai un jour cousin de +Mme de Rambouillet.</p> + +<p>—Par qui? demanda Monsieur d'Orléans, qui se piquait de connaître +toutes les généalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret.</p> + +<p>—Mais, par ma cousine de Fargis, qui a épousé M. de Fargis d'Angennes, +cousin de Mme de Rambouillet.</p> + +<p>—Comment êtes-vous donc cousin de Mme de Fargis?</p> + +<p>—Cela, répondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas, +cousine Marina?</p> + +<p>—Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis.</p> + +<p>—Puis avant d'être le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai été de ses +bons amis.</p> + +<p>—Mais, dit Mme de Combalet, à peine vous ai-je vu une fois ou deux chez +elle.</p> + +<p>—Elle m'a prié de cesser mes visites.</p> + +<p>—Pourquoi cela? demanda Mme de Sablé.</p> + +<p>—Parce que M. de Chevreuse était jaloux de moi.</p> + +<p>—A l'endroit de qui?</p> + +<p>—Combien sommes-nous dans ce salon? trente, à peu près; je vous le +donne à chacun en mille, cela fait trente mille.</p> + +<p>—Nous donnons notre langue aux chiens.</p> + +<p>—A l'endroit de sa femme!</p> + +<p>Un immense éclat de rire accueillit la déclaration du comte.</p> + +<p>—Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa +belle-sœur on ne passât à elle, le comte n'achève pas l'histoire de son +assassinat.</p> + +<p>—Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de +la Montagne, en disant que j'étais son amant?</p> + +<p>—Pas plus que Mme de Chevreuse.</p> + +<p>—Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'était Mme de Maugiron qui +faisait mon bonheur. Certaine déviation qu'il a dans la taille le rend +susceptible; certaines vérités que lui dit son miroir le rendent +irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, où j'aurais été de grand +cœur, il a chargé un sbire de sa querelle; il est tombé sur un sbire +honnête homme qui a refusé. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a +voulu tuer le sbire, il l'a manqué; il a voulu tuer Souscarrières, qui +ne l'a pas manqué. Et voilà l'histoire.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas là l'histoire, insista Monsieur. Comment êtes-vous +allé faire une visite à l'homme qui a voulu vous assassiner?</p> + +<p>—Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne âme, +monseigneur. J'ai pensé que le pauvre Pisani croirait peut-être que je +lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc été +lui serrer franchement la main et lui dire que, si, à l'avenir, lui ou +tout autre, croit avoir à se plaindre de moi, on n'aura qu'à m'appeler +sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois +pas le droit de refuser réparation à quiconque j'aurais offensé; +seulement, je tâcherai de n'offenser personne.</p> + +<p>Et le jeune homme prononça ces paroles avec une telle douceur et en même +temps <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> une telle fermeté qu'un murmure approbateur répondit au sourire +franc et loyal qui s'épanouissait sur ses lèvres.</p> + +<p>A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que +l'huissier annonça:</p> + +<p>—Mademoiselle Isabelle de Lautrec.</p> + +<p>Au moment où elle entra, on put, derrière elle, distinguer un valet de +pied, à la livrée du château, qui l'avait accompagnée.</p> + +<p>En apercevant la jeune fille, le comte de Moret éprouva un sentiment +d'attraction étrange et fit un pas comme pour aller à elle.</p> + +<p>Elle s'avança, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et, +s'inclinant respectueusement devant son fauteuil:</p> + +<p>—Madame, dit-elle, j'ai congé de Sa Majesté pour apporter à Votre +Altesse une lettre de mon père, renfermant de bonnes nouvelles pour +vous, et je profite de la permission pour déposer, avec mes respects, +cette lettre à vos pieds.</p> + +<p>Aux premières paroles qu'avait prononcées Mlle de Lautrec, le comte de +Moret avait tressailli jusqu'au fond du cœur, et, saisissant la main de +Mme de Fargis et la secouant avec force:</p> + +<p>—Oh! murmura-t-il, la voilà! la voilà! c'est elle que j'aime!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch18" id="ch18"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<h3>ISABELLE ET MARINA.</h3> + +<p>Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir +son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait +le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec +était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de +la princesse Marie.</p> + +<p>La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec +était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau, +d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la +nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait +l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de +la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et +blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci; +sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds; +mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa +taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main, +c'est-à-dire fin, délicat et cambré.</p> + +<p>Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit +entre ses bras et la baisa au front.</p> + +<p>—A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la +fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient +m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami, +votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je +puis en faire part à ceux qui nous aiment?</p> + +<p>—Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M. +de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie +les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté, +les faire connaître en France.</p> + +<p>La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet, +qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire +la belle messagère.</p> + +<p>Marie lut d'abord la lettre tout bas.</p> + +<p>Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que +la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui +étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se +retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste +de l'assemblée.</p> + +<p>Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun +d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui +soumet le cœur à sa puissance, reçut le coup et le donna.</p> + +<p>Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse.</p> + +<p>Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le chœur +des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu.</p> + +<p>L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à +cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration +historique faisait presque l'égale de celle des princes.</p> + +<p>Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en +était sûr.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre.</p> + +<p>—Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma +chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie, +envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de +la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de +Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en +outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à +assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +à Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait +invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se +désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir +au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille +écus de rente, en terre souveraine.</p> + +<p>«M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour +l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.»</p> + +<p>—Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec +les protestants.</p> + +<p>—Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir +en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais +pas d'opposition.</p> + +<p>—Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle.</p> + +<p>—J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de +sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de +Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est +que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout.</p> + +<p>—C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande +nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le +commandement de l'armée que l'on envoie en Italie?</p> + +<p>—Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc, +que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral, +pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait, +achètera un million le droit de diriger en personne la campagne +d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin.</p> + +<p>—Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme +il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient +pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million, +au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien.</p> + +<p>Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége +de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses +frais de campagne.</p> + +<p>—J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas +échapper cette occasion de faire valoir vos droits.</p> + +<p>—Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu +de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être +heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi, +mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en +féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de +réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le +trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me +paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela +arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près +de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très +cher frère le comte de Moret.</p> + +<p>Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston +flattaient sa suprême ambition:</p> + +<p>—Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur, +répondit-il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai +de la mémoire.</p> + +<p>En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques +mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit +aussitôt par cette même porte.</p> + +<p>Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une +guerre—certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le +Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le +Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue—donnait +à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille +expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans +l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements.</p> + +<p>L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à +la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait +donné déjà passage à Mme de Longueville.</p> + +<p>Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le mot <i>Vauthier</i>, et +tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la +reine-mère.</p> + +<p>Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier +d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse +Marie.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je +ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le +chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien +promis à personne.</p> + +<p>Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et +les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son +habitude.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p> + +<p>A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement +général que causait la disparition successive de la douairière de +Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur traversa le +salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune +fille interdite:</p> + +<p>—Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le +monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue, +a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir, +après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte +de Moret.</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus +interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit.</p> + +<p>En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal +éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de +Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une +coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui +passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux +reproche, lui disait:</p> + +<p>—Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée!</p> + +<p>Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de +Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait +effleuré son visage.</p> + +<p>—Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers +cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus +Astarté elle-même, mais...</p> + +<p>—Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la +pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme +pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs, +ses dents comme un fil de perles.</p> + +<p>—Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en +contente...</p> + +<p>—Elle s'en contentera, dit la magicienne.</p> + +<p>Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure +de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un +nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros.</p> + +<p>Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans +ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer +son sang vers le cœur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche +entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille +avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait +son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une +chaise en disant:</p> + +<p>—Au Louvre!</p> + +<p>—Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où +il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la +variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à +peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en +aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV +pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera +de leur faire face!</p> + +<p>Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta +dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit +conduire à l'hôtel Montmorency.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch19" id="ch19"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<h3>OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, JOUE SON PETIT ROLE.</h3> + +<p>En voyant la douairière de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston +sortir par la même porte, appelés par le même huissier, le reste de la +société pensa bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire, +et, soit discrétion, soit que onze heures qui venaient de sonner +indiquassent le moment de la retraite, après avoir attendu un certain +nombre de minutes, se retira.</p> + +<p>Mme de Combalet se retirait comme les autres, lorsque l'huissier, qui +semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons +déjà parlé, lui dit à voix basse:</p> + +<p>—Madame la douairière vous sera fort obligée, si vous voulez bien ne +pas vous retirer sans l'avoir vue.</p> + +<p>Et, en même temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, où elle +pouvait attendre seule.</p> + +<p>Mme de Combalet ne s'était pas trompée quand elle avait cru entendre ou +plutôt avait entendu le nom de Vauthier.</p> + +<p>Vauthier avait en effet été envoyé à Mme de Longueville pour la prévenir +que la reine-mère verrait avec regret se renouveler, dans des conditions +régulières et fréquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orléans +avait déjà faites à la princesse Marie de Gonzague.</p> + +<p>C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nièce pour lui +faire part du message de la reine-mère.</p> + +<p>La princesse Marie, franche et loyale personne, <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> proposa à l'instant +même de faire venir le prince et de lui demander une explication; +Vauthier voulut se retirer, mais la douairière et la princesse exigèrent +qu'il restât, et qu'il répétât au prince les propres termes dont il +s'était servi à leur égard.</p> + +<p>On a vu comment le prince sortit du salon.</p> + +<p>Guidés par l'huissier, il entra dans le cabinet où il était attendu.</p> + +<p>En apercevant Vauthier, feint ou réel, il manifesta un éclair +d'étonnement, et le couvrant de son œil dur, tout en marchant vers lui:</p> + +<p>—Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoyé?</p> + +<p>Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mère, la colère +était feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie, +qu'elle mettait à exécution à cette heure; mais il ignorait jusqu'à quel +point Gaston entrait dans cette querelle supposée, qui devait, aux yeux +de tous, séparer la mère et le fils.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine, +votre auguste mère, je suis forcé, par conséquent, d'exécuter les ordres +qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la +douairière de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point +encourager un amour qui irait à l'encontre des volontés du roi et des +siennes.</p> + +<p>—Vous entendez, monseigneur, répondit Mme de Longueville, il y a +presque une accusation dans un désir royal exprimé de cette façon; nous +attendrons donc de la loyauté de Votre Altesse que Sa majesté la reine +soit exactement informée et des causes de votre visite et du but dans +lequel elle est faite.</p> + +<p>—Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il +savait prendre à l'occasion, et que même il prenait plus souvent qu'à +l'occasion, vous êtes trop au courant des événements importants qui se +sont passés à la cour de France depuis le commencement du siècle pour +ignorer le jour et l'année où je suis né.</p> + +<p>—Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est née le 25 avril 1608.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 décembre 1628, +c'est-à-dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc +depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De +plus, j'ai été marié une première fois contre mon gré. Je suis assez +riche pour enrichir ma femme si elle était pauvre, assez grand seigneur +pour l'ennoblir, si elle n'était pas noble, et je compte, la seconde +fois, la raison d'état n'ayant rien à faire avec un cadet de famille, +je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai.</p> + +<p>—Monseigneur, dirent à la fois Mme de Longueville et sa nièce, vous +n'exigerez point, ne fût-ce que par égard pour nous, que M. Vauthier +porte une pareille réponse à Sa Majesté la reine, votre mère.</p> + +<p>—M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas +répondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui répondrai à Mme +ma mère.</p> + +<p>Et il fit signe à Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tête et obéit.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Mme de Longueville.</p> + +<p>Mais Gaston l'interrompant:</p> + +<p>—Madame, depuis plusieurs mois déjà, je dirai mieux, depuis que je l'ai +vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour +vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes +vingt et un ans accomplis, car, de son côté, Dieu merci! ayant à peine +seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un côté le +mauvais vouloir de ma mère tente de m'éloigner d'elle; puisque, de +l'autre, la politique veut que celle que j'aime épouse un pauvre petit +prince d'Italie, je dirai à Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me +rendent guère propre à la galanterie qui règne, c'est-à-dire à faire le +malade, à être pâle et à être toujours prêt à m'évanouir, mais je ne +vous en aime pas moins; c'est donc à vous de réfléchir à mon offre, car, +vous le comprenez bien, l'offre de mon cœur, c'est l'offre de ma main. +Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et +Paris, entre un petit prince italien et le frère du roi de France.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous étiez libre de vos +actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dépendiez pas de la +reine, du cardinal, du roi!</p> + +<p>—Du roi, madame, je dépends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire +d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais +quant au cardinal et à la reine, ce sont eux, peut-être, qui bientôt +dépendront de moi.</p> + +<p>—Comment cela, monseigneur? demandèrent les deux dames.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la +franchise; mon frère Louis XIII, marié depuis treize ans, et n'ayant +point d'enfants après treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant à +sa santé, vous savez ce qu'elle est, et qu'évidemment, un jour ou +l'autre, il me laissera le trône de France.</p> + +<p>—Ainsi, dit Mme de Longueville, vous <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> considérez, monseigneur, comme ne +pouvant tarder, la mort du roi votre frère.</p> + +<p>La princesse Marie ne parlait point, mais comme son cœur, en ne parlant +pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tête, elle ne +perdait point une parole de ce que disait Monsieur.</p> + +<p>—Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'émerveille qu'il +vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard.</p> + +<p>—Les augures? demanda Mme de Longueville.</p> + +<p>Marie redoubla d'attention.</p> + +<p>—Ma mère a consulté le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a +répondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait +parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'année 1630: c'est donc dix-huit +mois que Fabroni lui donne à vivre, et même chose m'a été dite à +moi-même et à plusieurs de mes domestiques par un médecin nommé Duval. +Il est vrai que mal en a pris à ce dernier; car le cardinal, ayant su +qu'il avait tiré l'horoscope du roi, l'a fait arrêter et condamner +secrètement aux galères, en vertu des anciennes lois romaines, qui +défendent de rechercher combien d'années le prince doit vivre. Eh bien, +madame ma mère sait tout cela, ma mère s'attend, comme la reine et comme +moi, à la mort de son fils aîné; c'est pourquoi elle veut, pour peser +sur moi, comme elle a pesé sur mon frère, me marier à une princesse de +Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point +ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et à moins que vous n'éprouviez une +invincible aversion pour moi, vous serez ma femme.</p> + +<p>—Mais, demanda Mme la douairière de Longueville, monseigneur a-t-il une +idée de ce que pense le cardinal de Richelieu à l'endroit de ce mariage.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas du cardinal, nous l'aurons.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—Dame! fit le duc d'Orléans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez +un peu.</p> + +<p>—De quelle façon?</p> + +<p>—Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Il s'en désespère; mais il n'y a de ce côté rien à obtenir de M. de +Richelieu.</p> + +<p>—Bon! s'il épousait sa nièce.</p> + +<p>—Mme de Combalet?</p> + +<p>Les deux femmes se regardèrent.</p> + +<p>—Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier à une maison royale, +passerait par tout ce que l'on voudrait.</p> + +<p>Les deux dames se regardèrent de nouveau.</p> + +<p>—Ce que monseigneur dit là est-il sérieux? demanda Mme de Longueville.</p> + +<p>—On ne peut plus sérieux!</p> + +<p>—C'est qu'alors j'en parlerais à ma fille qui a grande puissance sur +son frère.</p> + +<p>—Parlez-lui en, madame.</p> + +<p>Puis se retournant vers la princesse Marie:</p> + +<p>—Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce +complot votre cœur ne se fait pas le complice du mien.</p> + +<p>—Votre Altesse sait que je suis fiancée au duc de Rethellois, dit la +princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chaîne +qui me lie et m'empêche de parler; mais le jour où ma chaîne sera +brisée, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura +pas à se plaindre de ma réponse.</p> + +<p>La princesse fit une révérence et s'apprêta à sortir; mais Gaston lui +saisit vivement la main, et la baisant avec passion:</p> + +<p>—Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des +hommes, et je ne veux pas douter de la réussite d'un projet auquel mon +bonheur est attaché.</p> + +<p>Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston +s'élançait par l'autre, avec la vivacité d'un homme qui a besoin d'aller +chercher dans la fraîcheur de l'air extérieur un calmant à sa passion.</p> + +<p>Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de +Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et +qui, n'étant pas fermée, céda à la première pression; elle jeta presque +un cri d'étonnement en se trouvant devant la nièce du cardinal, que +l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante à +celle où venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orléans.</p> + +<p>—Madame, lui dit la douairière, sachant Mgr le cardinal notre ami et +notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystérieux, ou qui lui +soit désagréable, je vous avais priée d'attendre la fin d'une +explication entre nous et Sa Majesté la reine mère, explication +provoquée par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse +Royale Monsieur.</p> + +<p>—Merci, chère duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire +que j'apprécie la délicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce +cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation.</p> + +<p>—Et, demanda avec une certaine hésitation la douairière, vous avez +entendu, je présume, toute la partie qui vous concernait? Quant à moi, à +part l'honneur de voir ma <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> nièce duchesse d'Orléans, sœur du roi, reine +peut-être, je serais très-heureuse, madame, de vous voir entrer dans +notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre +pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que +nous ayons besoin d'en user.</p> + +<p>—Merci, madame, répondit Mme de Combalet, et j'apprécie tout l'honneur +qu'il y aurait pour moi à devenir la femme d'un prince du sang; mais en +revêtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me +remarier jamais, le second de me dévouer tout entière à mon oncle. Je +tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien, +que celui que j'éprouverais à voir la combinaison de Monsieur manquer à +cause de moi.</p> + +<p>Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais +en même temps avec le plus calme sourire du monde, congé de l'ambitieuse +douairière, qui ne comprenait pas qu'il y eût un serment qui tînt devant +la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch20" id="ch20"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<h3>EVE ET LE SERPENT.</h3> + +<p>Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obéissant à +cet ordre, ses porteurs l'avaient déposée devant l'escalier de service, +conduisant à la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait, +pour le remplacer, à l'heure où se fermait le grand escalier, +c'est-à-dire à dix heures du soir.</p> + +<p>Mme de Fargis reprenait, ce soir-là même, sa semaine près de la reine.</p> + +<p>La reine l'aimait fort, comme elle avait aimé, comme elle aimait encore +Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'était fait connaître +par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'œil +ouvert. Cette éternelle rieuse était antipathique à Louis XIII, qui, +même étant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de +Chevreuse, exilée, comme nous l'avons déjà dit, on lui avait substitué +Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie, +ardente, effrontée, tout à fait propre à aguerrir la reine par ses +exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespérée d'être placée +près de la reine, c'était d'abord la position de son mari, de Fargis +d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur à Madrid; +mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'était d'être +restée trois ans aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle +s'était liée avec Mme de Combalet, qui l'avait recommandée au cardinal.</p> + +<p>La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en +regrettant, tout en pleurant même encore Buckingham, aspirait sinon à +des aventures, du moins à des émotions nouvelles. Ce cœur de vingt-six +ans, où jamais son mari n'avait été tenté de prendre la moindre place, +demandait à être occupé par des semblants d'amour, à défaut de passions +réelles, et comme ces harpes éoliennes, placées au haut des tours, +jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration +vague, à tous les souffles qui passaient.</p> + +<p>Puis son avenir n'était guère plus riant que le passé. Ce roi morose, ce +triste maître, le mari sans désirs, c'était encore ce qu'il y avait de +plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de +plus heureux, à l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que +chacun s'y attendait et y était préparé, c'était d'épouser Monsieur, +qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berçait de l'espoir de la +prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de désespoir +ou d'amour, elle ne trouvât à sa situation un remède qui éloignât à tout +jamais Gaston du trône, en la faisant régente.</p> + +<p>Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant: +épouser Gaston d'Orléans, être régente ou renvoyée en Espagne.</p> + +<p>Elle se tenait donc triste et rêveuse dans un petit cabinet attenant à +sa chambre, où n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son +service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle +tragi-comédie de Guilhem de Castro, que lui avait donnée M. de Mirabel, +ambassadeur d'Espagne, et qui était intitulée la <i>Jeunesse du Cid</i>.</p> + +<p>A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et +jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir +une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et +joyeuse:</p> + +<p>—Entrez!</p> + +<p>Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans +le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant +ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la +reine.</p> + +<p>—Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que +tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras +bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi.</p> + +<p>—Eh bien, si cela était, ma belle Majesté, <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> ma gracieuse souveraine, +dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps +que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses +mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée?</p> + +<p>—Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te +faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais +plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie.</p> + +<p>—Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature, +puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les +cœurs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me +paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites +qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment.</p> + +<p>—Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis!</p> + +<p>—Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit +siècles.</p> + +<p>—Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles?</p> + +<p>—Pas grand'chose de bon, ma chère Majesté. J'ai été amoureuse, à ce que +je crois.</p> + +<p>—A ce que tu crois?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on +ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main, à la première +parole que tu dis.</p> + +<p>—Que Votre Majesté essaye un peu, et elle verra comment sa main sera +reçue.</p> + +<p>Anne lui mit en riant sur les lèvres, le creux d'une main que Mme de +Fargis, toujours à genoux devant elle, baisa avec passion.</p> + +<p>Anne retira vivement sa main.</p> + +<p>—Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la +fièvre. Et de qui es-tu amoureuse?</p> + +<p>—D'un rêve.</p> + +<p>—Comment, d'un rêve?</p> + +<p>—Mais, oui, c'est un rêve, au milieu de notre époque, dans le siècle +des Vendôme, des Condé, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada, +que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et +amoureux...</p> + +<p>—De toi?</p> + +<p>—De moi? Oui, peut-être. Seulement, il en aime une autre.</p> + +<p>—En vérité, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien à ce que tu me +dis.</p> + +<p>—Je le crois bien! Votre Majesté est une véritable religieuse.</p> + +<p>—Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmélites?</p> + +<p>—Si fait, avec Mme de Combalet.</p> + +<p>—Et tu disais donc que tu étais amoureuse d'un rêve?</p> + +<p>—Oui, et même vous le connaissez, mon rêve.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Quand je pense que si je suis damnée à cause de ce péché-là, c'est +pour Votre Majesté que j'aurai perdu mon âme.</p> + +<p>—Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien.</p> + +<p>—Est-ce que Votre Majesté ne le trouve pas charmant?</p> + +<p>—Mais qui donc?</p> + +<p>—Notre messager, le comte de Moret.</p> + +<p>—Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet +d'un vrai chevalier.</p> + +<p>—Ah! ma chère reine, si tous les fils de Henri IV étaient comme lui, +oh! je réponds bien que le trône de France ne chômerait pas d'héritiers, +comme il fait en ce moment.</p> + +<p>—A propos d'héritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre +une lettre qu'il m'a remise; elle était de mon frère Philippe IV, et me +donnait un conseil que je ne comprends pas très bien.</p> + +<p>—Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne +comprenne pas.</p> + +<p>—Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant +qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pénétration.</p> + +<p>Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever.</p> + +<p>—Puis-je épargner une peine quelconque à Votre Majesté? demanda Mme de +Fargis.</p> + +<p>—Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir où se trouve +la lettre.</p> + +<p>Et elle alla à un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les +meubles, amena un tiroir à elle, fit jouer le secret, et prit dans le +double fond du tiroir la copie de la dépêche que lui avait apportée le +comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzalès de Cordoue, en +renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait être lue que de la +reine seule.</p> + +<p>Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espèce de +divan où elle était assise.</p> + +<p>—Mets-toi là près de moi, dit-elle à Mme de Fargis, en lui indiquant sa +place sur le canapé.</p> + +<p>—Comment! sur le même siége que Votre Majesté?</p> + +<p>—Oui, il faut que nous parlions bas.</p> + +<p>Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait à la main.</p> + +<p>—Voyons, dit-elle, j'écoute et je me recueille. <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>D'abord, que disent +ces trois ou quatre lignes-là?</p> + +<p>—Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps +possible ton mari en Espagne.</p> + +<p>—Rien! et Votre Majesté appelle cela rien! Mais c'est tout à fait +important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste +en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours! +Oh! que voilà donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il +est à la hauteur du premier. Je déclare que Votre Majesté a pour +conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite!</p> + +<p>—Ne seras-tu donc jamais sérieuse, même dans les choses les plus +graves?</p> + +<p>Et la reine haussa doucement les épaules.</p> + +<p>—Maintenant, voici ce que me dit mon frère Philippe IV.</p> + +<p>—Et ce que ne comprend pas très bien Votre Majesté.</p> + +<p>—Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air +d'innocence parfaitement joué.</p> + +<p>—Voyons cela.</p> + +<p>«Ma sœur—lut la reine—je connais par notre bon ami M. de Fargis, le +projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son +frère et successeur au trône, Gaston d'Orléans.»</p> + +<p>—Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais +et peut-être pire que l'on n'avait.</p> + +<p>—Attends donc! et la reine continua:</p> + +<p>«Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, +vous vous trouvassiez enceinte.»</p> + +<p>—Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voilà ce qui vaudrait mieux que tout.</p> + +<p>«—Les reines de France,»—poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant +chercher le sens des paroles qu'elle lisait,—ont un «grand avantage sur +leurs époux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en +peuvent pas faire sans elles.»</p> + +<p>—Et c'est cela que Votre Majesté ne comprend pas du tout?</p> + +<p>—Ou du moins qui me paraît impraticable, ma bonne Fargis.</p> + +<p>—Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir +affaire, dans les circonstances comme celles-là, quand il s'agit +non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la félicité +d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire à une trop honnête +femme.</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous +eussiez fait ce que j'eusse fait à votre place, ayant affaire à un homme +aimant Votre Majesté plus que sa vie, puisqu'il a donné sa vie pour +elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas +appelé du tout...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, il arriverait peut-être aujourd'hui que votre frère n'aurait +pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce +dauphin, si difficile à faire, serait fait.</p> + +<p>—Mais c'eût été un double crime!</p> + +<p>—Où Votre Majesté voit-elle deux crimes dans une action que lui +conseille non-seulement un grand roi, mais un roi connu par sa piété.</p> + +<p>—Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trône de +France le fils d'un Anglais.</p> + +<p>—D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un péché +véniel, et Votre Majesté n'a qu'à jeter les yeux autour d'elle pour +s'assurer que c'est l'opinion de la majorité, sinon de ses sujets, du +moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII, +qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine +d'en parler, non-seulement n'est pas même un péché véniel, mais une +action louable.</p> + +<p>—Fargis!</p> + +<p>—Eh! vous le savez bien, madame, au fond du cœur, et vous n'en êtes +pas à vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale, +tandis que le silence accommodait tout.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Voilà donc la première question jugée, et votre hélas! madame, me +donne gain de cause; reste la seconde, et là, je suis forcée de dire que +Votre Majesté a pleinement raison.</p> + +<p>—Tu vois.</p> + +<p>—Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir +affaire à un anglais, à un homme charmant, mais de race étrangère, +supposons que vous ayez eu affaire à un homme non moins charmant que +lui—Anne poussa un soupir—à un homme de race française, mieux encore, +à un homme de race royale, à... un vrai fils de Henri IV, par exemple, +tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses goûts, ses habitudes, son +caractère, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini.</p> + +<p>—Toi aussi, Fargis, tu crois à ces calomnies?</p> + +<p>—Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre +Majesté. <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> Supposons enfin que le comte de Moret se fût trouvé à la place +du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime eût été aussi grand, et +qu'au contraire, ce n'eût pas été un moyen dont la Providence se fût +servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trône de France?</p> + +<p>—Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi.</p> + +<p>—Eh bien, là, madame, serait l'expiation du péché, puisqu'il y aurait +sacrifice, et que, dans ce cas-là, vous vous sacrifieriez encore plus à +la gloire et à la félicité de la France, qu'à vos propres intérêts.</p> + +<p>—Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne à un autre +homme qu'à son mari et ne meure pas de honte la première fois qu'au +grand jour, elle se trouve face à face avec cet homme-là.</p> + +<p>—Ah! madame! madame! dit Fargis, si toutes les femmes pensaient comme +Votre Majesté, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs +femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-là; +mais depuis l'invention des éventails ce genre d'accidents est devenu +beaucoup moins fréquent.</p> + +<p>—Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au +monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-même est aussi perverse que +toi. Et de qui est-il amoureux, ton rêve?</p> + +<p>—De votre protégée Isabelle.</p> + +<p>—D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amené l'autre soir? Mais où +l'avait-il vue?</p> + +<p>—Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au +colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les +cabinets noirs.</p> + +<p>—Pauvre garçon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un +accord entre son père et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous +recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnaître le service +qu'il m'a rendu.</p> + +<p>—Et celui qu'il pourrait vous rendre encore!</p> + +<p>—Fargis!</p> + +<p>—Madame?</p> + +<p>—En vérité, elle vous répond avec le même calme que si elle ne vous +disait pas des choses énormes. Fargis, viens m'aider à me mettre au lit, +ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rêves avec tous +tes contes.</p> + +<p>Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre à coucher, plus +nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuyée à +l'épaule de sa conseillère Fargis, que l'on pourra accuser de bien des +choses, mais pas certainement d'égoïsme dans ses amours.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch21" id="ch21"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<h3>OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET QU'IL A DONNÉ A +SOUSCARRIÈRES.</h3> + +<p>Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et +déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui +s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la +princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de +Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée +en campagne de Marie de Médicis.</p> + +<p>Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous +avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle +dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait +conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son +ministre Bérulle.</p> + +<p>C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence +fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il +fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle +s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie.</p> + +<p>Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours +hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques. +C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère +dans la mort de Henri IV.</p> + +<p>Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV, +qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et +le plus suprême respect.</p> + +<p>L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait +assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le +complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur +de l'argent de la France.</p> + +<p>Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis +XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus +qu'à prendre le chemin de l'exil.</p> + +<p>Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de +son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son +bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge, +son tube de dentelle et son camail de fourrure, <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> revêtit une simple robe +de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise +à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la +chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à +l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>.</p> + +<p>De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On +prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on +tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et +l'on se trouva rue de l'Homme-Armé.</p> + +<p>Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à +l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à +l'horloge des Blancs-Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il +dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon +veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient.</p> + +<p>Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du +Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de la +<i>Barbe Peinte</i>, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui +demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil.</p> + +<p>C'était pour cela justement que le cardinal venait.</p> + +<p>Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en +revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que +l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un +ancien.</p> + +<p>Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le +moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se +faire transporter à l'hôtel Montmorency.</p> + +<p>Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le +connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin +du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le +secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte +qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés +dont il était l'objet.</p> + +<p>Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il +avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la +chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la +belle Marina—Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,—l'avait gardée en +location mensuelle.</p> + +<p>Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde +portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la +clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en +se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la +silhouette d'un capucin.</p> + +<p>Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui +qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il +nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne +blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire +remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable +branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le +général de l'ordre.</p> + +<p>Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus +malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort +et venait pour l'enterrer.</p> + +<p>—Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et +de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le +pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière, +malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de +coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui.</p> + +<p>—Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en +féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en +convalescence.</p> + +<p>—Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une +pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir +faire ce compliment?</p> + +<p>—Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et +secrètement avec vous, mon frère.</p> + +<p>—Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil.</p> + +<p>—Justement! pour affaire d'Etat.</p> + +<p>—Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par +ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence +grise, alors?</p> + +<p>—Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis +l'Eminence rouge.</p> + +<p>Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait +affaire.</p> + +<p>—Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de +terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en +effet vous-même, monseigneur!</p> + +<p>—Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au +risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et +sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous.</p> + +<p>—Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces +me le permettront.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p> + +<p>—Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs.</p> + +<p>Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal +se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.</p> + +<p>—Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de cœur du feu roi, dit le +cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme +énorme qui vous a été offerte.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa +mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M. +d'Epernon.</p> + +<p>—Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand +le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de +l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut +affecté de cette catastrophe?</p> + +<p>—J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans +la cour; à quatre heures précises, le roi descendit.</p> + +<p>—Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai?</p> + +<p>—Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point +tout ce que je sais?</p> + +<p>—Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.</p> + +<p>—Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les +pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez, +monseigneur?</p> + +<p>—Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans +après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité, +il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur +laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort +du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.</p> + +<p>—Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte.</p> + +<p>—On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler +des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on +avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs +livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France +périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en +1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à +plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné.</p> + +<p>Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent +dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un +cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé +Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an +1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait +que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée +de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il +s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le +front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.</p> + +<p>—Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal, +d'un nommé Lagarde?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que +j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en +venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait +vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme +ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se +rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à +dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet, +lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant +la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son +nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à +M. d'Epernon!</p> + +<p>—Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela.</p> + +<p>—Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil.</p> + +<p>—Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez!</p> + +<p>—Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé +le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez, +disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En +route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à +peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y +étaient nommés.</p> + +<p>—N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette +communication?</p> + +<p>—Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui +venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis +il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son +capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à +l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal, +arranger <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en +changer.</p> + +<p>—Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la +France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette +exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être +assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi!</p> + +<p>—Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en +habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de +la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que +vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler +à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste +comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je +le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors +que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes +dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées?</p> + +<p>—Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon. +M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu. +Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du +Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En +voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi, +il se détacha de la muraille et nous suivit.</p> + +<p>—C'était l'assassin?</p> + +<p>—Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait +dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la +rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle +Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son +fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens.</p> + +<p>—Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon +de n'oublier aucun détail.</p> + +<p>—Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une +magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près. +Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!—Le peuple +était triste et défiant.</p> + +<p>—En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point +le roi à quelque chose?</p> + +<p>—Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que +moi.</p> + +<p>—Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne +s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui.</p> + +<p>—C'est cela! murmura le cardinal.</p> + +<p>—Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et +une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher +appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des +Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé. +La voiture s'arrêta.</p> + +<p>En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et +par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour +laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi, +cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la +lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup; +elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était +mort.—«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui +son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec +l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les +mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis +pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et +conduisez-le au Louvre!»</p> + +<p>Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre.</p> + +<p>—Le duc cria cela? demanda-t-il?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger +qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me +semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et +je criais:—C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!—Lequel, +criait-on, lequel?—Celui qui est habillé de vert.»</p> + +<p>On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne +pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du +Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la +nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à +l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne, +comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien: +«<i>E amazatto!</i>»</p> + +<p>—<i>Il est tué!</i> répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce +qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste.</p> + +<p>—On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au +Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin +que tout le monde pût entrer. Je <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> m'y installai. Il me semblait que cet +homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était +passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du +roi.</p> + +<p>—Il y vint, vous êtes sûr?</p> + +<p>—Il y vint, oui, monseigneur.</p> + +<p>—Parla-t-il à Ravaillac?</p> + +<p>—Il lui parla.</p> + +<p>—Avez-vous entendu ce qu'il lui disait?</p> + +<p>—Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot.</p> + +<p>—Faites alors.</p> + +<p>—Il lui disait d'un air paterne: Mon ami!</p> + +<p>—Il appelait Ravaillac mon ami?</p> + +<p>—Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les +gens de bien.</p> + +<p>—Et comment était l'assassin?</p> + +<p>—Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé.</p> + +<p>—Resta-t-il à l'hôtel de Retz?</p> + +<p>—Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il +eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le +17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie.</p> + +<p>—A quelle heure précise le roi fut-il tué?</p> + +<p>—A quatre heures vingt minutes.</p> + +<p>—Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris?</p> + +<p>—A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait +proclamé la reine régente.</p> + +<p>—C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec +amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint, +la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec +Ravaillac.</p> + +<p>—Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je +ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est +le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les +femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement: +Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et +comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il +faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant +lapider le coupable, il lapidait les murs.</p> + +<p>—Il ne dénonça jamais personne?</p> + +<p>—Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il +croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit +que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il +voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au +lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un +petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un +morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le +tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient +point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime.</p> + +<p>—Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé?</p> + +<p>—Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs.</p> + +<p>—J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal +publié; il y est dit: «<i>Ce qui se passa à la question est le secret de +la cour.</i>»</p> + +<p>—Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue +à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé +et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M. +Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et +la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le +tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de +l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis +en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il +s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces, +qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis. +Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une +voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la +consolation d'un <i>Salve Regina</i>.</p> + +<p>—Et cette consolation lui fut-elle donnée?</p> + +<p>—Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «<i>Judas à la +damnation!</i>»</p> + +<p>—Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de +l'exécuteur, disiez-vous?</p> + +<p>—Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant +arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin.</p> + +<p>—Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud +il avait fait des aveux.</p> + +<p>—Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que +lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans, +peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers +tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient +pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures +faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir, +on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> du +soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur +et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.»</p> + +<p>Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta +dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution, +écrivit ce que lui dicta le patient.</p> + +<p>—Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême, +qu'avoua-t-il?</p> + +<p>—Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla +seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine.</p> + +<p>—Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous +jamais entendu parler chez le duc?</p> + +<p>—Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent.</p> + +<p>—Qu'en disait-on?</p> + +<p>—Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur +l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur, +au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on +encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais +qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques +amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu +grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du +duc et de la reine.</p> + +<p>—Et cette feuille écrite?</p> + +<p>—Cette feuille écrite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux +fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point +assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit +le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une +cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever, +mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui +étaient autour de la barrière, sautèrent par-dessus, escaladèrent +l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le +peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et +alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au +Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres +de la reine. Voilà.</p> + +<p>—Ainsi, c'est tout ce que vous savez?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment +fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully.</p> + +<p>—Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions; +mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable +affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point +entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman?</p> + +<p>—Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue, +s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et +non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût +l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac +de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura +six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour +faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la +reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait.</p> + +<p>—Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi.</p> + +<p>—Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619 +elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et +je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous?</p> + +<p>—Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le +Parlement, qui arrêtait toute enquête, <i>vu la qualité des accusés</i>. Ce +<i>vu la qualité des accusés</i> était une éternelle menace. Concini tué, +Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser +jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère +et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un +jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du +Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que +l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon +innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée.</p> + +<p>—Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison +fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous +ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point.</p> + +<p>—Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où +elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante +ou morte.</p> + +<p>—Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi +si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait +qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance.</p> + +<p>Et il ajouta:</p> + +<p>—J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> fut renfermée dans un <i>in +pace</i>, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus.</p> + +<p>—Et tu sais où est cet <i>in pace</i>? demanda vivement le cardinal.</p> + +<p>—Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des +Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle, +on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de +laquelle on lui passait son boire et son manger.</p> + +<p>—Et tu l'y as vue? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des +pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent, +ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre +ici!»</p> + +<p>Le cardinal se leva.</p> + +<p>—Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me +faut!</p> + +<p>Puis à Latil:</p> + +<p>—Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de +l'avenir.</p> + +<p>—Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai +pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps.</p> + +<p>—Temps de quoi? demanda Richelieu.</p> + +<p>—Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais +mourir?...</p> + +<p>Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller.</p> + +<p>Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut +devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur +qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé, +qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement.</p> + +<p>Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le +silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch22" id="ch22"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<h3>L'IN PACE.</h3> + +<p>Il était une heure et demie à peu près, mais l'heure avancée était une +raison de plus pour que le cardinal poursuivît ses investigations. Il +craignait, s'il se présentait pendant le jour à la porte de ce couvent +infâme où l'on entassait tous les coquins ramassés dans les mauvais +lieux de Paris, qu'on eût le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa +visite, de faire disparaître celle qu'il y venait chercher. Il savait +quel voile Concini, la reine-mère et d'Epernon avaient essayé d'étendre +et même avaient étendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri +IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre +précédent, que les preuves écrites avaient disparu, il craignait que +l'on ne fît disparaître les preuves vivantes.</p> + +<p>Latil n'était qu'un fil indicateur que, d'un moment à l'autre, la main +de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle +Ravaillac, disait-on, avait vécu six mois, et qui, pour être entrée dans +ce secret d'Etat, était morte ou achevait de mourir dans un <i>in pace</i>, +c'est-à-dire dans un de ces tombeaux si vantés par ces admirables +tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre à leur +prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales +qu'ils se sont imposées à un âge où parfois ils ne peuvent savoir s'ils +auront la force de les supporter.</p> + +<p>Il y avait loin de la rue de l'Homme-Armé, ou plutôt de la rue du Plâtre +où la litière du faux capucin l'attendait, à la rue des Postes où était +situé le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement où ont été +depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prévint les objections que +pouvaient faire les porteurs en leur glissant à chacun dans la main deux +louis d'argent. Ils se recordèrent donc un instant sur le chemin le plus +court qu'ils avaient à suivre et qui était la rue des Billettes, la rue +de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue +Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait à +l'angle de la rue des Postes, où se trouvait au coin de la rue du +Chevalier le couvent des Filles repenties.</p> + +<p>Lorsque la litière s'arrêta à la porte, deux heures sonnaient à l'église +Saint-Jacques-du-Haut-Pas.</p> + +<p>Le cardinal passa sa tête par la portière et ordonna à l'un des porteurs +de sonner vigoureusement.</p> + +<p>Le plus grand des deux porteurs obéit.</p> + +<p>Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait +deux fois encore fait retentir la sonnette, une espèce de guichet +s'ouvrit, et la tête de la sœur tourière apparut, demandant ce que l'on +voulait.</p> + +<p>—Dites que c'est un père capucin qui vient de la part du père Joseph +pour parler à la supérieure de choses d'importance.</p> + +<p>Un des porteurs répéta mot pour mot la phrase du cardinal.</p> + +<p>—De quel père Joseph? demanda la tourière.</p> + +<p>—Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix impérative qui venait +de l'intérieur de la litière, c'est le secrétaire du cardinal.</p> + +<p>La voix avait un tel accent d'autorité, que <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>la tourière ne fit pas +d'autres questions, referma son guichet et disparut.</p> + +<p>Quelques instants après, la porte s'ouvrait à deux battants, la litière +entrait sous la voûte du couvent, et la porte qui lui avait donné +passage se refermait derrière.</p> + +<p>La litière fut déposée à terre, et le moine en descendit.</p> + +<p>—La supérieure va descendre? demanda-t-il à la tourière.</p> + +<p>—A l'instant même; mais si c'était seulement pour entretenir une de nos +prisonnières que Votre Révérence fût venue, dit-elle, il n'était pas +besoin de réveiller madame la supérieure pour cela: j'ai licence +d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu +portant le froc ou la robe.</p> + +<p>L'œil du cardinal lança un éclair.</p> + +<p>Ce qu'on lui avait dit était donc vrai, que les malheureuses que l'on +enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs +fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles.</p> + +<p>Le premier mouvement du prêtre sévère avait été de refuser l'offre de la +tourière; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-être plus +sûrement et plus rapidement à son but.</p> + +<p>—Soit, dit-il, conduisez-moi donc à la dame de Coëtman.</p> + +<p>La tourière fit un pas en arrière.</p> + +<p>—Jésus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Révérence +vient-elle de prononcer là?</p> + +<p>—C'est le nom d'une de vos prisonnières, ce me semble.</p> + +<p>La tourière resta muette.</p> + +<p>—Celle que je désire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal +assurée le cardinal, car il craignait de recevoir une réponse +affirmative.</p> + +<p>La tourière continua de garder le silence.</p> + +<p>—Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un +accent où on commençait à sentir frémir l'impatience.</p> + +<p>—Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurité et venant de +l'autre côté de la grille par laquelle on pénétrait dans l'intérieur du +couvent.</p> + +<p>Le cardinal fixa un regard aigu du côté d'où venait la voix, et dans les +ténèbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour être celle +d'une seconde religieuse.</p> + +<p>—Qui êtes-vous, demanda Richelieu, vous qui répondez si péremptoirement +à une question qui ne vous est point adressée?</p> + +<p>—Je suis celle à laquelle il appartient de répondre aux questions de +cette nature, quoique je ne reconnaisse à personne le droit de les +faire.</p> + +<p>—Et moi, je suis celui qui les fait, répliqua le cardinal, et auquel, +bon gré mal gré, il faut que l'on réponde.</p> + +<p>Puis, se tournant du côté de la tourière, toujours immobile et muette:</p> + +<p>—Apportez une lumière, dit-il.</p> + +<p>Il n'y avait point à se tromper à l'accent de celui qui parlait; c'était +la voix ferme et impérative de l'homme qui a le droit de commander.</p> + +<p>Aussi la tourière, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui +était donné, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitôt avec une +cire allumée.</p> + +<p>—Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un +papier qu'il déplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'écriture, +on vit briller un grand sceau de cire rouge.</p> + +<p>Et il tendit le papier à la supérieure, qui le prit à travers les +barreaux de la grille.</p> + +<p>A travers les barreaux de la grille, en même temps, la tourière passait +sa bougie allumée, de sorte que la supérieure pouvait lire les lignes +suivantes:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Par ordre du cardinal-ministre, il est enjoint, au nom du pouvoir + temporel et spirituel, au nom de l'Etat et de l'Eglise, de répondre à + toutes les questions, quelles qu'elles soient, et sur quelque sujet + que ce soit, que lui fera le porteur des présentes, et de le mettre en + rapport avec celle des prisonnières qu'il lui désignera.</p> + + <p>«Ce 13 décembre de l'an de grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, le + 1628e.</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Armand</span>, cardinal de <span class="smcap">Richelieu</span>.»</p> +</div> + +<p>—Devant de pareils commandements, dit la supérieure, je n'ai qu'à +m'incliner.</p> + +<p>—Veuillez alors ordonner à la sœur tourière de rentrer chez elle et de +s'y enfermer.</p> + +<p>—Vous avez entendu, sœur Perpétue, dit la supérieure, obéissez.</p> + +<p>Sœur Perpétue posa son chandelier sur la plus haute des marches +conduisant à la grille, entra dans son tour et s'y renferma.</p> + +<p>Le cardinal, de son côté, ordonna à ses porteurs de se reculer avec leur +litière jusqu'à la porte de la rue et de se tenir prêts à lui obéir au +premier signal.</p> + +<p>Pendant ce temps, la supérieure avait ouvert la grille, et le cardinal +pénétrait dans le parloir.</p> + +<p>—Pourquoi m'avez-vous dit, ma sœur, demanda-t-il d'une voix sévère, +que la dame de Coëtman était morte, tandis qu'elle ne l'était pas?</p> + +<p>—Parce que, répondit la supérieure, je regarde <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> comme morte toute +personne qu'un jugement a séparée de la société de ses semblables.</p> + +<p>—Ceux-là seuls, reprit le cardinal, sont retranchés de la société de +leurs semblables, sur lesquels s'est refermée la pierre du tombeau.</p> + +<p>—La pierre du tombeau s'est refermée sur celle que vous demandez.</p> + +<p>—La pierre qui se referme sur une personne vivante n'est point la +pierre du tombeau; c'est la porte d'une prison, et toute porte de prison +peut se rouvrir.</p> + +<p>—Même, dit la religieuse en regardant le moine en face, lorsqu'un arrêt +du Parlement a ordonné que cette porte resterait fermée dans le temps et +l'éternité?</p> + +<p>—Il n'y a pas de jugement sur lequel la justice ne puisse revenir, et +je suis celui que le Seigneur a envoyé sur la terre pour juger les +juges.</p> + +<p>—Il n'y a qu'un homme en France qui puisse parler ainsi.</p> + +<p>—Le roi? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Non, mais celui qui, au-dessous de lui par le rang, est au-dessus de +lui par le génie, c'est Mgr le cardinal de Richelieu. Etes-vous le +cardinal en personne? j'obéirai; mais mes ordres sont si précis que je +résisterai à tout autre.</p> + +<p>—Prenez cette lumière et conduisez-moi au tombeau de la dame de +Coëtman, qui est au fond de la cour, à l'angle gauche; je suis le +cardinal.</p> + +<p>Et en même temps, rabattant son capuchon, il mit à découvert cette tête +qui faisait sur ceux qui la voyaient en certaines circonstances l'effet +que faisait celle de Méduse dans l'antiquité.</p> + +<p>La supérieure resta un instant immobile, paralysée qu'elle était, non +pas par la résistance, mais par l'étonnement; puis, avec cette +obéissance passive qu'imposait en général à celui auquel il s'adressait, +un commandement de Richelieu, elle se baissa, prit le chandelier, et, le +bras tendu, marchant la première, elle dit:</p> + +<p>—Suivez-moi, monseigneur.</p> + +<p>Richelieu la suivit; on traversa la cour.</p> + +<p>Il faisait une nuit calme, mais froide et sombre; les étoiles brillaient +dans un ciel obscur, avec ces scintillements qui indiquent la prochaine +arrivée des gelées hivernales.</p> + +<p>La flamme de la cire montait verticalement vers le ciel; aucun souffle +de vent ne venait la courber.</p> + +<p>Il se faisait autour du moine et de la religieuse un cercle de lumière, +qui se déplaçait avec eux, et qui, tour à tour, éclairait les objets +vers lesquels ils s'avançaient et laissait dans l'ombre ceux qu'ils +dépassaient.</p> + +<p>Enfin, on commença d'apercevoir une construction ronde comme un marabout +arabe; un trou noir et carré se dessinait au milieu, à la hauteur d'une +poitrine d'homme: c'était la fenêtre; en approchant, on put voir que +cette fenêtre était grillée, et que les barreaux formant cette grille +étaient si rapprochés qu'à peine pouvait-on y passer le poing.</p> + +<p>—C'est là? demanda le cardinal.</p> + +<p>—C'est là, répondit la supérieure.</p> + +<p>Et, comme on avançait toujours, il sembla au cardinal qu'une figure +livide et deux mains pâles collées à ces barreaux s'en détachaient et +disparaissaient dans l'obscurité intérieure du sépulcre.</p> + +<p>Le cardinal s'approcha le premier, et, malgré l'odeur nauséabonde qui +sortait de cette tombe, colla à son tour son visage aux barreaux pour +tâcher de voir dans l'intérieur.</p> + +<p>Mais la nuit y était si profonde, qu'il ne put rien distinguer que deux +lumières verdâtres qui brillaient dans l'obscurité comme deux yeux de +bête fauve.</p> + +<p>Il recula d'un pas, prit la lumière des mains de la supérieure et la +passa à travers les barreaux dans l'intérieur de la loge.</p> + +<p>Mais l'air y était si méphitique, si épais, si chargé de miasmes, qu'en +entrant dans la loge, la flamme de la cire pâlit, diminua de volume et +fut prête à s'éteindre.</p> + +<p>Le cardinal la tira à lui, et ce ne fut qu'à l'air extérieur qu'elle +reprit sa vivacité.</p> + +<p>Alors, tout à la fois pour épurer l'air et pour éclairer l'intérieur de +ce tombeau, le cardinal alluma le papier sur lequel était l'ordre signé +par lui, et dont il n'avait plus besoin, puisqu'il s'était fait +connaître, et jeta ce papier tout flamboyant dans la loge.</p> + +<p>Malgré l'intensité de l'atmosphère, il s'y fit alors une lumière assez +grande pour que le cardinal pût voir contre la muraille, en face de la +porte, une figure accroupie, les coudes sur les deux genoux, le menton +sur ses deux poings; elle était complétement nue, à part un lambeau de +vêtement qui la couvrait de la ceinture aux genoux; ses cheveux +tombaient sur ses épaules, et de leur extrémité balayaient la dalle +humide.</p> + +<p>Cette figure était livide, hideuse, grelottante; elle regardait ce moine +qui venait la chercher dans sa nuit avec des yeux caves, fixes, presque +insensés.</p> + +<p>Des gémissements réguliers sortaient à chaque haleine de sa poitrine, +pénibles comme le souffle des agonisants. La douleur avait été si longue +et si persistante, que la plainte s'était <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> régularisée en un râle +monotone et douloureux.</p> + +<p>Le cardinal, quoique peu tendre à la douleur d'autrui, et même à la +sienne, frissonna des pieds à la tête à ce spectacle, et jeta un regard +de menaçant reproche à la supérieure qui murmura:</p> + +<p>—C'était l'ordre.</p> + +<p>—L'ordre de qui? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Du jugement.</p> + +<p>—Quel est donc le texte de ce jugement?</p> + +<p>—Que Jacqueline Le Voyer, dite marquise de Coëtman, femme d'Isaac de +Varenne, sera enfermée dans une loge de pierre qui sera refermée sur +elle, afin que personne n'y puisse pénétrer, et où elle ne sera nourrie +que de pain et d'eau.</p> + +<p>Le cardinal passa la main sur son front.</p> + +<p>Puis, se rapprochant de la lucarne grillée, et par conséquent de la loge +où la nuit s'était faite de nouveau.</p> + +<p>—Est-ce vous, dit-il, poussant sa voix vers le point de la loge où il +avait vu la pâle figure; est-ce vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame +de Coëtman?</p> + +<p>—Du pain, du feu, des habits? répondit la prisonnière.</p> + +<p>—Je vous demande, répéta le cardinal, si c'est vous qui êtes Jacqueline +Le Voyer, dame de Coëtman?</p> + +<p>—J'ai faim, j'ai froid, répondit la voix en s'accentuant d'un +douloureux sanglot.</p> + +<p>—Répondez d'abord à ce que je vous demande, insista le cardinal.</p> + +<p>—Oh! si je vous dis que je suis celle que vous venez de nommer, vous me +laisserez mourir de faim: voilà deux jours que l'on m'oublie malgré mes +cris.</p> + +<p>Le cardinal jeta un second regard sur la supérieure.</p> + +<p>—L'ordre! l'ordre! murmura-t-elle.</p> + +<p>—L'ordre était de la nourrir de pain et d'eau, et non de la laisser +mourir de faim.</p> + +<p>—Pourquoi s'obstine-t-elle à vivre? dit la supérieure.</p> + +<p>Le cardinal sentit quelque chose comme un blasphème lui monter à la +bouche.</p> + +<p>Il se signa.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, vous direz de qui cet ordre est venu de la laisser +mourir, ou, j'en jure Dieu, vous prendrez sa place dans cette loge!</p> + +<p>Puis, revenant à la misérable qui était l'objet de la discussion:</p> + +<p>—Si vous me dites que c'est bien vous qui êtes la dame de Coëtman; si +vous répondez fidèlement et sincèrement aux questions que j'ai à vous +faire, dit le cardinal, dans une heure vous aurez des habits, du feu et +du pain.</p> + +<p>—Des habits! du feu! du pain! s'écria la prisonnière; sur quoi +jurez-vous?</p> + +<p>—Sur les cinq plaies de Notre Seigneur.</p> + +<p>—Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Je suis prêtre.</p> + +<p>—Alors je ne vous crois pas; ce sont les prêtres et les religieuses qui +me torturent depuis neuf ans, laissez-moi mourir; je ne parlerai pas.</p> + +<p>—Mais j'étais gentilhomme avant d'être prêtre, s'écria le cardinal, et +je vous jure sur ma foi de gentilhomme.</p> + +<p>—Et, à votre avis, demanda la prisonnière, qu'adviendrait-il à celui +qui aurait manqué à ces deux serments?</p> + +<p>—Il serait perdu d'honneur dans ce monde et damné dans l'autre.</p> + +<p>—Eh bien, oui, s'écria-t-elle; oui, n'importe ce qui puisse arriver, je +dirai tout.</p> + +<p>—Et si je suis content de ce que vous direz, avec tout cela, pain, +habits, feu, vous aurez la liberté.</p> + +<p>—La liberté! s'écria la prisonnière, s'élançant contre l'ouverture à +laquelle apparut sa figure hâve: oui, je suis Jacqueline le Voyer, dame +de Coëtman; oui, je dirai tout, tout, tout!</p> + +<p>Puis, comme atteinte d'un accès de folie joyeuse:</p> + +<p>—La liberté! hurla-t-elle en éclatant de rire, mais de ce rire sinistre +qui fait frissonner, et en secouant ses barreaux avec une force dont on +eût cru ce corps débile et maigre, incapable, la liberté!—Oh! vous êtes +donc Notre Seigneur Jésus-Christ en personne pour dire aux morts: +Levez-vous et sortez de vos tombeaux!</p> + +<p>—Ma sœur, dit le cardinal en se tournant vers la supérieure, +j'oublierai tout, si dans cinq minutes, j'ai des instruments à l'aide +desquels on puisse faire à ce sépulcre une ouverture assez grande pour +que cette femme y puisse passer.</p> + +<p>—Suivez-moi, dit la supérieure.</p> + +<p>Le cardinal fit un mouvement.</p> + +<p>—Ne vous éloignez pas, ne vous éloignez pas! dit la prisonnière, si +elle vous emmène avec elle, vous ne reviendrez pas, je ne vous reverrai +plus; le rayon céleste qui est descendu dans mon enfer s'éteindra, et je +retomberai dans ma nuit.</p> + +<p>Le cardinal étendit la main vers elle.</p> + +<p>—Sois tranquille, pauvre créature, dit-il: avec l'aide de Dieu, ton +martyre touche à sa fin.</p> + +<p>Mais elle, saisissant de ses mains décharnées <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> la main du cardinal et la +retenant comme dans un double étau:</p> + +<p>—Oh! je la tiens! s'écria-t-elle, votre main; la première main d'homme +qui se soit étendue vers moi depuis dix ans; les autres étaient des +griffes de tigres. Sois bénie, sois bénie, ô main humaine!</p> + +<p>Et la prisonnière couvrit la main du cardinal de baisers.</p> + +<p>Il n'eut point le courage de la lui retirer, et, appelant ses deux +porteurs qui accoururent:</p> + +<p>—Suivez cette femme, dit-il, en leur montrant la supérieure, elle va +vous donner les outils nécessaires à éventrer cette tombe; il y a cinq +pistoles pour chacun de vous.</p> + +<p>Les deux hommes suivirent la supérieure, qui, la lumière à la main, les +conduisit dans une espèce de caveau où l'on mettait les instruments de +jardinage, et d'où ils sortirent cinq minutes après, le plus grand des +deux portant une pioche sur son épaule, et l'autre une pince à la main.</p> + +<p>Ils sondèrent la muraille, et, à l'endroit où elle leur parut la moins +épaisse, ils se mirent à la besogne.</p> + +<p>—Et maintenant, monseigneur, demanda la supérieure, que dois-je faire?</p> + +<p>—Allez faire chauffer votre propre chambre, ordonna le cardinal, et +préparer un souper.</p> + +<p>La supérieure s'éloigna, le cardinal put la suivre des yeux, grâce à la +cire allumée qu'elle emportait avec elle. Il la vit rentrer dans +l'intérieur du couvent. Probablement, l'intention ne lui était pas même +venue de lutter contre l'événement qui s'accomplissait; elle savait trop +bien qu'au point où elle en était, quoique le pouvoir du cardinal fût +loin d'avoir atteint la hauteur à laquelle il devait parvenir, elle +n'avait à attendre de miséricorde que de lui, sa puissance +ecclésiastique étant encore plus étendue à cette époque que sa puissance +temporelle. Sous ces deux rapports, elle relevait entièrement de lui; +comme maison de correction du pouvoir temporel, comme maison religieuse +du pouvoir ecclésiastique.</p> + +<p>Lorsque la prisonnière entendit résonner sur la pierre les coups de +pioche et les grincements de la pince, elle crut seulement alors à ce +que lui avait promis le cardinal.</p> + +<p>—C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'écria-t-elle. Oh! qui êtes-vous, +afin que je vous bénisse dans ce monde et dans l'éternité?</p> + +<p>Mais, quand elle entendit tomber les premières pierres à l'intérieur, +quand ses yeux, habitués aux ténèbres comme ceux des oiseaux de nuit, +perçurent l'infiltration, non pas de la lumière, mais de l'obscurité +transparente qui se faisait dans son tombeau par une autre ouverture que +par celle de cette lucarne grillée, qui depuis neuf ans lui donnait tout +ce qui entrait de lumière dans ses yeux et tout ce qui entrait d'air +dans sa poitrine, elle lâcha la main du cardinal, s'élança vers cette +ouverture, et, au risque d'avoir les mains brisées par les coups de +pioche, elle saisit les pierres, les secouant de toutes ses forces, et +essayant de les desceller, pour hâter de son côté l'œuvre de sa +délivrance.</p> + +<p>Et, avant même que le trou fût assez grand pour qu'elle en pût sortir, +elle passa la tête, puis les épaules, s'inquiétant peu de les meurtrir +et de les déchirer, en criant:</p> + +<p>—Aidez-moi, mais aidez-moi donc! tirez-moi hors de mon tombeau, mes +libérateurs bénis, mes frères bien-aimés!</p> + +<p>Et comme, par l'effort qu'elle avait fait, elle était déjà sortie à +moitié, ils prirent par dessous les bras ce corps qui avait la couleur +et la froideur de la pierre, de laquelle elle semblait éclore, et le +tirèrent à eux.</p> + +<p>Le premier mouvement de la pauvre créature, lorsqu'elle fut sortie, +lorsqu'elle eut à pleins poumons respiré un air pur, lorsqu'elle eut +étendu ses bras avec un douloureux cri de joie vers les étoiles, fut de +tomber à genoux pour remercier Dieu; puis, voyant à deux pas d'elle son +sauveur debout, elle tendit les bras de son côté et s'élança vers lui +avec un cri de reconnaissance.</p> + +<p>Mais lui, soit pitié pour cette femme demi-nue, soit pudeur pour +lui-même, avait déjà détaché sa robe de moine qui, pour être revêtue et +dévêtue plus vite, s'ouvrait du haut en bas par devant, et l'avait +étendue sur ses épaules, tandis que lui demeurait avec le costume +complet de cavalier, en velours noir avec des rubans violets.</p> + +<p>—Couvrez-vous de cette robe, ma sœur, lui dit-il, en attendant les +habits qui vous sont promis.</p> + +<p>Puis, soit émotion, soit manque de forces, comme elle chancelait:</p> + +<p>—Bonnes gens, dit-il aux porteurs en leur donnant une bourse qui +pouvait contenir le double de ce qu'il leur avait promis, prenez entre +vos bras cette femme trop faible pour marcher, et me l'apportez dans la +chambre de la supérieure.</p> + +<p>Puis, montant à cette chambre, où selon l'ordre qu'il avait donné, un +grand feu s'allumait dans l'âtre, et où deux bougies brûlaient sur une +table:</p> + +<p>—Maintenant, dit-il à la supérieure, du papier, <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> une plume, de l'encre, +et laissez-nous.</p> + +<p>La supérieure obéit.</p> + +<p>Le cardinal, resté seul, s'accouda sur la table en murmurant:</p> + +<p>—Cette fois je crois que le Seigneur est avec moi.</p> + +<p>En ce moment, le plus grand des deux hommes apporta dans ses bras, comme +il eût fait d'un enfant, la prisonnière, privée de tout sentiment, et la +déposa, enveloppée dans la robe de moine, à quelque distance du feu, à +la place que lui indiquait du doigt le cardinal.</p> + +<p>Puis, saluant respectueusement, comme si connaissant la grandeur du +rang, il y ajoutait celle de l'action, il sortit.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch23" id="ch23"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<h3>LE RÉCIT.</h3> + +<p>Le cardinal demeura seul avec cette pauvre créature inanimée, que l'on +eût pu croire morte, si des frissonnements nerveux n'eussent agité de +temps en temps la robe de gros drap qui l'enveloppait, de telle façon +que l'on ne voyait aucune partie de sa personne, mais seulement le +relief de son corps, relief qui semblait bien plus celui d'un cadavre +que d'une personne vivante.</p> + +<p>Mais peu à peu, la bienfaisante influence du feu se fit sentir, les +agitations du froc devinrent plus fréquentes; deux mains, que l'on eût +prises pour celles d'un squelette, si leurs ongles, démesurément longs, +n'eussent indiqué qu'elles appartenaient à un corps n'ayant point encore +épuisé la somme de ses souffrances en ce monde, sortirent hors des +manches, s'allongeant instinctivement vers le feu; puis, la tête pâle +avec les orbites de ses yeux agrandis par la souffrance, bistrée +jusqu'au milieu des joues, ses lèvres tirées par en haut et par en bas, +laissant voir ses dents serrées, apparut à son tour, roide comme celle +d'une tortue sortant de sa carapace. Les jambes se tendirent dans la +même direction, laissant voir à l'extrémité de la robe deux pieds de +marbre; puis, par un mouvement d'une roideur tout automatique, le corps +se trouva assis, et sourdes comme si elles sortaient de la poitrine d'un +trépassé, on entendit ces paroles:</p> + +<p>—Du feu! comme c'est bon du feu!</p> + +<p>Et, comme un enfant qui n'en connaît pas le danger, elle s'approcha +insensiblement de ce feu, dont ses membres glacés mesuraient mal la +chaleur.</p> + +<p>—Prenez garde, ma sœur, dit le cardinal, vous allez vous brûler!</p> + +<p>La dame de Coëtman tressaillit, et se tourna tout d'une pièce du côté +d'où venait la voix; elle n'avait point vu que la chambre fût occupée +par une autre personne qu'elle, ou plutôt elle n'avait rien vu que ce +feu, l'attirant à lui, et lui donnant le vertige comme un abîme.</p> + +<p>Elle regarda un instant le cardinal, qu'elle ne reconnut point dans son +habit de cavalier, ne l'ayant vu que sous sa robe de moine.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle. Je connais votre voix; mais vous, +je ne vous connais pas.</p> + +<p>—Je suis celui qui vous a déjà donné un vêtement et du feu, et qui va +vous donner du pain et la liberté.</p> + +<p>Elle fit un effort de mémoire, et essayant de se souvenir.</p> + +<p>—Oh! oui, dit-elle, en se traînant vers le cardinal, oui, vous m'avez +promis tout cela; puis elle regarda autour d'elle, et baissant la voix: +mais pourrez-vous tenir ce que vous m'avez promis? J'ai des ennemis +terribles et puissants.</p> + +<p>—Rassurez-vous, vous avez un protecteur plus terrible et plus puissant +qu'eux.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Dieu!</p> + +<p>La dame de Coëtman secoua la tête.</p> + +<p>—Il m'a oubliée bien longtemps! dit-elle.</p> + +<p>—Oui, mais quand il se souvient une fois, il n'oublie plus.</p> + +<p>—J'ai bien faim! dit-elle.</p> + +<p>Au même moment, comme si elle eût donné un ordre, et que cet ordre eût +été exécuté, la porte s'ouvrit et deux religieuses apportant du pain, du +vin, une tasse de bouillon et un poulet froid entrèrent.</p> + +<p>A leur vue, la dame de Coëtman poussa un cri d'effroi.</p> + +<p>—Oh! mes bourreaux! mes bourreaux! cria-t-elle. Défendez moi.</p> + +<p>Et elle alla s'accroupir derrière le fauteuil du cardinal, afin de +mettre son défenseur inconnu entre elle et les religieuses.</p> + +<p>—Ce que j'apporte est-il suffisant, monseigneur? demanda du seuil de la +chambre la supérieure.</p> + +<p>—Oui, mais vous voyez la terreur qu'inspirent vos sœurs à la +prisonnière; qu'elles déposent ce qu'elles apportent sur cette table et +qu'elles se retirent.</p> + +<p>Les religieuses déposèrent sur le bout de la table opposée à la dame de +Coëtman le bouillon, le poulet, le pain, le vin, le verre.</p> + +<p>Une cuiller était dans la tasse, une fourchette <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> et un couteau étaient +dans le même plat que le poulet.</p> + +<p>—Venez, dit la supérieure à ses religieuses.</p> + +<p>Toutes trois allaient sortir.</p> + +<p>Le cardinal fit un geste en levant le doigt, la supérieure, qui vit que +c'était à elle que ce geste s'adressait, s'arrêta.</p> + +<p>—Songez que je goûterai à tout ce que mangera et boira cette femme, +dit-il.</p> + +<p>—Vous le pouvez sans crainte, monseigneur, répondit la supérieure.</p> + +<p>Et, faisant une révérence, elle sortit.</p> + +<p>La prisonnière attendit que la porte fût refermée, et alors elle étendit +un bras décharné vers la table, qu'elle regardait en même temps d'un +œil avide.</p> + +<p>Mais le cardinal s'empara de la tasse de bouillon, dont il but d'abord +une ou deux gorgées, et se tournant vers l'affamée, qui, les bras +étendus vers lui, le couvrait du regard.</p> + +<p>—Il y a deux jours que vous n'avez mangé, m'avez-vous dit?</p> + +<p>—Trois, monseigneur.</p> + +<p>—Pourquoi m'appelez-vous monseigneur?</p> + +<p>—J'ai entendu que la supérieure vous appelait ainsi, et d'ailleurs il +faut que vous soyez un grand de la terre pour oser prendre ma défense +comme vous le faites.</p> + +<p>—S'il y a trois jours que vous n'avez mangé, raison de plus pour +prendre toute sorte de précautions. Prenez cette tasse, mais buvez le +bouillon par cuillerée.</p> + +<p>—Je ferai ce que vous ordonnez, monseigneur, en tout et toujours.</p> + +<p>Elle prit avidement la tasse des mains du cardinal et porta la première +cuillerée de bouillon à la bouche.</p> + +<p>Mais la gorge semblait s'être resserrée, l'estomac semblait s'être +rétréci, le bouillon ne passa qu'avec difficulté et douloureusement.</p> + +<p>Peu à peu cependant la difficulté diminua, et après la quatrième ou +cinquième cuillerée, elle put boire le reste à même la tasse.</p> + +<p>En l'achevant, sa faiblesse était si grande qu'une sueur froide lui +passa sur le front et qu'elle fut prête à s'évanouir.</p> + +<p>Le cardinal lui versa le quart d'un verre de vin, lui recommandant après +l'avoir goûté lui-même, de le boire à petites gorgées.</p> + +<p>Elle le but à plusieurs reprises, ses joues se colorèrent d'une teinte +fiévreuse, et mettant la main à sa poitrine:</p> + +<p>—Oh! dit-elle, c'est du feu que je viens de boire.</p> + +<p>—Et maintenant, lui dit le cardinal, remettez-vous un peu, nous allons +causer.</p> + +<p>Et, lui approchant un fauteuil à l'angle de la cheminée, en face de lui, +il l'aida à s'asseoir dessus.</p> + +<p>Nul, en voyant cet homme avoir pour ce débris humain les soins d'une +garde-malade, n'eût certes voulu reconnaître en lui ce terrible prélat, +la terreur de la noblesse française, qui faisait tomber les têtes que la +royauté n'eût pas même essayé de faire plier.</p> + +<p>Peut-être objectera-t-on que son intérêt se cachait derrière sa +miséricorde.</p> + +<p>Mais à ceci nous répondrons que la cruauté politique, lorsqu'elle est +nécessaire, devient une justice.</p> + +<p>—J'ai bien faim encore, dit la pauvre femme, en jetant un regard avide +vers la table.</p> + +<p>—Tout à l'heure, dit le cardinal, vous mangerez. En attendant, j'ai +tenu ma promesse: vous avez chaud, vous allez manger, vous allez avoir +des habits, vous allez être libre; tenez la vôtre.</p> + +<p>—Que voulez-vous savoir?</p> + +<p>—Comment avez-vous connu Ravaillac et où l'avez-vous vu pour la +première fois?</p> + +<p>—A Paris, chez moi. J'étais la confidente en toutes choses de Mme +Henriette d'Entragues; Ravaillac était d'Angoulême, il y demeurait place +du duc d'Epernon. Il y avait eu deux mauvaises affaires: accusé d'un +meurtre, il avait été un an en prison, puis acquitté; mais en prison, il +avait fait des dettes, il n'en sortit que pour y rentrer.</p> + +<p>—Avez-vous jamais entendu parler de ses visions?</p> + +<p>—Il me les raconta lui-même. La plus importante et la première fut +celle-ci: une fois qu'il allumait du feu, la tête penchée, il vit un +sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme; ce sarment +devint la trompette sacrée de l'archange, il s'adapta de lui-même à sa +bouche, et, sans qu'il eût besoin de souffler dedans, d'elle-même elle +sonnait la guerre sainte, tandis qu'à droite et à gauche de sa bouche +s'échappaient des torrents d'hosties.</p> + +<p>—N'étudia-t-il point la théologie? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Il se borna à étudier cette seule question: «Du droit que tout +chrétien a de tuer un roi ennemi du pape.» Lorsqu'il sortit de prison, +M. d'Epernon sachant que c'était un homme religieux et visité de +l'esprit du Seigneur, et qu'il avait été clerc chez son père, qui était +solliciteur de procès, l'envoya à Paris suivre un procès qu'il y avait. +M. d'Epernon lui donna, comme il devait passer par Orléans, des +recommandations pour M. d'Entragues <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> et pour sa fille Henriette, qui lui +donnèrent une lettre, afin qu'à Paris il logeât chez moi.</p> + +<p>—Quel effet vous fit-il la première fois que vous le vîtes? demanda le +cardinal.</p> + +<p>—Je fus fort effrayée de sa figure: c'était un homme grand et fort, +charpenté vigoureusement, d'un roux foncé et noirâtre. Quand je le vis, +je crus voir Judas; mais quand j'eus ouvert la lettre de Madame +Henriette, quand j'y eus lu qu'il était fort religieux, quand j'eus +reconnu moi-même qu'il était fort doux, je n'en eus plus peur.</p> + +<p>—N'est-ce point de chez vous qu'il alla à Naples?</p> + +<p>—Oui, pour le duc d'Epernon; il y mangea chez un nommé Hébert, +secrétaire du duc de Guise, et, pour la première fois, il annonça qu'il +tuerait le roi.</p> + +<p>—Oui, je sais déjà cela, un nommé Latil m'a dit la même chose que vous. +Avez-vous connu ce Latil?</p> + +<p>—Oh! oui. C'était à l'époque où je fus arrêtée, le page de confiance de +M. d'Epernon; lui aussi, doit savoir beaucoup de choses.</p> + +<p>—Ce qu'il sait, il me l'a dit; continuez.</p> + +<p>—J'ai bien faim, dit la dame de Coëtman.</p> + +<p>Le cardinal lui versa un verre de vin et lui permit d'y tremper un peu +de pain. Après avoir bu ce vin et mangé ce pain, elle se sentit toute +réconfortée.</p> + +<p>—A son retour de Naples vous le vîtes? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Qui, Ravaillac? Oui; ce fut alors que par deux fois, le jour de +l'Ascension et de la Fête-Dieu, il me dit tout, c'est-à-dire qu'il était +décidé à tuer le roi.</p> + +<p>—Et quel air avait-il en vous faisant cette confidence?</p> + +<p>—Il pleurait, disant qu'il avait des doutes, mais qu'il était forcé.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par la reconnaissance qu'il devait à M. d'Epernon, qui faisait +assassiner le roi pour tirer la reine-mère du danger où elle était.</p> + +<p>—Et dans quel danger était la reine-mère?</p> + +<p>—Le roi voulait faire faire le procès de Concini comme concussionnaire +et le faire condamner à être pendu; celui de la reine-mère comme +adultère, et la renvoyer à Florence.</p> + +<p>—Et cette confidence faite, que résolûtes-vous?</p> + +<p>—Comme Ravaillac ne savait point à cette époque que la reine-mère en +fût, je pensai à lui tout dire. Le roi, à qui j'avais écrit pour lui +demander une audience, n'ayant point répondu, et de fait à cette époque +il pensait à toute autre chose, étant au plus fort de son amour pour la +princesse de Condé, j'écrivis donc à la reine, et cela par trois fois, +que j'avais un avis important à lui donner pour le salut du roi, et +j'offrais de donner toute preuve. La reine me fit répondre qu'elle +m'écouterait, que j'attendisse trois jours. Les trois jours se +passèrent, le quatrième, elle partit pour Saint-Cloud.</p> + +<p>—Par qui vous fit-elle dire cela?</p> + +<p>—Par Vauthier, qui, à cette époque, était son apothicaire.</p> + +<p>—Quelle idée vous vint alors?</p> + +<p>—Que Ravaillac se trompait, et que la reine-mère était du complot.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Alors, comme j'étais résolue de sauver le roi à tout prix, j'allai aux +jésuites de la rue Saint-Antoine demander le confesseur du roi.</p> + +<p>—Comment vous reçurent-ils?</p> + +<p>—Fort mal.</p> + +<p>—Y trouvâtes-vous le père Cotton?</p> + +<p>—Non, le père Cotton était sorti. Je fus reçue par le père procureur, +qui me répondit que j'étais une visionnaire.—Avertissez au moins le +confesseur de Sa Majesté, lui dis-je.—A quoi bon? répondit-il.—Mais, +si l'on tue le roi! m'écriai-je.—Mêlez-vous de vos affaires.—Prenez +garde! lui dis-je, s'il arrive malheur au roi, je vais droit aux juges, +et je leur dis vos refus.—Alors, allez au père Cotton lui-même.—Où +est-il?—A Fontainebleau. Mais inutile que vous y alliez, j'irai +moi-même.</p> + +<p>Le lendemain, ne me fiant pas à la parole du père procureur, je louai +une voiture et j'allais partir pour Fontainebleau lorsque je fus +arrêtée.</p> + +<p>—Et comment se nommait le procureur des jésuites?</p> + +<p>—Le père Philippe. Mais de la prison, j'écrivis encore deux fois à la +reine, et l'une des lettres, j'en suis certaine, lui est parvenue.</p> + +<p>—Et l'autre lettre?</p> + +<p>—L'autre fut envoyée par moi à M. de Sully.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par Mlle de Gournay.</p> + +<p>—Je connais cela; une vieille demoiselle qui fait des livres.</p> + +<p>—Justement. Elle alla trouver M. de Sully à l'Arsenal; mais comme les +noms d'Epernon et de Concini y étaient, et que je disais les divers avis +donnés par moi à la reine, M. de Sully n'osa montrer ma lettre au roi; +seulement il lui dit qu'il était menacé, et que s'il voulait il nous +ferait venir au Louvre, moi et <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> Mlle de Gournay. Mais le roi, par +malheur, avait reçu tant d'avis de ce genre, qu'il en haussa les +épaules, et que M. de Sully rendit la lettre à Mlle de Gournay, comme ne +méritant pas créance.</p> + +<p>—Et quelle date pouvait avoir cette lettre?</p> + +<p>—Elle devait être du 10 ou du 11 mai.</p> + +<p>—Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conservée?</p> + +<p>—C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enlevée de la prison où +j'étais, pendant une nuit—alors je comptais encore le temps—c'était +pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule, +me fit lever, et me lut un arrêt du Parlement qui me condamnait à passer +le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fenêtre +une lucarne grillée, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau. +Je trouvais bien rude et bien injuste d'être en prison pour avoir essayé +de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anéantit. En +entendant lire le jugement, je tombai évanouie sur le plancher; je +n'avais que vingt-sept ans. Combien d'années allais-je donc avoir à +souffrir! Pendant mon évanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans +une voiture. L'air, qui me frappa le visage à travers une fenêtre +ouverte, me fit revenir à moi. J'étais assise entre deux exempts, dont +chacun me tenait le poignet avec une petite chaîne. J'avais sur moi une +robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je +savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je +ne savais pas ce que c'étaient que les filles repenties, et j'ignorais +où le couvent était situé. La voiture passa à travers une porte qui +s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une voûte, entra dans une cour et +s'arrêta près du tombeau dont vous m'avez tirée. Il y avait une +ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts +passa derrière moi. J'étais à demi morte: je ne fis aucune résistance. +Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chaînes avec lesquelles on +me tenait les poignets me fut passée autour du col, et le second exempt +me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait +librement. Dès qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans +les ténèbres se mirent au travail; c'était deux maçons; ils muraient +l'ouverture. Seulement alors je revins à moi. Je poussai un cri terrible +et voulus m'élancer vers eux. J'étais retenue par le col. J'eus un +instant l'idée de m'étrangler, et je tirai de toutes mes forces; les +anneaux de ma chaîne m'entrèrent dans le col, mais comme la chaîne +n'avait pas de nœud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma +force, j'espérais que cette tension suffirait, mon souffle râlait, mes +yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lâcha la chaîne, je me +précipitai vers l'ouverture, mais les maçons avaient déjà eu le temps de +la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains à travers l'ouverture, +essayant de démolir cette bâtisse encore fraîche; un des maçons couvrit +mes deux mains de plâtre, et l'autre posa une énorme pierre dessus. +J'étais prise comme dans un piége. Je criai, je hurlai, j'envisageai +d'un coup d'œil le nouveau supplice auquel j'allais être condamnée. +Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais +attachée au côté opposé à la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux +mains scellées dans une muraille. Je demandai grâce. Un des maçons, sans +me répondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent, +j'arrachai de l'interstice mes deux mains à moitié écrasées, et j'allai +tomber au-dessous de la lucarne, épuisée par le double effort que +j'avais fait pour m'étrangler et pour empêcher les maçons de fermer +l'ouverture. Pendant ce temps, leur œuvre ténébreuse et fatale +s'accomplit. Quand je revins à moi, la porte de mon tombeau était murée, +j'étais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement était mis +à exécution.</p> + +<p>Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me +roulai dans mon tombeau en poussant des cris désespérés; pendant ces +quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim; +je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le +cinquième jour, ma gorge brûlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'était +mon consentement à la vie.</p> + +<p>Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur +laquelle on reviendrait certainement. Qu'il était impossible que sous le +règne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV était +toute-puissante, je me disais qu'il était impossible que l'on me punît, +moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier +qui l'avait assassiné, car son supplice à lui avait duré une heure, et +Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'années +devait durer le mien.</p> + +<p>Mais cette espérance, elle aussi, avait fini par s'éteindre.</p> + +<p>Quand je fus résolue à vivre, je demandai de la paille pour me coucher, +mais la supérieure me répondit que le jugement portait que j'aurais pour +nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement eût voulu que <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +j'eusse de la paille pour lit, il l'eût mis dans son arrêt. On me refusa +donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille.</p> + +<p>J'avais espéré, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je +mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid était une mort +assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou +plutôt je m'évanouis, succombant à la rigueur du temps. Je me réveillai +glacée, roidie, paralysée, mais je me réveillai.</p> + +<p>Je vis renaître le printemps, je vis reparaître les fleurs, je vis +reverdir les arbres, de douces brises pénétrèrent jusqu'à moi, et je +leur exposai mon visage baigné de larmes. L'hiver semblait avoir tari en +moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps, +c'est-à-dire avec la vie.</p> + +<p>Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mélancolie me +pénétra le premier rayon de soleil qui, à travers ma lucarne, vint +illuminer mon sépulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir +et de le presser sur mon cœur; hélas! il m'échappait aussi fugitif que +les espérances dont il semblait être le symbole.</p> + +<p>Pendant les quatre premières années et une partie de la cinquième, je +marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les +enfants m'avaient jeté pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le +cinquième hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que +je vivais? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'oublier jusqu'à +ceux qui me restaient à vivre.</p> + +<p>Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer +qu'une muraille humide, mes vêtements commencèrent à s'user; au bout de +deux ans ils se déchirèrent comme du papier détrempé, puis ils tombèrent +en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander +d'autres; mais la supérieure me répondit que le jugement portait qu'on +me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas +qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et à l'eau, +mais pas à autre chose.</p> + +<p>Je me dénudai peu à peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la +première année j'avais eu tant de peine à supporter, vêtue d'une chaude +robe de laine, je les subis nue ou à peu près. Je ramassais les lambeaux +qui tombaient de mes vêtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur +ma peau. Mais peu à peu, ils tombèrent les uns après les autres comme +les écorces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des +prêtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis, +je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de +l'humanité. Ils se mirent à rire. Depuis que j'étais nue, il en venait +plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le +pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains.</p> + +<p>Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale, à peu près comme +vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je +mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins, +je ne me sentais pas vivre.</p> + +<p>Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture à l'heure +habituelle. Je crus que c'était un oubli involontaire. J'attendis, le +soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me répondit pas. La nuit, +quoique souffrant déjà beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin, +dès le jour, j'étais aux barreaux de ma fenêtre, pour voir venir ma +nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses +passèrent, j'appelai, mais elles ne se retournèrent même pas, elles +disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on +était résolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible +nature que la nôtre! C'eût été un immense bonheur pour moi que la mort, +j'en eus peur!</p> + +<p>Cette seconde nuit-là, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant +ces courts assoupissements, je fis des rêves terribles. J'éprouvais +d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me réveillaient au +bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait +fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour +aller au-devant de ma nourriture; j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait +pas. La journée s'écoula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus +pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier.</p> + +<p>Inutile de dire que l'on ne vint point à mes cris.</p> + +<p>Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus +trouver le mot Dieu, qui, à cette heure, me vient si facilement à la +bouche.</p> + +<p>Le jour s'assombrit, l'ombre commença de se faire dans mon sépulcre, +puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'éprouvais de telles angoisses, +que je crus que c'était la dernière. Je ne criais plus, je n'en avais +point la force, je râlais.</p> + +<p>Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une +seule m'échappât. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les +parois de mon crâne, et en faire jaillir des millions d'étincelles. +Enfin, minuit <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on +ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite à une pareille heure, arriva +jusqu'à moi. Je me traînai jusqu'à ma lucarne, aux barreaux de laquelle +je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas +tomber, et je vis de la lumière sous la voûte d'abord, dans le parloir +ensuite; puis cette lumière descendit dans la cour et se dirigea de mon +côté. Un instant j'espérai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait +la supérieure était un moine, tout fut fini: mes mains lâchèrent les +barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'être +soudées au fer, et j'allai m'asseoir où vous m'avez vue.</p> + +<p>Il était temps, vingt-quatre heures de plus, vous ne trouviez que mon +cadavre.</p> + +<p>Comme si elle eût attendu la fin de ce récit pour entrer et peut-être en +effet l'attendait-elle, la supérieure, aux dernières paroles que +prononça la dame de Coëtman, parut sur le seuil de la chambre.</p> + +<p>—Les ordres de monseigneur? demanda-t-elle.</p> + +<p>—D'abord et avant tout, une question, et à cette question, je vous l'ai +dit, il s'agit de répondre fidèlement.</p> + +<p>—J'attends, monseigneur, dit la supérieure en s'inclinant.</p> + +<p>—Qui est venu vous dire que l'on s'étonnait que cette pauvre créature, +nue, au pain et à l'eau, et déjà plus qu'à moitié descendue au sépulcre, +vécût si longtemps?</p> + +<p>—C'est monseigneur qui m'ordonne de parler? dit la supérieure.</p> + +<p>—C'est moi qui, en vertu de ma double autorité spirituelle et +temporelle, vous dis: Je veux savoir quel est le véritable bourreau de +cette femme, les autres n'étaient que des tortureurs.</p> + +<p>—C'est messire Vauthier, astrologue et médecin de la reine-mère.</p> + +<p>—Celui à qui j'ai adressé mes lettres, dit la dame de Coëtman, mais qui +à cette époque n'était que son apothicaire.</p> + +<p>—Eh bien, dit le cardinal, il faut que le désir de ceux qui voulaient +la mort de cette femme soit accompli.—Il étendit la main vers la dame +de Coëtman.—Pour tout le monde, excepté pour vous et pour moi, cette +femme est morte. Voilà pourquoi cette nuit vous avez fait ouvrir la +prison; c'était pour en tirer son cadavre. Et maintenant faites +enterrer, à sa place et sous son nom, une pierre, un soliveau, une +véritable morte que vous irez prendre dans le premier hôpital venu, peu +m'importe, cela vous regarde et non pas moi.</p> + +<p>—Il sera fait comme vous l'ordonnez, monseigneur.</p> + +<p>—Trois de vos religieuses sont dans le secret: la tourière qui nous a +ouvert la porte, les deux sœurs qui ont apporté le souper. Vous leur +expliquerez ce qui arrive à ceux qui parlent quand ils devraient se +taire. D'ailleurs—il montra de son doigt sec et impératif la dame de +Coëtman—d'ailleurs elles auront l'exemple de madame sous les yeux.</p> + +<p>—Est-ce tout, monseigneur?</p> + +<p>—C'est tout. Seulement, en descendant, vous aurez la bonté de dire au +plus grand de mes deux porteurs qu'il me faut d'ici à un quart d'heure +une seconde chaise, pareille à la première, seulement fermant à clé, +avec des rideaux aux portières.</p> + +<p>—Je lui transmettrai les ordres de Monseigneur.</p> + +<p>—Et maintenant, dit le cardinal, laissant reprendre à son caractère le +côté jovial qui en était une des faces les plus accentuées, face que +nous avons déjà vue apparaître pendant la nuit où il avait donné à +Souscarrières et à Mme Cavois ce brevet des chaises, dont il venait par +lui-même de constater la commodité, et que nous verrons plus d'une fois +encore se faire jour dans le reste de notre récit;—maintenant, dit le +cardinal à la dame de Coëtman, je crois que vous êtes assez bien pour +manger une aile de cette volaille et pour boire un demi-verre de ce vin +à la santé de notre bonne supérieure.</p> + +<p>Trois jours après, notre chroniqueur l'Etoile écrivait d'après les +renseignements envoyés par la supérieure des Filles repenties la note +suivante de son journal:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre + qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et + d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis + l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au + pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de + Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec + Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV.</p> + + <p>«Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.»</p> +</div> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch24" id="ch24"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<h3>MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.</h3> + +<p>Pendant tout le temps que le récit de la dame de Coëtman avait duré, le +cardinal avait écouté avec l'attention la plus profonde <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> ce long et +douloureux poëme; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime +ressortît une preuve morale de la complicité de Concini, de d'Epernon et +de la reine-mère dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matérielle +n'avait surgi, visible, éclatante, irréfragable.</p> + +<p>Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le +cristal, c'était non seulement l'innocence de la dame de Coëtman, mais +encore son dévouement pour empêcher le parricide odieux du 14 mai, +dévouement qu'elle avait payé de neuf ans de prison à la Conciergerie, +et de neuf ans de sépulcre aux Filles-Repenties.</p> + +<p>Ce qui restait au cardinal à se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtînt +à tout prix, puisque le procès de Ravaillac était brûlé, c'était cette +feuille de papier écrite sur la roue et contenant les dernières +révélations de Ravaillac.</p> + +<p>Mais là était la difficulté, nous dirons même l'impossibilité, et +c'était par là, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le +cardinal se livrer, c'était par là qu'il avait commencé; mais du premier +coup, il était allé se heurter à un obstacle qu'il avait regardé comme +infranchissable.</p> + +<p>Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille était restée +entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par +malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury était mort, et ce +n'était qu'après le procès de Chalais, à son retour de Nantes, que le +cardinal avait songé à faire collection de preuves contre la reine-mère, +parce que ce n'était qu'à l'époque du procès de Chalais qu'il avait pu +apprécier l'étendue de la haine que Marie de Médicis lui portait.</p> + +<p>Messire Joly de Fleury avait laissé un fils et une fille.</p> + +<p>Le cardinal les avait appelés tous deux en son cabinet de sa maison de +la place Royale, et les avait interrogés sur l'existence de cette +feuille, si importante pour lui et même pour l'histoire.</p> + +<p>Mais cette feuille n'était plus entre leurs mains, et voici comment elle +en était sortie.</p> + +<p>Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15 +à 16 ans, tout vêtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux, +s'était présenté chez M. Joly de Fleury, accompagné d'un compagnon de +dix ou douze ans plus âgé que lui.</p> + +<p>Le rapporteur au Parlement les avait reçus dans son cabinet, s'était +entretenu pendant près d'une heure avec eux, les avait reconduits avec +toutes sortes de marques de respect, jusqu'à la porte de la rue, où un +carrosse, chose rare à cette époque, les attendait, et le soir, au +souper, le digne magistrat avait dit à ses enfants:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander + cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue, + dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux + encore, qu'elle n'a jamais existé.»</p> +</div> + +<p>Le cardinal, cinq ou six mois avant l'époque où notre récit a commencé, +avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille +et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogés. Ils +avaient d'abord essayé de nier l'existence de la feuille, comme le leur +avait conseillé leur père; mais pressés de questions par le cardinal, +après s'être consultés un instant, ils avaient fini par tout lui dire.</p> + +<p>Seulement, ils ignoraient complétement quels pouvaient être les deux +visiteurs mystérieux, qui, selon toute apparence, étant leur propriété, +étaient venus demander à leur père cette pièce importante et l'avaient +emportée avec eux.</p> + +<p>C'était six mois après que la gravité du danger dont il était menacé +avait forcé le cardinal à se livrer à de nouvelles recherches.</p> + +<p>Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pièce, complément de l'édifice +qu'il bâtissait pour s'y mettre à l'abri des coups de Marie de Médicis, +lui était nécessaire, mais plus que jamais il désespérait de la trouver.