diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 02:44:19 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 02:44:19 -0800 |
| commit | ca6667cabc87ef9d0d6d3d94127e6de10101af6d (patch) | |
| tree | fd52f122c3daf3c37bde0456947f805b361a12aa | |
| parent | 944855b1ec5556b3c422e752d45bf3472d2a69e3 (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50521-0.txt | 11336 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50521-0.zip | bin | 215216 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h.zip | bin | 332034 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/50521-h.htm | 15177 | ||||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/a.jpg | bin | 4215 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/c.jpg | bin | 4266 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/cover.jpg | bin | 23283 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/d.jpg | bin | 4474 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/ill-005.jpg | bin | 19547 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/ill-419.jpg | bin | 6466 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/l.jpg | bin | 4838 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/logo.jpg | bin | 19674 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/m.jpg | bin | 4248 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/s.jpg | bin | 4452 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/t.jpg | bin | 4275 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/u.jpg | bin | 4539 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/50521-h/images/v.jpg | bin | 4780 -> 0 bytes |
20 files changed, 17 insertions, 26513 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..1b0e875 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #50521 (https://www.gutenberg.org/ebooks/50521) diff --git a/old/50521-0.txt b/old/50521-0.txt deleted file mode 100644 index 5a5485b..0000000 --- a/old/50521-0.txt +++ /dev/null @@ -1,11336 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Haine d'amour, by Daniel Lesueur - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Haine d'amour - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: November 21, 2015 [EBook #50521] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées - ainsi: a^b et a^{bc}. - - - - - Haine d’Amour - - - - - DU MÊME AUTEUR - - -_POÉSIE_ - - FLEURS D’AVRIL, ouvrage couronné par l’Académie française, - 1 vol. 3 » - - SURSUM CORDA, pièce de vers ayant remporté le grand prix de - poésie à l’Académie française, 1 vol. » 75 - - UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 50 - - RÊVES ET VISIONS, ouvrage couronné par l’Académie française. - 1 vol. 3 » - - POUR LES PAUVRES. 1 vol. in-4º papier vergé 3 » - - -_ROMAN_ - - LE MARIAGE DE GABRIELLE, ouvrage couronné par l’Académie - française. 1 vol. 3 50 - - L’AMANT DE GENEVIÈVE. 1 vol. 3 50 - - MARCELLE. 1 vol. 3 50 - - AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50 - - NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50 - - UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50 - - PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50 - - JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50 - - L’AUBERGE DES SAULES, illustré par Jeanne Lemerre et Henri - Pille. 1 vol. 9 » - - -_TRADUCTION_ - - LORD BYRON, Œuvres complètes. Tome I (_Heures d’Oisiveté_, - _Childe Harold_) précédé d’un _Essai sur Lord Byron_. - 1 vol. in-12, papier vélin, orné d’un portrait de Lord Byron. 6 » - - Tome II (_Le Giaour_, _La Fiancée d’Abydos_, _Le Corsaire_, - _Lara_, etc.). Traduction couronnée par l’Académie française. 6 » - - -_SOUS PRESSE_ - - LORD BYRON, tome III 1 vol. - - STERNE, _Voyage sentimental_ (traduction nouvelle) 1 vol. - - - _Tous droits réservés._ - - - - - _DANIEL LESUEUR_ - - Haine d’Amour - - [Illustration] - - _PARIS_ - - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCC XCIV - - -[Illustration] - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - Page - - CHAPITRE I. 1 - - CHAPITRE II. 44 - - CHAPITRE III. 77 - - CHAPITRE IV. 98 - - CHAPITRE V. 141 - - CHAPITRE VI. 175 - - CHAPITRE VII. 198 - - CHAPITRE VIII. 223 - - CHAPITRE IX. 274 - - CHAPITRE X. 288 - - CHAPITRE XI. 314 - - CHAPITRE XII. 322 - - CHAPITRE XIII. 350 - - CHAPITRE XIV. 367 - - CHAPITRE XV. 404 - - CHAPITRE XVI. 411 - - - - -Haine d’Amour - - - - -I - - -SOUS un soleil tendre, mouillé de brumes légères, par un matin charmant -d’avril, un landau de grande remise descendait les Champs-Élysées. Au -premier coup d’œil, on reconnaissait la classique voiture de noce,—non -pas la berline doublée de satin blanc et aux lanternes argentées -des mariées de boutique, mais l’équipage plus sobre que préfère la -bourgeoisie à prétentions mondaines, et qui généralement s’accompagne -d’un petit coupé pour les époux. - -La destination de ce landau se trahissait d’ailleurs moins par -l’astiquage des harnais un peu fatigués, par la toilette soignée -des chevaux et par on ne sait quel air de gala, que par l’éclair -d’une cravate et d’un plastron blancs, que l’on voyait étinceler à -l’intérieur, entre les revers d’un habit noir. - -Un jeune homme, dans un angle du large véhicule, s’enfonçait et -s’effaçait, comme gêné, à cette heure matinale et parmi l’activité -ambiante, par son costume de soirée, que dissimulait à peine un élégant -par-dessus clair. Certainement ce jeune homme avait devant lui quelque -journée de bombance et de paresse; aussi put-il voir s’allumer d’envie, -sur son passage, le regard des employés qui s’arrêtaient une seconde, -avant d’entrer, avec un soupir d’ennui, sous le porche du Ministère de -la Marine. - -Pourtant c’était à une véritable corvée—telle du moins il la désignait -en lui-même—que se rendait Vincent de Villenoise. - -Garçon d’honneur!... Quelle fonction dépourvue de sens et d’intérêt, -décorée de quel titre absurde!—«Je suis garçon d’honneur!» Pouvait-on, -sans les faire suivre d’une exclamation énervée, formuler ces trois -mots d’un jargon ridicule,—ces trois mots qui représentaient pour lui -quinze heures de piétinement, de parade et de fadaises?... - -Et c’était pour cela, pour ce supplice bête, que Vincent renonçait au -programme ordinaire d’une de ses journées: à sa promenade à cheval dans -les allées du Bois; à quelque intéressant assaut chez Ruzé ou à deux -ou trois bons cartons chez Gastinne; et surtout à ses chers moments -de rêverie et d’étude, dans la pénombre recueillie de son immense et -sévère cabinet de travail, au premier étage de son hôtel, rue Jean -Goujon! Il le voyait, son hôtel, qu’il venait à peine de quitter. Il se -tenait devant la porte... Il y rentrait par la pensée... Il montait le -large escalier, où, sur la moquette, ses pas s’assourdissaient... Il -pénétrait dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire d’âme... Et tout -de suite, de la multitude des volumes alignés le long des murs, comme -des œuvres artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son esprit -impersonnel et attentif, tout ce que l’humanité, à travers les âges, -élabora de réflexions, de chimères et d’hypothèses. Sur son bureau, -il apercevait un livre ouvert, un livre latin: les _Astronomiques_ -de Manilius. Puis, à côté, des feuillets couverts d’écriture: la -traduction commencée,—cette traduction qui devait, en faisant mieux -connaître le poète romain, mettre à sa véritable place, à côté de -Lucrèce, ce philosophe de fatalisme et d’impassibilité que fut Manilius. - -Vincent regretta de n’être point devant ce bureau, la plume suspendue -sur ces feuillets, prête à tracer, puis à raturer souvent, les mots -laborieux. Mais le caractère même de ses travaux de prédilection, à ce -moment, le frappa d’une tristesse. - -«Traduire... Jamais produire...» soupira-t-il. - -Car—il en avait conscience, trop clairement—sa ferveur, sa docilité -d’érudit, venaient de son manque d’originalité intellectuelle, de sa -radicale impuissance à créer. - -Vincent de Villenoise avait la curiosité de la pensée des autres. Il -n’était pas possédé par cette curiosité différente, celle de l’inconnu, -qui précipite un esprit en avant, dans les abîmes et malgré les -vertiges, en lui inspirant, au contraire, le dédain de ce que déjà les -autres ont exploré, découvert. - -Mais, comme—dans ce landau qui le menait chercher une invitée de la -noce—il énonçait avec mélancolie cette espèce de jeu de mots, devise -forcée de son intelligence: «Traduire... Jamais produire...» ses yeux -rencontrèrent une affiche. Et la coïncidence lui parut tellement -saisissante d’ironie, que Vincent rit à demi-voix, comme avec une -personne vivante, de la moquerie que lui lançaient les choses. - -Elle était, cette affiche, d’une vulgarité criante. - -Étalée sur la palissade en planches où s’enfermaient les travaux d’une -maison en construction, elle représentait une gigantesque et rutilante -bouteille, se détachant comme en relief sur un fond du jaune le plus -vif. Une étiquette enroulée aux flancs de cette bouteille portait deux -mots, écrits en lettres d’un pied: APÉRITIF BERTET. Et, tout au bas, -sur le fond jaune, on lisait encore cette recommandation, d’un style -tellement concis qu’elle en devenait inoubliable: _Le meilleur des -apéritifs_. - -C’était tout. Mais cette affiche-là, Vincent savait qu’à la première -palissade en planches de la prochaine maison en construction il -allait la retrouver; que, s’il prenait un train quelconque, pour -n’importe quelle direction, l’affiche flamboierait devant ses yeux à -toutes les stations de la ligne; que, s’il descendait en n’importe -quelle ville d’Europe, il verrait surgir l’affiche le long des murs; -qu’il apercevrait des réductions de l’affiche aux vitres de tous -les cafés; que, dans les théâtres, il verrait descendre l’affiche, -pendant l’entr’acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore que, -s’il s’embarquait sur un paquebot, dans un port quelconque, l’affiche, -reproduite sur toile vernie, et circonscrite en un cadre de bois, -voyagerait avec lui, suspendue dans un coin de la salle à manger; -que, s’il abordait au Caire, dans les Indes, au Japon, ou jusque dans -quelque île à peine explorée des archipels océaniens, la première chose -qui frapperait ses regards dès qu’il aurait mis pied à terre, ce serait -la bouteille de pourpre sur fond d’or, avec son cachet de cire en -guise de cimier, l’écartèlement de son étiquette blanche, et sa devise -en exergue: _Le meilleur des apéritifs_. Car cette affiche paraissait -être le blason du monde civilisé, de ce monde moderne qui pourrait -cependant plus que tout autre se passer d’apéritif, tant est dévorante -la faim de jouissances qui le rend esclave de ses entrailles. - -«Traduire... Jamais produire...» répéta Vincent de Villenoise. «Mon -père, lui, a produit quelque chose... l’APÉRITIF BERTET.» C’est avec -une ironie à l’égard de cette facile invention, un mouvement de -rage contre sa propre impuissance et d’humeur contre l’insolence de -cette énorme affiche suggestionnant l’humanité avec deux mots et la -silhouette d’une bouteille, que le jeune homme émit pour lui-même cette -réflexion. Cependant il était injuste, puisque son immense fortune, son -hôtel de la rue Jean Goujon, son château de Villenoise—dont, après les -formalités légales, son père, Armand Bertet, avait pris et lui avait -légué le nom,—tout, jusqu’à son instruction raffinée, jusqu’à ses -studieux loisirs, était sorti de la panse arrondie de cette purpurine -bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il tant de la -voir?... Au point que s’il eût connu quelque région habitable où ne se -fussent point glissées les réclames de l’APÉRITIF BERTET, Vincent s’y -serait réfugié; non pas pour toujours—il aimait trop Paris—mais de -temps à autre, en guise de cure morale, pour éliminer de son organisme -le jaune et le rouge de cette affiche, dont la sensation l’exaspérait. - -Peut-être... (bien que l’accoutumance au bien-être et l’ingratitude -envers ses causes soient tellement naturelles qu’il semble inutile de -les expliquer), peut-être Vincent de Villenoise sentait-il confusément -que, malgré son rôle de corne d’abondance, la bouteille de l’affiche -avait eu des torts envers lui. Sans cet incroyable flot d’or que, de -ses gros flancs de verre glauque, de son goulot commun, elle avait -déversé dans la misérable arrière-boutique d’Armand Bertet, le petit -Vincent aurait reçu une éducation bien différente. Au lieu d’être, -pendant dix-huit ans, comprimé dans le moule où se réalise le type du -«monsieur» et du «savant», tel que le concevait son père,—l’ancien -garçon épicier Armand, devenu Bertet le marchand de produits chimiques, -puis M. Bertet l’inventeur de l’apéritif, puis M. Bertet de Villenoise, -directeur d’usine, et enfin M. de Villenoise, châtelain et maire -de sa commune;—au lieu d’avoir plié sa souple intelligence et son -trop docile caractère à la discipline du lycée, des précepteurs -particuliers, de l’École Normale et de l’École de Droit; au lieu de -n’avoir vu rien de plus glorieux au monde que le maximum des points -dans les examens, que les soutenances de thèse, que les titres de -docteur et d’agrégé, Vincent eût de bonne heure engagé la lutte pour -la vie. Et quelque chose lui disait que, dans cette lutte, il n’eût -pas été vaincu. Doué comme il l’était, comme il l’avait montré dès sa -petite enfance, peut-être ne lui avait-il manqué qu’un peu de volonté, -un certain esprit d’initiative pour devenir vraiment «quelqu’un». -Mais cette volonté, cet esprit d’initiative, doivent, avec le genre -d’éducation moderne, être poussés jusqu’à l’indépendance outrée, -l’instinct de contradiction, la révolte, pour ne pas s’éteindre sous -l’effroyable amas des idées toutes pensées et des opinions toutes -faites, sous l’amoncellement des connaissances tout élaborées, et -dans le laminoir des examens identiques écrasant à la même mesure -les esprits les plus dissemblables. C’est même sans doute parce -que de telles qualités d’énergie triomphent seulement lorsqu’elles -ont l’exagération d’un défaut, que tous les hommes illustres sont -contraints d’avouer aux enfants, dans les distributions de prix, qu’ils -ont été des «cancres» au collège. Vérité presque à coup sûr, mais -vérité bien dangereuse à dire devant des auditeurs de douze ans. - -Vincent de Villenoise, loin d’être un cancre, avait porté sur son -front d’adolescent tous les lauriers universitaires. Bien légères, -ces couronnes de papier doré! Toutefois de quel poids fabuleux, de -quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent de plus en plus -l’intelligence humaine, la volonté humaine! Heureusement on ne les -propose pas partout comme but suprême aux efforts des générations qui -grandissent. - -De pareilles réflexions s’ébauchaient à peine, en ce matin d’avril, -dans l’esprit de M. de Villenoise, tandis que le landau de noce le -transportait vers une personne inconnue de lui, M^{me} Pirard, qu’il -devait ramener chez le général Méricourt, où le cortège s’assemblait. -Pourtant, il avait déjà craint de découvrir en lui-même une certaine -impuissance à vouloir; et cette crainte lui redevenait sensible -précisément parce qu’il allait assister, ce jour-là même, au mariage de -son meilleur ami, Robert Dalgrand, avec M^{lle} Lucienne Méricourt, la -fille du général. - -Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre cette détermination -énorme de changer radicalement sa vie, de risquer son bonheur, pour -une seule chance de bonheur plus grand, contre vingt chances de -malheur possible. Robert avait accepté de jouer sa sécurité morale, -son indépendance, tout son avenir, à pile ou face, avec l’inconnu -pour enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement, sans les -hésitations, les retards, les tourments d’incertitude qui, pour -Vincent, eussent accompagné un acte d’une telle importance. - -Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine avait sonné, Vincent, -parfois, avait entrevu ce que pourrait devenir son existence s’il -parvenait à hausser sa volonté jusqu’à une décision pareille. Mais, -outre que des circonstances très spéciales semblaient—à son point de -vue du moins—lui interdire de songer au mariage, son antipathie pour -les résolutions irréparables et l’insuffisance des données d’après -lesquelles se serait déterminé son choix, suffisaient pour couper court -aux fantaisies nuptiales de son imagination. - -Il admirait donc Robert—comme un homme qui a peur de l’eau admire le -nageur qui pique une tête: sans l’envier précisément. - -Cependant M. de Villenoise n’eut pas le loisir d’analyser pourquoi -son état d’esprit tournait à un vague mécontentement de lui-même. Il -arrivait chez cette M^{me} Pirard, qu’on l’envoyait quérir,—une tante -veuve d’un certain âge, qui le fit attendre assez longtemps au salon -parce que sa toilette n’était pas terminée. Tandis que, dans le secret -de la chambre à coucher, la couturière élargissait à la hâte un corsage -de satin grenat dans lequel, au dernier moment, la dame ne pouvait -pas entrer, Vincent, qui, machinalement, feuilletait des albums de -photographies, profita de sa solitude pour bâiller jusqu’aux larmes; -puis il murmura entre ses dents: - -«Sacristi! voilà des corvées qui convertiraient à l’union libre!» - -Mais la veuve parut, montrant, sous les frisures grisonnantes de ses -cheveux, un visage presque aussi grenat que sa cuirasse de satin. -La couturière venait de lui dire: «Madame ne porte pas trente ans.» -Et la grosse personne, qui savourait cette phrase, fut saisie d’un -attendrissement à se trouver tout à coup face à face avec un jeune -homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une table son claque, -dont le ressort serrait un de ses gants, et s’inclina, sans se douter -que, sous ce corsage sanglé à outrance, un cœur encore sensible venait -de précipiter ses battements, au grand risque d’une congestion pour la -dame. Pourtant, si, lorsqu’elle eut soupiré très fort pour reprendre sa -respiration et qu’il la suivit à travers l’antichambre et l’escalier, -Vincent se fût avisé du danger de suffocation qu’elle venait de courir, -il eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa jolie barbe en -était cause. - -C’était sa coquetterie, en effet, et le principal charme de sa -physionomie, cette fine mousse blonde, qui, savamment taillée, -allongeait en pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus de sa -lèvre, et s’en allait, presque rasée vers le haut des joues, se perdre -en léger coup d’estompe sous les cheveux à peine plus foncés. C’était -elle qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de l’affinement à ses -traits, un air d’élégance et d’énergie à toute sa personne. Grâce à -cette barbe si bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la tête -amoureuse et martiale d’un gentilhomme du XVI^e siècle, et pouvait -porter crânement son nom de Villenoise. D’ailleurs, à part une secrète -prédilection pour ce mâle ornement de son visage, le jeune homme -n’avait aucune fatuité. - -Remonté en voiture, cette fois à côté de la grosse M^{me} Pirard, il -faisait des efforts pour écouter poliment. Car elle jugeait à propos -de causer. Vincent ne s’intéressait guère aux détails qu’elle lui -donnait sur la famille de son cousin le général. Et il s’exaspérait -intérieurement à l’idée que ce bavardage n’était que le commencement -d’un supplice destiné à se prolonger jusqu’à minuit. Mais, s’apercevant -qu’il ne lui donnait pas la réplique, la dame le questionna -directement. Elle voulut savoir quelle était la demoiselle d’honneur de -M. de Villenoise. - -—M^{lle} Gilberte Méricourt, madame. - -—Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne. Car vous savez sans -doute que la fiancée de votre ami s’appelle Lucienne? - -—Je l’avais oublié, madame. - -—Tiens! Et vous avez retenu le nom de Gilberte? - -—C’est que je l’avais écrit... pour le faire broder sur un mouchoir -que je lui offre, comme c’est l’usage, avec le bouquet. - -—Vous connaissez déjà mes deux petites cousines? - -—Je les ai vues une fois, avec leur père, à l’Opéra. Mon ami Robert -Dalgrand m’a conduit dans leur loge. - -—Une fois?... C’est tout?... Vous n’étiez donc pas à la soirée de -contrat? - -—Non, madame. Je vais dans le monde aussi peu que possible. -Aujourd’hui, si ce n’était pas pour le meilleur de mes camarades -d’enfance... - -—Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte aux années de collège? - -—D’école communale, madame. J’ai suivi l’école avant d’entrer au lycée. - -—Et M. Dalgrand a continué d’être votre compagnon d’études? - -—Robert Dalgrand n’a jamais suivi les cours du lycée, madame. - -—Où donc a-t-il passé ses examens? - -—Il n’a jamais passé d’examens, madame. - -La stupéfaction et le désappointement se peignirent sur les traits de -M^{me} Pirard. Elle demanda, en baissant la voix, comme s’il se fût agi -pour M. Dalgrand d’une circonstance déshonorante: - -—Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait? - -—Le général, madame, connaît toute la vie du fiancé de sa fille. - -—Pauvre Lucienne! murmura M^{me} Pirard. Pourvu que cet homme la rende -heureuse! - -—Cela dépendra beaucoup de M^{lle} Lucienne, remarqua Vincent. - -—Oh! reprit M^{me} Pirard en pinçant les lèvres, ma cousine est une -jeune personne si supérieure! Elle a tous ses brevets. Le plus grand -malheur pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit peu cultivé, -qui ne la comprendrait pas, qui la ferait végéter dans un milieu -vulgaire... - -M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait. Aussi laissait-il M^{me} -Pirard exhaler son hostilité subite et sa méfiance contre ce Robert -Dalgrand qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment -du casier social. Pas de diplômes!... Et on lui donnait le titre -d’ingénieur! Mais c’était donc un imposteur, un aventurier, cet -homme-là, quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser la -fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement pris des -renseignements? La grosse dame ne pouvait se retenir de montrer toutes -ses craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant personnage. -Elle les résuma dans un soupir: - -—Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait que c’est un garçon -très distingué! - -—Plus que distingué, madame, dit Vincent d’une voix douce. Il a du -génie. - -M^{me} Pirard le regarda et, du coup, suspendit l’averse de ses -paroles. Ce jeune homme à la barbe blonde se moquait d’elle, -évidemment. Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme sensée, en -parente soucieuse du bonheur de sa jeune cousine et plus au fait des -choses de ce monde qu’un général manœuvrant dans la vie civile comme -un hanneton dans une carafe? Elle fut si visiblement déconcertée que M. -de Villenoise eut pitié d’elle. En quelques mots—quitte à n’être pas -compris—il lui fit le portrait de Robert Dalgrand. - -Non, c’était vrai, son ami n’avait même point passé le baccalauréat, -et se trouverait fort en peine pour décliner _rosa_, la rose. Mais -cela ne l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs de son -temps, et d’avoir établi des voies ferrées, élevé des viaducs, jeté -des ponts sur des rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on -ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout de son habileté -merveilleuse à manier les hommes, de la faculté qu’il possédait de -faire accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, la besogne -de cinquante. Mais la science ne lui manquait pas. Oh! non point la -science superficielle et encyclopédique des écoles dites «spéciales»... -Mais les connaissances acquises par l’observation, par les expériences -progressives, par les voyages techniques. Tout petit garçon, dans -l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait des machines pour -une Compagnie de chemin de fer; plus tard, quand lui-même, après -l’obtention d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un des -employés inférieurs de cette Compagnie, Robert trouvait des aliments -à sa passion pour la mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui -remplissait ses rêves, c’étaient les colossales œuvres de fer, et aussi -l’activité formidable et précise des machines. Dès qu’il avait quelque -loisir, il profitait des facilités de circulation que lui donnait son -emploi pour aller suivre sur place des travaux qui l’intéressaient. -Parfois il risquait des conseils, élaborait des projets, dressait des -plans. On finit par le retirer des bureaux, par lui confier une équipe -de terrassiers; et, quand il eut achevé en deux semaines un nivellement -pour lequel un ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un -mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement. Mais aussitôt -des jalousies l’entravèrent. Des chefs et sous-chefs, plus ou moins -brevetés, se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant -sur des professionnels; la hiérarchie menacée entra en lutte avec lui. -Robert céda, quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait; un -ingénieur qui partait pour établir une voie ferrée en Asie Mineure -l’emmena comme contremaître. Cet homme pensait exploiter le jeune -Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant les devis de son -patron, il en combina d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites -des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs kilomètres -sur la longueur de la ligne, sans avoir à creuser des terrains plus -résistants, et de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes, qui -coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul jour le temps calculé -pour des Européens, que l’on eût engagés à grands frais. L’ingénieur -craignit qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan avant que -le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. Il lui proposa une -association. Robert y consentit. Malgré toutes les finesses de son -collaborateur, il réalisa des bénéfices considérables. Ce fut pour lui -le commencement de la fortune. Depuis lors—c’est-à-dire au cours de -dix années—le nom de Robert Dalgrand s’était attaché à des travaux -dont quelques-uns comptaient parmi les plus hardis de ce dernier quart -de siècle. Mais la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi -la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale, n’était-elle -pas établie à Paris, où l’on n’admet guère, à quelques éclatantes -exceptions près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui Robert avait -trente-trois ans, il était riche, et il nourrissait une ambition: -c’était de se consacrer à quelque œuvre française, de vaincre au -profit de sa renommée les préjugés d’une patrie où fleurissaient à son -encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme et les diplômes. - -Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher ce récit, quand le -landau s’arrêta devant la maison du boulevard Malesherbes où demeurait -le général Méricourt. D’autres voitures, du même style banal, mêlées -de quelques victorias ou coupés de maître, stationnaient en longue -file au bord du trottoir. Près de la porte cochère, des badauds -s’attroupaient. Un petit patronnet, sa manne sur la tête, ricana -lorsqu’il eut vu passer M^{me} Pirard: - -—Ah! là, là... Mince de tourte!... J’vas recommander le moule au -patron. - -En bas, le vestibule était transformé en un buisson de plantes vertes, -entre lesquelles un passage donnait accès à l’escalier. C’était une -grande maison de rapport, dont le général n’occupait que le troisième -étage. Aux deux premiers paliers, parmi d’autres plantes vertes, les -locataires entr’ouvraient leurs portes pour voir descendre le cortège. - -M^{me} Pirard s’arrêta; la respiration lui manquait. Vincent saisit cet -instant pour lui dire: - -—Pardon... Mais je ne suis pas au courant de la famille... Je ne -voudrais pas commettre d’impair. La générale Méricourt est morte, -n’est-ce pas? - -La dame inclina la tête, désespérant de dire: «Oui». Et elle n’avait -pas encore repris haleine assez pour parler quand, avec elle, Vincent -de Villenoise entra dans le grand salon. - -Une foule de toilettes claires mêlées à des habits noirs papillotèrent -devant les yeux du jeune homme. Il hésitait. Mais tout de suite -quelqu’un s’avança, lui prit la main, et la lui serra d’une telle -étreinte qu’il en fut remué. C’était Robert Dalgrand. - -—Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel bonheur! - -—Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu sais... De toute mon âme!... - -A dire cela, de Villenoise s’émut lui-même, en découvrant avec quelle -vivacité de désir, quelle chaleur d’affection, il souhaitait le bonheur -de son ami. L’ennui qu’il éprouvait tout à l’heure de la «corvée» de -cette noce s’effaçait dans la commotion profonde de cette poignée de -main. - -Troublé de se sentir brusquement tout autre, il s’inclinait maintenant -devant le général. Celui-ci était en costume civil, n’ayant pas remis -son uniforme depuis plus de deux ans qu’il avait pris sa retraite. -C’était un homme âgé, marié fort tard, et connu pour le culte qu’il -gardait à la mémoire de sa femme, comme pour la passion de tendresse -dont il enveloppait ses deux filles. Vincent remarqua sa haute taille, -sa grosse moustache blanche, ses petits yeux expressifs et bons, puis, -à son cou, la cravate rouge de la Légion d’honneur. - -Mais aussitôt Robert l’entraînait à l’écart. - -—Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais comme je suis heureux! - -A cette affirmation, une sorte de frisson interne refroidit M. de -Villenoise. L’ardeur qu’il avait mise à souhaiter la félicité de son -ami venait-elle donc de ce que, tout à l’heure encore, il doutait de -cette félicité? D’où procède cette vague mais indéniable souffrance que -cause l’affirmation trop éclatante du bonheur des autres? Est-ce la -jalousie simple et basse, ou le sentiment que notre existence et notre -affection sont alors réduites au minimum d’importance pour eux? - -Comme son ami s’éloignait pour souhaiter la bienvenue à d’autres -personnes, Vincent le suivit du regard. - -Le héros de la fête dépassait plus ou moins par la taille tous les -hommes qui se trouvaient là. Le général seul était presque aussi -grand que lui. Mais le général, auprès de son futur gendre, semblait -un peuplier dans le voisinage d’un chêne. Robert avait des épaules -proportionnées à sa haute stature, des membres d’athlète, dont on -voyait, sous le drap fin de l’habit noir, jouer les muscles avec une -aisance robuste qui n’était pas sans grâce; hors de son col blanc -s’érigeait un cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune et -douce, aux traits réguliers, aux yeux d’enfant. Il portait la barbe, -ainsi que son ami de Villenoise, mais une barbe plus drue, moins -élégante, et foncée comme la coque d’une châtaigne mûre. C’était un -superbe garçon, chez qui peut-être on eût découvert plus vite que chez -l’autre les traces de l’hérédité plébéienne. La simplicité de ses -manières, l’intelligence de sa physionomie, le charme persuasif de sa -voix, lui donnaient, il est vrai, une toute particulière distinction. -Mais il n’avait pas l’affinement que de Villenoise devait à de plus -lointaines habitudes de luxe ainsi qu’à tous les sports les plus -choisis de l’esprit et du corps. - -Cependant, parmi les nombreux invités réunis dans ce salon, les -conversations languissaient; les yeux se tournaient vers une porte -intérieure; des messieurs regardaient leur montre; la mariée se faisait -attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle d’honneur de Vincent, -l’aidait sans doute à terminer sa toilette, car le jeune homme l’avait -en vain demandée à Robert. - -Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement de l’heure qui -passe, car, ne connaissant personne parmi tout ce monde, il s’enfonçait -en lui-même, se perdait dans ses souvenirs d’enfance, où se mêlait -l’image de Dalgrand. - -Dans ce recul, cette image lui paraissait presque plus familière. -En effet, durant les dernières années, Robert, ayant vécu presque -constamment hors de France, s’enveloppait d’un peu d’inconnu pour -l’affection dépaysée de son ancien camarade. - -Maintenant Vincent le revoyait gamin de six ans, dans la cour de -l’école communale, qui lui tendait la moitié de sa tartine de quatre -heures. - -Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait apaisé les affres -d’une faim véritable chez le chétif garçonnet qu’il était alors -lui-même. Car la misère, chez les Bertet, avait été épouvantable, alors -que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait aux expédients -désespérés. La réclame, après avoir dévoré le fonds de commerce, -les économies, le crédit du négociant, absorbait les meubles, les -vêtements, la nourriture du ménage: elle épuisa le sang et la vie -de M^{me} Bertet, qui en mourut. Et nulle clientèle ne venait à -l’apéritif. Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son inventeur -en donna. Il distribua sa liqueur aux cafetiers, aux débitants de -boissons; il en fit charger à bord des navires, qui l’emportèrent -dans le monde entier. Les marchands, désormais ayant tout à gagner, -forcèrent la vente. Et la hantise du mot finalement opéra... C’était -bien sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que ses voisins -traitaient de fou. Il jouait une martingale avec la destinée. -L’important était—comme pour toute martingale—qu’il pût renouveler -ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné. Il ne possédait plus un -centime, et il cherchait autour de son taudis un clou pour se pendre, -quand la première commande lui arriva. Le lendemain il en vint dix, -le surlendemain trente... Et ce fut une marée sans reflux: le flot -des millions monta, creva sa porte, envahit tout. A peine avait-il -agrandi son établissement, qu’il lui fallait agrandir encore, jusqu’à -ce qu’il acquît le château et fonda l’usine de Villenoise, cette usine -où travaillait, à l’heure même, pour son fils et son héritier unique, -une population d’ouvriers. - -Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son esprit les péripéties de -cette étrange fortune, mais jamais avec des évocations de détails plus -précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait aller et venir, -parmi le chatoyant fouillis des robes de soie et de velours, la grande -silhouette aux gestes tranquilles de son ancien camarade. - -Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute grande; un remous creusa -la foule des invités, sur les lèvres desquels courut un murmure de -sympathie et d’admiration. Et, tout à coup, M. de Villenoise vit -s’avancer, d’une démarche muette et glissante, la plus charmante -incarnation de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement. - -C’était la mariée, celle qui se nommait encore M^{lle} Lucienne -Méricourt, et qui, dans une heure, s’appellerait M^{me} Robert Dalgrand. - -Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur, on voyait, sur ses -joues délicatement roses, l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche, -dans un indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui remplissait -l’âme. Quelque chose d’adorable et de suave émanait de ce sourire, -à cause de la pudeur qui s’efforçait de fermer les fines lèvres -et de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait vu ce sourire, -qui prenait le cœur tout d’abord, les regards, irrésistiblement, se -portaient vers la petite touffe d’oranger presque perdue dans les -fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification de cette -fleurette, couronnant toute cette vivante et mouvante blancheur, -effaçait les autres pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des -spectateurs... Curiosité qui, par son objet et sa nature, par les -images qu’elle évoquait, eût, sous le masque d’élégance, intérieurement -ramené tous ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si -pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs, des espérances, -des déceptions, et cette fumée de mélancolie qui, dans le cœur, -invinciblement s’élève devant tous les mystères humains. - -Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux sur personne, marcha -droit vers son père. Elle lui prit le bras, à deux mains, d’une façon -câline. Et le général, pour donner le signal du départ, eut un geste -brusque de commandement militaire, sans doute parce qu’il redoutait -quelque assaut de son émotion. - -Un jeune homme, debout à la porte, se mit à faire l’appel des noms, -deux par deux, suivant l’ordre où les couples devaient descendre et -prendre place dans les voitures. - -M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La longue traîne de satin -blanc mit un intervalle. Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à -une dame, le premier témoin de la mariée,—un chef d’armée célèbre, -également en costume civil, mais avec le cordon de grand-croix en -sautoir sous son gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné de -sa mère,—grande vieille femme, aux traits rustiques, un peu durs, mais -empreints d’une singulière dignité. - -Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier mécanicien, ne montrait ni -gaucherie ni étonnement dans ce milieu supérieur où son fils l’avait -élevée par son génie et où il allait lui donner pour bru la fille d’un -général. C’est que M^{me} Dalgrand était trop la mère de Robert par -la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté pour n’avoir -pas pressenti devant son enfant quelque merveilleux avenir, et pour ne -pas s’être inconsciemment préparée de longue date à tenir partout et -toujours sa place à côté de lui. - -A la voir passer, toute droite et fière, avec son air de matrone -biblique, Vincent recommençait à se souvenir, à rêvasser, l’esprit -perdu au fil de sa songerie. Mais tout à coup il entendit son nom et -tressaillit; on l’appelait avec sa demoiselle d’honneur. - -«M. Vincent de Villenoise... M^{lle} Gilberte Méricourt.» - -Où était-elle? Comment allait-il savoir? Il se retourna, effaré. - -Tout près de lui, une jeune fille lui souriait, tendant la main pour -lui prendre le bras. Mais, dans sa surprise, il ne songeait pas à -l’offrir. Elle lui dit: - -—Vous ne me reconnaissez pas?... Venez, dépêchons-nous! - -D’elle-même, elle posa la main sur sa manche, l’entraîna presque -vers l’escalier. Alors il crut devoir lui exprimer quelque plaisir -d’être son cavalier pour la journée entière. La phrase lui vint -plus spontanée, plus sincère qu’il ne l’aurait attendue un instant -auparavant. Son appréhension d’une corvée disparaissait devant le désir -de produire une impression favorable. - -M^{lle} Gilberte répondit: - -—Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour garçon d’honneur. -Tous, nous vous aimons déjà. M. Dalgrand nous a tant parlé de vous! - -Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras, leurs deux têtes -se trouvaient si proches qu’il n’osait la regarder. Il ne voyait -que le bouquet et l’aumônière qu’elle tenait à la main:—un bouquet -tout blanc, garni comme une collerette par le point à l’aiguille du -mouchoir que M. de Villenoise avait choisi très beau pour nouer autour -de ces fleurs, et une aumônière faite de la même étoffe que sa robe -et attachée par les mêmes rubans. Ils étaient, ces rubans et cette -robe, de deux nuances délicieuses: l’étoffe, du ton jaune pâle, presque -blanc, de l’avoine mûre; et les étroites bandes de velours, du vert -tendre et argenté de cette avoine avant que le soleil l’ait rendue -bonne pour la moisson. Le chapeau de paille portait des nœuds de ce -velours et des touffes de primevères de la même couleur que la robe. -Tout de suite, dès qu’il avait aperçu la jeune fille debout à son côté, -M. de Villenoise avait eu les yeux comme caressés par l’harmonie et la -fraîcheur de cette toilette. - -Mais ce fut seulement une fois installé en face d’elle, dans le landau, -qu’il eut la vision distincte de M^{lle} Gilberte Méricourt. - -Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voit-on jamais d’une -façon précise les êtres ou les objets dont le premier abord provoque -l’éveil d’un sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement le -cœur a-t-il jamais pour le regard cette netteté de couleurs et de -contours qui supporte la description? - -Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c’était le coloris plein de -délicatesse et d’éclat de son teint, de ses yeux, de ses cheveux, -de ses lèvres, de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc -nacré, contrastaient et s’avivaient sur sa physionomie, dans une -splendeur indicible de jeunesse. La pourpre de sa bouche un peu -grande fleurissait sur des dents éblouissantes; ses sourcils foncés -soulignaient son front blanc; les narines de son petit nez irrégulier -mais joli prenaient, comme l’ourlet de ses fines oreilles, des -transparences rosées de coquillage; et la masse de sa chevelure d’un -brun franc se relevait sur sa nuque pâle et soyeuse, où s’estompaient -quelques courtes mèches frisottantes. Ses prunelles mêmes n’offraient -pas une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées, qu’ont si -souvent les yeux humains; elles étaient d’une couleur sombre et pure, -comme les yeux des gazelles. - - * * * * * - -Durant le court trajet du boulevard Malesherbes à la mairie de la rue -d’Anjou, M^{lle} Gilberte ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu -de voiture et que le cortège, au bas de l’escalier, se forma pour -monter à la salle des mariages, le jeune homme sentit comme un souffle -de plaisir lui caresser le cœur au moment où, de nouveau, elle glissa -un bras sous le sien. - -Ce qu’il éprouvait l’étonna. Mais il trouva la sensation douce et, pour -ne pas la faire évanouir, se refusa tout de suite à l’analyser. Et -aussitôt, dans ses manières avec Gilberte, se montra cette grâce émue, -qui, même silencieuse, devient pour une femme le plus vif et le plus -éloquent hommage. - -Pendant la cérémonie du mariage civil, comme le maire lisait les -articles du code, Vincent, dont le regard porté droit devant lui, en -apparence, épiait de côté sa demoiselle d’honneur, crut voir pâlir ce -visage au teint si fin. Il se tourna vers elle avec une expression de -sollicitude. La jeune fille ne remarqua même pas son mouvement. Mais -Lucienne et son fiancé se levèrent pour prononcer le «oui» qui devait -les unir. Alors le sang reparut au visage de Gilberte, et, en même -temps, deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les cils. - -Vincent ne put s’empêcher de s’avancer en s’inclinant vers elle, pour -rencontrer son regard et se faire, par les yeux au moins, le confident -de ce chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire, en -secouant la tête d’un geste imperceptible, le doigt levé jusqu’à ses -lèvres comme pour lui recommander le silence. C’était entre eux un -petit secret d’émotion, et c’était aussi une promesse de délicate et -confiante causerie, car il lui demanderait, et elle lui dirait sans -doute, de quelle intime source avaient jailli ces deux larmes. - -Déjà le cortège se reformait pour se rendre à l’église de la Madeleine. -Assis de nouveau l’un en face de l’autre dans le landau, Gilberte et -Vincent ne se parlaient guère plus que dans le premier trajet; mais -à plusieurs reprises leurs yeux se cherchèrent; et il lui sembla -remarquer qu’elle se reposait, par la confidence plaintive que lui -envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait montre avec tout le -monde, et surtout lorsqu’elle se trouvait à proximité de son père ou de -sa sœur. - -Décidément, M. de Villenoise ne jugeait plus ennuyeux son rôle de -garçon d’honneur. Un intérêt très vif captivait son imagination. La -jolie fille dont il devait s’occuper matériellement à toute minute -n’absorbait pas moins désormais sa pensée intime que son attention -superficielle. Et ce n’était pas seulement par le petit mystère d’une -tristesse qu’elle dissimulait à tous hors à lui-même, c’était par le -simple mouvement de sa personne gracieuse, par des tours de tête, -par des finesses d’expression, par des sourires divers suivant les -interlocuteurs, par des agenouillements à l’église, avec un joli geste -des épaules et l’inclinaison de sa nuque si blanche sous ses vivants et -lourds cheveux bruns. - -«Est-ce qu’elle est pieuse?» se demandait Vincent, debout près de la -jeune fille prosternée. «Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se -passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle le mariage -de sa sœur? Elle rêve du sien peut-être?... Qu’en attend-elle?» - -Dans toute autre circonstance, cette sorte de curiosité eût éloigné -mentalement le jeune homme de M^{lle} Méricourt. Sous l’artificielle -candeur des jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d’effroi -l’extravagance de leurs rêves, dont c’est le triste rôle du mari de les -désillusionner; et il se sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer -ce rôle. Pour rien au monde il n’eût voulu associer à son existence un -de ces pauvres êtres, qui en sont réduits à la ruse pour deviner la -vie, où, brusquement ensuite, on les jette, sans transition entre la -brutalité de cette vie et le vague univers providentiel et maniéré, -dans lequel on les tenait en cage. Il les plaignait et les dédaignait, -comme des créatures factices, dont la femme, plus tard, se dégagera -sous l’influence de la passion et de la vie, mais qui, dans leur -uniforme insignifiance, ne peuvent donner à prévoir ce que sera cette -femme un jour. - -Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un certain visage, un -certain regard, et, sur sa peau fraîche, certaines nuances exquises, -que Vincent commençait à lui prêter une valeur intime, déniée de parti -pris à toutes ses pareilles. - -Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la cérémonie religieuse, -dont la beauté, la solennité, donnaient tant d’importance au mariage -qui s’accomplissait là, et tant de prix, par suite, à la virginité, -qui se symbolisait toute blanche, devant les somptuosités de l’autel, -éblouissant d’orfèvreries, de lumières et de fleurs. - -Lorsque Robert Dalgrand glissa l’alliance au doigt de Lucienne, dont -la petite main dégantée mit une rose lueur de chair sous le nuage -mystique du voile, M. de Villenoise éprouva comme une vague nostalgie, -comme un mécontentement de sa propre existence, et un désir indistinct -de quelque chose qui lui aurait manqué. - -Un instant après, le suisse étant venu s’incliner devant lui, en -murmurant deux ou trois mots, il vit Gilberte se lever. Elle lui tendit -son bouquet, et il comprit qu’il s’agissait de faire la quête. Alors -il prit une main de la jeune fille, qui, de l’autre, présentait son -aumônière. Elle allait de rang en rang, se penchait en allongeant -le bras d’un geste souple, et se redressait avec un sourire de -remerciement, tandis que les pièces de métal tintaient en tombant les -unes sur les autres. Et cela recommençait toujours, car la vaste église -était remplie de monde; quand ils eurent fini d’un côté il leur fallut -changer de main et remonter dans l’autre sens. - -Or c’était justement les minutes que Vincent considérait d’avance avec -le plus d’appréhension dans cette journée de noce, celles de cette -quête, où le garçon d’honneur ne peut tenir que la plus gauche des -attitudes, tandis que la demoiselle exhibe sa toilette et se soucie de -recueillir plus d’œillades admiratives pour elle-même que de pièces -blanches pour la paroisse. - -Maintenant, s’il leur reprochait quelque chose, à ces minutes -charmantes, c’était de fuir trop vite. Il marchait dans un rêve très -doux, pas à pas sur ce tapis rouge d’église, avec la main de cette -jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte s’inclinait pour tendre -l’aumônière aux personnes les plus éloignées, Vincent serrait un peu -les doigts pour la retenir et sentait au bras le poids de son jeune -corps; puis il pliait le coude et la redressait en l’attirant vers -lui. Et il éprouvait la sensation d’être très loin, seul avec elle, -et de lui prêter, d’une façon efficace, nécessaire, la protection de -sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux revenus à leur place, -et que M^{lle} Méricourt s’isola pour s’agenouiller sur le prie-Dieu, -Vincent eut comme un tressaillement de réveil, comme un serrement de -cœur désappointé. - - * * * * * - -Pourtant, au cours de cette journée qu’il avait prévue si longue -et qui passa comme un éclair,—au lunch, et durant la réception de -l’après-midi chez le général, et au dîner de l’Hôtel Continental où -elle fut sa voisine, et dans le bal où la valse les enlaça,—il ne lui -fit pas la cour. Aussi fut-il étonné de surprendre par instants, dans -les yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement attendri qui répondait -à quelque chose au fond de son âme à lui, quelque chose qu’il ne -s’expliquait pas et qu’il ne croyait pas avoir trahi le moins du monde. -Toutefois, c’était bien une réponse et non point une offensive de -coquetterie, ce joli regard un peu moqueur, un peu troublé, mais d’une -si spontanée confiance, dont parfois elle accueillit celles de ses -phrases qu’il aurait jugées les plus banales. M. de Villenoise commença -donc—mais bien tard—à se surveiller avec rigueur; car, s’étant -interdit, pour des raisons qu’il s’imaginait indestructibles, de songer -au mariage, il s’interdisait également de laisser deviner à cette jeune -fille l’immense sympathie qu’elle lui inspirait. - -Ils parlèrent ensemble fort peu d’ailleurs, la parole ne servant à -rien lorsque entrent en jeu les mystérieuses affinités d’où va naître -l’amour. Cette façon de se consulter sur ses goûts réciproques, de -découvrir que l’on aime l’un et l’autre la musique ou les voyages, que -l’on éprouve un égal ennui dans les réunions mondaines et qu’on leur -préfère la solitude des bois et autres beautés de la nature; tous ces -préliminaires d’une attraction simultanée ne sont que des symptômes, -sous couleur d’être des moyens. On ne se plaît pas parce que l’on s’est -exprimé des penchants identiques; mais on s’exprime des penchants -identiques, et même on croit les posséder, parce que l’on se plaît ou -que l’on veut se plaire. - -M. de Villenoise apprit donc, sans que son cœur, déjà secrètement -touché, en battît plus ou moins vite, que Gilberte ne prenait aucun -plaisir aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose très -amusante; qu’elle avait encore des professeurs de littérature anglaise, -de piano et d’italien; qu’elle adorait l’Opéra-Comique, mais qu’elle -préférait l’équitation. - -Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi elle avait pleuré à -la mairie et pourquoi son visage, à plusieurs reprises, s’était voilé -d’une tristesse contre laquelle elle semblait se défendre. - -Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement que pendant -qu’ils dansaient, ce fut en valsant qu’elle le lui expliqua. - -—Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne nous quittions jamais. -Nos leçons, nos promenades, nos emplettes, nous les faisions ensemble. -Qu’est-ce que je vais devenir sans ma petite Luce? Voyez-vous, -monsieur, quand j’y pense, la vie me semble tellement triste que je -voudrais mourir. - -Il sourit à ce mot, que prononcent si vite les désespoirs de la -vingtième année. - -Elle reprit: - -—Vous ne me croyez pas? C’est parce que vous n’avez pas de sœur. -Mais l’idée de retrouver sa chambre vide!... (La voix de Gilberte -s’étrangla.) Ah! si ce n’était pas pour mon père... je voudrais -vraiment mourir ce soir. - -—Mais vous vous marierez à votre tour. - -Elle rougit, haussa légèrement les épaules. - -—Bah! qui sait? - -—Comment, qui sait? dit-il en riant. Auriez-vous prononcé des vœux -devant l’autel de sainte Catherine? - -—Oh! non. - -—Alors? - -Elle se tut d’un petit air mystérieux. M. de Villenoise insista. - -—Vous voulez savoir?... dit-elle avec un regard sincère de ses beaux -yeux bruns. Eh bien, moi, je ne consentirai à me marier que comme -Lucienne, seulement avec quelqu’un qui me plaira tout à fait. - -—Et... vous ne prévoyez donc pas qu’on puisse vous plaire... tout à -fait? - -Elle répondit—peut-être un peu trop vivement: - -—Oh! si... - -Puis elle resta interdite une seconde, rougit plus fort, et ajouta: - -—Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui me plaira, je ne lui -plairai pas. C’est toujours ainsi. - -—Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon ami Robert. - -—Oh! Lucienne est plus jolie et meilleure que moi. D’ailleurs, il y a -des exceptions. Et cette chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans -une même famille. - -—Vous êtes donc modeste, mademoiselle Gilberte? Voilà une qualité -presque invraisemblable chez une jeune fille. - -—Ces pauvres jeunes filles! Vous avez l’air de leur en vouloir. -Qu’est-ce qu’elles vous ont fait? - -—Elles me font peur. - -Gilberte eut un rire d’enfant. - -—Quelle plaisanterie! Ainsi, moi, est-ce que je vous fais peur? - -—Plus que vous ne croyez. - -Gilberte baissa les yeux et un silence suivit. Comme ils étaient l’un -devant l’autre dans un angle du salon et que la musique faisait encore -tourner les autres couples, elle leva les mains et lui dit: - -—Valsons. - -Il l’entraîna d’un élan presque rageur, fâché contre lui-même et aussi -contre elle, sans savoir au juste pourquoi. - -Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune fille à sa place, M. de -Villenoise s’aperçut que les mariés étaient partis. Alors il eut la -vision du coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les imagina, -dans l’ombre de cette voiture close, savourant les premières minutes -de solitude. Il se représenta la lenteur et l’hésitation des premières -tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée par ce robuste -bras vêtu de drap noir... D’un grand effort, il tâcha de réveiller son -scepticisme à l’égard du mariage, son culte pour l’indépendance et sa -haine de tout lien, en même temps que sa méfiance des virginités de -corps obtenues par l’atrophie ou la déviation des âmes. Il ne put pas. -Tout cela faisait place à un malaise de désir indistinct, à un sourd -désenchantement de ce qui, jusque-là, suffisait à occuper sa fantaisie, -sinon à lui remplir le cœur. - -Cependant, le général, désireux de se retirer, cherchait sa fille -cadette. Il s’arrêta devant le garçon d’honneur de Gilberte, qui se -leva aussitôt. - -—Je n’ai pas eu le loisir de causer avec vous, monsieur, dit le -vieillard. Je le regrette. Mon gendre nous a dit de vous tant de bien! -Mais nous nous retrouverons. Vous êtes des nôtres désormais. - -—Mon général, c’est beaucoup d’honneur... - -—Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit M. Méricourt. Mon cousin, -le membre de l’Institut,—vous l’avez vu? le second témoin de ma fille -Lucienne,—estime beaucoup vos œuvres. J’admire cela infiniment chez un -jeune homme dans votre grande situation de fortune. Tant d’autres ne -songeraient qu’à s’amuser... - -—Mais cela m’amuse, mon général. - -M. Méricourt chercha une autre phrase d’éloge. Toutefois, sur ce -terrain, il était mal à l’aise, ne sachant pas au juste la nature -des travaux aux-quels se livrait Vincent, et se rappelant avoir -passé, dans la _Revue des Deux Mondes_, des articles signés de lui -sur «l’Alexandrinisme dans la littérature romaine». Le titre l’avait -effrayé; il ne les avait pas lus. - -Brusquement donc, il aborda un autre sujet. - -—Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval, monsieur. Il a des lignes -superbes, beaucoup de branche, des jambes de cerf; et il se rassemble, -m’a-t-il paru, à galoper sur le bord d’un chapeau. - -—Ah! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une bonne bête. Où donc -l’avez-vous vue, mon général? - -—Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises. Mais... de loin. Car -vous ne fréquentez pas l’avenue des Poteaux, ni celle des Acacias. - -—Non, j’avoue que la foule... - -—Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins la foule des bipèdes. Mais -celle des quadrupèdes m’intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de -Paris. J’aime à les rencontrer là. Puis ma fillette est contente de se -voir saluer par tous les officiers. - -—Alors M^{me} Dalgrand va se trouver privée. Car mon ami Robert... - -—Oh! interrompit le général—tombant au piège de Vincent, qui voulait -le faire parler de Gilberte,—ce n’est pas de ma fille aînée qu’il -s’agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle manque du feu sacré. -Mais c’est la petite!... On dirait qu’elle est née à cheval, cette -gamine-là. Vous la verrez... Elle est étonnante. - -—Est-ce que M^{lle} Gilberte aimerait chasser à courre? Nous avons ce -qu’il faut, dans mes modestes bois de Villenoise. - -—Merci, monsieur. Je vous suis bien reconnaissant. Mais ce sont là des -goûts de haut luxe que je ne voudrais pas lui donner. - -M. Méricourt expliqua même qu’il désirait plutôt modérer cette passion -chez Gilberte. Car pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait -mariée? C’était douteux. Avec les jeunes filles et les difficultés de -leur établissement, on ne peut jamais savoir. Sans sa position spéciale -dans l’armée,—car il restait un maître et un arbitre en matière -d’équitation, et pouvait encore, par exceptionnelle faveur, choisir ses -montures dans les écuries de l’École Militaire,—sa fortune personnelle -ne lui permettrait guère, à lui comme à sa fille, que les rosses de -manège. Le général dit tout cela fort simplement, sauf l’allusion un -peu emphatique à sa renommée d’écuyer hors ligne, rival des comte -d’Aure et des Baucher. - -—Ah! jeune homme, je ne connais pas vos moyens, mais je ferais le -pari de rester encore, à mon âge, plus longtemps que vous en selle aux -allures vives, et de vous faire demander grâce. Aux dernières manœuvres -que j’ai dirigées,—il y a de cela quatre ans au plus,—je semais -derrière moi mes aides de camp... - -Lorsque le général abordait un sujet, il ne l’abandonnait pas de -sitôt. De sorte qu’au lieu d’emmener Gilberte, il laissa s’organiser -un cotillon: quelques figures improvisées seulement, car on manquait -d’accessoires. Les jeunes gens prirent des fleurs dans les corbeilles -pour les échanger avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de -réséda et la mission de danser avec la demoiselle qui portait un brin -semblable. Il la trouva tout de suite. C’était Gilberte. - -—Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons échanger nos fleurs. - -Elle accepta celle du jeune homme, et, à son tour, lui fixa la sienne -au revers de l’habit. Puis ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme -c’était la dernière danse et qu’une débandade s’opérait parmi les -invités, ils se dirent au revoir. - -Un instant après, comme un groupe de gens empêchait M. de Villenoise -d’approcher du vestiaire, il aperçut encore M^{lle} Méricourt à qui -l’on passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle ôta les fleurs -du cotillon, épinglées sur son corsage, et qui, s’écrasant sous le -manteau, auraient taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement, -les laissait tomber à terre sans regarder autour d’elle, ne se sachant -pas observée par lui, qui s’effaçait derrière d’autres personnes. -Machinalement, il attendait qu’elle touchât le brin de réséda. Elle le -prit et parut le jeter comme les autres. Mais, lorsqu’une seconde après -elle éleva la main vers son cou pour remonter son col garni de plumes -frisées, Vincent aperçut distinctement la fleurette qu’elle dissimulait -dans sa paume. - -Un désir ardent le prit de s’assurer qu’elle la gardait pour de bon, -qu’elle l’emportait en souvenir. - -Il rejoignit la jeune fille et le général, s’inquiéta s’ils avaient -une voiture. Il avait commandé son coupé, et il le mettait à leur -disposition. M. Méricourt refusa, disant qu’il avait fait attendre un -des landaus de la noce. Déjà le chasseur de l’hôtel partait pour faire -entrer la voiture sous la voûte. - -Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir du péristyle, Vincent -remarqua que Gilberte gardait obstinément sa main droite cachée sous -sa sortie de bal, où elle l’avait glissée d’un geste vif en le voyant -s’approcher. - -Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux sonnèrent sur les -dalles, et, dans la cour, le landau tourna, s’arrêta devant eux. Alors -le jeune homme se découvrit pour accepter la main que lui offrait le -général. Comme il restait le bras à demi étendu, Gilberte comprit -qu’il attendait de sa part une semblable faveur. Gauchement, pour lui -présenter sa main libre, elle appuya du coude contre sa poitrine un -éventail qu’elle tenait. L’éventail glissa. Gilberte eut un mouvement -involontaire; et, sous la sortie de bal, une seconde écartée, M. de -Villenoise vit distinctement qu’elle n’avait pas lâché sa fleur. - -Ce fut sans doute à cause de cela que, dans son coupé, en revenant chez -lui, il ôta le brin de réséda piqué dans sa boutonnière, s’y caressa -la moustache avec un geste lent et rêveur de la tête, puis, l’étalant -de façon à le froisser aussi peu que possible, il le glissa dans son -porte-cartes. - - - - -II - - -LA rue Jean Goujon s’étendait, déserte et sèche, entre les façades de -ses maisons bleuies de nuit claire et écrasées de silence, lorsque le -coupé de M. de Villenoise y réveilla des sonorités inattendues. - -Il était une heure du matin. Tout dormait ou semblait dormir, dans ce -quartier riche, où l’épaisseur des murs doublés de tentures somptueuses -défend et appesantit le repos des habitants. Aussi la voix du cocher -sonna-t-elle avec une étrangeté presque lugubre quand il cria, tout à -travers cet engourdissement de sommeil: - -—La porte, s’il vous plaît! - -Après le déchirement de ce cri, tout sembla plus muet et plus mort. -Mais, presque aussitôt, deux battants s’écartèrent, ouvrant dans la -nuit une baie de clarté. La voiture s’y engouffra. Vincent mit pied à -terre dans un grand vestibule, où une seule lampe électrique, enfermée -dans un calice de verre jaune, éclairait le pied d’un escalier et -quelques palmes d’un camœrops gigantesque, en laissant au delà tout un -enfoncement d’obscurité. - -—Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau sur lequel -apparaissait, parmi plusieurs lettres, le rectangle bleu d’un -télégramme, cette dépêche est arrivée voilà deux heures à peine. -Autrement, je l’aurais portée à Monsieur, soit chez M. Méricourt, soit -à l’Hôtel Continental. - -Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un coup d’œil sur les -écritures des enveloppes; puis, sans se presser, il ouvrit la dépêche. -Comme il n’attendait rien de pénible ou d’heureux, ce télégramme, qui -cependant ne venait pas de Paris,—car ce n’était pas la carte fermée -des communications pneumatiques,—ne lui causait nul sursaut d’émotion -ou de curiosité. - -Il le lut d’un regard froid et continua de le regarder ensuite, sans -qu’à cette contemplation aucun éclair s’allumât dans ses prunelles. -Pourtant, il ne composait sa physionomie pour personne, pas même -pour Prosper, son valet de chambre, qui, aussitôt les lettres -remises, était monté dans le cabinet de toilette, afin de toucher le -commutateur des lumières électriques et de préparer l’eau chaude. - -La dépêche était datée de Cannes et contenait ces mots: - - _Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou quatre jours. Ne puis - plus attendre joie de vous revoir._ - - SABINE. - -Ces deux lignes, que composaient les caractères détachés et sans -expression du télégraphe, retenaient, comme par une fascination -morne, les regards et les pensées de Vincent. Le jeune homme restait -d’une immobilité de statue, sans un tressaillement de plaisir ou -d’impatience, sans un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la -fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. Il murmura: - -—Pauvre femme! - -Puis il monta l’escalier, lentement, avec une hésitation de tout le -corps où se trahissait bien l’indécision, l’anémie de la volonté, qui -était comme la diathèse de son âme. - -Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une ligne de conduite -nouvelle. Nul effort nécessaire ne sollicitait son énergie. Sa vie -était organisée suivant les exigences de certains devoirs aux-quels -Vincent ne rêvait point, même un instant, de se soustraire. Mais la -seule résolution d’examiner si, tout au fond de lui-même, un sentiment -ne venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être pénible -désormais l’accomplissement de tels devoirs, lui semblait difficile à -prendre. S’interroger virilement lui apparaissait comme essentiel et -cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il s’il découvrait qu’il -aimait, ou tout au moins qu’il était capable d’aimer?... Alors qu’il -avait cru si bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la mort, -sans flamme ardente mais toutefois sans regret, et comme l’acquit d’une -dette d’honneur, à cette Sabine, dont il avait involontairement brisé -la vie. - -Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était pas trop, croyait-il, -payer la fantaisie passionnée que Sabine expiait de son côté par la -perte d’une fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris dont -l’avait accablée le monde. - -Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de Rovencourt, était, -depuis son divorce, redevenue tout simplement Sabine Marsan. Au lieu -de son ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un rez-de-chaussée -rue de la Pompe. Et tous les millions de M. de Villenoise, dont sa -fierté n’acceptait pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher -de travailler pour vivre, de peindre des fleurs et des portraits à -l’aquarelle afin d’entretenir le modeste luxe qui, pour cette créature -dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire. - -Il est vrai—et Vincent se l’était dit déjà, dans l’état de froide -clairvoyance où met la moindre parole maladroite d’une femme dont -on n’est plus épris,—il est vrai que cet étalage de labeur et de -rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour contraindre Vincent à la -seule démarche qui lui eût permis de partager sa fortune avec Sabine, -c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances, fort atténuantes -pour lui, l’empêchaient de se croire tenu à une si complète réparation. -Et il restait réfractaire à toute suggestion tendant à le mener vers -un tel acte d’héroïsme, que sa très rigide et délicate conscience -elle-même jugeait exagéré. - -En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses de croire qu’il -n’était pas le premier homme pour qui la comtesse de Rovencourt eût -trompé son mari. Certains propos qui la lui firent croire presque -facile, et les coquetteries qu’elle se permit à son égard, plus encore -peut-être que la force d’un entraînement irrésistible, l’avaient -décidé à lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le reflet -de noblesse émané d’un très spécial milieu avait, pour l’héritier de -l’APÉRITIF, ajouté une forte séduction à la grâce très captivante -de Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu compte du rien -de cabotinage et de bohème dont cette femme sans race, épousée pour -sa beauté par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère d’une -aristocratique résidence. - -Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de passion ou qu’une -crise de pitié tendre pour les souffrances d’orgueil devinées chez -sa maîtresse amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution, -un souvenir, tout à coup, le faisait bondir en arrière. C’était -l’image d’une scène abominable: l’évocation du petit appartement que, -six années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse coquetterie à -parer pour y recevoir la comtesse de Rovencourt, et dans lequel, un -inoubliable soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir -s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs de femme, sous -le mépris de son mari et la curiosité froidement outrageante des -hommes de police. Ah! la dégradation dans son propre cœur de cette -malheureuse—dont pourtant il causait la honte—et le sentiment de -son impuissance à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était pas -l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait M. de Villenoise de -donner son nom à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait par le -honteux châtiment de la constatation, n’avait pas été jusqu’à réclamer -la flétrissure d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa -plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité d’humeur, -sans alléguer l’adultère. Par pitié ou par dédain, il laissait à sa -femme coupable la possibilité d’épouser celui pour qui elle l’avait -trompé. Mais le scandale n’en avait pas moins amusé tout Paris. Et -l’écœurant souvenir n’en restait pas moins fixé dans le cœur de Vincent. - -Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand lit drapé où vivement il -s’était réfugié pour mieux réfléchir, cette lassitude d’une liaison -rendue indissoluble par les circonstances lui courbatura l’âme tout à -coup, l’écrasa sous une pesanteur de fatalité. Ainsi donc Sabine allait -revenir... Dans trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un autre -télégramme—daté de Paris celui-là—ou bien quelque billet apporté -au galop par un commissionnaire. Alors il mettrait son chapeau, il -retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les habitudes interrompues -pendant deux mois... Une minutieuse vision lui montrait tous les -détails de cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient... Il -se voyait quittant à pied son hôtel pour parcourir d’un pas hygiénique -le joli trajet de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy, toute -voisine de la maison où habitait M^{me} Marsan. Ce trajet, il en -connaissait les moindres accidents; sa mémoire faisait défiler devant -lui des physionomies familières de maisons, et des coins de verdures -pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles fleuries, dans les petits -jardinets de l’avenue Henri Martin. Même en pensée, il s’attardait, -flânait dans ce décor parisien, observait les nuances changeantes -de l’heure ou de la saison, sans hâte bien vive d’arriver au but. -Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, sa démarche se précipitait, -il parcourait allègrement les derniers mètres. C’est que, soudain, -il songeait à la bonne minute de l’accueil, à l’exclamation de joie -dont Sabine le saluerait, et à cette charmante silhouette de femme, -immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre d’art et de fantaisie -qu’était l’atelier où elle passait presque toute son existence. - -Hélas! le court frisson d’attendrissement dont le secouait par avance -la spontanéité de l’étreinte, l’oubli de toutes les misères communes -dans la chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait bien -vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il prévoyait trop le -recommencement de la sourde lutte où, depuis le divorce de Sabine, -tous deux, avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient leur -pauvre amour. Car, si la maîtresse ne se consolait pas de sa déchéance, -l’amant ne lui pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance, -elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait d’autant plus souffrir -l’autre, qu’ils avaient à leur disposition les armes par lesquelles -ils pouvaient réciproquement se blesser au plus profond du cœur. En -effet, la froide inertie de Vincent exaspérait l’âme impatiente et -passionnée de Sabine autant que l’âpre impétuosité de cette âme glaçait -et irritait M. de Villenoise. - - * * * * * - -C’était après des scènes pénibles, après des bouderies sans fin à -peine tempérées par de mornes politesses, que Sabine Marsan s’était -décidée à partir pour le Midi. La commande d’un portrait d’enfant pour -une famille qui passait l’hiver à Cannes lui fournissait le prétexte -et la possibilité de ce voyage. Elle s’y décida comme à une mesure de -haute politique: car elle se figurait punir Vincent par son absence, -le forcer à s’apercevoir qu’elle lui était indispensable et à trembler -de la perdre un jour tout à fait. Ainsi peut-être lui ferait-elle -accomplir un pas vers le mariage, auquel il se refusait, et qui pour -elle, soit amour, soit ambition, soit désir de revanche contre la -destinée, était devenu l’idée fixe, le but suprême,—un but vers lequel -elle se lançait d’une volonté aveugle, violemment et maladroitement. - -Mais Sabine était trop soumise aux impulsions de ses réflexes nerveux -et à la fougue de son caractère pour mettre en œuvre la diplomatie -qui, généralement, se trouve à la portée des femmes. Son départ, -qui lui coûta d’ailleurs beaucoup,—car elle souffrait loin de -Vincent d’une façon différente mais bien plus amère qu’auprès de -lui,—son départ devait produire un effet contraire à celui qu’elle -en attendait. Elle l’effectuait trop tard, après avoir laissé trop se -tendre leurs quotidiennes relations, si bien que son éloignement, au -lieu de se faire sentir comme une intolérable privation, agit comme -une délivrance. Les deux mois qui venaient de s’écouler avaient été -pour M. de Villenoise une période d’apaisement, durant laquelle il -s’était absorbé tout à loisir dans ses chères études, le cœur mort ou -du moins engourdi, l’imagination calme, l’esprit triomphant et lucide. -Sa correspondance avec Sabine s’était poursuivie régulièrement sans -troubler ce délicieux état d’âme,—délicieux au moins pour lui, pour -son dandysme intellectuel et sentimental, pour sa curiosité d’érudit, -pour son scepticisme à l’égard des grandes passions, qu’il considérait -volontiers comme des crises physiologiques propres aux tempéraments -mal équilibrés. Les lettres de M^{me} Marsan et ses propres réponses -ne révélaient nulle hostilité amoureuse, pas même une sorte de paix -armée entre ces singuliers amants. On y eût découvert plutôt cette -confiance que l’extinction des sentiments passionnés laisse éclore -entre deux époux vers les dernières années d’une union sans reproche. -C’était le bavardage à peine tendre mais très intime de deux êtres -enchaînés par l’indestructible réseau de longues habitudes communes, -et qui ont acquis le besoin de se parler de tout, même des moindres -puérilités extérieures. Si M. de Villenoise eût joui moins profondément -de l’accalmie que cette séparation mettait dans son orageuse liaison -avec la violente Sabine, il se fût inquiété peut-être de reconnaître, -aux mille indices de cette minutieuse correspondance, avec quelle force -le liait une chaîne que pour le moment il ne sentait plus. Mais il -était si reconnaissant de ne pas recevoir à chaque courrier des pages -de protestations, de reproches ou de plaintes, qu’il s’abandonnait au -plaisir d’écrire tout naturellement, sans apprêt comme sans réticences, -des lettres dont il n’était pas tenu de faire des lettres d’amour. - -Peut-être commençait-il à croire que, de son côté, Sabine enfin se -convertissait à cette camaraderie charmante, et que la tyrannique -affection de ce cœur féminin s’apaisait en une amitié plus -compréhensive, plus capable de désintéressement, lorsqu’il reçut—au -retour de l’inoubliable journée de noce—le télégramme de M^{me} -Marsan. La soudaine impatience qu’elle y témoignait de le revoir—cette -impatience dont elle ne parlait même pas dans sa lettre de la veille -et qu’elle manifestait ainsi tout à coup—lui prouva qu’il allait -la retrouver toute pareille à elle-même. Car, à ce petit fait, il -reconnaissait trop Sabine. Comme c’était bien d’elle cette brusque -frénésie d’un sentiment qui paraissait dormir et qui, d’une minute -à l’autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent pressentait, -même à une telle distance, la fièvre dont était brûlée la pauvre -femme,—cette fièvre qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle avait -pris la résolution de parler ou d’agir, et qui la rendait incapable -de toute temporisation, de toute mesure. Une fatalité de sa nature -impulsive empêchait Sabine de traverser sans se dévorer intérieurement -l’intervalle de temps, si court fût-il, que demandait sa pensée pour se -transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter avec la fermeté -tranquille affichée dans sa correspondance l’exil de deux mois; mais, -du moment qu’elle avait décidé son retour, elle ne patienterait pas -sans torture durant les deux journées qui l’en séparaient encore. - -Était-ce donc parce qu’il pensait aux ardeurs douloureuses de ce cœur -tourmenté, ou dans un sentiment de compassion pour cette existence à -jamais assombrie, ou par la prévision d’un plus cruel avenir, qu’il -murmura en lisant la dépêche datée de Cannes, et plus d’une fois -encore, durant une longue nuit sans sommeil: - -«Pauvre Sabine!... Pauvre femme!...» - - * * * * * - -Quoi qu’il en fût, dès le lendemain matin, la première action de -Vincent tendit au bonheur de celle qu’il plaignait d’une si étrange -pitié. Sans attendre que son valet de chambre entrât chez lui, à sept -heures, suivant la consigne, dès six heures et demie M. de Villenoise -sonna. - -Prosper parut, et, sur l’ordre de son maître, ouvrit les volets. Une -fraîcheur d’avril, une clarté bleue et rose, pénétrèrent dans la grande -pièce tendue de velours sombre, obscurcie de boiseries anciennes, et, -çà et là seulement, égayée par des bibelots en ivoire ou en porcelaine -de Saxe, par un panneau de glace au-dessus de la cheminée en chêne -sculpté, par quelques bergeries galantes du XVIII^e siècle, dues à des -pinceaux de maîtres et espacées le long des murs. - -—Donnez-moi mon buvard, de l’encre, une plume, dit M. de Villenoise. - -Assis dans son lit, le genou soulevé pour soutenir son buvard, il -griffonna: - - «_Madame Sabine Marsan, hôtel Beau-Rivage, Cannes._ - - «_Suis bien heureux. Vous souhaite bon voyage et vous attends avec - impatience. A bientôt._ - - «VINCENT.» - -—Tenez, dit-il au domestique, faites porter cela et revenez préparer -mon tub. Ah!... s’exclama-t-il comme Prosper allait quitter la chambre. - -Le valet se retourna. M. de Villenoise eut une courte hésitation. A la -fin il demanda, mais avec une ombre de gêne: - -—La jument n’est pas sellée, n’est-ce pas? - -—Je ne pense pas. Est-ce que monsieur l’a commandée plus tôt ce matin? - -—Non... Au contraire, je ne sortirai pas à sept heures et demie comme -d’habitude. Passez à l’écurie et dites à Andrew de seller seulement -pour... mettons pour... neuf heures. - -Prosper sortit, étonné de l’espèce d’embarras qu’avait manifesté -son maître en donnant un ordre si simple. Mais ce n’était pas à -l’égard de ses gens que M. de Villenoise éprouvait ce vague sentiment -de confusion: c’était vis-à-vis de lui-même. Car, s’étant demandé -depuis la veille comment il était possible que, dans ses quotidiennes -promenades à cheval, il n’eût jamais rencontré le général et M^{lle} -Méricourt, qui, de même, allaient au Bois chaque matin, il avait -réfléchi que, sans doute, une jeune fille et un vieillard choisissaient -des heures plus tardives que les siennes. Il possédait d’ailleurs ce -renseignement qu’on avait chance de les voir plutôt dans les allées -fréquentées, tandis que lui-même préférait les grands espaces déserts -du côté de Longchamps et de Bagatelle; il sentait donc, sans se le -dire encore, qu’il allait changer son itinéraire comme il changeait le -moment de sa promenade. Cette petite stratégie absorbait maintenant -toute sa pensée, tandis que, de bonne foi, il se croyait occupé -d’autre chose. Jusqu’à neuf heures il se tint dans son cabinet de -travail. Ce n’était pas par l’image de Sabine qu’il cherchait à -combattre ses souvenirs d’hier et son absurde espoir de ce matin. -Non... Sabine... Il était quitte envers elle depuis cette réponse -télégraphiée qu’il avait voulue sincère et qu’il justifierait dans -deux jours—comme si elle l’avait été—par toutes les attitudes d’une -tendresse devenue, hélas! un devoir. D’ailleurs, il eût été impossible -à Vincent de mettre en face l’une de l’autre, même dans la plus -inconsciente évocation, Sabine Marsan et Gilberte Méricourt... L’une, -cette maîtresse, jetée définitivement dans ses bras et dans sa vie par -une scandaleuse catastrophe... L’autre, cette enfant que, malgré tous -ses partis pris et toutes ses préventions contre les jeunes filles, -il jugeait d’une ingénuité, d’une fraîcheur d’âme semblable à sa -merveilleuse fraîcheur de chair, à sa beauté de fleur candide. Il était -lié à la première, soit! et par d’indissolubles liens. Mais en quoi -cela pouvait-il l’empêcher d’admirer secrètement la seconde? Pourquoi -ne pas goûter le charme du rêve qu’elle éveillait en lui? Après tout, -la vie que nous vivons ne tient pas tout entière dans la réalité. Si -notre volonté le plus souvent reste impuissante contre les fatalités -extérieures, nous sommes du moins les maîtres de nos songes. - -Telles étaient les pensées flottantes en l’esprit distrait de -M. de Villenoise, tandis qu’il se croyait adonné tout entier à -l’éclaircissement d’un vers douteux de Manilius. Machinalement son -intelligence suscitait des mots et presque des idées équivalant au -texte latin, tant le fonctionnement de son cerveau approchait, à force -de savante discipline, de la perfection mécanique. - -Cependant son regard, parfois, se levait de la page commencée, errait -autour de cette bibliothèque où il avait concentré toutes ses joies -intellectuelles depuis qu’il avait renoncé à remplir son existence -par les joies du cœur. Elle tenait, cette bibliothèque, en sa plus -longue dimension, toute la largeur de l’hôtel, et peu s’en fallait -qu’elle ne fût carrée. Les hautes fenêtres à petites vitres nombreuses -s’obscurcissaient de stores du côté de la rue, tandis qu’en arrière -elles s’ouvraient sur la verdure d’un jardin où fleurissaient des -marronniers énormes. Et rien ne pouvait charmer une âme disposée à la -rêverie et à l’étude comme les couleurs et les parfums de ces arbres -puissants épanouis dans un ciel pur, venant imprégner le recueillement -de cette pièce immense, aux murailles tapissées de livres, aux consoles -et aux vitrines toutes chargées d’objets d’art. - -Dans la cour, sous les fenêtres, tout à coup un cheval s’ébroua. On -entendit des fers heurter impatiemment le pavé, et la voix, aux -inflexions britanniques, d’un palefrenier qui calmait l’animal. M. -de Villenoise leva les yeux vers un cartel, et vit que neuf heures -allaient sonner. Il descendit. - -Sous la voûte il se mit en selle,—vivement, parce que Gipsy se -montrait nerveuse au montoir. Et il la retint quelques secondes, comme -elle prenait son élan, pour lui apprendre à ne pas partir sans ordre, -avec une fougue brutale, ainsi qu’une bête mal élevée. - -—N’ai-je pas l’étrier gauche plus court que l’autre, Andrew? Voyez -donc si c’est au dixième point. - -—Au dixième point, oui, monsieur, dit le groom en examinant -l’étrivière. - -—Allons maintenant, ma belle, fit le jeune homme en flattant de la -main le cou de son cheval. - -Gipsy, s’efforçant d’être sage, partit d’un pas raisonnable. Mais, dans -la rue, à la première bouffée d’air, à la première vision d’espace -ensoleillé, ce fut plus fort qu’elle: ses jambes fines se détendirent, -puis se replièrent bien haut comme pour mieux battre le sol; et elle -dansait, l’encolure arrondie, les oreilles droites, une grande mèche -dorée voltigeant sous le frontal, entre ses beaux yeux noirs, où -s’affolait le plaisir de la course attendue. - -Vincent rendit complètement la main; les rênes tombèrent de toute leur -longueur. Il habituait ses chevaux à ne lui donner un départ que dans -le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le moment, elle risquerait un -châtiment si elle insistait. Elle allongea le cou et se mit au pas. - -Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise ne songea plus qu’à la -façon dont il rencontrerait M^{lle} Méricourt. Cela se passerait -peut-être dans l’allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans -l’avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner le Trocadéro et -d’entrer dans le Bois, comme il le faisait habituellement, par la -porte de la Muette, remontait vers l’Étoile. Et déjà il se figurait -la silhouette de l’amazone, le geste dont elle lui rendrait son -salut, l’exclamation bienveillante du général, qui lui proposerait de -chevaucher un instant avec eux pour bavarder d’équitation. - -Cette perspective qui, d’abord, amusa M. de Villenoise et lui fit -prendre patience, l’obséda, puis finit par l’énerver à mesure que les -quarts d’heure passèrent sans qu’elle se réalisât. Chaque fois que, -de loin, il croyait voir une jeune femme à cheval à côté d’un vieux -monsieur, il se figurait que c’était Gilberte. Aussitôt il mettait -Gipsy au petit galop. Puis, lorsqu’il arrivait près des cavaliers, il -reconnaissait qu’il s’était trompé. Parfois même le monsieur n’était -pas vieux et la femme n’était plus jeune. Mais quoi! c’était agaçant -aussi... Jamais il n’avait vu M. Méricourt ni M^{lle} Gilberte à -cheval. Il ne connaissait ni leur physionomie sous cet aspect, ni la -robe de leurs bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de loin, il -pouvait les confondre avec les premiers cavaliers venus. - -Vincent, vers onze heures et demie, rentra chez lui de mauvaise humeur. -Heureusement pour Gipsy, il n’était pas de ces gens qui soulagent leurs -nerfs en tourmentant leur monture, et elle avait plutôt pris plaisir -aux nombreux petits temps de galop à la poursuite d’un vieux monsieur -et d’une jeune demoiselle. Aussi rentra-t-elle plus satisfaite que son -maître, de son beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur de sa -litière fraîche, dans son box élégant, et le bouquet de son avoine. - - * * * * * - -Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre de Sabine. Il y reconnut -l’état d’esprit que le télégramme lui avait fait pressentir: une -fébrilité, dont l’approche, au simple contact de ce papier, déjà -crispait ses propres nerfs; une impatience de le revoir sous laquelle -il croyait deviner moins une vraie tendresse que le despotique vouloir -de le monter au même diapason. Sabine avait une façon de lui dire: -«N’est-ce pas que nous allons être heureux? N’est-ce pas que c’est trop -affreux, deux mois passés l’un sans l’autre, et que nous ne pourrons -plus nous quitter... jamais?» à travers laquelle il lisait, à tort ou à -raison, comme une leçon dictée, comme un programme de sentiments qu’on -lui imposait, bien plus que l’expression d’un simple et sincère élan -d’amour. - -«Elle veut donc toujours me suggestionner!» pensa-t-il. «Mais elle n’a -pas en elle-même la force calme qu’exige un pareil rôle.» - -Puis, après quelques minutes de réflexion, il se dit encore: - -«Je serai ce que je dois être et ce que je puis être. Voilà tout.» - -Sabine lui annonçait son retour pour le surlendemain. Elle arrivait à -neuf heures du matin. Mais elle le suppliait instamment de ne pas venir -à la gare. - -«Si elle m’aimait avec sa tendresse plus qu’avec sa vanité,» -rumina-t-il, «elle voudrait me voir dès son arrivée. Mais elle est trop -coquette pour se montrer après dix-huit heures de voyage. Eh bien, tant -mieux! Je ne manquerai pas ma promenade au Bois.» - -Le raisonnement de Vincent n’était pas juste. Car, chez une femme -de trente-cinq ans telle que Sabine, que torture déjà le souci de -sa décroissante beauté, c’est souvent un héroïsme d’amour qui fait -sacrifier à des considérations de coquetterie la joie de voir l’aimé -quelques instants plus tôt. Mieux vaut le sevrer d’un bonheur, ce trop -fragile amour, que l’aventurer sans ses armes ordinaires, c’est-à-dire -sans cette grâce du visage qui lui est indispensable pour vaincre et -pour durer. - -Toutefois cette mesure de prudence adoptée par M^{me} Marsan se -tourna contre elle, car ce fut précisément ce matin-là qu’enfin M. de -Villenoise, au Bois, rencontra M^{lle} Méricourt. - -C’était dans une allée cavalière presque tout à fait déserte. Vincent -aperçut la jeune fille de loin, et de dos, car elle allait dans le -même sens que lui. Pourtant, cette fois, il fut tellement certain que -c’était bien elle, qu’il éprouva une stupéfaction d’avoir jamais pu s’y -tromper. - -A quelques foulées en avant de son père—qui suivait au pas le bord de -l’allée, dans l’ombre des jeunes feuillages—M^{lle} Méricourt faisait -faire, au trot, des contre-changements de main de deux pistes à son -cheval. - -Elle exécutait cet exercice—un des plus difficiles de l’équitation, -et assurément le plus difficile pour une femme, à cause de l’inégalité -des aides—avec une précision qui étonna Vincent. Tout de suite il se -rendit compte que le général n’avait rien exagéré en parlant de sa -fille comme d’une écuyère remarquable. En même temps le jeune homme -apprécia la modestie de l’amazone qui, dans cette allée solitaire, ne -travaillait pas pour la galerie. - -Avec ses mouvantes et parfaites attitudes, sous la fine pluie d’or -verdi qui tombait des grêles verdures d’avril ensoleillées, Gilberte -formait la silhouette la plus délicieuse. Elle avait juste la taille -qui est jolie à cheval, sans trop de sveltesse ni d’embonpoint. Les -épaules étaient relativement larges, d’une ligne à peine tombante; les -bras descendaient d’un mouvement aisé, sans raideur; le buste long -s’amincissait à la ceinture, et les hanches se dégageaient, d’une -courbe très fine, reposant d’aplomb sur la selle. Contre le flanc -gauche du cheval, la courte jupe noire se collait, grâce à la fixité -du genou et du pied passé dans l’étrier, qui ne la soulevaient d’aucun -pli. Au-dessus du corsage sombre paraissait la ligne claire d’un col -droit; et un petit chapeau en gros paillaisson blanc, étroitement bordé -de noir, surmontait la masse brune des cheveux tordus, dans laquelle, -parfois, quelque rayon de soleil allumait une flambée rousse. - -Du côté droit au côté gauche de l’allée, puis du côté gauche au côté -droit, cette charmante amazone semblait voltiger lentement, d’un trot -rythmé qui appuyait à peine sur le sol. Le cheval, placé parallèlement -au bord de la route, ne procédait pas par petits bonds de côté, mais -croisait les pieds comme un maître de danse, ainsi qu’il convenait pour -la perfection de ce difficile travail. En venant comme il faisait, -par derrière, Vincent ne voyait pas bouger le bras gauche de M^{lle} -Méricourt, ce qui prouvait la justesse avec laquelle ses doigts -devaient donner les indications de rênes. Et la cravache s’écartait à -peine du flanc de la bête, pour aller à droite, comme la jambe s’en -écartait invisiblement pour aller à gauche, tant était légère autant -que précise l’action des aides inférieures. - -M. de Villenoise, au petit pas, se gardait de rejoindre trop vite -M. Méricourt. Il préférait laisser à ses yeux le loisir de savourer -le gracieux spectacle, et à son cœur le temps de goûter le quelque -chose d’attendri et d’immatériel que ce spectacle éveillait en lui. -Une tentation même lui venait de tourner bride et de s’en aller, -en sentant croître jusqu’à une intensité presque aiguë le charme -qui l’envahissait. Oui, décidément, il y avait un danger dans des -sensations pareilles. Mais, après tout, qu’éprouvait-il? Ce n’était pas -un commencement d’amour, certes, puisqu’il ne courait pas vers cette -jeune fille, puisqu’il ne ressentait pas même le désir de lui parler. -Non... Seulement il eût voulu la suivre ainsi, sans être aperçu, et -la voir toujours devant lui. Eh bien, ce n’était qu’une admiration -d’artiste, une émotion tout intellectuelle. N’importe, il ferait mieux -de s’en aller... C’était plus sage. Il s’en irait dans une minute... -Il s’en irait quand M^{lle} Méricourt aurait atteint ce gros arbre -là-bas... Oh! elle y arriverait bientôt... Encore deux lacets de -droite à gauche, et de gauche à droite, elle y serait. Alors Vincent -détournerait Gipsy dans une allée de traverse... - -Le jeune homme aurait-il vraiment tenu cette résolution? Qui pourrait -le dire? Il n’en sut jamais rien lui-même. Car, avant que Gilberte eût -achevé le dernier contre-changement de main à la hauteur du gros arbre, -son père, averti par le pressentiment qu’éveille en nous une présence -voisine qui nous intéresse, se retourna sur sa selle et vit M. de -Villenoise. - -Les deux hommes se saluèrent. Le général retint son cheval et Vincent -pressa le sien. Ils se trouvèrent côte à côte. - -Puis M. Méricourt s’écria: - -—Gilberte!... Une bonne rencontre!... Viens dire bonjour à ton garçon -d’honneur. - -M^{lle} Méricourt, à la voix de son père, arrêta sa monture et la -retourna par une demi-pirouette souple et correcte. Mais elle ne devait -pas avoir compris, car son visage, calme et rosé lorsqu’il apparut, -changea d’expression dès qu’elle aperçut Vincent. Elle pâlit, puis -rougit; et la gêne visible qu’elle éprouva de cette rougeur colora ses -traits plus vivement encore. - -Quand il la vit rougir ainsi, Vincent se troubla. C’est à peine s’il -eut la présence d’esprit d’ôter son chapeau, puis de le passer dans la -main gauche pour toucher de la droite celle que la jeune fille lui -tendait. - -Afin de donner cette poignée de main, Gilberte avait rapproché son -cheval par un appuyé qui témoignait de l’obéissance de sa bête autant -que de sa propre habileté. Mais Vincent ne le remarqua même pas. -Vainement il cherchait quelque chose à dire, alors que des compliments -à l’écuyère étaient un sujet tout indiqué. - -Ce fut M. Méricourt qui parla le premier, et—tout -naturellement—d’équitation; il vanta de nouveau les belles formes et -le rassemblé parfait de Gipsy. - -—Mais ne lui ôtez-vous pas un peu de son perçant, monsieur, dit-il, à -la maintenir ainsi toujours en main? - -—Cette jument est tellement équilibrée, mon général, répondit M. -de Villenoise, que la mise en main est presque sa position la plus -naturelle. J’ai de la peine, au contraire, à la faire s’étendre lorsque -je veux allonger son pas. - -—Elle a une robe ravissante, s’écria Gilberte. Elle est dorée comme -on avait doré artificiellement le cheval de l’empereur Galba, dans la -pantomime de _Néron_, à l’Hippodrome. - -—Si cela vous amusait de la monter, mademoiselle, vous lui feriez -beaucoup d’honneur. Vous me laisserez seulement le temps de l’essayer -en dame dans un manège, pour m’assurer qu’elle supporte bien la jupe. - -—Vous mettriez une jupe? demanda Gilberte égayée. - -—Bien entendu. - -Elle éclata de rire. - -—Ah! je voudrais bien vous voir. - -—Pour cela, non, dit Vincent, qui se tourna pour lui sourire. - -Leurs yeux se rencontrèrent. - -Ce sont toujours les yeux qui trahissent l’affinité inconsciente de -deux êtres l’un pour l’autre. Ce mystère, que le cœur peut ignorer -longtemps, les prunelles aussitôt le reflètent. Elles n’en savent point -garder le secret. - -Les regards de Vincent et de Gilberte s’effleurèrent en un de ces -contacts imprévus, involontaires, et si poignants, que l’âme, ensuite, -ne peut plus, sans hypocrisie vis-à-vis d’elle-même, conserver sa -sécurité. - -Ils se détournèrent aussitôt l’un de l’autre. Mais cet «aussitôt» était -encore trop tard. Et tel fut l’oubli des choses extérieures où cette -révélation de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens, qu’ils -crurent sortir d’un songe quand ils entendirent M. Méricourt prononcer -d’un ton placide: - -—Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur, que cette jument, -telle qu’elle est mise, conviendrait à une dame, car vous me paraissez -la monter avec beaucoup de jambe. - -Vincent dut faire un effort pour percevoir le sens net des mots, et il -ouvrait enfin la bouche pour répondre, lorsque le général reprit: - -—Vous avez parfaitement raison d’ailleurs. S’il y a une chose -détestable, c’est l’équitation sans jambe. Mais à notre époque et dans -notre pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant assez d’empire -sur eux-mêmes pour en avoir sur leurs bêtes, on ne dresse plus les -chevaux à comprendre la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse même -plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous? Un lieutenant, -l’autre jour, à l’École de Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais, -mon général, si je me servais de mes jambes, je ferais emballer ma -jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en ai pas besoin, elle a déjà trop -d’impulsion sans cela.» Il croyait que les jambes servent seulement à -augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!... Mais moi, monsieur, je donne -toutes les indications à mon cheval avec les jambes!... Oui, toutes... -depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge, et jusqu’au changement de -pied. Voyons, je vous le demande, comment conçoit-on que, sans jambe, -on puisse équilibrer un cheval? - -Ce «je vous le demande» n’était heureusement qu’une figure de -rhétorique dans la bouche du général, qui, une fois empoigné par son -sujet favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la place aux -répliques de son interlocuteur. L’autorité qu’on ne lui discutait -pas en pareille matière, et l’habitude de s’adresser à des officiers -hiérarchiquement inférieurs que le respect retenait de l’interrompre, -déterminaient chez lui cette tendance au monologue. M. de Villenoise -eut à l’en bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait aussi -incapable que possible de soutenir une conversation. Tandis qu’il -pouvait à loisir, sous l’attention extérieure prêtée à ce bruit de -paroles, bercer le plus délicieux des rêves. - -L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient donnait exactement -passage à leurs trois chevaux de front. Même quelques branches les -frôlaient; et c’est pourquoi il avait pris à M^{lle} Méricourt la -place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre son père et -lui-même. Il se trouvait à gauche et parfois le pied de Gilberte -effleurait sa botte. Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous -deux tendaient leurs regards en avant, comme n’osant plus croiser leurs -prunelles. Toutefois ils avaient si fortement la sensation de leur -présence réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre chose. Et les -délicates verdures d’avril, dans lesquelles leurs yeux s’enfonçaient, -ne leur devenaient visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt des -significations correspondant à leurs sentiments intimes, à l’espèce de -gêne oppressante et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient -plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette perspective d’allée -sous bois mollement sablée d’un épais sable roux et colorée de cette -couleur de soleil, sans se rappeler cette promenade. - -Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des Acacias. Les feuillages, -brusquement, s’espacèrent, dévoilant une large nappe de ciel bleu. La -lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes plus tardivement -verdoyantes que les taillis. Des voitures filaient sur la chaussée; des -cavaliers galopaient; deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie et -l’intimité du décor disparurent. En même temps disparut aussi l’espèce -de charme qui scellait les lèvres et détournait les yeux de Gilberte et -de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un de l’autre. Alors ils -se regardèrent, ils se parlèrent. Mais avec un regret de leur étrange -et délicieuse angoisse... - -—C’est comme leur façon de comprendre la théorie de la main fixe, -continuait le général. C’est très bien, la main fixe... Mais encore -faut-il s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de bois, car alors, -plantez-moi un crochet dans l’arçon de la selle et attachez-y les -rênes, ça sera la même chose. La main parle à la bouche du cheval. Et -comment une main de bois pourrait-elle parler?... - -—Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte, faites-vous aussi des -contre-changements de main de deux pistes au galop? - -—Pas correctement, non, monsieur. Je n’y suis jamais arrivée. - -—Et tu n’y arriveras jamais, reprit le général. Une femme ne peut pas. -C’est là qu’il en faut des jambes, pour le soutien de l’allure et pour -les changements de pied!... - -Il s’interrompit. - -—Ah! dit-il, voici le maréchal. - -Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu’il connaissait de vue, comme -le connaissaient tous les habitués du Bois, venait à eux d’un pas -tranquille. Tout de suite le jeune homme fut saisi par le respect -un peu ému que lui inspirait cette maigre figure, d’une crânerie -si élégante à cheval malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait -résister à l’âge avec toute la puissante inertie de sa légendaire -obstination. - -Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa fille et M. de Villenoise, -un coup d’œil rapide. Il hésita; puis, brusquement, dit à Vincent—mais -d’une voix qui manquait de chaleur: - -—Désirez-vous que je vous présente? - -Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée auprès de M^{lle} -Méricourt allait devenir un sujet de remarques, non seulement pour les -amis du général, mais pour tout ce monde assoiffé de cancans qui n’a -pas en vain baptisé son point de ralliement dans le Bois matinal du -nom de _La Potinière_. - -Aussitôt il prit congé, s’excusant même: - -—C’était si intéressant de vous écouter, mon général! Je ne voulais -pas vous interrompre. - -—Ah! j’en ai bien d’autres à vous dire, cria gaiement M. Méricourt. -Mais je vous repincerai. Venez donc un de ces matins, vers huit heures, -me demander au Champ de Mars, au grand manège de l’École. Je vous -montrerai ce que j’obtiens par le dressage à pied. Vous verrez... C’est -très curieux. - -Après avoir, en la saluant, rencontré de nouveau le regard de -Gilberte,—un long regard brun et doux qu’il emporta dans son cœur, -comme l’autre soir il avait emporté dans sa poche, contre sa poitrine, -le brin de réséda,—Vincent retourna en arrière et reprit la petite -allée verte que tout à l’heure ils avaient suivie côte à côte. - -Oh! la charmante petite allée, si bien enclose de feuillage, et si -peu à la mode, si dédaignée des promeneurs que les pas de leurs -chevaux n’y seraient peut-être pas effacés jusqu’au soir! A y attarder -ainsi sa rêverie, Vincent oubliait le mouvement de la vie mondaine -qui s’agitait à peu de distance. Il se croyait au fond de son parc -immense à Villenoise. Et il n’y était pas seul. De nouveau Gilberte y -chevauchait à côté de lui. Le général aussi était là qui développait -sa théorie de la main fixe. Oui, le général en personne. Car il ne -gênait en rien l’espèce de mirage en train de se fixer dans l’esprit -de Vincent. Ce brave cœur de vieux militaire, que l’on sentait si -paternel, si dévoué à l’adoration de ses deux fillettes, donnait au -contraire comme une consistance, une solidité, à l’espèce de tableau de -famille qui s’esquissait dans l’imagination de M. de Villenoise. Une -famille... Une femme, un père, un foyer... Étaient-ce donc ces choses -dont le confus désir tourmentait, depuis le matin de la noce, celui -qui avait été—tellement contre son gré—le garçon d’honneur de Robert -Dalgrand? Étaient-ce donc ces choses qui prêtaient une signification -plus profonde au charme de Gilberte, à ce charme fait de grâce et de -fraîcheur morales autant que de grâce et de fraîcheur physiques? - -«Une famille!...» se dit Vincent, «Est-ce que j’en ai eu? Est-ce que -j’en aurai jamais?» - -Sa mère?... Il se la rappelait à peine. Le seul souvenir qu’il -conservât d’elle était celui des pleurs qu’elle versait en cachette, -disant à son petit garçon: «Ne le raconte pas à ton père, que j’ai -pleuré. Mais, vois-tu, mon pauvre enfant, avec ses idées d’inventeur, -il nous mettra sur la paille.» - -Son père?... Eh bien, non, c’était plus fort que lui!... Quand il -voulait penser au père Bertet, ce qui s’évoquait devant ses yeux -c’était l’affiche énorme avec la bouteille de l’APÉRITIF. - -Voilà pour la famille dans le passé. Puis, lorsqu’il regardait -l’avenir, il y apercevait... Sabine. - -Jusqu’à présent, il avait étouffé ses vagues regrets sous une ironie -voulue à l’égard du mariage, de la fidélité des femmes et de la candeur -des jeunes filles. En cherchant les mauvais côtés de la famille, il -avait fini par ne plus voir que ceux-là. Et il triomphait de les -découvrir plus nombreux que les bons, oubliant qu’il en est ainsi pour -toutes les choses humaines. D’ailleurs, à force de dénigrer en face de -lui-même aussi bien que devant les autres ce qu’il ne pouvait posséder, -Vincent avait fini par croire, de bonne foi, qu’il conformait sa vie -à ses théories, alors que c’étaient ses théories, au contraire, qu’il -conformait aux nécessités et aux fatalités de son existence. - -De là vint son étonnement de tout ce qui s’éveilla en lui dès qu’il eut -rencontré Gilberte. - -Il ne pouvait croire à ce qu’il éprouvait. Il ne se reconnaissait pas. - - - - -III - - -COMME M. de Villenoise s’y attendait, il trouva chez lui, à son retour -du Bois, un mot de Sabine. Elle l’avait écrit dès son arrivée rue de la -Pompe, pour appeler Vincent près d’elle le plus vite possible. Et elle -comptait sur lui pour déjeuner. - -Le jeune homme changea de vêtements et partit à pied pour se rendre -chez son amie. - -Il se mit en marche sans entrain, comme il l’avait prévu deux jours -auparavant. Et tout de suite se déroula le décor de cette promenade -tant de fois accomplie depuis six années. C’étaient les mêmes -perspectives d’avenues élégantes, les mêmes carrefours qu’il coupait -machinalement suivant une ligne identique, les mêmes jardinets où -toutes les fleurs se tenaient droites comme dans les bouquets montés; -et, là-haut, dans le ciel, c’étaient toujours les deux minarets du -Trocadéro, qui semblaient à Vincent deux bornes immuables limitant -et rétrécissant son rêve. Il reconnut encore, au bout de toutes les -rues dans lesquelles son œil s’enfonçait, des pans découpés dans -l’énorme charpente rougeâtre de la Tour Eiffel; tantôt l’assise d’un -des piliers; tantôt une courbe de l’arête; et là-bas, à ce tournant -qu’il reconnaissait, une brusque apparition d’ensemble: un grand -spectre de fer, grêle et déchiqueté, tel que l’ossature d’un monument -antédiluvien, construit par une race de géants disparue. Et, comme -toutes les fois, le regard de Vincent monta de la base au faîte, -s’obstinant à vouloir se donner une sensation de hauteur qui échappait -à sa vue, bien que son cerveau l’attestât. Même, ainsi que jadis, un -mot de Robert Dalgrand se formula dans sa pensée, un mot qui surgissait -toujours pour lui à ce même angle de trottoir, car c’est là qu’il -l’avait entendu il y avait déjà longtemps: - -—Je ferai mieux que cela, avait dit son ami en désignant la Tour -Eiffel. Je le dégotterai, ce grand échafaudage, bâti pour aller -réchampir la lune. - -«Il ne le dégottera plus,» se dit Vincent, «car maintenant le voilà -marié. Et un homme marié, c’est un homme fini pour les hardis travaux -et les grandes entreprises.» - -Ainsi le fait seul de parcourir le trajet entre la rue Jean Goujon -et la rue de la Pompe ramenait Vincent sur la voie des paradoxes -coutumiers. Ce n’était pas seulement son corps qui reprenait une -routine; son esprit et même son cœur s’étaient engagés sur l’ancien -chemin. A mesure qu’il avançait, l’image de Sabine se précisait, plus -attirante... Des souvenirs s’insinuaient en lui, le reprenaient, lui -faisaient monter aux lèvres un sourire, ou dans les yeux une brume -d’attendrissement! Il était maintenant bien près de s’en vouloir, de -s’accuser d’ingratitude et d’injustice, en songeant à cette pauvre -femme charmante, qu’une seule de ses dures pensées, à lui, si elle la -connaissait, tuerait plus sûrement et par de plus atroces souffrances -que le plus cruel poison. - -Mais il arrivait devant sa porte... Et, vaguement remué, prêt à -l’indulgence pour elle à cause des torts dont il se trouvait coupable, -il franchissait la voûte d’une énorme maison de rapport, passait devant -une loge de concierge, dans laquelle, entre des colonnes de stuc et -à travers une baie vitrée, on voyait resplendir le palissandre et le -velours rouge, franchissait une cour, et se dirigeait vers un second -corps de logis donnant sur des jardins. - -Sabine Marsan, qui en occupait le rez-dechaussée, avait obtenu -l’adjonction à son appartement d’une petite serre; elle avait fait -ouvrir largement le mur qui joignait cette serre au salon, et, du tout, -elle avait composé le plus charmant atelier qui se pût voir. - -Quand Vincent y pénétra, dans cet atelier, il se sentit tout de suite -ressaisi par le décor. La gamme chantante des verdures, des étoffes, -des toiles posées sur des chevalets, l’emplit de cette poignante -douceur que suscite une familière mélodie inentendue depuis longtemps. -Les verrières, malgré de grands stores abaissés, laissaient passer -des rais de soleil. Des palmiers y trempaient les pointes de leurs -feuilles, d’où la lumière semblait rejaillir, toute verte; ou bien elle -pétillait à la cassure d’une soie drapée. Il y avait des nattes claires -sur le parquet, des sièges d’osier écrasés de coussins, un magnifique -tapis d’Orient, cadeau de M. de Villenoise, un mannequin japonais -dans un angle, et partout des moulages, des croquis, des ébauches, -une profusion de paravents. Puis, ce qui ajoutait à cette fantaisie, -à cette gaieté, c’étaient de toutes parts, dans des vases de toutes -formes et de toutes dimensions, des gerbes de lilas et de roses, que -M. de Villenoise y avait fait porter le matin même, avant le retour de -Sabine. - -Lorsque la femme de chambre introduisit Vincent, un dogue danois, d’une -taille énorme, se leva et s’approcha du visiteur, en remuant la queue -d’un air content. - -—Bonjour, Hirsow, dit le jeune homme qui flatta sa tête massive. Eh -bien, où donc est ta maîtresse? - -Une portière se souleva. Elle parut. - -Et, mieux que l’intimité du décor, l’aspect de cette femme troubla le -cœur de Vincent. Ce n’était pas qu’elle fût très belle... Certes elle -l’avait été; elle l’était encore presque, malgré la vive clarté de -ce midi d’avril qui imprégnait, qui baignait l’ombre même, en dépit -des stores, et qui montrait le déclin de la jeunesse sur cette peau -légèrement jaunie de brune, et aux angles un peu froissés de ces longs -yeux noirs. Cette beauté, encore si désirable—et qui devait resplendir -le soir aux lumières,—n’était pas ce qui fit s’ouvrir avec une -effusion si spontanée les bras de Vincent. Non... Mais la femme qu’il -enveloppa d’une étreinte émue était celle que, pendant six années, il -avait entendue lui dire: «Je t’aime!» Et à chaque fois qu’elle lui -disait ce mot elle lui avait pris une parcelle d’âme, de jeunesse, en -même temps qu’elle fixait en lui une parcelle de souvenir. Si bien que -beaucoup de lui-même était maintenant en elle, et qu’il ne pouvait -descendre dans son propre cœur sans y rencontrer des fragments de -cette autre existence avec laquelle la sienne, si étroitement, s’était -confondue. Cela pouvait s’appeler peut-être tout simplement la force -de l’habitude, mais qu’est-ce que l’habitude, sinon ce que nous avons -mis de nous-mêmes dans des êtres et dans des choses, et ce qui fait -qu’ils nous tiennent ensuite, lorsque nous disons, nous, que «nous y -tenons». - -—Mon Vincent!... murmurait Sabine. - -Puis elle l’écartait à la longueur des bras, le regardait au fond des -yeux, et répétait encore: - -—Mon Vincent!... - -Ils s’étonnèrent tous deux, et de bonne foi, d’avoir pu rester si -longtemps éloignés l’un de l’autre. Et ils passèrent quelques minutes -à se dire les plus tendres choses, des enfantillages et des folies; ou -bien à se taire, perdus en de lents baisers. Mais ils se refusaient à -préciser leurs sentiments et à s’interroger sur les deux derniers mois: -comme s’ils avaient eu peur que la réalité ne fît s’évanouir l’ivresse -factice où les jetait cette heure exceptionnelle. - -Cependant la femme de chambre vint leur annoncer que le déjeuner était -servi. - -—Bien... dit Sabine. - -Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de l’étroit divan qui les -rapprochait. Un mouvement hors de ce siège où leurs corps se frôlaient, -et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque chose de douteux -et d’amer glissait déjà sur leurs lèvres, où se refroidissaient leurs -baisers. - -—Ah! pourquoi n’es-tu pas venu passer vingt-quatre heures à Cannes? -soupira Sabine. Tu le pouvais, toi. N’es-tu pas absolument libre, -indépendant de tout? - -Cette phrase malheureuse rendit sensible à Vincent ce qu’il oubliait -en ce moment même, c’est-à-dire le bien-être qu’il avait éprouvé de sa -solitude, et le manque absolu d’entraînement vers ce Midi où il aurait -retrouvé Sabine. Il répondit, en abandonnant le tutoiement de leur -intimité: - -—Mais, ma chère amie, vous étiez partie... un peu pour me fuir, -n’est-il pas vrai?... Vous ne pouviez plus me voir sans vous irriter -contre moi. - -—Ah! tais-toi... C’est parce que je t’aime. (Il éleva les sourcils, -avec un sourire assez dur.) Oui... et parce que je souffre de ton -indifférence! - -—Voulez-vous, ma chérie, dit-il froidement, que nous prenions ensemble -au moins notre premier repas sans reproches? - -Les lèvres de Sabine pâlirent; ses yeux eurent une courte flamme noire. -Elle se dressa; puis avec un léger ricanement: - -—C’est vrai, vous m’y faites penser. Le déjeuner nous attend. -Venez-vous? - -Vincent la suivit, déjà fâché contre lui-même et contre elle. Mais, -avant de monter les trois marches qui menaient à la salle à manger, -Sabine se retourna, lui jeta les bras au cou. - -—Des reproches?... Non, non, je ne veux pas vous en faire... -Jamais!... O mon ami! vous m’aimerez comme vous voudrez, comme vous -pourrez... J’ai trop souffert loin de vous! Si vous saviez!... Ah! j’ai -tort de vous le dire... Mais je ne puis pas vivre sans vous... Je n’ai -que toi, vois-tu!... - -Un peu attendri, un peu gêné aussi par cette exaltation, il la calmait -de quelques paroles câlines; puis, désignant la porte près d’eux, au -delà de laquelle la femme de chambre attendait devant leur couvert mis: - -—Chut!... Estelle peut nous entendre. - -—Qu’importe! fit Sabine. - -Pourtant elle baissa la voix: - -—M’aimes-tu? - -—Tu le sais bien. - -—Dis-le-moi alors. - -—Je t’aime beaucoup. - -—Oh! ne dis pas «beaucoup». - -—Préfères-tu donc que je dise «un peu»? - -—Méchant!... Dis-moi: «Ma Sabine, je t’aime». - -Il répéta: «Ma Sabine, je t’aime». Mais avec un effort presque visible. -Et, tout de suite, il lui en voulut un peu de l’avoir contraint à -prononcer un mot dont, en son cœur, quelque chose d’obscur démentait -la signification absolue. Elle-même ne s’y trompa pas. Dès cette -seconde, elle sentit s’éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la -torturait son attachement désespéré pour cet homme. Elle s’était promis -tant de bonheur à le revoir pourtant!... Et voici qu’à table, en face -de lui, à le constater si calme, si tranquillement gai, à l’entendre -parler de Cannes, et du portrait qu’elle avait réussi, et des petits -potins du monde artistique, elle s’irritait sans savoir pourquoi, elle -se tendait intérieurement. La tentation lui venait de dire quelque -chose de violent et de cruel. Un désir de plus en plus aigu la poussait -à faire souffrir Vincent, parce qu’elle souffrait de lui. Et ce n’était -pas la tendresse qui l’arrêtait, la forçait à sourire d’un air doux: -c’était la peur de le glacer, de l’éloigner davantage, et le sentiment -de sa propre impuissance. - -Oh! qu’elle aurait donc été soulagée de son bizarre tourment, si -elle avait pu, en même temps, crier à M. de Villenoise: «Je vous -déteste!...» et l’attacher à sa vie par des liens indestructibles. -Car des mouvements de haine la soulevaient, à sentir que jamais il ne -serait possédé d’elle comme elle était possédée de lui. - -Cependant le déjeuner s’avançait. Sur la table, au service coquet, -semée de petits bouquets de fleurs, Estelle avait successivement posé -les plats préférés de Vincent. Une vraie dînette d’amoureux, que -Sabine avait combinée avec toute sa science raffinée de mondaine et -de voluptueuse, et dont elle s’était réjouie à l’avance comme d’un -recommencement de bonheur. - -—Je ne sais pas comment vous faites, ma chère amie, dit Vincent avec -gaieté. Je ne mange bien que chez vous. J’ai envie d’envoyer mon chef -en apprentissage auprès de votre cuisinière. - -—Ma cuisinière?... Vous savez bien que je n’en ai pas. - -—Cependant, ce n’est pas Estelle?... - -Sabine échangea un sourire avec la bonne, qui, en ce moment, apportait -les fruits. - -—Si... c’est un peu Estelle... mais sous ma direction. - -Il se récria. - -—Vous vous occupez de cuisine!... - -—Bien entendu. Ou, du moins, quand vous venez vous asseoir à ma -modeste table. Car pour moi-même, je ne m’en donnerais jamais le tracas. - -Contrarié, M. de Villenoise déclara: - -—En ce cas, je n’accepterai plus un repas ici. - -—Vous ne me ferez pas cette peine, dit Sabine. Mais qu’est-ce qui vous -étonne?... - -Et, après un silence durant lequel la bonne quitta la pièce, elle -ajouta: - -—Puis-je avoir votre train de maison? - -—Il ne tiendrait qu’à vous, ma chère amie. - -—Comment cela? - -—Est-ce que tout ce que je possède ne vous appartient pas? Vous n’avez -qu’un mot à dire pour en disposer. - -—Merci, répliqua-t-elle. Il ne me sied pas, et je vous l’ai répété -cent fois, d’être une femme entretenue. - -Il la regarda tristement. Elle était plus pâle encore que d’habitude, -ses grands sourcils noirs froncés, le regard dédaigneux, la bouche -souffrante. Alors, baissant la voix, il prononça, avec un grand effort -de tendresse et de conciliation: - -—Voyons, ma chérie, vous savez bien qu’en acceptant de moi une faible -partie de ce que vous avez perdu par ma faute, vous ne pourriez pas -vous croire une femme entretenue. - -—Soit, mais le monde le croirait. - -—Le monde?... Il vous oublierait. Vous ne tenez pas à lui. Vous n’avez -pas besoin de le fréquenter. - -—C’est ce qui vous trompe, dit-elle violemment. Le fréquenter... non, -je n’y tiens pas. Car je le méprise, il me dégoûte, ce monde qui me -jette la pierre, à moi!... et qui lèche la trace de vos pas, à vous!... -parce que vous êtes un homme et que vous avez de l’argent. Nous avons -pourtant commis la même faute... Et si l’affaire avait suivi son cours, -le tribunal qui nous aurait condamnés pour adultère vous eût appelé -«mon complice»!... - -M. de Villenoise fit un mouvement. - -—Je sais... reprit Sabine sans lui permettre d’ouvrir la bouche. -Vous allez me dire que vous n’étiez pas marié, vous... que vous étiez -libre... - -Il secoua la tête. Elle attendit, déconcertée. Puis, comme il ne -parlait pas, elle demanda: - -—Eh bien?... - -—J’allais seulement vous proposer de passer dans votre atelier, où le -café doit être servi. - -—Ah! ricana-t-elle, ce sujet de conversation vous gêne? - -—Il m’est horriblement pénible, ma chère amie. - -Elle répondit, exaspérée: - -—Je comprends ça. - -—D’ailleurs, fit-il avec résignation, rien ne nous empêchera, n’est-ce -pas? de continuer cet entretien dans la pièce à côté. - -Tout en parlant, il se leva, et, comme diversion, se mit à jouer avec -Hirsow, le chien danois, qui, après avoir déjeuné à la cuisine, venait -de se faire rouvrir par Estelle la porte de la salle à manger. - -—Allons, Hirsow, saute là, mon vieux camarade! ordonna-t-il en -désignant ses épaules. - -Hirsow se dressa, et lui posa vers le haut de la poitrine deux pattes -puissantes. Vincent, bien qu’arc-bouté pour le recevoir, fit un pas -de recul. Et le chien, qui maintenant dépassait en hauteur le jeune -homme, inclinait vers lui sa tête formidable, la gueule entr’ouverte -par un halètement de joie. - -—Assez, Hirsow, tu es trop lourd. Mais, voyez, Sabine, comme ce chien -est content de me revoir... Oui, mon vieux... assez... oui, c’est bien, -reprit-il, tandis que l’animal se frôlait contre lui avec des petits -cris extasiés. Cela me fait vraiment plaisir. - -—Vincent, reprit Sabine en allumant une cigarette russe, vous avez -beau ne pas vouloir m’entendre, il y a cependant une chose que je veux -absolument vous dire. - -—Dites, mon amie, fit-il avec un soupir. Et il s’enfonça dans une -bergère, auprès de la petite table portant le plateau du café, dans un -angle de cette serre, qui élargissait l’atelier, et qu’au dehors un -jardinet muré de lierre isolait de tout voisinage.—Ah! le joli coin! -murmura-t-il encore. Quel goût vous avez, Sabine! - -C’était une suprême tentative. Elle demeura inutile. Et l’inévitable -scène commença. - -Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes de sa situation. -Elle souffrait atrocement de se voir déclassée, mais n’admettait -point qu’elle le fût, déclarant s’estimer au-dessus de ses anciennes -relations mondaines qui détournaient la tête pour ne pas la saluer. -Oui... à Cannes, par exemple, où elle en avait rencontré plusieurs. -A cause de cela, le séjour de cette ville lui était devenu un -supplice. Cependant la plupart de ces femmes ne se gênaient pas pour -tromper leurs maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque -catastrophe, elles ne seraient pas capables, comme elle-même, de -demander à l’art la dignité de leur existence et la réhabilitation. -Quant à elle, son talent lui rendrait ce qu’elle avait perdu... Des -titres plus beaux que sa couronne de comtesse, et des titres qu’au -moins elle ne devrait qu’à elle seule... Puis, qui sait?... la fortune -peut-être... - -Sabine s’exaltait, enragée d’orgueil, aiguillonnée par un besoin de -revanche contre le sort, contre la société, contre son amant lui-même, -qui lui offrait de l’argent et lui refusait son nom. - -Comme Vincent se taisait, ne paraissait pas croire à ses succès -de peintre,—car les portraits de M^{me} Marsan l’eussent à peine -fait vivre si elle n’eût possédé quelques rentes, produit de ses -diamants admirables, jadis conservés grâce à la générosité du comte -de Rovencourt, puis échangés contre des valeurs;—comme Vincent se -taisait, Sabine lui lança même cette phrase, avec un cinglement -d’ironie: - -—D’ailleurs, qu’importe?... J’aime mieux dix louis gagnés par mon -pinceau que dix millions rapportés par l’APÉRITIF BERTET. - -A ce moment, Vincent regarda sa montre. - -—Quoi!... s’écria-t-elle. Le jour de mon retour!... Ne m’avez-vous pas -réservé toute votre après-midi? - -—Pour ce que nous en faisons... dit le jeune homme. - -—Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez une femme qui a tant -souffert pour vous!... Ne devriez-vous pas être touché de ce que je ne -veuille rien recevoir de vous que votre amour? Si je le possédais, je -serais la femme la plus heureuse du monde, et je ne regretterais rien. -Mais, ajouta-t-elle d’une voix amère, je vous demande la seule chose -que vous ne puissiez pas me donner. - -—Ah! s’écria-t-il, perdant la maîtrise de lui-même, je vous donne -plus que vous ne le saurez jamais!... Et la misérable fortune que je -mettais à vos pieds tout à l’heure n’est rien auprès de ce que je vous -sacrifie... - -—Vincent!... Vincent!... Qu’est-ce que tu veux dire?... - -Elle était domptée, transformée... Mais d’une si effrayante façon que -M. de Villenoise eut peur de sa victoire. Cette créature violente, -belle malgré tout dans sa colère, changea de visage: son teint mat prit -une nuance terreuse, ses traits se tirèrent, ses lèvres blêmirent. - -—Que peux-tu me sacrifier?... balbutia-t-elle. Parle... Je le devine, -va... C’est un mariage. O Vincent!... mon Vincent! Tu en aimes une -autre... Je te suis à charge. Eh bien, je me tuerai!... Oh! oui, ce -sera bon de mourir... Tu ne m’aimes plus!... Oh! c’est trop affreux!... -c’est trop affreux!... - -Elle porta les deux mains à sa gorge. Elle étouffait. Une contraction -nerveuse lui coupa la parole. Sa voix s’étrangla; les mots se perdirent -en un rauque gémissement. Puis, tout à coup, un cri jaillit, et elle -s’abattit en avant, le front sur le tapis. - -«Allons!...» se dit M. de Villenoise avec un soupir d’irritation. - -Mais la pitié le saisit, effaça tout. Déjà il s’agenouillait près -d’elle, soulevait sa tête, prenait ses mains raidies, et baisait, avec -des paroles de consolation, ses yeux, qui, sous les longues paupières, -avaient perdu leur flamme et se convulsaient légèrement: - -—Sabine... Ma chérie... A quoi penses-tu?... Moi, me marier!... -Mais il n’en est pas question... Mais je n’y songe pas!... Écoute... -voyons... Tu sais bien que je t’ai donné toute ma vie... - -—Ah! gémit-elle avec un flot de larmes qui termina la crise nerveuse, -tu le regrettes!... - -Il protesta; il lui fit des serments. Et comme elle demandait -l’explication de ce mot de «sacrifice» prononcé par lui tout à l’heure, -il déclara que c’était une plaisanterie. - -—Une plaisanterie!... avec l’expression que tu y as mise! - -—Eh bien, non, c’est vrai... Je ne plaisantais pas... Mais je voulais -te taquiner, me venger un peu... Car tu m’avais poussé à bout. - -—Moi?... Comment?... fit-elle avec la plus sincère surprise. En te -disant que je t’aimais pour toi-même, que je ne voulais pas de ta -fortune?... - -Il n’insista pas. D’abord parce que c’était inutile; puis parce -qu’il pensait à autre chose. En ce moment, Sabine, appuyée contre sa -poitrine, semblait revenir à la vie, à la jeunesse, à la douceur et au -sourire, dans son étreinte. Ses propres nerfs d’homme secoués par le -bouleversement de cette nature féminine, par les pleurs de ces beaux -yeux, par les caresses, commençaient à pressentir la saveur aiguë de -volupté qui, souvent, s’était, pour eux, dégagée de pareilles scènes. -Il pressa donc silencieusement et plus étroitement la jeune femme sur -son cœur. Elle frissonna tout entière, poussa un soupir; puis, se -dégageant: - -—Les yeux me brûlent, dit-elle. Je voudrais les baigner d’eau fraîche. - -Et, traversant l’atelier, elle alla soulever la portière qui voilait -l’entrée de son boudoir. - -Vincent la suivit. - - * * * * * - - - - -IV - - -A partir de ce moment, la vie ancienne reprit pour Vincent de -Villenoise,—cette vie régulière et aux horizons fermés, dans laquelle -le mariage de son ami Robert Dalgrand et l’apparition de Gilberte -avaient jeté un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. Dès -qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut à nouveau fait le serment de -remplir son devoir envers cette femme si malheureuse et si passionnée, -dont le cœur tenait au sien par des fibres si aisément saignantes, -il s’interdit de rencontrer volontairement M^{lle} Méricourt. Car, -s’il croyait ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il avec -lui-même qu’il était bien près de l’aimer. Il en était même à cette -phase redoutable d’un sentiment nouveau, où tout s’efface, dans le -souvenir, des passions qui l’ont précédé, et où l’on s’affirme de bonne -foi n’avoir jamais connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait: -«Et je ne le connaîtrai jamais, du moins dans ce qu’il a de complet, -d’absolu. Cette charmante fille est la seule créature qui pouvait me -l’inspirer.» - - * * * * * - -Maintenant il montait à cheval de très bonne heure. - -Les plus matineux des habitués du Bois, en arrivant aux environs -des lacs, le rencontraient retournant déjà vers la Muette, car il -prenait, pour rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de croiser -Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez lui, il s’enfermait -dans sa bibliothèque et s’enfonçait dans sa traduction de Manilius. -L’après-midi il faisait des armes, écrivait des lettres, rendait des -visites, ou bien explorait des boutiques d’antiquaires. Quant à ses -soirées, elles appartenaient à Sabine. - -Jamais M^{me} Marsan ne venait rue Jean Goujon. Elle n’y avait mis -les pieds que deux ou trois fois, et seulement parce que son amant se -trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule de fierté. Le luxe -écrasant de l’hôtel de Villenoise la gênait. Il ne lui convenait ni -de le partager, ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs, -elle ne tenait pas à se donner en spectacle à des laquais. Pas -davantage ne voulait-elle paraître accepter sa situation clandestine. -Quelle répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant le somptueux -appartement du maître de la maison, à se voir reconduite par lui -jusqu’à la portière d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le -creux de son gant, emporte «son petit cadeau»! S’éloigner furtivement -de cette demeure où elle ne désespérait pas de s’installer un jour -en épouse légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la tête -haute, appuyée au bras de son mari. Et quelle joie sauvage elle -éprouverait alors, à voir s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis -s’étaient aplatis devant son titre de comtesse, et qui, aujourd’hui, -se détournaient scandalisés sur son passage!... Mais ne serait-ce pas -abdiquer à jamais un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise à la -recevoir chez lui autrement que sous le nom et avec tous les droits -qu’elle y voulait étaler? En attendant, c’était chez elle qu’elle -accueillait son ami. - -Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour immenses atténuaient la -clarté des lampes, ils avaient d’interminables causeries. Et, malgré -l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie sous les paroles -de Sabine, bien souvent pour eux s’égrenaient des heures pleines d’un -charme profond. La jeune femme déployait un esprit original, donc -la disposition naturellement ironique et dédaigneuse s’était encore -accentuée par les déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec -un scepticisme impitoyable, mais dont le fond pénible se voilait sous -des mots ingénieux et plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier -elle-même, à désarmer un peu en face de cet adversaire adoré qu’était -pour elle son amant, elle se lançait parfois dans le plus divertissant -des bavardages. Et la façon dont elle envoyait au plafond ses paradoxes -avec la fumée de sa cigarette russe réveillait chez Vincent des -velléités amoureuses. Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand -elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait, en débitant -des bravades, sa brune tête hardie de guerrière. Les fins reflets des -abat-jour jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué un fard -délicat. Elle ne paraissait plus ses trente-cinq ans, dont son âme -brûlante avait trop fidèlement enregistré le passage sur son front, aux -coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et elle savait si bien de -quelle quantité de séduction la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle -se refusait à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent tentée. -Ainsi c’était une chose rarement obtenue par M. de Villenoise qu’ils -allassent ensemble dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure, -à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps, cette année-là, -s’épanouissait en journées merveilleuses, en soirées de tiédeur et de -parfums. Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle aimait les -promenades à travers bois, terminées par quelque repas fort mauvais -mais si amusant, sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce que -Sabine craignait—en se gardant bien de l’avouer—c’était la barbare -franchise des longs jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la -hardiesse de sa jeunesse recouvrée, prodigue les rayons, multiplie la -clarté, fait ruisseler le soleil sur la fraîcheur de ses verdures et -de ses floraisons, et prolonge les heures éclatantes, sans se soucier -des pauvres visages féminins dont la beauté agonise, d’une douloureuse -agonie que tant de lumière outrage. - -Parfois cependant, ne sachant plus à quelle excuse recourir, M^{me} -Marsan acceptait une partie de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait -pour qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous deux détestaient -les restaurants connus, les prétentieuses _Têtes Noires_ où l’on -retrouve, sous les étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les -portes numérotées des cabinets particuliers et la muette effronterie -des garçons en veste courte, ils échouaient, vers neuf heures, dans une -guinguette, où ils ne trouvaient plus à manger que des sardines et des -œufs avec le veau en ragoût des bûcherons et des rouliers. - -Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient devant eux l’heure -unique, l’heure d’attendrissement et de chimère, durant laquelle ils -marcheraient au bras l’un de l’autre sous les bois devenus obscurs. - -Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude et Sabine -l’inquiète angoisse de sa passion. Lui, trouvait des paroles sans -réticences, des réflexions où ne perçait pas de regret, et de lentes -pressions de main plus enlaçantes que les étreintes complètes de la -possession. Elle, se sentait apaisée, rajeunie, sous cette ombre -complice. Une confiance plus assurée en elle-même dissipait les idées -qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir les craintes, les -doutes, les jalousies, les terreurs de l’avenir, les écœurements du -passé, et jusqu’au tourment suprême, né de la différence d’âge entre -elle et celui qu’elle aimait. Presque insignifiante, cette différence -d’âge: trois ans à peine... Mais combien leurs situations et leurs -caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée, finie, mise à l’écart -de la société, voyait se fermer l’avenir, au moment où il offrait tous -ses triomphes et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent -et riche. En outre, Vincent, avec sa calme tête blonde de rêveur, ne -paraissait pas même trente ans; alors que la brune Sabine, toujours -brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en accusait près de -quarante. - -Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude et de nocturne -enchantement où s’atténuaient de telles distances!... Sur la route -grise, entre les hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des -coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain pâles, hérissés çà -et là par les arbres épargnés, Sabine et Vincent marchaient, serrés -l’un contre l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait l’heure. -L’infini les enveloppait, les rapprochait. Ils ne s’en voulaient plus -de rien. Ils étaient deux êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la -nuit, deux êtres destinés à mourir et que réunissait le sentiment de -leur fragilité en face de la beauté et de la mélancolie des choses. - -Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus des blêmes -clairières. Sabine s’arrêtait pour le contempler, et disait les noms -des étoiles. Cela amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes -étranges, pour désigner les beaux joyaux mystérieux scintillant -si haut, si loin, et que cette connaissance de leurs symboliques -appellations rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée et de -la main. - -—Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... Ici, au zénith, c’est -Wéga, de la constellation de la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un -peu au-dessus, Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette -magnifique étoile... Vous ne vous rappelez plus?... C’est Aldebaran. - -Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est vrai... Aldebaran...» -Mais, au lieu d’élever ses regards, il les abaissait vers elle, et -il souriait à ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à -ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette bouche gracieusement -pédante. Sabine sentait sur son visage les prunelles caressantes du -jeune homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout d’abord -l’intime volupté dont leur effleurement la pénétrait. Puis, n’y tenant -plus, brusquement elle lui faisait face: - -«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une certitude de plaire qui la -transfigurait, la rendait adorable. - -Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait lentement les lèvres -jusqu’à sa bouche, et murmurait dans la joie de sa propre sincérité: -«Oui, Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.» - -Une série de soirées semblables détendit un peu le caractère de M^{me} -Marsan. Elle eut de la gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent -lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et lui rendait un compte -minutieux des heures qu’il ne passait point auprès d’elle, Sabine crut -tenir une place plus grande que jamais dans le cœur et dans la vie de -son amant. - -La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il prenait d’agir en -amoureux pour se suggestionner à lui-même cet amour et pour éloigner -des rêves pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur -jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement ou -d’une admiration commune, rendirent à leur liaison comme une apparence -de douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines, à peu près -tout le temps que Robert Dalgrand et sa jeune femme consacrèrent à leur -voyage de noce. - -M. de Villenoise redoutait le retour de son ami. Car, alors, les -rencontres avec Gilberte deviendraient inévitables. Comment se refuser -à voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient souvent leur -sœur? Toutefois, le jeune homme repoussait d’avance, et résolument, -la complicité des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il, -«qui s’exposent à la tentation; ils escomptent leur propre faiblesse, -et, pour ne pas s’avouer la tyrannie de leurs désirs, ils paraissent -n’obéir qu’à la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes pour -se soustraire à des relations dangereuses. «Et si tous ces moyens ne -réussissent pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai tout à -Robert.» - -Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda sans préambule: - -—Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé du mariage de votre ami Dalgrand? - -—Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous intéressât. - -Elle reprit: - -—Sans doute à cause de mon peu de sympathie pour M. Dalgrand. Mais je -tiens beaucoup plus à savoir ce que font mes ennemis qu’à connaître les -démarches de mes amis. C’est d’une bien autre importance pour moi. - -—Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi? - -—N’a-t-il pas souvent cherché à vous séparer de moi? - -—Souvent?... Comment l’aurait-il pu? Nous nous connaissons à peine -depuis sept ans, vous et moi, n’est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix -que Robert dirige des travaux à l’étranger et ne met guère les pieds -en France. Il n’a su notre liaison que par votre divorce, et il ignore -qu’elle dure toujours. Je ne sais pas si seulement il m’a parlé de vous -trois fois. - -Sabine eut un petit rire sardonique. - -—Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement les deux -premières, que vous avez dû lui interdire ce sujet de conversation. - -—Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous dites là n’est pas exact. - -M. de Villenoise essaya de rétablir les faits. Ou plutôt il essaya de -retrouver la nuance sous laquelle, voici déjà longtemps, il les avait -rapportés à Sabine. Mais, comme la vérité gisait entre ses atténuations -et les exagérations de la jeune femme, ils ne purent s’entendre, et, -chacun accusant l’autre de mauvaise foi, ce fut l’occasion d’une -querelle. - -—Dalgrand n’avait rien contre vous, soutenait Vincent. C’était la -situation qu’il trouvait fâcheuse. - -—Et pourquoi, je vous prie? - -—Ah! vous le savez bien... Il possède au plus haut degré l’esprit de -famille et la passion de la régularité... Il n’a jamais rêvé le bonheur -que dans le mariage. - -—Vous allez me persuader, reprit Sabine, qu’il vous conseillait de -m’épouser! - -Vincent ne put s’empêcher de répondre: - -—Non... Car il ne comprend le mariage qu’avec une jeune fille. - -Des mots de ce genre remettaient à vif toutes les blessures de Sabine. - -—Une jeune fille!... s’écria-t-elle violemment. Oui, quand on a encore -le droit d’en épouser une, quand on n’a pas brisé la vie d’une autre... - -Puis, changeant de ton: - -—Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait à la vertu, -votre ami Robert... C’est pour cela qu’il a épousé une des petites -Méricourt... - -M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle ce nom? Et -que voulait-elle dire? Devant son regard inquiet, elle reprit avec une -gaieté volontairement insolente: - -—Oui, des gamines qui n’ont plus de mère, et que leur vieux général -de père laisse vivre à l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa... -Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied ou à cheval, et ça -ne doit pas ignorer grand’-chose... - -—Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise, nommez-moi donc la femme -dont vous pourriez parler sans essayer de la salir. - -—Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus d’indulgence que moi pour -les femmes... Ce que je déteste, c’est l’hypocrisie sociale. - -Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était elle qu’on accusait -d’être injuste envers les femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient -bien raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux fausses vertus que -le despotisme masculin leur impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, -à elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au sens que les hommes -prêtent à ce mot? Elle préférait, chez une femme, l’intelligence, la -bonté, le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la chasteté... -Seulement elle riait de la bêtise des hommes, pour qui la seule grande -affaire est de n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était un -spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand benêt de Dalgrand, qui -prêchait en faveur des rosières, se figurait que sa femme n’avait -jamais regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge de dix ans, elle -cherchait un mari, cette petite fille délurée d’officier sans fortune! -Et, maintenant qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation allait -être de chercher un amant. - -—Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui apprendra, à votre -vertueux ami... Ah! il trouve qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas! -Eh bien, la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse sont aussi -celles qui vous font... arriver de certains accidents. - -Ce n’était pas la première fois que les amertumes secrètes amassées au -cœur de Sabine s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais rarement -elle allait jusqu’à de si précises personnalités. Ce qui l’avait -entraînée ce jour-là, c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait -par hasard, que M. de Villenoise avait été garçon d’honneur, à la noce -de Robert Dalgrand, avec une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna, -puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait. Mais elle se garda -bien de lui dire qu’un vieux numéro de journal, enveloppant des romans -qu’on lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques lignes, -les principaux détails de la cérémonie. Elle préféra garder pour -elle ce mince renseignement, afin de le débiter ensuite sous forme -d’allusions qui la feraient paraître beaucoup mieux informée qu’elle ne -l’était en réalité. Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne -lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible et emporté -lui avait fait perdre toute mesure. - -Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise, et elle -le sentit à la façon presque brutale dont il lui enjoignit de ne -jamais reparler de M. ni de M^{me} Dalgrand, pas plus que de M^{lle} -Méricourt. Il se départit de sa courtoisie habituelle, prit un ton de -commandement et de menace. Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine -eut la tentation de le braver. Mais elle le vit faire un mouvement -comme pour partir... Elle trembla qu’il ne revînt pas. Alors elle -voulut tourner la chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification -de le voir conserver un air de tristesse et de dédain. - -Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. Au contraire, -une plus grande indulgence lui venait tandis qu’au cours de semblables -scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel poison,» -pensait-il, «est une seule faute passée dans la vie et dans l’âme d’une -femme!... Et ce poison agit d’autant plus sûrement que cette femme est -plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne manque pourtant ni de tact, ni -de jugement, ni de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché -sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par l’intermédiaire de -son orgueil malade. Et il n’y a pas de remède. Son mariage avec moi, -qu’elle souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait pas. Elle -croirait découvrir chez les autres de l’ironie, chez moi du regret... -Elle m’en voudrait toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie ne -serait plus contenue par la crainte de me rebuter et de me perdre... Ce -serait des scènes continuelles... Un enfer... où périrait certainement -l’affection que je lui garde encore.» - -«L’affection...» M. de Villenoise ne disait plus en lui-même «l’amour». -Et, par suite des maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse -défaillante s’approchait toujours plus de la résignation. - -A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré les deux personnes qu’il -admirait le plus, Robert et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs. -Ainsi elle eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle d’adopter -un costume d’homme pour peindre dans son atelier. - -Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il aperçut -une silhouette masculine, dans une vareuse et un pantalon de flanelle -blanche, debout devant un chevalet. Il eut un sursaut d’étonnement. -Mais la silhouette se retourna: c’était Sabine. La tête brune de la -jeune femme émergeait d’un col droit, et sur son buste fin s’étalait un -plastron empesé, où flottait une longue cravate. Elle se mit à rire en -voyant que M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme pétrifié. - -—Je vous fais peur? demanda-t-elle. - -—Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle aurait aussi bien -introduit dans votre atelier un autre visiteur que moi. - -—Et pourquoi pas? - -Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un compliment, et elle -ne voyait pas, dans les yeux de Vincent, l’éclair d’admiration qui -aurait corrigé le mécontentement de son attitude. Pourtant elle avait -constaté que ce travestissement lui allait à ravir; on y distinguait -l’élégance de son corps souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis -le matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait produire. Et -peu lui eût importé le reproche d’inconvenance, si le regard de son -amant lui eût avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que dur et -gênant. - -Elle prit un air détaché. - -—Mon Dieu! vous ne m’avez donc jamais vue ainsi?... C’est mon costume -de travail. Avec tout ce gâchis de couleurs, nous sommes presque -forcées, nous autres femmes... - -Vincent remarqua: - -—C’est pour cela que vous l’avez pris blanc? - -—Et puis, ajouta-t-elle, c’est plus original. Rosa Bonheur s’habille -en homme... même pour sortir dans la rue... Oui, elle se promène en -blouse. - -—Prenez cette tenue-là pour travailler, tant que vous voudrez, dit M. -de Villenoise. Mais, je vous en prie, pas devant moi. Cela me déplaît -prodigieusement. C’est tout simplement horrible. - -Elle sentit qu’il était sincère, malgré l’inexactitude et la forme -désobligeante du jugement. Aussi, comme elle craignait par-dessus tout -de lui déplaire, elle eût probablement relégué au plus vite et pour -jamais ses vêtements d’homme dans une armoire, s’il n’eût cru devoir -poursuivre: - -—D’ailleurs, je vous le répète, je ne comprends pas que vous songiez à -vous laisser voir par des étrangers sous une mascarade pareille. C’est -tout ce qu’il y a de plus inconvenant, et, pour une femme seule, comme -vous êtes... - -—A qui la faute si je suis seule? repartit Sabine. - -—Peu importe... Vous l’êtes. Et si vous ne voulez pas qu’on vous -manque de respect... - -—Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant les bras sur son -plastron empesé. C’est vous qui osez parler du respect qu’on me doit? -Et qui donc m’a fait perdre celui de tout le monde?... Ah! cela vous -rend jaloux qu’on me voie dans ce costume! Dites-le donc franchement, -au lieu de me faire une morale déplacée. - -Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la faire taire avec -un baiser. Car elle était vraiment d’une séduction irrésistible et -comique, avec son costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe -droite avancée dans le pantalon de flanelle, les bras crispés contre sa -chemise de garçon, et la colère de son joli visage rendue puérile par -l’air d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais un glacier -même serait plus facile à dégeler qu’un amant qui sent venir une scène. -Aussi Vincent, qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit avec un -haussement d’épaules: - -—Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de nous deux est jaloux de -l’autre. - -Sur quoi Sabine répliqua: - -—Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas! Car je mettrai -constamment ce costume dans mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour -vous permettre d’y trouver à redire. - -Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement pour moi!...» ou quelque -chose de ce genre, la jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne -pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours, elle commençait -à souffrir de sa propre violence, et de la punition dont elle se -frappait en voulant blesser son ami. Des larmes rageuses montaient dans -ses yeux en songeant qu’elle se condamnait à lui déplaire. Cependant -son orgueil restait si fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de -suite, à rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle attendait -Vincent. Même, pour mieux lui faire sentir qu’elle était libre, et que, -tant qu’il ne l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun droit -sur elle, Sabine accentua les façons masculines dont s’offusquait tant -M. de Villenoise. Elle installa un tir au fond de son petit jardin et -s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de cartouches et des -cartons mouchetés de balles traînant sur les guéridons, dans l’atelier. -Elle ne se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise dans l’étui -du jeune homme lorsqu’ils buvaient le café ensemble; elle en eut -constamment aux lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies, -jusqu’à des paquets de _caporal_, se mêlèrent à ses étuis de couleurs. -Elle parla même de se faire couper les cheveux; mais, comme elle les -avait très longs et fort beaux, elle se garda de donner suite à cette -velléité. - -La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût aperçue par d’autres -hommes dans son costume de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée -de le rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait ces -tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute à lui, la soustraire aux -obsessions et aux tentations, eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A -plusieurs reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise rencontra -dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon à l’œil, examinaient -les études et les ébauches de l’artiste, ou qui, renversés dans -des fauteuils et les jambes croisées, causaient avec un évident -sans-gêne. Les premières fois, il constata que M^{me} Marsan, pour -les recevoir, avait passé une robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit -aucune remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des journalistes -qui viennent examiner mes envois pour le Salon,» Sabine, outrée de -son affectation de confiance ou d’indifférence, poussa les choses -plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme précisément il -venait chercher son amie pour dîner à la campagne, il la trouva, -dans la vareuse et le pantalon de flanelle blanche, qui causait avec -un personnage aux cheveux grisonnants, à l’air hautain, et de fort -élégante tournure. - -Sabine les présenta: - -—M. Vincent de Villenoise... Le comte de Bréville. - -Ce dernier prit congé, en disant: - -—Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette dame. Et vous déciderez -vous-même pour le costume... La toilette de ville ou le décolleté... Ce -que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie. - -Quand Sabine revint du seuil de l’atelier, où elle avait reconduit le -comte de Bréville, elle posa sur M. de Villenoise un regard triomphant -et s’écria: - -—Vous le voyez, c’est une commande. - -Il se taisait. La jeune femme reprit: - -—Je ne l’aurais jamais eue, si j’avais continué à vivre en recluse, -suivant vos conseils. C’est un journaliste influent qui m’a fait -connaître M. de Bréville... Un de ces journalistes à qui j’ai eu le -bon esprit d’envoyer ma carte avec l’invitation à visiter mes envois -pour le Champ de Mars. - -Vincent dit, avec une voix qui voulait garder un accent naturel: - -—C’est la femme ou la sœur de M. de Bréville dont vous allez faire le -portrait? - -—Non, répliqua Sabine avec un air de bravade. C’est sa maîtresse. - -—Ah! je comprends, reprit M. de Villenoise. Cela m’eût étonné... - -Il prononçait lentement, et lentement aussi ses yeux toisèrent la fine -silhouette, d’une masculinité équivoque. Rien ne pouvait être plus -blessant que son intonation, sa réticence voulue, son regard... Mais il -était exaspéré. Tous ses efforts intérieurs ne tendaient qu’à garder -son sang-froid. - -Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles, Sabine bondit -littéralement de fureur. Elle eut un élan de fauve. Et lui, par un -instinctif mouvement de défense, mit les bras en avant, saisit les -frêles poings crispés. - -Elle bégaya: - -—Le lâche!... Le lâche!... - -Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle qui le prit à -l’épaule, enfonçant ses ongles dans l’étoffe et dans la chair. Et, tout -en l’immobilisant par cette étreinte, elle avait un geste comme pour le -pousser vers la porte, avec ce cri: - -—Va-t’en!... Mais va-t’en donc!... Je ne peux plus te voir!... - -—Lâchez-moi, dit-il. Je m’en irai. Je ne demande pas mieux. Cette vie -n’est plus tenable. - -Elle ricana—mais d’un ricanement qui ressemblait à un sanglot. Et elle -souhaitait la force de le chasser, tout en s’épouvantant de ce qu’elle -éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais elle n’avait eu tant -envie de l’insulter, de le meurtrir, ni tant de frayeur de le perdre. -Une impulsion lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d’y fondre -en larmes et en paroles de repentir. Mais, d’avance, elle sentait les -angoisses qui en résulteraient pour son orgueil, l’horreur que lui -inspirerait Vincent s’il ne la relevait pas avec le mot précis qu’elle -attendrait de lui. D’ailleurs ce serait abandonner la lutte, accepter -le rôle de maîtresse soumise, renoncer aux revendications de ce qu’elle -croyait ses droits. Elle se serait rendue odieuse en pure perte. - -Toutes ces pensées traversaient comme des éclairs son état trouble et -violent. Et la cruelle tension de ses nerfs lui faisait mal à crier. - -—Il faut en finir, prononça froidement M. de Villenoise. J’avoue que -je ne suis point fait pour endurer de pareilles scènes. Nous nous -sommes séparés deux mois pour les interrompre. Elles recommencent. -C’est ma faute, évidemment. Je me reconnais incapable de vous rendre -heureuse... Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter qu’à -distance, prenons-en notre parti. - -Tandis qu’il parlait, Sabine avait détaché ses mains de l’épaule du -jeune homme. A présent elle le regardait, très droite, toute blanche, -ses beaux yeux noirs brillant d’un éclat pénible et fixe. - -Ce regard oppressait et irritait Vincent, figeait en lui la tendresse -et la pitié. Il y voyait s’annoncer l’attaque de nerfs. - -—D’ailleurs, ma chère amie, reprit-il—en mettant à ce mensonge -nécessaire une certaine douceur d’intonation,—je venais précisément -vous dire que les affaires m’appellent à Villenoise. Le directeur de -mon usine m’écrit qu’il a besoin de moi... - -—Épargnez-vous donc les frais d’imagination, dit-elle. Pourquoi cette -fausse excuse?... Qui vous retient?... Partez. - -Maintenant elle avait presque l’air calme. Pourtant elle sentait -croître en elle-même une souffrance aiguë, intolérable. - -—Ah! c’est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais pas vous quitter -brusquement, Sabine. Mais puisque vous le prenez de la sorte... Adieu. - -Elle répondit sans faire un mouvement: - -—Adieu. - -Il se rapprocha d’elle, souleva une de ses mains, qu’il baisa. Puis, -comme cette main retombait inerte, il s’attarda quelques secondes, -un sourire gêné sur les lèvres, n’ayant plus la force de saisir cette -liberté qu’on lui donnait, qu’il désirait tant... Car il connaissait -trop la pauvre nature brûlante et douloureuse qui se raidissait devant -lui—sous l’ironie de ce costume d’homme... Cependant, que faire?... De -quelque façon qu’il agît, ne verrait-il pas, à chacun de ses gestes, -saigner et s’enflammer ce cœur de femme? A cette minute même, une -sensation de cauchemar lui coupait la respiration, creusait dans sa -poitrine comme un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La tentation -de fuir l’emporta. Il balbutia: - -—Je vous écrirai. - -Et il se dirigea vers la porte. - -Dans l’atelier, derrière lui, un grand silence inquiétant. Puis, tout -à coup, comme il touchait la portière, un cri aigu, un nom clamé comme -par la détresse d’un être en danger de mort: - -—Vincent!... - -Il se retourna. Follement Sabine s’élançait vers une table, saisissait -un objet, l’approchait de sa tempe. Vincent vit un éclair de métal, -puis il entendit un bruit sec. Du pouce elle venait d’armer son petit -revolver, un de ces bibelots garçonniers dont elle s’entourait depuis -quelque temps. - -—Si tu sors... je me tue! - -Elle l’aurait fait. La surexcitation de ses nerfs eût crispé son doigt -sur la détente. - -M. de Villenoise revint d’un seul bond, lui tourna la main pour diriger -le canon en l’air, puis, détachant de force les doigts serrés, lui -enleva l’arme. Tout de suite après, une émotion rétrospective amollit -les membres du jeune homme. Il pâlit. Et Sabine, dont il maintenait -encore le poignet, sentit sa paume devenir humide et froide. - -—Ah! gémit-elle, tu m’aimes donc encore un peu! - -Elle se jeta sur sa poitrine, l’étreignit à pleins bras, baisa son -visage, ses mains, le drap de son habit. - -—Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable, je te rends -malheureux. Mais je t’aime... Ah! je t’aime... Et je souffre!... - -Comme il fit un geste, elle se cramponnait à lui: - -—Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte pas! Je ne sais pas ce -que je ferais... J’ai peur... - -Il protesta—mais d’une voix blanche, résignée—qu’il ne songeait plus -à partir. - -—Oh! s’écria-t-elle, ne me parle pas sur ce ton. Je sens bien que tu -me détestes... Et cela me rend folle! - -—Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela me serait impossible, -quoi que tu fasses... Mais pourquoi t’infliges-tu de pareils -tourments?... Nous pourrions être si tranquillement, si doucement amis! - -Avec un sourire d’ironie navrée, elle répéta ce mot: - -—«Amis...» - -Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un humble -abattement,—toute sa violence tombée. C’étaient de lourdes larmes, -des sanglots profonds, comme d’une petite fille au désespoir. Et son -costume d’homme la rendait plus pitoyable, par le contraste de cette -virilité apparente avec sa puérile détresse. - -Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire, afin de la ramener -par une plaisanterie au ton de leur familiarité ordinaire. Elle écarta -son mouchoir de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris. Dans -le tumulte de son orgueil soulevé, de son impérieuse passion, de ses -pleurs d’impuissance, elle avait oublié les circonstances extérieures, -elle avait perdu conscience de son travestissement. M. de Villenoise, -avec un sursaut d’inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L’avait-il -offensée de nouveau par cette anodine moquerie prononcée pour la -distraire? Qu’allait-elle imaginer encore? Tout était à craindre de -cette nature follement irritable, impulsive à l’excès. - -Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une robe japonaise, dans -un angle de l’atelier. Tout en marchant, elle ôtait son veston, le -jetait avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la silhouette -changée, son corps souple ondulant dans une houppelande nippone, où -de fantastiques oiseaux, sur un fond de soie violette, éployaient des -ailes d’or. - -—Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne le remettrai plus jamais, -ce costume d’homme qui t’a fait fâcher contre moi. - -Un sourire triste et fin souligna cette promesse, à laquelle Sabine -avait mis une intonation d’espiègle repentir. Avec les vêtements, la -femme aussi venait de se transformer. Déjà cette créature d’imagination -s’abandonnait toute à une sensation nouvelle. Les yeux tragiques -ruisselaient encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait -de coquetterie; au coin de la bouche, la gaieté, la tendresse, -frémissaient, allaient s’épanouir. Sabine, en drapant autour d’elle -la robe orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent de glaces. -Elle se trouva—comme elle était en effet—d’une beauté étrange; et -la certitude d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression de sa -récente défaite morale. Une réaction se fit en elle. Par quelle cruelle -folie s’était-elle tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout -Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier, comme il y serait -demain... toujours?... Et, s’il lui en voulait un peu, il ne lui en -voudrait plus du tout dans une minute, quand elle se serait approchée -de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie souple aux rudes -oiseaux en fils d’or... - -La volonté de cette victoire sécha sous les paupières de Sabine les -dernières brumes de son passionné chagrin. Avec un éclat de rire -provocant et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds de -Vincent. - -—Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. Je n’essaierai plus -de lutter contre toi. Cela me fait trop de mal. - -Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles sombres se noyaient -sous l’épais velours de ses cils. Ses cheveux glissaient, dénoués, -comme des serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et l’étroite -robe japonaise se tendait suivant les inflexions de son corps -prosterné. Cette posture si humble s’embellissait de tout l’orgueil -qu’elle abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même femme que -tout à l’heure?... Si follement variable de visage et de pensée, on la -sentait toujours palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur -de volupté montait de cette ardeur inapaisable de la chair et du cœur. -Certes, on eût pu l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait -elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire qu’elle manquât -de franchise. Elle se laissait trop voir. Son âme sans mystère semblait -une mer tourmentée dont le flot resterait transparent et clair. Sur -sa frénésie intérieure, elle aurait dû mettre le masque impassible de -la Chimère antique. Pour être tout à fait femme et perpétuellement -victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était l’artifice. - -A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique souvent -reconquis,—ainsi ce soir par le manège délicieux de cette amoureuse -Japonaise,—ne laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces scènes -et leurs alternatives de fureurs et de caresses exténuaient son -sentiment. Et, quoiqu’il eût prudemment effacé, sous l’éloignement et -l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt, cependant l’image -de cette jeune fille, qui continuait à rayonner vaguement dans les -régions inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante encore une -liaison si différente de son rêve. - -Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque, il travaillait à sa -traduction de Manilius, un songe à présent le hantait. Il se figurait -la douceur auprès de lui d’une présence féminine si calme qu’elle n’eût -point troublé l’atmosphère de rêverie et de silence. C’était l’idée -du mariage—cette idée jadis hostile—qui maintenant lui apparaissait -avec toutes les séductions de l’irréalisable. Dans son vaste hôtel, il -voyait glisser, pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette -légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette compagne de rêve, il -l’imaginait douce, invraisemblablement douce, avec des gestes lents -et de suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait pas -d’entendre le son de sa voix, mais ce qu’évoquait son oreille, c’était -l’insensible bruissement des fines étoffes—surahs ou batistes—dont -elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses yeux, qui se seraient -posés sur lui tandis qu’il écrivait... Mais ce qui surgissait alors, -c’étaient des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard si -chaudement expressif, que Vincent tressaillait, puis s’enfonçait avec -plus d’application dans les obscurités de ses textes latins. - -N’importe... Les heures studieuses du matin devenaient pour lui d’une -suggestion pleine de péril. Dans la journée, parmi les allées et venues -de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. Mais, dans la -solitude de sa bibliothèque, il n’osait plus lever les yeux de sa page -blanche, ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots -immobiles. - -Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à la noire tristesse la -mélancolie de sa vie manquée, il reçut une lettre de Robert Dalgrand. - -Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, après un peu -d’étonnement, se rappela que le voyage de noce des jeunes époux -devait se conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis les bords -du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais voilà deux mois qu’ils -étaient partis. On était maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il -abandonner si longtemps son usine, les ateliers de construction qu’il -avait récemment établis à Billancourt? - -Sa lettre donnait de ce retard une explication à laquelle Vincent -ne s’attendait guère. Robert y parlait plus encore de travaux et -d’inventions que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient -point ralenti l’étonnante activité de son cerveau. S’il restait en -Belgique, c’est qu’il y organisait une entreprise tout à fait nouvelle, -qui devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant, il avait obtenu -l’autorisation nécessaire du gouvernement royal. Son idée ne semblait -pas à d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc plus qu’à la -mettre à exécution. Ce n’était pas ce qui pouvait l’embarrasser. -D’ailleurs il ne précisait pas son projet. «Je veux,» disait-il à -Vincent, «t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à Paris dans -quelques jours, et je te dirai, en deux mots, de quoi il s’agit. Mais -c’est ici, en Belgique, que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être -terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer la date exacte... Une -date qui comptera, je t’en réponds, dans l’histoire de l’industrie -humaine.» - -Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune femme avec le même -enthousiasme que de sa mystérieuse découverte,—si bien que M. de -Villenoise ne se reconnaissait plus entre les phrases qui concernaient -l’une ou l’autre,—Robert ajoutait: - -«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai la Tour Eiffel. -Eh bien, mon cher, je ne croyais pas alors y arriver de si radicale -façon. Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac, toute cette -ferraille paraîtra tellement encombrante et ridicule qu’il ne restera -plus qu’à la déboulonner.» - -De la part d’un homme dont les actes avaient toujours été supérieurs à -ses paroles, une telle assurance promettait des choses extraordinaires. - -M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux conséquences du -mariage pour Robert se trouvaient si promptement contredites par la -réalité, resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille d’une -pareille nature. Quoi! l’amour, cette passion tellement exclusive, -au lieu d’absorber Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance -de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait peut-être une des -grandes inventions du siècle parmi le dépaysement délicieux d’un -voyage de noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui, bien que -dépourvu de jalousie, ne laissa pas de l’humilier. Car, depuis deux -mois, les simples inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient -à troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son esprit, sollicité -par son rêve, s’insurgeait davantage contre l’application à une tâche -pourtant modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune homme devait -bien en convenir avec lui-même) le beau calme de sa vie s’était -envolé... peut-être à jamais. Et maintenant même, en achevant cette -lettre de Robert, comment se fit-il qu’il tressaillit à une phrase -plus insignifiante pourtant que toutes les autres? Son ami mettait en -post-scriptum: - -«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur Gilberte? Gare à toi si tu -as flirté avec elle, don Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur, -certain récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant, ce sont -des sous-entendus mélancoliques... _On ne te voit plus..._ Elle ne dit -pas grand’-chose, mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas -difficile de lire entre leurs lignes.» - -Cette taquinerie sans importance prit, aux yeux de Vincent, des -proportions considérables. Il y pensa beaucoup, comme à la plus -sérieuse chose du monde. Même il se mit à se suggérer des remords, pour -se persuader qu’en effet il avait produit sur Gilberte une trop vive -impression. Il se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté du -bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le regard qu’elle avait -échangé avec lui tandis qu’ils étaient à cheval. Et tout son passé de -joli garçon, les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent à -supposer que Gilberte était préoccupée de lui comme il était préoccupé -d’elle. Rien ne pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion -qu’une aussi troublante hypothèse. - -A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit M^{lle} Méricourt. - -C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit plus émouvante la -présence de la jeune fille, c’est qu’il se trouvait en compagnie de -Sabine. - -M^{me} Marsan, qui évitait de se montrer avec M. de Villenoise dans -les réunions mondaines, lui avait demandé cependant de prendre -une baignoire au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour la -représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux artistes de -Paris, dans les genres les plus divers, devaient jouer des fragments -de leurs meilleures créations. C’était, pour elle qui sortait si peu, -une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités dont elle ne -connaissait encore que les noms. - -Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans l’ombre de leur -étroite loge, presque entièrement isolé de la salle, lorsque, levant -les yeux vers le très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait -apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition, il vit -surgir la gracieuse silhouette de Gilberte Méricourt. - -Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait légèrement contre -le dossier de son fauteuil. Sans doute, elle se trouvait là depuis un -moment; mais lui la reconnut si brusquement et dans le sursaut d’un -tel choc, qu’il n’eût pas éprouvé de sensation plus violente si cette -apparition s’était produite par un enchantement. - -Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la joie, mais de la gêne -et presque de la frayeur. Il eut un mouvement comme pour se lever et -s’enfuir. Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula sa chaise. -Mais c’était elle, la pauvre femme, qui, sans le savoir, entravait -si péniblement son ami. Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui, -tandis que la chère innocente figure planait là-haut, hors de portée, -interdite même à ses regards dont M^{me} Marsan pourrait observer -la direction, révélait à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était -point avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair et cruel, ce -que désormais sa vie deviendrait entre ces deux femmes. Mais il eut -à peine le temps de pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son -immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que Gilberte ne le reconnût -dans la pénombre de cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme. -Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels jugements lui -suggérerait son ingénuité de vierge, qui, après tout, ne pouvait être -l’absolue ignorance? Vincent avait beau se dire: «Qu’importe? Puisque -je ne serai jamais rien pour elle, puisque je ne puis prétendre à sa -main.» Malgré ce raisonnement, il sentait comme un confus espoir qui, -tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et qu’un coup d’œil trop -clairvoyant de la jeune fille anéantirait pour toujours. - -Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire. Pas assez, -toutefois, pour perdre la vision de Gilberte. Et il s’avançait, puis se -reculait, partagé entre son désir de la contempler et sa crainte d’être -aperçu par elle. En même temps, l’autre crainte, celle que Sabine ne le -devinât, rendait ses mouvements furtifs et gauches. - -—Qu’avez-vous, mon ami? demanda M^{me} Marsan. - -—Rien. - -—Est-ce que quelque chose vous gêne? - -—Pas du tout. - -—Vous ne devez pas voir la moitié de la scène, comme vous êtes placé -là? - -Il prétexta qu’il avait mal aux yeux, que les lumières le fatiguaient. -Intérieurement, elle s’étonna. Non pas des imperceptibles incidents, -mais du soudain changement d’humeur de M. de Villenoise. Car il était -venu fort gaiement à cette représentation, et, tout à l’heure, le fou -rire l’avait pris devant l’impayable façon dont Coquelin, dans _Les -Précieuses_, criait: «Au voleur!...» - -Maintenant, quoiqu’une divette à la mode débitât drôlement, sur ces -planches solennelles, des couplets éclos au «Chat Noir», Vincent ne -souriait même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse, ne reflétait -rien des effets inattendus de la mimique ni de la suggestive perversité -des intonations. Mais l’expression de ses traits restait rigide et -tendue comme sous l’intensité d’une idée fixe. Et, par instants, ses -prunelles, invinciblement attirées, glissaient dans une direction que -Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir, avec une espèce de -sursaut conscient, poser leur regard vide sur la femme qui minaudait -toute seule au milieu de la scène. - -—Eh bien, dit tout à coup M^{me} Marsan, je suis bien aise de l’avoir -entendue, cette fameuse étoile. Mais je ne comprends pas l’engouement -du public. Moi, elle m’agace. Et vous? - -M. de Villenoise eut un haussement d’épaules. - -—Je croyais, insista Sabine, que vous l’admiriez. Vous m’en avez parlé -avec tant d’enthousiasme après votre soirée chez la marquise de Vernage! - -Vincent répondit par un monosyllabe d’indifférence. - -—Peut-être,—reprit Sabine avec lenteur et sans quitter des yeux la -figure de son ami,—peut-être a-t-elle moins bien chanté, ce soir, -cette complainte de _La Cruche cassée_, qui vous avait produit une -telle impression chez la marquise. - -—Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué une différence, prononça -Vincent, qui sentit une intention dans l’interrogatoire auquel on le -soumettait, et qui voulut prouver à quel point il était resté attentif. - -Un frisson parcourut la chair de Sabine. La divette, ce soir, n’avait -pas chanté la complainte de _La Cruche cassée_!... Vincent n’avait rien -entendu! Il se laissait absorber tout entier par une préoccupation, et, -cette préoccupation, il la dissimulait! Qu’était-ce?... A quoi pensait -le jeune homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une femme? - -Toutes les griffes des jalousies, des colères, des inquiétudes -habituelles à Sabine, lui entrèrent d’un seul coup dans le cœur. Car, -pour sa sensibilité exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette -misérable circonstance. Elle eut, sous le calme qu’elle s’efforçait -de garder, comme un cri intérieur de rage souffrante. Eh quoi!... -Justement ce soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait sans -arrière-pensée, où elle jouissait franchement d’un plaisir partagé avec -celui sans qui, pour elle, aucun plaisir n’existait! Elle s’en était -réjouie tout le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner -cette après-midi devant son chevalet, elle avait cru goûter le fruit -de ses soumissions récentes. Car voici bien près d’une semaine qu’elle -n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout en souffrant de la -singulière souffrance que lui causaient tous les gestes et tous les -mots du jeune homme qui ne se rapportaient point à leur amour, elle -l’avait laissé agir et parler sans essayer de le contraindre. - -Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu de repos berçait -son âme troublée. Tout à l’heure, dans la voiture qui les amenait au -théâtre, en se serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus à -elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de gaieté, de jeunesse. -Puis cette atmosphère de théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait -une griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières scènes du -spectacle, elle avait ri comme une enfant. - -Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille suffisait à crever la -bulle éblouissante de sa félicité. L’exaltation de bonheur, sans cause -bien précise, qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à coup, -et peut-être avec moins de raison encore que pour s’envoler jusqu’aux -nuages. Mais tel était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs -de la joie, il tombait brusquement aux affres du désespoir. - -La jeune femme refréna pourtant l’impulsion qui la poussait à -convaincre Vincent de distraction et de fourberie, et à réclamer de -lui une explication immédiate. Généralement, elle cédait à cette -fougue intérieure, qui la sortait d’un état presque intolérable, et -détendait par du bruit et de l’action la fixité de sa pensée sur une -image trop pénible. Mais les dernières discussions avaient si mal -tourné pour elle—aboutissant à d’humiliantes concessions de sa part -et au refroidissement visible de Vincent—qu’elle rassembla toutes -ses forces pour tâcher de recourir à des expédients moins dangereux. -Elle se laissa donc dévorer silencieusement par son angoisse et elle se -contenta d’observer M. de Villenoise. - -En face de cette baignoire où se passait ce double drame dans ces deux -cœurs humains, sous ces deux physionomies muettes, la représentation -continuait. On jouait maintenant une scène d’_Hernani_. L’acteur qui -faisait ce soir-là ses adieux commençait le long monologue de don -Carlos devant le tombeau de Charlemagne. Après les calembredaines -chat-noiresques de la divette à la mode, on entendait une voix -caverneuse s’écrier: - - _Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires - Ne devraient répéter que paroles austères._ - -Sabine s’éventait avec un grand éventail en plumes noires. Vincent -ne bougeait plus, ayant trouvé une position qui lui permettait de -lever son regard vers Gilberte sans détourner son visage de la scène. -Cependant, il n’osait profiter de cette facilité, car il sentait, -dans l’ombre, les prunelles ardentes de Sabine qui, fréquemment, -effleuraient son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus, -il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très bien qu’il -regardait quelque chose par l’imperceptible écartement des doigts. Mais -l’obstacle, sans arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait la -direction. - -Toutefois—comme la femme la moins maîtresse d’elle-même garde encore -une supériorité de finesse sur le plus circonspect des hommes—la -représentation ne s’acheva pas sans que Sabine eût découvert le sujet -des préoccupations de Vincent. Pour y parvenir, elle affecta de -s’intéresser tellement à ce qui se passait sur la scène que le jeune -homme prit le change. Il s’oublia quelques secondes de trop dans -une contemplation passionnée et soucieuse. L’expression de ses yeux -trahissait quelque chose de plus grave même que de l’admiration. Sabine -en fut consternée. Son cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de -chute et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers le balcon. - -Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise à côté d’un vieux -monsieur de tournure militaire. Chose étrange, ce fut celui-ci -qu’elle examina le plus consciemment tout de suite. Et les moustaches -blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un peu rigide et figé, -amenèrent immédiatement dans la pensée de Sabine les trois syllabes -du mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un mécanisme, ces trois -syllabes, à leur tour, évoquèrent le nom dont elle les avait le plus -souvent accompagnées au cours de certaines inquiétudes récentes, et, -mentalement, elle prononça: «Méricourt». Avant d’avoir bien regardé -Gilberte, elle avait établi son identité, et elle pressentait une -rivale. La vie est pleine de ces presciences et de ces fatalités. - -Quelle femme pourra blâmer le sentiment de douloureuse haine avec -lequel Sabine considéra Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle -eut, cette artiste, la notion du charme indescriptible émanant de ce -jeune visage. Elle put constater chez M^{lle} Méricourt un attrait -plus captivant que la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du -teint et cette adorable douceur flottant sur toute la personne, qui -avaient séduit M. de Villenoise avant même qu’il les analysât. Dans la -façon dont cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son éventail, -dont elle se tournait en souriant vers son père, il y avait une grâce -inconcevable. Et cette grâce paraissait morale autant que matérielle: -c’était une expression plutôt qu’une ligne ou qu’un geste. On éprouvait -à la voir ce qu’on éprouve devant certaines fleurs et devant certains -oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement dont elle -pénètre le cœur surpasse le ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit -bien quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait aux moindres -mouvements de cette enfant simple et délicieuse! Et la pensée que cette -petite n’avait pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait une -vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières deux larmes de feu. - -Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne valait-elle pas mieux, -avec toutes les richesses de sa passion, de son intelligence, de son -art, que cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les hommes -préféreraient toujours une peau plus fraîche, des yeux plus naïfs, -une plus souple nature, prompte à subir leur égoïsme de despotes. On -ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant leurs instincts -les plus bas. Ce Vincent, qui dévorait des yeux cette petite niaise, -oubliait peut-être en ce moment leurs six années d’amour et tous -les sacrifices qu’elle avait faits pour lui, simplement parce qu’il -constatait des airs de tourterelle sur un visage de poupée. Il pensait -devenir facilement un grand homme dans cette imagination d’écolière qui -le prendrait pour ce qu’il se donnerait... Sabine le méprisa. Mais, -en même temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse ardeur -qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet homme dont elle dénigrait -les sentiments... Sa jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la -suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir déchaîner quelque -force de la nature, elle souhaita la mort de Gilberte Méricourt. - -Tranquille cependant en apparence, elle agitait son éventail en plumes -noires. M. de Villenoise regardait maintenant la scène, avec des -yeux absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, Gilberte -s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage tendu, la joue rose, la -bouche entr’ouverte par un sourire. Même, à un instant, elle battit -des mains. Et, comme son père lui dit sans doute que cela n’était pas -très correct pour une jeune fille, elle eut un petit sursaut effaré, -puis tout de suite un air bien sage, avec un peu de confusion dans ses -prunelles. - -—J’ai la migraine, dit brusquement Sabine. Je souffre à mourir... -Sortons. - -Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, qu’ils n’auraient -pas le temps de quitter le théâtre avant la bousculade générale -et qu’ils seraient pris dans la foule. On entendait, en effet, un -remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent avec bruit. - -—Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant les rencontres... - -—Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle. - -Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le départ des derniers -spectateurs. Car, par-dessus tout, elle craignait de se trouver face -à face avec quelque ancienne relation de ce monde dont elle avait -été l’une des reines. Elle resta donc, comme d’habitude, à épier par -la fente de la porte, et à nommer à voix basse les personnes qu’elle -reconnaissait. Tout en souffrant atrocement à cette espèce de revue, -elle manquait rarement de la faire, surtout dans des soirées comme -celle-ci, où elle pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on -appelle le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui, jadis, tenaient -à honneur d’être reçus chez elle. Ce qu’elle éprouvait en ce moment, -debout derrière cette porte entr’ouverte, avec la fureur de jalousie -qui lui dévorait le cœur, serait impossible à décrire. - -Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait entre ses dents les noms -de tant de femmes qui ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait -pu nommer les amants, et qui passaient, levant leurs petites têtes -arrogantes, au bras de leurs maris. - -—Voilà M^{me} de Blairac... Comme elle se maquille maintenant!... Et -_votre_ marquise de Vernage... Dieu! qu’elle a enlaidi!... Étiennette -Dulaure. Et, naturellement, à deux pas derrière, son cousin Norbert -d’Épeuilles... Philippine de Berval... - -Cette litanie continuait. M. de Villenoise n’écoutait pas. Mais, sans -prêter l’oreille aux syllabes, il avait le dégoût et la honte de ce qui -se passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de ses rancunes, lui -faisait mieux sentir quelle exception elle formait dans la société, à -quelle distance elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel ouvert, -de tout ce qui est normal et régulier. Lui-même, debout derrière elle -dans cette loge obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il -pas lié à la faute et au malheur de cette femme? N’était-il pas à -jamais privé de la joie que procurent la fierté et la dignité dans -l’amour? Il ne devait pas songer à se montrer parmi cette foule à côté -d’une compagne de son choix, entourée, comme il la rêvait, de tous les -respects et de toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne serait -jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine alors que lui-même ne se -plaignait pas? - -Après la soirée qu’il venait de passer, de telles réflexions semblaient -plus amères à M. de Villenoise. Si M^{me} Marsan s’était retournée -pour observer, dans la presque obscurité, sa silhouette immobile, elle -eût frémi de voir cette face d’ombre, où la mâle beauté bien connue se -raidissait dans une expression morne et hostile. - -Mais—saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer—sans un -mouvement vers lui, elle dit d’une voix plus haute: - -—Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux général! - -—Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde violence, en lui -étreignant le poignet. - -—Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle. - -—Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu confus. On a -l’oreille si fine pour son propre nom. - -Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi. Elle avait vu l’effet -de son exclamation sur Vincent. Mais elle avait pu élever la voix sans -crainte. Car ni le général ni Gilberte n’avaient passé devant sa loge. - -«C’était donc bien eux!» pensa-t-elle. «Et il ne me les a pas montrés! -Il a fait semblant de ne pas les voir. Il ne m’avait pas non plus parlé -de cette noce, où elle a été sa demoiselle d’honneur. Oh! il se passe -quelque chose... Peut-être est-il déjà épris de cette petite poseuse. -Et elle aura fait la coquette avec lui. Ce n’est pas étonnant, il a des -millions... Ah! l’affreuse fille, que je la hais! Dieu! s’il songeait -à l’épouser!... Mais non... cela ne se fera pas... car je les tuerais -tous les deux!...» - -Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et déchiraient l’âme de -Sabine, tandis que Vincent la ramenait, dans sa voiture, rue de la -Pompe. Mais elle ne disait rien. Elle ne l’attaquait pas ouvertement, -comme elle l’aurait fait dans une circonstance de moindre gravité. -L’effroi de ce qu’elle soupçonnait la rendait cette fois prudente et -muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur soirée. Une tristesse -profonde, une vague inquiétude, lui serraient le cœur et lui fermaient -la bouche. - -Quand le coupé s’arrêta, il mit un baiser sur la joue de son amie. Mais -les lèvres comme la joue restèrent froides. - -Puis la porte cochère battit, la voiture tourna... Et chacun des deux -amants se trouva seul en face de la nuit. - - - - -V - - -MAINTENANT Vincent de Villenoise était un homme très malheureux. Depuis -la soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait plus nier à lui-même qu’il -aimât Gilberte. Et non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser -cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée que bientôt, -inévitablement, elle en épouserait un autre. Plus sa raison et la force -de sa volonté le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait en lui -le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher, de savoir ce qu’elle -faisait, ce qu’elle pensait, quelles étaient les personnes dont elle -s’entourait le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de telles -satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait la résolution de -fréquenter sa famille dès que Dalgrand serait de retour. Puis il -comprenait que ce serait commettre la pire imprudence. Alors il se -rudoyait intérieurement, comme l’on rudoie pour son bien le malade -qui veut guérir et qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du -médecin. - -Cependant la vie lui devenait terne et pesante. Le présent se traînait -dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait en des perspectives monotones. -Son immense fortune, loin de le consoler, ajoutait un point de vue -pénible à ses réflexions. Car, s’il avait été libre, cette fortune eût -facilité son mariage avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe -cette créature charmante. Comme il aurait été heureux de lui donner -tout ce qui s’achète, et, en particulier, les beaux chevaux que devait -souhaiter cette amazone accomplie! - -Malgré lui, il se représentait, avec des détails irritants, tout ce qui -aurait pu être. Il voyait les doux yeux bruns s’illuminer de surprise -et de plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait -leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de la chose impossible -s’exaspérait en lui à ces rêves d’une dangereuse précision. - -Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise le troublait encore -par l’orgueilleuse répugnance qu’à cet égard montrait Sabine. Il -n’avait même pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers celle-ci -à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il la dépouillait sans rien lui -rendre. Si elle avait été sensible aux somptuosités matérielles, et si -sa fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un amant, avec -quelle prodigalité Vincent n’eût-il pas racheté chacune des pensées par -lesquelles il offensait l’amour de cette malheureuse femme! - -Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle ne l’accablait plus de -ses reproches, elle ne l’offusquait plus de ses fantaisies... Elle -avait cessé toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de -scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir domptée. Elle devenait -soumise et timide. Était-ce le pressentiment d’une fatalité installée -en dominatrice dans ce cœur d’homme sans lequel elle ne pouvait pas -vivre?... Peut-être tremblait-elle devant quelque chose qu’elle n’osait -se dire à elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus touchante -qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré lui, l’irrévocable malheur -de cette amie encore si chère. Il s’en voulait et il la plaignait. -Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui dire les mots qui -l’eussent réconfortée, avec l’accent qu’il l’eût convaincue. Il se -taisait. Elle ne lui dictait plus de phrases passionnées, craignant -trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient sur ses lèvres. -Leurs conversations demeuraient indifférentes. Leurs silences -ressemblaient à celui qu’on garde près d’un mort. - -Un matin, comme Vincent travaillait dans sa bibliothèque, on lui -apporta la carte d’un visiteur. Il allait rappeler la consigne à son -domestique et condamner sa porte, lorsque, machinalement, il jeta les -yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une légère exclamation, quitta sa -place et descendit. En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du -petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses bras. - -Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de fait, Vincent mit un peu -de nervosité féminine dans son effusion. Cette large et solide poitrine -d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge. Tout de suite il crut -retrouver à ce contact un peu de l’énergie qui lui faisait défaut -depuis quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau de l’admiration -confiante qui, lorsqu’il était gamin, lui inspirait tant de sécurité -près de son camarade. - -Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert n’avait paru taillé pour -ce rôle fortifiant. Toute sa personne respirait l’activité, le triomphe -et l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie prit un air de -gravité dès qu’il eut examiné Vincent. - -—Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te trouve pas bonne mine. - -—J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise. Mais c’est à peu -près fini. Je te conterai cela plus tard. - -—Quelque chose à ta fabrique?... demanda Robert avec inquiétude. -Est-ce que l’APÉRITIF ne va plus? - -—Je me moque bien de l’APÉRITIF, ricana Vincent. La fabrique marche -toute seule. Tu sais que j’ai là un directeur... l’intelligence et la -probité mêmes. - -—Alors?... sourit Robert en posant l’index sur le côté gauche du -veston de son ami. - -Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite il éclata de rire, comme -si l’hypothèse qu’il souffrît de peines de cœur lui parût la meilleure -plaisanterie du monde. Robert ne fut qu’à moitié dupe de cette gaieté, -mais il n’insista pas. Malgré leur intime et profonde entente, les deux -amis ne s’étaient jamais trouvés d’accord sur la question «femme», -et ils avaient cessé de la discuter entre eux. La longue absence de -Dalgrand et le regret un peu désapprobateur avec lequel il avait -autrefois vu s’engager la liaison de Vincent avec Sabine rendaient le -sujet plus inabordable encore. Aussi, tout en accueillant comme une -espèce de sauvegarde pour sa volonté chancelante la présence de son -ami, les inspirations indirectes d’un jugement si droit, le spectacle -d’une si belle santé d’âme, M. de Villenoise était encore fort éloigné -d’une confidence précise. Cette confidence serait d’autant plus -difficile à faire qu’il s’agissait de M^{lle} Méricourt, et qu’il -faudrait reparler de Sabine, dont le nom, depuis des années, n’avait -plus été prononcé entre les deux camarades. - -Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels de Vincent -confirmeraient, d’ailleurs, les raisonnements et les prédictions que -jadis lui avait adressés Robert?... Pour celui-ci, dès son adolescence, -il n’avait jamais conçu l’amour autrement qu’avec le cortège des -sentiments les plus loyaux et les plus fiers. - -A ceux qui, devant lui, vantaient la passion et dénigraient le mariage, -il ne cachait pas l’écœurement que lui inspirait l’adultère, ni -l’impossibilité où il se trouvait d’aimer une femme qu’il partagerait -avec un autre, ni encore son incapacité morale de jamais séduire -une jeune fille. Les belles prouesses dont les jeunes gens tirent -volontiers vanité lui faisaient hausser les épaules. Sans prétendre à -une impossible chasteté, il reléguait au rang des innommables besoins -tout ce qui n’était pas l’amour... Et il ne concevait l’amour qu’avec -la fidélité de l’époux, la dignité de l’épouse, les joies—aujourd’hui -si démodées—de la famille, et l’orgueil d’une nombreuse et forte -descendance. - -Tout le reste, tout le romanesque malsain qui donne pour but à l’amour -des plaisirs stériles et d’un ordre, en somme, passablement honteux, -lui semblait le triomphe d’un inqualifiable égoïsme, d’un égoïsme -de la chair et de l’animalité, bien inférieur à l’ambition, ce noble -égoïsme de l’esprit. - -Pour lui, la question était grave. Elle dépassait la portée d’une -simple discussion entre hommes, au moment des cigares et du café. Il -y avait là plus qu’un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes. Robert -croyait y voir la pierre de touche où se manifeste l’affaissement du -caractère moderne, et aussi l’écueil contre lequel se briseront et -s’effondreront certaines races. - -Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend des allures -philosophiques sous le nom de pessimisme, semblait à cet homme d’action -tout bonnement l’impuissance à vivre la vie comme elle doit être vécue, -c’est-à-dire non pour soi-même, pour sa personnalité restreinte et -temporaire, mais pour sa personnalité générale épandue dans l’humanité -et pour sa personnalité future prolongée dans les enfants. - -On ne veut plus d’enfants, parce qu’ils coûtent beaucoup d’argent à -élever, donnent beaucoup de peine, puis vous paient d’ingratitude quand -ils sont grands. - -Sans expliquer que l’ingratitude des enfants est en raison directe de -l’argent dépensé pour eux, et qu’en supprimant l’une des difficultés -on élude l’autre; sans ajouter que les enfants ne coûtent cher qu’aux -parents vaniteux et aveugles, ignorant les principes d’une virile -éducation, Robert se plaisait à donner aux viveurs l’argument suivant: - -«Vos sens aussi vous coûtent cher, vous donnent beaucoup de peine à -contenter, et vous paient d’une fameuse ingratitude lorsque vous êtes -devenus vieux!» - -En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant aucune tâche, se croyait -le droit de mépriser une société dont l’idéal consiste à éluder le plus -de devoirs possible. - -Cette société, d’ailleurs, il la voyait clairement s’acheminer vers sa -ruine. - -S’il s’était marié, ce n’était donc pas, comme ses contemporains, -pour augmenter ses plaisirs au moyen d’une dot, sans augmenter ses -obligations;—non, c’était pour remplir joyeusement et fièrement son -rôle d’homme et de citoyen, et pour recueillir les seules satisfactions -que la nature ait voulues complètes: celles qui naissent du don de -soi-même, de l’effort et du dévouement. - -Cette façon de comprendre l’existence lui faisait juger avec un peu -de sévérité les travaux et les amours de Vincent. L’érudition lui -semblait un sillon facile et peu fécond dans le champ de l’activité -humaine. Quant à la liaison avec une femme mariée, Sabine de -Rovencourt,—liaison devenue si scandaleusement notoire par un flagrant -délit, une condamnation du tribunal correctionnel et le divorce de -la comtesse,—la plus indulgente attitude qu’avait pu prendre Robert -à cet égard était de n’en jamais parler. Il s’y était si complètement -astreint qu’il ignorait les phases dernières et la durée de cette -liaison. Ses longues absences lui avaient ôté d’ailleurs toute occasion -de s’éclairer sur ce point. Certains détails étaient sortis de sa -mémoire. Il n’avait donc aucune donnée sur ce que pouvait être, à la -période actuelle, la vie amoureuse de Vincent. - -L’idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que cet ami, toujours -si cher, pourrait devenir un frère pour lui en épousant Gilberte -Méricourt? M. de Villenoise se le demanda, non sans une sorte -d’angoisse, lorsque Robert, après lui avoir longuement parlé de -sa précieuse Lucienne et de sa nouvelle famille, renouvela cette -taquinerie qu’il lui avait écrite à propos de Gilberte. - -—Que s’est-il donc passé entre vous?... Depuis notre retour, elle -prend un air tout drôle dès qu’on prononce ton nom. - -—Mais... je n’ai guère revu M^{lle} Gilberte qu’une fois depuis ton -mariage. - -—Allons donc!... Vous vous êtes rencontrés au Bois. - -—Au Bois... Oui, c’est cela... Une seule fois. - -—Comment!... Tu n’as pas fait de visite?... Ayant été garçon -d’honneur?... - -—Non. - -—Ah! mais je ne m’étonne plus... Mon beau-père aussi m’a paru très -frais à ton égard. Ne t’avait-il pas proposé de venir voir ses séances -de dressage à l’École de Guerre? - -—Je n’ai pas eu le temps. - -—Mais tu as dû le blesser! Cela me contrarie fort. Tu sais qu’il -n’invite pas tout le monde. Il est très mystérieux pour ses -expériences, le général. Certainement il a cru t’accorder une faveur... -Et tu n’y réponds pas! - -Robert prenait si vivement à cœur ce qu’il jugeait un manque d’égards -envers son beau-père et Gilberte, que M. de Villenoise, très soucieux -d’agir en homme du monde et préoccupé de ne pas froisser son ami, -s’engagea tout de suite à quelques démarches de politesse. Il -déposerait sa carte le jour même boulevard Malesherbes. Il irait, le -lendemain matin, demander le général Méricourt à l’École de Guerre. - -—Mais non, dit le constructeur. Ces visites coup sur coup... après ta -réserve exagérée... cela paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner -jeudi à la maison. Ils seront là. J’arrangerai les choses. Et l’on est -si bien disposé pour toi!... On ne te gardera pas rancune. - -Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation. Presque tout de -suite il dit: «Oui.» Pourquoi?... Lui-même ne s’en rendit pas bien -compte, tant cette acceptation s’éloignait des résolutions très -fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il obéissait à la crainte -instinctive que Dalgrand ne devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau -s’était éveillé, en effet, comme une espèce de fausse honte, dès le -premier abord de son ami, et grandissait au cours de cette conversation -tranquille, devant cette physionomie pleine d’une force si raisonnable, -d’une si éclatante franchise. - -—C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras déjeuner jeudi. Tu -connais la maison, à Billancourt? Du reste, tout le monde pourra te -l’indiquer. Et tu verras de loin la cheminée de l’usine. - -—Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes aujourd’hui lundi. J’ai -le temps d’aller avant tout présenter mes hommages à M^{me} Dalgrand. - -—Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, vers cinq heures. -J’annoncerai ta visite à Lucienne, qui te renouvellera mon invitation, -croyant te la faire pour la première fois, au dernier moment. Sans cela -Gilberte nous en voudrait de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver -à cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner en famille, telle -qu’elle sera, en amazone... Puis elle veut ensuite visiter les ateliers. - -—Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?... - -—Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! Ma famille n’est-elle pas la -tienne? Si tu savais comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà! Il -a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir un peu le général et -Gilberte. Encore, ajouta Robert avec un imperceptible sourire, j’ai -dans l’idée qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit. - -Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait avec une intonation si -profondément heureuse; ces images d’intimité, de cordialité, qu’il -évoquait; cette tristesse indulgente qu’il attribuait à certain «on» -sous lequel Vincent ne voyait que Gilberte, toutes ces caressantes et -légères influences enveloppaient et engourdissaient le cœur troublé de -M. de Villenoise. C’était son rêve récent qui prenait forme, et contre -lequel il allait peut-être ne plus pouvoir se défendre... Déjà, dans sa -pensée, il se transportait à ce jeudi matin, où il serait assis près de -Gilberte, non plus à la table cérémonieuse du dîner de noce, mais chez -sa propre sœur, à elle,—cette sœur dont il tutoyait le mari, ce qui -créait entre eux comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà cette -étroite réunion, où les couverts et les cœurs seraient si proches... Et -tel était le charme des puériles images, des prévisions insignifiantes -dont la perspective de ce repas emplissait son cerveau, qu’il ne -pensait même pas à questionner Dalgrand sur la nouvelle invention dont -le constructeur espérait tant de profit et de gloire. - -Cependant, comme Robert se levait, avec une allusion à l’urgence de ses -travaux, de Villenoise s’écria: - -—Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... Peut-on savoir ce -que c’est?... - -—Oh! je n’ai pas le temps ce matin. Je te dirai cela jeudi. - -—Tu es content? - -—Plus que content. J’inaugure, dans l’industrie, une ère nouvelle. - -—Tu as donc enfin découvert la pierre philosophale? - -Dalgrand eut un beau rire d’orgueil. - -—Bien mieux que cela, mon cher. - -Mais il reprit: - -—Découvert, non... Je ne fais que rendre pratique une découverte qui -sera certainement la plus grande de ce demi-siècle quand je l’aurai -sortie des laboratoires et du domaine de la théorie... J’ai eu la -chance de trouver hier ce qu’un autre aurait trouvé demain, ce que -des savants et des industriels cherchent depuis quarante ans avec des -progrès presque journaliers, sans que le public d’ailleurs y ait prêté -la moindre attention... - -—Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher ami... que je suis -heureux!... Mais un mot, voyons!... Sur quoi dois-je te féliciter? - -L’inventeur lui serra la main avec un bon rire et secoua la tête. -Puis il mit son chapeau, ouvrit la porte, traversa le hall à grandes -enjambées. - -—Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma révélation en -famille. Jusqu’à présent, il n’y a que Lucienne qui sache. - -Il partit, laissant derrière lui un autre homme que le Vincent -démoralisé des derniers jours. - -En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le tourment des espoirs -combattus et des résolutions difficiles s’effaçait devant la simplicité -des choses. Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait -de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à l’idée de revoir -Gilberte, la lâcheté de cœur qui l’attendrissait et l’effrayait -naguère. A peine, en ce moment, percevait-il les élancements de cette -attraction redoutable qui, à la seule pensée de cette jeune fille, -emportait tout son être éperdument vers elle. Ce qui dominait en lui, -c’était le sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact de Robert -et le bonheur de posséder une famille qui déjà le comptait comme sien. -Une fierté lui venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur lui -serait dévoilé en même temps qu’à M^{lle} Méricourt. Cette preuve -d’intimité, de confiance donnée par son ami—et devant elle!—lui -semblait précieuse au delà de toute expression. Puis, enfin, il n’avait -pas à choisir. Robert lui montrait qu’il avait affligé le général et sa -fille... Du moment qu’on avait été froissé par son abstention, son plus -immédiat devoir était de réparer l’effet produit. - -C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur tout à fait inaccoutumée -depuis quelque temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La -jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis, bientôt, inquiète. Car la -finesse extraordinaire de ses perceptions amoureuses lui fit sentir que -ce bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était l’effet ni de -sa présence, ni de la gaieté qu’elle affectait, ni de sa résignation. -Quels efforts ne lui fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent -riait, alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la bouche, -étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait jaillir d’une source -profonde, si obscure et si effrayante pour elle! - -Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser des appréhensions qui la -torturaient? Épier Vincent ou le faire suivre?... Elle avait trop de -fierté pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus. Elle avait peur -d’elle-même, et de sa propre violence. Elle avait peur de lui, et de sa -franchise. Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais elle le -connaissait trop pour qu’il pût tout à fait dissimuler avec elle. - -S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, et s’il se -trahissait, la rage orgueilleuse de Sabine briserait tout, le jetterait -à cette rivale, rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans le -silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après tout, il était -loyal. Il se devait à elle, de par les circonstances et de par les plus -sérieuses promesses. Il n’était pas homme à oublier pour un caprice ni -le passé ni ses serments. Elle patienterait donc, elle se tairait et -attendrait...—pauvre nature follement frémissante et douloureuse—au -prix de quel effroyable héroïsme! - -Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son atelier, essayant de -peindre, mais mal en train, péniblement consciente de son insuffisance -artistique, tandis que lui—qu’elle rêvait au travail, dans la grande -bibliothèque—conduisait son phaéton le long du quai, se dirigeant vers -Billancourt. - -Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si rayonnant de masculine -beauté, de vague espérance, et de ce reflet d’élégance et de richesse -dont la séduction est irrésistible même pour les yeux les plus -austères! Oui, elle aurait souffert... Car elle eût voulu être la seule -jouissance, la seule splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa -vie. Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, dénué de -tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement, furieusement, avec -exigence, avec jalousie, avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même. - -Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne pensait qu’à lui. -Et c’était sans tendresse, avec une passion âpre et comme desséchée, -qui l’épouvantait presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps où -elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le retrouver à quelque -rendez-vous. Elle ne l’aimait pas ainsi alors, il n’était pas tout -pour elle. A travers sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, il -passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux et ardent, duquel on -se réveillerait sans effort, et dont le souvenir serait délicieux plus -tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention d’occuper -tout son cœur et d’absorber toute sa vie!... Maintenant, de quels liens -d’esclave elle était attachée à cet homme!... Des liens si serrés et si -durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire un mouvement sans qu’elle-même -en fût meurtrie. - -Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre sans lui? Et pourquoi -est-ce que je souffre à ses côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un -si étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal mystérieux?... -Est-ce à cause de ma ruine et de mon isolement que je tiens à lui -si fort?... Ai-je donc une âme basse, dirigée par les plus vils -intérêts?... Car je songe aussi à sa fortune et à ma réhabilitation, -lorsque je souhaite de l’épouser.» - -Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer l’orgueilleuse Sabine. -Sentant malgré tout, dans le fond de sa nature, une supériorité -bizarre, elle trouvait son sort trop injuste et se considérait le plus -souvent avec une intense pitié. - -Cette pitié—qu’elle eût repoussée de la part des autres avec -indignation—était le vrai sentiment que dût inspirer cette -organisation de souffrance, cette splendide et lamentable machine -nerveuse, produite par un travail héréditaire de raffinement, à -travers plusieurs générations humaines. Fleur altière et saignante -d’une civilisation trop excessive... Mécanisme sensible jusqu’à -l’affolement... Organisme dans lequel la faculté de réaction s’exalte -jusqu’à une disproportion singulière avec la cause agissante, et qui se -détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine comme il le ferait -normalement sous le choc d’un marteau d’acier. - - * * * * * - -Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante, qui, parfois, -accablait Vincent près de cette créature de passion, il lui semblait, -à coté de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. Assis -près d’elle dans la salle à manger de Billancourt, il se laissait -gagner par une griserie d’âme semblable à celle que procure aux -sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée. C’était la même -dilatation de tout l’être, la même sensation de force épanouie et de -rajeunissement, le même attendrissement sans cause, la même intensité -d’espoir. - -Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs, d’une gaieté qui -n’était pas l’animation plus ou moins factice d’une réunion mondaine. -Les cinq personnes assemblées là sentaient circuler entre elles, sans -exception et sans obstacle, ce courant mystérieux qu’on appelle la -sympathie. Après un reproche amical de M. Méricourt et un premier -regard un peu timide et triste de Gilberte, les torts apparents de M. -de Villenoise furent parfaitement oubliés. On le traita comme un ami -d’ancienne date, comme un membre inséparable de ce petit cercle intime. -Lucienne eut pour lui des attentions ingénieuses. A propos d’un plat, -puis en lui choisissant un cigare, elle montra qu’elle connaissait -déjà quelques-uns de ses goûts. C’était prouver que Robert avait -souvent parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme disait, d’une voix -douce, et sans avoir l’air d’y toucher, des choses fort spirituelles. -Vincent avait les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut le -faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta la joie de fixer -l’attention admirative de Gilberte. Et quelle valeur prend le plus -infime succès quand on le rapporte à un seul être! - -—Tu t’entendras bien avec ma petite femme, dit Dalgrand avec -son air de bon géant heureux. Et il pinça gentiment l’oreille de -Lucienne.—Moi, je ne cause guère. Je suis un barbare... - -—Toi?... s’écria-t-elle. - -Cette exclamation fut accompagnée d’un regard vers son mari, qui fit -entrevoir à M. de Villenoise toute une profondeur d’ingénue adoration. - -—Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de mon affaire... Tiens, -Vincent, dans les musées des Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais -honteux de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre qui la -remuaient si fort. - -—Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n’avoir pas admiré par -tradition?... Je savais les catalogues par cœur. Tandis que toi, à -Anvers, devant cette sublime _Descente de Croix_ de Quentin Metsys... - -Elle s’arrêta, la parole coupée par l’impression qu’ils avaient -partagée là-bas, un matin, dans cette grande salle déserte de musée, -devant ce poème merveilleux et déchirant de l’angoisse humaine. - -—Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda Vincent. Est-ce que tu -y aurais été de ta petite larme? - -—Non, mais j’ai été empoigné, c’est vrai... Et Lucienne l’a senti. -C’est peut-être la seule fois où j’aie compris ce que l’inspiration -d’un peintre peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile. -Toute une religion se condense là dedans... Tout un état d’âme -séculaire de l’humanité... - -—Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je croyais que tu étais un -barbare, que tu ne parlais pas peinture... - -Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait de table, et comme -leurs invités passaient sur la terrasse, où le café était servi, -le constructeur retint sa femme en arrière, la prit à la taille, -l’embrassa, d’un baiser lent et muet. - -Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous le grand store en -toile, et regardaient la Seine, dont ils n’étaient séparés que par une -balustrade de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent, qui -s’attardait, allumant son cigare, eut dans le dos comme le frisson de -cette caresse d’amoureux. Il en frémit tout entier. Pour la première -fois, en relevant ses regards vers M^{lle} Méricourt, il sentit son -cœur battre à grands coups passionnés. Jusque-là, il n’avait vu -en elle que la compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux, de -tendresse pour l’âme, de suavité pour l’esprit... Cette chaste image -se troubla... ou plutôt le miroir humain qui la reflétait s’obscurcit -d’une brume de volupté... L’aiguillon qui rend l’amour irrésistible -pénétra dans sa chair... M. de Villenoise n’essaya plus de se donner -le change. Il comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner lui -avait semblé si amusant, la société si cordiale, le jour si rayonnant, -et Lucienne si spirituelle. - -Un instant de plus il resta debout à la même place, laissant éteindre -successivement plusieurs allumettes contre le bout de son londrès, pour -contempler encore. - -Gilberte s’appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée dépassait -l’ombre de la tente de toile, et le soleil dorait ses cheveux bruns. -Sa silhouette fine s’enlevait sur l’air bleu et sur le fond argenté -que déroulait plus bas la rivière. En face d’elle, au bord d’une île, -des saules gris trempaient dans l’eau leurs chevelures, et de longs -peupliers montaient tout droit, sans un balancement, sur le ciel pâle -et chaud. - -Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement strident que jeta -la sirène d’un remorqueur. Puis elle se retourna en riant. - -Vincent pensa que rien n’était comparable à la grâce de cette attitude -et de ce rire. Comme cela ferait un joli tableau de genre, cette jeune -fille vêtue d’une jupe d’amazone avec un corsage bouffant de batiste à -fleurettes roses, la taille serrée dans une ceinture de lawn-tennis, -à demi renversée sur cette blanche balustrade de pierre, avec tant -d’espace autour d’elle, et, dans le fond, ce grand fleuve calme et ces -perspectives verdoyantes. - -—Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa sœur, de me prêter ce -corsage pour déjeuner! J’aurais étouffé sous mon plastron empesé et -dans ma veste de drap. - -Ceci, c’était une petite manœuvre de coquetterie. Car elle avait -rencontré le regard de M. de Villenoise, et elle craignait qu’il ne -critiquât la façon dont s’ajustait cette jolie blouse de batiste, un -peu étroite peut-être pour ses épaules. Mais, aussitôt, la jeune fille -ajouta: - -—Est-ce le moment, «monsieur mon frère», comme disent les -souverains,—et elle esquissa une révérence devant Robert,—est-ce le -moment de nous révéler votre grande découverte? - -M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait plus du tout à cette -chose, si importante pour Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler. - -Mais il dissimula sa distraction sous un amical mensonge. - -—J’allais te le demander, dit-il en se tournant vers son ami. - -Robert hésita. Il jeta un coup d’œil au dehors, dans l’atmosphère qui -vibrait de chaleur au-dessus de la rivière aveuglante. Ensuite il fit -deux pas sur la terrasse, pour regarder dans une autre direction. - -Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste cour, blanche de soleil, -au fond de laquelle s’élevaient ses ateliers de construction. Derrière -les murs pétillant de lumière, on devinait le travail ardent des -machines. La haute cheminée fumait. Un homme sortit, les bras nus hors -de sa chemise noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait la sueur -sur son front. - -—Non, dit Robert... Décidément... - -Il se retourna. - -—C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire voir... vous expliquer... -Mais il fait trop chaud pour visiter l’usine... Ces dames en seraient -malades. - -Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage et la curiosité de ses -vingt ans. - -—Oh! j’aurais tant voulu!... - -Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent surprit au vol et -laissa glisser jusqu’à son cœur: - -—Il y a des gens qui travaillent là dedans!... Comment -trouverions-nous qu’il fait trop chaud pour nous y promener? - -—En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette, dit le général. Moi, j’ai -fait ma tâche, ce matin. Deux heures au manège, sur un cheval que des -lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux bonhomme comme moi, -cela suffit. - -—Vous avez raison, père, dit Dalgrand—qui crut voir poindre une -théorie sur l’équitation, et qui se hâta d’approuver le vieillard pour -l’interrompre plus poliment.—Eh bien, voulez-vous m’entendre ici? Ou -préférez-vous le jardin? - -Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait des verdures hautes et -touffues sous lesquelles d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre. -C’est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils -s’assirent dans des fauteuils d’osier, sous une voûte de tilleuls. Pas -une goutte de soleil ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages. -Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d’argent fondu, -se laissait apercevoir d’ici teintée d’un bleu presque froid. On -croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun -s’en montra surpris. - -—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en -m’écoutant. C’est un peu technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire. - -En quelques mots d’abord et très simplement, puis en détail, à mesure -que leurs exclamations et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur -présenta sa découverte. - -Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve -métallurgique de cette fin de siècle: la substitution de l’aluminium au -fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois -fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s’était servi -d’un alliage très résistant: celui de l’aluminium avec le silicium; -successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions, -avec de l’antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il -évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce -qu’il appelait «le métal de l’avenir». Et pour prouver la supériorité -de ce composé d’aluminium sur le fer, au triple point de vue de la -facilité de main-d’œuvre, de la durée et de l’économie, il était en -train de construire un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur -la Meuse, près de Dinant. - -—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il, -devant les autorités belges et les délégations savantes du monde -entier. Père, Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre -présence à cette solennité industrielle. - -Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait de s’adresser se -taisaient—peut-être avec un peu de désappointement. L’immense portée -de ce qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. Pour en -embrasser les conséquences, il leur aurait fallu quelques connaissances -scientifiques, et certaines habitudes intellectuelles tout à fait -différentes des leurs. - -Lucienne, mise au courant par les conversations de son mari, et -d’ailleurs haussée jusqu’à ce niveau par l’enthousiasme de son amour, -s’énerva devant le silence de l’auditoire. - -—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. Un métal nouveau!... Ce sont -toutes les conditions de la vie qui changent... C’est la civilisation -qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», «l’âge du fer». Le -vingtième siècle sera l’âge de l’aluminium!... - -Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant lui saisit la main. - -—Songez donc à la gloire de l’homme qui ouvre une ère nouvelle à -l’humanité! - -Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s’élargissaient les -horizons. - -—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les yeux fixés sur son ami. - -—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça Dalgrand.—Et -dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement -une admirable certitude.—Mais je n’ai point tout accompli seul... Si -vous saviez que d’efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette -direction! - -—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans -l’ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne -laissant la lumière et l’espace que pour le génie de Robert. - -Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de -jeune fille,—une émotion faite à la fois de sympathie et d’envie pour -tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir -penser ainsi, parler ainsi de l’homme à qui l’on s’était donnée corps -et âme!... Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir la passion. -Aujourd’hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa -curiosité de vierge, elle s’était posé bien des questions, elle avait -fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de -sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en -éveil, s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage de noce. - -Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme presque étranger il y avait -si peu de temps, et cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre -elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les voyait s’embrasser; -elle pénétrait dans leur chambre—leur unique chambre—où s’étalait -un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement de cette chose -subsistait pour la jeune fille,—étonnement mêlé d’un peu de jalousie, -de répugnance et d’irritation. - -Elle observait les regards inexplicables que Robert, à la dérobée, -posait sur le visage ou la taille de Lucienne, et laissait traîner sur -les lèvres de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait. -Elle examinait son beau-frère: il avait la barbe drue, les épaules -larges, les gestes contenus et forts. - -Toute cette mâle apparence choquait légèrement Gilberte, lui paraissait -voisine de la brutalité. Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque fois -qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce garçon aux bras d’athlète: -«mon mari». Et lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait une -véritable gêne. - -Mais ce dont Gilberte souffrait confusément sans pouvoir se -l’expliquer, c’était de la sensation qu’entre elle et sa sœur un abîme -s’était creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité d’enfants. -Toutes deux, si semblables jusque-là et si unies, semblaient à présent -deux créatures de nature différente. Plus d’intérêts communs, de -projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, lorsque Gilberte -ouvrait un livre sur la table de sa sœur, Lucienne se précipitait: -«Attends, montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.» La plus -jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!... Tu lis donc de mauvaises -choses?» M^{me} Dalgrand souriait sans répondre, et ce sourire, ce -silence, ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. Malgré son -adoration pour sa sœur et la bonté qui, chez les Méricourt, était une -vertu de famille, Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement -d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes filles deviennent comme ça dès -qu’elles sont «madame», j’aime mieux ne jamais me marier! C’est donc -une bien vilaine chose, le mariage, qu’on en fasse tant de mystère, et -qu’il vous apprenne un tas d’horreurs dont on n’ose même pas parler?...» - -Ce mécontentement irraisonné, ce malaise confus que Gilberte n’avait -pas pu surmonter depuis le mariage de Lucienne, s’évanouissait au cours -de la journée que M. de Villenoise vint passer à Billancourt. Peu à -peu, sans qu’elle se demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait -d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir une indulgence, une -sympathie pour ce bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore, -l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant enthousiasme, -proclama sa foi au génie de son mari, Gilberte crut sentir un bandeau -se soulever de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de l’amour -s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration lui sembla plus -enviable à éprouver que les transports ou les mièvreries de sentiment -qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait son scepticisme de -fillette. - -Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais, comme celui de -sa sœur, vers un mécanicien,—ce mécanicien fût-il un inventeur de -génie. Elle ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle de -l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium au lieu de le construire -en fer, voilà une chose qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle -ne voyait pas très clairement la différence entre le cerveau du -constructeur et celui de ses ouvriers. Ne travaillaient-ils pas à une -œuvre commune? Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont, après -tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait. Et son beau-frère ne -cachait pas l’importance de l’exécution matérielle. Il y mettait la -main, descendant aux moindres détails, prenant les outils des derniers -manœuvres pour leur montrer à mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu -revenir des ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son estime -pour ce grand travailleur s’était mêlée une ombre à peine sensible -de dédain. Et il y avait un peu de hauteur indulgente au fond de -l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne pour son mari. -L’homme qu’elle aimerait, elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et -d’élégance dans la supériorité. - -Involontairement, tandis que Robert esquissait l’histoire de -l’aluminium, depuis sa découverte par Wœhler en 1827, la jeune fille -leva les yeux vers M. de Villenoise. - -Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des vers. Dalgrand le lui -avait dit, et même lui en avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur -une feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié du constructeur -conservait comme une relique. Gilberte avait lu quelques-uns de ces -vers, où Vincent traçait le portrait de la créature idéale qu’il -aimerait un jour. - - _Elle aura les yeux clairs et purs comme une source, - Et de très douces mains où mon front s’appuiera, - Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course, - Du haut de l’infini lentement descendra..._ - -Gilberte regardait ce front, plein de pensées et de rêves, qui, fatigué -par des envolées dans l’infini, voudrait trouver des mains de femme, -patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage de Vincent, avec sa -finesse blonde et ses yeux profonds, exprimait bien les aspirations et -les mélancolies d’un poète. - -Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant les -philosophes anciens, reconstituant sous la poussière des textes l’idéal -d’un autre âge. Elle le savait passionnément épris de l’antiquité. -Des réminiscences de son propre cours de littérature flottaient dans -sa petite tête chimérique de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à -Euripide, à l’exorde _ex abrupto_ de Cicéron, et se disait que lire ces -auteurs dans leur propre langue était certes plus difficile et plus -distingué que de construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs, pour -achever la comparaison, Robert possédait une faculté d’être heureux -qui trahissait une nature un peu simple et épaisse; tandis que M. de -Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait se sentir au cœur -quelqu’une de ces vagues et incurables blessures dont souffrent seuls -les êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva les yeux sur le -front du jeune homme,—ce beau front d’un modelé large et ferme sous -la courte frisure des cheveux bien plantés,—puis, tout de suite, elle -abaissa son regard sur ses propres mains. Et elle fut contrariée de -se voir des petites pattes grassouillettes et rosées par la chaleur, -au lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent se représentait sans -doute lorsqu’il avait écrit ses vers. - -On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur lequel M^{lle} Méricourt -élevait le léger château de ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il -ne l’aurait pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre de -pensées, il regardait les mains de Gilberte. N’osant arrêter ses yeux -sur le visage de la jeune fille, tout en écoutant les explications de -Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, la contemplation de -ses mains. Et leur peau légèrement colorée par un sang vif et jeune, -leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, toute leur vivante -fraîcheur épanouie sur le drap sombre de la jupe d’amazone, lui -suggérait des idées d’agenouillements sur le sable, de dévots baisers à -l’extrême bout de leurs doigts... ou de baisers plus ardents au fond de -leurs paumes tièdes... - -—Vous m’avez bien suivi? continuait Robert. Le kilogramme d’aluminium, -qui coûtait, en 1854, trois mille francs, coûtait il y a quelques -mois neuf francs, après avoir traversé toute la série des valeurs -intermédiaires. Ce prix de revient continue à s’abaisser, surtout en -France, où abonde la bauxite, le principal minerai,—une terre formée -d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,—une terre, vous m’entendez -bien?... Une argile, quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus -répandus de la nature. Il y en a partout de l’aluminium... Tenez, il -y en a là! (Il frappa le sol de son pied.) L’extraction coûte encore -un peu cher, mais, en utilisant les sources naturelles de force, les -chutes d’eau, par exemple, avec le transport de la force à distance par -l’électricité... - -L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait dans des définitions -techniques, parlait de méthode électrolytique, de turbines, de dynamo, -de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire ses paroles et à le -dévorer des yeux. M. Méricourt, très droit sur son siège, dissimulait -une demi-somnolence sous la raideur de son attitude militaire. Quant -à Gilberte et à Vincent, comment fussent-ils jusqu’au bout restés des -auditeurs attentifs?... Chacun voyait, sous les traits de l’autre, -se fixer de plus en plus son rêve,—ce rêve de bonheur et d’amour, -plus grand que l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui -l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, a doublé la misère -humaine. D’ailleurs, ils n’en savaient presque rien eux-mêmes. Ils -ne s’analysaient pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque -de présence qui, au début de l’amour, est d’une si écrasante joie -qu’il anéantit toute réflexion, tout étonnement et tout désir. Ils se -taisaient, ils ne se regardaient même pas. Ils étaient suprêmement -heureux. - - - - -VI - - -CE fut au lendemain de cette visite à Billancourt que M. de Villenoise -envisagea pour la première fois la possibilité d’une rupture avec -Sabine. - -«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur de ma vie,» pensa-t-il, -«puisque, aussi bien, je ne la rends pas heureuse?» - -Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les délicatesses et les -héroïsmes de son cœur, germa comme une herbe finement vénéneuse, sortie -de l’inévitable grain de lâcheté masculine: - -«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. A chaque nouvelle -scène, dans l’exaspération de ses crises d’orgueil, elle ne manque -jamais de me donner mon congé. Je la prendrai simplement au mot. Et, -cette fois, je ne me laisserai attendrir ni par ses menaces de suicide, -ni par ses attaques de nerfs...» - -Maintenant, quand il pensait à sa situation vis-à-vis de Sabine, ce qui -s’affirmait chez Vincent, c’était le sentiment de ses droits: droit -à la liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt vint s’y -adjoindre le sentiment de ses devoirs envers la jeune fille qu’il lui -préférait. - -Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte aucun aveu, même -indirect, il ne tarda pas à se sentir deviné par M^{lle} Méricourt. -Et il lui sembla que quelque chose d’infiniment tendre, profond et -confiant, lui répondait dans le secret de cette nature de candeur et de -loyauté. - -A quels accents, pour d’autres imperceptibles, avait-il reconnu cet -écho si mystérieusement enseveli? Il n’aurait pu le dire, fût-ce -à lui-même. Il ne voyait pas souvent M^{lle} Méricourt. Quelques -rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une invitation à dîner du -général... Ce fut tout pendant plusieurs semaines. Cependant c’était -pour ces hasards insignifiants que Vincent restait à Paris, bien que le -mois de juillet fût commencé,—une série de longues et lourdes journées -de soleil, avec des flamboiements de façades blanches et de trottoirs -poussiéreux, sur lesquels les ombres géométriques des édifices se -dessinaient sans évoquer une idée de fraîcheur. - -Mais le jeune homme connaissait les raisons qui retenaient M. Méricourt -et sa fille dans la capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener -des chevaux à la campagne. Et il lui était d’autant plus impossible -de renoncer, même temporairement, à l’équitation, qu’à son âge il ne -pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une continuelle pratique. -Il parlait donc seulement d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de -la mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un long voyage de noce, -et retenus à Billancourt par la fabrication du pont en aluminium, ils -ne projetaient aucun déplacement. Pour une Parisienne comme la jeune -femme du constructeur-mécanicien, cette rive de la Seine, où fumaient -des cheminées d’usine, constituait d’ailleurs la campagne. - -Elle n’était pas la seule à y trouver du charme. Son petit parc, -dont les charmilles et les allées tournantes donnaient l’illusion de -l’espace, et dont les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue de -la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit le plus agréable du -monde. Il y recueillait de légers souvenirs. C’était une attitude de -Gilberte, un regard, la façon dont elle lui avait dit adieu ou bonjour, -ou quelque phrase dans laquelle il retrouvait la simplicité de cœur, -la puissance de tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis -aussi, c’étaient certains petits traits capables de flatter sa vanité -en même temps que son amour: de naïves réflexions par lesquelles, -sans le vouloir, M^{lle} Méricourt trahissait son admiration pour -les travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe et du poète -qu’il était ou qu’il aurait voulu être. Il se sentait installé dans -cette gracieuse imagination précisément au rang qu’il rêvait d’occuper -parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains. En s’inclinant sur -ce séduisant miroir, il croyait se voir tel qu’il était; il goûtait -l’oubli délicieux des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir, à -d’autres moments, dans le caractère et dans l’esprit. La plus puissante -espèce de fascination l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en -elle, et voilà pourquoi surtout il l’aimait. - -Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel qui fixait le -contour de ces impressions. - -Un jour, pour la première fois, Vincent y fit quelques pas en -tête-à-tête avec Gilberte. - -La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée près de quelque banc. -M. de Villenoise explorait, de son côté, les charmilles. Ils se -rencontrèrent. - -—Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous? - -—Elle est donc introuvable! dit-elle. - -Mais une expression d’espièglerie animait son visage d’enfant. Vincent -la contemplait, perdant un peu la tête, et ayant à un degré pénible la -conscience de son propre trouble. Tout à coup elle éclata de rire. - -—Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise! - -—Je ne fais que cela, sourit-il. - -Elle rit plus fort. - -—L’ombrelle... Mais la voilà, l’ombrelle!... - -Et elle l’agitait, toute grande ouverte, au-dessus de sa tête. Elle la -tenait ainsi depuis un moment. Vincent ne s’en était pas aperçu. - -Comme ils revenaient, côte à côte et lentement, vers le groupe des -autres personnes, Gilberte continua de le taquiner. - -—A quoi pensiez-vous donc?... Voyons... Dites?... Comment, vrai, vous -ne voyiez pas mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que nous -étions partis pour la chercher. Vous savez, il ne faut pas devenir -savant jusqu’à la distraction. Bon pour un vieil académicien!... -Mais vous êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et pour les -lunettes bleues!... - -—Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n’ose pas recourir à mon -seul système possible de défense. Ce n’est pas la science qui me rend -distrait. - -—Quoi donc alors? - -Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui permettait de mettre -ainsi le jeune homme en demeure de répondre. Pourtant elle sentit la -coquette provocation de son interrogatoire. Elle rougit, toute troublée -par le silence grave de Vincent. Et la subite tristesse répandue sur -ce mâle et beau visage étonna douloureusement Gilberte, lui gonfla le -cœur d’un vague effroi et d’une sympathie passionnée. - -A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant vers le sol. La jeune -fille suivit la direction de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse, -une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait une bordure de -réséda. Tout de suite elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri -qu’ils avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage. Elle -devina bien que, lui aussi, c’était à cela qu’il songeait. Une émotion -la suffoqua. N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque -chose... une de ces paroles inouïes qui transforment l’aspect de -l’univers?... Elle souhaitait d’entendre sa voix, et en même temps de -s’enfuir. Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée. Pourtant elle -se tenait toute droite, figée dans son calme de jeune personne bien -élevée, comme un soldat sous les armes, et gardant même la maîtrise de -ses jolies prunelles brunes, pleines d’insouciance voulue. - -Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui offrit sans rien dire. -La fleur était double, comme celle du bal, et Gilberte crut comprendre -qu’il souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle dit seulement: -«Merci, monsieur.» Puis elle tourna le massif et vint s’asseoir près de -Lucienne. Mais avec un mécontentement d’elle-même, un désappointement -vague, et comme quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur le -cœur. - -M. de Villenoise s’en voulait davantage. En effet, comment ne pas -pressentir qu’il était en train de troubler cette enfant?... Toutefois, -devant la corbeille de réséda, il avait été héroïque. Car une tentation -terrible l’avait assailli: celle de tirer son porte-cartes de la poche -de sa jaquette, et de montrer à M^{lle} Méricourt la fleur desséchée -qui, depuis le soir du bal, n’avait guère quitté sa poitrine. De quelle -gravité n’eût pas été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir -contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau. Mais, quand il -s’était ensuite relevé pour offrir à Gilberte le double brin de réséda, -Vincent demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli faire. - - * * * * * - -Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue Jean Goujon, lui fit une -bizarre confidence. - -—Ma femme est un peu contrariée en ce moment, dit-il tout à coup. Et -moi aussi, comme de juste. - -—Pourquoi? questionna de Villenoise. - -—A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant! - -—Est-ce qu’elle est malade? - -Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse brusque, aussitôt -mêlée d’une espèce de remords. - -—Non, dit Dalgrand. Non... elle n’est pas malade. - -Il hésitait... Peut-être pour mieux observer son ami; peut-être devant -la nature délicate de ce qu’il avait entrepris de dire. - -—Mais qu’a-t-elle? demanda Vincent, d’une voix singulière. - -—Mon Dieu, voilà... C’est un mariage... - -—Un mariage!... - -—C’est-à-dire... - -—Comment, un mariage!... cria de Villenoise en se levant pour marcher -dans la chambre, bien qu’ils ne fussent pas même au dessert. Mais elle -est trop jeune! Elle n’a pas... - -Deux domestiques rentraient en même temps. Il dut se rasseoir. Et, -comme le maître d’hôtel ne quitta plus la pièce, il fallut changer la -conversation. Robert parla de ses affaires. Mais, là encore, le sujet -fut coupé lorsque M. de Villenoise demanda pour quelle raison son ami -ne réservait pas à la France la première application de sa découverte. -Pourquoi construire en Belgique le premier viaduc en aluminium? - -—Je t’expliquerai cela plus tard, dit l’inventeur. - -Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles de valets la force -d’inertie et de routine que lui avait opposée l’administration -française, ni les pots-de-vin qu’on lui avait demandés pour soutenir -sa proposition, ou qu’on lui avait offerts pour l’empêcher d’y donner -suite. Certaines sociétés industrielles puissantes lui avaient -carrément offert la lutte, la lutte à coups de millions. Le vainqueur -serait celui qui pourrait acheter le plus de bonnes volontés dans le -monde politique et dans la presse. «S’il en est ainsi partout,» s’était -dit Robert, «du moins je ne constaterai pas cette plaie dans mon -propre pays. J’aime mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je -retournerai donc à l’étranger.» Et, une fois de plus, s’était évanoui -son rêve tant caressé de transformer un de ses succès personnels en un -succès patriotique, et de doter la France d’une industrie nouvelle, -avant toutes les autres nations. - -Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements lui avait presque -fait oublier Gilberte. Aussi, lorsqu’il se trouva dans le fumoir de son -ami, devant le café et les liqueurs, et qu’enfin les domestiques les -eurent laissés seuls, il eut une exclamation bien faite pour étonner M. -de Villenoise: - -—Ah! les malheureux! cria-t-il. C’est de l’argent qu’ils veulent! Ils -la feront mourir!... - -Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un sursaut de -stupéfaction: - -—Grands dieux!... Robert!... De qui parles-tu? Qui fera-t-on -mourir?... - -Robert, tout animé, s’écria: - -—Eh! notre pauvre République, parbleu! - -Mais Vincent laissa échapper un: «Ah!...» tellement indifférent, que -l’indignation de Dalgrand tomba. - -—De qui croyais-tu donc que je parlais? - -—De personne... Je me fiche bien de ta politique!... - -Pourtant il n’osait tout de suite reparler de Gilberte. Sa nervosité -remit Dalgrand sur la voie. - -—Moi aussi, je m’en fiche, pour le moment. Ce qui me préoccupe, comme -je te le disais, c’est ma belle-sœur. - -—Puisque vous la mariez, dit l’autre avec une exaspération visible, tu -n’en auras bientôt plus le souci. - -—Mais nous ne la marions pas, mon ami! Justement j’allais te dire -qu’elle refuse un parti auquel tenait beaucoup le général. - -—Ah?... Elle refuse?... - -La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu’il ne trouva rien d’autre -à dire. Et, comme Dalgrand n’ajouta pas autre chose tout de suite, il y -eut un moment de silence presque gauche. - -—Tu n’aimes pas le sucre, n’est-ce pas? dit enfin M. de Villenoise, -après en avoir mis machinalement six morceaux dans la tasse de son ami. -Déjà il en saisissait un septième avec la pince. - -—Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit bonhomme! Tu es là qui me -fabriques un sirop!... - -Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis en joie et bon enfant, -tapa en riant sur le genou de son ancien camarade: - -—Si ton père s’y était pris comme ça pour fabriquer l’APÉRITIF -BERTET... Ah! mon pauvre garçon, tu ne serais pas vingt fois -millionnaire! - -Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, il se disait: «Elle a -refusé un parti qui plaisait à son père... Elle m’aime!...» La joie et -l’effroi de cette certitude paralysaient tout en lui, même le désir -d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage sur ce prétendant -qu’elle avait éconduit. Il ne trouvait plus la force de s’arracher à sa -pensée intime, de composer sa physionomie, de prononcer des paroles. -Il souhaitait ardemment de rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en -allât. - -Cependant, celui-ci entrait dans des détails. Personnellement, il -n’était pas fâché que ce mariage ne se fît pas. Gilberte avait bien -raison de choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce thème, avec -la franchise de sa nature ouverte et droite, avec l’exaltation joyeuse -de ce qu’il croyait maintenant comprendre, et le désir difficilement -réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier: «C’est toi qu’elle -préfère... Elle a joliment raison!...» Mais ce qui l’ennuyait, c’était -que M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision négative de -Gilberte, et même allaient jusqu’à persécuter un peu la jeune fille à -ce sujet. - -—Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda enfin M. de Villenoise. - -—Oh! un très gentil garçon et un bon parti. Le vicomte Pierre de -Bréville, un tout jeune capitaine qui vient de sortir breveté de -l’École de Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du général... -Excellente famille, vieux nom, fortune très passable... Bel homme avec -cela... Et surtout grand favori de mon beau-père... C’était depuis -longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage. Il aimait déjà le -jeune de Bréville comme un fils. - -Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt. La préférence du -général pour ce jeune homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas -s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, Vincent, comme à -un parti possible pour Gilberte. L’idée que, sans même lui donner le -temps de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que maintenant on -regrettait cet autre, l’irritait contre M. Méricourt et contre la jeune -M^{me} Dalgrand. La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait -son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait ses sentiments plus -tendres. - -Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie en une affaire si -délicate, il n’eût pas employé d’autre tactique pour décider Vincent -à conquérir sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au plus -fin. Et s’il avait même deviné plus que le général et Lucienne, c’était -uniquement par l’intuition de son amitié, par la clairvoyance de son -cœur large et tendre. - -—Et... M^{lle} Gilberte le connaît beaucoup ce... vicomte de Bréville? - -Déjà, il y avait de la haine dans l’accent avec lequel M. de Villenoise -prononçait le nom de cet inconnu. - -—Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît pas comme homme, mais -elle prétend qu’elle ne pourrait le souffrir comme mari. - -—De Bréville... répéta Vincent d’une voix changée. Mais je connais ce -nom-là! - -—Tu l’auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand. Ou tu auras -rencontré ces messieurs dans le monde. - -—Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?... - -—Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a son père, le comte de -Bréville. - -—Ah!... cria Vincent, qui porta la main à son front, comme sous -l’éclair d’un souvenir ou sous le choc d’une douleur. - -—Eh bien, qu’est-ce qui te prend? dit son ami. - -—Rien... Rien... Je croyais me rappeler... Mais je me trompe... oui, -je me trompe. Je ne les connais pas du tout, ces de Bréville. - -Robert le considéra avec inquiétude. Décidément, M. de Villenoise -était plus compliqué qu’il ne l’avait cru. Quelque chose se passait -en lui qui échappait à la perspicacité élémentaire de Dalgrand. Mais -ce quelque chose allait-il compromettre la paix ou le bonheur de -Gilberte? Non, par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert. Il -ne laisserait pas son meilleur ami même faire le moindre chagrin à la -chère petite sœur! - -Tandis que Vincent fumait en silence, et tout préoccupé, une espèce -de remords vint à Dalgrand. Il se remémorait les anciennes théories -de son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise professait -jadis pour les jeunes filles... Sur quoi donc avait-il fondé l’espoir -que ce sceptique aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à -Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte aimait Vincent. -De cela, Robert ne doutait plus. Mais n’avait-il pas trop à la légère -imaginé que cet amour, inévitablement, deviendrait réciproque? - -Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un en face de l’autre, -silencieux, contraints. Chacun craignait d’avoir trop montré sa pensée -ou d’avoir trop paru comprendre celle qu’on voulait lui cacher. -Brusquement, sans transition, ils se dirent adieu. - -Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation éclatèrent. Il -marchait à travers les salons, il parlait tout haut. Ainsi, elle -refusait de se marier! Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui, -puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune promesse. Non, -elle rejetait un beau parti, sans savoir même s’il songeait à elle, -simplement pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne jamais être -à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant! Un attendrissement infini -gonflait le cœur du jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville -surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie. Alors il s’emportait... -la rougeur lui montait au visage... ses yeux étincelaient comme s’il -eût aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah! quel soulagement -s’il eût pu le rencontrer, le provoquer!... Sa colère enveloppait -aussi le général Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment ces gens-là -osaient-ils pousser Gilberte à épouser un homme qu’elle n’aimait pas?... - -Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il avait entendu ce nom -pour la première fois. Mais à quelle occasion? L’agitation de ses idées -l’empêchait d’interroger sa mémoire. Chaque fois qu’il tentait de -remonter l’enchaînement de certains souvenirs, il se trouvait détourné -par quelque battement fou de son cœur, et par une voix de triomphe -criant au fond de lui: «Gilberte m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi -qu’elle épousera!...» - -Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit les deux mains sur -ses yeux, tâcha de réfléchir posément. - -Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville... comte de -Bréville...», malgré le grincement de dents involontaire qui lui -faisait hacher ces trois syllabes. Le son évoquerait une image. Et, -en effet, soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis la jeune -femme dans son costume d’homme, puis une silhouette masculine, un peu -vague; et il entendit M^{me} Marsan lui présenter cet étranger: «Le -comte de Bréville...» - -Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur qui commandait à -l’artiste le portrait de sa maîtresse... C’est cela... C’était le père. - -Alors, le mécontentement que jadis, à cette occasion, lui avait inspiré -Sabine, vint se confondre avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait -le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. Une espèce de solidarité -s’établit dans sa pensée entre M^{me} Marsan et ces inconnus qui se -mettaient en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait vu Sabine -habillée en garçon et qui se permettait de faire poser chez elle on ne -savait quelle créature, était le père du jeune homme qui demandait la -main de M^{lle} Méricourt. Une telle association d’idées exaspérait -Vincent. Et, ses dispositions agressives ne pouvant se porter sur -personne que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, finalement, se -tourna l’indignation du jeune homme. - -«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il, «je serais bien -bête de ne pas reprendre la mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait -de femme... Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me répondre. -C’était une commande... Sabine est pauvre, et je ne pouvais lui -interdire d’accepter ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les -fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent toutes les audaces, -tous les droits... Combien de fois a-t-elle revu ce comte de Bréville? -Je n’en sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent peut-être... -Ce projet de mariage pour son fils... Il lui en a sans doute parlé... -Qui sait?... N’y serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant de -finesse!... Et elle a pris ombrage de M^{lle} Méricourt... Ah! si elle -s’en est mêlée!...» - -Un geste de menace acheva le monologue de Vincent. Jamais un tel fonds -d’aigreur ne s’était soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et -découronnée de l’auréole d’amour. Jamais si pesante ne lui avait paru -la chaîne qui le liait à cette femme. - -Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il avait sur le cœur la -cuirasse de cruel dégoût qu’ont les amants lassés et qui fait d’eux les -êtres les plus inconsciemment inhumains qui soient au monde. Il avait -couru le long des rues pour venir—comme il courait autrefois dans -l’impatience de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui, il -ne se hâtait plus que vers la délivrance. Il se sentait la force de -rompre. Et il ne doutait pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte. - -Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un cri de joie à le voir -si tôt. Elle l’attendait à peine. Depuis quelque temps, il ne venait -plus tous les soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise -entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée. Elle se balançait -dans un _rocking-chair_ en regardant s’évanouir lentement le jour -entre les paravents, les chevalets et les arbustes qui encombraient la -vaste pièce. Son grand chien danois, Hirsow, se tenait immobile à côté -d’elle, allongé sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa tête -formidable et câline à la hauteur de la main que laissait pendre la -jeune femme. Doucement, il soulevait de son front les doigts inertes, -qui alors s’animaient un peu pour une distraite caresse. Ils étaient là -tous deux depuis près d’une heure, perdus dans leur rêverie: elle, avec -toute la douloureuse clairvoyance d’une pauvre créature humaine, qui -voit s’émietter à chaque minute un peu de sa jeunesse et de sa joie; et -lui, inconscient de l’imperceptible et incessante destruction, mais les -yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie dont la nature ennoblit -les prunelles de ses créatures muettes. - -Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, elle se sentait maintenant -rouler sur les joues tout un ruissellement de larmes. - -Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et que M. de Villenoise parut. - -Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en fut remué. Puis, tout de -suite, il remarqua ses pleurs. - -—Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine? - -Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers le vitrage encore -clair. Elle lui montra des paupières lourdes et lasses, des joues un -peu creusées, avec un double pli de tristesse qui mettait comme une -ride de chaque côté de la bouche. Pauvre amie! Comme elle vieillissait! -Vincent se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait d’elle plus -encore que la colère de tout à l’heure. Il demanda: - -—Pourquoi pleuriez-vous? - -—Oh! c’est fini, tout à fait fini, puisque vous voilà. - -Mais, comme il ne l’embrassait pas, et qu’elle lui trouvait des yeux -froids et singuliers, elle eut aux lèvres un nouveau tremblement -d’angoisse. - -Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus en plus contre elle, -à cause du supplice qu’elle infligeait à sa propre sensibilité. Pour -échapper à un conflit de sentiments qui devenait intolérable, il -chercha tout de suite le prétexte d’une explication. Dans l’espoir de -découvrir et de deviner le portrait de femme commandé par le comte de -Bréville, il se mit à parcourir l’atelier, soulevant les draperies -qui recouvraient certaines toiles, feuilletant les cartons remplis -d’ébauches. D’abord, il affecta des gestes indifférents, tout en -causant de choses et d’autres, mais bientôt il s’activa si sérieusement -que Sabine en fit la remarque. - -—Vous cherchez quelque chose, mon ami? Attendez qu’on apporte de la -lumière. Je suis sûre que vous ne distinguez plus une académie d’une -nature morte. - -Il ne répondait pas. Elle insista: - -—Dites-moi ce que vous voulez, Vincent? Je vous le donnerai. - -Brusquement, il déclara: - -—Je cherche la maîtresse du comte de Bréville. Auriez-vous déjà livré -le portrait? - -—Le portrait?... Mais je ne l’ai pas fait! - -—Tiens! Pourquoi? - -—D’abord, dit Sabine, je ne sais pas si c’était sa maîtresse. M. de -Bréville est venu me demander de faire le portrait d’une dame, sans me -la nommer ni me dire qui elle était. J’ai supposé quelque intrigue. Et -je l’ai affirmé devant vous parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par -bravade. - -—Comment était-elle, cette dame? - -—Je ne l’ai pas vue. - -—Le monsieur a renoncé à son projet? - -—Non, Vincent, reprit Sabine avec une douceur grave. C’est moi qui ai -refusé. Nous nous étions, vous et moi, querellés au sujet de cette -commande. Il ne vous paraissait pas convenable que je l’acceptasse. -J’ai écrit, dès le lendemain, à M. de Bréville pour le prier de ne plus -compter sur moi. - -—Est-ce possible? s’écria de Villenoise. - -—Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté M^{me} Marsan. - -—Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il est revenu? Il a insisté? - -—Les termes de ma lettre étaient tels qu’il a jugé toute démarche -inutile. - -—Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne connaissez pas son fils? - -—Son fils?... Je ne savais pas qu’il en eût un. - -Comme aucune parole de M. de Villenoise ne passait inaperçue pour -Sabine, elle reprit avec intérêt: - -—Qu’est-ce que ce fils? Pourquoi m’en parlez-vous? - -Il détourna son attention—d’une façon qu’elle remarqua encore—et il -ajouta: - -—Mais c’est un gros sacrifice que vous avez fait à ma susceptibilité -en refusant ce portrait! Vous me mettez dans un grand embarras, ma -chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?... - -Elle s’écria: «Oh!...» avec une intonation de reproche. Puis elle -courut à lui, l’entoura de ses bras, mit son visage sous les lèvres du -jeune homme, et murmura: - -—Dis-moi seulement que tu es content! - -Pouvait-il ne pas incliner la tête et ne pas donner ce baiser qu’elle -attendait en récompense?... - - * * * * * - -Ainsi se terminait la scène qu’il avait provoquée, l’explication -qui devait amener quelque violence, lui fournir un prétexte de -rupture!... Mais aussi, c’était une fatalité! Cette femme, dont les -fureurs le lassaient autrefois, avait toutes les humilités, toutes -les délicatesses, lorsque, précisément, il souhaitait que cette -nature emportée surexcitât son propre courage jusqu’au déchirement -de la séparation. Pourquoi donc était-elle si complexe? Physiquement -aussi, elle se transformait suivant les heures. Dans cette soirée, -où il l’avait d’abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu’il l’examinait -de son regard dur, il la vit si bien se transfigurer dans la joie, -sous son désir réveillé, sous sa caresse, qu’il en fut repris jusqu’à -l’enivrement. - -Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas en de telles -diversités d’intentions, de sensations, de jugements, qu’il éprouvait à -la fin la soif de ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser -emporter par le torrent de sa nature mystérieuse comme la feuille sur -le ruisseau, au hasard, sans réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas -possible. Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait la suivre -sans marcher vers quelque mauvaise action. N’avait-il pas déjà dévié -de ce que commande l’honneur? En songeant à cet amour pour Gilberte -qu’il apportait dans son cœur chez Sabine, et en se rappelant les -paroles de passion qui lui étaient ensuite échappées entre les bras -de sa maîtresse, il se frappa le front comme un coupable lorsqu’il se -retrouva dans le silence et dans la solitude de la nuit, au fond de son -hôtel muet. - -«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti prendre? Un homme s’est-il -jamais trouvé dans une si cruelle situation?» - - - - -VII - - -DANS une royale avenue de châtaigniers séculaires, parmi les ombres -verdoyantes et les clartés joyeuses d’une matinée d’août, un jeune -homme conduisait un break à deux chevaux. - -C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise pour aller chercher -les Méricourt et les Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le -fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde avenue, on pouvait -apercevoir la façade de brique et de pierre, les hautes toitures -d’ardoises, les tourelles à poivrières, de son joli château moderne, -si ingénieusement copié sur des estampes du XVII^e siècle représentant -l’ancienne demeure des seigneurs de Villenoise. - -Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, dont le séparait -un bois, se dressaient des corps de bâtiment rectangulaires, à murs -blancs, à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, sans -linteaux ouvragés ni balcons de fer artistiques. Là, se fabriquait -l’APÉRITIF. Autour de l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On -était satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le nom de M. -Vincent y était populaire. La veille encore, le jeune maître, en les -parcourant, avait vu les visages rayonner là où il passait. Un mot de -lui avait éloigné quelques menaces de misères matérielles et morales. -Il avait, par le don d’une petite dot, rendu possible un mariage; -appelé de Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet d’un -enfant blessé; réconcilié deux frères qui allaient en venir au procès. -Les sourires, les regards heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans -une de ces réflexions paradoxales que les gens trop comblés par la -fortune se plaisent à formuler, il s’était dit: «Je donne le bonheur -que je ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à envier le plus -humble de ces manœuvres.» - -Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait au devant de -Gilberte. - -Pour la fuir, pour rompre définitivement avec le rêve de la conquérir -et de la posséder, Vincent s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans, -d’ailleurs, vers cette époque, il venait passer plusieurs semaines -dans son château. Ce séjour ne le séparait pas de Sabine, au contraire. -Sur les confins de sa vaste propriété, dans une direction opposée à -l’usine, près d’un village dont aucun habitant ne comptait parmi ses -ouvriers, M. de Villenoise avait acheté une villa, où, tous les étés, -Sabine s’installait avec sa fidèle femme de chambre, Estelle. - -Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, comme à Paris; et, -comme à Paris, leurs rendez-vous n’avaient jamais lieu ailleurs que -chez M^{me} Marsan. Cette femme absolue et fière ne fréquentait pas -plus le château de Villenoise que l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout -au plus elle consentait à se promener au bras de son ami dans les -parties sauvages du domaine, qui contenait des sites célèbres par leur -caractère pittoresque. Vincent, qui se rendait toujours chez elle à -cheval et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie inoccupée -de la villa. Il ôtait lui-même le harnachement de sa bête, lui passait -un licol, lui donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans les -bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade, il avait vite fait -de seller et de brider son cheval. - -C’était ce genre de vie que le jeune homme avait repris depuis le -commencement du mois d’août. Après bien des luttes, il en était -arrivé à se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le droit -d’assassiner moralement la pauvre créature qui ne possédait que -lui au monde et qui avait tout perdu à cause de lui. Elle n’était -pas parfaite; il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne -l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est vrai, souffrirait de -sa résolution. Mais le mal serait moins profond dans le cœur de cette -belle jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler, toutes les -perspectives du bonheur humain. D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses -sentiments à Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait faits -à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se devait, puisque à celle-ci -il s’était donné, il s’était promis pour toujours. - -Vincent, une fois de plus, se répétait de tels raisonnements, en -conduisant son break vers la gare où il allait retrouver ses amis. - -Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté, car, à l’idée qu’il -allait revoir M^{lle} Méricourt, qu’il passerait toute la journée près -d’elle, une émotion l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait -les battements de son cœur. - -C’est qu’il s’était imposé un devoir pour cette entrevue,—qu’il -avait acceptée exprès, s’il ne l’avait pas provoquée lui-même. -L’initiative de cette partie de campagne revenait, en effet, à -Dalgrand. Mais M. de Villenoise y avait vu l’occasion de détruire -volontairement dans le cœur de Gilberte un espoir que la loyauté -lui défendait d’y laisser grandir. Aujourd’hui même il voulait, à -tout prix, d’une façon quelconque, briser l’entente inexprimée, si -délicieusement douce, qui, presque inconsciemment des deux côtés, -s’était établie entre la jeune fille et lui-même. A quel moment précis -était née cette chose insaisissable et si troublante? Quelle en était -maintenant la puissance?... Il n’en savait rien, sa conscience ne lui -reprochait nulle tentative de séduction volontaire. Toutefois, si -elle l’avertissait un peu tard, cette conscience, elle parlait enfin -clairement: il ne pouvait continuer avec Gilberte son flirt dangereux -sans devenir un malhonnête homme. - -Mais comment, à quelle minute, par quelle attitude ou quelles paroles, -trouverait-il l’énergie de faire croire à cette adorée enfant qu’il ne -l’avait jamais aimée?... - -Le break s’arrêta devant la station du chemin de fer,—une station peu -fréquentée du département de l’Eure. De petits bâtiments neufs, deux -rangs de marronniers aux troncs gros comme le doigt, portant un maigre -bouquet de feuilles, un quai recouvert d’une forte couche de cailloux, -une lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment sous le soleil. De -part et d’autre, la voie double allongeait ses quatre lignes de fer. - -Vincent donna les rênes au domestique immobile sur le siège à côté -de lui, sauta à terre, traversa la salle d’attente. Des employés -s’empressèrent de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un -quart d’heure; il était arrivé trop tôt. - -Un roulement lointain qui grandit de seconde en seconde. Un coup de -sifflet qui fit tressaillir Vincent comme un cheval trop nerveux. Puis -le train qui s’arrête, des portières qui s’ouvrent, des exclamations -qui partent, des mains qui se tendent. Et la peur qu’elle ne fût pas -venue avec les autres, en ne la voyant pas descendre tout de suite!.... - -Elle sauta sur le quai la dernière, visiblement émue elle-même, et -jolie, ah! si jolie!... d’un tel éclat de jeunesse, avec sa peau -laiteuse et nacrée, ses joues de fleur, ses yeux d’enfant!... - -Elle portait une robe de batiste claire, un grand col de guipure -retombant sur les manches bouffantes autour du cou découvert. Et son -chapeau de paille très large, orné d’un gros nœud de taffetas glacé, -était garni sur le bord d’une dentelle qui retombait, mettant le -frisson d’une ombre fine sur ce visage délicieux. - -Lucienne Dalgrand était bien jolie aussi, dans une légère toilette, -un peu plus sérieuse que celle de sa sœur, mais aussi frêle d’étoffe -et fraîche de coloris,—une de ces toilettes qui font que les femmes, -chaque été, ont l’air de s’épanouir à nouveau comme les corolles des -parterres. - -Le général et son gendre, à côté de toute cette jeunesse et de toute -cette grâce, personnifiaient l’élégance et la force masculines, le -vieillard par sa belle tenue militaire, le jeune homme par sa robuste -apparence et sa mâle physionomie. - -Derrière eux venait une femme de chambre, qui portait les manteaux -contre la fraîcheur du soir et la valise contenant le matériel de nuit, -car, le voyage étant de deux longues heures, on ne repartirait sans -doute que le lendemain matin. - -M. de Villenoise fit monter cette femme sur le siège, à côté du -domestique, qui devait conduire. Lui-même s’assit dans le break avec -ses invités. - -A partir de ce moment, il n’eut plus conscience que de l’affreux -effort nécessité par le rôle qu’il s’était tracé. Ne rencontrer les -beaux regards de Gilberte qu’avec une prunelle inerte, impénétrable; -s’occuper de ses hôtes avec des prévenances égales, sans aucune -nuance de galanterie envers la jeune fille; mettre dans sa voix la -même indifférence que dans ses yeux quand il s’adressait à elle; -alourdir même et souligner cette indifférence, pour qu’elle en sentît -l’intention. Il en était réduit à souhaiter qu’elle comprît trop, -qu’elle s’offensât,—car il redoutait moins sa colère que sa douleur, -et il savait que le ressentiment est le brûlant remède qui cautérise -les plaies du cœur. - -Hélas! la voiture avait à peine franchi la royale avenue de -châtaigniers séculaires, elle tournait seulement devant le perron du -château, que Vincent avait pu voir passer, au fond des transparentes -prunelles brunes de Gilberte, comme l’ombre d’une naïve angoisse. - -Cette angoisse grandit, resserra son étau, devint presque visible, à -mesure que s’accentuait la froideur étudiée de M. de Villenoise. Les -nuances d’attitude auxquelles il s’appliqua devaient passer inaperçues -pour trois de ses invités. Mais celle pour qui se jouait son pénible -rôle ne pouvait guère s’y méprendre, et ne s’y méprit pas. - -On déjeuna longuement dans la salle à manger immense et haute, où le -déroulement des tapisseries anciennes couvrait les murs d’une obscurité -verdoyante d’où semblait émaner de la fraîcheur. On alla prendre le -café dans une grotte artificielle, au bord d’une nappe d’eau tout -encadrée par des feuillages. Puis, quand la chaleur du jour fut un peu -tombée, M. de Villenoise proposa de monter en voiture pour visiter le -domaine. - -—Je vous promènerai aujourd’hui dans les bois, dit-il. Et demain, -quand vous serez bien reposés, je vous montrerai l’usine. - -—Demain! s’écria Dalgrand. Demain, moi, je serai loin, mon cher. - -Vincent protesta, mais avec modération. Il souhaitait les voir partir -tous, ne se sentant pas sûr de lui si son supplice se prolongeait. -Pourtant il déclara que, si les affaires rappelaient son ami, du moins -il garderait à Villenoise le général et ces dames. Gilberte rougit et -regarda son père: - -—Oh! papa, tu sais bien... murmura-t-elle. - -M. Méricourt, surpris, tâcha de deviner le désir de sa fille. -Comprenant à un imperceptible mouvement de tête qu’elle lui dictait un -refus, il se mit à parler au hasard d’une visite d’un chef de corps -d’armée, qu’il attendait d’un jour à l’autre au manège de l’École de -Guerre. - -Vincent les observait. Il eut froid au cœur en constatant le prompt -succès de sa tactique. C’en était fait. La pauvre enfant ne songeait -plus qu’à fuir. Déjà!... Comme il suffisait de peu de chose pour -effarer cet ombrageux et délicat sentiment qu’elle portait en elle et -quelle croyait si bien caché! Il oublia de tenter même une insistance -polie. Et Lucienne, qui déclarait ne pas vouloir quitter son Robert, -fut toute gênée du silence de glace dans lequel tomba sa petite phrase -d’épouse amoureuse. - -—Eh bien, reprit enfin M. de Villenoise—avec une tristesse que l’on -put attribuer au désappointement de ne pas retenir ses hôtes,—il -faut alors opter entre les bois et l’usine, car nous ne pouvons tout -parcourir en une après-midi, surtout qu’il est déjà trois heures, -ajouta-t-il en consultant sa montre. - -—Ah! l’usine, s’écria Dalgrand. Je tiens à y conduire le général. -Il y a là une cité ouvrière modèle qui vaut le voyage de Paris -à Villenoise. Quant à tes bois, mon petit... Nous avons celui de -Boulogne, où je mènerai ces dames par compensation. - -—Nous le connaissons, dit Lucienne. - -—Quelle erreur! protesta Robert. Il n’y a pas une Parisienne qui -connaisse le bois de Boulogne. Pour vous, c’est l’avenue des Acacias, -celle des Poteaux et la pelouse de Longchamps. Je vous y montrerai -des petits coins!... Vous pourrez vous y croire à cent lieues de la -capitale, sous les bocages de l’ami Vincent. - -—Oui, mais chez moi, riposta de Villenoise, vous pourriez, mesdames, -vous croire à trois cents lieues, dans quelque pays de montagnes. J’ai -un éboulement de rochers, une cascade... - -—Bah! reprit Robert en riant, c’est une charretée de pierres qu’il -a fait porter dans un petit ravin... Et quant à sa cascade... -figurez-vous une gouttière crevée en temps d’orage... Et encore la -gouttière est plus grandiose. - -—Tu es méchant, dit Lucienne à son mari. Moi, je veux voir le chaos de -rochers, la cataracte! - -Elle amplifiait les mots en riant de sa malice. Et elle ajouta, avec -une petite moue: - -—D’ailleurs, les usines, tu sais... j’ai assez de la nôtre. - -Les taquineries et les pourparlers durèrent encore un moment. A la -fin, il fut décidé qu’on se diviserait en deux groupes. Dalgrand, qui -connaissait la cité ouvrière, y accompagnerait le général. Le directeur -de l’usine montrerait à ces messieurs les dernières innovations. Quant -à ces dames, elles iraient avec Vincent visiter les beautés naturelles -de la forêt, ce qu’on appelait dans le pays: le Puits du Diable, la -Fontaine aux Pins et le Salon des Fées,—noms fantastiques, dont, -malgré les railleries de Dalgrand, s’excitaient les imaginations de -Lucienne et de Gilberte. - -Deux voitures furent attelées: une charrette anglaise que Dalgrand -conduisit, ayant à ses côtés le général; et une victoria, dans laquelle -Vincent s’assit à reculons, faisant face aux deux jeunes femmes. - -—Vous ne craignez pas, j’espère, de marcher, ni même de grimper un -peu? leur demanda-t-il. Nous ne pourrons aller aux endroits les plus -curieux par les allées carrossables. - -Robert, qui entendit cette observation, se retourna. - -—Luce, ne te fatigue pas! cria-t-il à sa femme. Je ne veux pas qu’elle -grimpe dans de mauvais chemins! poursuivit-il d’un air significatif en -cherchant les yeux de Vincent. - -Celui-ci fit: «Ah! très bien!» tandis que Lucienne devenait très rouge -et murmurait d’un ton de reproche: «Oh! Robert...» - -Dalgrand reprit impitoyablement: - -—S’il faut escalader des sentiers de chèvres, emmène Gilberte. Ce sera -son affaire. Mais tu me feras plaisir de laisser Luce dans la voiture. - -Là-dessus, le constructeur, riant de son propre machiavélisme, de sa -précaution à deux fins, fit légèrement claquer son fouet et partit. - -«Comme cela,» pensa-t-il, «la petite maman future ne compromettra pas -notre grand espoir, et si, comme je le crois, Vincent et Gilberte ont -quelque chose à se dire, ils saisiront le prétexte que je leur fournis -de s’offrir un tête-à-tête.» - -—Allez d’abord au Salon des Fées, dit à son cocher M. de Villenoise. -Vous passerez par le Chêne au Pendu, ajouta-t-il. - -—Le Chêne au Pendu! s’écrièrent ensemble Gilberte et Lucienne. - -—Oh! vous ne verrez pas de squelette aux branches, dit Vincent. - -Il raconta la légende. Un des anciens seigneurs de Villenoise était -venu se pendre là par désespoir d’amour. - -—Ce n’est pas une mort de gentilhomme, remarqua Lucienne. - -—Tu peux supprimer «gentil», ajouta vivement Gilberte. - -—Que voulez-vous dire, mademoiselle? demanda Vincent. - -—Que les hommes ne se tuent pas par amour, prononça gravement la -jeune fille. Ils ne savent pas aimer jusqu’à la mort. Quand ils se -tuent, c’est qu’un venin d’orgueil ou d’intérêt rend mortelle leur -blessure d’amour. - -—Bah! dit Lucienne stupéfaite. Où es-tu devenue si savante, petite -fille? - -M. de Villenoise dit seulement: - -—Vous êtes sévère pour nous, mademoiselle. - -Il était devenu tout pâle. Pourquoi avait-elle prononcé les mots -d’orgueil et d’intérêt? Se croyait-elle dédaignée par lui à cause de -l’inégalité de leurs fortunes? Elle, qui n’avait aucun avantage social -à partager avec celui qu’elle épouserait, ne se sentait-elle pas -froissée par l’étalage de son luxe, à lui, Vincent, au moment où il se -détournait d’elle? Ah! brute qu’il était d’avoir choisi pour sa muette -rupture le décor de ce château fastueux, de ces bois dont il avait, par -comble de maladresse, vanté lui-même les beautés! - -La voiture s’arrêtait. On était devant le Chêne au Pendu. - -Au milieu du carrefour se dressait un de ces chênes séculaires, dont -l’aspect rapetisse et humilie l’existence humaine. C’était un arbre -parfaitement beau, un chef-d’œuvre de la patiente Nature. Son tronc, -qui mesurait quatre mètres de tour à la base, s’élevait d’un jet -puissant, tout droit, jusqu’à la naissance des grosses branches. Là, -il se divisait; il étendait des bras d’une incroyable force, portant -avec une fermeté sans lassitude, sur une circonférence prodigieuse, -des monceaux de ramures et de feuillages. Au centre, le fût robuste -continuait de monter comme une colonne, soutenant l’édifice de -verdure, le dôme d’ombre et de mystérieuse vie, où l’on devinait des -palpitations de sève et des bruissements d’ailes, les frissons de joie -du colosse mêlés aux tressaillements voluptueux des insectes et des -oiseaux qu’il abritait par milliers. Il avait une physionomie, cet -arbre, presque un reflet d’âme, une expression d’orgueil et d’énergie -vitale, avec un peu du calme et de la bonté des forts, et, dans son -immobilité de rêve, comme le flottant souvenir du passé millénaire. -Puis, ce qu’on admirait encore, c’était, sur tout cet âge et sur toute -cette force, la grâce puérile des bouquets de feuilles, ces feuilles -menues et découpées du chêne, qui semblaient, sur ce front formidable, -friser comme une folle et verte chevelure. - -—Oh! il est splendide, cet arbre! s’écria Gilberte. - -Lucienne ne disait rien, souriait vaguement—moins au spectacle -extérieur peut-être qu’à quelque pensée intime. - -M. de Villenoise eut un petit mouvement d’épaules dédaigneux. - -—Bah! c’est un chêne comme tous les autres, du bois à brûler, -dit-il... Vous pouvez marcher, Armand, cria-t-il à son cocher. - -Gilberte vit une nouvelle petite agression sourde dans ce mépris voulu -d’une belle chose qu’elle admirait. Entre deux êtres qui ne peuvent -s’expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence. Mais, en parlant -de «brûler», Vincent était sincère. Il aurait mieux aimé maintenant -mettre le feu à sa forêt que d’y faire ce qu’il appelait en lui-même -avec rage «le tour du propriétaire». - -Pour atteindre le Salon des Fées, il fallut, malgré la défense de -Robert à Lucienne, descendre de voiture. - -—C’est à deux pas, disait Vincent, et par une allée très douce. - -En effet, au bout de quelques minutes, on se trouva dans un petit -cirque de verdure, très curieusement entouré d’un côté par une muraille -circulaire de rocher à pic. - -Les deux sœurs s’étonnèrent. - -—Tiens! du granit! - -Elles ne s’y attendaient pas. - -—C’est en effet de la roche dure, expliqua M. de Villenoise. Et -voilà pourquoi on fait l’honneur à ce petit accident de terrain -de le considérer comme une curiosité naturelle. Ce pauvre bloc de -pierre a aussi le mérite d’être un peu historique. On prétend que -l’ancien manoir féodal de Villenoise devait se dresser au sommet, et -non pas dans le vallon plus riant mais trop accessible où se trouve -l’habitation actuelle. - -—Il y a donc de l’espace là-haut? demanda Lucienne avec un mouvement -de tête vers le faîte du rocher. - -—Pas beaucoup, mais il pouvait y en avoir davantage autrefois. Car il -s’est produit un éboulement, de date relativement récente. Des blocs se -sont détachés du côté opposé à celui-ci. Ils ont laissé entre eux et la -colline une espèce de fissure assez bizarre, qu’on appelle le Puits du -Diable. Mais, pour voir cela, il faudrait grimper là-haut. - -—Nous irons! s’écria Lucienne. - -—Et la défense de Robert? - -M^{me} Dalgrand prit l’air piteux d’un enfant partagé entre la -tentation d’une espièglerie et la peur d’une pénitence. - -—Moi, dit Vincent qui devinait la cause des précautions imposées par -Dalgrand, je n’en prends pas la responsabilité. Réellement, chère -madame, ce serait pour vous une grande fatigue, et, peut-être, un petit -danger. - -Lucienne réfléchit un instant, puis, très vite, comme frappée d’une -idée, elle déclara: - -—Très bien! je vous attends ici. Vous allez monter avec Gilberte. - -Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un peu tard, mais très -clairement, Lucienne venait de s’aviser qu’il y avait opportunité sans -doute à ménager un tête-à-tête entre M. de Villenoise et sa sœur, et -que peut-être cela entrait dans les intentions secrètes de Robert. Du -moment qu’elle croyait suivre une volonté de son mari, elle devenait -intraitable. Elle s’arrangea si bien, que, sans une affectation -ridicule, les deux jeunes gens ne pouvaient plus refuser de partir -ensemble. - -—Mais, dit Vincent, il faudra bien nous donner un grand quart d’heure, -parce que nous monterons par ce sentier et nous reviendrons par là.—Il -désignait une petite allée qui s’enfonçait dans la verdure.—M^{lle} -Gilberte verra en même temps ce que nous appelons la Fontaine aux Pins. - -—Allez, dit Lucienne, qui s’assit sur un des sièges en apparence -naturels disposés çà et là dans le salon de verdure. - -Le sentier, en s’élevant autour du rocher, devenait tout de suite -abrupt. A plusieurs reprises, malgré l’agilité de Gilberte, M. de -Villenoise dut lui donner la main. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent -un mot, si ce n’est le: «Permettez, mademoiselle», avec lequel le jeune -homme offrit son appui momentané. - -Lorsqu’ils arrivèrent en haut, M^{lle} Méricourt eut une surprise. -Elle ne s’était pas rendu compte de l’élévation atteinte, et elle fut -stupéfaite de voir à ses pieds moutonner les cimes d’arbres. C’était -comme une mer aux flots immobiles et sombres. Cela s’étendait de -toutes parts autour de l’îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture -de forêts, des terres de culture dorées par les épis, des prairies -vertes et, plus loin encore, des lointains bleuâtres se déployaient. -La coupole d’un ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente -gigantesque de toile azur, mangée de soleil. D’abord Gilberte vit tout -cela confusément. Mais, peu à peu, elle distingua le château, avec ses -toitures incendiées de lumière; puis, comme un grand tapis presque -noir déroulé sur la claire verdure du parc anglais, les châtaigniers -de l’avenue. Vers l’horizon, un amas de briques rouges coupé de lignes -régulières et le panache gris d’une haute cheminée indiquaient les -bâtiments de l’usine et de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à -la lisière des bois, on apercevait une maison isolée entre les massifs -d’un jardin, et, à quelque distance, un village. La jeune fille en -demanda le nom. Vincent dit: «Je ne sais plus.» Puis il se détourna. La -présence de Sabine, là-bas, lui semblait remplir l’espace. - -—Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté, mademoiselle. Voici ce -qu’on appelle le Puits du Diable. - -Gilberte se pencha sur une anfractuosité d’aspect sinistre. Entre les -végétations qui en voilaient les bords, l’œil plongeait dans un trou -obscur dont il était impossible d’évaluer la profondeur. - -—Les paysans, dit encore M. de Villenoise, prétendent que ce sont -les oubliettes du château-fort qu’on croit avoir autrefois existé sur -cet observatoire naturel. Mais l’excavation n’a pu être creusée de -main d’homme à même le roc. D’ailleurs, je doute qu’on ait jamais rien -construit ici. Mes recherches ne m’ont pas fait découvrir la moindre -trace d’une fondation quelconque. - -—Oui, c’est curieux, observa Gilberte, surtout dans un pays presque -plat, peu accidenté comme celui-ci... - -Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur lequel des légendes -couraient. Soudain elle se tourna, cherchant quelque chose à terre. - -—Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou, dit-elle. - -Vincent ramassa une assez forte pierre. - -—Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera pas grand effet. La chute -s’assourdit sur un fond vaseux ou sur des mousses. - -Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas jusqu’à cinq, puis on -entendit un choc sourd, un son mou, qui monta comme un soupir étouffé. - -—Cela fait froid dans le dos, dit Gilberte. Allons, retournons vers -Lucienne. - -Ils suivirent un autre petit chemin, d’une pente plus douce que le -premier. Bientôt des pins apparurent. De ce côté, on avait l’illusion -d’un coin de montagne. Une source filtrant parmi des pierres, et -tombant d’une hauteur de deux mètres, prenait des airs de cascade. -C’était la Fontaine aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur -ses mains la caresse froide de l’eau. M. de Villenoise, immobile, la -regardait faire. Elle se tenait dans une pose charmante, le buste -légèrement incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas -mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient tout roses de -chaleur, tandis que, sous le ruissellement, ses mains prenaient une -blancheur de marbre. - -Une émotion passa dans les yeux de Vincent. A ce moment, elle se -tourna, souriante, par une intuition de femme se sentant contemplée, -admirée... Et un grand frisson d’amour fit tressaillir à l’unisson ces -deux êtres, dans ce lieu plein de mystère, de fraîcheur, de silence. -Un rayon de bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune fille... -Mais ce ne fut qu’un éclair. Déjà M. de Villenoise s’était ressaisi. -Comprenant que sa courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur -de la matinée, que se laisser surprendre ainsi c’était jouer avec -cette enfant le jeu le plus cruel, il prit tout à coup une résolution -extraordinaire. - -—Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je suis indiscret, mais j’aime -tant mon ami Dalgrand, je porte un si vif intérêt à sa famille, à la -vôtre... - -Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait prévoir ce qu’il allait -lui dire, mais, au seul ton qu’il avait pris, elle pâlissait. Ses -joues si animées devenaient blanches, comme ses mains de marbre sous -le ruissellement de la source. Elle les avait retirées, d’ailleurs, -ses mains, en faisant un mouvement vers le jeune homme, et elle ne -les tenait plus sous la froide caresse de l’eau. Malgré cela, elle -les tendait toujours, ne sachant plus, dans son trouble, ce qu’elle -faisait. Et des gouttes roulaient sur les doigts blancs, puis tombaient -à terre, comme des larmes. - -—Que voulez-vous dire, monsieur? - -—Mon Dieu, mademoiselle, j’aborde un sujet bien délicat... un sujet -qui ne me concerne en rien. Mais j’ai vu Robert si préoccupé, si -affligé... Je sais que votre père et votre sœur y tiennent tant!... - -—Tiennent tant à quoi?... Mais parlez donc, monsieur?... - -Maintenant les mains blanches avaient un léger tremblement; les gouttes -d’eau tombaient plus vite à terre, comme des pleurs qui se précipitent. - -Vincent prononça d’une voix qui s’étranglait: - -—A... A votre mariage... avec... avec M. de Bréville. - -Violemment la couleur revint au visage de Gilberte. Les deux petites -mains mouillées se haussèrent vers sa poitrine. - -—On vous a chargé... balbutia-t-elle, de me parler?... - -—On ne m’a chargé de rien, mademoiselle. J’ai seulement imaginé qu’un -conseil... d’ami... - -—Un conseil en faveur de ce mariage? - -—Mon Dieu, oui, mademoiselle... Vos parents le désirent. - -Elle resta muette un moment, le regardant bien en face. Une expression -un peu égarée élargissait ses grands yeux. Elle ne comprenait pas. -Elle attendait sans doute qu’il dît quelque chose d’autre. Un espoir -la soutenait encore. Peut-être M. de Villenoise voulait-il l’éprouver? -Ou bien il parlait par dépit... Mais non!... A mesure que les idées -se classaient dans sa tête, il devenait plus impossible à la jeune -fille de prendre cette bizarre sortie pour une déclaration. D’ailleurs -Vincent n’ajoutait plus rien. Ce qu’il avait à dire était dit. Il -comptait donc sur sa perspicacité, ou plutôt il croyait avoir été -suffisamment clair. Tout à coup, elle pénétra son intention, comme par -une lueur affreuse. - -Elle pensa: «Ah! quelle honte!» - -Puis elle voulut composer son visage, prendre un air indifférent, ou -bien étaler de la dignité, ou encore essayer de l’ironie. Le désir -de se montrer à lui comme elle devait être l’emporta un instant -sur l’élan de désespoir qui lui arrachait le cœur. Un rôle à jouer -s’ébaucha dans sa tête. Elle crut s’entendre qui disait: «Mais -certainement, monsieur, j’épouserai M. de Bréville. Voulez-vous me -faire le plaisir d’être mon témoin?» - -Toutefois, du fond de sa nature, un grand soulèvement de sincérité -monta comme un flot, emporta les frêles réminiscences de quelques -lectures romanesques ou les leçons de mondaine hypocrisie. - -Elle dit avec une parfaite simplicité: - -—Non, monsieur, je n’épouserai pas M. de Bréville. Mais je ne compte -épouser personne d’autre. Je ne me marierai jamais. - -Puis elle se détourna et se remit à descendre le chemin. - -Et ce fut tout. Vincent n’eut qu’à la suivre. Derrière elle, il -marchait d’un pas lourd, les yeux vers le sol, comme un coupable. Il -n’osait même plus la regarder. Il ne se sentait plus le droit de se -réjouir la vue, comme tout à l’heure, par les lignes et la démarche de -cette jolie fille, par la fraîcheur de cette nuque et le reflet de ces -cheveux, par la souplesse de cette taille, par toute cette radieuse -jeunesse, qu’il venait de ravager d’une telle blessure. Il avait peur, -à quelque signe, de reconnaître le désastre dont il était la cause. -Et, tout en restant confondu par la fermeté, par la franchise de cette -enfant, il écoutait aussi en lui-même le cri de son propre amour qui -la rappelait d’une clameur éperdue. - -Mais, soudain, il crut à quelque miracle. Gilberte, avec une -exclamation affolée, sautait en arrière, se jetait presque entre ses -bras. Vincent la saisit. Et, une fois de plus, la volonté du jeune -homme chancela. Il allait s’écrier: «Non, non, c’est impossible!... Je -ne puis renoncer à vous, je vous aime!...» lorsque M^{lle} Méricourt -murmura: - -—Un homme... là... Ah! que j’ai eu peur! - -M. de Villenoise, étonné, courut à la touffe de broussailles que la -jeune fille désignait. - -—Qui va là? cria-t-il. - -Et il sortit un revolver qui ne le quittait jamais dans ces bois -pleins de cachettes et de surprises. Un froissement de feuilles se fit -entendre. - -—Qui va là? Répondez, ou je tire! cria encore M. de Villenoise en -armant son revolver avec bruit. - -Rien ne répondit dans la profondeur du fourré. Vincent alors s’engagea -dans le taillis. Mais il eut beau chercher de côté et d’autre, nul être -vivant ne parut. - -—Vous vous serez trompée, dit-il en revenant vers M^{lle} Méricourt. - -—J’ai vu un homme, certifia-t-elle. Un jeune homme très brun, sans -barbe. J’ai parfaitement distingué son visage. - -—Que faisait-il? - -—Il semblait nous épier. Car il a remué seulement quand j’ai jeté un -cri. Et il n’aurait peut-être pas bougé, si je n’avais distingué la -blancheur de sa figure dans l’épaisseur sombre des feuilles. - -Vincent doutait encore, lorsque Gilberte, débouchant la première dans -le Salon des Fées, lui dit en tressaillant: - -—Tenez... Là-haut. - -M. de Villenoise leva la tête juste à temps pour voir se courber et -disparaître une silhouette d’homme au sommet du rocher. - -—Tant pis! dit-il. Je ne vais pas remonter là-haut pour le pincer. -Mais soyez tranquille: il tombera sur un de mes gardes... - -—Qu’est-ce que vous avez? demanda Lucienne en s’avançant. Tu es -blanche comme un linge, ma pauvre Gilberte! - -Vincent répondit: - -—M^{lle} Méricourt a été effrayée par un vagabond... Quelque rôdeur ou -braconnier... Nous ne vous avons pas trop fait attendre, chère madame? -Voulez-vous maintenant me permettre de vous offrir mon bras pour -regagner la voiture? - - - - -VIII - - -TROIS semaines plus tard, M. de Villenoise, sachant que le général -et sa fille se trouvaient au bord de la mer, alla voir Dalgrand à -Billancourt. - -Son ami le mena dans les ateliers, lui montra les principales pièces -du viaduc en aluminium. C’étaient des poutres, des traverses, des -X, jolis à l’œil comme des morceaux d’orfèvrerie dans l’élégance de -leurs proportions et la douceur de leur ton métallique. On eût dit une -charpente en vieil argent, avec toutefois une nuance plus mate, d’un -gris plus bleuâtre. Mais ce qui stupéfia Vincent, ce fut l’incroyable -légèreté de ces grosses masses de métal. Deux hommes soulevaient les -plus pesantes, et lui-même en mania quelques-unes dont les dimensions -semblaient défier le bras d’un hercule. - -—Tu veux faire rouler des trains sur ces frêles choses-là?... -demanda-t-il à Robert, les bras tombés d’étonnement, l’œil incrédule. - -—C’est plus résistant que du fer qui en aurait plusieurs fois le -diamètre, répondit le constructeur. - -Dalgrand se lança dans des explications techniques. Puis il dit où en -était le pont. Là-bas, les piles étaient construites, les culées aussi. -Il y aurait trois travées de trente mètres. Maintenant il commençait -à expédier les diverses parties de la charpente. Le prix du transport -était insignifiant, à cause de leur extrême légèreté. Bientôt il -partirait, pour diriger l’ajustage. Ce ne serait rien de boulonner tout -cela. Ces grandes pièces de métal s’adaptaient les unes aux autres avec -la précision d’un mécanisme d’horlogerie. - -—Robert, dit tout à coup Vincent, qui l’avait attentivement écouté, -indique-moi donc une besogne un peu hasardeuse, où un galant homme -pourrait laisser sa vie proprement, sans que ce soit le suicide bête. - -L’accent dont il prononça cette phrase frappa Dalgrand plus que le sens -des mots. - -—Mon pauvre vieux! dit l’inventeur. C’est donc si grave que cela, -décidément? - -—Ah! j’en ai assez!... cria de Villenoise avec une soudaine violence. - -—Elle te tient donc bien? Et elle te rend donc bien malheureux? -demanda Robert. - -—Qu’est-ce que tu sais? interrogea Vincent, à qui répugnait une -confidence. - -—Pas grand’chose... Mais je devine. - -—Non, tu ne peux pas... Tu ne peux pas deviner... C’est à devenir fou! - -—Veux-tu que je t’en débarrasse? proposa tranquillement son ami. - -—De qui? - -—Eh! de cette femme... Car il y en a au moins une, je suppose. - -—Ah! ce n’est pas d’elle que je voudrais me débarrasser, reprit -Vincent. C’est de moi-même, de mon cœur torturé, de ma volonté malade, -de ma conscience qui m’accuse... - -Dalgrand dit avec lenteur et gravité: - -—Ah!... Tu sais donc combien tu as fait de mal?... - -—Robert!... murmura Vincent, qui pâlit. - -—Mon cher, reprit son ami du même ton pénétré, tu n’es pas absolument -coupable. Il y a eu de notre faute à tous. Si ta conduite n’avait pas -été correcte, sois tranquille... j’aurais agi en frère avant d’agir en -ami... Et il se serait passé entre nous quelque chose de terrible! Mais -je ne te trouve qu’un tort,—il est sérieux,—c’est de ne pas m’avoir -mis au courant de ta situation avant de me laisser t’introduire dans -l’intimité de ma famille... près de cette pauvre enfant... - -Vincent gémit: - -—Ah!... si tu savais comme je l’aime! - -—Je te défends de me dire cela! prononça fortement Robert. Je te -défends de le penser! - -L’autre s’écria vivement: - -—Je n’ai pas si longtemps à le dire ni à le penser, puisque je suis -résolu à mourir. - -—En voilà un moyen! ricana Dalgrand, qui haussa les épaules. Voyons... -as-tu confiance en moi? Dis-moi tout, tout exactement. On est souvent -très mauvais juge en ses propres affaires, et je puis découvrir une -issue que tu ne verrais pas. - -M. de Villenoise lui peignit, de la façon la plus fidèle, l’état de sa -liaison avec Sabine, les raisons qu’il avait pour ne pas abandonner -cette femme si follement sensible, qui ne vivait que par lui et que -pourtant il était devenu incapable de rendre heureuse. Il parla du -caractère violent et jaloux de son amie. «Depuis quelques jours,» -dit-il, «elle est devenue plus ombrageuse que jamais. Une circonstance -que j’ignore lui a fait croire que j’ai résolu de me séparer d’elle. -Nous passons de la tristesse la plus morne aux emportements les plus -insensés. C’est un supplice dont elle souffre, je t’assure, tout autant -que moi-même. Et cependant...» - -Robert répéta, avec une nuance d’ironie: - -—Et cependant?... - -—Il y a quelque chose d’incompréhensible, d’inouï, de pire que tout... - -—Parle donc, mon Dieu! A quoi servent les superlatifs et les -réticences? - -—Eh bien! avoua Vincent, si je devais la quitter de moi-même, par un -acte de ma seule volonté, je sais que je ne pourrais le faire sans un -déchirement affreux. - -—Allons donc! s’exclama Dalgrand, comme s’il venait enfin d’arracher -la racine douloureuse de cet abcès moral. - -Il y eut, entre les deux amis, un instant de silence. - -—As-tu un conseil à me donner? demanda enfin M. de Villenoise. - -—Certes, et catégorique. - -—Lequel? - -—Épouse M^{me} Marsan. - -—Voyons, mon cher, ne te moque pas de moi! Après m’être livré comme je -viens de le faire, je ne suis pas d’humeur à supporter la raillerie. - -—Je ne raille pas. Je ne prêche même pas. Je ne parle ni honneur, ni -devoir, parce que tu t’es mis dans un cas où le devoir et l’honneur -eux-mêmes hésitent et se partagent. Non, je te traite en malade qui -cherche un remède. Tu souffres surtout de la dualité de ton cœur et -de ta vie. Il te faut revenir à la simplicité de la ligne droite, et -mettre des deux côtés de ton chemin des murs si hauts que tu ne puisses -plus songer à faire l’école buissonnière. Puis tu dois cela, non pas -à la femme que tu épouses, mais à celle que tu n’épouses pas. Elle ne -guérira, comme tu ne guériras toi-même, que par la brutale contrainte -d’une situation nette. - -—Mais alors, hasarda Vincent, puisqu’il suffit d’un mariage, pourquoi -celui-là... et pas l’autre? - -—Parce que tu n’es pas libre, mon bon. Et la preuve, c’est que tu ne -te _sens_ pas libre. - -—Jamais... cria M. de Villenoise, jamais je ne ferai l’injure à -Gilberte d’épouser... - -—Ne prononce pas le nom de Gilberte, dit Robert d’un ton qui jeta du -froid entre les deux amis. - -Il y eut un silence. Enfin Dalgrand reprit, presque bourru: - -—Change d’air... Voyage... Remue-toi. - -Puis avec un petit ricanement de détente: - -—Viens avec moi en Belgique. Tu veux risquer ta vie... Je t’en -fournirai l’occasion. - -—Ah! dit Vincent, qui se leva, la main tendue, si ça pouvait être pour -toi!... - -—Non, cher vieux, pas tout à fait. - -Et il répondit à cet élan cordial. - -Puis il exposa son idée. - -Il s’attendait à un moment de grosse émotion, là-bas, quand on -essaierait le viaduc. Il avait confiance dans la solidité de l’œuvre... -Parbleu!... n’avait-il pas multiplié les calculs et les expériences? -Mais enfin ces expériences ne portaient que sur chaque pièce de -charpente isolément. Comment résisterait le pont sous un train en -marche, à toute petite vitesse, et avec la charge excessive que -l’administration des travaux publics exigeait avant d’autoriser la -circulation des voitures de voyageurs?... - -—Grands dieux! s’écria Vincent. Tu crains?... - -—Je ne crains pas. Mais je n’ai pas l’absolue certitude... Parce qu’il -y a un élément que je ne puis évaluer à l’avance. - -—Quel élément? - -—Les vibrations que donnera l’aluminium. Tu ignores naturellement -que l’amplitude des vibrations est d’autant plus considérable, et par -conséquent d’autant plus dangereuse, que l’ouvrage métallique est plus -léger, et soumis à des chocs plus régulièrement rythmiques. Un train -en marche donne le choc de chaque paire de roues aux joints des rails, -et produit en outre, avec les contre-poids des roues motrices des -locomotives, des impulsions périodiques. Ce qu’il y a de redoutable, -c’est que ces chocs affectent un certain rythme, en relation déterminée -avec le rythme propre des vibrations du pont. Eh bien, cette relation, -qu’il importe au plus haut point de connaître, je ne puis la calculer -d’avance pour un métal nouveau. - -—Mais alors, dit Vincent, le mécanicien qui se risquera là-dessus?... - -—Le mécanicien... Mais ce sera moi-même. - -—Toi!... - -—Crois-tu que je laisserais un brave homme exposer sa vie?... Et pour -une œuvre qui est la mienne! Pas un mécanicien ne dirait non. Ces -gens-là ne connaissent que la consigne... Comme les soldats. - -—Ah! s’écria Vincent, je comprends ce que tu veux me proposer... Je -ne demande qu’à me débarrasser de l’existence... Donc c’est moi qui -essaierai le pont... Eh bien, mon cher, ça me va... Je te remercie... -Je suis ton homme. - -Et, en effet, il paraissait ravi de l’idée. Il ajouta: - -—Ça n’est pas difficile, je suppose, de conduire une machine sur une -longueur de cent mètres? Tu me montreras. - -Dalgrand, secoué de fou rire, s’écroulait sur un divan. - -—Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!... Je t’enverrais comme -ça?... Non, c’est impayable! Et puis alors, moi, je te regarderais -faire? - -Il riait comme un grand enfant, et repartait dans de nouveaux éclats de -joie chaque fois qu’il regardait le visage de son ami, figé dans une -gravité un peu mélodramatique. - -—Mais non... Voyons... C’est moi qui en ferai l’essai de mon viaduc. -Et il me portera, je t’en réponds, le brave camarade! Personne ne -mourra, va!... Seulement, si tu veux t’offrir une petite émotion, bien -ravigotante, je te permettrai de monter à côté de moi dans le train de -plaisir. Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires de femmes... -Crédié! Ça n’est pas des gars comme nous qui abandonneront le beau -travail de la vie parce que nous ne savons plus à quel jupon nous -vouer!!... - -Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et il discourait sur ce -qu’il appelait «la sottise» de son ami,—tenté peut-être de dire -un mot plus sévère. Allant et venant par la chambre, envoyant de -grands gestes, il exhalait enfin ce qu’il avait eu tant de peine à -contenir tout à l’heure. Sa prudence de froid conseiller craquait sous -la poussée de sa forte raison et de sa virilité puissante, un peu -brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements du sentimentalisme -féminin. Que diable! il y avait autre chose dans l’existence que des -accidents amoureux. On n’était pas au monde pour devenir l’esclave -d’une fonction! Certes, c’était vexant d’avoir une femme quand on en -désirait une autre! Mais enfin, lorsqu’on s’était embarqué dans une -maladroite aventure, on en supportait bravement les conséquences. -Puis, pour oublier les déboires du cœur et des sens, on avait toutes -les satisfactions de la pensée: l’art, la science, les voyages, le -travail, et surtout tant d’immenses régions inexplorées de l’activité, -où les découvertes surgissaient à chaque pas. S’il ne s’agissait pas -de deux êtres profondément aimés par lui, il serait tenté de se faire -des gorges chaudes devant cette situation tragi-comique, à laquelle un -homme en apparence raisonnable ne trouvait de dénouement que le suicide. - -—Mais voilà, c’est toi, mon petit Vincent... Et quand nous étions -gamins, je t’appelais «la jeune fille». Tu n’es qu’un sensitif et un -impulsif. On t’a bourré le cerveau de littérature au lieu de fortifier -ta volonté et de développer tes muscles. Je te sais habile à te -torturer.... Ça m’ennuie de te voir dans la peine. Et puis surtout, il -y a la petite... - -Vincent eut une exclamation sourde. - -—Ah! dame, reprit Robert avec un peu d’émotion dans la voix, celle-là, -je la plains. Les femmes n’ont que ça pour les occuper. C’est tout -naturel qu’elles en fassent la grosse affaire de leur existence. - -—Ne parle pas d’elle, dit Vincent. Tu m’ôterais le courage que tu -viens de me donner. Tu as raison. Je dois agir en homme. Et je n’ai pas -le droit de me plaindre, puisqu’en faisant souffrir des innocents, je -ne supporte moi-même que les conséquences de ma conduite antérieure. -C’est toi qui as bien pris la vie. Moi, j’ai raté la mienne. - -Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui posa une main sur le bras. - -—Quand partons-nous pour la Belgique? - - * * * * * - -Huit jours plus tard, ils étaient tous deux attablés l’un en face de -l’autre, dans un hôtel de Dinant, auprès d’une porte-fenêtre donnant -sur la Meuse. On venait de placer entre eux, dans une vasque d’argent, -deux douzaines des énormes écrevisses que l’on pêche dans cette -rivière. Et ce n’était qu’un infime détail dans le menu de la table -d’hôte,—menu qui tout de suite révélait l’abondance, le bien-être -copieux de ces plantureux Pays-Bas. - -—Ces messieurs les veulent-ils à la bordelaise ou à la dinandaise? -avait demandé le garçon, en proposant les écrevisses. - -Ce Parisien de Vincent ouvrait la bouche pour dire: «à la bordelaise», -lorsque Dalgrand, avec son expérience et son autorité de voyageur, lui -avait coupé la parole: - -—A la dinandaise, garçon. - -Et maintenant de Villenoise approuvait par ses exclamations de -gourmandise satisfaite, et plus encore par l’entrain de son appétit, -le choix de son compagnon. Les carapaces rouges s’entassaient sur -son assiette. Mais aussi le jeune homme déclarait n’avoir jamais rien -mangé d’aussi savoureux que ces bêtes, simplement cuites dans un -court-bouillon, et dont la chair gardait une fraîcheur exquise, un -parfum de grasse fleur fluviale, éclose dans la profondeur pure et -bleue de cette rivière aux limpidités cristallines. - -—A Paris, on ne se figure pas ce que c’est, prononça-t-il. Elles -ont voyagé quand nous les mangeons... C’est pour cela qu’il faut les -relever si fort. On n’oserait pas les y assaisonner aussi simplement. - -Dalgrand souriait: - -—Je t’avais bien dit. Allons, encore une! Pas de fausse honte. - -Puis se renversant contre le dossier de sa chaise: - -—Ah! nous y voilà donc, dans cette Belgique!... Enfin, je touche -au but. Je vais contempler mon œuvre debout... Tu verras comme elle -sera belle... toute brillante et argentée dans la lumière! Un métal -nouveau, qui déroutera les yeux mêmes... Au lieu de ce sombre fer, avec -sa couche sanglante de minium et ses salissantes peintures, on verra -étinceler l’alliage tout nu, sans préservatif, sans fard. - -—Décidément, demanda Vincent, comment l’appelles-tu, cet alliage? - -—De l’aluminium, jusqu’à nouvel ordre. Un mot composé trahirait -le corps que j’y ajoute principalement. Je ne veux révéler ma -formule que plus tard, après la réussite, si elle a lieu. Alors toi, -l’étymologiste, tu me baptiseras mon enfant. - -—L’aîné... corrigea de Villenoise en souriant. Car tu en attends un -autre. - -—Est-ce le générai qui t’a dit?... - -—Mais non... c’est toi-même, avec tes recommandations de ne pas -fatiguer M^{me} Lucienne, de ne pas la faire monter par de mauvais -chemins... - -—C’est vrai, s’écria joyeusement Robert. J’ai tous les bonheurs!... - -Mais, remarquant la physionomie mélancolique de Vincent, il ajouta bien -vite, la voix changée: - -—Excepté le tien, mon pauvre ami! Et je l’avais rêvé si complet. -Enfin!... - -Il se tourna vers le spectacle du dehors. - -Sur la rive opposée, l’énorme rocher que surmonte la citadelle leur -fermait la vue. Au bas de cette gigantesque muraille grise, des maisons -se tassaient, dont les pieds semblaient plonger dans la rivière. La -cathédrale élevait sa flèche bizarre, tout contre la face verticale du -granit. Et la ville presque entière était là, s’écrasant ainsi entre le -rempart d’eau et le rempart de pierre,—étroite cité comme en prison, -dont l’aspect cependant n’éveillait que des idées de contentement et -de paix. D’ailleurs, qu’importait l’horizon borné? L’eau qui coulait -là, c’était la liberté, l’espace... C’était la Meuse, volant à la mer -à travers la fertilité de la campagne et la richesse des villes. En -quelques heures, ce courant arrivait dans des centres qui comptent -parmi les plus actifs et les plus fortunés du monde. Ce petit vapeur, -qui chauffait là, le long du quai, allait partir pour Liège,—Liège, -la vieille cité savante, héroïque et industrieuse, jalouse autrefois -de ses libertés comme une république grecque, et qui ne craignait -pas de recevoir par des arquebusades un roi de France allié à un duc -de Bourgogne. Et ces lourdes péniches, enfoncées jusqu’à fleur d’eau -par le poids de leur cargaison, elles apportaient lentement jusqu’ici -toutes les marchandises débarquées sur les quais d’Anvers par les -navires du monde entier. - -—Drôle de petite ville! murmura M. de Villenoise. - -Le soir tombait, très doux, sur ce tableau dont la nouveauté le -transportait hors de sa vie, hors de ses sensations habituelles. Et -il regardait curieusement, sans pensée bien distincte, mais avec -une impression d’éloignement, de dépaysement, cet endroit qui avait -si longtemps existé en dehors de lui, et auquel, maintenant et pour -toujours, le lierait un souvenir. Une à une, des lumières surgissaient -aux fenêtres, piquant les ténèbres grandissantes. Pourtant une dernière -clarté flottait encore sur la Meuse, qui étincelait d’un éclat -métallique et mystérieux entre toutes ces formes d’ombre. - -—Viens, dit Dalgrand. Traversons le pont et faisons un tour dans la -ville. Je te montrerai le rocher Bayard. - -Ils y allèrent. C’était une course de dix minutes. Et il faisait -juste encore assez jour pour que Vincent pût voir la configuration -de ce rocher. A cette extrémité de la ville, la ceinture de granit -qui l’embrasse avance en promontoire jusque dans la Meuse, et toute -communication s’interromprait là, si le rocher ne se creusait d’une -arche sous laquelle passe la route. - -—C’est plus loin, en amont, que se trouve ton viaduc? demanda Vincent. - -—Non, c’est de l’autre côté, en aval. Tu y viendras demain, si -tu veux. Mais tu ne verras encore qu’une charpente informe. Je te -conseille d’attendre plutôt que tout soit terminé. C’est l’affaire -de quelques jours. Jusque-là, promène-toi dans le pays, explore les -environs. - -Un instant après, Dalgrand ajouta: - -—Maintenant, mon bon, je te quitte. Il faut que je rentre pour écrire -à Lucienne. - -—Il est bien entendu, n’est-ce pas? demanda M. de Villenoise, que ta -famille n’arrivera pas ici avant le jour de l’inauguration officielle? - -—Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu que ces pauvres petites -femmes nous vissent essayer le viaduc? Si peu de danger qu’il y ait, -j’espère, elles éprouveraient de cruelles émotions. Non, non... Je -n’ai pas même parlé à Lucienne de cette cérémonie préliminaire... -D’ailleurs, il y a une autre raison, tu comprends, pour que je ne hâte -pas leur arrivée ici... - -—Oui, dit Vincent avec amertume, cette raison, c’est ma présence. Mais -ne crains rien. Je ne suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du -triomphe ne me verra plus ici. - -—Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. Et je vais même prendre -soin de marquer cela dans mes lettres, en disant que tu te trouves -rappelé avant cette date par une affaire importante. Sans cela Gilberte -refuserait certainement d’accompagner sa sœur. - -Tandis que l’inventeur prenait de son côté cette précaution -épistolaire, Vincent s’efforçait, par une lettre énergique, d’empêcher -que Sabine ne le poursuivît jusqu’à Dinant. M^{me} Marsan craignait -tout de ce voyage, n’y voyant qu’un prétexte à rencontre entre son -amant et M^{lle} Méricourt. La pauvre femme s’était-il ne savait -comment—si bien persuadée qu’il comptait épouser Gilberte qu’elle -avait commis l’imprudence de lui en parler ouvertement. «Prenez -garde,» lui avait-il dit, «n’abordez pas ce sujet. Il pourrait -en résulter des explications que vous regretteriez vous-même. -Contentez-vous de ma parole une fois donnée.» Elle avait tenu bon -jusqu’au départ. Mais alors, tout à coup, elle s’était mis en tête de -l’accompagner, ou, tout au moins, de le rejoindre. «Et si je te vois -auprès de cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je ferai un -esclandre. Je lui dirai que tu m’appartiens et qu’elle n’a pas le droit -de te voler à moi!» Puis elle avait ajouté: «Mais si tu ne dois pas la -retrouver là-bas, s’il est vrai qu’elle n’y soit pas avec sa famille, -pourquoi crains-tu que je ne t’y suive? Pourquoi n’oses-tu pas me -montrer à ton ami Dalgrand?» - -Pouvait-il lui dire qu’il allait chercher loin d’elle un peu de repos, -qu’il allait faire une cure d’énergie morale, trouver la force de lui -conserver son cœur, qui, malgré lui, s’arrachait d’elle? Pouvait-il -encore expliquer qu’après l’aveu fait à Robert, il lui semblait gênant -de mettre sa maîtresse en présence de son ami? - -Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans la crainte. Chaque fois -qu’il rentrait à l’hôtel, il tremblait que le chasseur ne lui dît: «Une -dame est venue.» Même au cours de ses excursions, et parfois dans les -endroits les moins fréquentés, il tressaillait au roulement inattendu -d’une voiture, à la brusque apparition d’une silhouette féminine. - -Un jour, au château de Walzin, il crut la voir. Il avait passé sous le -porche d’un moulin, et, tout de suite, sous ses pieds, il avait aperçu -la nappe claire de la Lesse, coupée brusquement par une dépression de -son lit de roc, par une sorte de gradin qu’elle franchissait avec des -blancheurs d’écume et le mugissement continu de ses eaux. Au-dessus de -cette chute, la rivière formait un calme bassin, dont le miroir noirci -s’approfondissait de toute l’ombre d’un immense rocher à pic. - -Un bateau se trouvait là,—un vieux bateau tout vermoulu, dans lequel -se tenait un passeur, vieux aussi, dont les bras nus et le visage -avaient la couleur du bois poudreux de son esquif. Le bonhomme grommela -quelque chose en patois, et M. de Villenoise crut comprendre qu’il -attendrait d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait pas pour un -seul voyageur. Un juron français nettement articulé et surtout la vue -d’une pièce de quarante sous décidèrent l’antique batelier. A la grande -surprise de Vincent, il ne saisit aucune rame, mais, empoignant un -fil de fer qui courait le long du rocher, il fit avancer le bateau en -plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains noueuses comme des -sarments. - -Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait du roc, et se -tendait sur des piquets jusqu’à la rive opposée. - -Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses yeux en quittèrent la base -visqueuse, d’une perpétuelle humidité, pour se porter vers le sommet. A -cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa tête, il commença de voir -se détacher les rondeurs saillantes de quelques tourelles, la dentelle -en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes de gargouilles. -Et il demeura saisi par la hardiesse de cette construction, par la -situation unique de ce château posé presque en surplomb au-dessus -d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher, l’architecture -pittoresque se dessinait plus distincte. Il reconnaissait les parties -très anciennes, datant peut-être du moyen âge, puis les additions -successives élevées par les différents propriétaires de Walzin. -Aujourd’hui cette demeure historique est la maison de campagne d’un -banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas songer à ce détail -prosaïque, afin de savourer sans mélange la poésie de ce lieu. Quand -la barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble: le château, -qui paraissait presque petit sur son socle formidable, mais dont les -découpures élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel; la surface -vertigineuse du rocher; en bas le miroir sombre de l’eau, puis la chute -brusque de la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui montait, la -perpétuelle rumeur qui, depuis des siècles et des siècles, est la voix -de cette solitude. - -Cependant le batelier marmotta de nouveau quelque chose. M. de -Villenoise regarda dans une direction qu’indiquait le bonhomme. -Sous le porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient. Il fallait -attendre pour repartir que le passeur les eût fait traverser ou bien -retourner tout de suite avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à -marcher lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un regard machinal, il -suivit cette embarcation si drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses -yeux allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur le seuil du -moulin, parmi le groupe des touristes, il avait cru reconnaître Sabine. - -Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des yeux pleins d’anxiété -sur cette silhouette féminine, d’une élégance, d’une sveltesse à -la distinguer entre mille autres. Encore quelques minutes, et elle -serait près de lui. Grands dieux! de quelles accusations ou de quelles -plaintes allait-elle l’accabler! Vincent jeta autour de lui un coup -d’œil découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la verdure de ce -coin sauvage fermé par une colline. Si une route s’était offerte, il -s’y serait lancé d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture qui -l’attendait de l’autre côté du moulin. - -Maintenant le passeur avait embarqué son monde. Il se pendait de -nouveau sur son fil. Et il approchait. Bien que le vieux bateau -vermoulu parût près de s’enfoncer sous son chargement, la traversée -s’effectua sans autre incident que les petits cris perçants jetés de -temps à autre par les dames. - -Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la stupéfaction de Vincent, -Sabine n’était pas parmi les passagères. Non seulement elle n’y était -pas, mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la silhouette aperçue -sous l’ombre du porche. Avait-il mal vu? Il put à peine le croire. Un -instant il pensa que M^{me} Marsan, l’ayant elle-même reconnu, s’était -cachée dans l’intérieur du moulin. Mais ce n’était pas vraisemblable. -Pourquoi serait-elle venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était -pas femme à hésiter, à reculer au moment de toucher le but. - -Cette minute d’émotion et de doute ne fut rien toutefois auprès de -l’impression extraordinaire, presque fantastique, apportée à Vincent -par la journée du lendemain. Certains frissons éprouvés alors lui -restèrent inoubliables, toujours prêts à s’éveiller au fond de son être -à la moindre évocation du souvenir. - -Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son hôtel en voiture dès cinq -heures du matin. Il allait visiter les grottes de Han, ces immenses -cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se précipite, et où elle -circule par des détours invisibles, ne laissant surprendre que près de -sa sortie le mystère de sa course. - -Il faut environ cinq heures pour se rendre en voiture de Dinant à -Han-sur-Lesse. Vincent avait préféré ce moyen de transport à cause de -la beauté de la promenade. La route surplombe des vallées remplies -jusqu’au bord d’une verdure touffue et toutes chantantes du murmure des -cascatelles; ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis tout à -coup elle s’élève au flanc d’une montagne, découvrant au voyageur la -splendeur des horizons. - -Après avoir déjeuné au village de Han, M. de Villenoise alla d’abord -contempler ce qu’on appelle la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours -paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à coup, bute contre -une chaîne de collines, dont la configuration interne ressemble à une -immense éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des centaines -de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle, la Lesse, qu’aucune -ondulation de terrain n’a préparée à changer sa direction, se précipite -contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son effort sans doute a -percé la mince écorce de pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette -d’un effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain ne peut plus la -suivre jusqu’au moment où elle réapparaît sous la lueur des torches, -entre le scintillement des stalactites dans les profondeurs d’un -paysage de nuit, de rochers, de silence. - -M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement de la rivière. -Il demeurait là, comme fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité -de l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque flot accourait du -fond de l’espace, bondissait dans la lumière, illuminé d’étincelles, -emperlé de bulles dansantes. C’était un mouvement de vie et de joie, -une course confiante et ravie. Soudain le sol manquait... Alors c’était -un changement de couleur, une lividité glauque, la chanson des eaux -tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement si brusque dans -le vide que le cœur du spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul -coup, emporté par le vertige. - -A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, et la tête -qui lui tournait un peu, s’arracha à cette contemplation. Un sentier -conduisait à l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au «Trou -de Han», juste à la minute où les guides commençaient la descente. Une -bande nombreuse de touristes et de gamins du pays portant des lumières -s’engouffrait sous une voûte obscure. M. de Villenoise détestait la -foule. Cependant il lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour -descendre seul avec un guide, il aurait dû retenir un de ces hommes -longtemps à l’avance, et la grosse somme à débourser n’était que le -moindre obstacle qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette fantaisie. - -Il prit donc son parti de se mettre en route avec les autres. Une -fillette déguenillée s’offrait à marcher devant lui avec une bougie -fichée dans un support de bois. - -—Soit, lui dit-il, je te prends... Va! - -En tête et en queue de la troupe, les guides élevaient des torches de -pétrole enfermées dans des cages de verre et soigneusement coiffées -de fumivores. Car les torches de résine, jadis usitées, ont tellement -noirci les stalactites qu’on a renoncé à s’en servir. - -Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença. -Devant soi, c’était la nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On -suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une -grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la -lueur ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On distinguait tout -juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide. -Et les ténèbres compactes s’épaississaient, d’une densité telle -que la clarté n’atteignait pas toujours la voûte, et qu’il fallait -élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins -vous avertissaient d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement -du chemin. Parfois même le guide s’arrêtait au bord de quelque -gouffre, le long d’un passage glissant, et il prenait la main des -dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on -ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d’épouvante -s’interceptait mal de deux poutres jetées en travers. - -Tout à coup la route s’élargissait brusquement. Le guide annonçait -une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires -se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation -de cette cavité, le nom de celui qui l’avait découverte, et les -appellations qu’avaient suggérées les formes bizarres des stalactites. - -—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut -duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce -monarque des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle de la Vierge. -Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez -devant vous, c’est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et -la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs... - -Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le -papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce -qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que -les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des -stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les distingue plus du -roc sombre où elles se sont épanouies, comme une lente floraison de -pierre, remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité. - -—Les savants ont calculé, cria le guide, que, pour faire le Trône de -Pluton, les eaux ont dû suinter pendant plus de cent cinquante mille -ans. - -Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste: - -—Ces messieurs et dames verront des stalagmites plus considérables -et absolument immaculées, dans les trois salles appelées les -«Merveilleuses», que mon père a découvertes au péril de sa vie, il y a -quinze ans. On n’y est jamais entré qu’avec des lampes à pétrole et du -magnésium. - -Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour ses voisins immédiats, il -expliqua que son père avait découvert ces belles salles en se glissant -par des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer, où, de plus, -il risquait de rouler dans quelque précipice, d’être emporté par un -tourbillon d’eau, par cette rivière invisible, qui circulait on ne -savait où. Maintenant on avait élargi le passage à coups de mine, et -les visiteurs le parcouraient sans difficulté. Mais le coup de mine, -ajoutait-il, c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements ne -pouvait pas produire, dans ces régions inconnues, une explosion de -dynamite! Quand on pense que le plafond de la Salle du Dôme, qui a cent -cinquante mètres de long, est suspendu sur le vide, et supporte le -poids de la montagne! - -Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait à trouver longue -cette promenade, lorsqu’un incident donna pour lui, à chaque phase de -ce piétinement dans le noir, un intérêt presque tragique. - -De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître Sabine. -Mais de quelle troublante obsession s’accompagna cette incertaine -reconnaissance! Parmi les lumières falotes, la silhouette entrevue -surgissait, puis s’effaçait, disparaissait, replongeait dans la nuit. -Il la voyait comme s’il allait la toucher, s’élançait, voulait enfin -posséder la certitude... Et tout à coup un vacillement des bougies, un -détour brusque du chemin, la lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi -cette foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute une recherche -follement anxieuse, coupée de sursauts, d’hésitations, et, par moments, -de poltronnes défaillances. L’oppression de ce décor lugubre pesait -sur l’imagination de Vincent; un étau lui serrait le cœur. Parfois -il se demandait si son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe -chez lui ne se transformait pas en hallucination. Et il poursuivait -la femme inconnue pour s’assurer avant tout que sa vision n’était pas -subjective, mais reposait sur une ressemblance, si vague qu’elle fût. -De temps à autre, des effets inattendus se produisaient dont ses nerfs -étaient secoués jusqu’à une vraie souffrance physique. - -Dans la Salle du Dôme, pour ménager une surprise aux visiteurs, -les guides firent éteindre toutes les lumières. Et soudain ce -fut une insondable obscurité, la nuit dans toute sa profonde -horreur,—l’éternelle nuit qui régnait là, si loin des vivants, quand -la troupe des curieux s’en allait, quand les voix et les pas humains -regagnaient la surface. Une angoisse arrêta le battement des cœurs. -Si la voûte allait s’effondrer!... Si les lumières ne se rallumaient -plus!... L’avertissement des guides, qui recommandaient la plus -complète immobilité, éveilla l’idée des précipices où un seul pas -pouvait vous faire rouler dans une épaisseur de nuit plus horrible -encore et plus noire. - -Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un fulgurant éclair. -Tout apparut. Cette cavité monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure, -absorbait le reflet des lampes et des bougies, s’illumina jusque dans -ses anfractuosités les plus lointaines. On vit la voûte colossale, le -hérissement des rochers, les fissures effrayantes, toute cette enceinte -dont les gradins semblaient attendre une assemblée de démons, et dans -laquelle une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut qu’une -rapide vision, le temps que dura l’incandescence du magnésium. La nuit -retomba, d’une lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement. - -Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. Cette fois le choc avait -été trop violent. Dans l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine -lui était apparue, un sourire douloureux aux lèvres, la figure toute -blanche sous ses bandeaux noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui. - -Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité muette, il se dit: -«Ce n’est pas le moment de lui faire des reproches. Je vais simplement -lui tendre la main.» - -Mais on rallumait les bougies. Ses paupières battirent. Puis ses -prunelles encore éblouies la cherchèrent... Elle n’était plus là. Y -avait-elle été seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut plus -qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante, retrouver le grand -jour, avec l’usage précis de ses sens et la lucidité de sa raison. - -Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se hâter, s’écarter du -piétinant troupeau. Et il dut tout subir pendant plus de deux heures: -le détour pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt devant la «Tête de -Socrate», les feux de Bengale allumés le long des bords souterrains -de la Lesse, après le passage de cette rivière sur un pont de bois. -Là encore, parmi les reflets rouges qui faisaient ressembler ce cours -d’eau fantastique à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut -ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette qui se détachait -en noire découpure sur un fond de vapeurs sanglantes, c’était bien le -corps souple de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit. - -Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques corridors, quelques -salles, furent encore traversés, et, pour la seconde fois, les -lumières palpitèrent à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une -plage douce et unie comme une sablonneuse grève normande, plusieurs -barques attendaient. On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où -elle-même reparaît au grand jour et sort de ce labyrinthe souterrain. - -Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les guides prirent les -avirons. Doucement les barques se mirent à glisser. Celle où s’était -assis M. de Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, on -éteignit encore toutes les lumières. Et c’était plus saisissant que -tout à l’heure, ces insondables ténèbres, avec cette sensation de -voguer à l’aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et -profonde la nuit. Pas une parole ne troublait le silence. On entendait -le clapotement des rames dans l’onde invisible. C’était une impression -unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine. - -Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l’avant de la barque, il -vit une bande très mince de clarté verte entr’ouvrir le noir intense -des ténèbres. Cette bande s’élargit peu à peu sans que Vincent pût se -rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l’eau ou du cristal -traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le jour, car -jamais le soleil des vivants n’avait produit cette coloration bizarre. -Encadrée par le velours noir de la nuit, c’était comme une flaque d’un -ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une -aurore. - -Cependant, de part et d’autre de cette divine lueur, les murailles -de la grotte pâlirent, puis s’éclairèrent. Les saillies du rocher -surgirent d’abord de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges de -blanches statues contre l’obscurité de la muraille. Mais toujours -cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets -inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière -de songe, quelque chose de jamais vu, d’à peine rêvé, d’absolument -indescriptible. - -Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M. -de Villenoise découvrit qu’il avait tout simplement devant lui -l’ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le -soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir constaté, qu’un -si simple effet pût donner par le contraste et par l’imprévu des -sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné, -tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons, -pour retrouver sur leurs physionomies quelque chose de son propre -enchantement. Ce fut alors qu’une émotion, déterminée cette fois par -une cause précise, le secoua tout entier... Sabine se tenait assise -presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucination, aucun jeu de -lumière, ne le troublait à présent. C’était bien elle qui se trouvait -là. Et, par conséquent, c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue -dans la grotte. - -Elle lui adressait un regard un peu suppliant et embarrassé. Vincent -détourna la tête d’un air dur. - -Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme dans l’intention de ne pas -la reconnaître. - -Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un accent d’humilité: - -—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous l’exigez, je repartirai ce -soir même. - -—Alors pourquoi êtes-vous venue? - -—Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée. Si le rapprochement -dans la barque ne vous eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je -eu la force de m’éloigner sans me faire reconnaître de vous. - -Il répondit brutalement: - -—Oh! sans doute... Cela eût été plus commode pour m’épier. - -Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car elle avait trop -d’orgueil pour se lancer dans des protestations mensongères. - -—Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une ironie méprisante, -êtes-vous certaine à présent que je ne vous ai rien dit qui ne fût -vrai? Vous m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul dans celle -d’hier? - -—Celle d’hier? - -—Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas aperçue... que vous étiez -rentrée assez tôt dans l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli -métier, ma chère amie! - -—Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous aime d’une façon trop -douloureuse!... L’idée de ce voyage et de son but possible me rendait -folle!... - -—Avez-vous aussi pris vos renseignements à l’hôtel? Vous êtes-vous -assurée que je n’ai retrouvé dans ce pays aucune femme?... - -—Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez pas sur ce ton... ou je -vais me jeter dans cette rivière. Vous me tuez!... - -Elle avait élevé la voix. Quelques personnes tournèrent la tête. Car -le groupe des touristes ne s’était pas encore dispersé. On entourait -le vestiaire, les dames reprenaient leurs chapeaux qu’elles avaient -quittés pour descendre dans les grottes. Les hommes se débarrassaient -des longues blouses de toile enfilées pour préserver leurs habits. Des -marchands offraient des photographies, des fragments de stalactites... -Parmi cette foule, le visage tragique de Sabine, son air agité, sa -voix frémissante, commençaient à attirer l’attention. - -M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui empoigna le bras, -l’entraîna. Et, pour se soulager par une marche à outrance, en même -temps que pour éviter une explication où il n’eût pas gardé son calme, -il la fit aller tout d’une traite jusqu’au village de Han-sur-Lesse. - -Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa voiture. Elle -n’était pas encore attelée. Le cocher ne se retrouvait pas. Vincent -n’avait donné des ordres que pour trois heures; il en était à peine -deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération. Et -lorsque enfin il tomba sur son conducteur, qui jouait aux cartes sous -une tonnelle, il s’emporta contre cet homme comme jamais de sa vie cela -ne lui était arrivé pour une si futile circonstance. - -Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite. Il termina son coup de -cartes, compta ses points, puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment -fort long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses deux chevaux -tout harnachés. Il les laissa au bord de la route, et dut se faire -donner un coup de main pour dégager sa victoria prise entre les autres -véhicules. - -Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, jurait entre ses dents, -arpentait la route, si bien que Sabine n’essaya même pas de lui -adresser un mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était assise -devant une petite table, à la porte de l’auberge. Le patron vint -aussitôt lui offrir ses services: - -—Madame va prendre quelque chose avant de repartir?... C’est loin, -Dinant!... Madame ne pourra pas se mettre à table avant huit heures. -Nous avons du poulet froid... - -—Mais non, mais non! cria M. de Villenoise. - -Et comme l’homme insistait: - -—Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il nous faut dans la voiture. - -Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera. -Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce -que je lui dirai.» - -Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par -l’absence de la famille Méricourt, par l’impossibilité de justifier -ses soupçons, elle sentait l’embarras et le côté honteux de son rôle. -A la tension nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là, succédait un -anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de -la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s’arrêtant -pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau -abasourdi, la colère de Vincent éclatait d’une façon qui l’étonnait, -l’énervait, la terrifiait à la fois. Cette colère avait beau ne pas se -tourner contre elle, comment douter qu’elle en fût le premier objet? -Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise perdre ainsi sa maîtrise de -lui-même et sa correction de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait -dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut: - -—Avez-vous une voiture, vous? - -—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l’omnibus. - -—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient. - -Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha de Sabine: - -—On n’attend que vous, ma chère amie. - -Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes une couverture. Puis -un long retour silencieux commença. Sauf pour échanger quelques -banalités indispensables, ou pour se demander les noms des sites qu’ils -traversaient, ni l’un ni l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur -pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine eût glissé sa main -dans celle de Vincent, et, de ce simple geste, d’une parole câline, -elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement. -Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d’une de ces disputes -à peine sincères des amants, qui prévoient trop d’avance le dénouement -toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd’hui, ce -n’était plus cela. L’abîme entre eux était devenu si profond qu’ils -redoutaient l’écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre -mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant -désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui -enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit -horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne -retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient -quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir. - -Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l’oppression de ce -silence, la voiture s’en allait par les routes, sous les sapins noirs, -à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les -cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le -ruban blanc du chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus loin -encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans -fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses -s’augmentait par le ralentissement de l’allure. Une voix cependant -s’élevait alors. C’était le cocher qui faisant claquer son fouet, -excitait ses bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...» - -Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets -isolés. Au dernier, l’hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs, -grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait la -légère vapeur du grog s’élever de son verre. Puis elle leva les yeux -vers le plafond. Les solives vernies brillaient, comme d’ailleurs les -murs, comme tous les objets dans ces Flandres engouées de propreté. -On ne tarda pas à repartir. Il y avait trois marches devant la porte, -et une enseigne indistincte suspendue à une potence en fer. Tous ces -détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais là?... Peut-être -s’y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et elle -y tressaillirait en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait -aujourd’hui. - -Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. Comme leur -voiture s’arrêtait dans la cour de l’hôtel où demeurait M. de -Villenoise, une grande silhouette sortit sous le porche, s’avança vers -eux. - -—C’est toi, Vincent? - -Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. Et la -présence d’une dame ne le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait -Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta: - -—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque chose à te dire. - -M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du -désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui -glaçait sa voix et figeait son expression, il brava la gaucherie de la -situation par une présentation brusque. - -—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine -Marsan, le peintre des jolies fleurs et des jolis visages. - -Il gardait si bien son air «homme du monde», que Robert s’y trompa. -Après le premier haut-le-corps dont il ne fut pas maître, l’inventeur -s’inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que -c’était le signe d’une résolution prise, et qu’il saluait la future -M^{me} de Villenoise. - -Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit -qu’il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d’abord envie de -s’excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin, -heureuse d’affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont -elle craignait l’influence, lui dit: - -—J’espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et -que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous. - -Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était plus la maîtresse -torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude, -la femme qui, tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme -une coupable, sous son dur silence. Non... C’était la Parisienne -habituée aux hommages, invitant d’un ton qui commandait avec grâce, et -formulant cette invitation en leur nom à tous deux, comme si elle eût -été sa femme. Il n’en revenait pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa -disposition une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude à juger -les situations, à y modeler son attitude, à en tirer parti. - -Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir son bras à Sabine -et la conduire dans la salle à manger. En les suivant, il se sentait -fort petit garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées, -une dominante s’accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et -d’émotion n’eût pas trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait -de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du -ridicule qui s’attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille -maîtresse. - -Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement chassa cette -crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l’occasion -qui s’offrait, l’idée qu’elle ressaisirait son amant par l’admiration -d’un autre homme, armèrent sur-le-champ Sabine de toutes les séductions -du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n’eût pas -été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu’il l’épouserait le -lendemain. Elle montra la sécurité d’une femme sûre de celui qu’elle -aime, et elle eut le tact d’affirmer sans aucune démonstration précise -une situation si délicate. Son mobile visage se para de toute la -vivacité triomphante de son animation intérieure. D’ailleurs, elle -sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat -brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs. -La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit -fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa -tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia -un instant sa rancune et sa contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta -même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui -déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne -comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort.» - -Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert Dalgrand veut encore -après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête -homme que l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme -du tout.» - -Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe à son amour. Cette -allusion eut pour but d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée qu’elle -pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise. - -Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y -remarqua une bague, la seule que M^{me} Marsan portât. C’était un -bijou ancien, formé d’une petite miniature délicieuse qu’encadrait, -par un dessin très orignal, une fine guirlande en marcassites. -L’inventeur admira tout haut cette bague. - -—C’est le seul bijou, dit Sabine, que j’aie accepté de M. de -Villenoise. Et encore, remarquez-vous que, malgré sa valeur d’art, il -ne contient pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur Dalgrand, -l’amour n’est pas inaltérable comme votre aluminium: le contact de l’or -le corrompt. Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien j’aime ma -petite bague!... Vous me faites plaisir en la trouvant jolie. Elle est -à mon doigt depuis sept ans. Et elle ne le quittera jamais. - -Lorsque Dalgrand voulut prendre congé, M^{me} Marsan lui rappela qu’il -était venu pour causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer -dans le salon voisin. - -—Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. Ce que j’ai à dire peut -être entendu de vous. - -Il se retourna vers Vincent, et d’une voix changée, assourdie: - -—On essaie le viaduc après-demain. En es-tu toujours? - -—Plus que jamais! s’écria M. de Villenoise, avec un accent et un -élan qui donnaient une gravité singulière à sa phrase. Et il souligna -encore son exclamation en allant prendre la main de son ami, en la -serrant avec une effusion qui répondait sans doute à quelque chose de -sous-entendu entre eux. - -A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à Vincent: - -—C’est donc après-demain l’inauguration? Et il était entendu que -vous y seriez! La famille Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me -disiez-vous que cette cérémonie n’aurait pas lieu avant la semaine -prochaine, et que vous ne resteriez pas ici pour y assister? - -Les soupçons qu’avaient éveillés chez Sabine les derniers mots -mystérieux des deux amis anéantissaient pour elle les triomphantes -sensations de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses -angoisses, et, du même coup, à ses maladresses. - -—Il ne s’agit pas de l’inauguration, répondit Vincent, qui haussa les -épaules. (De nouveau il se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi, -les impressions apaisantes n’avaient été que passagères.) - -—De quoi s’agit-il donc? demanda Sabine. - -—De l’essai du pont sous diverses charges et à des vitesses -différentes. - -—L’essai du pont? Vous ne m’en aviez jamais parlé! - -C’était l’intention de s’exposer au danger à côté de Dalgrand qui avait -rendu discret M. de Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait -pas de rien expliquer. Outre qu’il voulait épargner une inquiétude -à M^{me} Marsan, et à lui-même des scènes ennuyeuses, le ton de juge -d’instruction que prenait celle-ci n’était pas pour lui desserrer les -lèvres. - -—Je savais bien, s’écria-t-elle, que vous me cachiez quelque chose! - -—Dans quel hôtel êtes-vous descendue, ma chère amie? Permettez-moi de -vous reconduire. Vous devez être fatiguée. - -—Vous n’aurez qu’un étage à monter, répliqua-t-elle railleusement. Je -demeure ici même. - -—Excellent poste d’observation! - -—Oh! non, dit-elle, car il n’y pas d’observation possible. Un menteur -comme vous échappe toujours par quelque subterfuge. - -—Sabine!... Je n’accepterai pas plus ce mot de vous que d’aucun être -au monde!... Vous allez le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais -vous revoir! - -—Le retirer?... Ou le prouver?... Je vous donne le choix. - -—Prouvez-le!... Je vous en défie!... cria Vincent qui perdait son -sang-froid. - -—Quittons d’abord ce salon, dit-elle. Voulez-vous me mener dans votre -chambre? - -Il l’y conduisit. C’était une vaste pièce au rez-de-chaussée, donnant -sur la terrasse. Par les deux croisées ouvertes, on apercevait la -Meuse, qui scintillait sous les lumières. - -Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût vu M^{me} Marsan dans sa -chambre, alluma lui-même les candélabres de la cheminée, puis ferma les -volets, les fenêtres, les rideaux. - -Ensuite il marcha sur elle les bras croisés. - -—Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur. - -Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit ses deux mains devant son -visage et murmura: - -—Pardonnez-moi!... Je n’ai plus le courage de l’épreuve... - -Il lui écarta rudement les mains. - -—Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d’un homme, avec sa -loyauté, avec tous ses meilleurs sentiments. Vous ne savez pas à quelle -force il me faut recourir... Mais ma patience est à bout! Quelle est -cette épreuve dont vous n’avez pas le courage, et qui doit montrer si -je sais dire la vérité? - -—Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez pitié! Je suis une -misérable!... Je ne vous parlerai plus comme je l’ai fait. - -—Que vouliez-vous dire? - -—N’insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse inauguration sera -passée... Nous retournerons à Paris ensemble, et nous oublierons ces -vilains moments. - -M. de Villenoise frappa du pied. - -—Je vous ai dit que ce n’est pas l’inauguration. - -—Alors vous me laisserez y assister! - -—Ah! c’est un piège! cria le jeune homme hors de lui. Vous ne me -croyez pas encore! Eh bien, non, vous n’y assisterez pas! Vous ne -pouvez pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain... ou tout -est fini entre nous. - -Sabine s’écria: - -—Il se passe après-demain quelque chose que vous voulez me cacher! -Pourquoi ne verrais-je pas essayer un viaduc? Vous m’éloignez pour être -libre. - -Vincent répondit: - -—Eh bien, soit! - -Alors elle se leva toute droite, le visage d’une blancheur de cendre, -et elle dit d’une voix sans timbre: - -—Cette épreuve dont je vous parlais tout à l’heure, voulez-vous encore -vous y soumettre? - -Il répliqua brutalement: - -—Allez-y!... - -—Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une question, et je verrai -si vous savez mentir. - -Le jeune homme se troubla légèrement. - -—Quelle question?... Si c’est encore une de vos folies, aurai-je au -moins le droit de n’y pas répondre? - -—Que vous répondiez ou non, je devinerai bien la vérité, à moins que -vous ne soyez un parjure et un menteur. - -Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés avec la plus -méprisante intonation. A ce moment, son exaspération lui tourna la -tête comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait au taureau piqué -de banderilles. Il avait trop souffert secrètement à cause de cette -femme pour être ainsi harcelé par elle. D’ailleurs il ne lisait dans -ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle risquait beaucoup à -le défier. - -Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse s’approcha de son -amant et lui dit: - -—Jurez-moi donc que vous n’aimez pas Gilberte Méricourt! - -Ce fut comme un coup qu’elle lui aurait porté en pleine poitrine. Il -recula. - -—Puisque vous ne savez pas mentir, ajouta-t-elle, ne réfléchissez -pas... Répondez. - -Il lui dit: - -—Qu’est-ce que vous voulez donc? Vous êtes une imprudente et une -folle!... - -Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les yeux fixes: - -—Jurez... Jurez... - -—Je ne puis pas jurer cela. - -—Vous l’aimez donc? - -—Oui. - -Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une colère furieuse la -soutenait, et peut-être aussi l’atroce triomphe d’avoir convaincu -Vincent de sa duplicité. S’il aimait Gilberte, il cherchait à épouser -la jeune fille. Les deux idées se confondaient. Elle avait donc eu -raison d’incriminer ce voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait -avoué la chose qu’une fois accomplie... Toutes ces pensées, qu’elle -embrassa en quelques secondes, la soulevèrent d’une indignation -qui supprima presque la douleur. Ses yeux n’avaient pas changé -d’expression, n’avaient pas quitté ceux de Vincent. Il attendait avec -anxiété ce que ce calme tout nouveau lui préparait. L’inévitable -crise de nerfs allait éclater. Il s’étonnait de ne pas voir couler -des torrents de pleurs. Il se rétracterait alors, il trouverait des -arguments—puisque ce n’était pas une rupture qu’il voulait. Mais tout -à coup, comme il allait prendre les devants, ne voyant arriver ni les -convulsions ni les sanglots, Sabine tourna sur ses talons, courut à la -porte, l’ouvrit, s’enfuit, s’élança dans l’escalier. - -Vincent la suivit—mais d’un pas moins prompt, pour ne pas donner aux -gens de l’hôtel le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il arriva -devant la porte qu’elle refermait à clef, il se mit à frapper, mais -inutilement. Il l’appela même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à -l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les chaussures. Cet homme -tourna plusieurs fois la tête avec curiosité le long du corridor. M. de -Villenoise, gêné, se retira. - -Une demi-heure après, comme il n’était pas minuit, le jeune homme -sonna et fit demander si M^{me} Marsan n’était pas encore couchée et -pouvait lui accorder deux minutes d’entretien. La femme de chambre vint -répondre que cette dame était au lit. - -—Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda Vincent, dont une terrible -inquiétude crispait le cœur. - -—Oui, monsieur, répondit la servante. Cette dame m’a parlé à travers -la porte, sans ouvrir. - -Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait accompli aucune folie -sur le premier moment, qu’elle savait qu’il avait insisté pour la -revoir, qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain, pour -connaître ce qu’il avait à lui dire, avant de prendre une résolution. -Mais il restait encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès qu’une -espagnolette ou une serrure grinçait dans le silence de la maison, il -écoutait avec anxiété s’il n’entendrait pas tout de suite après la -chute d’un corps dans la Meuse... - -Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le matin, le jour étant -déjà levé, il s’endormit lourdement. - -Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce malaise confus et -abominable qu’apporte le réveil après un malheur. Tout de suite, il se -souvint, il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait son existence -pour ne pas briser le cœur de Sabine, avait-il pu percer ce cœur de -la plus cruelle, de la plus inguérissable des blessures?... Il avait -commis l’action dont il se croyait le moins capable. Quelle éclipse -avait donc subie sa volonté? - -Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures et demie. Avant même -de procéder à sa toilette, il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna, -tendit l’enveloppe au domestique. - -—Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame est partie dès la première -heure ce matin. - -Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement et de remords -que subissent les natures impressionnables après toute séparation -violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se rappeler que les -siens, à lui. Dans son imagination, les défauts de la pauvre femme -s’atténuèrent, et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle, après -tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie qu’elle avouait était une -souffrance et non un crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner -avec Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant! Que -lui manquait-il pour être toujours ainsi?... Se sentir aimée de lui, -Vincent... Pauvre passionnée Sabine! - -Il courut au télégraphe, et lui envoya cette dépêche à sa villa près de -Villenoise: - - _Ayez confiance en moi. Je serai chez vous après-demain dans la - matinée. Rien ne changera._ - - VINCENT. - -Mais, tout en combinant des mots qui, sous une indifférence -extérieure, portassent une signification consolante, le jeune homme -n’alla pas jusqu’à se contredire. En effet, la première émotion -passée, déjà naissait en lui l’espoir que Sabine, par fierté ou par -désintéressement, lui rendrait sa liberté, maintenant qu’elle le -savait épris d’une rivale. Car il ne l’abuserait plus: son cri avait -été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante. Jamais, au prix des -plus habiles mensonges, il ne pourrait lui ôter la conviction qu’il -aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le lui avoir dit, et -si brutalement!... Mais puisqu’elle le savait... De quoi cette femme -n’était-elle pas capable par orgueil? En ce moment il avait tout à -craindre ou à espérer d’elle. Pourquoi n’espérerait-il pas? - -Une espèce de fatalisme engourdit les pensées de Vincent. Après tout, -ne risquait-il pas sa vie demain, à côté de son ami Robert? A ses -yeux, le danger paraissait plus réel qu’à ceux de l’inventeur. Il -n’avait jamais cru d’une foi bien enthousiaste à toutes les vertus de -ce nouveau métal. Il attendrait donc de voir s’il vivait encore pour -recommencer à se tourmenter. - - - - -IX - - -LE lendemain, en apercevant le viaduc, une appréhension étreignit le -cœur de M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu le visiter auparavant, -et il ne prévoyait pas ce qui lui apparut. - -C’était une construction d’une légèreté extraordinaire. Au-dessus des -piles très hautes, le tablier courait, se dessinant de profil comme une -ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait une charpente fine, -découpée sur le ciel en guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un -modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous. - -Le viaduc se divisait en trois travées: celle du centre appuyée sur -les deux piles émergeant des flots bleus de la Meuse; les deux autres -rejoignant les culées accotées au remblai de la voie. - -Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes ces lignes déliées -et hardies se dessinaient en noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil -restait saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement dans -la fraîche lumière. Alors on pensait à quelque caprice de Sardanapale -moderne, on croyait contempler un gigantesque objet d’art, sculpté dans -un métal précieux. - -Sur les berges, à une assez grande distance, et là-haut, dans la -campagne, des groupes de gens étaient massés. Comme on venait -d’interrompre, par ordre de police, la navigation sur la Meuse, et qu’à -cent mètres, en amont et en aval, des barques étaient postées, montées -par des agents qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était -répandu qu’on allait essayer le pont. La foule aussitôt arrivait pour -voir, avec l’espoir inavoué d’une catastrophe. Mais des piquets de -soldats, disposés en cordons, arrêtaient les badauds. - -Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, des messieurs -allaient et venaient. On regardait de loin respectueusement leurs -silhouettes. C’étaient des personnages importants, les directeurs de -plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de haut grade, des ingénieurs -étrangers. Même on affirmait que le ministre des travaux publics venait -d’arriver de Bruxelles. - -Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines chauffaient. On -entendait leur souffle rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient -à grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un coup de sifflet -strident. L’une d’elles s’avança jusqu’à la culée du viaduc, et -l’on s’amusa de voir courir quelques-uns des gros personnages qui -discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils avaient cru, eux -aussi, que la machine allait passer, et ils ne se souciaient pas -de faire peut-être avec elle un plongeon dans la rivière. Mais la -locomotive évoluait seulement pour aller se placer à la tête d’un train -de marchandises. - -Cependant un monsieur très grand, que l’on disait être le constructeur, -vint crier quelque chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras -levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors une retraite -générale, mais digne, avec les arrêts de quelques retardataires, qui -flânaient un peu comme pour montrer leur indifférence au péril. Tous -ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive gauche, en arrière de la -culée. - -A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant spectacle, les cœurs -se serrèrent un peu dans la foule. Une machine siffla, si loin du -pont qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement on la -vit accourir, accélérant sa marche, filant à toute vapeur. Quand elle -toucha le tablier du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée. -Dans un grand fracas de métal, elle passa comme un éclair. Puis le -tapage s’éteignit soudain sur l’autre rive, et elle disparut là-bas, -avant qu’on se fût rendu compte. - -C’était l’essai d’un minimum de poids avec un maximum de vitesse. Il -avait réussi. Quelques applaudissements éclatèrent dans la foule. - -Maintenant, ceux de la berge comptaient sur le passage immédiat d’un -train. Aussi furent-ils surpris de voir quelques-uns des messieurs de -là-haut descendre au bord de la rivière, s’embarquer dans un petit -bateau de promenade, et gagner le milieu du courant. Là, le cou tordu, -la tête levée, ils examinaient le viaduc. En même temps, des ouvriers -s’accrochèrent aux charpentes et voltigèrent entre les poutres de -métal, comme des oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds, -les plus perspicaces instruisirent l’ébahissement de leurs voisines et -donnèrent l’explication de la manœuvre. - -On s’assurait si rien n’avait fléchi. - -Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise étaient dans la barque avec -deux ingénieurs. Leur examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers, -qu’ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement, pas une -défaillance dans ce faisceau de forces organisé pour une formidable -résistance. - -Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre la conduite du train de -fourgons vides qui devait tenter l’épreuve après la locomotive isolée. - -Des officieux déclarèrent qu’on l’en empêcherait, fût-ce par la force. -Il sourit et céda. Nulle inquiétude n’existait en lui au sujet de cette -seconde expérience. Il préférait se réserver pour la troisième. - -Quelques messieurs remuants se portèrent alors vers la machine du train -en partance, afin de donner des poignées de main au mécanicien et de -lui promettre des récompenses. - -—Messieurs, je vous en supplie, s’écria Dalgrand, n’allez pas troubler -ce brave homme! - -Il prit seulement avec lui le directeur de la Compagnie, devant qui le -mécanicien se redressa, comme un sergent devant son général. - -—Tu sais ce que tu vas faire, Vanier? demanda son chef. - -—Oui, monsieur le directeur. - -—Tu as confiance en nous? Tu ne crains rien? - -—Oh! rien du tout, monsieur le directeur. - -—Eh bien, conduis-moi ça avec sang-froid, dit Dalgrand d’un air gai. -Pas de grande vitesse! Ne te crois pas sur la malle des Indes. - -—Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres à l’heure, pas plus. -Le convoi de ma belle-mère, quoi! - -—Parfait! approuvèrent les deux messieurs, avec un sourire. - -Pourtant l’homme hésitait. - -—Pardon... excuse... mais je n’ai nul besoin d’être deux, pas vrai? Si -c’était un effet de votre bonté de me débarrasser de ce gaillard-là, -qui a quatre gosses au logis. - -Il se dérangea un peu et démasqua le visage noirci du chauffeur, qui se -dissimulait de son mieux. - -—Comment t’appelles-tu, toi? Qu’est-ce que tu fais là? dit le -directeur. - -—Oh! messieurs, supplia le pauvre diable, je ne veux pas déserter mon -poste. Ne me déshonorez pas! Laissez-moi sur ma machine!... - -Et il ajouta, d’une voix désolée: - -—Elle n’a jamais fait dix mètres sans moi. Et maintenant, si elle -court un danger, faut-il que ça soit juste à c’t’heure que je -l’abandonne?... - -On se taisait toujours. Il dit: - -—D’abord, on n’y gagnera rien. Si elle tombe à l’eau, je m’y jette -après. - -—Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à l’eau! Y a pas de danger! - -Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon descendît? L’illogisme -généreux de ce brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils n’en -firent rien voir. - -—Allons, assez causé! dit le premier. En route! - -Et il donna de la main le signal du départ. - -La machine siffla,—un long sifflement modulé que le mécanicien lança -comme une fanfare. Puis le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu -plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il suivit des yeux le -tuyau de la machine, et quand ce tuyau fut normal à la première culée, -il regarda l’aiguille des secondes. Puis il compta: «Un... deux... -trois...» jusqu’à huit. Entre huit et neuf, le fracas métallique cessa. -Le train avait passé le pont. - -—Huit secondes deux cinquièmes... Trente kilomètres à l’heure. Ce -garçon-là n’a pas accéléré d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand? - -Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se tournant vers lui, crut -lui voir les yeux humides. - -—Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas, cher monsieur? fit -alors l’inventeur. - -—Vous serez là pour me le rappeler, mon cher Dalgrand. - -Robert eut un geste vers l’autre train chargé qui l’attendait, vers -l’effrayante masse qu’il allait conduire au pas sur son fin viaduc. -Mais il sourit et il dit bien vite: - -—Certes, je l’espère. - -Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le félicitait. Des -ingénieurs remontaient de la berge. Le pont d’aluminium n’avait pas -bronché. Mais Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne lui fît -aucun compliment avant l’épreuve définitive. Ses yeux cherchaient -Vincent. Tout de suite son ami fut à côté de lui. - -Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient monter sur la -locomotive du train chargé, où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle -du mécanicien, les protestations les plus véhémentes éclatèrent. Le -ministre, les hauts fonctionnaires, interposèrent leur autorité; -tous les autres, et ceux même qui voyaient Robert et Vincent pour la -première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, prodiguaient -une sentimentalité phraseuse. Les deux amis demeurèrent inébranlables. -M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la locomotive, les -bras croisés, le dos appuyé contre un côté de l’abri, ne répondait -même pas. Dalgrand disait seulement de temps à autre: «C’est inutile, -messieurs... c’est inutile...» - -Enfin, comme on insistait vraiment d’une façon gênante, il cria: -«Prenez garde!...» Et, lâchant la vapeur, il lança un formidable coup -de sifflet. - -Naturellement il ne toucha pas au robinet de marche, car il y avait des -gens jusque sur la plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet fut -magique. Les hauts personnages bondirent comme des lapins, reculèrent -pêle-mêle de chaque côté de la voie en se cognant les uns contre les -autres. - -Dalgrand les vit qui élargissaient encore la distance à droite et à -gauche. Alors il envoya un second coup de sifflet et, tout de suite -cette fois, mit le train en mouvement. - -On devinait, au souffle court et profond de la machine, le prodigieux -effort accompli par la bête de fer pour mettre en branle la masse -accrochée derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A sa suite, -une seconde locomotive et un second tender représentaient un poids -semblable de quarante mille kilos. Puis venaient des wagons remplis -d’obus vides empruntés à une fabrique voisine, des trucs chargés de -pierres de taille, d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et -tout cela commençait à rouler lourdement avec des à-coups réguliers -dont la terre tremblait. - -Dalgrand avait exagéré la charge imposée par le préfet de police et par -la Compagnie. Il voulait une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la -supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît tellement immense, que -le vieux métal en fût du coup détrôné, relégué dans les musées parmi -les antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole de la force -brutale dont le maniement pénible avait écrasé les peuples. Tandis -que le véritable instrument de l’humanité affinée, savante, de cette -humanité de demain, au cerveau puissant, aux muscles grêles, c’était ce -métal brillant et léger, souple et fort, le plus abondant de la nature, -et dont un simple fil remplacerait les lourdes barres sous lesquelles -l’ouvrier actuel, l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri. - -C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur debout sur sa -locomotive,—une bataille dans laquelle, ainsi que tous les vrais -conquérants, il voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait -tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, l’œil fixe et tendu -à travers la vitre de l’abri, il regardait cette route argentée -qu’étalait devant lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très -lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse de l’expérience, -lui laissait le temps de réfléchir. C’était son œuvre bien-aimée contre -laquelle il menait peut-être la destruction. Il pensait à elle plus -qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une légèreté si audacieuse, -d’un scintillement si doux sous le soleil! Quel effort il allait -réclamer de lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander cette -prodigieuse et inutile résistance? Maintenant, il se repentait presque -d’avoir amoncelé contre lui ce poids insensé... Non pas par défaillance -devant la mort ni par crainte de la défaite, mais par tendresse pour -sa création, qu’il risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il -reculerait indéfiniment le triomphe. - -Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et la pensée aussi de son -ami augmenta sa faiblesse. Robert se tourna vers Vincent. - -—Tu peux quitter la locomotive sans quitter le train, dit-il d’une -voix altérée. Descends et remonte dans un fourgon. Nous allons assez -lentement pour cela. Au premier craquement, tu fileras en arrière. - -Vincent sourit et secoua la tête. - -—On croirait que tu doutes de ton œuvre... Moi, je n’en doute pas, mon -ami. - -Robert ne lui répondit pas. La locomotive s’engageait sur le tablier -d’aluminium. Une vibration métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le -poids des wagons, cela devint un gémissement... ensuite une clameur. -Tout le pont criait sous l’écrasement de cette masse. Les oreilles de -Dalgrand bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il entendait, si -c’était seulement la trépidation du métal, ou si c’était le craquement -des charpentes, l’éclatement des joints, le hurlement désespéré de son -œuvre qui se disloquait, s’effondrait... - -D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile d’attente, avec des -faces blanches, des bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce -frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge culbuter, tomber à -pic, crever le miroir paisible de la Meuse?... - -La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, atteignait le milieu -du pont. Sur le ciel, le dessin des wagons se profilait, difforme par -l’énormité et la bizarrerie des chargements. Un roulement assourdi -remplissait l’espace. Et chaque fois qu’un nouveau chariot suivait les -autres sur le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant. - -Cependant, sous la progression de la masse noire et mouvante, la ligne -étroite du pont gardait sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient -de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté d’épure sur le fond -laiteux de l’atmosphère, sans la moindre déformation dans leur élégante -géométrie. - -Et lentement, lentement, la locomotive continua d’avancer. A présent, -elle soufflait plus fort... Elle semblait se lasser de traîner cette -effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, sans un effort -apparent, dans la merveilleuse sécurité de ses lignes infléchies. -Quelques mètres seulement et la machine atteindrait la seconde -culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, avant d’arriver à -l’extrémité du pont, tout à coup la locomotive s’arrêta, comme pour -reprendre haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par petits -halètements successifs. Le train, maintenant, s’allongeait tout entier -sur le viaduc. Dalgrand l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa -pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes la secousse de -l’arrêt et du départ. - -Alors, dans le silence brusquement tombé, devant ce triomphe de -la science et de la volonté humaines, en face de ce drame que -l’ignorant même pressentait si grand sous sa simplicité apparente, -l’enthousiasme de la foule éclata. Du fond des berges, du haut des -talus, de la lointaine campagne, des applaudissements partirent, et des -acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, sonnèrent grêles -et comme perdus dans l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les -dispersa. - -Quand la machine repartit, de nouveau la foule se tut; mais sans -anxiété désormais, les nerfs détendus dans l’assurance du succès final. -On ne craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était qu’un train -qui passait. On le regarda machinalement s’éloigner jusqu’au dernier -fourgon, son disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés comme -pour un voyage véritable. - -Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se garer sur la droite, -on ne vit plus, entre la rivière bleue et le ciel gris-perle, que le -dessin délicat du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse -légère, tout en lignes et en espaces de clarté, devenu désormais -imposant, sous sa finesse aérienne, par tout le prestige de sa force. - -Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive au repos, -Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient à pleins bras. - -Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait l’importance de son -triomphe: l’aurore d’une ère nouvelle, l’avènement du métal de -l’avenir, et la défaite du fer,—de ce fer pesant et dur, d’un travail -si coûteux, si lent, dont le règne brutal a cessé de correspondre -aux conceptions ambitieuses et à l’impatiente activité de la pensée -humaine. - - - - -X - - -L’ÉMOTION éprouvée par M. de Villenoise au passage du viaduc le -laissait dans un état d’âme tout spécial. C’était un contentement de -lui-même qui le disposait à l’indulgence, et aussi une aspiration -vers le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, et à sa -traduction de Manilius, plutôt négligée durant les derniers mois. - -D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient plus lui suffire. Il -voulait s’adonner à une tâche plus utile, d’un esprit plus moderne et -d’une application plus immédiate. Depuis vingt-quatre heures, Vincent -roulait dans sa tête de vagues et grandioses projets. L’exemple de -Robert, l’ivresse d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant, -lui communiquaient une exaltation extraordinaire. Comme il ne pouvait -accomplir nulle découverte scientifique ou industrielle, Vincent se -proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le domaine philanthropique -et social. Désormais il ne se contenterait plus de rendre heureux -ses ouvriers. Le bien-être de ces braves gens ne devait pas dépendre -du bon ou du mauvais vouloir d’un patron. Il allait étudier la -question ouvrière avec eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses -observations, sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui aussi, -sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif manœuvre qui gâche -le plâtre et soulève les fardeaux, au lieu du rêveur aristocratique -enfermé dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il se serait -passionné pour son œuvre, sans doute il oublierait sa plaie d’amour, -son mal égoïste. Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces infimes -tourments auprès des préoccupations dignes d’absorber les forces et -les pensées d’un homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par un -devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais ensuite, il espacerait -leurs entrevues, il rendrait leurs relations plus distantes. Car il ne -devait pas laisser les exigences et les nervosités d’une femme entraver -ses entreprises futures. Il n’avait plus d’amour pour elle, et il en -avait pour une autre... soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il -voulait être! Sa conduite à venir était bien simple: il éliminerait -l’amour de sa vie. - -En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de Villenoise fit presque -sans en avoir conscience le trajet de Dinant à Paris, puis celui de -Paris à Villenoise. - -Le lendemain,—le jour même pour lequel il avait annoncé par dépêche sa -visite à Sabine,—il arriva dans son château à neuf heures du matin. -Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis que lui-même se mettait -entre les mains de son valet de chambre. Après une toilette rapide, il -monta à cheval et se dirigea vers la villa de M^{me} Marsan. - -La route était longue, car il lui fallait traverser la forêt, et il -en avait bien pour trois quarts d’heure en se hâtant. Tout de suite, -il mit sa jument au galop, lui laissant développer la fougue que de -simples promenades au pas, entre les mains des piqueux, avait amassée -chez cette ardente bête, pendant l’absence de son maître. Gipsy, -fort étonnée qu’on ne lui demandât pas quelque acte préliminaire -d’obéissance par une sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie, -secouant avec espièglerie les rênes abandonnées sur son cou. Elle -allait, à grandes foulées vigoureuses, tout enivrée de vitesse. Et M. -de Villenoise eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il voulut la -ralentir. Enfin il la remit au petit galop rassemblé, puis au pas. Un -soudain besoin de flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait -près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière promenade en cet -endroit. La vision précise de Gilberte lui apparut, avec l’air dont -elle avait dit certains mots, la façon dont elle tendait ses mains sous -le filet d’eau de la cascade, et la tristesse avec laquelle ensuite -elle s’était détournée de lui. - -Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait tout à coup rejetée -entre ses bras. Depuis, M. de Villenoise n’avait plus pensé à cet -incident. Ses gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte à -l’intérieur du domaine. Ce domaine était clos d’ailleurs, mais d’un mur -assez bas, facile à escalader, et qui, par places, tombait en ruines. -Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis, craignant d’être surpris, -s’était caché parmi les broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu -retenir un mouvement d’admiration qui avait écarté les branches lorsque -avait passé, si près de lui, l’adorable jeune fille... - -Malgré cette réflexion rassurante, les yeux de Vincent fouillaient -l’épaisseur du fourré, et sa main droite s’enfonçait, d’un geste un peu -nerveux, dans celle de ses poches qui contenait un revolver. - -Il suivait alors une allée tout à fait assombrie par la proximité de -la colline rocheuse. A un moment, cette allée, qu’un cheval pouvait -parcourir, mais qui n’était pas carrossable, longeait le chaos de -pierres, d’arbustes et de plantes grimpantes où s’indiquait la place -de l’ancien éboulement. Les blocs écroulés disparaissaient sous -l’envahissement des verdures. Un sentiment de solitude profonde et la -sauvagerie du site procuraient à Vincent un plaisir légèrement anxieux, -grâce auquel il oublia, durant quelques minutes, et ses souvenirs et le -but de sa course. - -Mais un détour du chemin le ramena dans une large avenue qui ondulait -presque jusqu’à l’horizon, par des alternatives de montées et de -descentes, entre le rideau sombre des futaies. Alors il mit Gipsy au -trot. Et il ne l’arrêta plus que devant la grille de la villa. - -Du bout de son stick, et sans descendre de cheval, il agita la -sonnette. De l’autre côté d’une pelouse, sur les marches du perron, -Estelle, la femme de chambre, apparut. - -Elle s’exclama: «Ah! monsieur!...» Puis, au lieu d’ouvrir, elle rentra -dans la maison, comme pour appeler quelqu’un ou prendre quelque chose. -Un instant après, elle revint, tenant entre ses doigts une lettre. - -M. de Villenoise, pris d’impatience et d’inquiétude, avait sauté à -terre, et secouait de nouveau la sonnette, cette fois à tour de bras. -Pourquoi Sabine ne paraissait-elle pas à une fenêtre?... Elle devait -l’attendre cependant. - -Quand il revit Estelle, il cria: - -—Mais, sapristi! Arrivez donc! - -Et avant qu’elle eût ouvert la bouche: - -—En voilà une idée de me faire poser à la porte!... Où est madame?... -Est-ce qu’elle n’a pas reçu ma dépêche? - -—Je demande pardon à monsieur, dit la femme de chambre. Je cherchais -cette lettre que madame m’a dit de remettre à monsieur dès qu’il... - -—Elle n’est donc pas là!... - -Vincent jeta ce cri avec un frémissement d’émotion où il y avait de la -joie et de l’angoisse. - -—Non, monsieur... Mais madame sera ici sans faute demain matin... - -—Ah! dit-il,—et ce fut la joie qui se dissipa pour ne plus laisser -que l’angoisse,—qu’est-ce qu’il y a donc? - -La femme de chambre, qui maintenant ouvrait la grille, expliqua que -madame s’était trouvée forcée de partir pour Paris... Une retouche -à un tableau qu’on emportait en Amérique,—ce qui ne souffrait pas -de retard. Madame avait été désolée, car, ayant reçu la dépêche de -monsieur, elle se réjouissait de le revoir. Mais elle l’attendrait -demain, et si monsieur voulait indiquer le moment de la journée... - -Vincent regardait Estelle, cherchant à lire sur le visage de cette -fille quelque chose qu’elle ne disait pas. Il trouvait tout cela -singulier. Et, par une contradiction bien humaine, il se vexait de -ce que Sabine eût fait passer une affaire quelconque avant la grande -affaire de le revoir et de terminer leur querelle. Il demanda: - -—Madame ne pouvait donc pas me faire prévenir à Villenoise? J’ai -voyagé toute la nuit... - -—C’était difficile, monsieur. Le château est loin, à pied... Madame -n’a que moi... Ou alors il aurait fallu rencontrer un garde... - -—Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise. Tenez-moi mon cheval. -Inutile de le faire entrer à l’écurie. Je repars tout de suite. - -Il traversa la pelouse, monta les marches, entra dans le salon, pour -lire la lettre de Sabine loin des regards curieux d’Estelle. - -M^{me} Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique, mais en y -ajoutant des paroles tendres et désolées. Aucun reproche quant au -brutal aveu dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion, même -détournée, à Gilberte. Mais un pardon bien humblement demandé pour sa -propre démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les excès de sa -jalousie. Voici comment elle terminait: - -«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je n’interrogerai plus ton -cœur! Je le bercerai s’il dort, je le consolerai s’il souffre, je le -panserai s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant que je le -tiendrai doucement dans mes deux mains, ce cœur chéri, tant que tu ne -me l’arracheras pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te défie de me -l’ôter!...» - -M. de Villenoise mit froidement dans sa poche le feuillet satiné -sur lequel s’étalait cette phraséologie. «Je crois à son amour,» -pensa-t-il. «Hélas! je n’y crois que trop... Mais jamais je ne croirai -à cette angélique tendresse... Ce baume délicieux qu’elle me promet, où -le trouverait-elle? Son orgueil et sa passion ne lui versent dans l’âme -que des torrents de lave. C’est de bonne foi qu’elle veut m’ouvrir le -paradis... Mais elle n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de -cet enfer.» - -Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et dit à la femme de -chambre: - -—Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut compter sur ma visite -demain, vers la même heure. - -Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit trot. Il se sentait -plus nerveux qu’en venant. L’absence de Sabine lui causait une -irritation. Mais tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se -fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être agressif. Ah! misère!... -Il résolut de ne plus penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non... -pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il poussa un grand -soupir. - -«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite. Je déjeunerai -aussitôt. Puis j’irai faire un tour à l’usine. Et, dès cette -après-midi, je causerai avec quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai -quelles sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai les -premières notes pour mon futur travail.» - -Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce qu’il appelait «le -Chaos». Comme tout à l’heure à cet endroit même, il se mit au pas. -L’ombre était exquisement fraîche dans ce coin sauvage. De légers -pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement distant, cristallin, de -l’invisible petite cascade, rendaient plus profond le silence des -grands bois déserts. - -Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha les oreilles, dressa la -tête, avec un regard de côté vers les roches noyées de verdure. Puis, -brusquement, elle fit un écart. - -M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une volte-face, et voulut -la ramener vers le massif dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors -la bête se défendit, pointa. Étonné,—car une telle résistance était -rare,—le cavalier attendit que la jument eût posé les sabots de devant -par terre, et il allait la corriger avec ses éperons, lorsqu’un fait -dont il ne se rendit pas tout de suite compte se produisit. - -Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un tel choc dans le -côté droit de Vincent qu’il en vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy -s’emballa. Comme M. de Villenoise venait de lui rendre toutes les rênes -parce qu’elle pointait, il ne put prévenir son élan affolé. Mais déjà -il comprenait qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré, -il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant pas, il retourna la tête -pour surprendre quelque indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un -autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable d’audace, d’un -homme qui s’enfuyait. - -A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à calmer Gipsy folle de -peur?... Un cheval ne pouvait suivre un homme dans ce chaos de pierres. -Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il était blessé... Il -le sentait. A chaque foulée de sa jument, il croyait maintenant qu’un -poignard entrait plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte gris -clair, du sang coulait, que le vent de la course parfois éclaboussait -en pluie sur la robe dorée de l’alezane. - -M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir pour boucher sa blessure. -Mais une faiblesse lui cassa les bras. Une sueur froide mouilla -ses tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse. Puis -l’étourdissement s’accentua. Un bien-être survint. Le galop furieux -de Gipsy l’emportait comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si -vite de chaque côté de son chemin?... Toute une foule éperdue qui se -précipitait... Où donc couraient ces géants dont les fronts touchaient -le ciel?... - -C’étaient les châtaigniers de la royale avenue dont Vincent, de ses -yeux troubles, distinguait la déroute vertigineuse. Par quel prodige -d’équilibre inconscient le malheureux restait-il à cheval?... Gipsy -galopait toujours, mais, la vue du château l’ayant rassurée, elle -ralentit un peu son allure. Dans le parc anglais, des jardiniers -aperçurent M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant -contre la crinière. L’un d’eux remarqua du sang. Ils coururent et -crièrent. Des gens les virent du château. On s’élança. Devant le -premier homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta net. Et ce fut -le piqueur, aidé d’un garçon jardinier, qui reçut dans ses bras M. de -Villenoise évanoui. - - * * * * * - -Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté de son lit le médecin -attaché à la cité ouvrière dépendant de son usine. - -—Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement ce brave homme. J’ai -téléphoné à votre docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène un -de nos premiers chirurgiens. - -—Un chirurgien!... s’écria le blessé. - -—Oh! simplement pour extraire la balle que vous avez dans le côté. -J’ai déjà fait un sondage, et je crois pouvoir vous répondre qu’aucun -organe essentiel n’est atteint. - -—On a voulu m’assassiner! dit Vincent. Mais comment?... Pourquoi?... -Quel est cet homme? Je n’ai pourtant pas d’ennemis. Mes ouvriers -m’aiment... N’est-ce pas, monsieur? - -—S’ils vous aiment!... L’usine est sens dessus dessous... Il ne -faudrait pas que le gredin s’y montrât!... M. le directeur était ici -à l’instant. Mais il est parti pour empêcher les hommes et les femmes -d’accourir au château. - -—Ils voulaient venir, ces braves gens?... - -—Oui, et les femmes se disputent à qui vous servira de garde... Mais, -monsieur, il ne faudrait pas vous agiter. Vous serez bien raisonnable -de ne pas parler du tout. - -La recommandation se trouva inutile. Avant la fin de la phrase, Vincent -était tombé dans un nouvel évanouissement. - -Il n’en sortit que dans le délire et la fièvre. - -L’impossibilité de l’interroger rendait absolu le mystère dont -s’enveloppait l’attentat. Le Parquet, prévenu sur-le-champ, ouvrit une -instruction. Mais, comme les données étaient à peu près nulles, force -fut d’attendre que le blessé lui-même—si toutefois il ne mourait -pas—pût fournir les renseignements indispensables. - -A cause de la personnalité de M. de Villenoise, de sa situation, du -bien qu’il faisait, des sympathies venues à lui de toutes parts, cette -tentative d’assassinat mit en rumeur toute la province et occupa -l’attention de Paris. - -La blessure de Vincent était très grave. Plusieurs sondages n’amenèrent -pas la découverte de la balle. Pour ces douloureuses opérations, il -fallait endormir le blessé. Chaque fois, les médecins tremblaient qu’il -ne se réveillât pas. - -Lorsque Sabine revint chez elle le soir du crime, elle savait déjà -l’horrible chose. L’émotion des gens à la gare, une conversation -entendue en route, lui avaient appris ce qui se passait. Elle parvint -dans sa villa tellement défaite, que sa femme de chambre qui, par -hasard, ne savait rien encore, en fut épouvantée. - -—Préparez-moi vite un sac de nuit, dit la malheureuse femme, qui -haletait. Je vais à Villenoise, et je n’en sortirai que lorsqu’il sera -hors de danger. - -Elle ajouta plus bas: - -—Ou morte, s’il... - -Une convulsion d’angoisse lui coupa la parole. - -—Mais, dit Estelle, madame sait-elle qu’il est déjà dix heures? La -nuit est particulièrement sombre. Comment madame ira-t-elle par le bois? - -—Le bois!... murmura Sabine. (Elle trembla, secouée d’un -frisson.)—Oh! non... La voiture qui m’a ramenée de la gare m’attend. -Je tournerai la propriété et je remonterai par la grande avenue. - -Deux heures après elle entrait dans la chambre du blessé. - -Toute sa volonté se tendait pour donner l’illusion d’un calme factice. -Car elle trouvait là des médecins qui ne la connaissaient pas, et, si -elle leur paraissait devoir être, par sa présence, un danger pour le -malade plutôt qu’un secours, ces messieurs lui fermeraient la porte -sans cérémonie. - -Quand ils la virent, toute pâle, mais très ferme, d’une distinction qui -s’imposait, et d’une beauté si douloureuse, tout de suite et presque -sans paroles ils lui donnèrent la place qu’elle réclamait au chevet du -blessé. - -Dans cette chambre muette, où planait une si sombre angoisse, elle -aperçut une robe de femme qui se mêlait aux redingotes noires des -illustres praticiens et à celle, un peu râpée, du modeste médecin de -campagne. C’était une humble jupe grisâtre d’ouvrière. Une des femmes -de l’usine avait été bien heureuse et bien fière qu’on voulût accepter -ses services. - -—Allez, ma bonne, lui dit Sabine de cet air à la fois doux et altier -auquel les gens du peuple ne résistent pas. Vous pouvez vous retirer -maintenant. C’est moi seule qui soignerai M. de Villenoise. - -L’ouvrière s’éloigna, refermant la porte sur elle si doucement qu’on -ne l’entendit pas. Alors Sabine s’avança vers le groupe des trois -hommes, qui la regardaient avec une curiosité grave, non exempte d’une -bienveillance attendrie. - -—Le sauverez-vous? leur demanda-t-elle. - -Naturellement ils lui donnèrent de l’espoir. - -—Mais où donc l’a frappé cette balle? Je croyais qu’il avait seulement -la jambe cassée. - -—La jambe cassée, madame! Mais cela ne serait rien... Qui a pu vous -dire?... - -—Oh! personne... fit-elle précipitamment. - -Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les docteurs se -retirèrent dans leurs chambres. Celui de Villenoise voulait veiller, -mais, devant l’attitude de Sabine, il comprit que son dévouement -deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs, se -tiendraient prêts à répondre au premier appel. - -—Soyez tranquille, dit M^{me} Marsan. Je vous réveillerai plutôt sans -nécessité. - -Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire: «Ce n’est pas -votre sommeil qui me préoccupe.» - -Le valet de chambre de M. de Villenoise, Prosper, s’installa sur un -fauteuil dans la pièce voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de -«madame», la porte de communication. - -La consigne des médecins était simple. Il fallait, autant que possible, -empêcher le blessé de se mouvoir. Une potion calmante, versée par -demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres entr’ouvertes, -devait le maintenir dans une espèce d’engourdissement et mettre -obstacle aux frénésies de la fièvre. Dès la première heure du jour, -on ferait une nouvelle tentative pour extraire la balle, qui avait -contourné l’os iliaque et se trouvait sans doute vers la hauteur de -l’aine. - -Près de Vincent, Sabine resta seule. - -Elle vint à son lit et le regarda. En présence des autres, à peine -avait-elle osé fixer les yeux sur ce visage. Si elle l’avait vu -vraiment, qu’aurait-elle trahi de sa douleur ou de sa passion? -Maintenant elle le contemplait. Toute droite, dans une immobilité de -statue, elle tâcha de prolonger cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était -enchaîner son propre cœur, en dominer le tumulte, se rendre compte de -la situation, et penser avant de sentir. - -Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant. Sabine glissa sur -ses genoux, baisa la main du blessé qui pendait contre les couvertures, -se cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante et inerte. Alors des -sanglots lui montèrent à la gorge. Longtemps elle pleura, étouffant -dans les draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois sa tête -oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse voisin de la démence. -Puis elle s’immobilisa, le front enseveli,—apaisée peut-être par un -évanouissement... peut-être clouée là par quelque méditation terrible. - -—Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!... Arrêtez-les!... Ils m’ont -tué!... Oh! les assassins!... - -Ces cris de délire, en éclatant au-dessus de Sabine, la rappelèrent à -elle-même. Elle bondit sur ses pieds, juste à temps pour que le valet -de chambre, attiré par la voix de son maître, ne la surprît pas dans -son étrange prostration. - -M. de Villenoise était sur son séant, la figure enflammée, le bras -tendu, les yeux dilatés d’effroi. Sabine le trouva plus navrant à voir -que tout à l’heure sous son masque blême de mourant. Elle perdait la -tête. - -—Courez, dit-elle à Prosper, courez... Réveillez les docteurs! - -Mais Prosper commença par saisir à bras-le-corps le buste de son -maître, tant il craignait un élan hors du lit. Le brusque appui des -pieds sur le sol pouvait tuer le blessé. - -—La potion... dit le domestique. Est-ce l’heure? - -Sabine courut au flacon, saisit la cuiller. Elle n’avait pas donné la -potion à temps!... Voilà pourquoi l’accès avait eu lieu. L’heure?... -Qu’en savait-elle?... Il y avait très longtemps peut-être... Grands -dieux! Qu’avait-elle fait?... Elle n’osait avouer sa négligence à ce -valet, plus attentif qu’elle-même. Si les médecins se doutaient de sa -faute, on l’empêcherait de soigner Vincent!... - -Toute tremblante, elle approcha la cuiller des lèvres du blessé. -Celui-ci continuait à divaguer, à se débattre, parlant toujours de -cette fuite des arbres, son pauvre cerveau ravagé par cette galopade -fantastique, par cette effrénée déroute glissant éperdument à sa droite -et à sa gauche. - -—Mais non... Il n’y a pas d’arbres... Que monsieur ne s’inquiète pas -comme ça... Monsieur est tranquillement dans son lit, disait Prosper -avec douceur. - -Le contact frais de la cuiller apaisa un instant le blessé, qui aspira -les quelques gouttes avec délices. - -—Encore... A boire!... murmura-t-il. - -Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors Vincent retomba sur ses -oreillers. Il s’agita encore un instant, murmura des mots entrecoupés, -mais sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après une seconde -cuillerée du calmant, il s’immobilisa de nouveau, tout épuisé, -avec cette rigidité du visage, ces prunelles noyées sous les cils -entr’ouverts, cet amincissement des narines, cette détente et cette -pâleur des lèvres, qui, tout d’abord, avaient tant impressionné Sabine. - -Le valet de chambre se retira. Et, durant le reste de la nuit, -M^{me} Marsan ne manqua plus de donner la potion avec régularité. -Elle ne pleura plus. A partir de cet instant, elle remplit sans -émotion apparente, sans interruption, sans lassitude, son rôle de -garde-malade. Elle conquit cet absolu sang-froid que montrent dans -certaines occasions, et parfois avec continuité, les gens extrêmement -nerveux, sang-froid produit moins par la domination que par la tension -excessive de leurs nerfs. - -Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister quand les docteurs lui -interdirent absolument d’assister à la tentative qu’ils allaient faire -pour l’extraction de la balle. - -Ce fut une heure de suprême angoisse. - -Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse femme, à la fin, -ne put tenir en place. Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle -descendit des escaliers, traversa des salons qu’elle ne connaissait -pas, où jamais elle n’avait mis les pieds, et, tout à coup, se trouva -sur une terrasse. Des degrés de pierre descendaient à droite et à -gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En face, l’immense avenue -de châtaigniers s’étendait, dans la somptuosité royale de sa largeur -sablée, de ses hautaines verdures. Et, tout de suite, ce qui surprit -Sabine, ce fut de voir, au milieu de cette avenue, la tache noire et -mouvante d’une voiture qui accourait à toute vitesse. - -Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque parente de M. de -Villenoise, inconnue d’elle-même, ne vînt lui prendre sa place au -chevet de cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort... O -Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était fiancé à la -jeune fille!... Si celle-ci avait le droit de venir le soigner!... -Eh bien, quoi?... Elle la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle -est la maîtresse de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les paroles -lui viendraient assez vite... Des paroles telles que cette enfant -comprendrait qu’on ne lui volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle -adorait!... - -La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un homme sauta à terre. -Sabine, saisie, mit quelques secondes à le reconnaître... C’était -Robert Dalgrand. - -Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme un mouvement de -terreur, de recul... - -Mais lui, resté sous l’impression de la soirée de Dinant, lui qui -voyait en elle la femme de son ami, et qui constatait sur ce visage -toute l’agonie de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste -d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il s’écria: - -—Ah! chère madame... - -Elle s’avança, presque en chancelant. Et ce fut les bras que maintenant -Robert lui ouvrit, car elle défaillait. Il dut la soutenir, tandis -qu’elle gémissait: - -—Ah! c’est trop affreux!... C’est trop affreux!... - -Robert jeta un grand cri: - -—Vincent est mort!... - -—Non, non!... fit-elle en se redressant tout à coup. Oh! non!... oh! -ne dites pas cela... - -Puis, quand elle se fut un peu remise, elle ajouta: - -—On est en train d’extraire la balle... C’est une opération cruelle... -Les docteurs ont dû l’endormir...—Elle gémit de nouveau:—Oh!... Et -ils ont si peu d’espoir!... - -—Alors, dit Robert, je ne peux pas le voir... Il faut attendre... -Pauvre, pauvre ami!... - -Tous deux rentrèrent, montèrent au premier étage, s’avancèrent à pas -étouffés jusqu’à la porte de la chambre. Là, Prosper se tenait en -faction. Personne encore n’avait reparu. Aucun son ne sortait de la -pièce. - -Robert entraîna M^{me} Marsan dans le cabinet de travail. - -—Quelle est votre idée sur ce crime? lui dit-il à brûle-pourpoint. -Moi, j’ai une conviction que rien ne m’ôtera de la tête. - -Il la regardait avec cette expression intense et dure qu’ont les gens -en proie à des pensées tragiques. Les paupières de Sabine palpitèrent -et se baissèrent sous ce regard. Le peu de sang qui colorait ses lèvres -disparut. - -—Vous avez une conviction?... murmura-t-elle. - -—Oui. - -Elle prononça d’une voix éteinte: - -—Eh bien... dites... - -Il hésita. - -—Cela m’est difficile... à vous... madame. J’espérais que, vous-même, -d’abord, vous me mettriez sur la voie. - -—Moi?... cria-t-elle... Moi?... Mais qu’est-ce que je puis savoir?... - -Elle s’animait, parlait plus haut. - -—Moi qui l’adore!... Moi qui me tuerai s’il meurt!... Que voulez-vous -dire?... Comment connaîtrais-je son assassin?... - -—Chère madame, dit Robert très doucement en lui prenant la main, ne -vous faites pas tant de mal... Calmez-vous... J’ai tort de vous parler -de cela maintenant... - -Il la berçait de ses paroles comme un enfant malade. Sous la caresse de -son accent, Sabine parut sortir d’un cauchemar. Elle passa la main sur -son front, tourna vers le jeune homme des yeux surpris et craintifs. -Puis elle eut un rire nerveux. - -—Ah! ah!... c’est vrai... Je suis là qui m’excite... Je suis folle... -Je ne sais pas ce que je dis... Mais parlez, vous. Qu’est-ce que vous -croyez donc?... - -Maintenant, tandis qu’il voulait détourner la conversation, éviter ce -terrible sujet, c’était Sabine qui le pressait de lui découvrir ses -soupçons. - -—En qui auriez-vous confiance, si ce n’est en moi? lui disait-elle. -Que supposez-vous?... Une vengeance, n’est-ce pas?... Un ouvrier -renvoyé de l’usine?... - -Robert secoua la tête, avec un air de dire: «C’est plus grave encore -que cela.» - -Alors Sabine lui serra le bras d’une étreinte qui, même sur ses muscles -puissants, creusa une trace douloureuse. - -—Ah! s’écria-t-elle, parlez donc! Vous voyez bien que vous me -torturez!... - -Dalgrand ne devait réfléchir sur cette conversation que plus tard. - -—Vous le voulez? dit-il. Je regrette d’avoir commencé. Je pensais -que mon idée serait peut-être la vôtre et que vous me comprendriez -à demi-mot. Puisque vous ne la soupçonnez même pas, je crains les -réflexions qu’elle va vous suggérer. Ma conviction est que notre -malheureux Vincent... (il s’arrêta encore) a eu la folie... de -vouloir... de... enfin d’attenter lui-même à ses jours. - -Le saisissement de Sabine fut tel qu’elle en demeura muette, les yeux -effarés, ne comprenant pas. - -—Un suicide... murmura-t-elle enfin. Lui, se suicider... mais pourquoi? - -Dalgrand rougit comme une femme. «Elle ne soupçonnait pas l’état de son -cœur!» pensa-t-il. - -En effet, Sabine en ignorait les combats, tout en se dévorant de -jalousie à cause de Gilberte. Elle croyait que Vincent amoureux -suivrait simplement sa passion, comme elle-même l’aurait fait s’il eût -été possible qu’elle en aimât un autre. - -—Il avait des idées noires, expliquait vaguement Robert. Là-bas, en -Belgique, il n’est venu essayer le viaduc avec moi que dans l’intention -de risquer sa vie... - -—En Belgique... Risquer sa vie!... Il n’y allait donc pas pour?... - -—Madame!... dit Robert qui se leva, effrayé par l’expression -d’égarement que prit le visage de Sabine. - -—Mais... disait-elle, alors... C’est horrible!... C’est horrible!... - -Elle s’évanouit. Les médecins entraient. Robert, dans l’émotion et -l’embarras de sa position singulière, avec cette femme entre les bras -et ces messieurs qui le considéraient avec étonnement, n’eut pas la -notion juste des choses. Il ne savait plus après quelles paroles Sabine -avait perdu connaissance, et ne garda aucune appréciation exacte de -cette scène. - -—Messieurs, je suis Robert Dalgrand, le meilleur ami de M. de -Villenoise. Madame s’est trouvée mal parce que j’ai risqué l’hypothèse -d’une tentative de suicide... Le malheureux avait des chagrins... Mais -quel est au juste son état?... Je vous en supplie, dites-moi toute la -vérité! - -—Un suicide?... répéta le grand médecin de Paris avec un air de -surprise et de doute. Et il regarda le chirurgien. Celui-ci hocha la -tête, eut un grave sourire. - -—On ne se suicide pas en se braquant un revolver sur la hanche. Ou -alors ce n’était pas sérieux. - -—Messieurs, interposa le médecin du pays, notre blessé, dans un court -instant de connaissance, m’a parlé d’un homme qu’il avait vu s’enfuir. - -—Mais comment va-t-il?... Puis-je le voir?... Parlez... supplia -Dalgrand. - -Aussitôt ces messieurs lui donnèrent de l’espoir. Ils avaient enfin -extrait la balle. On l’avait retrouvée moins profondément qu’on ne -craignait, mais dans une direction imprévue. Le choc contre l’os -iliaque avait amorti la vitesse du projectile, qui n’avait pas pénétré -dans l’intestin, mais avait effleuré le péritoine. Une péritonite -localisée en résultait, dont le blessé pouvait certainement guérir, -mais que la moindre aggravation rendrait générale et sans doute -mortelle. - -—Ah! dit Sabine qui reprenait ses sens, il vivra!... C’est moi qui le -soigne... Aucune complication n’est à craindre. - -—Si vous n’êtes pas surprise par des faiblesses comme celle-ci, -madame, dit un des médecins avec douceur. - -—Non, non... Pas de danger!... fit-elle. - -Et, avant qu’on essayât de l’arrêter, elle glissa hors de la chambre. - -—Il faut la laisser faire, prononça le chirurgien. Des sentiments -comme ceux-là accomplissent plus de miracles que nos bistouris. - -—Et moi? demanda Robert. Puis-je aller le voir? - -—Pas encore, monsieur. M. de Villenoise est affaibli par l’opération -et étourdi par les anesthésiques. La moindre agitation serait -dangereuse. Ayez un peu de patience. Avant la fin de la journée, nous -lèverons sans doute la consigne. - - - - -XI - - -UNE des premières données, en même temps qu’une des premières surprises -du magistrat chargé d’instruire l’«affaire de Villenoise», fut le -faible calibre de la balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil, -ni même d’un pistolet de combat, mais d’un petit revolver de poche. -L’instrument du crime n’était donc pas l’arme d’un assassin vulgaire. -On pouvait à peine admettre que ce fût celle d’un homme décidé à tuer. -L’examen de cette balle tendait à détruire l’hypothèse d’une vengeance -d’ouvrier éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était produite -à l’usine depuis une longue période de temps. La popularité dont y -jouissait M. de Villenoise rendait la supposition plus improbable -encore. - -L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur. Moins encore -celui d’un braconnier—qui aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé -ces diverses catégories de criminels possibles, le juge d’instruction -se sourit finement à lui-même: sans nul doute il se trouvait en face -d’un drame passionnel. - -Comme le blessé ne pouvait encore subir un interrogatoire, le magistrat -fit venir Dalgrand et le questionna sur la femme, ou _les_ femmes qui -jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise. - -—Je suis à même de vous renseigner très exactement sur ce point, -répondit l’inventeur. Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que -je connais non seulement sa situation amoureuse, mais ses projets et -ses moindres pensées à ce sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec -M^{me} Sabine Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui ne vous a -fait nul mystère de cette liaison. La douleur de cette pauvre femme, -le dévouement de ses soins envers mon ami, témoignent d’une tendresse -dont je connaissais déjà toute l’étendue. Il n’y a pas huit jours, -nous avons passé ensemble, à Dinant, une soirée des plus cordiales. -Leur affection réciproque semblait plus étroite que jamais. Pour tout -dire, j’ai des raisons de croire que M. de Villenoise était décidé à -régulariser la situation et que le mariage était prochain. Eh bien, -cette femme qui l’adore, qui allait porter son nom, est la seule femme -qui existe dans la vie de M. de Villenoise... - -Robert allait continuer. Il s’arrêta. - -—Vous semblez faire une restriction, monsieur, insinua le juge. - -—J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai pas dit: dans son cœur. -Mais il s’agit d’un mystère si délicat... - -—Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de l’instruction... - -—Oh! cela n’importe en rien à l’instruction, monsieur. La pure jeune -fille à qui je pense ignore le rêve passager qu’elle a fait naître. Et -d’ailleurs (il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de celles -qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver. - -Il y eut un instant de silence pendant lequel le juge se demanda s’il -insisterait. La physionomie de Dalgrand l’en découragea. Il reprit: - -—Connaissez-vous, monsieur, toutes les particularités de l’existence -que mène M^{me} Sabine Marsan? M. de Villenoise n’a-t-il aucun rival? - -—J’en donnerais volontiers ma parole d’honneur. Mais ceci est une -certitude exclusivement morale. Vous avez toutes les ressources de -l’enquête... - -Lorsque l’entretien fut terminé, Robert sortit avec un soupir de -soulagement. Ces secrets d’amour étalés, cette nécessaire mais brutale -analyse, le froissaient. Il songeait à Gilberte. Il s’émerveillait -d’avoir tout récemment découvert le prodige d’héroïque pudeur qu’est -parfois le cœur d’une jeune fille. - -La veille, il avait vu sa belle-sœur. Après avoir serré la main de son -ami sans que celui-ci l’eût reconnu, Robert était aussitôt retourné à -Paris pour donner des nouvelles à sa famille. - -Oh! dans quelle tragique mais tout intérieure et invisible angoisse -elle l’attendait, la pauvre enfant amoureuse!... Comme eux tous, -elle avait appris le malheur par les journaux; elle s’était déchiré -le cœur à toutes les phrases contradictoires et incohérentes du -fait-divers. Vincent était-il vivant ou mort? De quelle gravité était -sa blessure?... Impossible de le savoir au juste. Aussi c’est à cause -d’elle surtout que Robert s’était jeté dans le dernier train du soir, -pour lui sauver l’horreur de l’incertitude pendant toute une autre nuit. - -Elle n’avait pas de confidente, personne sur l’épaule de qui sangloter -sa peine. Trop fière ou trop chaste, elle n’avait murmuré dans -nulle oreille son gracieux rêve d’amour. Sa sœur elle-même ne s’en -doutait pas. Et Robert, qui l’avait deviné,—plus par Vincent que -par elle-même,—voyant ce rêve impossible, n’en avait rien dit à -Lucienne. La tendre complicité d’une sœur entretiendrait le mal au -lieu de le guérir. Le silence et l’ignorance valaient mieux autour de -Gilberte. Mais comme il la plaignait maintenant!... Quelle compassion -l’emportait, lui pourtant l’homme raisonnable et fort, l’inventeur -audacieux, le grand garçon rudement musclé, vers ce pauvre petit cœur -muet! - -Quand il la vit, si maîtresse d’elle-même, si simplement héroïque, -avec son visage d’enfant, assise à côté de son père, penchée sur sa -tapisserie, l’aiguille seulement un peu flottante entre ses doigts -tremblants, il perdit tout à coup le bel orgueil qui le grisait depuis -le passage du viaduc. «Elle!...» se dit-il, «mais elle aurait ri, à -côté de moi, sur la locomotive! Risquer sa vie! Qu’est-ce à côté de -ce qu’elle éprouve! Et de quelle mystérieuse pureté d’âme procède la -fermeté qu’elle déploie!» - -Il décrivit l’état de M. de Villenoise, atténuant ce que la situation -présentait encore de dangereux. Mais à quel point ne fut-il pas -déconcerté, lorsque Gilberte, levant ses beaux yeux bruns de sa -tapisserie, prononça, d’une voix un peu chevrotante: - -—Pauvre jeune homme!... Qui est-ce qui le soigne?... Il n’a pas de -mère, pas de sœur à son chevet!... Et les soins des étrangers, des -mercenaires... - -Elle n’acheva pas. Décidément les mots se brisaient d’une façon -embarrassante. - -—Mais, dit Lucienne, il a Robert. - -—Oh! s’écria Gilberte avec vivacité, Robert est ici. Demain seulement -il retournera... Et pendant toute cette longue nuit, dans le moment le -plus dangereux... - -Dalgrand prit alors un parti. Ne devait-il pas à cette enfant la -vérité, si dure qu’elle fût? - -—Ne vous tourmentez pas trop, mes petites, prononça-t-il,—s’adressant -à sa femme autant qu’à sa belle-sœur,—Vincent possède, au contraire, -la meilleure, la plus dévouée des garde-malades. Même pour vous, je ne -l’aurais pas quitté, si je ne l’avais laissé en bonnes mains. - -Lucienne devina tout de suite. D’un sourire malicieux elle riposta au -regard expressif de Robert, puis elle cligna des yeux en lui montrant -Gilberte. Il ne fallait pas en dire trop long devant la jeune fille. - -Celle-ci cependant questionnait, curieuse et instinctivement troublée: - -—Quelle est cette femme qui le soigne? - -—Une dame que vous ne connaissez pas, petite sœur. - -—Une de ses parentes, alors? - -Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez équivoque. Il avait été sur le -point de trancher net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais, -d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit que le remède ne -fût pire que le mal. Comment la pauvre fillette, déjà toute secouée -d’inquiétude, supporterait-elle un semblable coup? - -Ses ménagements masculins n’atténuaient rien du tout. Il en avait trop -dit, comptant sur l’ignorance de la jeune fille. Mais cette ignorance -n’est que relative. Que de notions flottantes, émanées des causeries -même les moins risquées, des lectures même les plus avouables, et -de l’éducation littéraire même la plus restreinte, sans compter les -indiscrétions, les hasards, viennent se condenser dans ces petits -cerveaux! La curiosité les aiguise, la nature les éclaire. Et tout -cela les emplit d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée, -mais déformée toujours, pire pour certaines natures que la réelle -connaissance des choses. - -Gilberte pressentit tout de suite que la femme qui avait ce bonheur -inouï de soigner Vincent, c’était sa rivale à elle-même. Toutefois, -malgré les craintes de Robert, elle en éprouva presque du soulagement. -Car elle s’était crue simplement dédaignée du jeune homme, et elle -avait eu la douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme d’une -fillette sans importance. Mais s’il était lié ou engagé ailleurs, -peut-être avait-il une excuse. Peut-être même... Une divination d’une -justesse extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle comprit -certaines expressions de tristesse, certaines paroles inexplicables, -remarquées chez M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus -doux se substituait peu à peu à son amère aventure. Pourtant ce qui ne -renaissait pas, ce qui ne renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels -qu’eussent été les combats de Vincent, ils se termineraient maintenant -en faveur de cette femme assise à son chevet. Quel indestructible -lien que de mortelles souffrances atténuées par des mains légères! -Comment détourner son amour et ses regards d’un visage qu’on a vu -infatigablement auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses? -Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment intraduisible et -muet, enchaîné sous les triples barrières de la fierté, de la pudeur et -de la bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le droit d’entrer dans -la chambre du blessé, de lui offrir une cuillerée de potion, de relever -ses oreillers sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle pu se -faire aimer?... - -C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses aiguillées de laine. -Robert et Lucienne s’étaient retirés. En relevant la tête, Gilberte -s’aperçut que le général s’était endormi dans son fauteuil, un livre de -stratégie glissé sur ses genoux. - -Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa poitrine le long -sanglot silencieux qui l’étouffait depuis longtemps. Puis, une à une, -sur sa tapisserie, des larmes lourdes et désespérées tombèrent... - - - - -XII - - -VINCENT avait repris toute sa connaissance. Le danger semblait conjuré. -Il ne restait plus au malade qu’une extrême faiblesse. - -Un matin, Robert lui dit, en montrant Sabine qui, la tête renversée sur -le dossier d’une bergère, laissait ses yeux se fermer de lassitude: - -—Sais-tu bien ce que tu dois à cette adorable femme? - -Le regard encore lourd et indécis de Vincent suivit le geste de son -ami. Il considéra un instant Sabine. Et, comme ses nerfs n’avaient pas -repris leur solidité, tout de suite ses cils se mouillèrent. - -—Voyons, dit l’inventeur, ce n’est pas la peine de t’émotionner non -plus. - -—Si... murmura M. de Villenoise. Car j’ai été injuste envers elle... -J’ai été cruel... Je l’ai fait souffrir... - -—Ah! bien, si tu te mets à dire des bêtises, fit Robert, je vais -t’interdire de parler. - -—Tu ne sais pas... reprit le malade. - -—Je ne veux rien savoir, interrompit l’autre gaiement. - -Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui coûtaient encore les -phrases un peu longues, insista: - -—Elle a été si bonne!... si patiente!... toute changée... Jamais je ne -l’avais vue ainsi... D’une telle douceur... Et pas la moindre allusion -pénible, pas un reproche... - -—Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue visible de Vincent, -tais-toi... Moi, d’abord, j’ai apporté du travail. Je vais prendre des -notes. - -Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre, fit sortir la mine de -son porte-crayon, et se mit à lire. De temps en temps, il s’arrêtait -pour inscrire des signes dans les marges. - -La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme son propre visage, M. -de Villenoise regardait toujours Sabine. - -La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était endormie pour de bon. Et, -dans le ravage de sa beauté défaillante, se lisait la véritable étendue -de son dévouement. Car elle était à l’âge où le moindre excès, la -moindre imprudence, le plus léger surmenage précipite le déclin d’une -jeunesse qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée par la crise -fatale, si hantée par cette idée qu’avec chaque parcelle évanouie -de ses charmes s’évanouissait une parcelle d’amour dans le cœur de -Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur des nuits sans -sommeil. Trop clairvoyante sous ce rapport, et prenant d’ordinaire -tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers de la grande -lumière, l’entretenant par d’ingénieux artifices de toilette qu’elle ne -pouvait pratiquer à Villenoise, comment avait-elle trouvé le courage -d’un irréparable sacrifice? Et maintenant que Vincent allait mieux, -maintenant qu’il discernait et jugeait tout, elle osait s’approcher de -lui dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes d’une -longue veille. Parce que, dans cette délicate convalescence, les plus -grandes précautions étaient indispensables, et qu’elle ne voulait pas -confier son cher malade, fût-ce pour un instant, à d’autres mains. - -M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse et fine, assez de côtés -féminins pour apprécier ce qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté -inaperçu, ou même eût fait tort à Sabine. Un amant moins sentimental -aurait éprouvé peut-être un regret voisin du détachement à contempler -ce pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau. Tandis que -jamais, dans tout son éclat, la beauté de Sabine n’avait remué Vincent -comme en ce moment le remuaient les meurtrissures du teint et des -traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement des joues, et les menues -griffures des rides sur cette figure endormie. - -«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a sauvé la vie... Moi, -j’avais brisé la sienne!... Et à quel prix m’arrache-t-elle à la -mort?... Au prix de ce qu’une femme a de plus précieux,—surtout à son -âge,—sa beauté. Et cela lorsque je venais de lui avouer brutalement -mon amour pour une autre!...» - -Robert, qui leva les yeux de son livre, devina en partie les pensées de -Vincent. - -—Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire? - -—L’épouser, répondit M. de Villenoise. - -A ce moment le médecin entra. Le mouvement de cette entrée réveilla -Sabine, qui vint écouter anxieusement les observations faites par -l’homme de science. - -—Je trouve un peu d’excitation, prononça celui-ci. Le pouls était -meilleur hier. - -Et, se tournant vers M^{me} Marsan: - -—Le juge d’instruction est en bas. Il désire interroger M. de -Villenoise le plus tôt possible. Mais je ne suis pas assez content de -mon malade aujourd’hui. Je vais demander qu’on remette cela à demain. - -—Docteur, je vous en prie!... s’écria Vincent d’une voix presque -forte. Faites-le entrer. J’ai si peu de chose à lui dire que cela ne me -fatiguera pas. - -Le médecin hocha la tête. - -—Mais, reprit nerveusement le blessé, vous ne savez donc pas que c’est -ce mystère qui me fait mal!... On a voulu ma mort... On la veut encore -peut-être... - -—Votre mort!... s’écria Sabine. - -Elle haussa les épaules. - -—Mais, quelques centimètres plus bas, cette petite balle vous eût fait -à la jambe une blessure insignifiante! Est-ce bien sûr qu’on ait voulu -vous tuer? - -Un silence étonné accueillit cette exclamation. M^{me} Marsan se força -de rire et ajouta très vite: - -—C’est vrai!... Il se met martel en tête. Ne faut-il pas le remonter -un peu? - -—Docteur, laissez venir le juge, insista Vincent. - -Le médecin se pencha de nouveau vers son malade. Mais Robert continua -de regarder Sabine, qui, elle-même, regardait M. de Villenoise. Et tout -à coup—il ne sut pas pourquoi—l’inventeur eut dans l’oreille comme -l’écho des paroles échangées entre lui et M^{me} Marsan, le lendemain -du crime, dans le cabinet de travail. Pourquoi repensait-il à cette -conversation? Peut-être parce que Sabine venait de s’exprimer avec -une intonation semblable. Que lui avait-elle dit alors? Il se sentait -près de s’en souvenir, comme dans un réveil bizarre d’impressions... -Une similitude d’accent évoquait des lambeaux de phrases, et aussi des -particularités de physionomie. Elle lui apparaissait de nouveau la même -femme que ce matin-là... Un peu différente d’elle-même, différente de -la garde-malade sublime qu’il admirait tout à l’heure... Pourquoi?... -L’autre jour, c’était l’émotion—ou du moins il l’avait cru. Mais -maintenant?... Quelle note inquiétante avait donc sonné dans sa voix?... - -Robert, pris d’un vague malaise, tenait toujours ses yeux fixés sur -M^{me} Marsan. Elle sentit ce regard qu’elle évitait de rencontrer. Et, -soudain, sans attendre le dernier avis du docteur, elle se détourna et -sortit de la chambre. - -Cependant le médecin se laissait fléchir par les instances de M. de -Villenoise. Craignant que son refus ne provoquât plus de fièvre que -l’entretien avec le juge, il partit en promettant de faire monter -celui-ci. - -Des minutes se passèrent. Personne ne paraissait. Le blessé -s’impatienta. - -—Va donc voir, dit-il à Robert. - -Bientôt celui-ci revint, suivi seulement de Sabine. - -—Mon ami, dit-elle en s’approchant du lit, c’est moi qui ai prié le -juge de partir. J’ai vu que le docteur faiblissait, je suis descendue -avant lui... - -Elle ajouta, en passant légèrement ses doigts sur le front du malade: - -—Oh! ne froncez pas méchamment vos sourcils. Pardonnez-moi... J’avais -si grand’peur que vous ne vous fissiez du mal!... - -—Est-ce sûr, demanda Vincent, qu’il reviendra demain? - -—Oui, oui... demain matin. Il est aussi pressé que vous. - -Le quelque chose de soupçonneux et d’inquiet qui s’était éveillé chez -Dalgrand se dressa de nouveau en lui, moins inconscient, plus aigu. Et, -dans la journée, cela prit forme. L’inventeur crut remarquer que M^{me} -Marsan souhaitait qu’il ne fût pas là quand le juge d’instruction -interrogerait Vincent. - -Depuis l’accident, Robert circulait sans cesse entre Paris et -Villenoise. Parfois il passait la nuit au château. C’était quand il y -arrivait dans la soirée. Ce jour-là, étant venu de Paris par le premier -train, il comptait s’en retourner avant le dîner, pour ne pas condamner -Lucienne à une solitude trop longue. Mais il trouva que M^{me} Marsan -s’occupait, par extraordinaire, un peu trop de son départ. Elle avait -donné bien vite l’ordre de faire atteler à trois heures pour conduire -M. Dalgrand à la gare. Puis, s’informant de l’heure où il faudrait le -faire chercher demain, elle avait dit: - -—Pas trop tôt le matin, n’est-ce pas? Nous aurons le juge -d’instruction... On pourrait oublier d’envoyer la voiture... Et déjà on -devra le chercher lui-même, au train d’Évreux. - -De telles objections, dans une maison où les nombreux attelages -n’avaient plus rien à faire, et de la part de Sabine, qui laissait -d’ordinaire tous ces soins au premier piqueur,—affectant même de ne -pas se poser en maîtresse vis-à-vis de la valetaille,—ne pouvaient -manquer de frapper Dalgrand, surtout dans l’état d’esprit où il se -trouvait. - -«Elle veut certainement,» se dit-il, «que je n’assiste pas à -l’interrogatoire de Vincent. Mais pourquoi?... Il faut que je sache. -Je resterai, et je l’observerai. Ces diables de petites cervelles -féminines... On ne sait jamais quelles bizarres combinaisons peuvent -s’y établir.» - -Robert, qui ne manquait pas de finesse, malgré la franchise large de sa -nature, ne déclara pas brusquement qu’il voulait rester à Villenoise. -Il sut se faire retenir par Vincent. D’après une idée qu’il lui -suggéra, le malade se mit en tête de le garder jusqu’au lendemain. - -—Vois-tu, dit celui-ci, je serais bien aise que tu fusses là en même -temps que le juge. Tu connais tout de ma vie... Tu auras peut-être une -idée qui ne nous viendrait ni à lui, ni à moi. Puis cela m’évitera la -fatigue de faire deux fois le même récit, les mêmes réflexions. Ce que -je dirai sera nouveau pour toi, puisqu’on ne m’a pas encore permis de -parler de... - -Robert l’interrompit en riant. - -—Et tu en dis bien long, cependant. Allons, tais-toi, sacré bavard! -C’est entendu, je reste. Je vais aller dans ton cabinet téléphoner à -Lucienne. - -Le malade secoua la tête. Puis, comme il se sentait vraiment las, il -fit signe à Sabine d’expliquer quelque chose. - -Celle-ci n’eut pas la présence d’esprit de cacher sa contrariété. Elle -prit un air glacial. - -—Le téléphone du château ne communique pas avec Paris, dit-elle. Il -n’y a que celui de l’usine. Téléphonez à l’usine, qui téléphonera à -Paris. Ou bien allez à l’usine, à votre choix. - -—Je vais à l’usine, dit Robert. Cela me promènera. Et je rapporterai à -Vincent des nouvelles de tout son monde. - -Quand il revint, deux heures après, il trouva M. de Villenoise -assoupi. Dès le seuil, il vit le doigt levé de Sabine. Il s’assit donc -à distance, et se mit à déployer un journal, avec toute la lenteur -nécessaire pour que le papier ne criât pas. - -M^{me} Marsan se leva et, souriant d’un air gracieux, vint se placer -sur un siège plus proche de l’inventeur. Elle avait donc réfléchi -sur sa propre maladresse? Comme il était sous l’influence d’une -prévention, Robert trouva maintenant quelque chose d’exagéré dans la -politesse qu’elle lui témoignait. - -—Nous pouvons parler, dit-elle à voix basse. Ce n’est pas encore, -malheureusement, le sommeil de la santé. C’est un accablement plus -profond. Pauvre ami!... - -—Il a dormi tout le temps de mon absence? demanda Robert. - -—Tout le temps. Et ça va bien, là-bas, à l’usine? - -—Comme sur des roulettes. On travaille ferme. Et tout ce monde-là ne -pense qu’à lui. Ah! il est sincèrement aimé. - -—Il le mérite bien. Mais lisez votre journal, monsieur Dalgrand. -Tenez, moi aussi, j’ai ma lecture. - -Elle lui montra un roman commencé. Ils échangèrent encore quelques -réflexions sur le sujet et sur l’auteur, puis Sabine se renversa contre -le dossier de son fauteuil et éleva le livre, derrière lequel son -visage disparut. Robert ne voyait plus que ses deux mains allongées et -pâles, qui soutenaient le volume. - -Lui-même s’absorba dans la politique. Mais, de temps à autre, la -blancheur de ces mains sur la reliure foncée l’attirait, et il relevait -les yeux. - -Tout à coup il se pencha vers elle, frappé par une remarque: - -—Tiens! mais votre bague... vous ne l’avez plus? - -Sabine eut un grand sursaut. Elle retira les mains si vivement que le -livre tomba sur ses genoux. - -—Oh! comme vous m’avez fait peur! - -En effet, elle restait blême, et tout son corps tremblait. - -—Mon Dieu! dit-il, que je suis fâché! C’est vrai... J’ai parlé trop -brusquement... Mais le souvenir de cette bague m’est revenu tout à -coup... Et vous m’aviez dit, à Dinant, que jamais elle ne quitterait -votre doigt. - -—J’ai eu le malheur de la casser, répondit Sabine, qui se remettait -avec peine. - -—De la casser!... - -—C’est-à-dire... la miniature. - -—Comment cela? Vous l’avez heurtée? - -—Probablement. - -—Et la miniature s’est fendue? - -—Fendue... brisée en morceaux... Enfin elle est tombée. - -—Vous avez les débris? - -—Non. - -—Tiens, pourquoi? On aurait pu recoller, raccommoder la chose, -peut-être. Mais vous devez être désolée, vous y teniez tant! - -—Que voulez-vous!... - -Cette exclamation d’une banalité résignée étonna Robert. Il crut -remarquer de la gêne dans l’attitude de M^{me} Marsan. Aussitôt il -insista beaucoup sur ce léger malheur. Où cela s’était-il produit? -Elle avait dû se faire mal? car il fallait un choc assez violent pour -briser cette petite plaque d’ivoire doublée d’or, surtout en plusieurs -morceaux. - -Elle ne se rappelait pas. Avait-elle eu le loisir d’y prêter attention -quand Vincent était à la mort? La miniature s’était détachée. Et s’il -y avait plusieurs morceaux, c’est qu’ensuite, probablement, on avait -marché dessus. Le fait est que la miniature n’existait plus, et que, -par conséquent, on ne pouvait la replacer dans le chaton de la bague. - -—Pourquoi ne portez-vous pas au moins l’anneau? demanda Robert, qui -s’amusait à prolonger l’embarras visible de Sabine. - -—Parce que Vincent aurait pu remarquer... - -Bien vite elle expliqua: - -—Cela lui aurait fait de la peine... l’aurait impressionné comme un -présage. Quand il sera guéri, je lui dirai. - -Un doute ironique pointait dans les yeux de Robert. - -—Pourquoi me regardez-vous comme cela? interrogea Sabine avec un -air de hauteur. Si vous ne me croyez pas, allez regarder dans cette -bonbonnière, là, vers le milieu de cette vitrine. Vous y trouverez la -bague. - -Il le fit comme elle le lui disait, poussé par un sentiment -irrésistible, qui supprimait toute galanterie, et presque toute -politesse,—car il semblait douter de sa parole. Dans la bonbonnière, -il trouva l’anneau d’or, avec la doublure du chaton, toujours entourée -par la guirlande en marcassites. Mais, de la miniature, il ne restait -qu’un fragment encore solidement encastré dans la monture. En examinant -l’objet avec attention, il remarqua que l’anneau, pourtant ancien et -massif, était déformé, faussé, et le chaton bossué. - -—Diable! murmura-t-il, avec un ton plein d’une méfiance voulue, il a -fallu un fameux choc!... - -Instinctivement il se sentait sur la piste de quelque petit mystère -féminin. Aussi, quoiqu’il n’y attachât guère d’importance, il -s’amusait, par malice, à prendre des airs soupçonneux et à poser sur -Sabine des regards capables de troubler la conscience la plus pure. -A son grand étonnement, il la vit se lever, et marcher vers lui avec -une telle expression de fureur mêlée d’effroi qu’il en fit un pas en -arrière. - -—Rendez-moi cette bague! dit-elle. - -Il la lui tendit tout de suite. Et aussitôt il en eut du regret, en -constatant la surprise et la joie mal dissimulées de M^{me} Marsan. Une -détente se produisit en elle. Sa main, crispée sur le bijou, s’enfonça -dans sa poche. Mais, en même temps, elle essaya de rire. - -—Allons! reprit-elle, vous feriez un mauvais juge d’instruction. Ne -vous essayez plus à jouer ce rôle-là. - -«Un juge d’instruction!...» Le mot eut un retentissement tragique -dans l’esprit de Robert. Cette bague avait donc un rapport quelconque -avec le crime?... Ce n’est pas le hasard qui fait monter aux lèvres -certaines syllabes à certains moments décisifs. En ce jour, et à -Villenoise, on ne parlait pas de juge d’instruction sans songer au -drame qui occupait toutes les pensées. Une femme comme Sabine n’aurait -pas fait une plaisanterie pareille, si quelque impulsion venue des -profondeurs mêmes de son âme ne l’eût poussée à prononcer cette phrase. - -«J’en aurais su davantage,» se dit Robert, «si j’avais feint de garder -cette bague. La crainte que je m’en emparasse a fait perdre la tête à -cette impérieuse créature, quand elle a vu que j’examinais le bijou -de trop près. Elle a peur que je ne soupçonne quelque chose... Et, de -fait, je soupçonne beaucoup... Mais quoi?... dans quel sens?... dans -quel ordre d’idées?... Je serais bien embarrassé de le dire. J’ai -pourtant un jalon maintenant. L’accident arrivé à cette bague coïncide -certainement avec le coup de revolver tiré sur mon pauvre ami. Partons -toujours de là. Nous arriverons peut-être à un résultat que M^{me} -Sabine elle-même ne saurait pas découvrir.» - -Justement ce soir-là, comme Vincent se trouvait mieux, après son long -sommeil, il supplia sa chère garde-malade de consentir à prendre enfin -un repas régulier, à descendre dîner avec Robert. Elle fit moins de -façons qu’il ne s’y attendait. Et, comme elle montrait même de la -gaieté, presque une nuance de coquetterie, le malade se mit à les -taquiner tous les deux, s’accusant d’imprudence, prenant plaisamment -ombrage du tête-à-tête qu’il provoquait lui-même. - -—Ah! enfin... s’écria-t-elle. J’entends votre bon rire. O Dieu!... -J’ai eu tellement peur de ne plus jamais... - -Un sanglot lui coupa la parole. Elle se pencha vers son amant... -Et—tandis que, par discrétion, Robert s’éloignait—les bras amaigris -du blessé enveloppèrent le buste fin qui touchait sa poitrine. - -—Chère Sabine!... Ma chère femme! - -—O mon Vincent!... - -Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première, pour ne point le -fatiguer par trop d’émotion, elle détacha leur étreinte. - -—Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement profond. - -Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil encore, elle lui -envoya, des lèvres et des doigts, une caresse avec un sourire. - -Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête pour surprendre -quelque indice du secret de Sabine, se leva de table plus désorienté -qu’auparavant. Il s’était retrouvé en face de la charmeuse admirée en -Belgique. Une source mystérieuse de joie—ouverte, sans qu’il le sût, -par un mot de Vincent—transfigurait de nouveau la changeante créature. -Et, devant l’épanouissement de sa gaieté, dans le vol fantasque de son -esprit, sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa pénétration -d’analyste et d’observateur. Pourtant il garda l’impression de méfiance -éprouvée dans l’après-midi,—impression trop vive et trop nette pour -s’effacer de sitôt. - -Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges idées le -hantèrent. - -Quand il se les rappela, au matin, en entrant dans la chambre de son -ami, Robert crut avoir été le jouet d’un cauchemar. - -Tout semblait harmonie et joie dans cette chambre, même sur la -physionomie du malade. M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et -sur son visage pâle se peignait cette ivresse que cause à ceux qui -ont vu de tout près la mort la sensation du retour à la vie. Sabine -avait changé de toilette. Sa femme de chambre était venue avec une -malle. On avait mis de côté la robe sombre et simple, portée pendant -des jours et des nuits. La jeune femme—car elle paraissait jeune -ce matin-là—semblait vraiment la châtelaine de Villenoise, dans -l’élégance et l’intimité de son chez-elle, vêtue qu’elle était d’un -souple costume d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu vaporeux -par la profusion des dentelles. Ses magnifiques cheveux noirs, partagés -comme toujours en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas tordus -en chignon, mais pendaient en une seule grosse natte, dont le bout, -négligemment attaché, s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches -folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut surpris de la grâce -que cette coiffure négligée donnait à cette beauté plutôt sévère; -dix années lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai que la -fraîcheur inattendue des joues et des lèvres, que l’éclat des yeux, -si l’on pouvait y voir le résultat d’une première nuit de complet -repos et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude, devaient -être attribués peut-être plus exactement à un imperceptible et savant -maquillage. - -Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine, et on ne sait -quel air de fête répandu dans la pièce,—l’attirail des médicaments -disparu, des gerbes de chrysanthèmes disposées avec goût,—puis surtout -peut-être l’allégresse de vivre étincelant dans les yeux de cet homme -jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir son lit de mort, -tout ce spectacle, embrassé d’un coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un -peu serré de Robert Dalgrand. - -—Tu nous admires, hein? s’écria gaiement M. de Villenoise. Nous nous -sommes faits beaux. Regarde-moi donc! - -Et il carrait en riant ses épaules amincies dans un joli veston de -flanelle à ganses de soie. - -—Oh! le fat, riposta son ami du même ton. Toi, beau?... Par -exemple!... J’aime mieux regarder M^{me} Sabine. - -—Tiens!... dit Vincent. Et l’embrasser peut-être... Allons, vas-y, je -te le permets. - -Robert effleura galamment de sa moustache la poudre de riz si -habilement étendue sur la joue de M^{me} Marsan. Puis tous trois se -mirent à échanger des taquineries sans prétention, des drôleries -niaises, tous les enfantillages par où le cœur et l’esprit se -détendent, après les grands travaux et les grandes anxiétés. - -Un domestique vint demander si M. le juge d’instruction, avec son -greffier, pouvait être reçu par M. de Villenoise. - -On les fit entrer. Le magistrat prit un siège tout près du malade. Le -greffier s’assit à une petite table, que l’on débarrassa de plusieurs -bibelots pour qu’il pût écrire. Aussitôt M. de Villenoise demanda la -permission pour M^{me} Marsan et pour son ami Robert d’assister à -l’entretien. Le juge connaissait déjà ces deux personnes. Il acquiesça -avec un empressement poli. - -Dès le début de la séance, les facultés observatrices de Dalgrand -s’aiguisèrent en face d’un tout petit fait. Il observa que Sabine -s’asseyait derrière le juge et à contre-jour. - -«Décidément,» se dit-il, «elle a quelque chose à cacher,—quelque chose -que je dois et que je veux surprendre. Mais, mon Dieu! quel rapport -peut-il y avoir entre un secret de cette femme, qui tient à Vincent -plus qu’à sa propre vie, et le crime qui a failli le lui enlever?» - -Il se plaça lui-même de façon à l’observer le mieux possible. Mais à -peine était-il assis, qu’elle vira d’un mouvement imperceptible, et, -posant son coude sur le bras de son fauteuil, du côté de Robert, elle y -appuya sa tête de sorte qu’il ne vît plus son visage. - -«Oh! oh! ma belle,» pensa-t-il. «C’est donc sérieux?... Nous avons donc -vraiment peur?» - -M. de Villenoise raconta au juge tout ce qu’il savait de l’attentat -dirigé contre sa personne. C’était peu de chose. Et cependant il avait -aperçu l’assassin. - -—Vous dites, monsieur, que cet homme sautait d’un rocher sur l’autre, -et que le bond indiquait beaucoup de hardiesse, de légèreté? demanda le -magistrat. - -—Une hardiesse étonnante, monsieur. J’en ai été saisi, même dans ma -situation critique. - -—Donc l’homme est jeune, murmura le juge. - -Vincent releva le mot. - -—Jeune!... Oh! je le crois. Dans ma pensée, ce serait plutôt un jeune -garçon qu’un homme fait. - -—Sur quoi basez-vous cette supposition? - -—Mon Dieu!... C’est difficile à dire... Sur la silhouette, l’allure -du corps, et—je puis presque affirmer—l’absence de barbe. Mais, -monsieur, autant je distingue nettement cette rapide vision quand je -ferme les yeux, autant je suis incapable de la fixer par des mots, d’en -détailler le moindre trait. C’est une impression plutôt qu’une image... -Et cependant, je la vois.... Il me semble que je la vois!... - -M. de Villenoise, en prononçant ces derniers mots avec force, projeta -le buste en avant. - -Dalgrand crut remarquer—mais il n’en fut pas sûr—que Sabine avait eu -comme un léger haut-le-corps en arrière. - -—Nous avons fait une première perquisition, monsieur, reprit le juge, -vers l’endroit d’où nous supposions qu’était parti le coup de revolver. -Mais cet endroit, nous ne le connaissons pas avec certitude. Et si vous -voulez bien le déterminer exactement... aussi exactement, du moins, que -votre mémoire... - -—Monsieur, je puis vous l’indiquer à un mètre près. Et s’il m’était -possible de m’y rendre, je crois que je vous désignerais la broussaille -d’où l’on a tiré. Si vous partez du château... - -Il commença une description minutieuse de l’itinéraire à suivre, puis -de l’allée sombre, et enfin du point précis où Gipsy s’était cabrée. - -—D’ailleurs, ajouta-t-il, voici mon ami Dalgrand qui doit reconnaître, -à peu de chose près, l’endroit dont je parle, et qui vous y conduira. -Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas, Robert?... La pointe du Chaos, là où -les derniers blocs de l’éboulement ont roulé, se sont arrêtés... - -Le juge se tourna légèrement vers l’inventeur qui faisait: «Oui,» de la -tête. - -—Et, tiens! reprit Vincent, frappé d’une idée. Le joli saut de mon -bonhomme, eh bien, il l’a exécuté un peu plus haut, en remontant, de -l’une à l’autre de ces deux roches... tu sais bien... entre lesquelles -je t’ai proposé un jour en riant de construire ton premier pont en -aluminium. - -—Ah! très bien, j’y suis, dit Dalgrand. - -—Alors, dit le juge, l’homme remontait dans les rochers... -Pourquoi?... Quel chemin rejoignait-il au sommet? - -—Aucun. Il ne pouvait que redescendre de l’autre côté par un sentier -en pente douce. Mais il se mettait momentanément hors de portée. Car, -pour le rattraper, il eût fallu bondir aussi lestement que lui, ou -faire un très grand détour. - -—N’y a-t-il pas, demanda le magistrat, une excavation vers la partie -supérieure de la colline? - -—Oui, un trou étroit et profond, que nous appelons le Puits du Diable. - -A ce nom, Robert vit distinctement trembler la main sur laquelle -reposait la tête de Sabine. - -—J’ai déjà pensé à faire fouiller ce trou, remarqua le juge. - -M^{me} Marsan changea de position, prit une de ses mains dans l’autre. -Mais, comme malgré son effort visible pour se raidir le frémissement -nerveux continuait, elle se leva, fit deux pas dans la chambre. -Et bientôt elle parut très occupée à disposer différemment les -chrysanthèmes d’une des gerbes. - -Robert n’osa la suivre des yeux. Il se sentait devenir tellement pâle -et craignait tant une trahison de son regard, qu’à son tour il enfouit -sa tête dans ses mains. - -Mais tout de suite il repoussa le soupçon inouï qui venait de le -traverser comme un éclair. - -«Elle a peur qu’on ne fouille ce trou, parce qu’elle y a jadis jeté -quelque lettre peut-être, un de ces riens compromettants que toutes -les femmes gardent parmi les chiffons de leur armoire à glace, et dont -elles ne se débarrassent qu’à la dernière extrémité. Voyons, est-ce que -j’ai eu un instant de folie? Qu’est-ce que j’allais imaginer là?...» - -Enfin maître de son propre trouble, il revint à la conscience de ce qui -se passait pour entendre Vincent expliquer que des fouilles dans le -Puits du Diable n’amèneraient guère de résultat. - -—Les roches se resserrent vers cinq à six mètres au-dessous de -l’ouverture, de façon à ne pas laisser passer le corps d’un homme. -C’est le revolver que vous penseriez peut-être retrouver là dedans, -monsieur? Eh bien, si l’assassin l’y a jeté, il connaissait l’endroit, -sans doute, et ce rétrécissement du trou. Il aurait eu là une idée -excellente. - -—Avez-vous vu, monsieur, dit le juge, la balle qui a failli vous tuer? - -—Non, répondit Vincent. Le docteur m’a dit qu’elle est d’un calibre -infime. - -—La voici, prononça le juge. - -M. de Villenoise la prit entre ses doigts d’un air un peu ému. Puis il -la fit rouler dans sa paume. Et finalement il éclata de rire. - -—Mais ce n’est pas sérieux! s’écria-t-il. C’est sorti d’un joujou -d’enfant. Dire que ce méchant petit grain de plomb!... C’est humiliant, -ma parole d’honneur! - -Comme le magistrat se taisait, Vincent, à son tour, l’interrogea: - -—Qu’en pensez-vous? - -—Je pense, dit-il, que cette balle est sortie d’une arme élégante, -d’un de ces petits revolvers à crosse ouvragée, que certains hommes du -monde aiment à avoir dans leurs poches, mais surtout que les femmes -adorent, comme des bijoux qui seraient dangereux. - -Robert, involontairement cette fois, leva les yeux vers Sabine. S’il -avait prévu son propre mouvement, il n’eût jamais osé l’accomplir. Son -regard en disait trop. - -Il rencontra celui de M^{me} Marsan. Elle posait sur lui, ardemment, -ses prunelles noires. Quand elle se vit surprise, elle ne les détourna -pas. Au contraire elle s’adressa directement à l’inventeur. - -—Oui, c’est vrai, dit-elle en relevant la dernière phrase du juge. -Je les connais, ces petits revolvers. J’en ai eu un moi-même... un -charmant, dont la crosse était de nacre avec mon chiffre en or. - -Le juge d’instruction se retourna vivement. Lui aussi, il examina cette -femme. - -Elle était calme, souriant presque de l’allusion faite à la puérile -crânerie de son sexe. Elle avança vers le lit, et passant la main -devant le juge: - -—Vous permettez?... dit-elle. - -Vincent lui tendit la balle: - -—Tenez, ma chère amie... C’est bien avec de petits projectiles de ce -genre que vous faisiez de si jolis cartons. - -—Madame est forte au pistolet? demanda le juge d’instruction. - -—Mais oui, assez... répondit-elle avec un léger rire de fierté. - -—Vous seriez bien bonne, madame, reprit le magistrat, de m’autoriser -à prendre chez vous votre revolver. Nous pourrions voir si c’est bien -ce genre d’arme... - -—Oh! dit-elle, je ne l’ai plus. Ces exercices masculins déplaisaient à -M. de Villenoise... Je m’en suis ôté jusqu’à la tentation. - -—C’est vrai, sourit Vincent. Je lui ai assez fait la guerre!... - -A cette exclamation du malade, le juge prit un air véritablement -perplexe. Puis, très vite, il s’empressa de faire dévier -l’interrogatoire, craignant qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait -de l’effleurer. Il avait fait une enquête minutieuse. Et maintenant -il était absolument certain que, dans la vie de M^{me} Marsan, toute -dévouée à son unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie même, -ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci, d’autre part, offrait -l’exemple d’une fidélité rare chez un homme si jeune, dont la fortune -devait attirer les femmes comme la lumière attire les papillons, beau -garçon en outre, fait pour plaire et pour aimer à plaire. Bien que -soupçonneux par devoir et par vocation, le magistrat eut un mouvement -de gêne, en songeant à la pensée monstrueuse dont il venait d’obscurcir -ce délicat roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture -l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur quelle piste absurde -avait-il failli s’égarer? Il rattrapa bien vite à ses propres yeux sa -courte sottise en affectant des airs d’homme du monde auprès de M^{me} -Marsan. - -Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases aimables, Sabine se -retira de nouveau derrière lui. Mais elle se retira par un brusque -renversement du corps, comme quelqu’un à bout de forces, qui n’en peut -plus, qui va, s’il ne quitte pas à temps la scène, défaillir sous le -poids de son rôle. Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle -avait quitté trois minutes auparavant pour arranger les fleurs, ce -fut un affaissement, un abandon écrasé de toute sa personne et un -laisser-aller de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut qu’elle -allait se trouver mal. - -Il se leva alors lui-même, changea de place. Car il ne voulait pas -qu’elle revînt à elle sous son regard, qu’elle lût dans ses yeux le -trouble effroyable de sa pensée. Il n’osait plus regarder cette femme. -Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme éperdue, le geste égaré, les -prunelles fuyantes d’un coupable. Trop de certitude en même temps que -trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient la disposition de son -jugement, la maîtrise de son attitude. - -Comment l’interrogatoire se termina, comment Robert se trouva dans une -voiture à côté du juge d’instruction, se dirigeant vers le lieu de -l’attentat, il s’en rendit à peine compte. Le désir de fuir avant tout, -de quitter momentanément son ami et Sabine, avait, pendant quelques -minutes, dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la force de leur -donner une main paisible, de sortir avec un air naturel, pour obtenir -cette délivrance immédiate. - -Une fois hors de la chambre, il reconquit en partie son sang-froid. Le -juge réfléchissait. Lui-même garda le silence. Du château à l’allée -mystérieuse, il eut le temps de se tracer une ligne de conduite. - -Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats aussi bien qu’à -Vincent, et surtout à Sabine, l’abominable soupçon qui, d’un seul coup, -lui avait étreint l’âme comme par des grilles acérées, ainsi qu’une -bête monstrueuse. Cette étreinte, il ne s’en débarrasserait qu’au moyen -d’une évidence établie par lui-même, dans un sens ou dans un autre. A -côté du juge d’instruction, il allait, lui, faire son enquête. Il y -apporterait toute la prudence, toute la dissimulation nécessaires. Car -de son habileté dépendaient son propre repos, le bonheur de Vincent -et—peut-être—celui de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il -tendait sa volonté. Mais comment conquérir, dans de si extraordinaires -circonstances, l’impartialité, la froideur, la clairvoyance, dont il -voulait s’armer?... - -Il ne distinguait rien nettement. Son exploration avec le juge fut sans -fruit. D’ailleurs ce magistrat, n’étant plus assez jeune pour grimper -dans des rochers, se promettait de recommencer, avec des limiers lestes -et habiles, un examen plus minutieux. - -Ce fut le soir seulement que Robert reprit possession de lui-même. La -vue de sa petite belle-sœur, un peu pâlie et souffrante, mais d’une -si souriante douceur en son héroïque silence de vierge, retrempa ses -forces, lui rendit l’énergie, le calme dont le dénuait depuis quelques -heures cet immense bouleversement moral. - - - - -XIII - - -SI elle est coupable, elle l’est tout à fait,» se disait Robert, «et -elle a tiré elle-même. Cette femme-là ne se donnerait pas de complice. -D’ailleurs, dans sa vie retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors -elle se serait déguisée en homme?... La difficulté n’est pas là. Que -Vincent ne l’ait pas reconnue, dans une vision rapide, et grimée -comme elle devait l’être, cela n’a rien d’étonnant non plus. Elle est -violente et jalouse. Je la crois capable d’une action désespérée. Mais -le but?... le but d’un pareil crime?... C’est là ce qui m’échappe, ce -qui renverse mon hypothèse. Et une autre chose la réduit à néant: ce -n’est pas une comédie de sollicitude que Sabine a jouée près de ce lit; -elle a positivement arraché Vincent à la mort... Comment croire après -cela qu’elle ait jamais voulu le tuer?» - -Un premier mode d’investigation s’indiquait. Il fallait faire -causer Vincent sur les dernières conversations tenues entre lui et -sa maîtresse, avant le crime. Leur bonne intelligence écartait la -supposition d’un différend grave. Pourtant quelque chose avait pu se -passer entre eux, d’où Robert tirerait un indice. - -Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester seul avec M. de -Villenoise. Toujours Sabine était présente. Cette obstination lui -parut suspecte. Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations, il -s’interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête. - -Cependant l’enquête avait minutieusement examiné les roches et les -buissons témoins du crime. Rien de particulier ne fut découvert. -Les gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent aucun -renseignement. - -Robert en était réduit à épier les moindres gestes, les moindres -paroles de Sabine. Il reprit en sa présence, pour les commenter, tous -les détails de l’entretien avec le juge. Il ne surprit plus en elle -la moindre trace de trouble. Même il crut remarquer qu’à certaines -allusions trop nettes, elle lui lançait un regard de triomphe narquois, -comme pour lui dire: «Je te comprends, mon bonhomme... Va toujours... -Tu perds tes peines.» Était-ce là l’ironie audacieuse d’une criminelle -qui sait ses précautions bien prises, ou la moquerie supérieure d’une -innocente qui méprise le soupçon? - - * * * * * - -Un matin, à Billancourt, comme Dalgrand dépouillait son courrier dans -son cabinet de travail, il vit entrer sa belle-sœur. Elle était en -amazone, et son joli visage rougissait de chaleur sous ses frisettes -ébouriffées. Son air d’animation et d’enfance amena une taquinerie sur -les lèvres de l’inventeur. - -—Tiens, Gilberte!... De si bon matin!... On lève donc les petites -filles si tôt, mademoiselle? - -—Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme j’ai fait trotter et -galoper ce pauvre papa! J’ai vraiment un peu peur qu’il ne prenne du -mal, car le fond de l’air est frais. - -Robert se leva. - -—Je vais lui prêter des vêtements. Il pourra se changer. - -—Mais non, reprit la jeune fille. Il doit être maintenant presque -à l’École de Guerre. Il a consenti à me laisser venir toute seule à -cheval du Point-du-Jour jusqu’ici. Ah! ça n’a pas été long! - -—Il se passe donc quelque chose de grave? demanda Robert, qui devint -sérieux. - -—Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux vous donner une -indication sur l’assassin de M. de Villenoise. - -—J’en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire de mystère et -d’incrédulité. - -En même temps il la forçait à s’asseoir. «Comme vous avez chaud!» -disait-il. «Tenez, mettez ceci sur vos épaules.» Et n’ayant rien -d’autre sous la main, il l’enveloppait d’un voile de divan en étoffe -algérienne,—ce qui fit sourire la jeune fille malgré la gravité de ses -préoccupations. - -—Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez que s’il s’agissait d’une -absurdité, père ne m’eût pas permis d’accourir ici ventre à terre. Mais -je l’ai mis au courant, et c’est lui qui m’a conseillé de vous prévenir -tout de suite. - -—Eh bien, voyons... Qu’est-ce que c’est? demanda l’inventeur. - -—Oh! ce n’est pas une découverte. Seulement un souvenir. Cela m’est -revenu cette nuit, et je n’ai pu refermer l’œil. Mais d’abord, -dites-moi? N’est-ce pas dans ses propres bois qu’on a tiré sur M. de -Villenoise? - -—Oui, dans ses bois. Vous le savez bien. - -—Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On l’a blessé pendant une -promenade à cheval... Mais où?... Jamais on ne me l’a dit au juste. -D’ou venait-il? Où allait-il? - -—D’où il venait?... répondit Dalgrand, non sans quelque embarras. Peu -importe! Il rentrait chez lui, au château. Et l’assassin le guettait au -bord d’une allée sombre, dans une espèce d’éboulis de rocs, encombré -de végétation folle... - -—C’est cela, interrompit Gilberte, le Chaos. - -—Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous savez. - -Sans relever cette interruption, la jeune fille reprit: - -—C’est au pied d’une colline rocheuse, couverte de l’autre côté par -des sapins. Au sommet, il y a un drôle de trou profond que l’on appelle -le Puits du Diable. - -—Tiens! s’écria son beau-frère. Comment connaissez-vous si bien la -géographie de Villenoise? - -—Vous ne vous rappelez donc pas la promenade que j’ai faite avec -Lucienne et M. Vincent... le jour où nous sommes tous allés là-bas, et -où vous avez montré l’usine à papa? - -—Ah! oui. - -Tout de suite Robert se souvint. Mais il n’avait jamais su au juste -de quel côté Vincent avait conduit ces dames, parce qu’on avait pris -le train précipitamment. Puis, en chemin de fer, le général et lui -s’étaient entretenus de la fabrique. - -—Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux bruns s’ouvrirent plus -grands encore), lorsque M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus -de la Fontaine aux Pins, j’ai vu un homme... Oui, un homme caché, qui -nous épiait. J’ai eu peur... Il s’est sauvé. Mais deux minutes plus -tard, M. de Villenoise l’a distinctement aperçu qui se penchait au -sommet du rocher. - -—Un homme!... dit Robert. - -—Oui, un jeune homme. - -—Qu’est-ce qu’il faisait? - -—Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise eût été seul, il -aurait tiré sur lui ce jour-là. - -De rose qu’elle était en évoquant la Fontaine aux Pins, Gilberte -maintenant devenait toute pâle. Et, malgré cette pâleur, l’animation -non encore apaisée de sa course au grand trot lui marbrait les joues de -plaques brûlantes. - -—Petite sœur... dit doucement Robert (et toute sa sympathie tendre -amollit sa voix), petite sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!... - -Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse de son beau-frère -faillit faire éclater son cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les -sanglots allaient suivre... Mais l’effort désespéré de sa pudeur -l’emporta. Elle trouva le courage de sourire. - -—C’est bête, n’est-ce pas?... Je suis encore saisie comme lorsque j’ai -vu cette mauvaise figure entre les branches. Et quand je pense que -c’était sans doute l’assassin!... - -Devant ce parti pris de silence, Robert n’insista pas. Il détourna ses -propres yeux, qu’il sentait devenir humides aussi, pour ne pas blesser -par une affectation de clairvoyance l’adorable fierté de cette enfant. -Quand il ne la regarda plus, le sens de ce qu’elle racontait lui revint. - -—Vous êtes bien sûre de tout ce que vous me dites là, ma petite -Gilberte? - -Elle répondit simplement: - -—Demandez à votre ami. - -Puis, comme il se taisait pour réfléchir, doutant un peu de -l’importance qu’il devait attacher à ce récit, n’y voyant guère qu’un -de ces fréquents effets de l’imagination féminine, une coïncidence -trouvée après coup et de bonne foi, Gilberte reprit avec un accent -d’horreur: - -—Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais seulement, je suis sûre -que je le reconnaîtrais! - -—Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand avec une impétuosité dont -tressaillit Gilberte. Décrivez-le-moi. - -Il se penchait vers elle, empoigné cette fois, la respiration coupée. - -—C’était un tout jeune homme, pâle, très brun, très maigre, sans -barbe. Une figure plutôt efféminée, si ce n’était l’énergie des yeux. -Oh! ces yeux méchants! quel regard ils m’ont jeté!... Toute ma vie je -le verrai!... - -A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se redressait peu à peu, -reculait son buste jusqu’au dossier de son fauteuil. Et ses yeux, -devenus fixes, exprimaient presque de la terreur. C’est que la vérité -de ses soupçons éclatait trop foudroyante, dans une fulgurance trop -tragique! - -—Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a vue à côté de lui!... -seule avec lui!... - -Gilberte eut un cri de saisissement. - -—Robert!... Qu’est-ce que vous dites?... - -—Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir. - -Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques minutes, resta d’une -immobilité de pierre, fasciné par l’idée intérieure. - -Gilberte le regardait, tremblante d’anxiété, dévorée du désir -de savoir, et soulevée tout à coup par elle ne savait quelle -indéfinissable espérance. - -A la fin, elle prononça presque tout bas: - -—Robert... - -Puis, plus haut: - -—Robert, j’ai bien fait, n’est-ce pas? de vous dire... - -Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié qu’elle était là. Puis -sa physionomie s’adoucit, et il prononça d’un ton presque léger: - -—Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous mettez pas martel en -tête... Et surtout ne parlez de ceci à personne. - -Elle fut désappointée par son accent. - -—Papa le sait déjà, dit-elle. - -—Oh! père peut le savoir... Lucienne aussi... Je leur dirai de garder -le secret. - -Comme Gilberte ne bougeait pas, Robert ajouta: - -—Vous serez bien gentille d’aller maintenant la retrouver, Lucienne. -Moi, j’ai beaucoup à faire, je vous prierai de m’excuser. - -Alors elle rassembla son courage et lui dit d’un air brave, malgré -l’indécision de sa voix: - -—Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter cela au juge -d’instruction, je n’aurai pas peur. Je ferai tout ce qu’il faudra pour -qu’on retrouve... - -Il l’interrompit d’un sourire. - -—Bravo, petite fille! Mais je vous le répète: ne vous mettez pas -martel en tête... C’est moi qui vous dirai quand il faudra parler au -juge d’instruction. - - * * * * * - -Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand revit Sabine à -Villenoise, son imagination s’efforça de la revêtir d’habits d’homme. -Dans sa pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous un feutre -à bords étroits; il remplaçait, sur les épaules et autour du cou, le -nuage des dentelles par les lignes nettes du veston et du col droit; -puis il se répétait le signalement donné par Gilberte: «Un garçon brun, -maigre, pâle, au visage efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...» -La ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue certitude. - -Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de douceur adressé par -Sabine à M. de Villenoise, une attention délicatement féminine, un -geste gracieux, le réveillait de sa méditation comme d’un cauchemar. -«Non, décidément, c’est impossible!...» - -Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour d’irréfutables preuves -s’affaiblissait. Y avait-il rien de plus vague que des termes tels que: -«brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient huit jeunes hommes -sur dix. D’ailleurs, comment Gilberte eût-elle distingué des traits -entrevus dans le saisissement d’un instant de frayeur? Et, d’autre -part, si Robert se reportait à l’interrogatoire de Vincent par le juge -d’instruction, comment s’étonner d’un peu d’émotion chez une femme -durant un pareil entretien, ou même d’une défaillance physique, surtout -après les extraordinaires fatigues supportées par M^{me} Marsan? Et -c’était de ces riens que lui-même déduisait le plus abominable drame!... - -Jamais si tragique problème ne s’était posé devant son esprit. Il ne se -rappelait pas avoir moralement souffert à ce point, même dans les plus -rudes phases de son entreprenante jeunesse. Parfois, il tâchait de n’y -plus songer durant quelques minutes de suite, afin de suspendre par un -répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau. - -Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se trouver seul avec son -ami. Pour cette occasion tant cherchée, Robert avait préparé un plan de -conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir le nom de Sabine. -Ce fut même Vincent qui le prononça le premier. - -—Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie, je ne vois pas trace en -elle de ce caractère difficile dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je -n’ai recueilli des indices que sur ta propre tyrannie. - -—Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui se mit à rire. - -—Certes... Ne lui as-tu pas interdit toutes sortes de choses?... -Attends que je me rappelle... Ah! oui... par exemple, de tirer au -pistolet. - -—Oh! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce n’est pas contre le -pistolet précisément que j’objectais. Figure-toi qu’à un moment Sabine -s’amusait à me contrarier en se donnant des allures masculines,—ce -que je déteste le plus chez une femme! Elle s’habillait en homme dans -son atelier, recevait ses modèles, et même des journalistes, dans ce -costume... Elle fumait comme un petit volcan... Et, par-dessus le -marché, en effet, elle avait installé un tir dans son jardin. Puis, -brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître tout cela, dans -un de ses accès de soumission passionnée qui parfois suivaient ses -révoltes les plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s’interrompit -en remarquant une expression singulière sur le visage de l’inventeur, -qu’est-ce que tu as donc? Tu trouves, n’est-ce pas, qu’il fait trop -chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne crains pas l’air. - -—C’est vrai, j’étouffe! dit Robert en se dirigeant vers la croisée. - -—Va donc faire un tour, mon pauvre vieux. Ce n’est pas une atmosphère -pour toi, cet intérieur de malade. - -Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il affirma que Vincent n’était -plus malade. - -M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit. Assis dans son -fauteuil, les jambes soulevées sur un pouf et couvertes par une -courte-pointe en satin, les cheveux et la barbe sortant pour la -première fois des mains du coiffeur, il était bien près de redevenir -le beau garçon de naguère. Mais ses yeux encore un peu rentrés dans -leurs orbites, son teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de -ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve qu’il venait de -traverser. - -—Toi, malade! répétait Robert. Allons donc! Tu as plutôt l’air... eh! -parbleu... d’un fiancé. Voyons, sois franc! A quand la noce? - -Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise. Il ne répondit -pas tout de suite. - -—Je te demande pardon, murmura son ami. Je croyais que c’était décidé. - -—Oui, soupira Vincent. Après ce qu’elle a fait pour moi, c’est mon -strict devoir. - -—Mais c’est un devoir qui, j’ai lieu de le supposer, ne te pèsera -guère. - -Vincent lui lança un regard de reproche. - -—Crois-tu, lui dit-il, que j’aie deux cœurs, ou que le mien puisse -oublier si vite? - -—Cependant... - -—Ne revenons pas là-dessus, dit avec fermeté M. de Villenoise. Je n’en -ai pas le droit. Nous ne pourrions dire que des paroles dangereuses et -inutiles. J’ai pour Sabine la plus infinie reconnaissance. Je l’aime -tendrement. Pourtant... (il hésita), pourtant, lorsque je l’épouserai, -je ne ferai pas un mariage d’amour. - -Là-dessus, il détourna la tête et ferma les yeux. Car il n’avait pas -encore la vigueur suffisante pour dominer son émotion. - -Dalgrand, que poussait le sentiment d’une effrayante responsabilité, -eut le courage de ne pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait. -Un point très important devait être éclairci. - -—Voyons, dit-il, je ne t’accuse pas d’avoir deux cœurs,—comme tu -le disais à l’instant,—mais je présume que cet organe, unique chez -toi, ne s’est jamais guéri tout à fait de l’ancienne affection. La -reconnaissance décide le triomphe de cette affection-là. Mais est-ce -bien la reconnaissance toute seule? Avant ton accident, ne te -souviens-tu pas de certaine soirée en Belgique, où j’ai pu me figurer -que je dînais avec le couple le plus uni et le plus légitime de la -terre?... La reconnaissance, pourtant, n’était pas encore née. - -—Ah! cette soirée... cria Vincent. - -Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux de feu dans son visage -tout blanc. - -Robert eut le remords du mal qu’il faisait à ce convalescent. Mais il -touchait peut-être au fond de la vérité. Il fallait qu’il sût. - -—Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était charmante. J’en ai gardé -le meilleur souvenir. - -Il parlait d’un air presque léger. Toutefois, en ce moment, il n’était -pas moins pâle que son ami. - -—Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon! dit Vincent. Tu es là -qui juges au hasard... Je te dis que tu ne sais rien!... ni de mes -sentiments, ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!... Elle -t’a joué la plus merveilleuse comédie!... - -Il s’interrompit. Puis, se reprenant avec une espèce de violence: - -—C’est trop fort! Est-ce que je vais dire du mal de cette pauvre femme -à présent?... - -Il ferma les lèvres avec une expression si résolue que Dalgrand -n’espéra plus lui en faire avouer davantage. - -—Voyons, reprit l’inventeur d’un ton bon enfant, quelle idée te -mets-tu dans la tête? Mais non, tu n’en dis pas du mal. - -Le silence de Vincent se prolongeait. Dalgrand reprit: - -—Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce n’est pas dire du mal -d’une femme que de raconter cela... surtout à un vieux frérot comme moi. - -M. de Villenoise avança la main. - -—Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler jamais... Pas même à -toi. Tu es pour moi autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma -femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie. Quant aux miens, -je les réparerai. Ce ne sont pas les moindres. J’ai agi brutalement, -cruellement... - -C’était la seconde fois que Vincent s’accusait de cet acte cruel, qui -devait rester un mystère pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait -suffisamment éclairé, surtout par le dernier mot. Car la seule cruauté -que peut montrer un amant envers une femme aussi passionnément éprise -que Sabine, c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut aimer une -autre. M. de Villenoise n’était pas un homme à injurier sa maîtresse, -encore moins à la frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas -gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu dans ses yeux à -deux reprises. - -Avec les données que possédait l’inventeur, on pouvait reconstituer -la scène de Dinant. S’il admettait que le personnage dont l’apparition -avait effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée pour épier M. -de Villenoise, quelle n’avait pas dû être la rage de cette créature -violente en apercevant l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois, -avec une jeune fille aussi jolie que M^{lle} Méricourt! Elle avait dû -en arriver, tôt ou tard, à quelque terrible explosion de jalousie. -Et alors le pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à bout, avait -laissé échapper quelque parole irréparable—l’aveu peut-être de son -amour sacrifié—ou, pire encore, la phrase de rupture, l’intention -exprimée d’épouser la rivale. - -Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse jalouse, menacée -d’abandon. - -Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... Non, ses déductions -n’étaient pas exactes. Car, au lendemain du crime, quand Vincent avait -repris connaissance, le blessé et Sabine ne s’étaient pas regardés -comme des adversaires de la veille. Ils s’étaient tout de suite -témoigné trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un coup, de -quelle manière interpréter les soins ardemment dévoués de Sabine? -Comment admettre que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre voulût -ensuite sauver pour une autre celui dont elle préférait la mort à -l’infidélité? - -Ainsi, la situation restait la même. Des indices, oui... Des indices -de plus en plus clairs et significatifs. Mais pas une preuve!... même -pas une preuve morale!... aucune certitude absolue! Impossible, dans un -pareil doute, de se risquer à agir! Et pourtant les jours passaient. -Vincent était presque guéri. Bientôt il allait annoncer officiellement -son mariage avec Sabine... Puis le conclure. Et Dalgrand, avec -le tragique soupçon qui lui dévorait le cœur, assisterait à la -cérémonie!... - -C’était à perdre le sang-froid et la raison. - -Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle n’avait point avancé -d’un pas. Déjà les magistrats énervés souhaitaient de ne plus entendre -parler de ce malheureux attentat de Villenoise, qui les mettait en -défaut. L’affaire allait être classée. - - - - -XIV - - -UNE après-midi, Robert Dalgrand arrivait à l’improviste chez son -beau-père, boulevard Malesherbes. - -C’était presque tout de suite après le déjeuner. Le général et sa fille -se trouvaient à la maison. - -—Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier Gilberte? - -—Tant que vous voudrez, mon ami. Qu’est-ce que vous voulez en faire, -de cette petite personne? - -—J’ai besoin d’elle. - -Il dit cela d’un ton qui fit pâlir la jeune fille. Elle pensa qu’il -l’emmenait chez le juge d’instruction. M. Méricourt lui-même fut -impressionné par la gravité de son gendre. - -—Si c’est à propos de cette triste affaire de Villenoise, observa le -vieillard, ne serait-ce pas à moi plutôt de l’accompagner?... - -—Ayez confiance en moi. Je ne mènerai pas cette fillette où il ne -serait pas convenable qu’elle allât sans vous. Elle ne se trouvera avec -personne d’autre que moi-même. Mais c’est une course que je ne puis -faire sans elle. Et il m’est impossible de vous dire maintenant de quoi -il s’agit. - -—Va t’habiller, mignonne, dit le général. Et ne fais pas attendre -Robert. - -La recommandation était inutile. Malgré certains battements de cœur -provoqués par une inexplicable appréhension, la jeune fille eut bientôt -mis son chapeau, sa jaquette, ses gants. - -—Me voici, dit-elle. - -En bas, sur le boulevard, un fiacre fermé attendait. - -—Je vois que Lucienne a pris le coupé, remarqua Gilberte. - -—Non, mademoiselle, dit Robert plaisamment. Votre sœur n’est pas -sortie. Seulement j’ai mes raisons pour ne pas me montrer aujourd’hui -avec vous dans ma propre voiture. - -Cette précaution acheva de communiquer à Gilberte le sentiment qu’elle -voyageait dans le romanesque et le mystère. - -—Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand au cocher. Vous irez -jusqu’à l’Étoile, puis vous reviendrez par les Champs-Élysées à la gare -Saint-Lazare. - -—C’est donc une promenade hygiénique? sourit Gilberte. - -—Vous l’avez dit, petite sœur. - -Une fois dans la voiture, il expliqua: - -—Notre but est la gare. Seulement nous arriverions trop tôt. Je m’y -suis pris d’avance, craignant ne pas vous rencontrer après deux heures. - -Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré cela, Robert lui fit -encore faire un détour. - -—Et nous aurons tout de même à attendre, dit-il à sa belle-sœur. - -—Est-ce que nous prendrons le train? demanda celle-ci. - -—Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée à papa. - -Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand fit entrer la voiture -dans la cour du Havre. Et il voulut la garder sur place en face de -l’escalier des grandes lignes. - -—Il nous est défendu de stationner ici, dit le cocher. - -—Où se mettent les voitures qui viennent attendre les voyageurs? - -—Là, fit le cocher, lui montrant une victoria postée -perpendiculairement au trottoir du café. - -—Eh bien, mettez-vous là, mais aussi près que possible de la gare, -ordonna Dalgrand. - -Le cocher prit l’air désobligeant qu’adoptent ses pareils pour se -conformer à une indication dont ils ne comprennent pas le but. Mais il -obéit. Dalgrand remonta dans la voiture à côté de Gilberte. - -—Ne bougez pas, dit-il. Restez bien enfoncée dans votre coin. Là!... -Vous n’avancerez la tête que lorsque je vous le dirai. - -Puis, soulevant le petit volet de drap sur le carreau derrière lui, -Robert se mit à guetter avec une attention profonde. - -L’inventeur avait eu beaucoup de peine à combiner la rencontre qu’il -espérait obtenir aujourd’hui. Plusieurs fois ses plans avaient manqué. -Puis, enfin, il avait décidé Sabine non seulement à faire le voyage de -Paris, mais à convenir d’avance avec lui du train qu’elle reprendrait. -Depuis quelque temps il avait reconquis la confiance de M^{me} Marsan. -Elle voyait en lui presque un allié. En tout cas, elle le ménageait -et le flattait, à cause de l’influence qu’il avait sur Vincent. Aussi -lorsque, la veille, il lui avait proposé un rendez-vous à la gare pour -retourner ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite accepté. - -—Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez pas dans la salle -d’attente quand on ouvrira les portes, ne m’attendez pas. C’est que je -me trouverai retenu par quelque affaire. - -—Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d’être exact. Moi je n’y -manquerai pas. - -C’était la première fois qu’elle quittait Vincent pour une aussi longue -absence. Le jeune homme était maintenant guéri. Cependant Dalgrand -connaissait trop Sabine pour penser qu’elle laisserait désormais M. -de Villenoise s’habituer à ne plus la voir autour de lui, et qu’elle -l’abandonnerait à lui-même plus de quelques heures à la fois. Il était -donc bien sûr qu’elle ne manquerait pas son train. - -Cependant l’instant du départ approchait. Robert, en proie à cet -énervement spécial que cause l’attente, regardait tantôt l’aiguille -du gros cadran, là-haut en l’air, tantôt les fiacres entrant dans la -cour. Il guettait surtout ceux qui venaient par la rue de Rome, car -c’était le chemin de Sabine en arrivant de Passy. Le plus grand nombre -étaient découverts, ce qui favorisait son examen. En effet, on n’était -pas encore à la mi-octobre, le temps restait beau, et très peu de -voitures fermées circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille -de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le règlement. Et Dalgrand -dévisageait à loisir les voyageurs qui s’approchaient. - -Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau visage impérieux dont il -attendait l’apparition. - -Contrarié, il levait encore une fois les yeux vers l’horloge quand, -tout à coup, il sentit les mains de Gilberte se crisper sur son bras. -Malgré l’anxiété de son attente, il se retourna vivement. Ce fut -pour constater la pâleur et l’effroi répandus sur la figure de sa -belle-sœur. Les traits de la jeune fille étaient décomposés. - -—Oh! murmura-t-elle, l’homme!... - -Puis tout de suite: - -—C’est une dame!... Oh!... Mon Dieu!... - -Dalgrand comprit en un éclair. Il suivit le regard de Gilberte, et, -dans un fiacre s’arrêtant au ras du trottoir, il reconnut Sabine. - -M^{me} Marsan portait un petit feutre de voyage orné d’une simple -aigrette,—presque un chapeau d’homme. Une voilette au tissu -imperceptible ne cachait en rien ses traits. Et sa jaquette à revers -contribuait encore à lui donner une apparence légèrement masculine. - -—Regardez... Regardez, Gilberte! murmura Dalgrand. - -Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait autant que la jeune fille. -Pourtant il eut le sang-froid de se dire: «Mon expérience réussit mieux -encore que si je lui avais moi-même désigné cette femme.» - -Sabine attendait que son cocher eût fini de compter sa monnaie. Elle se -tenait debout, le visage un peu relevé, directement en face de Robert -et de Gilberte. Les gens ralentissaient le pas en approchant d’elle. -Quelques-uns se retournèrent. On voulait voir plus longtemps cette -taille élégante, cette physionomie originale, ce beau profil. - -Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse en or, prit son en-cas -et un petit paquet sur les coussins du fiacre, se détourna et disparut -sous la voûte—lentement, la tête droite, sans aucune attention -apparente à l’admiration des passants. - -Dalgrand regarda Gilberte. - -Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui ne l’interrogèrent même -pas, car ils percevaient sa propre certitude. Et ces deux grands yeux -épouvantés, dans ce pâle et muet visage d’enfant, lui firent peur. -N’avait-il pas imposé à cette pauvre petite un excessif saisissement? - -—Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous êtes donc tout à fait -sûre? - -Elle répondit d’une voix de somnambule: - -—Tout à fait... tout à fait sûre. - -—Rentrons, fit-il. - -Et se penchant à la portière, il donna au cocher l’adresse du boulevard -Malesherbes. - -Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte n’avait pas bougé. La -fixité, l’effarement de ses yeux, restaient les mêmes. Rien n’était -plus sinistre que son silence et son immobilité. - -—Mignonne... dit câlinement son beau-frère, prenant ses mains, qu’il -sentit froides à travers le gant. Voyez... C’est vous qui nous sauverez -tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle sera faite. - -—Ah! murmura la jeune fille, c’est épouvantable! C’est trop -épouvantable!... - -Elle fondit en larmes violentes. Ce fut une diversion salutaire. -Ses nerfs se détendirent. Robert, en la voyant pleurer, éprouva un -soulagement infini. Car il se reprochait déjà de ne pas l’avoir -préparée, si peu que ce fût, à une émotion pareille. Lui qui -connaissait l’état d’âme de cette enfant, son amour, ses angoisses, -ses jalousies peut-être, n’aurait-il pas dû s’effrayer pour elle d’une -épreuve si tragique, où les plus secrètes profondeurs de son être -seraient à la fois bouleversées? Mais ses gros sanglots d’enfant le -rassuraient. Il lui dit doucement à l’oreille, comme on approchait de -la maison: - -—Pleure plus, petite sœur. Père croirait que j’ai fait du chagrin à sa -Gilberte. - -Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant vers le jeune homme: - -—Oh! Robert, dit-elle. Qu’est-ce que nous allons faire? - -—Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez vous calmer, vous -tranquilliser, vous reposer entièrement sur moi. Et surtout garder le -silence. En aurez-vous la force? - -Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes, emporta le secret de ce -cœur si chastement fermé: - -—Oh! mais elle est en route!... C’est vers lui qu’elle va!... Si elle -allait le tuer!... - -Il n’avait pas songé à cette affreuse inquiétude qu’elle devait -forcément concevoir. - -Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne que ce danger-là -n’existait plus. Mais il ne pouvait lui peindre l’intimité, la sécurité -régnant à Villenoise, ni le triomphe de cette même femme, que Vincent -songeait à faire sienne aux yeux de tous pour toujours. Donc il -manquait d’arguments devant la réflexion entêtée de la jeune fille: - -—Mais puisqu’elle a déjà voulu sa mort!... - -—Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il enfin. C’est une -présomption de notre part... une forte présomption. Mais nous n’avons -pas le droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer en certitude. -Cette femme est peut-être le personnage que vous avez aperçu... - -—Comment! peut-être? - -—Oui. Car on a vu des ressemblances aussi extraordinaires. Mais cela -même ne prouverait pas qu’elle eût tiré sur M. de Villenoise. - -Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert prit le général à -part et le mit au courant. Mais, tout d’abord, il lui avait demandé -sa parole d’honneur de le laisser agir. Le vieillard lui conseilla -d’aller trouver le juge d’instruction et de tout dire à ce magistrat. -Puis il ajouta: - -—D’ailleurs, faites ce que vous jugerez le mieux. Après tout, M. de -Villenoise, s’il aime cette femme, lui pardonnera peut-être le coup de -pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la faire arrêter pour si peu -de chose. Entre amoureux, ces peccadilles ne font souvent que pimenter -la passion. - -Et M. Méricourt, avec un sourire sceptique, se désintéressa du drame. - -Il ne pensait guère que le bonheur et peut-être la vie de sa chère -petite Gilberte étaient noués à cette trame sanglante. Il ne s’en -douta pas davantage ce soir-là, quand il la vit prendre sa tapisserie -et s’asseoir comme d’habitude auprès de son fauteuil. Il remarqua -seulement qu’elle était un peu pâle. - -—C’est cette sacrée rencontre de cette après-midi, se dit-il. Ça l’a -remuée, cette fillette. Robert aurait bien dû laisser M. de l’APÉRITIF -se débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler cette mignonne à une -pareille histoire. Enfin, elle oubliera ça. Parlons-lui d’autre chose. - -—Tu ne sais pas? dit-il tout haut. Si ma petite Gilberte est bien -sage, je lui ferai monter un cheval... Oh! mais un cheval!... -Seulement, dame! ce n’est pas une bête de femme. Il ne faudra pas -l’agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec lui que ce que je te -permettrai. - -—Bien sûr, petit père. Et qu’est-ce que c’est que cette merveille de -cheval? demanda la jeune fille avec un gentil sourire. - -Elle était soulagée que son père n’abordât pas le sujet qui lui -subjuguait l’âme. Pourtant elle aurait encore préféré le silence. - - * * * * * - -Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à Villenoise sans téléphoner -comme d’habitude par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver -à la gare une voiture du château. Une fois débarqué, il monta dans un -omnibus du pays qui passait devant une des grilles du parc. Puis, à -pied, il pénétra dans le bois. - -Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner l’endroit d’où l’on -avait tiré sur Vincent. Une force l’attirait là. Il ne pouvait pas -s’abstenir d’y retourner encore. - -Quand il se trouva dans l’allée, il s’arrêta en face du massif que -Vincent même lui avait désigné la semaine précédente, lors de sa -première sortie en voiture. - -Il y pénétra. L’accès en devenait plus facile, car les feuillages -s’éclaircissaient sous les coups de vent d’octobre et les piqûres de la -gelée blanche. Il examina les moindres rameaux, se pencha vers le sol, -souleva les feuilles et les mousses. - -Chacun de ses mouvements était presque machinal. Il n’espérait plus -rien trouver. Quand il eut quitté le taillis, Robert escalada les -pierres, remontant, comme avait fait le meurtrier, vers la cime de -l’escarpement. - -Bientôt il atteignit une roche assez élevée, séparée d’une autre un -peu plus basse, au delà de laquelle seulement il pouvait continuer -l’ascension. C’était là que l’homme, en fuyant, avait exécuté ce bond -dont l’esprit de Vincent était resté frappé. La distance entre les deux -roches était suffisante pour qu’on ne fut pas tenté de la franchir -de sang-froid. Mais, pour continuer à grimper de ce côté, il fallait -absolument faire le saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-être à -cause de cette force, qui ne lui laissait guère de légèreté ni de -souplesse, ne s’y était jamais risqué. Quand il voulait reprendre, -au delà du ravin, la trace du meurtrier, il tournait la colline et -redescendait du sommet jusque-là. - -Aujourd’hui, son intention n’était pas de prendre cette peine. Que -verrait-il là-haut de plus que les autres jours?... En bas, dans les -broussailles, il avait conservé l’espoir de découvrir un fragment -d’étoffe arraché, un objet tombé, une empreinte restée par hasard -ineffacée et inaperçue... Mais, sur les rochers découverts et dans les -allées battues, la course du meurtrier n’avait dû laisser aucune trace. - -Robert s’arrêta donc au bord de l’excavation, à mesurer de l’œil ce -bond audacieux, qu’il n’eût vraiment pas osé faire. Il en restait plus -impressionné, maintenant que les verdures, en se dispersant, dénudaient -le roc. - -«Une femme...» pensait-il. «Quelle hardiesse! Mais, au fait, il n’y a -que les femmes pour avoir de ces résolutions insensées...» - -Il distinguait sur l’autre bord l’endroit où elle avait dû reprendre -pied... Ce maigre arbuste, poussé dans une fente de la pierre, elle -avait dû s’y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du vide... - -A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste que Robert examinait. Des -feuilles s’envolèrent. Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et -là, sur cette surface aride... - -Le jeune homme se pencha davantage. Ce n’était pas une cassure de -pierre qui brillait de cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite -médaille d’argent, ou un fragment de porcelaine. Mais il eut beau -regarder, à la distance où il était, il ne put saisir la nature de ce -minuscule objet qui venait d’attirer son attention. - -«Bah!» se dit-il, «c’est un petit caillou plat, ou quelque débris sans -conséquence. Cela ne ressemble guère à une pièce de conviction. Voyons, -vais-je remonter la colline pour aller l’examiner de près?» - -Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger tout droit vers le -château. Mais, comme déjà il en prenait la direction, une espèce de -remords le saisit. - -«Je n’ai pas le droit de rien négliger,» pensa-t-il. - -Il tourna donc dans le Salon des Fées, prit le sentier qui montait le -plus directement. Puis, une fois au sommet, il s’orienta et se dirigea -du côté par où le meurtrier, dans sa fuite, avait abordé le plateau. Il -dut alors redescendre un peu, et, finalement, il se trouva sur la roche -faisant face à celle où il se tenait tout à l’heure. - -Mais d’ici, le point de vue étant tout à fait différent, il eut du -mal à identifier l’arbuste qui devait lui servir de repère. Quand il -l’eut reconnu, il lui fallut encore chercher longuement, parmi les -irrégularités du rocher, l’infime objet qui, de l’autre côté, avait -attiré son attention. Le rayon de soleil frappant cet objet quelques -minutes auparavant, s’était éloigné. Rien ne brillait plus sur la -surface grisâtre de la pierre. - -Dalgrand allait y renoncer, quand tout à coup son œil se fixa sur ce -qui lui parut être un très petit caillou tacheté. Il le ramassa, le -posa dans sa paume, le retourna sur ses deux faces... Et tout à coup, -avec la soudaineté de la foudre, la vraie figure de cet objet éclata -dans son cerveau. - -C’était la miniature qu’il avait vue enchâssée dans la bague de -Sabine... cette miniature cassée à l’angle, arrachée du chaton par un -choc violent... cette miniature dont elle parlait avec tant de trouble, -et dont elle expliquait la complète disparition par une histoire si -évidemment fausse. - -C’était donc ici, en heurtant une aspérité de ces roches, qu’elle -l’avait brisée, perdue!... Et cela s’était passé entre la soirée à -Dinant, où l’inventeur avait admiré le bijou, et le troisième jour -suivant, où il était accouru au chevet de son ami. - -Bien plus... L’endroit où Dalgrand retrouvait cette miniature, -c’était la place même sur laquelle le meurtrier avait dû retomber en -bondissant, et sous l’arbuste où sa main avait dû prendre un point -d’appui. - -Le jeune homme se répétait toutes ces choses. Non plus qu’il eût besoin -d’une preuve, mais parce qu’il voulait savoir s’il tenait vraiment en -main de quoi confondre une criminelle. Car il s’était réservé d’agir -lorsqu’il pourrait l’écraser d’une certitude et, du même coup, éclairer -Vincent par une évidence foudroyante. Jusque-là, tant qu’il resterait -à cette femme habile une issue pour s’échapper, il devait craindre son -audace et l’aveugle générosité de M. de Villenoise. - -Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!... Il pouvait à peine -croire à son sinistre succès. Assis sur une pierre, il contemplait au -fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture microscopique, -d’une délicatesse délicieuse, et qui allait devenir une arme -effroyable. Comme il arrive dans certaines émotions puissantes et -imprévues, il s’écoutait sentir, avec l’étonnement de ce qui se passait -en lui. C’était une sombre joie mêlée d’orgueil, en même temps qu’une -indignation et un dégoût indicibles. Il savourait à la fois l’ivresse -et l’horreur de son rôle. - -Robert Dalgrand fut surpris dans sa méditation par les premières -ombres du soir. Il se leva. Pendant une minute alors il chercha où il -allait placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun risque de la -briser, de la perdre ni de la montrer involontairement. Il tira son -porte-monnaie, puis il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa -montre. Cette fine lamette d’ivoire tiendrait certainement dans le -boîtier. Il l’essaya sous le boîtier, puis sous le verre du cadran. -Elle s’y logeait également bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles. -Toutefois, après un instant de réflexion, ce fut sous le verre qu’il la -laissa. - -Au château, on l’attendait avec une impatience voisine de l’inquiétude. -La veille, il avait téléphoné ses regrets d’avoir manqué le train, -et le matin même il avait annoncé qu’il n’était pas sûr de pouvoir -venir. M. de Villenoise, habitué maintenant à ses visites presque -journalières, craignait qu’il ne fût survenu quelque accident à l’usine -de Billancourt. - -Quand il vit son ami, Vincent l’accueillit par un aimable reproche, -puis tout de suite, s’accusa d’égoïsme. - -—Au fait, dit-il, depuis plus d’un mois tu me consacres à peu près -toutes tes journées. Sans compter la fatigue des allées et venues. Pour -un homme occupé comme toi, c’est le plus grand sacrifice d’affection, -c’est du dévouement «extra-supérieur»! Cher vieux Robert!... Et moi -qui le gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il faut renoncer à -guetter l’heure des trains, en me réjouissant de voir apparaître ton -grand corps de géant et ta bonne figure grave. Ma parole, c’est à se -faire flanquer une balle de l’autre côté, pour être soigné de nouveau -comme je l’ai été par vous deux! - -En achevant cette boutade demi-plaisante, demi-émue, M. de Villenoise -baisa la main de Sabine. - -—Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être plus pris que jamais. Moi -aussi je regretterai de ne plus venir... D’ici quelque temps cela me -sera bien difficile. - -—Tu restes cependant jusqu’à demain matin? demanda Vincent. - -—Bien entendu. - -Et Robert ajouta: - -—Mais toi-même, et M^{me} Marsan, ne comptez-vous pas rentrer bientôt -à Paris? - -—Non... Pas avant Noël peut-être. - -—Cependant tu n’es pas assez solide encore pour chasser? - -—Oh! ce n’est pas la chasse à courre qui me retient. C’est une petite -formalité que nous t’annoncerons bientôt, car nous aurons besoin de toi. - -Il souriait. Sabine se détourna d’un air qui voulait être embarrassé. -Alors Dalgrand comprit que le mariage devait se célébrer à Villenoise. - -«Comment,» se disait-il, «vais-je obtenir de me trouver seul avec cette -femme, sans éveiller de surprise chez Vincent?» - -Avant la fin du dîner, il avait trouvé un prétexte. - -Durant leurs récentes causeries, on avait parlé peinture. Robert avait -poliment exprimé le désir de voir les œuvres de M^{me} Marsan. Celle-ci -l’avait invité à visiter son atelier de la rue de la Pompe. - -Mais Vincent s’était écrié: - -—Sans attendre que vous soyez de retour, vous devriez bien, ma chère -amie, montrer à Robert le tableau que vous venez de faire ici, à la -campagne. Vous n’avez jamais été mieux inspirée. Oui... vraiment, cela -me ferait plaisir qu’il le vît. - -—C’est bien facile, avait dit Sabine. Si monsieur Robert veut venir -jusqu’à ma maisonnette, un jour, avant d’aller prendre son train... La -voiture le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait pour une heure et -demie en tout. - -C’est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser le lendemain. Il -était sûr que Vincent ne viendrait pas avec eux: une heure et demie de -voiture, sans même compter le retour de la gare à Villenoise, étant -encore trop pour lui. - -Sabine—bien qu’elle-même en eût naguère donné l’idée—montra peu -d’empressement. Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrand -désirait: un tête-à-tête. Peut-être y avait-il ce soir, dans les façons -de l’inventeur, et malgré tous les efforts de celui-ci, quelque chose -qui inquiétait M^{me} Marsan. - -—Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider cela pourtant, puisque -Robert ne reviendra pas de sitôt. - -Mise au pied du mur, Sabine déclara qu’elle pouvait s’arranger. On -partirait à huit heures et demie du matin, et M. Robert pourrait -prendre le train de dix heures quinze. Puis, dans l’après-midi, Vincent -viendrait la chercher, tout doucement, dans la victoria, qui ne le -secouait pas trop. - -Dès que cette décision fut prise, on se retira dans les chambres à -coucher. Robert ne dormit pas de la nuit. Sa principale crainte était -que la mauvaise volonté évidente de Sabine ne fît manquer un plan -si bien combiné. Elle avait trop deviné son désir. D’instinct elle -s’en méfiait et elle voulait le déjouer. Que pourrait-il lui dire -en présence de Vincent pour la décider à l’écouter seule à seul? Si -elle ne sortait pas avec lui demain matin, il faudrait partir sans lui -parler. Il avait trop dit, pour mieux hâter les choses, qu’il était -absolument forcé de prendre ce train de dix heures. - -Toute l’habileté de Robert se heurtait maintenant à cette difficulté -médiocre. - -Le lendemain, dès sept heures, il était dans la chambre de son ami. -Tous deux causèrent. On leur apporta le café au lait. La pendule sonna -huit heures et demie. M^{me} Marsan ne paraissait pas. - -—Le phaéton est attelé, vint annoncer le valet de chambre. - -Vincent fit demander si Madame était prête. - -—Madame fait dire qu’elle s’est éveillée trop tard, qu’elle n’est pas -habillée, fut la réponse. - -Une rage froide saisit Dalgrand. - -«Ah! tu te crois plus forte que moi!...» dit-il en lui-même. «Eh bien, -nous allons voir, ma belle!» - -A neuf heures moins cinq, Sabine parut. Elle se répandit en excuses. - -—Oh! ne vous désolez pas, madame, dit Robert. Nous avons encore -pleinement le temps de passer chez vous, puis d’aller à la gare. - -—Pour le train de dix heures quinze?... - -—Mais oui! - -—Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise en regardant la -pendule. - -Sabine éclata de rire. - -—Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez pas le pays!... - -Et comme on entendait le déclanchement de la sonnerie: - -—Tenez, dit-elle, voilà neuf heures! - -—Cette pendule ne va pas, dit Robert. - -Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine un regard d’une -saisissante intensité: - -—C’est ma montre qui va bien, ajouta-t-il. Regardez-la!... - -Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait, toute blanche, comme -fascinée. Sur un geste qu’il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran -de la montre... - -La miniature était là, sous le verre, avec son petit sujet -microscopique et pimpant, sa forme spéciale, son angle brisé... - -Ce fut un coup de foudre. - -Sabine glissa d’abord sur les genoux. Elle leva les mains comme pour -une supplication... Puis elle s’abattit en arrière, les membres raidis, -les yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet nerveux. - -M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit, se précipita. - -—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’a-t-elle? cria-t-il. - -—Ce n’est rien, dit Dalgrand... Une attaque de nerfs. - -—Mais comment ça l’a-t-il prise? - -—Eh! je n’en sais pas plus que toi... Soignons-la d’abord. Laisse-moi -la porter sur ton lit. - -Dalgrand prit cette femme entre ses bras comme il eût fait d’un enfant, -et l’étendit avec douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait vers le -timbre électrique. - -—N’appelle pas! dit-il. Voyons, tu n’es pas vêtu. Veux-tu que ton -valet de chambre la voie ainsi entre nous deux? - -Vincent dit: - -—Tu as raison. - -Et il commença de s’habiller. Son premier saisissement se dissipait. La -pitié s’en allait en même temps. Il grommela: - -—Allons, voilà que ça la reprend! Je croyais que c’était fini, ces -crises-là. - -—Elle y est sujette? demanda hypocritement Robert, qui passait un -flacon sous le nez de Sabine. - -—Mais oui... Je te l’ai dit... Qu’est-ce que tu lui fais respirer là? - -—Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda l’étiquette collée sur la petite -bouteille. - -Il lut avec gravité: «Potion selon la formule», et un nombre de sept -chiffres. - -—Mais c’est une de mes drogues! s’écria Vincent. Qu’est-ce que tu veux -que ça lui fasse? Attends, j’ai des sels anglais dans mon cabinet de -toilette. - -Sabine gémissait d’une façon continue. Ses prunelles, remontées à -demi sous la paupière supérieure, semblaient baignées d’une vapeur -blanche. Ses doigts se refermaient avec tant de force que les ongles -paraissaient s’incruster dans les paumes, et que toute la vigueur de -Robert ne parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent approcha -les sels de son visage, elle fit un léger mouvement comme pour s’en -détourner, mais la crise parut plutôt redoubler de violence: - -—C’est de l’éther qu’il faudrait, opina Dalgrand. - -—J’en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il y a une pharmacie dans -le château. - -Un moment après, il revint. Les deux amis firent respirer de l’éther -à la malade, puis ils en mirent un peu dans de l’eau sucrée et lui en -coulèrent une petite cuillerée entre les lèvres. - -Peu à peu, les phénomènes nerveux s’atténuèrent. Les gémissements -saccadés s’espacèrent et se turent. Les doigts se détendirent. Les -prunelles reprirent leur éclat. - -—C’est fini, murmura Vincent. - -Malheureusement, ce qui frappa les yeux de Sabine, lorsqu’elle reprit -connaissance, ce fut le visage de Robert. Aussitôt elle retomba en -arrière avec un véritable hurlement de terreur. Et la crise hystérique -reprit avec une nouvelle intensité. - -—On dirait vraiment que c’est de t’avoir vu là... hasarda Vincent. - -—Évidemment... Dans son état, ma présence la gêne, dit Robert. Je vais -me retirer. Tu viendras me dire quand elle sera remise. - -—Mais ton train? - -—Je ne le prendrai pas. - -Robert se retira dans sa chambre. - -«La crise n’était pas jouée,» pensa-t-il. «Mais si elle m’en sert -d’autres de ce genre... Si elle ne veut pas disparaître sans bruit de -l’existence de Vincent, comme je le lui demanderai... Ma foi, tant pis! -je la livre au juge d’instruction.» - - * * * * * - -Une heure après, il admirait l’énergie de cette volontaire créature. -L’effrayante convulsion passée, elle était redevenue elle-même, elle -souriait, elle s’excusait de ce qu’elle appelait «ses stupides nerfs», -et elle déclarait ne pas comprendre comment cela avait pu arriver. - -—Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer son train à cause de moi! -disait-elle. Alors, monsieur, j’espère que vous serez aimable tout à -fait. Vous viendrez jusqu’à mon _cottage_ comme vous me l’aviez promis, -avant de vous rendre à la gare? - -—Certainement, madame, avec le plus grand plaisir, dit Robert en -s’inclinant. - -—Pas avant de déjeuner, j’espère, s’écria M. de Villenoise. - -A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut d’une gaieté charmante -et d’un calme parfait. Il ne surprit dans ses yeux qu’une seule -lueur d’angoisse. Ce fut à un moment où, par un geste machinal, il -faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair tragique, elle ne laissa rien -soupçonner de ce qui se passait en elle. - -«Quelle organisation merveilleuse et redoutable que celle des femmes!» -pensa Dalgrand. «Ou du moins d’une femme comme celle-ci.» - -Peu après le déjeuner, M^{me} Marsan et Robert montaient sur le -phaéton. Le jeune homme conduisait. Un domestique se plaça derrière eux. - -La première partie de la course fut silencieuse. L’homme en -livrée empêchait les paroles graves. Quant aux banalités, comment -fussent-elles venues à ces lèvres serrées par la résolution ou par -l’angoisse? - -Robert, à un moment, fit tourner les chevaux dans une allée de traverse. - -—Pas par là! s’écria Sabine avec une expression de terreur. - -—Mais si! dit Robert avec calme. Je sais bien qu’on ne peut pas -continuer en voiture. Mais nous ferons le tour de la colline à pied. -Le phaéton ira nous attendre de l’autre côté du Chaos. - -—Ah! murmura-t-elle, c’est là que vous voulez me conduire? - -—C’est là, répliqua-t-il. - -Et il ajouta d’un ton dégagé: - -—Je voudrais, chère madame, vous montrer l’endroit où j’ai trouvé ce -petit objet... - -Elle l’interrompit, d’une voix très basse, mais avec une fermeté -extraordinaire: - -—N’essayez pas de coup de théâtre. C’est inutile. Je m’expliquerai -aussi franchement chez moi. Mais, pour Dieu! marchons sans nous arrêter. - -Il la regarda. Elle n’avait pas tourné la tête, mais parlait avec les -yeux fixés droit devant elle, pour échapper autant que possible à la -curiosité du domestique. - -Elle prononça encore: - -—Je vous jure de vous répondre sincèrement. Mais pas là!... Non!... -Jamais là!... Marchons! - -Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin. Il renonça à son idée -première de traîner cette malheureuse femme sur le lieu de son crime -pour l’y foudroyer plus sûrement. D’ailleurs sa promesse de franchise -équivalait à un aveu. Avait-elle donc résolu de dire la vérité? - -Il regagna l’allée principale, effleura du fouet les épaules de son -attelage, et le grand trot cadencé des chevaux rythma de nouveau le -silence. - -Lorsqu’on eut franchi la grille de la propriété, Sabine indiqua le -chemin à Robert. Et bientôt on se trouva chez elle. - -A peine descendue de voiture, M^{me} Marsan dit à sa femme de chambre: - -—Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et partez par l’omnibus. -Vous avez le temps pour le prochain train. Et vous gagnerez ensuite la -rue de la Pompe par le chemin de fer de ceinture. - -Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s’écria: - -—Comment! vous partez?... - -—Mon cher monsieur, nous avons à causer, n’est-ce pas? - -Il inclina la tête. - -—Notre conversation sera peut-être longue, reprit-elle. Si nous la -tenions ici, vous manqueriez votre train. Vincent arriverait, vous -trouverait encore chez moi... Nous ne serions sans doute pas maîtres de -lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec force, je ne veux pas qu’il sache! - -—Pardon, dit Dalgrand, il saura. - -Sabine blêmit. - -—Oui, fit-elle les dents serrées d’impuissante fureur, il saura... -Mais non pas vos calomnies, monsieur! Il saura la vérité, que je lui -dirai moi-même... Et il l’apprendra quand je voudrai la lui dire... Ce -ne sera pas par accident, ni par surprise... Et je ne veux pas que ce -soit aujourd’hui! - -—Madame, dit l’inventeur, la vérité, je la connais tout entière, -appuyée sur les preuves les plus irréfutables. Ce sont ces preuves que -je voulais vous soumettre. Si vous refusez de les voir, je les porterai -à qui de droit. - -—Mais je ne refuse pas de vous entendre... limier de police! dit-elle -avec un superbe mépris. - -Et ses yeux, chargés d’une indicible haine, eurent la satisfaction de -voir Dalgrand rougir. - -—Seulement, ajouta-t-elle, on donne au moins à une femme le droit de -fixer l’heure et le lieu d’un rendez-vous. - -—Fixez, madame, répondit Robert. - -—A Paris, chez moi, dès l’arrivée du train. - -—Je suis à vos ordres. Mais M. de Villenoise ne devait-il pas vous -rejoindre ici tout à l’heure? - -—Cela me regarde. - -L’inventeur s’inclina. - -—Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir. - -Puis, lui lançant, comme elle passait devant lui, un coup d’œil -par-dessus l’épaule, elle ajouta en ricanant: - -—A moins que vous ne teniez toujours à monter voir mon tableau?... - -—Mais... ce serait avec plaisir, sourit Dalgrand, non sans une égale -ironie. - -Sabine haussa les épaules, traversa le jardin et monta sur le phaéton. - -—Quand vous nous aurez mis à la gare, dit-elle au domestique, vous -retournerez au château le plus vite possible, et vous ferez dire à -monsieur que j’ai été forcée de partir pour Paris. - -—Bien, madame. - -—N’est-ce pas? vous le ferez dire tout de suite, pour que monsieur ne -se dérange pas. Vous ajouterez que c’est une lettre trouvée chez moi -qui m’a obligée à partir immédiatement, mais que je reviendrai demain -de bonne heure. Vous avez bien compris? - -—Oui, madame. - -Un quart d’heure après, Robert et Sabine étaient sur le quai de la -gare. Le train arrivait. Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un -compartiment de premières, et s’effaça pour laisser monter la jeune -femme. - -—Je n’ai pas besoin de garde du corps, dit-elle. Vous trouverez de la -place ailleurs. - -Et elle escalada le marchepied. - -Il n’insista pas pour lui imposer sa présence, mais monta dans le -compartiment contigu. Seulement, de temps à autre, il regarda par le -petit carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta la portière -voisine, prêt à s’élancer s’il voyait descendre M^{me} Marsan. - -A Paris cependant elle accepta une place dans son fiacre. - -Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose de lugubre. Ni l’un -ni l’autre ne parlaient, et, quand ils pénétrèrent dans l’appartement -inhabité, le demi-jour, la fraîcheur et le silence semblaient le cadre -morne préparé pour recevoir l’horrible secret qu’ils apportaient. - -La femme de chambre n’arriva qu’après eux. Ce fut M^{me} Marsan qui -déverrouilla les serrures, ouvrit les volets, souleva les stores de -la petite serre. Alors le jardinet apparut,—un jardinet triste, déjà -dévasté par le précoce automne parisien, et au fond duquel, sur un mur -grisâtre, les dernières feuilles de la vigne vierge plaquaient des -taches de sang. - -Sabine choisit deux sièges enveloppés de leurs housses à rayures. - -—Je vous écoute, dit-elle. - -Sa physionomie, crispée d’inquiétude, avait perdu de son audace. - -—Madame, dit Robert, c’est vous qui avez tiré sur M. de Villenoise. - -Elle eut un rire étrange. - -—Ah! dit-elle, c’est bien à cela que je m’attendais. - -Si la conviction de Robert eût pu être ébranlée, elle l’aurait été -par le son de ce rire et le ton de cette exclamation. Il eut même un -instant de stupeur. - -Elle ajouta d’une voix très calme: - -—Prouvez-le. - -—Vous vous êtes habillée en homme et vous vous êtes cachée pour -assassiner mon ami, reprit l’inventeur, comme vous vous étiez déguisée -et cachée pour l’épier un jour qu’il se promenait avec deux dames... - -Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de s’attendre, la troubla -d’une façon visible. Pourtant elle s’écria: - -—Quelle jolie invention! - -—Ne niez pas, dit-il, j’ai des témoins. - -Il reprit alors toute l’histoire du crime, telle qu’il l’avait -reconstituée, faisant des allusions à la scène de Belgique entre les -deux amants, comme s’il en eût connu les moindres détails, peignant la -fuite furieuse de Sabine, le guet-apens, la tentative de meurtre, et, -finalement, ce bond hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute -et le bris de la bague. - -—Vous auriez mieux fait de laisser la miniature où vous prétendez -l’avoir trouvée, dit M^{me} Marsan. Quelle valeur cette découverte -a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même pour M. de Villenoise? -On verra trop les fils blancs dont est cousue votre anecdote. -Croyez-vous qu’on ne devinera pas vos motifs?... qu’on ne comprendra -pas que vous voulez détacher de moi mon amant pour lui faire épouser -votre belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!... Cela n’irait -pas mal à cette petite fille d’officier pauvre!... - -Robert pâlit, avec une flamme aux yeux si effrayante que Sabine se -leva, prête à fuir... Mais à cette minute, un souvenir revint à -Dalgrand... celui d’un incident remarqué durant l’entrevue avec le -juge. Et, à tout hasard, il lança cette phrase, dont il ne pouvait -lui-même deviner la portée: - -—Vous oubliez, madame, que je suis mécanicien, et que j’ai des -moyens très faciles d’élargir le Puits du Diable, pour permettre aux -magistrats d’aller voir ce qui se trouve au fond. - -Sabine retomba sur son siège, écrasée, muette, les mains et les lèvres -tremblantes. - -Dalgrand profita de ce moment de faiblesse, et, d’une voix subitement -adoucie: - -—Vous voyez, madame, qu’il vaut mieux tout me dire. Ce misérable -secret restera entre nous. - -—Entre vous et moi?... dit-elle, se trahissant par ce cri involontaire. - -—Non, dit Robert, Vincent le saura. - -—Il me pardonnera! s’écria victorieusement Sabine. Car j’ai agi par -amour... Et le ciel m’est témoin que je ne voulais pas le tuer! - -—Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand. - -Elle reprit son air le plus froidement hautain. - -—De quel droit me le demandez-vous? Je ne le dirai qu’à lui-même. Et -je vous le répète: il me pardonnera. - -Robert secoua lentement la tête. - -—Il vous pardonnerait s’il vous aimait, dit-il. - -Cette phrase fit l’effet d’un coup de massue. Les yeux altiers de -Sabine se noyèrent, s’effarèrent comme ceux d’une bête blessée à mort. - -—Oh! gémit-elle, si vous me percez faussement d’un tel doute, vous -êtes plus criminel que moi!... Non, quoi que j’aie fait, on n’a pas le -droit de frapper ainsi une pauvre femme! - -A cet accent de douleur, une pitié traversa le cœur de Robert. -Cependant il devait aller jusqu’au bout. Se rappelant cette «cruauté» -ignorée dont s’était accusé Vincent, il reprit: - -—Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable état de son cœur? - -Sabine murmura: - -—Il est revenu à moi depuis. - -—Depuis?... répéta Robert. Puis sur une autre intonation, il -ajouta:—Depuis... l’accident?... - -Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait maintenant le plan -désespéré conçu par Sabine pour reconquérir M. de Villenoise. Non, elle -n’avait pas voulu le tuer, pas même le blesser aussi grièvement, sans -doute... La malheureuse femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un -imperceptible attendrissement dans la voix qu’il reprit: - -—Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vincent croit vous devoir la -vie, quel est le sentiment qu’il vous exprime? Prononce-t-il le mot -d’amour, ou celui de reconnaissance? - -—Il veut m’épouser, déclara Sabine. - -Mais cette réponse indirecte montrait la défaillance de son orgueil et -de sa sécurité. - -Robert insista: - -—Vous dit-il qu’il vous aime? - -Elle se tut. Son silence était bien la chose la plus abattue, la plus -navrée, la plus humble, dont Robert eût jamais été témoin. Pour ne -point avoir l’air d’en savourer la tristesse, il détourna les yeux. - -Tout à coup il entendit la voix de Sabine, mais si changée, si timide, -qu’il en tressaillit de surprise. Elle disait: - -—Monsieur, répondez-moi sur votre honneur. Vincent vous a-t-il dit -qu’il ne m’aime plus? - -Comme il se taisait, désarmé par cette douceur, hésitant à porter un -pareil coup, même à cette grande coupable, elle ajouta: - -—Vous m’avez fait bien du mal, monsieur, et je vous hais. Cependant -j’estime que vous êtes un honnête homme, et je croirai votre parole -d’honneur. Parlez. - -Il répondit: - -—Madame, je vous jure de dire la vérité. Vincent m’a confié qu’il vous -épousait par devoir. - -Sabine porta les deux mains vers son cœur et ferma les yeux, avec un -long frémissement de tout le corps. Quand cet éclair de souffrance -affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle regarda son bourreau, -et reprit très bas: - -—En aime-t-il une autre? - -—Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi de ne pas vous -répondre. - -Elle eut un rire déchirant, atroce. - -—En effet, reprit-elle, vous aviez raison: il ne me pardonnera pas!... - -Un silence tragique tomba dans le grand atelier à demi vide, sans -tentures, sans tapis, où de larges toiles grises, jetées sur des amas -de choses, semblaient des linceuls ensevelissant les heures mortes, les -heures de joie vécues là, et qui ne reviendraient jamais. - -A la fin, Sabine parla: - -—Je sais quelle promesse vous me demanderez, monsieur, pour ne pas me -livrer à la justice. - -Il l’interrogea du regard. - -—C’est, n’est-ce pas? reprit-elle, de m’exiler, de partir, peut-être -même de ne pas revoir une dernière fois Vincent. - -Étonné de son calme, il répondit simplement, comme pour un projet -ordinaire: - -—Je crois que cela vaudrait mieux. - -—Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je vous en fais volontiers -le serment. Mais, en retour, je vous demande une grâce. - -—Laquelle? - -—Ne retournez pas à Villenoise avant demain dans l’après-midi. D’ici -là, Vincent aura reçu une lettre de moi où je lui aurai tout avoué. Je -veux qu’il apprenne par moi-même... - -Elle s’interrompit devant le regard soupçonneux de Robert. - -—Quel serment faut-il faire? demanda-t-elle. - -Puis, avec un sourire de surhumaine tristesse: - -—Les sentiments de votre ami ne vous sont-ils pas garants que je ne -pourrai ni le circonvenir, ni fléchir son cœur, ni lui arracher mon -pardon? - -Comme Dalgrand réfléchissait encore, elle ajouta: - -—Voulez-vous que j’écrive l’aveu de mon crime, adressé au juge -d’instruction? Si je vous ai trompé, si j’ai revu Vincent lorsque vous -arriverez demain à Villenoise, vous ferez parvenir cette lettre. - -Elle se levait déjà pour chercher du papier, une plume. Mais la -sincérité, la dignité de son accent avaient persuadé l’inventeur. Il -fit un geste de la main. - -—Inutile, madame. - -Il s’était levé à son tour, et restait debout, embarrassé de quelque -chose qu’il avait encore à dire. - -—N’avons-nous pas fini, monsieur? - -—Madame, dit-il, s’il vous convenait de voyager en Amérique, vous -seriez peut-être assez bonne pour accepter la commande de certains -travaux de peinture pour lesquels votre talent me serait bien utile. -Je voudrais connaître, au point de vue pittoresque, les grandes -constructions métalliques... - -Elle comprit son intention généreuse, et, l’interrompant avec ironie: - -—Vous pourriez aussi peut-être m’obtenir la clientèle de M. de -Villenoise? - -—Je vous assure, madame... - -Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif regard qu’il n’osa pas -insister. - -—Adieu donc, madame, dit-il. - -Dans la lenteur de son salut, l’inclinaison profonde de sa tête, il mit -toute la respectueuse politesse de l’homme du monde. - -Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir, toute droite, les -prunelles fixes, les bras tombés, dans une immobilité de statue. - -Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale et fière, qu’il ne -devait plus oublier. - - - - -XV - - -LORSQUE, le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, Robert -Dalgrand, dans une voiture de louage, franchit la grande grille de -Villenoise, une appréhension lui crispa le cœur. Que se serait-il -passé? Comment allait-il trouver Vincent? - -Devant lui, la royale avenue de châtaigniers s’étendait, d’aspect -plus grandiose encore, dans la sauvage tristesse de l’automne. Au -fond, la façade du château, blanche et rigide au milieu de son cadre -élargi, ressemblait à un visage dont l’impassibilité garde un secret -mélancolique. - -Pour la première fois peut-être, l’imagination, chez Robert, domina -l’énergie de la pensée, et il se sentit impressionné par la physionomie -des choses. - -Son malaise intérieur se changea en une terrible anxiété lorsqu’un -domestique lui dit que monsieur n’était pas au château, mais qu’il -avait laissé une lettre pour M. Dalgrand. - -—Une lettre pour moi!... - -—Oui, au cas où M. Dalgrand viendrait. - -—Où est-il?... A l’usine? - -—Non. Monsieur est parti brusquement pour Paris. - -«Parti brusquement pour Paris!...» Qu’avait-elle donc inventé, cette -femme, pour le faire accourir vers elle, lui qui ne pouvait encore sans -imprudence entreprendre ce voyage?... Que lui disait-elle en ce moment, -dans cet atelier où, hier, lui-même, Dalgrand, l’avait confondue, -réduite au désespoir et à la soumission?... Par quelles sorcelleries le -reprenait-elle? - -Ainsi elle avait manqué à sa parole! Elle avait trouvé moyen de revoir -Vincent! Elle l’avait joué, lui, Robert!... Mais ne s’était-il pas -conduit comme le dernier des insensés en refusant cette lettre qu’elle -voulait écrire pour le juge d’instruction? Dire qu’il avait cru cette -sirène, cette créature de sang et de perfidie! Maintenant tout était -bien perdu, car l’intervention même de la justice arriverait sans doute -trop tard pour éclairer Vincent, pour le délivrer du piège où elle -l’aurait enfermé. - -Ces réflexions ôtaient à Robert son habituel sang-froid, tandis qu’il -suivait le valet de chambre jusque dans le cabinet de travail où M. de -Villenoise avait laissé sa lettre. - -L’épaisseur du pli l’étonna. Robert déchira l’enveloppe, et tout de -suite il en remarqua une seconde sur laquelle ces mots en grosses -lettres lui sautèrent aux yeux: - -«Attends d’être seul pour lire.» - -Alors il remarqua que le domestique, un peu étonné de ce qui se -passait, demeurait planté devant lui, le regard luisant de curiosité. - -—Allez, dit Robert, laissez-moi. - -—Monsieur n’a besoin de rien? demanda le valet. - -—De rien. S’il me faut quelque chose, je sonnerai. - -—Monsieur dînera-t-il au château? Dois-je donner des ordres? - -—Eh! je n’en sais rien. Allez-vous-en! - -Une fois que l’homme eut quitté la pièce, Dalgrand, avant même de -s’asseoir, ouvrit la seconde enveloppe. Elle contenait une lettre assez -longue, d’une écriture qu’il ne reconnut pas, et un mot très court de -Vincent. - -Ce mot, Robert le saisit tout entier d’un coup d’œil. Et il continuait -à le contempler d’un regard fixe, tous les traits de son visage -pétrifiés et blêmes, dans une stupeur qui paralysait même l’émotion. -Puis, tout à coup, un cri sourd monta de sa poitrine. Son grand corps -chancela... Il s’abattit sur un siège, en essuyant, par un geste -machinal de la main, la sueur froide qui lui perlait au front. - -Voici ce qu’il avait lu: - - «Mon cher ami, - - «Sabine est morte. La malheureuse s’est empoisonnée cette nuit avec du - laudanum. Sa femme de chambre affolée est accourue m’apporter cette - terrible nouvelle, avec une lettre qu’elle devait me remettre dès ce - matin, suivant les dernières volontés de sa maîtresse. - - «Je cours auprès de l’infortunée qui n’est plus. Viens m’y rejoindre. - Mais lis d’abord sa lettre. Elle t’apprendra, paraît-il, peu de choses - que tu ne saches. - - «VINCENT.» - -Il se passa un moment avant que Robert eût le courage de lire cette -confession de Sabine. Mais l’idée que son ami l’attendait, plongé -dans les plus pénibles rêveries, auprès de cette morte, le rappela à -lui-même. Il déplia le papier et parcourut ce qui suit: - - «Mon Vincent bien-aimé, - - «Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà que je suis morte. Ne me - pleure pas, car je suis coupable. Pardonne-moi seulement! - - «C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la vie. O mon Vincent! ne - me le refuse pas, puisque j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort - que j’ai failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par pitié, - n’enveloppe jamais mon souvenir dans une pensée de malédiction. - - «C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On te l’aurait dit si je ne - te l’avais pas révélé la première. Je n’ai donc pas le mérite de mon - aveu. - - «Ton ami Robert Dalgrand avait découvert la vérité. Sans lui, j’aurais - eu le bonheur suprême et monstrueux de te posséder à toujours par mon - crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de remords!... - - «Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton épouse m’auraient fait - m’applaudir de mon horrible action. Ce n’était pas possible, n’est-ce - pas?... Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement - coupable et aussi divinement heureuse! Il ne fallait pas que cela fût. - - «Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique ma conduite. Je n’ai - pas voulu te tuer, toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te - blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de moi pendant de longs - jours, pour t’entourer de mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et - pour t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que tu croyais - aimer. - - «Malgré ma sûreté de main, ma précaution de viser très bas, je t’ai - porté un coup qui a failli devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!... - Si tu savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton lit de - souffrance!... - - «Si tu étais mort, je me serais tuée. - - «Tu n’en doutes pas, maintenant... - - «Oui, l’homme, le misérable criminel que tu as vu bondir sur les - rochers, c’était moi! Je me suis montrée exprès,—sûre, par mon - costume, d’égarer tes soupçons. En haut, dans un fourré, j’avais - laissé une jupe, un chapeau de femme et une mante de soie, avec - lesquels j’étais venue. J’ai rapidement passé tout cela sur mes - vêtements masculins. Mais j’ai jeté dans le Puits du Diable mon - petit revolver—celui à crosse de nacre avec mon chiffre en or—et - mon feutre d’homme roulé autour d’une pierre. Je savais que ces deux - objets tomberaient tout au fond, par l’étroite ouverture, là où se - resserre le puits, et qu’ils seraient hors de portée, à moins qu’on ne - minât le roc. - - «Maintenant, tu sais tout, Vincent. Tu es guéri, ma mort te rend - libre... Tu vas être heureux... Oh! ne me chasse pas entièrement de - ton cœur. Donne-moi ce pardon que je te demande! - - «Si un élan de miséricorde, si peut-être même un dernier frémissement - de tendresse pour la pauvre créature qui s’en va, te dicte ce pardon, - accorde-moi une suprême grâce, écris-le sur ma tombe. Fais inscrire - sur une petite plaque de marbre: «_Elle repose pardonnée._» Il me - semble qu’éternellement, à travers la pierre, je l’entendrai. Et je - pourrai y croire. On ne ment pas aux morts. - - «Tu feras cela. J’en suis sûre. Tu es si bon, Vincent!... Et cette - pensée adoucit en moi l’atroce douleur de savoir que désormais tu - seras heureux par une autre. - - «Adieu, et pardon! Je t’aime. - - «SABINE. - - «Je te prie de me faire enterrer dans le petit cimetière du village - près duquel j’ai vécu cet été.» - - - - -XVI - - -DIX mois s’étaient écoulés. Vincent de Villenoise avait épousé Gilberte. - -Le soir des noces, la jeune fille, en ôtant de son corsage le petit -bouquet d’oranger, montrait à son mari, sous les fleurs artificielles -et cousu dans un sachet de satin, le brin de réséda gardé depuis le bal -où elle était sa demoiselle d’honneur. Alors lui-même, en souriant, -tirait de son porte-cartes un brin tout pareil. Chacun avait eu la même -idée: le premier souvenir de leur amour devait les accompagner à la -fête nuptiale. Cette gracieuse coïncidence avait jeté Gilberte aux bras -de son mari, et commencé la défaite de sa virginale timidité. Ce fut la -première fleur échangée jadis qui, cette nuit-là, les fit amants. - -L’été commençait. Ils s’installèrent à Villenoise. - -Bien des changements avaient été faits dans la propriété. On avait -comblé le Puits du Diable, démoli l’allée qui longeait le Chaos, et -qui maintenant disparaissait sous une plantation de jeunes sapins. Des -tombereaux de terre jetés entre les rocs avaient transformé l’aspect du -ravin lui-même, et se couvraient de fleurs sauvages. A la lisière de la -forêt, la villa qu’avait habitée Sabine n’existait plus; le terrain, -vendu à un paysan, étalait au soleil le manteau or pâle d’un champ -d’avoine mûre. - -A la fabrique et dans la cité ouvrière, on connaissait bien déjà le -ravissant visage de la nouvelle châtelaine. M^{me} de Villenoise allait -là-bas presque journellement, dans son panier attelé de deux poneys. Et -c’était pour elle un amusement si doux d’exercer sur ce petit peuple -une royauté de providence généreuse, que son mari dut intervenir. - -—Prends garde, mignonne, il ne faut pas trop me les gâter. - -Ou bien: - -—Méfie-toi d’un premier enthousiasme. Tu ne dois rien commencer que tu -ne sois résolue à poursuivre. - -Un jour, Gilberte, après beaucoup d’hésitations, pria Vincent de la -conduire visiter la tombe de Sabine. - -La jeune femme avait depuis longtemps appris par son beau-frère les -moindres détails de la triste histoire, et même elle avait lu la lettre -de la morte. - -M. de Villenoise accueillit sa requête avec étonnement. Cependant, -réflexion faite, il consentit. - -Par une matinée splendide, tous deux partirent à cheval, à travers -bois, se rendant au petit cimetière. Le groom tint leurs montures à la -grille. Ils entrèrent. - -C’était un de ces endroits adorables et mélancoliques, où, dans les -très humbles campagnes, la mort se montre d’une bonhomie si douce -et d’une si naïve coquetterie. Un fouillis de fleurs. Des rosiers, -jadis plantés par des mains pieuses, mais qu’on a cessé d’émonder, et -qui maintenant envahissent tout. Des herbes hautes, cachant la forme -étroite et allongée des monticules funèbres. De larges marguerites, de -petits œillets sauvages, des scabieuses aux tons fins, et, de place -en place, les nobles hampes de roses trémières. On ne distinguait pas -les sentiers. Grâce aux croix seulement, on évitait de marcher sur les -tombes. - -Mais, au milieu de toute cette verdure et de ces couleurs, un espace -d’une crudité blanche attira et choqua l’œil de Gilberte. - -Elle s’approcha, éblouie par cet éclat de marbre sous le ciel d’un bleu -dur, dans la pluie aveuglante de lumière. - -Une grille dorée l’arrêta. Et elle resta en contemplation devant la -tombe de Sabine. - -A deux pas derrière elle, M. de Villenoise, gêné, restait les yeux à -terre, tête nue sous la brûlure du soleil. - -Le monument était un chef-d’œuvre artistique. Vincent l’avait commandé -à un très grand sculpteur. Appuyée contre le bloc de marbre qui portait -le nom de la morte, une figure féminine d’une grâce délicieuse étendait -à demi la main droite, dans un geste d’apaisement, de pardon, de pitié. -Elle semblait vouloir faire descendre quelque chose d’infiniment doux -dans l’invisible profondeur de la tombe. Un peu au-dessous de cette -main, et déroulé à l’angle du bloc, un feuillet de marbre portait ces -mots, qui commentaient le geste de la statue: - - ELLE REPOSE PARDONNÉE. - -Ainsi était accompli le vœu suprême de Sabine. Pour les rares visiteurs -du cimetière, cette inscription devait sembler une simple formule -religieuse. - -Cependant Gilberte s’était retournée vers son mari. Elle lui toucha -le bras. Il leva les yeux. Jamais elle ne lui avait paru si belle. -Une gravité attendrie rendait plus séduisant ce visage où flottait un -charme d’enfance. Elle dit: - -—Je la trouve superbe, cette tombe. Mais regarde!... Rien que du -marbre et du métal doré! Elle n’a donc personne au monde, cette pauvre -femme, qui lui apporte parfois une gerbe de roses, ou même un simple -bouquet des champs?... - -Et, comme Vincent, très ému, se taisait, Gilberte ajouta d’une voix -insinuante et câline, ainsi qu’une petite fille qui demanderait une -grosse faveur: - -—Nous viendrons mettre ici des fleurs, n’est-ce pas? Vois-tu... sa -folie et son crime ont fait notre bonheur. Et elle a tant souffert!... - -Puis, plus bas encore, la jeune femme murmura: - -—Pauvre, pauvre créature de douleur et de passion!... Vincent, elle -t’aimait et elle t’a perdu... N’est-elle pas assez punie? - -[Illustration] - - - - - _Achevé d’imprimer_ - - le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-quatorze - - PAR - - ALPHONSE LEMERRE - - 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25 - - _A PARIS_ - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Haine d'amour, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR *** - -***** This file should be named 50521-0.txt or 50521-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/5/2/50521/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/50521-0.zip b/old/50521-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index b27a8df..0000000 --- a/old/50521-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h.zip b/old/50521-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 468ce11..0000000 --- a/old/50521-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/50521-h.htm b/old/50521-h/50521-h.htm deleted file mode 100644 index e630af1..0000000 --- a/old/50521-h/50521-h.htm +++ /dev/null @@ -1,15177 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Haine d’Amour, by Daniel Lesueur. - </title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 10%; - margin-right: 10%;} - -div.limit {max-width: 35em; - margin-left: auto; - margin-right: auto;} - -div.chapter {page-break-before: always;} - - h1,h2 {text-align: center; - clear: both;} - -p {margin-top: 0.2em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 1.5em;} - -.pi4 {margin-top: 0em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0em; - padding-left: 4em; - text-indent: 0em;} - - -.pc {margin-top: 0.2em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pc1 {margin-top: 1em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pc2 {margin-top: 2em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pc4 {margin-top: 4em; - text-align: center; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em;} - -.pp4 {margin-top: 0em; - font-size: 90%; - text-align: left; - margin-bottom: 0em; - padding-left: 4em; - text-indent: 0em;} - -.pr1 {margin-top: 0.2em; - text-align: right; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-right: 1em;} - -.pr2 {margin-top: 0.2em; - text-align: right; - margin-bottom: 0em; - text-indent: 0em; - padding-right: 2em;} - -.pbq {margin-top: 0.2em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0; - text-indent: 1.2em; - font-size: 90%; - margin-left: 5%; - margin-right: 5%;} - -.ptn {margin-top: 0.3em; - text-align: justify; - margin-bottom: 0; - text-indent: -1em; - margin-left: 2%;} - -.p1 {margin-top: 1em;} -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} - -.small {font-size: 75%;} -.reduct {font-size: 90%;} -.lmid {font-size: 110%;} -.mid {font-size: 125%;} -.large {font-size: 150%;} -.xlarge {font-size: 200%;} - -hr {width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: 33.5%; - margin-right: 33.5%; - clear: both;} - -hr.chap {width: 65%; - margin-left: 17.5%; - margin-right: 17.5%;} - -hr.d1 {width: 10%; - margin-left: 45%; - margin-right: 45%; - margin-top: 1em; - margin-bottom: 1em;} - -hr.d2 {width: 25%; - margin-left: 37.5%; - margin-right: 37.5%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 4em;} - -hr.d3 {width: 5%; - margin-left: 47.5%; - margin-right: 47.5%; - margin-top: 0.5em; - margin-bottom: 0.5em;} - -table {margin-left: auto; - margin-right: auto;} - - .tdc {text-align: center;} - - .tdt {text-align: justify; - font-size: 90%; - line-height: 0.9em; - vertical-align: top; - padding-top: .5em; - padding-left: 2em; - text-indent: -2em;} - - .tdt1 {text-align: center; - font-size: 110%; - vertical-align: top; - padding-top: .7em; - padding-top: .7em;} - - .tdrl {text-align: right; - vertical-align: bottom;} - - .tdlh {text-align: right; - vertical-align: top;} - - .tdrh {text-align: right; - vertical-align: top;} - - .tdrw {text-align: right; - vertical-align: top; - width: 12em;} - - .tdcw {text-align: right; - vertical-align: bottom; - width: 1.5em;} - -#tad - {width:75%; - line-height: 1em; - margin-top: 1em;} - -#toc - {width: 40%; - line-height: 1em; - margin-top: 1em;} - -#t01, #t02 - {width: 95%; - font-size: 80%; - line-height: 1em; - margin-top: 1em;} - -.pagenum { /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 94%; - color: gray; - font-size: smaller; - text-align: right; - text-indent: 0em; - font-style: normal; - font-weight: normal;} - -img.drop-capi {float: left; - margin: 0 0.5em 0 0; - position: relative; - z-index: 1;} - -p.drop-capi, -p.drop-capi2, -p.drop-capi3, -p.drop-capi4 - {text-indent: 0em;} - -p.drop-capi:first-letter, -p.drop-capi2:first-letter, -p.drop-capi3:first-letter, -p.drop-capi4:first-letter - {padding-right: .2em;} - -p.drop-capi:first-letter {margin-left: -1.5em;} -p.drop-capi2:first-letter {margin-left: -1.3em;} -p.drop-capi3:first-letter {margin-left: -1.2em;} -p.drop-capi4:first-letter {margin-left: -1em;} - -@media handheld{ - img.drop-capi {display: none; - visibility: hidden;} - - p.drop-capi:first-letter, - p.drop-capi2:first-letter, - p.drop-capi3:first-letter, - p.drop-capi4:first-letter - {padding-right: 0em; - margin-left: 0em;} -} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.figcenter {margin: auto; - text-align: center; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em;} - -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Haine d'amour, by Daniel Lesueur - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Haine d'amour - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: November 21, 2015 [EBook #50521] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> - -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique par le transcripteur.</p> -<p class="ptn">—La coverture de ce livre électronique a été crée par le -transcripteur; l’image a été rendu de notoriété publique.</p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 xlarge">Haine d’Amour</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - -<p class="pc4 mid">DU MÊME AUTEUR</p> - -<table id="tad" summary="adverts"> - - <tr> - <td colspan="3" class="tdt1"><i>POÉSIE</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Fleurs d’Avril</span>, ouvrage couronné par l’Académie -française, 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Sursum Corda</span>, pièce de vers ayant remporté le grand -prix de poésie à l’Académie française, 1 vol.</td> - <td class="tdcw">»</td> - <td class="tdcw">75</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Un mystérieux Amour.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Rêves et Visions</span>, ouvrage couronné par l’Académie -française. 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Pour les Pauvres.</span> 1 vol. in-4º papier vergé</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">»</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="3" class="tdt1"><i>ROMAN</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Le Mariage de Gabrielle</span>, ouvrage couronné par -l’Académie française. 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">L’Amant de Geneviève.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Marcelle.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Amour d’Aujourd’hui.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Névrosée.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Une Vie tragique.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Passion Slave.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Justice de Femme.</span> 1 vol.</td> - <td class="tdcw">3</td> - <td class="tdcw">50</td> - </tr> - - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">L’auberge des Saules</span>, illustré par Jeanne Lemerre -et Henri Pille. 1 vol.</td> - <td class="tdcw">9</td> - <td class="tdcw">»</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="3" class="tdt1"><i>TRADUCTION</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Lord Byron</span>, Œuvres complètes. Tome I (<i>Heures d’Oisiveté</i>, -<i>Childe Harold</i>) précédé d’un <i>Essai sur Lord Byron</i>. -1 vol. in-12, papier vélin, orné d’un portrait de Lord Byron.</td> - <td class="tdcw">6</td> - <td class="tdcw">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt">Tome II (<i>Le Giaour</i>, <i>La Fiancée d’Abydos</i>, <i>Le Corsaire</i>, -<i>Lara</i>, etc.). Traduction couronnée par l’Académie française.</td> - <td class="tdcw">6</td> - <td class="tdcw">»</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="3" class="tdt1"><i>SOUS PRESSE</i></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Lord Byron</span>, tome III</td> - <td colspan="2" class="tdc">1 vol.</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdt"><span class="smcap">Sterne</span>, <i>Voyage sentimental</i> (traduction nouvelle)</td> - <td colspan="2" class="tdc">1 vol.</td> - </tr> - -</table> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc2 reduct"><i>Tous droits réservés.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 large"><i>DANIEL LESUEUR</i></p> - -<hr class="d2" /> - -<h1>Haine d’Amour</h1> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="200" height="297" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc4 mid"><i>PARIS</i></p> -<p class="pc2 mid">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</p> -<p class="pc2 lmid">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc">M DCCC XCIV</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<hr class="chap" /> - -<h2 class="p4"><span class="smcap">Table des matières</span></h2> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td colspan="2"> </td> - <td class="tdrl"><span class="small">Page</span></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">I.</span></td> - <td class="tdrw"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">II.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_44">44</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">III.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_77">77</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">IV.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_94">94</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">V.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_141">141</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">VI.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_175">175</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">VII.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_198">198</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">VIII.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_223">223</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">IX.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_274">274</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">X.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_288">288</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">XI.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_314">314</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">XII.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_322">322</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">XIII.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_350">350</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">XIV.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_367">367</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">XV.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_404">404</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td> - <td class="tdrh"><span class="smcap">XVI.</span></td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_411">411</a></td> - </tr> - -</table> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-005.jpg" width="400" height="138" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc4 xlarge">Haine d’Amour</p> - -<hr class="d1" /> - -<h2 class="p4">I</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/s.jpg" width="100" height="95" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi3"><span class="smcap">Sous</span> un soleil tendre, mouillé de brumes -légères, par un matin charmant d’avril, -un landau de grande remise descendait -les Champs-Élysées. Au premier coup d’œil, -on reconnaissait la classique voiture de noce,—non -pas la berline doublée de satin blanc et aux -lanternes argentées des mariées de boutique, -mais l’équipage plus sobre que préfère la bourgeoisie -à prétentions mondaines, et qui généralement -s’accompagne d’un petit coupé pour les -époux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p> - -<p>La destination de ce landau se trahissait d’ailleurs -moins par l’astiquage des harnais un peu -fatigués, par la toilette soignée des chevaux et -par on ne sait quel air de gala, que par l’éclair -d’une cravate et d’un plastron blancs, que l’on -voyait étinceler à l’intérieur, entre les revers d’un -habit noir.</p> - -<p>Un jeune homme, dans un angle du large véhicule, -s’enfonçait et s’effaçait, comme gêné, à cette -heure matinale et parmi l’activité ambiante, par -son costume de soirée, que dissimulait à peine -un élégant par-dessus clair. Certainement ce jeune -homme avait devant lui quelque journée de bombance -et de paresse; aussi put-il voir s’allumer -d’envie, sur son passage, le regard des employés -qui s’arrêtaient une seconde, avant d’entrer, avec -un soupir d’ennui, sous le porche du Ministère de -la Marine.</p> - -<p>Pourtant c’était à une véritable corvée—telle -du moins il la désignait en lui-même—que se -rendait Vincent de Villenoise.</p> - -<p>Garçon d’honneur!... Quelle fonction dépourvue -de sens et d’intérêt, décorée de quel titre -absurde!—«Je suis garçon d’honneur!» Pouvait-on, -sans les faire suivre d’une exclamation -énervée, formuler ces trois mots d’un jargon ridicule,—ces -trois mots qui représentaient pour lui -quinze heures de piétinement, de parade et de -fadaises?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p> - -<p>Et c’était pour cela, pour ce supplice bête, que -Vincent renonçait au programme ordinaire d’une -de ses journées: à sa promenade à cheval dans -les allées du Bois; à quelque intéressant assaut -chez Ruzé ou à deux ou trois bons cartons chez -Gastinne; et surtout à ses chers moments de -rêverie et d’étude, dans la pénombre recueillie -de son immense et sévère cabinet de travail, au -premier étage de son hôtel, rue Jean Goujon! -Il le voyait, son hôtel, qu’il venait à peine de -quitter. Il se tenait devant la porte... Il y rentrait -par la pensée... Il montait le large escalier, où, -sur la moquette, ses pas s’assourdissaient... Il pénétrait -dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire -d’âme... Et tout de suite, de la multitude des volumes -alignés le long des murs, comme des œuvres -artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son -esprit impersonnel et attentif, tout ce que l’humanité, -à travers les âges, élabora de réflexions, -de chimères et d’hypothèses. Sur son bureau, il -apercevait un livre ouvert, un livre latin: les -<i>Astronomiques</i> de Manilius. Puis, à côté, des feuillets -couverts d’écriture: la traduction commencée,—cette -traduction qui devait, en faisant mieux -connaître le poète romain, mettre à sa véritable -place, à côté de Lucrèce, ce philosophe de fatalisme -et d’impassibilité que fut Manilius.</p> - -<p>Vincent regretta de n’être point devant ce bureau, -la plume suspendue sur ces feuillets, prête<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span> -à tracer, puis à raturer souvent, les mots laborieux. -Mais le caractère même de ses travaux de prédilection, -à ce moment, le frappa d’une tristesse.</p> - -<p>«Traduire... Jamais produire...» soupira-t-il.</p> - -<p>Car—il en avait conscience, trop clairement—sa -ferveur, sa docilité d’érudit, venaient de -son manque d’originalité intellectuelle, de sa radicale -impuissance à créer.</p> - -<p>Vincent de Villenoise avait la curiosité de la -pensée des autres. Il n’était pas possédé par cette -curiosité différente, celle de l’inconnu, qui précipite -un esprit en avant, dans les abîmes et malgré -les vertiges, en lui inspirant, au contraire, le dédain -de ce que déjà les autres ont exploré, découvert.</p> - -<p>Mais, comme—dans ce landau qui le menait -chercher une invitée de la noce—il énonçait -avec mélancolie cette espèce de jeu de mots, devise -forcée de son intelligence: «Traduire... Jamais -produire...» ses yeux rencontrèrent une -affiche. Et la coïncidence lui parut tellement -saisissante d’ironie, que Vincent rit à demi-voix, -comme avec une personne vivante, de la moquerie -que lui lançaient les choses.</p> - -<p>Elle était, cette affiche, d’une vulgarité criante.</p> - -<p>Étalée sur la palissade en planches où s’enfermaient -les travaux d’une maison en construction, -elle représentait une gigantesque et rutilante bouteille, -se détachant comme en relief sur un fond<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> -du jaune le plus vif. Une étiquette enroulée aux -flancs de cette bouteille portait deux mots, écrits -en lettres d’un pied: APÉRITIF BERTET. Et, -tout au bas, sur le fond jaune, on lisait encore -cette recommandation, d’un style tellement concis -qu’elle en devenait inoubliable: <i>Le meilleur -des apéritifs</i>.</p> - -<p>C’était tout. Mais cette affiche-là, Vincent -savait qu’à la première palissade en planches de -la prochaine maison en construction il allait la -retrouver; que, s’il prenait un train quelconque, -pour n’importe quelle direction, l’affiche flamboierait -devant ses yeux à toutes les stations de -la ligne; que, s’il descendait en n’importe quelle -ville d’Europe, il verrait surgir l’affiche le long -des murs; qu’il apercevrait des réductions de l’affiche -aux vitres de tous les cafés; que, dans les -théâtres, il verrait descendre l’affiche, pendant -l’entr’acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore -que, s’il s’embarquait sur un paquebot, dans un -port quelconque, l’affiche, reproduite sur toile -vernie, et circonscrite en un cadre de bois, voyagerait -avec lui, suspendue dans un coin de la salle -à manger; que, s’il abordait au Caire, dans les -Indes, au Japon, ou jusque dans quelque île à -peine explorée des archipels océaniens, la première -chose qui frapperait ses regards dès qu’il -aurait mis pied à terre, ce serait la bouteille de -pourpre sur fond d’or, avec son cachet de cire<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> -en guise de cimier, l’écartèlement de son étiquette -blanche, et sa devise en exergue: <i>Le meilleur des -apéritifs</i>. Car cette affiche paraissait être le blason -du monde civilisé, de ce monde moderne qui -pourrait cependant plus que tout autre se passer -d’apéritif, tant est dévorante la faim de jouissances -qui le rend esclave de ses entrailles.</p> - -<p>«Traduire... Jamais produire...» répéta Vincent -de Villenoise. «Mon père, lui, a produit quelque -chose... l’APÉRITIF BERTET.» C’est avec -une ironie à l’égard de cette facile invention, un -mouvement de rage contre sa propre impuissance -et d’humeur contre l’insolence de cette énorme -affiche suggestionnant l’humanité avec deux mots -et la silhouette d’une bouteille, que le jeune -homme émit pour lui-même cette réflexion. Cependant -il était injuste, puisque son immense -fortune, son hôtel de la rue Jean Goujon, son -château de Villenoise—dont, après les formalités -légales, son père, Armand Bertet, avait pris -et lui avait légué le nom,—tout, jusqu’à son -instruction raffinée, jusqu’à ses studieux loisirs, -était sorti de la panse arrondie de cette purpurine -bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il -tant de la voir?... Au point que s’il eût connu -quelque région habitable où ne se fussent point -glissées les réclames de l’APÉRITIF BERTET, -Vincent s’y serait réfugié; non pas pour toujours—il -aimait trop Paris—mais de temps à autre,<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> -en guise de cure morale, pour éliminer de son -organisme le jaune et le rouge de cette affiche, -dont la sensation l’exaspérait.</p> - -<p>Peut-être... (bien que l’accoutumance au bien-être -et l’ingratitude envers ses causes soient tellement -naturelles qu’il semble inutile de les expliquer), -peut-être Vincent de Villenoise sentait-il -confusément que, malgré son rôle de corne d’abondance, -la bouteille de l’affiche avait eu des -torts envers lui. Sans cet incroyable flot d’or que, -de ses gros flancs de verre glauque, de son goulot -commun, elle avait déversé dans la misérable -arrière-boutique d’Armand Bertet, le petit Vincent -aurait reçu une éducation bien différente. -Au lieu d’être, pendant dix-huit ans, comprimé -dans le moule où se réalise le type du «monsieur» -et du «savant», tel que le concevait son -père,—l’ancien garçon épicier Armand, devenu -Bertet le marchand de produits chimiques, puis -M. Bertet l’inventeur de l’apéritif, puis M. Bertet -de Villenoise, directeur d’usine, et enfin M. de -Villenoise, châtelain et maire de sa commune;—au -lieu d’avoir plié sa souple intelligence et son -trop docile caractère à la discipline du lycée, des -précepteurs particuliers, de l’École Normale et de -l’École de Droit; au lieu de n’avoir vu rien de -plus glorieux au monde que le maximum des -points dans les examens, que les soutenances de -thèse, que les titres de docteur et d’agrégé, Vincent<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> -eût de bonne heure engagé la lutte pour la -vie. Et quelque chose lui disait que, dans cette -lutte, il n’eût pas été vaincu. Doué comme il -l’était, comme il l’avait montré dès sa petite enfance, -peut-être ne lui avait-il manqué qu’un peu -de volonté, un certain esprit d’initiative pour -devenir vraiment «quelqu’un». Mais cette volonté, -cet esprit d’initiative, doivent, avec le genre -d’éducation moderne, être poussés jusqu’à l’indépendance -outrée, l’instinct de contradiction, la -révolte, pour ne pas s’éteindre sous l’effroyable -amas des idées toutes pensées et des opinions -toutes faites, sous l’amoncellement des connaissances -tout élaborées, et dans le laminoir des -examens identiques écrasant à la même mesure -les esprits les plus dissemblables. C’est même -sans doute parce que de telles qualités d’énergie -triomphent seulement lorsqu’elles ont l’exagération -d’un défaut, que tous les hommes illustres -sont contraints d’avouer aux enfants, dans les -distributions de prix, qu’ils ont été des «cancres» -au collège. Vérité presque à coup sûr, mais vérité -bien dangereuse à dire devant des auditeurs de -douze ans.</p> - -<p>Vincent de Villenoise, loin d’être un cancre, -avait porté sur son front d’adolescent tous les -lauriers universitaires. Bien légères, ces couronnes -de papier doré! Toutefois de quel poids fabuleux, -de quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> -de plus en plus l’intelligence humaine, la volonté -humaine! Heureusement on ne les propose pas -partout comme but suprême aux efforts des générations -qui grandissent.</p> - -<p>De pareilles réflexions s’ébauchaient à peine, -en ce matin d’avril, dans l’esprit de M. de Villenoise, -tandis que le landau de noce le transportait -vers une personne inconnue de lui, M<sup>me</sup> Pirard, -qu’il devait ramener chez le général Méricourt, -où le cortège s’assemblait. Pourtant, il avait déjà -craint de découvrir en lui-même une certaine impuissance -à vouloir; et cette crainte lui redevenait -sensible précisément parce qu’il allait assister, ce -jour-là même, au mariage de son meilleur ami, -Robert Dalgrand, avec M<sup>lle</sup> Lucienne Méricourt, -la fille du général.</p> - -<p>Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre -cette détermination énorme de changer radicalement -sa vie, de risquer son bonheur, pour une -seule chance de bonheur plus grand, contre vingt -chances de malheur possible. Robert avait accepté -de jouer sa sécurité morale, son indépendance, -tout son avenir, à pile ou face, avec l’inconnu pour -enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement, -sans les hésitations, les retards, les tourments -d’incertitude qui, pour Vincent, eussent -accompagné un acte d’une telle importance.</p> - -<p>Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine -avait sonné, Vincent, parfois, avait entrevu ce<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -que pourrait devenir son existence s’il parvenait -à hausser sa volonté jusqu’à une décision pareille. -Mais, outre que des circonstances très spéciales -semblaient—à son point de vue du moins—lui -interdire de songer au mariage, son antipathie -pour les résolutions irréparables et l’insuffisance -des données d’après lesquelles se serait déterminé -son choix, suffisaient pour couper court -aux fantaisies nuptiales de son imagination.</p> - -<p>Il admirait donc Robert—comme un homme -qui a peur de l’eau admire le nageur qui pique -une tête: sans l’envier précisément.</p> - -<p>Cependant M. de Villenoise n’eut pas le loisir -d’analyser pourquoi son état d’esprit tournait à -un vague mécontentement de lui-même. Il arrivait -chez cette M<sup>me</sup> Pirard, qu’on l’envoyait quérir,—une -tante veuve d’un certain âge, qui le fit -attendre assez longtemps au salon parce que sa -toilette n’était pas terminée. Tandis que, dans le -secret de la chambre à coucher, la couturière -élargissait à la hâte un corsage de satin grenat -dans lequel, au dernier moment, la dame ne -pouvait pas entrer, Vincent, qui, machinalement, -feuilletait des albums de photographies, profita -de sa solitude pour bâiller jusqu’aux larmes; puis -il murmura entre ses dents:</p> - -<p>«Sacristi! voilà des corvées qui convertiraient -à l’union libre!»</p> - -<p>Mais la veuve parut, montrant, sous les frisures<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> -grisonnantes de ses cheveux, un visage -presque aussi grenat que sa cuirasse de satin. La -couturière venait de lui dire: «Madame ne porte -pas trente ans.» Et la grosse personne, qui savourait -cette phrase, fut saisie d’un attendrissement à -se trouver tout à coup face à face avec un jeune -homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une -table son claque, dont le ressort serrait un de ses -gants, et s’inclina, sans se douter que, sous ce corsage -sanglé à outrance, un cœur encore sensible -venait de précipiter ses battements, au grand -risque d’une congestion pour la dame. Pourtant, -si, lorsqu’elle eut soupiré très fort pour reprendre -sa respiration et qu’il la suivit à travers l’antichambre -et l’escalier, Vincent se fût avisé du -danger de suffocation qu’elle venait de courir, il -eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa -jolie barbe en était cause.</p> - -<p>C’était sa coquetterie, en effet, et le principal -charme de sa physionomie, cette fine mousse -blonde, qui, savamment taillée, allongeait en -pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus -de sa lèvre, et s’en allait, presque rasée vers le -haut des joues, se perdre en léger coup d’estompe -sous les cheveux à peine plus foncés. C’était elle -qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de -l’affinement à ses traits, un air d’élégance et d’énergie -à toute sa personne. Grâce à cette barbe si -bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> -tête amoureuse et martiale d’un gentilhomme -du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle, et pouvait porter crânement son -nom de Villenoise. D’ailleurs, à part une secrète -prédilection pour ce mâle ornement de son visage, -le jeune homme n’avait aucune fatuité.</p> - -<p>Remonté en voiture, cette fois à côté de la -grosse M<sup>me</sup> Pirard, il faisait des efforts pour -écouter poliment. Car elle jugeait à propos de -causer. Vincent ne s’intéressait guère aux détails -qu’elle lui donnait sur la famille de son cousin le -général. Et il s’exaspérait intérieurement à l’idée -que ce bavardage n’était que le commencement -d’un supplice destiné à se prolonger jusqu’à minuit. -Mais, s’apercevant qu’il ne lui donnait pas -la réplique, la dame le questionna directement. -Elle voulut savoir quelle était la demoiselle d’honneur -de M. de Villenoise.</p> - -<p>—M<sup>lle</sup> Gilberte Méricourt, madame.</p> - -<p>—Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne. -Car vous savez sans doute que la fiancée -de votre ami s’appelle Lucienne?</p> - -<p>—Je l’avais oublié, madame.</p> - -<p>—Tiens! Et vous avez retenu le nom de Gilberte?</p> - -<p>—C’est que je l’avais écrit... pour le faire -broder sur un mouchoir que je lui offre, comme -c’est l’usage, avec le bouquet.</p> - -<p>—Vous connaissez déjà mes deux petites cousines?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span></p> - -<p>—Je les ai vues une fois, avec leur père, à -l’Opéra. Mon ami Robert Dalgrand m’a conduit -dans leur loge.</p> - -<p>—Une fois?... C’est tout?... Vous n’étiez donc -pas à la soirée de contrat?</p> - -<p>—Non, madame. Je vais dans le monde aussi -peu que possible. Aujourd’hui, si ce n’était pas -pour le meilleur de mes camarades d’enfance...</p> - -<p>—Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte -aux années de collège?</p> - -<p>—D’école communale, madame. J’ai suivi -l’école avant d’entrer au lycée.</p> - -<p>—Et M. Dalgrand a continué d’être votre -compagnon d’études?</p> - -<p>—Robert Dalgrand n’a jamais suivi les cours -du lycée, madame.</p> - -<p>—Où donc a-t-il passé ses examens?</p> - -<p>—Il n’a jamais passé d’examens, madame.</p> - -<p>La stupéfaction et le désappointement se peignirent -sur les traits de M<sup>me</sup> Pirard. Elle demanda, -en baissant la voix, comme s’il se fût agi pour -M. Dalgrand d’une circonstance déshonorante:</p> - -<p>—Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait?</p> - -<p>—Le général, madame, connaît toute la vie -du fiancé de sa fille.</p> - -<p>—Pauvre Lucienne! murmura M<sup>me</sup> Pirard. -Pourvu que cet homme la rende heureuse!</p> - -<p>—Cela dépendra beaucoup de M<sup>lle</sup> Lucienne, -remarqua Vincent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p> - -<p>—Oh! reprit M<sup>me</sup> Pirard en pinçant les lèvres, -ma cousine est une jeune personne si supérieure! -Elle a tous ses brevets. Le plus grand malheur -pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit -peu cultivé, qui ne la comprendrait pas, qui la -ferait végéter dans un milieu vulgaire...</p> - -<p>M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait. -Aussi laissait-il M<sup>me</sup> Pirard exhaler son hostilité -subite et sa méfiance contre ce Robert Dalgrand -qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment -du casier social. Pas de diplômes!... -Et on lui donnait le titre d’ingénieur! Mais c’était -donc un imposteur, un aventurier, cet homme-là, -quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser -la fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement -pris des renseignements? La grosse dame -ne pouvait se retenir de montrer toutes ses -craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant -personnage. Elle les résuma dans un soupir:</p> - -<p>—Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait -que c’est un garçon très distingué!</p> - -<p>—Plus que distingué, madame, dit Vincent -d’une voix douce. Il a du génie.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Pirard le regarda et, du coup, suspendit -l’averse de ses paroles. Ce jeune homme à la -barbe blonde se moquait d’elle, évidemment. -Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme -sensée, en parente soucieuse du bonheur de sa -jeune cousine et plus au fait des choses de ce<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> -monde qu’un général manœuvrant dans la vie -civile comme un hanneton dans une carafe? Elle -fut si visiblement déconcertée que M. de Villenoise -eut pitié d’elle. En quelques mots—quitte -à n’être pas compris—il lui fit le portrait de -Robert Dalgrand.</p> - -<p>Non, c’était vrai, son ami n’avait même point -passé le baccalauréat, et se trouverait fort en -peine pour décliner <i>rosa</i>, la rose. Mais cela ne -l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs -de son temps, et d’avoir établi des voies ferrées, -élevé des viaducs, jeté des ponts sur des -rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on -ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout -de son habileté merveilleuse à manier les -hommes, de la faculté qu’il possédait de faire -accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, -la besogne de cinquante. Mais la science ne lui -manquait pas. Oh! non point la science superficielle -et encyclopédique des écoles dites «spéciales»... -Mais les connaissances acquises par -l’observation, par les expériences progressives, par -les voyages techniques. Tout petit garçon, dans -l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait -des machines pour une Compagnie de chemin de -fer; plus tard, quand lui-même, après l’obtention -d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un -des employés inférieurs de cette Compagnie, Robert -trouvait des aliments à sa passion pour la<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> -mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui -remplissait ses rêves, c’étaient les colossales -œuvres de fer, et aussi l’activité formidable et -précise des machines. Dès qu’il avait quelque loisir, -il profitait des facilités de circulation que lui -donnait son emploi pour aller suivre sur place des -travaux qui l’intéressaient. Parfois il risquait des -conseils, élaborait des projets, dressait des plans. -On finit par le retirer des bureaux, par lui confier -une équipe de terrassiers; et, quand il eut achevé -en deux semaines un nivellement pour lequel un -ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un -mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement. -Mais aussitôt des jalousies l’entravèrent. -Des chefs et sous-chefs, plus ou moins brevetés, -se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant -sur des professionnels; la hiérarchie -menacée entra en lutte avec lui. Robert céda, -quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait; -un ingénieur qui partait pour établir une voie -ferrée en Asie Mineure l’emmena comme contremaître. -Cet homme pensait exploiter le jeune -Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant -les devis de son patron, il en combina -d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites -des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs -kilomètres sur la longueur de la ligne, sans -avoir à creuser des terrains plus résistants, et -de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes,<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -qui coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul -jour le temps calculé pour des Européens, que l’on -eût engagés à grands frais. L’ingénieur craignit -qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan -avant que le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. -Il lui proposa une association. Robert y -consentit. Malgré toutes les finesses de son collaborateur, -il réalisa des bénéfices considérables. -Ce fut pour lui le commencement de la fortune. -Depuis lors—c’est-à-dire au cours de dix années—le -nom de Robert Dalgrand s’était attaché -à des travaux dont quelques-uns comptaient parmi -les plus hardis de ce dernier quart de siècle. Mais -la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi -la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale, -n’était-elle pas établie à Paris, où l’on -n’admet guère, à quelques éclatantes exceptions -près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui -Robert avait trente-trois ans, il était riche, et il -nourrissait une ambition: c’était de se consacrer -à quelque œuvre française, de vaincre au profit -de sa renommée les préjugés d’une patrie où -fleurissaient à son encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme -et les diplômes.</p> - -<p>Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher -ce récit, quand le landau s’arrêta devant la -maison du boulevard Malesherbes où demeurait -le général Méricourt. D’autres voitures, du même -style banal, mêlées de quelques victorias ou coupés<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> -de maître, stationnaient en longue file au -bord du trottoir. Près de la porte cochère, des -badauds s’attroupaient. Un petit patronnet, sa -manne sur la tête, ricana lorsqu’il eut vu passer -M<sup>me</sup> Pirard:</p> - -<p>—Ah! là, là... Mince de tourte!... J’vas recommander -le moule au patron.</p> - -<p>En bas, le vestibule était transformé en un -buisson de plantes vertes, entre lesquelles un -passage donnait accès à l’escalier. C’était une -grande maison de rapport, dont le général n’occupait -que le troisième étage. Aux deux premiers -paliers, parmi d’autres plantes vertes, les locataires -entr’ouvraient leurs portes pour voir descendre -le cortège.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Pirard s’arrêta; la respiration lui manquait. -Vincent saisit cet instant pour lui dire:</p> - -<p>—Pardon... Mais je ne suis pas au courant de -la famille... Je ne voudrais pas commettre d’impair. -La générale Méricourt est morte, n’est-ce -pas?</p> - -<p>La dame inclina la tête, désespérant de dire: -«Oui». Et elle n’avait pas encore repris haleine -assez pour parler quand, avec elle, Vincent de -Villenoise entra dans le grand salon.</p> - -<p>Une foule de toilettes claires mêlées à des habits -noirs papillotèrent devant les yeux du jeune -homme. Il hésitait. Mais tout de suite quelqu’un -s’avança, lui prit la main, et la lui serra d’une<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> -telle étreinte qu’il en fut remué. C’était Robert -Dalgrand.</p> - -<p>—Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel -bonheur!</p> - -<p>—Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu -sais... De toute mon âme!...</p> - -<p>A dire cela, de Villenoise s’émut lui-même, en -découvrant avec quelle vivacité de désir, quelle -chaleur d’affection, il souhaitait le bonheur de -son ami. L’ennui qu’il éprouvait tout à l’heure -de la «corvée» de cette noce s’effaçait dans la -commotion profonde de cette poignée de main.</p> - -<p>Troublé de se sentir brusquement tout autre, -il s’inclinait maintenant devant le général. Celui-ci -était en costume civil, n’ayant pas remis son -uniforme depuis plus de deux ans qu’il avait pris -sa retraite. C’était un homme âgé, marié fort -tard, et connu pour le culte qu’il gardait à la mémoire -de sa femme, comme pour la passion de -tendresse dont il enveloppait ses deux filles. Vincent -remarqua sa haute taille, sa grosse moustache -blanche, ses petits yeux expressifs et bons, -puis, à son cou, la cravate rouge de la Légion -d’honneur.</p> - -<p>Mais aussitôt Robert l’entraînait à l’écart.</p> - -<p>—Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais -comme je suis heureux!</p> - -<p>A cette affirmation, une sorte de frisson interne -refroidit M. de Villenoise. L’ardeur qu’il avait<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> -mise à souhaiter la félicité de son ami venait-elle -donc de ce que, tout à l’heure encore, il doutait -de cette félicité? D’où procède cette vague mais -indéniable souffrance que cause l’affirmation trop -éclatante du bonheur des autres? Est-ce la jalousie -simple et basse, ou le sentiment que notre existence -et notre affection sont alors réduites au minimum -d’importance pour eux?</p> - -<p>Comme son ami s’éloignait pour souhaiter la -bienvenue à d’autres personnes, Vincent le suivit -du regard.</p> - -<p>Le héros de la fête dépassait plus ou moins par -la taille tous les hommes qui se trouvaient là. Le -général seul était presque aussi grand que lui. -Mais le général, auprès de son futur gendre, semblait -un peuplier dans le voisinage d’un chêne. -Robert avait des épaules proportionnées à sa -haute stature, des membres d’athlète, dont on -voyait, sous le drap fin de l’habit noir, jouer les -muscles avec une aisance robuste qui n’était pas -sans grâce; hors de son col blanc s’érigeait un -cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune -et douce, aux traits réguliers, aux yeux d’enfant. -Il portait la barbe, ainsi que son ami de Villenoise, -mais une barbe plus drue, moins élégante, -et foncée comme la coque d’une châtaigne mûre. -C’était un superbe garçon, chez qui peut-être on -eût découvert plus vite que chez l’autre les traces -de l’hérédité plébéienne. La simplicité de ses<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> -manières, l’intelligence de sa physionomie, le -charme persuasif de sa voix, lui donnaient, il est -vrai, une toute particulière distinction. Mais il -n’avait pas l’affinement que de Villenoise devait -à de plus lointaines habitudes de luxe ainsi qu’à -tous les sports les plus choisis de l’esprit et du -corps.</p> - -<p>Cependant, parmi les nombreux invités réunis -dans ce salon, les conversations languissaient; les -yeux se tournaient vers une porte intérieure; des -messieurs regardaient leur montre; la mariée se -faisait attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle -d’honneur de Vincent, l’aidait sans doute à -terminer sa toilette, car le jeune homme l’avait -en vain demandée à Robert.</p> - -<p>Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement -de l’heure qui passe, car, ne connaissant -personne parmi tout ce monde, il s’enfonçait en -lui-même, se perdait dans ses souvenirs d’enfance, -où se mêlait l’image de Dalgrand.</p> - -<p>Dans ce recul, cette image lui paraissait presque -plus familière. En effet, durant les dernières -années, Robert, ayant vécu presque constamment -hors de France, s’enveloppait d’un peu d’inconnu -pour l’affection dépaysée de son ancien -camarade.</p> - -<p>Maintenant Vincent le revoyait gamin de six -ans, dans la cour de l’école communale, qui lui -tendait la moitié de sa tartine de quatre heures.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span></p> - -<p>Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait -apaisé les affres d’une faim véritable chez le chétif -garçonnet qu’il était alors lui-même. Car la misère, -chez les Bertet, avait été épouvantable, alors -que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait -aux expédients désespérés. La réclame, après -avoir dévoré le fonds de commerce, les économies, -le crédit du négociant, absorbait les meubles, -les vêtements, la nourriture du ménage: elle -épuisa le sang et la vie de M<sup>me</sup> Bertet, qui en -mourut. Et nulle clientèle ne venait à l’apéritif. -Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son -inventeur en donna. Il distribua sa liqueur aux -cafetiers, aux débitants de boissons; il en fit -charger à bord des navires, qui l’emportèrent -dans le monde entier. Les marchands, désormais -ayant tout à gagner, forcèrent la vente. Et la -hantise du mot finalement opéra... C’était bien -sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que -ses voisins traitaient de fou. Il jouait une martingale -avec la destinée. L’important était—comme -pour toute martingale—qu’il pût renouveler -ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné. -Il ne possédait plus un centime, et il cherchait -autour de son taudis un clou pour se pendre, -quand la première commande lui arriva. Le lendemain -il en vint dix, le surlendemain trente... -Et ce fut une marée sans reflux: le flot des millions -monta, creva sa porte, envahit tout. A peine<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> -avait-il agrandi son établissement, qu’il lui fallait -agrandir encore, jusqu’à ce qu’il acquît le château -et fonda l’usine de Villenoise, cette usine où travaillait, -à l’heure même, pour son fils et son héritier -unique, une population d’ouvriers.</p> - -<p>Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son -esprit les péripéties de cette étrange fortune, -mais jamais avec des évocations de détails plus -précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait -aller et venir, parmi le chatoyant fouillis -des robes de soie et de velours, la grande silhouette -aux gestes tranquilles de son ancien camarade.</p> - -<p>Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute -grande; un remous creusa la foule des invités, -sur les lèvres desquels courut un murmure de -sympathie et d’admiration. Et, tout à coup, -M. de Villenoise vit s’avancer, d’une démarche -muette et glissante, la plus charmante incarnation -de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement.</p> - -<p>C’était la mariée, celle qui se nommait encore -M<sup>lle</sup> Lucienne Méricourt, et qui, dans une heure, -s’appellerait M<sup>me</sup> Robert Dalgrand.</p> - -<p>Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur, -on voyait, sur ses joues délicatement roses, -l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche, dans un -indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui -remplissait l’âme. Quelque chose d’adorable et -de suave émanait de ce sourire, à cause de la pudeur<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> -qui s’efforçait de fermer les fines lèvres et -de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait -vu ce sourire, qui prenait le cœur tout d’abord, -les regards, irrésistiblement, se portaient vers la -petite touffe d’oranger presque perdue dans les -fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification -de cette fleurette, couronnant toute cette -vivante et mouvante blancheur, effaçait les autres -pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des spectateurs... -Curiosité qui, par son objet et sa nature, -par les images qu’elle évoquait, eût, sous le -masque d’élégance, intérieurement ramené tous -ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si -pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs, -des espérances, des déceptions, et cette fumée -de mélancolie qui, dans le cœur, invinciblement -s’élève devant tous les mystères humains.</p> - -<p>Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux -sur personne, marcha droit vers son père. Elle -lui prit le bras, à deux mains, d’une façon câline. -Et le général, pour donner le signal du départ, -eut un geste brusque de commandement militaire, -sans doute parce qu’il redoutait quelque -assaut de son émotion.</p> - -<p>Un jeune homme, debout à la porte, se mit à -faire l’appel des noms, deux par deux, suivant -l’ordre où les couples devaient descendre et -prendre place dans les voitures.</p> - -<p>M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> -longue traîne de satin blanc mit un intervalle. -Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à une -dame, le premier témoin de la mariée,—un chef -d’armée célèbre, également en costume civil, mais -avec le cordon de grand-croix en sautoir sous son -gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné -de sa mère,—grande vieille femme, aux -traits rustiques, un peu durs, mais empreints -d’une singulière dignité.</p> - -<p>Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier -mécanicien, ne montrait ni gaucherie ni étonnement -dans ce milieu supérieur où son fils -l’avait élevée par son génie et où il allait lui donner -pour bru la fille d’un général. C’est que -M<sup>me</sup> Dalgrand était trop la mère de Robert par -la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté -pour n’avoir pas pressenti devant son enfant -quelque merveilleux avenir, et pour ne pas -s’être inconsciemment préparée de longue date -à tenir partout et toujours sa place à côté de -lui.</p> - -<p>A la voir passer, toute droite et fière, avec son -air de matrone biblique, Vincent recommençait -à se souvenir, à rêvasser, l’esprit perdu au fil de -sa songerie. Mais tout à coup il entendit son -nom et tressaillit; on l’appelait avec sa demoiselle -d’honneur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span></p> - -<p>«M. Vincent de Villenoise... M<sup>lle</sup> Gilberte Méricourt.»</p> - -<p>Où était-elle? Comment allait-il savoir? Il se -retourna, effaré.</p> - -<p>Tout près de lui, une jeune fille lui souriait, -tendant la main pour lui prendre le bras. Mais, -dans sa surprise, il ne songeait pas à l’offrir. Elle -lui dit:</p> - -<p>—Vous ne me reconnaissez pas?... Venez, dépêchons-nous!</p> - -<p>D’elle-même, elle posa la main sur sa manche, -l’entraîna presque vers l’escalier. Alors il crut devoir -lui exprimer quelque plaisir d’être son cavalier -pour la journée entière. La phrase lui vint plus -spontanée, plus sincère qu’il ne l’aurait attendue -un instant auparavant. Son appréhension d’une -corvée disparaissait devant le désir de produire -une impression favorable.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Gilberte répondit:</p> - -<p>—Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour -garçon d’honneur. Tous, nous vous aimons déjà. -M. Dalgrand nous a tant parlé de vous!</p> - -<p>Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras, -leurs deux têtes se trouvaient si proches qu’il -n’osait la regarder. Il ne voyait que le bouquet et -l’aumônière qu’elle tenait à la main:—un bouquet -tout blanc, garni comme une collerette par -le point à l’aiguille du mouchoir que M. de Villenoise -avait choisi très beau pour nouer autour de -ces fleurs, et une aumônière faite de la même -étoffe que sa robe et attachée par les mêmes rubans.<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> -Ils étaient, ces rubans et cette robe, de -deux nuances délicieuses: l’étoffe, du ton jaune -pâle, presque blanc, de l’avoine mûre; et les -étroites bandes de velours, du vert tendre et argenté -de cette avoine avant que le soleil l’ait -rendue bonne pour la moisson. Le chapeau de -paille portait des nœuds de ce velours et des touffes -de primevères de la même couleur que la robe. -Tout de suite, dès qu’il avait aperçu la jeune fille -debout à son côté, M. de Villenoise avait eu les -yeux comme caressés par l’harmonie et la fraîcheur -de cette toilette.</p> - -<p>Mais ce fut seulement une fois installé en face -d’elle, dans le landau, qu’il eut la vision distincte -de M<sup>lle</sup> Gilberte Méricourt.</p> - -<p>Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voit-on -jamais d’une façon précise les êtres ou les objets -dont le premier abord provoque l’éveil d’un -sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement -le cœur a-t-il jamais pour le regard cette -netteté de couleurs et de contours qui supporte la -description?</p> - -<p>Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c’était -le coloris plein de délicatesse et d’éclat de son -teint, de ses yeux, de ses cheveux, de ses lèvres, -de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc -nacré, contrastaient et s’avivaient sur sa physionomie, -dans une splendeur indicible de jeunesse. -La pourpre de sa bouche un peu grande fleurissait<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> -sur des dents éblouissantes; ses sourcils foncés -soulignaient son front blanc; les narines de son -petit nez irrégulier mais joli prenaient, comme -l’ourlet de ses fines oreilles, des transparences rosées -de coquillage; et la masse de sa chevelure -d’un brun franc se relevait sur sa nuque pâle et -soyeuse, où s’estompaient quelques courtes mèches -frisottantes. Ses prunelles mêmes n’offraient pas -une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées, -qu’ont si souvent les yeux humains; elles -étaient d’une couleur sombre et pure, comme les -yeux des gazelles.</p> - -<p class="p2">Durant le court trajet du boulevard Malesherbes -à la mairie de la rue d’Anjou, M<sup>lle</sup> Gilberte -ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu -de voiture et que le cortège, au bas de l’escalier, -se forma pour monter à la salle des mariages, le -jeune homme sentit comme un souffle de plaisir -lui caresser le cœur au moment où, de nouveau, -elle glissa un bras sous le sien.</p> - -<p>Ce qu’il éprouvait l’étonna. Mais il trouva la -sensation douce et, pour ne pas la faire évanouir, -se refusa tout de suite à l’analyser. Et aussitôt, -dans ses manières avec Gilberte, se montra cette -grâce émue, qui, même silencieuse, devient pour -une femme le plus vif et le plus éloquent hommage.</p> - -<p>Pendant la cérémonie du mariage civil, comme<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> -le maire lisait les articles du code, Vincent, dont -le regard porté droit devant lui, en apparence, -épiait de côté sa demoiselle d’honneur, crut voir -pâlir ce visage au teint si fin. Il se tourna vers elle -avec une expression de sollicitude. La jeune fille -ne remarqua même pas son mouvement. Mais Lucienne -et son fiancé se levèrent pour prononcer -le «oui» qui devait les unir. Alors le sang reparut -au visage de Gilberte, et, en même temps, -deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les -cils.</p> - -<p>Vincent ne put s’empêcher de s’avancer en s’inclinant -vers elle, pour rencontrer son regard et se -faire, par les yeux au moins, le confident de ce -chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire, -en secouant la tête d’un geste imperceptible, -le doigt levé jusqu’à ses lèvres comme pour lui -recommander le silence. C’était entre eux un petit -secret d’émotion, et c’était aussi une promesse -de délicate et confiante causerie, car il lui demanderait, -et elle lui dirait sans doute, de quelle intime -source avaient jailli ces deux larmes.</p> - -<p>Déjà le cortège se reformait pour se rendre -à l’église de la Madeleine. Assis de nouveau l’un -en face de l’autre dans le landau, Gilberte et -Vincent ne se parlaient guère plus que dans le -premier trajet; mais à plusieurs reprises leurs yeux -se cherchèrent; et il lui sembla remarquer qu’elle -se reposait, par la confidence plaintive que lui<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait -montre avec tout le monde, et surtout lorsqu’elle -se trouvait à proximité de son père ou de sa -sœur.</p> - -<p>Décidément, M. de Villenoise ne jugeait plus -ennuyeux son rôle de garçon d’honneur. Un intérêt -très vif captivait son imagination. La jolie -fille dont il devait s’occuper matériellement à -toute minute n’absorbait pas moins désormais sa -pensée intime que son attention superficielle. Et -ce n’était pas seulement par le petit mystère d’une -tristesse qu’elle dissimulait à tous hors à lui-même, -c’était par le simple mouvement de sa personne -gracieuse, par des tours de tête, par des finesses -d’expression, par des sourires divers suivant les -interlocuteurs, par des agenouillements à l’église, -avec un joli geste des épaules et l’inclinaison de -sa nuque si blanche sous ses vivants et lourds cheveux -bruns.</p> - -<p>«Est-ce qu’elle est pieuse?» se demandait -Vincent, debout près de la jeune fille prosternée. -«Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se -passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle -le mariage de sa sœur? Elle rêve du -sien peut-être?... Qu’en attend-elle?»</p> - -<p>Dans toute autre circonstance, cette sorte de -curiosité eût éloigné mentalement le jeune homme -de M<sup>lle</sup> Méricourt. Sous l’artificielle candeur des -jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d’effroi<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> -l’extravagance de leurs rêves, dont c’est le -triste rôle du mari de les désillusionner; et il se -sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer ce -rôle. Pour rien au monde il n’eût voulu associer -à son existence un de ces pauvres êtres, qui en -sont réduits à la ruse pour deviner la vie, où, -brusquement ensuite, on les jette, sans transition -entre la brutalité de cette vie et le vague univers -providentiel et maniéré, dans lequel on les tenait -en cage. Il les plaignait et les dédaignait, comme -des créatures factices, dont la femme, plus tard, -se dégagera sous l’influence de la passion et de la -vie, mais qui, dans leur uniforme insignifiance, ne -peuvent donner à prévoir ce que sera cette femme -un jour.</p> - -<p>Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un -certain visage, un certain regard, et, sur sa peau -fraîche, certaines nuances exquises, que Vincent -commençait à lui prêter une valeur intime, déniée -de parti pris à toutes ses pareilles.</p> - -<p>Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la -cérémonie religieuse, dont la beauté, la solennité, -donnaient tant d’importance au mariage qui s’accomplissait -là, et tant de prix, par suite, à la virginité, -qui se symbolisait toute blanche, devant -les somptuosités de l’autel, éblouissant d’orfèvreries, -de lumières et de fleurs.</p> - -<p>Lorsque Robert Dalgrand glissa l’alliance au -doigt de Lucienne, dont la petite main dégantée<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -mit une rose lueur de chair sous le nuage mystique -du voile, M. de Villenoise éprouva comme -une vague nostalgie, comme un mécontentement -de sa propre existence, et un désir indistinct de -quelque chose qui lui aurait manqué.</p> - -<p>Un instant après, le suisse étant venu s’incliner -devant lui, en murmurant deux ou trois mots, il -vit Gilberte se lever. Elle lui tendit son bouquet, -et il comprit qu’il s’agissait de faire la quête. -Alors il prit une main de la jeune fille, qui, de -l’autre, présentait son aumônière. Elle allait de -rang en rang, se penchait en allongeant le bras -d’un geste souple, et se redressait avec un sourire -de remerciement, tandis que les pièces de métal -tintaient en tombant les unes sur les autres. Et cela -recommençait toujours, car la vaste église était -remplie de monde; quand ils eurent fini d’un côté -il leur fallut changer de main et remonter dans -l’autre sens.</p> - -<p>Or c’était justement les minutes que Vincent -considérait d’avance avec le plus d’appréhension -dans cette journée de noce, celles de cette quête, -où le garçon d’honneur ne peut tenir que la plus -gauche des attitudes, tandis que la demoiselle -exhibe sa toilette et se soucie de recueillir plus -d’œillades admiratives pour elle-même que de -pièces blanches pour la paroisse.</p> - -<p>Maintenant, s’il leur reprochait quelque chose, -à ces minutes charmantes, c’était de fuir trop<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> -vite. Il marchait dans un rêve très doux, pas à pas -sur ce tapis rouge d’église, avec la main de cette -jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte -s’inclinait pour tendre l’aumônière aux personnes -les plus éloignées, Vincent serrait un peu les doigts -pour la retenir et sentait au bras le poids de son -jeune corps; puis il pliait le coude et la redressait -en l’attirant vers lui. Et il éprouvait la sensation -d’être très loin, seul avec elle, et de lui prêter, -d’une façon efficace, nécessaire, la protection de -sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux -revenus à leur place, et que M<sup>lle</sup> Méricourt s’isola -pour s’agenouiller sur le prie-Dieu, Vincent eut -comme un tressaillement de réveil, comme un -serrement de cœur désappointé.</p> - -<p class="p2">Pourtant, au cours de cette journée qu’il avait -prévue si longue et qui passa comme un éclair,—au -lunch, et durant la réception de l’après-midi -chez le général, et au dîner de l’Hôtel Continental -où elle fut sa voisine, et dans le bal où la -valse les enlaça,—il ne lui fit pas la cour. Aussi -fut-il étonné de surprendre par instants, dans les -yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement -attendri qui répondait à quelque chose au fond -de son âme à lui, quelque chose qu’il ne s’expliquait -pas et qu’il ne croyait pas avoir trahi le -moins du monde. Toutefois, c’était bien une réponse -et non point une offensive de coquetterie,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> -ce joli regard un peu moqueur, un peu troublé, -mais d’une si spontanée confiance, dont parfois -elle accueillit celles de ses phrases qu’il aurait -jugées les plus banales. M. de Villenoise commença -donc—mais bien tard—à se surveiller -avec rigueur; car, s’étant interdit, pour des raisons -qu’il s’imaginait indestructibles, de songer -au mariage, il s’interdisait également de laisser -deviner à cette jeune fille l’immense sympathie -qu’elle lui inspirait.</p> - -<p>Ils parlèrent ensemble fort peu d’ailleurs, la -parole ne servant à rien lorsque entrent en jeu les -mystérieuses affinités d’où va naître l’amour. -Cette façon de se consulter sur ses goûts réciproques, -de découvrir que l’on aime l’un et l’autre la -musique ou les voyages, que l’on éprouve un égal -ennui dans les réunions mondaines et qu’on leur -préfère la solitude des bois et autres beautés de -la nature; tous ces préliminaires d’une attraction -simultanée ne sont que des symptômes, sous couleur -d’être des moyens. On ne se plaît pas parce -que l’on s’est exprimé des penchants identiques; -mais on s’exprime des penchants identiques, et -même on croit les posséder, parce que l’on se -plaît ou que l’on veut se plaire.</p> - -<p>M. de Villenoise apprit donc, sans que son -cœur, déjà secrètement touché, en battît plus ou -moins vite, que Gilberte ne prenait aucun plaisir -aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> -très amusante; qu’elle avait encore des professeurs -de littérature anglaise, de piano et d’italien; -qu’elle adorait l’Opéra-Comique, mais qu’elle -préférait l’équitation.</p> - -<p>Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi -elle avait pleuré à la mairie et pourquoi -son visage, à plusieurs reprises, s’était voilé d’une -tristesse contre laquelle elle semblait se défendre.</p> - -<p>Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement -que pendant qu’ils dansaient, ce -fut en valsant qu’elle le lui expliqua.</p> - -<p>—Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne -nous quittions jamais. Nos leçons, nos promenades, -nos emplettes, nous les faisions ensemble. -Qu’est-ce que je vais devenir sans ma petite -Luce? Voyez-vous, monsieur, quand j’y pense, la -vie me semble tellement triste que je voudrais -mourir.</p> - -<p>Il sourit à ce mot, que prononcent si vite les -désespoirs de la vingtième année.</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p>—Vous ne me croyez pas? C’est parce que -vous n’avez pas de sœur. Mais l’idée de retrouver -sa chambre vide!... (La voix de Gilberte s’étrangla.) -Ah! si ce n’était pas pour mon père... -je voudrais vraiment mourir ce soir.</p> - -<p>—Mais vous vous marierez à votre tour.</p> - -<p>Elle rougit, haussa légèrement les épaules.</p> - -<p>—Bah! qui sait?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p> - -<p>—Comment, qui sait? dit-il en riant. Auriez-vous -prononcé des vœux devant l’autel de sainte -Catherine?</p> - -<p>—Oh! non.</p> - -<p>—Alors?</p> - -<p>Elle se tut d’un petit air mystérieux. M. de Villenoise -insista.</p> - -<p>—Vous voulez savoir?... dit-elle avec un regard -sincère de ses beaux yeux bruns. Eh bien, -moi, je ne consentirai à me marier que comme -Lucienne, seulement avec quelqu’un qui me plaira -tout à fait.</p> - -<p>—Et... vous ne prévoyez donc pas qu’on -puisse vous plaire... tout à fait?</p> - -<p>Elle répondit—peut-être un peu trop vivement:</p> - -<p>—Oh! si...</p> - -<p>Puis elle resta interdite une seconde, rougit -plus fort, et ajouta:</p> - -<p>—Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui -me plaira, je ne lui plairai pas. C’est toujours -ainsi.</p> - -<p>—Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon -ami Robert.</p> - -<p>—Oh! Lucienne est plus jolie et meilleure -que moi. D’ailleurs, il y a des exceptions. Et cette -chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans -une même famille.</p> - -<p>—Vous êtes donc modeste, mademoiselle Gilberte?<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> -Voilà une qualité presque invraisemblable -chez une jeune fille.</p> - -<p>—Ces pauvres jeunes filles! Vous avez l’air -de leur en vouloir. Qu’est-ce qu’elles vous ont -fait?</p> - -<p>—Elles me font peur.</p> - -<p>Gilberte eut un rire d’enfant.</p> - -<p>—Quelle plaisanterie! Ainsi, moi, est-ce que -je vous fais peur?</p> - -<p>—Plus que vous ne croyez.</p> - -<p>Gilberte baissa les yeux et un silence suivit. -Comme ils étaient l’un devant l’autre dans un -angle du salon et que la musique faisait encore -tourner les autres couples, elle leva les mains et -lui dit:</p> - -<p>—Valsons.</p> - -<p>Il l’entraîna d’un élan presque rageur, fâché -contre lui-même et aussi contre elle, sans savoir -au juste pourquoi.</p> - -<p>Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune -fille à sa place, M. de Villenoise s’aperçut que les -mariés étaient partis. Alors il eut la vision du -coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les -imagina, dans l’ombre de cette voiture close, savourant -les premières minutes de solitude. Il se -représenta la lenteur et l’hésitation des premières -tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée -par ce robuste bras vêtu de drap noir... -D’un grand effort, il tâcha de réveiller son scepticisme<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> -à l’égard du mariage, son culte pour l’indépendance -et sa haine de tout lien, en même -temps que sa méfiance des virginités de corps -obtenues par l’atrophie ou la déviation des âmes. -Il ne put pas. Tout cela faisait place à un malaise -de désir indistinct, à un sourd désenchantement -de ce qui, jusque-là, suffisait à occuper sa fantaisie, -sinon à lui remplir le cœur.</p> - -<p>Cependant, le général, désireux de se retirer, -cherchait sa fille cadette. Il s’arrêta devant le -garçon d’honneur de Gilberte, qui se leva aussitôt.</p> - -<p>—Je n’ai pas eu le loisir de causer avec vous, -monsieur, dit le vieillard. Je le regrette. Mon -gendre nous a dit de vous tant de bien! Mais -nous nous retrouverons. Vous êtes des nôtres désormais.</p> - -<p>—Mon général, c’est beaucoup d’honneur...</p> - -<p>—Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit -M. Méricourt. Mon cousin, le membre de l’Institut,—vous -l’avez vu? le second témoin de ma fille -Lucienne,—estime beaucoup vos œuvres. J’admire -cela infiniment chez un jeune homme dans -votre grande situation de fortune. Tant d’autres -ne songeraient qu’à s’amuser...</p> - -<p>—Mais cela m’amuse, mon général.</p> - -<p>M. Méricourt chercha une autre phrase d’éloge. -Toutefois, sur ce terrain, il était mal à l’aise, ne -sachant pas au juste la nature des travaux aux-quels<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> -se livrait Vincent, et se rappelant avoir -passé, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, des articles -signés de lui sur «l’Alexandrinisme dans la -littérature romaine». Le titre l’avait effrayé; il ne -les avait pas lus.</p> - -<p>Brusquement donc, il aborda un autre sujet.</p> - -<p>—Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval, -monsieur. Il a des lignes superbes, beaucoup de -branche, des jambes de cerf; et il se rassemble, -m’a-t-il paru, à galoper sur le bord d’un chapeau.</p> - -<p>—Ah! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une -bonne bête. Où donc l’avez-vous vue, mon général?</p> - -<p>—Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises. -Mais... de loin. Car vous ne fréquentez -pas l’avenue des Poteaux, ni celle des Acacias.</p> - -<p>—Non, j’avoue que la foule...</p> - -<p>—Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins -la foule des bipèdes. Mais celle des quadrupèdes -m’intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de -Paris. J’aime à les rencontrer là. Puis ma fillette -est contente de se voir saluer par tous les officiers.</p> - -<p>—Alors M<sup>me</sup> Dalgrand va se trouver privée. -Car mon ami Robert...</p> - -<p>—Oh! interrompit le général—tombant au -piège de Vincent, qui voulait le faire parler de -Gilberte,—ce n’est pas de ma fille aînée qu’il -s’agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> -manque du feu sacré. Mais c’est la petite!... On -dirait qu’elle est née à cheval, cette gamine-là. -Vous la verrez... Elle est étonnante.</p> - -<p>—Est-ce que M<sup>lle</sup> Gilberte aimerait chasser à -courre? Nous avons ce qu’il faut, dans mes modestes -bois de Villenoise.</p> - -<p>—Merci, monsieur. Je vous suis bien reconnaissant. -Mais ce sont là des goûts de haut luxe -que je ne voudrais pas lui donner.</p> - -<p>M. Méricourt expliqua même qu’il désirait -plutôt modérer cette passion chez Gilberte. Car -pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait -mariée? C’était douteux. Avec les jeunes filles et -les difficultés de leur établissement, on ne peut -jamais savoir. Sans sa position spéciale dans l’armée,—car -il restait un maître et un arbitre en -matière d’équitation, et pouvait encore, par -exceptionnelle faveur, choisir ses montures dans -les écuries de l’École Militaire,—sa fortune personnelle -ne lui permettrait guère, à lui comme -à sa fille, que les rosses de manège. Le général dit -tout cela fort simplement, sauf l’allusion un peu -emphatique à sa renommée d’écuyer hors ligne, -rival des comte d’Aure et des Baucher.</p> - -<p>—Ah! jeune homme, je ne connais pas vos -moyens, mais je ferais le pari de rester encore, à -mon âge, plus longtemps que vous en selle aux -allures vives, et de vous faire demander grâce. -Aux dernières manœuvres que j’ai dirigées,—il<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> -y a de cela quatre ans au plus,—je semais derrière -moi mes aides de camp...</p> - -<p>Lorsque le général abordait un sujet, il ne l’abandonnait -pas de sitôt. De sorte qu’au lieu d’emmener -Gilberte, il laissa s’organiser un cotillon: -quelques figures improvisées seulement, car on -manquait d’accessoires. Les jeunes gens prirent -des fleurs dans les corbeilles pour les échanger -avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de -réséda et la mission de danser avec la demoiselle -qui portait un brin semblable. Il la trouva tout -de suite. C’était Gilberte.