</p> + +<p>Cependant, comme l'avait dit le Père Joseph, la Providence avait tant +fait jusque-là pour le cardinal, qu'il était permis d'espérer qu'elle ne +s'arrêterait point en si beau chemin.</p> + +<p>En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre +que Mme de Coëtman avait écrite au roi, qu'elle avait fait parvenir à +Sully par l'intermédiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'eût +gardée, soit qu'il l'eût rendue à Mlle de Gournay.</p> + +<p>Au reste, rien n'était plus facile à savoir: le vieux ministre, ou +plutôt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l'été son +château de Villebon, l'hiver son hôtel de la rue Saint-Antoine, situé +entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait +que, fidèle aux habitudes de travail prises par lui, il était toujours +levé et dans son cabinet à cinq heures du matin.</p> + +<p>Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il était quatre +heures.</p> + +<p>A cinq heures et demie précises, après avoir passé à sa maison de la +place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prévenir <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> ses +deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumônier, et +Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient à déjeuner, et de faire +savoir à son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui +avant midi, le cardinal frappait à l'hôtel de Sully, lequel lui était +ouvert par un suisse habillé comme on l'était sous le règne que l'on +commençait d'appeler: le règne du grand roi.</p> + +<p>Profitons de cette visite que rend Richelieu à Sully, le ministre +méconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du passé, pour +évoquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalités les plus +curieuses de la fin du seizième et du commencement du dix-septième +siècle, personnalité assez mal comprise et surtout assez mal rendue par +les historiens, qui se sont contentés de la regarder en face, +c'est-à-dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour +et de l'étudier sous ses différents aspects.</p> + +<p>Maximilien de Béthune, duc de Sully, arrivé, à l'époque où nous en +sommes, à l'âge de soixante-huit ans, avait de singulières prétentions à +l'égard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme +son père et son grand-père, descendre de la maison des comtes de Béthune +de Flandre, il s'était fait un arbre généalogique dans lequel il +descendait d'un Ecossais nommé Béthun, ce qui lui offrait l'avantage, +lorsqu'il écrivait à l'évêque de Glasgow, de l'appeler: <i>Mon cousin</i>. Il +avait encore une autre vision, c'était de se dire allié à la maison de +Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur +d'Autriche et du roi d'Espagne.</p> + +<p>Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il était né au village de +Rosny, près de Mantes, était, malgré sa parenté avec l'archevêque de +Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un +assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estrées, croyant se faire de +lui un serviteur dévoué, et ayant d'ailleurs à se plaindre de la rude +franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri +IV que ce mauvais courtisan ferait place à Sully, Henri IV—et c'était +un des grands défauts de ce grand roi—oublieux jusqu'à l'ingratitude et +faible jusqu'à la lâcheté au sujet de ses maîtresses, Henri IV ne se +souvint plus, sous cette pression égoïste de Gabrielle, que M. de Sancy, +pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui +aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la +couronne.</p> + +<p>Or, ces sacrifices faits à la France, le pauvre surintendant des +finances, était devenu si pauvre, que loin qu'il se fût enrichi, comme +le devait faire son successeur, Henri IV avait été obligé de lui +donner, ce que l'on appelait à cette époque-là un arrêt de défense, et +qui n'était rien autre chose qu'un sauf-conduit contre ses créanciers; +aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractère assez facétieux, se laissait +parfois arrêter comme un créancier ordinaire, et conduire jusqu'à la +porte de la prison, puis arrivé là, il leur montrait son arrêt, tirait +sa révérence aux huissiers et s'en revenait de son côté, les laissant +aller du leur où bon leur semblerait.</p> + +<p>Mais la première chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le +moment fut venu de prouver sa reconnaissance à sa protectrice, fut +d'être infidèle à la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant +dans son désir d'épouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout +faits, parla sérieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans +Sully un des antagonistes les plus acharnés de cette union.</p> + +<p>Cette idée de Henri IV d'épouser Gabrielle n'était cependant pas une +simple fantaisie d'amoureux.</p> + +<p>Il voulait donner à la France une <i>reine française</i>, chose qu'elle +n'avait jamais eue.</p> + +<p>Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde +connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle +que fût la femme qu'il épousât, cette femme aurait une grande influence +sur les destinées de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il +donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues +avec la brève vivacité du commandement militaire, chacun savait que ce +terrible capitaine, qui voulait qu'on le crût libre et absolu, avait +chez lui, femme ou maîtresse, son général, qui, de sa chambre à coucher, +donnait le plus souvent ses ordres au conseil.</p> + +<p>Sous un pareil roi, c'était donc une grosse affaire que le mariage.</p> + +<p>Peu importait aux Espagnols d'avoir été vaincus à Arques et à Ivry, si +une reine espagnole de naissance ou d'esprit, écartant Gabrielle, +entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le +royaume.</p> + +<p>Lorsque Henri IV avait décidé de se remarier, il était à peu près le +seul souverain de l'Europe qui portât l'épée; c'était l'homme unique, le +vainqueur apparaissant à l'Europe, monté sur le grand cheval au panache +blanc d'Ivry. Eh bien, cette épée, celle de la France, il ne fallait +point qu'elle lui fût volée à son chevet par une reine étrangère.</p> + +<p>Voilà ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de génie, ce que +Richelieu, par exemple, <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> eût compris, et ce que ne comprit point Sully.</p> + +<p>Sully qui, par son œil bleu et dur, et par son teint de rose, à +soixante ans, justifiait peut-être sa prétention d'être d'origine +écossaise, était beaucoup plus craint qu'aimé, même de Henri IV; il +portait la terreur partout, dit Marbault, secrétaire de +Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur.</p> + +<p>C'était un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une +main active, énergique, et, chose plus rare, une main financière. Il +tenait déjà dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre, +les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie. +Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de +grand-maître à son père, un homme médiocre. Sully ne cherchait qu'une +occasion d'être ingrat, on la lui offrait, il la saisit.</p> + +<p>Du jour où Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce +passe-droit à Sully, elle avait donné sa démission de reine de France.</p> + +<p>Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres +princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrétaire +d'Etat de Fresne envoya à Sully la quittance du baptême des enfants de +France:—«Il n'y a pas d'<i>enfants de France</i>,» dit Sully en renvoyant la +quittance.</p> + +<p>Le roi n'osa insister.</p> + +<p>C'était, dans Sully, une façon de tâter son maître. Peut-être, si Henri +IV eût exigé, Sully cédait-il; ce fut Henri IV qui céda. Alors Sully +s'aperçut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle +qu'il le croyait lui-même.</p> + +<p>Il lui opposa—à elle qui commençait à vieillir—une rivale toujours +jeune, toujours belle, toujours séduisante: une caisse pleine.</p> + +<p>Gabrielle était, hélas! une caisse vide.</p> + +<p>Cette caisse pleine était celle du grand duc de Toscane.</p> + +<p>Ce dernier avait, depuis quelques années, envoyé au roi le portrait de +sa nièce, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, et +dans lequel l'obésité précoce de Marie de Médicis pouvait être désignée +sous le nom de florissante santé.</p> + +<p>Gabrielle le vit.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse.</p> + +<p>Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent.</p> + +<p>Et comme il ne se décidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna +la femme.</p> + +<p>Il y avait à Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque, +nommé Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait: +Seigneur de dix sept cent mille écus. Adroit à tous les métiers, apte à +faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il était cordonnier, était +parvenu à faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour +nous servir d'un terme de la profession, un véritable pied de femme. +Henri III, charmé de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur +de son petit cabinet, où il élevait et instruisait douze enfants de +chœur: cet excellent roi aimait la musique!</p> + +<p>Zamet commença sa fortune dans cet emploi. Au moment où tout le monde +avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prêté à tout +le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et même au roi de Navarre, à qui +personne ne voulait prêter. Avait-il prévu la grandeur de Henri IV, +comme Crassus celle de César? C'était, en ce cas, une ressemblance de +plus avec ce célèbre banquier romain.</p> + +<p>Cet homme était l'agent du grand-duc Ferdinand.</p> + +<p>Sully et Zamet se comprirent.</p> + +<p>Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'œil +juste et la main sûre, c'était partie gagnée.</p> + +<p>Sully avait fait le <i>valet</i> près de Gabrielle, il le dit lui-même dans +ses mémoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appela +<i>valet</i>. Sully voulait bien être un valet, mais ne voulait pas qu'on le +lui dît.</p> + +<p>Il se plaignit à Henri IV, et Henri IV dit à Gabrielle:</p> + +<p>—J'aime mieux un <i>valet</i> comme lui que dix <i>maîtresses</i> comme vous.</p> + +<p>L'heure était venue.</p> + +<p>Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus +les Alpes le poison qui avait tué son frère François et sa belle-sœur +Bianca.</p> + +<p>Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi; Pâques approchait; son +confesseur exigea d'elle qu'elle allât faire ses Pâques à Paris; elle +eut la fatale idée d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait +lui porter malheur.</p> + +<p>Sully, qui était brouillé avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire? +Peut-être parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle eût commis une +pareille imprudence.</p> + +<p>La pauvre femme se croyait déjà reine. Pour plaire à Sully, elle fit +comme si elle l'était, disant qu'elle verrait toujours avec grand +plaisir la duchesse à ses <i>levers</i> et à ses <i>couchers</i>. La duchesse, +furieuse, cria à l'impertinence.</p> + +<p>—<i>Les choses ne sont point comme on le <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> croit</i>, lui dit Sully pour +l'apaiser, <i>et vous allez voir un beau jeu bien joué, si la corde ne se +rompt pas</i>.</p> + +<p>Evidemment il savait tout.</p> + +<p>Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle?</p> + +<p>Sans doute! Sully était un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour +laisser les empoisonneurs opérer tout à leur aise; mais il recommanda +bien qu'on le tînt au courant.</p> + +<p>Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second était +un nommé Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu +de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appelé d'un nom de poisson.</p> + +<p>De même que Zamet était un ex-cordonnier, Lavarenne était un +ex-cuisinier. C'était un drôle à toute sauce, que Henri IV avait tiré +des cuisines de sa sœur Madame, où il jouissait d'une grande célébrité +pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour, à l'époque où il +avait fait fortune.—«Eh, lui dit-elle, il paraît, mon pauvre Lavarenne, +que tu as plus gagné à porter les <i>poulets</i> de mon frère qu'à larder les +miens.»</p> + +<p>Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la +susceptibilité de l'ex-lardeur de poulets.</p> + +<p>C'est à lui que Sully avait dit:</p> + +<p>—Que je sois le premier à le savoir, s'il arrivait par hasard quelque +accident à Mme la duchesse de Beaufort.</p> + +<p>Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers.</p> + +<p>Il lui raconte comment Gabrielle est tombée tout à coup malade, d'une +maladie étrange et qui l'a tellement défigurée «que de crainte que cette +vue n'en dégoutât le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est +hasardé, pour lui épargner un trop grand déplaisir, de lui écrire pour +le supplier de rester à Fontainebleau, <i>d'autant plus qu'elle était +morte</i>.»</p> + +<p>Et il ajoutait:</p> + +<p>«Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes +bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.»</p> + +<p>Ainsi les deux drôles étaient si bien sûrs de la qualité de leur poison +que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux écrivait au roi +qu'elle était morte, et à Sully qu'elle allait mourir.</p> + +<p>Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa +jusqu'au samedi matin. C'était le vendredi soir que Lavarenne avait +envoyé un messager à Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully +embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit:</p> + +<p>—Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la +duchesse; maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et +longue.</p> + +<p>C'est lui-même, au reste, qui raconte, et dans ces mêmes termes, la +chose dans ses mémoires.</p> + +<p>Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine à décider Henri pour Marie de +Médicis.</p> + +<p>Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde à +rompre encore.</p> + +<p>Ce fut celle d'Henriette d'Entragues.</p> + +<p>Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spécialité d'être toujours +amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux +d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour céder, elle +demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cédât, le père +demandait cinq cent mille francs.</p> + +<p>Le roi montra la promesse de mariage à Sully, et lui ordonna de compter +cinq cent mille francs au père.</p> + +<p>Sully déchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en +monnaie d'argent dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de +Henri IV.</p> + +<p>Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans les +<i>charles</i> et dans les <i>florins</i>, et même dans les florentins; une partie +de cette somme venait de la Toscane.</p> + +<p>—Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez à M. +d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille.</p> + +<p>—Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent +mille francs fissent un si gros volume. Tâche d'arranger la chose pour +moitié, mon bon Sully.</p> + +<p>Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent; +mais, comme il l'avait prédit à Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra +point l'amour.</p> + +<p>Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver, +refit la promesse de mariage déchirée par Sully.</p> + +<p>Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne +perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne +voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait +faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV +savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre, +et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche.</p> + +<p>—Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux +de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête que <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> Sully en a +dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait +tout de son long.</p> + +<p>Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour +la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à +cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux +enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus +rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à +l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait, +s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève:</p> + +<p>—O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de +Sully!</p> + +<p>Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne +Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient +plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux +maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement +ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre +dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de +Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table +et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la +porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main, +alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal +d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya.</p> + +<p>Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais +il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de +son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est un +<i>Rosny</i>, faisons-en un <i>Biron</i>!»</p> + +<p>A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et +les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne +pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez +jamais, si Rosny ne vous aide.»</p> + +<p>Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul.</p> + +<p>C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a +vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec +l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la +danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV—à partir de cette +mort, il ne dansa plus—tous les soirs, un valet de chambre du roi, +nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les +premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul, +coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la +tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à +moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher +quelques femmes de «<i>réputation mauvaise</i>,» dit Tallemant des Réaux, qui +est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire +<i>douteuse</i>. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu, +devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de +Chevigny.</p> + +<p>S'il ne s'était agi pour danser en face de lui, que d'une femme légère, +il eût pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les +désordres l'inquiétaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la +rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant +pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants.</p> + +<p>Un jour, ennuyé de rencontrer sur son escalier tant de gens qui +n'avaient point affaire à lui, et qui demandaient la duchesse, il fit +faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut +terminé:</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprès pour vous; +faites passer par cet escalier-là les gens que vous savez, car si j'en +rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les +marches.</p> + +<p>Le jour où il fut nommé grand-maître de l'artillerie, il prit pour +cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise: <i>Quo jussa Jovis</i>.</p> + +<p>Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully à +cinq heures et demie du matin, était, on se le rappelle, un aigle dans +les nuages avec: <i>Aquila in nubilus</i>.</p> + +<p>—Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui précédait le visiteur +matinal.</p> + +<p>—Annoncez, répondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette +annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch25" id="ch25"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<h3>LES DEUX AIGLES.</h3> + +<p>Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut +celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel était +l'importun qui venait le déranger avant le jour.</p> + +<p>Il était occupé à écrire les volumineux mémoires qu'il nous a laissés, +et se leva de son fauteuil à l'annonce du valet.</p> + +<p>Il était vêtu à la mode de 1610, c'est-à-dire comme on s'habillait +dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausses <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> et +le pourpoint tailladés de satin violet. Il portait la fraise empesée, +les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe était, comme dans +celle de Coligny, fiché un cure-dent, afin qu'il n'eût point à se +déranger pour l'aller chercher, s'il était trop loin. Quoique la mode en +fût passée depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrît +son pourpoint et tombât jusqu'à ses souliers de feutre, il portait ses +ordres en diamants et ses chaînes de col, comme s'il eût dû, à l'heure +accoutumée, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le +temps était beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de +son hôtel dans cet équipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait +pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du +Palais-Royal, où chacun s'arrêtait pour le regarder se mouvant gravement +et avec lenteur, pareil au fantôme du siècle passé.</p> + +<p>Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la première fois en +présence était singulièrement représenté par sa devise. <i>Aquila in +nubibus</i>, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages, à moitié +voilé par eux, dirigeait tout en France, représentait admirablement le +ministre qui était tout, et par lequel Louis XIII était roi; tandis +qu'au contraire l'aigle lançant la foudre: <i>Quo jussa Jovis</i>, où +l'envoie Jupiter, peignait d'une façon moins caractéristique Sully, bras +droit de Henri IV, mais n'obéissant que quand Henri IV ordonne, et +n'étant rien que par Henri IV.</p> + +<p>Peut-être quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces détails sont +inutiles, et diront-ils, à la seule recherche qu'ils sont du pittoresque +et de l'inconnu, qu'ils savent ces détails aussi bien que moi; aussi +n'est-ce pas pour ceux qui <i>savent ces détails aussi bien que moi</i> que +je les consigne ici, et ceux-là peuvent les passer; mais c'est pour ceux +qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirés par le +titre ambitieux de <i>roman historique</i>, veulent apprendre quelque chose +en le lisant, afin que ce titre soit justifié.</p> + +<p>Richelieu, jeune relativement à Sully (il n'avait que quarante-deux ans, +et Sully en avait soixante-huit), s'avança vers le vieil ami de Henri IV +avec le respect qu'il devait à la fois à son âge et à sa réputation.</p> + +<p>Sully lui désigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard, +orgueilleux, familier avec l'étiquette des cours, fut sensible à ce +détail.</p> + +<p>—Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous +étonne?</p> + +<p>—J'avoue, répondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y +attendais pas.</p> + +<p>—Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaillé +ou qui travaillent pour la postérité, et nous sommes de ceux-là, sont +solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du règne sous +lequel ils sont appelés à rendre des services à la France; pourquoi +donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher +un appui, des conseils, des renseignements mêmes, près de celui qui a si +glorieusement servi le père?</p> + +<p>—Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès +lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort +n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même +l'honneur de l'abattre.</p> + +<p>—Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois +vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la +comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos +rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle +les souvenirs.</p> + +<p>—On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit +dédaigneusement Sully?</p> + +<p>—Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai +appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais +pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes.</p> + +<p>—Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là.</p> + +<p>—Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on +y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques, +Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et +de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens +de cette grande politique.</p> + +<p>—Ce qui me brouilla avec la reine mère.</p> + +<p>—On y établissait l'influence française en Italie, continua le +cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant +il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie, +la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés +contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des +catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce +projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends +eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions +eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux +héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur +Mathias...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span></p> + +<p>—Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrent <i>les +parricides</i>.</p> + +<p>Richelieu enregistra la seconde interruption près de la première, car, +sur la seconde comme sur la première, son intention était de revenir, et +continua:</p> + +<p>—Dans de si glorieux temps, on n'a point de loisirs à donner aux +lettres; ce n'est point sous César que naissent les Horace et les +Virgile; ou s'ils naissent sous César, c'est sous Auguste seulement +qu'ils chantent. J'admire vos guerriers et vos législateurs, monsieur de +Sully, ne méprisez pas trop mes poètes: c'est par les guerriers et les +législateurs que les empires sont grands; mais c'est par les poètes +qu'ils sont lumineux. L'avenir est une nuit comme le passé, les poètes +sont les phares de cette nuit-là. Demandez aujourd'hui quels sont les +ministres et les généraux d'Auguste, on vous nommera Agrippa, tous les +autres sont oubliés. Demandez quels sont les protégés de Mécène, on vous +nommera Virgile, Horace, Varon, Tibulle; Ovide proscrit, est une tache +au règne du neveu de César; je ne puis pas être Agrippa ou Sully, +laissez-moi être Mécène.</p> + +<p>Sully regarda avec étonnement cet homme dont on lui avait dit vingt fois +l'orgueilleuse tyrannie, et qui venait le trouver pour lui rappeler les +jours glorieux de sa puissance et mettre sa grandeur présente aux pieds +de sa grandeur passée.</p> + +<p>Il tira son cure-dent de sa barbe, et le passant entre ses dents, qui +eussent fait honneur à un jeune homme:</p> + +<p>—Bon, bon, bon, dit-il, je vous passe vos poètes, quoiqu'ils ne fassent +pas des choses bien merveilleuses.</p> + +<p>—Monsieur de Sully, dit Richelieu, combien y a-t-il de temps que vous +fîtes planter les ormes qui ombragent nos routes?</p> + +<p>—Monsieur le cardinal, dit Sully, c'était de 1598 à 1604, donc il y a +vingt-quatre ans.</p> + +<p>—Etaient-ils aussi beaux et aussi vigoureux, lorsque vous les plantâtes +qu'aujourd'hui?</p> + +<p>—Avec cela qu'on les a bien arrangés, mes ormes!</p> + +<p>—Oui, je sais que le peuple, qui se trompe aux meilleures intentions, +et qui n'a pas vu l'ombre que la main prévoyante d'un grand homme semait +sur les routes pour le bien-être des voyageurs fatigués, en a arraché +une partie, mais ceux qui ont survécu n'ont-ils point étendu leurs +branches, n'ont-ils pas multiplié leurs feuilles?</p> + +<p>—Si fait, si fait, dit Sully tout joyeux, et quand je vois ceux qui +restent, si vigoureux, si verts, si bien portants, je suis presque +consolé pour ceux qui ne sont plus.</p> + +<p>—Eh bien, moi, monsieur de Sully, dit Richelieu, il en est ainsi de mes +poëtes; la critique en arrachera une partie, le bon goût une autre; mais +ceux qui resteront n'en seront que plus forts et plus verdissants.</p> + +<p>—Aujourd'hui, j'ai planté un orme qu'on appelle Rotrou; demain je +planterai probablement un chêne qu'on appellera Corneille. J'arrose, en +attendant, je ne dirai pas ceux qui ont poussé tout seuls sous votre +règne: Desmarets, Bois-Robert, Mayret, Voiture, Chapelain, Gombeault, +Baro, Resseiguier, la Morelle, Grandchamp, que sais-je moi? Ce n'est pas +ma faute s'ils poussent mal et, au lieu de faire une forêt, ne font +qu'un taillis.</p> + +<p>—Soit, soit, soit, dit Sully; aux grands travailleurs—et l'on dit que +vous êtes un grand travailleur, monsieur le cardinal—il faut des +distractions, et dans vos moments perdus autant vaut vous faire +jardinier qu'autre chose.</p> + +<p>—Que Dieu bénisse mon jardin, monsieur de Sully, et il deviendra celui +du monde entier.</p> + +<p>—Mais enfin, dit Sully, je présume que vous ne vous êtes pas levé à +cinq heures du matin pour venir me faire des compliments et me parler de +vos poëtes?</p> + +<p>—D'abord, je ne me suis pas levé à cinq heures, dit en souriant le +cardinal, je ne me suis pas encore couché, voilà tout. De votre temps, +monsieur de Sully, on se couchait tard peut-être, et l'on se levait de +bonne heure, mais encore dormait-on! De mon temps à moi, on ne dort +plus; non, je ne suis pas précisément venu pour vous faire des +compliments et vous parler de mes poëtes, mais l'occasion s'en est +trouvée en passant, et je n'ai eu garde de la laisser échapper; je suis +venu pour vous parler de deux choses dont vous m'avez le premier parlé +vous-même.</p> + +<p>—Moi! je vous ai parlé de deux choses?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je n'ai rien dit...</p> + +<p>—Excusez-moi; quand je vous rappelais vos grands projets contre +l'Autriche et l'Espagne, vous avez dit: <i>Projets qui m'ont brouillé avec +la reine-mère</i>.</p> + +<p>—C'est vrai; n'est-elle pas Autrichienne par sa mère Jeanne, et +Espagnole par son oncle Charles-Quint.</p> + +<p>—Justement, et cependant c'était à vous, monsieur de Sully, qu'elle +devait d'être reine de France.</p> + +<p>—J'ai eu tort de donner ce conseil au roi Henri IV, mon auguste maître, +et depuis, bien souvent, je m'en suis repenti.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> + +<p>—Eh bien, la même lutte que vous eûtes à soutenir, il y a vingt ans, et +dans laquelle vous avez succombé, je la soutiens, moi, aujourd'hui, et +peut-être y succomberais-je à mon tour pour le malheur de la France, car +aujourd'hui j'ai deux reines contre moi, la jeune et la vieille.</p> + +<p>—Par bonheur, dit Sully en grimaçant un sourire et en mâchant son +cure-dents, ce n'est pas la jeune qui a le plus d'influence; le roi +Henri IV aimait trop; son fils n'aime pas assez.</p> + +<p>—Avez-vous quelquefois songé, monsieur le duc, à cette différence qui +existe entre le père et le fils?</p> + +<p>Sully regarda Richelieu d'un air railleur, comme pour demander: En +êtes-vous là?</p> + +<p>Puis:</p> + +<p>—Entre le père et le fils, répéta-t-il, avec un accent étrange; oui, +j'y ai songé et bien souvent.</p> + +<p>—Vous rappelez-vous le père, tout activité, faisant vingt lieues à +cheval dans sa journée et jouant à la paume le soir; toujours debout, +tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant, +chassant du matin au soir, emporté dans tout, jouant pour gagner, +trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagné, c'est +vrai, mais ne pouvant s'empêcher de tricher; sensible des nerfs, +souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours près des larmes; +mobile jusqu'à la folie, mais mettant toujours le cœur de moitié dans +ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait +reçu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thérèse +sur Satan, qui ne peut que haïr: il aimait.</p> + +<p>—Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully étonné.</p> + +<p>—Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voilà +tout; mais je l'ai fort étudié. Mais, au contraire de lui, voyez son +fils, lent comme un vieillard, morne comme un trépassé, ne marchant +presque jamais, se tenant debout, mais immobile, près d'une fenêtre; +regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans désir de +gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant +rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne.</p> + +<p>—Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise.</p> + +<p>—Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualités; il a +l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce +sont deux éperons dont je l'aiguillonne et je le conduirais à la +grandeur sans sa mère, sans cesse sur mon chemin pour défendre +l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand +roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux +éternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens à vous, mon maître, +à vous que j'étudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens +vous demander votre appui contre le mauvais génie qui fut votre ennemi +autrefois et qui est le mien aujourd'hui.</p> + +<p>—En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus +puissant que le roi?</p> + +<p>—Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets que <i>les +parricides</i> frappèrent Henri IV?</p> + +<p>—Ai-je dit <i>les parricides</i>, ou le parricide?</p> + +<p>—Vous avez dit <i>les parricides</i>.</p> + +<p>Sully se tut.</p> + +<p>—Eh bien, continua Richelieu rapprochant sa chaise du fauteuil de +Sully, rappelez bien tous vos souvenirs sur cette fatale date du 14 mai, +et veuillez me dire quels sont les avis que vous avez reçus?</p> + +<p>—On en reçut beaucoup; mais par malheur on y fit peu d'attention; quand +la Providence veille, il arrive souvent que les hommes dorment; mais +avant tout le roi Henri avait commis deux imprudences.</p> + +<p>—Lesquelles?</p> + +<p>—Après avoir promis au pape Paul V le rétablissement des jésuites, il +lui répondit, quand il le pressa de tenir sa promesse:—«Si j'avais deux +vies, j'en donnerais une pour satisfaire Votre Sainteté; mais, n'en +ayant qu'une, je la garde pour votre service et l'intérêt de mes +sujets.» La seconde fut de laisser insulter en plein Parlement le +chevalier de la reine, l'illustrissime faquin Concino Concini; elle se +crut avilie elle-même en voyant son Sigisbée, son brillant vainqueur des +joûtes, celui qui avait éclipsé des princes, battu par des hommes de +robe, plumé par des clercs, elle voua le roi à une vendetta italienne, +et elle ferma son cœur à tous les avis qui lui furent donnés.</p> + +<p>—Ces avis ne lui furent-ils point particulièrement donnés, demanda +Richelieu, par une femme nommée la dame de Coëtman?</p> + +<p>Sully tressaillit.</p> + +<p>—Oui, particulièrement, dit-il, mais il y en eut d'autres. Il y eut un +nommé Lagarde qui se trouvait à Naples chez Hébert, qui prévint le roi +et que d'Epernon fit assassiner. Il y eut un certain Labrosse que l'on +n'a point retrouvé, et qui, le 14 mai au matin, prévint M. de Vendôme +que le passage du 13 au 14 serait fatal au roi.</p> + +<p>—Mais... insista Richelieu, cette dame de <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> Coëtman ne s'est-elle point +aussi adressée à vous, monsieur le duc?</p> + +<p>Sully baissa la tête.</p> + +<p>—Les meilleurs et les plus dévoués, dit-il, ont leurs aveuglements; et +cependant j'en parlai au roi; mais le roi haussa les épaules et dit: Que +veux-tu, Rosny—il avait continué de m'appeler de mon nom de naissance +quoiqu'il m'eût fait duc de Sully—que veux-tu Rosny? il en sera ce +qu'il plaira à Dieu.</p> + +<p>—Ce fut par une lettre que vous fûtes prévenu, n'est-ce pas, monsieur +le duc?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Cette lettre, à qui était-elle adressée?</p> + +<p>—A moi, pour être remise au roi.</p> + +<p>—Par qui vous était-elle adressée?</p> + +<p>—Par la dame de Coëtman.</p> + +<p>—Une autre femme s'était chargée de vous la remettre?</p> + +<p>—Mlle de Gournay.</p> + +<p>—Et puis-je vous demander, monsieur le duc—remarquez que c'est pour le +bien et l'honneur de la France que j'ai l'honneur de vous questionner.</p> + +<p>Sully fit un signe de la tête indiquant qu'il était prêt à répondre.</p> + +<p>—Et cette lettre, pourquoi ne la remîtes-vous point au roi?</p> + +<p>—Parce que les noms de la reine Marie de Médicis, celui de d'Epernon et +celui de Concini y étaient en toutes lettres.</p> + +<p>—Cette lettre vous l'avez gardée, monsieur le duc?</p> + +<p>—Non, je l'ai rendue.</p> + +<p>—Puis-je vous demander à qui?</p> + +<p>—A celle qui l'avait apportée, à mademoiselle de Gournay.</p> + +<p>—Avez-vous, monsieur le duc, quelque répugnance à m'écrire ces mots:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Mlle de Gournay est autorisée à remettre à Mgr le cardinal de Richelieu + la lettre adressée, le 11 mai 1610, à M. le duc de Sully par la dame de + Coëtman.»</p> +</div> + +<p>—Non, si Mlle de Gournay vous refusait; mais sans doute vous la +donnera-t-elle, étant pauvre et ayant grand besoin d'être protégée par +vous, sans que vous ayez besoin de mon autorisation.</p> + +<p>—Cependant si elle refusait?</p> + +<p>—Envoyez-moi un messager, et il vous rapportera mon autorisation.</p> + +<p>—Maintenant un dernier mot, monsieur de Sully, et vous aurez acquis +tous droits à ma reconnaissance.</p> + +<p>Sully s'inclina.</p> + +<p>—Il existait chez M. Joly de Fleury, dans une cassette murée, à l'angle +des rues Saint-Honoré et des Bons-Enfants, le procès de Ravaillac au +Parlement.</p> + +<p>—La cassette a été réclamée et portée au palais de justice, où elle a +disparu dans un incendie: de sorte que M. Joly de Fleury ne s'est plus +trouvé possesseur que du procès-verbal dicté par Ravaillac sur +l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu.</p> + +<p>—Cette feuille n'est plus entre les mains de la famille?</p> + +<p>—Elle a été, en effet, rendue par M. Joly de Fleury avant sa mort.</p> + +<p>—Savez vous à qui? demanda Richelieu.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous le savez, s'écria-t-il, ne pouvant réprimer un sentiment de joie; +alors... alors, vous allez me le dire, n'est-ce pas? Cette feuille, +c'est mon salut, à moi, ce qui n'est rien; mais c'est la gloire, c'est +la grandeur, c'est l'honneur de la France, ce qui est tout. Au nom du +ciel, dites-moi à qui cette feuille a été remise.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Et pourquoi impossible?</p> + +<p>—J'ai fait serment.</p> + +<p>Le cardinal se leva.</p> + +<p>—Du moment où le duc de Sully a fait serment, dit-il, honneur au +serment de Sully; mais, en vérité, il y a une fatalité sur la France.</p> + +<p>Et, sans même essayer de tenter Sully par une seule parole, il s'inclina +profondément devant lui, reçut de la part du vieux ministre un salut +poli, mais modéré, et se retira, commençant à douter de cette providence +dont le P. Joseph lui avait promis le secours.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch26" id="ch26"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<h3>LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE.</h3> + +<p>Le cardinal rentra chez lui, place Royale, vers sept heures du matin, +renvoya ses porteurs, qui se déclarèrent bien payés et par conséquent, +satisfaits de leur nuit, se coucha deux heures, et vers neuf heures et +demie du matin descendit dans son cabinet en pantoufles et en robe de +chambre.</p> + +<p>Ce cabinet, c'était l'univers du duc de Richelieu. Il y travaillait +douze à quatorze heures par jour; il y déjeunait avec son confesseur, +ses bouffons et ses parasites, souvent même il y dormait sur un grand +canapé en forme de lit, sur lequel il se jetait quand la besogne +politique donnait par trop. D'habitude il dînait avec sa nièce.</p> + +<p>Personne n'entrait dans ce cabinet renfermant tous les secrets de +l'Etat, à moins que Richelieu n'y fût, excepté son secrétaire <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +Charpentier, l'homme sur lequel il pouvait compter comme sur lui-même.</p> + +<p>Une fois entré, il en faisait ouvrir les différentes portes par +Charpentier, excepté cependant la porte donnant chez Marion Delorme, +dont seul il avait la clef.</p> + +<p>Cavois avait commis l'indiscrétion de dire que parfois, quand le +cardinal, au lieu de remonter dans sa chambre et de se coucher dans son +lit, se jetait tout habillé sur le canapé de son cabinet, il avait +pendant la nuit entendu une seconde voix, qu'à son timbre il avait +reconnue pour une voix de femme, laquelle voix dialoguait avec lui.</p> + +<p>Les mauvaises langues avaient dit alors, et le bruit s'en était répandu, +que c'était Marion Delorme, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et +de sa beauté, puisqu'elle avait à peine dix-huit ans, qui passait comme +une fée à travers la muraille ou comme un sylphe à travers le trou de la +serrure, et qui venait causer avec le cardinal de choses n'ayant +aucunement trait à la politique.</p> + +<p>Mais personne ne pouvait dire l'avoir jamais vue chez le cardinal.</p> + +<p>D'ailleurs, nous qui avons pénétré dans ce cabinet redouté, et qui en +connaissons tous les secrets, nous savons qu'il existait une boîte aux +lettres à l'aide de laquelle le cardinal correspondait avec sa belle +voisine; Marion Delorme n'avait donc pas besoin de venir chez le +cardinal, ni le cardinal d'aller chez Marion.</p> + +<p>Ce jour-là probablement avait-il quelque chose à lui dire, car, de même +que nous le lui avons déjà vu faire, à peine entré dans son cabinet, il +écrivit deux lignes sur un morceau de papier, ouvrit la porte de +communication, glissa le papier sous la seconde porte, tira la sonnette +et referma la première.</p> + +<p>Ce papier, nous pouvons le dire à nos lecteurs, pour lesquels nous +n'avons rien de caché, contenait l'interrogation suivante:</p> + +<div class="blockquote"> +<p>—Combien de fois, depuis huit jours, M. le comte de Moret est-il venu +chez Mme de la Montagne? est-il fidèle ou infidèle? en somme, que +sait-on de lui?</p> +</div> + +<p>Comme d'habitude, cette question était signée: «Armand.»</p> + +<p>Mais, disons-le, l'écriture et la signature étaient déguisées et +n'avaient rien de commun avec l'écriture et la signature du grand +ministre.</p> + +<p>Après quoi, il appela Charpentier et lui demanda qui était dans le salon +voisin.</p> + +<p>—Le R. P. Mulot, M. de Lafalone et M. de Bois-Robert, répondit le +secrétaire.</p> + +<p>—C'est bien, dit Richelieu, faites-les entrer.</p> + +<p>Nous avons dit que le cardinal déjeunait d'habitude avec son confesseur, +ses bouffons, ses parasites, et peut-être nos lecteurs ont-ils été +étonnés de la société dans laquelle nous plaçons le confesseur de Son +Eminence. Mais le P. Mulot n'était point un de ces casuistes rigides, +qui surchargent leurs pénitents de <i>Pater noster</i> et <i>d'Ave Maria</i>...</p> + +<p>Non, le P. Mulot était avant tout un ami du cardinal. Onze ans +auparavant, lors de l'assassinat du maréchal d'Ancre, lorsque la +reine-mère avait été exilée à Blois et le cardinal à Avignon, le P. +Mulot, soit par amitié pour le jeune Richelieu, soit confiance dans son +génie à venir, avait vendu tout ce qu'il possédait, et en avait tiré +trois ou quatre mille écus pour le cardinal, alors évêque de Luçon. +Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se +gênait-il pour qui que ce fût. Mais c'était surtout à l'endroit du +mauvais vin qu'il était d'autant plus intraitable qu'il était tout à +fait courtisan du bon. Un jour qu'il dînait chez M. d'Alaincourt, +gouverneur de Lyon, et qu'il était mécontent du vin qu'on lui servait, +il fit venir le laquais qui l'avait versé, et le prenant par l'oreille:</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-il, vous êtes un grand coquin de ne point avertir +votre maître, qui, peut-être ne s'y connaissant pas, croit nous donner +du vin et nous sert de la piquette.</p> + +<p>A ce culte de la vigne, le digne aumônier avait gagné un nez qui, pareil +à celui de Bardolph, le joyeux compagnon de Henri V, eût pu servir le +soir de lanterne, de sorte qu'un jour, que, n'étant encore qu'évêque de +Luçon, M. de Richelieu essayait des chapeaux de castor, et que le P. +Mulot le regardait les essayer, M. de Richelieu en choisit un, et le +mettant sur sa tête:—«Celui-ci me va-t-il bien? demanda-t-il.</p> + +<p>—Il irait encore mieux à Votre Grandeur, répondit Bois-Robert, s'il +était de la couleur du nez de votre aumônier.</p> + +<p>Le brave Mulot ne pardonna jamais cette plaisanterie à Bois-Robert.</p> + +<p>Le second convive attendu par le cardinal était un gentilhomme de +Touraine, appelé Lafalone. C'était une espèce de gardien que le cardinal +s'était fait donner par le roi avant qu'il eût des gardes, pour empêcher +qu'on ne le dérangeât inutilement ou pour des choses de peu +d'importance. Ce Lafalone était aussi grand mangeur que Mulot était +buveur, et voir boire l'un et manger l'autre était un plaisir que se +donnait presque tous les jours le cardinal. En effet, Lafalone ne +pensait qu'à la table. Quand les autres disaient qu'il ferait beau +promener, qu'il ferait beau chasser, qu'il ferait beau baigner +aujourd'hui, lui, invariablement <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> disait: qu'il ferait beau manger. Il +en résulta que, quoique le cardinal eût des gardes, il n'en conserva pas +moins Lafalone.</p> + +<p>Le troisième convive ou plutôt la troisième personne à laquelle le +cardinal avait fait dire de venir, était François Metel de Bois-Robert, +l'un de ses collaborateurs, mais plutôt encore son bouffon. D'abord, on +ne saurait dire pourquoi, Bois-Robert lui avait fort déplu. Il s'était +sauvé de Rouen, où il était avocat, pour une mauvaise affaire que +voulait lui faire une fille qui l'accusait de lui avoir fait deux +enfants. En arrivant à Paris, il s'était attaché au cardinal Duperron, +puis avait tenté de passer au service du cardinal; mais nous l'avons +dit, il ne lui était point sympathique, et plusieurs fois il gronda ses +gens de ne pas savoir le défaire de lui.</p> + +<p>—Eh! monsieur, lui dit un jour Bois-Robert, vous laissez bien manger +aux chiens les miettes de votre table, ne vaux-je pas bien un chien?</p> + +<p>Cette humilité désarma le cardinal, et non-seulement il avait pris +Bois-Robert en amitié mais encore il ne pouvait se passer de lui.</p> + +<p>Quand le cardinal était de bonne humeur, il l'appelait: Le Bois tout +court, à cause d'un don que lui avait fait M. de Châteauneuf sur le +bois qui vient de Normandie.</p> + +<p>C'était son journal du matin; par Bois-Robert, le cardinal connaissait +tout ce qui se passait dans cette république des lettres qui commençait +à se consolider; puis Bois-Robert, qui avait un cœur excellent, guidait +la main du cardinal dans les bienfaits qu'elle devait répandre, et +parfois, bon gré, mal gré, la forçait de s'ouvrir quand elle voulait +rester fermée par quelque motif de haine ou de jalousie, et Bois-Robert, +à sa manière, lui prouvait que celui qui peut se venger ne doit point +haïr, et que celui qui est tout-puissant ne saurait être jaloux.</p> + +<p>On comprend qu'avec cette éternelle tension d'esprit vers la politique, +ces menaces éternelles de conspirations, cette lutte acharnée contre +tout ce qui l'entourait, le cardinal avait besoin de temps en temps de +se laisser aller à des gaités qui, pour lui, devenaient presque de +l'hygiène; l'arc trop tendu et surtout toujours tendu se fût brisé.</p> + +<p>C'était surtout après des nuits comme celle qu'il venait de passer, et +au milieu de ses plus sombres préoccupations, que le cardinal +recherchait la société des trois hommes avec lesquels nous allons le +voir se reposer quelques instants de ses travaux, de ses angoisses et de +ses fatigues.</p> + +<p>D'ailleurs, outre les contes qu'il espérait tirer, comme d'habitude, de +la verve intarissable de Bois-Robert, il avait à le charger de découvrir +la demeure de la demoiselle de Gournay et de la lui amener.</p> + +<p>Aussitôt sa lettre pour Marion Delorme déposée dans le couloir, il +ordonna donc, comme nous l'avons dit, à Charpentier d'ouvrir à ses trois +convives.</p> + +<p>Charpentier ouvrit la porte.</p> + +<p>Bois-Robert et Lafalone se firent des politesses pour passer; mais +Mulot, qui paraissait de mauvaise humeur, les écarta tous deux et passa +le premier.</p> + +<p>Il tenait une lettre à la main.</p> + +<p>—Oh! lui dit le cardinal, qu'avez-vous donc, mon cher abbé?</p> + +<p>—Ce que j'ai, cria Mulot, en trépignant, j'ai que je suis furieux!</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Ils n'en feront jamais d'autres!</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Ceux qui m'écrivent de votre part.</p> + +<p>—Bon Dieu! qu'ont-ils donc fourré dans votre lettre?</p> + +<p>—Ce n'est pas la lettre qui est mal; au contraire, contre l'habitude de +vos gens, elle est assez polie.</p> + +<p>—Qui est donc mal, alors?</p> + +<p>—L'adresse. Vous savez bien que je ne suis pas votre aumônier, attendu +que, si je consens jamais à être l'aumônier de quelqu'un, ce sera de +plus grand que vous. Je suis chanoine de la Sainte-Chapelle.</p> + +<p>—Oh! alors, qu'ont-ils mis sur l'adresse?</p> + +<p>—Ils ont mis: «A monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence,» +les sots.</p> + +<p>—Ouais! dit le cardinal en riant, car il se doutait bien qu'il allait +s'attirer quelques rebuffades; si c'était moi qui eusse mis l'adresse?</p> + +<p>—Si c'était vous, cela ne m'étonnerait pas, ce ne serait point, Dieu +merci, la première sottise que vous auriez faite.</p> + +<p>—Je suis bien aise de savoir que cela vous contrarie.</p> + +<p>—Cela ne me contrarie pas, cela m'exaspère.</p> + +<p>—Tant mieux!</p> + +<p>—Pourquoi, tant mieux?</p> + +<p>—Parce que vous n'êtes jamais si réjouissant que quand vous êtes en +colère, et comme j'aime beaucoup à vous voir en colère, je ne vous +écrirai plus jamais qu'à «monsieur Mulot, aumônier de Son Eminence.»</p> + +<p>—Faites cela et vous verrez.</p> + +<p>—Que verrai-je?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p> + +<p>—Vous verrez que je vous laisserai déjeuner tout seul.</p> + +<p>—Bon, je vous enverrai chercher par Cavois.</p> + +<p>—Je ne mangerai pas.</p> + +<p>—On vous fera manger de force.</p> + +<p>—Je ne boirai pas.</p> + +<p>—On débouchera sous votre nez des bouteilles de romanée, de +clos-vougeot et de chambertin.</p> + +<p>—Taisez-vous! taisez-vous! cria Mulot, au comble de l'exaspération, et +marchant sur le cardinal les poings fermés. Tenez, je le dis hautement, +vous êtes un méchant homme.</p> + +<p>—Mulot! Mulot! dit le cardinal, pâmant de rire, au fur et à mesure que +son interlocuteur pâmait de colère. Je vais vous faire arrêter!</p> + +<p>—Et sous quel prétexte?</p> + +<p>—Sous le prétexte que vous révélez le secret de la confession.</p> + +<p>Les assistants éclatèrent de rire, tandis que Mulot déchirait la lettre +en morceaux et la jetait au feu.</p> + +<p>Pendant la discussion on avait apporté une table toute dressée.</p> + +<p>—Ah! voyons ce qu'il y a pour déjeuner, dit Lafalone, et sachons si +cela vaut la peine de déranger un brave gentilhomme qui avait chez lui +son déjeuner magnifiquement servi?</p> + +<p>Et levant les plats les uns après les autres:</p> + +<p>—Ah! ah! blancs de chapons à la royale, un salmis de pluviers et +d'alouettes, deux bécasses rôties, champignons farcis à la provençale, +écrevisses à la manière de Bordeaux; à la rigueur, on peut déjeuner avec +cela.</p> + +<p>—Hé pardieu! fit Mulot, de la nourriture on en aura toujours assez; +chacun sait que M. le cardinal donne dans tous les péchés mortels et +particulièrement dans celui de la gourmandise; mais ce sont les vins +qu'il s'agit d'examiner: Bouzy rouge, hum! bordeaux grand cru, c'est bon +pour les gens qui ont mal à l'estomac, comme tous les vins de Bordeaux. +Vivent les vins de Bourgogne! Nuits, ah! ah! pomard, moulin-à-vent, ce +n'est pas ce qu'il y a de mieux, mais enfin il faudra s'en contenter.</p> + +<p>—Comment, l'abbé, vous avez à votre déjeuner du champagne, du bordeaux, +du bourgogne, et vous ne trouvez pas que ce soit assez?</p> + +<p>—Je ne dis pas qu'il n'y en ait point assez, dit Mulot en se +radoucissant, je dis seulement qu'il pourrait être meilleur.</p> + +<p>—Déjeunes-tu avec nous, le Bois? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Son Eminence m'excusera; elle m'a fait ordonner de venir ce matin, +mais elle ne m'a point parlé de déjeuner, et j'ai déjeuné avec Racan, +qui ôtait ses chausses sur une borne au coin de la vieille rue du Temple +et de la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>—Que diable viens-tu me conter-là? Mettez-vous donc à table, Mulot; +asseyez-vous Lafalone, et silence pour écouter M. le Bois, qui va nous +conter quelque joli mensonge.</p> + +<p>—Qu'il conte! qu'il conte! dit Lafalone, ce n'est pas moi qui +l'interromprai.</p> + +<p>—Je bois ce verre de pomard à votre récit, maître le Bois, dit Mulot +avec un reste de rancune, et qu'il soit plus amusant que d'habitude.</p> + +<p>—Je ne le peux pas faire plus amusant qu'il n'est, dit Bois-Robert, +puisque je raconte la vérité.</p> + +<p>—La vérité, dit le cardinal; avec cela qu'il est d'habitude d'ôter ses +chausses en pleine rue, à huit heures et demie du matin, sur une borne.</p> + +<p>—Monseigneur, vous allez voir. Votre Eminence sait que Malherbe loge à +cent pas d'ici, rue des Tournelles.</p> + +<p>—Oui, je sais cela, dit le cardinal, qui, mangeant très peu, à cause de +son mauvais estomac, pouvait parler en mangeant.</p> + +<p>—Eh bien, il paraît qu'hier soir ils avaient fait orgie chez lui avec +Ivrande et Racan, de sorte que, comme Malherbe n'a qu'une chambre, les +trois compagnons, ivres-morts, ont couché dans la même chambre. Racan se +réveille le premier, il paraît qu'il avait affaire de bonne heure, il se +lève, prend les chausses d'Ivrande pour son caleçon, les passe sans +s'apercevoir de la méprise, met les siennes par-dessus, achève sa +toilette et sort. Cinq minutes après, Ivrande veut se lever à son tour +et ne trouve plus ses chausses. «Mordieu! dit-il à Malherbe, il faut que +ce soit ce maître distrait de Racan qui les ait prises.»</p> + +<p>Et sur ce, Ivrande passe les chausses de Malherbe, qui était encore au +lit, et, malgré les cris de celui-ci, sort tout courant pour rejoindre +Racan qu'il aperçoit s'en allant gravement avec un derrière deux fois +plus gros qu'il n'était convenable. Ivrande le rejoint, et réclame son +bien.</p> + +<p>—C'est par ma foi vrai, et tu as raison, lui dit Racan.</p> + +<p>Et, sans plus de façon, il s'assied, comme j'ai eu l'honneur de le dire +à Votre Eminence, à l'angle de la rue Saint-Antoine et de la rue +Vieille-du-Temple, à l'endroit le plus passant de Paris, ôte d'abord les +chausses de <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> dessus, puis celles de dessous, rend celles de dessous à +Ivrande, et repasse les siennes. Je suis arrivé dans ce moment-là et +j'ai offert à Racan de lui payer à déjeuner; il a refusé d'abord, en +disant qu'il n'était levé si matin que parce qu'il avait une affaire de +la plus haute importance à terminer, mais quand il a voulu se rappeler +quelle affaire il avait à finir, il n'a jamais pu en venir à bout; à la +fin de notre déjeuner seulement, il s'est frappé tout à coup le front:</p> + +<p>—Bon! dit-il, je me remémore ce que j'avais à faire.</p> + +<p>—Et qu'avait-il de si pressant à faire, demanda le cardinal, qui, comme +toujours, trouvait le plus grand plaisir au conte de Bois-Robert?</p> + +<p>—Il avait à aller demander des nouvelles de la santé de madame la +marquise de Rambouillet, qui, depuis l'accident arrivé au marquis de +Pisani, a la fièvre.</p> + +<p>—En effet, dit le cardinal, j'ai su par ma nièce qu'elle était fort +malade. Vous m'y faites penser, le Bois; vous prendrez de ses nouvelles +de ma part, en passant chez elle.</p> + +<p>—Inutile, monseigneur.</p> + +<p>—Pourquoi cela, inutile?</p> + +<p>—Parce qu'elle est guérie.</p> + +<p>—Guérie, et qui l'a traitée?</p> + +<p>—Voiture.</p> + +<p>—Bah! Il s'est donc fait médecin?</p> + +<p>—Non, monseigneur, mais Votre Eminence va voir qu'il n'est aucunement +besoin d'être médecin pour guérir de la fièvre.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il ne s'agit que d'avoir deux ours.</p> + +<p>—Comment, deux ours?</p> + +<p>—Oui, notre Voiture avait entendu dire, qu'en faisant une grande +surprise à une personne qui avait la fièvre, on pouvait guérir cette +personne, et il s'en allait par les rues cherchant quelle surprise il +pourrait faire à madame de Rambouillet, lorsqu'il rencontra deux +montreurs d'ours avec leurs bêtes.</p> + +<p>—Oh! pardieu! dit-il, voilà mon affaire.</p> + +<p>Il prend avec lui les Savoyards et les animaux et conduit le tout à +l'hôtel Rambouillet.</p> + +<p>La marquise était alors assise près de son feu, protégée par un +paravent. Voiture entre à pas de loup, approche deux chaises du paravent +et fait monter dessus ses deux ours. Mme de Rambouillet entend souffler +derrière elle, se retourne et aperçoit au-dessus de sa tête deux museaux +grognants. Elle pensa en mourir de peur, mais la fièvre fut coupée.</p> + +<p>—Oh! la bonne histoire, dit le cardinal. Qu'en pensez-vous, Mulot?</p> + +<p>—Je pense qu'aux yeux de Dieu, tous les moyens sont bons, dit +l'aumônier, que le vin rendait tendre à la religion, pourvu que l'on +soit en état de grâce avec lui.</p> + +<p>—Dieu! foin du prêcheur, dans quelle mauvaise compagnie met-il Dieu! +avec Voiture, un Savoyard et deux ours, et le tout chez la marquise de +Rambouillet.</p> + +<p>—Dieu est partout, dit l'aumônier en levant béatiquement les yeux et +son verre au ciel. Mais vous, monseigneur, vous ne croyez pas en Dieu.</p> + +<p>—Comment, je ne crois pas en Dieu! dit le cardinal.</p> + +<p>—N'allez-vous pas me dire que vous y croyez maintenant, dit l'abbé, +fixant sur le cardinal ses petits yeux noirs, illuminés par son nez.</p> + +<p>—Mais certainement, que j'y crois.</p> + +<p>—Allons donc, dans votre dernière confession, vous m'avez avoué que +vous n'y croyiez pas.</p> + +<p>—Lafalone! Le Bois! s'écria en riant le cardinal, n'allez pas croire un +mot de ce que vous dit Mulot, il est tellement ivre qu'il confond ma +confession avec son examen de conscience. Avez-vous fini, Lafalone?</p> + +<p>—J'achève, monseigneur.</p> + +<p>—Bien! Aussitôt que vous aurez fini, dites-nous les grâces et +laissez-moi libre; j'ai à charger le Bois d'une commission secrète.</p> + +<p>—Et moi, monseigneur, dit le Blois, j'ai une petite pétition à vous +présenter.</p> + +<p>—Encore un protégé.</p> + +<p>—Non, monseigneur, une protégée.</p> + +<p>—Le Bois! le Bois! tu t'égares, mon ami.</p> + +<p>—Oh monseigneur, elle a soixante-dix ans!</p> + +<p>—Et que fait ta protégée?</p> + +<p>—Des vers, monseigneur.</p> + +<p>—Des vers?</p> + +<p>—Oui, et même de fort beaux. Voulez-vous en entendre?</p> + +<p>—Non pas, cela endormirait Mulot et donnerait une indigestion à +Lafalone.</p> + +<p>—Quatre seulement.</p> + +<p>—Oh quatre, il n'y a pas d'inconvénient.</p> + +<p>—Tenez, monseigneur, dit Bois Robert en présentant au cardinal une +gravure de Jeanne d'Arc qu'il avait, en entrant, posée sur un fauteuil, +voici.</p> + +<p>—Mais, dit le cardinal, ceci est une gravure et tu me parles de vers!</p> + +<p>—Lisez au dessous de la gravure, monseigneur.</p> + +<p>—Ah! très-bien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> + +<p>Et le cardinal lut les quatre vers suivants:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie,</span><br /> + <span class="i0">La douceur de tes yeux et ce glaive irrité?</span><br /> + <span class="i0">La douceur de mes yeux caresse ma patrie,</span><br /> + <span class="i0">Et mon glaive en fureur lui rend sa liberté.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>—Tiens, tiens, tiens, fit le cardinal, et il relut les vers une seconde +fois. Mais ils sont très-bien ces vers; ils ont la tournure fière et +puissante, de qui sont-ils?</p> + +<p>—Lisez le nom de l'auteur, il est écrit au-dessous, monseigneur.</p> + +<p>—Marie Lejars, demoiselle de Gournay.</p> + +<p>—Comment! s'écria le cardinal, ces vers sont de Mlle de Gournay?</p> + +<p>—De Mlle de Gournay, oui, monseigneur.</p> + +<p>—De Mlle de Gournay, qui a fait un volume intitulé: <i>L'Ombre</i>.</p> + +<p>—Qui a fait un volume intitulé: <i>L'Ombre</i>.</p> + +<p>—Mais c'est justement chez elle que je voulais t'envoyer, le Bois.</p> + +<p>—Comme cela se trouve.</p> + +<p>—Prends mon carrosse et va me la quérir.</p> + +<p>—Le malheureux, fit Mulot, il leur fera tant faire de courses pour ses +malheureux poètes, qu'il crèvera les chevaux de monseigneur.</p> + +<p>—L'abbé, dit Bois-Robert, si Dieu avait créé les chevaux de monseigneur +pour qu'ils se reposassent, il les eût faits chanoines de la +Sainte-Chapelle.</p> + +<p>—Ah! pour cette fois, vous en tenez, compère, dit en éclatant de rire +Richelieu, tandis que Mulot grommelait, ne trouvant rien à répondre.</p> + +<p>—Mais que l'aumônier de monseigneur se rassure!</p> + +<p>—Je ne suis pas l'aumônier de monseigneur, hurla Mulot exaspéré.</p> + +<p>—La demoiselle de Gournay est là, fit Bois-Robert.</p> + +<p>—Comment, la demoiselle de Gournay est là, demanda le cardinal.</p> + +<p>—Oui, comme je comptais ce matin solliciter pour elle une faveur de Son +Eminence, et que, connaissant la bonté de Son Eminence, j'étais sûr +qu'elle me l'accorderait, je lui ai fait dire d'être chez monseigneur +entre dix heures et dix heures et demie, de sorte qu'elle doit attendre.</p> + +<p>—Le Bois, tu es un homme précieux; allons, l'abbé, encore un verre de +nuits; allons, Lafalone, encore une cuillerée de ces confitures, et +dites vos grâces; il ne faut pas faire attendre Mlle de Gournay, qui est +demoiselle noble et fille d'adoption de Montaigne.</p> + +<p>Lafalone croisa béatiquement les mains sur son gros ventre, et les yeux +dévotement levés au ciel:</p> + +<p>—Seigneur Dieu, dit-il, faites-nous la grâce de bien digérer ce bon +déjeuner que nous avons si bien mangé.</p> + +<p>C'était ce que le cardinal appelait les grâces de Lafalone.</p> + +<p>—Et maintenant, messieurs, dit le cardinal, laissez-moi.</p> + +<p>Lafalone et Mulot se levèrent à cette invitation, Lafalone le visage +épanoui, Mulot la figure rechignée, et tous deux gagnèrent la porte, +Lafalone roulant sur lui-même et disant:</p> + +<p>—Décidément, l'on déjeune bien chez Son Eminence.</p> + +<p>Mulot, titubant comme un Silène, et balbutiant, les mains levées au +ciel:</p> + +<p>—Un cardinal qui ne croit pas en Dieu, abomination de la désolation!</p> + +<p>Quant à Bois-Robert, heureux d'annoncer une bonne nouvelle à sa +protégée, il s'était déjà élancé hors du cabinet de Son Eminence.</p> + +<p>Le cardinal resta un instant seul; mais si court que fût cet instant, il +lui suffit pour rendre à son visage anguleux, à son front pâle et à son +œil pensif leur sévère physionomie.</p> + +<p>—La feuille existe, murmura-t-il; Sully connaît celui qui la tient. Oh! +moi aussi, je le connaîtrai.</p> + +<p>Et comme Bois-Robert rentrait tenant la demoiselle de Gournay par la +main, le sourire, hôte inusité de cette sombre physionomie, reparut +momentanément sur ses lèvres.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch27" id="ch27"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<h3>LA DEMOISELLE DE GOURNAY.</h3> + +<p>La demoiselle de Gournay était, comme nous l'avons dit, une vieille +fille, née vers le milieu du seizième siècle; elle était de Picardie et +était de bonne maison.</p> + +<p>A l'âge de 19 ans, elle avait lu les <i>Essais</i> de Montaigne, et en étant +restée émerveillée, elle avait désiré connaître l'auteur.</p> + +<p>Justement, sur ces entrefaites, Montaigne était venu à Paris; aussitôt +elle s'enquit de son adresse, l'envoya saluer et lui déclarer l'estime +qu'elle faisait de sa personne et de son livre.</p> + +<p>Montaigne vint la voir le lendemain, et la trouvant si jeune et si +enthousiaste, lui offrit l'<i>affection et l'alliance de père à fille</i>, ce +qu'elle reçut avec reconnaissance.</p> + +<p>A partir de ce jour, elle ajouta au-dessous <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> de sa signature: <i>Fille +d'alliance de Montaigne</i>.</p> + +<p>Elle faisait des vers pas trop mauvais, comme on l'a vu; mais ces vers +la nourrissaient mal, et elle était dans un état voisin de la misère, +lorsque Bois-Robert, que l'on nommait le <i>solliciteur des Muses +affligées</i>, sut sa détresse et résolut de la présenter au cardinal de +Richelieu.</p> + +<p>Bois-Robert connaissait si bien sa puissance sur le cardinal, qu'il +disait:</p> + +<p>—Je ne demande pas plus que d'être aussi bien dans l'autre monde avec +monseigneur Jésus-Christ que je suis dans celui-ci avec monseigneur le +cardinal.</p> + +<p>Bois-Robert n'hésita point à conduire sa protégée place Royale, et, par +un hasard étrange, il lui donnait rendez-vous, dans le salon d'attente +de Son Eminence, le jour même et à l'heure même où le cardinal comptait +lui dire de la lui amener.</p> + +<p>La pauvre vieille fille se trouvait donc là à point nommé, et semblait, +en habile solliciteuse, avoir prévenu les désirs du cardinal.</p> + +<p>Ce fut, nous l'avons dit, avec un visage souriant qu'il la reçut, et +comme il connaissait son Paris littéraire sur le bout du doigt, il la +salua avec un compliment tiré tout entier de vieux mots extraordinaires +de son livre de <i>L'Ombre</i>.</p> + +<p>Mais elle alors, sans se déconcerter.</p> + +<p>—Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle; mais riez, riez, grand +génie! ne faut-il pas que le monde entier contribue à votre +divertissement!</p> + +<p>Le cardinal, étonné de cette présence d'esprit et touché de cette +humilité, lui fit ses excuses.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Bois-Robert:</p> + +<p>—Voyons, le Bois, dit-il, que veux-tu que nous fassions pour Mlle de +Gournay?</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi de mettre des bornes à la générosité de Votre +Eminence, dit Bois-Robert en s'inclinant.</p> + +<p>—Eh bien, reprit le cardinal, je lui donne deux cents écus de pension.</p> + +<p>C'était beaucoup pour cette époque-là, et surtout pour une pauvre +vieille fille. Deux cents écus faisaient douze cents livres, et douze +cents livres de cette époque en faisaient quatre à cinq mille de la +nôtre.</p> + +<p>Aussi la demoiselle de Gournay commença-t-elle un geste et une phrase de +remercîment; mais Bois-Robert, qui n'était pas content et qui ne tenait +pas le cardinal quitte pour si peu, l'arrêta au milieu de son geste et +au premier mot de sa phrase.</p> + +<p>—Monseigneur a dit deux cents écus? dit le Bois.</p> + +<p>—Oui, fit le cardinal.</p> + +<p>—Bon pour elle, monseigneur, et elle vous en remercie; mais Mlle de +Gournay a des domestiques.</p> + +<p>—Ah! elle a des domestiques! fit le cardinal.</p> + +<p>—Oui, une fille de noblesse ne peut se servir elle-même, monseigneur +comprendra cela.</p> + +<p>—Je le comprends; et quels domestiques a Mlle de Gournay? demanda le +cardinal, décidé d'avance, pour se l'acquérir, à faire en faveur de la +solliciteuse tout ce que lui demanderait Bois-Robert.</p> + +<p>—Elle a Mlle Jamyn, répondit Bois-Robert.</p> + +<p>—Oh! monsieur Bois-Robert, murmura la vieille fille, trouvant que +Bois-Robert prenait bien des libertés sur le terrain de la bienveillance +du cardinal.</p> + +<p>—Laissez-moi faire, laissez-moi faire, dit Bois-Robert: je connais Son +Eminence.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que c'est que Mlle Jamyn? demanda le cardinal.</p> + +<p>—La bâtarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard.</p> + +<p>—Je donne cinquante livres par an pour la bâtarde d'Amadis Jamyn, page +de Ronsard, répondit le cardinal.</p> + +<p>La vieille fit un mouvement pour se lever, mais Bois-Robert la fit +rasseoir.</p> + +<p>—Bon pour Mlle Jamyn, dit le solliciteur obstiné, et Mlle de Gournay +vous remercie en son nom; mais elle a encore ma mie Piaillon.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ma mie Piaillon? demanda le cardinal, tandis que la +pauvre Mlle de Gournay faisait à Bois-Robert des gestes désespérés +auxquels celui-ci ne paraissait point accorder la moindre attention.</p> + +<p>—Ma mie Piaillon? Votre Eminence ne connaît pas ma mie Piaillon?</p> + +<p>—Non, le Bois, je l'avoue.</p> + +<p>—C'est la chatte de Mlle de Gournay.</p> + +<p>—Monseigneur, s'écria la vieille fille, excusez, je vous en supplie.</p> + +<p>Le cardinal fit un signe de la main pour la rassurer.</p> + +<p>—Je donne vingt livres de pension à ma mie Piaillon, à la condition +qu'elle aura des tripes.</p> + +<p>—Oui, elle en aura, et même des tripes à la mode de Caen, si Votre +Eminence l'exige, et Mlle de Gournay vous remercie au nom de ma mie +Piaillon, monseigneur, mais...</p> + +<p>—Comment, le Bois? dit le cardinal ne pouvant s'empêcher de rire, il y +a un mais?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span></p> + +<p>—Oui, monseigneur; <i>mais</i> ma mie Piaillon vient de chatonner.</p> + +<p>—Oh! fit la demoiselle de Gournay confuse et joignant les mains.</p> + +<p>—Combien de chatons? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Cinq!</p> + +<p>—Ouais! fit le cardinal, ma mie Piaillon est bien féconde; n'importe, +le Bois, j'ajoute une pistole pour chaque chaton.</p> + +<p>Et maintenant, mademoiselle de Gournay, dit Bois-Robert enchanté, je +vous permets de remercier Son Eminence.</p> + +<p>—Pas encore, pas encore, dit le cardinal, et ce n'est point à Mlle de +Gournay de me remercier maintenant, tandis que ce sera probablement à +moi, au contraire, de la remercier tout à l'heure.</p> + +<p>—Bah! fit Bois-Robert étonné.</p> + +<p>—Laisse-nous seuls, le Bois, j'ai une grâce à demander à mademoiselle.</p> + +<p>Bois-Robert jeta un regard ébahi sur le cardinal, puis sur Mlle de +Gournay.</p> + +<p>—Oui, je vois bien ce qui se passe dans votre esprit, maître drôle, dit +le cardinal; mais si j'entends le moindre propos sur l'honneur de Mlle +de Gournay venant de vous, vous aurez affaire à moi. Attendez +mademoiselle dans le salon.</p> + +<p>Bois-Robert salua et sortit; il ne comprenait absolument rien à ce qui +se passait.</p> + +<p>Le cardinal s'assura que la porte était bien refermée, et s'approchant +de Mlle de Gournay non moins étonnée que Bois-Robert:</p> + +<p>—Oui, mademoiselle, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander.</p> + +<p>—Laquelle, monseigneur? fit la pauvre vieille fille.</p> + +<p>—C'est de reporter vos souvenirs en arrière; cela vous sera facile; +vous devez avoir bonne mémoire, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Excellente, monseigneur, si ce n'est pas trop loin.</p> + +<p>—Le renseignement que j'ai à vous demander concerne un fait ou plutôt +deux faits qui se sont passés du 9 au 11 mai 1610.</p> + +<p>Mlle de Gournay fit un soubresaut à cette date, et regarda le cardinal +d'un œil qui trahissait l'inquiétude.</p> + +<p>—Du 9 au 11 mai, répéta-t-elle, du 9 au 11 mai 1610, c'est-à-dire +l'année même où fut assassiné notre pauvre cher roi Henri IV, le +bien-aimé.</p> + +<p>—Justement, mademoiselle, et le renseignement que j'ai à vous demander +est relatif à sa mort.</p> + +<p>Mlle de Gournay ne répondit rien, mais son inquiétude parut redoubler.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez point, mademoiselle, dit Richelieu, l'espèce +d'enquête que je vous fais subir ne vous concerne aucunement. Et, bien +loin de vous en vouloir, sachez, pour n'en avoir de reconnaissance qu'à +vous même, que c'est à votre fidélité aux bons principes, à cette +époque, bien plus qu'à la sollicitation de Bois-Robert, que vous devez +la faveur, bien au-dessous de votre mérite, que je viens de vous +accorder.</p> + +<p>—Excusez-moi, monseigneur, dit la pauvre fille toute troublée, mais je +n'y comprends rien.</p> + +<p>—Deux mots suffiront pour vous mettre au courant: vous avez connu une +femme nommée Jeanne le Voyer, dame de Coëtman?</p> + +<p>Cette fois, Mlle de Gournay tressaillit et pâlit visiblement.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, elle est du même pays que moi, mais d'une trentaine +d'années plus jeune, si toutefois elle vit encore.</p> + +<p>—Elle vous remit, le 9 ou le 10 mai, elle ne se rappelait plus +elle-même le jour précis, une lettre adressée à M. de Sully, mais pour +être communiquée au roi Henri IV?</p> + +<p>—Le 10 mai, oui, monseigneur.</p> + +<p>—Vous savez ce que contenait cette lettre?</p> + +<p>—C'était un avis au roi qu'il devait être assassiné.</p> + +<p>—La lettre nommait les auteurs du complot?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, dit la demoiselle de Gournay toute tremblante.</p> + +<p>—Vous vous rappelez les personnes dénoncées par la dame de Coëtman?</p> + +<p>—Je me les rappelle.</p> + +<p>—Voulez-vous me dire leurs noms?</p> + +<p>—C'est bien grave, ce que vous me demandez là, monseigneur!</p> + +<p>—Vous avez raison; je vais vous les nommer; vous vous contenterez de +répondre oui ou non par un signe de tête. Les personnes dénoncées par +Mme de Coëtman étaient: la reine-mère, Marie de Médicis, le maréchal +d'Ancre et le duc d'Epernon?</p> + +<p>La demoiselle de Gournay, plus morte que vive, fit de la tête un signe +affirmatif.</p> + +<p>—Cette lettre, continua le cardinal, vous la remîtes à M. de Sully, qui +eut l'immense tort de ne pas la montrer au roi et vous la rendit, se +contentant de lui en parler.</p> + +<p>—Tout cela est parfaitement exact, monseigneur, dit Mlle de Gournay.</p> + +<p>—Cette lettre, vous l'avez gardée?</p> + +<p>—Oui, monseigneur; car deux personnes seulement avaient le droit de me +la réclamer; le duc de Sully, auquel elle était adressée, et la dame de +Coëtman qui l'avait écrite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p> + +<p>—Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Sully?</p> + +<p>—Non, monseigneur.</p> + +<p>—Ni de la dame de Coëtman?</p> + +<p>—J'ai appris qu'elle avait été arrêtée le 13; je ne l'ai pas revue +depuis, et ne sais si elle est morte ou vivante.</p> + +<p>—Donc vous avez cette lettre?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Eh bien, la grâce que j'ai à vous demander, ma chère demoiselle, c'est +de me la remettre.</p> + +<p>—Impossible, monseigneur, dit Mlle de Gournay avec une fermeté dont un +instant auparavant on l'eût crue incapable.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que, comme j'avais l'honneur de le dire, il n'y a qu'un instant, +à Votre Eminence, deux personnes seulement ont le droit de me réclamer +cette lettre; la dame de Coëtman, qui a été accusée de complicité dans +cette sombre et douloureuse affaire et à qui elle peut servir de +justification, et M. le duc de Sully.</p> + +<p>—La dame de Coëtman n'a pas besoin, à l'heure qu'il est, de +justification, attendu qu'elle est morte cette nuit, entre une heure et +deux heures, au couvent des Filles repenties.</p> + +<p>—Dieu ait son âme! dit Mlle de Gournay en se signant, ce fut une +martyre.</p> + +<p>—Et quant au duc de Sully, continua le cardinal, s'étant si peu soucié +de la lettre depuis dix-huit ans, il est probable qu'il ne s'en soucie +pas davantage aujourd'hui.</p> + +<p>Mlle de Gournay secoua la tête.</p> + +<p>—Je ne puis rien faire qu'avec la permission de M. de Sully, dit-elle, +surtout la dame de Coëtman n'étant plus de ce monde.</p> + +<p>—Et cependant, dit Richelieu, si je mettais les grâces que je vous ai +accordées au prix de cette lettre.</p> + +<p>Mlle de Gournay se leva avec une dignité suprême.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-elle, je suis fille de noblesse et, par conséquent +gentilfemme, comme vous êtes gentilhomme... Je mourrai de faim s'il le +faut, mais ne ferai point une chose que me reprocherait ma conscience.</p> + +<p>—Vous ne mourrez pas de faim, noble fille, et votre conscience ne vous +reprochera rien, dit le cardinal avec une visible satisfaction de voir +tant de loyauté dans une pauvre faiseuse de livres; j'ai promesse de M. +de Sully de vous donner cette permission, et vous allez aller vous-même +à l'hôtel de Sully avec mon capitaine des gardes, pour la lui demander.</p> + +<p>Puis, appelant à la fois Cavois et Bois-Robert, qui entrèrent chacun par +une porte:</p> + +<p>—Cavois, dit-il, vous allez conduire de ma part et dans mon carrosse +Mlle de Gournay chez M. le duc de Sully; vous ferez en sorte, en me +nommant, qu'elle soit introduite sans attendre; puis l'accompagnerez, en +carrosse toujours, jusque chez elle, et là elle vous remettra une lettre +que vous ne rendrez qu'à moi.</p> + +<p>Puis s'adressant à Bois-Robert:</p> + +<p>—Le Bois, ajouta-t-il, je double la pension de la demoiselle de +Gournay, de la bâtarde d'Amadis Jamyn, de ma mie Piaillon et des +chatons: est-ce bien cela, et n'ai-je oublié personne?</p> + +<p>—Non, monseigneur, dit Bois-Robert au comble de la joie.</p> + +<p>—Vous vous entendrez avec mon trésorier, afin que cette pension courre +du Ier janvier de l'année 1628.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, s'écria Mlle de Gournay saisissant la main de +Richelieu pour la lui baiser.</p> + +<p>—C'est à moi de baiser la vôtre, mademoiselle, dit le cardinal.</p> + +<p>—Monseigneur, monseigneur, fit Mlle de Gournay essayant de retirer sa +main, à une vieille fille de mon âge!</p> + +<p>—Main loyale vaut bien jeune main, dit le cardinal.</p> + +<p>Et il baisa la main de Mlle de Gournay aussi respectueusement que si +elle n'eût eu que 25 ans.</p> + +<p>Mlle de Gournay sortit par une porte avec Cavois, et Bois-Robert par +l'autre.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch28" id="ch28"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<h3>LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES.</h3> + +<p>Resté seul, le cardinal appela son secrétaire Charpentier et lui demanda +sa correspondance du jour. Elle contenait trois lettres importantes:</p> + +<p>Une de Beautru, l'ambassadeur, ou plutôt l'envoyé en Espagne, car jamais +Beautru ne fut ambassadeur en titre; sa position de demi-bouffon à la +cour, nous dirions d'homme d'esprit si nous ne craignions pas d'être +impertinent pour la haute diplomatie, ne permettant pas qu'on lui donnât +le titre d'ambassadeur.</p> + +<p>La seconde, de La Saladie, envoyé extraordinaire en Piémont, à Mantoue, +à Venise et à Rome.</p> + +<p>La troisième de Charnassé, envoyé de confiance en Allemagne et chargé +d'une mission secrète pour Gustave-Adolphe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p> + +<p>Peut-être Beautru n'avait-il été choisi, par Mgr de Richelieu, que parce +qu'il était un des grands ennemis de M. d'Epernon; s'étant permis +quelques plaisanteries sur le duc, le duc le fit prendre par les Simon, +déjà mentionnés, on s'en souviendra, par Latil comme des donneurs +d'étrivières: encore mal remis de cet accident, et les reins endoloris, +il vint faire visite à la reine-mère, s'appuyant sur une canne.</p> + +<p>—Avez-vous donc la goutte, monsieur de Beautru, lui demanda la +reine-mère, que vous êtes obligé de vous appuyer sur un bâton?</p> + +<p>—Madame, répondit le prince de Guéménée, Beautru n'a pas la goutte, +mais il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril, pour montrer +l'instrument de son martyre.</p> + +<p>Etant en province, le juge d'une petite ville l'importunait si souvent +qu'il avait ordonné à son valet de ne plus le laisser entrer; le juge se +présente; malgré la défense, le valet l'annonce.</p> + +<p>—Ne t'ai-je pas ordonné, drôle, de trouver un prétexte pour me +débarrasser de lui?</p> + +<p>—Par ma foi oui, vous m'avez dit cela, mais je ne sais que lui dire.</p> + +<p>—Dis-lui que je suis au lit, pardieu!</p> + +<p>Le valet sort et rentre.</p> + +<p>—Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé.</p> + +<p>—Dis-lui que je suis malade, alors.</p> + +<p>Le valet sort et rentre:</p> + +<p>—Monsieur, il dit qu'il vous enseignera une recette.</p> + +<p>—Dis-lui que je suis à l'extrémité.</p> + +<p>Le valet sort et rentre.</p> + +<p>—Monsieur, il dit qu'il veut vous faire ses adieux.</p> + +<p>—Dis-lui que je suis mort.</p> + +<p>Le valet sort et rentre.</p> + +<p>—Monsieur, il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite.</p> + +<p>—Alors, fais-le entrer, dit Beautru avec un soupir; je n'aurais jamais +cru trouver un homme plus entêté que moi.</p> + +<p>Une des choses qui le recommandaient au cardinal, c'était d'abord son +honnêteté. Le cardinal disait de lui: «J'aime mieux la conscience de +Beautru, qu'on appelle un bouffon, que celle de deux cardinaux de +Bérulle.» Ce qui le recommandait encore au cardinal c'était son +souverain mépris pour Rome, qu'il appelait une chemise apostolique; le +cardinal lui communiqua un jour une promotion de dix cardinaux nommés +par Urbain XIII, et dont le dernier s'appelait <i>Fachinetti</i>.</p> + +<p>—Je n'en vois que neuf, dit Beautru.</p> + +<p>—Bon! et Fachinetti, dit le cardinal?</p> + +<p>—Excusez-moi, monseigneur, répondit Beautru, je croyais que c'était le +titre des neuf autres.</p> + +<p>Beautru écrivait que l'Espagne n'avait point paru prendre sa mission au +sérieux. Le comte-duc Olivarès l'avait conduit voir le poulailler du roi +qui était bien tenu, et lui avait dit qu'il ne doutait point que, dès +que S. M. Philippe IV saurait son arrivée, il ne lui envoyât <i>della +gallos</i>, ce qui en espagnol faisait un jeu de mots médiocrement poli +pour la France. Il ajoutait qu'il invitait le cardinal à ne voir dans +toutes les propositions que ferait l'Espagne, qu'un moyen de gagner du +temps, le cabinet de Madrid étant lié par un traité avec +Charles-Emmanuel pour l'aider à prendre le Montferrat, quitte à le +partager avec lui quand il serait pris. Il recommandait surtout à son +Eminence de se défier de plus en plus de Fargis qui appartenait de corps +et d'âme—Beautru mettait l'âme en doute,—mais tout au moins de corps, +à la reine mère, et qui ne faisait rien que sur les notes de sa femme, +lesquelles n'étaient rien autre chose que les instructions de Marie de +Médicis et d'Anne d'Autriche.</p> + +<p>Richelieu, après avoir lu la dépêche de Beautru, fit un imperceptible +mouvement d'épaule et murmura:</p> + +<p>—J'aimerais mieux la paix, mais je suis prêt à la guerre.</p> + +<p>La dépêche de La Saladie était plus explicite encore.</p> + +<p>Le duc Charles-Emmanuel, auquel Richelieu faisait offrir, s'il voulait +renoncer à ses prétentions sur le Montferrat et sur Mantoue, la ville de +Trin, avec douze mille écus de rente en terres souveraines, avait refusé +et avait tout simplement répondu qu'il aimait autant Cazal que Trin, et +que Cazal serait pris avant que les troupes du roi fussent à Lyon.</p> + +<p>A l'arrivée de La Saladie à Mantoue, le nouveau duc qui commençait à +désespérer, avait repris courage, mais il ajoutait qu'il fallait +renoncer au premier plan, qui était de faire débarquer le duc de Guise +avec 7,000 hommes à Gênes, les Espagnols gardant tous les passages de +Gênes dans le Montferrat. Le roi devait donc se contenter de forcer le +pas de Suze, position bien défendue, mais non imprenable.</p> + +<p>Après avoir vu le duc de Savoie et le duc de Mantoue, La Saladie +annonçait qu'il partait pour Venise.</p> + +<p>Richelieu prit son cahier de notes et écrivit:</p> + +<p>«Rappeler le chevalier Marini, notre ambassadeur à Turin en lui +ordonnant d'annoncer <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> à Charles-Emmanuel que le roi le regarde comme un +ennemi éclairé.»</p> + +<p>Charnassé, dans l'intelligence duquel le cardinal avait d'ailleurs la +plus grande confiance, était parti longtemps avant les deux autres, +devant passer avant d'arriver en Suède, par Constantinople et la Russie. +M. de Charnassé, sous le poids d'une grande douleur, venant de perdre +une femme qu'il adorait, avait sollicité du cardinal, cette mission, qui +l'éloignait de Paris. Il avait traversé Constantinople, la Russie, et +était arrivé près de Gustave.</p> + +<p>La lettre du baron n'était qu'un long panégyrique du roi de Suède, qu'il +présentait à Richelieu comme le seul homme capable d'arrêter le progrès +des armes impériales en Allemagne, si les protestants voulaient signer +une ligue avec lui.</p> + +<p>Richelieu réfléchit un instant, puis comme s'il rompait avec un dernier +scrupule:</p> + +<p>—Bon, fit-il, le pape dira ce qu'il voudra: au bout du compte, je suis +cardinal, et il ne peut me décardinaliser; mais la gloire et la grandeur +de la France avant tout!</p> + +<p>Et tirant un papier à lui, il écrivit:</p> + +<p>—Exhorter le roi Gustave dès qu'il en aura fini avec les Russes à +passer en Allemagne au secours de ceux de sa religion, dont Ferdinand +méditait la perte.</p> + +<p>«Promettre au roi Gustave que Richelieu lui fournira une grosse somme +d'argent, s'il seconde sa politique, et laisser espérer que le roi de +France attaquera en même temps la Lorraine pour faire une diversion.»</p> + +<p>Le cardinal, comme on le voit, n'oubliait pas la lettre en chiffres que, +huit jours auparavant, Rossignol avait déchiffrée.</p> + +<p>Enfin le cardinal ajoutait:</p> + +<p>«Si l'entreprise du roi de Suède commence bien et promet un bon succès, +le roi de France ne gardera plus aucun ménagement à l'endroit de la +maison d'Autriche.»</p> + +<p>«La lettre pour le chevalier Marini et la dépêche pour Charnassé +partiront le jour même.</p> + +<p>Le cardinal en était là de son travail diplomatique, lorsque Cavois +rentra, lui rapportant la lettre de Mme de Coëtman, dont M. de Sully +avait donné décharge à Mlle de Gournay.</p> + +<p>Elle était conçue en ces termes:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Au roi Henri IV, Majesté très-aimée!</p> + + <p>«Prière instante au nom de la France, au nom de son intérêt, au nom de + sa vie, de faire arrêter un homme nommé François Ravaillac, connu + partout sous le nom de <i>Tueur du Roi</i>, qui m'a avoué à moi-même son + dessein horrible, et que l'on dit, j'ose à peine le répéter, poussé à + ce parricide par la reine, par le maréchal d'Ancre et par le duc + d'Epernon.</p> + + <p>«Trois lettres étant écrites par moi, la très humble servante de Sa + Majesté, à la reine et étant restées sans réponse, je m'adresse au roi + et prie M. le duc de Sully, que je crois le meilleur ami de Sa + Majesté, et même je l'adjure au besoin de mettre cette lettre sous les + yeux du roi dont je suis la très-humble sujette et servante,</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Jeanne Levoyer</span>, dame de <span class="smcap">Coetman</span>.»</p> +</div> + +<p>Richelieu fit un signe de satisfaction, indiquant que la lettre était +bien telle qu'il la désirait; et ouvrant le tiroir secret dans lequel +était le fil correspondant à la chambre de sa nièce, après avoir hésité +s'il n'appellerait point celle-ci, il referma le tiroir, s'apercevant +que Cavois se tenait debout devant lui et paraissait avoir encore +quelque chose à lui dire.</p> + +<p>—Eh bien, Cavois, que veux-tu encore, importun? lui demanda-t-il de ce +ton auquel ses familiers ne se trompaient point, et qu'il prenait +lorsqu'il était de belle humeur.</p> + +<p>—Eminence, c'est M. de Souscarrières qui vous fait tenir son premier +rapport.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai! va prendre le premier rapport de M. de Souscarrières +et apporte-le moi.</p> + +<p>Cavois sortit.</p> + +<p>Le cardinal, comme si l'annonce de Cavois lui eût rappelé un souvenir +oublié, se leva, alla à la porte de communication donnant chez Marion +Delorme, l'ouvrit et ramassa le billet qui gisait sur le plancher.</p> + +<p>Il contenait le renseignement suivant:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Venu une seule fois, depuis huit jours, chez Mme de la Montagne: on le + croit amoureux d'une demoiselle de la reine, nommée Isabelle de + Lautrec.»</p> +</div> + +<p>—Ah! ah! fit le duc, la fille du baron François de Lautrec, qui est +près du duc de Rethellois, à Mantoue!</p> + +<p>Et il écrivit en note:</p> + +<p>«Donner ordre au baron de Lautrec de rappeler sa fille près de lui.»</p> + +<p>Puis se parlant à lui-même:</p> + +<p>—Comme mon intention est d'envoyer le comte de Moret faire la guerre en +Italie, murmura-t-il, il ira de grand cœur, ne fût-ce que pour se +rapprocher de sa bien-aimée.</p> + +<p>Comme il achevait de prendre cette note, Cavois entra et lui remit un +papier sous enveloppe aux armes de Bellegarde.</p> + +<p>Le cardinal déchira l'enveloppe, déplia le papier et lut:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span></p> + +<div class="blockquote"> + <p><i>Rapport du sieur Michel, dit Souscarrières, à Son Eminence le cardinal + de Richelieu.</i></p> + + <p>«Hier, 13 décembre, premier jour de l'exercice du sieur Michel, dit + Souscarrières:</p> + + <p>«M. Mirabel, ambassadeur d'Espagne, a pris une chaise rue Saint-Sulpice, + et s'est fait conduire chez le joaillier Lopez, où il était rendu à onze + heures du matin.</p> + + <p>«Vers la même heure, Mme de Fargis prenait une chaise à la rue des + Poulies et se faisait, de son côté, conduire chez Lopez.</p> + + <p>«Un des porteurs a vu l'ambassadeur d'Espagne causer avec la dame de la + reine et lui remettre un billet.</p> + + <p>«A midi, M. le cardinal de Bérulle a pris une chaise, quai des Galeries + du Louvre, et s'est fait conduire chez M. le duc de Bellegarde et chez + le maréchal de Bassompierre. Par mes relations dans la maison de M. de + Bellegarde, dont on s'obstine à me croire le fils, j'ai su qu'il était + question d'un conseil secret aux Tuileries, à l'endroit de la guerre du + Piémont. A ce conseil seront convoqués M. de Guise et M. de Marillac. M. + le cardinal sera averti du jour.»</p> +</div> + +<p>—Ah! ah! fit le cardinal, je me doutais bien que ce drôle-là ne me +serait pas inutile.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Mme Bellier, femme de chambre de la reine, a pris vers deux heures une + chaise et s'est fait conduire chez Michel Dauze, apothicaire de la + reine, lequel a pris une chaise à son tour, la nuit venue, et s'est fait + conduire au Louvre.</p> +</div> + +<p>—Bon, murmura Richelieu, la reine régnante voudrait-elle avoir son +Vauthier comme la reine-mère? nous la surveillerons.</p> + +<p>Puis, sur son cahier de notes il écrivit:</p> + +<p>«Acheter Mme Bellier, femme de chambre de la reine, et Patrocle, écuyer +de la petite écurie, son amant.»</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Hier, vers huit heures du soir, S. M. la reine-mère a pris une chaise + et s'est fait conduire chez la présidente de Verdun, où se faisait + conduire, de son côté, un astrologue nommé <i>le Censuré</i>. L'entretien a + duré une heure; le Censuré est sorti regardant à la lueur de la lanterne + de la chaise une très belle bague de diamant, cadeau qui, selon toute + probabilité, lui venait de S. M. la reine-mère. On ignore le sujet de la + conversation.</p> + + <p>«Hier soir, M. le comte de Moret a pris une chaise rue Sainte-Avoie et + s'est fait conduire à l'hôtel Longueville, où il y avait grande réunion, + et où se sont fait conduire, également en chaise, M. d'Orléans, le duc + de Montmorency, Mme de Fargis...</p> + + <p>«En sortant, Mme de Fargis a, dans le vestibule, échangé quelques mots + avec M. le comte de Moret. On n'a entendu que ceux qui ont paru + satisfaire également M. le comte de Moret et Mme de Fargis, car Mme de + Fargis s'est éloignée en riant et M. le comte de Moret en chantant.</p> +</div> + +<p>—Tout cela est excellent, murmura le cardinal, continuons.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Hier, entre onze heures et minuit, M. le cardinal de Richelieu, déguisé + en capucin...</p> +</div> + +<p>—Ah! ah! fit le cardinal en s'interrompant.</p> + +<p>Puis il reprit avec une curiosité croissante:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>Déguisé en capucin, a pris une chaise rue Royale, et s'est fait + conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>.</p> +</div> + +<p>—Hum! fit le cardinal.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«A l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, où il est resté jusqu'à une heure + et demie dans la chambre d'Etienne Latil; à une heure et demie, Son + Eminence est descendue et a donné l'ordre de la conduire rue des Postes, + au couvent des filles repenties.»</p> +</div> + +<p>—Diable! diable!»</p> + +<p>Puis, la curiosité le poussant:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Là il s'est fait ouvrir les portes par la sœur tourière, a fait lever + la supérieure, s'est fait conduire par elle à la loge de la dame de + Coëtman; après un quart d'heure de conversation à travers la lucarne + grillée de cette loge, il a appelé ses deux porteurs et leur a ordonné + de pratiquer dans la muraille une ouverture par laquelle la dame de + Coëtman pût passer; une demi-heure après, l'ordre de Son Eminence était + exécuté.»</p> +</div> + +<p>Le cardinal s'arrêta un instant comme pour réfléchir, et continua:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Comme à sa sortie de la loge, la dame de Coëtman était à peu près nue, + Mgr le cardinal l'enveloppa dans sa robe, et restant nu tête et en habit + noir, la fit déposer dans la chambre de la supérieure, près d'un grand + feu, où la dame de Coëtman se réchauffa et reprit des forces. A trois + heures, monseigneur envoya chercher une seconde chaise pour la dame de + Coëtman, et la conduisit chez le baigneur Nollet, en face le pont + Notre-Dame, où il donna quelques ordres, continuant seul son chemin.</p> +</div> + +<p>—Allons! allons! murmura le cardinal, le drôle est habile, tant mieux, +tant mieux; continuons:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«A cinq heures moins un quart, Son Eminence est rentrée chez elle, place + Royale, et à cinq heures et quelques minutes, ayant changé de costume, + elle est remontée en <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> chaise avec son costume ordinaire, et s'est fait + conduire à l'hôtel Sully, où elle est restée une demi-heure à peu près; + vers six heures un quart, elle rentrait place Royale.</p> + + <p>«Dix minutes après sa rentrée, Mme de Combalet prenait une chaise à son + tour, se faisait conduire chez le baigneur Nollet, et après y être + restée une heure à peu près, ramenait, vers les huit heures du matin, + chez elle, la dame de Coëtman habillée en carmélite.</p> + + <p>«Tel est le rapport que le sieur Michel, dit Souscarrières, a l'honneur + de soumettre à Son Eminence, lui affirmant l'exactitude des faits qui y + sont consignés.</p> + + <p>«Et a signé: «<span class="smcap">Michel</span>, dit <span class="smcap">Souscarrières</span>.»</p> +</div> + +<p>—Ah! pardieu, s'écria le cardinal, voilà par ma foi, un adroit coquin. +Cavois! Cavois!</p> + +<p>Le capitaine des gardes entra:</p> + +<p>—Monseigneur?</p> + +<p>—L'homme qui a apporté ce papier est-il encore là? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Monseigneur, répondit Cavois, si je ne me trompe, c'est M. +Souscarrières lui-même.</p> + +<p>—Fais-le entrer, mon cher Cavois, fais-le entrer.</p> + +<p>Comme si le seigneur de Souscarrières n'eût attendu que cette +autorisation, il parut sur le seuil de la porte du cabinet, vêtu d'un +costume sombre, mais élégant néanmoins; il fit une profonde révérence au +cardinal.</p> + +<p>—Venez ici, monsieur Michel, lui dit Son Eminence.</p> + +<p>—Me voici, monseigneur, dit Souscarrières.</p> + +<p>—Je ne m'étais pas trompé en vous donnant ma confiance, vous êtes un +homme habile.</p> + +<p>—Si monseigneur est content de moi, je serai en même temps un homme +heureux.</p> + +<p>—Très-content; seulement, je n'aime pas les énigmes, n'ayant pas le +temps de les deviner. Comment se fait-il que tous les détails qui me +sont personnels soient venus aussi exactement à votre connaissance?</p> + +<p>—Monseigneur, répondit Souscarrières avec un sourire dans lequel on +pouvait voir briller le contentement de lui-même, je me suis douté que +Votre Eminence voudrait tâter en personne du nouveau mode de locomotion +qu'il venait d'autoriser.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur, je me suis embusqué rue Royale, et j'ai reconnu +Son Eminence.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Après, monseigneur; le plus grand des porteurs, celui qui a frappé à +la porte du couvent, qui a porté la dame de Coëtman près du feu, qui a +été chercher la chaise à porteurs fermée à clef, c'était moi.</p> + +<p>—Ah! ma foi, fit le cardinal, vous m'en direz tant!</p> + +<p class="center2">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 300px;"> +<img src="images/sep.jpg" alt="" title="" width="300" height="26" /></div> + +<h2>TROISIÈME VOLUME.</h2> + +<hr class="small2" /> + +<h2><a name="ch29" id="ch29"></a>CHAPITRE Ier.</h2> + +<h3>LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.</h3> + +<p>Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre récit, que nos +lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance +avec le roi Louis XIII, qu'ils ont entrevu à peine pendant cette nuit +où, poussé par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la +chambre de la reine, il n'y entra que pour s'assurer que l'on n'y tenait +point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait +le lendemain et se faisait saigner le surlendemain.</p> + +<p>Il s'était purgé, il s'était fait saigner, et n'en était ni plus gai ni +plus rouge; mais tout au contraire, sa mélancolie n'avait fait +qu'augmenter.</p> + +<p>Cette mélancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le +roi dès l'âge de quatorze à quinze ans, le conduisait à essayer les uns +après les autres toutes sortes de divertissements qui ne le +divertissaient pas. Joignez à cela qu'il était presque le seul à la +cour, avec son fou l'Angély, qui fût vêtu de noir, ce qui ajoutait +encore à son air lugubre.</p> + +<p>Rien n'était donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, à +l'exception de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, qui du +reste, avaient toujours le soin de prévenir le roi lorsqu'elles +désiraient lui rendre visite, il n'entrait jamais aucune femme.</p> + +<p>Souvent, lorsque l'on avait audience de lui, en arrivant à l'heure +désignée, on était reçu ou par Beringhen, qu'en sa qualité de premier +valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de Tréville, ou +par M. de Guitaut; l'un ou l'autre de ces messieurs vous introduisait +dans le salon où l'on cherchait inutilement des yeux le roi; le roi +était dans une embrasure de fenêtre avec quelqu'un de son intimité, à +qui il avait fait l'honneur de dire: Monsieur un tel, venez avec moi et <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +ennuyons-nous. Et sur ce point, on était toujours sûr qu'il se tenait +religieusement parole à lui et aux autres.</p> + +<p>Plus d'une fois la reine, dans le but d'avoir prise sur ce morne +personnage, et trop sûre de ne pouvoir y parvenir par elle-même, avait, +sur le conseil de la reine-mère, admis dans son intimité ou attaché à sa +maison quelque belle créature de la fidélité de laquelle elle était +certaine, espérant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux +yeux, mais toujours inutilement.</p> + +<p>Ce roi, que de Luynes, après quatre ans de mariage, avait été obligé de +porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des +favorites. <i>La buggera a passato i monti</i>, disaient les Italiens.</p> + +<p>La belle Mme de Chevreuse, elle que l'on pouvait appeler +l'<i>Irrésistible</i>, y avait essayé, et malgré la triple séduction de sa +jeunesse, de sa beauté et de son esprit, elle y avait échoué.</p> + +<p>—Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatientée de cette invincible +froideur, vous n'avez donc pas de maîtresse.</p> + +<p>—Si fait, madame, j'en ai, lui répondit le roi.</p> + +<p>—Comment donc les aimez-vous, alors?</p> + +<p>—De la ceinture en haut, répondit le roi.</p> + +<p>—Bon, fit Mme de Chevreuse, la première fois que je viendrai au Louvre, +je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des +cuisses.</p> + +<p>C'était un espoir pareil qui avait fait appeler à la cour la belle et +chaste enfant que nous avons déjà présentée à nos lecteurs sous le nom +d'Isabelle de Lautrec. On savait son dévouement acharné à la reine qui +l'avait fait élever, quoique son père fût attaché, lui, au duc de +Rethellois. Et en effet, elle était si belle, que Louis XIII s'en était +d'abord fort occupé; il avait causé avec elle, et son esprit l'avait +charmé. Elle, de son côté, tout à fait ignorante des desseins que l'on +avait sur elle, avait répondu au roi avec modestie et respect. Mais il +avait, six mois avant l'époque où nous sommes arrivés, recruté un +nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s'était plus +occupé d'Isabelle, mais encore il avait presque entièrement cessé +d'aller chez la reine.</p> + +<p>Et en effet les favoris se succédaient près du roi avec une rapidité qui +n'avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf, +tenait momentanément la corde.</p> + +<p>Il y avait d'abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parlé.</p> + +<p>Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet; puis son porteur +d'arbalète d'Esplan, qu'il fit marquis de Grimaud.</p> + +<p>Puis Chalais, auquel il laissa couper la tête.</p> + +<p>Puis Baradas, le favori du moment.</p> + +<p>Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrâce de +Baradas, disgrâce que l'on pouvait toujours prévoir quant on connaissait +la fragilité de cet étrange sentiment qui, chez le roi Louis XIII, +tenait un inqualifiable milieu entre l'amitié et l'amour.</p> + +<p>En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers; +c'étaient: M. de Tréville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous +nous sommes assez occupés dans quelques-uns de nos livres, pour que nous +nous contentions de le nommer ici; le comte de Nogent Beautru, frère de +celui que le cardinal venait d'envoyer en Espagne, qui, la première fois +qu'il avait été présenté à la cour, avait eu la chance, pour lui faire +passer un endroit des Tuileries où il y avait de l'eau, de porter le roi +sur ses épaules, comme saint-Christophe avait porté Jésus-Christ, et qui +avait le rare privilége, non-seulement comme son fou l'Angély, de tout +lui dire, mais encore de dérider ce front funèbre, par ses +plaisanteries.</p> + +<p>Bassompierre, fait maréchal en 1622, bien plus par les souvenirs +d'alcôve de Marie de Médicis que par ses propres souvenirs de bataille; +homme, du reste, d'un esprit assez charmant, et d'un manque de cœur +assez complet, pour résumer en lui toute cette époque qui s'étend de la +première partie du seizième siècle à la première partie du dix-septième; +Lublet des Noyers, son secrétaire, ou plutôt son valet, La Vieuville, le +surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout +dévoué à lui et à la reine Anne d'Autriche, qui, à toutes les offres que +lui fit le cardinal pour se l'attacher, ne fit jamais d'autres réponses +que: «Impossible, Votre Eminence, je suis au roi et l'Evangile défend de +servir deux maîtres» et enfin, le maréchal de Marillac, frère du garde +des sceaux, qui devait, lui aussi, être une des taches sanglantes du +règne de Louis XIII, ou plutôt du ministère du cardinal de Richelieu.</p> + +<p>Ceci posé comme explication préliminaire, il arriva que, le lendemain du +jour où Souscarrières avait fait au cardinal un rapport si véridique et +si circonstancié des événements de la nuit précédente, le roi, après +avoir déjeuné avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et +ordonné que l'on prévînt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de +prendre l'un son luth, l'autre sa viole, pour <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> le distraire pendant la +grande occupation à laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de +Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui étaient venus +lui faire leur cour.</p> + +<p>—Messieurs, allons larder! fit-il.</p> + +<p>—Allons larder, messieurs, dit l'Angély en nasillant, voyez comme cela +s'accorde bien: majesté et larder!</p> + +<p>Et, sur cette plaisanterie assez médiocre et que nous ne rappellerions +pas si elle n'était historique, il enfonça son chapeau sur son oreille +et celui de Nogent sur le milieu de sa tête.</p> + +<p>—Eh bien, drôle, que fais-tu? lui dit Nogent.</p> + +<p>—Je me couvre, et je vous couvre, dit l'Angély.</p> + +<p>—Devant le roi, y penses-tu?</p> + +<p>—Bah! pour des bouffons, c'est sans conséquence...</p> + +<p>—Sire, faites donc taire votre fou! s'écria Nogent furieux.</p> + +<p>—Bon! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l'on fait taire l'Angély?</p> + +<p>—On me paye pour tout dire, fit l'Angély; si je me taisais, je ferais +comme M. de La Vieuville, qu'on fait surintendant des finances pour +qu'il y ait des finances, et qui n'a pas de finances, je volerais mon +argent.</p> + +<p>—Mais Votre Majesté n'a pas entendu ce qu'il a dit.</p> + +<p>—Si fait, mais tu m'en dis bien d'autres à moi.</p> + +<p>—A vous, Sire?</p> + +<p>—Oui, tout à l'heure, quand, en jouant à la raquette, j'ai manqué le +volant. Ne m'as-tu pas dit: «En voilà un beau Louis le Juste!» Si je ne +te regardais pas un peu comme le confrère de l'Angély, crois-tu que je +te laisserais me dire de ces choses-là? Allons larder, messieurs, allons +larder!</p> + +<p>Ces deux mots: <i>Allons larder</i>, méritent une explication, sous peine de +ne pas être intelligibles pour nos lecteurs; cette explication, nous +allons la donner.</p> + +<p>Nous avons dit, à deux endroits différents déjà, que, pour combattre sa +mélancolie, le roi se livrait à toute sorte de divertissements qui ne le +divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des +jets d'eau avec des plumes; étant jeune homme il avait enluminé des +images, ce que ses courtisans avaient appelé faire de la peinture; il +avait fait ce que ses courtisans avaient appelé de la musique, +c'est-à-dire joué du tambour, exercice auquel, s'il faut en croire +Bassompierre, il réussissait très-bien.</p> + +<p>Il avait fait des cages et des châssis, avec M. des Noyers. Il s'était +fait confiturier et avait fait d'excellentes confitures; puis jardinier +et avait réussi à avoir en février des pois verts qu'il avait fait +vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achetés. +Enfin il s'était mis à faire la barbe, et un beau jour, dans l'ardeur +qu'il avait pour cet amusement, il avait réuni tous ses officiers, et +lui-même leur avait coupé la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa +parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en +commémoration d'une main auguste, on a appelé <i>une royale</i>, si bien que +le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i2">Hélas! ma pauvre barbe,</span><br /> + <span class="i2">Qui t'a donc faite ainsi?</span><br /> + <span class="i2">C'est le grand roi Louis</span><br /> + <span class="i2">Treizième de ce nom</span><br /> + <span class="i0">Qui toute ébarba sa maison.</span><br /> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i2">Ça, monsieur de la Force,</span><br /> + <span class="i2">Faut vous la faire aussi.</span><br /> + <span class="i2">Hélas, Sire, merci,</span><br /> + <span class="i2">Ne me la faites pas:</span><br /> + <span class="i0">Me méconnaîtraient mes soldats.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i2">Laissons la barbe en pointe</span><br /> + <span class="i2">Au cousin Richelieu,</span><br /> + <span class="i2">Car par la vertudieu</span><br /> + <span class="i2">Ce serait trop oser</span><br /> + <span class="i0">Que de prétendre la raser.</span> + </div> +</div> + +<p>Or, le roi Louis XIII avait fini par se lasser de faire la barbe, comme +il finissait par se lasser de tout, et comme il était descendu quelques +jours auparavant dans sa cuisine, afin d'y introduire une mesure +économique dans laquelle la générale Coquet perdit sa soupe au lait et +M. de la Vrillière ses biscuits du matin; il avait vu son cuisinier et +ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-là des filets de +bœuf, ceux-là des lièvres, ceux-là des faisans; il avait trouvé cette +opération des plus récréatives. Il en résultait que, depuis un mois à +peu près, Sa Majesté avait adopté ce nouveau divertissement.</p> + +<p>Sa Majesté lardait et faisait larder avec elle ses courtisans.</p> + +<p>Je ne sais si l'art de la cuisine avait à gagner en passant par des +mains royales, mais l'état de l'ornementation y avait fait de grands +progrès. Les longes de veau et les filets de bœuf surtout qui +présentaient une plus grande surface, redescendaient à l'office avec les +dessins les plus variés. Le roi se bornait à larder en paysage, +c'est-à-dire qu'il dessinait des arbres, des maisons, de chasses, des +chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys; mais Nogent et les +autres ne se bornaient <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> point à des figures héraldiques et variaient +leurs dessins de la façon la plus fantastique, ce qui leur valait +quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les +plus sévères et faisait exiler impitoyablement des tables royales les +morceaux ornementés par eux.</p> + +<p>Et maintenant que voici nos lecteurs suffisamment renseignés, reprenons +le cours de notre récit.</p> + +<p>Sur ces mots:—Messieurs, allons larder, les personnes que nous avons +nommées se hâtèrent donc de suivre le roi.</p> + +<p>Bassompierre profita du moment où l'on passait dans la salle à manger, +dans la pièce destinée au nouvel exercice adopté par le roi, dans +laquelle cinq ou six tables de marbre avaient chacune, soit sa longe de +veau, soit son filet de bœuf, son lièvre, soit son faisan, et où +l'écuyer Georges attendait au milieu d'assiettes pleines de lardons +taillés d'avance, et tenant en main des lardoires d'argent qu'il +remettait à ceux qui désiraient faire leur cour à Sa Majesté en +l'imitant, et surtout en se laissant vaincre par elle; Bassompierre, +disons-nous, profita de ce moment pour poser la main sur l'épaule du +surintendant des finances et lui dire assez bas pour y mettre de la +forme, assez haut pour être entendu:</p> + +<p>—Monsieur le surintendant, sans être trop curieux, pourrait-on vous +demander quand vous comptez me payer mon dernier quartier de colonel +général des Suisses, que j'ai acheté cent mille écus, et que j'ai payé +rubis sur l'ongle?</p> + +<p>Mais au lieu de lui répondre, M. de La Vieuville qui, comme Nogent, +donnait parfois dans la pasquinade, se mit à étendre et à rapprocher ses +bras en disant:</p> + +<p>—Je nage, je nage, je nage!</p> + +<p>—Par ma foi, dit Bassompierre, j'ai deviné bien des énigmes dans ma +vie, mais je ne sais pas le mot de celle-là.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, dit La Vieuville, quand on nage, c'est qu'on a +perdu pied, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et quand on a perdu pied, c'est qu'on n'a plus de fond.</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Eh bien, je n'ai plus de fond; je nage, je nage, je nage!</p> + +<p>En ce moment, M. le duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX et de Marie +Touchet, venait de se joindre au cortége avec le duc de Guise que nous +avons déjà vu dans la soirée de la princesse Marie, et à qui le duc +d'Orléans avait promis un corps, dans l'armée où il serait +lieutenant-général pour le roi dans l'expédition d'Italie, et tous deux +attendaient pour s'avancer que le roi les remarquât. Bassompierre, qui +ne trouvait rien à répondre à de Vieuville et qui n'aimait point à +rester court, s'accrocha bravement au duc d'Angoulême, nous disons +bravement, parce que le duc d'Angoulême était pour la réplique, comme on +disait alors, un des <i>meilleurs becs</i> de l'époque.</p> + +<p>—Vous nagez, vous nagez, vous nagez, c'est très bien; les oies et les +canards nagent aussi; mais cela ne me regarde pas, moi. Ah! pardieu, si +je faisais de la fausse monnaie, comme M. d'Angoulême, cela ne +m'inquiéterait pas!</p> + +<p>Le duc d'Angoulême, qui probablement n'avait pas de riposte prête, fit +semblant de ne pas entendre; mais le roi Louis XIII avait entendu, et +comme il était très médisant de caractère:</p> + +<p>—Entendez-vous ce que dit M. Bassompierre, mon cousin? fit-il.</p> + +<p>—Non, Sire, je suis sourd de l'oreille droite, répondit le duc.</p> + +<p>—Comme César, dit Bassompierre.</p> + +<p>—Il vous demande si vous faites toujours de la fausse monnaie?</p> + +<p>—Pardon, Sire, reprit Bassompierre, je ne demande pas si M. d'Angoulême +continue à faire de la fausse monnaie, ce qui serait dubitatif; je dis +qu'il en fait, ce qui est affirmatif.</p> + +<p>Le duc d'Angoulême haussa les épaules.</p> + +<p>—Voilà vingt ans, dit-il, que l'on me harpigne avec cette fadaise.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il de vrai, voyons, dites, mon cousin, demanda le roi.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, Sire, voilà la vérité pure: je loue, dans mon château de +Gros-Bois, une chambre à un alchimiste nommé Merlin, qui la prétend +merveilleusement située pour la recherche de la pierre philosophale. Il +m'en donne quatre mille écus par an, à la condition de ne pas lui +demander ce qu'il y fait et de lui laisser jouir du privilége qu'ont les +habitations de France, de ne point être visitées par la justice. Vous +comprenez bien, Sire, que louant une seule chambre plus qu'on ne +m'offrait pour tout le château, je n'irai point, par une indiscrétion +ridicule, perdre un si bon locataire.</p> + +<p>—Voyez, Bassompierre, comme vous êtes méchante langue, dit le roi; quoi +de plus honnête que l'industrie de notre cousin?</p> + +<p>—D'ailleurs, dit le duc d'Angoulême, qui ne se tenait point pour battu, +quand je ferais un peu de fausse monnaie, moi, fils du roi Charles IX, +roi de France; votre père, de <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> glorieuse mémoire, fils d'Antoine de +Bourbon, qui n'était que roi de Navarre, volait bien.</p> + +<p>—Comment, mon père volait! s'écria Louis XIII.</p> + +<p>—Ah! dit Bassompierre, à telles enseignes qu'il m'a dit à moi un jour: +«Je suis bien heureux d'être roi, sans cela je serais pendu.»</p> + +<p>—Le roi votre père, Sire, continua le duc d'Angoulême, sauf le respect +que je dois à Votre Majesté, volait au jeu d'abord.</p> + +<p>—Au jeu! dit Louis XIII. Je vous ferai observer, mon cousin, que voler +au jeu n'est pas voler, c'est tricher. D'ailleurs, après la partie, il +rendait l'argent.</p> + +<p>—Pas toujours, dit Bassompierre.</p> + +<p>—Comment, pas toujours! fit le roi.</p> + +<p>—Non, sur ma parole, et votre auguste mère vous garantira le fait que +je vais vous citer. Un jour, ou plutôt un soir, que j'avais l'honneur de +jouer avec le roi, et qu'il y avait cinquante pistoles au jeu, il se +trouva des demi-pistoles parmi les pistoles. Sire, dis-je au roi, que je +savais sujet à caution, c'est Votre Majesté qui a voulu faire passer des +demi-pistoles pour des pistoles? Non, c'est vous, répliqua le roi.</p> + +<p>—Alors, continua Bassompierre, je pris tout, pistoles et demi-pistoles, +j'ouvris une fenêtre, et je les jetai aux laquais qui attendaient dans +la cour; puis je revins faire le jeu avec des pistoles entières.</p> + +<p>—Ah! ah! dit le roi, vous avez fait cela, Bassompierre?</p> + +<p>—Oui Sire, et votre auguste mère dit même à ce sujet: «Aujourd'hui, +Bassompierre fait le roi, et le roi fait Bassompierre.»</p> + +<p>—Foi de gentilhomme, c'était bien dit, s'écria Louis XIII; et qu'a +répondu mon père?</p> + +<p>—Sire, sans doute, ses malheurs conjugaux avec la reine Marguerite +l'avaient rendu injuste, car il a répondu très faussement à mon avis: +«Vous voudriez bien qu'il fût le roi, vous auriez un mari plus jeune!»</p> + +<p>—Et qui gagna la partie? demanda Louis XIII.</p> + +<p>—Le roi Henri IV, Sire; à telles enseignes qu'il empocha, dans la +préoccupation que lui avait sans doute donnée l'observation de la reine, +qu'il empocha, quoi qu'en dise Votre Majesté, l'enjeu entier, sans me +rendre même la différence qu'il y avait entre les pistoles et les +demi-pistoles.</p> + +<p>—Oh! dit le duc d'Angoulême, je lui ai vu voler mieux que cela.</p> + +<p>—A mon père? demanda Louis XIII.</p> + +<p>—Je lui ai vu voler un manteau, moi.</p> + +<p>—Un manteau!</p> + +<p>—Il est vrai qu'il n'était encore que roi de Navarre.</p> + +<p>—Bon, dit Louis XIII, racontez-nous cela, mon cousin.</p> + +<p>—Le roi Henri III venait de mourir assassiné à Saint-Cloud, dans cette +maison de M. de Gondy où la Saint-Barthélemy avait été résolue par lui, +n'étant encore que duc d'Anjou, et le jour anniversaire de celui où +cette résolution avait été prise; or, le roi de Navarre était là, +puisque ce fut entre ses bras que Henri III mourut, en lui léguant le +trône; et comme il lui fallait porter le deuil en velours violet, et +qu'il n'avait pas de quoi acheter un pourpoint et des chausses, il roula +le manteau du mort, qui était justement de la couleur et de l'étoffe +qu'il lui fallait pour son deuil, le mit sous son bras et se sauva, +croyant que nul n'avait fait attention à lui; mais Sa Majesté avait pour +excuse, si les rois ont besoin d'excuse pour voler, qu'elle était si +pauvre que, sans le hasard de ce manteau, elle n'eût point su porter le +deuil.</p> + +<p>—Plaignez-vous donc, maintenant, mon cousin, que vous ne pouvez pas +payer vos domestiques, dit le roi, quand le roi n'avait pas même une +chambre qu'il pût louer quatre mille écus par an à un alchimiste.</p> + +<p>—Excusez-moi, Sire, dit le duc d'Angoulême, il est impossible que mes +domestiques se soient plaints de ce que je ne les payais pas; mais je ne +me suis jamais plaint, moi, de ne pas pouvoir les payer. A telles +enseignes, comme disait tout à l'heure M. de Bassompierre, que la +dernière fois qu'ils sont venus me demander leurs gages, protestant +qu'ils n'avaient pas un carolus, je leur ai répondu tout simplement: +«C'est à vous de vous pourvoir, imbéciles que vous êtes. Quatre rues +aboutissent à l'hôtel d'Angoulême, vous êtes en bon lieu, +industriez-vous.» Ils ont suivi mon conseil; depuis ce temps-là on +entend bien parler de quelques vols de nuit dans la rue Pavée, dans la +rue des Francs-Bourgeois, dans la rue Neuve-Sainte Catherine et dans la +rue de la Couture; mais mes drôles ne me parlent plus de leurs gages.</p> + +<p>—Oui, dit Louis XIII, et un beau jour je les ferai pendre, vos drôles, +devant la porte de votre hôtel.</p> + +<p>—Si vous êtes en faveur près du cardinal, Sire, dit en riant le duc +d'Angoulême.</p> + +<p>Et il se jeta sur une longe de veau, qu'il se mit à transpercer, avec +non moins de fureur que si la lardoire était une épée et la longue de +veau le cardinal.</p> + +<p>—Ah! par ma foi, Louis, dit l'Angély, <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> m'est avis que c'est toi cette +fois qui es lardé.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch30" id="ch30"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>PENDANT QUE LE ROI LARDE.</h3> + +<p>C'étaient ces répliques-là, que son entourage, au reste, ne lui +épargnait point, qui mettaient le roi en rage contre son ministre et qui +lui faisaient de ces révolutions subites et inattendues qui mettaient +incessamment le cardinal à deux doigts de sa perte.</p> + +<p>Si les ennemis de Son Eminence prenaient Louis XIII dans un de ces +moments-là, il adoptait avec eux les résolutions les plus désespérées, +quitte à ne pas les suivre, et leur faisait les plus belles promesses, +quitte à ne point les tenir.</p> + +<p>Or, comme la bile que lui avait fait faire le duc d'Angoulême lui +montait à la gorge, le roi, tout en lardant sa longe de veau, regardait +autour de lui, cherchant quelqu'un qui lui donnât une occasion plausible +de laisser tomber sur lui sa colère, ses yeux s'arrêtèrent alors sur ses +deux musiciens, placés sur une espèce d'estrade, l'un égratignant son +luth, l'autre raclant sa viole, avec la même animosité que le roi +mettait à piquer son veau.</p> + +<p>Il s'aperçut d'une chose à laquelle jusque-là il n'avait fait aucune +attention, c'est que chacun d'eux n'était habillé qu'à moitié.</p> + +<p>Molinier, qui avait un pourpoint, n'avait ni trousses, ni bas.</p> + +<p>Justin, qui avait des trousses et des bas, n'avait pas de pourpoint.</p> + +<p>—Ouais! dit Louis XIII, que signifie cette mascarade?</p> + +<p>—Un instant, dit l'Angély, c'est à moi de répondre.</p> + +<p>—Fou! s'écria le roi, prends garde de me lasser à la fin!</p> + +<p>L'Angély prit une lardoire des mains de Georges et se mit en garde comme +s'il tenait une épée.</p> + +<p>—Avec cela que j'ai peur de toi, dit-il, avance si tu l'oses.</p> + +<p>L'Angély avait près de Louis XIII des priviléges que nul n'avait. Tout +au contraire des autres rois, Louis XIII ne voulait pas être égayé; le +plus souvent, quand ils étaient seuls, leur conversation roulait sur la +mort; Louis XIII aimait fort à faire, sur le <i>peut-être</i> de l'autre +monde, les plus fantastiques et surtout les plus désespérantes +suppositions; l'Angély l'accompagnait et souvent le guidait dans ce +pélerinage d'outre-tombe; il était l'Horatio de cet autre prince de +Danemark, cherchant—qui sait? peut-être comme le premier les +meurtriers de son père, et le dialogue d'Hamlet avec les fossoyeurs +était une conversation folâtre près de la leur.</p> + +<p>C'était donc, dans ces discussions folâtres avec l'Angély, presque +toujours le roi qui finissait par céder et qui revenait au bouffon.</p> + +<p>Il en fut encore ainsi cette fois.</p> + +<p>—Voyons, dit Louis XIII, explique-toi, bouffon.</p> + +<p>—Louis, qui as été nommé Louis-le-Juste, parce que tu es né sous le +signe de la Balance, sois une fois digne de ton nom, pour que mon +confrère Nogent ne t'insulte pas comme il a fait tout à l'heure. Hier, +pour je ne sais quelle niaiserie, tu as eu, toi, roi de France et de +Navarre, la pauvreté de retrancher à ces malheureux la moitié de leurs +appointements, et ils ne peuvent s'habiller qu'à moitié. Et maintenant, +si tu veux t'en prendre à quelqu'un de la négligence de leur toilette, +cherche-moi querelle à moi, car c'est moi qui leur ai donné le conseil +de venir ainsi.</p> + +<p>—Conseil de fou! dit le roi.</p> + +<p>—Il n'y a que ceux-là qui réussissent, reprit l'Angély.</p> + +<p>Les deux musiciens se levèrent et firent la révérence.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, dit le roi. Assez; puis il regarda autour de +lui pour voir ceux qui se livraient au même travail que lui.</p> + +<p>Des Noyers piquait un lièvre, La Vieuville un faisan, Nogent un bœuf, +Saint-Simon, qui ne piquait pas, lui tenait l'assiette au lard. +Bassompierre causait avec le duc de Guise, Baradas jouait au bilboquet, +le duc d'Angoulême s'était accommodé dans un fauteuil et dormait ou +faisait semblant de dormir.</p> + +<p>—Que dites-vous là, au duc de Guise, maréchal? Ce doit être fort +intéressant.</p> + +<p>—Pour nous, oui, Sire, répondit Bassompierre: M. le duc de Guise me +cherche querelle.</p> + +<p>—A quel propos?</p> + +<p>—Il paraît que M. de Vendôme s'ennuie en prison.</p> + +<p>—Bon! dit l'Angély, je croyais qu'on ne s'ennuyait qu'au Louvre.</p> + +<p>—Et, continua Bassompierre, il m'a écrit.</p> + +<p>—A vous?...</p> + +<p>—Probablement il me croit en faveur.</p> + +<p>—Eh bien, que veut-il, mon frère de Vendôme?</p> + +<p>—Que tu lui envoies un de tes pages, dit l'Angély.</p> + +<p>—Tais-toi, fou! dit le roi.</p> + +<p>—Il veut sortir de Vincennes et faire la guerre d'Italie.</p> + +<p>—Alors, dit l'Angély, gare aux Piémontais s'ils tournent le dos.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p> + +<p>—Et il vous écrit? demanda le roi.</p> + +<p>—Oui, en me disant qu'il regarde la chose comme inutile, attendu que je +devais être de la coterie de M. de Guise.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que je suis l'amant de Mme de Conti, sa sœur.</p> + +<p>—Et que lui avez-vous répondu?</p> + +<p>—Je lui ai répondu que cela n'y faisait rien, que j'avais été l'amant +de toutes ses tantes, et que je ne l'en aimais pas mieux pour cela.</p> + +<p>—Et vous, mon cousin d'Angoulême, que faites-vous? demanda le roi.</p> + +<p>—Je rêve, Sire.</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>—A la guerre du Piémont.</p> + +<p>—Et que rêvez-vous?</p> + +<p>—Je rêve, Sire, que Votre Majesté se met à la tête de ses armées et +marche en personne sur l'Italie, et que, sur un des plus hauts rochers +des Alpes, on inscrit son nom entre ceux d'Annibal et de Charlemagne. +Que dites-vous de mon rêve, Sire?</p> + +<p>—Qu'il vaut mieux rêver comme cela que veiller comme font les autres, +dit l'Angély.</p> + +<p>—Et qui commandera sous moi: mon frère ou le cardinal? demanda le roi.</p> + +<p>—Entendons-nous, dit l'Angély, si c'est ton frère, il commandera <i>sous +toi</i>, mais si c'est le cardinal, il commandera <i>sur toi</i>.</p> + +<p>—Là où est le roi, dit le duc de Guise, personne ne commande.</p> + +<p>—Bon! dit l'Angély, avec cela que votre père, le Balafré, n'a pas +commandé dans Paris du temps du roi Henri III.</p> + +<p>—La chose n'en a pas mieux tourné pour lui, dit Bassompierre.</p> + +<p>—Messieurs, dit le roi, la guerre du Piémont est une grosse affaire, +aussi a-t-il été arrêté entre ma mère et moi qu'elle serait décidée en +conseil. Vous avez déjà dû être prévenu, maréchal, que vous assisteriez +à ce conseil. Mon cousin d'Angoulême et M. de Guise, je vous préviens de +mon côté; je ne vous cache pas qu'il y a dans le conseil de la reine un +grand parti pour Monsieur.</p> + +<p>—Sire, reprit le duc d'Angoulême, je le dis hautement et d'avance, mon +avis sera pour M. le cardinal. Après l'affaire de La Rochelle, ce serait +lui faire une grande injustice que de lui ôter le commandement pour tout +autre que le roi.</p> + +<p>—C'est votre avis? dit Louis XIII.</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Savez-vous qu'il y a deux ans, le cardinal voulait vous envoyer à +Vincennes, et que c'est moi qui l'en ai empêché?</p> + +<p>—Votre Majesté a eu tort.</p> + +<p>—Comment, j'ai eu tort?</p> + +<p>—Oui. Si Son Eminence voulait m'envoyer à Vincennes, c'est que je +méritais d'y aller.</p> + +<p>—Prends exemple sur ton cousin d'Angoulême, dit l'Angély, c'est un +homme d'expérience.</p> + +<p>—Je présume, mon cousin, que si l'on vous offrait le commandement de +l'armée, vous ne seriez point de cet avis-là.</p> + +<p>—Si mon roi que je respecte, et auquel je dois obéir, m'<i>ordonnait</i> de +prendre le commandement de l'armée, je le prendrais; mais s'il se +contentait de me l'<i>offrir</i>, je le porterais à Son Eminence, en lui +disant: Faites-moi une part égale à celle de M. de Bassompierre, de +Bellegarde, de Guise et de Créquy, et je serai trop heureux.</p> + +<p>—Peste, M. d'Angoulême, dit Bassompierre, je ne vous savais pas si +modeste.</p> + +<p>—Je suis modeste quand je me juge, maréchal, et orgueilleux quand je me +compare.</p> + +<p>—Et toi, Louis, voyons, pour qui seras-tu? Pour le cardinal, pour +<span class="smcap">Monsieur</span>, ou pour toi? Quant à moi, je déclare qu'à ta place je +nommerais <span class="smcap">Monsieur</span>.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? fou.</p> + +<p>—C'est parce qu'ayant été malade tout le temps du siége de La Rochelle, +il aurait peut-être l'idée de prendre sa revanche en Italie. Peut-être +les pays chauds conviennent-ils mieux à ton frère que les pays froids.</p> + +<p>—Pas quand il y fait trop chaud, dit Baradas.</p> + +<p>—Ah! tu te décides à parler, dit le roi.</p> + +<p>—Oui, répliqua Baradas, quand je trouve quelque chose à dire.</p> + +<p>—Pourquoi ne piques-tu pas?</p> + +<p>—Mais parce que j'ai les mains propres, et que je ne veux pas sentir +mauvais.</p> + +<p>—Tiens! dit Louis XIII, tirant un flacon de sa poche, voilà de quoi te +parfumer.</p> + +<p>—Qu'est-ce? demanda Baradas.</p> + +<p>—De l'eau de Naffe.</p> + +<p>—Vous savez que je la déteste, votre eau de Naffe.</p> + +<p>Le roi s'approcha de Baradas et lui jeta au visage quelques gouttes de +l'eau contenue dans son flacon.</p> + +<p>Mais, à peine l'eau eut-elle touché le jeune homme, qu'il bondit sur le +roi, lui arracha le flacon des mains et le brisa sur le plancher.</p> + +<p>—Ah! messieurs, dit le roi en pâlissant, que feriez-vous si un page se +rendait coupable envers vous d'une insulte pareille à celle que ce petit +coquin s'est permise à mon égard?</p> + +<p>On se tut.</p> + +<p>Bassompierre seul, incapable de retenir sa langue, dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span></p> + +<p>—Sire, je le ferais fouetter.</p> + +<p>—Ah! vous me feriez fouetter, monsieur le maréchal, dit Baradas +exaspéré.</p> + +<p>Et tirant son épée malgré la présence du roi, il s'élança sur le +maréchal.</p> + +<p>Le duc de Guise et le duc d'Angoulême le retinrent.</p> + +<p>—Monsieur Baradas, comme il est défendu, sous peine d'avoir le poing +coupé, de tirer l'épée devant le roi, vous permettrez que je me tienne +dans le respect que je lui dois; mais, comme vous méritez une leçon, je +vais vous la donner. Georges, une lardoire.</p> + +<p>Et prenant des mains de l'écuyer une lardoire:</p> + +<p>—Lâchez M. Baradas, dit Bassompierre.</p> + +<p>On lâcha Baradas qui, malgré les cris du roi, se jeta furieux sur le +maréchal. Mais le maréchal était un vieil escrimeur qui, s'il n'avait +pas beaucoup tiré l'épée contre l'ennemi, l'avait plus d'une fois tirée +contre ses amis; de sorte qu'avec une adresse parfaite, sans se lever du +fauteuil où il était assis, il para les coups que lui portait le favori, +et profitant du premier jour qu'il trouva, lui enfonça sa lardoire dans +l'épaule et l'y laissa.</p> + +<p>—Là, dit-il, mon petit jeune homme, cela vaut encore mieux que le +fouet, et vous vous en souviendrez plus longtemps.</p> + +<p>En voyant le sang rougir la manche de Baradas, le roi poussa un cri.</p> + +<p>—M. de Bassompierre, dit-il, ne vous présentez jamais devant moi.</p> + +<p>Le maréchal prit son chapeau.</p> + +<p>—Sire, dit-il, Votre Majesté me permettra d'en appeler de cet arrêt.</p> + +<p>—A qui? demanda le roi.</p> + +<p>—A Philippe éveillé.</p> + +<p>Et tandis que le roi criait:—Bouvard! que l'on m'aille chercher +Bouvard! Bassompierre sortait haussant les épaules, saluant de la main +le duc d'Angoulême et le duc de Guise, en murmurant:</p> + +<p>—Lui, le fils de Henri IV? Jamais!...</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch31" id="ch31"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<h3>LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ.</h3> + +<p>Nos lecteurs se rappelleront sans doute avoir vu dans le rapport de +Souscarrières au cardinal que Mme de Fargis et l'ambassadeur d'Espagne, +M. de Mirabel, avaient échangé un billet chez le lapidaire Lopez.</p> + +<p>Or ce que ne savait point Souscarrières, c'est que le lapidaire Lopez +appartenait corps et âme au cardinal, chose à laquelle il avait tout +intérêt, car à son double titre de mahométan et de juif—il passait +près des uns pour être juif, et près des autres pour être mahométan—il +eût eu grand'peine à se tirer d'affaires sans avanies, malgré le soin +qu'il avait de manger ostensiblement du porc tous les jours, pour +prouver qu'il n'était sectateur ni de Moïse, ni de Mahomet, qui tous +deux défendaient à leurs adeptes la chair du pourceau.</p> + +<p>Et cependant, un jour, il avait failli payer cher la bêtise d'un maître +des requêtes: accusé de payer en France des pensions pour l'Espagne, un +maître des requêtes se présenta chez lui, visita ses registres, et y +trouva cette inscription, qu'il déclara des plus compromettantes:</p> + +<p><i>«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»</i></p> + +<p>Lopez, prévenu qu'il allait être accusé de haute trahison, de compte à +demi avec le maréchal, courut chez Mme de Rambouillet, qui était, avec +la belle Julie, une de ses meilleures pratiques; il venait lui demander +sa protection et lui dire que tout son crime était d'avoir porté sur son +registre de demandes:</p> + +<p><i>«Guadaçamilles por el senor de Bassompierre.»</i></p> + +<p>Madame de Rambouillet fit descendre son mari, et lui exposa le cas. +Celui-ci courut aussitôt chez le maître des requêtes, qui était de ses +amis, auquel il affirma l'innocence de Lopez.</p> + +<p>—Et cependant, mon cher marquis, la chose est claire, lui dit le maître +des requêtes: <i>Guadaçamilles</i>.</p> + +<p>Le marquis l'arrêta.</p> + +<p>—Parlez-vous espagnol? demanda-t-il au magistrat.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Savez-vous ce que veut dire: <i>Guadaçamilles</i>?</p> + +<p>—Non, mais par le nom seul, je préjuge que cela signifie quelque chose +de formidable.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher monsieur, cela signifie: Tapisserie de cuir pour M. +de Bassompierre.</p> + +<p>Le maître des requêtes n'y voulait point croire. Il fallut qu'on se +procurât un dictionnaire espagnol et que le maître des requêtes y +cherchât lui-même la traduction du mot qui l'avait tant préoccupé.</p> + +<p>Le fait est que Lopez était d'origine mauresque; mais les Maures ayant +été chassés d'Espagne en 1610, Lopez avait été envoyé en France pour y +plaider les intérêts des fugitifs et adressé à M. le marquis de +Rambouillet, qui parlait espagnol. Lopez était un homme d'esprit; il +conseilla à des marchands de <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> draps une opération à Constantinople: +l'opération réussit; les marchands lui firent, dans leurs bénéfices, une +part sur laquelle il ne comptait pas: avec cette part, il acheta un +diamant brut, le fit tailler, gagna dessus, de sorte que de toutes parts +on lui envoyait des diamants bruts comme au meilleur tailleur de +diamants qui existât. Il en résulta que toutes les belles pierreries de +l'époque lui passèrent par les mains, d'autant plus qu'il eut la chance +de trouver un ouvrier encore plus habile que lui, qui consentit à +s'engager à son service. Cet homme était tellement adroit que, lorsqu'il +était nécessaire, il fendait un diamant en deux.</p> + +<p>Lorsqu'il s'était agi du siége de La Rochelle, le cardinal l'avait +envoyé en Hollande pour faire faire des vaisseaux, et même pour en +acheter de tout faits. A Amsterdam et à Rotterdam, il avait acheté une +foule de choses venant de l'Inde et de la Chine, de façon qu'il avait en +quelque sorte non-seulement importé, mais encore inventé le bric-à-brac +en France.</p> + +<p>Sa mission en Hollande ayant achevé de faire sa fortune, et tout le +monde ayant ignoré la véritable cause du voyage, il avait pu appartenir +à Mgr le cardinal sans que personne s'en doutât.</p> + +<p>Lui aussi avait remarqué cette coïncidence de la visite de l'ambassadeur +d'Espagne avec Mme de Fargis, et son tailleur de diamants avait vu le +billet échangé, de sorte que le cardinal avait de son côté reçu un +double avis, et comme l'avis de Lopez confirmait en tout point celui de +Souscarrières, il en avait pris une plus grande estime pour +l'intelligence de ce dernier.</p> + +<p>Le cardinal savait donc, lorsque la reine, dans la matinée du 14, fit +demander des chaises pour toute sa maison, qu'il était question, +non-seulement d'une visite de femme qui veut acheter des bijoux, mais +encore de reine qui veut vendre un royaume.</p> + +<p>Aussi le 14 décembre, vers onze heures du matin, au moment où M. de +Bassompierre plantait une lardoire dans le deltoïde de Baradas, et comme +la reine était près de descendre, accompagnée de Mme de Fargis, +d'Isabelle de Lautrec, de Mme de Chevreuse et de Patrocle, son premier +écuyer, Mme Bellier, sa première femme de chambre, entra tenant d'une +main une cage à perroquet recouverte d'une mante espagnole, et de +l'autre, une lettre:</p> + +<p>—Ah! mon dieu! que m'apportez-vous là? demanda la reine.</p> + +<p>—Un cadeau que fait à Votre Majesté S. A. l'infante Claire-Eugénie.</p> + +<p>—Alors, cela nous arrive de Bruxelles? fit la reine.</p> + +<p>—Oui, Votre Majesté, et voici la lettre de la princesse vous annonçant +ce cadeau.</p> + +<p>—Voyons d'abord, dit avec une curiosité féminine la reine en étendant +la main vers la mante.</p> + +<p>—Non pas, dit Mme de Bellier, tirant la cage en arrière, Votre Majesté +doit d'abord lire la lettre.</p> + +<p>—Et qui a porté la lettre et la cage?</p> + +<p>—Michel Danse, l'apothicaire de Votre Majesté. Votre Majesté sait que +c'est lui qui est votre correspondant en Belgique. Voici la lettre de +Son Altesse.</p> + +<p>La reine prit la lettre, la décacheta et lut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Ma chère nièce, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu + que vous ne l'effarouchiez pas en le découvrant, vous fera un + compliment en cinq langues différentes. C'est un bon petit animal, + bien doux et bien fidèle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sûre, à vous + plaindre de lui.</p> + + <p class="right2">«Votre tante dévouée,</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">CLAIRE-EUGÉNIE.</span>»</p> +</div> + +<p>—Ah! dit la reine—qu'il parle! qu'il parle!</p> + +<p>Aussitôt une petite voix sortit de dessous la mante, et dit en français:</p> + +<p>—<i>La reine Anne d'Autriche est la plus belle princesse du monde.</i></p> + +<p>—Ah! c'est merveilleux! s'écria la reine. Je voudrais maintenant, mon +cher oiseau, vous entendre parler espagnol.</p> + +<p>A peine ce souhait était exprimé, que le perroquet disait:</p> + +<p>—<i>Yo quiero dona Anna hacer por usted todo para que sus deseos +lleguen.</i></p> + +<p>—Maintenant en italien, dit la reine. Avez-vous quelque chose à me dire +en italien?</p> + +<p>L'oiseau ne se fit point attendre, et l'on entendit la même voix, avec +l'accent italien seulement dire:</p> + +<p>—<i>Dares la mia vita per la carissima patrona mia!</i></p> + +<p>La reine battit les mains de joie.</p> + +<p>—Et quelles sont les autres langues que parle encore mon perroquet? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—L'anglais et le hollandais, Majesté, répondit Mme de Bellier.</p> + +<p>—En anglais, en anglais, dit Anne d'Autriche.</p> + +<p>Et le perroquet, sans autre sommation, dit aussitôt:</p> + +<p>—<i>Give me your hand, and I shall give you my heart.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p> + +<p>—Ah! dit la reine, je ne comprends pas très bien. Vous savez l'anglais, +ma chère Isabelle?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Avez-vous compris?</p> + +<p>—Le perroquet a dit:</p> + +<p>«Donnez-moi votre main, je vous donnerai mon cœur.»</p> + +<p>—Oh! bravo! dit la reine. Et maintenant, quelle langue avez-vous dit +qu'il parlait encore, Bellier?</p> + +<p>—Le hollandais, madame.</p> + +<p>—Oh! quel malheur! s'écria la reine, personne ici ne sait le +hollandais.</p> + +<p>—Si fait, Votre Majesté, répondit Mme de Fargis, Beringhen est de la +Frise; il sait le hollandais.</p> + +<p>—Appelez Beringhen, dit la reine; il doit être dans l'antichambre du +roi.</p> + +<p>Mme de Fargis courut et ramena Beringhen.</p> + +<p>C'était un grand et beau garçon, blond de cheveux, roux de barbe, moitié +Hollandais, moitié Allemand, quoiqu'il eût été élevé en France, +très-aimé du roi, auquel, de son côté, il était très dévoué.</p> + +<p>Mme de Fargis accourut le tirant par la manche; il ignorait ce qu'on lui +voulait, et, fidèle à sa consigne, il avait fallu faire valoir l'ordre +exprès de la reine pour qu'il quittât son poste, à l'antichambre.</p> + +<p>Mais le perroquet était si intelligent, qu'une fois Beringhen entré, il +comprit qu'il pouvait parler hollandais, et sans attendre qu'on lui +demandât son cinquième compliment, il dit:</p> + +<p>—<i>Och myne welbeminde koningin ik bemin maar ik bemin u meer in +hollandsch myne niefte geboorte taal.</i></p> + +<p>—Oh! oh! fit Beringhen fort étonné, voilà un perroquet qui parle +hollandais comme s'il était d'Amsterdam.</p> + +<p>—Et que m'a-t-il dit, s'il vous plaît, M. de Beringhen? demanda la +reine.</p> + +<p>—Il a dit à Votre Majesté:</p> + +<p>«Oh! ma bien aimée reine, je vous aime; mais vous aime encore plus en +hollandais, ma chère langue natale.»</p> + +<p>—Bon, dit la reine, maintenant on peut le voir, et je ne doute pas +qu'il ne soit aussi beau que bien instruit.</p> + +<p>En disant ces mots, elle tira la mante, et, chose dont on s'était déjà +douté, au lieu d'un perroquet, on trouva dans la cage une jolie petite +naine en costume frison, ayant à peine deux pieds de haut, et qui fit +une belle révérence à Sa Majesté.</p> + +<p>Puis elle sortit de la cage par la porte, qui était assez haute pour +qu'elle pût passer sans se baisser, et fit une seconde révérence des +plus gracieuses à la reine.</p> + +<p>La reine la prit entre ses bras et l'embrassa comme elle eût fait d'un +enfant, et de fait, quoiqu'elle eût quinze ans passées, elle n'était pas +beaucoup plus grande qu'une petite fille de deux ans.</p> + +<p>En ce moment on entendit par le corridor appeler:</p> + +<p>—Monsieur le premier! monsieur le premier!</p> + +<p>C'était ainsi que l'on appelait, selon l'étiquette de la cour, le +premier valet de chambre.</p> + +<p>Beringhen, qui n'avait plus affaire chez la reine, sortit rapidement et +rencontra à la porte le second valet de chambre qui le cherchait.</p> + +<p>La reine entendit ces mots échangés rapidement, tandis que la porte +était encore ouverte:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Le roi demande M. Bouvard.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit la reine, serait-il arrivé malheur à Sa Majesté?</p> + +<p>Et elle sortit pour s'informer; mais elle ne fit qu'apercevoir les +chausses des deux valets de chambre, qui couraient chacun dans une +direction différente.</p> + +<p>On vint prévenir la reine que les chaises étaient prêtes.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, je ne puis cependant point sortir sans savoir ce qui est +arrivé chez le roi.</p> + +<p>—Que Votre Majesté n'y va-t-elle? dit Mlle de Lautrec.</p> + +<p>—Je n'ose, dit la reine, le roi ne m'ayant pas fait demander.</p> + +<p>—Etrange pays, murmura Isabelle, que celui où une femme inquiète n'ose +point demander des nouvelles de son mari!</p> + +<p>—Voulez-vous que j'aille en prendre, moi? dit Mme de Fargis.</p> + +<p>—Et si le roi se fâche?</p> + +<p>—Bon! il ne me mangera pas, votre roi Louis XIII.</p> + +<p>Puis s'approchant de la reine tout bas:</p> + +<p>—Que je le prenne entre deux portes, et je vous rapporterai de ses +nouvelles.</p> + +<p>Et, en trois bonds, elle fut dehors.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, elle rentra, précédée par un bruyant éclat de +rire.</p> + +<p>La reine respira.</p> + +<p>—Il paraît que cela n'est pas bien grave? dit-elle.</p> + +<p>—Très grave, au contraire, il y a eu un duel.</p> + +<p>—Un duel! fit la reine.</p> + +<p>—Oui, en présence du roi même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p> + +<p>—Et quels sont les audacieux qui ont osé?</p> + +<p>—M. de Bassompierre et M. Baradas. M. de Baradas a été blessé.</p> + +<p>—D'un coup d'épée?</p> + +<p>—Non, d'un coup de lardoire.</p> + +<p>Et Mme de Fargis, qui avait repris son sérieux, éclata de nouveau d'un +de ces rires bruyants et égrenés comme un chapelet de perles, qui +n'appartenait qu'à cette joyeuse nature.</p> + +<p>—Maintenant que vous voilà renseignées, mesdames, dit la reine, je ne +crois pas que cet accident doive empêcher votre visite au signor Lopez.</p> + +<p>Et comme Baradas, tout beau garçon qu'il était, n'inspirait une grande +sympathie ni à la reine ni aux dames de sa suite, personne n'eut l'idée +de faire la moindre objection à la proposition de la reine.</p> + +<p>Celle-ci mit sa petite naine entre les bras de Mme Bellier. On lui avait +demandé son nom, et elle avait répondu qu'elle s'appelait Gretchen, ce +qui veut dire à la fois Marguerite et perle.</p> + +<p>Au bas du grand escalier du Louvre, on trouva les chaises; il y en avait +une à deux places, la reine y monta avec Mme de Fargis et la petite +Gretchen.</p> + +<p>Dix minutes après, on descendait chez Lopez, qui demeurait au coin de la +rue du Mouton et de la place de Grève.</p> + +<p>Au moment où les porteurs déposèrent la chaise où était la reine devant +la porte de Lopez, qui se tenait devant le seuil, le bonnet à la main, +un jeune homme se précipita pour ouvrir la chaise et offrir le poignet à +la reine.</p> + +<p>Ce jeune homme, c'était le comte de Moret.</p> + +<p>Un mot de la cousine Marina avait prévenu le cousin Jaquelino que la +reine devait se trouver de onze heures à midi chez Lopez, et il y était +accouru.</p> + +<p>Venait-il pour saluer la reine, pour serrer la main à Mme de Fargis, ou +pour échanger un regard avec Isabelle, c'est ce que nous ne saurions +dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, dès qu'il eut salué +la reine et qu'il eut serré la main de Mme de Fargis, il courut à la +seconde litière, et offrant son bras à Mlle de Lautrec, avec le même +cérémonial qu'il avait fait pour la reine:</p> + +<p>—Excusez moi, mademoiselle, dit-il à Isabelle, de ne point être venu +d'abord à vous, comme le voulait absolument mon cœur; mais là où est la +reine, le respect doit passer avant tout, même avant l'amour.</p> + +<p>Et saluant la jeune fille qu'il venait d'amener au groupe qui se formait +autour de la reine, il fit un pas en arrière, sans lui donner le temps +de lui répondre autrement que par sa rougeur.</p> + +<p>La manière de procéder du comte de Moret était si différente de celle +des autres gentilshommes, et dans les trois circonstances où il s'était +trouvé en face d'Isabelle, il lui avait manifesté tant de respect et +exprimé tant d'amour, qu'il était impossible que chacune de ces +rencontres n'eût pas laissé sa trace dans le cœur de la jeune fille. +Aussi demeura-t-elle immobile et pensive dans un coin du magasin de +Lopez, sans s'occuper le moins du monde de toutes les richesses +déployées devant elle.</p> + +<p>Aussitôt arrivée, la reine avait cherché des yeux l'ambassadeur +d'Espagne, et l'avait aperçu causant avec le tailleur de diamants, +auquel il paraissait demander la valeur de quelques pierreries.</p> + +<p>Elle, de son côté, apportait à Lopez un magnifique filet de perles; +quelques-unes étaient mortes, et il s'agissait de les remplacer par des +perles vivantes.</p> + +<p>Mais le prix des huit ou dix perles qui manquaient était si élevé, que +la reine hésitait à dire à Lopez de les lui fournir, lorsque Mme de +Fargis qui causait avec le comte de Moret, et qui avait une oreille à ce +que lui disait Antoine de Bourbon et une autre à ce que disait la reine, +accourut:</p> + +<p>—Qu'a donc Votre Majesté? demanda-t-elle, et de quelle chose est-elle +donc embarrassée?</p> + +<p>—Vous le voyez, ma chère, d'abord j'ai envie de ce beau crucifix, et ce +juif de Lopez ne veut pas me le donner à moins de mille pistoles.</p> + +<p>—Ah! dit Mme de Fargis, ce n'est pas raisonnable, Lopez, de vendre la +copie mille pistoles, quand vous n'avez vendu l'original que trente +deniers.</p> + +<p>—D'abord, dit Lopez, je ne suis pas juif, je suis musulman.</p> + +<p>—Juif ou musulman, c'est tout un, dit Mme de Fargis.</p> + +<p>—Et puis, continua la reine, j'ai besoin de douze perles pour ressortir +mon collier, et il veut me les vendre cinquante pistoles la pièce.</p> + +<p>—N'est-ce que cela qui vous embarrasse? demanda Mme de Fargis; j'ai vos +sept cents pistoles.</p> + +<p>—Où cela, ma mie? demanda la reine.</p> + +<p>—Mais dans les poches de ce gros homme noir, qui marchande là-bas toute +cette tapisserie de l'Inde.</p> + +<p>—Eh mais, c'est Particelli.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> + +<p>—Non, ne confondons pas, c'est M. d'Emery.</p> + +<p>—Mais Particelli et d'Emery, n'est-ce pas le même?</p> + +<p>—Pour tout le monde, madame, mais pas pour le roi.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Comment! vous ignorez que, lorsque le cardinal l'a placé comme +trésorier de l'argenterie chez le roi, sous le nom de M. d'Emery, le roi +a dit: «Eh bien, soit, monsieur le cardinal, mettez-y ce d'Emery le plus +vite possible.—Et pourquoi cela? demanda le cardinal étonné.—Parce +qu'on m'a dit que ce coquin de Particelli prétendait à la place.—Bon! a +répondu le cardinal, Particelli a été pendu.—J'en suis fort aise, a +répondu le roi, car c'est un grand voleur!»</p> + +<p>—De sorte que? demanda la Reine qui ne comprenait point.</p> + +<p>—De sorte que, dit Fargis, je n'ai qu'à dire un mot à l'oreille de M. +d'Emery pour que M. d'Emery vous donne à l'instant vos sept cents +pistoles.</p> + +<p>—Et comment m'acquitterai-je envers lui?</p> + +<p>—Tout simplement en ne disant pas au roi que d'Emery et Particelli ne +font qu'un.</p> + +<p>Et elle courut à d'Emery, qui n'avait pas vu la reine, tant il était +occupé de ses étoffes, et d'ailleurs il avait la vue basse; mais dès +qu'il sut qu'elle était là, et surtout dès que Mme de Fargis lui eut dit +un mot à l'oreille, accourut-il aussi vite que le lui permettaient ses +petites jambes et son gros ventre.</p> + +<p>—Ah! madame, dit Fargis, remerciez M. Particelli.</p> + +<p>—D'Emery! fit le trésorier.</p> + +<p>—Et de quoi, mon Dieu! fit la reine.</p> + +<p>—Au premier mot que M. Particelli a su de votre embarras...</p> + +<p>—D'Emery! d'Emery! répéta le trésorier.</p> + +<p>—Il a offert à Votre Majesté de lui ouvrir un crédit de 20,000 livres +chez Lopez.</p> + +<p>—Vingt-mille livres! s'écria le petit homme, diable!</p> + +<p>—Voulez-vous plus, et trouvez-vous que ce n'est point assez pour une +grande reine, monsieur Particelli?</p> + +<p>—D'Emery! d'Emery! d'Emery! répéta-t-il avec désespoir. Trop heureux de +pouvoir être utile à Sa Majesté, mais au nom du ciel, appelez-moi +d'Emery.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Mme de Fargis, Particelli est le nom d'un pendu.</p> + +<p>—Merci, M. d'Emery, dit la reine, vous me rendez un véritable service.</p> + +<p>—C'est moi qui suis l'obligé de Votre Majesté; mais je lui serais bien +reconnaissant de prier Mme de Fargis, qui se trompe toujours, de ne +plus m'appeler Particelli.</p> + +<p>—C'est convenu, M. d'Emery, c'est convenu; seulement venez dire à M. +Lopez que la reine peut prendre chez lui pour 20,000 livres, et qu'il +n'aura affaire qu'à vous.</p> + +<p>—A l'instant même. Mais c'est convenu, jamais plus de Particelli, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, +répondit Mme de Fargis, en suivant l'ex-pendu jusqu'à ce qu'elle l'eût +abouché avec Lopez.</p> + +<p>Pendant ce temps la reine et l'ambassadeur d'Espagne avaient échangé un +coup d'œil et s'étaient insensiblement rapprochés l'un de l'autre. Le +comte de Moret se tenait appuyé contre une colonne et regardait Isabelle +de Lautrec, qui faisait semblant de jouer avec la naine et de causer +avec Mme de Bellier, mais qui, nous devons le dire, n'était guère au jeu +de l'une, ni à la conversation de l'autre. Mme de Fargis veillait à ce +que le crédit ouvert à Sa Majesté fût bien de vingt mille livres; +d'Emery et Lopez discutaient les conditions de ce crédit. Tout le monde +était donc si occupé de ses affaires, que nul ne pensait à celles de +l'ambassadeur et de la reine, qui, à force de marcher l'un au devant de +l'autre, se trouvèrent enfin côte à côte.</p> + +<p>Les compliments furent courts, et l'on passa vite aux choses +intéressantes.</p> + +<p>—Votre Majesté, dit l'ambassadeur, a reçu une lettre de don Gonzalès.</p> + +<p>—Oui, par le comte de Moret.</p> + +<p>—Elle a lu non-seulement les lignes visibles écrites par le gouverneur +de Milan...</p> + +<p>—Mais encore les lignes invisibles écrites par mon frère.</p> + +<p>—Et la reine a médité le conseil qui lui était donné.</p> + +<p>La reine rougit et baissa les yeux.</p> + +<p>—Madame, dit l'ambassadeur, il y a des nécessités d'Etat devant +lesquelles les plus hauts fronts se courbent, devant lesquelles les plus +sévères vertus fléchissent. Si le roi mourait?</p> + +<p>—Dieu nous garde de ce malheur! monsieur.</p> + +<p>—Mais enfin si le roi mourait, qu'arriverait-il de vous?</p> + +<p>—Dieu en déciderait.</p> + +<p>—Il ne faut pas tout laisser décider à Dieu, madame. Avez-vous quelque +confiance dans la parole de Monsieur.</p> + +<p>—Aucune, c'est un misérable.</p> + +<p>—On vous renverrait en Espagne, ou l'on vous confinerait dans quelque +couvent de France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p> + +<p>—Je ne me dissimule pas que tel serait mon sort.</p> + +<p>—Comptez-vous sur quelque appui de la part de votre belle-mère?</p> + +<p>—Sur aucun; elle fait semblant de m'aimer, et au fond me déteste.</p> + +<p>—Vous le voyez, tandis qu'au contraire Votre Majesté enceinte à la mort +du roi, tout le monde est aux pieds de la régente.</p> + +<p>—Je le sais, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>La reine poussa un soupir.</p> + +<p>—Je n'aime personne, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Vous voulez dire que vous aimez encore quelqu'un—qu'il est par +malheur inutile d'aimer.</p> + +<p>Anne d'Autriche essuya une larme.</p> + +<p>—Lopez nous regarde, madame, dit l'ambassadeur. Je n'ai pas tant de +confiance que vous dans ce Lopez. Séparons-nous, mais auparavant +promettez-moi une chose.</p> + +<p>—Laquelle, monsieur?</p> + +<p>—Une chose que je vous demande au nom de votre auguste frère, au nom du +repos de la France et de l'Espagne.</p> + +<p>—Que voulez-vous que je vous promette, monsieur?</p> + +<p>—Eh bien, que, dans les circonstances graves que nous avons prévues, +vous fermerez les yeux, et vous laisserez conduire par Mme de Fargis.</p> + +<p>—La reine vous le promet, monsieur, dit Mme de Fargis en apparaissant +entre la reine et l'ambassadeur, et moi je m'y engage au nom de Sa +Majesté.</p> + +<p>Puis tout bas:</p> + +<p>—Lopez vous regarde, dit-elle, et le tailleur de diamants vous écoute.</p> + +<p>—Madame, dit la reine en haussant la voix, il va être deux heures de +l'après-midi; il faut rentrer au Louvre pour dîner et surtout pour +demander des nouvelles de ce pauvre M. Baradas!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch32" id="ch32"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<h3>LES CONSEILS DE L'ANGELY.</h3> + +<p>Le roi Louis XIII avait d'abord, comme on l'a vu, été offensé de +l'insolence de son favori, lorsque celui-ci lui avait arraché des mains +le flacon d'eau de fleurs d'orangers qu'il lui offrait pour se parfumer, +et l'avait jeté à ses pieds. Mais à peine avait-il vu, de la blessure +que lui avait faite M. de Bassompierre, couler le sang précieux de son +bien-aimé Baradas, que toute sa colère s'était convertie en douleur, et +que, se jetant à corps perdu sur lui, il lui avait tiré la lardoire +restée dans la blessure, et malgré sa résistance, résistance suscitée +non point par le respect mais par la fureur, il avait, en arguant de ses +connaissances en médecine, voulu panser la plaie lui-même.</p> + +<p>Mais la bonté de Louis XIII pour son favori, bonté ou faiblesse qui +rappelait celle de Henri III pour ses mignons, avaient fait de celui-ci +un enfant gâté.</p> + +<p>Il repoussa le roi, repoussa tout le monde déclarant qu'il n'oublierait +l'insulte qui lui avait été faite, de la part que le roi avait prise à +cette insulte, que si justice lui était rendue par l'envoi du maréchal +de Bassompierre à la Bastille, ou par concession d'un duel public comme +celui qui avait illustré le règne de Henri II et s'était terminé par la +mort de la Châtaigneraie.</p> + +<p>Le roi essaya de le calmer; Baradas eût pardonné un coup d'épée et même, +d'un coup d'épée venant du maréchal de Bassompierre eût tiré un certain +orgueil, mais il ne pardonnait pas un coup de lardoire. Tout fut donc +inutile, le blessé ne sortant pas de cet ultimatum: un duel juridique en +présence du roi et de toute la cour, ou le maréchal à la Bastille.</p> + +<p>Baradas se retira donc dans sa chambre, non moins majestueusement +qu'Achille s'était retiré dans sa tente, lorsque Agamemnon avait refusé +de lui rendre la belle Briséis.</p> + +<p>L'événement, au reste, avait jeté un certain trouble parmi les lardeurs, +et même parmi ceux qui ne lardaient pas. Le duc de Guise et le duc +d'Angoulême, les premiers, avaient gagné la porte et étaient sortis +ensemble.</p> + +<p>La porte refermée, et arrivé de l'autre côté du seuil, le duc de Guise +s'était arrêté et, regardant le duc d'Angoulême:</p> + +<p>—Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous?</p> + +<p>Le duc haussa les épaules.</p> + +<p>—J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomnié, n'a pas été, au +bout du compte, plus désespéré pour la mort de Quélus, de Schomberg et +de Maugiron, que ne vient de l'être notre bon roi Louis XIII pour +l'égratignure de M. de Baradas.</p> + +<p>—Est-il possible qu'un fils ressemble si peu à son père! murmura le duc +de Guise en jetant un regard de côté, comme s'il eût voulu, à travers la +porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter; +par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout +huguenot qu'il fût resté au fond du cœur.</p> + +<p>—Bon! vous dites cela parce que le roi <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> Henri IV est mort; mais de son +vivant vous l'abominiez.</p> + +<p>—Il avait fait assez de mal à notre maison, pour que nous ne fussions +pas de ses meilleurs amis.</p> + +<p>—Quant à cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulême; mais ce que je +n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver +entre les enfants et les maris de leurs mères. De cette ressemblance, +savez-vous bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en jouir ainsi. +Tenez, à commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulême s'appuya +tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les +marches de l'escalier, ainsi, à commencer par vous, moi qui ai eu +l'honneur de connaître le mari de madame votre mère, et qui ai eu le +bonheur de vous connaître, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement +malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui.</p> + +<p>—Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou +plutôt sachant trop où un interlocuteur, aussi goguenard que M. +d'Angoulême, pouvait le mener en prenant un pareil chemin.</p> + +<p>—Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec +tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait +sérieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons +tous, excepté vous, de feu votre père. Il était grand, vous êtes petit; +il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs, +vous les avez gris.</p> + +<p>—Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre à la joue, et que je +ne l'ai pas.</p> + +<p>—Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu'à la guerre, +vous qui n'avez jamais vu le feu.</p> + +<p>—Comment, s'écria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et à La +Rochelle donc?</p> + +<p>—C'est vrai, j'oubliais, il a pris à votre bâtiment—le feu!</p> + +<p>—Duc, dit M. de Guise, détachant son bras de celui du duc d'Angoulême, +je crois que vous êtes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous +nous séparions.</p> + +<p>—Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses +désagréables, je l'espère, ou ce serait sans intention. On ressemble à +qui l'on peut, vous comprenez bien; ça c'est une affaire de hasard. +Est-ce que par exemple moi je ressemble à mon père Charles IX, qui était +rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se désoler pour +cela, on ressemble toujours à quelqu'un.</p> + +<p>—Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la +reine-mère, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous +le rappelez-vous ce Virginio Orsini?—Monsieur, de son côté, ressemble +au maréchal d'Ancre comme une goutte d'eau à une autre. Vous-même vous +ne vous doutez peut-être pas à qui vous ressemblez.</p> + +<p>—Non je ne saurais pas le savoir.</p> + +<p>—C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connaître, puisqu'il a été tué six +mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous +ressemblez à s'y méprendre à M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on +ne vous l'a pas dit déjà?</p> + +<p>—Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fâché, mon cher +duc, je vous en préviens.</p> + +<p>—Parce qu'on vous le disait méchamment et non sans malice, comme je le +fais, moi. Est-ce que je me suis fâché tout à l'heure quand M. de +Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est +vous qui êtes mal disposé et non pas moi; aussi je vous laisse.</p> + +<p>—Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le côté +de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait à la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>Et doublant le pas il s'éloigna rapidement de son caustique +interlocuteur, lequel resta un instant à sa place avec l'air étonné d'un +homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilité qu'il se +vantait de n'avoir pas lui-même.</p> + +<p>Après quoi il se dirigea vers le pont Neuf, espérant trouver sur ce lieu +de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite +torture commencée sur le duc de Guise.</p> + +<p>Pendant ce temps, les autres courtisans s'étaient éclipsés peu à peu, et +le roi s'était retrouvé seul avec l'Angély.</p> + +<p>Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son +rôle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis, +triste, la tête basse et les yeux fixés en terre.</p> + +<p>—Heu! fit l'Angély en poussant un gros soupir.</p> + +<p>Louis releva la tête.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend à voir celui +à qui il s'adresse abonder dans son sens.</p> + +<p>—Eh bien? répéta l'Angély du même ton plaintif.</p> + +<p>—Que dis-tu de M. Bassompierre?</p> + +<p>—Je dis, répondit l'Angély, laissant percer dans son accent +l'expression d'une admiration <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> railleuse, je dis qu'il joue joliment de +la lardoire et qu'il faut qu'il ait été cuisinier dans sa jeunesse.</p> + +<p>Un éclair passa dans l'œil morne de Louis XIII.</p> + +<p>—L'Angély, dit-il, je te défends de plaisanter avec l'accident arrivé à +M. de Baradas.</p> + +<p>Le visage de l'Angély prit l'expression de la plus profonde douleur.</p> + +<p>—La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il.</p> + +<p>—Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en +frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang.</p> + +<p>Et il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.</p> + +<p>—Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie +menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé +d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils +auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère +Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour +rien. Peste!</p> + +<p>—Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à +laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de +Bassompierre.</p> + +<p>—As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut +ronger une lime et qui s'y usa les dents?</p> + +<p>—Que veux-tu dire encore avec tes apologues?</p> + +<p>—Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le +pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis—cela regarde notre +ministre Richelieu.—C'est toi qu'on appelle le <i>Juste</i> de ton vivant, +mais cela pourra bien être lui qu'on appellera le <i>Juste</i> après sa mort.</p> + +<p>—Quoi!</p> + +<p>—Tu ne trouves pas, Louis?—Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand +il est venu te dire—«Sire, pendant que je veille à la fois à votre +salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi, +c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute +sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de +Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la +preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»—Tu +interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds +et te dit tout.—Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une +tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de +Richelieu:—Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le +faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de +Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des +mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait +un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le +maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:—Le fouet, Sire. +Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre, +qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et +s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la +planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M. +de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens +contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en +personne, te répondra:—Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et +non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y +envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai +fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au +pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre +ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et +même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée.</p> + +<p>—Que lui répondras-tu, à ton ministre?</p> + +<p>—J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis +te dire.</p> + +<p>—Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait +tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui +est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le +commettre, comme Chalais.</p> + +<p>—N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un +exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Châtaigneraie, sous +le roi Henri II.</p> + +<p>—Bon, voilà que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que +Jarnac et la Châtaigneraie étaient deux grands seigneurs qui pouvaient +tirer l'épée l'un contre l'autre, que la France en était encore aux +temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels +les édits qui viennent de faire tomber en Grève la tête de Bouteville, +c'est-à-dire d'un Montmorency. Va parler à M. de Richelieu d'autoriser +M. Baradas, page du roi, à se battre contre M. de Bassompierre, maréchal +de France, colonel général des Suisses, et tu verras comme il te +recevra!</p> + +<p>—Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction +quelconque, ou il le fera comme il le dit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> + +<p>—Et que fera-t-il?</p> + +<p>—Il restera chez lui!</p> + +<p>—Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M. +Galilée prétend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un +ingrat comme les autres,—dont tu te dégoûteras comme des autres;—quant +à moi, si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils.</p> + +<p>—Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angély, je dois le dire, tu +me donnes parfois de bons conseils.</p> + +<p>—Tu peux même dire que je suis le seul qui t'en donne de bons.</p> + +<p>—Et le cardinal, dont tu parlais tout à l'heure?</p> + +<p>—Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner.</p> + +<p>—Voyons, l'Angély, à ma place, que ferais-tu?</p> + +<p>—Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite.</p> + +<p>Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chasteté et la +répugnance.</p> + +<p>—Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu +refuses; il ne faut pas absolument mépriser les femmes, elles ont du +bon.</p> + +<p>—Pas à la cour, du moins.</p> + +<p>—Comment, pas à la cour?</p> + +<p>—Elles sont si dévergondées qu'elles me font honte.</p> + +<p>—O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espère, que tu dis +cela?</p> + +<p>—Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse.</p> + +<p>—Tiens! dit l'Angély de l'air le plus naïf du monde, et moi qui la +croyais sage.</p> + +<p>—Bon, demande à milord Rich, demande à Châteauneuf, demande au vieil +archevêque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a +retrouvé un billet de 25,000 livres déchiré et signé de Mme de +Chevreuse.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai; je me rappelle même qu'à cette époque-là, sur les +instances de la reine, qui n'avait rien à refuser à sa favorite, comme +tu n'as rien à refuser à ton favori, tu demandas pour ce digne +archevêque le chapeau qui te fut refusé, si bien que le pauvre bonhomme +allait partout disant: Si le roi eût été en faveur, j'étais cardinal. +Mais trois amants, dont un archevêque, ce n'est pas trop pour une femme +qui, à vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris.</p> + +<p>—Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince +de Marillac, demande à son chevalier servant Crufft, demande...</p> + +<p>—Non, par ma foi, dit l'Angély, je suis trop paresseux pour aller +demander des renseignements à tous ces gens-là; j'aime mieux passer à +une autre.—Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-là +n'est point une vestale.</p> + +<p>—Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Créquy, et Cramail, et le +garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose +rimée latine:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Fargia dic mihi sodes</span><br /> + <span class="i0">Quantas commisisti Sardes</span><br /> + <span class="i0">Inter primas alque Laudes</span><br /> + <span class="i0">Quando.....</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Le roi s'arrêta court.</p> + +<p>—Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angély, chante-moi +donc le couplet jusqu'à la fin, cela me distraira.</p> + +<p>—Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche +chaste ne saurait répéter.</p> + +<p>—Ce qui ne t'empêche pas de la savoir par cœur, hypocrite. Continuons +donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mûre, +mais elle n'en a que plus d'expérience.</p> + +<p>—Après ce que Bassompierre en a dit, ce serait être fou, et après ce +qu'elle en a dit elle-même, ce serait être stupide.</p> + +<p>—J'ai entendu ce qu'en a dit le maréchal, mais je ne sais pas ce +qu'elle en a dit elle-même; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du +moins les anecdotes grivoises.</p> + +<p>—Eh bien, elle disait à son frère, qui jouait toujours sans gagner +jamais:—Ne joue donc plus, mon frère. Mais lui, répondit:—Je ne +jouerai plus, ma sœur, quand vous ne ferez plus l'amour.—Oh! le +méchant, répliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.—D'ailleurs, ma +conscience répugne à parler d'amour à une femme mariée.</p> + +<p>—Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour à la reine. Passons +donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de +Lautrec? Ah! celle-là, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage.</p> + +<p>Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles.</p> + +<p>—Ah! ah! dit l'Angély, aurais-je mis dans le blanc, par hasard.</p> + +<p>—Je n'ai rien à dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire, +dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il était facile de distinguer un +léger tremblement.</p> + +<p>—Contre sa beauté?</p> + +<p>—Encore moins.</p> + +<p>—Et contre son esprit?</p> + +<p>—Elle est charmante, mais...</p> + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angély, mais.....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p> + +<p>—Allons donc.</p> + +<p>—Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie.</p> + +<p>—Bon, mon fils, tu te fais tort à toi-même, et c'est la modestie qui te +perd.</p> + +<p>—Et la reine, si je t'écoute, que dira-t-elle?</p> + +<p>—S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec, +elle s'en chargera, ne fût-ce que pour te voir hors de toutes ces +vilenies de pages et d'écuyers.</p> + +<p>—Mais Baradas?</p> + +<p>—Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de +Lautrec; mais en la prévenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne +d'Arc; en tout cas, essaye!</p> + +<p>—Mais si Baradas, au lieu de revenir à moi, se fâche tout à fait?</p> + +<p>—Eh bien, il te restera Saint-Simon.</p> + +<p>—Un gentil garçon, dit le roi, et le seul qui, à la chasse, souffle +proprement dans son cor.</p> + +<p>—Eh bien! tu le vois, te voilà déjà à moitié consolé.</p> + +<p>—Que dois-je faire, l'Angély?</p> + +<p>—Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi +et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de +l'Europe.</p> + +<p>—Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai.</p> + +<p>—Eh quand cela, demanda l'Angély?</p> + +<p>—Dès ce soir.</p> + +<p>—Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch33" id="ch33"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<h3>LA CONFESSION.</h3> + +<p>Le lendemain du jour où le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou +l'Angély, avait pris la résolution de rendre M. Baradas jaloux, le +cardinal de Richelieu expédiait Cavois à l'hôtel Montmorency avec une +lettre adressée au prince et conçue en ces termes:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«Monsieur le duc,</p> + + <p>«Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en + vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler + sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus + distingués, de la campagne qui va s'ouvrir.</p> + + <p>«Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait + lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que + je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue, + toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète.</p> + + <p>«Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle + serait aussi à la mienne.</p> + + <p>«Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun + inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous, + de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout + à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort.</p> + + <p>«Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre + très-dévoué serviteur.</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Armand</span>, cardinal de Richelieu.»</p> +</div> + +<p>Un quart d'heure après avoir été chargé du soin de porter cette lettre, +Cavois revint avec la réponse du duc. M. de Montmorency avait reçu à +merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le +rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui à l'heure dite, avec +le comte de Moret.</p> + +<p>Le cardinal parut fort satisfait de la réponse, demanda à Cavois des +nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grâce au soin qu'il +avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours écoulés, de ne retenir +Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le ménage jouissait de la plus +douce sérénité, et se mit à son travail ordinaire.</p> + +<p>Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du blessé +Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la +chambre.</p> + +<p>Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude, +descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se fût levé, +quelqu'un l'attendait déjà, et on lui annonça que, dix minutes +auparavant, une dame voilée, qui avait dit ne vouloir se faire connaître +qu'à lui, s'était présentée et était demeurée dans l'antichambre.</p> + +<p>Le cardinal employait tant de personnes différentes à sa police, que, +pensant qu'il avait affaire à quelqu'un de ses agents, ou plutôt de ses +agentes, il ne chercha même point à deviner laquelle, et ordonna à son +valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait à +lui parler, et de veiller à ce que personne n'interrompît sa conférence +avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il +frapperait sur son timbre.</p> + +<p>Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une +heure avant l'arrivée de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui +suffirait pour expédier la dame <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> voilée, il ne crut pas devoir ajouter +d'autre recommandation.</p> + +<p>Cinq minutes après, Guillemot entrait conduisant la personne annoncée.</p> + +<p>Elle demeura debout, près de la porte. Le cardinal fit un signe à +Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait +d'introduire.</p> + +<p>Le cardinal n'avait eu qu'un regard à jeter sur elle pour s'assurer, aux +trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet, +qu'elle était jeune, et pour reconnaître à sa mine, qu'elle était de +distinction.</p> + +<p>Alors voyant, malgré le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue +paraissait fort intimidée:</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, vous avez désiré une audience de moi. Me voici: +parlez.</p> + +<p>Et en même temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui.</p> + +<p>La dame voilée fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint +d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de +comprimer les battements de son cœur.</p> + +<p>Et même sa tête, légèrement renversée en arrière, indiquait qu'elle +était en proie à un de ces spasmes causés par l'émotion ou par la +crainte.</p> + +<p>Le cardinal était trop observateur pour se tromper à ces signes.</p> + +<p>—A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis +tenté de croire que vous venez à moi de la part de mes ennemis. +Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez +moi, vous y serez reçue comme la colombe le fut dans l'arche.</p> + +<p>—Peut-être, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur; +mais j'en sors en fugitive et pour vous demander à la fois votre appui +comme prélat et comme ministre; comme prêtre, je viens vous supplier de +m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre +protection.</p> + +<p>Et l'inconnue joignait les mains en signe de prière.</p> + +<p>—Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester +inconnue, mais il m'est difficile de vous protéger sans savoir qui vous +êtes.</p> + +<p>—Du moment où j'aurai la preuve d'être entendue en confession par vous, +monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque +la confession mettra sur vos lèvres son sceau sacré.</p> + +<p>—Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double +confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prêtre et +de ministre.</p> + +<p>La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit à genoux près de +lui et leva son voile.</p> + +<p>Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosité qui prouvait qu'il ne +croyait pas avoir affaire à une pénitente vulgaire. Mais lorsque cette +pénitente leva son voile il ne put s'empêcher de pousser un cri de +surprise.</p> + +<p>—Isabelle de Lautrec, murmura-t-il.</p> + +<p>—Moi-même, monseigneur, puis-je espérer que ma vue n'a rien changé aux +bonnes dispositions de Votre Eminence?</p> + +<p>—Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous +êtes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par conséquent +d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous êtes à la cour +de France, où je vous ai vue arriver avec quelque défiance, je dois dire +que je n'ai eu qu'à approuver la conduite que vous y avez tenue.</p> + +<p>—Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens +justement implorer votre bonté pour me tirer du double danger que je +cours.</p> + +<p>—Si c'est une prière que vous me faites ou un conseil que vous me +demandez, mon enfant, ne demeurez pas à genoux, et asseyez-vous près de +moi.</p> + +<p>—Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je désire que les +aveux que j'ai à vous faire gardent tout le caractère de la confession. +Autrement ils prendraient peut-être le caractère d'une dénonciation et +s'arrêteraient sur ma bouche.</p> + +<p>—Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me +garde de combattre les susceptibilités de votre conscience, ces +susceptibilités fussent-elles exagérées.</p> + +<p>—Lorsqu'on me força à demeurer en France, monseigneur, quoique mon père +partît pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir à mon père +deux choses: la fatigue que j'éprouverais dans un long voyage, et le +danger que je courrais dans une ville qui pouvait être assiégée et prise +d'assaut. En outre, en m'offrant près de Sa Majesté une place qui +pouvait satisfaire les désirs d'une jeune fille, même plus ambitieuse +que moi...</p> + +<p>—Continuez, et dites-moi si vous ne vîtes pas bientôt quelque danger +dans cette place que vous occupiez.</p> + +<p>—Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spéculé sur ma jeunesse +et mon dévouement à ma royale maîtresse. Le roi parut faire à moi une +attention que je ne méritais <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> certes pas. Le respect, pendant quelque +temps, m'empêcha de me rendre compte des impressions de Sa Majesté, que +sa timidité maintenait, du reste, dans les limites d'une galante +courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte à la +reine de quelques mots qui m'avaient été dits comme venant de la part du +roi; mais, à mon grand étonnement, la reine se prit à rire, et me dit: +«Ce serait un grand bonheur, chère enfant, si le roi devenait amoureux +de vous.» Je réfléchis toute la nuit à ces paroles, et il me sembla +qu'on avait eu sur mon séjour à la cour et sur ma position près de la +reine, d'autres vues que celles qu'on avait laissé paraître. Le +lendemain le roi redoubla d'assiduité; en huit jours, il était venu +trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui était jamais arrivé. +Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une révérence et, +prétextant près de la reine une indisposition, je lui demandai la +permission de me retirer. La cause de ma retraite était si visible, qu'à +partir de cette soirée, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne +s'approcha même plus de moi. Quant à la reine Anne, elle parut éprouver +de ma susceptibilité un vif déplaisir, et lorsque je lui demandai la +cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de répondre: +«Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu +nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu.» La reine-mère fut +encore plus froide pour moi que la reine.</p> + +<p>—Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la +reine attendait de vous?</p> + +<p>—Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutôt par la rougeur +instinctive que je sentis monter à mon front que par la révélation de +mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine +continua d'être douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai +près d'elle, lui rendant tous les services qu'il était en mon pouvoir de +lui rendre. Mais hier, monseigneur, à mon grand étonnement et à celui +des deux reines, Sa Majesté, qui depuis plus de deux semaines n'était +point venue au cercle des dames, entra sans avoir prévenu personne de +son arrivée, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa +femme, baisa la main de sa mère et s'avança près de moi. La reine +m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai à la vue du roi, +mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a +envoyée à sa nièce l'infante Claire-Eugénie, le roi m'adressa la parole, +s'informa de ma santé, m'annonça qu'à la prochaine chasse il inviterait +les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'était une chose si +extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais +tous les yeux fixés sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente +que la première me couvrit le visage. Je ne sais ce que je répondis à Sa +Majesté, ou plutôt je ne répondis pas, je balbutiai des paroles sans +suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main.</p> + +<p>Je retombai paralysée sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la +petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait +mon visage, tout courbé qu'il fût vers la terre, se mit tout haut à me +dire: «Pourquoi donc pleurez-vous?» Et, en effet, des larmes +involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes +joues. Je ne sais quelle signification le roi donna à mes larmes, mais +il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna à la +petite naine, qui éclata d'un méchant rire, glissa de mes bras et s'en +alla parler tout bas à la reine. Restée seule et isolée, je n'osais ni +me lever ni demeurer à ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je +sentis le sang bruire à mes oreilles, mes tempes se gonflèrent, les +meubles parurent se mouvoir, les murs semblèrent osciller. Je sentis les +forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'évanouis.</p> + +<p>Quand je repris mes sens, j'étais couchée sur mon lit et Mme de Fargis +était assise près de moi.</p> + +<p>—Mme de Fargis! répéta le cardinal en souriant.</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Continuez, mon enfant.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si étrange, les +félicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations +qu'elle me dit sont si singulières, que je ne sais comment les dire à +Votre Eminence.</p> + +<p>—Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi était amoureux de vous, +n'est-ce pas? Elle vous félicita d'avoir opéré sur Sa Majesté un miracle +que la reine elle-même n'avait pas pu opérer. Et elle vous exhorta à +entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succédant +dans les bonnes grâces du roi à son favori qui le boude, vous puissiez +par votre dévouement servir les intérêts politiques de mes ennemis.</p> + +<p>—Votre nom n'a point été prononcé, monseigneur.</p> + +<p>—Non, pour le premier jour c'eût été trop, mais j'ai bien deviné ce +qu'elle vous a dit, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mot pour mot, monseigneur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span></p> + +<p>—Et que répondîtes-vous?</p> + +<p>—Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux +premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire +de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer +et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au +lieu de me soulager, me serra le cœur et me fit froid. Il me sembla +qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une +femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour +de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!—Puis, prenant Mme +de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me +disant:—Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira +Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en +échange de votre dévouement—et elle rentra dans sa chambre. Mme de +Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire, +c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que +je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que +l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute +elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me +quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma +résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter +à vos pieds et de vous tout dire.</p> + +<p>—Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le +récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime, +mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je +ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à +genoux et de lui donner la forme d'une confession.</p> + +<p>—C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence +ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour +tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée +par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle +de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre.</p> + +<p>—Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer?</p> + +<p>—Non, mais un danger, monseigneur.</p> + +<p>—Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la +mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société, +est d'aimer et d'être aimée.</p> + +<p>—Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle +par le rang et par la naissance.</p> + +<p>—Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom, +quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore +l'égal des plus beaux noms de France.</p> + +<p>—Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle +et surtout dangereuse.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas?</p> + +<p>—Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui +m'épouvante.</p> + +<p>—Vous vous êtes aperçue de cet amour?</p> + +<p>—Il m'en a fait l'aveu.</p> + +<p>—Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parlé d'une +prière.</p> + +<p>—La prière, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant +qu'il soit, deviendra une tache du moment où je l'aurai autorisé, et +même du moment où je l'aurai repoussé, car on aura intérêt à y faire +croire, et je ne veux pas être un instant soupçonnée par celui qui +m'aime et que je crains d'aimer; la prière est donc, monseigneur, de me +renvoyer à mon père. Quel que soit le danger là-bas, il sera moins grand +qu'ici.</p> + +<p>—Si j'avais affaire à un cœur moins pur et moins noble que le vôtre, +moi aussi je me joindrais à ceux qui ne craignent pas de ternir votre +pureté et de briser votre cœur; moi aussi je vous dirais: «Laissez-vous +aimer de ce roi qui n'a jamais rien aimé au monde et qui, peut-être par +vous, commencera enfin à aimer;» Je vous dirais: «Feignez d'être la +complice de ces deux femmes qui travaillent à l'abaissement de la +France, et soyez mon alliée, à moi, qui veux sa grandeur.» Mais vous +n'êtes pas de celles à qui l'on fait de ces propositions; vous désirez +quitter la France, vous la quitterez; vous désirez retourner près de +votre père, je vous en donnerai les moyens.</p> + +<p>—Oh! merci, s'écria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et +en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer.</p> + +<p>—La route ne sera peut-être pas sans danger.</p> + +<p>—Les véritables dangers, monseigneur, sont pour moi à cette cour, où je +me vois menacée de périls mystérieux et inconnus, où je sens trembler +incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et où +l'innocence de mon cœur et la virginité de mes pensées sont des chances +de plus de succomber.—Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces +princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui +intriguent, de ces femmes qui conseillent, comme <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> toutes simples et +toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes +qui promettent, à la honte, les récompenses dues à l'honneur et à la +loyauté. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donné par +le Seigneur de rester honnête et pure, je vous serai reconnaissante.</p> + +<p>—Je n'ai rien à refuser à qui me prie pour une pareille cause et par de +semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prêt, +du moins arrêté pour votre départ.</p> + +<p>—Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur?</p> + +<p>—A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile.</p> + +<p>—Bénissez moi au moins, et votre bénédiction effacera peut-être le +trouble de mon cœur.</p> + +<p>—Les mains que j'étendrais sur vous, mon enfant, chargé d'affaires et +de préoccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que +ce cœur, tout troublé qu'il est. C'est à Dieu de vous bénir, mais pas à +moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprême bonté, mon +insuffisante tendresse.</p> + +<p>En ce moment neuf heures sonnèrent. Richelieu s'approcha de son bureau +et frappa sur un timbre.</p> + +<p>Guillemot parut.</p> + +<p>Les personnes que j'attendais sont-elles arrivées? demanda le cardinal.</p> + +<p>—En ce moment même le prince vient d'entrer dans la galerie des +tableaux.</p> + +<p>—Seul, ou accompagné?</p> + +<p>—Avec un jeune homme.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une réponse, je ne +dirai pas définitive, mais détaillée, j'ai besoin de causer avec les +deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de +Lautrec chez ma nièce, dans une demie-heure vous entrerez pour demander +si je suis libre.</p> + +<p>Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de +chambre, il alla ouvrir lui-même la porte de la galerie de tableaux où +se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de +Montmorency et le comte de Moret.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch34" id="ch34"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<h3>OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMÉDIE SANS LE SECOURS DE SES +COLLABORATEURS.</h3> + +<p>Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait +l'exigence de la multiplicité des affaires dont était chargé le +cardinal, pour que, l'attente eût-elle été plus longue, ils eussent eu +la susceptibilité d'en témoigner le moindre mécontentement. Sans avoir +atteint ce degré suprême auquel il arriva après la fameuse journée +baptisée, par l'histoire, la journée des Dupes, il était déjà regardé, +sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il +est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il +n'avait que l'initiative, sa voix et la prépondérance de son génie, +éternellement combattu par la haine des deux reines et par une espèce de +conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et présidé par le cardinal de +Bérulle. Les décisions prises, le roi intervenait, approuvait ou +improuvait. C'était sur cette approbation ou improbation, que pesait +plus particulièrement tantôt Richelieu, tantôt la reine-mère, selon +l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII.</p> + +<p>Or la grande affaire qui allait se décider dans deux ou trois jours, +c'était, non point la guerre d'Italie—elle était arrêtée—Mais c'était +le choix du chef qu'on donnerait à cette armée.</p> + +<p>C'était de cette question importante que le cardinal comptait entretenir +les deux princes qu'il désirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il +avait écrit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret; +seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intérêt que la +jeune femme lui avait inspiré venaient, dans leurs détails, de modifier +les intentions qu'il avait sur le comte.</p> + +<p>C'était la première fois que M. de Montmorency se trouvait en face de +Richelieu depuis l'exécution de son cousin de Bouteville; mais nous +avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas +vers le cardinal, en allant à la soirée de la princesse Marie de +Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqué de raconter à +son oncle un fait de cette importance.</p> + +<p>Le cardinal était trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut +à la nièce était en réalité adressé à l'oncle, et que c'était une +ouverture de paix que lui faisait le prince.</p> + +<p>Quant au comte de Moret, c'était autre chose; non-seulement le jeune +homme par sa franchise, par son caractère tout français, au milieu de +tant de caractères espagnols et italiens, par son courage bien connu, et +dont il avait, à peine âgé de vingt-deux ans, donné tant de preuves, +inspirait au cardinal un intérêt réel; mais encore il tenait beaucoup à +le ménager, à le protéger, à aider sa fortune—étant le seul fils de +Henri IV qui n'eût point encore ouvertement conspiré contre lui.—Le +comte de Moret, livré, honoré, ayant un commandement dans l'armée, +servant la France, représentée dans sa politique par le duc de <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +Richelieu, était un contre-poids aux deux Vendôme, emprisonnés pour +avoir conspiré contre lui.</p> + +<p>Or, dans l'opinion du cardinal, il était temps qu'il arrêtât le jeune +prince sur la pente où il était engagé, jeté au milieu des cabales de la +reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, prêt à devenir l'amant de Mme +de Fargis ou à redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait +pas à être enveloppé de tant de liens que lui même, le voulût-il, ne +pourrait plus se dégager.</p> + +<p>Le cardinal offrit sa main à M. de Montmorency, qui la prit et la serra +sincèrement; mais il ne se permit pas cette familiarité avec le comte de +Moret, qui était de sang royal, et s'inclina à peu près comme il eût +fait pour Monsieur.</p> + +<p>Les premiers compliments échangés:</p> + +<p>—Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'était agi de la +guerre de La Rochelle, guerre maritime que je désirais conduire sans +opposition, je vous ai racheté votre titre de grand amiral et vous l'ai +payé le prix que vous avez demandé. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de +vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris.</p> + +<p>—Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire, +que lorsqu'il est question tout à la fois de son service et du bien de +l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dévouement, de commencer par +me faire une promesse?</p> + +<p>—Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de +son précieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre +loyauté, que je vais m'expliquer clairement avec vous.</p> + +<p>Montmorency s'inclina.</p> + +<p>—Lorsque votre père mourut, quoique héritier de sa fortune et de ses +titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hériter à +cause de votre extrême jeunesse—c'était celle de connétable. L'épée +fleurdelisée, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un +bras vigoureux d'ailleurs était là, prêt à la prendre et à la porter +loyalement. C'était celui du seigneur de Lesdiguières. Il fut fait +connétable à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa +échapper. Depuis ce temps, le maréchal de Créquy, son gendre, aspire à +le remplacer. Mais l'épée de connétable n'est point une quenouille qui +se transmette par les femmes. M. de Créquy a eu cette année une occasion +de la conquérir, c'était de faire réussir l'expédition du duc de Nevers, +au lieu de la faire manquer en se déclarant pour la reine-mère, contre +la France et contre moi. Il a donné sa démission de connétable; moi +vivant il ne le sera jamais!</p> + +<p>Un souffle joyeux et brûlant sortit de la poitrine du duc de +Montmorency.</p> + +<p>Ce témoignage de satisfaction n'échappa point au cardinal.—Il continua:</p> + +<p>—La confiance que j'avais dans le maréchal de Créquy, je la reporte en +vous, prince. Votre parenté avec la reine-mère n'influera point sur +votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre +d'Italie, c'est selon le résultat bon ou mauvais qu'elle aura la +grandeur ou l'abaissement de la France.</p> + +<p>Et comme le comte de Moret écoutait attentivement ce que disait le +cardinal:</p> + +<p>—Vous faites bien de me prêter, vous aussi, attention, mon jeune +prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour +laquelle votre auguste père a tout donné, même sa vie.</p> + +<p>Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience +la fin de son discours:</p> + +<p>—Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernières +paroles la même franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si, +comme je l'espère, je suis chargé de la conduite de la guerre, vous +aurez le principal commandement de l'armée, mon cher duc; et, le siége +de Cazal levé, vous trouverez derrière la porte cette épée de connétable +qui ainsi rentrera pour la troisième fois dans votre famille. Et +maintenant réfléchissez, monsieur le duc, si vous avez plus à attendre +d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre +toute liberté.</p> + +<p>—Votre main! monseigneur, dit Montmorency.</p> + +<p>Le cardinal lui tendit la main.</p> + +<p>—Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi +comme votre homme lige; je promets d'obéir en tous points à Votre +Eminence, excepté le cas où l'honneur de mon nom serait compromis.</p> + +<p>—Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une +suprême dignité, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai +jamais à un Montmorency rien dont il ait à rougir.</p> + +<p>—Et quand faudra-t-il être prêt, monseigneur?</p> + +<p>—Le plus tôt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant +toujours que la direction de la guerre me soit confiée, entrer en +campagne au commencement du mois prochain.</p> + +<p>—Il n'y a pas de temps à perdre alors monseigneur. Je pars pour mon +gouvernement <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> ce soir même, et le 10 janvier je serai à Lyon avec cent +gentilshommes et cinq cents cavaliers.</p> + +<p>—Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas où un autre que moi +serait chargé de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce +que vous feriez dans cette circonstance?</p> + +<p>—Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point à la hauteur du +projet, je n'obéirai qu'à S. M. le roi Louis XIII et à vous.</p> + +<p>—Partez, prince, vous savez où je vous ai dit que vous attendait l'épée +de connétable.</p> + +<p>—Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret?</p> + +<p>—Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes +particulières, et je désire lui donner, de son côté, une mission +importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui +seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-même, +la mission qu'il va recevoir de moi nécessitant courage de sa part et +dévouement de la part de ceux qui l'accompagneront.</p> + +<p>Le duc et le comte de Moret échangèrent à voix basse quelques mots, +parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de +Moret au duc.</p> + +<p>—Laissez-moi Galuar.</p> + +<p>Puis, la joie dans le cœur, le prince saisit la main du cardinal, la +pressa avec reconnaissance et s'élança hors de l'appartement.</p> + +<p>Resté seul avec le comte de Moret, le cardinal s'approcha de lui, et, le +regardant avec une respectueuse tendresse:</p> + +<p>—Monsieur le comte, lui dit-il, ne vous étonnez point de l'intérêt que +je me permets de vous porter, intérêt auquel m'autorisent et ma position +et mon âge, qui est double du vôtre; mais parmi tous les enfants du roi +Henri, vous seul êtes son véritable portrait, et il est permis à ceux +qui ont aimé le père d'aimer le fils.</p> + +<p>Le jeune prince se trouvait pour la première fois en face de Richelieu, +pour la première fois il entendait le son de voix, et prévenu contre lui +par ce qu'il avait entendu dire, il s'étonna tout à la fois que cette +figure sévère pût se dérider, et que cette voix impérative pût +s'adoucir.</p> + +<p>—Monseigneur, lui répondit-il en riant, mais non cependant sans laisser +percer dans sa voix une certaine émotion, Votre Eminence est bien bonne +de s'occuper d'un jeune fou qui n'a pensé jusqu'ici qu'à s'amuser du +mieux qu'il a pu, et qui, si on lui demandait à lui-même à quoi il est +bon, ne saurait que répondre.</p> + +<p>—Un vrai fils de Henri IV est bon à tout, monsieur, dit le cardinal, +car avec le sang se transmet le courage et l'intelligence. Et c'est pour +cela que je ne veux pas, en vous laissant faire fausse route, vous jeter +dans les périls auxquels vous vous exposez.</p> + +<p>—Moi, monseigneur, s'exclama le jeune homme un peu étonné, dans quelle +voie mauvaise suis-je donc engagé, et quels sont donc les dangers qui me +menacent?</p> + +<p>—Voulez vous me prêter quelques minutes d'attention, M. le comte, et +pendant ces quelques minutes m'écouter sérieusement?</p> + +<p>—Ce serait un devoir que mon âge et mon nom m'imposeraient, +monseigneur, quand vous ne seriez pas ministre et homme de génie. Je +vous écoute donc, non pas sérieusement, mais respectueusement.</p> + +<p>—Vous êtes arrivé à Paris dans les derniers jours de novembre, le 28, +je crois.</p> + +<p>—Le 28, monseigneur.</p> + +<p>—Vous étiez chargé de lettres du Milanais et du Piémont pour la reine +Marie de Médicis, pour la reine Anne d'Autriche et pour <span class="smcap">Monsieur</span>.</p> + +<p>Le comte regarda le cardinal avec étonnement, hésita un instant à +répondre; mais enfin, entraîné par la vérité et par l'influence +qu'exerce un homme de génie:</p> + +<p>—Oui, monseigneur, dit-il.</p> + +<p>—Mais comme les deux reines et Monsieur étaient allés au devant du roi, +vous avez été obligé de demeurer huit jours à Paris. Pour ne pas rester +oisif pendant ces huit jours, vous avez fait votre cour à la sœur de +Marion Delorme, à Mme de la Montagne. Jeune, beau, riche, fils de roi, +vous n'avez pas eu à languir; dès le lendemain du jour où vous vous êtes +présenté chez elle, vous étiez son amant.</p> + +<p>—Est-ce ce que vous appelez faire fausse route et m'exposer à des +dangers dont vous voudriez me garantir? demanda en riant le comte de +Moret, s'étonnant qu'un ministre de la gravité du cardinal descendit à +de pareils détails.</p> + +<p>—Non, monsieur; nous allons y arriver; non, ce n'est point être l'amant +de la sœur d'une courtisane, ce que j'appelle faire fausse route, +quoique vous ayez pu voir que cet amour n'était pas tout à fait sans +danger. Ce fou de Pisani a cru que c'était de Mme de Maugiron que vous +étiez l'amant. Il a voulu vous faire assassiner; par bonheur, il a +trouvé un sbire plus honnête homme que lui, lequel, <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> fidèle à la mémoire +du grand roi, a refusé de porter la main sur son fils. Il est vrai que +ce brave homme a été victime de son honnêteté, et que vous-même l'avez +vu couché sur une table, mourant et se confessant à un capucin.</p> + +<p>—Puis-je vous demander, monseigneur, dit le comte de Moret, espérant +embarrasser Richelieu, quel jour et à quel endroit j'ai été témoin de ce +douloureux spectacle?</p> + +<p>—Mais le 5 décembre dernier, vers six heures du soir, dans une salle de +l'hôtellerie de la <i>Barbe Peinte</i>, au moment où, déguisé en gentilhomme +basque, vous veniez de quitter Mme de Fargis, déguisée en Catalane, et +venant vous annoncer que la reine Anne d'Autriche, la reine Marie de +Médicis et Monsieur, vous attendraient au Louvre entre onze heures et +minuit.</p> + +<p>—Ah! par ma foi, monseigneur, cette fois-ci je me rends, et je +reconnais que votre police est bien faite.</p> + +<p>—Eh bien, comte, maintenant croyez-vous que ce soit pour moi et par +crainte du mal que vous pouvez me faire, que je suis arrivé à réunir sur +vous de si exacts renseignements?</p> + +<p>—Je ne sais, mais il est probable que Votre Eminence a eu cependant un +intérêt quelconque.</p> + +<p>—Un grand, comte, j'ai voulu sauver le fils du roi Henri IV du mal +qu'il pouvait se faire à lui-même.</p> + +<p>—Comment cela, monseigneur?</p> + +<p>—Que la reine Marie de Médicis, qui est à la fois Italienne et +Autrichienne, que la reine Anne d'Autriche, qui est à la fois +Autrichienne et Espagnole, conspirent contre la France, c'est un crime, +mais un crime qui se conçoit, les liens de famille ne l'emportent +souvent que trop sur les devoirs de la royauté. Mais que le comte de +Moret, c'est-à-dire le fils d'une Française et du roi le plus français +qui ait jamais existé, conspire avec deux reines aveugles et parjures en +faveur de l'Espagne et de l'Autriche, c'est ce que j'empêcherai, par la +persuasion d'abord, par la prière ensuite, et enfin par la force s'il le +faut.</p> + +<p>—Mais qui vous a dit que je conspire, monseigneur?</p> + +<p>—Vous ne conspirez pas encore, comte; mais peut-être, par entraînement +chevaleresque, n'eussiez-vous point tardé à conspirer, et c'est pour +cela que j'ai voulu vous dire à vous-même: Fils de Henri IV, toute sa +vie votre père a poursuivi l'abaissement de l'Espagne et de l'Autriche. +Ne vous alliez pas à ceux qui veulent leur élévation aux dépens des +intérêts de la France. Fils de Henri IV, l'Autriche et l'Espagne ont tué +votre père; ne commettez pas cette impiété de vous allier aux ennemis de +votre père.</p> + +<p>—Mais pourquoi Votre Eminence ne dit-elle pas à Monsieur ce qu'elle me +dit à moi?</p> + +<p>—Parce que Monsieur n'a rien à faire là-dedans, étant le fils de +Concini, et non de Henri IV.</p> + +<p>—Monsieur le cardinal, songez à ce que vous dites.</p> + +<p>—Oui, je sais que je m'expose à la colère de la reine-mère, à la colère +de Monsieur, à la colère du roi même, si le comte de Moret s'éloigne de +celui qui veut son bien pour aller à ceux qui veulent le mal; mais le +comte de Moret sera reconnaissant du grand intérêt que je lui porte et +qui n'a pas d'autre source que le grand amour et la grande admiration +que j'ai pour le roi son père, et le comte de Moret tiendra secret tout +ce que je lui ai dit ce soir, pour son bien et pour celui de la France.</p> + +<p>—Votre Eminence n'a pas besoin que je lui donne ma parole, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—On ne demande pas de ces choses-là au fils de Henri IV.</p> + +<p>—Mais enfin, Votre Eminence ne m'a pas seulement fait venir pour me +donner des conseils, mais aussi, lui ai-je entendu dire, pour me confier +une mission.</p> + +<p>—Oui, comte, une mission qui vous éloigne de ce danger que je crains +pour vous.</p> + +<p>—Qui m'éloigne du danger?</p> + +<p>Richelieu fit signe que oui.</p> + +<p>—Et par conséquent de Paris?</p> + +<p>—Il s'agirait de retourner en Italie.</p> + +<p>—Hum! fit le comte de Moret.</p> + +<p>—Avez vous des raisons pour ne pas retourner en Italie?</p> + +<p>—Non, mais j'en aurais pour rester à Paris.</p> + +<p>—Alors vous refusez, monsieur le comte?</p> + +<p>—Non, je ne refuse pas, surtout si la mission peut s'ajourner.</p> + +<p>—Il s'agit de partir ce soir ou demain au plus tard.</p> + +<p>—Impossible, monseigneur, dit le comte de Moret en secouant la tête.</p> + +<p>—Comment! s'écria le cardinal, laisserez-vous une guerre se faire sans +y prendre part?</p> + +<p>—Non; seulement je quitterai Paris avec tout le monde, et le plus tard +possible.</p> + +<p>—C'est bien résolu dans votre esprit, monsieur le comte?</p> + +<p>—C'est bien résolu, monseigneur.</p> + +<p>—Je regrette votre répugnance à ce départ. Il n'y a qu'à vous, qu'à +votre courage, à votre loyauté, à votre courtoisie que j'aurais voulu +confier la fille d'un homme pour lequel j'ai la plus haute estime. Je +chercherai quelqu'un, <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> comte, qui veuille bien vous remplacer près de +Mlle Isabelle de Lautrec.</p> + +<p>—Isabelle de Lautrec! s'écria le comte de Moret. C'était Isabelle de +Lautrec que vous vouliez renvoyer à son père?</p> + +<p>—Elle-même; qu'y a-t-il donc dans ce nom qui vous étonne?</p> + +<p>—Oh! mais, monseigneur, pardon.</p> + +<p>—Je vais aviser et lui trouver un autre protecteur.</p> + +<p>—Non pas, non pas, monseigneur, inutile de chercher plus loin: le +conducteur, le défenseur de Mlle de Lautrec, celui qui se fera tuer pour +elle, il est trouvé, le voilà, c'est moi.</p> + +<p>—Alors, dit le cardinal, je n'ai plus à m'inquiéter de rien?</p> + +<p>—Non, monseigneur.</p> + +<p>—Vous acceptez?</p> + +<p>—J'accepte.</p> + +<p>—En ce cas, voici mes dernières instructions.</p> + +<p>—J'écoute.</p> + +<p>—Vous remettrez Mlle de Lautrec, qui pendant tout le voyage vous sera +aussi sacrée qu'une sœur.</p> + +<p>—Je le jure.</p> + +<p>—A son père, qui est à Mantoue; puis vous reviendrez rejoindre l'armée +et prendre un commandement sous M. de Montmorency.</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et si le hasard faisait—vous comprenez, un homme de prévoyance doit +supposer tout ce qui est possible—si le hasard faisait que vous vous +aimassiez...</p> + +<p>Le comte de Moret fit un mouvement.</p> + +<p>—C'est une supposition, vous comprenez bien, puisque vous ne vous êtes +pas vus, puisque vous ne vous connaissez point. Eh bien, le cas échéant, +je ne puis rien faire pour vous, monseigneur, qui êtes fils de roi, mais +je puis faire beaucoup pour Mlle de Lautrec et pour son père.</p> + +<p>—Vous pouvez faire de moi le plus heureux des hommes, monseigneur. +J'aime Mlle de Lautrec.</p> + +<p>—Ah vraiment, voyez comme cela se rencontre; est-ce que ce serait elle, +par hasard, qui, le soir où vous avez été au Louvre, vous aurait pris +sur l'escalier des mains de Mme de Chevreuse déguisée en page, et vous +aurait conduit à travers le corridor noir jusqu'à la chambre de la +reine? Avouez que dans ce cas ce serait un hasard miraculeux.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le comte de Moret, regardant le cardinal avec +stupéfaction, je ne connais que mon admiration pour vous qui égale ma +reconnaissance; mais...</p> + +<p>Le comte s'arrêta inquiet.</p> + +<p>—Mais quoi? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Il me reste un doute.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—J'aime Mlle de Lautrec, mais j'ignore si Mlle de Lautrec m'aime, et +si, malgré mon dévouement, elle m'accepterait pour son protecteur.</p> + +<p>—Ah! quant à cela, monsieur le comte, cela ne me regarde plus et +devient tout à fait votre affaire, c'est à vous d'obtenir d'elle ce que +vous désirez.</p> + +<p>—Mais où cela? comment la verrai-je? je n'ai aucune occasion de la +rencontrer, et s'il faut, comme le disait Votre Eminence, que son départ +ait lieu ce soir ou demain matin au plus tard, je ne sais d'ici là +comment la voir.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur le comte, une entrevue entre vous est +urgente, et tandis que vous allez y réfléchir de votre côté, je vais, +moi, y réfléchir du mien. Attendez un instant dans ce cabinet, j'ai +quelques ordres à donner.</p> + +<p>Le comte de Moret s'inclina, suivant des yeux, avec un étonnement mêlé +d'admiration cet homme, si éminemment au-dessus des autres hommes, qui, +de son cabinet, conduisait l'Europe et qui, malgré les intrigues dont il +était entouré, malgré les dangers qui le menaçaient, trouvait du temps +pour s'occuper des intérêts particuliers et descendre dans les moindres +détails de la vie.</p> + +<p>La porte par laquelle le cardinal avait disparu refermée, le comte de +Moret resta machinalement les yeux fixés sur cette porte, et il n'en +avait pas encore détourné son regard, lorsqu'elle se rouvrit et que dans +son encadrement, il vit apparaître, non pas le cardinal, mais Mlle de +Lautrec elle-même.</p> + +<p>Les deux amants, comme frappés en même temps du choc électrique, +poussèrent chacun de son côté, un cri d'étonnement, puis avec la +rapidité de la pensée, le comte de Moret s'élançant au-devant +d'Isabelle, tombait à ses genoux et saisissait sa main, qu'il baisait +avec une ardeur qui prouvait à la jeune fille qu'elle avait peut-être +trouvé un protecteur dangereux, mais un défenseur dévoué.</p> + +<p>Pendant ce temps, le cardinal, arrivé à son but d'éloigner le fils de +Henri IV de la cour et de s'en faire un partisan, se réjouissait, +croyant avoir trouvé un dénoûment à son héroï-comédie, sans la +participation de ses collaborateurs ordinaires, MM. Desmarets, Rotrou, +l'Estoile et Mayret.</p> + +<p>Corneille on se le rappelle, n'avait pas encore eu l'honneur d'être +présenté au cardinal.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p> + +<h2><a name="ch35" id="ch35"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<h3>LE CONSEIL.</h3> + +<p>Le grand événement, l'événement attendu de tous avec anxiété, surtout de +Richelieu, qui se croyait sûr du roi autant que l'on pouvait être sûr de +Louis XIII, était la tenue d'un conseil chez la reine-mère, au palais du +Luxembourg, qu'elle avait fait bâtir pendant la régence sur le modèle +des palais florentins, et pour la galerie duquel Rubens avait exécuté, +dix ans auparavant, les magnifiques tableaux représentant les événements +les plus importants de la vie de Marie de Médicis, et qui font +aujourd'hui un des principaux ornements de la galerie du Louvre.</p> + +<p>Le conseil se tenait le soir.</p> + +<p>Il était formé du ministère particulier de la reine Marie de Médicis, +qui se composait de créatures complétement à elle, et qui était présidé +par le cardinal de Bérulle, et conduit par Vauthier, plus du maréchal de +Marillac, qui était devenu maréchal sans avoir jamais vu le feu, et que +dans ses mémoires le cardinal appelle toujours Marillac-l'Epée, parce +qu'ayant eu querelle à la paume avec un nommé Caboche, il l'avait tué en +le rencontrant sur sa route, sans lui donner le temps de se défendre, +plus enfin, son frère aîné Marillac, le garde des sceaux, qui était un +des amants de Fargis. A ce conseil on adjoignait, dans les grandes +circonstances, des espèces de conseillers honoraires qui étaient des +capitaines les plus renommés et des seigneurs les plus élevés de +l'époque, et c'est ainsi qu'au conseil dans lequel nous allons +introduire nos lecteurs, on avait adjoint le duc d'Angoulême, le duc de +Guise, le duc de Bellegarde et le maréchal de Bassompierre.</p> + +<p>Monsieur, depuis quelque temps, était rentré dans ce conseil, dont il +était sorti à propos du procès de Chalais. Le roi y assistait de son +côté lorsqu'il croyait la discussion assez importante pour nécessiter sa +présence.</p> + +<p>La délibération du conseil prise, on en référait, nous l'avons dit, au +roi, qui approuvait, improuvait ou même changeait complétement la +détermination adoptée.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu, premier ministre en réalité, par l'influence +de son génie, mais qui n'en eut le titre et le pouvoir absolu qu'un an +après les événements que nous venons de raconter, n'avait que sa voix +dans ce conseil, mais presque toujours l'amenait à son avis +qu'appuyaient d'habitude le duc de Marillac, le duc de Guise, le duc +d'Angoulême, et quelquefois le maréchal de Bassompierre; mais que +contrariaient toujours systématiquement la reine-mère, Vauthier, le +cardinal de Bérulle, et les deux ou trois voix qui obéissaient +passivement aux signes négatifs ou affirmatifs que leur faisait Marie de +Médicis.</p> + +<p>Ce soir-là, Monsieur, sous le prétexte de se brouiller avec la +reine-mère, avait déclaré ne point vouloir assister au conseil; mais, +malgré son absence, du moment où sa mère se chargeait de ses intérêts, +il n'en était que plus puissant.</p> + +<p>Le conseil était indiqué pour huit heures du soir.</p> + +<p>A huit heures un quart, toutes les personnes convoquées étaient à leur +poste et se tenaient debout devant la reine Marie de Médicis, assise.</p> + +<p>A huit heures et demie, le roi entra, salua sa mère, qui se leva à son +tour, lui baisa les mains, s'assit près d'elle sur un fauteuil un peu +plus élevé que le sien, se couvrit et prononça les paroles +sacramentelles:</p> + +<p>—Asseyez-vous!</p> + +<p>MM. les membres du ministère et les conseillers honoraires s'assirent +autour de la table, sur des tabourets préparés à cet effet en nombre +égal à celui des délibérants.</p> + +<p>Le roi étendit circulairement son regard, de manière à passer en revue +tous les assistants; puis, de sa même voix mélancolique et sans timbre, +comme il eût dit toute autre chose, il dit:</p> + +<p>—Je ne vois pas monsieur mon frère. Où est-il donc?</p> + +<p>—A cause de sa désobéissance à votre volonté, sans doute n'ose-t-il +point se présenter devant vous. Votre bon plaisir est-il que nous +procédions sans lui?</p> + +<p>Le roi, sans répondre de vive voix, fit de la tête un signe affirmatif.</p> + +<p>Puis, s'adressant non seulement aux membres du conseil, mais aux +gentilshommes convoqués dans le but de donner leur avis sur la +délibération:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, vous savez tous ce dont il s'agit aujourd'hui.—Il +s'agit de savoir si nous devons faire lever le siége de Cazal, secourir +Mantoue afin d'affermir les prétentions du duc de Nevers—prétentions +que nous avons appuyées—et arrêter les entreprises du duc de Savoie sur +le Montferrat. Bien que le droit de faire la paix et la guerre soit un +droit royal, nous désirons nous éclairer de vos lumières avant de +prendre une décision, ne prétendant aucunement amoindrir notre droit par +les conseils que nous vous demandons. La parole est à notre ministre, M. +le cardinal de Richelieu, pour nous exposer la situation des affaires.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span></p> + +<p>Richelieu se leva, et, saluant les deux majestés:</p> + +<p>—L'exposé sera court, dit-il. Le duc Vincent de Gonzague, en mourant, a +laissé tous ses droits au duché de Mantoue, au duc de Nevers, oncle des +trois derniers souverains de ce duché, morts sans enfants mâles. Le duc +de Savoie avait espéré marier un de ses fils avec l'héritière du +Montferrat et du Mantouan, et se créer en Italie cette puissance de +second ordre, objet de sa constante ambition, et qui l'a fait si souvent +trahir ses promesses envers la France. Le ministre de S. M. le roi Louis +XIII a cru alors qu'il était d'une bonne politique, étant déjà allié +avec le Saint-Père et les Vénitiens, de se donner, en appuyant +l'avènement d'un Français aux duchés de Mantoue et du Montferrat, un +partisan zélé au milieu des puissances lombardes, et d'acquérir ainsi +sur lui une prépondérance suivie sur les affaires d'Italie, et d'y +neutraliser au contraire l'influence de l'Espagne et de l'Autriche. +C'est dans ce but que le ministre de Sa Majesté a agi jusqu'ici; et +c'était pour préparer les voies de cette campagne qu'il avait, il y a +plusieurs mois, envoyé une première armée, qui, par une faute du +maréchal de Créquy, faute que l'on pourrait presque qualifier de +trahison, a été non pas battue par le duc de Savoie, comme les ennemis +de la France se sont empressés de le dire, mais manquant, les fantassins +de vivres, les cavaliers de vivres et de fourrage, s'est dispersée et +fondue, pour ainsi dire, au souffle de la faim; donc, cette politique +adoptée, cette première démarche hostile faite, il ne s'agissait que +d'attendre une époque favorable pour poursuivre l'entreprise +commencée;—cette époque, le ministre du roi est d'avis qu'elle est +arrivée. La Rochelle prise nous permet de disposer de notre armée et de +notre flotte. La question posée à Leurs Majestés est celle-ci: Fera-t-on +ou ne fera-t-on pas la guerre? et si on la fait, la fera-t-on tout de +suite ou attendra-t-on? Le ministre de Sa Majesté, qui est pour la +guerre et pour la guerre immédiate, se tient prêt à répondre aux +objections qui lui seront faites.</p> + +<p>Et saluant le roi et la reine Marie, le cardinal s'assit, abandonnant la +parole à son adversaire, ou plutôt à un seul adversaire, le cardinal +Bérulle.</p> + +<p>Celui-ci, de son côté, sachant bien que c'était à lui de répondre, +consulta, du regard, la reine-mère qui d'un signe lui répondit qu'il +avait carrière, se leva, salua les deux majestés, et dit:</p> + +<p>—Le projet de faire la guerre en Italie, malgré les bonnes raisons +apparentes que nous a données M. le cardinal de Richelieu, nous paraît +non-seulement dangereux, mais impossible. L'Allemagne, presque +subjuguée, fournit à l'Empereur Ferdinand des armées innombrables, +auxquelles les forces militaires de la France ne peuvent être comparées; +et, de son côté, S. M. Philippe III, l'auguste frère de la reine, trouve +dans les mines du nouveau monde des trésors suffisants à payer des +armées aussi nombreuses que celles des anciens rois de Perse. Dans ce +moment, au lieu de songer à l'Italie, l'Empereur ne s'occupe qu'à +réduire les protestants et à tirer de leurs mains les évêchés, les +monastères et les autres biens ecclésiastiques dont ils se sont emparés +injustement.</p> + +<p>Pourquoi la France, c'est-à-dire la fille aînée de l'Eglise, +s'opposerait-elle à une si noble et si chrétienne entreprise; ne vaut-il +pas mieux, au contraire, que le roi l'appuie, et qu'il achève d'extirper +l'hérésie en France pendant que l'empereur et le roi d'Espagne +travailleront à la battre en Allemagne et dans les Pays-Bas, pour +exécuter des desseins chimériques et directement opposés au bien de +l'Eglise? M. de Richelieu parle de paix avec l'Angleterre et laisse +entendre une alliance avec les puissances hérétiques, chose capable de +flétrir à jamais la gloire de Sa Majesté. Au lieu de faire la paix avec +l'Angleterre, n'avons-nous pas chance, au contraire, en poursuivant la +guerre contre le roi Charles Ier, d'espérer qu'il en sera enfin réduit à +donner satisfaction à la France en rappelant les femmes et les +serviteurs de la reine si indignement chassés contre la bonne foi d'un +traité solennel et à cesser les précautions contre les catholiques +anglais. Que savons-nous si Dieu ne veut pas rétablir la vraie religion +en Angleterre, pendant que l'hérésie se détruira en France, en Allemagne +et dans les Pays-Bas. Dans la conviction que j'ai parlé dans les +intérêts de la France et du Trône, je mets mon humble opinion aux pieds +de Leurs Majestés.</p> + +<p>Et le cardinal s'assit à son tour, non sans avoir du regard recueilli +les marques d'approbation que lui adressaient ouvertement la reine Marie +et les membres de son conseil, et justement le garde des sceaux +Marillac, ramené au parti des reines par les soins de Mme de Fargis.</p> + +<p>Le roi, se tournant alors vers le cardinal de Richelieu:</p> + +<p>—Vous avez entendu, monsieur le cardinal, dit-il, et, si vous avez à +répondre, répondez.</p> + +<p>Richelieu se leva.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p> + +<p>—Je crois, dit-il, mon honorable collègue, M. le cardinal de Bérulle +mal informé de la situation politique de l'Allemagne et financière de +l'Espagne; la puissance de l'empereur Ferdinand, qu'il nous représente +comme si fort redoutable, n'est point tellement établie en Allemagne +qu'on ne puisse l'ébranler, le jour où, sans avoir besoin de nous allier +à lui, nous pousserons sur l'empereur le lion du Nord, le grand +Gustave-Adolphe, à qui il ne manque, pour prendre cette grande décision, +que quelques centaines de mille livres, qu'à un moment donné on fera +luire à ses yeux comme un des ces phares qui indiquent aux vaisseaux +leur chemin. Le ministre de Sa Majesté sait même de source certaine que +ces armées de Ferdinand dont parle M. le cardinal de Bérulle donnent de +grands ombrages à Maximilien, duc de Bavière, chef de la ligue +catholique. Le ministre de Sa Majesté se fait fort, à un moment donné, +de prendre ces armées si terribles entre les armées protestantes de +Gustave-Adolphe et les armées catholiques de Maximilien. Quant aux +trésors imaginaires du roi Philippe III, qu'on permette au ministre du +roi de les réduire à leur juste valeur. Le roi d'Espagne tire à peine +cinq cent mille écus par an des Indes, et le conseil de Madrid s'est +trouvé fort déconcerté quand, il y a deux mois, on apprit que l'amiral +des Pays-Bas, Hein, avait pris et coulé à fond, dans le golfe du +Mexique, les galions d'Espagne et leur charge, estimée à 12 millions, +et, à la suite de cette nouvelle, les affaires de S. M. le roi d'Espagne +se trouvèrent même dans un si grand désordre, qu'il ne put envoyer à +l'empereur Ferdinand le subside d'un million qu'il lui avait promis. +Maintenant, pour répondre à la seconde partie du discours de son +adversaire, le ministre du roi fera humblement observer à Sa Majesté +qu'elle ne saurait souffrir avec honneur l'oppression du duc de Mantoue, +que non-seulement il a reconnu, mais que son ambassadeur, M. de Chamans, +a fait nommer, par son influence sur le dernier duc. Sa Majesté doit +non-seulement protéger ses alliés en Italie, mais encore protéger contre +l'Espagne cette belle contrée de l'Europe que l'Espagne tend +éternellement à subjuguer, et où elle est déjà trop puissante.</p> + +<p>Si nous n'appuyons pas vigoureusement le duc de Mantoue, celui-ci, +incapable de résister à l'Espagne, sera obligé de consentir à l'échange +de ses Etats avec d'autres Etats hors de l'Italie, ce que la cour +d'Espagne lui propose en ce moment. Déjà, ne l'oubliez pas, le feu duc +Vincent a été sur le point de consentir à ce marché et d'échanger le +Montferrat pour faire dépit à Charles-Emmanuel, et pour lui donner des +voisins capables d'arrêter ses mouvements continuels. Enfin, l'avis du +ministre de Sa Majesté est qu'il y aurait non-seulement préjudice, mais +encore honte à laisser impunie la témérité du duc de Savoie, qui +brouille depuis plus de trente ans les affaires de la France et de ses +alliés; qui lie mille intrigues contraires au service et à l'intérêt de +Sa Majesté, dont on trouve la main dans la conspiration de Chalais, +comme on l'avait déjà trouvée dans la conspiration de Biron, et qui +s'est fait l'allié des Anglais dans leurs entreprises sur l'île de Ré.</p> + +<p>Puis alors, se tournant vers le roi et s'adressant directement à lui:</p> + +<p>—En prenant cette ville rebelle, ajouta le cardinal de Richelieu, vous +avez heureusement exécuté, Sire, le projet le plus glorieux pour vous, +et le plus avantageux à votre Etat. L'Italie, oppressée depuis un an par +les armes du roi d'Espagne et du duc de Savoie, implore le secours de +votre bras victorieux. Refuseriez-vous de prendre en main la cause de +vos voisins et de vos alliés que l'on veut injustement dépouiller de +leurs héritages. Eh bien, moi, Sire, moi, votre ministre, j'ose vous +promettre que, si vous formez aujourd'hui cette noble résolution, le +succès n'en sera pas moins heureux que celui du siége de La Rochelle. Je +ne suis ni prophète—et Richelieu regarda avec un sourire son collègue +le cardinal de Bérulle—ni fils de prophète, mais je puis assurer Votre +Majesté que, si elle ne perd point de temps dans l'exécution de son +dessein, vous aurez délivré Cazal et donné la paix à l'Italie avant la +fin du mois de mai prochain.</p> + +<p>En revenant, avec votre armée, dans le Languedoc, vous achèverez de +réduire le parti huguenot au mois de juillet; enfin, Votre Majesté, +victorieuse partout, pourra prendre du repos à Fontainebleau ou partout +ailleurs, pendant les beaux jours de l'automne.</p> + +<p>Un mouvement approbateur courut parmi les gentilshommes invités à +assister à la séance, et il fut visible que le duc d'Angoulême, le duc +de Guise surtout, approuvaient tout particulièrement l'avis de M. de +Richelieu.</p> + +<p>Le roi prit la parole:</p> + +<p>—M. le cardinal, dit-il, a bien fait, toutes les fois qu'il a parlé de +lui-même et de la politique suivie, de dire le <i>ministre du roi</i>, car +cette politique, c'est d'après mes ordres qu'elle a agi.—Oui, nous +sommes de son avis; oui, la guerre est nécessaire en Italie; oui, nous +devons y soutenir nos alliés; oui, nous devons y maintenir notre +suprématie, en y restreignant autant que possible non-seulement le <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +pouvoir, mais l'influence de l'Espagne: notre honneur y est engagé.</p> + +<p>Malgré le respect que l'on devait au roi, quelques applaudissements +éclatèrent du côté des amis du cardinal, tandis que les amis de la reine +retenaient à peine leurs murmures. Marie de Médicis et le cardinal de +Bérulle échangèrent vivement quelques paroles à voix basse.</p> + +<p>Le visage du roi prit une expression sévère, il jeta un regard oblique, +presque menaçant du côté d'où venaient les murmures, et continua:</p> + +<p>—La question dont nous avons à nous occuper maintenant n'est donc pas +de discuter la paix ou la guerre, puisque la guerre est décidée, mais +l'époque où nous devons nous mettre en campagne,—bien entendu que les +opinions ouïes, nous nous réservons de décider en dernier ressort. +Parlez, monsieur de Bérulle, car vous êtes, nous ne l'ignorons pas, +l'expression d'une volonté que nous respectons toujours, même quand nous +ne la suivons pas.</p> + +<p>Marie de Médicis fit à Louis XIII, qui avait parlé assis et couvert, un +léger signe de remerciement.</p> + +<p>Puis se tournant vers Bérulle:</p> + +<p>—Une invitation du roi est un ordre, dit-elle; parlez, monsieur le +cardinal.</p> + +<p>Bérulle se leva.</p> + +<p>—Le ministre du roi, dit-il avec affectation, appuyant sur ces deux +mots: <i>le ministre du roi</i>, a proposé de faire la guerre immédiatement, +et j'ai le regret d'être sur ce point encore, d'un avis diamétralement +opposé au sien. Si je ne suis point dans l'erreur, Sa Majesté a exprimé +son désir de conduire cette guerre en personne; or, pour deux raisons, +je me déclarerai contre cette guerre entreprise trop précipitamment. La +première de ces raisons la voici, c'est que l'armée du roi, fatiguée par +le long siége de La Rochelle, a besoin de se remettre dans de bons +quartiers d'hiver; quand la traînant des bords de l'Océan au pied des +Alpes sans lui laisser le temps de se reposer, on s'expose à voir les +soldats, rebutés par une longue marche, déserter en foule; ce serait une +cruauté d'exposer ces braves gens aux rigueurs de l'hiver, sur des +montagnes couvertes de neige et inaccessibles, et un crime de +lèse-majesté que d'y conduire le roi, eût-on l'argent nécessaire, et on +ne l'a pas, vu qu'il y a huit jours à peine, sur cent mille livres qu'a +fait demander l'auguste mère de Votre Majesté à son ministre, il n'a pu, +en arguant de la pénurie d'argent, lui envoyer que cinquante +mille,—eût-on l'argent nécessaire et on ne l'a pas, tous les mulets du +royaume ne suffiraient pas pour porter les vivres dont a besoin l'armée, +sans compter qu'il est impossible de transporter à cette époque de +l'année l'artillerie dans des chemins inconnus, et qu'il faudrait même +dans la saison d'été faire étudier par des ingénieurs. Ne vaut-il pas +mieux remettre l'expédition au printemps, on fixera d'ici là les +préparatifs, et la plupart des choses nécessaires se pourront conduire +par mer. Les Vénitiens, plus intéressés que nous dans l'affaire des ducs +de Mantoue, ne s'émeuvent pas de l'invasion du Montferrat par +Charles-Emmanuel et prétendent laisser tout le fait de l'entreprise au +roi. Doit-on présumer que ces messieurs s'embarqueront avec plus de +chaleur quand ils verront le duc de Mantoue plus opprimé et le secours +de la France encore plus éloigné; enfin, la chose que Sa Majesté doit +éviter encore plus soigneusement que toute autre, c'est de rompre avec +le roi catholique, ce qui serait infiniment plus préjudiciable à l'Etat +que la conservation de Cazal et de Mantoue ne peut être +avantageuse.—J'ai dit.</p> + +<p>Le discours du cardinal de Bérulle parut avoir fait une certaine +impression sur le conseil; il ne discutait plus la guerre, en faveur de +laquelle le roi s'était déclaré, il discutait l'opportunité de cette +guerre dans le moment difficile où l'on se trouvait. D'ailleurs les +capitaines admis au conseil,—Bellegarde, le duc d'Angoulême, le duc de +Guise, Marillac-l'Epée—n'étant plus des jeunes gens—et ardents à la +guerre, parce qu'elle offrait des chances à leur ambition, demandaient +une guerre où il y eût plus de danger que de fatigue, attendu que, pour +braver la fatigue, il faut être jeune, tandis que pour braver le danger +il ne faut être que courageux.</p> + +<p>Le cardinal se leva.</p> + +<p>—Je vais répondre, dit-il, sur tous les points à mon honorable +collègue. Oui, quoique je ne pense pas que Sa Majesté ait encore pris +sur ce point une entière résolution, je crois qu'il entre dans les vues +du roi de conduire la guerre en personne. Sa Majesté sur ce point +décidera dans sa sagesse, et je n'ai qu'une crainte, c'est qu'elle +sacrifie ses propres intérêts à ceux de l'Etat, comme c'est le devoir +d'un roi de le faire. Quant à la question des fatigues que l'armée aura +à supporter, que le cardinal de Bérulle ne s'en inquiète point. Une +partie transportée par mer débarque à cette heure à Marseille et marche +sur Lyon, où sera le quartier général. L'autre avance à petites journées +à travers la France, bien nourrie, bien logée, bien payée, sans avoir +depuis un mois perdu un seul homme par la désertion, attendu que le +soldat <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> bien payé, bien logé, bien nourri, ne déserte pas. Quant aux +difficultés que l'armée éprouvera à travers les Alpes, il vaut mieux les +affronter vite et avoir à lutter contre la nature que de donner à notre +ennemi le temps de hérisser les passages que l'armée compte prendre, de +canons et de forteresses.</p> + +<p>Il est vrai qu'il y a quelques jours j'ai eu le regret de refuser +cinquante mille livres à l'auguste mère du roi, sur les cent mille +qu'elle m'avait fait l'honneur de me demander; mais je ne me suis permis +de décider cette réduction qu'après l'avoir soumise au roi qui l'a +approuvée; malgré ce refus qui n'indiquait point un manque d'argent, +mais la nécessité seulement de ne point faire de dépenses inutiles, nous +sommes financièrement en mesure de faire cette guerre; en engageant mon +honneur et mes biens particuliers, j'ai trouvé à emprunter six millions. +Quant aux chemins, leur étude est faite depuis longtemps, car depuis +longtemps Sa Majesté songe à cette guerre, et elle m'a ordonné d'envoyer +quelqu'un en Dauphiné, en Savoie et en Piémont pour les reconnaître, et +sur le travail qu'en a fait M. de Pontis, M. d'Ercure, maréchal des +logis des armées du roi, a donné une carte exacte du pays. Donc, tous +les préparatifs de la guerre sont faits, donc l'argent nécessaire à la +guerre est dans les coffres, et comme la guerre étrangère, de l'avis de +Sa Majesté, presse pour la gloire de ses armes et pour la réparation de +son honneur, que la guerre intestine qui, La Rochelle abattue et +l'Espagne occupée en Italie, ne paraît pas offrir de grands dangers, je +supplie Sa Majesté de vouloir bien décider à son tour que l'on entrera +immédiatement en campagne, répondant sur ma tête du succès de +l'entreprise. Et à mon tour, j'ai dit!</p> + +<p>Et le cardinal reprit sa place, priant du regard le roi Louis XIII +d'appuyer la proposition qu'il venait de faire, et qui, d'ailleurs, +paraissait arrêtée d'avance entre lui et le roi.</p> + +<p>Le roi ne fit point attendre le cardinal, et à peine fut-il assis et +eut-il cessé de parler, qu'étendant la main sur le tapis de la table.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, c'est ma volonté que vous a fait connaître M. le +cardinal de Richelieu, mon ministre. La guerre est décidée contre M. le +duc de Savoie, et notre désir est que l'on ne perde pas de temps pour se +mettre en campagne. Ceux de vous qui auront des demandes à faire pour +être aidés dans leurs équipages, n'auront qu'à s'adresser à M. le +cardinal. Plus tard je ferai savoir si je ferai la guerre en personne, +et qui, dans cette guerre, sera mon lieutenant-général. Sur ce, le +conseil n'étant à autre fin, ajouta le roi en se levant, je prie Dieu, +messieurs, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.</p> + +<p>Le conseil est levé.</p> + +<p>Et, saluant la reine-mère, Louis XIII se retira dans son appartement.</p> + +<p>Le cardinal l'avait emporté sur les deux points proposés par lui, la +guerre contre le duc de Savoie et l'entrée immédiate en campagne. On ne +doutait donc point qu'il ne réussît mêmement sur le troisième, qui était +de se faire donner la conduite de la guerre, comme il s'était fait +donner la conduite du siége de La Rochelle.</p> + +<p>Aussi chacun se réunit-il autour de lui pour le féliciter, même le garde +des sceaux Marillac, qui, tout en conspirant pour la reine, tenait à +conserver les apparences de la neutralité.</p> + +<p>Marie de Médicis, les dents serrées par la colère, le sourcil froncé, se +retira donc de son côté, accompagnée seulement de Bérulle et de +Vauthier.</p> + +<p>—Je crois, dit-elle, que nous pouvons dire comme François Ier après la +bataille de Pavie: «Tout est perdu, sauf l'honneur.»</p> + +<p>—Bon, dit Vauthier, rien n'est perdu, au contraire tant que le roi +n'aura pas nommé M. de Richelieu son lieutenant général.</p> + +<p>—Mais ne croyez-vous pas, dit la reine-mère, qu'il est déjà nommé +lieutenant général dans l'esprit du roi?</p> + +<p>—C'est possible, dit Vauthier, mais il ne l'est pas encore en réalité.</p> + +<p>—Avez-vous donc un moyen d'empêcher cette nomination? demanda Marie de +Médicis.</p> + +<p>—Peut-être, répondit Vauthier; mais il faudrait que, sans perdre un +instant, j'eusse un entretien avec Mg le duc d'Orléans.</p> + +<p>—Je vais le chercher, dit Bérulle, et je vous l'amène.</p> + +<p>—Allez, dit la reine-mère, et ne perdez pas un instant.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Vauthier:</p> + +<p>—Et ce moyen, lui demanda-t-elle, quel est-il?</p> + +<p>—Quand nous serons dans un endroit où nous serons sûrs de n'être +écoutés ni entendus de personne, je le dirai à Votre Majesté.</p> + +<p>—Venez vite alors.»</p> + +<p>Et la reine et son conseiller se jetèrent dans un corridor conduisant +aux appartements particuliers de Marie de Médicis.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> + +<h2><a name="ch36" id="ch36"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<h3>LE MOYEN DE VAUTHIER.</h3> + +<p>Quoiqu'il eût son appartement chez la reine-mère, c'est-à-dire au palais +du Luxembourg, le roi était rentré au Louvre pour échapper aux +obsessions dont il sentait bien qu'il ne pouvait manquer d'être l'objet, +de la part des deux reines.</p> + +<p>Et, en effet, quoique rentrée chez elle, Marie de Médicis eût écouté avec +la plus grande attention et approuvé le projet que lui avait exposé +Vauthier, avant de recourir à ce projet elle résolut de faire une +seconde tentative sur son fils.</p> + +<p>Quant à Louis XIII, comme nous l'avons dit, il était resté chez lui, et, +à peine rentré, il avait fait appeler d'Angély.</p> + +<p>Mais il avait d'abord demandé si M. de Baradas n'avait rien dit ou fait +dire.</p> + +<p>Baradas avait gardé le silence le plus complet.</p> + +<p>C'était ce silence dans lequel s'obstinait à demeurer le page boudeur, +qui avait causé la mauvaise humeur du roi au conseil, mauvaise humeur +qui n'avait point échappé à Vauthier, mauvaise humeur dont il +connaissait la cause, cause sur laquelle il avait basé tout son plan de +campagne.</p> + +<p>Ainsi Louis XIII qui s'était assez peu avancé avec Mlle de Lautrec, se +promettait-il de suivre le conseil de l'Angély et d'aller en avant, +jusqu'à ce que le bruit de cette fantaisie arrivât jusqu'à Baradas, que +la crainte de perdre son crédit devait à l'instant même, selon l'Angély, +ramener aux pieds du roi.</p> + +<p>Mais il surgissait dans ce projet un empêchement inattendu dont le roi +n'avait pu se rendre compte, et dont personne n'avait pu lui donner +l'explication; la veille au soir, quoiqu'elle fût de service, Mlle de +Lautrec n'était point venue au cercle de la reine, et Louis XIII, en +interrogeant celle-ci, n'avait eu d'autre réponse que quelques mots +exprimant le plus grand étonnement de la part d'Anne d'Autriche. De +toute la journée Mlle de Lautrec n'avait point paru au Louvre, la reine +l'avait inutilement fait chercher dans sa chambre et partout dans le +palais, personne ne l'avait vue et n'avait pu en donner des nouvelles.</p> + +<p>Aussi le roi, intrigué de cette absence, avait-il chargé l'Angély d'en +prendre des informations de son côté, et c'était pour cela +particulièrement qu'aussitôt son retour il avait fait demander son fou.</p> + +<p>Mais l'Angély n'avait pas été plus heureux que les autres, il revenait +sans aucun renseignement précis.</p> + +<p>Au point de vue de son penchant pour Mlle de Lautrec, la chose était à +peu près indifférente à Louis XIII; mais il n'en était pas de même au +point de vue de Baradas: le moyen avait paru si infaillible à l'Angély, +que le roi avait fini par croire lui-même à son infaillibilité.</p> + +<p>Il se désespérait donc, accusant le destin de prendre un soin tout +particulier de s'opposer à tout ce qu'il désirait, lorsque Beringhen +gratta doucement à la porte; le roi reconnut la manière de gratter de +Beringhen, et pensant que c'était une personne de plus—et une personne +du dévouement de laquelle il était sûr—à consulter, il répondit d'une +voix assez bienveillante:</p> + +<p>—Entrez.</p> + +<p>M. le Premier entra.</p> + +<p>—Que me veux-tu, Beringhen? demanda le roi; ne sais-tu point que je +n'aime pas à être dérangé quand je m'ennuie avec l'Angély?</p> + +<p>—Je n'en dirai pas autant, fit l'Angély, et vous êtes le bienvenu, M. +Beringhen.</p> + +<p>—Sire, dit le valet de chambre, je ne me permettrais pas de déranger +Votre Majesté quand elle m'a dit qu'elle voulait s'ennuyer +tranquillement, pour quelqu'un qui n'aurait pas tout droit de me donner +des ordres; mais j'ai dû obéir à LL. MM. la reine Marie de Médicis et la +reine Anne d'Autriche.</p> + +<p>—Comment! s'écria Louis XIII, les reines sont là?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Toutes deux?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Et elles veulent me parler ensemble?</p> + +<p>—Ensemble, oui, sire.</p> + +<p>Le roi regarda autour de lui, comme s'il cherchait de quel côté il +pourrait fuir, et peut-être eût-il cédé à son premier mouvement, si la +porte ne se fût point ouverte et si Marie de Médicis ne fût point entrée +suivie de la reine Anne d'Autriche.</p> + +<p>Le roi devint très pâle et fut pris d'un petit tremblement fébrile, +auquel il était sujet quand il subissait une grande contrariété; mais +alors il se roidissait en lui-même et devenait inaccessible à la prière.</p> + +<p>En ce cas-là, il faisait face au danger, avec l'immobilité et le sombre +entêtement d'un taureau qui présente les cornes.</p> + +<p>Il se retourna vers sa mère comme vers l'antagoniste le plus dangereux:</p> + +<p>—Par ma foi de gentilhomme, madame, je croyais la discussion finie avec +le conseil, et que, le conseil fini, j'échapperais à de nouvelles <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +persécutions. Que me voulez-vous? dites vite.</p> + +<p>—Je veux, mon fils, dit Marie de Médicis, tandis que la reine, les +mains jointes, semblait s'unir par une prière mentale aux prières de sa +belle mère,—je veux que vous ayez pitié sinon de nous que vous +désespérez, du moins de vous-même. Ce n'est donc pas assez que, faible +et souffrant comme vous l'êtes, cet homme vous ait tenu six mois dans +les marais de l'Aunis; le voilà maintenant qui veut vous faire essuyer +les neiges des Alpes pendant les plus grandes rigueurs de l'hiver.</p> + +<p>—Eh! madame, dit le roi, les fièvres de marais, auxquelles Dieu a +permis que j'échappasse, M. le cardinal ne les a-t-il point bravées +comme moi, et direz-vous qu'en m'exposant il se ménage? Ces neiges, ces +froideurs des Alpes, dois-je les supporter seul, et ne sera-t-il pas là, +à mes côtés, pour donner avec moi aux soldats, l'exemple du courage, de +la constance et des privations?</p> + +<p>—Je ne conteste pas, mon fils; l'exemple fut en effet donné par M. le +cardinal en même temps que par vous; mais comparez-vous l'importance de +votre vie à la sienne? Dix ministres comme M. le cardinal peuvent mourir +sans que la monarchie soit une minute ébranlée; mais vous, à la moindre +indisposition, la France tremble, et votre mère et votre femme supplient +Dieu de vous conserver à la France et à elles!</p> + +<p>La reine Anne d'Autriche se mit à genoux en effet.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-elle, nous sommes non-seulement à genoux devant le +Seigneur Dieu, mais devant vous, pour vous supplier comme nous +supplierions Dieu, de ne pas nous abandonner. Songez que ce que Votre +Majesté regarde comme un devoir est pour nous l'objet d'une terreur +profonde, et en effet, s'il arrivait malheur à Votre Majesté +qu'arriverait-il de nous et de la France?</p> + +<p>—Le Seigneur Dieu, en permettant ma mort, en aurait prévu les suites et +serait là pour y pourvoir, madame. Il est impossible de rien changer aux +résolutions prises.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? demanda Marie de Médicis; est-il donc besoin, +puisque cette malheureuse guerre est décidée contre notre avis à +tous....</p> + +<p>—A <i>toutes</i>! vous voulez dire, madame, interrompit le roi.</p> + +<p>—Est-il donc besoin, continua Marie de Médicis, sans relever +l'interruption, que vous la fassiez en personne; n'avez-vous donc point +votre ministre bien-aimé?</p> + +<p>—Vous savez, interrompit une seconde fois le roi, que je n'aime point +M. le cardinal, madame; seulement je le respecte, je l'admire et le +regarde, après Dieu, comme la providence de ce royaume.</p> + +<p>—Eh bien! Sire, la Providence veille sur les Etats de loin comme de +près; chargez votre ministre de la conduite de cette guerre et restez +près de nous et avec nous.</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas, pour que l'insubordination se mette dans les autres +chefs, pour que vos Guise, vos Bassompierre, vos Bellegarde refusent +d'obéir à un prêtre et compromettent la fortune de la France. Non, +madame, pour qu'on reconnaisse le génie de M. le cardinal, il faut que +je le reconnaisse tout le premier.—Ah! s'il y avait un prince de ma +maison auquel je pusse me fier.</p> + +<p>—N'avez-vous pas votre frère? N'avez-vous pas Monsieur?</p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire, madame, que je vous trouve bien tendre à +l'endroit d'un fils désobéissant et d'un frère révolté.</p> + +<p>—Et c'est justement, mon fils, pour faire rentrer dans notre +malheureuse famille la paix, qui semble exilée, que je suis si tendre à +l'endroit de ce fils, qui, je l'avoue, par sa désobéissance, mériterait +d'être puni au lieu d'être récompensé. Mais il est des moments suprêmes +où la logique cesse d'être la règle conductrice de la politique et où il +faut passer à côté de ce qui serait juste, pour arriver à ce qui est +bon, et Dieu lui-même nous donne parfois l'exemple de ces erreurs +nécessaires, en récompensant ce qui est mauvais, en punissant ce qui est +bon. Nommez, Sire, nommez votre ministre chef de la guerre, et mettez +sous ses ordres Monsieur comme lieutenant-général, et j'ai la certitude +que, si vous accordez cette faveur à votre frère, il renoncera à son +amour insensé et consentira au départ de la princesse Marie.</p> + +<p>—Vous oubliez, madame, dit Louis XIII en fronçant le sourcil, que je +suis le roi, et par conséquent le maître; que, pour que ce départ ait +lieu, et il devrait avoir eu lieu depuis longtemps, il suffit, non pas +que mon frère consente, mais que j'ordonne; c'est lutter contre mon +pouvoir que de paraître consentir à faire une chose que j'ai le droit de +commander. Ma résolution est prise, madame; à l'avenir, je commanderai, +et il faudra se contenter de m'obéir. C'est ainsi que j'agis depuis deux +ans, c'est-à dire depuis le voyage d'Amiens, dit le roi, en appuyant sur +ces mots et en regardant la reine Anne d'Autriche, et depuis deux ans je +m'en trouve bien.</p> + +<p>Anne, qui était restée aux genoux du roi, se releva à ces dures paroles +et fit un pas en arrière en portant ses mains à ses yeux, comme pour +cacher ses larmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p> + +<p>Le roi fit un mouvement pour la retenir; mais ce mouvement fut à peine +visible, et il le réprima immédiatement.</p> + +<p>Cependant, sa mère le remarqua, et lui saisissant les mains:</p> + +<p>—Louis, mon enfant, lui dit-elle, ce n'est plus une discussion, c'est +une prière; ce n'est plus une reine qui parle au roi, c'est une mère qui +parle à son fils. Louis, au nom de mon amour, que vous avez méconnu +quelquefois, mais auquel vous avez toujours fini par rendre justice, +cédez à nos supplications; vous êtes le roi, c'est-à-dire qu'en vous +résident tout pouvoir et toute sagesse; revenez à votre première +décision, et, croyez-le bien, non seulement votre femme et votre mère, +mais la France vous en seront reconnaissantes.</p> + +<p>—C'est bien, madame, dit le roi, pour terminer une discussion qui le +fatiguait, la nuit porte conseil, et je réfléchirai cette nuit à tout ce +que vous m'avez dit.</p> + +<p>Et il fit à sa mère et à sa femme un de ces saluts comme en savent faire +les rois, et qui disent que l'audience est terminée.</p> + +<p>Les deux reines sortirent, Anne d'Autriche s'appuyait sur le bras de la +reine mère, mais à peine eurent-elles fait vingt pas dans le corridor +qu'une porte s'ouvrit, et qu'à travers l'entrebâillement de cette porte +parut la tête de Gaston d'Orléans.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-il.</p> + +<p>—Eh bien! dit la reine-mère, nous avons fait ce que nous avons pu, +c'est à vous de faire le reste.</p> + +<p>—Savez-vous où est l'appartement de M. de Baradas? demanda le duc.</p> + +<p>—Je m'en suis informée: la quatrième porte à gauche, presque en face de +la chambre du roi.</p> + +<p>—C'est bien, dit Gaston, quand je devrais lui promettre mon duché +d'Orléans, il fera ce que nous voulons; quitte après, bien entendu, à ne +pas le lui donner.</p> + +<p>Et les deux reines et le jeune prince se quittèrent, les reines rentrant +dans leur appartement, S. A. R. Gaston d'Orléans marchant dans le sens +opposé et gagnant sur la pointe du pied l'appartement de M. de Baradas.</p> + +<p>Nous ignorons ce qui se passa entre Monsieur et le jeune page, si +Monsieur lui promit le duché d'Orléans, ou l'un de ses duchés de Dombes +ou de Montpensier; mais, ce que nous savons, c'est qu'une demi-heure +après être entré dans la tente d'Achille, l'Ulysse moderne regagnait, +toujours sur la pointe du pied, l'appartement des deux reines, dont il +ouvrait la porte d'un air joyeux et en disant d'une voix pleine +d'espérance:</p> + +<p>—Victoire! il est chez le roi.</p> + +<p>Et, en effet, presque au même instant, surprenant Sa Majesté au moment +où elle s'y attendait le moins, M. de Baradas ouvrait, sans se donner la +peine de gratter selon l'étiquette, la porte du roi Louis XIII, qui +jetait un cri de joie en reconnaissant son page et le recevait à bras +ouverts.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch37" id="ch37"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<h3>LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERÇU.</h3> + +<p>Tandis que toutes ces basses intrigues se nouaient contre lui, le +cardinal, courbé à la lueur d'une lampe, sur une carte qu'on appelait +alors la marche du royaume, carte qui, dans ses moindres détails +déroulait sous les yeux la double frontière de France et de Savoie, +suivait avec M. de Pontis, son ingénieur géographe et l'auteur de la +carte que le cardinal avait devant lui, la marche que devait suivre +l'armée, les villes ou les villages où elle devait faire halte, et +marquait les chemins par lesquels les vivres nécessaires à la +subsistance de trente mille hommes pouvaient arriver.</p> + +<p>La carte revue par M. d'Escures, comme nous l'avons dit, relevait avec +la plus grande exactitude, vallées, montagnes, torrents, et jusqu'aux +ruisseaux; le cardinal était enchanté, c'était la première carte de +cette valeur qu'il avait sous les yeux.</p> + +<p>Comme Bonaparte, couché sur la carte d'Italie, disait, au mois de mars +1800, en montrant les plaines de Marengo: C'est ici que je battrai +Mélas, le cardinal de Richelieu, autant homme de guerre qu'il était peu +homme d'Eglise, le cardinal de Richelieu disait d'avance: C'est ici que +je battrai Charles-Emmanuel.</p> + +<p>Puis, dans sa joie, se retournant vers M. de Pontis:</p> + +<p>—Monsieur le vicomte, lui dit-il, vous êtes non-seulement un fidèle, +mais un habile serviteur du roi, et la guerre finie à notre avantage, +comme nous l'espérons, vous aurez droit à une récompense. Cette +récompense, vous me la demanderez, et si elle est, comme je n'en doute +pas, dans la mesure de mes moyens, cette récompense vous est accordée +d'avance.</p> + +<p>—Monseigneur, dit M. de Pontis en s'inclinant, tout homme a son +ambition, les uns dans la tête, les autres dans le cœur, et le <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> moment +venu, puisque j'ai permission de Votre Eminence, je lui ouvrirai mon +cœur.</p> + +<p>—Ah! fit le cardinal, vous êtes amoureux, vicomte.</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Et vous aimez au-dessus de vous.</p> + +<p>—Comme nom peut-être, mais pas comme position de fortune.</p> + +<p>—Et en quoi puis-je vous servir en pareille occurrence?</p> + +<p>—Le père de celle que j'aime est un fidèle serviteur de Votre Eminence, +qui ne fera rien qu'avec sa permission.</p> + +<p>Le cardinal réfléchit un instant comme si un souvenir se présentait à sa +mémoire.</p> + +<p>—Ah! dit-il, n'est-ce pas vous, mon cher vicomte, qui avez, il y a un +an à peu près, amené en France et conduit près de la reine Mlle Isabelle +de Lautrec?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, dit le vicomte de Pontis en rougissant.</p> + +<p>—Mais, dès cette époque, Mlle de Lautrec n'avait-elle point été +présentée à Sa Majesté comme votre fiancée.</p> + +<p>—Comme ma fiancée, non, monseigneur, comme ma promise, oui. Et, en +effet, M. de Lautrec, au premier mot que je lui avais dit de mon amour +pour sa fille m'avait répondu: «Isabelle n'a que quinze ans, vous avez, +de votre côté un chemin à faire; dans deux ans, quand les affaires +d'Italie seront arrangées, nous reparlerons de cela, et si vous aimez +toujours Isabelle, si vous avez l'agrément du cardinal, je serai heureux +de vous appeler mon fils.»</p> + +<p>—Et Mlle de Lautrec est-elle entrée pour quelque chose dans les +promesses de son père?</p> + +<p>—Mlle de Lautrec, quand je lui ai parlé de mon amour et quand elle a su +que j'étais autorisé par son père à lui parler, m'a répondu, je devrais +dire s'est contentée de me répondre que son cœur était libre, et +qu'elle respectait trop son père pour ne pas obéir à ses volontés.</p> + +<p>—Et à quelle époque vous a-t-elle dit cela?</p> + +<p>—Il y a un an, monseigneur.</p> + +<p>—Et depuis l'avez-vous revue?</p> + +<p>—Rarement.</p> + +<p>—Et, quand vous l'avez revue, lui avez-vous parlé de votre amour?</p> + +<p>—Il y a quatre jours seulement.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle répondu?</p> + +<p>—Elle a rougi et a balbutié quelques paroles dont j'ai attribué +l'embarras à son émotion.</p> + +<p>Le cardinal sourit; et à lui-même:—Il me semble, dit-il, qu'elle a +oublié ce détail dans sa confession.</p> + +<p>Le vicomte de Pontis regarda le cardinal avec inquiétude.</p> + +<p>—Votre Eminence aurait-elle quelque objection à faire à mes désirs? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Aucune, vicomte, aucune; faites-vous aimer de Mlle de Lautrec, et, +s'il y a empêchement à votre bonheur, cet empêchement ne viendra point +de moi.</p> + +<p>La sérénité reparut sur le visage du vicomte.</p> + +<p>—Merci, monseigneur, dit-il en s'inclinant.</p> + +<p>En ce moment la pendule sonnait deux heures du matin.</p> + +<p>Le cardinal congédia le vicomte avec une certaine tristesse, car, +d'après les aveux que lui avait faits Isabelle, il comprenait qu'il lui +serait difficile, impossible même de donner à ce bon serviteur la +récompense qu'il ambitionnait.</p> + +<p>Il se préparait à remonter dans sa chambre, lorsque la porte de +l'appartement de Mme de Combalet s'ouvrit et que celle-ci, la bouche et +les yeux souriants, apparut sur le seuil.</p> + +<p>—O chère Marie, dit le cardinal, est-ce raisonnable de veiller jusqu'à +une pareille heure de la nuit, quand depuis trois heures et plus vous +devriez être dans votre chambre à vous reposer?</p> + +<p>—Cher oncle, dit Mme de Combalet, la joie comme le chagrin empêche de +dormir, et je n'eusse pas fermé l'œil sans vous féliciter de votre +succès. Lorsque vous êtes triste, vous me laissez partager votre +tristesse; quand vous êtes victorieux, car c'est une victoire, n'est-ce +pas, que vous avez obtenue aujourd'hui?...</p> + +<p>—Une véritable victoire, Marie, dit le cardinal, le cœur dilaté et en +respirant à pleine poitrine.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Mme de Combalet, quand vous êtes victorieux, +laissez-moi partager votre triomphe.</p> + +<p>—Oh! oui, vous avez raison de réclamer une part de ma joie, car vous y +avez droit, ma chère Marie; vous faites partie de ma vie, et, par +conséquent, vous avez votre part faite d'avance de ce qui m'arrive +d'heureux ou de malheureux. Or, aujourd'hui seulement et pour la +première fois, je respire librement; cette fois, je n'ai pas eu besoin +pour monter un degré de plus, de mettre le pied sur la première marche +de l'échafaud d'un de mes ennemis,—victoire d'autant plus belle, Marie, +qu'elle est toute pacifique et due à la seule persuasion,—les esclaves +que l'on soumet par la force restent nos ennemis <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> ,—ceux que l'on soumet +par le raisonnement deviennent vos apôtres.—Oh! si Dieu m'aide, dans +six mois, ma chère Marie, il y aura une puissance crainte et respectée +de toutes les autres puissances. Cette puissance sera la France, car, +dans six mois, que la Providence continue d'écarter de moi ces deux +femmes perfides, dans six mois le siége de Cazal sera levé, Mantoue +secourue et les protestants du Languedoc, voyant revenir l'Italie et se +tourner contre eux notre armée victorieuse, demanderont la paix sans +qu'il soit besoin, je l'espère, de leur faire la guerre, et alors le +pape ne pourra pas refuser de me faire légat, légat <i>a latere</i>, légat à +vie, et je tiendrai à la fois dans ma main le pouvoir temporel et le +pouvoir spirituel, car, je l'espère, le roi est bien à moi maintenant, +et à moins qu'il ne se rencontre sur ma route ce fétu de paille +invisible, ce grain de sable inaperçu qui font chavirer les plus grands +projets, je suis maître de la France et de l'Italie. Embrassez-moi, +Marie, et dormez du sommeil que vous méritez si bien. Quant à moi, je ne +dirai pas: Je vais dormir, mais je vais essayer de dormir.</p> + +<p>—Mais vous serez brisé demain.</p> + +<p>—Non. La joie tient lieu de sommeil, et jamais je ne me suis si bien +porté.</p> + +<p>—Permettez-vous que demain, en m'éveillant, j'entre chez vous, mon cher +oncle, pour savoir comment vous avez passé la nuit?</p> + +<p>—Entre, entre, et que mon soleil levant, comme mon soleil couchant, +soit un regard de tes beaux yeux; et alors je serai sûr d'avoir une +belle journée, comme je suis sûr d'avoir une belle nuit.</p> + +<p>Et embrassant Mme de Combalet au front, il la conduisit jusqu'à la porte +de sa chambre et demeura sur le seuil, la regardant jusqu'à ce qu'elle +se fût perdue dans la pénombre de l'escalier.</p> + +<p>Alors seulement le cardinal referma la porte et s'apprêta à monter à son +tour à son appartement; mais au moment où il allait sortir de son +cabinet, il entendit frapper un petit coup à la porte qui donnait chez +Marion Delorme.</p> + +<p>Il crut s'être trompé, s'arrêta et écouta de nouveau; cette fois les +coups redoublèrent de rapidité et de force; il n'y avait point à s'y +tromper, quelqu'un heurtait à la porte de communication qui donnait du +cabinet dans la chambre voisine.</p> + +<p>Richelieu donna un tour de clef à la porte par laquelle il allait +sortir, alla pousser le verrou des autres portes, et, s'approchant de +l'entrée secrète perdue dans la boiserie:</p> + +<p>—Qui frappe? demanda-t-il à voix basse.</p> + +<p>—Moi! répondit une voix de femme. Etes-vous seul?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ouvrez-moi alors. J'ai à vous communiquer quelque chose que je crois +d'une certaine importance.</p> + +<p>Le cardinal regarda autour de lui pour voir s'il était bien seul en +effet; puis, poussant le ressort, il ouvrit le passage secret dans +lequel apparut un beau jeune homme frisant une fausse moustache.</p> + +<p>Ce jeune homme, c'était Marion.</p> + +<p>—Ah! vous voilà, beau page, dit Richelieu souriant; j'avoue que, si +j'attendais quelqu'un à cette heure, ce n'était pas vous.</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit: A quelque heure que ce soit, quand vous aurez +quelque chose d'important à me dire, si je ne suis pas dans mon cabinet, +sonnez; si j'y suis, frappez.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, ma chère Marion, et je vous remercie de vous en +souvenir.</p> + +<p>Et s'asseyant, le cardinal fit signe à Marion de s'asseoir près de lui.</p> + +<p>—Sous ce costume! fit Marion, en riant et pirouettant sur la pointe du +pied pour montrer au cardinal toutes les élégances de sa personne, même +sous un habit qui n'était pas celui de son sexe;—non, ce serait manquer +de respect à Votre Eminence; je resterai debout, s'il vous plaît, +monseigneur, pour vous faire mon petit rapport à moins que vous n'aimiez +mieux que je vous parle un genou en terre; mais alors ce serait une +confession, et non pas un rapport, et cela nous entraînerait trop loin +tous les deux.</p> + +<p>—Parlez comme vous voudrez; Marion, dit le cardinal, laissant percer +une certaine inquiétude sur son front; car si je ne me trompe, vous +m'avez demandé cette entrevue pour me préparer à une mauvaise nouvelle, +et les mauvaises nouvelles, comme il faut y parer, on ne les sait jamais +trop tôt.</p> + +<p>—Je ne saurais dire si la nouvelle est mauvaise; mon instinct de femme +me dit qu'elle n'est pas bonne. Vous apprécierez.</p> + +<p>—J'écoute.</p> + +<p>—Votre Eminence a appris que le roi était brouillé avec son favori, M. +Baradas.</p> + +<p>—Ou plutôt que M. Baradas était brouillé avec le roi.</p> + +<p>—En effet, c'est plus juste, puisque c'était M. Baradas qui boudait le +roi. Eh bien, ce soir, pendant que le roi était avec son fou l'Angély, +les deux reines sont entrées, et après une demi-heure environ, sont +sorties; elles étaient fort émues et ont causé un instant avec Mgr le +duc d'Orléans; après quoi M. le duc d'Orléans s'est entretenu près <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> d'un +quart d'heure, dans l'embrasure d'une fenêtre, avec M. Baradas: on +paraissait discuter. Enfin le prince et le page sont tombés d'accord, +tous deux sont sortis ensemble, Monsieur est resté dans le corridor +jusqu'à ce qu'il eût vu entrer Baradas chez le roi; après quoi il a +disparu à son tour dans le corridor qui conduit à l'appartement des deux +reines.</p> + +<p>Le cardinal resta pensif pendant un instant, puis regardant Marion sans +se donner la peine de dissimuler son inquiétude:</p> + +<p>—Vous me donnez des détails d'une précision telle, dit-il, que je ne +vous demande pas si vous êtes sûre de leur exactitude.</p> + +<p>—J'en suis sûre, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de cacher à Votre +Eminence de qui je les tiens.</p> + +<p>—S'il n'y a pas d'indiscrétion, ma belle amie, je serais, je vous +l'avoue, bien aise de le savoir.</p> + +<p>—Non-seulement il n'y a pas d'indiscrétion, mais je suis convaincue que +je rends service à celui qui me les a donnés.</p> + +<p>—C'est donc un ami.</p> + +<p>—C'est quelqu'un qui désire que Votre Eminence le tienne pour son +dévoué serviteur.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—Saint-Simon.</p> + +<p>—Ce petit page du roi?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Vous le connaissez?</p> + +<p>—Je le connais et je ne le connais pas, tant il y a qu'il est venu chez +moi ce soir.</p> + +<p>—Ce soir ou cette nuit?</p> + +<p>—Contentez-vous de ce que je vous dirai, monseigneur. Il est donc venu +chez moi ce soir et m'a raconté cette histoire toute chaude. Il sortait +du Louvre. En allant chez son camarade Baradas, il avait vu les deux +reines sortant de chez Sa Majesté. Elles étaient si préoccupées qu'elles +ne l'ont pas vu, lui; il a continué son chemin, après les avoir vues, +dans un entre-deux de portes, parler avec M. le duc d'Orléans. Puis il +est entré chez Baradas; le page boudait toujours et disait que le +lendemain il quitterait le Louvre. Au bout d'un instant Monsieur est +entré. Il n'a pas fait attention au petit Saint-Simon. Lui, s'est tenu +coi; et, comme je vous l'ai dit, il a vu son camarade causer avec le +prince dans l'embrasure d'une fenêtre, puis tous deux sortir, Baradas +entrer chez le roi, et Monsieur courir, selon toute probabilité, rendre +compte de sa bonne réussite aux reines.</p> + +<p>—Et le petit Saint Simon est venu vous dire tout cela pour que la chose +me fût répétée, dites-vous?</p> + +<p>—Oh ma foi, je vais vous répéter ses propres paroles: «Ma chère Marion, +a-t-il dit, je crois qu'il y a dans toutes ces allées et ces venues, une +machination contre M. le cardinal de Richelieu; on vous dit de ses +bonnes amies, je ne vous demande pas si c'est ou si ce n'est pas vrai, +mais si c'est vrai, prévenez-le et dites-lui que je suis son humble +serviteur.»</p> + +<p>—C'est un garçon d'esprit, et je ne l'oublierai point à l'occasion, +dites-le lui de ma part; et quant à vous, ma chère Marion, je cherche +comment je pourrai vous prouver ma reconnaissance.</p> + +<p>—Ah, monseigneur.</p> + +<p>—J'y aviserai; mais en attendant....</p> + +<p>Le cardinal tira de son doigt un diamant magnifique.</p> + +<p>—Tenez, continua-t-il, prenez ce diamant en mémoire de moi.</p> + +<p>Mais Marion, au lieu de tendre la main, la mettait derrière son dos.</p> + +<p>Le cardinal la lui prit, en tira lui-même le gant et lui mit le diamant +au doigt.</p> + +<p>Puis, lui baisant la main:</p> + +<p>—Marion, dit-il, soyez-moi toujours aussi bonne amie que vous l'êtes, +et vous ne vous en repentirez pas.</p> + +<p>—Monseigneur, lui dit Marion, je trompe parfois mes amants, mes amis +jamais.</p> + +<p>Et le poing sur la hanche, le chapeau à plume à la main, l'insouciance +de la jeunesse et de la beauté au front, le sourire de l'amour et de la +volupté sur les lèvres, tirant sa révérence comme eût fait un véritable +page, elle rentra chez elle, regardant son diamant et chantant une +villanelle de Desportes.</p> + +<p>Le cardinal resta seul, et passant sa main sur son front assombri.</p> + +<p>—Ah! voilà, dit-il, le fétu de paille invisible, voilà le grain de +sable inaperçu!</p> + +<p>Puis avec une expression de mépris impossible à rendre:</p> + +<p>—Ah! dit-il, un Baradas!!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch38" id="ch38"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<h3>LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU.</h3> + +<p>Le cardinal passa une nuit très agitée, comme l'avait pensé la belle +Marion, qui ne se mettait en contact avec lui que dans les grandes +circonstances. La nouvelle apportée par elle était grande: Le roi +raccommodé avec son favori par l'entremise de Monsieur, l'ennemi acharné +du cardinal. C'était une vaste porte ouverte aux conjectures fâcheuses. +Aussi le cardinal examina-t-il la question sur toutes ses faces, et le +lendemain, nous ne dirons pas <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> lorsqu'il s'éveilla, mais lorsqu'il se +leva, avait-il un parti arrêté d'avance pour chaque éventualité.</p> + +<p>Vers neuf heures du matin, on annonça un messager du roi. Le messager +fut introduit dans le cabinet du cardinal, où celui-ci était déjà +descendu. Il remit avec un profond salut un pli, cacheté d'un grand +sceau rouge à Son Eminence, laquelle, et sans savoir ce que la lettre +contenait, lui remit, comme c'était son habitude de faire à tout +courrier venant de la part du roi, une bourse contenant vingt pistoles; +le cardinal avait pour ces occasions des bourses toutes préparées dans +son tiroir.</p> + +<p>Un coup d'œil jeté sur la lettre avait appris au cardinal qu'elle +venait directement du roi; car il avait reconnu que l'adresse elle-même +était de l'écriture de Sa Majesté; il invita donc le messager à attendre +dans le cabinet de son secrétaire Charpentier, dans le cas où il aurait +une réponse à faire.</p> + +<p>Puis, comme l'athlète qui prend ses forces pour la lutte matérielle se +frotte d'huile, lui, pour la lutte morale, se recueillit un instant, +passa son mouchoir sur son front humide de sueur, et s'apprêta à rompre +le cachet.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, sans qu'il le remarquât, une porte s'était ouverte, +et la tête inquiète de Mme de Combalet était apparue par +l'entrebâillement de cette porte. Elle avait su par Guillemot que son +oncle avait mal dormi et, par Charpentier, qu'un message du roi était +arrivé.</p> + +<p>Elle s'était alors hasardée à entrer, sans être appelée, dans le cabinet +de son oncle, sûre qu'elle était d'ailleurs d'y être toujours la bien +venue.</p> + +<p>Mais voyant le cardinal assis et tenant à la main une lettre qu'il +hésitait à ouvrir, elle comprit ses angoisses et, quoiqu'elle ignorât la +visite de Marion Delorme, elle devina qu'il avait dû se passer quelque +chose de nouveau.</p> + +<p>Enfin Richelieu ouvrit le message.</p> + +<p>Le cardinal lisait, et, quelque chose comme une ombre, à mesure qu'il +lisait, s'étendait sur son front.</p> + +<p>Elle se glissa, sans bruit, le long de la muraille et, à quelques pas de +lui, s'appuya sur un fauteuil.</p> + +<p>Le cardinal avait fait un mouvement, mais comme ce mouvement était resté +silencieux, Mme de Combalet crut n'avoir pas été vue.</p> + +<p>Le cardinal lisait toujours, seulement, de dix secondes en dix secondes, +il s'essuyait le front.</p> + +<p>Il était évidemment en proie à une vive angoisse.</p> + +<p>Mme de Combalet s'approcha de lui, elle entendit siffler sa respiration +haletante.</p> + +<p>Puis il laissa retomber sur son bureau la main qui tenait la lettre et +qui semblait n'avoir plus la force de la porter.</p> + +<p>Sa tête se tourna lentement du côté de sa nièce et lui laissa voir son +visage pâle et agité par des mouvements fébriles, tandis qu'il lui +tendait une main frissonnante.</p> + +<p>Mme de Combalet se précipita sur cette main et la baisa.</p> + +<p>Mais le cardinal passa son bras autour de sa taille, l'approcha de lui, +la serra contre son cœur et, de l'autre main, lui donnant la lettre en +essayant de sourire:</p> + +<p>—Lisez, lui dit-il.</p> + +<p>Mme de Combalet lut tout bas.</p> + +<p>—Lisez tout haut, lui dit le cardinal, j'ai besoin d'étudier froidement +cette lettre, le son de votre voix me rafraîchira.</p> + +<p>Mme de Combalet lut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«Monsieur le cardinal et bon ami,</p> + + <p>«Après avoir mûrement réfléchi à la situation intérieure et + extérieure, les trouvant toutes deux également graves, mais jugeant + que des deux questions, la question intérieure est la plus importante, + à cause des troubles que suscitent au cœur du royaume M. de Rohan et + ses huguenots, nous avons décidé, ayant toute confiance dans ce génie + politique dont vous nous avez si souvent donné la preuve, que nous + vous laisserions à Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre + absence, tandis que nous irions, avec notre frère bien-aimé Monsieur + pour lieutenant général, et MM. d'Angoulême, de Bassompierre, de + Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le siége de Cazal, + en passant, de gré ou de force, à travers les Etats de M. le duc de + Savoie, nous réservant, par des courriers qui vous seront envoyés tous + les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander + des vôtres, et de recourir en cas d'embarras à vos bons conseils.</p> + + <p>«Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous + faire donner un état exact des troupes composant votre armée, des + pièces d'artillerie en état de faire la campagne et des sommes qui + peuvent être mises à notre disposition, tout en conservant celles que + vous croirez nécessaires aux besoins de votre ministère.</p> + + <p>«J'ai longtemps réfléchi avant de prendre la décision dont je vous + fais part, car je me rappelais les paroles du grand poète italien + forcé de rester à Florence à cause des troubles qui l'agitaient, et + cependant désireux d'aller à Venise pour y terminer une négociation + importante.—Si je reste, qui ira? Si je pars, <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> qui restera? Plus + heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et + bon ami, un autre moi-même, et en vous laissant à Paris, je puis à la + fois <i>rester</i> et <i>partir</i>.</p> + + <p>«Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la présente n'étant à autre fin, + je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.</p> + + <p class="right3">«Votre affectionné,</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Louys.</span>»</p> +</div> + +<p>La voix de Mme de Combalet s'était altérée au fur et à mesure qu'elle +avançait dans cette lecture, et, en arrivant aux dernières lignes, à +peine était-elle compréhensible. Mais quoique le cardinal ne l'eût lue +qu'une fois, elle s'était gravée dans son esprit d'une manière +ineffaçable, et c'était en effet pour calmer son agitation qu'il avait +invoqué le secours de la douce voix de Mme de Combalet, qui faisait sur +ses nombreuses irritations le même effet que la harpe de David sur les +démences de Saül.</p> + +<p>Lorsqu'elle eut fini, elle laissa tomber sa joue sur la tête du +cardinal.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, les méchants! ils ont juré de vous faire mourir à la +peine.</p> + +<p>—Eh bien, voyons, que ferais-tu à ma place, Marie?</p> + +<p>—Ce n'est pas sérieusement que vous me consultez, mon oncle?</p> + +<p>—Très sérieusement.</p> + +<p>—A votre place, moi?</p> + +<p>Elle hésita.</p> + +<p>—A ma place, toi? voyons, achève.</p> + +<p>—A votre place, je les abandonnerais à leur sort. Vous n'étant plus là, +nous verrons un peu comment ils s'en tireront.</p> + +<p>—C'est ton avis, Marie?</p> + +<p>Elle se redressa, et appelant à elle toute son énergie:</p> + +<p>—Oui, c'est mon avis, dit-elle, tous ces gens-là, rois, reines, +princes, sont indignes de la peine que vous prenez pour eux.</p> + +<p>—Et alors que ferons-nous, si je quitte tous ces gens-là, comme tu les +appelles?</p> + +<p>—Nous irons dans une de vos abbayes, dans une des meilleures, et nous y +vivrons tranquilles, moi vous aimant et vous soignant, vous tout à la +nature et à la poésie, faisant ces vers qui vous reposent de tout.</p> + +<p>—Tu es la consolation en personne, ma bien-aimée Marie, et je t'ai +toujours trouvée bonne conseillère. Cette fois, d'ailleurs, ton avis est +d'accord avec ma volonté. Hier soir, après ta sortie de mon cabinet, +j'ai été prévenu, ou à peu près, de ce qui se tramait contre moi. J'ai +donc eu toute la nuit pour me préparer au coup qui me frappe, et +d'avance ma résolution était prise.</p> + +<p>Il allongea la main, tira une feuille de papier et écrivit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«Sire!</p> + + <p>«J'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de + confiance que veut bien me donner Votre Majesté; mais je ne puis par + malheur, l'accepter. Ma santé déjà chancelante s'est encore empirée + pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons mené à + bonne fin. Mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma + famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que + peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la + campagne. Je me retire donc, Sire, à ma maison de Chaillot, que + j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, + de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant à me croire + le plus humble et surtout le plus fidèle de vos sujets.</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Armand</span>, cardinal de Richelieu.»</p> +</div> + +<p>Mme Combalet s'était éloignée par discrétion, il la rappela d'un signe +et lui tendit le papier; à mesure qu'elle le lisait, de grosses larmes +silencieuses coulaient sur ses joues.</p> + +<p>—Vous pleurez, lui dit le cardinal?</p> + +<p>—Oui, dit-elle, et de saintes larmes!</p> + +<p>—Qu'appelez-vous de saintes larmes, Marie?</p> + +<p>—Celles que l'on verse, la joie dans le cœur, sur l'aveuglement de son +roi et le malheur de son pays.</p> + +<p>Le cardinal releva la tête et posa la main sur le bras de sa nièce.</p> + +<p>—Oui, Vous avez raison, dit-il; mais Dieu, qui abandonne parfois les +rois, n'abandonne pas aussi facilement les royaumes. La vie des uns est +éphémère, celle des autres dure des siècles. Croyez-moi, Marie, la +France tient une place trop importante en Europe, et elle a un rôle trop +nécessaire à jouer dans l'avenir, pour que le Seigneur détourne son +regard d'elle. Ce que j'ai commencé, un autre l'achèvera, et ce n'est +pas un homme de plus ou de moins qui peut changer ses destinées.</p> + +<p>—Mais, est-il juste, dit Mme de Combalet, que l'homme qui a préparé les +destinées de son pays ne soit pas celui qui les accomplisse, et que le +travail et la lutte ayant été pour l'un, la gloire soit pour l'autre?</p> + +<p>—Vous venez, Marie, dit le cardinal, dont le front se rassérénait de +plus en plus, vous venez de toucher là, sans y songer, la grande énigme +que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux +angles des prospérités qui s'écroulent, pour faire <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> place aux infortunes +non méritées—ce sphinx, on l'appelle le Doute.—Pourquoi Dieu, +demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprême justice, est-il parfois, +ou plutôt paraît-il être, l'injustice suprême?</p> + +<p>—Je ne me révolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche à le +comprendre.</p> + +<p>—Dieu a le droit d'être injuste, Marie, car tenant l'éternité dans sa +main, il a l'avenir pour réparer ses injustices. Si nous pouvions +pénétrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui paraît +injuste à nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus sûrement à son but. +Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question fût jugée entre +Sa Majesté, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille? +sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France, +or qui sera contre moi, Dieu étant pour moi?</p> + +<p>Il frappa sur un timbre; au deuxième coup, son secrétaire Charpentier +parut.</p> + +<p>—Charpentier, dit-il, faites dresser à l'instant même la liste des +hommes en état de marcher pour la campagne d'Italie et des pièces +d'artillerie en état de servir. Il me faut cette liste dans un quart +d'heure.</p> + +<p>Charpentier s'inclina et sortit.</p> + +<p>Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et +au-dessous de la ligne de sa démission, il écrivit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p><i>P. S.</i>—Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant + l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme + restant des six millions empruntés sur ma garantie—le cardinal + consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui—elle monte à + trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une + caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la + clef à Votre Majesté.</p> + + <p>N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport + des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes + ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à + Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que + j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le + travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à + elle.</p> + + <p>Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire + prendre possession de ma maison.</p> + + <p>Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en + osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de + Votre Majesté,</p> + + <p class="right">Armand † <span class="smcap">Richelieu</span>.</p> +</div> + +<p>A mesure qu'il écrivait, le cardinal répétait tout haut ce qu'il venait +d'écrire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum +à sa nièce pour lui apprendre ce qu'il contenait.</p> + +<p>En ce moment, Charpentier lui apportait l'état demandé.—35,000 hommes +étaient disponibles, 70 pièces de canons étaient en état de faire +campagne.</p> + +<p>Le cardinal joignit l'état à la lettre, mit le tout sous enveloppe, +appela le messager et lui donna le pli en disant.</p> + +<p>—A Sa Majesté en personne.</p> + +<p>Et il ajouta une seconde bourse à la première.</p> + +<p>La voiture, d'après les ordres donnés par le cardinal, était tout +attelée. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose +que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de +Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emmenât, +près du cocher, et dit:</p> + +<p>—A Chaillot!</p> + +<p>—Puis, se retournant vers sa nièce, il ajouta:</p> + +<p>—Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-même à Chaillot, +dans quatre nous partons pour mon évêché de Luçon.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch39" id="ch39"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<h3>LES OISEAUX DE PROIE.</h3> + +<p>Comme on vient de le voir, le conseil donné par le duc de Savoie avait +complétement réussi. «Si la campagne d'Italie est résolue malgré mon +opposition, avait-il dit dans sa lettre secrète à Marie de Médicis, +obtenez pour monsieur le duc d'Orléans, sous le prétexte de s'éloigner +de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'armée. Le cardinal, +dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son +siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission. Une +seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»</p> + +<p>Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la +décision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose +singulière, la meilleure harmonie du monde semblait régner entre les +augustes personnages qui l'attendaient.</p> + +<p>Ces augustes personnages étaient: le roi, la reine-mère, la reine Anne +et Monsieur.</p> + +<p>Monsieur avait feint avec la reine-mère une réconciliation moins sincère +que ne l'était sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens, +Monsieur haïssait indifféremment tout le monde; cœur lâche et déloyal, <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +méprisé de tous, il devinait ce mépris à travers les louanges et le +sourire, et rendait ce mépris en haine.</p> + +<p>Le lieu de la réunion était le boudoir voisin de la chambre de la reine +Anne, où nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dépravation de +sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils.</p> + +<p>Dans les chambres du roi, de Marie de Médicis, de M. le duc d'Orléans, +se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prêts à exécuter +les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et +Baradas, remonté au comble de la puissance; dans la chambre du duc +d'Orléans, le médecin Senelle à qui du Tremblay avait soustrait la +fameuse lettre en chiffres où Monsieur était invité, en cas de disgrâce, +à passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue, +gardait près de lui ce valet de chambre qui, vendu à l'Éminence grise, +l'avait déjà trahi et, ayant été bien récompensé de sa trahison, se +tenait prêt à trahir encore.</p> + +<p>Quant à la reine Anne, elle n'était point en arrière des autres, et +tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite +naine Gretchen, de la fidélité de laquelle, on s'en souvient, avait +répondu l'infante Claire-Eugénie qui lui en avait fait cadeau, et que, +grâce à l'exiguïté de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant +passer là où ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire.</p> + +<p>Vers dix heures et demie—on se rappelle que le cardinal l'avait fait +attendre—le messager arriva. Comme l'ordre avait été donné par le roi +de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui +avait été faite par le cardinal de ne remettre sa réponse qu'au roi, il +n'éprouva aucun retard et put immédiatement exécuter sa double mission.</p> + +<p>Le roi prit la lettre avec une émotion visible, tandis que chacun fixait +avec anxiété les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces +haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager.</p> + +<p>—M. le cardinal ne vous a rien chargé de me dire de vive voix?</p> + +<p>—Rien, Sire, sinon de présenter ses humbles respects à Votre Majesté et +de ne remettre cette lettre qu'à elle-même.</p> + +<p>—C'est bien, dit le roi, allez!</p> + +<p>Le messager se retira.</p> + +<p>Le roi ouvrit la lettre et s'apprêta à la lire.</p> + +<p>—Tout haut, Sire, tout haut, s'écria la reine Marie, d'une voix où, par +une singulière pondération de deux éléments opposés, le commandement se +joignait à la prière.</p> + +<p>Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture à haute voix +n'avait point ses inconvénients?</p> + +<p>—Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mêmes +intérêts?</p> + +<p>Un léger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-être +pas entièrement sur ce dernier point l'opinion de sa mère; mais, soit +déférence à son désir, soit habitude d'obéissance, il commença de lire +cette lettre que nos lecteurs connaissent déjà, mais que nous remettons +sous leurs yeux pour les faire assister à l'effet qu'elle produisit sur +les différents auditeurs appelés à l'écouter.</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«<span class="smcap">Sire!</span>...</p> +</div> + +<p>A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son +papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'étaient +pas évanouis comme des fantômes.</p> + +<p>—Nous écoutons, Sire, dit la reine-mère avec impatience.</p> + +<p>Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-être il +comprenait, au point de vue de la royauté, la gravité du fait qui +s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine +altération dans la voix:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime + et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté...</p> +</div> + +<p>—Oh! s'écria Marie de Médicis, incapable de contenir son impatience, il +accepte.</p> + +<p>—Attendez, madame, dit le roi, il y a un <i>mais</i>...</p> + +<p>—Alors, lisez, Sire, lisez!</p> + +<p>—Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas.</p> + +<p>Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait à toute chose.</p> + +<div class="blockquote"> + <p><i>«Mais je ne puis par malheur l'accepter.</i></p> +</div> + +<p>Ah! il refuse, s'écrièrent ensemble la reine-mère et Monsieur, +incapables de se contenir!</p> + +<p>Le roi fit un mouvement d'impatience.</p> + +<p>—Excusez-nous, Sire, dit la reine-mère, et continuez, s'il vous plaît.</p> + +<p>Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Médicis, mais plus +maîtresse d'elle-même par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya +sa blanche main frissonnante d'émotion sur la robe de satin noir de sa +belle-mère, pour lui recommander la circonspection et le silence.</p> + +<p>Le roi reprit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de + La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne fin <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> mais cet + effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis + exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me + donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.»</p> +</div> + +<p>—Ah! dit Marie de Médicis en respirant à pleine poitrine, qu'il se +repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe.</p> + +<p>—Ma mère! ma mère! dit le duc d'Orléans, qui voyait avec inquiétude +s'irriter l'œil du roi.</p> + +<p>Anne pressa plus fortement le genou de Marie.</p> + +<p>—Ah! dit celle-ci, incapable de se maîtriser, vous ne saurez jamais +tout ce que j'ai à reprocher à cet homme, mon fils.</p> + +<p>—Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil froncé; si fait, madame, +<i>je le sais</i>, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il +continua avec une impatience mal réprimée.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée + dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien + accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble, + et surtout le plus fidèle de vos sujets.</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Armand</span>, cardinal de Richelieu.»</p> +</div> + +<p>Tout le monde se leva d'un même mouvement, croyant la lecture terminée; +les deux reines s'embrassèrent, et le duc d'Orléans s'approcha du roi +pour lui baiser la main.</p> + +<p>Mais le roi arrêta tout le monde du regard.</p> + +<p>—Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum.</p> + +<p>Quoique Mme de Sévigné n'eût pas encore dit que c'était dans le +<i>post-scriptum</i> que se trouvait généralement le point le plus important +de la lettre, chacun s'arrêta à ses mots: <i>Il y a un post-scriptum</i>, et +la reine mère ne put s'empêcher de dire à son fils:</p> + +<p>—J'espère bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa décision, +vous ne reviendriez pas sur la vôtre.</p> + +<p>—J'ai promis, madame, répondit Louis XIII.</p> + +<p>—Ecoutons le post-scriptum, ma mère, dit Monsieur.</p> + +<p>Le roi lut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«P. S.—Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant + l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme + restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois + millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une + caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la + clef à Votre Majesté.»</p> +</div> + +<p>—Près de quatre millions, dit la reine Marie de Médicis avec une +cupidité qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler!</p> + +<p>Le roi frappa du pied, le silence se fit.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le + transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce + importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma + maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout + ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le + travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à + elle.</p> + + <p>«Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire + prendre possession de ma maison.</p> + + <p>«Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me + dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre + Majesté.»</p> + + <p class="right"><span class="smcap">Armand † Richelieu.</span></p> +</div> + +<p>—Eh bien, dit le roi, avec l'œil sombre et la voix rauque, vous voilà +tous contents, et chacun de vous croit déjà être le maître.</p> + +<p>La reine-mère, qui était celle de tous qui comptait le plus sur cette +royauté, répondit la première.</p> + +<p>—Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de maître que +vous, et que moi, toute la première, donnerai l'exemple de l'obéissance; +mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le +cardinal, je me permettrai d'émettre un avis.</p> + +<p>—Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien +venu.</p> + +<p>—Ce serait de former, séance tenante, un conseil pour diriger les +affaires intérieures en votre absence.</p> + +<p>—Vous ne voyez donc plus maintenant, à ce que je m'éloigne, madame, les +mêmes inconvénients, pour mon salut et ma santé, lorsque je dois faire +la guerre avec mon frère, que lorsque je devais la faire avec M. le +cardinal?</p> + +<p>—Vous m'avez paru sur ce point si résolu, mon fils, quand vous avez +résisté à mes prières et à celles de la reine votre épouse, que je n'ai +pas osé revenir sur ce point.</p> + +<p>—Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil?</p> + +<p>—Mais, répondit la reine-mère, je ne vois guère que M. le cardinal de +Bérulle que vous puissiez mettre à la place de M. de Richelieu.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Vous avez M. de La Vieuville aux finances <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> et M. de Marillac aux +sceaux; on peut les y laisser.</p> + +<p>—Le roi fit un signe de tête.</p> + +<p>—Et à la guerre? demanda-t-il.</p> + +<p>—Vous avez le maréchal, frère de M. le garde des sceaux. Un pareil +conseil présidé par vous, mon fils, suffirait, composé d'hommes dévoués, +à pourvoir à la sûreté de l'Etat.</p> + +<p>—Puis, dit Monsieur, il y a là deux amirautés, de Lorient et du Ponant, +dont M. le cardinal a sans doute donné sa démission en même temps que de +son ministère.</p> + +<p>—Vous oubliez, monsieur, qu'il a acheté l'une de M. de Guise et l'autre +de M. de Montmorency, et qu'il les a payées un million chacune.</p> + +<p>—Eh bien, on les lui rachètera, dit Monsieur.</p> + +<p>—Avec son argent? demanda le roi, à qui un certain instinct de justice +faisait paraître assez honteuse cette combinaison, dont il savait +Monsieur parfaitement capable.</p> + +<p>Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'éperon.</p> + +<p>—Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté, je +rachèterai l'une, et je crois que M. de Condé rachèterait volontiers +l'autre, à moins que le roi ne préfère que je les rachète toutes deux; +ce sont d'habitude les frères du roi qui sont grands-amiraux du royaume.</p> + +<p>—C'est bien, dit le roi, nous aviserons.</p> + +<p>—Seulement, dit Marie de Médicis, je vous ferai observer, mon fils, +qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrôleur des finances, en +possession de la somme laissée en caisse par le cardinal de Richelieu, +le roi pourrait, sans que personne en sût rien, faire certaines +largesses qui ne seraient que des actes de justice.</p> + +<p>—Pas à mon frère, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me +semble; ne disait-il pas tout à l'heure qu'il avait les deux millions +prêts pour racheter l'amirauté du Ponant et de l'Orient.</p> + +<p>—Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien +trouvé six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je présume, en +hypothéquant mes biens.</p> + +<p>—Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Médicis, j'avais grand besoin +des 100,000 livres que j'avais demandées à M. le cardinal, 100,000 sur +lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je +comptais donner un à-compte à mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore +reçu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a exécutés pour +ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrés à la plus grande gloire +de la mémoire du roi votre père.</p> + +<p>—Et en mémoire du roi mon père, dit Louis XIII avec un accent qui fit +tressaillir Marie de Médicis, vous les aurez, madame.</p> + +<p>Puis, se tournant vers Anne d'Autriche.</p> + +<p>—Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque réclamation du +même genre à me faire?</p> + +<p>—Vous m'avez autorisée, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux, +à rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donné, et dont +quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les +pareilles trouvées à grand'peine ont dépassé la somme énorme de 20,000 +livres.</p> + +<p>—Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixième partie de ce +qu'il mérite, l'intérêt si sincère que vous prenez à ma santé quand vous +êtes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en +faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque +autre prière à m'adresser?</p> + +<p>Anne se tut.</p> + +<p>—Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Médicis en prenant la +parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de récompenser par un don +d'une dizaine de mille livres le dévouement de sa dame d'honneur, Mme de +Fargis, laquelle enverrait la moitié de la somme reçue à son mari, +ambassadeur à Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements +qu'il reçoit, représenter dignement Votre Majesté.</p> + +<p>—La demande est si modeste, dit le roi, que je ne saurais la refuser.</p> + +<p>—Quant à moi, dit Monsieur, j'espère que Votre Majesté sera assez +généreuse, eu égard au commandement élevé qu'il me donne sous ses +ordres, de ne point exiger que je fasse la guerre à mes frais, comme +l'on dit, et voudra bien me faire compter une entrée en campagne de...</p> + +<p>Monsieur hésita sur le chiffre.</p> + +<p>—De combien? demanda le roi.</p> + +<p>—Mais, de cent cinquante mille livres au moins.</p> + +<p>—Je comprends, dit le roi avec un léger accent d'ironie, que venant de +dépenser deux millions pour la charge de deux amirautés, vous vous +trouviez un peu gêné pour votre entrée en campagne; mais je vous ferai +observer que M. le cardinal, qui n'était que mon ministre, et qui, lui +aussi, avait dépensé ces deux millions pour acheter ces mêmes charges de +MM. de Guise et de Montmorency, au lieu de se faire donner par moi ou +par la France 150,000 livres pour son entrée en campagne, nous prêtait +six millions à la France <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> et à moi. Il est vrai qu'il n'était pas mon +frère, et que la parenté se paye.</p> + +<p>—Mais, dit Marie de Médicis, si l'argent ne va point à votre famille, +mon fils, à qui ira-t-il?</p> + +<p>—Vous avez raison, madame, dit Louis XIII, et nous avons là-dessus un +emblème. C'est le pélican qui, n'ayant plus de nourriture à donner à ses +enfants, leur donne son propre sang. Il est vrai que c'est à ses enfants +qu'il le donne. Il est vrai que je n'ai pas d'enfant, moi! mais s'il +n'avait pas d'enfant, peut-être le pélican donnerait-il son sang à sa +famille. <i>Votre fils</i>, madame, aura ses cent cinquante mille livres +d'entrée en campagne.</p> + +<p>Louis XIII appuya sur le mot <i>votre fils</i>, car, en effet, tout le monde +savait que Gaston était le fils bien-aimé de Marie de Médicis.</p> + +<p>—Est-ce tout? demanda le roi.</p> + +<p>—Oui, dit Marie; cependant, moi aussi j'ai un fidèle serviteur que je +voudrais récompenser, et, quoique aucune récompense ne paie un +dévouement aussi absolu que le sien, on m'a toujours objecté, lorsque +j'ai demandé quelque chose pour lui, la pénurie d'argent dans laquelle +on se trouvait; aujourd'hui que la Providence veut que cet argent qui +nous manquait...</p> + +<p>—Prenez garde, madame, fit le roi, vous avez dit la Providence; c'est +de M. le cardinal et non de la Providence que vient cet argent; si vous +confondiez l'un avec l'autre, et que M. le cardinal devînt pour vous la +Providence, nous serions des impies de nous révolter contre lui, car ce +serait nous révolter contre elle.</p> + +<p>—Cependant, mon fils, je vous ferai observer que, dans la répartition +de vos grâces, M. Vauthier n'a rien obtenu.</p> + +<p>—Je lui accorde la même somme que j'ai accordée à l'amie de la reine, à +madame de Fargis; mais arrêtez-vous là, je vous prie, car sur les trois +millions huit cent quatre-vingt mille livres que la Providence, non, je +me trompe, que M. le cardinal nous laisse, voilà déjà deux cent quarante +mille livres enlevés, et l'on doit bien compter que moi aussi, j'ai +quelques serviteurs fidèles à récompenser, quand ce ne serait que mon +fou l'Angély, lequel ne me demande jamais rien.</p> + +<p>—Mon fils, dit la reine, il a la faveur de votre présence.</p> + +<p>—Seule faveur que personne ne lui dispute, ma mère; mais il est midi, +fit le roi en tirant sa montre de sa poche; à deux heures, je dois +prendre possession du cabinet de M. le cardinal, et voici M. le premier +qui gratte à la porte pour m'annoncer que mon dîner est servi.</p> + +<p>—Bon appétit, mon frère, dit Monsieur, qui, se voyant déjà amiral des +deux amirautés et lieutenant général des armées du roi, avec cent +cinquante mille livres d'entrée en campagne, était au comble de la joie.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous en souhaiter autant, monsieur, dit le roi, +car sous ce rapport, Dieu merci, je suis rassuré.</p> + +<p>Et sur ce trait, le roi sortit assez étonné que les affaires de l'Etat +eussent déjà eu l'influence de lui faire retarder son dîner, opération +qui avait régulièrement lieu de onze heures à onze heures dix minutes du +matin.</p> + +<p>Si le digne médecin Hérouard n'était pas mort depuis six mois, nous +saurions à une cuillerée de potage et à une guigne sèche près, ce que Sa +Majesté Louis XIII mangea et but à ce repas qui inaugurait l'ère réelle +de sa royauté; mais tout ce qui en est parvenu jusqu'à nous, fut qu'il +dîna en tête à tête avec son favori Baradas; qu'à une heure et demie il +monta en carrosse, en disant au cocher: Place Royale, hôtel de M. le +cardinal; et qu'à deux heures précises, conduit par le secrétaire +Charpentier, il entrait dans le cabinet et s'asseyait dans le fauteuil +du ministre disgracié, en poussant un soupir de satisfaction et en +murmurant avec un sourire ces mots dont il ne connaissait ni le poids ni +la portée:</p> + +<p>—Enfin! je vais donc régner!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch40" id="ch40"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<h3>LE ROI RÈGNE.</h3> + +<p>Elevé au milieu des folles dépenses de la régence, où tout l'argent de +la France s'en allait en fêtes et en carrousels donnés en l'honneur du +beau cavalier-servant de la reine, parvenu au pouvoir, quand la France, +appauvrie par le pillage du trésor de Henri IV, à si grand'peine amassé +par Sully, avait vu tout son or passer aux mains des d'Epernon, des +Guise, des Condé, de tous ces grands seigneurs enfin qu'il fallait +acheter à quelque prix que ce fût, pour s'en faire un bouclier contre la +haine populaire, qui accusait tout haut la reine de l'assassinat de son +roi, Louis XIII avait toujours vécu pauvrement, jusqu'à l'heure où il +avait nommé M. de Richelieu son premier ministre. Celui-ci, par une sage +administration, étudiée sur celle de Sully, jointe à un désintéressement +plus grand que celui de son prédécesseur, était parvenu à remettre de +l'ordre dans les finances et à retrouver <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> ce métal que l'on croyait être +la propriété de la seule Espagne,—l'or.</p> + +<p>Mais à quel prix ce dictateur du désespoir en était-il arrivé là? Il n'y +avait pas à songer à ce moyen employé en 1789, et qui n'empêcha pas la +banqueroute de 1795, à taxer les nobles et le clergé. A la première +proposition qu'il en eût faite, il eût été immédiatement renversé; il +lui fallut donc, et c'est là où son implacable fermeté le servit, il lui +fallut l'aller chercher dans les entrailles mêmes de la France, dans le +peuple, chez les pauvres. Dût le peuple aller toujours maigrissant, il +lui fallait ruiner la France pour la sauver: à l'occident de l'Anglais, +à l'orient et au nord de l'Autrichien, au midi de l'Espagnol.</p> + +<p>En quatre ans, il augmenta la taille de dix-neuf millions; en effet, il +fallait créer la flotte, il fallait soutenir l'armée, il fallait fermer +les yeux à la misère du peuple, ses oreilles aux cris des pauvres. Il +fallait surtout, n'ayant ni philtre, ni breuvage, ni anneau enchanté, il +fallait trouver un moyen de s'emparer du roi; ce moyen, Richelieu le +trouva: Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, il lui en fit avoir.</p> + +<p>De là venait l'éblouissement de Louis XIII et son admiration pour son +ministre.</p> + +<p>Comment ne pas admirer, en effet, un homme qui trouvait six millions +sous sa propre responsabilité, quand le roi, non-seulement sur sa +parole, mais encore sur sa signature, n'eût pas trouvé cinquante mille +livres?</p> + +<p>Aussi avait-il peine à croire aux trois millions huit cent quatre-vingt +mille livres de Richelieu.</p> + +<p>Donc, la première chose qu'il réclama de Charpentier, ce fut la clef du +fameux trésor.</p> + +<p>Charpentier, sans faire aucune observation, pria le roi de se lever, +tira le bureau au milieu du cabinet, souleva le tapis sous lequel, la +veille, le cardinal, aujourd'hui le roi, appuyait ses pieds, découvrit +une trappe qu'il ouvrit au moyen d'un secret, et qui, en s'ouvrant, +laissa voir un immense coffre de fer.</p> + +<p>Ce coffre, moyennant une combinaison de lettres et de chiffres qu'il fit +connaître au roi, s'ouvrit avec la même facilité que la trappe, et +montra aux yeux éblouis de Louis XIII, la somme qu'il était si pressé de +voir.</p> + +<p>Puis, saluant le roi, il se retira respectueusement selon l'ordre qu'il +en avait préalablement reçu, laissant ces deux majestés, celle de l'or +et celle du pouvoir, en face l'une de l'autre.</p> + +<p>A cette époque, où il n'y avait point de banque, point de +papier-monnaie, représentant les capitaux, le numéraire était rare en +France. Les trois millions huit cent quatre-vingt mille livres du +cardinal étaient donc représentées par un million à peu près d'or +monnayé aux effigies de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, par un +million à peu près de doublons d'Espagne, par sept à huit cent mille +livres en lingots du Mexique, et le reste par un petit sac de diamants +dont chacun, entortillé comme un bonbon dans sa papillote, portait sa +valeur sur une étiquette.</p> + +<p>Louis XIII, au lieu du sentiment joyeux qu'il croyait éprouver à la vue +de l'or, fut atteint, au contraire, d'une indicible tristesse; après +avoir examiné ces pièces, reconnu leurs différentes effigies, plongé son +bras dans cette mer aux vagues fauves, pour en connaître la profondeur, +après avoir pesé dans sa main les lingots d'or, miré au jour la +limpidité des diamants et remis chaque chose à sa place, il se redressa, +et, debout, regarda ces millions qui avaient coûté tant de peines à +celui qui les avait réunis et qui étaient le fruit du dévouement le plus +pur.</p> + +<p>Il songeait avec quelle facilité il avait déjà de cette somme distrait +trois cent mille livres pour récompenser des dévouements qui lui étaient +ennemis, ainsi que les haines portées à l'homme de qui il la tenait, et +il se demandait, quelque résistance qu'il opposât à ces demandes, si, +dans ses mains, cet or aurait une destination aussi profitable à la +France et à lui-même que s'il fût resté dans les mains de son ministre.</p> + +<p>Puis, sans en tirer un carolus, il frappa deux coups sur le timbre pour +appeler Charpentier, lui ordonna de refermer le coffre, puis la trappe; +puis, le coffre et la trappe refermés, il lui en rendit la clef.</p> + +<p>—Vous ne donnerez rien de la somme renfermée dans ce coffre, dit-il, +que sur un mot écrit par moi.</p> + +<p>Charpentier s'inclina.</p> + +<p>—Avec qui aurai-je à travailler, lui demanda le roi?</p> + +<p>—Monseigneur le cardinal, répondit le secrétaire, travaillait toujours +seul.</p> + +<p>—Seul?... et à quoi travaillait-il seul?</p> + +<p>—Aux affaires de l'Etat, Sire.</p> + +<p>—Mais on ne travaille pas seul aux affaires de l'Etat?</p> + +<p>—Il avait des agents qui lui faisaient des rapports.</p> + +<p>—Quels étaient ces principaux agents?</p> + +<p>—Le P. Joseph, l'Espagnol Lopez, M. de Souscarrières, puis d'autres +encore que j'aurai l'honneur de nommer à Votre Majesté au fur et à +mesure qu'ils se présenteront, ou que je lui présenterai leurs rapports. +Au reste, tous sont <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> prévenus que c'est à Votre Majesté désormais qu'ils +auront affaire.</p> + +<p>—C'est bien.</p> + +<p>—En outre, Sire, continua Charpentier, il y a les agents envoyés par M. +le cardinal aux différentes puissances de l'Europe; M. de Beautru à +l'Espagne, M. de La Saladie en Italie et M. de Charnassé en Allemagne. +Des courriers en ont annoncé le retour pour aujourd'hui ou demain au +plus tard.</p> + +<p>—Aussitôt leur retour, après leur avoir transmis les ordres de M. le +cardinal, vous les introduirez près de moi; y a-t-il en ce moment +quelqu'un qui attende?</p> + +<p>—M. Cavois, capitaine des gardes de M. le cardinal, désirerait avoir +l'honneur d'être reçu par Votre Majesté.</p> + +<p>—J'ai entendu dire que M. Cavois était un honnête homme et un brave +soldat; je serai bien aise de le voir.</p> + +<p>Charpentier alla à la porte d'entrée.</p> + +<p>—Monsieur Cavois? dit-il.</p> + +<p>Cavois parut.</p> + +<p>—Entrez, monsieur Cavois, entrez, lui dit le roi; vous avez désiré me +parler?</p> + +<p>—Oui, Sire, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté.</p> + +<p>—Dites; on vous tient pour un bon serviteur, j'aurai plaisir à vous +l'accorder.</p> + +<p>—Sire, je désire que Votre Majesté veuille bien m'accorder mon congé.</p> + +<p>—Votre congé! et pourquoi? monsieur Cavois.</p> + +<p>—Parce que j'étais à M. le cardinal-ministre parce qu'il était +ministre; mais du moment où M. le cardinal n'est plus ministre, je ne +suis plus à personne.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes à moi.</p> + +<p>—Je sais que, si Votre Majesté l'exige, je serai forcé de rester à son +service; mais je la préviens que je ferai un mauvais serviteur.</p> + +<p>—Et pourquoi feriez-vous un mauvais serviteur à mon service, et en +faisiez-vous un bon à celui de M. le cardinal?</p> + +<p>—Parce que le cœur y était, Sire.</p> + +<p>—Et qu'il n'y est pas avec moi.</p> + +<p>—Avec Votre Majesté, Sire, je dois avouer qu'il n'y a que le devoir.</p> + +<p>—Et qui vous attachait donc si fort à M. le cardinal?</p> + +<p>—Le bien qu'il m'avait fait.</p> + +<p>—Et si je veux vous faire du bien autant et plus que lui?</p> + +<p>Cavois secoua la tête.</p> + +<p>—Ce n'est plus la même chose.</p> + +<p>—Ce n'est plus la même chose, répéta le roi.</p> + +<p>—Non, le bien se ressent selon le besoin qu'on a qu'il vous soit fait. +Quand M. le cardinal m'a fait du bien, j'entrais en ménage. M. le +cardinal m'a aidé à élever mes enfants, et dernièrement encore, il m'a +accordé, ou plutôt il a accordé à ma femme un privilége sur lequel nous +gagnerons douze à quinze mille livres par an.</p> + +<p>—Ah! ah! M. le cardinal accorde aux femmes de ses serviteurs des +charges de l'Etat qui rapportent de douze à quinze mille livres par an, +c'est bon à savoir.</p> + +<p>—Je n'ai pas dit une charge, Sire, j'ai dit un privilége.</p> + +<p>—Et quel est ce privilége qu'il a accordé à Mme Cavois?</p> + +<p>—Le droit de louer, de compte à demi avec M. Michel, des chaises à +porteurs dans les rues de Paris.</p> + +<p>Le roi réfléchit un instant, regardant en dessous Cavois, debout, +immobile, tenant son chapeau de la main droite, et collant le petit +doigt de sa main gauche à la couture de ses chausses.</p> + +<p>—Et si je vous donnais dans mes gardes, M. Cavois, le même grade que +vous avez dans les gardes de M. le cardinal?</p> + +<p>—Vous avez déjà M. de Jussac, Sire, qui est un officier irréprochable +et auquel Votre Majesté ne voudrait pas faire de la peine.</p> + +<p>—Je ferai Jussac maréchal-de-camp.</p> + +<p>—Si M. de Jussac, et je n'en doute pas, aime Votre Majesté comme j'aime +M. le cardinal, il préférera rester capitaine près du roi, que de +devenir maréchal-de-camp loin de lui.</p> + +<p>—Mais si vous quittiez le service, monsieur Cavois...</p> + +<p>—C'est mon désir, Sire.</p> + +<p>—Vous accepterez bien, en récompense du temps que vous avez passé près +de M. le cardinal, une gratification de quinze cents ou deux mille +pistoles.</p> + +<p>—Sire, répondit Cavois en s'inclinant, du temps que j'ai passé chez M. +le cardinal, j'ai été récompensé selon mes mérites et au-delà. On va +faire la guerre, Sire, et pour la guerre il faut de l'argent, beaucoup +d'argent, gardez les gratifications pour ceux qui se battront et non +pour ceux qui, comme moi, ayant voué leur fortune à un homme, tombent +avec cet homme.</p> + +<p>—Tous les serviteurs de M. le cardinal sont-ils comme vous, monsieur +Cavois?</p> + +<p>—Je le crois, Sire, et me tiens même pour un des moins dignes.</p> + +<p>—Ainsi vous n'ambitionnez, vous ne désirez rien?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> + +<p>—Rien, Sire, que l'honneur de suivre M. le cardinal partout où il ira, +et de continuer à faire partie de sa maison, fût-ce comme le plus humble +de ses serviteurs.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur Cavois, dit le roi piqué de cette persévérance du +capitaine à tout refuser, vous êtes libre.</p> + +<p>Cavois salua, sortit à reculons et heurta Charpentier qui entrait.</p> + +<p>—Et vous, monsieur Charpentier, lui cria le roi, refuserez-vous aussi, +comme M. Cavois, de me servir?</p> + +<p>—Non, Sire; car j'ai reçu l'ordre de M. le cardinal de demeurer près de +Votre Majesté jusqu'à ce qu'un autre ministre fût installé en son lieu +et place, ou que Sa Majesté soit au courant du travail.</p> + +<p>—Et quand je serai au courant du travail ou qu'un autre ministre sera +installé, que ferez-vous?</p> + +<p>—Je demanderai la permission à Votre Majesté d'aller rejoindre M. le +cardinal, qui est habitué à mon service.</p> + +<p>—Mais, dit le roi, si je demandais à M. le cardinal de vous laisser +près de moi? J'ai besoin, du moment où j'aurais un ministre, qui, ne +faisant pas tout comme M. le cardinal, me laissera quelque chose à +faire, d'un homme honnête et intelligent, et je sais que vous réunissez +ces deux qualités.</p> + +<p>—Je ne doute pas, Sire, que M. le cardinal n'accordât à l'instant même +sa demande à Votre Majesté, étant trop peu de chose pour qu'il me +dispute à son maître et à son roi. Mais alors ce serait moi qui me +jetterais à vos pieds, Sire; et qui vous dirais: «J'ai un père de +soixante-dix ans et une mère de soixante. Je puis les abandonner pour M. +le cardinal qui les a secourus et qui les secourt encore dans leur +misère; mais le jour où je ne suis plus près de M. le cardinal, ma place +est près d'eux, Sire, permettez à un fils d'aller fermer les yeux de ses +vieux parents, et j'en suis certain, Sire, non-seulement Votre Majesté +m'accorderait ma prière, mais elle y applaudirait.»</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">—Tes père et mère honoreras</span><br /> + <span class="i0">Afin de vivre longuement,</span><br /> + </div> +</div> + +<p>répondit Louis XIII de plus en plus piqué. Le jour où un nouveau +ministre sera installé à la place de M. le cardinal, vous serez libre, +monsieur Charpentier.</p> + +<p>—Dois-je rendre à Votre Majesté la clef qu'elle m'a confiée?</p> + +<p>—Non, gardez-la, car si M. le cardinal, qui est si bien servi, que le +roi a à lui envier ses serviteurs, vous l'a remise, c'est qu'elle ne +pouvait être aux mains d'un plus honnête homme. Seulement, vous +connaissez mon écriture et mon seing, faites-y honneur.</p> + +<p>Charpentier s'inclina.</p> + +<p>—N'avez-vous pas ici, demanda le roi, un certain Rossignol, dont j'ai +entendu parler, déchiffreur habile, dit-on, de toute lettre secrète?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Je désire le voir.</p> + +<p>—En frappant trois coups sur ce timbre, il viendra; Sa Majesté +désire-t-elle que je l'appelle ou veut-elle l'appeler elle-même?</p> + +<p>—Frappez, dit le roi.</p> + +<p>Charpentier frappa et la porte de Rossignol s'ouvrit.</p> + +<p>Rossignol tenait un papier à la main.</p> + +<p>—Dois-je sortir ou demeurer, Sire? demanda Charpentier.</p> + +<p>—Laissez-nous, dit le roi.</p> + +<p>Charpentier sortit.</p> + +<p>—C'est vous qu'on appelle Rossignol? demanda le roi.</p> + +<p>—Oui, Sire, répondit le petit homme, tout en continuant de fouiller des +yeux, le papier.</p> + +<p>—On vous dit habile déchiffreur?</p> + +<p>—Il est vrai que, sous ce rapport, Sire, je ne crois pas avoir mon +pareil.</p> + +<p>—Vous pouvez reconnaître tous les chiffres?</p> + +<p>—Il n'y en a qu'un que je n'ai pas reconnu jusqu'à présent; mais, avec +l'aide de Dieu, je le reconnaîtrai comme les autres.</p> + +<p>—Quel est le dernier chiffre que vous avez reconnu?</p> + +<p>—Une lettre du duc de Lorraine à Monsieur.</p> + +<p>—Mon frère!</p> + +<p>—Oui, Sire, à Son Altesse royale.</p> + +<p>—Et que disait M. de Lorraine à mon frère?</p> + +<p>—Votre Majesté désire-t-elle le savoir?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Je vais le lui aller chercher.</p> + +<p>Il commença par l'original et lut:</p> + +<p><span class="smcap">Jupiter</span>...</p> + +<p>«... <i>est chassé de l</i>'OLYMPE..., continua Louis XIII.</p> + +<p>—Du LOUVRE, fit Rossignol.</p> + +<p>—Et pourquoi Monsieur sera-t-il chassé de la cour? demanda le roi.</p> + +<p>—Parce qu'il conspire, répondit tranquillement Rossignol.</p> + +<p>—Monsieur conspire et contre qui?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span></p> + +<p>—Contre Votre Majesté et contre l'Etat.</p> + +<p>—Savez-vous ce que vous me dites-là, monsieur...</p> + +<p>—Je dis à Votre Majesté ce qu'elle va lire, si elle continue.</p> + +<p>—«... <i>il peut</i>, reprit Louis XIII, <i>il peut se réfugier +en</i> <span class="smcap">Crète</span>....</p> + +<p>—En <span class="smcap">Lorraine</span>.</p> + +<p>—«... <span class="smcap">Minos</span>...</p> + +<p>—Le duc <span class="smcap">Charles IV</span>.</p> + +<p>—«<i>lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir; mais la santé +de</i> <span class="smcap">Céphale</span>...</p> + +<p>—La santé de <span class="smcap">Votre Majesté</span>.</p> + +<p>—C'est moi qu'on appelle Céphale?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Je sais ce qu'était Minos, mais j'ai oublié ce que c'était que +Céphale. Qu'était-ce que Céphale?</p> + +<p>—Un prince thessalien, Sire, époux d'une princesse athénienne +très-belle, qu'il chassa de sa présence parce qu'elle lui avait été +infidèle, mais avec laquelle il se raccommoda ensuite.</p> + +<p>Louis XIII fronça le sourcil.</p> + +<p>—Ah! dit-il, et ce Céphale, mari d'une femme infidèle avec laquelle il +s'est raccommodé, malgré son infidélité, c'est moi!</p> + +<p>—Oui, Sire, c'est vous, répondit tranquillement Rossignol.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Pardieu! D'ailleurs Votre Majesté va bien voir.</p> + +<p>—Où en étions-nous?</p> + +<p>—«Si Monsieur est chassé du Louvre, il peut se réfugier en Lorraine, le +duc Charles IV lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la +santé de <i>Céphale</i>, c'est-à-dire du roi...—Vous en êtes là, Sire.</p> + +<p>Le roi continua:</p> + +<p>—«... <i>ne peut durer</i>...—Comment ne peut durer!</p> + +<p>—C'est à-dire que Votre Majesté est malade et très malade, de l'avis du +duc de Lorraine, du moins.</p> + +<p>—Oh! fit le roi, pâlissant, je suis malade et très malade!</p> + +<p>Il alla jusqu'à une glace et se regarda, fouilla dans ses poches pour +chercher des sels; mais n'en trouvant point, il secoua la tête, fit un +effort sur lui-même, et d'une voix agitée continua de lire.</p> + +<p>«... <i>Pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas épouser</i> <span class="smcap"> +Procris</span>...—Procris?</p> + +<p>—Oui, <span class="smcap">LA REINE</span>, fit Rossignol, Procris était la femme +infidèle de Céphale.</p> + +<p>—«... <i>ne ferait-on pas épouser la reine à</i> <span class="smcap">Jupiter</span>—à Monsieur! +s'écria le roi.</p> + +<p>—Oui, Sire, à Monsieur.</p> + +<p>—A Monsieur!</p> + +<p>Le roi essuya de son mouchoir la sueur qui lui coulait du front et +continua:</p> + +<p>—«... <i>Le bruit court que</i> <span class="smcap">L'ORACLE</span>...</p> + +<p>M. <span class="smcap">le cardinal</span></p> + +<p>«... <i>Veut se débarrasser de Procris pour faire épouser</i> <span class="smcap"> +Vénus</span>.</p> + +<p>Le roi regarda Rossignol, qui continuait, tout en répondant au roi, de +tourmenter le papier qu'il tenait à la main.</p> + +<p>—<span class="smcap">Vénus</span>? répéta vivement le roi impatient.</p> + +<p>—<span class="smcap">Madame de Combalet</span>, <span class="smcap">madame de Combalet</span>, dit +vivement Rossignol.</p> + +<p>«... <i>En attendant que</i> <span class="smcap">Jupiter</span>, c'est-à-dire <i> +Monsieur, continue de faire sa cour à</i></p> + +<p>«... <i>En attendant que</i> <span class="smcap">Jupiter</span>, c'est-à-dire <i> +Monsieur, continue de faire sa cour à</i> <span class="smcap">Hébé</span>...</p> + +<p>—A la <span class="smcap">princesse Marie</span>.</p> + +<p>—«... <i>Il est important que tout fin qu'il est ou plutôt qu'il se +croit, l'</i><span class="smcap">ORACLE</span>, ou le cardinal, <i>se trompe en +croyant</i> <span class="smcap">Jupiter</span> <i>amoureux</i> d'<span class="smcap">Hébé</span>.</p> + +<p>Signé <span class="smcap">Minos.</span>»</p> + +<p>—<span class="smcap">Charles IV.</span></p> + +<p>—Ah! murmura le roi; voilà donc le secret de ce grand amour que l'on +sacrifie à la place de lieutenant général; ah! ma santé ne peut durer; +ah! quand je serai mort on fera épouser ma veuve à mon frère. Mais, Dieu +merci, quoique malade, et très malade, comme ils le disent, je ne suis +pas mort encore. Ah! mon frère conspire; ah! si sa conspiration est +découverte, il se peut retirer en Lorraine et sera le bienvenu de la +part du duc; est-ce que d'une bouchée la France ne pourrait pas avaler +la Lorraine et son duc; ce n'était donc pas assez qu'elle nous eût donné +les Guise?</p> + +<p>Puis, se retournant vivement vers Rossignol.</p> + +<p>—Et comment, demanda le roi, cette lettre est-elle entre les mains de +M. le cardinal?</p> + +<p>—Elle était confiée à M. Senelle.</p> + +<p>—Un de mes médecins, fit Louis XIII; je suis véritablement bien +entouré.</p> + +<p>—Mais le valet de chambre de M. Senelle, dans la prévision de quelque +cabale entre la cour de Lorraine et celle de France, avait été d'avance +acheté par le P. Joseph.</p> + +<p>—Un habile homme que ce père Joseph, à ce qu'il paraît, dit le roi.</p> + +<p>Rossignol cligna de l'œil.</p> + +<p>—L'ombre de M. le cardinal, dit-il.</p> + +<p>—Et alors, le valet de chambre de Senelle...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> + +<p>—Lui a volé la lettre et nous l'a envoyée.</p> + +<p>—Qu'a fait Senelle, alors?</p> + +<p>—Il n'était pas encore bien loin de Nancy, il y est revenu et a dit au +duc qu'il avait par mégarde brûlé sa lettre avec d'autres papiers, le +duc ne s'est douté de rien et lui en a donné une seconde; c'est celle-là +qu'a reçue <i>S. A. R. Monsieur</i>.</p> + +<p>—Et qu'a répondu mon frère <i>Jupiter</i> au sage <i>Minos</i>? demanda le roi en +riant d'un rire fébrile dont ses moustaches restèrent un instant +agitées, quoiqu'il eût cessé de parler.</p> + +<p>—Je n'en sais encore rien, c'est sa réponse que je tiens.</p> + +<p>—Comment, c'est sa réponse que vous tenez?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Donnez.</p> + +<p>—Votre Majesté n'y comprendra rien, attendu que je n'y comprends rien +moi-même.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Parce qu'à propos de la première lettre perdue, craignant quelque +surprise, ils ont inventé un nouveau chiffre.</p> + +<p>Le roi jeta les yeux sur la lettre et lut ces quelques mots parfaitement +inintelligibles.</p> + +<p>—<i>Astre-se Be-l'amb.</i> dans la joie <i>L. M. T.</i> <i>se</i> vent être <i>se</i>.</p> + +<p>—Et vous pouvez savoir ce que cela veut dire.</p> + +<p>—Je le saurai demain, Sire.</p> + +<p>—Ce n'est point l'écriture de mon frère.</p> + +<p>—Non, certes, le valet de chambre n'a pas osé voler la lettre de peur +qu'on le soupçonnât, il s'est contenté de la copier.</p> + +<p>—Et quand cette lettre a-t-elle été écrite?</p> + +<p>—Aujourd'hui, vers midi, Sire!</p> + +<p>—Et vous en avez la copie!</p> + +<p>—A deux heures, le P. Joseph me la remettait.</p> + +<p>Le roi demeura un instant pensif, puis se retournant vers le petit +homme, qui avait tiré le chiffre de ses mains et travaillait à le +deviner:</p> + +<p>—Vous restez avec moi, n'est-ce pas, monsieur Rossignol? lui +demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, Sire, jusqu'à ce que cette lettre soit déchiffrée!</p> + +<p>—Je vous croyais à M. le cardinal.</p> + +<p>—Je suis à lui, en effet, mais tant qu'il est ministre seulement; du +moment où il n'est plus ministre, il n'a pas besoin de moi.</p> + +<p>—Mais j'en ai besoin, moi, de vous!</p> + +<p>—Sire, dit Rossignol en secouant la tête d'un mouvement si décidé que +ses lunettes faillirent en tomber, demain je quitte la France.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce qu'en servant M. le cardinal, c'est-à-dire Votre Majesté, en +devinant les chiffres qu'ils inventaient pour leurs cabales, je me suis +fait de terribles ennemis chez les grands seigneurs, des ennemis contre +lesquels le cardinal seul peut me protéger.</p> + +<p>—Et si je vous protége, moi!</p> + +<p>—Sa Majesté en aura l'intention, mais......</p> + +<p>—Mais?...</p> + +<p>—Mais elle n'aura point la puissance.</p> + +<p>—Hein! fit le roi en fronçant le sourcil.</p> + +<p>—D'ailleurs, continua Rossignol, je dois tout à M. le cardinal; j'étais +pauvre garçon d'Alby. Le hasard fit que M. le cardinal connut mon talent +de déchiffreur. Il me fit venir, me donna une place de mille écus, puis +de deux mille, puis il ajouta vingt pistoles par lettre que je +déchiffre, de sorte, que, depuis six ans que je traduis une ou deux +lettres au moins par semaine, je me suis fait un petit avoir bien +modestement placé.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—En Angleterre.</p> + +<p>—Vous allez en Angleterre pour entrer au service du roi Charles, +probablement?</p> + +<p>—Le roi Charles m'a offert deux mille pistoles par an, et cinquante +pistoles par lettre déchiffrée, pour quitter le service de M. le +cardinal; j'ai refusé.</p> + +<p>—Et si je vous offrais autant que le roi Charles.</p> + +<p>—Sire, la vie est ce que l'homme a de plus précieux, attendu qu'une +fois sous terre on ne remonte pas dessus. Or, M. le cardinal en +disgrâce, même avec la royale protection de Votre Majesté, et peut-être +même à cause de cette protection, je n'aurais pas huit jours à vivre. Il +a fallu toute l'autorité de M. le cardinal pour que ce matin je ne +quittasse point Paris au moment où il quittait sa maison, et que je +fusse prêt à lui sacrifier ma vie comme le reste, en demeurant +vingt-quatre heures de plus que pour le service de Votre Majesté.</p> + +<p>—De sorte qu'à moi, vous n'êtes pas prêt à me sacrifier votre vie?</p> + +<p>—On ne doit le dévouement qu'à des parents ou à un bienfaiteur. +Cherchez le dévouement, Sire, parmi vos parents ou parmi ceux à qui vous +avez fait du bien, je ne doute pas que Votre Majesté ne l'y trouve.</p> + +<p>—Vous n'en doutez pas! eh bien, j'en doute, moi.</p> + +<p>—Et maintenant que j'ai dit à Votre Majesté dans quel but j'étais +resté, c'est-à-dire dans celui de son service; maintenant qu'elle sait +les risques que j'ai à courir en restant en France, et la hâte que j'ai +de la quitter, je supplierai Votre Majesté de ne point s'opposer <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> à mon +départ pour lequel tout est préparé.</p> + +<p>—Je ne m'y opposerai point, mais à la condition expresse que vous +n'entrerez au service d'aucun prince étranger qui puisse employer votre +talent contre la France.</p> + +<p>—J'en donne ma parole à Votre Majesté.</p> + +<p>—Allez! M. le cardinal est bien heureux d'avoir de tels serviteurs que +vous et vos compagnons!</p> + +<p>Le roi regarda sa montre.</p> + +<p>—Quatre heures! dit-il. Demain à dix heures du matin je serai ici; +veillez à ce que la traduction de ce nouveau chiffre soit faite.</p> + +<p>—Elle le sera, Sire.</p> + +<p>Puis, comme le roi prenait son chapeau pour se retirer:</p> + +<p>—Sa Majesté ne veut pas entretenir le P. Joseph? demanda Rossignol.</p> + +<p>—Si fait, si fait, dit le roi, et dès qu'il viendra, dites à +Charpentier de le faire entrer.</p> + +<p>—Il est là, Sire!</p> + +<p>—Alors qu'il entre! je lui parlerai à l'instant même.</p> + +<p>—Le voilà, Sire, dit Rossignol en s'effaçant pour faire place à +l'Éminence grise.</p> + +<p>Le moine apparut en effet et s'arrêta humblement sur le seuil de la +porte du cabinet.</p> + +<p>—Venez, venez, mon père, dit le roi.</p> + +<p>Le moine s'approcha, la tête basse, les mains croisées sur la poitrine, +et avec toutes les apparences de l'humilité.</p> + +<p>—Le voici, Sire, dit le capitaine s'arrêtant à quelques pas du roi.</p> + +<p>—Vous étiez là, mon père, dit le roi, regardant le moine avec +curiosité, car un monde complétement nouveau pour lui défilait devant +ses yeux.</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Depuis longtemps?</p> + +<p>—Depuis une heure, à peu près.</p> + +<p>—Et vous avez attendu une heure sans me faire dire que vous étiez là?</p> + +<p>—Un simple moine comme moi n'a qu'une chose à faire, Sire, c'est +d'attendre les ordres de son roi.</p> + +<p>—Vous êtes un homme d'une grande habileté, à ce que l'on assure, mon +père.</p> + +<p>—Ce sont mes ennemis qui disent cela, Sire, répondit le moine, les yeux +saintement baissés.</p> + +<p>—Vous aidiez le cardinal à porter le fardeau de son ministère?</p> + +<p>—Comme Simon de Syrène aida Notre-Seigneur à porter sa croix.</p> + +<p>—Vous êtes un grand champion du christianisme, mon père, et au onzième +siècle, vous eussiez, comme un autre Pierre l'Hermite, prêché la +croisade.</p> + +<p>—Je l'ai prêchée au dix-septième, Sire, mais sans réussir.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—J'ai fait un poëme latin intitulé la <i>Turciade</i>, pour animer les +princes chrétiens contre les musulmans; mais les temps étaient passés.</p> + +<p>—Vous rendiez de grands services à M. le cardinal?</p> + +<p>—Son Eminence ne pouvait pas tout faire, je l'aidais selon mes faibles +moyens.</p> + +<p>—Combien M. le cardinal vous donnait-il par an?</p> + +<p>—Rien, Sire; il est défendu à notre ordre de recevoir autre chose que +des aumônes; Son Eminence payait mon carrosse seulement.</p> + +<p>—Vous avez un carrosse?</p> + +<p>—Oui Sire, non point par esprit d'orgueil; j'avais un âne d'abord.</p> + +<p>—L'humble monture de Notre Seigneur, dit le roi.</p> + +<p>—Mais monseigneur trouva que je n'allais pas assez vite.</p> + +<p>—Et il vous donna un carrosse.</p> + +<p>—Non Sire, un cheval d'abord; par humilité, je refusai le carrosse. Par +malheur, ce cheval était une jument; de sorte qu'un jour mon secrétaire, +le P. Ange Sabini, montant un cheval entier...</p> + +<p>—Oui, je comprends, dit le roi, et c'est alors que vous acceptâtes le +carrosse que vous avait offert le cardinal.</p> + +<p>—Je m'y résignai, oui, Sire; puis j'ai pensé, dit le moine, qu'il +serait agréable à Dieu que ceux qui s'humiliaient fussent glorifiés.</p> + +<p>—Malgré la retraite du cardinal, je désire vous garder près de moi, mon +père, reprit le roi; vous me direz quels sont les avantages que vous +désirez que je vous fasse.</p> + +<p>—Aucun, Sire, je n'ai peut-être déjà été que trop avant pour mon salut +dans la voie des honneurs.</p> + +<p>—Mais vous avez bien un désir quelconque que je puisse satisfaire?</p> + +<p>—Celui de rentrer dans mon couvent d'où peut-être je n'eusse jamais dû +sortir.</p> + +<p>—Vous êtes trop utile aux affaires pour que je permette cela, dit le +roi.</p> + +<p>—Je n'y voyais que par les yeux de Son Eminence, Sire; le flambeau +éteint, je suis aveugle.</p> + +<p>—Dans tous les états, mon père, même dans l'état religieux, il est +permis d'avoir une ambition mesurée à son mérite. Dieu n'a pas donné le +talent pour que celui à qui il l'a donné en fasse un champ stérile: M. +le cardinal <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> vous est un exemple de la hauteur que l'on peut atteindre.</p> + +<p>—Et de laquelle, par conséquent, on peut tomber.</p> + +<p>—Mais de quelque hauteur qu'on tombe, lorsqu'on tombe avec le chapeau +rouge, la chute est supportable.</p> + +<p>Un éclair de convoitise glissa entre les cils abaissés du capucin.</p> + +<p>Cet éclair n'échappa point au roi.</p> + +<p>—N'avez-vous jamais rêvé les hauts grades de l'Eglise?</p> + +<p>—Avec monsieur le cardinal, peut-être ai-je eu de ces éblouissements!</p> + +<p>—Pourquoi avec monsieur le cardinal seulement?</p> + +<p>—Parce qu'il m'eût fallu tout son crédit sur Rome pour arriver à ce +but.</p> + +<p>—Vous croyez alors que mon crédit ne vaut pas le sien?</p> + +<p>—Votre Majesté a voulu faire donner le chapeau à l'archevêque de Tours, +qui était archevêque; à plus forte raison ne réussirait-elle pas à +l'endroit d'un pauvre capucin.</p> + +<p>Louis XIII regarda le P. Joseph de son œil le plus pénétrant; mais il +était impossible de rien lire sur cette face de marbre ni dans ces yeux +baissés.</p> + +<p>Les lèvres seules semblaient mobiles.</p> + +<p>—Puis, continua le capucin, il y a un fait d'une gravité qui domine +tous les autres dans cette tâche que Dieu et le cardinal m'ont imposée; +il y a une foule d'occasions de commettre de ces péchés qui +compromettent le salut de notre âme. Or, avec M. le cardinal, qui tient +de Rome de grands pouvoirs pénitenciers et rémissionnels, je n'ai à +m'inquiéter de rien. M. le cardinal m'absout, tout est dit, je dors +tranquille. Mais si je servais un maître laïque, fût-ce un roi, ce roi +ne pourrait point m'absoudre. Je ne pourrais plus pécher, et ne pouvant +plus pécher, je ne ferais pas mon état en conscience.</p> + +<p>Le roi continuait de regarder le moine, tandis qu'il parlait, et tandis +qu'il parlait une certaine répugnance se peignait sur son visage.</p> + +<p>—Et quand désirez-vous rentrer dans votre couvent? demanda-t-il lorsque +le P. Joseph eut fini.</p> + +<p>—Aussitôt que j'en aurai la permission de Votre Majesté.</p> + +<p>—Vous l'avez, mon père, dit sèchement le roi.</p> + +<p>—Votre Majesté me comble, dit le capucin, croisant ses mains sur sa +poitrine et s'inclinant jusqu'à terre.</p> + +<p>Puis, du pas dont il était entré, pas rigide et glacé comme celui d'une +statue, il sortit sans même se retourner pour saluer une seconde fois +le roi du seuil de la porte.</p> + +<p>—Hypocrite et ambitieux, je ne te regrette pas, toi!</p> + +<p>Puis, après un instant pendant lequel il le suivit des yeux dans la +pénombre de l'antichambre:</p> + +<p>—N'importe, dit-il, il y a une chose bien certaine, c'est que si ce +soir je donnais ma démission de roi, comme ce matin, M. le cardinal a +donné celle de ministre, je ne trouverais pas, je ne dirai point quatre +hommes pour me suivre en exil et partager ma disgrâce, mais, ni trois, +ni deux, ni un peut-être.</p> + +<p>Puis reprenant:</p> + +<p>—Si fait, dit-il, il y a mon fou d'Angély. Il est vrai que c'est un +fou!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch41" id="ch41"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<h3>LES AMBASSADEURS.</h3> + +<p>Le lendemain, à dix heures précises, le roi, comme il l'avait dit, était +dans le cabinet du cardinal.</p> + +<p>L'étude qu'il était en train de faire, tout en l'humiliant, +l'intéressait profondément.</p> + +<p>Rentré au Louvre la veille, il n'avait vu personne, s'était enfermé avec +son page Baradas, et, pour le récompenser du service qu'il lui avait +rendu en le débarrassant du cardinal, il lui avait donné un bon de trois +mille pistoles.</p> + +<p>Il était trop juste qu'ayant fait plus que les autres, Baradas fût +récompensé le premier. D'ailleurs, avant de donner à Monsieur ses cent +cinquante mille livres, à la reine ses trente mille livres, à la reine +mère ses soixante mille livres, il n'était pas fâché de voir la réponse +de Monsieur au duc de Lorraine, réponse promise par Rossignol pour le +matin, suivant, dix heures.</p> + +<p>Or, comme nous l'avons dit, à dix heures précises, le roi était entré +dans le cabinet du cardinal, et avant même d'avoir jeté son manteau sur +un fauteuil et posé son chapeau sur une table, il avait frappé les trois +coups sur le timbre.</p> + +<p>Rossignol parut avec sa ponctualité ordinaire.</p> + +<p>—Eh bien? lui demanda impatiemment le roi.</p> + +<p>—Eh bien, Sire, dit Rossignol, en clignant des yeux à travers ses +lunettes, nous le tenons ce fameux chiffre.</p> + +<p>—Vite, dit le roi, voyons cela; la clef d'abord.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p> + +<p>—La voilà, Sire.</p> + +<p>Et, en tête de la version, en même temps que la version, il lui présenta +la clef.</p> + +<p>Le roi lut:</p> + +<table summary="table_du_chiffre2" border="0" cellspacing="0"> +<colgroup span="2"> + <col width="250" /> + <col width="250" /> +</colgroup> + <tbody> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Jb</span></td> + <td class="tdltop">le roi.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Astre se</span></td> + <td class="tdltop">la reine.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Be</span></td> + <td class="tdltop">la reine-mère.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">L'Amb</span></td> + <td class="tdltop">Monsieur.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">L. M.</span></td> + <td class="tdltop">le cardinal.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">T.</span></td> + <td class="tdltop">la mort.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Pif paf</span></td> + <td class="tdltop">la guerre.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Zane</span></td> + <td class="tdltop">duc de Lorraine.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Gier</span></td> + <td class="tdltop">Mme de Chevreuse.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Oel</span></td> + <td class="tdltop">Mme de Fargis.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">O</span></td> + <td class="tdltop">enceinte.</td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>—Et maintenant? dit le roi.</p> + +<p>—Appliquez le chiffre, Sire.</p> + +<p>—Non, dit le roi; vous qui êtes plus familier, ma tête se briserait à +ce travail.</p> + +<p>Rossignol prit le papier et lut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«La reine, la reine-mère et le duc d'Orléans dans la joie; le cardinal + mort; le roi veut être roi. La guerre avec le roi-marmotte décidée; + mais le duc d'Orléans en est chef. Le duc d'Orléans, amoureux de la + fille du duc de Lorraine, ne veut dans aucun cas épouser la reine, + plus vieille que lui de sept ans. Sa seule crainte est que, par les + bons soins de Mme de Fargis ou de Mme de Chevreuse, elle soit enceinte + à la mort du roi.</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Gaston d'Orléans.</span>»</p> +</div> +<p>Le roi avait écouté la lecture sans interrompre, seulement il s'était +essuyé le front à plusieurs reprises, tout en rayant le parquet de la +molette de son éperon.</p> + +<p>—Enceinte! murmura-t-il, enceinte! Dans tous les cas, si elle est +enceinte ce ne sera pas de moi.</p> + +<p>Puis, se retournant vers Rossignol:</p> + +<p>Sont-ce les premières lettres de ce genre que vous déchiffrez, monsieur?</p> + +<p>—Oh! non, Sire, j'en ai déchiffré déjà dix ou douze du même genre.</p> + +<p>—Comment M. le cardinal ne me les montrait-il pas?</p> + +<p>—Pourquoi tourmenter Votre Majesté quand il veillait à ce qu'il ne nous +arrivât point malheur.</p> + +<p>—Mais, accusé, chassé par tous ces gens-là, comment ne s'est-il pas +servi des armes qu'il avait contre eux?</p> + +<p>—Il a craint qu'elles ne fissent plus de mal au roi qu'à ses ennemis.</p> + +<p>Le roi fit quelques pas en long et en large dans le cabinet, allant et +revenant, la tête basse et le chapeau sur les yeux.</p> + +<p>Puis, revenant à Rossignol:</p> + +<p>—Faites-moi une copie de chacune de ces lettres avec le chiffre, +dit-il, mais avec la clef en haut.</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il nous en viendra d'autres encore?</p> + +<p>—Bien certainement, Sire.</p> + +<p>—Quelles sont les personnes que j'aurai à recevoir aujourd'hui?</p> + +<p>—Cela ne me regarde pas, Sire! je ne m'occupe que de mes chiffres; cela +regarde M. Charpentier.</p> + +<p>Avant même que Rossignol fût sorti, le roi, d'une main fiévreuse et +agitée, avait frappé deux coups sur le timbre.</p> + +<p>Ces coups rapides et violents indiquaient la situation mentale du roi.</p> + +<p>Charpentier entra vivement, mais s'arrêta sur le seuil.</p> + +<p>Le roi était resté pensif, les yeux fixés en terre, le poing appuyé sur +le bureau du cardinal, murmurant:</p> + +<p>—Enceinte! la reine enceinte! un étranger sur le trône de France? un +Anglais peut-être!</p> + +<p>Puis à voix plus basse, comme s'il eût eu peur lui-même d'entendre ce +qu'il disait:</p> + +<p>—Il n'y a rien d'impossible, l'exemple en a été donné, assure-t-on, et +dans la famille.</p> + +<p>Absorbé dans sa pensée, le roi n'avait pas vu Charpentier.</p> + +<p>Croyant que le secrétaire n'avait point répondu à l'appel, il releva +impatiemment la tête et s'apprêtait à frapper sur le timbre une seconde +fois, lorsque celui-ci, au geste devinant l'intention s'empressa de +s'avancer en disant:</p> + +<p>—Me voilà, Sire!</p> + +<p>—C'est bien, dit le roi en regardant et en essayant de reprendre sa +puissance sur lui-même, que faisons-nous aujourd'hui?</p> + +<p>—Sire, le comte de Beautru est arrivé d'Espagne, et le comte de la +Saladie de Venise.</p> + +<p>—Qu'ont-ils été y faire?</p> + +<p>—Je l'ignore, Sire; hier j'ai eu l'honneur de vous dire que c'était M. +le cardinal qui les y avait envoyés; j'ai ajouté que M. de Charnassé +arriverait de Suède, à son tour, ce soir ou demain au plus tard.</p> + +<p>—Vous leur avez dit que le cardinal n'était plus ministre et que +c'était moi qui les recevrais.</p> + +<p>—Je leur ai transmis les ordres de Son Eminence, de rendre compte à sa +Majesté de leur mission, comme ils eussent fait à elle-même.</p> + +<p>—Quel est le premier arrivé?</p> + +<p>—M. de Beautru.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p> + +<p>—Aussitôt qu'il sera là vous le ferez entrer.</p> + +<p>—Il y est, Sire.</p> + +<p>—Qu'il entre alors.</p> + +<p>Charpentier se retourna, prononça quelques paroles à voix basse et +s'effaça pour laisser entrer Beautru.</p> + +<p>L'ambassadeur était en costume de voyage et s'excusa de se présenter +ainsi devant le roi; mais il avait cru avoir affaire au cardinal de +Richelieu, et, une fois dans l'antichambre, n'avait pas voulu faire +attendre Sa Majesté.</p> + +<p>—M. de Beautru, lui dit le roi, je sais que M. le cardinal fait grand +cas de vous, et vous tient pour un homme sincère, disant qu'il aime +mieux la simple conscience d'un Beautru que deux cardinaux de Bérulle.</p> + +<p>—Sire, je crois être digne de la confiance dont m'honorait M. le +cardinal.</p> + +<p>—Et vous allez vous montrer digne de la mienne, n'est-ce pas, monsieur? +en me disant à moi tout ce que vous lui diriez à lui.</p> + +<p>—Tout, Sire? demanda Beautru en regardant fixement le roi.</p> + +<p>—Tout! Je suis à la recherche de la vérité, et je la veux entière.</p> + +<p>—Eh bien, Sire, commencez par changer votre ambassadeur de Fargis, qui, +au lieu de suivre les instructions du cardinal, toutes à la gloire et à +la grandeur de Votre Majesté, suit celles de la reine-mère, toutes à +l'abaissement de la France.</p> + +<p>—On me l'avait déjà dit. C'est bien, j'aviserai. Vous avez vu le +comte-duc d'Olivarès?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—De quelle mission étiez-vous chargé près de lui?</p> + +<p>—Déterminer, s'il était possible, à l'amiable, l'affaire de Mantoue.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Mais lorsque j'ai voulu lui parler d'affaires, il m'a répondu en me +conduisant au poulailler de S. M. le roi Philippe IV, où sont réunies +les plus curieuses espèces du monde, et m'a offert d'en envoyer des +échantillons à Votre Majesté.</p> + +<p>—Mais il se moquait de vous, ce me semble!</p> + +<p>—Et surtout, Sire, de celui que je représentais.</p> + +<p>—Monsieur!</p> + +<p>—Vous m'avez demandé la vérité, Sire, je vous la dis; voulez vous que +je mente, je suis assez homme d'esprit pour inventer des mensonges +agréables au lieu de vérités dures.</p> + +<p>—Non, dites la vérité, quelle qu'elle soit. Que pense-t-on de notre +expédition d'Italie?</p> + +<p>—On en rit, Sire.</p> + +<p>—On en rit! Ne sait-on pas que j'en prends la conduite?</p> + +<p>—Si fait, Sire; mais on dit que les reines vous feront changer d'avis, +ou que Monsieur commandera sans vous; et comme alors on n'obéira qu'aux +reines, et à Monsieur, il en sera de cette expédition comme de celle du +duc de Nevers.</p> + +<p>—Ah! l'on croit cela à Madrid!</p> + +<p>—Oui, Sire, on en est même si sûr que l'on a écrit—je sais cela d'un +des secrétaires du comte-duc que j'ai acheté—que l'on a écrit à don +Gonzalve de Cordoue: «Si c'est le roi et Monsieur qui commandent +l'armée, ne vous inquiétez de rien, l'armée ne franchira point le pas de +Suze; mais si c'est le cardinal, au contraire, qui, sous le roi ou sans +le roi, a la conduite de la guerre, ne négligez rien et détachez ce que +vous pourrez de vos forces pour soutenir le duc de Savoie.»</p> + +<p>—Vous êtes sûr de ce que vous me dites?</p> + +<p>—Parfaitement sûr, Sire.</p> + +<p>Le roi se remit à marcher dans le cabinet, la tête basse, le chapeau +enfoncé sur les yeux, ainsi que c'était son habitude lorsqu'il était +vivement préoccupé.</p> + +<p>Puis, s'arrêtant tout à coup, et regardant fixement Beautru.</p> + +<p>—Et de la reine, demanda-t-il, en avez-vous entendu dire quelque chose?</p> + +<p>—Des propos de cour, voilà tout.</p> + +<p>—Mais ces propos de cour, que disaient-ils?</p> + +<p>—Rien qui puisse être rapporté à Votre Majesté.</p> + +<p>—N'importe, je veux savoir.</p> + +<p>—Des calomnies, Sire; ne salissez pas votre esprit de toute cette +fange!</p> + +<p>—Je vous dis, monsieur, fit Louis XIII impatient et frappant du pied, +que calomnie ou vérité, je veux savoir ce qui se dit de la reine.</p> + +<p>Beautru s'inclina.</p> + +<p>—A l'ordre de Votre Majesté, tout fidèle sujet doit obéir.</p> + +<p>—Obéissez donc alors.</p> + +<p>—On disait que la santé de Votre Majesté étant chancelante...</p> + +<p>—Chancelante, chancelante, ma santé! c'est leur espérance à tous; ma +mort c'est leur ancre de salut. Continuez.</p> + +<p>—On disait que votre santé étant chancelante, la reine prendrait ses +précautions pour s'assurer...</p> + +<p>Beautru hésita.</p> + +<p>—S'assurer de quoi? demanda le roi; parlez, mais parlez donc.</p> + +<p>—Pour s'assurer la régence.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p> + +<p>—Mais il n'y a de régence que quand il y a un héritier de la couronne.</p> + +<p>—Pour s'assurer la régence! répéta Beautru.</p> + +<p>Le roi frappa du pied.</p> + +<p>—Ainsi, là-bas comme ici, en Espagne comme en Lorraine! En Lorraine la +crainte, en Espagne l'espoir; et en effet, la reine régente c'est +l'Espagne à Paris; ainsi, Beautru, voilà ce qu'on dit là-bas?</p> + +<p>—Vous avez ordonné de parler, Sire; j'ai obéi.</p> + +<p>Et Beautru s'inclina devant le roi.</p> + +<p>—Vous avez bien fait; je vous ai dit que j'étais à la recherche de la +vérité; j'ai trouvé la piste, et je suis, Dieu merci, assez bon chasseur +pour la suivre jusqu'au bout.</p> + +<p>—Qu'ordonne Votre Majesté?</p> + +<p>—Allez-vous reposer, monsieur, vous devez être fatigué.</p> + +<p>—Votre Majesté ne me dit pas si j'ai eu le bonheur de lui plaire ou le +malheur de la blesser.</p> + +<p>—Je ne vous dis pas précisément que vous m'avez été agréable, M. +Beautru; mais vous m'avez rendu service, ce qui vaut mieux. Il y a une +place de conseiller d'Etat vacante, faites-moi penser que j'ai quelqu'un +à récompenser.</p> + +<p>Et Louis XIII, ôtant son gant, donna sa main à baiser à l'ambassadeur +extraordinaire près de Philippe IV.</p> + +<p>Beautru, selon l'étiquette, sortit à reculons pour ne pas tourner le dos +au roi.</p> + +<p>—Ainsi, murmura le roi resté seul, ma mort est une espérance; mon +honneur un jeu, ma succession une loterie; mon frère n'arrivera au trône +que pour vendre et trahir la France. Ma mère, la veuve de Henri IV, la +veuve de ce grand roi qu'on a tué parce qu'il grandissait toujours, et +que son ombre couvrait les autres royaumes, ma mère l'y aidera. +Heureusement—et le roi commença de rire d'un rire strident et +nerveux—heureusement que quand je mourrai, la reine sera enceinte, ce +qui sauvera tout! Comme c'est heureux que je sois marié!</p> + +<p>—Puis, l'œil plus sombre et la voix plus altérée:</p> + +<p>—Cela ne m'étonne plus, dit-il, qu'ils en veuillent tant au cardinal.</p> + +<p>Il lui sembla entendre un léger bruit du côté de la porte, il se +retourna: la porte, en effet, tournait sur ses gonds.</p> + +<p>—Votre Majesté désire-t-elle recevoir M. de La Saladie? demanda +Charpentier.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit le roi, tout ce que j'apprends est plein +d'intérêt!</p> + +<p>Puis, avec ce même rire presque convulsif:</p> + +<p>—Que l'on dise encore que les rois ne savent pas ce qui se passe chez +eux; ils sont les derniers à le savoir, c'est vrai; mais lorsqu'ils le +veulent, ils le savent enfin.</p> + +<p>Puis, comme M. de La Saladie se tenait à la porte.</p> + +<p>—Venez, venez, dit-il, je vous attends, monsieur de La Saladie, on vous +a dit que je faisais l'intérim de monsieur le cardinal, n'est-ce pas? +parlez, et n'ayez pas plus de secrets pour moi que vous n'en auriez pour +lui.</p> + +<p>—Mais, Sire, dit La Saladie, dans la situation où je trouve les choses, +je ne sais pas si je dois vous répéter...</p> + +<p>—Me répéter quoi?</p> + +<p>—Les éloges que l'on fait en Italie d'un homme dont il paraît que vous +avez eu à vous plaindre.</p> + +<p>—Ah! ah! on fait l'éloge du cardinal en Italie! Et que dit-on du +cardinal de l'autre côté des monts?</p> + +<p>—Sire, ils ignorent là-bas que M. le cardinal n'est plus ministre, ils +félicitent Votre Majesté d'avoir à son service le premier génie +politique et militaire du siècle. La prise de La Rochelle, que j'avais +été chargé par M. le cardinal d'annoncer au duc de Mantoue, à Sa +Seigneurie de Venise et à S. S. Urbain VIII, a été reçue avec joie à +Mantoue, avec enthousiasme à Venise, avec reconnaissance à Rome, de même +que l'expédition que vous projetez en Italie, en épouvantant +Charles-Emmanuel, a rassuré tous les autres princes. Voici les lettres +du duc de Mantoue, du sénat de Venise et de Sa Sainteté, qui disent la +grande confiance que l'on a dans le génie du cardinal, et chacune des +trois puissances intéressées à vos succès en Italie, Sire, pour y +contribuer autant qu'il est en leur pouvoir, m'ont chargé de remettre en +traites sur leurs banquiers respectifs des valeurs pour un million et +demi.</p> + +<p>—Et au nom de qui sont ces traites?</p> + +<p>—Au nom de M. le cardinal, Sire. Il n'a qu'à les endosser et à toucher +l'argent, elles sont payables à vue.</p> + +<p>Le roi les prit, les tourna et les retourna.</p> + +<p>—Un million et demi, dit-il, et six millions qu'il a empruntés. C'est +avec cela que nous allons faire la guerre. Tout l'argent vient de cet +homme, comme de cet homme vient la grandeur et la gloire de la France.</p> + +<p>Puis, une idée soudaine lui traversant le cerveau, Louis XIII alla au +timbre et appela. Charpentier parut.</p> + +<p>—Savez-vous, lui demanda-t-il, à qui M. <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> le cardinal a emprunté les six +millions avec lesquels il a fait face aux premières dépenses de la +guerre?</p> + +<p>—Oui, Sire, à M. de Bullion.</p> + +<p>—S'est-il fait beaucoup tirer l'oreille pour les lui prêter?</p> + +<p>—Au contraire, Sire, il les lui a offerts.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—M. le cardinal se plaignait de ce que l'armée du marquis d'Uxelles +s'était dispersée faute de l'argent que la reine-mère s'était approprié, +et faute des vivres que le maréchal de Créquy ne lui avait pas fait +passer. C'est une armée perdue, disait Son Eminence.</p> + +<p>—Eh bien, a dit M. de Bullion, il faut en lever une autre, voilà tout.</p> + +<p>—Et avec quoi? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Avec quoi? Je vous donnerai de quoi lever une armée de cinquante mille +hommes et un million d'or en croupe.</p> + +<p>—Ce n'est pas un million, c'est six millions qu'il me faut.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Le plus tôt possible!</p> + +<p>—Ce soir, sera-ce trop tard?</p> + +<p>Le cardinal se mit à rire.</p> + +<p>—Vous les avez donc dans votre poche? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non, mais je les ai chez Fieubet, trésorier de l'épargne. Je vous fais +donner un bon sur lui, vous les enverrez prendre.</p> + +<p>—Et quelle garantie exigez-vous, monsieur Bullion?</p> + +<p>M. de Bullion se leva et salua Son Eminence.</p> + +<p>—Votre parole, monseigneur, dit-il.</p> + +<p>Le cardinal l'embrassa; M. de Bullion écrivit quelques lignes sur un +petit bout de papier, le cardinal lui fit sa reconnaissance et tout fut +dit.</p> + +<p>—C'est bien; vous savez où demeure M. de Bullion?</p> + +<p>—A la trésorerie, je présume.</p> + +<p>—Attendez.</p> + +<p>Le roi se mit au bureau du cardinal et écrivit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>Monsieur de Bullion, j'ai besoin pour mon service particulier d'une + somme de cinquante mille francs, que je ne veux point prendre sur + l'argent que vous avez eu l'obligeance de prêter à M. le cardinal, + veuillez me les donner si la chose est possible,—je vous engage ma + parole de vous les rendre d'ici à un mois.</p> + + <p class="right2">Votre affectionné,</p> + + <p class="right"><span class="smcap">Louys.</span></p> +</div> + +<p>Puis, se retournant vers Charpentier:</p> + +<p>—Beringhen est-il là? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Remettez-lui ce papier, dites-lui de prendre une chaise et d'aller +chez M. de Bullion. Il y a réponse.</p> + +<p>Charpentier prit le papier et sortit; mais presque aussitôt il rentra.</p> + +<p>—Eh bien? fit le roi.</p> + +<p>—M. de Beringhen est parti; mais je voulais dire à Votre Majesté que M. +de Charnassé était là arrivant de la Prusse occidentale et rapportant à +M. le cardinal une lettre du roi Gustave-Adolphe.</p> + +<p>Louis fit un signe de tête.</p> + +<p>—Monsieur de La Saladie, dit-il, vous n'avez plus rien à nous dire?</p> + +<p>—Si fait, Sire, j'ai à vous assurer de mon respect, tout en vous priant +de me permettre d'y joindre mes regrets à l'endroit du départ de M. +Richelieu; c'était lui que l'on attendait en Italie, c'était lui sur qui +l'on comptait, et mon devoir de fidèle sujet m'oblige à dire à Votre +Majesté que je serais le plus heureux des hommes si elle me permettait +de saluer M. le cardinal, tout en disgrâce qu'il soit.</p> + +<p>—Je vais faire mieux, monsieur de La Saladie, fit le roi, je vais vous +fournir moi-même l'occasion de le voir.</p> + +<p>La Saladie s'inclina.</p> + +<p>—Voici les traites de Mantoue, de Venise et de Rome. Allez présenter à +Chaillot vos hommages à M. le cardinal; remettez-lui les lettres qui lui +sont destinées; priez-le d'endosser les traites, et passez chez M. de +Bullion au nom de Son Eminence, pour qu'il vous en donne l'argent. Je +vous autorise, pour faire plus grande diligence, à prendre mon carrosse, +qui est à la porte; plus vite vous reviendrez, plus je vous serai +reconnaissant de votre zèle.</p> + +<p>La Saladie s'inclina, et, sans perdre une seconde en compliments ou en +hommages, sortit pour exécuter les ordres du roi.</p> + +<p>Charpentier était resté à la porte.</p> + +<p>—J'attends M. de Charnassé, dit le roi.</p> + +<p>Jamais le roi n'avait été obéi au Louvre comme il était chez le +cardinal. A peine avait-il manifesté son désir de voir M. de Charnassé +que celui-ci était devant ses yeux.</p> + +<p>—Eh bien, baron, lui dit le roi, vous avez fait un bon voyage, à ce +qu'il paraît.</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Veuillez m'en rendre compte sans perdre une seconde; depuis hier +seulement j'apprends à connaître le prix du temps.</p> + +<p>—Votre Majesté sait dans quel but j'ai été envoyé en Allemagne?</p> + +<p>—M. le cardinal ayant toute ma confiance et chargé de prendre +l'initiative en tout point, <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> s'est contenté de m'annoncer votre départ +et de me faire prévenir de votre retour. Je ne sais rien de plus.</p> + +<p>—Votre Majesté désire-t-elle que je lui répète d'une façon précise +quelles étaient mes instructions?</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Les voici, mot pour mot, les ayant apprises par cœur pour le cas où +les instructions écrites s'égareraient.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Les fréquentes entreprises de la maison d'Autriche au préjudice des + alliés du roi l'obligent à prendre des mesures efficaces pour leur + conservation. Aussi, La Rochelle réduite, Sa Majesté a-t-elle + immédiatement décidé d'envoyer ses meilleures troupes et de marcher + elle-même au secours de l'Italie. En conséquence, le roi dépêche M. de + Charnassé vers ceux d'Allemagne; il leur offrira tout ce qu'il dépend de + Sa Majesté et les assurera du désir sincère qu'elle a de les assister, + pourvu qu'ils veuillent agir de concert avec le roi et travailler de + leur côté à leur mutuelle défense; le sieur de Charnassé aura soin + d'exposer les moyens que Sa Majesté juge les plus propres et les plus + convenables au dessein qu'elle se propose en faveur de ses alliés.»</p> +</div> + +<p>—Ce sont vos instructions générales, dit le roi, mais vous en aviez +sans doute de particulières.</p> + +<p>—Oui, Sire, pour le duc Maximilien de Bavière, que Son Eminence savait +fort irrité contre l'empereur. Il s'agissait de le pousser à faire une +ligue catholique qui s'opposât aux entreprises de Ferdinand sur +l'Allemagne et sur l'Italie, tandis que Gustave-Adolphe attaquerait +l'empereur à la tête de ses protestants, et pour le roi Gustave-Adolphe.</p> + +<p>—Et quelles étaient vos instructions pour le roi Gustave-Adolphe.</p> + +<p>—J'étais chargé de promettre au roi Gustave, s'il voulait se faire chef +de la ligue protestante, comme le duc de Bavière se ferait chef de la +ligue catholique, un subside de 500,000 livres par an, puis de lui +promettre que Votre Majesté attaquerait en même temps la Lorraine, +province voisine de l'Allemagne et foyer de cabales contre la France.</p> + +<p>—Oui, dit le roi en souriant, je comprends la <i>Crète</i> et le roi +<i>Minos</i>; mais qu'y gagnerait M. le cardinal, ou plutôt qu'y +gagnerais-je, moi, à attaquer la Lorraine?</p> + +<p>—Que les princes de la maison d'Autriche, forcés de mettre une bonne +partie de leurs troupes en Alsace et sur le haut du Rhin, détourneraient +les yeux de l'Italie et seraient forcés de vous laisser tranquillement +accomplir votre entreprise sur Mantoue.</p> + +<p>Louis prit son front à deux mains, ces vastes combinaisons de son +ministre lui échappaient par leur ampleur même, et trop à l'étroit dans +son cerveau, semblaient prêtes à le faire éclater.</p> + +<p>—Et, dit-il au bout d'un instant, le roi Gustave-Adolphe accepte?</p> + +<p>—Oui, Sire, mais à certaines conditions.</p> + +<p>—Qui sont?...</p> + +<p>—Contenues dans cette lettre, Sire, dit Charnassé, tirant de sa poche +un pli aux armes de Suède; seulement, Votre Majesté tient-elle +absolument à lire cette lettre, ou permet-elle, ce qui serait plus +convenable peut-être, que je lui en explique le sens?</p> + +<p>—Je veux tout lire, monsieur, dit le roi, lui tirant la lettre des +mains.</p> + +<p>—N'oubliez-pas, Sire, que le roi Gustave-Adolphe est un joyeux +compagnon, glorieux surtout, peu préoccupé des formes diplomatiques, et +disant ce qu'il pense plutôt en soldat qu'en roi.</p> + +<p>—Si je l'ai oublié, je vais m'en souvenir, et si je ne sais pas, je +vais l'apprendre.</p> + +<p>Et décachetant la lettre, il lut, mais bien bas:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«De Stuhm, après la victoire qui rend à la Suède toutes les places + fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise.</p> + + <p class="right">«Ce 19 décembre 1628.</p> + + <p class="left">«Mon cher cardinal,</p> + + <p>«Vous savez que je suis tant soit peu païen, ne vous étonnez donc pas + de la familiarité avec laquelle j'écris à un prince de l'Eglise.</p> + + <p>«Vous êtes un grand homme; plus que cela, un homme de génie; plus que + cela, un honnête homme, et avec vous on peut parler et faire des + affaires. Faisons donc, si vous le voulez, les affaires de la France + et celles de la Suède, mais faisons-les ensemble; je veux bien traiter + avec vous, pas avec d'autres.</p> + + <p>«Etes-vous sûr de votre roi, croyez-vous qu'il ne tournera pas selon + son habitude au premier vent venu, de sa mère, de sa femme, de son + frère, de son favori, Luynes ou Chalais, ou de son confesseur, et que + vous, qui avez plus de talent dans votre petit doigt que tous ces + gens-là, roi, reines, princes, favoris, hommes d'Eglise, ne serez-vous + pas un beau matin culbuté, par quelque méchante intrigue, désir de + sérail, ni plus ni moins qu'un vizir ou un pacha?</p> + + <p>«Si vous en êtes sûr, faites-moi l'honneur de m'écrire: Ami Gustave, + je suis certain pendant trois ans de dominer ces têtes vides ou + éventées, qui me donnent tant de travail et d'ennui. Je suis certain + de tenir personnellement <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> vis à vis de vous les engagements que je + prendrai au nom de mon roi, et j'entre immédiatement en campagne. Mais + ne me dites pas: <i>Le roi fera</i>.</p> + + <p>Pour vous et sur votre parole, je réunis mon armée, je monte à cheval, + je pille Prague, je brûle Vienne, je passe la charrue sur Pesth; mais + pour le roi de France et sur la parole du roi de France, je ne fais + pas battre un tambour, charger un fusil, seller un cheval.</p> + + <p>«Si cela vous arrange, mon éminentissime, renvoyez-moi M. de + Charnassé, qui me convient fort, quoiqu'il soit un peu mélancolique; + mais le diable y fût-il, s'il fait la campagne avec moi, je l'égayerai + à force de vin de Hongrie.</p> + + <p>«Comme j'écris à un homme d'esprit, je ne vous mettrai pas sous la + garde de Dieu, mais sous celle de votre propre génie, et je me dirai + avec joie et orgueil,</p> + + <p class="right3">«Votre affectionné,</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Gustave-Adolphe.</span>»</p> +</div> + +<p>Le roi lut cette lettre avec une impatience croissante, et, quand la +lecture fut finie, il la froissa dans sa main.</p> + +<p>Puis, se retournant vers le baron de Charnassé:</p> + +<p>—Vous connaissez le contenu de cette lettre? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—J'en connaissais l'esprit, non le texte, Sire.</p> + +<p>—Barbare, ours du Nord! murmura-t-il.</p> + +<p>—Sire, fit observer Charnassé, ce barbare vient de battre les Russes, +les Polonais; il a appris la guerre sous un Français nommé Lagardie; +c'est le créateur de la guerre moderne, c'est le seul homme enfin qui +soit capable d'arrêter l'ambition du roi Ferdinand et de battre Tilly et +Waldstein.</p> + +<p>—Oui, je sais bien que l'on prétend cela, répondit le roi; je sais bien +que c'est l'opinion du cardinal, du premier homme de guerre après le roi +Gustave-Adolphe, ajouta-t-il avec un rire qu'il voulait rendre railleur +et qui n'était que nerveux; mais ce n'est peut-être pas la mienne.</p> + +<p>—Je le regretterais sincèrement, Sire, dit Charnassé en s'inclinant.</p> + +<p>—Ah! fit Louis XIII, il paraît que vous avez envie de retourner vers le +roi de Suède, baron.</p> + +<p>—Ce serait un grand honneur pour moi, et, je le crois, un grand bonheur +pour la France.</p> + +<p>—Malheureusement c'est impossible, dit Louis XIII, puisque Sa Majesté +suédoise ne veut traiter qu'avec M. le cardinal, et que le cardinal +n'est plus aux affaires.</p> + +<p>Puis se retournant vers la porte où l'on grattait:</p> + +<p>—Eh bien, qu'y a-t-il, demanda le roi.</p> + +<p>Puis, reconnaissant à la manière de gratter à la porte que c'était M. le +premier.</p> + +<p>—C'est vous, Beringhen? fit-il, entrez.</p> + +<p>Beringhen entra.</p> + +<p>—Sire, dit-il, en présentant au roi une grande lettre cachetée d'un +large sceau, voici la réponse de M. de Bullion.</p> + +<p>Le roi ouvrit et lut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Sire, je suis au désespoir, mais pour rendre service à M. de + Richelieu, j'ai vidé ma caisse jusqu'au dernier écu, et je ne saurais + dire à Votre Majesté, quelque désir que j'aie de lui être agréable, à + quelle époque je pourrais lui donner les cinquante mille livres + qu'elle me demande.</p> + + <p>«C'est avec un sincère regret et le respect le plus profond,</p> + + <p class="right4">«Sire,</p> + + <p class="right3">«Que j'ai l'honneur de me dire de Votre + Majesté,</p> + + <p class="right2">«Le très-humble, très fidèle et très + obéissant sujet,</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">De Bullion.</span>»</p> +</div> + +<p>Louis mordit ses moustaches. La lettre de Gustave lui apprenait jusqu'où +allait son crédit politique; la lettre de Bullion lui apprenait jusqu'où +allait son crédit financier.</p> + +<p>En ce moment La Saladie rentrait suivi de quatre hommes pliant chacun +sous le poids d'un sac qu'ils portaient.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda le roi.</p> + +<p>—Sire, dit La Saladie, ce sont les quinze cent mille livres que M. de +Bullion envoie à M. le cardinal.</p> + +<p>—M. De Bullion, dit le roi, il a donc de l'argent?</p> + +<p>—Dame! il y paraît, Sire, dit La Saladie.</p> + +<p>—Et sur qui vous a-t-il donné une traite cette fois-ci, sur Fieubet?</p> + +<p>—Non, Sire; c'était d'abord son idée, mais il a dit que pour une petite +somme ce n'était point la peine, et il s'est contenté de donner un bon +sur son premier commis, M. Lambert.</p> + +<p>—L'impertinent, murmura, le roi, il n'a pas pour me prêter cinquante +mille livres, et il trouve un million et demi pour escompter à M. de +Richelieu les traites de Mantoue, de Venise et de Rome.</p> + +<p>Puis, tombant sur un fauteuil, écrasé sous le poids de la lutte morale +qu'il soutenait depuis la veille, et qui commençait à reproduire <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> à ses +propres yeux son image dans le miroir inflexible de la vérité.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il à Charnassé et à La Saladie, je vous remercie, vous +êtes de bons et fidèles serviteurs. Je vous ferai appeler dans quelques +jours pour vous dire mes volontés.</p> + +<p>Puis de la main il leur fit signe de se retirer.</p> + +<p>Louis allongea languissant la main sur le timbre et frappa deux coups.</p> + +<p>Charpentier parut.</p> + +<p>—Monsieur Charpentier, dit le roi mettez ces quinze cent mille livres +avec le reste, et payez ces hommes d'abord.</p> + +<p>Charpentier donna à chacun des porteurs un louis d'argent.</p> + +<p>Ils sortirent.</p> + +<p>—Monsieur Charpentier, dit le roi, je ne sais pas si je viendrai +demain: je me sens horriblement fatigué.</p> + +<p>—Ce serait fâcheux que Votre Majesté ne vînt pas, fit alors +Charpentier; c'est demain le jour des rapports.</p> + +<p>—De quels rapports?</p> + +<p>—Des rapports de la police de M. le cardinal.</p> + +<p>—Quels sont ses principaux agents?</p> + +<p>—Le P. Joseph, que vous avez autorisé à rentrer dans son couvent et qui +ne viendra point, évidemment, demain, M. Lopez, l'Espagnol; M. de +Souscarrières.</p> + +<p>—Ces rapports sont-ils faits par écrit ou en personne?</p> + +<p>—Comme demain les agents de M. le cardinal savent qu'ils auront affaire +au roi, ils tiendront probablement à présenter leurs rapports de vive +voix.</p> + +<p>—Je viendrai, dit le roi, se levant avec effort.</p> + +<p>—De sorte que si les agents viennent en personne?</p> + +<p>—Je les recevrai.</p> + +<p>—Mais je dois prévenir Votre majesté sur la qualité d'un de ces agents, +dont je ne vous ai point parlé encore.</p> + +<p>—Un quatrième agent alors?</p> + +<p>—Agent plus secret que les autres.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que cet agent?</p> + +<p>—Une femme, Sire.</p> + +<p>—Mme de Combalet?</p> + +<p>—Pardon, Sire, Mme de Combalet n'est point un agent de Son Eminence, +c'est sa nièce.</p> + +<p>—Le nom de cette femme? Est-ce un nom connu?</p> + +<p>—Très-connu, Sire.</p> + +<p>—Elle s'appelle?</p> + +<p>—Marion Delorme.</p> + +<p>—M. le cardinal reçoit cette courtisane?</p> + +<p>—Et il a beaucoup à s'en louer, c'est par elle qu'il a été prévenu +avant-hier soir qu'il serait probablement disgracié hier matin.</p> + +<p>—Par elle, dit le roi, au comble de l'étonnement.</p> + +<p>—Lorsque M. le cardinal veut des nouvelles certaines de la cour, c'est +en général à elle qu'il s'adresse; peut-être sachant que c'est Votre +Majesté qui est dans le cabinet à la place du cardinal aura-t-elle +quelque chose d'important à dire à Votre Majesté.</p> + +<p>—Mais elle ne vient pas ici publiquement, je présume.</p> + +<p>—Non, Sire, sa maison touche à celle-ci, et le cardinal a fait percer +la muraille pour pratiquer entre les deux logis une porte de +communication.</p> + +<p>—Vous êtes sûr, monsieur Charpentier, de ne pas déplaire à Son Eminence +en me donnant de pareils détails?</p> + +<p>—C'est, au contraire, par son ordre que je les donne à Votre Majesté.</p> + +<p>—Et où est cette porte?</p> + +<p>—Dans ce panneau, Sire. Si pendant son travail de demain le roi, au +moment où il sera seul, entend frapper à cette porte à petits coups et +qu'il veuille faire l'honneur à Mlle Delorme de la recevoir, il poussera +ce bouton, et la porte s'ouvrira; s'il ne lui veut pas faire cet +honneur, il répondra par trois coups poussés à distance égale. Dix +minutes après, il entendra retentir une sonnette. l'entre-deux sera +vide, et il trouvera à terre le rapport par écrit.</p> + +<p>Louis XIII réfléchit un instant. Il était évident que la curiosité +livrait en lui un violent combat à la répugnance qu'il avait pour toutes +les femmes, et surtout pour les femmes de la condition de Marion +Delorme.</p> + +<p>Enfin la curiosité l'emporta.</p> + +<p>—Puisque M. le cardinal qui est d'Eglise, sacré et consacré, reçoit +Mlle Delorme, il me semble, dit-il, que je puis bien la recevoir. +D'ailleurs, s'il y a péché, je me confesserai. A demain, M. Charpentier.</p> + +<p>Et le roi sortit, plus pâle, plus fatigué, plus chancelant que la +veille, mais aussi avec des idées plus arrêtées sur la difficulté d'être +un grand ministre et la facilité d'être un roi médiocre.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch42" id="ch42"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<h3>LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ.</h3> + +<p>L'inquiétude était grande au Louvre; depuis ses séances place Royale, le +roi n'avait revu ni la reine-mère, ni la reine, ni le duc d'Orléans, ni +personne de sa famille; de sorte <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> que personne n'avait reçu de lui ni +les sommes demandées, ni les bons à vue avec lesquels seuls on pouvait +les toucher.</p> + +<p>De plus, le nouveau ministère Bérulle et Marillac l'Epée, constitué +d'enthousiasme à la suite de la démission du cardinal, n'avait reçu +aucun ordre pour se réunir et, par conséquent, n'avait encore délibéré +sur rien.</p> + +<p>Enfin, chaque soir, le bruit s'était répandu par Beringhen, qui voyait +le roi à sa sortie et à sa rentrée, qui l'habillait le matin et le +déshabillait le soir, qu'il était plus triste à sa rentrée qu'à sa +sortie, plus muet le soir que le matin.</p> + +<p>Son fou l'Angély et son page Baradas avaient seuls accès dans sa +chambre.</p> + +<p>Baradas seul avait, de tous les oiseaux de proie étendant le bec et les +griffes vers le trésor du cardinal, Baradas était le seul qui eût reçu +son bon de trois mille pistoles sur Charpentier. Il est vrai que lui +n'avait ni ouvert le bec, ni allongé la griffe; la gratification était +venue à lui sans qu'il la demandât. Il avait les défauts, mais aussi les +qualités de la jeunesse: il était prodigue quand il avait de l'argent, +mais incapable de se servir de son influence sur le roi pour alimenter +cette prodigalité. La source tarie, il attendait tranquillement, pourvu +qu'il eût de beaux habits, de beaux chevaux, de belles armes, qu'elle se +remît à couler; puis la source coulait de nouveau, et il l'épuisait avec +la même insouciance, la même rapidité.</p> + +<p>Pendant l'absence du roi, Baradas s'était fort entretenu avec son ami +Saint-Simon de cette bonne aubaine qui venait de lui tomber du ciel, et +dont il comptait bien faire part à son jeune camarade. Les deux +enfants—c'étaient presque des enfants—Baradas, l'aîné, avait vingt ans +à peine, les deux enfants avaient fait les plus beaux projets sur les +trois mille pistoles. Ils allaient vivre un mois, au moins, comme des +princes; seulement, leurs projets bien arrêtés, une chose les +inquiétait: le bon du roi serait-il payé? On avait vu tant de bons +royaux revenir sans que le trésorier eût fait honneur à l'auguste +signature que l'on eût mieux aimé celle du moindre marchand de la cité +que celle de Louis, si majestueuse qu'elle s'étalât au-dessous des deux +lignes et demie qui constituaient le corps du billet.</p> + +<p>Puis Baradas s'était retiré à l'écart, avait pris papier, encre et +plumes, et avait entrepris cette œuvre colossale pour un gentilhomme de +cette époque, d'écrire une lettre. A force de se frotter le front et de +se gratter la tête, il y était arrivé, avait mis sa lettre dans sa +poche, avait bravement attendu le roi, et plus bravement encore lui +avait demandé quand il pourrait se présenter chez le trésorier pour y +toucher le bon dont l'avait gratifié Sa Majesté.</p> + +<p>Le roi lui avait répondu qu'il pouvait s'y présenter quand il voudrait, +que le trésorier était à ses ordres.</p> + +<p>Baradas avait baisé les mains du roi, avait descendu les escaliers +quatre à quatre, avait sauté dans une chaise de l'entreprise Michel et +Cavois, et s'était fait conduire immédiatement chez M. le cardinal, ou +plutôt à l'hôtel de M. le cardinal.</p> + +<p>Là, il avait trouvé le secrétaire Charpentier fidèle à son poste, et lui +avait présenté le bon; Charpentier l'avait pris, lu, examiné, puis, +reconnaissant l'écriture et le seing du roi, il avait fait à M. Baradas +un salut respectueux, l'avait prié d'attendre un instant, lui laissant +le reçu, et cinq minutes après était revenu avec un sac d'or contenant +les trois mille pistoles.</p> + +<p>A la vue de ce sac, Baradas, qui n'y croyait pas, avait senti son cœur +se dilater; Charpentier lui avait offert de recompter la somme sous ses +yeux. Baradas, qui avait hâte de presser le bienheureux sac sur sa +poitrine, avait répondu qu'un caissier si exact était nécessairement un +caissier infaillible; mais ses forces, encore mal revenues à la suite de +sa blessure ne lui avaient pas suffi, et il avait fallu que Charpentier +le lui descendît jusque dans sa chaise.</p> + +<p>Là Baradas avait puisé une poignée de louis d'argent et d'écus d'or, +qu'il avait offerte à Charpentier. Mais Charpentier lui avait fait la +révérence et avait refusé.</p> + +<p>Baradas était resté tout ébahi, tandis que la porte de l'hôtel du +cardinal se refermait sur Charpentier.</p> + +<p>Mais, peu à peu, Baradas était sorti de son ébahissement; il s'était +orienté, et se faisant suivre de ses porteurs pour ne pas perdre son sac +de vue, il avait été jusqu'à la maison voisine, s'était arrêté devant la +porte, avait frappé, et, tirant une lettre de sa poche, il l'avait +donnée à l'élégant laquais qui était venu l'ouvrir en disant:</p> + +<p>—Pour Mlle Delorme.</p> + +<p>Et il avait joint à la lettre deux écus, que le laquais s'était bien +gardé de refuser comme avait fait Charpentier, était remonté dans sa +chaise, et, de cette voix impérative qui n'appartient qu'aux gens qui +ont le gousset bien garni, il avait crié à ses porteurs:</p> + +<p>—Au Louvre!</p> + +<p>Et les porteurs auxquels la rotondité du sac et le surcroît de pesanteur +n'avaient point échappé, étaient partis d'un pas que nous <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> n'hésiterons +point à reconnaître pour l'aïeul du pas gymnastique moderne.</p> + +<p>En un quart d'heure, Baradas, dont la main n'avait pas cessé une seconde +de caresser le sac qui était son compagnon de voyage, était à la porte +du Louvre, où il rencontrait Mme de Fargis, descendant de chaise comme +lui.</p> + +<p>Tous deux s'étaient reconnus; seulement un sourire avait plissé les +lèvres sensuelles de la malicieuse jeune femme, qui, voyant les efforts +que faisait Baradas pour soulever de son bras endolori le sac trop +lourd, lui demanda avec une obligeance railleuse:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous aide, monsieur Baradas?</p> + +<p>—Merci, madame, avait répondu le page; mais si, en passant, vous voulez +bien prier mon camarade Saint-Simon de descendre, vous me rendrez +véritablement service.</p> + +<p>—Comment donc, avait répondu la coquette jeune femme, avec grand +plaisir, monsieur Baradas.</p> + +<p>Et elle avait grimpé lestement l'escalier, en relevant sa robe traînante +avec cet art qu'ont certaines femmes de montrer le bas de leur jambe +jusqu'à ce point de la naissance du mollet qui permet de deviner le +reste.</p> + +<p>Cinq minutes après, Saint-Simon descendait, Baradas payait largement les +porteurs, et les deux jeunes gens en réunissant leurs efforts, montaient +l'escalier portant le sac d'argent, comme dans les tableaux de Paul +Véronèse on voit deux beaux jeunes gens portant aux convives attablés +une grosse amphore contenant l'ivresse de vingt hommes.</p> + +<p>Pendant ce temps, Louis XIII, après avoir fait son repas de cinq heures, +s'entretenait avec son fou, à la perspicacité duquel le redoublement de +tristesse de Sa Majesté n'avait point échappé.</p> + +<p>Louis XIII était assis à l'un des coins du feu de la large cheminée de +sa chambre, ayant sa table devant; l'Angély, à l'autre coin de la même +cheminée, était accroupi sur une haute chaise, comme un perroquet sur +son perchoir, tenant ses talons sur le bâton le plus bas de sa chaise +pour se faire une table de ses genoux, sur lesquels était posée son +assiette avec un aplomb qui faisait honneur à sa science de l'équilibre.</p> + +<p>Le roi, sans appétit, mangeait du bout des dents quelques colifichets et +quelques guignes sèches, et trempait à peine ses lèvres dans un verre où +resplendissait en or et en azur l'écusson royal. Il avait gardé sur sa +tête son large chapeau de feutre noir aux plumes noires, chapeau dont +l'ombre projetait sur son front un voile qui assombrissait encore celui +qui le couvrait déjà.</p> + +<p>L'Angély, au contraire, qui avait grand'faim, avait senti s'épanouir son +visage à la vue du second dîner qu'il était d'habitude de servir à cette +époque entre cinq et six heures du soir. Il avait, en conséquence, tiré +sur le bord de la table le plus rapproché de lui, un énorme pâté de +faisan, de bécasse et de becfigues, et après en avoir offert l'étrenne +au roi, qui avait refusé d'un signe négatif de la tête, il avait +commencé à enlever des tranches pareilles à des briques, lesquelles +passaient lestement du pâté sur son assiette, mais plus lestement encore +de son assiette dans son estomac. Après avoir attaqué le faisan comme la +plus grosse pièce, il en était aux bécasses et comptait finir par les +becfigues, arrosant le tout d'un vin que l'on appelait le vin du +cardinal, vin qui n'était autre que notre bordeaux actuel, mais que, +cependant, le roi et le cardinal, qui possédaient les deux plus mauvais +estomacs du royaume, appréciaient pour sa facile digestion, et que +l'Angély, qui possédait un des meilleures estomacs de l'univers, goûtait +pour son bouquet et son velouté.</p> + +<p>Une première bouteille de ce vin facile avait déjà passé de la cheminée +à l'âtre de la cheminée, où venait d'aller la rejoindre une seconde +bouteille, qui, placée à une distance convenable du feu, était en train +de <i>dégourdir</i>. Les gourmets, pour lesquels rien n'est sacré, pas même +la grammaire, ont fait de ce verbe un verbe actif, et nous faisons comme +eux. Quoiqu'elle fût restée debout, il était facile de voir à sa +transparence et à sa facilité de chanceler, qu'elle avait perdu jusqu'à +la dernière goutte de sang généreux qui l'animait et que l'Angély, qui, +au contraire, caressait sa voisine des yeux et de la main n'avait plus +pour elle que ce vague respect que l'on doit aux morts. Au reste, +l'Angély, qui, pareil à ce philosophe grec ennemi du superflu, eût jeté +lui aussi à la rivière son écuelle de bois s'il eût vu un enfant boire +dans le creux de sa main, l'Angély avait supprimé le verre comme un +intermédiaire parasite, se contentant d'allonger la main jusqu'au col de +la bouteille et de rapprocher ce col de sa bouche, chaque fois qu'il +éprouvait le besoin—et ce besoin, il l'éprouvait souvent—de se +désaltérer.</p> + +<p>L'Angély qui venait de donner à sa bouteille une de ses accolades les +plus tendres, poussait un soupir de satisfaction juste au moment où +Louis XIII poussait un soupir de tristesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p> + +<p>L'Angély resta immobile, la bouteille d'une main, la fourchette de +l'autre.</p> + +<p>—Décidément, dit-il, il paraît que ce n'est pas amusant d'être roi, +surtout quand on règne!</p> + +<p>Ah! mon pauvre l'Angély, répondit le roi, je suis bien malheureux!</p> + +<p>—Conte-moi cela, mon fils, cela te soulagera, dit l'Angély en posant sa +bouteille à terre et en piquant de nouveau un morceau de pâté dans son +assiette, pourquoi es-tu si malheureux?</p> + +<p>—Tout le monde me vole, tout le monde me trompe, tout le monde me +trahit.</p> + +<p>—Bon! tu viens de t'en apercevoir?</p> + +<p>—Non, je viens de m'en assurer.</p> + +<p>—Voyons, voyons, mon fils, ne faisons pas de pessimisme; je t'avoue +que, pour mon compte, je ne suis pas en train de trouver que les choses +vont mal ici-bas: j'ai bien déjeuné, bien dîné, ce pâté était bon, ce +vin excellent; la terre tourne si doucement, que je ne la sens pas +tourner, et je ressens par tout le corps une douce chaleur et un +agréable bien-être qui me permet de regarder la vie à travers une gaze +rose.</p> + +<p>—L'Angély, dit Louis XIII avec le plus grand sérieux, pas d'hérésie, +mon enfant, ou je te fais fouetter.</p> + +<p>—Comment! répliqua l'Angély, c'est une hérésie que de regarder la vie à +travers une gaze rose!</p> + +<p>—Non, mais c'est une hérésie de dire que la terre tourne.</p> + +<p>—Ah! par ma foi, je ne suis point le premier qui l'ait dit, et MM. +Copernic et Galilée l'ont dit avant moi.</p> + +<p>—Oui, mais la Bible a dit le contraire, et tu admettras bien que Moïse +en savait autant que tous les Copernic et tous les Galilée de la terre.</p> + +<p>—Hum! hum! fit l'Angély.</p> + +<p>—Voyons, insista le roi, si le soleil était immobile, comment Josué +eût-il fait pour l'arrêter trois jours.</p> + +<p>—Es-tu bien sûr que Josué ait arrêté le soleil trois jours.</p> + +<p>—Pas lui, mais le Seigneur.</p> + +<p>—Et tu crois que le Seigneur a pris cette peine-là pour donner le temps +à son élu de tailler en pièces l'armée d'Adonisedec et des quatre rois +chananéens qui s'étaient ligués avec lui et de les murer tout vivants +dans une caverne. Par ma foi, si j'eusse été le Seigneur, au lien +d'arrêter le soleil, j'eusse fait venir la nuit pour donner, au +contraire, à ces pauvres diables une chance de fuir.</p> + +<p>—L'Angély, l'Angély, dit tristement le roi, tu sens le huguenot d'une +lieue.</p> + +<p>—Fais attention, Louis, que tu le sens encore de plus près que moi en +supposant que tu sois le fils de ton père!</p> + +<p>—L'Angély, fit le roi.</p> + +<p>—Tu as raison, Louis, dit l'Angély en attaquant les becfigues, ne +parlons pas théologie; et tu dis donc, mon fils, que tout le monde te +trompe.</p> + +<p>—Tout le monde, l'Angély.</p> + +<p>—Moins ta mère, cependant.</p> + +<p>—Ma mère comme les autres.</p> + +<p>—Bah! moins ta femme, j'espère.</p> + +<p>—Ma femme plus que les autres.</p> + +<p>—Oh! moins ton frère, cependant.</p> + +<p>—Mon frère plus que tous.</p> + +<p>—Bon! et moi qui croyais qu'il n'y avait que le cardinal qui te +trompât!</p> + +<p>—L'Angély, je crois, au contraire, qu'il n'y avait que M. le cardinal +seul qui ne me trompât point.</p> + +<p>—Mais c'est le monde renversé, alors!</p> + +<p>Louis secoua tristement la tête.</p> + +<p>—Et moi qui avais entendu dire que dans la joie d'être débarrassé de +lui, tu avais fait des largesses à toute la famille.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Que tu avais donné soixante mille livres à ta mère, trente mille livres +à la reine, cent cinquante mille livres à Monsieur.</p> + +<p>—C'est-à-dire que je les leur ai promis seulement, l'Angély.</p> + +<p>—Bon! alors ils ne les tiennent pas encore.</p> + +<p>—L'Angély! fit tout à coup le roi, il me passe par l'esprit un désir.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas de me faire brûler comme hérétique ou pendre comme +voleur, j'espère.</p> + +<p>—Non, c'est pendant que j'ai de l'argent...</p> + +<p>—Tu as donc de l'argent?</p> + +<p>—Oui, mon enfant.</p> + +<p>—Parole d'honneur?</p> + +<p>—Foi de gentilhomme, et beaucoup.</p> + +<p>—Eh bien, crois-moi, dit l'Angély, donnant une nouvelle accolade à la +bouteille, profites-en pour acheter du vin comme celui-ci, mon fils; +l'année 1629 peut être mauvaise.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas cela mon désir, tu sais que je ne bois que de l'eau.</p> + +<p>—Parbleu! c'est bien pour cela que tu es si triste.</p> + +<p>—Il faudrait que je fusse fou pour être gai.</p> + +<p>—Je suis fou et cependant je ne suis guère gai; voyons, finissons-en, +quel est ton désir, dis-le?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span></p> + +<p>—J'ai envie de faire ta fortune, l'Angély.</p> + +<p>—Ma fortune, à moi, eh! qu'ai-je besoin de fortune? J'ai la nourriture +et le logement au Louvre; quand j'ai besoin d'argent, je retourne tes +poches, et j'y prends ce que j'y trouve; il est vrai que je n'y trouve +jamais grand'chose. Cela me suffit, et je ne me plains pas.</p> + +<p>—Je le sais bien que tu ne te plains pas, et c'est ce qui m'attriste +encore.</p> + +<p>—Mais tout t'attriste donc, toi? Fi! le mauvais caractère.</p> + +<p>—Tu ne te plains pas, toi, à qui je ne donne jamais rien, et ils se +plaignent sans cesse, eux à qui je donne toujours.</p> + +<p>—Laisse-les se plaindre, mon fils.</p> + +<p>—Si je mourais, l'Angély?</p> + +<p>—Bon! encore une idée gaie qui te passe par l'esprit, attends donc le +carnaval au moins pour être aussi allègre que tu l'es.</p> + +<p>—Si je mourais, ils te chasseraient et ne te donneraient pas même un +maravédis.</p> + +<p>—Eh bien, je m'en irais donc.</p> + +<p>—Que deviendrais-tu?</p> + +<p>—Je me ferais trappiste! Peste, la Trappe, près du Louvre, est un +endroit folâtre.</p> + +<p>—Ils espèrent tous que je vais mourir; qu'en dis-tu l'Angély?</p> + +<p>—Je dis qu'il faut vivre pour les faire enrager.</p> + +<p>—Ce n'est pas bien amusant de vivre, l'Angély.</p> + +<p>—Crois-tu que l'on s'amuse plus à Saint-Denis qu'au Louvre.</p> + +<p>—Il n'y a que le corps à Saint-Denis, mon enfant, l'âme est au ciel.</p> + +<p>—Crois-tu qu'on s'amuse plus au ciel qu'à Saint-Denis.</p> + +<p>—On ne s'amuse nulle part, l'Angély, dit le roi avec un accent lugubre.</p> + +<p>—Louis, je te préviens que je vais te laisser t'ennuyer tout seul, tu +commences à me faire froid dans les os.</p> + +<p>—Tu ne veux donc pas que je t'enrichisse?</p> + +<p>—Je veux que tu me laisses finir ma bouteille et mon pâté.</p> + +<p>—Je vais te donner un bon de trois mille pistoles, comme celui que j'ai +donné à Baradas?</p> + +<p>—Ah, tu as donné un bon de trois mille pistoles à Baradas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, tu peux te vanter que voilà de l'argent bien placé.</p> + +<p>—Crois-tu qu'il en fasse un mauvais emploi?</p> + +<p>—Un excellent, au contraire; je crois qu'il le mangera avec de bons +garçons et de belles filles.</p> + +<p>—Tiens, l'Angély, tu ne crois à rien.</p> + +<p>—Pas même à la vertu de M. Baradas.</p> + +<p>—C'est pécher que de causer avec toi.</p> + +<p>—Il y a du vrai là-dedans, aussi je vais te donner un conseil, mon +fils.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est de passer dans ton oratoire, de prier pour ma conversion, et de +me laisser manger mon dessert tranquille.</p> + +<p>—Un bon conseil peut venir d'un fou, dit le roi en se levant: je vais +prier.</p> + +<p>Et le roi se leva et s'achemina vers son oratoire.</p> + +<p>—C'est cela, dit l'Angély, va prier pour moi, et moi je mangerai, je +boirai et je chanterai pour toi. Nous verrons auquel cela profitera le +plus.</p> + +<p>Et, en effet, tandis que Louis XIII, plus triste que jamais, entrait +dans son oratoire et en refermait la porte sur lui, l'Angély, qui avait +achevé la seconde bouteille, en entamait une troisième en chantant:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Lorsque Bacchus entre chez moi</span><br /> + <span class="i0">Je sens l'ennui, je sens l'émoi</span><br /> + <span class="i0">S'endormir, et, ravi, me semble</span><br /> + <span class="i0">Que dans mes coffres j'ai plus d'or,</span><br /> + <span class="i0">Plus d'argent et plus de trésor</span><br /> + <span class="i0">Que Midas et Crésus ensemble.</span><br /> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je ne veux rien, sinon tourner,</span><br /> + <span class="i0">Sauter, danser, me couronner</span><br /> + <span class="i0">La tête d'un tortis de lierre.</span><br /> + <span class="i0">Je foule en esprit les honneurs,</span><br /> + <span class="i0">Rois, reines, princes, grands seigneurs,</span><br /> + <span class="i0">Et du pied j'écrase la terre.</span><br /> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Versez-moi donc du vin nouveau</span><br /> + <span class="i0">Pour m'arracher hors du cerveau</span><br /> + <span class="i0">Le soin, par qui le cœur me tombe.</span><br /> + <span class="i0">Versez-donc pour me l'arracher,</span><br /> + <span class="i0">Il vaut mieux aussi se coucher</span><br /> + <span class="i0">Ivre au lit que mort dans la tombe!</span><br /> + </div> +</div> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch43" id="ch43"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<h3>TU QUOQUE, BARADAS!</h3> + +<p>Lorsque Louis XIII sortit de son oratoire, il trouva l'Angély qui, les +bras croisés sur la table, la tête posée sur les bras, dormait ou +faisait semblant de dormir.</p> + +<p>Il le regarda un instant avec une mélancolie profonde; et cet esprit +incomplet et égoïste, qui cependant de temps en temps était illuminé par +des éclairs instinctifs du vrai et du juste, que n'avait pu complétement +éteindre la mauvaise éducation qu'il avait reçue, fut pris d'une grande +compassion pour <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> ce compagnon de sa tristesse, qui s'était dévoué à lui, +non pas pour l'égayer, comme faisaient les autres fous près des rois ses +prédécesseurs, mais pour parcourir avec lui tous les cercles de cet +enfer monotone au ciel sombre, appelé l'ennui.</p> + +<p>Il se rappela l'offre qu'il lui avait faite, et qu'avec son insouciance +ordinaire l'Angély avait non pas refusée, mais éludée; il se rappela le +désintéressement et la patience avec lesquels l'Angély subissait tous +les caprices de sa mauvaise humeur, son dévouement désintéressé au +milieu des tendresses ambitieuses et des amitiés rapaces dont il était +entouré; et, cherchant autour de lui un encrier, une plume et du papier, +il écrivit, avec tous les renseignements et les formules nécessaires, ce +bon de trois mille pistoles qui devait faire le pendant de celui de +Baradas.</p> + +<p>Et il le lui glissa dans la poche en prenant toutes sortes de soins pour +ne pas le réveiller. Puis, rentrant dans sa chambre à coucher, il se fit +jouer du luth pendant une heure par ses ménétriers, appela Beringhen, se +fit mettre au lit et, une fois au lit, envoya chercher Baradas pour +venir causer avec lui.</p> + +<p>Baradas arriva tout joyeux: il venait de compter, de recompter, +d'empiler et de rempiler ses trois mille pistoles.</p> + +<p>Le roi le fit asseoir sur le pied de son lit et d'un air de reproche:</p> + +<p>—Pourquoi as-tu l'air si gai que cela, Baradas? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—J'ai l'air si gai que cela, répondit celui-ci, parce que je n'ai aucun +motif d'être triste, et que, au contraire, j'ai une cause d'être joyeux.</p> + +<p>—Quelle cause? demanda Louis XIII en soupirant.</p> + +<p>—Mais Votre Majesté oublie donc qu'elle m'a régalé de trois mille +pistoles!</p> + +<p>—Non, je m'en souviens, au contraire.</p> + +<p>—Eh bien, ces trois mille pistoles, je dois dire à Votre Majesté que je +n'y comptais pas.</p> + +<p>—Pourquoi n'y comptais-tu pas?</p> + +<p>—L'homme propose, Dieu dispose.</p> + +<p>—Mais quand l'homme est roi?</p> + +<p>—Cela n'empêche pas Dieu d'être Dieu!</p> + +<p>—Eh bien.</p> + +<p>—Eh bien, Sire, à mon grand étonnement, j'ai été payé à vue, rubis sur +l'ongle. Peste! M. Charpentier est, à mon avis, un bien plus grand homme +que M. La Vieuville, qui vous répond quand on lui demande de l'argent: +«Je nage, je nage, je nage.»</p> + +<p>—De sorte que tu as les trois mille pistoles.</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Et que te voilà riche.</p> + +<p>—Eh, eh!</p> + +<p>—Qu'en vas-tu faire? tu vas, en mauvais chrétien, les dépenser comme +l'enfant prodigue, au jeu et avec des femmes.</p> + +<p>—Sire, dit Baradas, prenant son air hypocrite, Votre Majesté sait que +je ne joue jamais.</p> + +<p>—Tu me l'as dit, du moins.</p> + +<p>—Et que quant aux femmes, je ne puis pas les souffrir.</p> + +<p>—Bien vrai, Baradas?</p> + +<p>—C'est-à-dire que c'est ma querelle incessante avec ce mauvais sujet de +Saint-Simon, à qui je montre sans cesse l'exemple de Votre Majesté.</p> + +<p>—La femme, vois-tu, Baradas, elle a été créée pour la perte de notre +âme; la femme n'a pas été séduite par le serpent; la femme, c'est le +serpent lui-même.</p> + +<p>—Oh! que c'est bien dit, cela, Sire, et comme je vais retenir cette +maxime pour l'écrire dans mon livre de messe.</p> + +<p>—A propos de messe... dimanche dernier, j'avais les yeux sur toi, et tu +m'as paru distrait, Baradas.</p> + +<p>—Cela a semblé à Votre Majesté, parce que le hasard a fait que mes yeux +se tournaient du même côté que les siens, du côté de Mlle de Lautrec.</p> + +<p>Le roi se mordit les moustaches, et changeant la conversation:</p> + +<p>—Voyons, demanda-t-il, que comptes-tu faire de ton argent?</p> + +<p>—Si j'en avais trois ou quatre fois autant, j'en ferais des œuvres +pieuses, répondit le page; je le consacrerais à la fondation d'un +couvent ou à l'érection d'une chapelle; mais n'ayant qu'une somme +restreinte...</p> + +<p>—Baradas, je ne suis pas riche, dit le roi.</p> + +<p>—Je ne me plains pas, Sire, et me tiens pour très heureux, au +contraire; seulement, je dis: N'ayant qu'une somme restreinte, j'en +donnerai d'abord moitié à ma mère et à mes sœurs.</p> + +<p>—Puis, continua Baradas, je diviserai les quinze cents pistoles +restantes en deux parts, sept cent cinquante serviront à m'acheter deux +bons chevaux de campagne pour suivre Votre Majesté à la guerre d'Italie, +à louer et à habiller un laquais, à acheter des armes.</p> + +<p>A chaque proposition de Baradas, le roi avait applaudi.</p> + +<p>—Et des sept cent cinquante restant que feras-tu?</p> + +<p>—Je les garderai comme argent de poche et comme réserve. Dieu merci, +Sire, continua Baradas en levant les yeux au ciel, les bonnes actions à +faire ne manquent pas, et sur toutes <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>les routes on rencontre des +orphelins à secourir et des veuves à consoler.</p> + +<p>—Embrasse-moi, Baradas, embrasse-moi, dit le roi touché jusqu'aux +larmes; emploie ton argent comme tu le dis, mon enfant, et je veillerai +à ce que ton petit trésor ne s'épuise pas.</p> + +<p>—Sire, dit Baradas, vous êtes grand, magnifique, sage comme le roi +Salomon, et vous possédez sur lui cet avantage, aux yeux du Seigneur, de +n'avoir point trois cents femmes et huit cents...</p> + +<p>—Qu'en ferais-je, Seigneur!... s'écria le roi, épouvanté à cette seule +idée, en levant les bras au ciel. Mais cette conversation seule est un +péché, Baradas, car elle présente à l'esprit des idées et même des +objets que réprouvent la morale et la religion.</p> + +<p>—Votre Majesté a raison, dit Baradas; veut-elle que je lui fasse +quelque lecture pieuse?</p> + +<p>Baradas savait que c'était la manière la plus prompte d'endormir le roi. +Il se leva, alla prendre la <i>Consolation éternelle</i> de Gerson, revint +s'asseoir, non pas sur le lit, mais près du lit, et, d'une voix pleine +de componction, commença sa lecture.</p> + +<p>A la troisième page, le roi dormait profondément.</p> + +<p>Baradas se leva sur la pointe des pieds, remit le livre à sa place, +gagna sans bruit la porte, sans bruit l'ouvrit et la referma, et alla +reprendre avec Saint-Simon sa partie de dés interrompue.</p> + +<p>Le lendemain à dix heures le roi sortait du Louvre en carrosse, et à dix +heures un quart il entrait dans ce cabinet vert où, depuis deux jours, +tant de choses qu'il ne soupçonnait même pas, ou qu'il envisageait +forcément, lui étaient apparues sous leur véritable point de vue.</p> + +<p>Il y trouva Charpentier qui l'attendait.</p> + +<p>Le roi était pâle, fatigué, abattu.</p> + +<p>Il demanda si les rapports étaient arrivés.</p> + +<p>Charpentier répondit que le P. Joseph étant rentré dans son couvent, il +n'y aurait point de rapport de ce côté; mais seulement de la part de +Souscarrières et de Lopez.</p> + +<p>Ces rapports sont-ils arrivés? demanda le roi.</p> + +<p>—J'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté, répondit Charpentier, que +sachant que c'était à Sa Majesté elle-même qu'ils avaient à faire +aujourd'hui, MM. Lopez et Souscarrières ont dit qu'ils apporteraient +leurs rapports eux-mêmes. Le roi se contentera de lire leurs rapports ou +les fera appeler s'il désire de plus amples éclaircissements.</p> + +<p>—Et les ont-ils apportés?</p> + +<p>—M. Lopez est là avec le sien; mais, pour laisser tout le temps à Sa +Majesté de causer avec lui et d'ouvrir la correspondance de M. le +cardinal, je n'ai donné rendez-vous à M. Souscarrières qu'à midi.</p> + +<p>—Faites entrer Lopez.</p> + +<p>Charpentier sortit et quelques secondes après annonça don Ildefonse +Lopez.</p> + +<p>Lopez entra le chapeau à la main, et saluant jusqu'à terre.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien, monsieur Lopez, dit le roi, je vous connais +depuis longtemps, et vous me coûtez cher.</p> + +<p>—Comment cela, Sire?</p> + +<p>—N'est-ce pas chez vous que la reine a acheté ses bijoux?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Eh bien, avant-hier encore, la reine m'a demandé vingt mille livres +pour le rassortiment d'un fil de perles, rassortiment qu'elle a fait +chez vous.</p> + +<p>Lopez se mit à rire, et en riant montra des dents qu'il eût pu faire +passer pour des perles.</p> + +<p>—De quoi riez-vous? demanda le roi.</p> + +<p>—Sire, dois-je vous parler à vous comme je parlerais à M. le cardinal?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien, il y a dans le rapport que je faisais aujourd'hui à Son +Eminence un paragraphe consacré à ce fil de perles, ou plutôt à ses +conséquences.</p> + +<p>—Lisez-moi ce paragraphe.</p> + +<p>—Je suis aux ordres du roi; mais Votre Majesté ne comprendrait rien à +ma lecture si je ne lui donnais quelques explications préparatoires.</p> + +<p>—Donnez.</p> + +<p>—Le 22 décembre dernier, S. M. la reine se présenta, en effet, chez +moi, sous le prétexte de rassortir un fil de perles.</p> + +<p>—Sous le prétexte, avez-vous dit?</p> + +<p>—Sous le prétexte, oui, Sire.</p> + +<p>—Quel était donc le but réel?</p> + +<p>—De se rencontrer avec l'ambassadeur d'Espagne, M. le marquis de +Mirabel, qui devait se trouver là, <i>par hasard</i>.</p> + +<p>—Par hasard?</p> + +<p>—Sans doute, Sire, c'est toujours <i>par hasard</i> que S. M. la reine +rencontre le marquis de Mirabel, qui a reçu défense de se présenter au +Louvre autrement que les jours de réception, ou les jours où il y serait +mandé.</p> + +<p>—C'est moi qui, sur le conseil du cardinal, ai fait donner cet ordre.</p> + +<p>—Il faut donc que S. M. la reine, quand elle a quelque chose à dire à +l'ambassadeur du roi son frère, et quelque chose à entendre <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> de lui, le +rencontre, <i>par hasard</i>, puisqu'elle ne peut plus le voir autrement.</p> + +<p>—Et c'est chez vous que cette rencontre se fait?</p> + +<p>—Avec autorisation du cardinal.</p> + +<p>—De sorte que la reine s'est rencontrée avec l'ambassadeur d'Espagne.</p> + +<p>—Oui, sire.</p> + +<p>—Et ils ont eu une longue conférence?</p> + +<p>—Ils ont échangé quelques paroles seulement.</p> + +<p>—Il faudrait savoir quelles étaient ces paroles.</p> + +<p>—M. le cardinal le sait déjà.</p> + +<p>—Mais moi je ne le sais pas. M. le cardinal était fort discret.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il ne voulait pas tourmenter inutilement Votre +Majesté.</p> + +<p>—Et quelles sont ces paroles?</p> + +<p>—Je ne puis dire à Votre Majesté que celles qui ont été entendues de +mon tailleur de diamants.</p> + +<p>—Il connaît donc l'espagnol?</p> + +<p>—Je le lui ai fait apprendre sur l'ordre de M. le cardinal; mais tout +le monde croit qu'il ne l'entend pas, de sorte que personne ne se défie +de lui.</p> + +<p>—Ils ont dit?</p> + +<p>—<span class="smcap">L'AMBASSADEUR</span>: Votre Majesté a-t-elle reçu, par l'intermédiaire du +gouvernement de Milan et par les soins de M. le comte de Moret, une +lettre de son illustre frère?</p> + +<p>—<span class="smcap">LA REINE</span>: Oui, monsieur.</p> + +<p>—Votre Majesté a-t-elle réfléchi à son contenu?</p> + +<p>—J'y ai réfléchi déjà, j'y réfléchirai encore, et je vous ferai +réponse.</p> + +<p>—Par quel moyen?</p> + +<p>—Par le moyen d'une boîte, qui sera censée contenir des étoffes, et qui +contiendra cette petite naine que vous voyez jouant avec Mme de Bellier +et Mlle de Lautrec.</p> + +<p>—Vous croyez pouvoir vous y fier?</p> + +<p>—Elle m'a été donnée par ma tante Claire-Eugénie, infante des Pays-Bas, +qui est toute dans l'intérêt de l'Espagne.</p> + +<p>—Dans l'intérêt de l'Espagne! répéta le roi; ainsi tout ce qui +m'entoure est dans l'intérêt de l'Espagne, c'est-à-dire de mes ennemis: +et cette petite naine?</p> + +<p>—On l'a apportée dans sa boîte, et comme elle parle très bien +l'espagnol, elle a dit à Mme de Mirabel: «Madame, ma maîtresse m'a dit +qu'elle prenait en considération le conseil que lui avait donné son +frère, et que si la santé du roi continuait à empirer, elle aviserait <i>à +ne point être prise au dépourvu</i>.»</p> + +<p>—A ne point être prise au dépourvu, répéta le roi.</p> + +<p>—Nous n'avons pas compris ce que cela voulait dire, Sire, dit Lopez, en +baissant la tête.</p> + +<p>—Je le comprends, moi, dit le roi en fronçant le sourcil; c'est tout ce +qu'il faut. Et la reine ne vous a pas fait dire en même temps qu'elle +allait être en mesure pour les perles qu'elle vous a achetées?</p> + +<p>—J'en suis payé, Sire, dit Lopez.</p> + +<p>—Comment, vous êtes payé?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Et par qui?</p> + +<p>—Par M. Particelli.</p> + +<p>—Particelli, le banquier italien?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais on m'a dit qu'il avait été pendu.</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai, dit Lopez; mais avant de mourir il a cédé sa +banque à M. d'Emery, un bien honnête homme.</p> + +<p>—En tout, murmura Louis XIII, en tout! On me vole et l'on me trompe en +tout. Et la reine n'a pas revu M. de Mirabel?</p> + +<p>—La reine régnante, non; la reine-mère, si.</p> + +<p>—Ma mère! et quand cela?</p> + +<p>—Hier.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Pour lui annoncer que M. le cardinal était renversé, que M. de Bérulle +le remplaçait, et que Monsieur était nommé lieutenant général, et qu'il +pouvait, par conséquent, écrire au roi Philippe IV ou au comte-duc que +la guerre d'Italie n'aurait pas lieu.</p> + +<p>—Comment! que la guerre d'Italie n'aurait pas lieu?</p> + +<p>—Ce sont les propres paroles de Sa Majesté.</p> + +<p>—Oui, je comprends, on laissera cette armée-ci comme la première, sans +solde, sans vivres, sans vêtements. Oh! les misérables, les misérables! +s'écria le roi, pressant son front entre ses deux mains. Avez-vous +encore autre chose à me dire?</p> + +<p>—Des choses peu importantes, Sire. M. Baradas est venu ce matin à la +maison acheter des bijoux.</p> + +<p>—Quels bijoux?</p> + +<p>—Un collier, un bracelet, des épingles à cheveux.</p> + +<p>—Pour combien?</p> + +<p>—Pour trois cents pistoles.</p> + +<p>—Qu'avait-il à faire de collier, de bracelet, d'épingles à cheveux.</p> + +<p>—Probablement pour quelque maîtresse, Sire.</p> + +<p>—Hein! fit le roi, hier soir encore, il me disait qu'il détestait les +femmes; et puis?</p> + +<p>—C'est tout, Sire.</p> + +<p>—Résumons. La reine Anne et M. de Mirabel: <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> si mon état empire, elle +avisera à ne pas être prise au dépourvu. La reine-mère et M. de Mirabel: +M. de Mirabel peut écrire à S. M. Philippe IV que, M. de Bérulle +remplaçant M. de Richelieu, et mon frère étant lieutenant-général, la +guerre d'Italie n'aura pas lieu! Enfin M. Baradas, achetant des +colliers, des bracelets, des épingles à cheveux avec l'argent que je lui +ai donné.—C'est bien, monsieur Lopez, je sais de votre côté tout ce que +je voulais savoir; continuez à me bien servir ou à bien servir M. le +cardinal, ce qui est la même chose, et ne perdez pas un mot de ce qui se +dira chez vous.</p> + +<p>—Votre Majesté voit que je n'ai pas besoin de recommandation.</p> + +<p>—Allez, monsieur Lopez, allez, j'ai hâte d'en finir avec toutes ces +trahisons; dites, en vous en allant, qu'on m'envoie M. Souscarrières, +s'il est là.</p> + +<p>—Me voilà, Sire, dit une voix.</p> + +<p>Et Souscarrières parut sur le seuil de la porte, le chapeau à la main, +le jarret plié, le coup-de-pied en avant, perdant par la façon dont il +se tenait plié, la moitié de sa taille.</p> + +<p>—Ah! vous écoutiez, monsieur, dit le roi.</p> + +<p>—Non, Sire, mon zèle est si grand pour Votre Majesté que j'ai deviné +qu'elle désirait me voir.</p> + +<p>—Ah! ah! et avez-vous beaucoup de choses intéressantes à me dire.</p> + +<p>—Mon rapport ne date que de deux jours, Sire.</p> + +<p>—Dites-moi ce qui s'est passé depuis deux jours.</p> + +<p>—Avant-hier, Monsieur, l'auguste frère de Votre Majesté, a pris une +chaise et s'est fait conduire chez l'ambassadeur du duc de Lorraine et +chez l'ambassadeur d'Espagne.</p> + +<p>—Je sais ce qu'il y allait faire, continuez.</p> + +<p>—Hier, vers onze heures, Sa Majesté la reine-mère a pris une chaise et +s'est fait conduire au magasin de Lopez, en même temps que M. +l'ambassadeur d'Espagne prenait aussi une chaise et s'y faisait conduire +de son côté.</p> + +<p>—Je sais ce qu'ils avaient à se dire; continuez.</p> + +<p>—Hier, M. Baradas a pris une chaise au Louvre et s'est fait conduire +place Royale, chez M. le cardinal. Il est monté, et, cinq minutes après, +est descendu avec un sac d'argent très lourd.</p> + +<p>—Je sais cela.</p> + +<p>—De la porte de M. le cardinal, il a gagné à pied la porte voisine.</p> + +<p>—Quelle porte? demanda vivement le roi.</p> + +<p>—Celle de Mlle Delorme.</p> + +<p>—Celle de Mlle Delorme?... et est-il entré chez Mlle Delorme?</p> + +<p>—Non, Sire, il s'est contenté de frapper à la porte. Un laquais est +venu ouvrir, M. Baradas lui a remis une lettre.</p> + +<p>—Une lettre!</p> + +<p>—Oui, Sire; puis la lettre remise, il est remonté en chaise et s'est +fait reconduire au Louvre. Ce matin, il est sorti de nouveau.</p> + +<p>—Oui, il s'est fait conduire chez Lopez, y a acheté des bijoux, et de +là... de là où est-il allé?</p> + +<p>—Il est rentré au Louvre, Sire, en commandant une chaise pour toute la +nuit.</p> + +<p>—Avez-vous autre chose à me dire?</p> + +<p>—Sur qui, Sire?</p> + +<p>—Sur M. Baradas.</p> + +<p>—Non, Sire.</p> + +<p>—Bien, allez.</p> + +<p>—Mais, Sire, j'aurais à vous parler de Mme de Fargis.</p> + +<p>—Allez.</p> + +<p>—De M. de Marillac.</p> + +<p>—Allez.</p> + +<p>—De Monsieur.</p> + +<p>—Ce que je sais me suffit. Allez.</p> + +<p>—Du blessé Etienne Latil, qui s'est fait conduire chez M. le cardinal à +Chaillot.</p> + +<p>—Peu m'importe. Allez.</p> + +<p>—En ce cas, Sire, je me retire.</p> + +<p>—Retirez-vous.</p> + +<p>—Puis-je, en me retirant emporter l'espérance que le roi est content de +moi?</p> + +<p>—Trop content!</p> + +<p>Souscarrières salua et sortit à reculons.</p> + +<p>Le roi n'attendit pas même qu'il fût sorti pour frapper deux coups sur +le timbre.</p> + +<p>Charpentier accourut.</p> + +<p>—Monsieur Charpentier, dit le roi, quand M. le cardinal avait affaire à +Mlle Delorme, comment faisait-il pour l'appeler?</p> + +<p>—C'était bien simple, dit Charpentier.</p> + +<p>Et Charpentier poussa le ressort, fit jouer sur ses gonds la porte +secrète, tira la sonnette qui se trouvait entre les deux portes, et se +retournant vers le roi:</p> + +<p>—Si Mlle Delorme est chez elle, dit-il, elle va venir à l'instant même; +dois-je refermer la porte?</p> + +<p>—Inutile.</p> + +<p>—Sa Majesté désire-t-elle être seule, ou veut-elle que je reste?</p> + +<p>—Laissez-moi seul.</p> + +<p>Charpentier se retira. Quant à Louis XIII il resta debout et impatient +en face du passage secret.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, un pas léger se fit entendre; mais quelque +léger <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> qu'il fût, l'oreille tendue du roi le recueillit.</p> + +<p>—Ah! dit-il, je vais enfin savoir si c'est vrai!</p> + +<p>A peine avait-il achevé que la porte s'ouvrit et que Marion, vêtue d'une +robe de satin blanc, avec un simple fil de perles au cou, une forêt de +boucles noires tombant sur ses rondes et blanches épaules, apparut dans +tout l'éclat de sa beauté de dix huit ans.</p> + +<p>Louis XIII, quoique peu accessible à la beauté des femmes, recula +ébloui.</p> + +<p>Marion entra, fit une révérence adorable, où le respect était habilement +mêlé à la coquetterie, et les yeux baissés, modeste comme une +pensionnaire:</p> + +<p>—Mon roi, devant lequel je n'espérais point avoir l'honneur de +paraître, dit-elle, me fait appeler; c'est à genoux que je dois écouter +ses paroles, c'est à ses pieds que je dois recevoir ses ordres.</p> + +<p>Le roi balbutia quelques mots sans suite qui donnèrent le temps à Marion +de jouir du triomphe qu'elle venait d'obtenir.</p> + +<p>—Impossible, dit le roi, impossible, je me trompe ou l'on me trompe, +vous n'êtes pas Mlle Marie Delorme.</p> + +<p>—Hélas, Sire, je suis tout simplement Marion.</p> + +<p>—Alors, si vous êtes... Marion......</p> + +<p>Marion s'inclina, les yeux baissés avec une humilité parfaite.</p> + +<p>—Si vous êtes Marion, continua le roi, vous avez dû recevoir hier une +lettre?</p> + +<p>—J'en reçois beaucoup tous les jours, Sire, dit la courtisane en riant.</p> + +<p>—Une lettre qui vous a été apportée entre cinq et six heures?</p> + +<p>—Entre cinq et six heures, Sire, j'ai reçu quatorze lettres.</p> + +<p>—Les avez-vous conservées?</p> + +<p>—J'en ai brûlé douze; j'ai gardé la treizième sur mon cœur; la +quatorzième, la voilà!</p> + +<p>—C'est son écriture! s'écria le roi.</p> + +<p>Et il tira vivement la lettre des mains de Marion.</p> + +<p>Puis se tournant et la retournant:</p> + +<p>—Elle n'est pas décachetée, dit-il.</p> + +<p>—Elle vient de quelqu'un qui approche le roi, et sachant que j'aurais +peut-être le suprême honneur de voir le roi aujourd'hui, je me suis fait +un devoir de rendre à Sa Majesté cette lettre telle que je l'avais +reçue.</p> + +<p>Le roi regarda Marion avec étonnement, puis la lettre avec dépit.</p> + +<p>—Ah! dit-il, je voudrais bien savoir ce qu'il y a dans cette lettre?</p> + +<p>—Il y a un moyen, c'est de la décacheter.</p> + +<p>—Si j'étais lieutenant de police, dit Louis XIII, je ferais cela; mais +je suis roi.</p> + +<p>Marion lui prit doucement la lettre des mains.</p> + +<p>—Mais, comme elle m'est adressée, à moi, je puis la décacheter.</p> + +<p>Et la décachetant, en effet, elle rendit la lettre à Louis XIII.</p> + +<p>Louis XIII hésita encore un instant; mais tous les sentiments mauvais +qui conseillent un cœur passionné l'emportant sur ce mouvement éphémère +de délicatesse, il lut à demi-voix, baissant le ton au fur et à mesure +qu'il avançait dans sa lecture.</p> + +<p>Le contenu de la lettre, nous devons l'avouer, n'était pas fait pour +rendre à Louis XIII cette bonne humeur dont l'expression, du reste, si +elle y était apparue, n'avait jamais séjourné sur son visage pendant +plus de quelques minutes.</p> + +<p>Voici le contenu de cette lettre:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«Belle Marion,</p> + + <p>«J'ai vingt ans; quelques femmes ont déjà eu la bonté, non seulement + de me dire que j'étais joli garçon, mais encore de faire tout ce qu'il + fallait pour que je ne doutasse pas que c'était leur opinion. De plus, + je suis le favori très-favorisé du roi Louis XIII, qui, tout ladre + qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration, + cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous + êtes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh + bien, il s'agit de manger à nous deux, en un mois, les trente mille + livres que mon imbécile de roi m'a données. Mettons dix mille livres + pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les + carrosses, et les dernières dix mille livres pour les bals et le + jeu.—Cette proposition vous convient-elle, dites-moi <i>oui</i>, et + j'accours avec mon sac; vous déplaît-elle, répondez-moi <i>non</i>, et, mon + sac au cou, je cours me jeter à la rivière.</p> + + <p>«Vous dites <i>oui</i>, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas être cause + de la mort d'un pauvre garçon qui n'a commis d'autre crime que de vous + aimer éperdûment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais.</p> + + <p>«En attendant demain soir, mon sac et moi sommes à vos pieds.</p> + + <p class="right2">«Votre tout dévoué,</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Baradas.</span>»</p> +</div> + +<p>Louis avait lu les dernières lignes d'une voix tremblante et qui fût +demeurée inintelligible, eût-il parlé assez haut pour être entendu.</p> + +<p>Les derniers mots lus, ses bras se détendirent, <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> la main qui tenait la +lettre tomba à la hauteur du genou, son visage pâlit jusqu'à la +lividité, ses yeux se levèrent au ciel, empreints du plus profond +désespoir, et—de même que César, qui avait paru sentir à peine les +coups de poignard des autres conjurés, s'écria en se voyant frapper par +la seule main qui lui fût chère: <i>Tu quoque, Brute</i>,—Louis XIII, avec +un accent lamentable s'écria:</p> + +<p>—Et toi aussi, Baradas!</p> + +<p>Et sans regarder davantage Marion Delorme, sans paraître s'apercevoir +qu'elle fût là, le roi jeta, sans l'agrafer, son manteau sur son épaule, +mit son feutre sur sa tête, et du plat de la main, l'enfonça jusqu'aux +yeux, descendit l'escalier, et à pas précipités, s'élança dans sa +voiture, dont un laquais lui tenait la portière ouverte, en criant au +cocher:</p> + +<p>—A Chaillot!</p> + +<p>Quant à Marion, qui, en voyant le roi faire cette curieuse sortie, avait +couru à la fenêtre et, en écartant le rideau, l'avait vu s'élancer dans +son carrosse, elle demeura un instant immobile après la voiture +disparue; puis, avec ce sourire malin et railleur qui n'appartenait qu'à +elle:</p> + +<p>—Décidément, dit-elle, j'aurais mieux fait de venir en page.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch44" id="ch44"></a>CHAPITRE XVI.</h2> + +<h3>COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, ETIENNE LATIL ET LE +MARQUIS DE PISANI EURENT LA CHANCE DE SE RENCONTRER.</h3> + +<p>Nous avons dit que le cardinal s'était retiré dans sa maison de campagne +de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est-à-dire son +ministère, à Louis XIII.</p> + +<p>Le bruit de sa disgrâce s'était vite répandu dans Paris, et dans un +rendez-vous que Mme de Fargis avait donné à la <i>Barbe Peinte</i> au garde +des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle.</p> + +<p>Cette grande nouvelle avait bientôt débordé de la chambre où elle avait +été dite,—elle était descendue jusqu'à Mme Soleil; de Mme Soleil elle +avait gagné son époux et avec son époux elle était entrée dans la +chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitté +son lit et commençait à se promener par la chambre appuyé sur son épée.</p> + +<p>Maître Soleil lui avait offert sa propre canne,—beau jonc, à pommeau +d'agate comme la bague de Muddarah le bâtard; mais Latil avait refusé, +regardant comme indigne d'un homme d'épée de s'appuyer sur autre chose +que sur son épée.</p> + +<p>A cette nouvelle de la disgrâce de Richelieu, il s'arrêta court, +s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapière, et regardant +maître Soleil en face:</p> + +<p>—C'est vrai, ce que vous dites-là? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Vrai comme l'Evangile.</p> + +<p>—Et de qui tenez-vous la nouvelle?</p> + +<p>—D'une dame de la cour.</p> + +<p>Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident +qui lui était arrivé l'avait forcé d'élire domicile, pour ne point +savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute +condition.</p> + +<p>Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant à maître Soleil:</p> + +<p>—Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sûreté +personnelle de M. le cardinal?</p> + +<p>Maître Soleil secoua la tête et fit entendre une espèce de grognement.</p> + +<p>—Je pense, dit-il, que s'il n'emmène pas des gardes avec lui, il ne +ferait pas mal de porter à Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'à +La Rochelle il portait par-dessus.</p> + +<p>—Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure?</p> + +<p>—Quant à la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nièce, Mme de +Combalet, aura la sage précaution de trouver quelqu'un qui goûte les +plats avant lui.</p> + +<p>Puis il ajouta avec le gros sourire qui épanouissait sa large face.</p> + +<p>—Seulement, où trouvera-t-on ce quelqu'un là?</p> + +<p>—Il est trouvé, maître Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise.</p> + +<p>—Comment, s'écria maître Soleil, vous allez faire l'imprudence de +sortir?</p> + +<p>—Je vais faire cette imprudence, oui, mon hôte, et comme je ne me +dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation où je +me trouve une imprudence peut me coûter la vie, nous allons régler notre +petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.—Trois +semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les +soins assidus de Mme Soleil—ce qui n'a point de prix—cela vaut-il plus +de vingt pistoles?</p> + +<p>—Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que +l'honneur de vous avoir logé, nourri...</p> + +<p>—Oh, nourri! J'ai été facile à nourrir.</p> + +<p>—Et désaltéré me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter +vingt pistoles en signe de votre satisfaction...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span></p> + +<p>—Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde.</p> + +<p>—Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles.</p> + +<p>Maître Soleil salua, sortit, rentra, vint droit à la table sur laquelle +étaient alignées les deux cents livres, par cette attraction naturelle +qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard, +avec cette sûreté de coup d'œil qui n'appartient qu'à certains états; +puis, lorsqu'il fut sûr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents +livres:</p> + +<p>—Votre chaise est prête, mon maître, dit-il.</p> + +<p>Latil remit au fourreau son épée qu'il avait posée sur la table, et, +faisant à maître Soleil un signe impératif pour qu'il s'approchât de +lui.</p> + +<p>—Allons, ton bras, fit-il.</p> + +<p>—Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec +bien du regret que je vous le donne, allez.</p> + +<p>—Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je +verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te +promets qu'à mon retour tu auras ma première visite, surtout si tu me +gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fête que +depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir +plus intimement connu.</p> + +<p>—J'en ai une pièce de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la +garde.</p> + +<p>—A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez +vous, maître Soleil à moins que mes moyens ne me le permettent pas.</p> + +<p>—Bon, alors, on vous fera crédit; un homme qui a pour amis M. de Moret, +M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un +cardinal!</p> + +<p>Latil secoua la tête.</p> + +<p>—Un bon fermier-général serait moins honorable, mais plus sûr, mon cher +monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise.</p> + +<p>—Où faut-il dire à vos porteurs de vous conduire, mon hôte?</p> + +<p>—A l'hôtel Montmorency, où j'ai un devoir à remplir d'abord, ensuite à +Chaillot.</p> + +<p>—A l'hôtel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manière que +l'on entendît la recommandation, tout à la fois de la rue des +Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.</p> + +<p>Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas +allongé et élastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reçu +de maître Soleil, de ménager leur client relevant d'une longue et +douloureuse maladie.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent à la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne +à la main, se tenait debout au seuil.</p> + +<p>Latil lui fit signe de venir à lui. Le suisse s'approcha.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de +me répondre.</p> + +<p>Le suisse mit le chapeau à la main, ce qui était une manière de +répondre.</p> + +<p>—Je suis un gentilhomme blessé, auquel M. le comte de Moret a fait +l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et à qui il a +fait promettre de lui rendre cette visite dès qu'il pourrait se tenir +debout. Je sors aujourd'hui pour la première fois, et je tiens ma +promesse. Puis-je avoir l'honneur d'être reçu par M. le comte.</p> + +<p>—M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitté l'hôtel depuis cinq +jours, et personne ne sait où il est.</p> + +<p>—Pas même monseigneur?</p> + +<p>—Monseigneur était parti la veille pour son gouvernement du Languedoc.</p> + +<p>—Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse à M. le comte; c'est +tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur.</p> + +<p>—Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en +quittant l'hôtel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu +exprès pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien +concerner Votre Seigneurie.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Il a ordonné que si un gentilhomme nommé Etienne Latil se présentait à +l'hôtel, on lui offrît la nourriture et le couvert, et qu'on le traitât +enfin comme un homme de sa confiance et attaché à sa maison.</p> + +<p>Latil ôta son chapeau à M. de Moret absent.</p> + +<p>—M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de +Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai +l'honneur, à son retour, de lui présenter mes remercîments et de me +mettre à son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le +plaisir que vous me faites, en m'annonçant que M. le comte de Moret a +bien voulu penser à moi.—Porteurs à Chaillot, hôtel de M. le cardinal.</p> + +<p>Les porteurs se replacèrent dans leurs brancards, se remirent à marcher +du même pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubuée et la rue +Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honoré par la rue de la +Ferronnerie.</p> + +<p>Or, le hasard faisait qu'à l'instant même où <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> Latil, à la porte de +l'hôtel Montmorency, disait à ses porteurs: A Chaillot, le hasard +faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les événements +importants que nous avons racontés nous ont forcé de perdre de vue, +assez bien remis du coup d'épée que lui avait donné Souscarrières pour +faire une première sortie, et jugeant que cette première sortie devait +avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de +son côté dans une chaise et, après avoir recommandé à ses porteurs de +marcher avec toute la précaution due à un malade, terminait la +recommandation par un mot: A l'hôtel Montmorency.</p> + +<p>Les porteurs qui partaient de l'hôtel Rambouillet descendirent +naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue +Saint-Honoré, qu'ils remontèrent pour gagner la rue de la Ferronnerie.</p> + +<p>Il résulta de cette double manœuvre que les deux chaises se croisèrent +à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani, +préoccupé de la façon dont il allait débiter au comte de Moret dont il +ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point +Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne préoccupait, +reconnut le marquis Pisani.</p> + +<p>On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin.</p> + +<p>Il jeta un cri qui arrêta court ses porteurs, et passant la tête par la +vitre ouverte:</p> + +<p>—Hé! monsieur le bossu! cria-t-il.</p> + +<p>Peut-être eût-il été plus intelligent au marquis Pisani de ne point +s'apercevoir que l'interpellation s'adressait à lui; mais il avait +tellement la conscience de sa gibbosité, que son premier mouvement fut +de sortir à son tour la tête par la portière de sa chaise, pour voir qui +l'appelait ainsi par son infirmité au lieu de l'appeler par son titre.</p> + +<p>—Plaît-il? demanda le marquis, en faisant de son côté signe à ses +porteurs de s'arrêter.</p> + +<p>—Il me plaît que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un +vieux compte à régler avec vous, répondit Latil.</p> + +<p>Puis à, ses porteurs:</p> + +<p>—Eh vite, dit-il, portez ma chaise à côté de celle de ce gentilhomme, +et ayez soin que les portières soient bien en face l'une de l'autre.</p> + +<p>Les porteurs se retournèrent dans leurs brancards et transportèrent la +chaise de Latil à l'endroit indiqué.</p> + +<p>—Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandèrent-ils.</p> + +<p>—Ici parfaitement, dit Latil. Ah!</p> + +<p>Cette exclamation était arrachée au spadassin par la joie de se trouver +en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait été révélé par +la bague qu'il lui avait montrée.</p> + +<p>De son côté, Pisani venait de reconnaître Latil.</p> + +<p>—En avant! cria-t-il à ses porteurs, je n'ai point affaire à cet homme.</p> + +<p>—Oui, mais par malheur, cet homme a affaire à vous, mon mignon. Ne +bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui +avaient l'air de vouloir obéir à l'ordre reçu. Ne bougez pas ou ventre +saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles.</p> + +<p>Les porteurs, qui avaient déjà soulevé la chaise, la reposèrent sur le +pavé.</p> + +<p>Les passants, attirés par le bruit, commençaient à s'amasser autour des +deux chaises.</p> + +<p>—Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais bâtonner par mes gens.</p> + +<p>Les porteurs du marquis secouèrent la tête.</p> + +<p>—Nous aimons mieux être bâtonnés, dirent-ils, que d'avoir les oreilles +coupées.</p> + +<p>Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils +étaient passés:</p> + +<p>—D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs bâtons, nous +avons de quoi répondre.</p> + +<p>—Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance était pour lui, voici +quatre pistoles pour boire à ma santé. Je puis vous dire mon nom, je +m'appelle Etienne Latil, tandis que je défie votre marquis bossu de dire +le sien.</p> + +<p>—Ah! misérable, s'écria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups +d'épée que je t'ai déjà donnés?</p> + +<p>—Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour +cela que je veux absolument vous en rendre un.</p> + +<p>—Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes.</p> + +<p>—Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est égale, nous allons nous +battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas là vos trois +gardes du corps avec vous; et je vous défie de me faire donner un coup +d'épée par derrière.</p> + +<p>Et Latil tira son épée et en porta la pointe à la hauteur des yeux de +son adversaire.</p> + +<p>Il n'y avait point à reculer; un cercle entourait les deux chaises. +D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, le marquis Pisani était brave; il +tira son épée à son tour, et sans que l'on vît ni l'un ni l'autre des +combattants, les seules portières ouvertes étant celles qui +correspondaient l'une à l'autre, on aperçut les deux lames passer +chacune par une portière, se croiser, avec toutes les ressources de +l'art, s'attaquant <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> avec des feintes, parant avec des contres, plonger +tour à tour avec rage dans l'intervalle, tantôt par l'une, tantôt par +l'autre portière.</p> + +<p>Enfin, après un combat qui dura près de cinq minutes, au grand amusement +des spectateurs, un cri, ou plutôt un blasphème sortit de l'une des deux +chaises.</p> + +<p>Latil venait de clouer le bras de son adversaire à la carcasse de la +chaise.</p> + +<p>—Là! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en à-compte, mon beau +marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je +vous en ferai autant.</p> + +<p>Les gens du peuple ont une grande prédilection pour les vainqueurs, +surtout quand ils sont beaux et généreux.</p> + +<p>Latil était plutôt bien que mal, il avait fait preuve de générosité en +jetant quatre pistoles sur le pavé.</p> + +<p>Le marquis de Pisani était bossu et laid et n'avait montré aucune +pistole.</p> + +<p>Il eut certainement eu tort s'il eût appelé à la justice des assistants.</p> + +<p>Il en prit son parti.</p> + +<p>—A l'hôtel Rambouillet, dit Pisani.</p> + +<p>—A Chaillot, dit Etienne Latil.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch45" id="ch45"></a>CHAPITRE XVII.</h2> + +<h3>LE CARDINAL A CHAILLOT.</h3> + +<p>Arrivé à Chaillot, le cardinal s'était trouvé à peu près dans la même +situation qu'Atlas, après que celui-ci, fatigué de porter le monde, +l'avait déposé pour quelques instants sur les épaules de son ami +Hercule.</p> + +<p>Il respira.</p> + +<p>—Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout à loisir.</p> + +<p>Et, en effet, Chaillot était la retraite où le cardinal se reposait de +la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant +des vers.</p> + +<p>Un cabinet situé au rez-de-chaussée, et dont la porte s'ouvrait dans un +magnifique jardin, sur une allée de tilleuls sombre et fraîche, même +dans les jours les plus ardents de l'été, était le sanctuaire où il se +réfugiait un jour ou deux par mois.</p> + +<p>Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de +temps? il n'en savait rien.</p> + +<p>Sa première idée, en mettant le pied dans cette oasis poétique, avait +été d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires à qui, pareil à un +général d'armée, il distribuait le travail dans ce grand combat de la +pensée qui était en pleine activité en Espagne, qui s'en allait mourant +en Italie, qui venait de s'éteindre avec Shakespeare en Angleterre, et +qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille.</p> + +<p>Mais il avait réfléchi qu'il n'était plus, dans sa maison de Chaillot, +le ministre puissant qui distribuait les récompenses, mais un simple +particulier ayant par-dessus les autres le désavantage d'être très +compromettant pour ses amis. Il avait donc résolu d'attendre que ses +anciens amis vinssent à lui, mais y vinssent sans être appelés.</p> + +<p>Il avait donc tiré des cartons le plan d'une nouvelle tragédie, +<i>Mirame</i>, qui n'était rien autre qu'une vengeance contre la reine +régnante, et les scènes qu'il en avait déjà esquissées.</p> + +<p>Le cardinal de Richelieu, déjà assez mauvais catholique, ne restait pas +assez bon chrétien pour pratiquer l'oubli des injures; blessé +profondément par cette intrigue mystérieuse et invisible qui venait de +le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les +plus actifs, il se consolait à l'idée de lui rendre le mal qu'elle lui +avait fait.</p> + +<p>Nous sommes on ne peut plus fâché de révéler les faiblesses secrètes du +grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son +panégyriste.</p> + +<p>La première marque de sympathie lui vint d'un côté où il était loin de +l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annonça qu'une chaise +s'était arrêtée à la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis +d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en était descendu, en +s'appuyant aux murailles et s'était arrêté dans l'anti-chambre et assis +sur un banc en disant:</p> + +<p>—Ma place est là.</p> + +<p>Les porteurs payés étaient repartis du même pas qu'ils étaient venus.</p> + +<p>Cet homme, coiffé d'un feutre tant soit peu bossué, était enveloppé d'un +manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se +rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une +épée qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui +commençaient à être à la mode.</p> + +<p>On lui avait demandé qui l'on devait annoncer à M. le cardinal; ce à +quoi il avait répondu:</p> + +<p>—Je ne suis rien,—n'annoncez donc personne.</p> + +<p>On lui avait demandé ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement:</p> + +<p>—M. le cardinal n'a plus de gardes,—je viens veiller à sa sûreté.</p> + +<p>La chose avait paru assez bizarre à Guillemot <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> pour qu'il crût devoir +avertir Mme de Combalet et prévenir M. le cardinal.</p> + +<p>Il avait prévenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal.</p> + +<p>Le cardinal donna ordre qu'on lui amenât ce mystérieux défenseur.</p> + +<p>Cinq minutes après la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur +le seuil, pâle, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au +chambranle, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de +son épée.</p> + +<p>Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mémoire des +visages, Richelieu n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour le +reconnaître.</p> + +<p>—Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil.</p> + +<p>—Moi-même, Votre Eminence.</p> + +<p>—Cela va mieux à ce qu'il paraît.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir +mes services à Votre Eminence.</p> + +<p>—Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je +veuille me défaire.</p> + +<p>—C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient +se défaire de vous?</p> + +<p>—Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable.</p> + +<p>En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latérale, et son +regard inquiet se porta rapidement de son oncle à l'aventurier inconnu +qui se tenait près de la porte.</p> + +<p>—Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, à +ce brave garçon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma +disgrâce.</p> + +<p>—Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point +fâché d'avoir pris rang avant les autres.</p> + +<p>—Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant +qui n'appartient qu'à la femme, monsieur est bien pâle et me paraît bien +faible.</p> + +<p>—C'est d'autant plus méritant à lui que je sais par mon médecin, qui le +visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de +danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lève. C'est d'autant +plus méritant à lui, disais-je donc, de s'être dérangé pour moi.</p> + +<p>—Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqué succomber +dans une rixe au cabaret de la <i>Barbe Peinte</i>?</p> + +<p>—Vous êtes bien bonne, ma belle dame. C'était bel et bien dans un +guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai +renvoyé chez lui avec un joli coup d'épée à travers le bras.</p> + +<p>—Le marquis de Pisani! s'écria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas +de chance, il y a huit jours qu'il était encore au lit de la blessure +qu'il avait reçue le soir même du jour où vous avez failli être +assassiné.</p> + +<p>—Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point +fâché de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit à ses +porteurs: <i>Hôtel Rambouillet</i>, tandis que je disais aux miens: <i>A +Chaillot!</i>—Hôtel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse.</p> + +<p>—Mais comment vous êtes-vous battu, tous deux vous soutenant à peine? +demanda le cardinal.</p> + +<p>—Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est +très-commode quand on est malade.</p> + +<p>—Et vous venez me dire cela à moi, après les édits que j'ai rendus +contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus +ministre, et que, ne l'étant plus, il en sera de cette amélioration +comme de toutes les autres que j'ai tentées: dans un an, disparues!...</p> + +<p>Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'était point encore +aussi détaché qu'il eût voulu le faire croire, des choses de ce monde.</p> + +<p>—Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M. +Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous +offrir ses services; de quel genre étaient les services que monsieur +venait vous offrir?</p> + +<p>Latil montrant son épée.</p> + +<p>—Services à la fois offensifs et défensifs, dit-il. M. le cardinal n'a +plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est à moi de lui servir +de tout ceci.</p> + +<p>—Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrière +Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon +Cavois à moi.</p> + +<p>—Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-là, il me semble; venez +ici, chère madame Cavois, venez.</p> + +<p>Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les +formes primitives commençassent à disparaître sous un certain +embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte +opposé à celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et +de Mme de Combalet.</p> + +<p>—Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voilà donc débarrassé de +votre affreux ministère et de tout le tracas qu'il <i>nous</i> donnait.</p> + +<p>—Comment, qu'il <i>nous</i> donnait? dit le cardinal; mon ministère vous +donnait donc du tracas à vous aussi, chère madame?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p> + +<p>—Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais +toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon +pauvre Cavois serait mêlé. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au +moindre bruit; la nuit, j'en rêvais, et je m'éveillais en sursaut: vous +n'avez pas idée des mauvais rêves que fait une femme quand elle couche +seule.</p> + +<p>—Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet.</p> + +<p>—Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu +merci, ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque! Nous avons eu huit +enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais +plus ça avançait, plus ça allait mal. M. le cardinal l'avait emmené au +siége de La Rochelle, où il est resté huit mois; heureusement que +j'étais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps +perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chère madame, +comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant +prié Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que +c'est grâce à mes prières que M. le cardinal a perdu sa place.</p> + +<p>—Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant,</p> + +<p>—Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet, +que Dieu nous accorde, chère madame Cavois, que de vous rendre, à vous +votre mari et à moi mon oncle.</p> + +<p>—Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la même chose.</p> + +<p>—Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi.</p> + +<p>—Où ça? où ça? demanda Mme Cavois.</p> + +<p>—En Italie donc.</p> + +<p>—Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore, +monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se séparer de sa petite +femme!... jamais!</p> + +<p>—Mais il vous quittait bien, il se séparait bien de vous pour moi.</p> + +<p>—Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait, +mais vous l'avez comme ensorcelé... ce n'est pas une forte tête, pauvre +homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et élever les +enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tiré... Mais, pour un +autre que vous, se séparer de sa femme!... fâcher Dieu en couchant avec +elle une fois par hasard!... jamais!</p> + +<p>—Mais les devoirs de sa charge?</p> + +<p>—De quelle charge?</p> + +<p>—En quittant mon service, Cavois passe à celui du roi.</p> + +<p>—Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois +passe au mien. J'espère bien qu'à l'heure qu'il est, il a déjà donné sa +démission à Sa Majesté.</p> + +<p>—Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire?</p> + +<p>—Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le +sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui +comme à travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait à cette +heure-ci, c'est fait, quoi!</p> + +<p>—Mais, ma chère madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine +des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont +manquer dans votre petit ménage, et comme simple particulier je ne puis +pas décemment avoir un capitaine des gardes à six mille livres. Songez à +vos huit enfants.</p> + +<p>—Bon, est-ce que vous n'y avez pas pourvu? Et le privilége des chaises, +qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas préférable +à une place que le roi enlève et donne à son caprice? Nos enfants, Dieu +merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez, +les petits, entrez tous.</p> + +<p>—Comment! vos enfants sont là?</p> + +<p>—Excepté le dernier, qui est venu pendant le siége de La Rochelle et +qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a passé procuration +à celui qui pousse.</p> + +<p>—Comment, vous êtes déjà grosse, chère madame Cavois?</p> + +<p>—Beau miracle, il y a près d'un mois que mon mari est revenu;—entrez +tous, entrez tous, M. le cardinal le permet.</p> + +<p>—Oui, je le permets, mais, en même temps, je permets ou plutôt +j'ordonne à Latil de s'asseoir;—prenez un fauteuil et asseyez vous, +Latil.</p> + +<p>Latil ne répondit pas et obéit. S'il fût resté debout une minute de +plus, il se fût trouvé mal.</p> + +<p>Pendant ce temps toute la progéniture des Cavois défilait par rang de +taille, l'aîné en tête, beau garçon de neuf ans, puis une fille, +jusqu'au dernier qui était un enfant de deux ans.</p> + +<p>Rangés en face du cardinal, ils présentaient l'aspect des tuyaux d'une +flûte de Pan.</p> + +<p>—Là, maintenant, dit Mme Cavois, voilà l'homme à qui nous devons tout, +vous, votre père et moi; mettez-vous à genoux devant lui pour le +remercier.</p> + +<p>—Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met à genoux que devant Dieu.</p> + +<p>—Et devant ceux qui le représentent: d'ailleurs, c'est à moi à donner +des ordres à mes enfants: à genoux marmaille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span></p> + +<p>Les enfants obéirent.</p> + +<p>—Là, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant à l'aîné, Armand, répète à +M. le cardinal la prière que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir +et matin.</p> + +<p>—Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la santé à mon père, à ma +mère, à mes frères, à mes sœurs, et faites que S. Exc. le cardinal, à +qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute +sorte de biens, perde son ministère, afin que papa puisse rentrer tous +les soirs à la maison.</p> + +<p>—Amen, répondirent en chœur tous les autres enfants.</p> + +<p>—Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'étonne point qu'une +prière faite d'un si bon cœur et avec tant d'ensemble ait été exaucée.</p> + +<p>—Là, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit à monseigneur tout +ce que nous avions à lui dire, levez-vous et partons.</p> + +<p>Les enfants se levèrent avec le même ensemble qu'ils s'étaient +agenouillés.</p> + +<p>—Hein! dit Mme Cavois, comme cela obéit!</p> + +<p>—Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministère, je +vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majesté.</p> + +<p>—Dieu vous en garde! monseigneur.</p> + +<p>Mme de Combalet embrassa les enfants et la mère, qui les fit monter deux +par deux dans trois chaises attendant à la porte, et monta dans la +quatrième avec le plus petit de tous.</p> + +<p>Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez +plus besoin de moi, comme homme d'épée, puisque vous avez M. Cavois qui +vous suit dans votre disgrâce, mais vous n'avez pas que le fer à +craindre: votre ennemie s'appelle Médicis.</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis, à vous aussi? dit Mme de Combalet +en rentrant; le poison...</p> + +<p>—Il faut une personne dévouée qui goûte tout ce que boira et tout ce +que mangera Votre Eminence. Je m'offre.</p> + +<p>—Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de +Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a déjà quelqu'un qui s'est +offert.</p> + +<p>—Et qui a été accepté?</p> + +<p>—Je l'espère du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son +oncle.</p> + +<p>—Et qui cela? demanda Latil.</p> + +<p>—Moi, dit Mme de Combalet.</p> + +<p>—Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur.</p> + +<p>—Que faites-vous? dit le cardinal.</p> + +<p>—Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un +dégustateur; à quel titre resterai-je chez Votre Eminence?</p> + +<p>—A titre d'ami, Etienne Latil, un cœur comme le vôtre est rare, et +l'ayant trouvé, je ne veux pas le perdre.</p> + +<p>Puis se tournant vers Mme de Combalet:</p> + +<p>—Ma chère Marie, lui dit il, c'est à vous que je confie, âme et corps, +mon ami Latil. Si je ne trouve pas à cette heure une occasion de +l'occuper selon ses mérites, peut-être cette occasion se +présentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis +littéraires me soient aussi fidèles, de leur côté que mon capitaine des +gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour +demain.</p> + +<p>—M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonçant.</p> + +<p>—Vous le voyez, dit le cardinal à Mme de Combalet et à Latil, en voilà +déjà un qui ne s'est pas fait attendre.</p> + +<p>—Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon père ne m'ait pas fait +apprendre la poésie!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch46" id="ch46"></a>CHAPITRE XVIII.</h2> + +<h3>MIRAME.</h3> + +<p>Rotrou n'était pas seul.</p> + +<p>Le cardinal regarda avec curiosité ce compagnon inconnu qui le suivait +le chapeau à la main, et dans cette pose inclinée qui indique +l'admiration et non la servilité.</p> + +<p>—C'est vous, de Rotrou, dit le cardinal, en lui tendant la main; je ne +vous cache point que je comptais sur la fidélité de mes confrères les +poëtes, avant celle de tous les autres. Je suis heureux de voir que vous +êtes le plus fidèle de mes fidèles.</p> + +<p>—Si j'avais pu prévoir ce qui vous arrive, monseigneur, vous m'eussiez +trouvé ici, et c'est moi qui eusse ouvert à l'illustre disgracié les +portes de sa retraite; ah! continua de Rotrou, en se frottant les mains, +nous allons donc travailler, c'est si bon de faire des vers!</p> + +<p>—Est-ce l'avis de ce jeune homme, demanda Richelieu, en regardant le +compagnon de Rotrou.</p> + +<p>—C'est si bien son avis, monseigneur, que c'est lui qui est venu +m'annoncer cette nouvelle, qu'il venait d'apprendre chez madame de +Rambouillet, et qui m'a supplié du moment où Votre Eminence n'était plus +ministre, de ne pas perdre un instant pour le présenter <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> à vous. Il +espère que maintenant que les affaires d'Etat vous laissent du temps, +vous aurez celui d'aller voir sa comédie que l'on va jouer à l'hôtel de +Bourgogne.</p> + +<p>—Et quelle est la pièce que vont nous donner messieurs les comédiens? +demanda le cardinal.</p> + +<p>—Réponds toi-même, dit Rotrou.</p> + +<p>—<i>Mélite</i>, monseigneur, répondit timidement le jeune homme vêtu de +noir.</p> + +<p>—Ah! ah, dit Richelieu, si j'ai bonne mémoire, vous êtes ce monsieur +Corneille que votre ami Rotrou prétend destiné à nous effacer tous, et +même lui comme les autres.</p> + +<p>—L'amitié est indulgente, monseigneur, et mon compatriote Rotrou est +pour moi plus qu'un ami, c'est un frère.</p> + +<p>—J'aime à voir en poésie ces unions que l'antiquité a parfois chantées +parmi les guerriers, mais jamais parmi les poètes.</p> + +<p>Puis se retournant vers Corneille:</p> + +<p>—Et vous êtes ambitieux, jeune homme.</p> + +<p>—Oui, monseigneur; j'ai surtout une ambition qui, si elle se réalisait, +me comblerait de joie.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Demandez à mon ami Rotrou.</p> + +<p>—Oh! oh! un ambitieux timide, fit le cardinal.</p> + +<p>—Mieux que cela, monseigneur, modeste.</p> + +<p>—Et cette ambition, demanda le cardinal, puis-je la réaliser?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, d'un mot, dit Corneille.</p> + +<p>—Alors, dites-la, jamais je n'ai été plus disposé à réaliser les +ambitions des autres que depuis que j'ai vu le néant des miennes.</p> + +<p>—Monseigneur, mon ami Corneille ambitionne l'honneur d'être reçu au +nombre de vos collaborateurs. Si Votre Eminence fût resté ministre, il +eût attendu le succès de sa comédie pour vous être présenté; mais, du +moment où vous voilà redevenu un simple grand homme, ayant du temps +devant lui, il a dit: Jean, mon ami, M. le cardinal va se mettre à la +besogne, pressons-nous, ou je trouverai la place prise.</p> + +<p>—La place n'est pas prise, monsieur Corneille, dit le cardinal, et elle +est à vous, vous souperez avec moi, messieurs, et si d'ici là nos +compagnons nous arrivent, je vous distribuerai ce soir même le plan +d'une nouvelle tragédie dont j'ai déjà esquissé quelque chose.</p> + +<p>Le cardinal ne se trompait pas dans ses suppositions et, le soir, la +même table réunissait ceux que l'on a appelés depuis les cinq auteurs, +c'est-à-dire Bois-Robert, Colletet, Rotrou et Corneille.</p> + +<p>Richelieu leur fit les honneurs de sa table avec la cordialité d'un +confrère. Puis, le souper fini, on passa au cabinet de travail, où +Richelieu, brûlant d'impatience de faire partager à ses collaborateurs +son enthousiasme pour le sujet qu'il allait leur donner à traiter, se +hâta de tirer de son bureau un petit cahier sur lequel, de son écriture +en grosse lettre, était écrit le mot: <i>Mirame</i>.</p> + +<p>—Messieurs, dit le cardinal, de tout ce que nous avons entrepris +jusqu'ici, voici mon œuvre de préférence. Le nom que vous avez déjà lu +tous, <i>Mirame</i>, ne vous en dira rien, car le nom comme la pièce est +œuvre d'invention pure; seulement, comme il n'est point donné à l'homme +d'inventer, mais seulement de reproduire des idées générales et des +faits accomplis, en variant selon le degré d'imagination du poète, la +forme sous laquelle il les reproduit, vous reconnaîtrez très +probablement sous les noms supposés, les noms véritables, et dans les +localités imaginaires les lieux réels. Je ne vous empêche point de +faire, même tout haut, les commentaires qui vous seront agréables.</p> + +<p>Les auditeurs s'inclinèrent; seul Corneille regarda Rotrou en homme qui +veut dire:</p> + +<p>—Je n'y comprends absolument rien, mais je m'en rapporte à toi pour +m'expliquer ce que cela peut signifier. Rotrou, d'un geste lui répondit +qu'il aurait toutes les explications qu'il pourrait désirer.</p> + +<p>Richelieu laissa aux deux jeunes gens le temps de faire leur jeu muet et +reprit:</p> + +<p>—Je suppose un roi de Bithynie, peu importe lequel, en rivalité avec le +roi de Colchos. Le roi de Bithynie a une fille, nommée <i>Mirame</i>, +laquelle a une confidente nommée <i>Almire</i> et une suivante nommée +<i>Alcine</i>.</p> + +<p>De son côté, le roi de Colchos, en guerre avec le roi de Bithynie, a un +favori très-séduisant, très-aimable, très-élégant; en cherchant bien, +nous trouverions très-certainement, dans un des pays qui avoisinent la +France, un type équivalent à celui d'Arimant.</p> + +<p>—Le duc de Buckingham, dit Bois-Robert.</p> + +<p>—Justement, dit Richelieu.</p> + +<p>Rotrou poussa de son genou le genou de Corneille qui ouvrit de grands +yeux, mais qui ne comprit pas d'avantage qu'il n'avait fait jusques-là, +malgré ce nom de Buckingham qui éclaircissait cependant la question.</p> + +<p>—<i>Azamor</i>, roi de Phrygie, allié du roi de Bythinie, est non-seulement +amoureux, mais encore fiancé de Mirame.</p> + +<p>—Qui ne l'aime pas, dit Bois-Robert, parce qu'elle aime Arimant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p> + +<p>—Tu as deviné juste, le Bois, dit Richelieu en riant; vous voyez la +situation, n'est-ce pas, messieurs?</p> + +<p>—C'est bien simple, dit Colletet, Mirame aime l'ennemi de son père; +elle trahit son père pour son amant.</p> + +<p>Rotrou donna un second coup de genou à Corneille.</p> + +<p>Corneille comprenait de moins en moins.</p> + +<p>—Oh! comme vous y allez, Colletet, dit-il; trahit! trahit: C'est bon +pour une femme de trahir son mari, mais une fille trahir complétement, +matériellement son père, non, ce serait trop fort; non, elle se +contente, au second acte, de recevoir son amant dans les jardins du +palais.</p> + +<p>—Comme certaine reine de France, dit l'Etoile, a reçu milord +Buckingham...</p> + +<p>—Eh bien, mais voulez-vous vous taire, monsieur de l'Etoile; si votre +père vous entendait, il consignerait cela dans son journal comme un fait +historique; enfin on en vient aux mains: Arimant, vainqueur d'abord, +est, par un de ces retours de fortune si communs dans les annales de la +guerre, vaincu ensuite par Azamor. Mirame apprend tour à tour sa +victoire et sa défaite, ce qui lui permet de se livrer aux sentiments +les plus opposés. Arimant, vaincu, n'a pas voulu survivre à sa honte; il +s'est jeté sur son épée, on le croit mort. Mirame veut mourir et +s'adresse à sa confidente, Mme de Chevreuse. Je me trompe. Comment le +nom de Mme de Chevreuse se trouve-t-il sous ma langue à propos de +Mirame? Elle s'adresse à sa confidente Almire, laquelle lui propose de +s'empoisonner avec elle à l'aide d'une herbe qu'elle a apportée de +Colchos. Toutes deux respirent l'herbe et tombent évanouies. Pendant ce +temps, on a pansé les blessures d'Arimant, qui ne sont pas mortelles. Il +revient à lui, mais pour se désespérer de la mort de Mirame. Quand +Almire termine les angoisses de tout le monde en assurant qu'elle a fait +respirer à la princesse une herbe somnifère et non vénéneuse, la même +avec laquelle Médée a endormi le serpent qui gardait la toison d'or, +qu'en conséquence Mirame n'est pas morte, mais qu'elle dort seulement, +et Mirame reprend ses sens pour apprendre que son amant vit, que le roi +de Colchos propose la paix, qu'Azamor renonce à sa main et que rien ne +s'oppose plus à son union avec Arimant.</p> + +<p>—Bravo! crièrent en chœur Colletet, l'Etoile et Bois-Robert.</p> + +<p>—C'est sublime, ajouta Bois-Robert, en chérissant sur le tout.</p> + +<p>—On peut, en effet, tirer parti de la situation, fit Rotrou. Qu'en +dis-tu, Corneille?</p> + +<p>Corneille fit un signe de tête.</p> + +<p>—Vous me paraissez froid, monsieur Corneille, dit Richelieu un peu +piqué du silence du plus jeune de ses auditeurs, qu'il s'attendait à +voir bondir d'enthousiasme.</p> + +<p>—Non, monseigneur, dit Corneille, je réfléchissais seulement à la coupe +des actes.</p> + +<p>—Elle est tout indiquée, dit Richelieu. Le premier acte finit à la +scène entre Almire et Mirame, lorsque Mirame consent à recevoir Arimant +dans les jardins du palais. Le second, lorsque après l'avoir reçu, elle +jette un regard effrayé sur son imprudence et s'écrie:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait! je suis bien criminelle</span><br /> + <span class="i0">Que d'infidélités pour paraître fidèle</span><br /> + </div> +</div> + +<p>—Oh! bravo, dit le Bois, belle antithèse, magnifique pensée.</p> + +<p>—Le troisième, continua le cardinal, finit au désespoir d'Azamor, en +voyant que, tout vaincu qu'il soit, Mirame lui préfère Arimant; le +quatrième, à la résolution que prend Mirame de mourir; et le cinquième, +au consentement que donne le roi de Bithynie au mariage de sa fille avec +Arimant.</p> + +<p>—Mais alors, dit l'Etoile, si le plan est fait, monseigneur, la +tragédie est faite.</p> + +<p>—Non-seulement le plan est fait, dit Richelieu, mais un certain nombre +de vers qu'il faudra, attendu que j'y tiens beaucoup, trouver moyen de +placer dans mon œuvre.</p> + +<p>—Voyons les vers, monseigneur, dit Bois-Robert.</p> + +<p>—Dans la première scène entre le roi et son confident Acaste, le roi se +plaignant de l'amant de sa fille pour l'ennemi de son royaume, dit:</p> + +<div class="verse"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Les projets d'Arimant s'en iront en fumée</span><br /> + <span class="i0">Je méprise l'effet d'une si grande armée;</span><br /> + <span class="i0">Mais j'en crains bien la cause et ne puis sans effroi</span><br /> + <span class="i0">Penser qu'elle me touche ou qu'elle vient de moi.</span><br /> + <span class="i0">En effet, c'est mon sang, c'est lui que je redoute.</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">ACASTE.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quoi, Sire, votre sang!</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oui, mon sang; mais écoute:</span><br /> + <span class="i0">Je m'expliquerai mieux, c'est mon sang le plus beau</span><br /> + <span class="i0">Celle qui vous paraît un céleste flambeau,</span><br /> + <span class="i0">Est un flambeau fatal à toute ma famille.</span><br /> + <span class="i0">Et peut-être à l'Etat: en un mot c'est ma fille.</span><br /> + <span class="i0">Son cœur qui s'abandonne au jeu d'un étranger,</span><br /> + <span class="i0">En l'attirant ici m'attire le danger.</span><br /> + <span class="i0">Cependant que partout je me montre invincible,</span><br /> + <span class="i0">Elle se laisse vaincre!</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">ACASTE.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">O dieux! est-il possible?</span><br /> + </div> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + + <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Acaste, il est trop vrai par différents efforts,</span><br /> + <span class="i0">On sape mon Etat et dedans et dehors;</span><br /> + <span class="i0">On corrompt mes sujets, on conspire ma perte,</span><br /> + <span class="i0">Tantôt ouvertement, tantôt à force ouverte!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>A ces vers, dits avec emphase, les applaudissements des cinq auditeurs +répondirent. A cette époque, la versification dramatique était encore +loin d'être arrivée à ce degré de perfection auquel la poussèrent +Corneille et Racine. L'antithèse régnait despotiquement sur la fin de la +période; on préférait encore le vers à effet aux beaux vers; plus tard, +on préféra les beaux vers aux bons vers; puis enfin on comprit que les +bons vers, c'est-à-dire les vers en situation, étaient les meilleurs de +tous.</p> + +<p>Excité par cette approbation unanime, Richelieu continua:</p> + +<p>—Dans le même acte, dit-il, j'ai esquissé entre Mirame et son père une +scène qui devra être conservée entière par celui de vous, messieurs, qui +se chargera du premier acte, cette scène renferme toute ma pensée, et +une pensée à laquelle je ne veux rien changer.</p> + +<p>—Dites, monseigneur, firent l'Etoile, Colletet et Bois-Robert.</p> + +<p>—Nous vous écoutons, monseigneur, dit Rotrou.</p> + +<p>—J'ai oublié de vous dire que Mirame avait d'abord été fiancée au +prince de Colchos, dit Richelieu, mais que le prince de Colchos était +mort; elle se sert du prétexte de ce premier amour pour rester fidèle à +Arimant et ne point épouser Azamor. Voici la scène entre elle et son +père; chacun est libre de voir les allusions qu'il lui plaira.</p> + +<div class="verse"> + <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ma fille, un doute ici tient mon âme en balance:</span><br /> + <span class="i0">Le superbe Arimant, plein de vaine espérance,</span><br /> + <span class="i0">Demande à me parler et prétend de vous voir.</span><br /> + <span class="i0">Sans espoir de la paix, dois-je le recevoir?</span><br /> + </div> +</div> + +<p>—Lisez milord Buckingham venant en ambassadeur près de Sa Majesté Louis +XIII, dit Bois-Robert.</p> + +<p>Rotrou poussa pour la troisième fois le genou de Corneille, qui lui +rendit son attouchement; il commençait à comprendre.</p> + +<p>—Mirame, répond, dit Richelieu,</p> + +<div class="verse"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">S'il veut faire la paix, sa venue est ma joie.</span><br /> + <span class="i0">Si vous la concluez, je veux bien qu'il me voie;</span><br /> + <span class="i0">Mais s'il rompt avec nous, on pourrait m'obliger</span><br /> + <span class="i0">Aussitôt à mourir qu'à voir cet étranger.</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Si du roi de Colchos il avait l'héritage?</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">S'il vous hait, il aura ma haine pour partage.</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bien qu'il soit né sujet il a de haut desseins.</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">S'il agit contre vous, il faut les rendre vains.</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>—Je tiens beaucoup à ce vers qui doit rester tel qu'il est, dit +Richelieu s'interrompant.</p> + +<p>—Celui qui oserait y toucher, dit Bois-Robert, serait incapable de +comprendre sa beauté, continuez, continuez.</p> + +<p>Le cardinal reprit en scandant complaisamment le vers.</p> + +<div class="verse"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables.</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ceux qui prétendent trop sont souvent misérables.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>—J'espère que vous ne laisserez pas toucher à celui-ci non plus, dit +Colletet.</p> + +<p>Richelieu continua.</p> + +<div class="verse"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il se vante d'avoir quelque bonheur secret.</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un amour bien traité devrait être discret.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>—Belle pensée, murmura Corneille.</p> + +<p>—Vous pensez, jeune homme, dit Richelieu avec complaisance.</p> + +<div class="verse"> + <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il dit qu'il est fort aimé d'une fort belle dame.</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce n'est donc pas moi dont il a captivé l'âme?</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">LE ROI.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pourquoi rougissez-vous s'il n'est point votre amant?</span><br /> + </div> + + <p class="character"><span class="smcap2">MIRAME.</span></p> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vous me voyez rougir de courroux seulement!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Richelieu s'interrompit.</p> + +<p>—Voici où j'en suis resté, dit-il, dans le second et dans le troisième +j'ai esquissé des scènes que je communiquerai à ceux qui seront chargés +du deuxième et du troisième acte.</p> + +<p>—Qui se chargera des deux premiers, dit Bois-Robert, qui osera mettre +ses vers avant et après les vôtres, monseigneur?</p> + +<p>—Voyez, messieurs, dit Richelieu, au comble de la joie, accessible +qu'il était comme un enfant à la louange littéraire, lui si sévère pour +lui-même dans les questions politiques, voyez si vous croyez le poids +des deux premiers actes trop lourd, on pourra tirer les cinq actes au +sort.</p> + +<p>—La jeunesse ne doute de rien, monseigneur, dit Rotrou; mon ami +Corneille et moi <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> nous nous chargeons des deux premiers actes.</p> + +<p>—Téméraires, dit en riant Richelieu.</p> + +<p>—Votre éminence aura seulement la bonté de nous donner un plan détaillé +des scènes, afin que nous ne nous écartions pas un instant de sa +volonté.</p> + +<p>—Alors, dit Bois-Robert, je me chargerai du troisième.</p> + +<p>—Et moi du quatrième, dit l'Etoile.</p> + +<p>—Et moi du cinquième, dit Colletet.</p> + +<p>—Si vous vous chargez du cinquième, Colletet, dit Richelieu, je vous +recommanderai, et lui touchant sur l'épaule, il l'emmena dans +l'embrasure d'une fenêtre où il lui parla à voix basse.</p> + +<p>Pendant ce temps Rotrou se penchait à l'oreille de son ami Corneille.</p> + +<p>—Pierre, lui dit-il, à partir de cette heure, la fortune est dans ta +main, c'est à toi de ne pas la laisser échapper.</p> + +<p>—Que faut-il faire pour cela? demanda Corneille, toujours naïf.</p> + +<p>—Des vers qui ne vaillent pas mieux que ceux de M. le cardinal! dit +Rotrou.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch47" id="ch47"></a>CHAPITRE XIX.</h2> + +<h3>LES NOUVELLES DE LA COUR.</h3> + +<p>Les cinq actes de <i>Mirame</i> distribués, la recommandation, faite pour le +cinquième à Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent congé de +lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour +leur dicter le plan complet des deux premiers actes.</p> + +<p>Bois-Robert devait revenir dans la matinée du lendemain, et recevoir ses +instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons, à qui il +était chargé de les communiquer.</p> + +<p>Corneille et Rotrou couchèrent à Chaillot.</p> + +<p>Le lendemain matin, ils déjeunèrent avec le cardinal, qui leur fit ses +dernières recommandations. Pendant le déjeuner, Bois-Robert arriva, +Corneille et Rotrou prirent congé; Bois-Robert resta.</p> + +<p>Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert +avait pu voir, malgré l'affectation du cardinal à ne s'occuper que de sa +tragédie, quelle préoccupation profonde se cachait derrière cette +frivole occupation.</p> + +<p>Bois-Robert avait communiqué avec Charpentier et avec Rossignol; il +avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnassé. Il avait +été trouver le Père Joseph dans son couvent, et dès la veille il avait +pu dire au cardinal quelle avait été la réponse du moine; cette réponse +avait fort réjoui Richelieu, qui avait confiance entière dans la +discrétion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus +tard le trahit, mais qui avait jugé que l'heure de la trahison n'était +pas venue encore; enfin il savait que Souscarrières et Lopez devaient +faire leurs rapports dans la journée.</p> + +<p>Donc, tout espoir de revoir le roi n'était point perdu, et cette +troisième journée que le cardinal avait fixée pour terme à ses +espérances, n'était pas encore écoulée.</p> + +<p>Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut à +la fenêtre, quoiqu'il fût bien sûr que le cavalier ne pouvait être le +roi.</p> + +<p>Si sûr de lui même que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de +joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta +lestement à bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du +cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donné un +si important avis à Marion Delorme.</p> + +<p>—Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme +près de moi et veillez à ce que personne ne nous interrompe.</p> + +<p>Bois-Robert se précipita par les escaliers, et presque aussitôt, on +entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrés quatre à +quatre.</p> + +<p>A la porte de la chambre, où l'attendait le cardinal, il se trouva face +à face avec lui.</p> + +<p>Le jeune homme s'arrêta court, arracha plutôt qu'il ne souleva son +chapeau de sa tête et mit un genou en terre devant le cardinal.</p> + +<p>—Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne +suis pas le roi.</p> + +<p>—Vous ne l'êtes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de +Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir.</p> + +<p>Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal.</p> + +<p>—Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens +ministre, ce que j'aurais peut-être tort de désirer, je tâcherai +d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis. +Avez-vous quelque chose de bon à m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je +vous prie.</p> + +<p>—Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant +monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant.</p> + +<p>—C'est bien, dit le cardinal, je devinerai.</p> + +<p>—Elle m'a chargé de dire à Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers +trois heures, <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> et qu'elle serait bien étonnée si, à trois heures et +demie, le roi n'était pas chez vous.</p> + +<p>—Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va +pas à la cour, car elle ignore les règles de l'étiquette, sinon elle ne +supposerait pas que le roi pût visiter le plus humble de ses sujets.</p> + +<p>—Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle +ne va pas à la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour +vont chez elle et se tiennent honorés d'y aller: il en résulte que je +croirais fort à ses prédictions si elle me faisait l'honneur de m'en +faire quelqu'une.</p> + +<p>—Ne vous en a-t-elle jamais fait?</p> + +<p>—A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la +jeunesse et en montrant des dents magnifiques.</p> + +<p>—Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilité, M. +Baradas tombait en défaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui +succéderait, et qu'à l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui +fut ministre et que l'on prétend devoir le redevenir, ne s'opposerait +point, mais aiderait, au contraire!</p> + +<p>—Elle m'a dit quelque chose comme cela, monseigneur; mais ce n'était +point une prédiction, c'était une promesse, et je me fie moins aux +promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voilà que, sans le +vouloir, je l'ai nommée.</p> + +<p>—Je suis comme César, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure, +je n'ai point entendu.</p> + +<p>—Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'était l'oreille +gauche dont César entendait mal?</p> + +<p>—C'est possible, répondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un +avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas +entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu +que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne +sais point, habitant Chaillot, c'est-à-dire la province.</p> + +<p>—Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y +a trois jours, M. le cardinal a donné sa démission, et il y avait fête +au Louvre.</p> + +<p>—Je sais cela.</p> + +<p>—Le roi a fait des promesses à tout le monde. Cinquante mille écus au +duc d'Orléans, soixante mille livres à la reine-mère, trente mille +livres à la reine régnante.</p> + +<p>—Et les leur a-t-il donnés?</p> + +<p>—Non et voilà l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapportés +à la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, séance +tenante, sur un certain intendant nommé Charpentier, ils se sont +contentés de la promesse du roi, mais...</p> + +<p>—Mais?</p> + +<p>—Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu +personne et s'est enfermé chez lui, où il a dîné tête à tête avec +l'Angély, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angély a refusé +tout net.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Cela étonne Votre Eminence?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres; +mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mère, que +S. M. la reine régnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a été +le toucher dans la soirée.</p> + +<p>—Mais les autres?</p> + +<p>—Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre; +le conseil s'est composé de Monsieur, de la reine-mère, de la reine +régnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'épée, de La Vieuville, +qui rage toujours, vu que le roi a remis à M. Charpentier la clef du +trésor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui.</p> + +<p>—Le roi... le roi...</p> + +<p>—Le roi? répéta Saint-Simon.</p> + +<p>—A-t-il assisté au conseil?</p> + +<p>—Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il était malade.</p> + +<p>—Et de quoi a-t-il été question, le savez-vous?</p> + +<p>—De la guerre, probablement.</p> + +<p>—Qui vous le fait croire?</p> + +<p>—Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de +Bassompierre.</p> + +<p>—Voyons le mot?</p> + +<p>—Mgr Gaston, en sa qualité de lieutenant général, traçait la marche de +l'armée; il s'agissait de traverser une rivière, la Durance, je crois.</p> + +<p>—Où la traverserons-nous? demanda Bassompierre.</p> + +<p>—Là! monsieur, répondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte.</p> + +<p>—Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un +pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du +conseil.</p> + +<p>Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu.</p> + +<p>—Je ne sais à qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les +rivières où ils voudront, et que je ne me tienne à l'écart pour rire à +mon aise de leurs désastres.</p> + +<p>—Dont vous ne rirez pas, monseigneur, <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> dit Saint-Simon, d'un ton plus +grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui.</p> + +<p>Richelieu le regarda.</p> + +<p>—Car leur désastre, continua le jeune homme, leur désastre serait celui +de la France.</p> + +<p>—Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que +le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier.</p> + +<p>—Personne, monseigneur, je vous l'affirme.</p> + +<p>—Et que M. Baradas a seul touché ses trente mille livres.</p> + +<p>—De cela, je suis sûr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour +l'aider à transporter toute sa richesse chez lui.</p> + +<p>—Et que va-t-il faire de ses trente mille livres?</p> + +<p>—Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert à Marion +Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le répéter une +seconde, n'est-ce pas, monseigneur?</p> + +<p>—Oui. Qu'a-t-il offert à Marion Delorme?</p> + +<p>—De les manger avec elle.</p> + +<p>—Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix?</p> + +<p>—Non, par lettre, heureusement.</p> + +<p>—Et Marion a gardé cette lettre, j'espère; elle a cette lettre entre +les mains.</p> + +<p>Saint-Simon tira sa montre.</p> + +<p>—Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre; à cette +heure-ci, elle doit s'en être dessaisie.</p> + +<p>—Pour qui? demanda vivement le cardinal?</p> + +<p>—Mais pour le roi! monseigneur.</p> + +<p>—Pour le roi!</p> + +<p>—Voilà ce qui lui faisait croire que la journée ne se passerait pas +sans que vous revissiez Sa Majesté.</p> + +<p>—Ah! je comprends, maintenant.</p> + +<p>En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant à fond de train se fit +entendre.</p> + +<p>Le cardinal s'appuya, pâlissant, à un fauteuil.</p> + +<p>Saint-Simon courut à la fenêtre:</p> + +<p>—Le roi! cria-t-il.</p> + +<p>Au même instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et +Bois-Robert se précipita dans la chambre, criant:</p> + +<p>—Le roi!</p> + +<p>La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante +d'émotion:</p> + +<p>—Le roi! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majesté.</p> + +<p>Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le +front.</p> + +<p>Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrés +marche à marche et d'une manière mesurée.</p> + +<p>Guillemot parut sur la porte et annonça:</p> + +<p>—Le roi!</p> + +<p>—Ah! par ma foi, murmura le cardinal, décidément, c'est un grand +diplomate que ma voisine Marion Delorme.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch48" id="ch48"></a>CHAPITRE XX.</h2> + +<h3>POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS VÊTU DE NOIR.</h3> + +<p>Guillemot s'effaça rapidement, et le roi Louis XIII et le cardinal de +Richelieu se trouvèrent face à face.</p> + +<p>—Sire, dit Richelieu en s'inclinant respectueusement, ma surprise a été +si grande en apprenant que le roi descendait à la porte de mon humble +maison, qu'au lieu de me précipiter comme je le devais au devant de lui +et de l'attendre au bas de l'escalier, je suis resté ici les pieds +cloués au parquet, et qu'à cette heure encore, en son auguste présence, +je doute que ce soit Sa Majesté elle-même qui ait ainsi daigné descendre +jusqu'à moi.</p> + +<p>Le roi regarda autour de lui.</p> + +<p>—Nous sommes seuls, monsieur le cardinal? dit-il.</p> + +<p>—Seuls, Votre Majesté.</p> + +<p>—Vous en êtes certain?</p> + +<p>—J'en suis certain, Sire.</p> + +<p>—Et nous pouvons parler en toute liberté?</p> + +<p>—En toute liberté.</p> + +<p>—Alors, fermez cette porte, et écoutez-moi.</p> + +<p>Le cardinal s'inclina, obéit, ferma la porte et montra du doigt au roi +un fauteuil dans lequel le roi s'assit ou plutôt se laissa tomber.</p> + +<p>Le cardinal se tint debout et attendit.</p> + +<p>Le roi leva lentement les yeux sur le cardinal, et le regardant un +instant:</p> + +<p>—Monsieur le cardinal, dit-il, j'ai eu tort.</p> + +<p>—Tort, Sire! en quoi?</p> + +<p>—De faire ce que j'ai fait.</p> + +<p>Le cardinal regarda fixement le roi à son tour.</p> + +<p>—Sire, dit il, une grande explication, une de ces explications claires, +nettes, précises, qui ne laissent pas un doute, pas un nuage, pas une +ombre, était, je crois, nécessaire entre nous; les paroles que vient de +prononcer Votre Majesté me font croire que l'heure de cette explication +est venue.</p> + +<p>—Monsieur le cardinal, dit Louis XIII se redressant, j'espère que vous +n'oublierez pas...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span></p> + +<p>—Que vous êtes le roi Louis XIII, et que je suis son humble serviteur, +le cardinal de Richelieu, non, Sire, soyez tranquille; mais cependant, +avec le profond respect que j'ai pour Votre Majesté, je demande la +permission de vous le dire: si j'ai le malheur de la blesser, je me +retirerai si loin que non-seulement elle n'aura jamais l'ennui de me +revoir, ni même le désagrément d'entendre à l'avenir même prononcer mon +nom. Si au contraire, elle admet que mes raisons soient bonnes, que mes +sujets de plaintes soient réels, elle n'a qu'à me dire du même accent +dont elle vient de dire: <i>J'ai eu tort</i>, elle n'aura qu'à dire: +<i>Cardinal, vous avez raison</i>, et nous laisserons tomber le passé dans le +gouffre de l'oubli.</p> + +<p>—Parlez, monsieur, dit le roi, je vous écoute.</p> + +<p>—Sire, commençons, s'il vous plaît, par ce qui ne peut pas se discuter, +par mon désintéressement et ma probité.</p> + +<p>—Les ai-je jamais attaqués? demanda le roi.</p> + +<p>—Non, mais Votre Majesté les a laissé attaquer devant elle, et c'est un +grand tort qu'elle a eu.</p> + +<p>—Monsieur! fit le roi.</p> + +<p>—Sire, ou je dirai tout, ou je me tairai; Votre Majesté +m'ordonne-t-elle de me taire?</p> + +<p>—Non, ventre saint-gris, comme disait le roi mon père, je vous ordonne, +au contraire, de parler; mais..... ménagez-moi les reproches.</p> + +<p>—Je suis cependant obligé de faire à Votre Majesté ceux que je crois +qu'elle mérite.</p> + +<p>Le roi se leva, frappa du pied, alla de son fauteuil à la fenêtre, de la +fenêtre à la porte, de la porte à son fauteuil, regarda Richelieu, qui +resta muet, et finit enfin par se rasseoir, en disant:</p> + +<p>—Parlez; je mets mon orgueil royal aux pieds du crucifix, je suis prêt +à tout entendre.</p> + +<p>—J'ai dit, Sire, que je commencerais par mon désintéressement et ma +probité; veuillez donc m'écouter.</p> + +<p>Louis XIII fit un signe de tête.</p> + +<p>—J'ai de mon patrimoine, continua le cardinal, vingt-cinq mille livres +de rente; le roi m'a donné six abbayes, qui rapportent cent vingt-cinq +mille livres; j'ai donc en tout, de rente, cent cinquante mille livres.</p> + +<p>—Je sais cela, dit le roi.</p> + +<p>—Votre Majesté sait aussi, sans doute, que je suis, étant ministre, +bien entendu, entouré de complots et de poignards, à ce point que je +dois avoir des gardes et un capitaine pour me défendre.</p> + +<p>—Je sais encore cela.</p> + +<p>—Eh bien, Sire, j'ai refusé soixante mille livres de pension que vous +m'avez offertes, après la prise de La Rochelle.</p> + +<p>—Je m'en souviens.</p> + +<p>—J'ai refusé les appointements de l'amirauté, quarante mille livres; +j'ai refusé un droit d'amiral, cent mille écus, ou plutôt je l'ai +accepté, mais j'en ai fait don à l'Etat. Enfin, j'ai refusé un million +que les financiers m'offraient pour ne pas être poursuivis; ils ont été +poursuivis, et je les ai forcés de dégorger dix millions dans les +caisses du roi.</p> + +<p>—Il n'y a pas de contestation là-dessus, monsieur le cardinal, dit le +roi en tenant son chapeau, et je me plais à dire que vous êtes le plus +honnête homme de mon royaume.</p> + +<p>Le cardinal salua.</p> + +<p>—Or, continua-t-il, quels sont mes ennemis près de Votre Majesté; quels +sont ceux qui m'accusent en face de la France et qui me calomnient aux +yeux de l'Europe; ceux qui devraient être les premiers à me rendre +justice comme vous, Sire! S. A. R. Mgr Gaston votre frère, la reine Anne +régnante, S. M. la reine mère.</p> + +<p>Le roi poussa un soupir; le cardinal venait de toucher la plaie, il +continua:</p> + +<p>—S. A. R. Monsieur m'a toujours détesté; comment ai-je répondu à sa +haine? Dans l'affaire de Chalais il n'était question de rien moins que +de m'assassiner; les aveux de toutes parts, et même de la part de +monseigneur, ont été clairs et précis; comment me suis je vengé? Je lui +ai fait épouser la plus riche héritière du royaume, Mlle de Montpensier; +j'ai obtenu pour lui de Votre Majesté, l'apanage et le titre de duc +d'Orléans, Mgr Gaston possède à cette heure un million et demi de +revenu.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il est plus riche que moi, monsieur le cardinal.</p> + +<p>—Le roi n'a pas besoin d'être riche, il peut ce qu'il veut. Quand le +roi a besoin d'un million, il demande un million, et tout est dit.</p> + +<p>—C'est vrai, dit le roi, puisqu'avant-hier vous m'en avez donné quatre, +et hier un et demi.</p> + +<p>—Faut-il que je rappelle à Votre Majesté combien m'en veut la reine +Anne d'Autriche et tout ce qu'elle a fait contre moi, et quel est mon +crime à ses yeux; le respect me ferme la bouche.</p> + +<p>—Non, parlez, monsieur le cardinal; je puis, je dois, je veux tout +entendre.</p> + +<p>—Sire, le grand malheur des princes, la <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> grande calamité des Etats, +sont les mariages des rois avec des princesses étrangères; les reines, +venant soit d'Autriche, soit d'Italie, soit d'Espagne, apportent sur le +trône des sympathies de famille qui, à un moment donné, deviennent des +crimes d'Etat; combien de reines ont volé et voleront encore, au profit +de leur père ou de leur frère, l'épée de la France sous le chevet du +roi, leur mari? Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'il y a crime de trahison, +et que ses crimes ne pouvant pas être poursuivis sur les vrais +coupables, on frappe tout autour d'eux, et que des têtes tombent qui ne +devraient pas tomber. Après avoir conspiré avec l'Angleterre, la reine +Anne, qui m'en veut, parce qu'elle voit en moi le champion de la France, +conspire aujourd'hui avec l'Espagne et avec l'Autriche.</p> + +<p>—Je le sais! je le sais! dit le roi d'une voix étouffée; mais la reine +Anne n'a aucun pouvoir sur moi.</p> + +<p>—C'est vrai; mais en direz-vous autant de la reine Marie, Sire, de la +reine Marie, la plus cruelle de mes trois ennemies, parce que c'est pour +elle que j'ai le plus fait.</p> + +<p>—Pardonnez-lui, monsieur le cardinal.</p> + +<p>—Non, Sire, je ne le lui pardonne pas.</p> + +<p>—Même si je vous en prie?</p> + +<p>—Même si vous me l'ordonnez; oh! je l'ai dit à Votre Majesté, +puisqu'elle est venue me chercher ici, il faut qu'ici la vérité tout +entière lui soit dite.</p> + +<p>Le roi poussa un soupir.</p> + +<p>—Croyez-vous que je ne la connais pas, la vérité? dit-il d'une voix +altérée.</p> + +<p>—Pas tout entière et il faut qu'entière elle vous soit dite une fois; +votre mère, Sire, c'est terrible à dire à son fils, mais votre mère...</p> + +<p>—Eh bien, ma mère? dit le roi regardant fixement le cardinal.</p> + +<p>Ce regard du roi, qui eût arrêté les paroles dans la bouche d'un homme +moins résolu à tout braver que l'était le cardinal, sembla, au +contraire, les en faire jaillir.</p> + +<p>—Votre mère, Sire, reprit-il, votre mère était infidèle à son époux. +Avant d'être la femme de son mari, votre mère, lorsqu'elle a abordé à +Marseille...</p> + +<p>—Taisez vous, monsieur, dit le roi, les murs écoutent et entendent +parfois, dit-on. S'ils écoutent et s'ils entendent, ils peuvent parler, +et personne ne doit savoir, que vous et moi pourquoi j'hésite à donner +un héritier à la couronne, quand tout le monde m'en presse, et vous tout +le premier, et ce que je vous dis est si vrai, monsieur, ajouta le roi, +en se levant et en saisissant la main du cardinal, que si je croyais mon +frère fils du roi Henri IV, c'est-à-dire du seul sang qui ait le droit +de régner sur la France, aussi vrai que Dieu et vous m'entendez, +monsieur, j'aurais déjà abdiqué en sa faveur et me serais retiré dans un +cloître où j'aurais prié pour ma mère et pour la France. Avez-vous +encore autre chose à me dire, monsieur; m'ayant dit cela, vous pouvez +tout me dire, maintenant?</p> + +<p>—Eh bien oui, Sire, je vous dirai tout! s'écria le cardinal étonné, car +je commence à comprendre qu'au respect que j'ai déjà pour Votre Majesté, +va se joindre un sentiment d'admiration d'autant plus profonde qu'elle +restera secrète. Oh! Sire, quel horizon de tristesse me cachait le voile +que vous venez de soulever, et Dieu m'est témoin que si je ne croyais +pas l'avenir de la France intéressé à ce que je vais vous dire, je +m'arrêterais là et n'irais point jusqu'au bout; Sire, avez-vous essayé +de voir clair dans le mystère terrible du 14 mai?</p> + +<p>—Oui, et j'y suis parvenu.</p> + +<p>—Mais les vrais assassins, les connaissez-vous, Sire?</p> + +<p>—L'assassinat du maréchal d'Ancre, dont je parle sans remords, et que +j'accomplirais encore demain s'il n'était déjà accompli depuis onze ans, +vous prouvera du moins que je connaissais l'un d'entre eux si je ne +connais pas les autres.</p> + +<p>—Mais moi, Sire! moi qui n'avais pas les mêmes raisons que Votre +Majesté pour rester aveugle, moi j'ai été jusqu'au fond du mystère et je +les connais tous, moi, les assassins!</p> + +<p>Le roi poussa un gémissement.</p> + +<p>—Vous ignorez, Sire, qu'il y a eu une sainte femme, une créature +dévouée qui sachant que le crime devait s'accomplir, avait juré elle, +que le crime ne s'accomplirait pas. Savez-vous quelle a été sa +récompense?</p> + +<p>—On l'a enfermée dans un tombeau, dont elle a vu, vivante, la porte se +murer sur elle, et où elle est restée dix-huit ans exposée aux rayons +brûlants de l'été, à la bise glacée de l'hiver; sa loge était aux Filles +repenties; elle s'appelait la <i>Coëtman</i>, elle est morte il y a douze +jours seulement.</p> + +<p>—Et sachant cela, Sire, Votre Majesté a souffert qu'une pareille +iniquité s'accomplit!</p> + +<p>—Les rois sont personnes sacrées, monsieur le cardinal, répondit Louis +XIII avec ce culte terrible de la monarchie qui, sous Louis XIV, devait +aller jusqu'à l'idolâtrie; et malheur à ceux qui pénètrent dans leurs +secrets.</p> + +<p>—Eh bien! Sire, ce secret, il y a encore une autre personne que vous, +une autre personne que moi qui le sait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p> + +<p>Le roi fixa son œil clair sur le cardinal; cet œil interrogeait mieux +que n'eussent fait des paroles.</p> + +<p>—Vous avez peut-être entendu dire, continua Richelieu, que sur +l'échafaud Ravaillac avait demandé à faire des aveux.</p> + +<p>—Oui, dit Louis XIII pâlissant.</p> + +<p>—Vous avez peut-être entendu dire encore que le greffier alors +s'approcha de lui, et que sous la dictée du patient, déjà à moitié +mutilé, le greffier écrivit le nom des vrais coupables.</p> + +<p>—Oui, dit Louis XIII, sur une feuille volante détachée du procès.</p> + +<p>Et le cardinal crut le voir pâlir encore.</p> + +<p>—Vous avez peut-être entendu dire enfin que cette feuille avait été +recueillie par le rapporteur Joly de Fleury, et gardée soigneusement par +lui.</p> + +<p>—J'ai entendu dire tout cela, monsieur le cardinal, après?.... +après?....</p> + +<p>—Eh bien, j'ai voulu reprendre cette feuille chez les enfants de M. +Joly de Fleury; deux hommes inconnus, l'un, un jeune homme de seize ans, +l'autre, un homme de vingt-six, se sont présentés un jour chez le +rapporteur, se sont faits connaître à lui, ont eu l'influence de se +faire remettre ce précieux feuillet et l'ont emporté.</p> + +<p>—Et Votre Eminence, qui sait tout, n'a pas pu savoir quels étaient ces +deux hommes? demanda le roi.</p> + +<p>—Non, Sire, répondit le cardinal.</p> + +<p>—Eh bien, je vais vous le dire, moi, fit le roi en saisissant +fiévreusement le bras du cardinal: l'aîné de ces deux hommes, c'était M. +de Luynes; le plus jeune c'était moi!</p> + +<p>—Vous, Sire, s'écria le cardinal en reculant d'étonnement.</p> + +<p>—Et, dit le roi en fouillant dans sa poitrine et en tirant d'une poche +intérieure un papier jauni et froissé, et ce procès-verbal daté par +Ravaillac sur l'échafaud, cette feuille fatale qui porte les noms des +coupables, la voilà!</p> + +<p>—O Sire! dit Richelieu, reconnaissant à la pâleur du roi ce qu'il avait +dû souffrir pendant toute cette scène, pardonnez-moi; tout ce que je +viens de vous dire, je croyais que vous l'ignoriez.</p> + +<p>—Et quelle cause donniez-vous donc à ma tristesse, à mon isolement, à +mon deuil. Est-ce donc l'habitude des rois de France de se vêtir comme +je le suis. Chez nous autres souverains, le deuil d'un père, d'une mère, +d'un frère, d'une sœur, d'un parent, d'un autre roi, se porte en +violet; mais chez tous les hommes, roi et sujets, le deuil du bonheur se +porte en noir.</p> + +<p>—Sire, dit le cardinal, il est inutile de garder ce papier, brûlez-le.</p> + +<p>—Non pas, monsieur, je suis faible; mais par bonheur, je me connais. Ma +mère est ma mère, au bout du compte, et de temps en temps elle reprend +son empire sur moi. Mais quand je sens que cet empire me fait dévier de +la ligne droite et me pousse à quelque chose d'injuste, je regarde ce +papier et il me rend la force, ce papier. Monsieur le cardinal, dit le +roi d'une voix sombre, mais résolue, gardez-le comme un pacte entre +nous, et le jour où il me faudra rompre avec ma mère, l'éloigner de moi, +l'exiler de Paris, la chasser de la France, ce papier à la main, exigez +de moi ce que vous voudrez.</p> + +<p>Le cardinal hésitait.</p> + +<p>—Prenez, dit le roi, prenez, je le veux.</p> + +<p>Le cardinal s'inclina et prit le papier.</p> + +<p>—Puisque Votre Majesté le veut, dit-il.</p> + +<p>—Et maintenant, ne me faites plus de conditions, monsieur le cardinal, +la France et moi nous nous remettons entre vos mains.</p> + +<p>Le cardinal prit les mains du roi, mit un genou en terre, les baisa et +lui dit:</p> + +<p>—Sire, en échange de cet instant, Votre Majesté acceptera, je l'espère, +le dévouement de toute ma vie.</p> + +<p>—J'y compte, monsieur, dit le roi avec cette suprême majesté qu'il +savait prendre dans certains moments; et maintenant, ajouta-t-il, mon +cher cardinal, oublions tout ce qui s'est passé, dédaignons toutes ces +misérables intrigues de ma mère, de mon frère et de la reine, et ne nous +occupons plus que de la gloire de nos armes et de la grandeur de la +France.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch49" id="ch49"></a></h2> + +<h3>OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI.</h3> + +<p>Le lendemain, à deux heures après-midi, le roi Louis XIII, assis dans un +grand fauteuil, la canne entre les jambes, son chapeau noir à plumes +noires posé sur sa canne, le sourcil un peu moins froncé, le visage un +peu moins pâle que d'habitude, regardait le cardinal de Richelieu assis +à son bureau et travaillant.</p> + +<p>Tous deux étaient dans ce cabinet de la place Royale, où nous avons vu +le roi, pendant ses trois jours de règne, passer de si mauvaises heures.</p> + +<p>Le cardinal écrivait, le roi attendait.</p> + +<p>Le cardinal leva la tête.</p> + +<p>—Sire, dit-il, j'ai écrit en Espagne, à Mantoue, à Venise et à Rome, et +j'ai eu l'honneur de montrer à Votre Majesté mes lettres qu'elle a +approuvées. Maintenant je viens, <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> toujours par l'ordre de Votre Majesté, +d'écrire à son cousin le roi de Suède. Cette réponse était plus +difficile à faire que les autres. S. M. le roi Gustave-Adolphe, trop +éloigné de nous, apprécie mal les hommes tout en jugeant bien les +événements, et les appréciant avec son esprit à lui, et ne les jugeant +point sur l'impression générale.</p> + +<p>—Lisez, lisez, monsieur le cardinal, dit Louis XIII, je sais +parfaitement ce que contenait la lettre de mon cousin Gustave.</p> + +<p>Le cardinal salua et lut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«Sire,</p> + + <p>«Cette familiarité avec laquelle Votre Majesté veut bien m'écrire est + un grand honneur pour moi, tandis que ma familiarité à moi envers + Votre Majesté, quoique autorisée par elle, serait tout à la fois un + manque de respect et un oubli de l'humilité que m'impose le peu + d'opinion que j'ai de moi-même et ce titre de prince de l'Eglise que + vous voulez bien me donner.</p> + + <p>«Non, Sire, je ne suis pas un grand homme; non, Sire, je ne suis pas + un homme de génie. Seulement je suis, comme vous voulez bien me le + dire, un honnête homme, et c'est à ce point de vue que le roi mon + maître veut bien surtout m'apprécier, n'ayant besoin d'avoir recours + qu'à lui-même dans toutes les questions où le génie et la grandeur ont + besoin d'intervenir. Je traiterai donc directement avec Votre Majesté, + comme elle le désire, mais comme simple ministre du roi de France.</p> + + <p>«Oui, sire, je suis sûr de mon roi, plus sûr aujourd'hui que jamais, + car aujourd'hui encore il vient, en me maintenant au pouvoir contre + l'opinion de la reine Marie de Médicis, sa mère, contre celle de la + reine Anne, son épouse, contre celle Mgr Gaston, son frère, de me + donner une nouvelle preuve que, si son cœur cède parfois à ces beaux + sentiments de piété filiale, d'amitié fraternelle et de tendresse + conjugale qui sont le bonheur des autres hommes, et que Dieu a mis + dans tous les cœurs honnêtes et bien nés, la raison d'Etat vient + aussitôt corriger ces nobles élans de l'âme auxquels les rois sont + parfois forcés de résister, en se faisant une vertu âpre et rigide, + qui met le bien de ses sujets et les nécessités du gouvernement avant + les lois mêmes de la nature.</p> + + <p>«Un des grands malheurs de la royauté, Sire, est que Dieu ait placé si + haut ses représentants sur la terre, que les rois, ne pouvant avoir + d'amis, soient forcés d'avoir des favoris. Mais, loin de se laisser + influencer par ses favoris, vous avez pu voir que mon maître, à qui a + été donné le beau surnom de Juste, a su, au contraire—et M. de + Chalais, que vous nommez, en est la preuve—a su les abandonner même à + la justice criminelle, du moment où ils étaient accusés d'empiéter + d'une façon fatale sur les affaires d'Etat; et mon maître a le regard + trop pénétrant et la main trop ferme pour permettre que jamais une + intrigue, si bien ourdie qu'elle soit et si puissants que soient ceux + qui la mettront en avant, renverse un homme qui a dévoué son esprit à + son roi et son cœur à la France; peut-être un jour descendrai-je du + pouvoir, mais je puis affirmer que je n'en tomberai pas.</p> + + <p>«Oui, Sire—et mon roi, à qui j'ai eu l'honneur de communiquer votre + lettre, n'ayant rien de caché pour lui, m'autorise à vous le + dire,—oui, je suis sûr, sauf la permission de Dieu, qui peut + m'enlever de ce monde au moment où j'y penserai le moins, oui, je suis + sûr de rester trois ans au pouvoir, et, en ce moment même, le roi m'en + renouvelle l'assurance—en effet, Louis XIII fit à Richelieu un signe + affirmatif.—Oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir et de + tenir, au nom du roi et au mien, les engagements que je prends + directement avec vous par ordre très positif de mon maître.</p> + + <p>«Quant à appeler Votre Majesté <i>ami Gustave</i>,—je ne connais que deux + hommes dans l'antiquité: Alexandre et César; que trois hommes dans + notre monarchie moderne: Charlemagne, Philippe-Auguste et Henri IV, + qui puissent se permettre vis-à-vis d'elle une si flatteuse + familiarité. Moi, qui suis si peu de chose, je ne puis que me dire de + Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur.</p> + + <p class="right">† <span class="smcap">Armand</span>, cardinal Richelieu.</p> + + <p>«Comme le désire Votre Majesté, et comme mon roi est enchanté d'en + donner l'ordre, ce sera M. le baron de Charnassé qui lui remettra + cette lettre et qui sera chargé de négocier avec Votre Majesté cette + grande affaire de la ligue protestante, pour laquelle il a les pleins + pouvoirs du roi, et, si vous y tenez absolument, j'ajouterai les + miens.»</p> +</div> + +<p>Pendant tout le temps que le cardinal avait lu cette longue lettre, qui +était une apologie du roi un peu trop librement attaqué par +Gustave-Adolphe, Louis XIII, tout en mordant à deux ou trois passages sa +moustache, avait approuvé de la tête; mais quand la lettre fut +complétement achevée, il demeura un instant pensif et demanda au +cardinal:</p> + +<p>—Eminence, en votre qualité de théologien, pouvez-vous m'affirmer que +cette alliance avec un hérétique ne compromet point le salut de mon +âme?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p> + +<p>—Comme c'est moi qui l'ai conseillée à Votre Majesté, s'il y a un péché +je le prends sur moi.</p> + +<p>—Voilà qui me rassure un peu, dit Louis XIII, mais ayant tout fait +depuis que vous êtes ministre et comptant dans l'avenir tout faire +d'après vos avis, croyez-vous, mon cher cardinal, que l'un de nous +puisse être damné sans l'autre?</p> + +<p>—La question est trop difficile pour que j'essaye d'y répondre; mais +tout ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que ma prière à Dieu est +de ne jamais me séparer d'elle, soit en ce monde, soit pendant +l'éternité.</p> + +<p>—Ah! fit le roi respirant, notre travail est donc fini, mon cher +cardinal.</p> + +<p>—Pas encore tout à fait, Sire, dit Richelieu, et je prie Votre Majesté +de m'accorder encore quelques instants pour l'entretenir des engagements +qu'elle a pris et des promesses qu'elle a faites.</p> + +<p>—Voulez-vous parler des sommes que m'avaient demandées mon frère, ma +mère et ma femme?</p> + +<p>—Oui, Sire.</p> + +<p>—Des traîtres, des trompeurs et des infidèles. Vous qui prêchez si bien +l'économie, n'allez vous pas me donner le conseil de récompenser +l'infidélité, le mensonge et la trahison?</p> + +<p>—Non, Sire; mais je vais dire à Votre Majesté: Une parole royale est +sacrée; une fois donnée, elle doit être tenue. Votre Majesté a promis +cinquante mille écus à son frère...</p> + +<p>—S'il était lieutenant général; puisqu'il ne l'est plus!</p> + +<p>—Raison de plus, pour lui donner un dédommagement.</p> + +<p>—Un fourbe qui a fait semblant d'aimer la princesse Marie rien que pour +nous susciter des embarras de toute espèce.</p> + +<p>—Dont nous voilà sortis, je l'espère, puisque lui-même a dit qu'il +renonçait à cet amour.</p> + +<p>—Tout en faisant son prix pour y renoncer.</p> + +<p>—S'il a fait son prix, Sire, il faut lui payer cette renonciation au +taux qu'il a fixé lui-même.</p> + +<p>—Cinquante mille écus!</p> + +<p>—C'est cher, je le sais bien; mais un roi n'a que sa parole.</p> + +<p>—Il n'aura pas plutôt ses cinquante mille écus qu'il se sauvera avec en +Crète, près du roi Minos, comme il appelle le duc Charles IV.</p> + +<p>—Tant mieux, Sire, car alors les cinquante mille écus auront été +placés; pour cinquante mille écus, nous prendrons la Lorraine.</p> + +<p>—Et vous croyez que l'empereur Ferdinand nous laissera faire?</p> + +<p>—A quoi nous servirait Gustave-Adolphe?</p> + +<p>Le roi réfléchit un instant.</p> + +<p>—Vous êtes un rude joueur d'échecs, monsieur le cardinal, dit-il; +monsieur mon frère aura ses cinquante mille écus; mais quant à ma mère, +qu'elle ne compte pas sur ses soixante mille livres!</p> + +<p>—Sire, S. M. la reine mère avait besoin de cette somme il y a déjà +longtemps, puisqu'elle m'avait demandé cent mille livres, et qu'à mon +grand regret je n'avais pu lui en donner que cinquante. Mais à cette +époque nous étions totalement dépourvus d'argent, tandis qu'aujourd'hui +nous en avons.</p> + +<p>—Cardinal, vous oubliez tout ce que vous m'avez dit hier de ma mère?</p> + +<p>—Vous ai-je dit qu'elle ne fût pas votre mère, Sire?</p> + +<p>—Non; pour mon malheur et pour celui de la France, elle l'est.</p> + +<p>—Sire, vous avez signé à S. M. la reine-mère un bon de soixante-mille +livres.</p> + +<p>—J'ai promis, je n'ai rien signé.</p> + +<p>—Une promesse royale est bien autrement sacrée qu'un écrit!</p> + +<p>—Alors c'est vous qui les lui donnerez et non pas moi; peut-être nous +en aura-t-elle quelque reconnaissance et nous laissera-t-elle +tranquilles?</p> + +<p>—La reine ne nous laissera jamais tranquilles, Sire; l'esprit +tracassier des Médicis est en elle, et elle passera sa vie à regretter +deux choses qu'elle ne peut reprendre: la jeunesse évanouie et son +pouvoir perdu.</p> + +<p>—Passe encore pour la reine-mère, mais la reine, qui se fait payer son +fil de perles par M. d'Emery et qui me le redemande!... oh! pour ceci +par exemple!</p> + +<p>—Cela ne prouve qu'une chose, Sire, c'est que la reine, pour recourir à +de pareils moyens, est fort gênée. Or, il n'est point convenable, quand +le roi a la clef d'une caisse contenant plus de quatre millions, que la +reine emprunte vingt mille livres à un particulier. Sa Majesté +appréciera, je l'espère, et au lieu d'un bon de trente mille livres, +signera un bon de cinquante mille livres à la reine, à la condition +qu'elle remboursera les vingt mille livres à M. d'Emery. La couronne de +France est d'or pur, Sire, et elle doit reluire aussi bien au front de +la reine qu'à celui du roi.</p> + +<p>Le roi se leva, alla au cardinal et lui tendit la main.</p> + +<p>—Non-seulement, monsieur le cardinal, <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> dit-il, vous êtes un grand +ministre, un bon conseiller, mais encore un ennemi généreux; je vous +autorise, monsieur le cardinal, à faire payer les différentes sommes +dont nous venons de régler l'emploi.</p> + +<p>—C'est le roi qui les a promises, c'est au roi de les acquitter; le roi +signera des bons que l'on présentera à la caisse et qui seront payés à +vue; mais il me semble que Sa Majesté oublie une des gratifications +qu'il a accordées.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Je croyais que, dans sa généreuse répartition, le roi avait accordé à +M. de l'Angély, son fou, la même somme qu'à M. de Baradas, son favori, +trente mille livres.</p> + +<p>Le roi rougit.</p> + +<p>—L'Angély a refusé, dit-il.</p> + +<p>—Raison de plus, Sire, pour maintenir la libéralité. M. l'Angély a +refusé pour que les gens qui demandent ou qui acceptent le croyent +véritablement fou, et ne sollicitent pas sa place près de Votre Majesté. +Mais le roi n'a que deux vrais amis près de lui, son fou et moi; qu'il +ne soit pas ingrat auprès de l'un, après avoir si largement récompensé +l'autre.</p> + +<p>—Soit, vous avez raison, monsieur le cardinal; mais il y a un petit +drôle qui a mérité toute ma colère, et celui-là...</p> + +<p>—Celui-là, Sire, Votre majesté n'oubliera point qu'il a été près de +trois mois son favori, et qu'un roi de France peut bien donner dix mille +livres par mois à celui qu'il honore de son intimité.</p> + +<p>—Oui, mais qu'il aille les offrir à une fille comme Mlle Delorme.</p> + +<p>—Fille très-utile, Sire, puisque c'est elle qui m'a prévenu de la +disgrâce dans laquelle j'allais tomber et qui, en me donnant le temps de +penser à ma chute, m'a permis de l'envisager en face. Sans elle, Sire, +en apprenant, sans y être préparé, que j'avais démérité des bontés du +roi, je fusse resté sur le coup. Une compagnie pour M. de Baradas, Sire, +et qu'il prouve à Votre Majesté qu'il vous reste fidèle serviteur, comme +vous lui restez bon maître.</p> + +<p>Le roi réfléchit un instant.</p> + +<p>—Monsieur le cardinal, demanda-t-il, que dites-vous de son camarade +Saint-Simon?</p> + +<p>—Je dis qu'il m'est fort recommandé, Sire, par une personne à qui je +veux beaucoup de bien, et qu'il est très-propre à tenir près de Votre +Majesté la place que l'ingratitude de M. Baradas laisse vacante.</p> + +<p>—Sans compter, ajouta le roi, qu'il sonne admirablement le cor; je suis +bien aise que vous me le recommandiez, cardinal, je verrai à faire +quelque chose pour lui. A propos, et le conseil?</p> + +<p>—Votre Majesté veut-elle le fixer à demain à midi au Louvre; +j'exposerai mon plan de campagne, et nous tâcherons d'avoir, pour passer +les rivières, autre chose que les doigts de Monsieur.</p> + +<p>Le roi regarda le cardinal avec l'étonnement qu'il manifestait chaque +fois qu'il le voyait si bien instruit de choses qu'il eût dû ignorer.</p> + +<p>—Mon cher cardinal, lui dit-il en riant, vous avez à coup sûr un démon +à votre service, à moins que vous ne soyez—ce à quoi j'ai plus d'une +fois pensé—à moins que vous ne soyez le démon lui-même.</p> + +<p class="center2">FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 300px;"> +<img src="images/sep.jpg" alt="" title="" width="300" height="26" /></div> + +<h2>QUATRIÈME VOLUME.</h2> + +<hr class="small2" /> + +<h2><a name="ch50" id="ch50"></a>CHAPITRE Ier.</h2> + +<h3>L'AVALANCHE.</h3> + +<p>Au moment même où le conseil, convoqué cette fois par Richelieu, se +réunissait au Louvre, c'est-à-dire vers onze heures du matin, une petite +caravane, qui était partie de Doulx au point du jour, apparaissait à +l'extrémité des maisons de la petite ville d'Exilles, située sur +l'extrême frontière de France, et qui n'est plus séparée des Etats du +prince de Piémont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au +territoire français.</p> + +<p>Cette caravane se composait de quatre personnes montées sur des mulets.</p> + +<p>Deux hommes et deux femmes.</p> + +<p>Dans les deux hommes, qui voyageaient à visage découvert avec le costume +basque, il était facile de reconnaître deux jeunes gens, dont le plus +âgé avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans à peine.</p> + +<p>Quant aux deux femmes, il était plus difficile de savoir leur âge, +vêtues qu'elles étaient de robes de pélerines à larges capuchons, qui +leur cachaient entièrement le visage, précaution que l'on pouvait aussi +bien attribuer au froid qu'au désir de ne pas être reconnues.</p> + +<p>A cette époque les Alpes n'étaient point comme aujourd'hui sillonnées +par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> et du +Saint-Gothard, et l'on ne pénétrait en Italie que par des sentiers où +rarement deux piétons eussent pu marcher de front, et où les mulets +trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familière, mais +sympathique au suprême degré.</p> + +<p>Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'était le plus âgé des deux, +marchait à pied, tenant par la bride un des mulets, monté par la plus +jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une +espèce de marchand ambulant qui précédait la caravane de cinq cents pas +environ, fouettant devant lui un petit cheval chargé de ballots, avait +rejeté son capuchon en arrière, et qui, par la mise en évidence de +cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fraîcheur, accusait à +peine dix-sept à dix-huit ans.</p> + +<p>L'autre femme suivait le visage entièrement enseveli dans son capuchon. +La tête courbée, soit par le poids de la pensée, soit par celui de la +fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle +suivait ou plutôt que suivait sa monture, sur l'extrême crête d'un +rocher qui, d'un côté, dominait le précipice et, de l'autre côté était +dominé par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus préoccupé +qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tête, flairait le vide +et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait à n'avancer un pied +que quand les trois autres étaient bien assurés, toute l'étendue du +danger qu'il y avait pour lui à faire un faux pas.</p> + +<p>Ce danger était si réel, que, pour ne pas le voir et peut-être pour ne +point céder à ce démon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il +est si difficile de résister, le quatrième voyageur, jeune homme aux +cheveux blonds, à la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de +jeunesse et de vie, assis sur son mulet à la manière des femmes, +c'est-à-dire de côté et tournant le dos à l'abîme, chantait en +s'accompagnant d'une mandoline pendue à son cou par un ruban bleu de +ciel, les vers suivants, tandis que le quatrième mulet, débarrassé de +son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vénus est par cent mille noms</span><br /> + <span class="i0">Et par cent mille autres surnoms</span><br /> + <span class="i0">Des pauvres amants outragée;</span><br /> + <span class="i0">L'un la dit plus dure que le fer,</span><br /> + <span class="i0">L'autre la surnomme enfer,</span><br /> + <span class="i0">Et l'autre la nomme enragée.</span><br /> + <br /> + <span class="i0">L'un l'appelle soucis et pleurs,</span><br /> + <span class="i0">L'autre tristesse et douleurs</span><br /> + <span class="i0">Et l'autre la désespérée.</span><br /> + <span class="i0">Mais moi, parce qu'elle a toujours</span><br /> + <span class="i0">Eté propice à mes amours,</span><br /> + <span class="i0">Je la surnomme la sucrée!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Quant au plus âgé des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il +ne chantait pas, il était trop occupé pour cela.</p> + +<p>Tous ses soins étaient concentrés sur la jeune femme dont il s'était +fait le guide et sur les dangers qui la menaçaient, elle et sa monture, +dans le chemin étroit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet +œil doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que +non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dévoue soit à +leur sûreté, soit à leur fantaisie, second dévouement dont elles sont +parfois plus reconnaissantes que du premier.</p> + +<p>Au bout d'un moment, à l'un des détours du sentier, la petite caravane +fit halte.</p> + +<p>Cette halte était occasionnée par une grave question à résoudre.</p> + +<p>On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est-à-dire du +dernier bourg français, puisque, depuis deux heures déjà l'on avait +dépassé Exilles, et son fort; on était donc éloigné d'une demi-lieue à +peine de la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont.</p> + +<p>Au delà de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque +non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands préparatifs que le +cardinal faisait contre lui, mais encore avait été officiellement +prévenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire +lever le siége de Cazal et ne se joignait, point à elles, la guerre lui +était d'avance déclarée.</p> + +<p>Or, la grave question qui s'agitait était celle-ci: Passerait-on +franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'être +reconnu et arrêté par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en +suivant ce guide, quelque chemin détourné qui permettrait d'éviter Suze +et même Turin, pour aller directement en Lombardie?</p> + +<p>La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a +dans l'homme aimé, s'abandonnait absolument à la prudence et au courage +de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux +noirs et avec son doux sourire en disant:</p> + +<p>—Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous +voudrez.</p> + +<p>Le jeune homme, effrayé de cette responsabilité, à l'endroit de la femme +qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le +visage était caché sous son capuchon.</p> + +<p>—Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis?</p> + +<p>Celle à qui la parole était adressée, leva son capuchon, et l'on put +voir le visage d'une femme de 45 à 55 ans, vieilli, amaigri, ravagé par +une longue souffrance, les yeux seuls, devenus <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> trop grands à force de +chercher à voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette +face pâle qui semblait déjà en proie à la rigidité cadavérique.</p> + +<p>—Plaît-il? demanda-t-elle.</p> + +<p>Elle n'avait rien écouté, rien entendu, à peine avait-elle remarqué que +l'on avait fait halte.</p> + +<p>Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en +roulant au fond du précipice, empêchait que l'on entendît des paroles +prononcées non-seulement à voix basse, mais avec un accent ordinaire.</p> + +<p>Le jeune homme la mit au courant de la question.</p> + +<p>—Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous +nous arrêtions à la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville +frontière, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe +des chemins détournés, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un +guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont +aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons +pas, c'est-à-dire que vous ne soyez pas reconnu.</p> + +<p>—Chère madame, répondit le jeune homme, la sagesse en personne a parlé +par votre bouche, et nous suivrons votre avis.</p> + +<p>—Eh bien? demanda la jeune fille.</p> + +<p>—Eh bien, tout est arrêté, mais que regardiez-vous?</p> + +<p>—Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau?</p> + +<p>Les yeux du jeune homme se tournèrent dans la direction indiquée.</p> + +<p>—Quoi? demanda-t-il.</p> + +<p>—Des fleurs dans cette saison!</p> + +<p>Et, en effet, presque immédiatement au-dessous de la ligne des neiges, +on voyait étinceler quelques fleurs d'un rouge vif.</p> + +<p>—Ici, chère Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et +l'hiver est à peu près éternel; cependant, de temps en temps, pour +réjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inépuisable +fécondité, la nature est toujours jeune, quelque belle fée laisse en +passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au +milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des +Alpes.</p> + +<p>—Oh! la charmante fleur, dit Isabelle.</p> + +<p>—La désirez-vous? s'écria le jeune homme.</p> + +<p>Et avant que la jeune fille eût pu répondre, il s'était élancé et +gravissait le roc qui le séparait du plateau et de la fleur.</p> + +<p>—Comte, comte, s'écria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc +point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du +moins ne plus rien voir.</p> + +<p>Mais celui auquel on avait donné le titre de comte et dans la personne +duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte +de Moret, était déjà parvenu sur le plateau, avait déjà cueilli la fleur +et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il +eût, en homme qui prévoit toutes les éventualités, ainsi que son +compagnon, autour de la taille une corde roulée en guise de ceinture, +corde destinée à aider le voyageur dans les montées et dans les +descentes difficiles.</p> + +<p>Il présenta la rose des Alpes à la jeune fille qui, rougissant de +plaisir, la porta à ses lèvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa +poitrine.</p> + +<p>En ce moment, un bruit pareil à celui du tonnerre se fit entendre venant +de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphère, et +l'on vit avec la rapidité de l'éclair glisser sur la déclivité rapide +une montagne blanche qui allait se précipitant de haut en bas, et qui +augmentait de vitesse et de force à mesure qu'elle se précipitait.</p> + +<p>—Gare à l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant à +bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre +ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il +demandait un abri.</p> + +<p>La voyageuse pâle rejeta son capuchon en arrière et regarda +tranquillement ce qui se passait.</p> + +<p>Tout à coup cependant elle poussa un cri.</p> + +<p>L'avalanche n'était que partielle; elle enveloppait un espace de cinq +cents pas à peu près et commençait à deux cents pas en avant de la +petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle +puissant de la mort passer devant elle.</p> + +<p>Mais ce cri poussé par la femme pâle n'était point un cri de terreur +personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune +des deux hommes, c'est-à-dire le page Galaor, préoccupé qu'il était de +sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, préoccupé qu'il était +de la sûreté d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper +l'homme et l'animal qui marchaient à trois cents pas devant eux et les +précipiter dans l'abîme.</p> + +<p>A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournèrent avec une anxiété +d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvés, ils +songèrent, par ce retour naturel à <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> l'homme, au danger que pouvaient +courir les autres.</p> + +<p>Mais ils ne virent rien que la femme pâle, qui, le bras tendu vers un +point qu'elle indiquait du doigt, criait:</p> + +<p>—Là! là! là!</p> + +<p>Alors leurs yeux se portèrent sur le chemin que son exiguïté même avait +préservé de l'encombrement.</p> + +<p>Le mulet et le marchand forain qui les précédaient avaient disparu, le +chemin était vide.</p> + +<p>Le comte de Moret comprit tout.</p> + +<p>—Venez doucement, dit-il à Isabelle, venez en vous appuyant au rocher, +et vous, ma chère madame de Coëtman, suivez Isabelle; et nous, Galaor, +courons: peut-être est-il possible de sauver ce malheureux.</p> + +<p>Et s'élançant avec l'agilité d'un montagnard, le comte de Moret, suivi +de Galaor, se précipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la +femme pâle, qui n'était autre, comme nous venons de le dire, que Mme de +Coëtman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il fût dans le +respect du comte de Moret et dans la chasteté d'Isabelle, avait jugé à +propos, ne fût-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur +donner pour compagne de voyage.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch51" id="ch51"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<h3>GUILLAUME COUTET.</h3> + +<p>Arrivés à l'endroit indiqué, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un à +l'autre, jetèrent avec terreur le regard dans le précipice.</p> + +<p>Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin.</p> + +<p>Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi +nettement articulées que le permettait la profonde terreur de celui qui +les prononçait.</p> + +<p>—Si vous êtes chrétiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi!</p> + +<p>Leurs yeux se portèrent dans la direction de la voix, et ils aperçurent +à dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un précipice de mille à douze +cents pieds, un homme accroché à un sapin à moitié déraciné et pliant +sous son poids.</p> + +<p>Ses pieds s'appuyaient à une aspérité du rocher qui pouvait l'aider à se +maintenir où il était, mais qui devenait inutile du moment où l'arbre +achèverait de se rompre; à ce moment, qui ne pouvait tarder, il était +évident qu'il serait avec son soutien précipité dans l'abîme.</p> + +<p>Le comte de Moret jugea le péril d'un coup d'œil.</p> + +<p>—Coupe un bâton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort +pour soutenir un homme.</p> + +<p>Galaor, montagnard comme Moret, comprit à l'instant même l'intention du +comte.</p> + +<p>Il tira de son fourreau une espèce de poignard à large lame aiguë et +tranchante, se jeta sur un térébinthe brisé, et en quelques instants, en +eût fait ce que désirait le comte, c'est-à-dire une espèce de traverse +d'échelle.</p> + +<p>Pendant ce temps, le comte avait déroulé la corde qui l'enveloppait et +qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils +entreprenaient le sauvetage.</p> + +<p>En quelques secondes la traverse fut solidement fixée à l'extrémité de +la corde, et après les paroles d'encouragement jetées au malheureux +suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre à lui la corde et la +traverse.</p> + +<p>Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment même où le sapin +déraciné roulait dans le précipice.</p> + +<p>Une inquiétude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde +était tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette +corde.</p> + +<p>Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec +elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais à une distance +cependant qui permit à celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds à +terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle +priait, les yeux tournés contre le rocher, et que Mme de Coëtman +maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux +hommes s'attachèrent à la corde et, d'un commun effort, la tirèrent à +eux.</p> + +<p>La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on +vit apparaître au niveau du précipice la tête pâle du malheureux qui +venait si miraculeusement d'échapper à la mort.</p> + +<p>Un cri de joie salua cette apparition, et à ce cri seulement Isabelle se +retourna et joignit sa voix à celle de ses compagnons pour crier à son +tour:</p> + +<p>—Courage, courage, vous êtes sauvé.</p> + +<p>En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lâchant la corde, +se cramponnait à la selle du mulet.</p> + +<p>On fit faire au mulet un pas en arrière, et l'homme, au bout de ses +forces, lâcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant +entendre une espèce de cri inarticulé, et tomba évanoui dans les bras du +comte de Moret.</p> + +<p>Le comte de Moret approcha de sa bouche <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> une gourde pleine d'une de ces +liqueurs vivifiantes qui ont précédé de cent ans l'alcool, et toujours +étaient fabriquées dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes.</p> + +<p>Il est évident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait +danger, l'avait abandonné au moment où il avait compris qu'il était +sauvé.</p> + +<p>Le comte de Moret le coucha le dos appuyé au rocher et, tandis +qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dénoua la +traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce dédain qu'a l'homme pour tout +instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de +nouveau la corde autour de sa ceinture.</p> + +<p>Galaor, de son côté, remettait avec l'insouciance de son âge son couteau +de chasse au fourreau.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, à la suite de deux ou trois mouvements +convulsifs, l'homme ouvrit les yeux.</p> + +<p>L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce +qui lui était arrivé; mais peu à peu la mémoire lui revint, il comprit +les obligations qu'il avait à ceux dont il était entouré, et ses +premières paroles furent des actions de grâces.</p> + +<p>Puis, à son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple +montagnard, lui expliqua ce qui s'était passé.</p> + +<p>—Je me nomme Guillaume Coutet, lui répondit l'homme. J'ai une femme qui +vous doit de n'être pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas +être orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez +besoin de ma vie, demandez la.</p> + +<p>Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective +plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il +s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis +jeta un coup d'œil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de +glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la +vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils +venaient de mettre à son cours.</p> + +<p>Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule +fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue.</p> + +<p>Mais, par un retour sur lui-même, il murmura:</p> + +<p>—La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du +moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont +conservée.</p> + +<p>Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse +morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un +pas.</p> + +<p>—Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à +Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie +que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage. +Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du <i>Genévrier d'or</i> qu'un +accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur +la route, et le prie de lui envoyer des secours.</p> + +<p>Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit +par un signe d'affirmation.</p> + +<p>Puis s'adressant au pauvre diable:</p> + +<p>—Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où +Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous +ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.—Vous allez monter sur +mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est +arrivé, je conduirai celui de madame par la bride.</p> + +<p>Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de +Moret lui ferma la bouche en lui disant:</p> + +<p>—J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-être pouvez-vous, dans les +vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en +m'en rendant un plus grand encore.</p> + +<p>—Bien vrai? demanda Guillaume Coutet.</p> + +<p>—Foi de gentilhomme! répondit le comte de Moret, oubliant qu'il se +dénonçait par ces paroles.</p> + +<p>—Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je +le vois bien, vous obéir à double titre: d'abord parce que vous m'avez +sauvé la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de +commander à un pauvre paysan comme moi.</p> + +<p>Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le +mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place à la tête du +mulet d'Isabelle—heureuse que l'homme qu'elle aimait eût eu l'occasion +de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de +son humanité.</p> + +<p>Un quart d'heure après, la petite caravane entrait dans le bourg de +Chaumont et s'arrêtait à la porte du <i>Genévrier d'or</i>.</p> + +<p>Au premier mot que dit Guillaume Coutet à l'hôte du <i>Genévrier d'or</i>, +non pas du rang de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais du service +qu'il lui avait rendu, maître Germain mit l'hôtel tout entier à sa +disposition.</p> + +<p>Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'hôtel; il avait besoin +d'une grande chambre à deux lits, pour Isabelle et la dame <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> de Coëtman, +et d'une autre chambre pour lui et Galaor.</p> + +<p>Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il désirait et de ne +déranger personne. Quant à Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et +le lit de son cousin. Le médecin que l'on envoya chercher visita +Guillaume Coutet des pieds à la tête et déclara qu'il n'avait aucun des +deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru nécessaires à la +constitution de l'homme, brisés; il fallait lui faire prendre un bain de +plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignées de +sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre.</p> + +<p>Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement épicé qu'on lui +ferait boire, le docteur espérait que le lendemain ou le surlendemain, +au plus tard, le malade serait en état de continuer son chemin.</p> + +<p>Le comte de Moret, après s'être occupé de tout ce qui pouvait concourir +au bien-être des deux voyageuses, veilla lui-même à ce que les +prescriptions du médecin fussent exactement exécutées; puis, lorsque les +frictions eurent été faites et que le malade eut déclaré qu'il se +sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit.</p> + +<p>Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dévouement.</p> + +<p>—Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini:</p> + +<p>—C'est Dieu, prétendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route, +soit; mais peut-être Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double +dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous.</p> + +<p>—Si cela était, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus +heureux qui ait jamais existé.</p> + +<p>—Je suis chargé par M. le cardinal de Richelieu—vous voyez que je ne +veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entièrement à +votre reconnaissance—je suis chargé, par M. le cardinal de Richelieu, +de reconduire à son père, à Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et +à laquelle il porte le plus grand intérêt.</p> + +<p>—Dieu vous conduise et vous protége dans votre voyage.</p> + +<p>—Oui, mais à Exilles nous avons appris que le Pas de Suze était coupé +par des barricades et des fortifications sévèrement gardées; si nous +sommes reconnus, nous sommes arrêtés, attendu que le duc de Savoie +voudra faire de nous des otages.</p> + +<p>—Il faudrait éviter Suze.</p> + +<p>—Le peut-on?</p> + +<p>—Oui, si vous vous fiez à moi.</p> + +<p>—Vous êtes du pays?</p> + +<p>—Je suis de Gravière.</p> + +<p>—Vous connaissez les chemins?</p> + +<p>—J'ai passé, pour éviter les gabelles, par tous les sentiers de la +montagne.</p> + +<p>—Vous vous chargez d'être notre guide.</p> + +<p>—Le chemin est rude.</p> + +<p>—Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue.</p> + +<p>—C'est bien, je réponds de tout.</p> + +<p>Le comte de Moret fit un signe de tête indiquant que cette promesse lui +suffisait.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout.</p> + +<p>—Que désirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet.</p> + +<p>—Je désire des renseignements sur les travaux que l'on exécute en avant +de Suze.</p> + +<p>—Rien de plus facile: mon frère y travaille comme terrassier.</p> + +<p>—Et où demeure votre frère?</p> + +<p>—A Gravière, comme moi.</p> + +<p>—Puis-je aller trouver votre frère avec un mot de vous?</p> + +<p>—Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici?</p> + +<p>—Est-ce possible?</p> + +<p>—Rien de plus facile: Gravière est à peine à une heure et demie d'ici; +mon cousin va l'aller chercher à cheval et le ramener en croupe.</p> + +<p>—Quel âge a votre frère?</p> + +<p>—Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence.</p> + +<p>—Quelle taille a-t-il?</p> + +<p>—Celle de Votre Excellence.</p> + +<p>—Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravière employées aux travaux?</p> + +<p>—Il est seul.</p> + +<p>—Croyez-vous que votre frère sera disposé à me rendre service?</p> + +<p>—Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu +pour vous.</p> + +<p>—C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une +bonne récompense pour lui.</p> + +<p>—Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frère étant déjà récompensé.</p> + +<p>—Alors que notre hôte l'aille chercher.</p> + +<p>—Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour +qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander.</p> + +<p>—Je vous l'envoie.</p> + +<p>Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure après, maître Germain +enfourchait son cheval et prenait la route de Gravière.</p> + +<p>Une heure plus tard, il rentrait à son hôtel du <i>Genévrier d'or</i>, +ramenant en croupe Marie Coutet, frère de Guillaume Coutet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch52" id="ch52"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<h3>MARIE COUTET.</h3> + +<p>Marie Coutet était un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait +indiqué son frère en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le +comte de Moret; il avait la beauté mâle et la force virile des +montagnards; sa figure franche indiquait un cœur loyal; sa taille bien +prise, ses épaules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et +de ses bras indiquaient un corps nerveux.</p> + +<p>Il avait été mis pendant la route au courant de la situation. Il savait +que son frère, emporté par une avalanche, avait eu le bonheur de +s'accrocher, en tombant, à un sapin et avait été sauvé par un voyageur +qui passait.</p> + +<p>Maintenant, pourquoi son frère, qui était hors de danger, l'envoyait-il +chercher? c'est ce qu'il ignorait.</p> + +<p>Il n'en accourait pas moins avec une rapidité qui témoignait de son +dévouement aux désirs de son frère.</p> + +<p>A peine arrivé, il monta à la chambre de Guillaume Coutet, causa dix +minutes avec lui; après quoi, appelant maître Germain, il le pria de +faire monter le <i>Gentilhomme</i>.</p> + +<p>Le comte de Moret se rendit à l'invitation.</p> + +<p>—Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frère Marie, qui sait que je +vous dois la vie et qui, comme moi, se met à votre entière disposition.</p> + +<p>Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du +premier coup d'œil, crut reconnaître en lui le courage allié à la +franchise.</p> + +<p>—Votre nom, lui dit-il est français.</p> + +<p>—En effet, Excellence, répondit Marie Coutet, mon frère et moi sommes +d'origine française. Mon père et ma mère étaient de Phenieux; ils +vinrent s'établir à Gravière, et nous y naquîmes tous deux.</p> + +<p>Il montra son frère.</p> + +<p>—Alors vous êtes restés Français.</p> + +<p>—De cœur comme de nom.</p> + +<p>—Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze.</p> + +<p>—On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journée; toute la +journée je remue la terre, sans m'inquiéter ni pourquoi je la remue, ni +à qui elle appartient.</p> + +<p>—Mais alors vous servez contre votre pays.</p> + +<p>Le jeune homme haussa les épaules.</p> + +<p>—Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il.</p> + +<p>—Si je vous demande des détails sur tous les travaux que vous faites, +me les donnerez-vous?</p> + +<p>—On ne m'a pas demandé le secret, par conséquent je ne suis pas obligé +de le garder.</p> + +<p>—Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification?</p> + +<p>—J'entends parler, par nos ingénieurs, de redoutes, de demi-lunes, de +contrescarpes; mais j'ignore complétement ce que cela veut dire.</p> + +<p>—Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en +avant de Suze, et particulièrement de ceux des <i>Crêts de Montabon</i> et +des <i>Crêts de Montmoron</i>.</p> + +<p>—Je ne sais ni lire, ni écrire. Je n'ai jamais tenu un crayon.</p> + +<p>—Laisse-t-on approcher les étrangers des travaux?</p> + +<p>—Non. Une ligne de sentinelles est placée à un quart de lieue en avant.</p> + +<p>—Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on +cherchait des travailleurs partout.</p> + +<p>—Pour combien de jours?</p> + +<p>—Pour un jour seulement.</p> + +<p>—Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra méfiance.</p> + +<p>—Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et puis-je me présenter à votre place?</p> + +<p>—Sans doute; mon frère vous donnera un billet pour le chef des +travailleurs, Jean Miroux.—Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon +service, il n'y a rien à dire.</p> + +<p>—Vous entendez, Guillaume?</p> + +<p>—Oui, excellence.</p> + +<p>—A quelle heure commencent les travaux?</p> + +<p>—A sept heures du matin.</p> + +<p>—Alors, il n'y a pas de temps à perdre. Faites écrire le billet par +votre frère, retournez à Gravière, et à sept heures du matin je serai +aux travaux.</p> + +<p>—Et des habits?</p> + +<p>—N'en avez-vous pas à me prêter?</p> + +<p>—Ma garde-robe n'est pas bien fournie.</p> + +<p>—N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur?</p> + +<p>—Ils sembleront bien neufs.</p> + +<p>—On les souillera.</p> + +<p>—Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de +quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout.</p> + +<p>—Vous êtes à peu près de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de +l'argent.</p> + +<p>Le comte tendit une bourse à Marie Coutet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> + +<p>—Mais il y a beaucoup trop.</p> + +<p>—Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dépensé.</p> + +<p>Les choses arrêtées ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes; +Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour écrire le +billet, et le comte de Moret descendit pour prévenir Isabelle de son +absence, à laquelle il donna pour cause la nécessité de reconnaître le +chemin que l'on aurait à parcourir dans la journée du surlendemain.</p> + +<p>Les rapprochements du voyage, la singularité de la situation, le double +aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position +pour ainsi dire exceptionnelle.</p> + +<p>La mission officielle qu'avait reçue le comte de Moret, de veiller sur +sa fiancée, avait à sa passion d'amant ajouté quelque chose de doux et +de fraternel; aussi rien n'était plus charmant que les heures d'intimité +où chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son cœur comme +au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grâce à la +rapidité de leurs pensées, lisaient au plus profond ces deux mots qui, +comme les étoiles, semblaient une réflexion du ciel: Je t'aime.</p> + +<p>Isabelle, sous la garde de la dame de Coëtman et de Galaor, restant, en +outre de ce côté de la frontière française, n'avait rien à craindre; +mais il n'en était point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une +terre étrangère et perfide: aussi l'heure qu'il passa près de sa fiancée +fut elle accompagnée de toutes ces douces terreurs, de toutes ces +amoureuses recommandations qui précèdent, entre deux amants, une +séparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'être. C'est dans ces +heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire naître par +calcul si, hélas! elles ne venaient pas d'elles-mêmes, que, sans +résistance comme sans volonté de les prendre, les faveurs chastes de +l'amour sont accordées. Aussi le jeune homme était-il depuis une heure +aux pieds de sa maîtresse et croyait-il y être à peine depuis dix +minutes, lorsque maître Germain lui fit dire que Marie Coutet +l'attendait avec les habits qu'il avait achetés.</p> + +<p>Chose bien inutile, car, sans promesse même il n'y eût point manqué, +Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu; +aussi, un quart d'heure après, se présentait-il devant elle habillé en +paysan piémontais.</p> + +<p>Quelques minutes furent employées par la jeune fille à examiner en +détail le nouvel ajustement dont le comte était revêtu et à trouver que +chaque pièce qui le composait lui allait à merveille. Il y a une période +ascendante de l'amour où tout embellit, fût-ce un habit de bure, +l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la période +opposée, où rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu.</p> + +<p>Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient à Chaumont, il +fallait deux heures pour aller à Gravière, où l'on ne serait par +conséquent, qu'à minuit, et à sept heures du matin le comte devait être +rendu aux travaux.</p> + +<p>Avant de partir, il se munit de la lettre écrite par Guillaume Coutet, +et qui était conçue en ces termes:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«Mon cher Jean Miroux,</p> + + <p>«Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera à la fois et mon + retour de Lyon, où j'étais allé acheter des marchandises de mon état + et l'accident qui m'est arrivé entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant + été entraîné par un éboulement de neige dans un précipice, au bord + duquel j'ai, par la grâce du bon Dieu, trouvé un sapin auquel je me + suis accroché, position pénible de laquelle m'ont tiré des voyageurs + qui passaient, bonnes âmes de chrétiens que je prie Dieu de recevoir + dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et + que mon frère Marie est obligé de rester près de moi pour me frotter; + mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de + mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le + remplacer; il espère demain reprendre son service, et moi le mien. Il + n'y a que mon pauvre mulet <i>Dur-au-Trot</i>—vous vous rappelez que c'est + comme cela que vous l'avez baptisé vous-même—qui a roulé jusqu'au + fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante + pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et + quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les + affaires ne péricliteront pas.</p> + + <p class="right2">«Votre cousin issu de germain,</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Guillaume Coutet»</span></p> +</div> + +<p>Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant; +elle était bien telle qu'il la désirait, quoiqu'il reconnût lui-même que +s'il eût été chargé de sa rédaction, il eût eu grand'peine à la dicter +ainsi.</p> + +<p>Comme cette lettre était la seule chose qu'il attendît, et que le cheval +de maître Germain était tout sellé à la porte, il baisa une dernière +fois la main d'Isabelle, qui se tenait à l'entrée du corridor, sauta en +selle, invita Marie Coutet à monter en croupe derrière lui, répondit au +souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fenêtre, et +partit <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> sur un cheval qui, si la recherche de la paternité n'eût point +été interdite, eût été, sans contestation, reconnu pour le père du +pauvre mulet que Jean Miroux, par expérience probablement, avait +surnommé <i>Dur-au-Trot</i>.</p> + +<p>Une heure après, les deux jeunes gens étaient au village de Gravière, et +le lendemain, à sept heures, le comte de Moret présentait à Jean Miroux +la lettre de Guillaume Coutet et était admis, sans contestation aucune, +au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet.</p> + +<p>Comme l'avait prévu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques détails sur +l'accident arrivé à son cousin, et que Jaquelino était parfaitement en +état de lui donner.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch53" id="ch53"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<h3>POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX FORTIFICATIONS DU +PAS DE SUZE.</h3> + +<p>Comme on le devine bien, ce n'était point pour sa propre satisfaction et +pour son instruction particulière que le comte de Moret avait pris +l'habit et la place d'un paysan piémontais et était allé travailler +pendant un jour comme un simple manœuvre aux fortifications du pas de +Suze.</p> + +<p>Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le +cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques +dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti +s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu +de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais +comme un droit.</p> + +<p>En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au +cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme +espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait +construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au +cardinal.</p> + +<p>Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à +Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille +sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance +porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la +lettre suivante:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="center"><i>A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu.</i></p> + + <p class="left">«Monseigneur,</p> + + <p>«Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse + cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre + voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être + rapporté.</p> + + <p>«Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me + paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se + préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont.</p> + + <p>«Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le + passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de + Suze.</p> + + <p>«Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des + travaux qu'il fait exécuter.</p> + + <p>«La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un + paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je + pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des + travailleurs.</p> + + <p>«Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait + pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des + difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui + faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et + celles qu'elle doit éviter.</p> + + <p>«Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le + dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se + trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant + dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher + escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite + environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette + roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des + Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane; + en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux + montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et + l'autre le Crêt de Montmoron.</p> + + <p>«C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de + l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre + Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi + ils consistaient.</p> + + <p>«Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les + deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu + de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de + l'autre, et dont les feux se croisent.</p> + + <p>«En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux + montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château + fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes, + et de petites <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> places de défense où ils peuvent tenir de vingt à + vingt-cinq.</p> + + <p>«Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de + notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie.</p> + + <p>«La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en + plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit + parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et + de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer.</p> + + <p>«En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et + son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter + les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils + arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils + avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en + annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille.</p> + + <p>«Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du + duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à + celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le + pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné.</p> + + <p>«Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune, + nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la + vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc + de Savoie par des chemins à lui connus.</p> + + <p>«Aussitôt Mlle de Lautrec remise à ses parents, je quitte Milan, et + par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le + cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'armée, et + assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite + admiration.</p> + + <p class="right">«Antoine de BOURBON, comte de MORET.»</p> +</div> + +<p>A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en +chemin et sortait de Chaumont dans le même ordre qu'elle y était entrée, +augmentée seulement du guide, Guillaume Coutet.</p> + +<p>Tous les cinq étaient à mulet, quoique Coutet les eût prévenus que, pour +franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures.</p> + +<p>Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des +ténèbres comme un autre géant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y +arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier à +peine visible qui s'écartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart +d'heure on entendit le bruit d'un torrent.</p> + +<p>Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le Pô, était +grossi par les pluies et présentait par sa crue une difficulté qu'on +n'avait pas prévue.</p> + +<p>Guillaume s'arrêta sur la rive, regarda au-dessus et au-dessous de lui, +et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le +temps de réfléchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont +les cœurs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux +les regardent, poussa son mulet dans la rivière.</p> + +<p>Mais Guillaume Coutet s'y était jeté en moins de temps que lui, et, +arrêtant son mulet, il lui dit de ce ton impérieux que les guides qui +ont charge de vous prennent dans les moments où s'offre un danger réel:</p> + +<p>—Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez.</p> + +<p>Le comte obéit.</p> + +<p>Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune +homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge.</p> + +<p>La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la +clarté du jour, regardait le torrent du même œil qu'elle avait regardé +le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait +vécu dix ans côte à côte avec la mort.</p> + +<p>Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un +tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant +trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se +mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce +à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de +ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors +de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait +près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre +et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord.</p> + +<p>Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la +pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour +le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même, +forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût +couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son +intention.</p> + +<p>Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit +en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur +l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le +courant pendant l'espace de cinquante pas environ.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span></p> + +<p>Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre +gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point +pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre.</p> + +<p>Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses +compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui, +il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué, +de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt +de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds.</p> + +<p>Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux +femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de +Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à +sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours.</p> + +<p>Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame +de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page.</p> + +<p>La dame de Coëtman écouta cet arrangement avec son indifférence +ordinaire, et fit signe de la tête qu'elle approuvait.</p> + +<p>Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent à l'eau dans l'ordre +convenu et s'avancèrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans +accident.</p> + +<p>Mais en se retournant, la première chose qu'ils aperçurent fut la dame +de Coëtman qui, sans attendre qu'on l'allât chercher, avait poussé son +mulet à la rivière. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrière, et la +suivait.</p> + +<p>Tous deux gagnèrent la rive sans accident.</p> + +<p>Le comte de Moret, malgré ses longues bottes, avait senti la fraîcheur +de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne +fût mouillée comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette +eau glacée.</p> + +<p>Il demanda à Guillaume où l'on pourrait s'arrêter et trouver du feu; à +une heure de là à peu près, Guillaume connaissait dans la montagne une +chaumière, où d'habitude s'arrêtaient les contrebandiers; là on +trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin.</p> + +<p>Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue à peu près, on +mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premières arêtes +de la montagne.</p> + +<p>Force fut de marcher un à un, le sentier se rétrécissant de manière à ne +pouvoir donner passage à deux personnes de front.</p> + +<p>Guillaume, comme il avait fait jusque-là en pareil cas, prit la tête de +la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de +Coëtman et Galaor.</p> + +<p>La pluie qui était tombée en détrempant la neige rendait le chemin plus +facile; on put donc marcher au pas allongé et, à l'heure dite par +Guillaume, arriver à la porte de la chaumière indiquée.</p> + +<p>Isabelle hésitait à y entrer et demandait à poursuivre son chemin. Cette +porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie +était de l'espèce la plus mêlée; mais Guillaume la rassura en lui +promettant un coin séparé qui lui permettrait de ne se trouver en +contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquiétaient.</p> + +<p>Au reste, les voyageurs étaient bien armés; chacun d'eux avait, outre +les couteaux de chasse dont nous avons déjà parlé, et avec l'un desquels +nous avons vu Galaor couper un térébinthe et le transformer en traverse +d'échelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue +paire de pistolets à roues comme on les faisait à cette époque. +Guillaume, de son côté, portait à sa ceinture une arme qui tenait le +milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulière une +de ces carabines comme, en effet, on en faisait déjà venir du Tyrol pour +la chasse au chamois.</p> + +<p>On fit halte à la porte. Guillaume descendit seul et entra.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch54" id="ch54"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<h3>UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.</h3> + +<p>Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit +sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre.</p> + +<p>On contourna la chaumière, on entra dans une espèce de cour, et l'on +conduisit les mules sous un hangar où se trouvaient déjà une douzaine de +ces animaux.</p> + +<p>Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita à le suivre.</p> + +<p>Isabelle se tourna vers le comte. Tout cœur aimant reprend une partie +de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui +qu'elle aime.</p> + +<p>—J'ai peur, fit elle.</p> + +<p>—Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous.</p> + +<p>—D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque +chose à craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis.</p> + +<p>—Et nous? demanda le comte.</p> + +<p>—Passez vos pistolets dans vos ceintures, <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> un pareil ornement n'est +point de luxe dans le pays et dans le temps où nous voyageons—et +attendez-moi.</p> + +<p>Il détacha de la croupe des mulets la portion du bagage afférente aux +deux femmes et, suivi par elles, s'avança vers la chaumière.</p> + +<p>Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espèce de fournil, +dans la cheminée duquel pétilla bientôt un feu clair.</p> + +<p>—Restez ici, madame, dit Guillaume à Isabelle; vous y êtes aussi en +sûreté que dans l'auberge du <i>Genévrier d'or</i>. Je vais m'occuper de ces +messieurs.</p> + +<p>Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications données par +Guillaume: ils avaient mis pied à terre, passé leurs pistolets dans leur +ceinture et détaché les valises, dans lesquelles étaient leurs effets de +voyage.</p> + +<p>La sécurité de Guillaume ne s'étendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il +ne garantissait que les personnes.</p> + +<p>Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent +par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un +instant.</p> + +<p>Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société +qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens +n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le +sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en +portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils +n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume.</p> + +<p>Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il +paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les +épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et +buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'œil +le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que +n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes.</p> + +<p>Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de +deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne +perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en +emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils +étaient assis.</p> + +<p>Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et +Galaor, celle des deux hommes.</p> + +<p>Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard +sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait +qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de +Mlle de Lautrec.</p> + +<p>La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment +à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie +Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte +de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols, +Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour +exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions +non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont +le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples +éléments.</p> + +<p>Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à +garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même +famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre.</p> + +<p>L'élément espagnol dominait.</p> + +<p>Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout +déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait +la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et +nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre.</p> + +<p>Réunis, tous ces hommes se mêlaient, formant, si l'on peut dire cela, +ces courants divers d'un fleuve roulant à l'abîme; au-dessus de leurs +têtes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines +avinées; quelques chandelles fumeuses collées aux murailles ou +tremblantes sur les tables, à chaque coup de poing qui les faisait +bondir, ajoutaient leurs émanations fétides à cette atmosphère qu'elles +éclairaient sans parvenir à la rendre limpide et où elles apparaissaient +entourées d'un cercle jaunâtre comme la lune à la veille des jours +pluvieux.</p> + +<p>De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on +voyait s'agiter dans cette espèce de nuée des silhouettes menaçantes; si +la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre +un Français et un Italien, Allemands et Espagnols, Français et Italiens +se ralliaient à ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient +d'égale force ou à peu près, la mêlée devenait générale; mais si, au +contraire, les forces de l'un des deux adversaires étaient par trop +inférieures à celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle +comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de +couteau.</p> + +<p>A peine les deux jeunes gens étaient-ils assis et commençaient-ils à se +réchauffer, qu'une <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> de ces querelles qui n'étaient jamais qu'à moitié +endormies, se réveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands +et espagnols mêlés, indiquaient les nationalités différentes des deux +adversaires. A l'instant même, on vit se dresser au milieu de la vapeur +une douzaine d'individus prêts à s'élancer vers l'angle où se faisait le +bruit et où s'échangeaient les invectives; mais comme sur ces douze +individus neuf étaient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands +se rassirent presque aussitôt sur leurs bancs en disant: <i>Ce n'est +rien</i>, et les neuf Espagnols sur leurs siéges en disant: <i>Laissez +faire</i>.</p> + +<p>Cette liberté d'agir fit bientôt des deux disputeurs deux combattants. +On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de +violence avec elles; puis, dans le cercle jaunâtre formé autour de la +chandelle, briller les lames des couteaux; les imprécations indiquant +des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprécation était plus +ou moins forte, se succédèrent de plus en plus rapprochées; enfin un cri +de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et +chaises, s'élança par la porte et disparut.</p> + +<p>Un râle d'agonie se fit entendre sous la table.</p> + +<p>Au moment où il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait +fait un mouvement naturel à tout cœur non endurci pour secourir les +combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait +cloué sur sa valise.</p> + +<p>C'était Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu +philanthropique.</p> + +<p>—Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas!</p> + +<p>—Mais, vous voyez bien, s'écria le comte, qu'ils vont s'égorger!</p> + +<p>—Que vous importe, répondit tranquillement Guillaume, cela les regarde, +laissez-les faire!</p> + +<p>Et comme on l'a vu, on les avait laissé faire, en effet.</p> + +<p>Le résultat était que l'un, le coup frappé, s'était échappé par la +porte, et que l'autre, le coup reçu, s'était d'abord appuyé au mur, puis +avait glissé, puis était tombé entre la muraille et le banc, où il +râlait en attendant qu'il mourût.</p> + +<p>Une fois la lutte terminée, une fois le meurtrier parti, il ne restait +plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvénient à porter +secours; aussi, comme c'était l'Allemand qui avait succombé, laissa-t-on +ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le +poser dessus.</p> + +<p>Le coup était frappé de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans à +la lame aiguë comme une aiguille, mais qui va s'élargissant. Il avait +passé entre la septième et la huitième côte et était allé chercher le +cœur; c'est ce qu'il fut facile de voir à la position de la plaie et à +la rapidité de la mort, car, à peine le blessé fut-il couché sur la +table, qu'il fut pris d'une dernière crispation et qu'il expira.</p> + +<p>A défaut de parents et d'amis, il était juste que ce fussent les +compatriotes qui héritassent, et personne ne s'opposa à cette décision +qui parut avoir été prise à l'amiable entre les trois enfants de la +Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses +habits, comme si l'on eût fait la chose du monde la plus simple; puis, +le partage fait, on prit—les trois Allemands toujours—le cadavre +auquel on avait laissé sa chemise et ses chausses, on le traîna jusqu'à +un endroit où le chemin longeait un précipice de mille pieds de +profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au +précipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit à +l'abîme de l'Océan le corps d'un marin mort à bord d'un vaisseau voguant +dans les hautes mers.</p> + +<p>Seulement, quelques secondes après, on entendit le bruit mat d'un corps +humain s'écrasant sur les rochers.</p> + +<p>De père, de mère, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas +question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'où venait-il, +qui était-il? on ne s'en occupa point davantage; c'était un atome de +moins dans l'infini, et l'œil de Dieu seul est assez perçant pour voir +et compter les atomes humains.</p> + +<p>Lui mort, il ne manqua pas plus à la création que l'hirondelle qui, à +l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de +trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le +voyageur, sans la voir, écrase sous son pied.</p> + +<p>Seulement, le comte de Moret fut épouvanté en songeant qu'Isabelle eût +pu assister à ce terrible spectacle et qu'elle n'était séparée que par +une cloison du lieu où il s'était accompli. Il se leva machinalement et +alla droit à la porte du retrait où elle était cachée; l'hôtesse était +assise sur le seuil.</p> + +<p>—Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille.</p> + +<p>En ce moment même, comme si Isabelle eût senti à travers les cloisons +son amant venir à elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire +d'ange qui fait son paradis partout où il est:</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prêtes et +n'attendons que vous.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> + +<p>—Alors, refermez votre porte, chère Isabelle, je viens de prévenir +Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu'à ma voix.</p> + +<p>La porte se referma.</p> + +<p>En se retournant, le comte se trouva face à face avec Guillaume.</p> + +<p>—Ces dames sont prêtes, lui dit-il; partons le plus tôt que nous +pourrons, cette atmosphère me soulève le cœur.</p> + +<p>—C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie +sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix +minutes, je sortirai avec les deux valises.</p> + +<p>—Soupçonnez-vous quelque danger?</p> + +<p>—Il y a là des gens de toute espèce; et vous avez vu le cas qu'ils font +de la vie d'un homme.</p> + +<p>—Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espèces de +bandits nous y trouverions?</p> + +<p>—Il y a deux mois que je ne suis passé par ce chemin; il y a deux mois, +il n'était pas question de l'expédition en Italie, c'est l'approche et +le voisinage de la guerre qui nous amènent tous ces bandits; je ne +pouvais ni les deviner ni les prévoir, sans quoi nous eussions passé +outre.</p> + +<p>—Eh bien, allez prévenir Galaor, nous allons tenir les mules prêtes, +nous n'aurons qu'à monter dessus et à nous éloigner.</p> + +<p>—J'y vais.</p> + +<p>Cinq minutes après, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le +plus secrètement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des +contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch55" id="ch55"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<h3>LES AMES ET LES ÉTOILES.</h3> + +<p>En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue +traînée de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait à l'endroit +où le cadavre avait été précipité.</p> + +<p>Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils échangèrent un regard +et posèrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets.</p> + +<p>De même qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui +avait dit d'être tranquille, elle l'était.</p> + +<p>La lune jetait sa froide lumière sur tout ce paysage couvert de neige, +et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient +au ciel comme d'immenses vagues de vapeur.</p> + +<p>Le chemin était assez beau pour qu'Isabelle laissât à son mulet le soin +de la conduite et perdît son regard dans l'infini céleste.</p> + +<p>On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout, +qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les +étoiles brillent d'un feu plus pur et plus étincelant.</p> + +<p>D'une nature rêveuse et mélancolique, Isabelle se perdait dans sa +contemplation.</p> + +<p>Inquiet de son silence, les amants s'inquiètent de tout, le comte de +Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer à la croupe du mulet +d'Isabelle en lui tendant l'autre main.</p> + +<p>—A quoi pensez vous, ma chère bien-aimée? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce +firmament étoilé, si non à la puissance infinie de Dieu et au peu de +place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour +nous.</p> + +<p>—Que serait-ce donc, ma chère rêveuse, si vous connaissiez la grosseur +réelle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, comparés à +l'infinité de notre globe!</p> + +<p>—Vous la connaissez, vous?</p> + +<p>Le comte sourit.</p> + +<p>—J'ai étudié, lui dit-il, l'astronomie sous un grand maître italien, +professeur à Padoue, qui, m'ayant pris en particulière amitié, m'a +révélé ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant +dangereux à sa propre sûreté.</p> + +<p>—La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami.</p> + +<p>—Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrés!</p> + +<p>—Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les cœurs religieux, la +foi prime la science.</p> + +<p>—N'oubliez pas, chère Isabelle, que vous parlez à un fils de Henri IV; +que je suis né d'un père mal converti, et que sa recommandation, non pas +en mourant—hélas! sa mort a été si rapide qu'il n'a pas eu le temps de +penser à moi—mais lorsqu'il vivait, était celle-ci: Laissez-le étudier, +laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance à son +libre examen.</p> + +<p>—N'êtes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine +inquiétude.</p> + +<p>—Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur, +vieux calviniste, m'a appris à soumettre toute croyance au creuset de ma +raison, et à repousser toute théorie religieuse qui commence par +annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois +donc, mais aux choses dont je me <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> rends compte, répugnant à me laisser +imposer toute croyance ténébreuse que ne saurait m'expliquer celui qui +me la prêche, ce qui ne m'empêche pas de m'abîmer en Dieu, dans la +paternité immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait +jamais un grand malheur.</p> + +<p>—Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire à +un païen.</p> + +<p>—Vous avez affaire à pis que cela, Isabelle. Un païen consent à se +convertir; un penseur veut s'éclairer, et, en s'éclairant, c'est-à-dire +au fur et à mesure qu'il s'avance vers la vérité éternelle, il s'éloigne +du dogme. Si j'eusse vécu en Espagne du temps de Philippe II, chère +Isabelle, il est probable qu'à l'heure, qu'il est, je serais brûlé comme +hérétique.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! Mais à propos de ces étoiles que je regardais, que vous +disait donc ce savant italien?</p> + +<p>—Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse être la vérité +absolue.</p> + +<p>—Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami.</p> + +<p>—Avez-vous habité sur le rivage de la mer?</p> + +<p>—J'ai été deux fois à Marseille.</p> + +<p>—Quelle était, pour vous, l'heure la plus charmante de la journée?</p> + +<p>—Celle où le soleil se couchait.</p> + +<p>—N'eussiez-vous point juré alors que c'était lui qui traçait sa route +dans le ciel et qui à la fin de la journée se précipitait dans la mer.</p> + +<p>—Et je le jurerais encore.</p> + +<p>—Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la +terre qui marche.</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Je vous avais bien dit que vous nieriez.</p> + +<p>—Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher.</p> + +<p>—Non, car avec elle marche l'atmosphère qui nous enveloppe.</p> + +<p>—Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil.</p> + +<p>—Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous éclaire +presque à l'égal de la science; non-seulement notre terre marche, mais +elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil éclaire la face +opposée à celle où nous sommes.</p> + +<p>—Mais si cela était vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tête en +bas.</p> + +<p>—Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphère dont je vous ai +parlé, nous enveloppe et nous soutient.</p> + +<p>—Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter, +parlons d'autre chose.</p> + +<p>—De quoi parlerons-nous?</p> + +<p>—De la chose à laquelle je pensais quand vous êtes venu vous jeter dans +ma pensée.</p> + +<p>—Et à quoi pensiez-vous?</p> + +<p>—Je me demandais si tous ces mondes semés au-dessus de nos têtes +n'avaient point été créés pour être habités par nos âmes après notre +mort.</p> + +<p>—Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chère Isabelle.</p> + +<p>—Ambitieuse, et pourquoi?</p> + +<p>—Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le nôtre: +Vénus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois, +sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre.</p> + +<p>—Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilégié parmi +les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence; +sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pénètrent. +C'est lui qui fait battre non-seulement nos cœurs, mais le cœur de la +terre.</p> + +<p>—Vous venez, chère Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et +votre poésie que ne dirait mon savant maître italien avec toute sa +science.</p> + +<p>—Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons +dans le ciel sont-ils plus gros que la terre?</p> + +<p>—Je ne vous parle pas de ceux qui échappent à notre vue par l'énorme +distance où ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette +étoile d'un jaune d'or!</p> + +<p>—Je la vois.</p> + +<p>—C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la +terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumière permanente +et un printemps éternel.</p> + +<p>—Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble +si gros?</p> + +<p>—C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous +ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est +lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux +millions de lieues de nous.</p> + +<p>—Mais qui vous a dit tout cela, Antoine?</p> + +<p>—Mon savant italien.</p> + +<p>—Et vous l'appelez?</p> + +<p>—Galilée.</p> + +<p>—Et vous croyez à ce qu'il vous a dit?</p> + +<p>—J'y crois fermement.</p> + +<p>—Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne +crois pas que ma <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> pauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage.</p> + +<p>—Si nous avons une âme, Isabelle.</p> + +<p>—En douteriez-vous?</p> + +<p>—Cela ne m'est pas absolument démontré.</p> + +<p>—Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante +que vous, de croire à mon âme, moi.</p> + +<p>—Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne.</p> + +<p>—Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre, +après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel; +vers quel monde la dirigeriez-vous?</p> + +<p>—Et vous, ma chère Isabelle, voyons?</p> + +<p>—Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des +amants malheureux.</p> + +<p>—Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la +planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la +terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre +âme serait le plus mal.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme!</p> + +<p>—Oh! quel malheur! vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde +sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma +chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du +moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas +de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai +que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait +tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne +vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire +que la mienne ne l'y suivrait pas.</p> + +<p>—Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez +habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces +satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à +toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle +mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre +âme que la vôtre à suivre la mienne.</p> + +<p>—Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus.</p> + +<p>—Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien +compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection.</p> + +<p>—Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel, +c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de +l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est +éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en +reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a +une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine +la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds +d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou +presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les +ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire +pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une +fraîcheur adorables.</p> + +<p>—Va donc pour Vénus, dit Isabelle.</p> + +<p>Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se +rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent +instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit.</p> + +<p>Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son +chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la +lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une +barque sur une mer d'azur.</p> + +<p>Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à +faire à la petite caravane.</p> + +<p>Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer +devant lui le nom de Guillaume.</p> + +<p>Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il +avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder +leur place devant le feu au comte de <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> Moret et à Galaor.</p> + +<p>Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs, +échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers +eux.</p> + +<p>—Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès +vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au +contrebandier son ami le change sur la position sociale des +voyageurs—position sociale qu'il avait parfaitement devinée—nous +sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher, +pour laisser passer ceux qui nous poursuivent.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch56" id="ch56"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<h3>LE PONT DE GIACON.</h3> + +<p>Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers, +après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis +de la salle commune.</p> + +<p>La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on +avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir +tué l'Allemand.</p> + +<p>Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé.</p> + +<p>—Hé! les Espagnols, dit-il.</p> + +<p>Et il se rejeta en arrière.</p> + +<p>Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur +compatriote.</p> + +<p>Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il +sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe.</p> + +<p>Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la +lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont +l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire +partie de la caravane conduite par Guillaume.</p> + +<p>C'était un coup, et probablement un bon coup à faire.</p> + +<p>Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup +d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et +l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se +faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.</p> + +<p>L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens +de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant +prendre ses armes.</p> + +<p>Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la +route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait +encore avant eux.</p> + +<p>Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps +à perdre, et ils ne devaient pas être loin.</p> + +<p>Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays +tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et +cinq mulets. Ces quatre mots, <i>le pont de Giacon</i>, sortirent à la fois +de la bouche des deux contrebandiers.</p> + +<p>Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent +descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô. +Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait +vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la +dominant.</p> + +<p>Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou +l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on +prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.</p> + +<p>Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été +prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se +cacheraient.</p> + +<p>La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou +l'autre des deux chemins.</p> + +<p>Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le +pont de Giacon.</p> + +<p>Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de +la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche.</p> + +<p>Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,—un océan de nuages +noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui +avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si +savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir +la lune.—Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient +rentrer dans l'obscurité.</p> + +<p>Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura +d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre +et écouta.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre +l'autre, la caravane s'était arrêtée.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.</p> + +<p>On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par +bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons +pas de temps.</p> + +<p>On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel, +la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de +crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même +temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la +montagne.</p> + +<p>Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en +appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc, +conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds.</p> + +<p>Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de +terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours +chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir.</p> + +<p>Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.</p> + +<p>Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant.</p> + +<p>—Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous +occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la +mule.</p> + +<p>Guillaume fit entrer les quatre voyageurs <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> sous l'arche du pont, lia +avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon +s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux.</p> + +<p>Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés +comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du +pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit +ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible +qu'ils fussent découverts.</p> + +<p>Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération +pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui +descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.</p> + +<p>La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient +l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à +l'appui de son opinion.</p> + +<p>Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme. +L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.</p> + +<p>Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses +lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.</p> + +<p>Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation +des routiers.</p> + +<p>—Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être +renseignés.</p> + +<p>Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur.</p> + +<p>—Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent +de la locution espagnole <i>hombre</i>, as-tu rencontré des voyageurs sur ta +route?</p> + +<p>—Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par +Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était +interrogé, changeant sa réponse en demande.</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire +à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de +Giacon.</p> + +<p>Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord. +Les bandits prirent la route conduisant à Venaux.</p> + +<p>Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des +ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet, +à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les +rejoindre promptement.</p> + +<p>Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux +voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes.</p> + +<p>En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs +n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits, +descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents +pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à +retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée, +demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui +lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui +promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne +récompense pour l'avis si à propos donné par lui.</p> + +<p>On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le +chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de +Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient +une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite +caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait +oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin, +auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart.</p> + +<p>Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant +défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant, +c'est-à-dire au Pas de Suze.</p> + +<p>Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le +sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et +aboutissant à Malavet, où l'on coucha.</p> + +<p>Le lendemain, on tint conseil.</p> + +<p>On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le +lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les +mains des Espagnols.</p> + +<p>Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une +lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine +Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux +reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui +fallait ruser, et toute dissimulation pesait au cœur loyal de ce vrai +fils du Béarnais.</p> + +<p>Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les +choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de +Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son +avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.</p> + +<p>Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo, +Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à +Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux +jours, et <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil +voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand +besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.</p> + +<p>A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite +caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement +récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus +Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque +grand seigneur voyageant incognito.</p> + +<p>Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et +non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs +jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir. +Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit +l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait +pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent +de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée.</p> + +<p>Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que +nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour +mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de +fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch57" id="ch57"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<h3>LE SERMENT.</h3> + +<p>Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé +au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il +passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour +furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse +paternelle et filiale.</p> + +<p>Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de +voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de +Richelieu.</p> + +<p>Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le +soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à +Isabelle.</p> + +<p>C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de +Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte +illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa +maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té, +qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait +manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de +Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir +les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi.</p> + +<p>Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue +répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il +tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs.</p> + +<p>Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV, +refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui.</p> + +<p>Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des +nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après +le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la +promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait +littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un +courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire +dévier de la route où le cardinal l'avait engagé.</p> + +<p>On savait que, le jeudi 15 janvier, le roi avait dîné à Moulins et +couché à Varenne.</p> + +<p>Puis rien au delà du 15 janvier, et l'on était au 5 février.</p> + +<p>Mais ce que l'on savait, c'est que la peste qui s'était déclarée en +Italie, avait franchi les monts et s'étendait jusqu'à Lyon. Le roi +aurait-il le courage, malgré le fléau mortel, malgré le froid effroyable +qu'il faisait, de continuer sa route, de braver la peste à Lyon et le +froid dans les montages.</p> + +<p>Pour qui connaissait le caractère véritable et changeant du roi, il y +avait à craindre. Mais pour quiconque connaissait le caractère +inflexible du cardinal, il y avait à espérer.</p> + +<p>Le comte de Moret ne put que répéter au duc de Mantoue ce que lui avait +dit le cardinal, qu'on allait commencer par faire lever le siége de +Cazal, et que l'on s'occuperait immédiatement de faire passer des +secours à Mantoue.</p> + +<p>Il n'y avait pas de temps à perdre: Charles, duc de Nevers, avait su de +sources certaines que Monsieur, dans le premier moment de colère, +s'était mis en rapport avec Waldstein. Il attirait vers la France, sans +honte et sans remords, ces nouvelles bandes d'Attila sans savoir s'il y +aurait à Châlons un Aétius pour les anéantir. Deux chefs des barbares, +Alhinger et Gallas, savants dans l'art terrible de la ruine et du +pillage, s'étaient depuis deux ou trois mois avancés doucement et +occupaient Worms, Francfort, la Souabe.</p> + +<p>Le pauvre duc de Mantoue les voyait déjà <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> apparaître au sommet des +Alpes, plus terribles que ces bandes sauvages de Cimbres et de Teutons +qui se laissaient glisser sur les neiges et qui traversaient les +rivières sur leurs boucliers.</p> + +<p>Tout cela défendait au comte de Moret un long séjour à Mantoue. Il avait +promis au cardinal de revenir pour prendre part à la campagne; d'un +autre côté le duc Charles le pressait de repartir pour exposer sa +position au roi. Cette position était si grave, que le baron de Lautrec +regrettait presque qu'on lui eût renvoyé sa fille.</p> + +<p>Dès le lendemain de son arrivée, Isabelle, appelée par son père, avait +eu une explication avec lui; dans cette explication son père lui avait +dit les engagements pris par lui vis-à-vis du baron de Pontis. Mais +Isabelle avait franchement répondu par les engagements pris par elle +vis-à-vis du comte de Moret. De si bonne naissance que fût M. de Pontis, +Antoine de Bourbon sur ce point l'emportait, non-seulement sur lui, mais +sur tous les gentilshommes qui n'étaient pas de race royale directe. Le +baron se contenta donc de faire venir le comte de Moret dans son +cabinet, de l'interroger sur ses intentions, que celui-ci lui déclara +avec sa franchise habituelle, lui donnant l'assurance qu'au besoin et +pour l'aider à retirer honorablement sa parole, le cardinal se mettrait +en avant et lui forcerait la main.</p> + +<p>Seulement le baron de Lautrec ne laissa point ignorer au comte que s'il +était tué, ou contractait d'autres engagements, il reprenait son +autorité paternelle sur sa fille, autorité dont il ne se départait que +devant la protection que le cardinal voulait accorder au jeune comte, et +qu'alors il n'admettrait de la part d'Isabelle aucune résistance.</p> + +<p>Le soir même de cette double explication, les jeunes gens, en se +promenant au bord du fleuve de Virgile, se racontèrent chacun l'un à +l'autre la conversation qu'ils avaient eue avec le baron; Isabelle n'en +espérait pas tant, et comme son amant lui promit positivement de ne pas +se faire tuer et de n'avoir jamais d'<i>autre épouse</i> qu'elle, la chose +lui suffit.</p> + +<p>Nous nous servons du mot un peu prétentieux d'<i>épouse</i>, et même nous le +soulignons, parce qu'il nous semble que, tout fils de Henri IV que fût +Antoine de Bourbon, il y avait dans sa promesse une de ces petites +restrictions mentales dont les jésuites faisaient un si habile usage. +Dans l'engagement de ne pas se faire tuer il n'y avait à coup sûr aucune +arrière-pensée; mais nous n'oserions en dire autant de celui de n'avoir +jamais d'<i>autre épouse</i> qu'Isabelle de Lautrec. En pesant chaque parole +de cet engagement, on verra bien qu'il ne s'étendait pas aux maîtresses; +et dans les moments où le diable le tentait, et les amants les plus +fidèles ont de ces moments-là, ne fussent-ils point les fils de +l'hérétique Henri IV, et dans les moments où le diable le tentait, nous +devons dire que le jeune Basque Jaquelino voyait passer dans un nuage +de feu sa belle cousine Marina, laquelle, aussi à son aise au milieu des +flammes qu'une salamandre, lui lançait des regards dont le double rayon +allait l'un à son cœur qu'il brûlait, l'autre à son esprit qu'il +rendait insensé.</p> + +<p>D'ailleurs n'avait-il pas pris un soir dans l'antichambre de Marie de +Gonzague, avec cette terrible incendiaire des cœurs, au moment où elle +allait monter dans sa chaise, un de ces rendez-vous comme on en prend +avec Satan, et dont Satan ne vous dégage que lorsqu'on a fait honneur à +sa parole en l'allant trouver au plus profond de l'enfer.</p> + +<p>Nous n'oserions pas dire qu'au moment où Antoine de Bourbon fit à +Isabelle de Lautrec le chaste serment qui n'avait aucune analogie avec +l'engagement pris avec Mme de Fargis, le souvenir de cette Vénus Astarté +fût venu prononcer à ses oreilles quelques mots de cet amour profane +dont elle brûlait le cœur de ses amants; mais ce que nous savons, c'est +que le comte de Moret voulut un autre témoin de l'engagement qu'il +prenait que ce fleuve païen qu'on appelle le Mincio; d'autres lampes que +toutes ces constellations mythologiques qu'on appelle Vénus, Jupiter, +Saturne, Cassiopée, et demanda à Isabelle de le renouveler dans un +temple chrétien en présence de Dieu, et que le souvenir matériel d'un +anneau, portant la date du jour et de la promesse que ce jour avait vu +faire, augmentât encore la solennité du serment.</p> + +<p>Isabelle promit tout ce que voulut son amant, comme sa compatriote +Juliette, dont pour toucher la tombe elle n'avait, en quelque sorte, +qu'à étendre la main; elle lui eût, à coup sûr, accordé tout ce qu'il +lui eût demandé en lui répétant les paroles du poëte anglais:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ne crains pas d'épuiser mon amour s'il t'est cher!</span><br /> + <span class="i0">Mon amour est profond et grand comme la mer!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Le lendemain, à la même heure, c'est-à-dire vers neuf heures du soir, +deux ombres, dont l'une marchait à quelques pas derrière l'autre, se +glissaient dans l'église Saint-André par une des portes latérales du +monument sacré, et, à la lueur des lampes qui veillent éternellement +devant l'<i>ex-voto</i> en mémoire des miracles accomplis par les différents +saints auxquels les autels sont consacrés, s'acheminaient <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> vers l'autel +de Notre-Dame-des-Anges, nom charmant qui avait succédé à un nom plus +charmant encore, à celui de Notre-Dame-des-Amours, première invocation +sous laquelle elle avait été adorée, mais que lui avait enlevée, un demi +siècle auparavant, la susceptibilité d'un évêque.</p> + +<p>La jeune fille arriva la première et s'agenouilla.</p> + +<p>Le jeune homme la suivait et s'agenouilla à sa droite.</p> + +<p>Tous deux rayonnants de jeunesse et de beauté, ils étaient admirables à +voir à la lueur tremblante de la lampe; elle, la tête baissée, les yeux +humides de douces larmes; lui, le front levé, les yeux étincelants de +bonheur.</p> + +<p>Chacun d'eux fit une prière mentale; quand nous disons chacun d'eux, +nous répondons d'Isabelle de Lautrec. Sans doute les paroles échappées +du cœur se formulèrent sur les lèvres en élancements sacrés vers la +mère du seigneur; mais l'homme ne sait prier que dans le malheur; pour +la félicité il n'a que des balbutiements de désir et des soupirs de +flamme.</p> + +<p>Puis, ce premier bouillonnement du cœur apaisé, leurs mains se +cherchèrent et frémirent en se rencontrant. Isabelle poussa un soupir de +joie plaintif comme un cri de douleur, puis, sans s'inquiéter du lieu où +elle était:</p> + +<p>—Oh! mon ami, dit-elle, oh! combien je t'aime.</p> + +<p>Le comte regardait la madone.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il, la madone a souri; et moi aussi et moi aussi, je +t'aime, mon Isabelle adorée.</p> + +<p>Et leurs deux têtes retombèrent sur leurs poitrines écrasées sous le +poids de leur bonheur.</p> + +<p>Le comte tenait la main d'Isabelle appuyée contre la poitrine, il la +dégagea doucement de l'étreinte dont l'enveloppait la sienne, la mit à +nu, l'appuya ardemment contre ses lèvres, puis tirant l'anneau du plus +petit de ses doigts, il le passa au second doigt de cette main en +disant:</p> + +<p>—Sainte mère de Dieu, sainte protectrice de tout amour humain et +céleste, vous qui souriez aux flammes pures et qui venez de sourire à la +nôtre, soyez témoin que je m'engage par serment à n'avoir jamais d'autre +épouse qu'Isabelle de Lautrec; si je manque à mon serment, punissez-moi.</p> + +<p>—On! non, non. Vierge sainte, s'écria Isabelle, ne le punissez pas.</p> + +<p>—Isabelle! fit le comte, en essayant de serrer la jeune fille dans ses +bras.</p> + +<p>Mais celle-ci s'écarta doucement, retenue par la sainteté du lieu.</p> + +<p>—Madone vénérée et toute-puissante, dit-elle, écoutez le serment que je +vous fais à mon tour. Je jure ici à votre autel, et par vos pieds divins +que j'embrasse, qu'à partir d'aujourd'hui j'appartiens corps et âme à +celui qui vient de passer cet anneau à mon doigt, et que, fût-il mort, +ou, ce qui est bien pis, manquât-il à son serment, je ne serai l'épouse +de personne, mais seulement celle de votre divin Fils.</p> + +<p>Un baiser éteignit cette dernière parole sur les lèvres d'Isabelle, et +la sainte madone sourit du baiser du comte comme elle avait souri de +l'exclamation d'Isabelle, car elle se souvenait qu'elle s'était appelée +Notre-Dame-des-Amours avant de s'appeler Notre-Dame-des-Anges!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch58" id="ch58"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<h3>LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE.</h3> + +<p>Comme l'avait appris le duc de Mantoue par l'intermédiaire de +l'ambassadeur, le cardinal et le roi avaient quitté Paris le 4 janvier, +et le jeudi 15 ils avaient dîné à Moulins et soupé à Varenne, qu'il ne +faut pas confondre avec cet autre Varennes du département de la Meuse, +que l'arrestation du roi a rendu célèbre.</p> + +<p>Pour toute entrée en campagne, nous n'avons de guide fidèle que le +journal de M. de Bassompierre; aussi est-ce lui que nous allons suivre +dans la partie historique de notre récit.</p> + +<p>Lorsque le roi, après le pacte fait avec le cardinal, sortit du cabinet +de Son Eminence, il rencontra dans l'antichambre M. de Bassompierre, qui +était allé pour faire sa cour au cardinal revenu en faveur.</p> + +<p>En l'apercevant, le roi s'arrêta et se retournant vers Richelieu, qui +l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue:</p> + +<p>«Eh! tenez, monsieur le cardinal, en voici un qui nous accompagnera à +coup sûr et qui me servira bien.</p> + +<p>Le cardinal sourit et fit un geste d'approbation.</p> + +<p>—C'est l'habitude de M. le maréchal, dit-il.</p> + +<p>—Que Votre Majesté m'excuse de manquer aux lois de l'étiquette en +l'interrogeant; mais où la suivrai-je?</p> + +<p>—En Italie, dit le roi, où je vais en personne pour faire lever le +siége de Cazal. Apprêtez-vous donc à partir, monsieur le maréchal; je +prendrai avec vous Créquy, qui <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> connaît ces pays-là, et j'espère que +nous ferons parler de nous.</p> + +<p>—Sire, répondit Bassompierre en s'inclinant, je suis votre serviteur et +vous suivrai au bout du monde, et même dans la lune, s'il vous plaît d'y +monter.</p> + +<p>—Nous n'irons ni si loin, ni si haut, monsieur le maréchal. En tout +cas, le rendez-vous est à Grenoble; si quelque chose vous fait faute +pour votre entrée en campagne, adressez vous à M. le cardinal.</p> + +<p>—Sire, dit Bassompierre, avec l'aide de Dieu, rien ne me manquera, +surtout si Votre Majesté donne l'ordre à ce vieux coquin de La Vieuville +de me payer ce qui m'est dû comme colonel général des Suisses.</p> + +<p>Le roi se mit à rire.</p> + +<p>—Si La Vieuville ne vous paie pas, dit-il, voici M. le cardinal qui +vous paiera.</p> + +<p>—Bien vrai? dit Bassompierre d'un air de doute.</p> + +<p>—Si vrai, monsieur le maréchal, que si, séance tenante, vous voulez +bien me donner votre reçu, comme s'il n'y avait pas de temps à perdre, +attendu que dans trois ou quatre jours nous partons, vous vous en irez +avec votre argent.</p> + +<p>—Monsieur le cardinal, dit Bassompierre avec cet air de grand seigneur +qui n'appartenait qu'à lui, je ne porte jamais d'argent sur moi que +quand je vais au jeu du roi; j'aurai, si vous le voulez bien, l'honneur +de vous laisser la quittance, et j'enverrai un laquais prendre l'argent.</p> + +<p>Le roi parti, Bassompierre laissa son reçu au cardinal, et le lendemain +envoya prendre l'argent.</p> + +<p>Dès le même soir où le cardinal avait dit à Louis XIII qu'un roi ne +manquait point à sa parole, il envoya les cent cinquante mille écus à M. +le duc d'Orléans, les soixante mille livres à la reine-mère, et les +trente mille à la reine Anne.</p> + +<p>L'Angély reçut de son côté les trente mille livres que le roi lui avait +offertes, et Saint-Simon son brevet d'écuyer du roi avec quinze mille +livres de traitement par an.</p> + +<p>Quant à Baradas, on sait qu'il n'avait point attendu, et qu'il s'était +fait payer ses trente mille livres le jour même où le roi les lui avait +données en un bon au porteur.</p> + +<p>Tous ces comptes réglés, le cardinal avait, lui aussi, donné ses +gratifications. Charpentier, Rossignol et Cavois avait eu part à ses +largesses; mais la gratification de Cavois, si généreuse qu'elle fût, +n'avait pu consoler sa femme, qui avait entrevu dans la démission du +cardinal une suite de nuits calmes et sans dérangements, nuits qui +étaient l'unique but vers lequel tendaient tous ses vœux, secondés, +comme nous l'avons vu, par les prières de ses enfants. Malheureusement, +l'homme, en créant un Dieu individuel, et en chargeant ce Dieu de donner +à chaque homme ce que cet homme lui demande, l'a tellement accablé de +besogne, qu'il y a des moments où il laisse passer les prières les plus +simples et les plus raisonnables sans avoir le temps de les exaucer.</p> + +<p>La pauvre Mme Cavois était tombée dans un de ces moments-là, et Cavois, +en suivant Son Eminence, allait de nouveau la laisser veuve; +heureusement il la laissait enceinte.</p> + +<p>Le roi avait conservé à son frère le titre de lieutenant général; mais, +du moment où le cardinal venait avec le roi, il était évident que ce +serait M. de Richelieu qui prendrait la conduite de la guerre, et que la +lieutenance générale serait une sinécure. Aussi, quoi qu'il eût envoyé +son train à Montargis et qu'il s'en fût fait suivre jusqu'au delà de +Moulins, arrivé à Chavanes il se ravisa et là annonça à Bassompierre +que, comme il ne voulait pas avoir l'air d'être insensible à l'injure +qui lui avait été faite, il se retirait dans sa principauté de Dombes, +où il attendrait les ordres du roi. Bassompierre insista fort pour le +faire changer de résolution, mais ne put rien obtenir de lui.</p> + +<p>Personne ne se trompa à cette résolution de Monsieur, et chacun porta au +compte de sa lâcheté les prétendues susceptibilités de son orgueil.</p> + +<p>Le roi avait traversé rapidement Lyon, où la peste sévissait et s'était +arrêté à Grenoble.</p> + +<p>Le lundi 19 février, il envoya le marquis de Thoiras à Vienne pour faire +joindre l'armée et s'occuper du passage de l'artillerie par-dessus les +monts.</p> + +<p>Le duc de Montmorency avait, de son côté, fait annoncer au roi qu'il +arrivait par Nîmes, Sisteron et Gap, et qu'il joindrait le roi, à +Briançon.</p> + +<p>Là commençaient les embarras sérieux.</p> + +<p>Les deux reines, sous prétexte des craintes que leur inspirait l'état du +roi, mais en réalité pour miner l'influence du cardinal, étaient parties +dans le but de rejoindre le roi à Grenoble; mais il leur avait fait dire +de s'arrêter à Lyon, et elles n'avaient point osé désobéir à cet ordre; +mais de Lyon elles faisaient tout le mal qu'elles pouvaient, +neutralisant Créquy, qui devait amener le passage des monts, paralysant +Guise, qui devait amener la flotte.</p> + +<p>Rien ne découragea le cardinal; tant qu'il tenait le roi, le roi était +sa force. Il espérait <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> que la présence du roi, le danger personnel qu'il +courait à passer les Alpes en hiver, arracheraient des provinces +voisines les secours nécessaires, et il en eût été ainsi sans les +manœuvres des deux reines.</p> + +<p>Arrivé à Briançon, il se trouva que les ordres des deux reines avaient +été si bien suivis, que rien de ce qui devait y être réuni n'avait même +paru: pas de vivres, pas de mulets, douze canons et presque pas de +munitions.</p> + +<p>Joignez à cela deux cent mille francs en tout dans les coffres, tant +chacun avait tiré de son côté sur les malheureux millions empruntés par +le cardinal.</p> + +<p>Puis, en face de soi, le prince le plus perfide et le plus rusé de +l'Europe.</p> + +<p>Toutes ces oppositions n'arrêtèrent pas un instant le cardinal; il +réunit ses plus habiles ingénieurs et chercha avec eux le moyen de tout +faire passer à bras d'homme. Charles VIII avait le premier transporté du +canon à travers les Alpes, mais c'était dans la belle saison. Il fallait +manœuvrer à travers des montagnes presque inaccessibles l'été, à plus +forte raison l'hiver. On monta l'artillerie avec des câbles et des +moulinets attachés par des cordes aux affûts; des hommes tournaient les +moulinets, tandis que d'autres tiraient les câbles à force de bras. Les +boulets furent portés dans des hottes; les munitions, les poudres, les +balles, enfermées dans des barriques, furent mises sur le dos des +quelques mules que l'on put se procurer à prix d'or. En six jours, sous +cet attirail on passa le mont Genève et descendit à Oulx. Le cardinal +poussa jusqu'à Chaumont, où il avait hâte de prendre des renseignements +et de vérifier si ceux que lui avaient adressés le comte de Moret +étaient vrais.</p> + +<p>Ce fut là que, vérification faite des cartouches, il apprit que chaque +homme avait sept coups à tirer.</p> + +<p>—Qu'importe! répondit-il, si Suze est prise au cinquième.</p> + +<p>Cependant le bruit de tous ces préparatifs arriva aux oreilles de +Charles-Emmanuel; mais le roi et le cardinal étaient déjà à Briançon, +que le prince de Savoie les croyait encore à Lyon. En conséquence, il +envoya Victor-Amédée, son fils, attendre le roi Louis XIII à Grenoble; +mais à Grenoble il apprit que le roi était déjà passé et devait à cette +heure avoir franchi les monts.</p> + +<p>Victor-Amédée se mit aussitôt en chasse du roi et du cardinal; il arriva +derrière Louis XIII à Oulx, au moment où descendaient de la montagne les +dernières pièces d'artillerie, et demanda audience. Le roi le reçut; +mais, ne voulant rien entendre de ce qu'il avait à lui dire, il le +renvoya au cardinal. Victor-Amédée partit immédiatement pour Chaumont.</p> + +<p>Là le prince de Savoie, élevé à l'école de la ruse, voulut vis à-vis du +cardinal user des moyens familiers à lui et à son père; mais cette fois +la ruse se trouvait en face du génie, le serpent en face du lion.</p> + +<p>Le cardinal comprit aux premières paroles du prince que le duc de Savoie +n'avait eu qu'un but en lui envoyant son fils, c'était de gagner du +temps. Mais où le roi se fût laissé prendre peut-être, le cardinal vit +clair dans les desseins du négociateur.</p> + +<p>Victor-Amédée venait demander que l'on accordât à son père le temps de +se dégager de la parole qu'il avait confiée au gouverneur de Milan de ne +pas laisser les troupes françaises traverser ses Etats.</p> + +<p>Mais avant même qu'il eût formulé cette demande, le cardinal l'arrêtait.</p> + +<p>—Pardon, mon prince, lui dit-il, mais S. A. le duc de Savoie demande du +temps, permettez-moi de vous le dire, pour dégager une parole qu'il n'a +pas pu donner.</p> + +<p>—Comment cela? demanda le prince.</p> + +<p>—Parce que, dans ses derniers traités avec la France, il s'est engagé +verbalement vis-à-vis du roi, mon maître, à lui livrer un passage à +travers ses Etats, au cas où il aurait besoin de soutenir ses alliés.</p> + +<p>—Mais, fit en hésitant Victor-Amédée, c'est moi qui demande pardon à +Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traités +entre la France et le Piémont.</p> + +<p>—Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est +encore par déférence pour le duc votre père, que l'on s'est contenté de +sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le +roi d'Espagne se fût plaint qu'il accordât un tel privilége à la France +et ne lui eût pas laissé un instant de repos qu'il n'eût obtenu un droit +pareil.</p> + +<p>—Mais, hasarda Victor-Amédée, le duc mon père ne refuse point passage +au roi votre maître!</p> + +<p>—Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses +détails la lettre que lui avait adressée le comte de Moret, c'est pour +faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Piémont a fermé le +passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant +contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricades <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> derrière +lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de +Montabon, il a bâti sur la pente des deux montagnes deux +redoutes avec des petites places de défense dont les feux se croisent. +C'est pour faciliter sa route et celle de l'armée française, que ne +trouvant pas suffisantes les difficultés offertes par le col même de la +vallée, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de +rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour +planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis +six semaines, la pioche et la bêche aux mains de 300 travailleurs, dont +vous et votre auguste père ne dédaigneriez pas de visiter et de presser +les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme +des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner à don +Guzman Gonzalès celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt +héroïquement de faim; eh bien, nous, comme notre intérêt et notre devoir +est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc +votre père nous doit le passage, le duc votre père nous le donnera. +D'Oulx ici, il faut à notre matériel deux jours pour arriver.</p> + +<p>Le cardinal tira sa montre.</p> + +<p>—Il est onze heures du matin, dit-il; à onze heures du matin, +après-demain, nous entrerons en Piémont, et nous marcherons sur Suze. +Après-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons; +tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps à +perdre, monseigneur, pour faire vos réflexions, si vous nous ouvrez le +passage, ou prendre vos dispositions si vous le défendez, je ne vous +retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre.</p> + +<p>—J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit +Victor Amédée en se levant.</p> + +<p>—Au point de vue chrétien et comme ministre du Seigneur, je hais la +guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je +crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose +nécessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter. +Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur à celui qui se fait le +champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous +jugera.</p> + +<p>Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre +qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de +marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on +multiplierait sur sa route était irrévocablement pris.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch59" id="ch59"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<h3>OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI.</h3> + +<p>A peine Victor-Amédée était-il sorti, que le cardinal s'approcha d'une +table et écrivit la lettre suivante:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="left">«Sire,</p> + + <p>«Si Votre Majesté, comme Dieu m'en donne l'espérance, a heureusement + vu s'achever le passage de notre matériel par-dessus les monts, je la + supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute + machine de guerre soient immédiatement acheminés sur Chaumont, où le + roi aura, sur ma prière, la bonté de se rendre lui même sans aucun + retard, le jour des hostilités étant, sauf contre-ordre de Sa Majesté, + fixé à mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai + eue avec le prince Victor-Amédée, j'ai dû engager la parole de Votre + Majesté, et je crois qu'il ne faudrait la dégager qu'avec de graves + raisons de le faire.</p> + + <p>«J'attends donc avec impatience une réponse de Votre Majesté, ou mieux + encore, Votre Majesté elle-même.</p> + + <p>«Je lui envoie un homme sûr, auquel Sa Majesté peut se fier en toute + chose, même comme compagnon de route dans le cas où Sa Majesté + voudrait voyager de nuit et incognito.</p> + + <p class="right6">«J'ai l'honneur d'être,</p> + + <p class="right5">De Votre Majesté,</p> + + <p class="right">«Le très-humble sujet et très-dévoué serviteur,</p> + + <p class="right">«Armand † RICHELIEU.»</p> +</div> + +<p>Cette lettre écrite et cachetée, le cardinal appela:</p> + +<p>—Etienne!</p> + +<p>Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et l'on vit apparaître sur le +seuil notre ancienne connaissance de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, +Etienne Latil, non pas comme nous l'avions vu entrer dans le cabinet du +cardinal à Chaillot, c'est-à-dire les genoux tremblants, forcé de +s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber, pâle et articulant avec +peine ses offres de dévouement, mais la tête haute, le jarret tendu, la +moustache relevée, le chapeau à la main droite, la main gauche au +pommeau de l'épée, un vrai capitaine de Callot, enfin.</p> + +<p>C'est qu'en effet quatre mois s'étaient écoulés depuis que, frappé à la +fois par le marquis Pisani et par Souscarrières, il était tombé, sans +connaissance sur le carreau de l'hôtellerie de maître Soleil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span></p> + +<p>Or, quand il n'est pas tué du coup, il n'en faut pas tant à un gaillard +organisé comme l'était Etienne Latil pour se remettre sur pied, plus +solide et plus triomphant que jamais.</p> + +<p>L'approche des hostilités avait même donné à son visage un air de gaieté +qui n'échappa point au cardinal.</p> + +<p>—Etienne, lui dit-il, il s'agit de monter à l'instant même à cheval, à +moins que tu n'aimes mieux, pour ta commodité personnelle, faire la +route à pied, mais arrange toi comme tu voudras, il faut que cette +lettre, qui est de la plus haute importance, soit remise au roi avant +dix heures du soir.</p> + +<p>—Votre Eminence veut-elle me dire quelle heure il est?</p> + +<p>Le cardinal tira sa montre.</p> + +<p>—Il est près de midi.</p> + +<p>—Et le roi est à Oulx?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A huit heures le roi aura sa lettre, ou j'aurai roulé dans la Douaire.</p> + +<p>—Tâchez de ne pas rouler dans la Douaire, ce qui me ferait de la peine, +et que le roi ait sa lettre, ce qui, au contraire, me fera plaisir.</p> + +<p>—J'espère, sur ces deux points satisfaire Votre Eminence.</p> + +<p>Le cardinal connaissait Latil pour un homme de parole, il ne jugea pas à +propos d'insister et se contenta de lui faire signe qu'il était libre.</p> + +<p>Latil, en effet, courut à l'écurie, choisit un bon cheval, ne s'arrêta +chez le maréchal ferrant que le temps de le faire ferrer à crampons et, +l'opération terminée, sauta sur son dos et s'élança sur la route d'Oulx.</p> + +<p>Au reste, il trouva le chemin meilleur qu'il ne s'y attendait; dans le +but d'y faire passer les canons et tout le matériel, les pionniers s'en +étaient emparés et le rendaient praticable à peu près.</p> + +<p>A quatre heures, Etienne était à St. Laurent, à sept heures et demie il +était à Oulx.</p> + +<p>Le roi soupait servi par Saint-Simon qui avait succédé dans sa faveur à +Baradas. Au bas bout de la table se tenait l'Angély tout habillé de +neuf.</p> + +<p>A peine eut-on annoncé au roi un message de la part du cardinal, qu'il +ordonna que le messager fut introduit près de lui.</p> + +<p>Latil, tout en conservant les formes voulues par l'étiquette, science à +laquelle il avait été façonné du temps qu'il était page du duc +d'Epernon, n'était pas homme à se laisser intimider par la majesté +royale.</p> + +<p>Il entra donc bravement dans la salle, s'avança vers le roi, mit un +genou en terre, et lui présenta la lettre du cardinal, posée sur le +dessus de son chapeau.</p> + +<p>Louis XIII le regarda faire avec un certain étonnement; Latil avait +suivi les règles de l'étiquette de l'ancienne cour.</p> + +<p>—Ouais! fit-il, en prenant le pli; qui donc vous a appris ces belles +manières, mon ami?</p> + +<p>—N'était-ce point de cette façon, Sire, que l'on présentait les lettres +à votre illustre père, de glorieuse mémoire?</p> + +<p>—Si fait! mais la mode en est un peu passée.</p> + +<p>—Le respect étant le même, Sire, m'est avis que l'étiquette eût dû +rester la même.</p> + +<p>—Tu me parais bien fort sur l'étiquette pour un soldat?</p> + +<p>—J'ai d'abord été page de M. le duc d'Epernon, et c'est à cette époque +que j'eus l'honneur de présenter plus d'une fois au roi Henri IV des +lettres de la façon dont je viens d'avoir l'honneur d'en présenter une à +son fils.</p> + +<p>—Page du duc d'Epernon! répéta le roi.</p> + +<p>—Et comme tel, Sire, j'étais sur le marchepied de la voiture le 14 mai +1610, rue de la Ferronnerie; Votre Majesté n'a-t-elle point entendu +raconter que c'était un page qui avait arrêté l'assassin dont il n'avait +pas voulu lâcher le manteau malgré les coups de couteau dont il avait eu +les mains criblées.</p> + +<p>Latil, toujours un genou en terre devant le roi, tira ses gants de peau +de daim, et, montrant ses mains sillonnées de cicatrices:</p> + +<p>—Sire, voyez mes mains, dit-il.</p> + +<p>Le roi regarda un instant cet homme avec une émotion visible, puis:</p> + +<p>—Ces mains-là, dit-il, ne peuvent être que des mains loyales; donne-moi +tes mains, mon brave.</p> + +<p>Et, prenant les mains de Latil il les lui serra.</p> + +<p>—Maintenant, dit il, relève-toi.</p> + +<p>Latil se releva.</p> + +<p>—C'était un grand roi, Sire, que le roi Henri IV, dit Latil.</p> + +<p>—Oui, répondit Louis XIII, et Dieu me fasse la grâce de lui ressembler.</p> + +<p>—L'occasion s'en présente, Sire, répliqua Latil, en montrant au roi le +pli qu'il lui apportait.</p> + +<p>—J'y tâcherai, fit le roi en ouvrant la lettre.</p> + +<p>—Ah! dit il après avoir lu, M. le cardinal nous dit qu'il a engagé +notre honneur, et qu'il nous attend pour le dégager, ne le faisons pas +attendre... Saint-Simon, prévenez MM. de Créquy et de Bassompierre que +j'ai à leur parler à l'instant même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p> + +<p>Les deux maréchaux avaient des logements dans la maison attenante à +celle du roi. En quelques minutes ils furent donc avertis. M. de +Schomberg était à Exilles et M. de Montmorency à Saint-Laurent.</p> + +<p>Le roi communiqua aux deux maréchaux la lettre de M. de Richelieu et +leur donna l'ordre d'acheminer le plus vite possible sur Chaumont +l'artillerie et les munitions, leur déclarant qu'il fallait que le +lendemain, dans la journée, le tout fût à Chaumont.</p> + +<p>Quant à eux, il les attendrait dans la soirée du mardi, pour prendre +part au conseil de guerre qui aurait lieu dans la soirée, et dans lequel +on déciderait le mode d'attaque du lendemain.</p> + +<p>A dix heures du soir, par une nuit obscure, sans lune, sans étoiles, +chargée de neige, le roi partit à cheval, accompagné de Saint-Simon et +d'Angély seulement. Comme on avait eu la précaution de ne faire ferrer +aucun cheval à glace, Latil obtint du roi de monter le sien; lui qui +suivait pour la troisième fois la même route marcherait à pied en +sondant le chemin.</p> + +<p>Jamais le roi ne s'était si bien porté, ni n'avait vécu dans un pareil +contentement de lui-même; il avait, nous l'avons dit, sinon la force, +mais le sentiment de la grandeur; en changeant son panache noir contre +un panache blanc, pourquoi Suze ne ferait-elle pas un pendant à Ivry.</p> + +<p>Latil marchait devant le cheval du roi, sondant la route avec un bâton +ferré; de temps en temps il s'arrêtait, cherchait un meilleur passage, +prenait le cheval par la bride et lui faisait traverser le mauvais pas.</p> + +<p>A chaque poste, le roi se faisait reconnaître, donnait l'ordre +d'acheminer les troupes sur Chaumont, et jouissait d'une des plus douces +prérogatives de la puissance en se sentant obéi.</p> + +<p>Un peu avant d'arriver à Saint-Laurent, Latil devina, à l'âpreté de la +bise, l'approche de cette espèce de tourbillons que dans les pays de +montagne on baptise du nom de chasse neige. Il invita le roi à descendre +de cheval et à se placer entre Saint-Simon, l'Angély et lui; mais le roi +voulut rester à cheval, disant que, du moment où il s'était fait soldat, +il devait se conduire en soldat.</p> + +<p>En conséquence, il se contenta de s'envelopper de son manteau et +attendit.</p> + +<p>Le tourbillon ne se fit point attendre. Il arriva sifflant.</p> + +<p>L'Angély et Saint-Simon se pressèrent aux côtés du roi qui s'enveloppa +de son manteau. Latil saisit des deux mains le mors du cheval et tourna +le dos à l'ouragan.</p> + +<p>Il passa terrible et rugissant. Les cavaliers sentirent leurs chevaux +trembler entre leurs jambes: dans les grands cataclysmes de la nature, +les animaux partagent la frayeur de l'homme.</p> + +<p>La gourmette de soie qui tenait le chapeau du roi fut brisée, et le +feutre noir aux plumes noires disparut dans les ténèbres comme un sombre +oiseau de nuit.</p> + +<p>Puis, en un instant, la route se couvrit de neige à une hauteur de deux +pieds.</p> + +<p>En arrivant à Saint-Laurent, le roi s'informa du logement de M. de +Montmorency. Il était une heure du matin. M. de Montmorency s'était jeté +tout habillé sur son lit.</p> + +<p>Au premier mot de la présence du roi, le duc s'élança par les degrés et +se trouva debout sur le seuil de la porte attendant les ordres du roi.</p> + +<p>Cette rapidité fit plaisir à Louis XIII, et quoique peu sympathique à M. +de Montmorency, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait été fort amoureux +de la reine, il le reçut bien.</p> + +<p>Le duc offrit au roi de l'accompagner et de lui donner une escorte.</p> + +<p>Mais Louis XIII répondit que tant qu'il serait sur la terre de France, +il se croyait en sûreté; que l'escorte qu'il avait lui paraissait +suffisante, étant toute dévouée; qu'il invitait seulement M. de +Montmorency à se trouver à Chaumont pour l'heure du conseil le +lendemain, à neuf heures du soir. La seule chose qu'il consentit à +accepter fut un autre chapeau, et comme, en le mettant sur sa tête, il +s'aperçut qu'il avait trois plumes blanches, ce souvenir de la bataille +d'Ivry lui revint à la pensée:</p> + +<p>—C'est un signe de bonheur, dit-il.</p> + +<p>En sortant de Saint-Laurent, la neige était si haute, que Latil invita +le roi à descendre de cheval.</p> + +<p>Le roi descendit.</p> + +<p>Latil prit le cheval du roi, ou plutôt le sien, par la bride, l'Angély +vint après, puis Saint-Simon. Louis XIII se trouvait ainsi marcher le +dernier sur le chemin que lui aplanissaient les trois hommes et les +trois chevaux.</p> + +<p>Saint-Simon, qui voulait rendre au cardinal, en reconnaissance des +faveurs qu'il en avait reçues, vantait au roi toutes ces précautions et +faisait valoir la prévoyance de celui qui les avait prises.</p> + +<p>—Oui, oui, répondait Louis XIII, M. le cardinal est un bon serviteur; +je doute que mon frère à sa place eût eu pour moi toutes ces +précautions-là.</p> + +<p>Deux heures après, le roi arrivait sans accident, aussi fier de son +chapeau perdu que d'une blessure, aussi fier de sa marche de nuit <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> que +d'une victoire, à la porte de l'hôtel du <i>Genévrier d'or</i>, et +recommandait que l'on ne réveillât point le cardinal.</p> + +<p>—Son Eminence ne dort pas, lui répondit maître Germain.</p> + +<p>—Et que fait-elle à cette heure? demanda le roi.</p> + +<p>—Je travaille à la grandeur de Votre Majesté, dit M. le cardinal +paraissant, et M. de Pontis m'aide de tout son pouvoir dans cette +glorieuse besogne.</p> + +<p>Et le cardinal fit en effet entrer le roi dans sa chambre, où il trouva +un grand feu allumé pour le réchauffer et une immense carte du pays, +dressée par M. de Pontis, étendue sur une table.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch60" id="ch60"></a>CHAPITRE XI.</h2> + +<h3>OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT IL AVAIT BESOIN.</h3> + +<p>Un des grands mérites du cardinal fut, non pas de donner au roi Louis +XIII des vertus qu'il n'avait pas, mais de lui faire croire qu'il les +avait perdues.</p> + +<p>Paresseux et languissant, il lui fit croire qu'il était actif; timide et +défiant, il lui fit croire qu'il était brave; cruel et sanguinaire, il +lui fit croire qu'il était juste.</p> + +<p>Tout en disant que sa présence n'était point urgente à cette heure de +nuit, Richelieu donna de grands éloges à ce soin de sa gloire et de +celle de France qui l'avait fait, par un pareil temps, par de semblables +chemins et au milieu de profondes ténèbres, venir à son premier appel; +mais il exigea que le roi se couchât à l'instant même, la journée dans +laquelle on entrait et celle du lendemain restant tout entières.</p> + +<p>Dès le point du jour au reste, les ordres avaient été donnés tout le +long de la route pour que les troupes échelonnées à Saint-Laurent, à +Exilles et à Sehault s'acheminassent sur Chaumont.</p> + +<p>Ces troupes étaient sous les ordres du comte de Soissons, des ducs de +Longueville, de la Trémouille, d'Halliun et de La Valette, des comtes +d'Harcourt, de Sault, des marquis de Canaples, de Mortemar, de Tavanne, +de Valence et de Thoyras.</p> + +<p>Les quatre commandements supérieurs étaient exercés par les maréchaux de +Créquy, de Bassompierre, de Schomberg et le duc de Montmorency.</p> + +<p>Le génie du cardinal planait sur le tout; il pensait, le roi ordonnait.</p> + +<p>Comme le fait que nous allons raconter est avec le siége de La Rochelle, +que nous avons raconté déjà dans notre livre des <i>Trois Mousquetaires</i>, +le point culminant et glorieux du règne de Louis XIII, on nous permettra +d'entrer dans quelques détails sur le <i>forcement</i> de ce fameux pas de +Suze dont les historiens officiels ont fait si grand bruit.</p> + +<p>En quittant Richelieu, Victor-Amédée, pour se ménager une sortie, comme +on dit au théâtre, avait annoncé qu'il partait pour Rivoli où +l'attendait le duc son père, et que dans les vingt-quatre heures il +rapporterait l'ultimatum de Charles-Emmanuel; mais lorsqu'il arriva à +Rivoli, le duc de Savoie, qui ne cherchait qu'à traîner les choses en +longueur, était parti pour Turin.</p> + +<p>Aussi, vers cinq heures du soir, au lieu de Victor-Amédée, ce fut le +premier ministre du prince, le comte de Verrue, qui se fit annoncer chez +le cardinal.</p> + +<p>A cette annonce, le cardinal se tourna vers le roi.</p> + +<p>—Sa Majesté, demanda-t-il, fera-t-elle à M. le comte de Verrue +l'honneur de le recevoir, ou m'abandonnera-t-elle ce soin?</p> + +<p>—Si c'eût été le prince Victor-Amédée qui fût revenu, selon sa +promesse, je l'eusse reçu; mais puisque le duc de Savoie juge à propos +de m'envoyer son premier ministre, il est juste que ce soit mon premier +ministre qui lui réponde.</p> + +<p>—Alors le roi me donne carte blanche, fit le cardinal?</p> + +<p>—Entièrement.</p> + +<p>—D'ailleurs, reprit Richelieu, en laissant cette porte ouverte, Votre +Majesté entendra tout notre discours, et si quelque chose lui déplaît +dans mes paroles, elle sera libre de paraître et de me démentir.</p> + +<p>Louis XIII fit de la tête un signe d'assentiment. Richelieu, en laissant +la porte ouverte, passa dans la chambre où l'attendait le comte de +Verrue.</p> + +<p>Le Comte de Verrue, qu'il ne faut pas confondre avec son petit-fils, +mari de la célèbre Jeanne d'Albret de Luynes, maîtresse de Victor-Amédée +II, et qui fut connue sous le nom de la <i>Dame de volupté</i>, ce comte de +Verrue, dont l'histoire fait à peine mention, était un homme de quarante +ans, d'un sens droit, d'un esprit remarquable, d'un courage à toute +épreuve; chargé d'une mission difficile, il y apportait toute la +franchise que pouvait mettre dans ses tortueuses négociations un +émissaire de Charles-Emmanuel.</p> + +<p>En voyant la figure grave du cardinal, cet œil profond qui fouillait +les cœurs, en se trouvant en face de ce génie qui à lui seul tenait en +équilibre tous les autres souverains de <span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> l'Europe, il s'inclina +profondément et respectueusement.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, je viens au lieu et place du prince +Victor-Amédée, forcé de rester près du duc son père, atteint d'une si +grave indisposition que lorsque son fils après avoir quitté Votre +Eminence, est arrivé hier soir à Rivoli, il s'était fait transporter à +Turin.</p> + +<p>—Alors, dit Richelieu, vous venez chargé des pleins pouvoirs du duc de +Savoie, monsieur le comte.</p> + +<p>—Je viens vous annoncer sa prochaine arrivée, monseigneur; tout malade +qu'il est, M. le duc veut plaider près de Sa Majesté sa cause en +personne; il se fait apporter en chaise.</p> + +<p>—Et quand croyez-vous qu'il soit ici, monsieur le comte?</p> + +<p>—L'état de faiblesse dans lequel se trouve Son Altesse, la lenteur de +ce moyen de locomotion m'autorisent à vous dire que, dans mon +appréciation, il ne peut être ici qu'après-demain au plus tôt.</p> + +<p>—Et vers quelle heure?</p> + +<p>—Je n'oserais pas promettre avant midi.</p> + +<p>—Je suis au désespoir, monsieur le comte; mais j'ai dit au prince +Victor-Amédée qu'au point du jour on attaquerait les retranchements de +Suze; au point du jour on les attaquera.</p> + +<p>—J'espère que Votre Eminence se départira de cette rigueur, dit le +comte de Verrue, lorsqu'elle saura que le duc de Savoie ne refuse pas le +passage.</p> + +<p>—Eh bien alors, dit Richelieu, si nous sommes d'accord, il n'y a plus +besoin d'entrevue.</p> + +<p>—Il est vrai, dit le comte de Verrue, assez embarrassé, que Son Altesse +y met une condition.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le cardinal en souriant, et laquelle?</p> + +<p>—Ou plutôt conserve une espérance, ajouta le comte.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Eh bien, Son Altesse le duc espère qu'en conséquence de cette +déférence et du grand sacrifice qu'il fait, Sa Majesté très-chrétienne +lui fera céder par le duc de Mantoue la même partie du Montferrat que le +roi d'Espagne lui laissait dans le partage, ou s'il ne veut point les +lui donner à lui, qu'il en fera cadeau à Mme sa sœur, et à cette +condition les passages seront ouverts demain.</p> + +<p>Le cardinal regarda un instant le comte, qui ne put soutenir ce regard +et baissa les yeux; alors, et comme s'il n'eût attendu que cela:</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit le cardinal, toute l'Europe a si bonne opinion +de la justice du roi, mon maître, que je ne sais comment M. le duc de +Savoie a pu s'imaginer que Sa Majesté consentirait à une pareille +proposition; pour moi, je suis assuré qu'elle ne l'acceptera jamais. Le +roi d'Espagne a bien pu accorder une partie de ce qui ne lui appartient +pas, afin d'engager M. le duc à favoriser une injuste usurpation; mais à +Dieu ne plaise que le roi mon maître, qui traverse les monts pour venir +au secours d'un prince opprimé, dispose ainsi du bien de son allié; si +M. le duc ne veut pas se souvenir de ce que peut un roi de France, après +demain on le lui remettra en mémoire.</p> + +<p>—Mais puis-je espérer au moins que ces dernières propositions seront +transmises par Votre Eminence à Sa Majesté?</p> + +<p>—Inutile, monsieur le comte, dit une voix derrière le cardinal; le roi +a tout entendu et s'étonne qu'un homme qui doit le connaître lui fasse +une proposition où son honneur est taché et celui de la France +compromis. Je renouvelle donc l'engagement pris, ou plutôt la menace +faite par M. le cardinal. Si demain les passages ne sont point ouverts +sans condition, après-demain, au point du jour, ils seront attaqués.</p> + +<p>Puis, se redressant et portant le pied en avant avec cette dignité qu'il +savait prendre parfois:</p> + +<p>—J'y serai en personne, ajouta-t-il, et l'on pourra me reconnaître à +ces plumes blanches, comme au même signe on reconnut mon auguste père à +Ivry. J'espère que M. le duc voudra bien prendre un signe pareil afin +que le fort de la bataille se porte où nous serons tous les deux; +portez-lui mes propres paroles, monsieur, ce sont les seules que je +puisse et doive répondre.</p> + +<p>Et il salua de la main le comte, qui lui répondit par un salut profond +et se retira.</p> + +<p>Toute la soirée et toute la nuit l'armée continua de se réunir autour de +Chaumont; le lendemain soir, le roi commandait à vingt-trois mille +hommes de pied et à quatre mille chevaux.</p> + +<p>Vers dix heures du soir, l'artillerie et tout le matériel de l'armée se +rangeaient en dehors de Chaumont, les canons la gueule tournée du côté +du territoire ennemi. Le roi ordonna de passer la visite des caissons et +de lui faire un rapport sur le nombre de coups que l'on avait à tirer. A +cette époque où la baïonnette n'était point encore inventée, c'étaient +le canon et le mousquet qui décidaient tout.</p> + +<p>Aujourd'hui le fusil a repris le rang secondaire <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> qu'il doit occuper +dans les manœuvres d'un peuple essentiellement guerrier.</p> + +<p>Il est devenu, comme l'avait prédit le maréchal de Saxe, le manche de la +baïonnette.</p> + +<p>A minuit, on entra au conseil.</p> + +<p>Il se composait du roi, du cardinal, du duc de Montmorency et des trois +maréchaux Bassompierre, Schomberg et Créquy.</p> + +<p>Bassompierre, qui était le doyen, eut la parole; il jeta les yeux sur la +carte, étudia les positions de l'ennemi, que l'on connaissait +parfaitement, grâce aux renseignements donnés par le comte de Moret.</p> + +<p>—Sauf meilleur avis, dit-il, voici ma proposition, Sire.</p> + +<p>Et, saluant le roi, et M. le cardinal, pour bien indiquer que c'était à +eux deux qu'il s'adressait:</p> + +<p>—Je propose que les régiments des gardes françaises et suisses prennent +la tête; le régiment de Navarre, le régiment d'Estillac, la gauche. Les +deux ailes feront monter chacune deux cents mousquetaires qui gagneront +le sommet des deux crêtes de Montmoron et de Montabon: une fois au +sommet des deux montagnes, rien ne leur sera plus facile que de gagner +l'éminence sur les gardes des barricades. Aux premiers coups de fusil +que nous entendrons sur les hauteurs, nous donnerons; et tandis que les +mousquetaires attaqueront les barricades par derrière, nous les +attaquerons de face avec les deux régiments des gardes. Approchez-vous +de la carte, messieurs, voyez la position de l'ennemi, et si vous avez à +proposer un meilleur plan que le mien, faites hardiment.</p> + +<p>Le maréchal de Créquy et le maréchal de Schomberg étudièrent la carte à +leur tour et se rallièrent à l'avis de Bassompierre.</p> + +<p>Restait le duc de Montmorency.</p> + +<p>Le duc de Montmorency était plus connu pour ce bouillant courage qu'il +poussait jusqu'à la témérité que comme stratégiste et homme de prudence +et de prévision sur le champ de bataille; d'ailleurs il parlait avec une +certaine difficulté, ayant au commencement de ses discours un certain +bégayement qui l'abandonnait à mesure qu'il parlait.</p> + +<p>Cependant il prit bravement la parole que lui offrait le roi.</p> + +<p>—Sire, dit-il, je suis de l'avis de M. le maréchal de Bassompierre et +de MM. de Créquy et de Schomberg, qui connaissent le grand cas que je +fais de leur courage et de leur expérience; mais les barricades et les +redoutes prises, et je ne doute point que nous ne les prenions, restera +la partie la plus difficile à forcer; c'est-à-dire la demi-lune qui +barre entièrement le chemin. N'y aurait-il pas moyen de faire pour +cette partie des retranchements ce que M. de Bassompierre, avec tant de +justesse, a proposé de faire pour les redoutes? Ne pourrait-on pas +enfin, par quelque sentier de la montagne, si ardu, si extravagant qu'il +soit, tourner la position, redescendre entre la demi-lune de Suze, puis +attaquer par derrière dans cette dernière position, l'ennemi que nous +attaquerions par devant; il ne s'agirait pour cela que de trouver un +guide fidèle et un officier intrépide, deux choses qui ne me paraissent +point impossibles à rencontrer.</p> + +<p>—Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les +approuvez-vous?</p> + +<p>—Excellentes! répondirent les maréchaux, mais il n'y a pas de temps à +perdre pour se procurer ce guide et cet officier.</p> + +<p>En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas à l'oreille du +cardinal dont le visage rayonna.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidèle +et officier intrépide en une seule et même personne.</p> + +<p>Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres:</p> + +<p>Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret.</p> + +<p>Latil s'inclina et sortit.</p> + +<p>Cinq minutes après, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit +de montagnard qui le cachait, chacun put reconnaître, à cette +ressemblance avec son auguste père, ressemblance qui faisait tant envie +au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant à l'instant même +de Mantoue, envoyé par la Providence comme le disait le cardinal de +Richelieu.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch61" id="ch61"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<h3>LE PAS DE SUZE.</h3> + +<p>Le comte de Moret, grâce à la route que nous lui avons vu suivre pour +traverser avec sécurité le Piémont, et qu'il avait étudiée avec une +attention toute particulière, pouvait à la fois être un guide fidèle et +un intrépide officier.</p> + +<p>En effet, à peine la question eut-elle été exposée que, prenant un +crayon, il traça sur la carte dressée par M. de Pontis ce sentier qui +conduisait de Chaumont à l'auberge des contrebandiers et de l'auberge +des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrêta pour raconter par +quel hasard il avait été forcé de changer de route pour échapper aux +bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit à +cette portion <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> de sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur +les remparts de Suze adossées à la montagne.</p> + +<p>Il fut autorisé à prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus +considérable eût été trop difficile à manœuvrer dans de pareils +chemins.</p> + +<p>Le cardinal voulait que le jeune prince prît quelques heures de repos, +mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait être arrivé à temps pour faire sa +diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute à perdre.</p> + +<p>Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne +Latil, du dévouement et du courage desquels il n'avait point à douter.</p> + +<p>C'était combler tous les désirs de celui-ci.</p> + +<p>A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui +une journée de vivres.</p> + +<p>Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte +de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit +que celui qu'ils avaient pour chef était le fils de Henri IV, ils se +pressèrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu'à la +lueur de deux torches il laissât voir son visage dont la ressemblance +avec celui du Béarnais redoubla l'enthousiasme.</p> + +<p>A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils défilé, +protégés par une nuit dont l'obscurité ne permettait pas de voir à dix +pas devant soi, que le reste de l'armée se mit en mouvement. Le temps +était exécrable, la terre était couverte de deux pieds de neige.</p> + +<p>On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Gélasse.</p> + +<p>Six pièces de canon de six livres de balles étaient menées au crochet +pour forcer la barricade.</p> + +<p>Cinquante hommes restaient à la garde du parc d'artillerie.</p> + +<p>Les troupes qui devaient donner étaient sept compagnies des gardes, six +des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de +Saulx.</p> + +<p>Plus les mousquetaires à cheval du roi.</p> + +<p>Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus +de cent hommes, lesquels seraient eux-mêmes soutenus par cinq cents.</p> + +<p>Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre.</p> + +<p>Le roi, qui présidait à ces préparatifs, ordonna à un certain nombre de +ses mousquetaires de se mêler aux enfants perdus.</p> + +<p>Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, précédé d'un trompette, de +franchir la frontière et de demander au duc de Savoie passage pour +l'armée et la personne du roi.</p> + +<p>M. de Comminges partit, mais à cent pas de la première barricade il fut +arrêté.</p> + +<p>M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui.</p> + +<p>—Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au +parlementaire.</p> + +<p>—Nous voulons passer, monsieur, répondit celui-ci.</p> + +<p>—Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en +amis, ou en ennemis?</p> + +<p>—En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les +fermez, vu que je suis chargé par le roi, mon maître, d'aller à Suze et +de lui préparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le comte de Verrue, le roi, mon maître, tiendrait à +grand honneur de loger Sa Majesté; mais elle vient si grandement +accompagnée qu'avant de rien décider, il faut que j'aille prendre les +ordres de Son Altesse.</p> + +<p>—Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous +disputer le passage?</p> + +<p>—J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, répéta froidement le comte +de Verrue, qu'il me faut savoir, premièrement, à ce sujet, l'intention +de Son Altesse.</p> + +<p>—Monsieur, je vous préviens, dit Comminges, que je vais faire mon +rapport au roi.</p> + +<p>—Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, répondit le comte de +Verrue, vous en êtes parfaitement le maître.</p> + +<p>Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du côté des +barricades, et Comminges revenant vers le roi.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII à Comminges.</p> + +<p>Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII +écouta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini:</p> + +<p>—Le comte de Verrue, dit le roi, a répondu non-seulement en fidèle +serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son métier.</p> + +<p>En ce moment le roi était sur l'extrême frontière de France, entre les +enfants perdus prêts à marcher, et les cinq cents hommes qui devaient +les soutenir.</p> + +<p>Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau à la +main.</p> + +<p>—Sire, dit-il, l'assemblée est prête, les violons sont d'accord, les +masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons +le ballet.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p> + +<p>Le roi le regarda le sourcil froncé.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le +rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc +de l'artillerie?</p> + +<p>—Bon, Sire, répondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de +songer à cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet +ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien.</p> + +<p>—M'en répondez-vous? fit le roi en regardant fixement le maréchal.</p> + +<p>—Sire, ce serait téméraire à moi de cautionner une chose aussi douteuse +que la victoire; mais je vous réponds que nous en reviendrons à notre +honneur, ou que je serai mort ou pris.</p> + +<p>—Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en +prends à vous.</p> + +<p>—Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'être appelé par Votre +Majesté le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tâcherai de +ne pas mériter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement.</p> + +<p>—Sire, dit le cardinal, qui se tenait à cheval près du roi, à la mine +de M. le maréchal, j'ai bon espoir.</p> + +<p>Puis s'adressant à Bassompierre:</p> + +<p>—Allez, monsieur le maréchal, allez, lui dit-il, et faites de votre +mieux.</p> + +<p>Bassompierre alla répondre à M. de Créquy qui l'attendait, mit pied à +terre avec MM. de Créquy et de Montmorency pour charger en tête des +tranchées. M. de Schomberg seul resta à cheval ayant la goutte dans le +genou.</p> + +<p>On marcha ainsi sur le rocher de Gélasse, au pied duquel il fallait +passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonné cette +position, si forte qu'elle fût, craignant peut-être que ceux qui la +défendraient ne fussent coupés et obligés de se rendre.</p> + +<p>Mais à peine nos troupes eurent-elles dépassé le rocher qu'elles se +trouvèrent démasquées, et que le feu commença à la fois de la montagne +et de la grande barricade.</p> + +<p>A cette première décharge, M. de Schomberg fut blessé d'une mitraille +dans les reins.</p> + +<p>Bassompierre suivit la vallée et marcha droit sur la demi-lune, qui +fermait le pas de Suze, M. de Créquy marchant en tête et côte à côte +avec lui.</p> + +<p>M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'élança sur la montagne +de gauche, c'est-à-dire sur la crête de Montmoron.</p> + +<p>M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par +la bride à cause de la difficulté du chemin, et, arrivé sur la +montagne, marcha au milieu des enfants perdus.</p> + +<p>On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on +fusilla leurs défenseurs par derrière, tandis que l'on attaquait en +face.</p> + +<p>Les Valaisans et les Piémontais se défendirent vaillamment; +Victor-Amédée et son père étaient dans la redoute du Crêt de Montabon.</p> + +<p>Montmorency, avec son impétuosité ordinaire, avait attaqué et emporté la +barricade de gauche, et comme son armure le gênait pour marcher à pied, +il en avait semé toutes les pièces le long de la route, et attaqua la +redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours.</p> + +<p>Bassompierre, de son côté, suivait le fond de la vallée, essuyant tout +le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et +M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brodé d'or.</p> + +<p>Trois fois on vint à l'assaut des redoutes, et trois fois on fut +repoussé. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de +la vallée et tuèrent un écuyer de M. de Créquy aux pieds du cheval du +roi.</p> + +<p>MM. de Bassompierre et de Créquy résolurent alors d'escalader avec cinq +cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se réunir à M. de +Montmorency; M. de Créquy la montagne de droite, pour soutenir M. de +Schomberg.</p> + +<p>Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la vallée pour marcher +sur la demi-lune.</p> + +<p>Bassompierre, un peu gros et déjà âgé de cinquante ans, s'appuyait sur +un garde pour gravir la pente rapide; tout à coup il sentit que son +appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la +poitrine.</p> + +<p>Il arriva au sommet de la montagne au moment où M. de Montmorency, lui +troisième, venait de sauter dans la route.—Il y descendit le quatrième.</p> + +<p>M. de Montmorency fut légèrement blessé au bras, M. de Bassompierre eut +ses habits criblés de balles.</p> + +<p>La redoute de gauche fut emportée.—Valaisans et Piémontais se +réfugièrent dans la demi-lune.</p> + +<p>Les deux chefs jetèrent alors les yeux sur la redoute de droite.</p> + +<p>On y combattait avec le même acharnement.</p> + +<p>Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par +un chemin qui, probablement, avait été pratiqué pour leur retraite vers +la demi-lune de Suze.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span></p> + +<p>C'était le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amédée.</p> + +<p>Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite était prise.</p> + +<p>Restait la demi-lune, c'est-à-dire la besogne la plus rude.</p> + +<p>Louis XIII envoya féliciter les maréchaux et M. de Montmorency sur leur +réussite mais en leur ordonnant de se ménager.</p> + +<p>Bassompierre lui fit répondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg, +de Créquy, de Montmorency.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle + nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un + maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat.</p> + + <p>«Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal + recommencera.»</p> +</div> + +<p>Et, en effet, après dix minutes de repos, les trompettes sonnèrent, les +tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serrées, +marchèrent sur la demi-lune.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch62" id="ch62"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<h3>OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA +LA CORDE AU COU.</h3> + +<p>Les approches étaient au pouvoir des Français; mais restait le dernier +retranchement, entouré de soldats, hérissé de canons, défendu par le +fort de Montabon, bâti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait +le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les +marches qu'une à une.</p> + +<p>On avait depuis longtemps laissé en arrière les canons, que l'on ne +pouvait traîner ni dans le fond de la vallée ni dans le sommet de la +montagne.</p> + +<p>Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cette +<i>furia francese</i>, déjà bien connue des Italiens à cette époque.</p> + +<p>D'une petite éminence à portée de canon ennemi, le roi avec le cardinal +regardait, marchant à la tête des soldats, les chefs et la fleur de la +noblesse, fière de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau +au bout de l'épée.</p> + +<p>Les soldats suivaient tête basse, ne demandant pas si on les menait à la +boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait.</p> + +<p>De l'éminence où se tenaient à cheval le roi et le cardinal, ils +voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en +applaudissant le courage, mais en même temps ses instincts de cruauté +s'éveillaient comme ceux du tigre à la vue du sang.</p> + +<p>Lorsqu'il fit tuer le maréchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la +fenêtre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour +voir à son aise le cadavre sanglant.</p> + +<p>On aborda la muraille; quelques-uns avaient apporté des échelles; +l'escalade commença.</p> + +<p>Montmorency prit un drapeau et monta le premier à la muraille; trop +lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster à +demi-portée de fusil des remparts, exhortant les soldats à bien faire.</p> + +<p>Quelques échelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant +chacun tenait à mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres +résistèrent et, par ce combat presque aérien, donnèrent le temps à leurs +compagnons de se relever, de dresser d'autres échelles et de monter à +l'assaut.</p> + +<p>Les assiégés s'étaient fait arme de tout: les uns tiraient presque à +bout portant sur les assiégeants, les autres dardaient des coups de +pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le +sang jaillir jusqu'à eux, un homme ouvrir les bras et tomber à la +renverse, d'autres lançaient des pavés ou laissaient rouler des poutres +qui nettoyaient deux ou trois échelles.</p> + +<p>Tout à coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assiégés, +puis on entendit au loin, derrière eux, une fusillade et de grands cris.</p> + +<p>—Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisième fois à +l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency! à la +rescousse!</p> + +<p>Et il s'élança de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il était, +entraînant, dans un effort suprême, tout ce qui pouvait le voir et +l'entendre.</p> + +<p>Le duc ne s'était pas trompé, et c'était bien Moret qui opérait sa +diversion.</p> + +<p>Le comte était parti à trois heures du matin, comme nous l'avons vu, +ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils étaient +arrivés au bord du torrent où avait failli se noyer Guillaume Coutet; +mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher.</p> + +<p>Arrivés de l'autre côté du torrent, le comte de Moret et ses hommes +franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la montagne. Il +retrouva le sentier, s'y élança le premier; ses hommes le suivirent.</p> + +<p>La nuit était obscure, mais la neige si haute <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> et si nouvellement tombée +qu'elle éclairait le chemin.</p> + +<p>Le comte, qui en connaissait la difficulté, s'était muni de longues +cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes +étaient ceux qui marchaient près de la déclivité. Si l'un d'eux +glissait, il était retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait +pour celui qui avait glissé que de ne pas lâcher la corde.</p> + +<p>Vingt-quatre autres marchaient parallèlement; les premiers leur +servaient en quelque sorte de parapet.</p> + +<p>En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le +silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut.</p> + +<p>Le comte réunit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua +de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux était le +rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de +cerner l'auberge. Un seul homme échappé de ce nid de pillards pouvait +donner l'alarme, et le succès de l'expédition était compromis.</p> + +<p>Galaor, qui connaissait les localités, prit une vingtaine d'hommes pour +cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et +avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fenêtre qui +donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent échapper. La +fenêtre flamboyait, ce qui indiquait que les hôtes n'y manquaient point.</p> + +<p>Le reste de la troupe devait s'échelonner sur la route, afin de ne +laisser à aucun des bandits la chance de s'échapper.</p> + +<p>La porte de la cour était fermée; Galaor, avec l'adresse et l'agilité +d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit.</p> + +<p>En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet +au pied.</p> + +<p>Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur +ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir.</p> + +<p>Le comte s'était approché lentement et sans bruit de la fenêtre afin de +voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait +formé sur les carreaux une buée qui empêchait de voir à l'intérieur.</p> + +<p>Un des carreaux, brisé dans quelque rixe, avait été remplacé, par une +feuille de papier collée sur le cadre. Le comte de Moret monta sur +l'appui de la fenêtre, troua le papier avec la pointe de son poignard et +put enfin se rendre compte de l'étrange scène qui se passait.</p> + +<p>Le contrebandier qui était venu avertir Guillaume Coutet que les +bandits espagnols venaient de se mettre à sa poursuite était lié et +garotté sur une table, et, réunis en tribunal, les bandits qu'il avait +trompés le jugeaient, ou plutôt venaient de le juger, et, comme le +jugement était sans appel, il n'était plus question que de savoir s'il +serait pendu ou fusillé.</p> + +<p>Les avis étaient à peu près partagés; mais, comme on le sait, les +Espagnols sont gens économes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas +fusiller un homme à moins de huit ou dix coups de mousquet; que +c'étaient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que +pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais +encore que cette corde, devenant par l'exécution même une corde de +pendu, doublait, quadruplait, décuplait de valeur.</p> + +<p>Cet avis si sage, si avantageux l'emporta.</p> + +<p>Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort était +décidé, qu'à ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui +l'accompagnaient, il ne répondit que par cette prière des agonisants: +<i>Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains</i>.</p> + +<p>Une corde n'est jamais chose longue à trouver, surtout dans une +hôtellerie consacrée aux muletiers.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'était point fâché +d'assister, sans se déranger, au spectacle d'une pendaison, passa la +corde demandée.</p> + +<p>Une lanterne était suspendue à une espèce de crochet et représentait, au +milieu des sept ou huit chandelles placées sur les tables, l'astre +faisant le centre d'un nouveau système planétaire.</p> + +<p>On décrocha la lanterne; on la posa sur la cheminée; un des Espagnols, +celui qui avait eu l'idée économique de la corde, la passa au crochet, y +fit un nœud coulant et mit l'extrémité aux mains de ces quatre ou cinq +camarades, fit descendre le condamné de la table, le conduisit +au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songeât à faire aucune +résistance tant il se croyait complétement perdu, lui passa le nœud +coulant autour du cou.</p> + +<p>Puis au milieu du silence solennel qui précède toujours ce grand acte +d'une âme que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet +ordre:</p> + +<p>—Enlevez.</p> + +<p>Mais à peine ce mot était-il prononcé, qu'un bruit pareil à celui d'un +papier ou d'une étoffe que l'on déchire se fit entendre du côté de la +fenêtre, qu'on vit s'allonger à l'intérieur de la chambre un bras armé +d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le nœud <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> +coulant au col du condamné tomber roide mort.</p> + +<p>Au même instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la +fenêtre, qui s'ouvrit à deux battants et livra passage au comte de +Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup +de pistolet comme à un signal, la porte de la route et celle de la cour +s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermées par des armes et +des soldats.</p> + +<p>En une seconde le condamné fut délié et passa des angoisses de l'agonie +à cette joie enivrante de l'homme qui a déjà descendu la première marche +du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur +lui.</p> + +<p>—Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce +geste de suprême commandement qui était chez lui un héritage royal, +celui qui tentera de fuir est mort.</p> + +<p>Personne ne bougea.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de +sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si généreusement prévenu, +il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais +mourir. Il est bien juste que les rôles changent, et que cette fois la +tragédie soit poussée jusqu'au bout; désigne-moi les misérables qui nous +ont poursuivis, leur procès ne sera pas long.</p> + +<p>Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il désigna huit +Espagnols, le neuvième était mort.</p> + +<p>Les huit bandits se voyant condamnés, et comprenant qu'ils l'étaient +sans miséricorde, échangèrent un coup d'œil, et avec l'énergie du +désespoir, le poignard à la main, fondirent sur les soldats qui +gardaient la porte de la rue.</p> + +<p>Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. C'était, on se le rappelle, +Latil qui avait été chargé du soin de garder cette porte, et lorsqu'il +l'avait ouverte, c'était un pistolet dans chaque main qu'il s'était +placé sur le seuil.</p> + +<p>De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se débattirent un +instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit +pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des +blasphèmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps +sur le parquet... tout était dit.</p> + +<p>Six étaient étendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore, +étaient, pieds et poings liés, entre les mains des soldats.</p> + +<p>—On a trouvé la corde que voilà pour pendre un honnête homme, dit le +comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins.</p> + +<p>Les muletiers, qui commençaient à comprendre qu'ils n'étaient pour rien +dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils +allaient en voir pendre trois, spectacle par conséquent trois fois plus +récréatif, offrirent à l'instant même les cordes demandées.</p> + +<p>—Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre +ces trois messieurs; je vous sais expéditif, ne les faites pas languir. +Quant au reste de l'honorable société, vous laisserez dix hommes pour la +garder ici. Demain, à midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne +sera fait aucun mal, seront libres.</p> + +<p>—Et où vous rejoindrai-je? demanda Latil.</p> + +<p>—Ce brave homme, répondit le comte de Moret, en montrant le +contrebandier si miraculeusement sauvé de la corde, ce brave homme vous +conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre.</p> + +<p>Puis, s'adressant au contrebandier lui-même:</p> + +<p>—La même route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une +fois arrivé à Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez +dix minutes.</p> + +<p>Latil s'inclina.</p> + +<p>—En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu là +une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne.</p> + +<p>Dix minutes après, Latil, guidé par le contrebandier, le rejoignait; la +besogne, que le comte avait laissée aux trois quarts faite, était +achevée.</p> + +<p>C'était sur le pont même de Giacon que Latil et ses hommes avaient +rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps +de le remercier, se jeta à ses pieds et lui baisa les mains.</p> + +<p>—C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que, +dans une heure, nous soyons à Suze.</p> + +<p>Et la troupe se remit en marche.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch63" id="ch63"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<h3>LA PLUME BLANCHE.</h3> + +<p>On connaît le chemin qu'avait à suivre le comte de Moret; c'était le +même qu'il avait déjà suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de +Coëtman.</p> + +<p>Le silence le plus sévère était recommandé, <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> et l'on n'entendait d'autre +bruit que celui de la neige s'écrasant sous les pieds des soldats.</p> + +<p>Au détour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle +commençait à se découper dans les premières lueurs du matin.</p> + +<p>La portion du rempart qui s'appuyait à la montagne était déserte. Le +chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux +de front devait s'appeler chemin, passait à dix pieds à peu près +au-dessus des créneaux.</p> + +<p>De là on pouvait se laisser glisser sur le rempart.</p> + +<p>La demi-lune que devait, après les retranchements pris, après les +barricades emportées, attaquer l'armée française, était à trois mille de +Suze à peu près, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la +montagne, ce point n'était aucunement gardé.</p> + +<p>Cependant les sentinelles de garde à la porte de France virent, au point +du jour, la petite troupe défiler au versant de la montagne, et +donnèrent l'alarme.</p> + +<p>Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit +qu'il n'y avait pas de temps à perdre. En véritable montagnard il bondit +de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart.</p> + +<p>En se retournant il vit Latil à ses côtés.</p> + +<p>Aux cris des sentinelles les Piémontais et les Valaisans étaient +accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une +centaine d'hommes, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se +renforcer.</p> + +<p>A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces +vingt hommes il s'élança vers la porte de France.</p> + +<p>Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crépuscule, voyaient +une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient +point apprécier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du +ciel, ne firent qu'une médiocre résistance; mais, pensant qu'il était +fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze, +fussent avertis, ils expédièrent un homme à cheval pour les prévenir de +ce qui se passait.</p> + +<p>Le comte de Moret vit cet homme se détacher en quelque sorte de la +muraille et s'élancer dans la direction du combat; il se douta bien du +but qui le faisait s'éloigner au plus rapide galop de son cheval, mais +il ne pouvait s'y opposer.</p> + +<p>C'était seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de +Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forcées, faire +naturellement son entrée.</p> + +<p>Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait +sur ceux qui la défendaient.</p> + +<p>La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment où ils s'y attendaient le +moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant à quelque trahison, +Piémontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvèrent en +criant: «Alarme!» les uns par la campagne, les autres par la ville.</p> + +<p>Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit +tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de +la porte et le service des canons, au cas où besoin serait de faire feu, +et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avança +pour attaquer, comme il était convenu, les retranchements par derrière.</p> + +<p>On commençait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fumée +s'amasser autour du Crêt de Montabon.</p> + +<p>Donc les deux armées étaient aux prises.</p> + +<p>Le comte de Moret fit doubler le pas à ses hommes; mais à un mille à peu +près des retranchements, il vit un corps de troupes assez considérable +se détacher de l'armée piémontaise et venir à lui.</p> + +<p>En tête et à cheval marchait le colonel qui le commandait.</p> + +<p>Ce corps était à peu près égal en nombre à celui du comte de Moret.</p> + +<p>Latil s'approcha du comte.</p> + +<p>—Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est +un très-brave soldat nommé le colonel Belon.</p> + +<p>—Eh bien, demanda le comte, après?</p> + +<p>—Je voudrais que Monseigneur me permît de le faire prisonnier.</p> + +<p>—Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas +mieux. Mais comment t'y prendras-tu?</p> + +<p>—Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitôt que vous le +verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui +le croiront mort, se débanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi +je prendrai le colonel; après cela aimez-vous mieux prendre le colonel, +je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne rançon de +3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais +voilà tout.</p> + +<p>—A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et à toi le colonel.</p> + +<p>—Là, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes!</p> + +<p>Le comte de Moret leva son épée, et les <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> tambours battirent et les +trompettes sonnèrent la charge.</p> + +<p>Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet à la +main, et prêt à lui passer une arme nouvelle quand la première, la +seconde et même la troisième seraient déchargées.</p> + +<p>Au reste, au son des tambours et des clairons français, la troupe +savoyarde avait paru s'animer.</p> + +<p>Le colonel Belon avait prononcé quelques paroles auxquelles elle avait +répondu par les cris de: «Vive Charles-Emmanuel!» elle avait de son côté +fait un mouvement agressif.</p> + +<p>Les deux troupes n'étaient plus qu'à cinquante pas l'une de l'autre.</p> + +<p>La troupe savoyarde s'arrêta pour faire feu.</p> + +<p>—C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu; +ripostons et chargez au drapeau.</p> + +<p>Latil n'avait pas achevé, qu'une grêle de balles passait comme un +ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tête de nos soldats, qui +ne bougèrent point.</p> + +<p>—Tirez bas, cria Latil.</p> + +<p>Et donnant lui-même l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lâcha +le coup juste au moment où le colonel lâchait les rênes pour charger.</p> + +<p>Le cheval reçut la balle au défaut de l'épaule, et, emporté par l'élan +qui lui était donné, vint rouler avec son cavalier à vingt pas des rangs +français.</p> + +<p>—A moi le colonel, à vous le drapeau, monseigneur; et il s'élança +l'épée haute sur le colonel.</p> + +<p>Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tiré +bas. De sorte que tous les coups avaient porté. Le comte profita du +désordre et s'élança au milieu des Piémontais.</p> + +<p>Latil, en quelques bonds, s'était trouvé près du colonel Belon, renversé +sous son cheval et tout étourdi de sa chute. Il lui mit l'épée à la +gorge.</p> + +<p>—Secouru ou non secouru? lui dit-il.</p> + +<p>Le colonel essaya de mettre la main à ses fontes.</p> + +<p>—Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous êtes mort.</p> + +<p>—Je me rends, dit le colonel en tendant son épée à Latil.</p> + +<p>—Secouru ou non secouru?</p> + +<p>—Secouru ou non secouru.</p> + +<p>—Alors, colonel, gardez votre épée, on ne désarme pas un brave officier +comme vous; nous nous reverrons après le combat. Si je suis tué vous +êtes libre.</p> + +<p>Et à ces mots, il aida le colonel à se tirer de dessous son cheval, et +lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'élança au milieu des rangs +piémontais.</p> + +<p>Ce que Latil avait prévu était arrivé. En voyant tomber leur colonel, +les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'était lui ou son cheval +qui était tué, s'étaient laissés intimider. En outre, le comte avait +attaqué avec une telle violence, que les rangs s'étaient ouverts devant +lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves +Savoyards, Valaisans et Piémontais livraient une lutte acharnée.</p> + +<p>Latil se jeta où la mêlée était la plus épaisse, en criant d'une voix de +tonnerre: «Moret! Moret! à la rescousse! Un beau coup d'épée pour le +fils de Henri IV!»</p> + +<p>Ce fut le dernier coup porté à la troupe ennemie. Le comte de Moret +avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup +d'épée celui qui le portait. Il l'éleva au-dessus de toutes les têtes en +criant: «Victoire à la France! vive le roi Louis XIII!»</p> + +<p>Le cri fut répété au milieu de la déroute par tout ce qu'il y avait de +Français debout. La petite troupe envoyée pour s'opposer au comte de +Moret, regagnait à toutes jambes et diminuée d'un tiers.</p> + +<p>—Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte, +poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais +il est important que l'on entende notre feu des retranchements.</p> + +<p>Et en effet, on l'a vu, c'était ce feu, entendu des retranchements, qui +avait porté le trouble parmi leurs défenseurs.</p> + +<p>Attaqués de face par Montmorency, Bassompierre et Créquy, attaqués en +arrière par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils +craignaient d'être enveloppés et faits prisonniers; ils descendirent aux +écuries, et tout en commandant au comte de Verrue une défense +désespérée, ils sautèrent en selle et s'élancèrent hors des +retranchements.</p> + +<p>Ils se trouvèrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui +fuyaient pêle-mêle avec les Français, poursuivant les fuyards, et tirant +toujours.</p> + +<p>Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirèrent +l'attention de Latil, qui, croyant reconnaître en eux des personnages de +distinction s'élança sur leur passage pour leur couper leur chemin; +mais, au moment où il allait saisir le cheval du duc <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> par la bride, une +espèce d'éclair l'éblouit, et il sentit une douleur à l'épaule gauche.</p> + +<p>Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son maître sur +le point d'être fait prisonnier, s'était élancé, et, de sa longue épée, +avait percé les chairs et l'épaule de notre spadassin.</p> + +<p>Latil jeta un cri moins de douleur que de colère, en voyant sa proie lui +échapper, et, l'épée à la main, il se jeta sur l'Espagnol.</p> + +<p>Quoique l'épée de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son +adversaire, à peine l'eut-elle rencontrée que Latil, avec sa supériorité +dans les armes, se sentit maître de son ennemi, qui, au bout de dix +secondes, tomba frappé de deux blessures en criant:</p> + +<p>—Sauvez-vous, mon prince!</p> + +<p>A ces mots: <i>Sauvez vous, mon prince!</i> Latil sauta par-dessus le blessé +et se mit à la poursuite des deux cavaliers, mais, grâce à leurs petits +chevaux de montagne, ils avaient déjà fait assez de chemin pour se +trouver hors de sa portée.</p> + +<p>Latil redescendit furieux d'avoir manqué une si belle proie; mais enfin +il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se défendre, se +rendit secouru ou non secouru.</p> + +<p>Pendant ce temps le désordre s'était mis dans les retranchements. Le duc +de Montmorency, arrivé le premier sur le rempart, s'y était maintenu, +écartant à coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et +avait fait place à ceux qui le suivaient. Piémontais, Valaisans et +Savoyards s'étaient alors écoulés comme un torrent par les poternes +donnant sur la route de Suze; mais là, ils avaient rencontré le comte de +Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: «Vive le +roi Louis XIII!» Ignorant sa force, ils n'essayaient pas même de le +combattre, et ils fuyaient, s'écartant devant chaque groupe de Français, +comme s'écarte à l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent.</p> + +<p>Le comte de Moret entra dans la redoute du côté opposé où était entré +Montmorency, tous deux se rencontrèrent, se reconnurent et +s'embrassèrent au milieu de l'ennemi.</p> + +<p>Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchèrent des créneaux +agitant en signe de victoire, l'un le drapeau français qu'il avait le +premier planté sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau +savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux +étendards devant lui, crièrent ensemble:</p> + +<p>—<i>Vive le roi!</i></p> + +<p>C'était ce même cri à la bouche que, deux ans plus tard, tous deux +devaient tomber.</p> + +<p>—Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit à haute +voix le Cardinal.</p> + +<p>En même temps que ces paroles étaient prononcées et comme s'il les eût +entendues, Latil franchissait la porte.</p> + +<p>Des sentinelles furent placées à toutes les entrées, et Montmorency et +Moret allèrent eux-mêmes ouvrir la poterne de Gélasse au roi et au +cardinal.</p> + +<p>Tous deux y entrèrent à cheval, et le mousqueton sur le genou en signe +qu'ils entraient en conquérants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne +devaient rien attendre que de leur bon plaisir.</p> + +<p>Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord.</p> + +<p>—Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre +ambition, et la campagne finie, nous aviserons à changer votre épée +contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui, +ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas même sur les maréchaux +de France.</p> + +<p>Montmorency s'inclina. La promesse était formelle, et, nous l'avons dit, +l'épée de connétable était la seule chose qu'il ambitionnât au monde.</p> + +<p>—Sire, dit le comte de Moret en présentant au roi le drapeau qu'il +venait d'enlever au régiment du colonel Belon, permettez que j'aie +l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté cet étendard pris par +moi.</p> + +<p>—Je l'accepte, dit Louis XIII, et en échange, j'espère qu'il vous +plaira de porter cette plume blanche à votre chapeau, en mémoire de +votre frère qui vous la donne, et de notre père qui en portait trois +pareilles à Ivry.</p> + +<p>Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII +lui tendit les bras et l'embrassa cordialement.</p> + +<p>Puis il ôta de son propre chapeau, qui était le même que lui avait prêté +le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la +donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait.</p> + +<p>Le même jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entrée +à Suze après avoir reçu des autorités les clés de la ville sur un plat +d'argent.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch64" id="ch64"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<h3>CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU DUC DE SAVOIE.</h3> + +<p>Le roi Louis XIII était ivre de joie; c'était la seconde fois en moins +d'une année qu'il méritait le titre de <i>Victorieux</i>, et qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> faisait +son entrée triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes.</p> + +<p>Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'était accompli, et la +dernière chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis +que, le 7 mars, il coucherait à Suze, et il y couchait.</p> + +<p>Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait +plus loin que le roi, était moins tranquille que lui.</p> + +<p>Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse +réussite de la journée lui avait fait oublier, que le combat avait +épuisé à peu près tout ce que l'armée avait de munitions.</p> + +<p>Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient à +l'armée, et que les mauvais temps et la difficulté des chemins ne +permettaient pas aux commissaires d'en faire venir.</p> + +<p>Il savait que Cazal était fort pressé par les Espagnols, et que si le +duc de Savoie persistait dans son système d'hostilités, et, chose facile +avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix +jours sur le chemin de Cazal, réduit à la dernière extrémité malgré +l'héroïsme de Gurron, qui y commandait, et malgré le dévouement des +habitants, qui s'étaient joints à la garnison pour défendre la ville, +celle-ci serait peut-être forcée d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les +dernières nouvelles de Cazal annonçaient, en effet, qu'après y avoir +mangé les chevaux, les chiens et les chats, on était arrivé à faire la +chasse à ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le fléau des +grandes famines.</p> + +<p>Aussi, pendant la soirée où Louis XIII avait convié tous ses maréchaux, +ses généraux et ses officiers supérieurs, s'approcha-t-il du roi et lui +demanda-t-il si, la soirée finie, la fatigue que devait éprouver Sa +Majesté ne l'empêcherait pas de l'entretenir quelques instants.</p> + +<p>Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour où il fit tuer le +maréchal d'Ancre, répondit:</p> + +<p>—Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de +l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prêt +à lui accorder l'audience qu'elle me demandera.</p> + +<p>Et en effet, lorsque la soirée fut finie, le roi, bien abreuvé de +louanges, vint au cardinal:</p> + +<p>—Et maintenant, mon Eminence, à nous deux, dit il en s'asseyant et en +montrant un siége au cardinal.</p> + +<p>Le cardinal s'assit sur l'ordre du roi et après le roi.</p> + +<p>—Parlez, je vous écoute, dit Louis XIII.</p> + +<p>—Sire, dit le cardinal, je crois que Votre Majesté a eu aujourd'hui +toute satisfaction comme réparation à l'injure qui lui avait été faite, +et que le désir d'une gloire inutile ne la poussera pas à continuer une +guerre que peut immédiatement terminer une paix glorieuse.</p> + +<p>—Mon cher cardinal, dit le roi, en vérité je ne vous reconnais plus; +vous avez voulu la guerre, la guerre malgré tout le monde, et voilà qu'à +peine nous sommes en campagne vous proposez la paix.</p> + +<p>—Que vous importe, Sire, que la paix vienne tôt ou tard, si elle arrive +avec tous les avantages que nous espérions?</p> + +<p>—Mais que dira l'Europe de nous avoir vu faire tant de bruit et de +menaces pour nous arrêter après un seul combat?</p> + +<p>—L'Europe dira, Sire, et ce sera la vérité, que ce combat a été si +glorieux et si décisif qu'il a suffi pour décider du succès de toute la +campagne.</p> + +<p>—Mais encore, pour accorder la paix, il faudrait qu'on nous la +demandât.</p> + +<p>—Il est beau au vainqueur de la proposer.</p> + +<p>—Comment, monsieur le cardinal, vous n'attendez pas même qu'on nous la +demande?</p> + +<p>—Sire, vous avez un si bon prétexte de faire les premières avances.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Dites que c'est en considération de la princesse Christine, votre +sœur.</p> + +<p>—Tiens, c'est vrai, dit le roi, j'oublie toujours que j'ai une famille; +il est vrai, ajouta-t-il avec amertume, que ma famille prend soin de +m'en faire souvenir. Vous pensez donc?...</p> + +<p>—Je pense, Sire, que la guerre est une cruelle nécessité, et +qu'appartenant à une Eglise qui abhorre le sang, il est de mon devoir +d'en laisser répandre le moins possible. Or, tout vous est permis, Sire, +après une journée si glorieuse, et le Dieu des armées est aussi le Dieu +de la miséricorde et de la clémence.</p> + +<p>—Comment présenterez-vous la chose à Sa M. le roi des Marmottes, dit le +roi en employant le titre dont s'était servi Henri IV après la conquête +de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du comté de Gex.</p> + +<p>—C'est bien facile, Sire; j'écrirai au nom de Votre Majesté au duc de +Savoie que vous lui laissez encore le choix de la paix ou de la guerre; +que s'il préfère la guerre, nous continuerons de le battre comme nous +avons fait aujourd'hui, et comme votre auguste père a fait dans le +passé; que si, au contraire, il <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> choisit la paix, nous traiterons avec +lui sur les mêmes bases qu'avant la victoire; c'est-à-dire qu'il +accordera passage aux troupes de France, leur fournira des étapes et +contribuera de tout son pouvoir à secourir Cazal, en donnant des vivres +et des munitions de guerre, que le roi paiera aux prix des trois +derniers marchés; que le duc de Savoie laissera passer à l'avenir, par +quelque endroit de son pays que ce puisse être, les troupes et tout le +matériel de guerre qui seraient jugés nécessaires à la défense de +Montferrat, dans le cas où le Montferrat serait attaqué ou que l'on +craigne avec raison qu'il ne le soit; que pour sécurité de l'exécution +de ces deux derniers articles, le duc de Savoie remettra la citadelle de +Suze et le château de Gélasse entre les mains de Sa Majesté, et qu'il y +sera laissé une garnison de Suisses, commandée par un officier nommé par +vous, Sire.</p> + +<p>—Mais lui, le Savoyard, demandera naturellement quelque chose en +échange de tout cela.</p> + +<p>—Nous irons, si vous le voulez bien, Sire, au-devant de sa demande, +nous offrirons de lui faire céder par le duc de Mantoue, en +dédommagement des droits de la maison de Savoie sur le Montferrat, la +propriété de la ville de Trino avec quinze mille écus d'or de revenus.</p> + +<p>—Nous la lui avons déjà offerte, et il a refusé.</p> + +<p>—Nous n'étions pas à Suze, Sire, et nous y sommes, et grâce à vous, ce +que je n'oublierai jamais. Sire, ce qu'il ne faut oublier jamais ce +n'est point mon dévouement sans péril pour Votre Majesté, c'est le +courage des braves soldats qui ont combattu sous vos yeux, c'est la +valeur des chefs qui les ont conduits au combat.</p> + +<p>—Si j'avais le malheur d'oublier, Votre Eminence me ferait souvenir.</p> + +<p>—Ainsi, ma proposition est acceptée?</p> + +<p>—Mais qui enverra-t-on?</p> + +<p>—Le maréchal de Bassompierre ne semble-t-il pas à Votre Majesté le +meilleur ambassadeur qui se puisse choisir pour une pareille affaire.</p> + +<p>—A merveille.</p> + +<p>—Eh bien, Sire, il partira demain matin, pour mettre sous les yeux du +duc l'ensemble du traité; quant aux articles secrets...</p> + +<p>—Il y aura donc des articles secrets!</p> + +<p>—Il n'y a pas de traité qui n'ait ses articles secrets; quant aux +articles secrets, ils seront débattus directement entre moi et le duc, +ou son fils.</p> + +<p>—Tout est arrêté ainsi alors!</p> + +<p>—Oui, Sire, et avant trois jours, tenez-vous pour certain d'avoir la +visite du prince votre beau-frère ou du duc votre oncle.</p> + +<p>—C'est vrai, dit le roi, ceux-là aussi sont de ma famille; mais ils ont +sur mes autres parents un grand mérite, c'est de me faire publiquement +la guerre. Bonsoir, monsieur le cardinal, vous aussi devez être fatigué +et avoir besoin d'une bonne nuit.</p> + +<p>Trois jours après, en effet, comme l'avait prédit le cardinal, +Victor-Amédée était à Suze et négociait avec le cardinal de Richelieu, +qui obtint de lui toutes les conditions qu'il avait soumises au roi.</p> + +<p>Quant aux articles secrets, ils furent accordés comme les autres.</p> + +<p>«Le duc de Savoie s'engageait à faire entrer avant quatre jours mille +charges de blé, de froment et cinq cents de vin à Cazal.</p> + +<p>«De son côté, à la condition que ces obligations seraient remplies, il +fut convenu que les troupes du roi de France n'avanceraient point +au-delà de Bunolunga, petite place située entre Suze et Turin, chose, +disait le traité, que Sa Majesté veut bien accorder à la prière de M. le +prince de Piémont, afin de donner le temps aux Espagnols de lever +d'eux-mêmes le siège de Cazal.»</p> + +<p>«Enfin, en échange de la ville de Trino, Charles-Emmanuel rendrait au +duc de Mantoue Albe et Montcalvo, dont il s'était emparé.»</p> + +<p>Huit jours après la conclusion du traité, don Gonzalès de Cordoue levait +<i>de lui-même</i> le siége de Cazal, et l'honneur castillan était sauvé.</p> + +<p>Le 31 mars et le 1<sup>er</sup> avril, le traité fut ratifié par le duc de +Savoie et par le roi Louis XIII.</p> + +<p>Il est vrai qu'il devait en être de ce traité comme de ceux du duc de +Lorraine.</p> + +<p>Un jour, Guillaume III racontait que, s'entretenant avec Charles IV, duc +de Lorraine, sur la bonne foi que chacun des contractants devait mettre +à exécuter un traité, ce prince lui répondit en riant:</p> + +<p>—Est-ce que vous comptez sur un traité, vous?</p> + +<p>—Mais oui, répondit naïvement Sa Majesté britannique.</p> + +<p>—Eh bien, répliqua le duc Charles, quand il vous plaira, je vous +ouvrirai un grand coffre plein de traités que j'ai faits sans en +exécuter un seul!</p> + +<p>Or, Charles-Emmanuel en avait à peu près autant dans son coffre, et ce +n'était qu'un de plus qu'il y ajoutait, avec l'intention bien positive +de ne point l'exécuter comme les autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span></p> + +<p>Il n'en manifesta pas moins le plus vif désir d'embrasser son neveu +Louis XIII, si bien qu'il fut résolu entre le duc et le roi qu'une +entrevue aurait lieu.</p> + +<p>Ce furent d'abord le prince de Piémont et le cardinal de Savoie qui +vinrent saluer le roi immédiatement après le traité; Victor-Amédée +amenait sa femme, la princesse Christine, sœur du roi. Louis rendit à +<i>sa bonne sœur</i> tous les honneurs possibles et lui fit toutes les +amitiés imaginables, enchanté sans doute de prouver qu'il aimait encore +mieux la princesse de Piémont, qui venait de lui faire la guerre +ostensiblement, que la reine d'Angleterre et la reine d'Espagne, qui +pour le moment, se contentaient de conspirer contre lui.</p> + +<p>Le duc de Savoie parut le dernier et fut reçu à bras ouverts par son +neveu Louis XIII, qui, dès le même jour, résolut de lui rendre sa visite +et de le surprendre comme cela se fait de particulier à particulier; +mais Charles-Emmanuel, averti à temps, descendit en toute hâte les +escaliers et l'attendit au seuil.</p> + +<p>—Mon oncle, dit Louis XIII en l'embrassant j'avais dessein d'aller +jusqu'à votre chambre sans que vous le sussiez!</p> + +<p>—Vous avez oublié, mon neveu, répondit le duc, que l'on ne se cache pas +si facilement quand on est roi de France.</p> + +<p>Le roi monta les escaliers côte à côte avec le duc, mais pour arriver à +son appartement, il lui fallut passer avec les courtisans et les +officiers par une galerie mal soutenue et tremblante.</p> + +<p>—Hâtons-nous, mon oncle dit le roi, je ne sais si nous sommes ici en +sûreté.</p> + +<p>—Hélas, Sire, répondit le duc, je vois bien que tout tremble devant +Votre Majesté comme tout plie sous elle.</p> + +<p>—Eh bien, fou, dit le roi radieux en se tournant vers l'Angély, que +penses-tu des compliments de mon oncle?</p> + +<p>—Ce n'est point à moi qu'il faut demander cela, Sire, dit l'Angély.</p> + +<p>—Et à qui donc?</p> + +<p>—Aux deux ou trois mille imbéciles qui se sont fait tuer pour qu'il +nous les fît.</p> + +<p>L'Angély, dans sa réponse au roi, avait admirablement résumé la +situation.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch65" id="ch65"></a>CHAPITRE XVI.</h2> + +<h3>UN CHAPITRE D'HISTOIRE</h3> + +<p>Après chaque guerre, si longue qu'elle soit, même après la guerre de +trente ans, la paix se signe, et une fois la paix signée, les rois qui +se sont fait la guerre s'embrassent, sans qu'il soit le moins du monde +question des milliers d'hommes qui, sacrifiés à ces querelles +momentanées, pourrissent sur les champs de bataille, des milliers de +veuves qui pleurent, des milliers de mères qui se tordent les mains, des +milliers d'enfants qui s'habillent de deuil.</p> + +<p>Il est vrai que, grâce à la bonne foi de Charles-Emmanuel, on pouvait +être sûr que cette nouvelle paix serait rompue à la première occasion +que trouverait le duc de Savoie de la rompre avantageusement.</p> + +<p>Un mois ou deux se passèrent en fêtes pendant lesquelles le duc de +Savoie envoya ses émissaires à Vienne et à Madrid.</p> + +<p>A Vienne, son envoyé était chargé de dire que la violence que le roi +venait de lui faire à Suze était moins honteuse et plus avantageuse et +moins préjudiciable à lui qu'à Ferdinand, attendu que lui, duc de +Savoie, n'avait disputé le passage au roi de France que pour soutenir +les droits de l'empire en Italie.</p> + +<p>Que le secours porté par la France aux habitants de Cazal était un +attentat manifeste contre l'autorité de l'empereur; puisque la place +n'était assiégée par les Espagnols que dans le but d'obliger le duc de +Nevers, établi malgré l'empereur dans un fief de l'empire, à rendre +l'obéissance légitimement due à Sa Majesté impériale.</p> + +<p>A Madrid, son envoyé était chargé de faire comprendre au roi Philippe IV +et au comte-duc, son premier ministre, que l'affront fait aux armées +espagnoles devant Cazal rendait l'autorité de Sa Majesté Catholique +méprisable en Italie, s'il demeurait impuni; que le roi de France, +poussé par Richelieu, méditait de chasser les Espagnols de Milan, et que +le cabinet de Madrid devait s'attendre à ce qu'une fois chassé de Milan, +les Espagnols ne resteraient pas longtemps à Naples.</p> + +<p>De leur côté, Philippe IV et Ferdinand échangeaient des émissaires.</p> + +<p>Voici ce qui se décidait entre eux.</p> + +<p>L'empereur allait demander aux cantons suisses un passage pour ses +troupes. Si les Grisons refusaient le passage, on les surprendrait et +l'on marcherait immédiatement sur Mantoue.</p> + +<p>Le roi d'Espagne rappelait don Gonzales de Cordoue et mettait à sa +place, à la tête des troupes espagnoles en Italie, le fameux Amboise +Spinola, avec ordre d'assiéger et de reprendre Cazal, pendant que les +troupes de l'empire assiégeraient et reprendraient Mantoue.</p> + +<p>L'effet moral de cette campagne, terminée en quelques jours, avait été +immense; l'affaire <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> surprit l'Europe et fit grand honneur au roi Louis +XIII, le seul des souverains, avec Gustave-Adolphe, qui sortît de son +palais l'épée au côté et de son royaume l'épée à la main. Ferdinand II +et Philippe IV faisaient la guerre partout et toujours, et cruellement, +mais ils la faisaient agenouillés devant leur prie-Dieu.</p> + +<p>Si le roi et son armée eussent pu rester en Piémont, tout était sauvé; +mais le cardinal s'était engagé à réduire les protestants avant l'été, +et les protestants avaient profité de l'absence du roi et du cardinal +pour se réunir sous le commandement du duc de Rohan au nombre de quinze +mille dans le Languedoc.</p> + +<p>Le roi fit ses adieux à <i>son bon oncle</i> le duc de Savoie, ignorant +encore toutes les intrigues que celui-ci avait nouées, même pendant sa +présence en Piémont. Le 22 avril, il rentrait en France par Briançon, +Gap, Châtillon, et marchait sur Privas.</p> + +<p>Il évitait Lyon dont les deux reines avaient fui bien vite à cause de la +peste.</p> + +<p>Quant à Monsieur, nous croyons l'avoir dit déjà, il avait, dans son +mécontentement, quitté non-seulement Paris, mais la France, acceptant +l'hospitalité que lui avait offerte dans la ville de Nancy le duc +Charles IV de Lorraine. En quittant la France, il avait abandonné ses +prétentions sur la princesse Marguerite, sœur du duc.</p> + +<p>Traqué par quarante mille hommes conduits par trois maréchaux de France +et par Montmorency que Richelieu faisait aller où il voulait en lui +montrant l'épée de connétable, Rohan finit par faire, lui chef +protestant, la même faute qu'avaient commise, le siècle précédent, les +chefs catholiques.</p> + +<p>Il fit avec l'Espagne, son ennemie mortelle à lui et l'ennemie mortelle +de la France, un traité d'argent que l'Espagne ne tint pas. Enfin +Privas, sa dernière place forte, fut prise, on pendit un tiers des +habitants, on dépouilla non-seulement les pendus, mais tous les autres +rebelles de leurs biens; et enfin, le 24 juin 1629, on signa en vue +d'une nouvelle campagne d'Italie, dont les affaires commençaient à se +brouiller, une paix dont la principale condition fut de démanteler +toutes les villes protestantes.</p> + +<p>On avait su devant Privas quelque chose du dessein qu'avait Ferdinand de +faire passer des troupes en Italie; on disait que Waldstein, lui-même, +comptait franchir les Alpes grisonnes avec cinquante mille hommes. Enfin +on eut connaissance qu'une déclaration avait été lancée par Ferdinand, +en date du 5 juin, dans laquelle il déclarait que ses troupes +marchaient en Italie, non pour y porter la guerre, mais afin d'y +conserver la paix en maintenant l'autorité légitime de l'empereur, et en +défendant les fiefs de l'empire dont les étrangers prétendaient disposer +au préjudice de ses droits.</p> + +<p>Par la même déclaration, l'empereur faisait instance amicale au +sérénissime roi d'Espagne, comme à celui qui possédait le fief principal +de l'empire en Italie, de pourvoir les troupes impériales de vivres et +de munitions nécessaires.</p> + +<p>Tout était donc à recommencer en Italie; par malheur, Louis n'était prêt +ou plutôt ne serait prêt pour une guerre étrangère que dans cinq ou six +mois.</p> + +<p>Faute d'argent, après Privas, Richelieu avait été forcé de licencier +trente régiments.</p> + +<p>On envoya M. de Sabern à la cour de Vienne pour demander à l'empereur +son ultimatum.</p> + +<p>De son côté, M. de Créquy fut envoyé à Turin pour inviter Monsieur de +Savoie à s'expliquer franchement et à dire, en cas de guerre, quel +drapeau il arborerait.</p> + +<p>L'empereur répondit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Le roi de France est venu en Italie avec une puissante armée sans + aucune déclaration à l'Espagne ni à l'empire, et s'y est rendu maître + par les armes ou par composition, de quelques localités soumises à la + juridiction de l'empereur; que le roi de France retire ses troupes de + l'Italie, et l'empereur souffrira que l'affaire soit jugée par le + droit commun.»</p> +</div> + +<p>Le duc de Savoie répondit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Le mouvement des Impériaux à travers les Grisons n'a point rapport à + ce qui s'est fait dans le traité de Suze; mais le roi d'Espagne + souhaite que les Français sortent d'Italie et que Suze soit + promptement rendue. Si le roi Louis veut donner cette satisfaction à + son beau-frère Philippe IV, le duc de Savoie obtiendra de l'empereur + Ferdinand qu'il retire ses troupes du pays des Grisons.»</p> +</div> + +<p>M. de Créquy transmit cette réponse au roi, qui la rendit au cardinal, +en le chargeant de répondre.</p> + +<p>Le cardinal répondit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Dites au duc de Savoie qu'il n'est point question de ce que désirent + l'empereur et le roi d'Espagne, mais de savoir purement et simplement + si Son Altesse voulait tenir sa parole donnée de joindre ses troupes à + celles du roi pour maintenir le traité de Suze.»</p> +</div> + +<p>Le roi revint à Paris, furieux contre son frère Monsieur, dont il +voulait confisquer les propriétés; mais la reine-mère fit si bien +qu'elle raccommoda les deux frères et que Monsieur, qui, comme toujours, +avait fait au <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> roi son humble soumission, fit ses conditions pour +rentrer, et, au lieu de perdre à son escapade, il y gagna le duché de +Valois, une augmentation de cent mille livres de pension par an, le +gouvernement d'Orléans, de Blois, de Vendôme, de Chartres, le château +d'Amboise, le commandement de l'armée de Champagne et la commission, en +cas d'absence du roi, de lieutenant-général à Paris et dans les +provinces voisines.</p> + +<p>Puis cette curieuse réserve était faite:</p> + +<p>«En se raccommodant avec le roi, Monsieur ne s'engage point à oublier +les injures du cardinal de Richelieu, <i>injures dont il le punira tôt ou +tard</i>.»</p> + +<p>Le cardinal eut connaissance de ce pacte quand il était trop tard pour +l'empêcher; il alla trouver le roi et lui mit le traité sous les yeux.</p> + +<p>Louis baissa la tête; il comprenait tout ce qu'il y avait de profonde +ingratitude dans la faiblesse qu'il avait eue de céder aux exigences de +son frère.</p> + +<p>—Si Votre Majesté fait cela pour ses ennemis, dit le cardinal, que +fera-t-elle donc pour l'homme qui lui a prouvé qu'il était son meilleur +ami.</p> + +<p>—Tout ce que me demandera cet homme, si cet homme est vous.</p> + +<p>Et, en effet, séance tenante, le roi le nomma vicaire-général en Italie +et généralissime de toutes ses armées.</p> + +<p>En apprenant ces concessions faites à son ennemi, Marie de Médicis +accourut, et ayant pris connaissance de la commission donnée au +cardinal:</p> + +<p>—Et à nous, monsieur, demanda-t-elle à son fils avec un sourire +railleur, quels droits nous réservez-vous donc?</p> + +<p>—Celui de guérir les écrouelles, répondit l'Angély, qui était présent à +la discussion.</p> + +<p>Avec des efforts inouïs, avec une vigueur admirable, le cardinal +improvisa une nouvelle campagne.</p> + +<p>Seulement un ennemi barrait le chemin du Piémont «et opposait à l'armée +un abîme dans lequel la moitié se fût engloutie.»</p> + +<p>Cet obstacle, c'était la peste.</p> + +<p>La peste qui avait forcé les deux reines de revenir à Paris et qui avait +forcé le roi de passer par Briançon.</p> + +<p>Elle était passée de Milan—c'est la même que Manzoni peint dans les +<i>Promessi sposi</i>—elle était passée de Milan à Lyon, où elle faisait des +ravages terribles. Quelques soldats, disait-on, l'avaient rapportée +d'au-delà des Alpes; elle éclata aux portes de Lyon, dans le village de +Vaux. On établit un cordon sanitaire autour du village; mais, la peste, +comme tous les fléaux, a des alliés dans les mauvaises passions +humaines. La peste s'adressa à la cupidité. Quelques hardes de +pestiférés, introduites en fraude et vendues auprès de l'église de +Saint-Nizier, importèrent la contagion au cœur de Lyon.</p> + +<p>On était aux derniers jours du mois de septembre.</p> + +<p>On eût dit en voyant les ouvriers tomber comme frappés de la foudre dans +les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint Jean et de Saint +Georges, une raillerie de la nature. Le temps était magnifique; jamais +soleil plus beau n'avait illuminé un ciel plus serein; jamais l'air +n'avait été si doux et si pur, jamais végétation plus luxuriante n'avait +paré les admirables paysages du Lyonnais; point de variations subites +dans la température, point de chaleurs extrêmes, point d'orages, aucune +de ces intempéries atmosphériques auxquelles on attribue tant +d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Radieuse et +souriante, la nature regardait la corruption et la mort frapper à la +porte des maisons.</p> + +<p>C'était, au reste, à ne rien comprendre au fléau, tant il était +bizarrement capricieux. Il épargnait un côté de la rue, ravageait +l'autre. Une île de maisons restait intacte, et les maisons qui +entouraient cette île étaient toutes visitées et tendues de noir par la +sinistre hôtesse. Elle passait au-dessus des quartiers infects et +encombrés de la vieille ville et allait attaquer les places de +Bellecourt et des Terreaux, les quais, les quartiers les plus beaux, les +plus accessibles à l'air et à la lumière; toute la partie inférieure de +la grande cité fut dévastée. Elle s'arrêta, on ne sait pourquoi, vers la +rue Neyret, au niveau d'une petite maison sur la façade de laquelle on +vit longtemps une petite statue avec cette inscription latine:</p> + +<p><i>Ejus præsidio, non ultra pestis.</i> 1628.</p> + +<p>Il n'y eut pas un seul pestiféré à la Croix-Rousse.</p> + +<p>Puis, comme si ce n'était point assez de la peste, en frappant du pied +la terre elle en fit sortir le meurtre. Comme à Marseille en 1720, comme +à Paris en 1832, le peuple, toujours défiant et crédule, cria à +l'empoisonnement. Ce n'étaient point, comme à Paris, des malfaiteurs qui +souillaient l'eau des fontaines; ce n'étaient point comme à Marseille, des +forçats qui corrompaient l'eau du port. Non, à Lyon, c'étaient <i>des +engraisseurs</i> qui frottaient d'un onguent mortel les marteaux des +portes. C'étaient les chirurgiens, disait-on, qui fabriquaient cette +pommade pestilentielle. Un jésuite, le P. Guillot, a vu les engraisseurs +et <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> leur graisse. «C'est, dit-il, vers le milieu de septembre que l'on +commença de graisser les portes; le sacristain de l'église des jésuites +trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fit brûler, +mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d'enterrer ce qui +restait du poison.</p> + +<p>Le beau livre de M. de Montfalcon, où nous puisons ce détail, ne dit +point si le P. Grillot se trouva à point pour donner l'absolution à ceux +que ces quelques lignes firent assassiner; mais le lendemain, un +malheureux qui portait une chandelle allumée dont le suif coulait sur +ses vêtements, fut lapidé par la population; un médecin, qui voulait +faire prendre une potion calmante à l'un de ses malades de la +Guillotière, soupçonné de lui donner du poison, dut boire la potion pour +éviter la mort: tout passant inconnu qui approchait par mégarde sa main +d'un marteau de porte ou d'une sonnette était poursuivi par ce cri: Au +Rhône l'empoisonneur!</p> + +<p>Lorsque la peste de Marseille éclata, Chirac, Médecin du régent, +consulté par les échevins de la ville, répondit: Tâchez d'être gais!</p> + +<p>C'était difficile d'être gai, à Lyon surtout, où la première chose que +firent les prêtres et les moines fut d'annoncer, pour qu'on ne conservât +pas même l'espoir, que le fléau était tout simplement le messager de la +colère divine. A partir de ce moment, pour les esprits faibles, la peste +ne fut plus une simple épidémie dont on pouvait guérir, mais l'ange +exterminateur, au glaive flamboyant duquel personne ne devait échapper.</p> + +<p>Et tout le monde le sait d'ailleurs, nos médecins au retour d'Egypte ont +constaté le fait, la peste a ses préférences, elle choisit les faibles, +affectionne les effrayés. Avoir peur de la peste, c'est déjà en être +malade. Et comment n'eût-on pas eu peur, quand on voyait deux frères +minimes se chargeant de l'expiation générale, porter à Notre-Dame de +Lorette une lampe d'argent sur laquelle étaient gravés les noms des +échevins. Comment n'eût-on pas eu peur quand on entendait de tous côtés +les prédications des moines annonçant la fin du monde, quand des autels +improvisés s'élevaient dans les rues, au milieu des places, aux coins +des carrefours, et que, du haut de ces autels, que l'on faisait le plus +élevé possible, on voyait et l'on entendait les prêtres bénissant la +ville mourante. Quand un moine ou un prêtre passait dans la rue, les +gens du peuple s'agenouillaient sur son passage et demandaient +l'absolution. Beaucoup tombaient avant de l'avoir reçue; des pénitents +sillonnaient la ville couvert d'un sac souillé de cendre, une corde +autour des reins et une torche allumée à la main, et alors, sans savoir +s'ils étaient consacrés ou non, sans s'inquiéter s'ils auraient le droit +d'absoudre, des mourants debout appuyés à la muraille ou couchés, se +soulevant sur leurs coudes, leur criaient leurs confessions, préférant +le salut de leur âme à la conservation de leur honneur.</p> + +<p>Ce fut alors qu'on put voir combien facilement se brisent les liens de +la nature aux mains de la terreur tordant ses bras. Plus d'amitié, plus +d'amour. Les plus proches parents s'évitaient, la femme abandonnait son +mari, le père et la mère leurs enfants, les plus chastes n'avaient plus +souci de la pudeur et se livraient à qui voulait les prendre. Une femme +racontait en riant d'un rire insensé qu'elle avait cousu dans leur +linceul ses quatre enfants, son père, sa mère et son mari. Une autre, +six fois veuve en six mois, changea six fois d'époux. La plupart des +habitants restaient enfermés dans leurs maisons, et l'oreille tendue, +l'œil hagard, regardaient ceux qui passaient à travers les vitres de +leurs fenêtres, derrière lesquelles ils apparaissaient pâles comme des +spectres, ou à travers les fentes des volets et des portes des magasins. +Les passants étaient rares; ceux qui étaient contraints de sortir +couraient à grands pas, échangeant, sans s'arrêter, une parole avec ceux +qu'ils rencontraient; ceux qui, des environs de Lyon, étaient forcés de +venir à la ville, y venaient à cheval et passaient au galop, enveloppés +d'un manteau qui ne laissait voir que leurs yeux. Les plus lugubres et +les plus effrayants de tous étaient les médecins dans le costume étrange +qu'ils avaient inventé; serrés dans une toile cirée, montés sur des +patins, couvrant leur bouche et leurs narines d'un mouchoir saturé de +vinaigre, ils eussent fait rire en temps ordinaire; en temps mortel, ils +épouvantaient. Au bout de huit jours, au reste, la ville était encore +plus dépeuplée par la fuite que par la mort. Plus de riches, par +conséquent plus d'argent; plus de juges, par conséquent plus de +tribunaux. Les femmes accouchaient seules, les sages-femmes avaient fui, +et la peste occupait tous les médecins; plus de bruit dans les ateliers +vides, plus de chansons d'ouvriers au travail, plus de cris dans les +rues, partout l'immobilité, partout le silence de la mort, interrompu et +rendu plus lugubre par le bruit de la sonnette attachée aux tombereaux +en longues files charriant les cadavres, et le tintement de la grosse +cloche de Saint-Jean, qui sonnait tous les jours à midi. Ces deux bruits +funèbres exerçaient une funeste influence <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> surtout sur l'organisme +nerveux des femmes; on en voyait l'air taciturne, le corps brisé, un +chapelet à la main, faire retentir l'air de hurlements. Il y en eut qui, +au bruit de cette sonnette attachée aux tombereaux, tombèrent mortes et +comme foudroyées. D'autres, au tintement du beffroi, furent saisies +d'une telle frayeur qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elles et +moururent. Une femme frénétique se jeta dans un puits, une jeune fille, +chassée de sa maison, se précipita dans le Rhône.</p> + +<p>Il y avait trois grandes mesures à prendre, et on les prit: séquestrer +chez eux les malades riches, transporter aux hôpitaux les malades +pauvres, enlever les cadavres.</p> + +<p>Il y en eut une quatrième, que l'on fut forcé d'adopter avant d'avoir +même le temps de mettre les trois autres à exécution, c'était de faire +justice des misérables qui, sous prétexte de soigner les mourants ou +d'enlever les cadavres, s'introduisaient dans les maisons, dévalisaient +les secrétaires, brisaient les serrures des coffres, arrachaient aux +moribonds leurs bagages et leurs bijoux.</p> + +<p>On dressa sur tous les points de la ville des potences; les voleurs pris +en flagrant délit y étaient conduits et pendus à l'instant même.</p> + +<p>Pour séquestrer les malades, on murait les portes, et l'on passait la +nourriture et les médicaments par la fenêtre.</p> + +<p>Les hôpitaux furent insuffisants; on en improvisa un à la quarantaine, +sur la rive droite de la Saône. Il ne pouvait malheureusement contenir +que deux cents lits; quatre mille malades y furent entassés; il y avait +des pestiférés partout, non-seulement dans les salles, mais dans les +corridors, dans les caves, dans les greniers. On écartait deux morts +pour faire une place où coucher un mourant. Les médecins et les gens de +service étaient obligés de choisir la place où ils mettaient le pied. Au +milieu des cadavres raidis, immobiles, entrant presque immédiatement en +putréfaction, on voyait s'agiter les moribonds dévorés par une soif +ardente, demandant à grands cris de l'eau; d'autres, dans une dernière +secousse de l'agonie, se levaient de leurs matelas, de leur paille ou +des dalles nues sur lesquelles ils étaient couchés, le visage terreux, +les orbites caves, l'œil terne et sanglant, battaient, en râlant l'air +de leurs bras, poussaient un gémissement profond et tombaient morts. +D'autres plus exaspérés encore, s'élançaient comme pour fuir une vision +et trébuchaient sur leurs voisins, traînant après eux le drap qui devait +leur servir de linceul.</p> + +<p>Et cependant cet effroyable hospice était envié par les misérables qui +mouraient au coin des rues et au bord des fossés.</p> + +<p>On ramassa tout ce qu'il y avait de misérables et de gens sans aveu pour +en faire des ensevelisseurs. On leur donnait trois livres par jour, et +l'on détournait les yeux quand ils fouillaient dans les poches des +cadavres. Ils avaient des crocs de fer avec lesquels ils tiraient les +cadavres qu'ils entassaient dans des tombereaux. Du premier et des étages +au-dessus, ils les jetaient par les fenêtres. Tout cela était enseveli +dans de grandes fosses; mais elles furent bientôt pleines, se mirent à +fermenter, et, comme des volcans vomissant le feu, elles vomirent de la +pourriture humaine.</p> + +<p>Un vieillard, nommé le père Raynard, avait vu mourir sa famille entière +et restait seul. Il se sentit atteint de la contagion et s'épouvanta des +fosses communes, car il ne pouvait plus compter sur personne pour le +soigner, l'aider à mourir, et l'ensevelir chrétiennement. Il prit une +bêche et un hoyau, résolu d'employer ses dernières forces à creuser sa +tombe. Le travail terminé il planta à la tête de la fosse sa bêche, y +attacha son hoyau en croix et se coucha sur le bord, comptant sur une +dernière convulsion pour le faire rouler dans l'excavation qu'il avait +creusée, et sur la pitié d'un passant pour le couvrir de terre.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de terrible au milieu de cette agonie de tout un +peuple, c'était l'hilarité, la joie, l'allégresse de ces hommes chargés +de réunir les morts, et qu'on avait baptisés du nom expressif de +<i>corbeaux</i>. C'étaient les bons amis de la mort, c'étaient les cousins de +la peste. Ils la fêtaient, l'invitaient à frapper dans les maisons +épargnées et à se faire longtemps l'hôtesse de la ville. Ils avaient des +plaisirs terribles dans le genre de ceux que vante le marquis de Sade et +que se donna le bourreau de Marie Stuart; et on les voyait, quand la +mourante était jolie, quand l'agonisante était belle, célébrer l'hymen +infâme de la vie et de la mort.</p> + +<p>Introduite à Lyon, comme nous l'avons dit, au mois de septembre, pendant +trente-cinq jours elle augmenta de violence, puis elle resta deux mois +stationnaire. Vers la fin de décembre, lorsqu'un froid rigoureux eut +chassé le vent du midi, elle perdit de sa violence. On la crut partie, +et l'on célébra son départ par des cris et des feux de joie.</p> + +<p>La peste se piqua et profita d'un changement de température pour +revenir; une grande pluie tomba qui ramena la peste et éteignit les +feux.</p> + +<p>Elle sévit de nouveau, et dans toute sa force, <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> pendant le mois de +janvier et de février, puis elle diminua au printemps, se montra de +nouveau au mois d'août et disparut en décembre.</p> + +<p>Elle avait duré un peu plus d'un an et tué six mille personnes.</p> + +<p>L'archevêque, Charles de Miron, était mort des premiers le 6 août 1628, +et il avait eu pour successeur l'archevêque d'Aix, Alphonse de +Richelieu, frère du cardinal.</p> + +<p>Ce fut à son frère que le cardinal s'adressa naturellement pour savoir +s'il était possible de tenter une seconde campagne contre le Piémont et +faire impunément traverser à trente mille hommes Lyon et le Lyonnais.</p> + +<p>L'archevêque répondit que l'état sanitaire était excellent, et que les +maisons vides ne manqueraient pas pour loger la cour si, comme la +première fois, la cour voulait suivre l'armée.</p> + +<p>Le jour même où il reçut cette réponse, le cardinal expédia M. de Pontis +à Mantoue pour prévenir le duc du secours qu'on allait lui porter.</p> + +<p>M. de Pontis devait se mettre à la disposition du duc Charles de Nevers +pour exécuter les travaux de défense de la place.</p> + +<p>Un an à peu près s'était donc écoulé depuis que Richelieu, confiant dans +le traité de Suze ou feignant de s'y confier, forcé qu'il était d'aller +combattre les huguenots du Languedoc, avait quitté le Piémont. Pendant +cette année, comme il l'avait promis au roi Louis XIII, il avait anéanti +les espérances des protestants, déjà cruellement frappés à La Rochelle; +il avait organisé une armée, fait rentrer de l'argent dans les caisses +de l'Etat, signé son fameux traité avec Gustave-Adolphe, battant les +protestants en France avec les catholiques, s'apprêtant à battre les +catholiques en Allemagne avec les protestants; il avait envoyé à la +diète de Soleure le maréchal de Bassompierre, colonel-général des +Suisses, pour se plaindre du passage des Allemands par les Grisons, s'y +opposer s'il était possible et ramener cinq ou six mille Suisses +auxiliaires.</p> + +<p>Enfin, ne pouvant secourir efficacement Mantoue, il lui avait envoyé de +France son meilleur ingénieur, M. de Pontis, et de Venise le maréchal +d'Estrées. Puis, la peste de Lyon finie, il s'était remis en marche avec +son armée, et, comme nous l'avons dit, un an après avoir forcé le pas de +Suze et imposé la paix à Charles-Emmanuel, il se retrouvait exactement +dans la même condition, seulement le pas de Suze forcé, la citadelle de +Gélasse aux mains des Français, le Piémont lui était ouvert, et il +pouvait plus facilement porter secours au marquis de Thoyras assiégé +dans Cazal par Spinola, qui avait succédé, dans le commandement des +troupes espagnoles, à don Gonzalès de Cordoue.</p> + +<p>Cette fois le cardinal, à peu près sûr du roi, grâce aux preuves de +trahison qu'il avait avec tant de peines réunies contre Marie de +Médicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jugé à +propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre était +flatté, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il +y eût une nouvelle campagne à entreprendre; ensuite, de frapper en +l'absence du roi quelque coup délicat dont la gloire revint à lui seul. +Tout homme de génie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu +d'une: il voulait être non-seulement un grand ministre, ce que personne +ne lui contestait, mais grand général, ce que lui contestaient Créquy, +Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes +d'épée enfin, et grand poète, ce que lui contesta à plus juste titre la +postérité.</p> + +<p>Le cardinal était donc à Suze vers le commencement de mars 1630 +négociant à grands coups d'ambassadeurs et d'envoyés extraordinaires +avec cet insaisissable protée nommé Charles-Emmanuel, serpent couronné +qui, depuis cinquante années, glissait avec une égale adresse aux mains +des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs.</p> + +<p>Le cardinal avait déjà passé plus d'un mois en négociations qui +n'avaient abouti à rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie +ne l'empêchât de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui +commençait à en manquer. Le duc de Savoie n'était point assez fort pour +résister à la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais +l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de +l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on +faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du +Montferrat avec plus de bonheur peut-être qu'il n'avait disputé le pas +de Suze.</p> + +<p>Impatient de tous ces délais, il fit venir le duc de Montmorency, et +s'adressant franchement à lui:</p> + +<p>—Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous: +la campagne d'Italie finie, l'épée de connétable vous est acquise. Mais +la campagne d'Italie, vous le voyez vous-même, ne sera finie que quand +une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or, +la guerre de l'an dernier n'a été qu'une escarmouche en comparaison de +ce que va être celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles +dans ses <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> intérêts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous +traiterons par intermédiaires ou par correspondants; partez pour Turin, +la situation n'est point encore tellement gâtée entre nous et le duc de +Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de +la cour du duc de Savoie sont belles; vous êtes galant, monsieur le duc, +et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en +tyran à votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise +qui convient à deux hommes comme nous, le côté délicat de la question; +de plus vous êtes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez +été, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure +qui, sans donner défiance au roi, doit donner confiance à ses ennemis; +usez de cette excellente position que vous font tout à la fois votre +rang et le hasard, et arrangez, au milieu des fêtes et des plaisirs, une +conférence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils +et moi.</p> + +<p>Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beauté des +dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de +l'horizon, et, à votre retour, mon cher duc, selon votre réponse, nous +prendrons un parti; seulement, à votre retour, tâchez de rapporter ou la +paix ou la guerre dans le pli de votre manteau.</p> + +<p>C'était là une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'élégant +et beau duc de Montmorency. Il avait en effet épousé la fille du duc de +Braciano, c'est-à-dire de ce Vittorio Orsini qui avait été l'amant de +Marie de Médicis avant son mariage et peut-être même après, de sorte que +si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII étaient +réels, Montmorency se trouvait le beau-frère du roi. Il avait été en +effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham était venu se jeter +au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux +ambassadeur de Charles I<sup>er</sup> avait, en laissant toutes ses perles sur +les parquets du Louvre, retrouvé dans les jardins d'Amiens la plus +précieuse de toutes les perles. Un cœur amoureux, un homme comme le duc +de Montmorency ne devait, en conséquence, inspirer aucune défiance à la +cour du duc de Savoie, si ce n'était aux maris des belles Piémontaises.</p> + +<p>Le duc accepta donc l'ambassade moitié politique, moitié galante dont il +était chargé, et partit pour Turin, laissant le cardinal étudier, comme +il l'avait dit, les différents points de l'horizon, obscurcis, il faut +l'avouer, par un imminent orage.</p> + +<p>En Allemagne, c'est-à-dire au nord, Waldstein grossissait à vue d'œil: +arrivé à ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrêter. Nommé duc +de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand +lui avait concédés en Bohême, domaines confisqués sur ceux que l'on +appelait les rebelles, il avait levé à ses frais une armée de 50,000 +hommes, refoulé les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, défait ses +alliés et Betlem Gabor, regagné le Brandebourg, conquis le Holstein, le +Slesvig, la Poméranie, le Mecklembourg, et ajouté, en mémoire de cette +conquête, le titre de duc de Mecklembourg à celui de duc de Friedland.</p> + +<p>Mais là s'était, momentanément du moins, arrêté sa période croissante; +Ferdinand cédait aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre ce +chef de bandits, cherchait un moyen de l'éloigner le plus possible de +l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de +l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoyé un +corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse +énorme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays +déjà mangé. Il lui fallait se faire conquérant ou périr; il lui fallait +surtout retomber sur les riches villes impériales, sur Worms, Francfort, +la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son +avant-garde avait occupé un fort dans l'évêché de Metz, et Richelieu +n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il était en Lorraine, s'était mis +en rapport avec Waldstein, et qu'il avait été sérieusement question +d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en +réalité contre Louis XIII. Un général italien, avec deux chefs de bande, +Galas et Aldungen, commandaient les troupes détachées vers l'Italie pour +assiéger Mantoue et porter secours à Charles-Emmanuel.</p> + +<p>A l'est, c'était Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal; +Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais, +mais Venise n'en était plus au temps de ces coups de main hardis qui lui +donnèrent Constantinople, Chypre et la Morée. Mais, d'un autre côté, les +Vénitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de +blé, y jetèrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au +duc et coupèrent les vivres aux assiégeants.</p> + +<p>Privés de blé, de rafraîchissements, de fourrages, ne pouvant attaquer +Mantoue qu'à l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les +auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le siége, +lorsqu'ils retrouvèrent un secours là où ils s'attendaient le moins à le +trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +ecclésiastique, à condition que l'un de ses neveux (celui-là n'était pas +placé à ce qu'il paraît) se ferait marchand de pain, de vin et de +paille. Ainsi, comme toujours, c'était le pape, et un pape italien, qui, +comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'était un Barberino, et +ses neveux étaient ces fameux Barberini qui enlevèrent jusqu'aux plaques +de bronze du Panthéon d'Agrippa.</p> + +<p>Plus rapproché du cardinal, mais dans la même direction, c'était +Spinola; le condottiere génois au service de l'Espagne, qui entrait dans +le Montferrat en même temps que les Impériaux entraient dans le duché de +Mantoue, et qui, sans faire précisément le siége de Cazal, se contentait +de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille +chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Français, +s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment où Mantoue +serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impériaux qui +l'assiégeaient, viendraient à son aide pour s'emparer de Cazal et +chasser les Français d'Italie.</p> + +<p>A l'Ouest, l'horizon était plus sombre encore, Colatto et Spinola +étaient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en +bataille rangée, à visage découvert; mais du côté de la France, il n'en +était pas ainsi: les ennemis du cardinal étaient de sombres mineurs qui +creusaient souterrainement pour ébranler sa fortune et ne reparaissaient +au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa +renommée liés à celles de son ministre, se lassant de cette lutte +incessante, était plus mélancolique qu'il ne l'avait jamais été; dégoûté +de tout, même de la chasse, il vivait, lui, dans une inquiétude +continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mère, femme, frère, vivaient, +eux, dans une espérance unique, la chute du cardinal, et chacune de +leurs paroles, chacune de leurs actions était un ébranlement porté à +cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il +n'y avait pas de royauté, pas de grandeur pas d'influence sans le +cardinal.</p> + +<p>Il commençait, au reste, à s'apercevoir que le premier ministre n'était +qu'une espèce d'ouvrage avancé qu'il fallait prendre, soit par ruse, +soit d'assaut, pour arriver à le battre en brèche lui-même. Louis était +donc disposé à défendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que +c'était se défendre lui même.</p> + +<p>Depuis la fuite du duc d'Orléans à Nancy, fuite prévue par la lettre en +chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les négociations impies +échangées entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il +arriverait un moment où Gaston, soutenu à l'extérieur par l'Autriche, +l'Espagne et la Savoie, à l'intérieur par la reine Marie de Médicis, la +reine Anne et les mécontents de tous les parties, lèverait l'étendard de +la révolte.</p> + +<p>En effet, les mécontents étaient nombreux.</p> + +<p>Le duc de Guise était mécontent de n'avoir pas obtenu dans l'armée le +commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la +duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu.</p> + +<p>Les juges du Châtelet de Paris, soulevés par certaines taxes exigées +cette année des officiers de judicature, étaient mécontents et, dans +leur mécontentement, cessaient de rendre la justice.</p> + +<p>Enfin le Parlement lui-même était si mécontent, qu'il offrait +secrètement au duc d'Orléans de se déclarer en sa faveur, s'il voulait +décréter l'abolition de quelques impôts qui lui seraient désignés.</p> + +<p>Nous nous sommes étendus avec trop de détails sur la manière dont la +police du cardinal était faite pour que nous ayons besoin de dire qu'il +était au courant de toutes ces menées et suivait de l'œil tous ces +mécontentements.</p> + +<p>Mais il vivait dans cette rassurante conviction que le roi tiendrait la +promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre, et cette +conviction était en lui pour deux raisons: la première, c'est qu'il +était certain que cette incurable mélancolie, cet ennui de toute chose +pousserait le roi du côté de l'armée, ne fût-ce que pour entendre se +renouveler le bruit glorieux qui s'était fait une année auparavant +autour de son nom; la seconde, c'est que, comme au départ du roi, Gaston +devait être nommé lieutenant-général à Paris et commandant de l'armée de +Champagne, Gaston, pour toucher les émoluments des deux grades, +pousserait, avec l'aide de sa mère et de la reine, Louis XIII hors de +Paris et même hors de France.</p> + +<p>Il y avait bien la possibilité que Gaston profitât de l'absence du roi +pour nouer quelque conspiration contre le cardinal et même contre le +roi; mais, une fois Louis XIII près de lui, Richelieu ne craignait rien, +et il connaissait assez Gaston pour être sûr qu'à la vue d'une armée +commandée par le cardinal et par le roi en personne, non-seulement il +abandonnerait alliés et complices, mais encore les livrerait quels +qu'ils fussent, comme il avait fait jusqu'alors, contre son pardon et +une augmentation de revenus.</p> + +<p>Cette revue de l'Europe faite, le cardinal comprit que tous les dangers +réels étaient dans le lointain et, plus tranquille, se tourna <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> du côté +de Turin et essaya de voir, malgré la distance, si Montmorency y suivait +exactement ses instructions.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch66" id="ch66"></a>CHAPITRE XVII.</h2> + +<h3>DEUX ANCIENS AMANTS.</h3> + +<p>Le duc de Montmorency, sans lui faire part du vrai but de son voyage, +avait offert à son ami le comte de Moret de l'accompagner à Turin, et +celui ci avait accepté avec empressement, comme un moyen de distraction.</p> + +<p>L'importance des événements que nous racontons et qui sont de grands +faits historiques nous empêche parfois de suivre jusqu'au fond des +cœurs de nos personnages le retentissement joyeux ou triste qu'apporte +l'accomplissement de ces événements. C'est ainsi que nous avons raconté +l'investissement de la ville de Mantoue par les Impériaux, sans avoir le +temps de nous préoccuper du trouble que cet investissement jetait dans +le cœur du fils de Henri IV.</p> + +<p>Et, en effet, Isabelle près de son père allait subir toutes les +conséquences funestes: misère, famine, dangers, qui s'attachent aux +différentes périodes d'un siége fait par des bandits, tels que ceux qui +formaient les hordes impériales.</p> + +<p>Surtout, lorsqu'il avait su que M. de Pontis y avait été envoyé par M. +de Richelieu comme ingénieur, il avait demandé à y aller, lui, comme +volontaire, ne fût-ce que pour combattre, non point près d'Isabelle, +mais près de M. de Lautrec, l'influence de l'homme qu'il savait être son +rival.</p> + +<p>Mais le cardinal n'avait point autour de lui assez d'esprits fermes et +de cœurs loyaux dont il fût sûr pour se priver d'un homme qui, par son +rang d'abord, devait rester là où étaient le roi et le cardinal; mais +qui, par son courage et son adresse, lui ayant déjà rendu de grands +services, pouvait dans les circonstances difficiles où l'on allait se +trouver lui en rendre encore; pour rassurer d'ailleurs son jeune +protégé, il lui assura, ce qui était vrai, qu'il avait écrit à M. de +Lautrec pour l'inviter à rester dans la mesure de la promesse qu'il +avait faite aux deux jeunes gens; et lui défendre, tant que le comte +vivrait, de forcer l'inclination de sa fille.</p> + +<p>Nous ne voulons pas faire notre héros meilleur qu'il n'était, et nous +avons, sous le rapport, non pas de son infidélité, mais de son +inconstance, fait la part qui revenait au sang de Henri IV. Nous aurions +donc tort de dire que, tout en gardant religieusement à Isabelle son +serment de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, il avait, au fur et à +mesure qu'il s'était rapproché de Paris avec le cardinal et son frère, +vu reparaître, à travers un nuage qui allait toujours s'éclaircissant, +certaine tête brune lui avait donné, à l'hôtel de la <i>Barbe Peinte</i>, +deux si braves baisers, que lorsqu'il y pensait, les lèvres lui +brûlaient encore. Ce n'était pas tout: on se rappelle aussi qu'un soir, +en sortant de chez la princesse Marie de Gonzague, cette provocante +personne, qui s'était improvisée sa cousine, avait échangé avec lui +certaines promesses de rendez-vous que les circonstances avaient empêché +d'avoir lieu, mais qu'il avait l'intention bien positive de rappeler à +la personne qui l'avait faite, avec sommation de la tenir. Or, cette +fois encore, le hasard avait remis à d'autres temps l'exécution de ce +charmant projet. A l'arrivée du comte de Moret à Paris, Mme de Fargis, +nous présumons que nos lecteurs ont deviné que c'est d'elle qu'il était +question à l'arrivée du comte à Paris, Mme de Fargis l'avait quitté, +expédiée par la reine Anne en mission secrète près de son mari, et +peut-être même près d'un plus haut personnage, et comme au moment du +départ du comte la belle ambassadrice n'était pas de retour dans la +capitale, Jaquelino, à son grand regret, n'avait pas pu renouveler +connaissance avec sa belle cousine Marina.</p> + +<p>Mais à la cour élégante du duc de Savoie, où il était resté un mois +quand nous l'avons vu revenir d'Italie, chargé d'un triple message pour +les deux reines et pour Monsieur, il avait laissé quelques galants +souvenirs qu'il se promettait bien de réchauffer au cas où l'occasion ne +se présenterait point de cultiver et de cueillir de nouvelles amours.</p> + +<p>Et, en effet, il y avait peu de cours aussi galantes et aussi adonnées +aux plaisirs que celle du duc de Savoie. Extrêmement dissolu, +Charles-Emmanuel, à force d'élégance, savait donner à la débauche ce +laisser-passer charmant qui la fait pardonner. Si après ce que nous +avons dit de lui, nous en étions encore à essayer de peindre son +caractère, nous ajouterions qu'il était courageux, entêté, ambitieux et +prodigue. Mais tout cela avait chez lui un tel air de grandeur et se +masquait sous une si ardente hypocrisie, que sa profusion passait pour +de la libéralité, son ambition pour un désir de gloire, son entêtement +pour de la constance. Infidèle à ses alliances, avide du bien d'autrui, +prodigue du sien, toujours pauvre et ne manquant jamais de rien, il eut +successivement des démêlés avec l'Autriche, l'Espagne et la France, +toujours l'allié de celui qui offrait davantage, et faisant <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>la guerre à +la puissance qui lui avait offert le moins avec l'argent de celle qui +lui avait donné le plus. Tourmenté de la passion de s'agrandir, il +faisait la guerre à ses voisins dès que l'occasion s'en présentait: +forcé presque toujours de faire la paix, il avait besoin d'insérer dans +ses traités quelques clauses équivoques qui lui servaient à les rompre. +Temporisateur artificieux, c'était le Fabius de la diplomatie: il avait +épousé Catherine, fille du roi Philippe, et avait fait épouser à son +fils, Christine, fille du roi Henri IV; mais ces deux alliances furent +insuffisantes à le protéger à cause de son éternelle versatilité. Cette +fois il avait rencontré son plus redoutable adversaire, Richelieu, et il +devait se briser contre lui.</p> + +<p>Le duc de Savoie reçut admirablement ses deux visiteurs: Montmorency, +précédé par son immense réputation de courage, d'élégance et de +libéralité; le comte de Moret, suivi des souvenirs de galanterie qu'il +avait laissés dix-huit mois auparavant: Mme Christine surtout fit un +grand accueil au jeune prince qui, reconnu par Henri IV, jouissait près +d'elle des priviléges d'un frère.</p> + +<p>Connaissant les tendances galantes de Montmorency, Charles-Emmanuel, +dans l'espérance de le détacher des intérêts de la France pour le mettre +dans les siens, réunit à sa cour toutes les jolies femmes de Turin et +des environs. Mais, au milieu de toutes ces jolies femmes, Antoine de +Bourbon chercha vainement celle pour laquelle il était venu, la comtesse +Urbain d'Espalomba.</p> + +<p>C'était toute une histoire que celle de cette jolie comtesse, et comme +cette histoire s'était passée avant que s'ouvrit la première page de +notre livre, et qu'elle n'intéressait son action que comme détails de la +vie de notre prince, nous n'avons pas jugé à propos d'en entretenir nos +lecteurs.</p> + +<p>Tout à coup Charles-Emmanuel avait vu paraître à la cour de Turin une +étoile inconnue et brillante, devenue le satellite d'un astre pâle comme +tout astre qui n'a pas sa lumière en lui-même. Quoique appartenant à la +première noblesse du royaume, le comte Urbain d'Espalomba venait +d'épouser Mathilde de Cisterna; une des plus belles fleurs de la vallée +d'Aoste, comme dirait Shakspeare.</p> + +<p>Nous l'avons dit, Charles-Emmanuel, quoique âgé de soixante sept ans, +avait conservé les habitudes de galanterie qui, durant son long règne, +lui avaient fait considérer sa cour comme un harem dans lequel il +n'avait qu'à jeter son mouchoir ducal. Ebloui de la beauté de la +duchesse d'Espalomba, il lui fit comprendre qu'elle n'avait qu'un mot à +dire pour être la véritable duchesse de Savoie; mais ce mot la belle +comtesse ne le dit point. Ses yeux et son cœur étaient tournés non +point vers le phare vulgaire de l'ambition, mais vers le soleil ardent +de l'amour.</p> + +<p>Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient été attirés +par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient volé l'un à +l'autre, et les deux printemps s'étaient confondus dans un seul baiser.</p> + +<p>Le comte d'Espalomba n'avait de soupçons que contre le duc; l'œil +constamment fixé sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de +rien, et, à l'ombre de cette jalousie du vieil époux, les deux amants +furent heureux.</p> + +<p>Mais le regard du souverain fut plus perçant que celui du mari. Il +devina, non point ce qui était, mais craignit ce qui pouvait être, et +comme le comte Urbain, peu riche et avare, était venu à la cour pour +solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la +citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre à l'instant même.</p> + +<p>Là il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un écrin de pierres +dont il avait la clef, et où il était toujours sûr de la retrouver.</p> + +<p>Les deux amants avaient beaucoup pleuré en se quittant et s'étaient +promis fidélité à toute épreuve; nous avons vu comment le comte de Moret +avait tenu son serment.</p> + +<p>Force avait été à la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions +d'aimer, surtout quand on avait aimé un jeune et beau fils du roi, +étaient rares à Pignerol. Mathilde avait appris le départ du comte +aussitôt son départ à elle. Elle avait su gré à son amant de n'avoir pas +voulu rester dans une cour où elle n'était plus, et depuis dix-huit mois +elle rêvait son retour.</p> + +<p>Aussi, ce fut avec une joie infinie qu'elle apprit qu'à l'occasion des +fêtes que la cour de Turin comptait donner aux deux princes, son mari +était invité à quitter Pignerol et à venir passer quelques jours dans la +capitale.</p> + +<p>Les deux amants se revirent; apportaient-ils dans la joie de cette +réunion une égale part d'amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer, +mais ils apportèrent une égale part de jeunesse, la chose qui ressemble +le plus à l'amour.</p> + +<p>Mais cette fois encore, cette lueur de félicité ne devait être +qu'éphémère. Les princes n'avaient que quelques jours à passer à Turin, +mais comme la campagne pouvait durer des mois et même des années, et que +des occasions de se revoir, soit publiquement, soit en <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> secret, +pouvaient se présenter, les deux jeunes gens prirent leurs précautions +et le comte de Moret put tracer, grâce aux renseignements que lui donna +sa belle amie, un plan détaillé des logements du gouverneur de Pignerol, +et en traçant ce plan il reconnut avec une joie infinie que la comtesse +Urbain avait un appartement complétement séparé de celui de son époux et +que leurs deux chambres à coucher particulièrement formaient le pôle +arctique et le pôle antarctique du palais.</p> + +<p>Les deux amants s'étaient en outre ménagé des intelligences dans la +place. La jeune fille en quittant sa belle vallée d'Aoste, avait amené +avec elle sa sœur de lait, Jacintha, âgée de quelques mois seulement de +plus qu'elle, précaution qu'à tout hasard devrait prendre toute jeune +femme épousant un vieux mari, les sœurs de lait étant les ennemies +naturelles des mariages de convenance et des unions disproportionnées. +Il fut convenu que comme Jacintha avait laissé à Salimo un frère plus +âgé qu'elle de deux à trois ans, l'occasion se présentant, le comte +viendrait voir sa sœur sous le nom de Gaëtano.</p> + +<p>Or, rien de plus naturel qu'un frère qui vient voir sa sœur reste dans +la maison qu'habite sa sœur, surtout quand cette sœur est commensale +d'un palais qui, habité par dix ou douze personnes seulement, pourrait +en loger cinquante.</p> + +<p>Une fois dans le même palais, les amants seraient bien maladroits s'ils +ne trouvaient moyen de se voir au moins trois ou quatre fois le jour et +de se dire qu'ils s'aimaient au moins une fois la nuit.</p> + +<p>Tout cela s'était fait dès le premier jour où nos amoureux s'étaient +rencontrés, tant ils étaient gens de précaution, et tant à cet âge, que +l'on dit si insoucieux de l'avenir, ils y pensaient au contraire et +sérieusement.</p> + +<p>Ajoutons que ces petits arrangements avaient été pris, tandis que le +comte Urbain, n'ayant de défiance que contre le duc de Savoie, ne +perdait pas un des mouvements de celui-ci, qui, soit qu'il eût perdu +l'espoir de se faire aimer d'elle, soit qu'il eût, avec son caractère +inconstant, renoncé à ses désirs sur la comtesse, ne donna cette fois au +comte d'autres sujets de déplaisir que de lui refuser un surcroît +d'appointements sous le simple prétexte que, ses finances étant +horriblement obérées, le temps était venu pour lui d'en appeler au +dévouement de ses sujets!...</p> + +<p>De son côté, le duc de Montmorency était l'homme le plus heureux de la +terre. Beau, jeune, riche, portant, après les noms royaux, le plus beau +nom de France; bien venu des femmes, caressé par le souverain d'une des +cours les plus polies et les plus aristocratiques de l'Europe, sa vanité +n'avait rien à désirer, surtout lorsque le duc lui eut dit tout haut en +sortant de table et en entrant dans la salle de bal:</p> + +<p>—Monsieur le duc, depuis que vous êtes ici, nos dames ne s'occupent +qu'à vous paraître belles, ce dont vous pouvez vous assurer en voyant +les maris si inquiets et si mélancoliques.</p> + +<p>Les huit jours que passèrent les deux ambassadeurs, soit à Turin soit au +château de Rivoli, s'écoulèrent en dîners, en bals, en cavalcades et en +fêtes de toute espèce, dont le résultat fut que le cardinal et le prince +Victor-Amédée se verraient au château de Rivoli, ou, si mieux aimait le +cardinal, au village de Bussolino.</p> + +<p>Le cardinal choisit le village de Bussolino; comme il n'était qu'à une +heure de Suze, c'était le prince de Piémont, qui venait à lui, et non +lui qui allait au prince de Piémont.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch67" id="ch67"></a>CHAPITRE XVIII.</h2> + +<h3>LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE.</h3> + +<p>La discussion fut vive, chacun des deux avait affaire à forte partie.</p> + +<p>Charles-Emmanuel souhaitait moins la paix pour lui qu'une guerre bien +acharnée entre la France et la maison d'Autriche, guerre pendant +laquelle il serait demeuré neutre jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion +d'obtenir de grands avantages en se déclarant pour l'une ou l'autre +couronne.</p> + +<p>Mais pour faire la guerre à l'Autriche, Richelieu avait son jour fixé, +c'était celui où Gustave entrerait en Allemagne.</p> + +<p>Victor-Amédée fut donc invité par le cardinal à se tourner d'un autre +côté, la question étant posée ainsi:</p> + +<p>«Que demande le duc de Savoie, afin d'embrasser à l'heure présente le +parti de la France, livrer des places de sûreté et fournir dix mille +hommes au roi?</p> + +<p>Tous les cas, et particulièrement celui-là, avaient été prévus par +Charles-Emmanuel, aussi Victor-Amédée répondit-il:</p> + +<p>«Le roi de France attaquera le duché de Milan et la république de Gênes, +avec laquelle Charles-Emmanuel est en guerre, et promettra de n'entendre +aucune proposition de paix de la part de la maison d'Autriche avant la +conquête du Milanais et la ruine entière de Gênes.»</p> + +<p>C'était un nouveau point de vue sous lequel <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> se présentait la question, +et qui tenait aux événements qui s'étaient passés depuis la paix de +Suze.</p> + +<p>Le cardinal parut surpris du programme, mais n'hésita point à répondre. +Les historiens du temps nous ont conservé ses propres paroles; les +voici:</p> + +<p>—Comment, prince, le roi envoie son armée pour assurer la liberté de +l'Italie, et M. le duc de Savoie veut tout d'abord l'engager à détruire +la république de Gênes, dont Sa Majesté n'a nul sujet de se plaindre. +Elle employera volontiers ses bons offices et son autorité afin que les +Gênois donnent satisfaction à M. de Savoie sur ses prétentions contre +eux, mais il ne saurait être question de leur faire maintenant la +guerre. Si les Espagnols mettent le roi dans la nécessité d'attaquer le +Milanais, on le fera sans doute et le plus rigoureusement qu'il sera +possible, et, dans ce cas, M. le duc de Savoie peut être convaincu que +Sa Majesté ne rendra jamais ce qu'elle aura pris. Le roi, par la bouche +de son ministre lui en donne sa parole.</p> + +<p>Si la demande était précise, la réponse ne l'était pas moins; aussi +Victor-Amédée, forcé dans ses retranchements, demanda-t-il quelques +jours pour rapporter la réponse de son père.</p> + +<p>Trois jours après, il était en effet de retour à Bussolino.</p> + +<p>«Mon père, dit-il, a grand sujet de craindre que mon beau-frère Louis ne +s'accommode avec le roi d'Espagne dès que la guerre sera commencée. La +prudence ne lui permet donc pas de se déclarer pour la France, à moins +qu'on ne lui promette positivement de ne poser les armes qu'après la +conquête du Milanais.»</p> + +<p>Richelieu répondit à tout en invoquant l'exécution du traité de Suze.</p> + +<p>Victor-Amédée demanda à consulter de nouveau son père, repartit et +revint disant: «Que le duc de Savoie est près d'exécuter le traité à la +condition qu'on lui laissera d'abord, avec ses dix mille fantassins et +ses mille chevaux portés au traité de Suze, attaquer et réduire la +république de Gênes et terminer cette affaire avant de s'embarquer dans +une autre.»</p> + +<p>—C'est votre dernier mot? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, répondit Victor-Amédée en se levant.</p> + +<p>Le cardinal frappa deux coups sur un timbre. Latil parut.</p> + +<p>Le cardinal lui fit signe de venir à lui, puis tout bas:</p> + +<p>—Le prince va sortir, lui dit-il; descendez et donnez l'ordre que +personne ne lui rende les honneurs militaires.</p> + +<p>Latil salua et sortit; le cardinal l'avait appelé, parce qu'il savait +qu'un ordre donné à Latil était toujours ponctuellement exécuté.</p> + +<p>—Prince, dit le cardinal à Victor-Amédée, j'ai eu, pour le duc de +Savoie, au nom du roi, mon maître, tous les égards qu'un roi de France +peut avoir non-seulement pour un prince souverain, mais pour un oncle; +j'ai, toujours au nom du roi, mon maître, eu pour Votre Altesse tous les +égards qu'un beau-frère doit au mari de sa sœur; mais je crois +qu'hésiter plus longtemps serait manquer à mon double devoir de ministre +et de généralissime, et qu'il importe à la gloire de Sa Majesté que je +punisse sévèrement l'injure que le duc de Savoie lui fait en lui +manquant si souvent de parole, et surtout en faisant souffrir à l'armée +française des incommodités capables de la ruiner. A partir +d'aujourd'hui, 17 mars,—le cardinal tira sa montre et regarda +l'heure,—à partir d'aujourd'hui, 17 mars, six heures trois-quarts de +l'après-midi, guerre est déclarée entre la France et la Savoie. +Gardez-vous! nous nous garderons!</p> + +<p>Et il salua le prince, qui sortit.</p> + +<p>Deux sentinelles gardaient la porte du cardinal, se promenant la +hallebarde sur l'épaule.</p> + +<p>Victor-Amédée passa entre elles deux sans que ni l'une ni l'autre +parussent faire attention à lui; elles ne s'arrêtèrent point au milieu +de leur promenade et laissèrent leur hallebarde où elle était.</p> + +<p>Des soldats jouaient aux dés, assis sur l'escalier; ils ne se +dérangèrent point de leur jeu et ne bougèrent point.</p> + +<p>—Oh! oh! murmura Victor-Amédée, l'ordre serait-il donné de me faire +insulter?</p> + +<p>Le prince doutait encore; mais, après avoir dépassé le seuil de la +partie, il ne douta plus.</p> + +<p>Chacun avait continué de causer de son affaire et avait laissé son arme +bas.</p> + +<p>A peine le prince Victor-Amédée était sorti que le cardinal appela +auprès de lui le comte de Moret, le duc de Montmorency, les maréchaux de +Créquy, de La Force et de Schomberg, leur exposa la situation et leur +demanda conseil.</p> + +<p>Tous furent d'avis que, puisque le cardinal avait, des plis de sa robe, +secoué la guerre, il fallait la guerre.</p> + +<p>Le cardinal les congédia en leur ordonnant de se tenir prêts pour le +lendemain, ne retenant que Montmorency.</p> + +<p>Puis, resté seul avec lui:</p> + +<p>—Prince, lui dit-il, voulez-vous être connétable demain?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></p> + +<p>Les yeux de Montmorency lancèrent un double éclair.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, à la façon dont Votre Eminence me fait la +proposition, j'ai peur qu'elle n'ait à me demander quelque chose +d'impossible.</p> + +<p>—Rien de plus facile, au contraire; la guerre est déclarée au duc de +Savoie. Dans deux heures il en sera prévenu, étant au château de Rivoli. +Prenez cinquante cavaliers bien montés, cernez le château, enlevez-le +lui et son fils, et amenez-les ici. Une fois ici, nous en ferons ce que +nous voudrons, et ils seront trop heureux de passer par nos fourches +caudines.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Montmorency en s'inclinant, il y a huit jours que, +dans ce même château de Rivoli, j'étais l'hôte du duc, ambassadeur +envoyé par vous. Je ne pourrais y rentrer aujourd'hui traîtreusement et +en ennemi.</p> + +<p>Le cardinal regarda le duc.</p> + +<p>—Vous avez raison, lui dit-il, on propose ces choses-là à un capitaine +d'aventures, et non à un Montmorency. J'ai, au reste, mon homme sous la +main. Je me souviendrai de votre refus, mon cher duc, pour vous en +savoir gré, seulement oubliez que je vous en ai fait la proposition.</p> + +<p>Montmorency salua et sortit.</p> + +<p>—J'ai eu tort, murmura le cardinal pensif, après avoir vu la porte se +refermer sur le prince; l'habitude de se servir des hommes fait naître +pour eux un mépris trop général. J'eusse proposé la même chose à tout +autre qu'à lui, et cet autre l'eût acceptée; c'est un grand cœur, et, +quoiqu'il ne m'aime pas, je me fierais plutôt à sa haine qu'à certains +dévouements vantés bien haut.</p> + +<p>Puis, frappant deux fois sur le timbre:</p> + +<p>—Etienne! Etienne répéta-il.</p> + +<p>Latil parut.</p> + +<p>—Connais-tu le château de Rivoli? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Celui qui est à une lieue de Turin?</p> + +<p>—Oui; il est habité à cette heure par le duc de Savoie et son fils.</p> + +<p>Latil sourit.</p> + +<p>—Il y aurait un coup à faire, dit-il.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Celui de les enlever tous les deux.</p> + +<p>—T'en chargerais-tu?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—Combien te faudrait-il d'hommes pour cela?</p> + +<p>—Cinquante bien armés, bien montés.</p> + +<p>—Choisis toi-même les hommes et les chevaux; il y a, si tu réussis, +cinquante mille livres pour les hommes, vingt-cinq mille pour toi.</p> + +<p>—L'honneur d'avoir fait le coup me suffirait; mais si Monseigneur veut +absolument y ajouter quelque chose, j'en passerai par où il voudra.</p> + +<p>—As-tu quelque observation à faire Latil?</p> + +<p>—Une seule, monseigneur.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Lorsqu'on tente un coup comme celui que je vais faire, on dit toujours +à ceux qui l'exécutent: <i>Tant si vous réussissez</i>, et l'on ne dit +jamais: <i>Tant si vous ne réussissez pas</i>. Or, la partie la plus +habilement conduite, la plus adroitement combinée, peut manquer par un +de ces incidents qui déjouent les desseins des plus grands capitaines. +Il n'y a pas de la faute des hommes, et le défaut complet de récompense +les décourage. Donnez moins si nous réussissons; mais donnez quelque +chose si peu que cela soit, si nous ne réussissons pas.</p> + +<p>—Tu as raison, Etienne, dit le cardinal et ton observation est d'un +grand politique. Mille livres par homme et vingt-cinq mille pour toi si +vous réussissez; deux louis par homme et vingt-cinq pour toi si vous ne +réussissez pas.</p> + +<p>—Voilà qui est parler, Monseigneur. Il est sept heures; il en faut +trois pour aller à Rivoli; à dix heures, le château sera cerné. Le reste +est l'affaire de ma bonne ou de ma mauvaise fortune.</p> + +<p>—Va, mon cher Latil, va et sois convaincu que je suis persuadé d'avance +que si tu ne réussis point, ce ne sera pas ta faute.</p> + +<p>—A la garde de Dieu, Monseigneur!</p> + +<p>Latil fit trois pas vers la porte, puis se retournant:</p> + +<p>—Monseigneur n'a parlé à qui que ce soit au monde de son projet avant +de m'en entretenir?</p> + +<p>—A une personne seulement.</p> + +<p>—Ventre-saint-gris, comme disait le roi Henri IV, cela nous ôte +cinquante chances sur cent.</p> + +<p>Richelieu fronça le sourcil.</p> + +<p>—Oh! dit-il, qu'il refuse, c'est bien, mais qu'il avertisse, ce serait +trop fort.</p> + +<p>Puis à Latil:</p> + +<p>—En tout cas, pars, dit le cardinal, et si tu échoues, eh bien, ce ne +sera pas à toi que j'en voudrai.</p> + +<p>Dix minutes après, une petite troupe de cinquante cavaliers, conduite +par Etienne Latil, passait sous les fenêtres du cardinal, qui soulevait +sa jalousie pour les regarder partir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch68" id="ch68"></a>CHAPITRE XIX.</h2> + +<h3>BUISSON CREUX.</h3> + +<p>Quoiqu'il sût bien que d'un moment à l'autre la guerre pouvait lui être +déclarée par un ennemi qui lui avait appris qu'il n'était pas de ceux +que l'on méprise, le duc, par un effet de son caractère fanfaron, +donnait une grande fête au château de Rivoli, au moment même où son fils +Victor-Amédée négociait avec Richelieu au village de Bussolino.</p> + +<p>Les plus jolies femmes de Turin, les plus élégants gentilshommes de la +Savoie et du Piémont étaient, dans cette soirée du 15 mars, réunis au +château de Rivoli, dont les fenêtres splendidement illuminées, +dégorgeaient sur ses quatre faces des flots de lumière.</p> + +<p>Le duc de Savoie, leste, spirituel et coquet, malgré ses soixante-huit +ans, riant lui-même de sa bosse avec l'esprit d'un bossu galant et +empressé comme un jeune homme, était le premier à faire la cour à sa +belle fille en l'honneur de laquelle la fête était donnée. Seulement, de +temps en temps, un nuage sombre mais rapide et imperceptible, passait +sur son front. Il songeait que les Français n'étaient qu'à huit ou dix +lieues de lui, ces Français qui, en quelques heures, avaient forcé le +pas de Suze, que l'on croyait inabordable, et à l'heure qu'il était ses +destinées se débattaient entre le cardinal de Richelieu et Victor-Amédée +son fils; circonstance que tout le monde ignorait. Sous un prétexte +quelconque, Charles-Emmanuel avait motivé l'absence de son fils; mais il +avait annoncé son retour pour la soirée, et, véritablement, il +l'attendait d'un moment à l'autre.</p> + +<p>En effet, vers huit heures, le prince parut en riche toilette, le +sourire sur les lèvres, et après avoir salué la princesse Christine +d'abord, puis les dames, puis les quelques grands seigneurs savoyards ou +piémontais qu'il honorait de son amitié, il alla au duc +Charles-Emmanuel, lui baisa la main, et comme s'il lui donnait des +nouvelles de sa santé, lui dit tout bas, mais sans laisser paraître la +moindre émotion sur son visage:</p> + +<p>—La guerre est déclarée par la France, les hostilités commencent +demain, gardons-nous.</p> + +<p>Le duc lui répondit du même ton.</p> + +<p>—Sortez après le quadrille et donnez l'ordre que les troupes se +concentrent sur Turin. Quant à moi, je vais envoyer à leurs postes les +gouverneurs de Viellane, de Fenestrelle et de Pignerol.</p> + +<p>Puis, il fit un signe de la main à la musique, qui s'était interrompue à +l'apparition du prince Victor-Amédée, et donna de nouveau le signal de +la danse.</p> + +<p>Victor-Amédée alla prendre la main de la princesse Christine sa femme, +et, sans lui dire un mot de la rupture de la Savoie et de la France, +conduisit le quadrille d'honneur. Pendant ce temps, comme l'avait dit +Charles-Emmanuel, il s'approchait des gouverneurs des trois principales +places fortes du Piémont et leur ordonnait de partir d'urgence et à +l'instant même pour leurs citadelles.</p> + +<p>Les gouverneurs de Viellane et de Fenestrelle étaient venus sans leurs +femmes, de sortes qu'ils n'avaient que leurs chevaux à faire seller et +que leurs manteaux à prendre pour obéir à l'ordre du duc.</p> + +<p>Mais il n'en était pas de même du comte Urbain d'Espalomba. +Non-seulement il avait sa femme, mais sa femme dansait au quadrille du +prince Victor-Amédée.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il l'ordre que vous me donnez sera difficile à +exécuter.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, monsieur?</p> + +<p>—Parce que nous sommes venus ici, la comtesse et moi, de Turin, en +costume de bal, dans un carrosse de louage, qui ne nous conduira pas +jusqu'à Pignerol.</p> + +<p>—La garde robe de mon fils et de ma belle-fille vous fourniront des +manteaux, et tout ce dont vous aurez besoin, et vous prendrez une +voiture dans mes écuries.</p> + +<p>—Je doute que la comtesse puisse supporter le voyage sans risque de sa +santé.</p> + +<p>—En ce cas, laissez-la ici et partez seul.</p> + +<p>Le comte regarda Charles-Emmanuel d'une étrange façon.</p> + +<p>—Oui, dit il, je comprends que cet arrangement conviendrait à Votre +Altesse.</p> + +<p>—Tous les arrangements me conviendront, comte, pourvu que vous ne +perdiez pas une minute pour sortir.</p> + +<p>—Est-ce une disgrâce, monseigneur? demanda le comte.</p> + +<p>—Où voyez-vous une disgrâce, mon cher comte, répondit le duc, dans +l'ordre donné à un gouverneur de rejoindre son gouvernement? tout au +contraire, c'est une preuve de confiance.</p> + +<p>—Qui ne va pas jusqu'à me dire la cause de ce départ précipité.</p> + +<p>—Un souverain n'a pas de comptes à rendre à ses sujets, dit +Charles-Emmanuel, surtout lorsque ces sujets sont à son service: il n'a +que des ordres à leur donner. Or, je vous donne l'ordre de vous rendre à +l'instant même à Pignerol, et de défendre la ville et la citadelle, en +supposant qu'elles soient attaquées, <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> jusqu'à ce qu'il n'en reste plus +pierre sur pierre. Vous et madame pouvez demander tout ce dont vous +aurez besoin et tout ce que vous demanderez vous sera remis à l'instant +même.</p> + +<p>—Dois-je aller prendre la comtesse au milieu du quadrille, ou attendre +qu'il soit fini?</p> + +<p>—Vous pouvez attendre qu'il soit fini.</p> + +<p>—Soit, monseigneur, le quadrille fini, nous partirons.</p> + +<p>—Bonne route, et surtout, à l'occasion, comte, belle défense.</p> + +<p>Et le duc de Savoie s'éloigna sans écouter les quelques paroles de +mauvaise humeur que murmura le comte Urbain.</p> + +<p>Le quadrille fini, le comte, au grand étonnement de la comtesse, lui +communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir.</p> + +<p>Puis il sortit avec elle par une porte, tandis que Victor-Amédée sortait +par l'autre.</p> + +<p>Les gouverneurs de Villane et de Fenestrelle, qui ne faisaient partie +d'aucun quadrille, étaient déjà partis.</p> + +<p>Le duc dit quelques mots tout bas à sa belle-fille qui suivit le comte +et la comtesse.</p> + +<p>Au sortir du salon, elle mit la comtesse entre les mains d'une de ses +femmes de chambre et rentra pour organiser un nouveau quadrille dont ne +faisait point partie le prince Victor-Amédée.</p> + +<p>Dix minutes après il remontait dans la salle de bal et le sourire +toujours sur les lèvres, mais évidemment plus pâle qu'il n'en était +sorti.</p> + +<p>Il alla au duc Charles, passa son bras sous le sien et l'entraîna dans +l'embrasure d'une fenêtre.</p> + +<p>Là, il lui présenta un billet.</p> + +<p>—Lisez, mon père, dit-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda le duc.</p> + +<p>—Un billet que vient de me remettre un page couvert de poussière, monté +sur un cheval couvert d'écume. J'ai voulu lui donner une bourse pleine +d'or, et vous verrez que ce n'était pas trop pour l'avis qu'il apporte; +mais il repoussa la bourse et répondit:</p> + +<p>—Je suis au service d'un maître qui ne permet pas qu'un autre que lui +paye ses serviteurs.</p> + +<p>Et à ces mots, sans donner à son cheval plus de temps pour souffler +qu'il n'en avait mis à me dire ces paroles, il repartit au galop.</p> + +<p>Pendant ce temps, le duc Charles lisait ce billet court mais net.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Un hôte, admirablement reçu par S. A. le duc de Savoie, trouve + l'occasion de payer l'hospitalité qu'il a reçue de lui en le + prévenant qu'il doit être enlevé cette nuit du château de Rivoli avec + le prince Victor-Amédée. Il n'y a pas un instant à perdre. A cheval et + à Turin.</p> +</div> + +<p>—Pas de signature? demanda le duc.</p> + +<p>—Non; mais il est évident que l'avis vient du duc de Montmorency ou du +comte de Moret.</p> + +<p>—Quelle livrée portait le page?</p> + +<p>—Aucune. Mais j'ai cru le reconnaître pour celui que le duc avait +conduit avec lui et qu'il nommait Galaor.</p> + +<p>—Ce doit être cela. Eh bien?</p> + +<p>—Votre avis, monsieur?</p> + +<p>—Mon avis, mon cher Victor, est de suivre celui qui nous est donné; +attendu qu'il ne peut nous arriver malheur en le suivant, tandis qu'il +peut nous arriver grand malheur en ne le suivant pas.</p> + +<p>—Alors, en route, monseigneur.</p> + +<p>Le duc s'avança, toujours souriant, au milieu de la salle,</p> + +<p>—Mesdames et messieurs, dit-il, je reçois une lettre à laquelle, vu son +importance, je dois répondre à l'instant même, aidé des conseils de mon +fils.—Ne vous occupez pas de nous; dansez, amusez-vous, ce palais est +le vôtre; en notre absence momentanée, notre chère belle-fille, la +princesse Christine, voudra bien vous en faire les honneurs.</p> + +<p>L'invitation était un ordre. Dames et cavaliers saluèrent en se rangeant +sur deux haies pour laisser passer les deux princes, qui sortirent en +souriant et en saluant de la main.</p> + +<p>Mais une fois hors de la salle, toute feinte cessa: le père et le fils +appelèrent un valet de chambre et se firent jeter un manteau sur les +épaules, et tels qu'ils étaient, descendirent les escaliers, +traversèrent la cour, se rendirent droit aux écuries, firent seller +leurs deux meilleurs coureurs, glissèrent des pistolets dans les fontes, +enfourchèrent leurs montures et se lancèrent au grand galop sur la route +de Turin, dont ils n'étaient éloignés que d'une lieue.</p> + +<p>Pendant ce temps, Latil et ses cinquante hommes suivaient, aussi +rapidement qu'il leur était possible, la route de Suze à Turin, au +moment où la route bifurque et où l'une de ses bifurcations prend à +travers terres pour se rendre, par une allée bordée de peupliers, au +château de Rivoli, Latil, qui marchait en tête de sa petite troupe, crut +voir une ombre qui s'avançait rapidement.</p> + +<p>De son côté, le cavalier—car cette ombre était celle d'un cavalier et +même d'un cheval—de son côté le cavalier s'arrêta, et parut examiner la +petite troupe avec non moins de <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> curiosité et d'inquiétude que la petite +troupe ne l'examinait lui-même.</p> + +<p>Latil avait été sur le point de crier: <i>Qui vive!</i> mais il craignait que +ce cri en français ou mal accentué en italien ne le trahît. Il résolut +donc d'aller seul à la découverte, et poussa son cheval au galop dans la +direction du cavalier arrêté comme une statue équestre au milieu de la +route.</p> + +<p>Mais à peine le cavalier eut-il reconnu que c'était à lui qu'on en +voulait, qu'il rassembla les rênes de son cheval, lui mit les éperons +dans le ventre, et le lança par-dessus le fossé de la route de Rivoli, +coupant diagonalement à travers terre pour rejoindre la route de Suze.</p> + +<p>Latil se mit à sa poursuite en lui criant d'arrêter; mais cette +injonction ne fit que redoubler la vitesse du cavalier, monté sur un +excellent cheval. Un instant, dans la ligne convergente que chacun d'eux +suivait, Latil tint le cavalier inconnu à la portée de son pistolet; +mais il réfléchit à deux choses: d'abord, que le cavalier inconnu +n'était peut-être pas un ennemi; et ensuite, que le bruit de l'arme à +feu pouvait donner l'éveil.</p> + +<p>Tous deux atteignirent la route; mais le cavalier inconnu avait trois +longueurs de cheval d'avance sur Latil, et sa monture était supérieure: +non-seulement il devait maintenir cette distance, mais il devait +l'augmenter.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, Latil avait perdu l'espoir de le rejoindre, et +abandonnant une poursuite inutile, il revenait vers son détachement +tandis que le cavalier inconnu se perdait dans l'obscurité et que tout, +même le bruit des pas de son cheval, venait se perdre dans ce silence +nocturne, véritable roi des ténèbres.</p> + +<p>Latil reprit sa place à la tête de son détachement en secouant la tête. +L'événement, si peu important qu'il fût en tout autre circonstance, +prenait pour Latil une suprême gravité.</p> + +<p>Son premier mot avait été:</p> + +<p>—Je réponds de tout si le prince n'a pas été prévenu.</p> + +<p>Qu'était venu faire à Rivoli ce cavalier si bien monté et si désireux de +rester inconnu? Pourquoi, s'il ne venait pas de Suze, retournerait-il à +Suze? Mais qui disait qu'il vient de Suze? La respiration de son cheval +accusait une longue route déjà faite.</p> + +<p>Mais cette défiance fut bien plus grande encore lorsqu'en approchant de +Rivoli ce ne fut plus un cavalier, mais deux cavaliers dont Latil +aperçut les silhouettes sur la route, et qui, faisant le même manége que +le premier, s'arrêtèrent à la vue de la troupe qui venait à eux. Ces +deux cavaliers, sans attendre, dès qu'ils l'eurent découverte, que cette +troupe fît un pas de plus, s'élancèrent au grand galop dans la direction +opposée à celle qu'avait suivie le premier cavalier, c'est-à-dire dans +celle de Turin.</p> + +<p>Latil ne tenta pas même de les poursuivre, les chevaux frais qu'ils +montaient étaient de première vitesse et semblaient ne pas toucher la +terre. Il n'y avait pas autre chose à faire que de précipiter la course +du côté du château dont les fenêtres flamboyaient à l'horizon.</p> + +<p>Au bout du compte ce pouvait être le hasard qui avait placé ces trois +cavaliers sur la route de Latil.</p> + +<p>En dix minutes on fut aux portes du château, rien n'y annonçait qu'une +alerte quelconque y eût été donnée. Latil fit faire le tour de +l'enceinte et garder toutes les portes; puis, par chaque escalier, il +fit monter six hommes, et lui-même, à la tête d'un petit nombre, l'épée +à la main, monta les degrés principaux et se présenta à la porte de la +salle de bal, tandis que les groupes détachés par lui se présentaient +aux trois autres portes.</p> + +<p>A la vue de ces hommes armés portant l'uniforme français, les musiciens +étonnés s'arrêtèrent d'eux-mêmes, et les danseurs effrayés se +tournèrent, selon la position qu'ils occupaient, vers les quatre points +cardinaux de la salle, c'est-à-dire vers chaque porte où apparaissaient +les soldats.</p> + +<p>Latil, après avoir ordonné à ses hommes de garder les portes, s'avança, +le chapeau d'une main, l'épée de l'autre, jusqu'au milieu de la salle. +Mais la princesse Christine, lui épargnant la moitié du chemin, vint de +son côté au devant de lui.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-elle, c'est à mon beau-père Mgr le duc de Savoie et +à mon mari le prince de Piémont que vous avez affaire, à ce que je +présume; mais j'ai le regret de vous annoncer que tous deux sont partis +il y a un quart d'heure à peine pour Turin, où ils sont arrivés, je +l'espère, sans accident; si vous et vos hommes avez besoin de +rafraîchissements, le château de Rivoli est connu par son hospitalité, +et je serai heureuse d'en faire les honneurs à un officier et à des +soldats de mon frère Louis XIII.</p> + +<p>—Madame, répondit Latil, rappelant tous ses souvenirs de la vieille +cour pour répondre à celle qui venait de se faire connaître pour la +sœur du roi, la femme du prince de Piémont et la belle-fille du duc de +Savoie, notre visite n'avait justement d'autre but que de vous donner +des nouvelles de Leurs Altesses, <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> que nous venons de rencontrer, il y a +dix minutes, se rendant, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire, +à Turin où, à la manière dont ils pressaient leurs chevaux, ils avaient +grande hâte d'arriver. Quant à l'hospitalité que vous nous avez fait +l'honneur de nous offrir, il nous est malheureusement impossible de +l'accepter, forcés que nous sommes d'aller reporter au cardinal les +nouvelles que nous venons de prendre.</p> + +<p>Et, saluant la princesse Christine avec une courtoisie que ceux qui ne +le connaissaient pas pouvaient être étonnés de trouver dans un capitaine +d'aventure:</p> + +<p>—Allons, dit-il en rejoignant ses hommes, nous avons été prévenus, +comme je m'en doutais, et nous avons fait buisson creux!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch69" id="ch69"></a>CHAPITRE XX.</h2> + +<h3>OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER UN MULET ET UN MILLION +DANS LE FORT DE PIGNEROL.</h3> + +<p>Richelieu, en apprenant le résultat de l'expédition de Latil, fut +furieux. Comme Latil, il ne fit aucun doute que le duc de Savoie n'eût +été prévenu.</p> + +<p>Mais par qui pouvait-il avoir été prévenu?</p> + +<p>Le cardinal ne s'était ouvert qu'à une personne, le duc de Montmorency!</p> + +<p>Etait-ce lui qui avait prévenu Charles-Emmanuel? C'était bien là une des +exagérations de son caractère chevaleresque! Mais cependant cette +chevalerie, à l'endroit d'un ennemi, était presque une trahison à +l'égard de son roi.</p> + +<p>Richelieu, sans rien dire de ses soupçons contre Montmorency, car il +savait Latil attaché au comte de Moret et au duc de Montmorency, fit au +capitaine une longue série de questions sur ce cavalier entrevu dans +l'obscurité.</p> + +<p>Latil dit tout ce qu'il avait vu, déclara avoir aperçu un tout jeune +homme de dix-sept à dix-huit ans, coiffé d'un large feutre avec une +plume de couleur, et enveloppé d'un manteau bleu ou noir. Le cheval +était aussi noir que la nuit, avec laquelle il se confondait.</p> + +<p>Resté seul, le cardinal fit demander quelles étaient les sentinelles de +garde de huit à dix heures du soir; on ne pouvait sortir de Suze ni y +entrer sans le mot d'ordre, qui était, cette nuit-là, <i>Suze et Savoie</i>. +Or le mot d'ordre n'était connu que des chefs: du maréchal de Schomberg, +du maréchal de Créquy, du maréchal de La Force, du comte de Moret, du +duc de Montmorency, etc., etc.</p> + +<p>Il fit appeler les sentinelles devant lui et les interrogea.</p> + +<p>L'une d'elles, sur la description que le cardinal lui en fit, déclara +avoir vu passer un jeune homme tel qu'il le dépeignait; seulement, au +lieu de sortir par la porte d'Italie, il était sorti par la porte de +France. Il avait répondu correctement au mot d'ordre.</p> + +<p>Mais cela ne faisait rien qu'il fût sorti par la porte de France, il +pouvait parfaitement, une fois hors la porte, tourner la ville et aller +rejoindre la route d'Italie.</p> + +<p>C'était ce que l'on verrait au jour.</p> + +<p>En effet, l'on retrouva les traces d'un cheval.</p> + +<p>Il avait suivi la route indiquée, c'est-à-dire qu'il était sorti par la +porte de France, avait contourné la ville et avait rejoint à un quart de +lieue au-delà de Suze, la route d'Italie.</p> + +<p>Rien n'arrêtait plus le cardinal à Suze; la veille, il avait annoncé à +Victor-Amédée que la guerre était déclarée; en conséquence, vers dix +heures du matin, lorsque toutes les investigations furent faites, les +tambours et les trompettes donnèrent le signal du départ.</p> + +<p>Le cardinal fit défiler devant lui les quatre corps d'armée commandés +par M. de Schomberg, M. de La Force, M. de Créquy et le duc de +Montmorency. Au nombre des officiers se tenant près de lui se trouvait +Latil.</p> + +<p>M. de Montmorency, comme toujours, menait grande suite de gentilshommes +et de pages. Au nombre de ces pages était Galaor, coiffé d'un feutre à +plumes rouges et monté sur un cheval noir.</p> + +<p>En voyant passer le jeune homme, Richelieu toucha l'épaule de Latil.</p> + +<p>—C'est possible, dit celui-ci, mais sans vouloir affirmer.</p> + +<p>Richelieu fronça le sourcil, son œil lança un éclair dans la direction +du duc, et, mettant son cheval au galop, il alla prendre la tête de la +colonne, précédé seulement des éclaireurs, qu'à cette époque on appelait +des <i>enfants perdus</i>.</p> + +<p>Il était vêtu de son costume de guerre habituel, portait sous sa +cuirasse un pourpoint feuille-morte enrichi d'une petite broderie d'or; +une plume flottait sur son feutre; mais comme d'un moment à l'autre on +pouvait rencontrer l'ennemi, deux pages marchaient devant lui, l'un +portant ses gantelets, l'autre son casque; à ses côtés, deux autres +pages tenaient par la bride un coureur de grand prix. Cavois et Latil, +c'est-à-dire son capitaine <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> et son lieutenant des gardes, marchaient +derrière lui.</p> + +<p>Au bout d'une heure de marche, on arriva à une petite rivière que le +cardinal avait eu besoin de faire sonder la veille; aussi, sans +s'inquiéter, poussa-t-il le premier son cheval à l'eau, et le premier +arriva-t-il sans accident aucun à l'autre bord.</p> + +<p>Pendant que l'armée traversait ce cours d'eau, une pluie torrentielle +commença à tomber; mais sans s'inquiéter de la pluie, le cardinal +continua sa marche. Il est vrai qu'il eût été difficile de mettre à +l'abri toute une armée dans les petites maisons isolées qu'on +rencontrait sur la route. Mais le soldat qui ne s'inquiète pas des +impossibilités, commença de murmurer et de donner le cardinal à tous les +diables. Ces plaintes étaient prononcées à voix assez haute pour que le +cardinal n'en perdît pas une syllabe.</p> + +<p>—Eh! fit le cardinal, se retournant vers Latil, entends-tu, Etienne?</p> + +<p>—Quoi? Monseigneur.</p> + +<p>—Tout ce que ces drôles disent de moi.</p> + +<p>—Bon, Monseigneur, reprit en riant Latil, c'est la coutume du soldat +quand il souffre de donner son chef au diable; mais le diable n'a pas de +prise sur un prince de l'Eglise.</p> + +<p>—Quand j'ai ma robe rouge peut-être; mais pas quand je porte la livrée +de Sa Majesté; passez dans les rangs, Latil, et recommandez-leur d'être +plus sages.</p> + +<p>Latil passa dans les rangs et revint prendre sa place près du cardinal.</p> + +<p>—Eh bien? demanda le cardinal.</p> + +<p>—Eh bien, Monseigneur, ils vont prendre patience.</p> + +<p>—Tu leur as dit que j'étais mécontent d'eux?</p> + +<p>—Je m'en suis bien gardé, Monseigneur!</p> + +<p>—Que leur as-tu dit, alors?</p> + +<p>—Que Votre Eminence leur était reconnaissante de la façon dont ils +supportaient les fatigues de la route, et qu'en arrivant à Rivoli ils +auraient double distribution de vin.</p> + +<p>Le cardinal mordit un instant sa moustache.</p> + +<p>—Peut-être as-tu bien fait, dit-il.</p> + +<p>Et, en effet, les murmures s'étaient apaisés. Il est vrai que le temps +s'éclaircissait, et sous un rayon de soleil on voyait briller au loin +les toits en terrasse du château de Rivoli et du village groupé autour +du château.</p> + +<p>On fit la marche tout d'une traite, et l'on arriva à Rivoli vers trois +heures.</p> + +<p>—Votre Eminence me charge-t-elle de la distribution de vin? demanda +Latil.</p> + +<p>—Puisque tu as promis à ces drôles une double ration, il faut bien la +leur donner; mais que tout soit payé comptant.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, Monseigneur; mais pour payer...</p> + +<p>—Oui, il faut de l'argent, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le cardinal s'arrêta, et, sur l'arçon de sa selle, écrivit en déchirant +une feuille de ses tablettes:</p> + +<p>«Le trésorier payera à M. Latil la somme de mille livres dont celui-ci +me rendra compte.»</p> + +<p>Et il signa.</p> + +<p>Latil partit devant.</p> + +<p>Quand l'armée entra dans Rivoli, trois quarts d'heure après, les soldats +virent, avec une satisfaction muette d'abord, mais bientôt bruyamment +exprimée, un tonneau de vin défoncé de dix portes en dix portes, et une +armée de verres rangée autour de chaque tonneau.</p> + +<p>Alors les murmures causés par l'eau se changèrent en acclamations à la +vue du vin, et les cris de: «Vive le cardinal!» s'élancèrent de tous les +rangs.</p> + +<p>Au milieu de ces cris, Latil vint rejoindre le cardinal.</p> + +<p>—Eh bien, monseigneur? lui dit-il.</p> + +<p>—Eh bien, Latil, je crois que tu connais le soldat mieux que moi.</p> + +<p>—Eh pardieu, à chacun son état! Je connais mieux le soldat, ayant vécu +avec les soldats. Votre Eminence connaît mieux les hommes d'église, +ayant vécu avec les hommes d'église.</p> + +<p>—Latil! dit le cardinal, en posant la main sur l'épaule de +l'aventurier, il y a une chose que tu apprendras quand tu les auras +autant fréquentés que les soldats, c'est que plus on vit avec les hommes +d'église, moins on les connaît.</p> + +<p>Puis, comme on arrivait au château de Rivoli, réunissant autour de lui +les principaux chefs.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, je crois que le château de Rivoli est assez grand +pour que chacun de vous y trouve sa place; d'ailleurs, voici M. de +Montmorency et M. de Moret qui y sont venus lorsqu'il était habité par +le duc de Savoie, et qui voudront bien être nos maréchaux de logis.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—Dans une heure, il y aura conseil chez moi; arrangez-vous de manière à +vous y trouver, il s'agit de délibérations importantes.</p> + +<p>Les maréchaux et les officiers supérieurs, mouillés jusqu'aux os, et +aussi pressés de se réchauffer que les soldats, saluèrent le cardinal <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> +et promirent d'être exacts au rendez-vous.</p> + +<p>Une heure après, les sept chefs admis au conseil étaient assis dans le +cabinet que le duc de Savoie avait quitté la veille, et où le cardinal +de Richelieu les avait convoqués.</p> + +<p>Ces sept chefs étaient: le duc de Montmorency, le maréchal de Schomberg, +le maréchal de La Force, le maréchal de Créquy, le marquis de Toyras, le +comte de Moret et M. d'Auriac.</p> + +<p>Le cardinal se leva, d'un geste réclama le silence et, les deux mains +appuyées sur la table:</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, nous avons un passage ouvert sur le Piémont; ce +passage, c'est le pas de Suze, que quelques-uns de vous ont conquis au +prix de leur sang; mais avec un homme de si mauvaise foi que +Charles-Emmanuel, un passage n'est point assez: il nous en faut deux. +Voici donc mon plan de campagne; avant de pousser plus avant notre +agression en Italie, je désirerais assurer, en cas de besoin, soit pour +notre retraite, soit au contraire pour nous faire passer de nouvelles +troupes, une communication du Piémont en Dauphiné, en nous emparant du +fort de Pignerol. Vous le savez, messieurs, le faible Henri III l'aliéna +en faveur du duc de Savoie. Gonzagues, duc de Nevers, père de ce même +Charles, duc de Mantoue, pour la cause duquel nous traversons les Alpes, +gouverneur de Pignerol et général des armées de France en Italie, +employa inutilement son esprit et son éloquence à détourner Henri III +d'une résolution si préjudiciable à la couronne. Ne dirait-on pas que le +prudent et brave duc de Mantoue, se trouverait en danger d'être +dépouillé de ses Etats faute d'un passage ouvert aux troupes de France. +Voyant que le roi Henri III persistait dans sa résolution, Gonzague +demanda d'être déchargé du gouvernement de Pignerol avant son +aliénation, car il ne voulait pas que la postérité pût le soupçonner +d'avoir consenti ou pris part à une chose si contraire au bien de +l'Etat. Eh bien, messieurs, c'est à nous qu'il est réservé l'honneur de +rendre la forteresse de Pignerol à la couronne de France; seulement, +est-ce par la force, est-ce par la ruse que nous reprendrons Pignerol? +Par la force il nous faut sacrifier beaucoup de temps et beaucoup +d'hommes. Voilà pourquoi je préférerais la ruse. Philippe de Macédoine +disait qu'il n'y avait pas de place imprenable dès qu'il y pouvait +entrer un mulet chargé d'or. J'ai le mulet et l'or, seulement l'homme ou +plutôt le moyen me manque pour les faire entrer.—Aidez-moi, je +donnerai un million en échange des clefs de la forteresse.</p> + +<p>Comme toujours, la parole fut accordée pour répondre, selon leur rang +d'âge, à chacun des assistants.</p> + +<p>Tous demandèrent vingt-quatre heures pour réfléchir.</p> + +<p>C'était le comte de Moret le plus jeune, par conséquent c'était à lui de +parler le dernier. Mais, il faut le dire, personne ne comptait guère sur +lui, lorsqu'au grand étonnement de tous il se leva et dit en saluant le +cardinal:</p> + +<p>—Que Votre Eminence tienne le mulet et le million prêts, d'ici à trois +jours je me charge de les faire entrer.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch70" id="ch70"></a>CHAPITRE XXI.</h2> + +<h3>LE FRÈRE DE LAIT.</h3> + +<p>Le lendemain du jour où le conseil avait été tenu au château de Rivoli, +un jeune paysan de vingt-quatre à vingt-cinq ans, vêtu comme les +montagnards de la vallée d'Aoste et baragouinant le patois piémontais, +se présentait à la porte du fort de Pignerol sous le nom de Gaëtano, +vers huit heures du soir.</p> + +<p>Il se donnait pour le frère de la femme de chambre de la comtesse +d'Urbain, et demandait la signora Jacintha.</p> + +<p>La signora Jacintha, prévenue par un soldat de la garnison, fit un petit +cri de surprise que l'on pouvait à la rigueur prendre pour un cri de +joie, mais comme si, pour obéir à la voix du sang qui l'appelait à la +porte de la forteresse par la bouche de son frère, elle avait besoin de +la permission de sa maîtresse, elle se précipita dans la chambre de la +comtesse, d'où elle sortit au bout de cinq minutes par la même porte qui +lui avait donné entrée, tandis que la comtesse s'élançait par la porte +opposée et descendait rapidement un petit escalier qui conduisait à un +charmant petit jardin réservé pour elle seule, et sur lequel donnaient +les fenêtres de la chambre de Jacintha.</p> + +<p>A peine dans le jardin, elle s'enfonça dans l'endroit le plus retiré, +c'est-à-dire dans un angle tout planté de citronniers, d'orangers et de +grenadiers.</p> + +<p>Pendant ce temps, Jacintha traversait la cour en sœur joyeuse et +pressée de recevoir son frère, tout en criant d'un accent attendri:</p> + +<p>—Gaëtano! cher Gaëtano!</p> + +<p>Le jeune homme se jeta dans ses bras, et, comme au même moment le comte <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +Urbain d'Espalomba rentrait de faire une ronde et de placer les +sentinelles, il put assister aux transports de joie que firent éclater +les deux jeunes gens, qui ne s'étaient pas vus, disaient-ils, depuis +près de deux ans, c'est-à-dire depuis que Jacintha avait quitté la +maison maternelle pour suivre sa maîtresse.</p> + +<p>Jacintha vint faire une belle révérence au comte et lui demander la +permission de garder auprès d'elle son frère, qui avait, disait-elle, à +ce qu'il paraissait—car elle n'avait pas encore eu le temps de s'en +expliquer avec lui—à l'entretenir d'affaires de la plus haute +importance.</p> + +<p>Le comte demanda à voir Gaëtano, échangea quelques paroles avec lui, et +satisfait du ton de franchise de ce garçon, il l'autorisa à demeurer +dans la forteresse. Au reste, le séjour ne devait pas être long, Gaëtano +disant qu'il ne pouvait disposer que de quarante-huit heures.</p> + +<p>Puis, jugeant qu'il était inutile de perdre son temps avec de si petites +gens, le comte leur donna congé et remonta chez eux.</p> + +<p>Il n'avait pas été difficile pour Gaëtano de s'apercevoir que le comte +était de mauvaise humeur, et comme la chose paraissait l'intéresser plus +qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un paysan qui n'a aucun motif +de se mêler des affaires des grands seigneurs, Jacintha lui raconta le +double sujet que le comte avait de se plaindre de son souverain. D'abord +c'était cette cour assidue et insolente que le duc de Savoie avait faite +à sa femme en présence du mari; ensuite, l'ordre inattendu que le comte +avait reçu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et +de la défendre jusqu'à ce qu'il ne restât plus pierre sur pierre! Le +comte Urbain, au reste, ne s'était point caché de dire devant sa femme +et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mêmes avantages qu'en +Piémont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France, +il ne se ferait pas faute d'accepter.</p> + +<p>Gaëtano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment +il tourna un angle obscur du corridor, il avait été saisi d'une +recrudescence de tendresse pour sa sœur, avait pris Jacintha dans ses +bras et lui avait appliqué un gros baiser sur chaque joue.</p> + +<p>La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son +frère et y entra après lui et referma la porte.</p> + +<p>Gaëtano poussa une exclamation de joie.</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il, m'y voilà donc enfin, et maintenant, ma chère +Jacintha, où est ta maîtresse?</p> + +<p>—Tiens! Et moi qui croyais que c'était pour moi que vous étiez venu, +dit en riant la jeune fille.</p> + +<p>—Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des +affaires politiques à régler avec ta maîtresse, et tu le sais, toi, qui +est la camériste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout.</p> + +<p>—Et où réglerez-vous ces affaires importantes?</p> + +<p>—Mais dans ta chambre, si cela ne te dérange pas trop.</p> + +<p>—Devant moi!</p> + +<p>—Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chère Jacintha, +nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers.</p> + +<p>—Alors, moi, que deviendrai-je?</p> + +<p>—Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil près du lit de ta +maîtresse dont les rideaux seront hermétiquement fermés, attendu la +grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras à ce que son +mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la réveiller.</p> + +<p>—Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais +pas si grand diplomate.</p> + +<p>—Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus +précieux que le temps, dis-moi vite où est ta maîtresse?</p> + +<p>Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fenêtre et prononça ce seul +mot:</p> + +<p>—Cherchez.</p> + +<p>Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parlé de ce +jardin solitaire, où, si souvent elle avait rêvé à lui. Il se rappelait +avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de +citronniers qui faisait ténèbres, même en plein jour, à plus forte +raison la nuit. Aussi, à peine la fenêtre fut-elle ouverte, qu'il sauta +sur la fenêtre et de la fenêtre dans le jardin; puis, tandis que +Jacintha essuyait une larme qu'elle s'était inutilement efforcée de +retenir, le comte de Moret s'enfonçait au plus touffu du bois, en criant +à demi voix:</p> + +<p>—Mathilde! Mathilde! Mathilde!</p> + +<p>Dès la première fois que son nom avait été prononcé, Mathilde avait +reconnu la voix qui la prononçait et s'était élancée dans la direction +de cette voix en criant de son côté:</p> + +<p>—Antonio!</p> + +<p>Puis les deux amants s'étaient aperçus, s'étaient jetés dans les bras +l'un de l'autre et se tenaient embrassés, appuyés au tronc d'un oranger +qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur +leurs têtes une pluie de fleurs.</p> + +<p>Ils restèrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et +ne se répondant <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> que par ce vague murmure qui, en s'échappant de la +bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot.</p> + +<p>Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que +l'on ne voit qu'en rêve, murmurèrent en même temps:</p> + +<p>—C'est donc toi!</p> + +<p>Et tous deux dans un seul baiser répondirent oui!</p> + +<p>Puis, revenant la première à la raison:</p> + +<p>—Mais mon mari! s'écria la comtesse.</p> + +<p>—Tout a réussi comme nous l'espérions, il m'a pris pour le frère de +Jacintha et m'a permis de demeurer au château.</p> + +<p>Alors tous deux s'assirent côte à côte, la main dans la main. L'heure +des explications était venue.</p> + +<p>Les explications sont longues entre amants; elles se continuèrent du +jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait été +convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa maîtresse.</p> + +<p>Vers huit heures du matin, on frappait doucement à la porte du cabinet +du comte; il était levé et habillé, ayant été réveillé à six heures par +un courrier de Turin qui lui annonçait que les Français étaient à Rivoli +et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le siège de Pignerol.</p> + +<p>Le comte était soucieux. Ce fut facile à deviner à la manière brusque +dont il prononça le mot ENTREZ.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et, à son grand étonnement, il vit paraître la +comtesse.</p> + +<p>—C'est vous, Mathilde, s'écria-t-il en se levant; savez-vous la +nouvelle? et est-ce à cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de +cette visite matinale?</p> + +<p>—Quelle nouvelle, monsieur?</p> + +<p>—Mais que nous allons probablement être assiégés!</p> + +<p>—Oui, et je voulais causer de cela avec vous.</p> + +<p>—Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle?</p> + +<p>—Tout à l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle +m'a empêchée de dormir.</p> + +<p>—On le voit à votre teint, madame: vous êtes pâle et avez l'air +fatigué.</p> + +<p>—J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler.</p> + +<p>—Ne pouviez-vous me faire éveiller, madame; la nouvelle était assez +importante pour me la dire.</p> + +<p>—Cette nouvelle, monsieur, éveillait dans mon esprit une foule de +souvenirs et de doutes, tels que je désirais qu'avant de vous en +parler, vous-même la connaissiez et ayiez réfléchi sur ses conséquences.</p> + +<p>—Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai +jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre...</p> + +<p>—Oh! l'on méprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous +parler de ces choses-là.</p> + +<p>—Et vous prétendez qu'on a tort, fit le comte en souriant.</p> + +<p>—Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils.</p> + +<p>—Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance où nous nous +trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous?</p> + +<p>—D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler +combien le duc de Savoie a été ingrat envers vous!</p> + +<p>—Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours +présente à ma mémoire.</p> + +<p>—Je vous dirais: Souvenez-vous des fêtes de Turin au milieu desquelles +m'ont été faites par le souverain même qui avait eu l'idée de notre +mariage, les propositions les plus injurieuses à votre honneur et au +mien.</p> + +<p>—Ces propositions, je me les rappelle, madame.</p> + +<p>—Je vous dirais: N'oubliez pas la façon dure et brutale dont il vous a +donné l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Français à +Pignerol!</p> + +<p>—Je ne l'ai point oubliée, et n'attends que le moment de lui en donner +la preuve.</p> + +<p>—Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une +de ces situations décisives où l'homme, devenu l'arbitre de sa destinée, +peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un maître dur et +hautain, l'autre de liberté, avec une grande position et une fortune +immense.</p> + +<p>Le comte regarda sa femme d'un air étonné.</p> + +<p>—Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain où vous +voulez en venir.</p> + +<p>—Aussi vais-je aborder nettement la question.</p> + +<p>L'étonnement du comte redoublait.</p> + +<p>—Le frère de Jacintha est au service du comte de Moret.</p> + +<p>—Du fils naturel du roi Henri IV.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien? madame.</p> + +<p>—Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de +Moret qu'il donnerait un million à celui qui lui livrerait les clefs de +Pignerol!</p> + +<p>Les yeux du comte lancèrent un éclair de convoitise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span></p> + +<p>—Un million! dit-il, je voudrais le voir.</p> + +<p>—Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur!</p> + +<p>Le comte serra ses mains crispées.</p> + +<p>—Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine +d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte?</p> + +<p>—D'une manière bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main +et a envoyé Gaëtano avec ordre de sonder le terrain.</p> + +<p>—Et c'est pour cela que Gaëtano est venu voir sa sœur hier soir?</p> + +<p>—Justement; et sa sœur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que +c'est à moi qu'il a tout dit, que c'est à moi que la proposition est +faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle échoue.</p> + +<p>—Et pourquoi échouerait-elle? demanda le comte.</p> + +<p>—Si vous refusiez!... c'était possible.</p> + +<p>Le comte demeura un moment pensif.</p> + +<p>—Et quelles sont les garanties qu'on me donne.</p> + +<p>—L'argent.</p> + +<p>—Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi?</p> + +<p>—Un otage.</p> + +<p>—Et quel est cet otage?</p> + +<p>—Il est tout simple qu'au moment d'un siége vous éloigniez votre femme +de la ville où vous êtes résolu de vous défendre à toute extrémité. Vous +me renvoyez chez ma mère, à Selemo, et là j'attends que vous me fassiez +dire dans quelle ville de France, car je présume que, le marché conclu, +vous vous retirerez en France, et là j'attends que vous me fassiez dire +dans quelle ville de France je dois vous rejoindre.</p> + +<p>—Et le million sera payé?</p> + +<p>—En or.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Quand, en échange de l'or que vous apportera Gaëtano, vous aurez remis +la capitulation signée par vous et autorisé mon départ.</p> + +<p>—Que Gaëtano revienne ce soir avec le million, et soyez prête à partir +avec lui.</p> + +<p>Le soir, à huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de +Gaëtano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec +un mulet chargé d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se +l'était promis à lui-même, avec la comtesse.</p> + +<p>Celle-ci était porteur de la capitulation, datée du surlendemain, afin +de donner au cardinal le temps de mettre le siége devant la forteresse.</p> + +<p>La garnison avait vie et bagages sauvés.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch71" id="ch71"></a> CHAPITRE XXII.</h2> + +<h3>L'AIGLE ET LE RENARD.</h3> + +<p>Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de +Pignerol juste au moment où Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir +le secourir.</p> + +<p>Mais, à trois lieues de Turin, ses éclaireurs lui annoncèrent qu'un +corps de huit cents hommes à peu près venait à sa rencontre avec les +bannières savoyardes.</p> + +<p>Il envoya un de ses officiers reconnaître quel était ce corps; et +l'officier lui revint dire, à son grand étonnement, que c'était la +garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'était rendu.</p> + +<p>La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il +s'arrêta un instant, pâlit, passa sa main sur son front en appelant le +commandant de sa cavalerie:</p> + +<p>—Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres +diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'était point la garnison, +mais le gouverneur qui s'était rendu; et s'il est possible, que pas un +n'en reste debout.</p> + +<p>L'ordre fut exécuté à la lettre et les trois quarts de ces malheureux +furent passés au fil de l'épée.</p> + +<p>Cet événement de la prise de Pignerol, dont les causes restèrent +ignorées au duc de Savoie, lui fit envisager sa position à son véritable +point de vue. Il reconnut qu'elle était désastreuse. Toutes les ruses et +toutes les intrigues d'un règne de près de quarante-cinq ans, et ce +règne de quarante-cinq ans s'était passé tout entier en intrigues et en +ruses, n'avaient donc abouti qu'à mettre un ennemi terrible au cœur de +ses Etats. Sa seule ressource maintenant était donc de se jeter dans les +bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Génois, +c'est-à-dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohême, c'est-à-dire un +étranger.</p> + +<p>Il fallait plier sous la main de fer de la nécessité. Le duc convoqua +Spinola, le général en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des +Allemands descendus en Italie, pour les inviter à lui venir en aide +contre les Français. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis +qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux +Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince +intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de +politique, lui avait fait tirer l'épée et tant de fois la remettre au +fourreau. Quant à Cellato, il n'avait <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>qu'un but en descendant en +Italie: nourrir et enrichir son armée et lui-même, et, pour couronnement +à cette campagne qu'il faisait pour son compte en véritable condottieri +qu'il était, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe +devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations +du duc de Savoie.</p> + +<p>Spinola déclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son armée, +qu'il avait besoin de conserver tout entière pour l'exécution de ses +projets dans le Montferrat.</p> + +<p>Quant à Cellato, c'était autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait +tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein, +remis à la tête de ses bandits, commandant à plus de cent mille hommes, +ou plutôt commandé par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et +parfois s'en effrayant lui-même, ne demandait pas mieux que d'en céder à +tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'était purement et +simplement une affaire d'argent qui se débattit entre Charles Emmanuel +et Cellato, qui finit, après quelques pourparlers et une large saignée à +la caisse du duc de Savoie, par lui céder une dizaine de mille hommes.</p> + +<p>Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France +pour conclure ce terrible marché; c'était introduire dans le Piémont un +ennemi bien autrement à craindre que celui qu'il en voulait chasser. La +discipline la plus sévère régnait dans le camp des Français. Les soldats +ne prenaient rien que l'argent à la main; les Allemands, au contraire, +ne tendaient la main que pour prendre et piller.</p> + +<p>Le duc de Savoie comprit donc bientôt que ce qu'il y avait de mieux pour +lui, c'était d'essayer une dernière tentative afin d'attendrir +Richelieu.</p> + +<p>Or, deux jours après la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans +ce même cabinet du comte Urbain d'Espalomba, où nous avons vu la +comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrivée de +Gaëtano au fort; on lui annonça la visite d'un jeune officier envoyé par +le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son légat près de +Charles-Emmanuel.</p> + +<p>Le cardinal devina aussitôt ce dont il était question, et comme c'était +Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande +confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la +perspicacité de son lieutenant des gardes:</p> + +<p>—Arrive ici, lui dit le cardinal.</p> + +<p>—Me voici, Eminence, répondit Latil en portant la main à son chapeau.</p> + +<p>—Connais-tu l'envoyé de Mgr Barberini?</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais vu, monseigneur.</p> + +<p>—Et son nom?</p> + +<p>—Parfaitement inconnu.</p> + +<p>—De toi? mais peut-être pas de moi!</p> + +<p>Latil secoua la tête.</p> + +<p>—Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il.</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Mazarino Mazarini, monseigneur.</p> + +<p>—Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-là, Etienne. +Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon +voisin.—Jeune?</p> + +<p>—Vingt-six à vingt-huit ans à peine.</p> + +<p>—Beau ou laid?</p> + +<p>—Joli.</p> + +<p>—Fortune de femme ou de prélat? de quelle partie de l'Italie?</p> + +<p>—A son accent, je le croirais du royaume de Naples.</p> + +<p>—Finesse et ruse. Elégant ou négligé dans sa mise?</p> + +<p>—Coquet.</p> + +<p>—Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoyé par le +cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit être ou un imbécile, ce +que je verrai bien du premier coup, ou un homme très fort, ce qui sera +plus difficile à voir. Fais entrer; en tout cas, grâce à toi, je ne +serai pas surpris.</p> + +<p>Cinq minutes après la porte s'ouvrait, et Latil annonçait:</p> + +<p>—Le capitaine Mazarino Mazarini.</p> + +<p>Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il était bien tel que +Latil l'avait dépeint.</p> + +<p>De son côté, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune +officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalisé en 1639, il +enleva les dernières lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin +que l'histoire l'a enregistré comme un des plus grands fourbes qui aient +jamais administré le royaume,—de son côté, disons-nous, en saluant le +cardinal, Mazarin fit de l'éminence un inventaire aussi complet qu'un +homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup +d'œil.</p> + +<p>Nous avons déjà une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de +l'autre, montré le passé et le présent. Le hasard fait qu'en amenant en +face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette +fois le présent et l'avenir.</p> + +<p>Cette fois seulement, nous ne pouvons plus <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> intituler notre chapitre +<i>les deux Aigles</i>; mais <i>l'Aigle et le Renard</i>.</p> + +<p>Le renard entra donc avec son regard fin et oblique.</p> + +<p>L'aigle le reçut avec son regard fixe et profond.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez à +l'émotion que j'éprouve en me trouvant devant le premier génie politique +du siècle, moi simple capitaine des armées pontificales, et surtout si +jeune d'âge.</p> + +<p>—En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez à peine vingt-six ans.</p> + +<p>—Trente, monseigneur.</p> + +<p>Le cardinal se mit à rire.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, lorsque me rendant à Rome pour me faire sacrer +évêque, le pape Paul V me demanda mon âge, comme vous, je me vieillis +donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois. +Il me sacra évêque; mais après le sacre je me jetais à ses genoux et lui +demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais +menti et m'étais vieilli de deux ans.</p> + +<p>Voulez-vous l'absolution?</p> + +<p>—Je vous la demanderai, monseigneur, répondit en riant Mazarin, le jour +où je voudrai être évêque.</p> + +<p>—Serait-ce votre intention?</p> + +<p>—Si j'avais l'espoir d'être un jour cardinal comme Votre Eminence.</p> + +<p>—Cela vous sera facile avec la protection que vous avez.</p> + +<p>—Et qui a dit à monseigneur que j'avais des protections?</p> + +<p>—La mission dont vous êtes chargé, car, m'a-t-on dit, vous venez me +parler de la part du cardinal Antonio Barberini.</p> + +<p>—Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je +ne suis le protégé que du neveu de Sa Sainteté.</p> + +<p>—Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Sainteté, n'importe +lequel, et je vous cède celle de Sa Sainteté elle-même.</p> + +<p>—Vous savez cependant ce que Sa Sainteté pense de ses neveux.</p> + +<p>—Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son +premier neveu, François Barberini, qu'il a fait entrer au sacré collége, +n'était bon qu'à dire des patenôtres; que son frère Antonio qui vous +envoie vers moi n'avait d'autre mérite que la puanteur de son froc, ce +pourquoi il lui avait donné la robe de cardinal; que le cardinal +Antoine, le jeune, surnommé le Démosthène parce qu'il bégaie en parlant, +n'était capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier +d'eux tous, Thadéo, qu'il avait nommé généralissime du saint-siége, +était plus en état de porter une quenouille qu'une épée.</p> + +<p>—Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; après +avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me +répéter ce que les neveux disent de l'oncle...</p> + +<p>—Que les grandes faveurs qu'ils reçoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas, +ne sont que les récompenses légitimes des peines qu'ils se sont données +pour le faire élire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait +pas une voix, que répandus dans la populace romaine, ils la soulevèrent +à force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fenêtres du +château Saint-Ange, où se faisait l'élection: <i>Mort et incendie ou +Barberino pape!</i> Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'était déjà +quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux +conduisaient la cabale qui ne voulait de lui à aucun prix.</p> + +<p>En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frappé, dit-on, +d'apoplexie, l'autre succombant à un anévrisme. Ils furent remplacés par +deux partisans du candidat suprême; cela lui fit sept voix. Deux +cardinaux moururent appartenant à l'opposition la plus acharnée; on +parla d'une épidémie, chacun eût hâte de quitter le conclave, et +Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait.</p> + +<p>—Ce n'était pas trop payer la grandeur des réformes qu'à peine sur le +trône pontifical, sa sainteté Urbain VIII proclama.</p> + +<p>—Oui, en effet, dit Richelieu, il défendit aux récollets de porter la +sandale et le capuchon pointu, à la façon des capucins. Il défendit aux +carmes anciens de s'intituler carmes réformés. Il exigea que les +religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de +<i>Fratres</i> qu'ils avaient quitté par orgueil. Il béatifia deux fanatiques +théâtrins, André Avellino et Gaëtano de Tiane; un carme déchaussé, Félix +Cantalice, un illuminé, le carme Florentin Corsini; deux femmes +extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et +enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien.</p> + +<p>—Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien +renseignée sur Sa Sainteté, ses neveux et la cour de Rome.</p> + +<p>—Mais vous-même, qui me paraissez être un homme d'esprit, dit +Richelieu, comment êtes-vous à la solde de pareilles nullités?</p> + +<p>—On commence par où l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin +sourire.</p> + +<p>—C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment +parlé d'eux, <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> parlons de nous; que venez-vous faire près de moi?</p> + +<p>—Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'elle est absurde.</p> + +<p>—Pourquoi vous en êtes-vous chargé, alors?</p> + +<p>—Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde.</p> + +<p>—Et quelle est cette chose?</p> + +<p>Mazarin haussa les épaules.</p> + +<p>—Je suis chargé de dire à Votre Eminence que, depuis la prise de +Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple +comme un serpent. Il a donc prié S. Em. Mgr le légat de vous faire +demander si vous auriez cette générosité, en considération de la +princesse de Piémont, sœur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol, +concession qui avancerait de beaucoup la paix.</p> + +<p>—Savez-vous, mon cher capitaine, répondit Richelieu, que vous avez bien +fait de débuter comme vous avez fait, sinon je me serais demandé si vous +étiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me +preniez pour un niais moi-même. Oh! non pas, l'aliénation du fort de +Pignerol fut une des hontes du règne de Henri III; ce sera une des +gloires du règne de Louis XIII.</p> + +<p>—Dois-je reporter la réponse dans les termes où vous venez de me la +faire?</p> + +<p>—Non, pas précisément.</p> + +<p>—Alors, dites, monseigneur.</p> + +<p>—Sa Majesté n'a pas encore appris la conquête de Pignerol. Je ne puis +rien faire, à moins qu'elle me déclare si elle veut garder la place, ou +si elle est disposée à en faire une gracieuseté à Madame sa sœur. On +m'écrit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie; +attendons jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Lyon ou à Grenoble; alors on +pourra entrer sérieusement en négociation et donner des réponses plus +positives.</p> + +<p>—Vous pouvez être tranquille, monseigneur, je reporterai votre réponse +mot à mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir.</p> + +<p>—Qu'en feront-ils?</p> + +<p>—Rien, mais moi j'en ferai peut-être quelque chose.</p> + +<p>—Comptez-vous donc rester en Italie?</p> + +<p>—Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me +donner encore.</p> + +<p>—Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir +suffisant à votre ambition?</p> + +<p>—L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur; +chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: <i>Memento +mori</i>. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a +été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore +debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire +et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux +moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une +dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une +secte.</p> + +<p>Mazarin parut vouloir s'arrêter.</p> + +<p>—Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute.</p> + +<p>—Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi; +vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais +il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan, +Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et +Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de +sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de +Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le +peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir +monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis +terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées +permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se +vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au +concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur +les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec +elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples.</p> + +<p>—Et où irez vous, si vous quittez l'Italie?</p> + +<p>—Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en +France probablement.</p> + +<p>—Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose?</p> + +<p>—Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur.</p> + +<p>—Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère.</p> + +<p>—C'est mon seul désir, monseigneur.</p> + +<p>Et le souple Napolitain salua jusqu'à terre et gagna la porte à +reculons.</p> + +<p>—J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats +quittaient le bâtiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce fût +pour monter sur celui qui allait affronter la tempête.</p> + +<p>Puis il ajouta tout bas:</p> + +<p>—Ce jeune capitaine ira loin, surtout <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> s'il change son uniforme contre +une soutane.</p> + +<p>Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout +pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France.</p> + +<p>Latil le lui fit remarquer.</p> + +<p>Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher.</p> + +<p>Celui-ci lui remit une lettre venant de France.</p> + +<p>—Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussière, il +paraît que la lettre que tu m'apportes est pressée.</p> + +<p>—Très pressée, monseigneur.</p> + +<p>Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots; +mais, comme on va voir, elle était d'une certaine importance.</p> + +<div class="blockquote"> + <p><i>Fontainebleau, 17 mars 1630.</i></p> + + <p><i>«Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes.</i></p> + + <p><i>«Revenu à Fontainebleau.—Amoureux! Gardez-vous.</i></p> + + <p>P. S.—<i>Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!</i></p> +</div> + +<p>Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui +disaient qu'elle était de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude +de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-là était tellement +invraisemblable, qu'il douta.</p> + +<p>—N'importe, dit-il à Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en +veine.</p> + +<p>—Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est +allé conduire sa belle otage à Briançon.</p> + +<p>—Va le chercher où il est et dis-lui, pour le décider à venir sans +retard, que c'est lui que je charge de porter à Fontainebleau la +nouvelle de la prise de Pignerol.</p> + +<p>Latil s'inclina et sortit.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch72" id="ch72"></a>CHAPITRE XXIII.</h2> + +<h3>L'AURORE.</h3> + +<p>Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté +des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop +puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant +que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite, +continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le +roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique, +était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser.</p> + +<p>Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de +comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que +Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de +l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part +l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou +s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou +conspirait sourdement contre lui.</p> + +<p>Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le +monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou +généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre +l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui du <i>statu quo</i>, qui +défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait +dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est +vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment +non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde +catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le +Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se +fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut +qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le +Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la +Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France +insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de +lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix? +Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que +proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en +chœur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine +Henriette d'Angleterre.</p> + +<p>Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre, +venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir +espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans +son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se +croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père; +Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui +craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il +avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands +seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de +voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller +toutes les grandes maisons du royaume.</p> + +<p>Malgré tout cela, et peut-être même à cause <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> de tout cela, Louis s'était +résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son +ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette +résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal, +avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que +si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient.</p> + +<p>Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi.</p> + +<p>Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son +départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La +route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux +reines et le conseil le rejoindraient à Lyon.</p> + +<p>Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le +lendemain du jour où le roi avait quitté Paris, son frère Gaston, +d'Orléans, franchissait en poste et à grand bruit la porte de la +capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine +mère, qui tenait son cercle.</p> + +<p>Marie de Médicis se leva toute étonnée, et feignant la colère, congédia +les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, où, quelques +instants après, la reine Anne entrait par une porte secrète.</p> + +<p>Là fut refait le pacte, éternellement proposé par la reine Marie, d'un +mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce +mariage eût été pour Marie de Médicis une régence prolongée, et elle eût +volontiers pardonné à Dieu de lui enlever son fils aîné s'il lui donnait +cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveuglée par son intérêt, la +reine Marie était-elle la seule à agir franchement parce qu'elle +agissait dans ses intérêts.</p> + +<p>Le duc d'Orléans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de +la sœur duquel il était amoureux, et ne se souciait pas d'épouser la +veuve de son frère, qui avait sept ans de plus que lui et le déplorable +antécédent de Buckingham. La reine Anne, de son côté, détestait +Monsieur, et, comme elle le détestait encore plus qu'elle ne le +méprisait, elle ne se fiait pas à sa parole. Toutes promesses n'en +furent pas moins échangées, et pour que l'on ne se doutât point de ce +qui s'était passé dans ce cabinet, où d'ailleurs on ignorait la présence +de la reine Anne, le bruit se répandit le lendemain que le duc d'Orléans +n'était venu à Paris que pour signifier à sa mère la persistance de son +amour pour la princesse de Mantoue et sa volonté bien arrêtée de +profiter de l'absence de son frère pour l'épouser.</p> + +<p>Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, dès le lendemain de l'arrivée +du duc, Marie de Médicis avait mandé près d'elle la jeune princesse et +l'avait retenue au Louvre, où elle était à peu près prisonnière.</p> + +<p>De son côté, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition à ses +plus vifs désirs, que tous les mécontents commencèrent à affluer chez +lui, et qu'on lui donna à entendre que s'il voulait, en l'absence du +roi, se déclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientôt un +parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre +Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre +celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un +instant que Gaston avait accepté les propositions qui lui avaient été +faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal +de Lyon, frère du duc de Richelieu, celui-là qui s'était si bravement +conduit pendant la peste, étant venus ensemble faire une visite au duc +d'Orléans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et +laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot, +le cardinal de Lyon.</p> + +<p>Dès le lendemain de l'arrivée de Gaston à Paris, la reine-mère avait +écrit à Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous, +mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions +faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien +entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de +Gonzague.</p> + +<p>Louis, qui était déjà à Troyes, annonça, au reçu de la lettre de Marie +de Médicis, qu'il revenait à Paris; mais à Fontainebleau, un courrier +lui apprit que Gaston, à la nouvelle de son retour, était immédiatement +parti pour sa maison de Limours.</p> + +<p>Trois jours après, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer +son voyage, ferait ses pâques à Fontainebleau.</p> + +<p>Qui avait pu déterminer chez le roi cette nouvelle résolution? Nous +allons le dire.</p> + +<p>Le soir où avait été tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mère, +Gaston d'Orléans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de +Fargis arrivant d'Espagne, où, comme nous l'avons dit, elle était allée +pour soutenir le moral politique de son époux que l'on craignait de voir +défaillir.</p> + +<p>La guerre décidée entre la France et le Piémont, il n'était plus besoin +de ce renfort à Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne +d'Autriche, fut rappelée à Paris.</p> + +<p>La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme +l'ambassadrice mettait <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> un genou en terre pour lui baiser la main, elle +la releva et la pressa contre son cœur en l'embrassant.</p> + +<p>—Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu, +pendant ma longue absence, des bonnes grâces de Votre Majesté.</p> + +<p>—Au contraire, ma chère amie, dit la reine, votre absence m'a fait +apprécier votre fidélité, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que +ce soir.</p> + +<p>—J'arrive bien alors, et j'espère prouver à ma souveraine que, de loin +comme de près, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons, +qui rend ici nécessaire la présence de votre humble servante?</p> + +<p>La reine lui raconta le départ du roi, l'arrivée de Gaston et l'espèce +de pacte qui en avait été la suite.</p> + +<p>—Et Votre Majesté se fie à son beau-frère? demanda Mme de Fargis.</p> + +<p>—Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de +me faire attendre en endormant mes craintes.</p> + +<p>—Le roi est-il donc plus mal?</p> + +<p>—Moralement, oui; physiquement, non!</p> + +<p>—Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame.</p> + +<p>—Que faire? demanda la reine.</p> + +<p>Puis plus bas:</p> + +<p>—Vous savez, ma chère, que les astrologues affirment que le roi n'ira +point au-delà du signe de l'Ecrevisse!</p> + +<p>—Dame, dit la Fargis, j'ai proposé un moyen à Votre Majesté.</p> + +<p>La reine sourit.</p> + +<p>—Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle.</p> + +<p>—C'est fâcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me +rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV.</p> + +<p>—Mon Dieu!</p> + +<p>—Aimez-vous mieux vous en rapporter à la parole de cet homme qui jamais +une fois n'a tenu sa parole.</p> + +<p>La reine garda un instant le silence.</p> + +<p>—Mais enfin, dit-elle en cachant sa tête dans la poitrine de sa +confidente, en supposant, ma chère Fargis, qu'avec la permission de mon +confesseur j'acceptasse—oh! rien que d'y penser j'ai honte—en +supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait +qu'à la dernière extrémité, et jusque-là, ne pourrait-on en tenter +d'autres?</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre, chère maîtresse, à moi, dit madame de +Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour +de son cou et en fixant sur elle ses yeux étincelants comme des +diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une légende de la +cour de Henri II, laquelle a rapport à la reine Catherine de Médicis?</p> + +<p>—Dites, ma bien chère, fit la reine, en laissant aller sa tête avec un +soupir sur l'épaule de la sirène, dont elle avait l'imprudence d'écouter +la voix.</p> + +<p>—Eh bien, la légende dit que la reine Catherine de Médicis, arrivée en +France à l'âge de quatorze ans, et mariée aussitôt au jeune roi Henri +II, fut, comme Votre Majesté, onze ans sans avoir d'enfants.</p> + +<p>—Je suis mariée, moi, depuis quatorze ans! dit la reine.</p> + +<p>—C'est-à-dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre +Majesté datent de 1616, mais que son mariage ne date en réalité que de +1619.</p> + +<p>—C'est vrai, dit la reine; et à quoi tenait cette stérilité de la reine +Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la même +répugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est là pour +en faire foi.</p> + +<p>—Il n'avait point de répugnance pour les femmes, non; mais pour sa +femme il en avait.</p> + +<p>—Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la +répugnance, Fargis? demanda vivement la reine.</p> + +<p>—Pour Votre Majesté, ventre saint-gris, comme disait le roi son père, +et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majesté ne fait +point assez d'attention: il serait difficile!</p> + +<p>Puis regardant, du même œil qu'eût fait Sapho, la reine qui piquée par +ce doute, s'était redressée:</p> + +<p>—Et où trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille +bouche, de pareils cheveux et—passant la main sur le cou cambré de la +reine—une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous êtes +belle de toutes les beautés; mais par malheur pour elle, Catherine de +Médicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: née d'un père et +d'une mère morts de cette méchante maladie qui régnait alors, elle avait +la peau froide et visqueuse d'un serpent.</p> + +<p>—Que me dites-vous là? ma chère?</p> + +<p>—La vérité. De sorte que, quand le jeune roi, habitué à cette peau +blanche et satinée de Mme de Brézé, sentit se glisser à ses côtés ce +cadavre vivant, il s'écria que ce n'était point une fleur du jardin +Pitti qu'on lui avait envoyée, mais un ver du tombeau des Médicis.</p> + +<p>—Tais-toi, Fargis tu me fais froid.</p> + +<p>—Eh bien, ma belle reine, cette répugnance <span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> du roi Henri pour sa femme, +qui la surmonta? Celle qui avait intérêt à ce qu'elle cessât, cette même +Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la +puissance d'un autre duc d'Orléans ne valant pas beaucoup mieux que le +nôtre.</p> + +<p>—Où veux-tu en arriver?</p> + +<p>—A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du +dévouement de laquelle nous fussions sûres, cette femme, grâce aux +sentiments religieux du roi, le ramènerait bientôt à Votre Majesté, et +qu'alors...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, ce serait le duc d'Orléans qui serait sous notre dépendance, +au lieu que ce fût nous qui fussions sous la sienne.</p> + +<p>—Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tête, le roi Henri +II était un homme.</p> + +<p>—Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il...</p> + +<p>La reine répondit par un soupir.</p> + +<p>—Puis, continua-t-elle, où trouveras-tu une femme assez dévouée?</p> + +<p>—Je l'ai, reprit Fargis.</p> + +<p>—Et plus belle que...</p> + +<p>La reine s'arrêta; emportée par un premier mouvement de doute ou de +dépit:—et plus belle que <i>moi</i>? allait-elle dire.</p> + +<p>Fargis la comprit.</p> + +<p>—Plus belle que <i>vous</i>, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une +autre beauté. Vous êtes la rose dans son splendide épanouissement, vous, +madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout +on ne l'appelle que l'<i>Aurore</i>.</p> + +<p>—Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison?</p> + +<p>—D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la +gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mère, la fille de M. +de Hautefort.</p> + +<p>—Et vous dites que cette demoiselle me serait dévouée?</p> + +<p>—Elle donnerait sa vie pour Votre Majesté et, ajouta-elle en souriant, +peut-être plus encore.</p> + +<p>—Est-elle donc prévenue du rôle qu'on veut lui faire jouer?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et elle l'accepte avec résignation!</p> + +<p>—Avec enthousiasme. L'intérêt de l'Eglise, madame! Nous avons pour vous +son confesseur, qui la comparera à Judith sauvant Béthulie et le médecin +du roi...</p> + +<p>—Qu'a à faire là-dedans Bouvard?</p> + +<p>—Il persuadera au roi votre époux qu'il n'est malade que de chasteté!</p> + +<p>—Un homme qu'il purge ou saigne deux cents fois par an; ce sera +difficile!</p> + +<p>—Il s'en charge.</p> + +<p>—Mais c'est donc arrangé?</p> + +<p>—Il ne manque à tout cela que votre consentement.</p> + +<p>—Mais faudrait-il au moins que je la visse, que je la connusse, que je +l'interrogeasse, cette merveilleuse Aurore!</p> + +<p>—Rien de plus facile, madame, elle est là!</p> + +<p>—Comment là?</p> + +<p>—Dans le cabinet où était mademoiselle de Lautrec, que M. de Richelieu +nous a enlevée juste au moment où le roi commençait à s'occuper d'elle. +Mais il n'est plus là.</p> + +<p>—Et elle, y est-elle?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>La reine regarda la Fargis d'un œil dans lequel ou pouvait remarquer +une nuance d'irritation.</p> + +<p>—Arrivée depuis ce soir, vous avez fait tout cela? lui dit-elle. En +vérité, vous n'avez pas perdu de temps, ma mie.</p> + +<p>—Je suis arrivée depuis trois jours, madame; mais je n'ai voulu voir +Votre Majesté que lorsque tout serait prêt.</p> + +<p>—Oui, et tout est prêt alors?</p> + +<p>—Oui, madame. Mais si Votre Majesté veut recourir au premier moyen que +je lui ai proposé, on peut abandonner celui-ci.</p> + +<p>—Non pas, non pas, dit vivement la reine; faites entrer votre jeune +amie.</p> + +<p>—Dites votre fidèle servante, madame.</p> + +<p>—Faites entrer.</p> + +<p>Mme de Fargis alla à la porte du fond et l'ouvrit.</p> + +<p>—Venez, Henriette, dit-elle; notre chère reine consent à recevoir vos +hommages.</p> + +<p>La jeune fille laissa échapper un cri de joie et s'élança dans la +chambre.</p> + +<p>La reine, en l'apercevant, jeta de son côté un cri d'admiration et +d'étonnement.</p> + +<p>—La trouvez-vous assez belle, madame? demanda la Fargis.</p> + +<p>—Trop peut-être! répondit la reine.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="ch73" id="ch73"></a>CHAPITRE XXIV.</h2> + +<h3>LE BILLET ET LES PINCETTES.</h3> + +<p>Et, en effet, Mlle Henriette de Hautefort était merveilleusement belle. +C'était une blonde du Midi que, pour son teint rose et ses cheveux +rutilants, comme l'avait dit Mme de Fargis, on l'appelait l'<i>Aurore</i>.</p> + +<p>C'était Vaultier qui l'avait découverte dans un voyage en Périgord, et +alors en ayant conçu <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> la possibilité par ces soins d'un jour que le roi +avait donnés à Mlle de Lautrec, il avait eu l'idée de rendre +sérieusement amoureux ce malade saigné à blanc, ce roi fantôme.</p> + +<p>Il avait tout arrangé d'avance, s'était assuré qu'aucun parent, aucun +amant, aucun ami ne s'opposerait au dévouement de la jeune fille; mais +sur le conseil de la reine Marie, il avait attendu le retour de Mme de +Fargis, pensant qu'il n'y avait qu'elle qui pût présenter à la reine +cette tasse d'absinthe en la frottant de miel.</p> + +<p>On a vu de quelle manière la reine l'avait avalée.</p> + +<p>Mais lorsqu'elle vit la belle jeune fille se jeter à ses pieds les bras +tendus, en s'écriant:</p> + +<p>«Tout, tout pour vous, ma reine!» elle vit bien que cette fraîche +beauté, que cette douce voix, ne pouvait mentir, et elle la releva avec +bienveillance.</p> + +<p>Dans la même soirée, tout fut arrêté. Mlle de Hautefort tâcherait de se +faire aimer du roi et, une fois aimée, userait de toute l'influence que +lui donnerait l'amour du roi, pour le ramener à la reine, et lui faire +renvoyer le cardinal de Richelieu.</p> + +<p>Il ne s'agissait que de faire apparaître la belle dévouée dans des +conditions de mise en scène qui ravîssent Louis XIII.</p> + +<p>Les reines annoncèrent que le roi étant à Fontainebleau, elles y iraient +faire leurs pâques avec lui.</p> + +<p>Et, en effet, elles arrivèrent la veille du dimanche des Rameaux.</p> + +<p>Le lendemain, le roi entendit la messe dans la chapelle du château, où +tout le monde était appelé à entendre la messe avec Sa Majesté. A +quelques pas de lui, éclairée par un rayon de soleil, à travers des +vitraux peints qui lui faisaient une auréole d'or et de pourpre, était +une jeune fille à genoux sur la dalle nue.</p> + +<p>Lui, le roi, avait les genoux moelleusement posés sur un coussin à +glands d'or.</p> + +<p>Son instinct de chevalier se réveilla. Il eut honte d'avoir un carreau +sous les genoux, tandis que cette belle jeune fille n'en avait pas. Il +appela un page et lui fit porter le sien.</p> + +<p>Mlle de Hautefort rougit; mais ne se jugeant pas digne d'appuyer ses +genoux sur le coussin où le roi avait appuyé les siens, elle se leva, +salua Sa Majesté, mais déposa respectueusement le coussin sur sa chaise, +et tout cela avec un grand air et cette noblesse virginale et hardie des +femmes du midi.</p> + +<p>Cette grâce toucha le roi; une fois déjà, dans sa vie, il avait été +pris à l'improviste, mais avec moins de raisons de l'être, ce qui n'en +explique que mieux l'impression que, sur cet homme inexplicable, +produisit Mlle de Hautefort. Dans je ne sais quel voyage, il avait, dans +une petite ville, accepté un bal; vers la fin de la soirée, une des +danseuses nommée Catin Gau, monta sur un siège pour prendre avec ses +doigts, dans un chandelier de bois, non pas un bout de bougie, mais un +bout de chandelle de suif. Le roi, lorsqu'on le raillait sur son +éloignement pour les femmes, racontait toujours cette aventure, disant +que l'héroïne de cette courte aventure avait fait cela de si bonne +grâce, qu'il en était devenu amoureux et, en partant pour la ville, lui +avait fait donner trente mille livres pour sa vertu.</p> + +<p>Seulement, il ne disait pas si cette vertu avait été attaquée par lui et +s'était défendue de manière à gagner les trente mille livres.</p> + +<p>Le roi fut donc pris non moins subitement par la belle Henriette de +Hautefort qu'il l'avait été par la vertueuse Catin Gau! A peine rentré +au château, il s'informa quelle était la ravissante personne qu'il avait +vue à l'église, et il apprit que c'était la petite-fille d'une madame de +Flotte, qui était entrée la veille chez reine Marie de Médicis comme +gouvernante de ses filles.</p> + +<p>Et dès le jour même, au grand étonnement de tout le monde et à la grande +satisfaction des intéressés, il s'était fait un changement complet dans +les façons du roi. Au lieu de se tenir enfermé dans sa chambre la plus +sombre, comme il faisait depuis plus d'un mois au Louvre et depuis plus +de huit jours à Fontainebleau, il était sorti en voiture, s'était +promené dans les endroits les plus fréquentés du parc, comme s'il y eût +cherché quelqu'un, et le soir, il était venu chez les reines, ce qu'il +n'avait point fait depuis le départ de Mlle de Lautrec, avait passé la +soirée à causer avec la belle Henriette, s'était informé si elle y +serait le lendemain. Le lendemain, sur sa réponse affirmative, il avait +expédié un courrier à Bois-Robert afin qu'il vînt en toute hâte le +rejoindre à Fontainebleau.</p> + +<p>Bois-Robert accourut tout étonné de cette marque de faveur, à laquelle +il se fût parfaitement attendu de la part de Richelieu, mais non de +celle du roi. Mais son étonnement fut bien plus grand encore lorsque, +conduisant Bois-Robert dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui montra +Mlle de Hautefort qui se promenait sur la terrasse et lui dit qu'il lui +fallait des vers pour cette belle personne-là.</p> + +<p>Tout étonné qu'il fût, Bois-Robert ne se le fit point redire deux fois. +Il loua fort la beauté <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> de Mlle de Hautefort et, apprenant qu'on l'avait +surnommée l'Aurore, déclara qu'il eût beau chercher, il n'eût pu trouver +un nom qui convînt mieux à cette matinale beauté.</p> + +<p>Le nom lui fournit, au reste, le sujet de ses vers.</p> + +<p>Louis XIII, sous le nom d'Apollon, Apollon était le dieu de la lyre, et +Louis XIII, on le sait, faisait et même composait de la musique, Louis +XIII, sous le nom d'Apollon, suppliait l'Aurore de ne point se lever si +matin et de ne pas s'évanouir si vite. Depuis le commencement du monde, +amoureux d'elle, il la poursuivait sur un char attelé de quatre chevaux, +sans jamais pouvoir l'atteindre, la voyant disparaître au moment où il +étendait la main pour la saisir.</p> + +<p>Le roi prit les vers les lut et les approuva sauf un point.</p> + +<p>—Ils vont bien, le Bois, dit-il, mais il faudrait supprimer le mot +<i>désirs</i>.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, Majesté? demanda Bois-Robert.</p> + +<p>—Mais, parce que je ne désire rien.</p> + +<p>A ceci il n'y avait rien à répondre. Bois-Robert supprima les <i>désirs</i>, +et tout fut dit.</p> + +<p>Quant au roi, il fit de la musique sur les paroles de Bois-Robert, et +musique et paroles furent exécutées et chantées par ses deux musiciens +attitrés, Moulinier et de Justin, qui, cette fois, vu la solennité, +mirent leur costume complet.</p> + +<p>Les deux reines et particulièrement Anne d'Autriche applaudirent fort la +poésie de Bois-Robert et la musique du roi.</p> + +<p>Louis XIII fit ses pâques; son confesseur, Suffren, mis au courant de la +situation, alla au-devant des scrupules de Sa Majesté, lui citant les +exemples des patriarches qui avaient été infidèles à leurs femmes sans +attirer la colère du seigneur; mais le roi répondit qu'il n'y avait avec +lui rien à craindre de pareil, et qu'il aimait mademoiselle de Hautefort +sans mauvaises pensées.</p> + +<p>Ce n'était point l'affaire de la cabale Fargis et compagnie; c'étaient, +au contraire, les mauvaises pensées qu'elle voulait; mais avec une +imagination aussi vive que celle de la Fargis, on ne perdait point +l'espoir de les lui inspirer.</p> + +<p>En effet, les Pâques finies, et l'on attendit avec une certaine +inquiétude cette époque, Louis XIII ne parla pas de continuer son +voyage; au contraire, il ordonna des chasses et des fêtes; mais aux +chasses comme aux fêtes, tout en s'occupant exclusivement de Mlle de +Hautefort, il resta parfaitement respectueux vis-à-vis d'elle.</p> + +<p>Restait une espérance, c'était de rendre le roi jaloux.</p> + +<p>Il y avait de par le monde un certain M. d'Ecqueville Vassé, dont la +famille descendait du président Hennequin. Quelques projets de mariage, +mais sans engagement aucun de part et d'autre, avaient été échangés +entre lui et Mlle de Hautefort, mais il était de la cour. Il était venu +à Fontainebleau et s'était fait inviter avec autant plus de facilité que +Mme de Fargis avait jeté les yeux sur lui pour en faire un instrument de +jalousie. Et, en effet, M. d'Ecqueville avait voulu reprendre son +ancienne position du prétendant, malgré cette cour bizarre que le roi +faisait à sa prétendue.</p> + +<p>Mais Louis XIII avait fait les gros yeux, avait interrogé Mlle de +Hautefort et avait appris les quelques paroles en l'air échangées entre +les deux familles.</p> + +<p>Louis XIII était devenu jaloux, et jaloux d'une femme!</p> + +<p>Les deux reines et Mme de Fargis se réunirent.</p> + +<p>Il s'agissait de trouver un moyen d'exploiter cette jalousie.</p> + +<p>Ce fut Mme de Fargis qui l'indiqua.</p> + +<p>Le soir, la petite naine Gretchen, que le roi ne pouvait pas sentir, +remettrait à Mlle de Hautefort, assez maladroitement et pour que le roi +s'en aperçût, un billet cacheté en poulet.</p> + +<p>Le roi voudrait savoir de qui était le billet.</p> + +<p>Le reste regardait la reine et Mlle de Hautefort.</p> + +<p>Le soir, il y avait petit cercle chez Sa Majesté la reine Anne.</p> + +<p>Le roi était assis près de Mlle de Hautefort, faisant des paysages en +papier découpé.</p> + +<p>Mlle de Hautefort était en grande toilette; la reine avait voulu +l'habiller elle-même; elle portait une robe de satin blanc très +décolletée; ses bras plus blancs que sa robe, ses épaules éblouissantes +attiraient les lèvres plus invinciblement que l'aimant n'attire le fer.</p> + +<p>Le roi, de temps en temps, regardait ces bras, et ces épaules, voilà +tout.</p> + +<p>Fargis les dévorait.</p> + +<p>—Ah Sire, murmura-t-elle à l'oreille du roi, si j'étais homme.</p> + +<p>Louis XIII fronça le sourcil.</p> + +<p>Anne d'Autriche, tout en jouant avec la garniture de la robe, découvrait +encore cette belle statue de marbre rose.</p> + +<p>En ce moment, la petite Gretchen se glissa à quatre pattes entre les +jambes du roi. Louis <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> crut que c'était <i>Grisette</i>, sa chienne favorite, +et l'écarta du pied.</p> + +<p>La naine poussa un cri comme si le roi lui eût marché sur la main.</p> + +<p>Sa Majesté se leva; Gretchen profita de ce moment pour glisser aussi +maladroitement que la chose lui avait été recommandée le billet dans la +main de Mlle de Hautefort.</p> + +<p>Le roi ne perdit rien de ce manège.</p> + +<p>L'idée de la comédie qu'elle jouait fit rougir la jeune fille, ce qui +servit à merveille les intentions des conspiratrices.</p> + +<p>Le roi vit le billet passer des mains de la naine dans la main de +Henriette, et de la main de Henriette dans sa poche.</p> + +<p>—La naine vous a remis un billet? demanda-t-il.</p> + +<p>—Vous croyez, Sire?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>Il se fit un petit silence.</p> + +<p>—De qui? demanda le roi.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, dit Mlle de Hautefort.</p> + +<p>—Lisez-le, vous le saurez.</p> + +<p>—Plus tard, Sire!</p> + +<p>—Pourquoi plus tard?</p> + +<p>—Parce que je ne suis pas pressée.</p> + +<p>—Mais moi je le suis.</p> + +<p>—En tout cas, dit Mlle de Hautefort, il me semble, Sire, que je suis +bien libre de recevoir des billets de qui je veux.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment, non?</p> + +<p>—Attendu...</p> + +<p>—Attendu quoi?</p> + +<p>—Attendu...... attendu...... que je vous aime!</p> + +<p>—Bon! vous m'aimez! dit Mlle de Hautefort en riant.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais que dira Sa Majesté la reine?</p> + +<p>—Sa Majesté la reine prétend que je n'aime personne; elle aura la +preuve que j'aime quelqu'un.</p> + +<p>—Bravo, Sire! dit la reine, et à votre place, je voudrais savoir qui +écrit à cette fille, et ce qu'on lui écrit.</p> + +<p>—J'en suis désespérée, dit Mlle de Hautefort en se levant, mais le roi +ne le saura point.</p> + +<p>Et elle se leva.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons, dit le roi.</p> + +<p>Et il se leva à son tour.</p> + +<p>Mlle de Hautefort fit un bond de côté, le roi fit un mouvement pour la +saisir. La porte du boudoir de la reine se trouvait derrière elle, elle +s'y enfuit.</p> + +<p>Louis XIII l'y suivit.</p> + +<p>La reine suivit le roi en l'excitant.</p> + +<p>—Gare à tes poches, Hautefort, dit la reine.</p> + +<p>Et, en effet, le roi étendit les deux bras, avec l'intention visible de +fouiller la jeune fille.</p> + +<p>Mais elle, connaissant la chasteté du roi tira le billet de sa poche, +et, le mettant dans sa poitrine:</p> + +<p>—Venez le prendre là, Sire, dit-elle.</p> + +<p>Et avec l'impudeur de l'innocence, elle avança son sein à moitié nu vers +le roi.</p> + +<p>Le roi hésita; les bras lui tombèrent.</p> + +<p>—Mais prenez donc, sire, prenez donc cria la reine en riant de toutes +ses forces de l'embarras de son mari.</p> + +<p>Et pour ôter toute défense à la jeune fille elle lui saisit les deux +mains et les amena derrière le dos de Mlle de Hautefort en répétant:</p> + +<p>—Mais prenez donc, prenez donc, Sire.</p> + +<p>Louis regarda tout autour de lui, vit dans un sucrier des pincettes +d'argent, les prit, et chastement, sans contact de son délicat asile, +enleva la lettre.</p> + +<p>La reine, qui ne s'attendait point à ce dénouement, lâcha les mains de +Mlle de Hautefort en murmurant:</p> + +<p>—Je crois décidément que nous n'avons d'autre ressource que celle +proposée par Fargis.</p> + +<p>La lettre était de la mère de Mlle de Hautefort.</p> + +<p>Le roi la lut et tout honteux la lui rendit.</p> + +<p>Puis, tous trois rentrèrent dans le salon avec des sentiments bien +différents.</p> + +<p>La reine causait avec un officier qui arrivait de l'armée et qui +apportait, disait-il, les nouvelles les plus importantes au roi.</p> + +<p>—Le comte de Moret! murmura la reine en reconnaissant le jeune homme +qu'elle avait vu deux ou trois fois seulement, mais dont Mme de Fargis +lui avait tant parlé. En vérité, il est très beau!</p> + +<p>Puis, plus bas, avec un soupir:</p> + +<p>—Il ressemble au duc de Buckingham, dit-elle.</p> + +<p>S'en apercevait-elle seulement alors, ou lui plaisait-il de trouver une +ressemblance entre le messager de Richelieu et l'ancien ambassadeur du +roi d'Angleterre?</p> + +<p class="center2">FIN.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<h4>PREMIER VOLUME.</h4> + +<table summary="table_des_chapitres_volume_1" border="0" cellspacing="0"> + <colgroup span="3"> + <col width="50" /> + <col width="605" /> + <col width="15" /> + </colgroup> + <tbody> + <tr> + <td class="tdltop">CHAPITRE.</td> + <td> </td> + <td class="tdrtop">Pages.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Ier.</td> + <td class="tdltop">L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch1">1</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">II.</td> + <td class="tdltop">CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE ÉTIENNE + LATIL.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch2">5</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">III.</td> + <td class="tdltop">OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU + PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch3">8</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">IV.</td> + <td class="tdltop">L'HOTEL DE RAMBOUILLET.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch4">10</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">V.</td> + <td class="tdltop">CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE + DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch5">13</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VI.</td> + <td class="tdltop">MARINA ET JAQUELINO.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch6">19</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VII.</td> + <td class="tdltop">ESCALIERS ET CORRIDORS.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch7">23</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VIII.</td> + <td class="tdltop">SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch8">27</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">IX.</td> + <td class="tdltop">CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE + APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch9">32</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">X.</td> + <td class="tdltop">LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT + SEUL.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch10">34</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XI.</td> + <td class="tdltop">LE SPHINX ROUGE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch11">38</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XII.</td> + <td class="tdltop">L'ÉMINENCE GRISE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch12">43</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIII.</td> + <td class="tdltop">OU M<sup>me</sup> CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch13">47</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIV.</td> + <td class="tdltop">OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch14">52</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<h4>DEUXIÈME VOLUME.</h4> + +<table summary="table_des_chapitres_volume_2" border="0" cellspacing="0"> +<colgroup span="3"> + <col width="50" /> + <col width="605" /> + <col width="15" /> +</colgroup> + <tbody> + <tr> + <td class="tdltop">CHAPITRE.</td> + <td> </td> + <td class="tdrtop">Pages.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Ier.</td> + <td class="tdltop">ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch15">55</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">II.</td> + <td class="tdltop">MARIE DE GONZAGUE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch16">60</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">III.</td> + <td class="tdltop">LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch17">63</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">IV.</td> + <td class="tdltop">ISABELLE ET MARINA.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch18">67</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">V.</td> + <td class="tdltop">OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, + JOUE SON PETIT ROLE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch19">69</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VI.</td> + <td class="tdltop">EVE ET LE SERPENT.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch20">72</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VII.</td> + <td class="tdltop">OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET + QU'IL A DONNÉ A SOUSCARRIÈRES.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch21">75</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VIII.</td> + <td class="tdltop">L'IN PACE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch22">81</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">IX.</td> + <td class="tdltop">LE RÉCIT.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch23">86</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">X.</td> + <td class="tdltop">MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch24">91</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XI.</td> + <td class="tdltop">LES DEUX AIGLES.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch25">96</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XII.</td> + <td class="tdltop">LE CARDINAL EN ROBE DE CHAMBRE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch26">100</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIII.</td> + <td class="tdltop">LA DEMOISELLE DE GOURNAY.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch27">105</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIV.</td> + <td class="tdltop">LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch28">108</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<h4>TROISIÈME VOLUME.</h4> + +<table summary="table_des_chapitres_volume_3" border="0" cellspacing="0"> +<colgroup span="3"> + <col width="50" /> + <col width="605" /> + <col width="15" /> +</colgroup> + <tbody> + <tr> + <td class="tdltop">CHAPITRE.</td> + <td> </td> + <td class="tdrtop">Pages.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Ier.</td> + <td class="tdltop">LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch29">112</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">II.</td> + <td class="tdltop">PENDANT QUE LE ROI LARDE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch30">117</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">III.</td> + <td class="tdltop">LE MAGASIN D'ILDEFONSE LOPEZ.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch31">119</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">IV.</td> + <td class="tdltop">LES CONSEILS DE L'ANGELY.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch32">124</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">V.</td> + <td class="tdltop">LA CONFESSION.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch33">128</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VI.</td> + <td class="tdltop">OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE + COMÉDIE SANS LE SECOURS DE SES COLLABORATEURS.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch34">132</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VII.</td> + <td class="tdltop">LE CONSEIL.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch35">137</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VIII.</td> + <td class="tdltop">LE MOYEN DE VAUTHIER.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch36">142</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">IX.</td> + <td class="tdltop">LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERÇU.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch37">144</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">X.</td> + <td class="tdltop">LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch38">147</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XI.</td> + <td class="tdltop">LES OISEAUX DE PROIE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch39">150</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XII.</td> + <td class="tdltop">LE ROI RÈGNE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch40">154</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIII.</td> + <td class="tdltop">LES AMBASSADEURS.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch41">161</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIV.</td> + <td class="tdltop">LES ENTR'ACTES DE LA ROYAUTÉ.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch42">168</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XV.</td> + <td class="tdltop">TU QUOQUE, BARADAS!</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch43">172</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XVI.</td> + <td class="tdltop">COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, + ETIENNE LATIL ET LE MARQUIS DE PISANI EURENT + LA CHANCE DE SE RENCONTRER.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch44">178</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XVII.</td> + <td class="tdltop">LE CARDINAL A CHAILLOT.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch45">181</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XVIII.</td> + <td class="tdltop">MIRAME.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch46">184</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIX.</td> + <td class="tdltop">LES NOUVELLES DE LA COUR.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch47">188</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XX.</td> + <td class="tdltop">POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS + VÊTU DE NOIR.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch48">190</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XXI.</td> + <td class="tdltop">OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch49">193</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<h4>QUATRIÈME VOLUME.</h4> + +<table summary="table_des_chapitres_volume_4" border="0" cellspacing="0"> +<colgroup span="3"> + <col width="50" /> + <col width="605" /> + <col width="15" /> +</colgroup> + <tbody> + <tr> + <td class="tdltop">CHAPITRE.</td> + <td> </td> + <td class="tdrtop">Pages.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Ier.</td> + <td class="tdltop">L'AVALANCHE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch50">196</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">II.</td> + <td class="tdltop">GUILLAUME COUTET.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch51">199</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">III.</td> + <td class="tdltop">MARIE COUTET.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch52">202</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">IV.</td> + <td class="tdltop">POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX + FORTIFICATIONS DU PAS DE SUZE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch53">204</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">V.</td> + <td class="tdltop">UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch54">206</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VI.</td> + <td class="tdltop">LES AMES ET LES ÉTOILES.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch55">209</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VII.</td> + <td class="tdltop">LE PONT DE GIACON.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch56">211</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">VIII.</td> + <td class="tdltop">LE SERMENT.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch57">214</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">IX.</td> + <td class="tdltop">LE JOURNAL DE M. DE BASSOMPIERRE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch58">216</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">X.</td> + <td class="tdltop">OU LE LECTEUR RETROUVE UN ANCIEN AMI.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch59">219</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XI.</td> + <td class="tdltop">OU MONSIEUR LE CARDINAL TROUVE LE GUIDE DONT + IL AVAIT BESOIN.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch60">222</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XII.</td> + <td class="tdltop">LE PAS DE SUZE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch61">224</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIII.</td> + <td class="tdltop">OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR + D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA LA CORDE AU COU.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch62">227</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIV.</td> + <td class="tdltop">LA PLUME BLANCHE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch63">229</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XV.</td> + <td class="tdltop">CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU + DUC DE SAVOIE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch64">232</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XVI.</td> + <td class="tdltop">UN CHAPITRE D'HISTOIRE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch65">235</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XVII.</td> + <td class="tdltop">DEUX ANCIENS AMANTS.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch66">243</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XVIII.</td> + <td class="tdltop">LE CARDINAL ENTRE EN CAMPAGNE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch67">245</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XIX.</td> + <td class="tdltop">BUISSON CREUX.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch68">248</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XX.</td> + <td class="tdltop">OU LE COMTE DE MORET SE CHARGE DE FAIRE ENTRER + UN MULET ET UN MILLION DANS LE FORT DE PIGNEROL.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch69">251</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XXI.</td> + <td class="tdltop">LE FRÈRE DE LAIT.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch70">253</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XXII.</td> + <td class="tdltop">L'AIGLE ET LE RENARD.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch71">256</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XXIII.</td> + <td class="tdltop">L'AURORE.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch72">260</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">XXIV.</td> + <td class="tdltop">LE BILLET ET LES PINCETTES.</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch73">263</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3 class="note">Au lecteur</h3> + +<p>Les erreurs évidentes de typographie ont été corrigées.</p> + +<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections +mineures.</p> + +<p>Une table des matières a été rajoutée à la fin du texte.</p> + +</div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le comte de Moret, by Alexandre Dumas + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MORET *** + +***** This file should be named 37771-h.htm or 37771-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/7/7/37771/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + + </body> +</html> diff --git a/37771-h/images/page-1.jpg b/37771-h/images/page-1.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8263101 --- /dev/null +++ b/37771-h/images/page-1.jpg diff --git a/37771-h/images/sep.jpg b/37771-h/images/sep.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59b9b60 --- /dev/null +++ b/37771-h/images/sep.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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