</p> - -<p>—Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons -échanger nos fleurs.</p> - -<p>Elle accepta celle du jeune homme, et, à son -tour, lui fixa la sienne au revers de l’habit. Puis -ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme c’était -la dernière danse et qu’une débandade s’opérait -parmi les invités, ils se dirent au revoir.</p> - -<p>Un instant après, comme un groupe de gens -empêchait M. de Villenoise d’approcher du vestiaire, -il aperçut encore M<sup>lle</sup> Méricourt à qui l’on -passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle -ôta les fleurs du cotillon, épinglées sur son corsage, -et qui, s’écrasant sous le manteau, auraient -taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement, -les laissait tomber à terre sans regarder autour -d’elle, ne se sachant pas observée par lui, qui s’effaçait -derrière d’autres personnes. Machinalement,<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> -il attendait qu’elle touchât le brin de réséda. -Elle le prit et parut le jeter comme les -autres. Mais, lorsqu’une seconde après elle éleva -la main vers son cou pour remonter son col garni -de plumes frisées, Vincent aperçut distinctement -la fleurette qu’elle dissimulait dans sa paume.</p> - -<p>Un désir ardent le prit de s’assurer qu’elle la -gardait pour de bon, qu’elle l’emportait en souvenir.</p> - -<p>Il rejoignit la jeune fille et le général, s’inquiéta -s’ils avaient une voiture. Il avait commandé son -coupé, et il le mettait à leur disposition. M. Méricourt -refusa, disant qu’il avait fait attendre un -des landaus de la noce. Déjà le chasseur de -l’hôtel partait pour faire entrer la voiture sous la -voûte.</p> - -<p>Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir -du péristyle, Vincent remarqua que Gilberte gardait -obstinément sa main droite cachée sous sa -sortie de bal, où elle l’avait glissée d’un geste vif -en le voyant s’approcher.</p> - -<p>Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux -sonnèrent sur les dalles, et, dans la cour, le -landau tourna, s’arrêta devant eux. Alors le jeune -homme se découvrit pour accepter la main que -lui offrait le général. Comme il restait le bras à -demi étendu, Gilberte comprit qu’il attendait de -sa part une semblable faveur. Gauchement, pour -lui présenter sa main libre, elle appuya du coude<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> -contre sa poitrine un éventail qu’elle tenait. L’éventail -glissa. Gilberte eut un mouvement involontaire; -et, sous la sortie de bal, une seconde -écartée, M. de Villenoise vit distinctement qu’elle -n’avait pas lâché sa fleur.</p> - -<p>Ce fut sans doute à cause de cela que, dans -son coupé, en revenant chez lui, il ôta le brin de -réséda piqué dans sa boutonnière, s’y caressa la -moustache avec un geste lent et rêveur de la tête, -puis, l’étalant de façon à le froisser aussi peu que -possible, il le glissa dans son porte-cartes.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/l.jpg" width="100" height="104" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi3"><span class="smcap">La</span> rue Jean Goujon s’étendait, déserte -et sèche, entre les façades de ses maisons -bleuies de nuit claire et écrasées -de silence, lorsque le coupé de M. de Villenoise -y réveilla des sonorités inattendues.</p> - -<p>Il était une heure du matin. Tout dormait ou -semblait dormir, dans ce quartier riche, où l’épaisseur -des murs doublés de tentures somptueuses -défend et appesantit le repos des habitants. Aussi -la voix du cocher sonna-t-elle avec une étrangeté -presque lugubre quand il cria, tout à travers cet -engourdissement de sommeil:</p> - -<p>—La porte, s’il vous plaît!</p> - -<p>Après le déchirement de ce cri, tout sembla -plus muet et plus mort. Mais, presque aussitôt,<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> -deux battants s’écartèrent, ouvrant dans la nuit -une baie de clarté. La voiture s’y engouffra. Vincent -mit pied à terre dans un grand vestibule, où -une seule lampe électrique, enfermée dans un -calice de verre jaune, éclairait le pied d’un escalier -et quelques palmes d’un camœrops gigantesque, -en laissant au delà tout un enfoncement -d’obscurité.</p> - -<p>—Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau -sur lequel apparaissait, parmi plusieurs -lettres, le rectangle bleu d’un télégramme, -cette dépêche est arrivée voilà deux heures à -peine. Autrement, je l’aurais portée à Monsieur, -soit chez M. Méricourt, soit à l’Hôtel Continental.</p> - -<p>Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un -coup d’œil sur les écritures des enveloppes; puis, -sans se presser, il ouvrit la dépêche. Comme il -n’attendait rien de pénible ou d’heureux, ce télégramme, -qui cependant ne venait pas de Paris,—car -ce n’était pas la carte fermée des communications -pneumatiques,—ne lui causait nul sursaut -d’émotion ou de curiosité.</p> - -<p>Il le lut d’un regard froid et continua de le regarder -ensuite, sans qu’à cette contemplation -aucun éclair s’allumât dans ses prunelles. Pourtant, -il ne composait sa physionomie pour personne, -pas même pour Prosper, son valet de -chambre, qui, aussitôt les lettres remises, était<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> -monté dans le cabinet de toilette, afin de toucher -le commutateur des lumières électriques et de -préparer l’eau chaude.</p> - -<p>La dépêche était datée de Cannes et contenait -ces mots:</p> - -<div class="pbq"> -<p class="p2"><i>Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou -quatre jours. Ne puis plus attendre joie de vous -revoir.</i></p> - -<p class="pr1"><span class="smcap">Sabine.</span></p> - -</div> - -<p class="p2">Ces deux lignes, que composaient les caractères -détachés et sans expression du télégraphe, -retenaient, comme par une fascination morne, -les regards et les pensées de Vincent. Le jeune -homme restait d’une immobilité de statue, sans -un tressaillement de plaisir ou d’impatience, sans -un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la -fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. -Il murmura:</p> - -<p>—Pauvre femme!</p> - -<p>Puis il monta l’escalier, lentement, avec une -hésitation de tout le corps où se trahissait bien -l’indécision, l’anémie de la volonté, qui était -comme la diathèse de son âme.</p> - -<p>Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une -ligne de conduite nouvelle. Nul effort nécessaire -ne sollicitait son énergie. Sa vie était organisée<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> -suivant les exigences de certains devoirs aux-quels -Vincent ne rêvait point, même un instant, de se -soustraire. Mais la seule résolution d’examiner -si, tout au fond de lui-même, un sentiment ne -venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être -pénible désormais l’accomplissement de tels -devoirs, lui semblait difficile à prendre. S’interroger -virilement lui apparaissait comme essentiel -et cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il -s’il découvrait qu’il aimait, ou tout au moins qu’il -était capable d’aimer?... Alors qu’il avait cru si -bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la -mort, sans flamme ardente mais toutefois sans -regret, et comme l’acquit d’une dette d’honneur, -à cette Sabine, dont il avait involontairement -brisé la vie.</p> - -<p>Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était -pas trop, croyait-il, payer la fantaisie passionnée -que Sabine expiait de son côté par la perte d’une -fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris -dont l’avait accablée le monde.</p> - -<p>Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de -Rovencourt, était, depuis son divorce, redevenue -tout simplement Sabine Marsan. Au lieu de son -ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un -rez-de-chaussée rue de la Pompe. Et tous les millions -de M. de Villenoise, dont sa fierté n’acceptait -pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher -de travailler pour vivre, de peindre des<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> -fleurs et des portraits à l’aquarelle afin d’entretenir -le modeste luxe qui, pour cette créature -dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire.</p> - -<p>Il est vrai—et Vincent se l’était dit déjà, dans -l’état de froide clairvoyance où met la moindre -parole maladroite d’une femme dont on n’est plus -épris,—il est vrai que cet étalage de labeur et de -rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour -contraindre Vincent à la seule démarche qui lui -eût permis de partager sa fortune avec Sabine, -c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances, -fort atténuantes pour lui, l’empêchaient -de se croire tenu à une si complète réparation. Et -il restait réfractaire à toute suggestion tendant à -le mener vers un tel acte d’héroïsme, que sa très -rigide et délicate conscience elle-même jugeait -exagéré.</p> - -<p>En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses -de croire qu’il n’était pas le premier homme pour -qui la comtesse de Rovencourt eût trompé son -mari. Certains propos qui la lui firent croire -presque facile, et les coquetteries qu’elle se permit -à son égard, plus encore peut-être que la force -d’un entraînement irrésistible, l’avaient décidé à -lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le -reflet de noblesse émané d’un très spécial milieu -avait, pour l’héritier de l’<span class="smcap">Apéritif</span>, ajouté une -forte séduction à la grâce très captivante de<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> -Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu -compte du rien de cabotinage et de bohème dont -cette femme sans race, épousée pour sa beauté -par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère -d’une aristocratique résidence.</p> - -<p>Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de -passion ou qu’une crise de pitié tendre pour les -souffrances d’orgueil devinées chez sa maîtresse -amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution, -un souvenir, tout à coup, le faisait bondir -en arrière. C’était l’image d’une scène abominable: -l’évocation du petit appartement que, six -années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse -coquetterie à parer pour y recevoir la comtesse -de Rovencourt, et dans lequel, un inoubliable -soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir -s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs -de femme, sous le mépris de son mari et la -curiosité froidement outrageante des hommes de -police. Ah! la dégradation dans son propre cœur -de cette malheureuse—dont pourtant il causait -la honte—et le sentiment de son impuissance -à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était -pas l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait -M. de Villenoise de donner son nom -à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait -par le honteux châtiment de la constatation, -n’avait pas été jusqu’à réclamer la flétrissure -d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> -plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité -d’humeur, sans alléguer l’adultère. -Par pitié ou par dédain, il laissait à sa femme -coupable la possibilité d’épouser celui pour qui -elle l’avait trompé. Mais le scandale n’en avait -pas moins amusé tout Paris. Et l’écœurant souvenir -n’en restait pas moins fixé dans le cœur de -Vincent.</p> - -<p>Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand -lit drapé où vivement il s’était réfugié pour mieux -réfléchir, cette lassitude d’une liaison rendue indissoluble -par les circonstances lui courbatura -l’âme tout à coup, l’écrasa sous une pesanteur de -fatalité. Ainsi donc Sabine allait revenir... Dans -trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un -autre télégramme—daté de Paris celui-là—ou -bien quelque billet apporté au galop par un commissionnaire. -Alors il mettrait son chapeau, il -retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les -habitudes interrompues pendant deux mois... Une -minutieuse vision lui montrait tous les détails de -cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient... -Il se voyait quittant à pied son hôtel -pour parcourir d’un pas hygiénique le joli trajet -de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy, -toute voisine de la maison où habitait M<sup>me</sup> Marsan. -Ce trajet, il en connaissait les moindres accidents; -sa mémoire faisait défiler devant lui des physionomies -familières de maisons, et des coins de verdures<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> -pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles -fleuries, dans les petits jardinets de l’avenue Henri -Martin. Même en pensée, il s’attardait, flânait dans -ce décor parisien, observait les nuances changeantes -de l’heure ou de la saison, sans hâte bien -vive d’arriver au but. Pourtant, au coin de la rue -de la Pompe, sa démarche se précipitait, il parcourait -allègrement les derniers mètres. C’est que, -soudain, il songeait à la bonne minute de l’accueil, -à l’exclamation de joie dont Sabine le saluerait, -et à cette charmante silhouette de femme, -immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre -d’art et de fantaisie qu’était l’atelier où elle passait -presque toute son existence.</p> - -<p>Hélas! le court frisson d’attendrissement dont -le secouait par avance la spontanéité de l’étreinte, -l’oubli de toutes les misères communes dans la -chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait -bien vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il -prévoyait trop le recommencement de la sourde -lutte où, depuis le divorce de Sabine, tous deux, -avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient -leur pauvre amour. Car, si la maîtresse ne -se consolait pas de sa déchéance, l’amant ne lui -pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance, -elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait -d’autant plus souffrir l’autre, qu’ils avaient à -leur disposition les armes par lesquelles ils pouvaient -réciproquement se blesser au plus profond<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> -du cœur. En effet, la froide inertie de Vincent -exaspérait l’âme impatiente et passionnée de Sabine -autant que l’âpre impétuosité de cette âme -glaçait et irritait M. de Villenoise.</p> - -<p class="p2">C’était après des scènes pénibles, après des -bouderies sans fin à peine tempérées par de -mornes politesses, que Sabine Marsan s’était décidée -à partir pour le Midi. La commande d’un -portrait d’enfant pour une famille qui passait -l’hiver à Cannes lui fournissait le prétexte et la -possibilité de ce voyage. Elle s’y décida comme -à une mesure de haute politique: car elle se figurait -punir Vincent par son absence, le forcer à -s’apercevoir qu’elle lui était indispensable et à -trembler de la perdre un jour tout à fait. Ainsi -peut-être lui ferait-elle accomplir un pas vers le -mariage, auquel il se refusait, et qui pour elle, -soit amour, soit ambition, soit désir de revanche -contre la destinée, était devenu l’idée fixe, le but -suprême,—un but vers lequel elle se lançait -d’une volonté aveugle, violemment et maladroitement.</p> - -<p>Mais Sabine était trop soumise aux impulsions -de ses réflexes nerveux et à la fougue de son caractère -pour mettre en œuvre la diplomatie qui, -généralement, se trouve à la portée des femmes. -Son départ, qui lui coûta d’ailleurs beaucoup,—car -elle souffrait loin de Vincent d’une façon différente<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> -mais bien plus amère qu’auprès de lui,—son -départ devait produire un effet contraire à -celui qu’elle en attendait. Elle l’effectuait trop -tard, après avoir laissé trop se tendre leurs quotidiennes -relations, si bien que son éloignement, -au lieu de se faire sentir comme une intolérable -privation, agit comme une délivrance. Les deux -mois qui venaient de s’écouler avaient été pour -M. de Villenoise une période d’apaisement, durant -laquelle il s’était absorbé tout à loisir dans -ses chères études, le cœur mort ou du moins engourdi, -l’imagination calme, l’esprit triomphant -et lucide. Sa correspondance avec Sabine s’était -poursuivie régulièrement sans troubler ce délicieux -état d’âme,—délicieux au moins pour lui, -pour son dandysme intellectuel et sentimental, -pour sa curiosité d’érudit, pour son scepticisme à -l’égard des grandes passions, qu’il considérait -volontiers comme des crises physiologiques propres -aux tempéraments mal équilibrés. Les lettres -de M<sup>me</sup> Marsan et ses propres réponses ne révélaient -nulle hostilité amoureuse, pas même une -sorte de paix armée entre ces singuliers amants. -On y eût découvert plutôt cette confiance que -l’extinction des sentiments passionnés laisse éclore -entre deux époux vers les dernières années d’une -union sans reproche. C’était le bavardage à peine -tendre mais très intime de deux êtres enchaînés -par l’indestructible réseau de longues habitudes<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> -communes, et qui ont acquis le besoin de se -parler de tout, même des moindres puérilités -extérieures. Si M. de Villenoise eût joui moins -profondément de l’accalmie que cette séparation -mettait dans son orageuse liaison avec la violente -Sabine, il se fût inquiété peut-être de reconnaître, -aux mille indices de cette minutieuse correspondance, -avec quelle force le liait une chaîne -que pour le moment il ne sentait plus. Mais il -était si reconnaissant de ne pas recevoir à chaque -courrier des pages de protestations, de reproches -ou de plaintes, qu’il s’abandonnait au plaisir -d’écrire tout naturellement, sans apprêt comme -sans réticences, des lettres dont il n’était pas tenu -de faire des lettres d’amour.</p> - -<p>Peut-être commençait-il à croire que, de son -côté, Sabine enfin se convertissait à cette camaraderie -charmante, et que la tyrannique affection -de ce cœur féminin s’apaisait en une amitié plus -compréhensive, plus capable de désintéressement, -lorsqu’il reçut—au retour de l’inoubliable -journée de noce—le télégramme de M<sup>me</sup> Marsan. -La soudaine impatience qu’elle y témoignait de -le revoir—cette impatience dont elle ne parlait -même pas dans sa lettre de la veille et qu’elle manifestait -ainsi tout à coup—lui prouva qu’il -allait la retrouver toute pareille à elle-même. Car, -à ce petit fait, il reconnaissait trop Sabine. Comme -c’était bien d’elle cette brusque frénésie d’un sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> -qui paraissait dormir et qui, d’une minute -à l’autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent -pressentait, même à une telle distance, la -fièvre dont était brûlée la pauvre femme,—cette -fièvre qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle -avait pris la résolution de parler ou d’agir, et -qui la rendait incapable de toute temporisation, -de toute mesure. Une fatalité de sa nature impulsive -empêchait Sabine de traverser sans se dévorer -intérieurement l’intervalle de temps, si -court fût-il, que demandait sa pensée pour se -transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter -avec la fermeté tranquille affichée dans sa -correspondance l’exil de deux mois; mais, du moment -qu’elle avait décidé son retour, elle ne patienterait -pas sans torture durant les deux journées -qui l’en séparaient encore.</p> - -<p>Était-ce donc parce qu’il pensait aux ardeurs -douloureuses de ce cœur tourmenté, ou dans un -sentiment de compassion pour cette existence à -jamais assombrie, ou par la prévision d’un plus -cruel avenir, qu’il murmura en lisant la dépêche -datée de Cannes, et plus d’une fois encore, durant -une longue nuit sans sommeil:</p> - -<p>«Pauvre Sabine!... Pauvre femme!...»</p> - -<p class="p2">Quoi qu’il en fût, dès le lendemain matin, la -première action de Vincent tendit au bonheur de -celle qu’il plaignait d’une si étrange pitié. Sans<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -attendre que son valet de chambre entrât chez -lui, à sept heures, suivant la consigne, dès six -heures et demie M. de Villenoise sonna.</p> - -<p>Prosper parut, et, sur l’ordre de son maître, -ouvrit les volets. Une fraîcheur d’avril, une clarté -bleue et rose, pénétrèrent dans la grande pièce -tendue de velours sombre, obscurcie de boiseries -anciennes, et, çà et là seulement, égayée par des -bibelots en ivoire ou en porcelaine de Saxe, par -un panneau de glace au-dessus de la cheminée en -chêne sculpté, par quelques bergeries galantes -du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dues à des pinceaux de maîtres -et espacées le long des murs.</p> - -<p>—Donnez-moi mon buvard, de l’encre, une -plume, dit M. de Villenoise.</p> - -<p>Assis dans son lit, le genou soulevé pour soutenir -son buvard, il griffonna:</p> - -<div class="pbq"> -<p class="p2">«<i>Madame Sabine Marsan, hôtel Beau-Rivage, -Cannes.</i></p> - -<p>«<i>Suis bien heureux. Vous souhaite bon voyage et -vous attends avec impatience. A bientôt.</i></p> - -<p class="pr1">«<span class="smcap">Vincent.</span>»</p> - -</div> - -<p class="p2">—Tenez, dit-il au domestique, faites porter -cela et revenez préparer mon tub. Ah!... s’exclama-t-il -comme Prosper allait quitter la chambre.</p> - -<p>Le valet se retourna. M. de Villenoise eut une<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> -courte hésitation. A la fin il demanda, mais avec -une ombre de gêne:</p> - -<p>—La jument n’est pas sellée, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Je ne pense pas. Est-ce que monsieur l’a -commandée plus tôt ce matin?</p> - -<p>—Non... Au contraire, je ne sortirai pas à -sept heures et demie comme d’habitude. Passez -à l’écurie et dites à Andrew de seller seulement -pour... mettons pour... neuf heures.</p> - -<p>Prosper sortit, étonné de l’espèce d’embarras -qu’avait manifesté son maître en donnant un -ordre si simple. Mais ce n’était pas à l’égard de -ses gens que M. de Villenoise éprouvait ce vague -sentiment de confusion: c’était vis-à-vis de lui-même. -Car, s’étant demandé depuis la veille -comment il était possible que, dans ses quotidiennes -promenades à cheval, il n’eût jamais rencontré -le général et M<sup>lle</sup> Méricourt, qui, de même, -allaient au Bois chaque matin, il avait réfléchi -que, sans doute, une jeune fille et un vieillard -choisissaient des heures plus tardives que les -siennes. Il possédait d’ailleurs ce renseignement -qu’on avait chance de les voir plutôt dans les -allées fréquentées, tandis que lui-même préférait -les grands espaces déserts du côté de Longchamps -et de Bagatelle; il sentait donc, sans se le dire -encore, qu’il allait changer son itinéraire comme -il changeait le moment de sa promenade. Cette -petite stratégie absorbait maintenant toute sa<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> -pensée, tandis que, de bonne foi, il se croyait -occupé d’autre chose. Jusqu’à neuf heures il se -tint dans son cabinet de travail. Ce n’était pas -par l’image de Sabine qu’il cherchait à combattre -ses souvenirs d’hier et son absurde espoir de ce -matin. Non... Sabine... Il était quitte envers elle -depuis cette réponse télégraphiée qu’il avait voulue -sincère et qu’il justifierait dans deux jours—comme -si elle l’avait été—par toutes les attitudes -d’une tendresse devenue, hélas! un devoir. -D’ailleurs, il eût été impossible à Vincent de -mettre en face l’une de l’autre, même dans la plus -inconsciente évocation, Sabine Marsan et Gilberte -Méricourt... L’une, cette maîtresse, jetée -définitivement dans ses bras et dans sa vie par -une scandaleuse catastrophe... L’autre, cette enfant -que, malgré tous ses partis pris et toutes -ses préventions contre les jeunes filles, il jugeait -d’une ingénuité, d’une fraîcheur d’âme semblable -à sa merveilleuse fraîcheur de chair, à sa beauté -de fleur candide. Il était lié à la première, soit! et -par d’indissolubles liens. Mais en quoi cela pouvait-il -l’empêcher d’admirer secrètement la seconde? -Pourquoi ne pas goûter le charme du rêve -qu’elle éveillait en lui? Après tout, la vie que nous -vivons ne tient pas tout entière dans la réalité. -Si notre volonté le plus souvent reste impuissante -contre les fatalités extérieures, nous sommes du -moins les maîtres de nos songes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p> - -<p>Telles étaient les pensées flottantes en l’esprit -distrait de M. de Villenoise, tandis qu’il se croyait -adonné tout entier à l’éclaircissement d’un vers -douteux de Manilius. Machinalement son intelligence -suscitait des mots et presque des idées équivalant -au texte latin, tant le fonctionnement de -son cerveau approchait, à force de savante discipline, -de la perfection mécanique.</p> - -<p>Cependant son regard, parfois, se levait de la -page commencée, errait autour de cette bibliothèque -où il avait concentré toutes ses joies -intellectuelles depuis qu’il avait renoncé à remplir -son existence par les joies du cœur. Elle -tenait, cette bibliothèque, en sa plus longue dimension, -toute la largeur de l’hôtel, et peu s’en -fallait qu’elle ne fût carrée. Les hautes fenêtres à -petites vitres nombreuses s’obscurcissaient de -stores du côté de la rue, tandis qu’en arrière -elles s’ouvraient sur la verdure d’un jardin où -fleurissaient des marronniers énormes. Et rien ne -pouvait charmer une âme disposée à la rêverie et -à l’étude comme les couleurs et les parfums de -ces arbres puissants épanouis dans un ciel pur, -venant imprégner le recueillement de cette pièce -immense, aux murailles tapissées de livres, aux -consoles et aux vitrines toutes chargées d’objets -d’art.</p> - -<p>Dans la cour, sous les fenêtres, tout à coup un -cheval s’ébroua. On entendit des fers heurter<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> -impatiemment le pavé, et la voix, aux inflexions -britanniques, d’un palefrenier qui calmait l’animal. -M. de Villenoise leva les yeux vers un cartel, -et vit que neuf heures allaient sonner. Il descendit.</p> - -<p>Sous la voûte il se mit en selle,—vivement, -parce que Gipsy se montrait nerveuse au montoir. -Et il la retint quelques secondes, comme elle -prenait son élan, pour lui apprendre à ne pas -partir sans ordre, avec une fougue brutale, ainsi -qu’une bête mal élevée.</p> - -<p>—N’ai-je pas l’étrier gauche plus court que -l’autre, Andrew? Voyez donc si c’est au dixième -point.</p> - -<p>—Au dixième point, oui, monsieur, dit le -groom en examinant l’étrivière.</p> - -<p>—Allons maintenant, ma belle, fit le jeune -homme en flattant de la main le cou de son -cheval.</p> - -<p>Gipsy, s’efforçant d’être sage, partit d’un pas -raisonnable. Mais, dans la rue, à la première -bouffée d’air, à la première vision d’espace ensoleillé, -ce fut plus fort qu’elle: ses jambes fines -se détendirent, puis se replièrent bien haut comme -pour mieux battre le sol; et elle dansait, l’encolure -arrondie, les oreilles droites, une grande -mèche dorée voltigeant sous le frontal, entre ses -beaux yeux noirs, où s’affolait le plaisir de la -course attendue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p> - -<p>Vincent rendit complètement la main; les -rênes tombèrent de toute leur longueur. Il habituait -ses chevaux à ne lui donner un départ que -dans le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le -moment, elle risquerait un châtiment si elle insistait. -Elle allongea le cou et se mit au pas.</p> - -<p>Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise -ne songea plus qu’à la façon dont il rencontrerait -M<sup>lle</sup> Méricourt. Cela se passerait peut-être dans -l’allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans -l’avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner -le Trocadéro et d’entrer dans le Bois, comme il -le faisait habituellement, par la porte de la -Muette, remontait vers l’Étoile. Et déjà il se figurait -la silhouette de l’amazone, le geste dont elle -lui rendrait son salut, l’exclamation bienveillante -du général, qui lui proposerait de chevaucher un -instant avec eux pour bavarder d’équitation.</p> - -<p>Cette perspective qui, d’abord, amusa M. de -Villenoise et lui fit prendre patience, l’obséda, -puis finit par l’énerver à mesure que les quarts -d’heure passèrent sans qu’elle se réalisât. Chaque -fois que, de loin, il croyait voir une jeune femme -à cheval à côté d’un vieux monsieur, il se figurait -que c’était Gilberte. Aussitôt il mettait Gipsy au -petit galop. Puis, lorsqu’il arrivait près des cavaliers, -il reconnaissait qu’il s’était trompé. Parfois -même le monsieur n’était pas vieux et la femme -n’était plus jeune. Mais quoi! c’était agaçant<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> -aussi... Jamais il n’avait vu M. Méricourt ni -M<sup>lle</sup> Gilberte à cheval. Il ne connaissait ni leur -physionomie sous cet aspect, ni la robe de leurs -bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de loin, -il pouvait les confondre avec les premiers cavaliers -venus.</p> - -<p>Vincent, vers onze heures et demie, rentra -chez lui de mauvaise humeur. Heureusement -pour Gipsy, il n’était pas de ces gens qui soulagent -leurs nerfs en tourmentant leur monture, -et elle avait plutôt pris plaisir aux nombreux -petits temps de galop à la poursuite d’un vieux -monsieur et d’une jeune demoiselle. Aussi rentra-t-elle -plus satisfaite que son maître, de son -beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur -de sa litière fraîche, dans son box élégant, et le -bouquet de son avoine.</p> - -<p class="p2">Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre de -Sabine. Il y reconnut l’état d’esprit que le télégramme -lui avait fait pressentir: une fébrilité, -dont l’approche, au simple contact de ce papier, -déjà crispait ses propres nerfs; une impatience -de le revoir sous laquelle il croyait deviner moins -une vraie tendresse que le despotique vouloir de -le monter au même diapason. Sabine avait une -façon de lui dire: «N’est-ce pas que nous allons -être heureux? N’est-ce pas que c’est trop affreux, -deux mois passés l’un sans l’autre, et que nous<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -ne pourrons plus nous quitter... jamais?» à travers -laquelle il lisait, à tort ou à raison, comme -une leçon dictée, comme un programme de sentiments -qu’on lui imposait, bien plus que l’expression -d’un simple et sincère élan d’amour.</p> - -<p>«Elle veut donc toujours me suggestionner!» -pensa-t-il. «Mais elle n’a pas en elle-même la -force calme qu’exige un pareil rôle.»</p> - -<p>Puis, après quelques minutes de réflexion, il -se dit encore:</p> - -<p>«Je serai ce que je dois être et ce que je puis -être. Voilà tout.»</p> - -<p>Sabine lui annonçait son retour pour le surlendemain. -Elle arrivait à neuf heures du matin. -Mais elle le suppliait instamment de ne pas venir -à la gare.</p> - -<p>«Si elle m’aimait avec sa tendresse plus -qu’avec sa vanité,» rumina-t-il, «elle voudrait -me voir dès son arrivée. Mais elle est trop coquette -pour se montrer après dix-huit heures de -voyage. Eh bien, tant mieux! Je ne manquerai -pas ma promenade au Bois.»</p> - -<p>Le raisonnement de Vincent n’était pas juste. -Car, chez une femme de trente-cinq ans telle que -Sabine, que torture déjà le souci de sa décroissante -beauté, c’est souvent un héroïsme d’amour -qui fait sacrifier à des considérations de coquetterie -la joie de voir l’aimé quelques instants plus -tôt. Mieux vaut le sevrer d’un bonheur, ce trop<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> -fragile amour, que l’aventurer sans ses armes ordinaires, -c’est-à-dire sans cette grâce du visage -qui lui est indispensable pour vaincre et pour -durer.</p> - -<p>Toutefois cette mesure de prudence adoptée -par M<sup>me</sup> Marsan se tourna contre elle, car ce fut -précisément ce matin-là qu’enfin M. de Villenoise, -au Bois, rencontra M<sup>lle</sup> Méricourt.</p> - -<p>C’était dans une allée cavalière presque tout -à fait déserte. Vincent aperçut la jeune fille de -loin, et de dos, car elle allait dans le même sens -que lui. Pourtant, cette fois, il fut tellement certain -que c’était bien elle, qu’il éprouva une stupéfaction -d’avoir jamais pu s’y tromper.</p> - -<p>A quelques foulées en avant de son père—qui -suivait au pas le bord de l’allée, dans l’ombre -des jeunes feuillages—M<sup>lle</sup> Méricourt faisait -faire, au trot, des contre-changements de main -de deux pistes à son cheval.</p> - -<p>Elle exécutait cet exercice—un des plus difficiles -de l’équitation, et assurément le plus difficile -pour une femme, à cause de l’inégalité des aides—avec -une précision qui étonna Vincent. Tout -de suite il se rendit compte que le général n’avait -rien exagéré en parlant de sa fille comme d’une -écuyère remarquable. En même temps le jeune -homme apprécia la modestie de l’amazone qui, -dans cette allée solitaire, ne travaillait pas pour la -galerie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p> - -<p>Avec ses mouvantes et parfaites attitudes, sous -la fine pluie d’or verdi qui tombait des grêles -verdures d’avril ensoleillées, Gilberte formait la -silhouette la plus délicieuse. Elle avait juste la -taille qui est jolie à cheval, sans trop de sveltesse -ni d’embonpoint. Les épaules étaient relativement -larges, d’une ligne à peine tombante; les -bras descendaient d’un mouvement aisé, sans -raideur; le buste long s’amincissait à la ceinture, -et les hanches se dégageaient, d’une courbe très -fine, reposant d’aplomb sur la selle. Contre le -flanc gauche du cheval, la courte jupe noire se -collait, grâce à la fixité du genou et du pied passé -dans l’étrier, qui ne la soulevaient d’aucun pli. Au-dessus -du corsage sombre paraissait la ligne claire -d’un col droit; et un petit chapeau en gros paillaisson -blanc, étroitement bordé de noir, surmontait -la masse brune des cheveux tordus, dans -laquelle, parfois, quelque rayon de soleil allumait -une flambée rousse.</p> - -<p>Du côté droit au côté gauche de l’allée, puis -du côté gauche au côté droit, cette charmante -amazone semblait voltiger lentement, d’un trot -rythmé qui appuyait à peine sur le sol. Le cheval, -placé parallèlement au bord de la route, ne procédait -pas par petits bonds de côté, mais croisait -les pieds comme un maître de danse, ainsi qu’il -convenait pour la perfection de ce difficile travail. -En venant comme il faisait, par derrière,<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> -Vincent ne voyait pas bouger le bras gauche de -M<sup>lle</sup> Méricourt, ce qui prouvait la justesse avec -laquelle ses doigts devaient donner les indications -de rênes. Et la cravache s’écartait à peine -du flanc de la bête, pour aller à droite, comme -la jambe s’en écartait invisiblement pour aller à -gauche, tant était légère autant que précise l’action -des aides inférieures.</p> - -<p>M. de Villenoise, au petit pas, se gardait de -rejoindre trop vite M. Méricourt. Il préférait -laisser à ses yeux le loisir de savourer le gracieux -spectacle, et à son cœur le temps de goûter le -quelque chose d’attendri et d’immatériel que ce -spectacle éveillait en lui. Une tentation même -lui venait de tourner bride et de s’en aller, en -sentant croître jusqu’à une intensité presque -aiguë le charme qui l’envahissait. Oui, décidément, -il y avait un danger dans des sensations -pareilles. Mais, après tout, qu’éprouvait-il? Ce -n’était pas un commencement d’amour, certes, -puisqu’il ne courait pas vers cette jeune fille, -puisqu’il ne ressentait pas même le désir de lui -parler. Non... Seulement il eût voulu la suivre -ainsi, sans être aperçu, et la voir toujours devant -lui. Eh bien, ce n’était qu’une admiration d’artiste, -une émotion tout intellectuelle. N’importe, -il ferait mieux de s’en aller... C’était plus sage. Il -s’en irait dans une minute... Il s’en irait quand -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>M<sup>lle</sup> Méricourt aurait atteint ce gros arbre là-bas... -Oh! elle y arriverait bientôt... Encore deux -lacets de droite à gauche, et de gauche à droite, -elle y serait. Alors Vincent détournerait Gipsy -dans une allée de traverse...</p> - -<p>Le jeune homme aurait-il vraiment tenu cette -résolution? Qui pourrait le dire? Il n’en sut -jamais rien lui-même. Car, avant que Gilberte -eût achevé le dernier contre-changement de main -à la hauteur du gros arbre, son père, averti par -le pressentiment qu’éveille en nous une présence -voisine qui nous intéresse, se retourna sur sa selle -et vit M. de Villenoise.</p> - -<p>Les deux hommes se saluèrent. Le général retint -son cheval et Vincent pressa le sien. Ils se -trouvèrent côte à côte.</p> - -<p>Puis M. Méricourt s’écria:</p> - -<p>—Gilberte!... Une bonne rencontre!... Viens -dire bonjour à ton garçon d’honneur.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Méricourt, à la voix de son père, arrêta sa -monture et la retourna par une demi-pirouette -souple et correcte. Mais elle ne devait pas avoir -compris, car son visage, calme et rosé lorsqu’il -apparut, changea d’expression dès qu’elle aperçut -Vincent. Elle pâlit, puis rougit; et la gêne visible -qu’elle éprouva de cette rougeur colora ses traits -plus vivement encore.</p> - -<p>Quand il la vit rougir ainsi, Vincent se troubla. -C’est à peine s’il eut la présence d’esprit d’ôter -son chapeau, puis de le passer dans la main<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> -gauche pour toucher de la droite celle que la -jeune fille lui tendait.</p> - -<p>Afin de donner cette poignée de main, -Gilberte avait rapproché son cheval par un -appuyé qui témoignait de l’obéissance de sa -bête autant que de sa propre habileté. Mais -Vincent ne le remarqua même pas. Vainement -il cherchait quelque chose à dire, alors que des -compliments à l’écuyère étaient un sujet tout -indiqué.</p> - -<p>Ce fut M. Méricourt qui parla le premier, et—tout -naturellement—d’équitation; il vanta -de nouveau les belles formes et le rassemblé parfait -de Gipsy.</p> - -<p>—Mais ne lui ôtez-vous pas un peu de son -perçant, monsieur, dit-il, à la maintenir ainsi -toujours en main?</p> - -<p>—Cette jument est tellement équilibrée, mon -général, répondit M. de Villenoise, que la mise -en main est presque sa position la plus naturelle. -J’ai de la peine, au contraire, à la faire s’étendre -lorsque je veux allonger son pas.</p> - -<p>—Elle a une robe ravissante, s’écria Gilberte. -Elle est dorée comme on avait doré artificiellement -le cheval de l’empereur Galba, dans la pantomime -de <i>Néron</i>, à l’Hippodrome.</p> - -<p>—Si cela vous amusait de la monter, mademoiselle, -vous lui feriez beaucoup d’honneur. -Vous me laisserez seulement le temps de l’essayer<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> -en dame dans un manège, pour m’assurer -qu’elle supporte bien la jupe.</p> - -<p>—Vous mettriez une jupe? demanda Gilberte -égayée.</p> - -<p>—Bien entendu.</p> - -<p>Elle éclata de rire.</p> - -<p>—Ah! je voudrais bien vous voir.</p> - -<p>—Pour cela, non, dit Vincent, qui se tourna -pour lui sourire.</p> - -<p>Leurs yeux se rencontrèrent.</p> - -<p>Ce sont toujours les yeux qui trahissent l’affinité -inconsciente de deux êtres l’un pour l’autre. -Ce mystère, que le cœur peut ignorer longtemps, -les prunelles aussitôt le reflètent. Elles n’en savent -point garder le secret.</p> - -<p>Les regards de Vincent et de Gilberte s’effleurèrent -en un de ces contacts imprévus, involontaires, -et si poignants, que l’âme, ensuite, ne peut -plus, sans hypocrisie vis-à-vis d’elle-même, conserver -sa sécurité.</p> - -<p>Ils se détournèrent aussitôt l’un de l’autre. Mais -cet «aussitôt» était encore trop tard. Et tel fut -l’oubli des choses extérieures où cette révélation -de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens, -qu’ils crurent sortir d’un songe quand ils entendirent -M. Méricourt prononcer d’un ton placide:</p> - -<p>—Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur, -que cette jument, telle qu’elle est mise,<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> -conviendrait à une dame, car vous me paraissez -la monter avec beaucoup de jambe.</p> - -<p>Vincent dut faire un effort pour percevoir le -sens net des mots, et il ouvrait enfin la bouche -pour répondre, lorsque le général reprit:</p> - -<p>—Vous avez parfaitement raison d’ailleurs. -S’il y a une chose détestable, c’est l’équitation -sans jambe. Mais à notre époque et dans notre -pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant -assez d’empire sur eux-mêmes pour en avoir sur -leurs bêtes, on ne dresse plus les chevaux à comprendre -la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse -même plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous? -Un lieutenant, l’autre jour, à l’École de -Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais, mon -général, si je me servais de mes jambes, je ferais -emballer ma jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en -ai pas besoin, elle a déjà trop d’impulsion sans -cela.» Il croyait que les jambes servent seulement -à augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!... -Mais moi, monsieur, je donne toutes les indications -à mon cheval avec les jambes!... Oui, -toutes... depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge, -et jusqu’au changement de pied. Voyons, je vous -le demande, comment conçoit-on que, sans -jambe, on puisse équilibrer un cheval?</p> - -<p>Ce «je vous le demande» n’était heureusement -qu’une figure de rhétorique dans la bouche -du général, qui, une fois empoigné par son sujet<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span> -favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la -place aux répliques de son interlocuteur. L’autorité -qu’on ne lui discutait pas en pareille matière, -et l’habitude de s’adresser à des officiers hiérarchiquement -inférieurs que le respect retenait -de l’interrompre, déterminaient chez lui cette tendance -au monologue. M. de Villenoise eut à l’en -bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait -aussi incapable que possible de soutenir une conversation. -Tandis qu’il pouvait à loisir, sous l’attention -extérieure prêtée à ce bruit de paroles, -bercer le plus délicieux des rêves.</p> - -<p>L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient -donnait exactement passage à leurs trois chevaux -de front. Même quelques branches les frôlaient; -et c’est pourquoi il avait pris à M<sup>lle</sup> Méricourt la -place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre -son père et lui-même. Il se trouvait à gauche et -parfois le pied de Gilberte effleurait sa botte. -Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous -deux tendaient leurs regards en avant, comme -n’osant plus croiser leurs prunelles. Toutefois ils -avaient si fortement la sensation de leur présence -réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre -chose. Et les délicates verdures d’avril, dans lesquelles -leurs yeux s’enfonçaient, ne leur devenaient -visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt -des significations correspondant à leurs -sentiments intimes, à l’espèce de gêne oppressante<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> -et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient -plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette -perspective d’allée sous bois mollement sablée -d’un épais sable roux et colorée de cette couleur -de soleil, sans se rappeler cette promenade.</p> - -<p>Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des -Acacias. Les feuillages, brusquement, s’espacèrent, -dévoilant une large nappe de ciel bleu. La -lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes -plus tardivement verdoyantes que les taillis. Des -voitures filaient sur la chaussée; des cavaliers galopaient; -deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie -et l’intimité du décor disparurent. En même -temps disparut aussi l’espèce de charme qui scellait -les lèvres et détournait les yeux de Gilberte -et de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un -de l’autre. Alors ils se regardèrent, ils se parlèrent. -Mais avec un regret de leur étrange et délicieuse -angoisse...</p> - -<p>—C’est comme leur façon de comprendre la -théorie de la main fixe, continuait le général. -C’est très bien, la main fixe... Mais encore faut-il -s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de -bois, car alors, plantez-moi un crochet dans l’arçon -de la selle et attachez-y les rênes, ça sera la -même chose. La main parle à la bouche du cheval. -Et comment une main de bois pourrait-elle -parler?...</p> - -<p>—Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte,<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> -faites-vous aussi des contre-changements de main -de deux pistes au galop?</p> - -<p>—Pas correctement, non, monsieur. Je n’y -suis jamais arrivée.</p> - -<p>—Et tu n’y arriveras jamais, reprit le général. -Une femme ne peut pas. C’est là qu’il en faut -des jambes, pour le soutien de l’allure et pour -les changements de pied!...</p> - -<p>Il s’interrompit.</p> - -<p>—Ah! dit-il, voici le maréchal.</p> - -<p>Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu’il connaissait -de vue, comme le connaissaient tous -les habitués du Bois, venait à eux d’un pas tranquille. -Tout de suite le jeune homme fut saisi par -le respect un peu ému que lui inspirait cette -maigre figure, d’une crânerie si élégante à cheval -malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait résister -à l’âge avec toute la puissante inertie de sa -légendaire obstination.</p> - -<p>Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa -fille et M. de Villenoise, un coup d’œil rapide. Il -hésita; puis, brusquement, dit à Vincent—mais -d’une voix qui manquait de chaleur:</p> - -<p>—Désirez-vous que je vous présente?</p> - -<p>Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée -auprès de M<sup>lle</sup> Méricourt allait devenir un -sujet de remarques, non seulement pour les amis -du général, mais pour tout ce monde assoiffé de -cancans qui n’a pas en vain baptisé son point de<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> -ralliement dans le Bois matinal du nom de <i>La -Potinière</i>.</p> - -<p>Aussitôt il prit congé, s’excusant même:</p> - -<p>—C’était si intéressant de vous écouter, mon -général! Je ne voulais pas vous interrompre.</p> - -<p>—Ah! j’en ai bien d’autres à vous dire, cria -gaiement M. Méricourt. Mais je vous repincerai. -Venez donc un de ces matins, vers huit heures, -me demander au Champ de Mars, au grand manège -de l’École. Je vous montrerai ce que j’obtiens -par le dressage à pied. Vous verrez... C’est -très curieux.</p> - -<p>Après avoir, en la saluant, rencontré de nouveau -le regard de Gilberte,—un long regard -brun et doux qu’il emporta dans son cœur, -comme l’autre soir il avait emporté dans sa poche, -contre sa poitrine, le brin de réséda,—Vincent -retourna en arrière et reprit la petite allée verte -que tout à l’heure ils avaient suivie côte à côte.</p> - -<p>Oh! la charmante petite allée, si bien enclose -de feuillage, et si peu à la mode, si dédaignée des -promeneurs que les pas de leurs chevaux n’y seraient -peut-être pas effacés jusqu’au soir! A y -attarder ainsi sa rêverie, Vincent oubliait le mouvement -de la vie mondaine qui s’agitait à peu de -distance. Il se croyait au fond de son parc immense -à Villenoise. Et il n’y était pas seul. De -nouveau Gilberte y chevauchait à côté de lui. Le -général aussi était là qui développait sa théorie<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> -de la main fixe. Oui, le général en personne. Car -il ne gênait en rien l’espèce de mirage en train -de se fixer dans l’esprit de Vincent. Ce brave -cœur de vieux militaire, que l’on sentait si paternel, -si dévoué à l’adoration de ses deux fillettes, -donnait au contraire comme une consistance, -une solidité, à l’espèce de tableau de famille qui -s’esquissait dans l’imagination de M. de Villenoise. -Une famille... Une femme, un père, un -foyer... Étaient-ce donc ces choses dont le confus -désir tourmentait, depuis le matin de la noce, -celui qui avait été—tellement contre son gré—le -garçon d’honneur de Robert Dalgrand? -Étaient-ce donc ces choses qui prêtaient une signification -plus profonde au charme de Gilberte, -à ce charme fait de grâce et de fraîcheur morales -autant que de grâce et de fraîcheur physiques?</p> - -<p>«Une famille!...» se dit Vincent, «Est-ce -que j’en ai eu? Est-ce que j’en aurai jamais?»</p> - -<p>Sa mère?... Il se la rappelait à peine. Le seul souvenir -qu’il conservât d’elle était celui des pleurs -qu’elle versait en cachette, disant à son petit garçon: -«Ne le raconte pas à ton père, que j’ai pleuré. -Mais, vois-tu, mon pauvre enfant, avec ses idées -d’inventeur, il nous mettra sur la paille.»</p> - -<p>Son père?... Eh bien, non, c’était plus fort que -lui!... Quand il voulait penser au père Bertet, ce -qui s’évoquait devant ses yeux c’était l’affiche -énorme avec la bouteille de l’<span class="smcap">Apéritif</span>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span></p> - -<p>Voilà pour la famille dans le passé. Puis, lorsqu’il -regardait l’avenir, il y apercevait... Sabine.</p> - -<p>Jusqu’à présent, il avait étouffé ses vagues regrets -sous une ironie voulue à l’égard du mariage, -de la fidélité des femmes et de la candeur des -jeunes filles. En cherchant les mauvais côtés de -la famille, il avait fini par ne plus voir que ceux-là. -Et il triomphait de les découvrir plus nombreux -que les bons, oubliant qu’il en est ainsi -pour toutes les choses humaines. D’ailleurs, à -force de dénigrer en face de lui-même aussi bien -que devant les autres ce qu’il ne pouvait posséder, -Vincent avait fini par croire, de bonne foi, -qu’il conformait sa vie à ses théories, alors que -c’étaient ses théories, au contraire, qu’il conformait -aux nécessités et aux fatalités de son existence.</p> - -<p>De là vint son étonnement de tout ce qui s’éveilla -en lui dès qu’il eut rencontré Gilberte.</p> - -<p>Il ne pouvait croire à ce qu’il éprouvait. Il ne -se reconnaissait pas.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/c.jpg" width="100" height="101" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Comme</span> M. de Villenoise s’y attendait, il -trouva chez lui, à son retour du Bois, -un mot de Sabine. Elle l’avait écrit dès -son arrivée rue de la Pompe, pour appeler Vincent -près d’elle le plus vite possible. Et elle comptait -sur lui pour déjeuner.</p> - -<p>Le jeune homme changea de vêtements et -partit à pied pour se rendre chez son amie.</p> - -<p>Il se mit en marche sans entrain, comme il l’avait -prévu deux jours auparavant. Et tout de -suite se déroula le décor de cette promenade tant -de fois accomplie depuis six années. C’étaient -les mêmes perspectives d’avenues élégantes, les -mêmes carrefours qu’il coupait machinalement -suivant une ligne identique, les mêmes jardinets<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span> -où toutes les fleurs se tenaient droites comme -dans les bouquets montés; et, là-haut, dans le -ciel, c’étaient toujours les deux minarets du Trocadéro, -qui semblaient à Vincent deux bornes -immuables limitant et rétrécissant son rêve. Il -reconnut encore, au bout de toutes les rues dans -lesquelles son œil s’enfonçait, des pans découpés -dans l’énorme charpente rougeâtre de la Tour -Eiffel; tantôt l’assise d’un des piliers; tantôt une -courbe de l’arête; et là-bas, à ce tournant qu’il -reconnaissait, une brusque apparition d’ensemble: -un grand spectre de fer, grêle et déchiqueté, -tel que l’ossature d’un monument antédiluvien, -construit par une race de géants disparue. Et, -comme toutes les fois, le regard de Vincent monta -de la base au faîte, s’obstinant à vouloir se -donner une sensation de hauteur qui échappait à -sa vue, bien que son cerveau l’attestât. Même, -ainsi que jadis, un mot de Robert Dalgrand se -formula dans sa pensée, un mot qui surgissait -toujours pour lui à ce même angle de trottoir, -car c’est là qu’il l’avait entendu il y avait déjà -longtemps:</p> - -<p>—Je ferai mieux que cela, avait dit son ami -en désignant la Tour Eiffel. Je le dégotterai, ce -grand échafaudage, bâti pour aller réchampir la -lune.</p> - -<p>«Il ne le dégottera plus,» se dit Vincent, «car -maintenant le voilà marié. Et un homme marié,<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> -c’est un homme fini pour les hardis travaux et les -grandes entreprises.»</p> - -<p>Ainsi le fait seul de parcourir le trajet entre la -rue Jean Goujon et la rue de la Pompe ramenait -Vincent sur la voie des paradoxes coutumiers. -Ce n’était pas seulement son corps qui reprenait -une routine; son esprit et même son cœur s’étaient -engagés sur l’ancien chemin. A mesure -qu’il avançait, l’image de Sabine se précisait, plus -attirante... Des souvenirs s’insinuaient en lui, le -reprenaient, lui faisaient monter aux lèvres un -sourire, ou dans les yeux une brume d’attendrissement! -Il était maintenant bien près de s’en -vouloir, de s’accuser d’ingratitude et d’injustice, -en songeant à cette pauvre femme charmante, -qu’une seule de ses dures pensées, à lui, si elle la -connaissait, tuerait plus sûrement et par de plus -atroces souffrances que le plus cruel poison.</p> - -<p>Mais il arrivait devant sa porte... Et, vaguement -remué, prêt à l’indulgence pour elle à cause -des torts dont il se trouvait coupable, il franchissait -la voûte d’une énorme maison de rapport, -passait devant une loge de concierge, dans laquelle, -entre des colonnes de stuc et à travers -une baie vitrée, on voyait resplendir le palissandre -et le velours rouge, franchissait une cour, -et se dirigeait vers un second corps de logis donnant -sur des jardins.</p> - -<p>Sabine Marsan, qui en occupait le rez-dechaussée,<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> -avait obtenu l’adjonction à son appartement -d’une petite serre; elle avait fait ouvrir -largement le mur qui joignait cette serre au salon, -et, du tout, elle avait composé le plus charmant -atelier qui se pût voir.</p> - -<p>Quand Vincent y pénétra, dans cet atelier, il -se sentit tout de suite ressaisi par le décor. La -gamme chantante des verdures, des étoffes, des -toiles posées sur des chevalets, l’emplit de cette -poignante douceur que suscite une familière mélodie -inentendue depuis longtemps. Les verrières, -malgré de grands stores abaissés, laissaient passer -des rais de soleil. Des palmiers y trempaient les -pointes de leurs feuilles, d’où la lumière semblait -rejaillir, toute verte; ou bien elle pétillait à la -cassure d’une soie drapée. Il y avait des nattes -claires sur le parquet, des sièges d’osier écrasés -de coussins, un magnifique tapis d’Orient, cadeau -de M. de Villenoise, un mannequin japonais dans -un angle, et partout des moulages, des croquis, -des ébauches, une profusion de paravents. Puis, -ce qui ajoutait à cette fantaisie, à cette gaieté, -c’étaient de toutes parts, dans des vases de toutes -formes et de toutes dimensions, des gerbes de -lilas et de roses, que M. de Villenoise y avait -fait porter le matin même, avant le retour de -Sabine.</p> - -<p>Lorsque la femme de chambre introduisit Vincent, -un dogue danois, d’une taille énorme, se<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> -leva et s’approcha du visiteur, en remuant la queue -d’un air content.</p> - -<p>—Bonjour, Hirsow, dit le jeune homme qui -flatta sa tête massive. Eh bien, où donc est ta -maîtresse?</p> - -<p>Une portière se souleva. Elle parut.</p> - -<p>Et, mieux que l’intimité du décor, l’aspect de -cette femme troubla le cœur de Vincent. Ce n’était -pas qu’elle fût très belle... Certes elle l’avait -été; elle l’était encore presque, malgré la vive -clarté de ce midi d’avril qui imprégnait, qui baignait -l’ombre même, en dépit des stores, et qui -montrait le déclin de la jeunesse sur cette peau -légèrement jaunie de brune, et aux angles un -peu froissés de ces longs yeux noirs. Cette beauté, -encore si désirable—et qui devait resplendir le -soir aux lumières,—n’était pas ce qui fit s’ouvrir -avec une effusion si spontanée les bras de Vincent. -Non... Mais la femme qu’il enveloppa d’une -étreinte émue était celle que, pendant six années, -il avait entendue lui dire: «Je t’aime!» Et à -chaque fois qu’elle lui disait ce mot elle lui avait -pris une parcelle d’âme, de jeunesse, en même -temps qu’elle fixait en lui une parcelle de souvenir. -Si bien que beaucoup de lui-même était -maintenant en elle, et qu’il ne pouvait descendre -dans son propre cœur sans y rencontrer des fragments -de cette autre existence avec laquelle la -sienne, si étroitement, s’était confondue. Cela<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span> -pouvait s’appeler peut-être tout simplement la -force de l’habitude, mais qu’est-ce que l’habitude, -sinon ce que nous avons mis de nous-mêmes dans -des êtres et dans des choses, et ce qui fait qu’ils -nous tiennent ensuite, lorsque nous disons, nous, -que «nous y tenons».</p> - -<p>—Mon Vincent!... murmurait Sabine.</p> - -<p>Puis elle l’écartait à la longueur des bras, le regardait -au fond des yeux, et répétait encore:</p> - -<p>—Mon Vincent!...</p> - -<p>Ils s’étonnèrent tous deux, et de bonne foi, -d’avoir pu rester si longtemps éloignés l’un de -l’autre. Et ils passèrent quelques minutes à se dire -les plus tendres choses, des enfantillages et des -folies; ou bien à se taire, perdus en de lents baisers. -Mais ils se refusaient à préciser leurs sentiments -et à s’interroger sur les deux derniers mois: -comme s’ils avaient eu peur que la réalité ne fît -s’évanouir l’ivresse factice où les jetait cette heure -exceptionnelle.</p> - -<p>Cependant la femme de chambre vint leur annoncer -que le déjeuner était servi.</p> - -<p>—Bien... dit Sabine.</p> - -<p>Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de -l’étroit divan qui les rapprochait. Un mouvement -hors de ce siège où leurs corps se frôlaient, -et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque -chose de douteux et d’amer glissait déjà sur leurs -lèvres, où se refroidissaient leurs baisers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span></p> - -<p>—Ah! pourquoi n’es-tu pas venu passer vingt-quatre -heures à Cannes? soupira Sabine. Tu le -pouvais, toi. N’es-tu pas absolument libre, indépendant -de tout?</p> - -<p>Cette phrase malheureuse rendit sensible à -Vincent ce qu’il oubliait en ce moment même, -c’est-à-dire le bien-être qu’il avait éprouvé de sa -solitude, et le manque absolu d’entraînement -vers ce Midi où il aurait retrouvé Sabine. Il répondit, -en abandonnant le tutoiement de leur -intimité:</p> - -<p>—Mais, ma chère amie, vous étiez partie... -un peu pour me fuir, n’est-il pas vrai?... Vous ne -pouviez plus me voir sans vous irriter contre -moi.</p> - -<p>—Ah! tais-toi... C’est parce que je t’aime. -(Il éleva les sourcils, avec un sourire assez dur.) -Oui... et parce que je souffre de ton indifférence!</p> - -<p>—Voulez-vous, ma chérie, dit-il froidement, -que nous prenions ensemble au moins notre premier -repas sans reproches?</p> - -<p>Les lèvres de Sabine pâlirent; ses yeux eurent -une courte flamme noire. Elle se dressa; puis avec -un léger ricanement:</p> - -<p>—C’est vrai, vous m’y faites penser. Le déjeuner -nous attend. Venez-vous?</p> - -<p>Vincent la suivit, déjà fâché contre lui-même -et contre elle. Mais, avant de monter les trois<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> -marches qui menaient à la salle à manger, Sabine -se retourna, lui jeta les bras au cou.</p> - -<p>—Des reproches?... Non, non, je ne veux pas -vous en faire... Jamais!... O mon ami! vous m’aimerez -comme vous voudrez, comme vous pourrez... -J’ai trop souffert loin de vous! Si vous saviez!... -Ah! j’ai tort de vous le dire... Mais je ne -puis pas vivre sans vous... Je n’ai que toi, vois-tu!...</p> - -<p>Un peu attendri, un peu gêné aussi par cette -exaltation, il la calmait de quelques paroles câlines; -puis, désignant la porte près d’eux, au delà -de laquelle la femme de chambre attendait devant -leur couvert mis:</p> - -<p>—Chut!... Estelle peut nous entendre.</p> - -<p>—Qu’importe! fit Sabine.</p> - -<p>Pourtant elle baissa la voix:</p> - -<p>—M’aimes-tu?</p> - -<p>—Tu le sais bien.</p> - -<p>—Dis-le-moi alors.</p> - -<p>—Je t’aime beaucoup.</p> - -<p>—Oh! ne dis pas «beaucoup».</p> - -<p>—Préfères-tu donc que je dise «un peu»?</p> - -<p>—Méchant!... Dis-moi: «Ma Sabine, je -t’aime».</p> - -<p>Il répéta: «Ma Sabine, je t’aime». Mais avec -un effort presque visible. Et, tout de suite, il lui -en voulut un peu de l’avoir contraint à prononcer -un mot dont, en son cœur, quelque chose d’obscur<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> -démentait la signification absolue. Elle-même -ne s’y trompa pas. Dès cette seconde, elle sentit -s’éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la -torturait son attachement désespéré pour cet -homme. Elle s’était promis tant de bonheur à le -revoir pourtant!... Et voici qu’à table, en face de -lui, à le constater si calme, si tranquillement gai, -à l’entendre parler de Cannes, et du portrait -qu’elle avait réussi, et des petits potins du monde -artistique, elle s’irritait sans savoir pourquoi, elle -se tendait intérieurement. La tentation lui venait -de dire quelque chose de violent et de cruel. Un -désir de plus en plus aigu la poussait à faire souffrir -Vincent, parce qu’elle souffrait de lui. Et ce -n’était pas la tendresse qui l’arrêtait, la forçait -à sourire d’un air doux: c’était la peur de le glacer, -de l’éloigner davantage, et le sentiment de sa -propre impuissance.</p> - -<p>Oh! qu’elle aurait donc été soulagée de son -bizarre tourment, si elle avait pu, en même temps, -crier à M. de Villenoise: «Je vous déteste!...» -et l’attacher à sa vie par des liens indestructibles. -Car des mouvements de haine la soulevaient, à -sentir que jamais il ne serait possédé d’elle comme -elle était possédée de lui.</p> - -<p>Cependant le déjeuner s’avançait. Sur la table, -au service coquet, semée de petits bouquets de -fleurs, Estelle avait successivement posé les plats -préférés de Vincent. Une vraie dînette d’amoureux,<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> -que Sabine avait combinée avec toute sa -science raffinée de mondaine et de voluptueuse, -et dont elle s’était réjouie à l’avance comme d’un -recommencement de bonheur.</p> - -<p>—Je ne sais pas comment vous faites, ma -chère amie, dit Vincent avec gaieté. Je ne mange -bien que chez vous. J’ai envie d’envoyer mon -chef en apprentissage auprès de votre cuisinière.</p> - -<p>—Ma cuisinière?... Vous savez bien que je -n’en ai pas.</p> - -<p>—Cependant, ce n’est pas Estelle?...</p> - -<p>Sabine échangea un sourire avec la bonne, qui, -en ce moment, apportait les fruits.</p> - -<p>—Si... c’est un peu Estelle... mais sous ma -direction.</p> - -<p>Il se récria.</p> - -<p>—Vous vous occupez de cuisine!...</p> - -<p>—Bien entendu. Ou, du moins, quand vous -venez vous asseoir à ma modeste table. Car pour -moi-même, je ne m’en donnerais jamais le tracas.</p> - -<p>Contrarié, M. de Villenoise déclara:</p> - -<p>—En ce cas, je n’accepterai plus un repas -ici.</p> - -<p>—Vous ne me ferez pas cette peine, dit Sabine. -Mais qu’est-ce qui vous étonne?...</p> - -<p>Et, après un silence durant lequel la bonne -quitta la pièce, elle ajouta:</p> - -<p>—Puis-je avoir votre train de maison?</p> - -<p>—Il ne tiendrait qu’à vous, ma chère amie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span></p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Est-ce que tout ce que je possède ne vous -appartient pas? Vous n’avez qu’un mot à dire -pour en disposer.</p> - -<p>—Merci, répliqua-t-elle. Il ne me sied pas, et -je vous l’ai répété cent fois, d’être une femme -entretenue.</p> - -<p>Il la regarda tristement. Elle était plus pâle -encore que d’habitude, ses grands sourcils noirs -froncés, le regard dédaigneux, la bouche souffrante. -Alors, baissant la voix, il prononça, avec -un grand effort de tendresse et de conciliation:</p> - -<p>—Voyons, ma chérie, vous savez bien qu’en -acceptant de moi une faible partie de ce que -vous avez perdu par ma faute, vous ne pourriez -pas vous croire une femme entretenue.</p> - -<p>—Soit, mais le monde le croirait.</p> - -<p>—Le monde?... Il vous oublierait. Vous ne -tenez pas à lui. Vous n’avez pas besoin de le fréquenter.</p> - -<p>—C’est ce qui vous trompe, dit-elle violemment. -Le fréquenter... non, je n’y tiens pas. Car je -le méprise, il me dégoûte, ce monde qui me jette la -pierre, à moi!... et qui lèche la trace de vos pas, à -vous!... parce que vous êtes un homme et que vous -avez de l’argent. Nous avons pourtant commis la -même faute... Et si l’affaire avait suivi son cours, -le tribunal qui nous aurait condamnés pour adultère -vous eût appelé «mon complice»!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span></p> - -<p>M. de Villenoise fit un mouvement.</p> - -<p>—Je sais... reprit Sabine sans lui permettre -d’ouvrir la bouche. Vous allez me dire que vous -n’étiez pas marié, vous... que vous étiez libre...</p> - -<p>Il secoua la tête. Elle attendit, déconcertée. -Puis, comme il ne parlait pas, elle demanda:</p> - -<p>—Eh bien?...</p> - -<p>—J’allais seulement vous proposer de passer -dans votre atelier, où le café doit être servi.</p> - -<p>—Ah! ricana-t-elle, ce sujet de conversation -vous gêne?</p> - -<p>—Il m’est horriblement pénible, ma chère -amie.</p> - -<p>Elle répondit, exaspérée:</p> - -<p>—Je comprends ça.</p> - -<p>—D’ailleurs, fit-il avec résignation, rien ne -nous empêchera, n’est-ce pas? de continuer cet -entretien dans la pièce à côté.</p> - -<p>Tout en parlant, il se leva, et, comme diversion, -se mit à jouer avec Hirsow, le chien danois, -qui, après avoir déjeuné à la cuisine, venait de se -faire rouvrir par Estelle la porte de la salle à -manger.</p> - -<p>—Allons, Hirsow, saute là, mon vieux camarade! -ordonna-t-il en désignant ses épaules.</p> - -<p>Hirsow se dressa, et lui posa vers le haut de la -poitrine deux pattes puissantes. Vincent, bien -qu’arc-bouté pour le recevoir, fit un pas de recul. -Et le chien, qui maintenant dépassait en hauteur<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> -le jeune homme, inclinait vers lui sa tête formidable, -la gueule entr’ouverte par un halètement -de joie.</p> - -<p>—Assez, Hirsow, tu es trop lourd. Mais, voyez, -Sabine, comme ce chien est content de me revoir... -Oui, mon vieux... assez... oui, c’est bien, -reprit-il, tandis que l’animal se frôlait contre lui -avec des petits cris extasiés. Cela me fait vraiment -plaisir.</p> - -<p>—Vincent, reprit Sabine en allumant une cigarette -russe, vous avez beau ne pas vouloir -m’entendre, il y a cependant une chose que je -veux absolument vous dire.</p> - -<p>—Dites, mon amie, fit-il avec un soupir. Et -il s’enfonça dans une bergère, auprès de la petite -table portant le plateau du café, dans un angle -de cette serre, qui élargissait l’atelier, et qu’au -dehors un jardinet muré de lierre isolait de tout -voisinage.—Ah! le joli coin! murmura-t-il encore. -Quel goût vous avez, Sabine!</p> - -<p>C’était une suprême tentative. Elle demeura -inutile. Et l’inévitable scène commença.</p> - -<p>Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes -de sa situation. Elle souffrait atrocement -de se voir déclassée, mais n’admettait point qu’elle -le fût, déclarant s’estimer au-dessus de ses anciennes -relations mondaines qui détournaient la -tête pour ne pas la saluer. Oui... à Cannes, par -exemple, où elle en avait rencontré plusieurs. A<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> -cause de cela, le séjour de cette ville lui était -devenu un supplice. Cependant la plupart de ces -femmes ne se gênaient pas pour tromper leurs -maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque -catastrophe, elles ne seraient pas capables, comme -elle-même, de demander à l’art la dignité de leur -existence et la réhabilitation. Quant à elle, son -talent lui rendrait ce qu’elle avait perdu... Des -titres plus beaux que sa couronne de comtesse, -et des titres qu’au moins elle ne devrait qu’à elle -seule... Puis, qui sait?... la fortune peut-être...</p> - -<p>Sabine s’exaltait, enragée d’orgueil, aiguillonnée -par un besoin de revanche contre le sort, -contre la société, contre son amant lui-même, -qui lui offrait de l’argent et lui refusait son -nom.</p> - -<p>Comme Vincent se taisait, ne paraissait pas -croire à ses succès de peintre,—car les portraits -de M<sup>me</sup> Marsan l’eussent à peine fait vivre si elle -n’eût possédé quelques rentes, produit de ses -diamants admirables, jadis conservés grâce à la -générosité du comte de Rovencourt, puis échangés -contre des valeurs;—comme Vincent se taisait, -Sabine lui lança même cette phrase, avec un -cinglement d’ironie:</p> - -<p>—D’ailleurs, qu’importe?... J’aime mieux dix -louis gagnés par mon pinceau que dix millions -rapportés par l’<span class="smcap">Apéritif Bertet</span>.</p> - -<p>A ce moment, Vincent regarda sa montre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p> - -<p>—Quoi!... s’écria-t-elle. Le jour de mon retour!... -Ne m’avez-vous pas réservé toute votre -après-midi?</p> - -<p>—Pour ce que nous en faisons... dit le jeune -homme.</p> - -<p>—Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez -une femme qui a tant souffert pour vous!... Ne -devriez-vous pas être touché de ce que je ne veuille -rien recevoir de vous que votre amour? Si je le -possédais, je serais la femme la plus heureuse du -monde, et je ne regretterais rien. Mais, ajouta-t-elle -d’une voix amère, je vous demande la seule -chose que vous ne puissiez pas me donner.</p> - -<p>—Ah! s’écria-t-il, perdant la maîtrise de lui-même, -je vous donne plus que vous ne le saurez -jamais!... Et la misérable fortune que je mettais -à vos pieds tout à l’heure n’est rien auprès de ce -que je vous sacrifie...</p> - -<p>—Vincent!... Vincent!... Qu’est-ce que tu -veux dire?...</p> - -<p>Elle était domptée, transformée... Mais d’une -si effrayante façon que M. de Villenoise eut peur -de sa victoire. Cette créature violente, belle malgré -tout dans sa colère, changea de visage: son -teint mat prit une nuance terreuse, ses traits se -tirèrent, ses lèvres blêmirent.</p> - -<p>—Que peux-tu me sacrifier?... balbutia-t-elle. -Parle... Je le devine, va... C’est un mariage. O -Vincent!... mon Vincent! Tu en aimes une autre...<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> -Je te suis à charge. Eh bien, je me tuerai!... Oh! oui, -ce sera bon de mourir... Tu ne m’aimes plus!... -Oh! c’est trop affreux!... c’est trop affreux!...</p> - -<p>Elle porta les deux mains à sa gorge. Elle -étouffait. Une contraction nerveuse lui coupa la -parole. Sa voix s’étrangla; les mots se perdirent -en un rauque gémissement. Puis, tout à coup, un -cri jaillit, et elle s’abattit en avant, le front sur -le tapis.</p> - -<p>«Allons!...» se dit M. de Villenoise avec un -soupir d’irritation.</p> - -<p>Mais la pitié le saisit, effaça tout. Déjà il s’agenouillait -près d’elle, soulevait sa tête, prenait -ses mains raidies, et baisait, avec des paroles de -consolation, ses yeux, qui, sous les longues paupières, -avaient perdu leur flamme et se convulsaient -légèrement:</p> - -<p>—Sabine... Ma chérie... A quoi penses-tu?... -Moi, me marier!... Mais il n’en est pas question... -Mais je n’y songe pas!... Écoute... voyons... Tu -sais bien que je t’ai donné toute ma vie...</p> - -<p>—Ah! gémit-elle avec un flot de larmes qui -termina la crise nerveuse, tu le regrettes!...</p> - -<p>Il protesta; il lui fit des serments. Et comme -elle demandait l’explication de ce mot de «sacrifice» -prononcé par lui tout à l’heure, il déclara -que c’était une plaisanterie.</p> - -<p>—Une plaisanterie!... avec l’expression que -tu y as mise!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, non, c’est vrai... Je ne plaisantais -pas... Mais je voulais te taquiner, me venger un -peu... Car tu m’avais poussé à bout.</p> - -<p>—Moi?... Comment?... fit-elle avec la plus -sincère surprise. En te disant que je t’aimais pour -toi-même, que je ne voulais pas de ta fortune?...</p> - -<p>Il n’insista pas. D’abord parce que c’était inutile; -puis parce qu’il pensait à autre chose. En ce -moment, Sabine, appuyée contre sa poitrine, -semblait revenir à la vie, à la jeunesse, à la douceur -et au sourire, dans son étreinte. Ses propres -nerfs d’homme secoués par le bouleversement de -cette nature féminine, par les pleurs de ces beaux -yeux, par les caresses, commençaient à pressentir -la saveur aiguë de volupté qui, souvent, s’était, -pour eux, dégagée de pareilles scènes. Il pressa -donc silencieusement et plus étroitement la jeune -femme sur son cœur. Elle frissonna tout entière, -poussa un soupir; puis, se dégageant:</p> - -<p>—Les yeux me brûlent, dit-elle. Je voudrais -les baigner d’eau fraîche.</p> - -<p>Et, traversant l’atelier, elle alla soulever la portière -qui voilait l’entrée de son boudoir.</p> - -<p>Vincent la suivit.</p> - -<table id="t01" summary="t01"> - - <tr> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> -</tr> - - <tr> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> -</tr> - -</table> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/a.jpg" width="100" height="99" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi">A partir de ce moment, la vie ancienne -reprit pour Vincent de Villenoise,—cette -vie régulière et aux horizons fermés, -dans laquelle le mariage de son ami Robert -Dalgrand et l’apparition de Gilberte avaient jeté -un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. -Dès qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut -à nouveau fait le serment de remplir son devoir -envers cette femme si malheureuse et si passionnée, -dont le cœur tenait au sien par des fibres si -aisément saignantes, il s’interdit de rencontrer -volontairement M<sup>lle</sup> Méricourt. Car, s’il croyait -ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il -avec lui-même qu’il était bien près de -l’aimer. Il en était même à cette phase redoutable<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> -d’un sentiment nouveau, où tout s’efface, -dans le souvenir, des passions qui l’ont précédé, -et où l’on s’affirme de bonne foi n’avoir jamais -connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait: -«Et je ne le connaîtrai jamais, du moins -dans ce qu’il a de complet, d’absolu. Cette charmante -fille est la seule créature qui pouvait me -l’inspirer.»</p> - -<p class="p2">Maintenant il montait à cheval de très bonne -heure.</p> - -<p>Les plus matineux des habitués du Bois, en -arrivant aux environs des lacs, le rencontraient -retournant déjà vers la Muette, car il prenait, pour -rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de -croiser Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez -lui, il s’enfermait dans sa bibliothèque et s’enfonçait -dans sa traduction de Manilius. L’après-midi -il faisait des armes, écrivait des lettres, -rendait des visites, ou bien explorait des boutiques -d’antiquaires. Quant à ses soirées, elles appartenaient -à Sabine.</p> - -<p>Jamais M<sup>me</sup> Marsan ne venait rue Jean Goujon. -Elle n’y avait mis les pieds que deux ou -trois fois, et seulement parce que son amant se -trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule -de fierté. Le luxe écrasant de l’hôtel de Villenoise -la gênait. Il ne lui convenait ni de le partager, -ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -elle ne tenait pas à se donner en spectacle -à des laquais. Pas davantage ne voulait-elle paraître -accepter sa situation clandestine. Quelle -répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant -le somptueux appartement du maître de la maison, -à se voir reconduite par lui jusqu’à la portière -d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le -creux de son gant, emporte «son petit cadeau»! -S’éloigner furtivement de cette demeure où elle -ne désespérait pas de s’installer un jour en épouse -légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la -tête haute, appuyée au bras de son mari. Et -quelle joie sauvage elle éprouverait alors, à voir -s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis s’étaient -aplatis devant son titre de comtesse, et qui, -aujourd’hui, se détournaient scandalisés sur son -passage!... Mais ne serait-ce pas abdiquer à jamais -un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise -à la recevoir chez lui autrement que sous le nom -et avec tous les droits qu’elle y voulait étaler? -En attendant, c’était chez elle qu’elle accueillait -son ami.</p> - -<p>Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour -immenses atténuaient la clarté des lampes, ils -avaient d’interminables causeries. Et, malgré -l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie -sous les paroles de Sabine, bien souvent pour eux -s’égrenaient des heures pleines d’un charme profond. -La jeune femme déployait un esprit original,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> -donc la disposition naturellement ironique -et dédaigneuse s’était encore accentuée par les -déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec -un scepticisme impitoyable, mais dont le fond -pénible se voilait sous des mots ingénieux et -plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier elle-même, -à désarmer un peu en face de cet adversaire -adoré qu’était pour elle son amant, elle se -lançait parfois dans le plus divertissant des bavardages. -Et la façon dont elle envoyait au plafond -ses paradoxes avec la fumée de sa cigarette -russe réveillait chez Vincent des velléités amoureuses. -Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand -elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait, -en débitant des bravades, sa brune tête -hardie de guerrière. Les fins reflets des abat-jour -jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué -un fard délicat. Elle ne paraissait plus ses -trente-cinq ans, dont son âme brûlante avait trop -fidèlement enregistré le passage sur son front, aux -coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et -elle savait si bien de quelle quantité de séduction -la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle se refusait -à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent -tentée. Ainsi c’était une chose rarement obtenue -par M. de Villenoise qu’ils allassent ensemble -dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure, -à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps, -cette année-là, s’épanouissait en journées<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> -merveilleuses, en soirées de tiédeur et de parfums. -Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle -aimait les promenades à travers bois, terminées -par quelque repas fort mauvais mais si amusant, -sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce -que Sabine craignait—en se gardant bien de -l’avouer—c’était la barbare franchise des longs -jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la hardiesse -de sa jeunesse recouvrée, prodigue les -rayons, multiplie la clarté, fait ruisseler le soleil -sur la fraîcheur de ses verdures et de ses floraisons, -et prolonge les heures éclatantes, sans se -soucier des pauvres visages féminins dont la -beauté agonise, d’une douloureuse agonie que -tant de lumière outrage.</p> - -<p>Parfois cependant, ne sachant plus à quelle -excuse recourir, M<sup>me</sup> Marsan acceptait une partie -de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait pour -qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous -deux détestaient les restaurants connus, les prétentieuses -<i>Têtes Noires</i> où l’on retrouve, sous les -étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les -portes numérotées des cabinets particuliers et la -muette effronterie des garçons en veste courte, -ils échouaient, vers neuf heures, dans une guinguette, -où ils ne trouvaient plus à manger que -des sardines et des œufs avec le veau en ragoût -des bûcherons et des rouliers.</p> - -<p>Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> -devant eux l’heure unique, l’heure d’attendrissement -et de chimère, durant laquelle ils marcheraient -au bras l’un de l’autre sous les bois devenus -obscurs.</p> - -<p>Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude -et Sabine l’inquiète angoisse de sa passion. -Lui, trouvait des paroles sans réticences, des réflexions -où ne perçait pas de regret, et de lentes -pressions de main plus enlaçantes que les étreintes -complètes de la possession. Elle, se sentait apaisée, -rajeunie, sous cette ombre complice. Une confiance -plus assurée en elle-même dissipait les idées -qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir -les craintes, les doutes, les jalousies, les -terreurs de l’avenir, les écœurements du passé, et -jusqu’au tourment suprême, né de la différence -d’âge entre elle et celui qu’elle aimait. Presque -insignifiante, cette différence d’âge: trois ans à -peine... Mais combien leurs situations et leurs -caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée, -finie, mise à l’écart de la société, voyait se fermer -l’avenir, au moment où il offrait tous ses triomphes -et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent -et riche. En outre, Vincent, avec sa calme -tête blonde de rêveur, ne paraissait pas même -trente ans; alors que la brune Sabine, toujours -brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en -accusait près de quarante.</p> - -<p>Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> -et de nocturne enchantement où s’atténuaient de -telles distances!... Sur la route grise, entre les -hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des -coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain -pâles, hérissés çà et là par les arbres épargnés, -Sabine et Vincent marchaient, serrés l’un contre -l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait -l’heure. L’infini les enveloppait, les rapprochait. -Ils ne s’en voulaient plus de rien. Ils étaient deux -êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la nuit, -deux êtres destinés à mourir et que réunissait le -sentiment de leur fragilité en face de la beauté et -de la mélancolie des choses.</p> - -<p>Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus -des blêmes clairières. Sabine s’arrêtait pour -le contempler, et disait les noms des étoiles. Cela -amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes -étranges, pour désigner les beaux joyaux -mystérieux scintillant si haut, si loin, et que cette -connaissance de leurs symboliques appellations -rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée -et de la main.</p> - -<p>—Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... -Ici, au zénith, c’est Wéga, de la constellation de -la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un peu au-dessus, -Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette magnifique -étoile... Vous ne vous rappelez plus?... -C’est Aldebaran.</p> - -<p>Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> -vrai... Aldebaran...» Mais, au lieu d’élever ses -regards, il les abaissait vers elle, et il souriait à -ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à -ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette -bouche gracieusement pédante. Sabine sentait -sur son visage les prunelles caressantes du jeune -homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout -d’abord l’intime volupté dont leur effleurement -la pénétrait. Puis, n’y tenant plus, brusquement -elle lui faisait face:</p> - -<p>«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une -certitude de plaire qui la transfigurait, la rendait -adorable.</p> - -<p>Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait -lentement les lèvres jusqu’à sa bouche, et murmurait -dans la joie de sa propre sincérité: «Oui, -Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.»</p> - -<p>Une série de soirées semblables détendit un -peu le caractère de M<sup>me</sup> Marsan. Elle eut de la -gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent -lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et -lui rendait un compte minutieux des heures qu’il -ne passait point auprès d’elle, Sabine crut tenir -une place plus grande que jamais dans le cœur -et dans la vie de son amant.</p> - -<p>La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il -prenait d’agir en amoureux pour se suggestionner -à lui-même cet amour et pour éloigner des rêves -pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> -jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement -ou d’une admiration commune, -rendirent à leur liaison comme une apparence de -douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines, -à peu près tout le temps que Robert Dalgrand -et sa jeune femme consacrèrent à leur -voyage de noce.</p> - -<p>M. de Villenoise redoutait le retour de son -ami. Car, alors, les rencontres avec Gilberte deviendraient -inévitables. Comment se refuser à -voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient -souvent leur sœur? Toutefois, le jeune homme -repoussait d’avance, et résolument, la complicité -des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il, -«qui s’exposent à la tentation; ils escomptent -leur propre faiblesse, et, pour ne pas s’avouer la -tyrannie de leurs désirs, ils paraissent n’obéir qu’à -la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes -pour se soustraire à des relations dangereuses. -«Et si tous ces moyens ne réussissent -pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai -tout à Robert.»</p> - -<p>Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda -sans préambule:</p> - -<p>—Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé du mariage -de votre ami Dalgrand?</p> - -<p>—Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous -intéressât.</p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span></p> - -<p>—Sans doute à cause de mon peu de sympathie -pour M. Dalgrand. Mais je tiens beaucoup plus à -savoir ce que font mes ennemis qu’à connaître les -démarches de mes amis. C’est d’une bien autre -importance pour moi.</p> - -<p>—Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi?</p> - -<p>—N’a-t-il pas souvent cherché à vous séparer -de moi?</p> - -<p>—Souvent?... Comment l’aurait-il pu? Nous -nous connaissons à peine depuis sept ans, vous -et moi, n’est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix que -Robert dirige des travaux à l’étranger et ne met -guère les pieds en France. Il n’a su notre liaison -que par votre divorce, et il ignore qu’elle dure -toujours. Je ne sais pas si seulement il m’a parlé -de vous trois fois.</p> - -<p>Sabine eut un petit rire sardonique.</p> - -<p>—Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement -les deux premières, que vous avez dû lui -interdire ce sujet de conversation.</p> - -<p>—Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous -dites là n’est pas exact.</p> - -<p>M. de Villenoise essaya de rétablir les faits. -Ou plutôt il essaya de retrouver la nuance sous -laquelle, voici déjà longtemps, il les avait rapportés -à Sabine. Mais, comme la vérité gisait -entre ses atténuations et les exagérations de la -jeune femme, ils ne purent s’entendre, et, chacun<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> -accusant l’autre de mauvaise foi, ce fut l’occasion -d’une querelle.</p> - -<p>—Dalgrand n’avait rien contre vous, soutenait -Vincent. C’était la situation qu’il trouvait -fâcheuse.</p> - -<p>—Et pourquoi, je vous prie?</p> - -<p>—Ah! vous le savez bien... Il possède au plus -haut degré l’esprit de famille et la passion de la -régularité... Il n’a jamais rêvé le bonheur que dans -le mariage.</p> - -<p>—Vous allez me persuader, reprit Sabine, -qu’il vous conseillait de m’épouser!</p> - -<p>Vincent ne put s’empêcher de répondre:</p> - -<p>—Non... Car il ne comprend le mariage -qu’avec une jeune fille.</p> - -<p>Des mots de ce genre remettaient à vif toutes -les blessures de Sabine.</p> - -<p>—Une jeune fille!... s’écria-t-elle violemment. -Oui, quand on a encore le droit d’en épouser -une, quand on n’a pas brisé la vie d’une autre...</p> - -<p>Puis, changeant de ton:</p> - -<p>—Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait -à la vertu, votre ami Robert... C’est pour cela -qu’il a épousé une des petites Méricourt...</p> - -<p>M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle -ce nom? Et que voulait-elle dire? -Devant son regard inquiet, elle reprit avec une -gaieté volontairement insolente:</p> - -<p>—Oui, des gamines qui n’ont plus de mère,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span> -et que leur vieux général de père laisse vivre à -l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa... -Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied -ou à cheval, et ça ne doit pas ignorer grand’-chose...</p> - -<p>—Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise, -nommez-moi donc la femme dont vous pourriez -parler sans essayer de la salir.</p> - -<p>—Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus -d’indulgence que moi pour les femmes... Ce que -je déteste, c’est l’hypocrisie sociale.</p> - -<p>Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était -elle qu’on accusait d’être injuste envers les -femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient bien -raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux -fausses vertus que le despotisme masculin leur -impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, à -elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au -sens que les hommes prêtent à ce mot? Elle préférait, -chez une femme, l’intelligence, la bonté, -le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la -chasteté... Seulement elle riait de la bêtise des -hommes, pour qui la seule grande affaire est de -n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était -un spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand -benêt de Dalgrand, qui prêchait en faveur des -rosières, se figurait que sa femme n’avait jamais -regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge -de dix ans, elle cherchait un mari, cette petite<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> -fille délurée d’officier sans fortune! Et, maintenant -qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation -allait être de chercher un amant.</p> - -<p>—Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui -apprendra, à votre vertueux ami... Ah! il trouve -qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas! Eh bien, -la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse -sont aussi celles qui vous font... arriver de certains -accidents.</p> - -<p>Ce n’était pas la première fois que les amertumes -secrètes amassées au cœur de Sabine -s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais -rarement elle allait jusqu’à de si précises personnalités. -Ce qui l’avait entraînée ce jour-là, -c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait par -hasard, que M. de Villenoise avait été garçon -d’honneur, à la noce de Robert Dalgrand, avec -une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna, -puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait. -Mais elle se garda bien de lui dire qu’un vieux -numéro de journal, enveloppant des romans qu’on -lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques -lignes, les principaux détails de la cérémonie. -Elle préféra garder pour elle ce mince -renseignement, afin de le débiter ensuite sous -forme d’allusions qui la feraient paraître beaucoup -mieux informée qu’elle ne l’était en réalité. -Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne -lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -et emporté lui avait fait perdre toute -mesure.</p> - -<p>Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise, -et elle le sentit à la façon presque brutale -dont il lui enjoignit de ne jamais reparler de -M. ni de M<sup>me</sup> Dalgrand, pas plus que de M<sup>lle</sup> Méricourt. -Il se départit de sa courtoisie habituelle, -prit un ton de commandement et de menace. -Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine eut la -tentation de le braver. Mais elle le vit faire un -mouvement comme pour partir... Elle trembla -qu’il ne revînt pas. Alors elle voulut tourner la -chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification -de le voir conserver un air de tristesse et de -dédain.</p> - -<p>Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. -Au contraire, une plus grande indulgence -lui venait tandis qu’au cours de semblables -scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel -poison,» pensait-il, «est une seule faute passée -dans la vie et dans l’âme d’une femme!... Et ce -poison agit d’autant plus sûrement que cette -femme est plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne -manque pourtant ni de tact, ni de jugement, ni -de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché -sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par -l’intermédiaire de son orgueil malade. Et il n’y a -pas de remède. Son mariage avec moi, qu’elle -souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> -pas. Elle croirait découvrir chez les autres de -l’ironie, chez moi du regret... Elle m’en voudrait -toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie -ne serait plus contenue par la crainte de me rebuter -et de me perdre... Ce serait des scènes continuelles... -Un enfer... où périrait certainement -l’affection que je lui garde encore.»</p> - -<p>«L’affection...» M. de Villenoise ne disait -plus en lui-même «l’amour». Et, par suite des -maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse -défaillante s’approchait toujours plus de la résignation.</p> - -<p>A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré -les deux personnes qu’il admirait le plus, Robert -et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs. Ainsi elle -eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle -d’adopter un costume d’homme pour peindre -dans son atelier.</p> - -<p>Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que -de coutume, il aperçut une silhouette masculine, -dans une vareuse et un pantalon de flanelle -blanche, debout devant un chevalet. Il eut un -sursaut d’étonnement. Mais la silhouette se retourna: -c’était Sabine. La tête brune de la jeune -femme émergeait d’un col droit, et sur son buste -fin s’étalait un plastron empesé, où flottait une -longue cravate. Elle se mit à rire en voyant que -M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme -pétrifié.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p> - -<p>—Je vous fais peur? demanda-t-elle.</p> - -<p>—Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle -aurait aussi bien introduit dans votre atelier -un autre visiteur que moi.</p> - -<p>—Et pourquoi pas?</p> - -<p>Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un -compliment, et elle ne voyait pas, dans les yeux -de Vincent, l’éclair d’admiration qui aurait corrigé -le mécontentement de son attitude. Pourtant elle -avait constaté que ce travestissement lui allait à -ravir; on y distinguait l’élégance de son corps -souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis le -matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait -produire. Et peu lui eût importé le reproche d’inconvenance, -si le regard de son amant lui eût -avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que -dur et gênant.</p> - -<p>Elle prit un air détaché.</p> - -<p>—Mon Dieu! vous ne m’avez donc jamais vue -ainsi?... C’est mon costume de travail. Avec tout -ce gâchis de couleurs, nous sommes presque forcées, -nous autres femmes...</p> - -<p>Vincent remarqua:</p> - -<p>—C’est pour cela que vous l’avez pris blanc?</p> - -<p>—Et puis, ajouta-t-elle, c’est plus original. -Rosa Bonheur s’habille en homme... même pour -sortir dans la rue... Oui, elle se promène en -blouse.</p> - -<p>—Prenez cette tenue-là pour travailler, tant<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> -que vous voudrez, dit M. de Villenoise. Mais, je -vous en prie, pas devant moi. Cela me déplaît -prodigieusement. C’est tout simplement horrible.</p> - -<p>Elle sentit qu’il était sincère, malgré l’inexactitude -et la forme désobligeante du jugement. -Aussi, comme elle craignait par-dessus tout de -lui déplaire, elle eût probablement relégué au -plus vite et pour jamais ses vêtements d’homme -dans une armoire, s’il n’eût cru devoir poursuivre:</p> - -<p>—D’ailleurs, je vous le répète, je ne comprends -pas que vous songiez à vous laisser voir -par des étrangers sous une mascarade pareille. -C’est tout ce qu’il y a de plus inconvenant, et, -pour une femme seule, comme vous êtes...</p> - -<p>—A qui la faute si je suis seule? repartit Sabine.</p> - -<p>—Peu importe... Vous l’êtes. Et si vous ne -voulez pas qu’on vous manque de respect...</p> - -<p>—Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant -les bras sur son plastron empesé. C’est vous -qui osez parler du respect qu’on me doit? Et qui -donc m’a fait perdre celui de tout le monde?... -Ah! cela vous rend jaloux qu’on me voie dans -ce costume! Dites-le donc franchement, au lieu -de me faire une morale déplacée.</p> - -<p>Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la -faire taire avec un baiser. Car elle était vraiment -d’une séduction irrésistible et comique, avec son<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> -costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe -droite avancée dans le pantalon de flanelle, les -bras crispés contre sa chemise de garçon, et la -colère de son joli visage rendue puérile par l’air -d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais -un glacier même serait plus facile à dégeler qu’un -amant qui sent venir une scène. Aussi Vincent, -qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit -avec un haussement d’épaules:</p> - -<p>—Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de -nous deux est jaloux de l’autre.</p> - -<p>Sur quoi Sabine répliqua:</p> - -<p>—Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas! -Car je mettrai constamment ce costume dans -mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour vous -permettre d’y trouver à redire.</p> - -<p>Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement -pour moi!...» ou quelque chose de ce genre, la -jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne -pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours, -elle commençait à souffrir de sa propre violence, -et de la punition dont elle se frappait en voulant -blesser son ami. Des larmes rageuses montaient -dans ses yeux en songeant qu’elle se condamnait -à lui déplaire. Cependant son orgueil restait si -fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de suite, à -rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle -attendait Vincent. Même, pour mieux lui faire -sentir qu’elle était libre, et que, tant qu’il ne<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> -l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun -droit sur elle, Sabine accentua les façons masculines -dont s’offusquait tant M. de Villenoise. Elle -installa un tir au fond de son petit jardin et -s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de -cartouches et des cartons mouchetés de balles -traînant sur les guéridons, dans l’atelier. Elle ne -se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise -dans l’étui du jeune homme lorsqu’ils buvaient -le café ensemble; elle en eut constamment aux -lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies, -jusqu’à des paquets de <i>caporal</i>, se mêlèrent -à ses étuis de couleurs. Elle parla même de se faire -couper les cheveux; mais, comme elle les avait -très longs et fort beaux, elle se garda de donner -suite à cette velléité.</p> - -<p>La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût -aperçue par d’autres hommes dans son costume -de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée de le -rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait -ces tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute -à lui, la soustraire aux obsessions et aux tentations, -eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A plusieurs -reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise -rencontra dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon -à l’œil, examinaient les études et les ébauches -de l’artiste, ou qui, renversés dans des fauteuils -et les jambes croisées, causaient avec un évident -sans-gêne. Les premières fois, il constata que<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span> -M<sup>me</sup> Marsan, pour les recevoir, avait passé une -robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit aucune -remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des -journalistes qui viennent examiner mes envois -pour le Salon,» Sabine, outrée de son affectation -de confiance ou d’indifférence, poussa les choses -plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme -précisément il venait chercher son amie pour -dîner à la campagne, il la trouva, dans la vareuse -et le pantalon de flanelle blanche, qui causait -avec un personnage aux cheveux grisonnants, à -l’air hautain, et de fort élégante tournure.</p> - -<p>Sabine les présenta:</p> - -<p>—M. Vincent de Villenoise... Le comte de -Bréville.</p> - -<p>Ce dernier prit congé, en disant:</p> - -<p>—Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette -dame. Et vous déciderez vous-même pour le costume... -La toilette de ville ou le décolleté... Ce -que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie.</p> - -<p>Quand Sabine revint du seuil de l’atelier, où -elle avait reconduit le comte de Bréville, elle posa -sur M. de Villenoise un regard triomphant et -s’écria:</p> - -<p>—Vous le voyez, c’est une commande.</p> - -<p>Il se taisait. La jeune femme reprit:</p> - -<p>—Je ne l’aurais jamais eue, si j’avais continué -à vivre en recluse, suivant vos conseils. C’est un -journaliste influent qui m’a fait connaître M. de<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> -Bréville... Un de ces journalistes à qui j’ai eu le -bon esprit d’envoyer ma carte avec l’invitation à -visiter mes envois pour le Champ de Mars.</p> - -<p>Vincent dit, avec une voix qui voulait garder -un accent naturel:</p> - -<p>—C’est la femme ou la sœur de M. de Bréville -dont vous allez faire le portrait?</p> - -<p>—Non, répliqua Sabine avec un air de bravade. -C’est sa maîtresse.</p> - -<p>—Ah! je comprends, reprit M. de Villenoise. -Cela m’eût étonné...</p> - -<p>Il prononçait lentement, et lentement aussi ses -yeux toisèrent la fine silhouette, d’une masculinité -équivoque. Rien ne pouvait être plus blessant -que son intonation, sa réticence voulue, son -regard... Mais il était exaspéré. Tous ses efforts -intérieurs ne tendaient qu’à garder son sang-froid.</p> - -<p>Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles, -Sabine bondit littéralement de fureur. Elle -eut un élan de fauve. Et lui, par un instinctif -mouvement de défense, mit les bras en avant, -saisit les frêles poings crispés.</p> - -<p>Elle bégaya:</p> - -<p>—Le lâche!... Le lâche!...</p> - -<p>Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle -qui le prit à l’épaule, enfonçant ses ongles dans -l’étoffe et dans la chair. Et, tout en l’immobilisant -par cette étreinte, elle avait un geste comme pour -le pousser vers la porte, avec ce cri:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p> - -<p>—Va-t’en!... Mais va-t’en donc!... Je ne peux -plus te voir!...</p> - -<p>—Lâchez-moi, dit-il. Je m’en irai. Je ne demande -pas mieux. Cette vie n’est plus tenable.</p> - -<p>Elle ricana—mais d’un ricanement qui ressemblait -à un sanglot. Et elle souhaitait la force -de le chasser, tout en s’épouvantant de ce qu’elle -éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais -elle n’avait eu tant envie de l’insulter, de le meurtrir, -ni tant de frayeur de le perdre. Une impulsion -lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d’y fondre -en larmes et en paroles de repentir. Mais, d’avance, -elle sentait les angoisses qui en résulteraient -pour son orgueil, l’horreur que lui inspirerait -Vincent s’il ne la relevait pas avec le mot -précis qu’elle attendrait de lui. D’ailleurs ce serait -abandonner la lutte, accepter le rôle de maîtresse -soumise, renoncer aux revendications de ce -qu’elle croyait ses droits. Elle se serait rendue -odieuse en pure perte.</p> - -<p>Toutes ces pensées traversaient comme des -éclairs son état trouble et violent. Et la cruelle -tension de ses nerfs lui faisait mal à crier.</p> - -<p>—Il faut en finir, prononça froidement M. de -Villenoise. J’avoue que je ne suis point fait pour -endurer de pareilles scènes. Nous nous sommes -séparés deux mois pour les interrompre. Elles -recommencent. C’est ma faute, évidemment. Je -me reconnais incapable de vous rendre heureuse...<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> -Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter -qu’à distance, prenons-en notre parti.</p> - -<p>Tandis qu’il parlait, Sabine avait détaché ses -mains de l’épaule du jeune homme. A présent -elle le regardait, très droite, toute blanche, ses -beaux yeux noirs brillant d’un éclat pénible et -fixe.</p> - -<p>Ce regard oppressait et irritait Vincent, figeait -en lui la tendresse et la pitié. Il y voyait s’annoncer -l’attaque de nerfs.</p> - -<p>—D’ailleurs, ma chère amie, reprit-il—en -mettant à ce mensonge nécessaire une certaine -douceur d’intonation,—je venais précisément -vous dire que les affaires m’appellent à Villenoise. -Le directeur de mon usine m’écrit qu’il a besoin -de moi...</p> - -<p>—Épargnez-vous donc les frais d’imagination, -dit-elle. Pourquoi cette fausse excuse?... Qui vous -retient?... Partez.</p> - -<p>Maintenant elle avait presque l’air calme. Pourtant -elle sentait croître en elle-même une souffrance -aiguë, intolérable.</p> - -<p>—Ah! c’est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais -pas vous quitter brusquement, Sabine. Mais puisque -vous le prenez de la sorte... Adieu.</p> - -<p>Elle répondit sans faire un mouvement:</p> - -<p>—Adieu.</p> - -<p>Il se rapprocha d’elle, souleva une de ses mains, -qu’il baisa. Puis, comme cette main retombait<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> -inerte, il s’attarda quelques secondes, un sourire -gêné sur les lèvres, n’ayant plus la force de saisir -cette liberté qu’on lui donnait, qu’il désirait tant... -Car il connaissait trop la pauvre nature brûlante -et douloureuse qui se raidissait devant lui—sous -l’ironie de ce costume d’homme... Cependant, -que faire?... De quelque façon qu’il agît, ne verrait-il -pas, à chacun de ses gestes, saigner et s’enflammer -ce cœur de femme? A cette minute -même, une sensation de cauchemar lui coupait -la respiration, creusait dans sa poitrine comme -un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La -tentation de fuir l’emporta. Il balbutia:</p> - -<p>—Je vous écrirai.</p> - -<p>Et il se dirigea vers la porte.</p> - -<p>Dans l’atelier, derrière lui, un grand silence -inquiétant. Puis, tout à coup, comme il touchait -la portière, un cri aigu, un nom clamé comme -par la détresse d’un être en danger de mort:</p> - -<p>—Vincent!...</p> - -<p>Il se retourna. Follement Sabine s’élançait vers -une table, saisissait un objet, l’approchait de sa -tempe. Vincent vit un éclair de métal, puis il entendit -un bruit sec. Du pouce elle venait d’armer -son petit revolver, un de ces bibelots garçonniers -dont elle s’entourait depuis quelque temps.</p> - -<p>—Si tu sors... je me tue!</p> - -<p>Elle l’aurait fait. La surexcitation de ses nerfs -eût crispé son doigt sur la détente.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span></p> - -<p>M. de Villenoise revint d’un seul bond, lui -tourna la main pour diriger le canon en l’air, puis, -détachant de force les doigts serrés, lui enleva -l’arme. Tout de suite après, une émotion rétrospective -amollit les membres du jeune homme. Il -pâlit. Et Sabine, dont il maintenait encore le poignet, -sentit sa paume devenir humide et froide.</p> - -<p>—Ah! gémit-elle, tu m’aimes donc encore un -peu!</p> - -<p>Elle se jeta sur sa poitrine, l’étreignit à pleins -bras, baisa son visage, ses mains, le drap de son -habit.</p> - -<p>—Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable, -je te rends malheureux. Mais je t’aime... -Ah! je t’aime... Et je souffre!...</p> - -<p>Comme il fit un geste, elle se cramponnait à -lui:</p> - -<p>—Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte -pas! Je ne sais pas ce que je ferais... J’ai peur...</p> - -<p>Il protesta—mais d’une voix blanche, résignée—qu’il -ne songeait plus à partir.</p> - -<p>—Oh! s’écria-t-elle, ne me parle pas sur ce -ton. Je sens bien que tu me détestes... Et cela me -rend folle!</p> - -<p>—Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela -me serait impossible, quoi que tu fasses... Mais -pourquoi t’infliges-tu de pareils tourments?... -Nous pourrions être si tranquillement, si doucement -amis!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span></p> - -<p>Avec un sourire d’ironie navrée, elle répéta ce -mot:</p> - -<p>—«Amis...»</p> - -<p>Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un -humble abattement,—toute sa violence tombée. -C’étaient de lourdes larmes, des sanglots profonds, -comme d’une petite fille au désespoir. Et -son costume d’homme la rendait plus pitoyable, -par le contraste de cette virilité apparente avec -sa puérile détresse.</p> - -<p>Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire, -afin de la ramener par une plaisanterie au ton de -leur familiarité ordinaire. Elle écarta son mouchoir -de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris. -Dans le tumulte de son orgueil soulevé, de -son impérieuse passion, de ses pleurs d’impuissance, -elle avait oublié les circonstances extérieures, -elle avait perdu conscience de son travestissement. -M. de Villenoise, avec un sursaut -d’inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L’avait-il -offensée de nouveau par cette anodine moquerie -prononcée pour la distraire? Qu’allait-elle -imaginer encore? Tout était à craindre de cette -nature follement irritable, impulsive à l’excès.</p> - -<p>Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une -robe japonaise, dans un angle de l’atelier. Tout -en marchant, elle ôtait son veston, le jetait -avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la -silhouette changée, son corps souple ondulant<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -dans une houppelande nippone, où de fantastiques -oiseaux, sur un fond de soie violette, -éployaient des ailes d’or.</p> - -<p>—Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne -le remettrai plus jamais, ce costume d’homme -qui t’a fait fâcher contre moi.</p> - -<p>Un sourire triste et fin souligna cette promesse, -à laquelle Sabine avait mis une intonation d’espiègle -repentir. Avec les vêtements, la femme -aussi venait de se transformer. Déjà cette créature -d’imagination s’abandonnait toute à une sensation -nouvelle. Les yeux tragiques ruisselaient -encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait -de coquetterie; au coin de la bouche, la -gaieté, la tendresse, frémissaient, allaient s’épanouir. -Sabine, en drapant autour d’elle la robe -orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent -de glaces. Elle se trouva—comme elle était en -effet—d’une beauté étrange; et la certitude -d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression -de sa récente défaite morale. Une réaction -se fit en elle. Par quelle cruelle folie s’était-elle -tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout -Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier, -comme il y serait demain... toujours?... Et, s’il lui -en voulait un peu, il ne lui en voudrait plus du -tout dans une minute, quand elle se serait approchée -de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie -souple aux rudes oiseaux en fils d’or...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span></p> - -<p>La volonté de cette victoire sécha sous les paupières -de Sabine les dernières brumes de son passionné -chagrin. Avec un éclat de rire provocant -et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds -de Vincent.</p> - -<p>—Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. -Je n’essaierai plus de lutter contre toi. Cela me -fait trop de mal.</p> - -<p>Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles -sombres se noyaient sous l’épais velours de ses -cils. Ses cheveux glissaient, dénoués, comme des -serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et -l’étroite robe japonaise se tendait suivant les inflexions -de son corps prosterné. Cette posture si -humble s’embellissait de tout l’orgueil qu’elle -abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même -femme que tout à l’heure?... Si follement variable -de visage et de pensée, on la sentait toujours -palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur -de volupté montait de cette ardeur inapaisable -de la chair et du cœur. Certes, on eût pu -l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait -elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire -qu’elle manquât de franchise. Elle se laissait -trop voir. Son âme sans mystère semblait une -mer tourmentée dont le flot resterait transparent -et clair. Sur sa frénésie intérieure, elle aurait dû -mettre le masque impassible de la Chimère antique. -Pour être tout à fait femme et perpétuellement<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span> -victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était -l’artifice.</p> - -<p>A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique -souvent reconquis,—ainsi ce soir par le manège -délicieux de cette amoureuse Japonaise,—ne -laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces -scènes et leurs alternatives de fureurs et de caresses -exténuaient son sentiment. Et, quoiqu’il -eût prudemment effacé, sous l’éloignement et -l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt, -cependant l’image de cette jeune fille, qui -continuait à rayonner vaguement dans les régions -inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante -encore une liaison si différente de son -rêve.</p> - -<p>Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque, -il travaillait à sa traduction de Manilius, -un songe à présent le hantait. Il se figurait la -douceur auprès de lui d’une présence féminine -si calme qu’elle n’eût point troublé l’atmosphère -de rêverie et de silence. C’était l’idée du mariage—cette -idée jadis hostile—qui maintenant lui -apparaissait avec toutes les séductions de l’irréalisable. -Dans son vaste hôtel, il voyait glisser, -pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette -légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette -compagne de rêve, il l’imaginait douce, invraisemblablement -douce, avec des gestes lents et de -suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -pas d’entendre le son de sa voix, mais ce -qu’évoquait son oreille, c’était l’insensible bruissement -des fines étoffes—surahs ou batistes—dont -elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses -yeux, qui se seraient posés sur lui tandis qu’il -écrivait... Mais ce qui surgissait alors, c’étaient -des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard -si chaudement expressif, que Vincent tressaillait, -puis s’enfonçait avec plus d’application -dans les obscurités de ses textes latins.</p> - -<p>N’importe... Les heures studieuses du matin -devenaient pour lui d’une suggestion pleine de -péril. Dans la journée, parmi les allées et venues -de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. -Mais, dans la solitude de sa bibliothèque, -il n’osait plus lever les yeux de sa page blanche, -ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots -immobiles.</p> - -<p>Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à -la noire tristesse la mélancolie de sa vie manquée, -il reçut une lettre de Robert Dalgrand.</p> - -<p>Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, -après un peu d’étonnement, se rappela que -le voyage de noce des jeunes époux devait se -conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis -les bords du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais -voilà deux mois qu’ils étaient partis. On était -maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il -abandonner si longtemps son usine, les ateliers<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> -de construction qu’il avait récemment établis à -Billancourt?</p> - -<p>Sa lettre donnait de ce retard une explication -à laquelle Vincent ne s’attendait guère. Robert -y parlait plus encore de travaux et d’inventions -que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient -point ralenti l’étonnante activité de son -cerveau. S’il restait en Belgique, c’est qu’il y organisait -une entreprise tout à fait nouvelle, qui -devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant, -il avait obtenu l’autorisation nécessaire du -gouvernement royal. Son idée ne semblait pas à -d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc -plus qu’à la mettre à exécution. Ce n’était pas ce -qui pouvait l’embarrasser. D’ailleurs il ne précisait -pas son projet. «Je veux,» disait-il à Vincent, -«t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à -Paris dans quelques jours, et je te dirai, en deux -mots, de quoi il s’agit. Mais c’est ici, en Belgique, -que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être -terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer -la date exacte... Une date qui comptera, je t’en -réponds, dans l’histoire de l’industrie humaine.»</p> - -<p>Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune -femme avec le même enthousiasme que de sa mystérieuse -découverte,—si bien que M. de Villenoise -ne se reconnaissait plus entre les phrases -qui concernaient l’une ou l’autre,—Robert ajoutait:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span></p> - -<p>«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai -la Tour Eiffel. Eh bien, mon cher, je ne -croyais pas alors y arriver de si radicale façon. -Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac, -toute cette ferraille paraîtra tellement encombrante -et ridicule qu’il ne restera plus qu’à la -déboulonner.»</p> - -<p>De la part d’un homme dont les actes avaient -toujours été supérieurs à ses paroles, une telle -assurance promettait des choses extraordinaires.</p> - -<p>M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux -conséquences du mariage pour Robert se trouvaient -si promptement contredites par la réalité, -resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille -d’une pareille nature. Quoi! l’amour, cette -passion tellement exclusive, au lieu d’absorber -Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance -de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait -peut-être une des grandes inventions du siècle -parmi le dépaysement délicieux d’un voyage de -noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui, -bien que dépourvu de jalousie, ne laissa pas de -l’humilier. Car, depuis deux mois, les simples -inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient à -troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son -esprit, sollicité par son rêve, s’insurgeait davantage -contre l’application à une tâche pourtant -modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune -homme devait bien en convenir avec lui-même)<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> -le beau calme de sa vie s’était envolé... peut-être -à jamais. Et maintenant même, en achevant -cette lettre de Robert, comment se fit-il qu’il -tressaillit à une phrase plus insignifiante pourtant -que toutes les autres? Son ami mettait en post-scriptum:</p> - -<p>«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur -Gilberte? Gare à toi si tu as flirté avec elle, don -Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur, certain -récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant, -ce sont des sous-entendus mélancoliques... -<i>On ne te voit plus...</i> Elle ne dit pas grand’-chose, -mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas difficile -de lire entre leurs lignes.»</p> - -<p>Cette taquinerie sans importance prit, aux -yeux de Vincent, des proportions considérables. -Il y pensa beaucoup, comme à la plus sérieuse -chose du monde. Même il se mit à se suggérer des -remords, pour se persuader qu’en effet il avait -produit sur Gilberte une trop vive impression. Il -se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté -du bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le -regard qu’elle avait échangé avec lui tandis qu’ils -étaient à cheval. Et tout son passé de joli garçon, -les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent -à supposer que Gilberte était préoccupée -de lui comme il était préoccupé d’elle. Rien ne -pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion -qu’une aussi troublante hypothèse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p> - -<p>A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit -M<sup>lle</sup> Méricourt.</p> - -<p>C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit -plus émouvante la présence de la jeune fille, c’est -qu’il se trouvait en compagnie de Sabine.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Marsan, qui évitait de se montrer avec -M. de Villenoise dans les réunions mondaines, -lui avait demandé cependant de prendre une baignoire -au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour -la représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux -artistes de Paris, dans les genres les plus -divers, devaient jouer des fragments de leurs meilleures -créations. C’était, pour elle qui sortait si peu, -une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités -dont elle ne connaissait encore que les noms.</p> - -<p>Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans -l’ombre de leur étroite loge, presque entièrement -isolé de la salle, lorsque, levant les yeux vers le -très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait -apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition, -il vit surgir la gracieuse silhouette de -Gilberte Méricourt.</p> - -<p>Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait -légèrement contre le dossier de son fauteuil. -Sans doute, elle se trouvait là depuis un -moment; mais lui la reconnut si brusquement -et dans le sursaut d’un tel choc, qu’il n’eût -pas éprouvé de sensation plus violente si cette -apparition s’était produite par un enchantement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span></p> - -<p>Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la -joie, mais de la gêne et presque de la frayeur. Il -eut un mouvement comme pour se lever et s’enfuir. -Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula -sa chaise. Mais c’était elle, la pauvre femme, qui, -sans le savoir, entravait si péniblement son ami. -Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui, tandis -que la chère innocente figure planait là-haut, hors -de portée, interdite même à ses regards dont -M<sup>me</sup> Marsan pourrait observer la direction, révélait -à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était point -avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair -et cruel, ce que désormais sa vie deviendrait entre -ces deux femmes. Mais il eut à peine le temps de -pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son -immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que -Gilberte ne le reconnût dans la pénombre de -cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme. -Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels -jugements lui suggérerait son ingénuité de vierge, -qui, après tout, ne pouvait être l’absolue ignorance? -Vincent avait beau se dire: «Qu’importe? -Puisque je ne serai jamais rien pour elle, puisque -je ne puis prétendre à sa main.» Malgré ce raisonnement, -il sentait comme un confus espoir qui, -tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et -qu’un coup d’œil trop clairvoyant de la jeune -fille anéantirait pour toujours.</p> - -<p>Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire.<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span> -Pas assez, toutefois, pour perdre la vision -de Gilberte. Et il s’avançait, puis se reculait, partagé -entre son désir de la contempler et sa crainte -d’être aperçu par elle. En même temps, l’autre -crainte, celle que Sabine ne le devinât, rendait -ses mouvements furtifs et gauches.</p> - -<p>—Qu’avez-vous, mon ami? demanda M<sup>me</sup> Marsan.</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Est-ce que quelque chose vous gêne?</p> - -<p>—Pas du tout.</p> - -<p>—Vous ne devez pas voir la moitié de la scène, -comme vous êtes placé là?</p> - -<p>Il prétexta qu’il avait mal aux yeux, que les -lumières le fatiguaient. Intérieurement, elle s’étonna. -Non pas des imperceptibles incidents, -mais du soudain changement d’humeur de M. de -Villenoise. Car il était venu fort gaiement à -cette représentation, et, tout à l’heure, le fou -rire l’avait pris devant l’impayable façon dont -Coquelin, dans <i>Les Précieuses</i>, criait: «Au voleur!...»</p> - -<p>Maintenant, quoiqu’une divette à la mode débitât -drôlement, sur ces planches solennelles, des -couplets éclos au «Chat Noir», Vincent ne souriait -même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse, -ne reflétait rien des effets inattendus de la -mimique ni de la suggestive perversité des intonations. -Mais l’expression de ses traits restait rigide<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> -et tendue comme sous l’intensité d’une idée -fixe. Et, par instants, ses prunelles, invinciblement -attirées, glissaient dans une direction que -Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir, -avec une espèce de sursaut conscient, poser leur -regard vide sur la femme qui minaudait toute -seule au milieu de la scène.</p> - -<p>—Eh bien, dit tout à coup M<sup>me</sup> Marsan, je -suis bien aise de l’avoir entendue, cette fameuse -étoile. Mais je ne comprends pas l’engouement -du public. Moi, elle m’agace. Et vous?</p> - -<p>M. de Villenoise eut un haussement d’épaules.</p> - -<p>—Je croyais, insista Sabine, que vous l’admiriez. -Vous m’en avez parlé avec tant d’enthousiasme -après votre soirée chez la marquise de -Vernage!</p> - -<p>Vincent répondit par un monosyllabe d’indifférence.</p> - -<p>—Peut-être,—reprit Sabine avec lenteur et -sans quitter des yeux la figure de son ami,—peut-être -a-t-elle moins bien chanté, ce soir, cette -complainte de <i>La Cruche cassée</i>, qui vous avait -produit une telle impression chez la marquise.</p> - -<p>—Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué -une différence, prononça Vincent, qui sentit une -intention dans l’interrogatoire auquel on le soumettait, -et qui voulut prouver à quel point il était -resté attentif.</p> - -<p>Un frisson parcourut la chair de Sabine. La<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> -divette, ce soir, n’avait pas chanté la complainte -de <i>La Cruche cassée</i>!... Vincent n’avait rien entendu! -Il se laissait absorber tout entier par une -préoccupation, et, cette préoccupation, il la dissimulait! -Qu’était-ce?... A quoi pensait le jeune -homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une -femme?</p> - -<p>Toutes les griffes des jalousies, des colères, des -inquiétudes habituelles à Sabine, lui entrèrent -d’un seul coup dans le cœur. Car, pour sa sensibilité -exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette -misérable circonstance. Elle eut, sous le calme -qu’elle s’efforçait de garder, comme un cri intérieur -de rage souffrante. Eh quoi!... Justement ce -soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait -sans arrière-pensée, où elle jouissait franchement -d’un plaisir partagé avec celui sans qui, pour elle, -aucun plaisir n’existait! Elle s’en était réjouie tout -le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner -cette après-midi devant son chevalet, elle -avait cru goûter le fruit de ses soumissions récentes. -Car voici bien près d’une semaine qu’elle -n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout -en souffrant de la singulière souffrance que lui -causaient tous les gestes et tous les mots du jeune -homme qui ne se rapportaient point à leur amour, -elle l’avait laissé agir et parler sans essayer de le -contraindre.</p> - -<p>Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -de repos berçait son âme troublée. Tout à l’heure, -dans la voiture qui les amenait au théâtre, en se -serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus -à elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de -gaieté, de jeunesse. Puis cette atmosphère de -théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait une -griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières -scènes du spectacle, elle avait ri comme -une enfant.</p> - -<p>Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille -suffisait à crever la bulle éblouissante de sa félicité. -L’exaltation de bonheur, sans cause bien précise, -qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à -coup, et peut-être avec moins de raison encore -que pour s’envoler jusqu’aux nuages. Mais tel -était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs -de la joie, il tombait brusquement aux affres -du désespoir.</p> - -<p>La jeune femme refréna pourtant l’impulsion -qui la poussait à convaincre Vincent de distraction -et de fourberie, et à réclamer de lui une explication -immédiate. Généralement, elle cédait à -cette fougue intérieure, qui la sortait d’un état -presque intolérable, et détendait par du bruit et -de l’action la fixité de sa pensée sur une image -trop pénible. Mais les dernières discussions avaient -si mal tourné pour elle—aboutissant à d’humiliantes -concessions de sa part et au refroidissement -visible de Vincent—qu’elle rassembla<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> -toutes ses forces pour tâcher de recourir à des -expédients moins dangereux. Elle se laissa donc -dévorer silencieusement par son angoisse et elle -se contenta d’observer M. de Villenoise.</p> - -<p>En face de cette baignoire où se passait ce -double drame dans ces deux cœurs humains, sous -ces deux physionomies muettes, la représentation -continuait. On jouait maintenant une scène -d’<i>Hernani</i>. L’acteur qui faisait ce soir-là ses adieux -commençait le long monologue de don Carlos -devant le tombeau de Charlemagne. Après les -calembredaines chat-noiresques de la divette à la -mode, on entendait une voix caverneuse s’écrier:</p> - -<p class="pp4 p1"><i>Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires<br /> -Ne devraient répéter que paroles austères.</i></p> - -<p class="p1">Sabine s’éventait avec un grand éventail en -plumes noires. Vincent ne bougeait plus, ayant -trouvé une position qui lui permettait de lever -son regard vers Gilberte sans détourner son visage -de la scène. Cependant, il n’osait profiter de cette -facilité, car il sentait, dans l’ombre, les prunelles -ardentes de Sabine qui, fréquemment, effleuraient -son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus, -il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très -bien qu’il regardait quelque chose par l’imperceptible -écartement des doigts. Mais l’obstacle, sans -arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait -la direction.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span></p> - -<p>Toutefois—comme la femme la moins maîtresse -d’elle-même garde encore une supériorité -de finesse sur le plus circonspect des hommes—la -représentation ne s’acheva pas sans que Sabine -eût découvert le sujet des préoccupations de Vincent. -Pour y parvenir, elle affecta de s’intéresser -tellement à ce qui se passait sur la scène que le -jeune homme prit le change. Il s’oublia quelques -secondes de trop dans une contemplation passionnée -et soucieuse. L’expression de ses yeux -trahissait quelque chose de plus grave même que -de l’admiration. Sabine en fut consternée. Son -cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de chute -et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers -le balcon.</p> - -<p>Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise -à côté d’un vieux monsieur de tournure militaire. -Chose étrange, ce fut celui-ci qu’elle examina le -plus consciemment tout de suite. Et les moustaches -blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un -peu rigide et figé, amenèrent immédiatement -dans la pensée de Sabine les trois syllabes du -mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un -mécanisme, ces trois syllabes, à leur tour, évoquèrent -le nom dont elle les avait le plus souvent -accompagnées au cours de certaines inquiétudes -récentes, et, mentalement, elle prononça: «Méricourt». -Avant d’avoir bien regardé Gilberte, -elle avait établi son identité, et elle pressentait<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -une rivale. La vie est pleine de ces presciences et -de ces fatalités.</p> - -<p>Quelle femme pourra blâmer le sentiment de -douloureuse haine avec lequel Sabine considéra -Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle eut, -cette artiste, la notion du charme indescriptible -émanant de ce jeune visage. Elle put constater -chez M<sup>lle</sup> Méricourt un attrait plus captivant que -la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du -teint et cette adorable douceur flottant sur toute -la personne, qui avaient séduit M. de Villenoise -avant même qu’il les analysât. Dans la façon dont -cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son -éventail, dont elle se tournait en souriant vers -son père, il y avait une grâce inconcevable. Et -cette grâce paraissait morale autant que matérielle: -c’était une expression plutôt qu’une ligne -ou qu’un geste. On éprouvait à la voir ce qu’on -éprouve devant certaines fleurs et devant certains -oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement -dont elle pénètre le cœur surpasse le -ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit bien -quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait -aux moindres mouvements de cette enfant simple -et délicieuse! Et la pensée que cette petite n’avait -pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait -une vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières -deux larmes de feu.</p> - -<p>Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> -valait-elle pas mieux, avec toutes les richesses de -sa passion, de son intelligence, de son art, que -cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les -hommes préféreraient toujours une peau plus -fraîche, des yeux plus naïfs, une plus souple nature, -prompte à subir leur égoïsme de despotes. -On ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant -leurs instincts les plus bas. Ce Vincent, -qui dévorait des yeux cette petite niaise, oubliait -peut-être en ce moment leurs six années d’amour -et tous les sacrifices qu’elle avait faits pour lui, -simplement parce qu’il constatait des airs de tourterelle -sur un visage de poupée. Il pensait devenir -facilement un grand homme dans cette imagination -d’écolière qui le prendrait pour ce qu’il se -donnerait... Sabine le méprisa. Mais, en même -temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse -ardeur qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet -homme dont elle dénigrait les sentiments... Sa -jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la -suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir -déchaîner quelque force de la nature, elle souhaita -la mort de Gilberte Méricourt.</p> - -<p>Tranquille cependant en apparence, elle agitait -son éventail en plumes noires. M. de Villenoise -regardait maintenant la scène, avec des yeux -absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, -Gilberte s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage -tendu, la joue rose, la bouche entr’ouverte<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> -par un sourire. Même, à un instant, elle battit des -mains. Et, comme son père lui dit sans doute que -cela n’était pas très correct pour une jeune fille, -elle eut un petit sursaut effaré, puis tout de suite -un air bien sage, avec un peu de confusion dans -ses prunelles.</p> - -<p>—J’ai la migraine, dit brusquement Sabine. -Je souffre à mourir... Sortons.</p> - -<p>Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, -qu’ils n’auraient pas le temps de quitter le -théâtre avant la bousculade générale et qu’ils seraient -pris dans la foule. On entendait, en effet, -un remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent -avec bruit.</p> - -<p>—Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant -les rencontres...</p> - -<p>—Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle.</p> - -<p>Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le -départ des derniers spectateurs. Car, par-dessus -tout, elle craignait de se trouver face à face avec -quelque ancienne relation de ce monde dont elle -avait été l’une des reines. Elle resta donc, comme -d’habitude, à épier par la fente de la porte, et à -nommer à voix basse les personnes qu’elle reconnaissait. -Tout en souffrant atrocement à cette espèce -de revue, elle manquait rarement de la faire, -surtout dans des soirées comme celle-ci, où elle -pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on appelle -le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui,<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span> -jadis, tenaient à honneur d’être reçus chez elle. -Ce qu’elle éprouvait en ce moment, debout derrière -cette porte entr’ouverte, avec la fureur de -jalousie qui lui dévorait le cœur, serait impossible -à décrire.</p> - -<p>Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait -entre ses dents les noms de tant de femmes qui -ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait pu -nommer les amants, et qui passaient, levant leurs -petites têtes arrogantes, au bras de leurs maris.</p> - -<p>—Voilà M<sup>me</sup> de Blairac... Comme elle se maquille -maintenant!... Et <i>votre</i> marquise de Vernage... Dieu! -qu’elle a enlaidi!... Étiennette Dulaure. -Et, naturellement, à deux pas derrière, son -cousin Norbert d’Épeuilles... Philippine de Berval...</p> - -<p>Cette litanie continuait. M. de Villenoise -n’écoutait pas. Mais, sans prêter l’oreille aux syllabes, -il avait le dégoût et la honte de ce qui se -passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de -ses rancunes, lui faisait mieux sentir quelle exception -elle formait dans la société, à quelle distance -elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel -ouvert, de tout ce qui est normal et régulier. -Lui-même, debout derrière elle dans cette loge -obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il -pas lié à la faute et au malheur de cette femme? -N’était-il pas à jamais privé de la joie que procurent -la fierté et la dignité dans l’amour? Il ne<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> -devait pas songer à se montrer parmi cette foule -à côté d’une compagne de son choix, entourée, -comme il la rêvait, de tous les respects et de -toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne -serait jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine -alors que lui-même ne se plaignait pas?</p> - -<p>Après la soirée qu’il venait de passer, de telles -réflexions semblaient plus amères à M. de Villenoise. -Si M<sup>me</sup> Marsan s’était retournée pour observer, -dans la presque obscurité, sa silhouette -immobile, elle eût frémi de voir cette face d’ombre, -où la mâle beauté bien connue se raidissait -dans une expression morne et hostile.</p> - -<p>Mais—saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer—sans -un mouvement vers lui, elle dit -d’une voix plus haute:</p> - -<p>—Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux -général!</p> - -<p>—Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde -violence, en lui étreignant le poignet.</p> - -<p>—Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle.</p> - -<p>—Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu -confus. On a l’oreille si fine pour son propre nom.</p> - -<p>Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi. -Elle avait vu l’effet de son exclamation sur Vincent. -Mais elle avait pu élever la voix sans crainte. -Car ni le général ni Gilberte n’avaient passé devant -sa loge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p> - -<p>«C’était donc bien eux!» pensa-t-elle. «Et il -ne me les a pas montrés! Il a fait semblant de ne -pas les voir. Il ne m’avait pas non plus parlé de -cette noce, où elle a été sa demoiselle d’honneur. -Oh! il se passe quelque chose... Peut-être est-il -déjà épris de cette petite poseuse. Et elle aura fait -la coquette avec lui. Ce n’est pas étonnant, il a -des millions... Ah! l’affreuse fille, que je la hais! -Dieu! s’il songeait à l’épouser!... Mais non... cela -ne se fera pas... car je les tuerais tous les deux!...»</p> - -<p>Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et -déchiraient l’âme de Sabine, tandis que Vincent -la ramenait, dans sa voiture, rue de la Pompe. -Mais elle ne disait rien. Elle ne l’attaquait pas ouvertement, -comme elle l’aurait fait dans une circonstance -de moindre gravité. L’effroi de ce qu’elle -soupçonnait la rendait cette fois prudente et -muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur -soirée. Une tristesse profonde, une vague inquiétude, -lui serraient le cœur et lui fermaient la -bouche.</p> - -<p>Quand le coupé s’arrêta, il mit un baiser sur la -joue de son amie. Mais les lèvres comme la joue -restèrent froides.</p> - -<p>Puis la porte cochère battit, la voiture tourna... -Et chacun des deux amants se trouva seul en face -de la nuit.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/m.jpg" width="100" height="100" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi"><span class="smcap">Maintenant</span> Vincent de Villenoise était -un homme très malheureux. Depuis la -soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait -plus nier à lui-même qu’il aimât Gilberte. Et -non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser -cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée -que bientôt, inévitablement, elle en épouserait -un autre. Plus sa raison et la force de sa volonté -le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait -en lui le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher, -de savoir ce qu’elle faisait, ce qu’elle pensait, -quelles étaient les personnes dont elle s’entourait -le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de -telles satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait -la résolution de fréquenter sa famille dès<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> -que Dalgrand serait de retour. Puis il comprenait -que ce serait commettre la pire imprudence. -Alors il se rudoyait intérieurement, comme l’on -rudoie pour son bien le malade qui veut guérir et -qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du -médecin.</p> - -<p>Cependant la vie lui devenait terne et pesante. -Le présent se traînait dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait -en des perspectives monotones. Son immense -fortune, loin de le consoler, ajoutait un -point de vue pénible à ses réflexions. Car, s’il avait -été libre, cette fortune eût facilité son mariage -avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe -cette créature charmante. Comme il aurait été heureux -de lui donner tout ce qui s’achète, et, en -particulier, les beaux chevaux que devait souhaiter -cette amazone accomplie!</p> - -<p>Malgré lui, il se représentait, avec des détails -irritants, tout ce qui aurait pu être. Il voyait les -doux yeux bruns s’illuminer de surprise et de -plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait -leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de -la chose impossible s’exaspérait en lui à ces rêves -d’une dangereuse précision.</p> - -<p>Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise -le troublait encore par l’orgueilleuse répugnance -qu’à cet égard montrait Sabine. Il n’avait même -pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers -celle-ci à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> -la dépouillait sans rien lui rendre. Si elle avait été -sensible aux somptuosités matérielles, et si sa -fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un -amant, avec quelle prodigalité Vincent n’eût-il -pas racheté chacune des pensées par lesquelles il -offensait l’amour de cette malheureuse femme!</p> - -<p>Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle -ne l’accablait plus de ses reproches, elle ne l’offusquait -plus de ses fantaisies... Elle avait cessé -toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de -scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir -domptée. Elle devenait soumise et timide. Était-ce -le pressentiment d’une fatalité installée en dominatrice -dans ce cœur d’homme sans lequel elle -ne pouvait pas vivre?... Peut-être tremblait-elle -devant quelque chose qu’elle n’osait se dire à -elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus -touchante qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré -lui, l’irrévocable malheur de cette amie encore -si chère. Il s’en voulait et il la plaignait. -Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui -dire les mots qui l’eussent réconfortée, avec l’accent -qu’il l’eût convaincue. Il se taisait. Elle ne -lui dictait plus de phrases passionnées, craignant -trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient -sur ses lèvres. Leurs conversations demeuraient -indifférentes. Leurs silences ressemblaient -à celui qu’on garde près d’un mort.</p> - -<p>Un matin, comme Vincent travaillait dans sa<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span> -bibliothèque, on lui apporta la carte d’un visiteur. -Il allait rappeler la consigne à son domestique -et condamner sa porte, lorsque, machinalement, -il jeta les yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une -légère exclamation, quitta sa place et descendit. -En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du -petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses -bras.</p> - -<p>Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de -fait, Vincent mit un peu de nervosité féminine -dans son effusion. Cette large et solide poitrine -d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge. -Tout de suite il crut retrouver à ce contact un -peu de l’énergie qui lui faisait défaut depuis -quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau -de l’admiration confiante qui, lorsqu’il était -gamin, lui inspirait tant de sécurité près de son -camarade.</p> - -<p>Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert -n’avait paru taillé pour ce rôle fortifiant. Toute -sa personne respirait l’activité, le triomphe et -l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie -prit un air de gravité dès qu’il eut examiné Vincent.</p> - -<p>—Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te -trouve pas bonne mine.</p> - -<p>—J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise. -Mais c’est à peu près fini. Je te conterai -cela plus tard.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span></p> - -<p>—Quelque chose à ta fabrique?... demanda -Robert avec inquiétude. Est-ce que l’<span class="smcap">Apéritif</span> ne -va plus?</p> - -<p>—Je me moque bien de l’<span class="smcap">Apéritif</span>, ricana -Vincent. La fabrique marche toute seule. Tu sais -que j’ai là un directeur... l’intelligence et la probité -mêmes.</p> - -<p>—Alors?... sourit Robert en posant l’index sur -le côté gauche du veston de son ami.</p> - -<p>Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite -il éclata de rire, comme si l’hypothèse qu’il souffrît -de peines de cœur lui parût la meilleure plaisanterie -du monde. Robert ne fut qu’à moitié -dupe de cette gaieté, mais il n’insista pas. Malgré -leur intime et profonde entente, les deux amis ne -s’étaient jamais trouvés d’accord sur la question -«femme», et ils avaient cessé de la discuter -entre eux. La longue absence de Dalgrand et le -regret un peu désapprobateur avec lequel il avait -autrefois vu s’engager la liaison de Vincent avec -Sabine rendaient le sujet plus inabordable encore. -Aussi, tout en accueillant comme une espèce -de sauvegarde pour sa volonté chancelante la -présence de son ami, les inspirations indirectes -d’un jugement si droit, le spectacle d’une si -belle santé d’âme, M. de Villenoise était encore -fort éloigné d’une confidence précise. Cette -confidence serait d’autant plus difficile à faire -<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>qu’il s’agissait de M<sup>lle</sup> Méricourt, et qu’il faudrait -reparler de Sabine, dont le nom, depuis des -années, n’avait plus été prononcé entre les deux -camarades.</p> - -<p>Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels -de Vincent confirmeraient, d’ailleurs, les -raisonnements et les prédictions que jadis lui -avait adressés Robert?... Pour celui-ci, dès son -adolescence, il n’avait jamais conçu l’amour autrement -qu’avec le cortège des sentiments les plus -loyaux et les plus fiers.</p> - -<p>A ceux qui, devant lui, vantaient la passion et -dénigraient le mariage, il ne cachait pas l’écœurement -que lui inspirait l’adultère, ni l’impossibilité -où il se trouvait d’aimer une femme qu’il partagerait -avec un autre, ni encore son incapacité -morale de jamais séduire une jeune fille. Les -belles prouesses dont les jeunes gens tirent volontiers -vanité lui faisaient hausser les épaules. -Sans prétendre à une impossible chasteté, il reléguait -au rang des innommables besoins tout ce -qui n’était pas l’amour... Et il ne concevait -l’amour qu’avec la fidélité de l’époux, la dignité -de l’épouse, les joies—aujourd’hui si démodées—de -la famille, et l’orgueil d’une nombreuse et -forte descendance.</p> - -<p>Tout le reste, tout le romanesque malsain qui -donne pour but à l’amour des plaisirs stériles et -d’un ordre, en somme, passablement honteux, -lui semblait le triomphe d’un inqualifiable<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> -égoïsme, d’un égoïsme de la chair et de l’animalité, -bien inférieur à l’ambition, ce noble égoïsme -de l’esprit.</p> - -<p>Pour lui, la question était grave. Elle dépassait -la portée d’une simple discussion entre hommes, -au moment des cigares et du café. Il y avait là -plus qu’un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes. -Robert croyait y voir la pierre de touche -où se manifeste l’affaissement du caractère moderne, -et aussi l’écueil contre lequel se briseront -et s’effondreront certaines races.</p> - -<p>Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend -des allures philosophiques sous le nom de pessimisme, -semblait à cet homme d’action tout bonnement -l’impuissance à vivre la vie comme elle -doit être vécue, c’est-à-dire non pour soi-même, -pour sa personnalité restreinte et temporaire, -mais pour sa personnalité générale épandue dans -l’humanité et pour sa personnalité future prolongée -dans les enfants.</p> - -<p>On ne veut plus d’enfants, parce qu’ils coûtent -beaucoup d’argent à élever, donnent beaucoup de -peine, puis vous paient d’ingratitude quand ils -sont grands.</p> - -<p>Sans expliquer que l’ingratitude des enfants -est en raison directe de l’argent dépensé pour -eux, et qu’en supprimant l’une des difficultés on -élude l’autre; sans ajouter que les enfants ne -coûtent cher qu’aux parents vaniteux et aveugles,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> -ignorant les principes d’une virile éducation, Robert -se plaisait à donner aux viveurs l’argument -suivant:</p> - -<p>«Vos sens aussi vous coûtent cher, vous -donnent beaucoup de peine à contenter, et vous -paient d’une fameuse ingratitude lorsque vous -êtes devenus vieux!»</p> - -<p>En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant -aucune tâche, se croyait le droit de mépriser une -société dont l’idéal consiste à éluder le plus de -devoirs possible.</p> - -<p>Cette société, d’ailleurs, il la voyait clairement -s’acheminer vers sa ruine.</p> - -<p>S’il s’était marié, ce n’était donc pas, comme -ses contemporains, pour augmenter ses plaisirs -au moyen d’une dot, sans augmenter ses obligations;—non, -c’était pour remplir joyeusement -et fièrement son rôle d’homme et de citoyen, et -pour recueillir les seules satisfactions que la nature -ait voulues complètes: celles qui naissent du -don de soi-même, de l’effort et du dévouement.</p> - -<p>Cette façon de comprendre l’existence lui faisait -juger avec un peu de sévérité les travaux et -les amours de Vincent. L’érudition lui semblait -un sillon facile et peu fécond dans le champ de -l’activité humaine. Quant à la liaison avec une -femme mariée, Sabine de Rovencourt,—liaison -devenue si scandaleusement notoire par un flagrant -délit, une condamnation du tribunal correctionnel<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> -et le divorce de la comtesse,—la plus indulgente -attitude qu’avait pu prendre Robert à cet -égard était de n’en jamais parler. Il s’y était si -complètement astreint qu’il ignorait les phases -dernières et la durée de cette liaison. Ses longues -absences lui avaient ôté d’ailleurs toute occasion -de s’éclairer sur ce point. Certains détails étaient -sortis de sa mémoire. Il n’avait donc aucune donnée -sur ce que pouvait être, à la période actuelle, -la vie amoureuse de Vincent.</p> - -<p>L’idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que -cet ami, toujours si cher, pourrait devenir un -frère pour lui en épousant Gilberte Méricourt? -M. de Villenoise se le demanda, non sans une -sorte d’angoisse, lorsque Robert, après lui avoir -longuement parlé de sa précieuse Lucienne et de -sa nouvelle famille, renouvela cette taquinerie -qu’il lui avait écrite à propos de Gilberte.</p> - -<p>—Que s’est-il donc passé entre vous?... Depuis -notre retour, elle prend un air tout drôle -dès qu’on prononce ton nom.</p> - -<p>—Mais... je n’ai guère revu M<sup>lle</sup> Gilberte -qu’une fois depuis ton mariage.</p> - -<p>—Allons donc!... Vous vous êtes rencontrés -au Bois.</p> - -<p>—Au Bois... Oui, c’est cela... Une seule fois.</p> - -<p>—Comment!... Tu n’as pas fait de visite?... -Ayant été garçon d’honneur?...</p> - -<p>—Non.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span></p> - -<p>—Ah! mais je ne m’étonne plus... Mon beau-père -aussi m’a paru très frais à ton égard. Ne -t’avait-il pas proposé de venir voir ses séances -de dressage à l’École de Guerre?</p> - -<p>—Je n’ai pas eu le temps.</p> - -<p>—Mais tu as dû le blesser! Cela me contrarie -fort. Tu sais qu’il n’invite pas tout le monde. Il -est très mystérieux pour ses expériences, le général. -Certainement il a cru t’accorder une faveur... -Et tu n’y réponds pas!</p> - -<p>Robert prenait si vivement à cœur ce qu’il -jugeait un manque d’égards envers son beau-père -et Gilberte, que M. de Villenoise, très soucieux -d’agir en homme du monde et préoccupé de ne -pas froisser son ami, s’engagea tout de suite à -quelques démarches de politesse. Il déposerait -sa carte le jour même boulevard Malesherbes. Il -irait, le lendemain matin, demander le général -Méricourt à l’École de Guerre.</p> - -<p>—Mais non, dit le constructeur. Ces visites -coup sur coup... après ta réserve exagérée... cela -paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner jeudi -à la maison. Ils seront là. J’arrangerai les choses. -Et l’on est si bien disposé pour toi!... On ne te -gardera pas rancune.</p> - -<p>Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation. -Presque tout de suite il dit: «Oui.» Pourquoi?... -Lui-même ne s’en rendit pas bien compte, -tant cette acceptation s’éloignait des résolutions<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> -très fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il -obéissait à la crainte instinctive que Dalgrand ne -devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau -s’était éveillé, en effet, comme une espèce de -fausse honte, dès le premier abord de son ami, -et grandissait au cours de cette conversation tranquille, -devant cette physionomie pleine d’une -force si raisonnable, d’une si éclatante franchise.</p> - -<p>—C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras -déjeuner jeudi. Tu connais la maison, à Billancourt? -Du reste, tout le monde pourra te l’indiquer. -Et tu verras de loin la cheminée de l’usine.</p> - -<p>—Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes -aujourd’hui lundi. J’ai le temps d’aller avant tout -présenter mes hommages à M<sup>me</sup> Dalgrand.</p> - -<p>—Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, -vers cinq heures. J’annoncerai ta visite à -Lucienne, qui te renouvellera mon invitation, -croyant te la faire pour la première fois, au dernier -moment. Sans cela Gilberte nous en voudrait -de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver à -cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner -en famille, telle qu’elle sera, en amazone... -Puis elle veut ensuite visiter les ateliers.</p> - -<p>—Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?...</p> - -<p>—Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! -Ma famille n’est-elle pas la tienne? Si tu savais -comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà! -Il a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -un peu le général et Gilberte. Encore, ajouta Robert -avec un imperceptible sourire, j’ai dans l’idée -qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit.</p> - -<p>Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait -avec une intonation si profondément heureuse; -ces images d’intimité, de cordialité, qu’il évoquait; -cette tristesse indulgente qu’il attribuait à -certain «on» sous lequel Vincent ne voyait que -Gilberte, toutes ces caressantes et légères influences -enveloppaient et engourdissaient le -cœur troublé de M. de Villenoise. C’était son -rêve récent qui prenait forme, et contre lequel il -allait peut-être ne plus pouvoir se défendre... -Déjà, dans sa pensée, il se transportait à ce jeudi -matin, où il serait assis près de Gilberte, non -plus à la table cérémonieuse du dîner de noce, -mais chez sa propre sœur, à elle,—cette sœur -dont il tutoyait le mari, ce qui créait entre eux -comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà -cette étroite réunion, où les couverts et les cœurs -seraient si proches... Et tel était le charme des -puériles images, des prévisions insignifiantes dont -la perspective de ce repas emplissait son cerveau, -qu’il ne pensait même pas à questionner Dalgrand -sur la nouvelle invention dont le constructeur -espérait tant de profit et de gloire.</p> - -<p>Cependant, comme Robert se levait, avec une -allusion à l’urgence de ses travaux, de Villenoise -s’écria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... -Peut-on savoir ce que c’est?...</p> - -<p>—Oh! je n’ai pas le temps ce matin. Je te -dirai cela jeudi.</p> - -<p>—Tu es content?</p> - -<p>—Plus que content. J’inaugure, dans l’industrie, -une ère nouvelle.</p> - -<p>—Tu as donc enfin découvert la pierre philosophale?</p> - -<p>Dalgrand eut un beau rire d’orgueil.</p> - -<p>—Bien mieux que cela, mon cher.</p> - -<p>Mais il reprit:</p> - -<p>—Découvert, non... Je ne fais que rendre -pratique une découverte qui sera certainement la -plus grande de ce demi-siècle quand je l’aurai -sortie des laboratoires et du domaine de la -théorie... J’ai eu la chance de trouver hier ce -qu’un autre aurait trouvé demain, ce que des savants -et des industriels cherchent depuis quarante -ans avec des progrès presque journaliers, sans -que le public d’ailleurs y ait prêté la moindre -attention...</p> - -<p>—Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher -ami... que je suis heureux!... Mais un mot, -voyons!... Sur quoi dois-je te féliciter?</p> - -<p>L’inventeur lui serra la main avec un bon rire -et secoua la tête. Puis il mit son chapeau, ouvrit -la porte, traversa le hall à grandes enjambées.</p> - -<p>—Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -révélation en famille. Jusqu’à présent, il n’y a que -Lucienne qui sache.</p> - -<p>Il partit, laissant derrière lui un autre homme -que le Vincent démoralisé des derniers jours.</p> - -<p>En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le -tourment des espoirs combattus et des résolutions -difficiles s’effaçait devant la simplicité des choses. -Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait -de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à -l’idée de revoir Gilberte, la lâcheté de cœur qui -l’attendrissait et l’effrayait naguère. A peine, en -ce moment, percevait-il les élancements de cette -attraction redoutable qui, à la seule pensée de -cette jeune fille, emportait tout son être éperdument -vers elle. Ce qui dominait en lui, c’était le -sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact -de Robert et le bonheur de posséder une famille -qui déjà le comptait comme sien. Une fierté lui -venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur -lui serait dévoilé en même temps qu’à M<sup>lle</sup> Méricourt. -Cette preuve d’intimité, de confiance donnée -par son ami—et devant elle!—lui semblait -précieuse au delà de toute expression. Puis, -enfin, il n’avait pas à choisir. Robert lui montrait -qu’il avait affligé le général et sa fille... Du moment -qu’on avait été froissé par son abstention, -son plus immédiat devoir était de réparer l’effet -produit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span></p> - -<p>C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur -tout à fait inaccoutumée depuis quelque -temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La -jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis, -bientôt, inquiète. Car la finesse extraordinaire de -ses perceptions amoureuses lui fit sentir que ce -bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était -l’effet ni de sa présence, ni de la gaieté qu’elle -affectait, ni de sa résignation. Quels efforts ne lui -fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent riait, -alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la -bouche, étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait -jaillir d’une source profonde, si obscure et si -effrayante pour elle!</p> - -<p>Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser -des appréhensions qui la torturaient? Épier Vincent -ou le faire suivre?... Elle avait trop de fierté -pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus. -Elle avait peur d’elle-même, et de sa propre violence. -Elle avait peur de lui, et de sa franchise. -Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais -elle le connaissait trop pour qu’il pût tout à fait -dissimuler avec elle.</p> - -<p>S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, -et s’il se trahissait, la rage orgueilleuse de -Sabine briserait tout, le jetterait à cette rivale, -rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans -le silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> -tout, il était loyal. Il se devait à elle, de par les -circonstances et de par les plus sérieuses promesses. -Il n’était pas homme à oublier pour un -caprice ni le passé ni ses serments. Elle patienterait -donc, elle se tairait et attendrait...—pauvre -nature follement frémissante et douloureuse—au -prix de quel effroyable héroïsme!</p> - -<p>Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son -atelier, essayant de peindre, mais mal en train, -péniblement consciente de son insuffisance artistique, -tandis que lui—qu’elle rêvait au travail, -dans la grande bibliothèque—conduisait son -phaéton le long du quai, se dirigeant vers Billancourt.</p> - -<p>Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si -rayonnant de masculine beauté, de vague espérance, -et de ce reflet d’élégance et de richesse -dont la séduction est irrésistible même pour les -yeux les plus austères! Oui, elle aurait souffert... -Car elle eût voulu être la seule jouissance, la seule -splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa vie. -Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, -dénué de tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement, -furieusement, avec exigence, avec jalousie, -avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même.</p> - -<p>Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne -pensait qu’à lui. Et c’était sans tendresse, avec une -passion âpre et comme desséchée, qui l’épouvantait<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> -presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps -où elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le -retrouver à quelque rendez-vous. Elle ne l’aimait -pas ainsi alors, il n’était pas tout pour elle. A travers -sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, -il passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux -et ardent, duquel on se réveillerait sans -effort, et dont le souvenir serait délicieux plus -tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention -d’occuper tout son cœur et d’absorber -toute sa vie!... Maintenant, de quels liens d’esclave -elle était attachée à cet homme!... Des liens -si serrés et si durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire -un mouvement sans qu’elle-même en fût meurtrie.</p> - -<p>Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre -sans lui? Et pourquoi est-ce que je souffre à ses -côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un si -étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal -mystérieux?... Est-ce à cause de ma ruine et de -mon isolement que je tiens à lui si fort?... Ai-je -donc une âme basse, dirigée par les plus vils intérêts?... -Car je songe aussi à sa fortune et à ma -réhabilitation, lorsque je souhaite de l’épouser.»</p> - -<p>Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer -l’orgueilleuse Sabine. Sentant malgré tout, dans -le fond de sa nature, une supériorité bizarre, elle -trouvait son sort trop injuste et se considérait le -plus souvent avec une intense pitié.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p> - -<p>Cette pitié—qu’elle eût repoussée de la part -des autres avec indignation—était le vrai sentiment -que dût inspirer cette organisation de -souffrance, cette splendide et lamentable machine -nerveuse, produite par un travail héréditaire -de raffinement, à travers plusieurs générations -humaines. Fleur altière et saignante d’une -civilisation trop excessive... Mécanisme sensible -jusqu’à l’affolement... Organisme dans lequel la -faculté de réaction s’exalte jusqu’à une disproportion -singulière avec la cause agissante, et qui -se détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine -comme il le ferait normalement sous le -choc d’un marteau d’acier.</p> - -<p class="p2">Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante, -qui, parfois, accablait Vincent près de -cette créature de passion, il lui semblait, à coté -de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. -Assis près d’elle dans la salle à manger -de Billancourt, il se laissait gagner par une griserie -d’âme semblable à celle que procure aux -sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée. -C’était la même dilatation de tout l’être, la même -sensation de force épanouie et de rajeunissement, -le même attendrissement sans cause, la même -intensité d’espoir.</p> - -<p>Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs, -d’une gaieté qui n’était pas l’animation plus<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> -ou moins factice d’une réunion mondaine. Les -cinq personnes assemblées là sentaient circuler -entre elles, sans exception et sans obstacle, ce -courant mystérieux qu’on appelle la sympathie. -Après un reproche amical de M. Méricourt et un -premier regard un peu timide et triste de Gilberte, -les torts apparents de M. de Villenoise -furent parfaitement oubliés. On le traita comme -un ami d’ancienne date, comme un membre inséparable -de ce petit cercle intime. Lucienne eut -pour lui des attentions ingénieuses. A propos -d’un plat, puis en lui choisissant un cigare, elle -montra qu’elle connaissait déjà quelques-uns de -ses goûts. C’était prouver que Robert avait souvent -parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme -disait, d’une voix douce, et sans avoir l’air d’y -toucher, des choses fort spirituelles. Vincent avait -les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut -le faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta -la joie de fixer l’attention admirative de Gilberte. -Et quelle valeur prend le plus infime succès quand -on le rapporte à un seul être!</p> - -<p>—Tu t’entendras bien avec ma petite femme, -dit Dalgrand avec son air de bon géant heureux. -Et il pinça gentiment l’oreille de Lucienne.—Moi, -je ne cause guère. Je suis un barbare...</p> - -<p>—Toi?... s’écria-t-elle.</p> - -<p>Cette exclamation fut accompagnée d’un regard -vers son mari, qui fit entrevoir à M. de Villenoise<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> -toute une profondeur d’ingénue adoration.</p> - -<p>—Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de -mon affaire... Tiens, Vincent, dans les musées des -Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais honteux -de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre -qui la remuaient si fort.</p> - -<p>—Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n’avoir -pas admiré par tradition?... Je savais les catalogues -par cœur. Tandis que toi, à Anvers, devant -cette sublime <i>Descente de Croix</i> de Quentin -Metsys...</p> - -<p>Elle s’arrêta, la parole coupée par l’impression -qu’ils avaient partagée là-bas, un matin, dans cette -grande salle déserte de musée, devant ce poème -merveilleux et déchirant de l’angoisse humaine.</p> - -<p>—Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda -Vincent. Est-ce que tu y aurais été de ta -petite larme?</p> - -<p>—Non, mais j’ai été empoigné, c’est vrai... -Et Lucienne l’a senti. C’est peut-être la seule fois -où j’aie compris ce que l’inspiration d’un peintre -peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile. -Toute une religion se condense là dedans... Tout -un état d’âme séculaire de l’humanité...</p> - -<p>—Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je -croyais que tu étais un barbare, que tu ne parlais -pas peinture...</p> - -<p>Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> -de table, et comme leurs invités passaient sur la -terrasse, où le café était servi, le constructeur retint -sa femme en arrière, la prit à la taille, l’embrassa, -d’un baiser lent et muet.</p> - -<p>Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous -le grand store en toile, et regardaient la Seine, -dont ils n’étaient séparés que par une balustrade -de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent, -qui s’attardait, allumant son cigare, eut dans -le dos comme le frisson de cette caresse d’amoureux. -Il en frémit tout entier. Pour la première -fois, en relevant ses regards vers M<sup>lle</sup> Méricourt, -il sentit son cœur battre à grands coups passionnés. -Jusque-là, il n’avait vu en elle que la -compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux, -de tendresse pour l’âme, de suavité pour l’esprit... -Cette chaste image se troubla... ou plutôt le miroir -humain qui la reflétait s’obscurcit d’une -brume de volupté... L’aiguillon qui rend l’amour -irrésistible pénétra dans sa chair... M. de Villenoise -n’essaya plus de se donner le change. Il -comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner -lui avait semblé si amusant, la société si -cordiale, le jour si rayonnant, et Lucienne si spirituelle.</p> - -<p>Un instant de plus il resta debout à la même -place, laissant éteindre successivement plusieurs -allumettes contre le bout de son londrès, pour -contempler encore.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span></p> - -<p>Gilberte s’appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée -dépassait l’ombre de la tente de toile, et le -soleil dorait ses cheveux bruns. Sa silhouette fine -s’enlevait sur l’air bleu et sur le fond argenté que -déroulait plus bas la rivière. En face d’elle, au -bord d’une île, des saules gris trempaient dans -l’eau leurs chevelures, et de longs peupliers montaient -tout droit, sans un balancement, sur le ciel -pâle et chaud.</p> - -<p>Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement -strident que jeta la sirène d’un remorqueur. -Puis elle se retourna en riant.</p> - -<p>Vincent pensa que rien n’était comparable à -la grâce de cette attitude et de ce rire. Comme -cela ferait un joli tableau de genre, cette jeune -fille vêtue d’une jupe d’amazone avec un corsage -bouffant de batiste à fleurettes roses, la taille -serrée dans une ceinture de lawn-tennis, à demi -renversée sur cette blanche balustrade de pierre, -avec tant d’espace autour d’elle, et, dans le fond, -ce grand fleuve calme et ces perspectives verdoyantes.</p> - -<p>—Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa -sœur, de me prêter ce corsage pour déjeuner! -J’aurais étouffé sous mon plastron empesé et dans -ma veste de drap.</p> - -<p>Ceci, c’était une petite manœuvre de coquetterie. -Car elle avait rencontré le regard de M. de -Villenoise, et elle craignait qu’il ne critiquât la<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -façon dont s’ajustait cette jolie blouse de batiste, -un peu étroite peut-être pour ses épaules. Mais, -aussitôt, la jeune fille ajouta:</p> - -<p>—Est-ce le moment, «monsieur mon frère», -comme disent les souverains,—et elle esquissa -une révérence devant Robert,—est-ce le moment -de nous révéler votre grande découverte?</p> - -<p>M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait -plus du tout à cette chose, si importante pour -Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler.</p> - -<p>Mais il dissimula sa distraction sous un amical -mensonge.</p> - -<p>—J’allais te le demander, dit-il en se tournant -vers son ami.</p> - -<p>Robert hésita. Il jeta un coup d’œil au dehors, -dans l’atmosphère qui vibrait de chaleur au-dessus -de la rivière aveuglante. Ensuite il fit deux pas sur -la terrasse, pour regarder dans une autre direction.</p> - -<p>Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste -cour, blanche de soleil, au fond de laquelle s’élevaient -ses ateliers de construction. Derrière les -murs pétillant de lumière, on devinait le travail -ardent des machines. La haute cheminée fumait. -Un homme sortit, les bras nus hors de sa chemise -noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait -la sueur sur son front.</p> - -<p>—Non, dit Robert... Décidément...</p> - -<p>Il se retourna.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span></p> - -<p>—C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire -voir... vous expliquer... Mais il fait trop chaud -pour visiter l’usine... Ces dames en seraient malades.</p> - -<p>Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage -et la curiosité de ses vingt ans.</p> - -<p>—Oh! j’aurais tant voulu!...</p> - -<p>Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent -surprit au vol et laissa glisser jusqu’à son -cœur:</p> - -<p>—Il y a des gens qui travaillent là dedans!... -Comment trouverions-nous qu’il fait trop chaud -pour nous y promener?</p> - -<p>—En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette, -dit le général. Moi, j’ai fait ma tâche, ce matin. -Deux heures au manège, sur un cheval que des -lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux -bonhomme comme moi, cela suffit.</p> - -<p>—Vous avez raison, père, dit Dalgrand—qui -crut voir poindre une théorie sur l’équitation, -et qui se hâta d’approuver le vieillard pour -l’interrompre plus poliment.—Eh bien, voulez-vous -m’entendre ici? Ou préférez-vous le jardin?</p> - -<p>Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait -des verdures hautes et touffues sous lesquelles -d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre. C’est -là que, après délibération, Robert conduisit ses -auditeurs. Ils s’assirent dans des fauteuils d’osier, -sous une voûte de tilleuls. Pas une goutte de soleil<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> -ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages. -Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une -nappe d’argent fondu, se laissait apercevoir d’ici -teintée d’un bleu presque froid. On croyait en -sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que -chacun s’en montra surpris.</p> - -<p>—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous -endormirez pas en m’écoutant. C’est un peu -technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire.</p> - -<p>En quelques mots d’abord et très simplement, -puis en détail, à mesure que leurs exclamations -et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur présenta -sa découverte.</p> - -<p>Il venait de rendre réalisable dans la pratique -le grand rêve métallurgique de cette fin de siècle: -la substitution de l’aluminium au fer. Au métal -oxydable et pesant, il faisait succéder un métal -trois fois plus léger et absolument inaltérable. -Pour cela, il s’était servi d’un alliage très résistant: -celui de l’aluminium avec le silicium; successivement -il avait essayé de le combiner, à diverses -proportions, avec de l’antimoine, du -tungstène, et différents autres corps dont il évita -de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la -formule de ce qu’il appelait «le métal de l’avenir». -Et pour prouver la supériorité de ce composé -d’aluminium sur le fer, au triple point de -vue de la facilité de main-d’œuvre, de la durée -et de l’économie, il était en train de construire<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> -un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur la -Meuse, près de Dinant.</p> - -<p>—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en -septembre, ajouta-t-il, devant les autorités belges -et les délégations savantes du monde entier. Père, -Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur -votre présence à cette solennité industrielle.</p> - -<p>Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait -de s’adresser se taisaient—peut-être avec un peu -de désappointement. L’immense portée de ce -qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. -Pour en embrasser les conséquences, il leur aurait -fallu quelques connaissances scientifiques, et -certaines habitudes intellectuelles tout à fait différentes -des leurs.</p> - -<p>Lucienne, mise au courant par les conversations -de son mari, et d’ailleurs haussée jusqu’à -ce niveau par l’enthousiasme de son amour, -s’énerva devant le silence de l’auditoire.</p> - -<p>—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. -Un métal nouveau!... Ce sont toutes les conditions -de la vie qui changent... C’est la civilisation -qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», -«l’âge du fer». Le vingtième siècle sera l’âge de -l’aluminium!...</p> - -<p>Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant -lui saisit la main.</p> - -<p>—Songez donc à la gloire de l’homme qui -ouvre une ère nouvelle à l’humanité!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p> - -<p>Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa -pensée, s’élargissaient les horizons.</p> - -<p>—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les -yeux fixés sur son ami.</p> - -<p>—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça -Dalgrand.—Et dans sa voix grave, sur -son visage énergique, rayonnait effectivement -une admirable certitude.—Mais je n’ai point -tout accompli seul... Si vous saviez que d’efforts, -depuis des années, se sont tendus dans cette direction!</p> - -<p>—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement -de la main qui rejetait dans l’ombre toute la foule -anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne -laissant la lumière et l’espace que pour le génie -de Robert.</p> - -<p>Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion -gonflait son cœur de jeune fille,—une émotion -faite à la fois de sympathie et d’envie pour -tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait -être bon de pouvoir penser ainsi, parler ainsi de -l’homme à qui l’on s’était donnée corps et âme!... -Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir -la passion. Aujourd’hui seulement elle commençait -à comprendre. Car, avec sa curiosité de -vierge, elle s’était posé bien des questions, elle -avait fait bien des remarques, depuis le premier -jour des fiançailles de sa sœur. Et cette observation -attentive, cette intuition toujours en éveil,<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> -s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage -de noce.</p> - -<p>Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme -presque étranger il y avait si peu de temps, et -cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre -elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les -voyait s’embrasser; elle pénétrait dans leur -chambre—leur unique chambre—où s’étalait -un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement -de cette chose subsistait pour la jeune fille,—étonnement -mêlé d’un peu de jalousie, de -répugnance et d’irritation.</p> - -<p>Elle observait les regards inexplicables que -Robert, à la dérobée, posait sur le visage ou la -taille de Lucienne, et laissait traîner sur les lèvres -de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait. -Elle examinait son beau-frère: il avait la -barbe drue, les épaules larges, les gestes contenus -et forts.</p> - -<p>Toute cette mâle apparence choquait légèrement -Gilberte, lui paraissait voisine de la brutalité. -Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque -fois qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce -garçon aux bras d’athlète: «mon mari». Et -lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait -une véritable gêne.</p> - -<p>Mais ce dont Gilberte souffrait confusément -sans pouvoir se l’expliquer, c’était de la sensation -qu’entre elle et sa sœur un abîme s’était<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> -creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité -d’enfants. Toutes deux, si semblables jusque-là -et si unies, semblaient à présent deux créatures -de nature différente. Plus d’intérêts communs, -de projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, -lorsque Gilberte ouvrait un livre sur la table -de sa sœur, Lucienne se précipitait: «Attends, -montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.» -La plus jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!... -Tu lis donc de mauvaises choses?» M<sup>me</sup> Dalgrand -souriait sans répondre, et ce sourire, ce silence, -ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. -Malgré son adoration pour sa sœur et la bonté -qui, chez les Méricourt, était une vertu de famille, -Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement -d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes -filles deviennent comme ça dès qu’elles sont «madame», -j’aime mieux ne jamais me marier! C’est -donc une bien vilaine chose, le mariage, qu’on -en fasse tant de mystère, et qu’il vous apprenne -un tas d’horreurs dont on n’ose même pas -parler?...»</p> - -<p>Ce mécontentement irraisonné, ce malaise -confus que Gilberte n’avait pas pu surmonter depuis -le mariage de Lucienne, s’évanouissait au -cours de la journée que M. de Villenoise vint -passer à Billancourt. Peu à peu, sans qu’elle se -demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait -d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> -une indulgence, une sympathie pour ce -bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore, -l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant -enthousiasme, proclama sa foi au génie de son -mari, Gilberte crut sentir un bandeau se soulever -de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de -l’amour s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration -lui sembla plus enviable à éprouver que -les transports ou les mièvreries de sentiment -qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait -son scepticisme de fillette.</p> - -<p>Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais, -comme celui de sa sœur, vers un mécanicien,—ce -mécanicien fût-il un inventeur de génie. Elle -ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle -de l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium -au lieu de le construire en fer, voilà une chose -qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle ne -voyait pas très clairement la différence entre le -cerveau du constructeur et celui de ses ouvriers. -Ne travaillaient-ils pas à une œuvre commune? -Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont, -après tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait. -Et son beau-frère ne cachait pas l’importance de -l’exécution matérielle. Il y mettait la main, descendant -aux moindres détails, prenant les outils -des derniers manœuvres pour leur montrer à -mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu revenir des -ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> -estime pour ce grand travailleur s’était mêlée -une ombre à peine sensible de dédain. Et il y -avait un peu de hauteur indulgente au fond de -l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne -pour son mari. L’homme qu’elle aimerait, -elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et d’élégance -dans la supériorité.</p> - -<p>Involontairement, tandis que Robert esquissait -l’histoire de l’aluminium, depuis sa découverte -par Wœhler en 1827, la jeune fille leva les yeux -vers M. de Villenoise.</p> - -<p>Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des -vers. Dalgrand le lui avait dit, et même lui en -avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur une -feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié -du constructeur conservait comme une relique. -Gilberte avait lu quelques-uns de ces vers, où -Vincent traçait le portrait de la créature idéale -qu’il aimerait un jour.</p> - -<p class="pp4 p1"><i>Elle aura les yeux clairs et purs comme une source,<br /> -Et de très douces mains où mon front s’appuiera,<br /> -Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course,<br /> -Du haut de l’infini lentement descendra...</i></p> - -<p class="p1">Gilberte regardait ce front, plein de pensées -et de rêves, qui, fatigué par des envolées dans -l’infini, voudrait trouver des mains de femme, -patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage -de Vincent, avec sa finesse blonde et ses yeux<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> -profonds, exprimait bien les aspirations et les -mélancolies d’un poète.</p> - -<p>Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant -les philosophes anciens, reconstituant -sous la poussière des textes l’idéal d’un autre âge. -Elle le savait passionnément épris de l’antiquité. -Des réminiscences de son propre cours de littérature -flottaient dans sa petite tête chimérique -de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à Euripide, -à l’exorde <i>ex abrupto</i> de Cicéron, et se disait -que lire ces auteurs dans leur propre langue -était certes plus difficile et plus distingué que de -construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs, -pour achever la comparaison, Robert possédait -une faculté d’être heureux qui trahissait une nature -un peu simple et épaisse; tandis que M. de -Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait -se sentir au cœur quelqu’une de ces vagues -et incurables blessures dont souffrent seuls les -êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva -les yeux sur le front du jeune homme,—ce beau -front d’un modelé large et ferme sous la courte -frisure des cheveux bien plantés,—puis, tout de -suite, elle abaissa son regard sur ses propres -mains. Et elle fut contrariée de se voir des petites -pattes grassouillettes et rosées par la chaleur, au -lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent -se représentait sans doute lorsqu’il avait écrit ses -vers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span></p> - -<p>On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur -lequel M<sup>lle</sup> Méricourt élevait le léger château de -ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il ne l’aurait -pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre -de pensées, il regardait les mains de Gilberte. -N’osant arrêter ses yeux sur le visage de -la jeune fille, tout en écoutant les explications -de Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, -la contemplation de ses mains. Et leur -peau légèrement colorée par un sang vif et jeune, -leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, -toute leur vivante fraîcheur épanouie sur le drap -sombre de la jupe d’amazone, lui suggérait des -idées d’agenouillements sur le sable, de dévots -baisers à l’extrême bout de leurs doigts... ou de -baisers plus ardents au fond de leurs paumes -tièdes...</p> - -<p>—Vous m’avez bien suivi? continuait Robert. -Le kilogramme d’aluminium, qui coûtait, en 1854, -trois mille francs, coûtait il y a quelques mois neuf -francs, après avoir traversé toute la série des valeurs -intermédiaires. Ce prix de revient continue -à s’abaisser, surtout en France, où abonde la -bauxite, le principal minerai,—une terre formée -d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,—une -terre, vous m’entendez bien?... Une argile, -quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus répandus -de la nature. Il y en a partout de l’aluminium... -Tenez, il y en a là! (Il frappa le sol de son pied.)<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> -L’extraction coûte encore un peu cher, mais, en -utilisant les sources naturelles de force, les chutes -d’eau, par exemple, avec le transport de la force -à distance par l’électricité...</p> - -<p>L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait -dans des définitions techniques, parlait de -méthode électrolytique, de turbines, de dynamo, -de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire -ses paroles et à le dévorer des yeux. M. Méricourt, -très droit sur son siège, dissimulait une -demi-somnolence sous la raideur de son attitude -militaire. Quant à Gilberte et à Vincent, comment -fussent-ils jusqu’au bout restés des auditeurs -attentifs?... Chacun voyait, sous les traits -de l’autre, se fixer de plus en plus son rêve,—ce -rêve de bonheur et d’amour, plus grand que -l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui -l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, -a doublé la misère humaine. D’ailleurs, ils n’en -savaient presque rien eux-mêmes. Ils ne s’analysaient -pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque -de présence qui, au début de l’amour, est -d’une si écrasante joie qu’il anéantit toute réflexion, -tout étonnement et tout désir. Ils se taisaient, -ils ne se regardaient même pas. Ils étaient -suprêmement heureux.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/c.jpg" width="100" height="101" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Ce</span> fut au lendemain de cette visite à Billancourt -que M. de Villenoise envisagea -pour la première fois la possibilité -d’une rupture avec Sabine.</p> - -<p>«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur -de ma vie,» pensa-t-il, «puisque, aussi bien, je -ne la rends pas heureuse?»</p> - -<p>Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les -délicatesses et les héroïsmes de son cœur, germa -comme une herbe finement vénéneuse, sortie de -l’inévitable grain de lâcheté masculine:</p> - -<p>«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. -A chaque nouvelle scène, dans l’exaspération de -ses crises d’orgueil, elle ne manque jamais de -me donner mon congé. Je la prendrai simplement<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span> -au mot. Et, cette fois, je ne me laisserai attendrir -ni par ses menaces de suicide, ni par ses attaques -de nerfs...»</p> - -<p>Maintenant, quand il pensait à sa situation -vis-à-vis de Sabine, ce qui s’affirmait chez Vincent, -c’était le sentiment de ses droits: droit à la -liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt -vint s’y adjoindre le sentiment de ses devoirs -envers la jeune fille qu’il lui préférait.</p> - -<p>Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte -aucun aveu, même indirect, il ne tarda pas à se -sentir deviné par M<sup>lle</sup> Méricourt. Et il lui sembla -que quelque chose d’infiniment tendre, profond -et confiant, lui répondait dans le secret de cette -nature de candeur et de loyauté.</p> - -<p>A quels accents, pour d’autres imperceptibles, -avait-il reconnu cet écho si mystérieusement enseveli? -Il n’aurait pu le dire, fût-ce à lui-même. Il -ne voyait pas souvent M<sup>lle</sup> Méricourt. Quelques -rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une -invitation à dîner du général... Ce fut tout pendant -plusieurs semaines. Cependant c’était pour -ces hasards insignifiants que Vincent restait à -Paris, bien que le mois de juillet fût commencé,—une -série de longues et lourdes journées de -soleil, avec des flamboiements de façades blanches -et de trottoirs poussiéreux, sur lesquels les ombres -géométriques des édifices se dessinaient sans évoquer -une idée de fraîcheur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span></p> - -<p>Mais le jeune homme connaissait les raisons -qui retenaient M. Méricourt et sa fille dans la -capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener -des chevaux à la campagne. Et il lui était -d’autant plus impossible de renoncer, même temporairement, -à l’équitation, qu’à son âge il ne -pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une -continuelle pratique. Il parlait donc seulement -d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de la -mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un -long voyage de noce, et retenus à Billancourt par -la fabrication du pont en aluminium, ils ne projetaient -aucun déplacement. Pour une Parisienne -comme la jeune femme du constructeur-mécanicien, -cette rive de la Seine, où fumaient des cheminées -d’usine, constituait d’ailleurs la campagne.</p> - -<p>Elle n’était pas la seule à y trouver du charme. -Son petit parc, dont les charmilles et les allées -tournantes donnaient l’illusion de l’espace, et dont -les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue -de la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit -le plus agréable du monde. Il y recueillait de -légers souvenirs. C’était une attitude de Gilberte, -un regard, la façon dont elle lui avait dit -adieu ou bonjour, ou quelque phrase dans laquelle -il retrouvait la simplicité de cœur, la puissance de -tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis -aussi, c’étaient certains petits traits capables de -flatter sa vanité en même temps que son amour:<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> -de naïves réflexions par lesquelles, sans le vouloir, -M<sup>lle</sup> Méricourt trahissait son admiration pour les -travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe -et du poète qu’il était ou qu’il aurait voulu être. -Il se sentait installé dans cette gracieuse imagination -précisément au rang qu’il rêvait d’occuper -parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains. -En s’inclinant sur ce séduisant miroir, il croyait -se voir tel qu’il était; il goûtait l’oubli délicieux -des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir, -à d’autres moments, dans le caractère et dans -l’esprit. La plus puissante espèce de fascination -l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en elle, -et voilà pourquoi surtout il l’aimait.</p> - -<p>Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel -qui fixait le contour de ces impressions.</p> - -<p>Un jour, pour la première fois, Vincent y fit -quelques pas en tête-à-tête avec Gilberte.</p> - -<p>La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée -près de quelque banc. M. de Villenoise explorait, -de son côté, les charmilles. Ils se rencontrèrent.</p> - -<p>—Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous?</p> - -<p>—Elle est donc introuvable! dit-elle.</p> - -<p>Mais une expression d’espièglerie animait son -visage d’enfant. Vincent la contemplait, perdant -un peu la tête, et ayant à un degré pénible la -conscience de son propre trouble. Tout à coup -elle éclata de rire.</p> - -<p>—Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p> - -<p>—Je ne fais que cela, sourit-il.</p> - -<p>Elle rit plus fort.</p> - -<p>—L’ombrelle... Mais la voilà, l’ombrelle!...</p> - -<p>Et elle l’agitait, toute grande ouverte, au-dessus -de sa tête. Elle la tenait ainsi depuis un moment. -Vincent ne s’en était pas aperçu.</p> - -<p>Comme ils revenaient, côte à côte et lentement, -vers le groupe des autres personnes, Gilberte -continua de le taquiner.</p> - -<p>—A quoi pensiez-vous donc?... Voyons... -Dites?... Comment, vrai, vous ne voyiez pas -mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que -nous étions partis pour la chercher. Vous savez, -il ne faut pas devenir savant jusqu’à la distraction. -Bon pour un vieil académicien!... Mais vous -êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et -pour les lunettes bleues!...</p> - -<p>—Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n’ose -pas recourir à mon seul système possible de défense. -Ce n’est pas la science qui me rend distrait.</p> - -<p>—Quoi donc alors?</p> - -<p>Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui -permettait de mettre ainsi le jeune homme en -demeure de répondre. Pourtant elle sentit la coquette -provocation de son interrogatoire. Elle -rougit, toute troublée par le silence grave de Vincent. -Et la subite tristesse répandue sur ce mâle -et beau visage étonna douloureusement Gilberte,<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> -lui gonfla le cœur d’un vague effroi et -d’une sympathie passionnée.</p> - -<p>A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant -vers le sol. La jeune fille suivit la direction -de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse, -une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait -une bordure de réséda. Tout de suite -elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri qu’ils -avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage. -Elle devina bien que, lui aussi, c’était à -cela qu’il songeait. Une émotion la suffoqua. -N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque -chose... une de ces paroles inouïes qui transforment -l’aspect de l’univers?... Elle souhaitait -d’entendre sa voix, et en même temps de s’enfuir. -Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée. -Pourtant elle se tenait toute droite, figée dans -son calme de jeune personne bien élevée, comme -un soldat sous les armes, et gardant même la -maîtrise de ses jolies prunelles brunes, pleines -d’insouciance voulue.</p> - -<p>Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui -offrit sans rien dire. La fleur était double, comme -celle du bal, et Gilberte crut comprendre qu’il -souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle -dit seulement: «Merci, monsieur.» Puis elle -tourna le massif et vint s’asseoir près de Lucienne. -Mais avec un mécontentement d’elle-même, -un désappointement vague, et comme<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> -quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur -le cœur.</p> - -<p>M. de Villenoise s’en voulait davantage. En -effet, comment ne pas pressentir qu’il était en -train de troubler cette enfant?... Toutefois, devant -la corbeille de réséda, il avait été héroïque. -Car une tentation terrible l’avait assailli: celle -de tirer son porte-cartes de la poche de sa jaquette, -et de montrer à M<sup>lle</sup> Méricourt la fleur -desséchée qui, depuis le soir du bal, n’avait guère -quitté sa poitrine. De quelle gravité n’eût pas -été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir -contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau. -Mais, quand il s’était ensuite relevé pour -offrir à Gilberte le double brin de réséda, Vincent -demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli -faire.</p> - -<p class="p2">Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue -Jean Goujon, lui fit une bizarre confidence.</p> - -<p>—Ma femme est un peu contrariée en ce moment, -dit-il tout à coup. Et moi aussi, comme de -juste.</p> - -<p>—Pourquoi? questionna de Villenoise.</p> - -<p>—A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant!</p> - -<p>—Est-ce qu’elle est malade?</p> - -<p>Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse -brusque, aussitôt mêlée d’une espèce de -remords.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span></p> - -<p>—Non, dit Dalgrand. Non... elle n’est pas -malade.</p> - -<p>Il hésitait... Peut-être pour mieux observer son -ami; peut-être devant la nature délicate de ce -qu’il avait entrepris de dire.</p> - -<p>—Mais qu’a-t-elle? demanda Vincent, d’une -voix singulière.</p> - -<p>—Mon Dieu, voilà... C’est un mariage...</p> - -<p>—Un mariage!...</p> - -<p>—C’est-à-dire...</p> - -<p>—Comment, un mariage!... cria de Villenoise -en se levant pour marcher dans la chambre, -bien qu’ils ne fussent pas même au dessert. Mais -elle est trop jeune! Elle n’a pas...</p> - -<p>Deux domestiques rentraient en même temps. -Il dut se rasseoir. Et, comme le maître d’hôtel ne -quitta plus la pièce, il fallut changer la conversation. -Robert parla de ses affaires. Mais, là encore, -le sujet fut coupé lorsque M. de Villenoise demanda -pour quelle raison son ami ne réservait -pas à la France la première application de sa -découverte. Pourquoi construire en Belgique le -premier viaduc en aluminium?</p> - -<p>—Je t’expliquerai cela plus tard, dit l’inventeur.</p> - -<p>Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles -de valets la force d’inertie et de routine que lui -avait opposée l’administration française, ni les -pots-de-vin qu’on lui avait demandés pour soutenir<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> -sa proposition, ou qu’on lui avait offerts -pour l’empêcher d’y donner suite. Certaines sociétés -industrielles puissantes lui avaient carrément -offert la lutte, la lutte à coups de millions. -Le vainqueur serait celui qui pourrait acheter le -plus de bonnes volontés dans le monde politique -et dans la presse. «S’il en est ainsi partout,» -s’était dit Robert, «du moins je ne constaterai -pas cette plaie dans mon propre pays. J’aime -mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je -retournerai donc à l’étranger.» Et, une fois de -plus, s’était évanoui son rêve tant caressé de -transformer un de ses succès personnels en un -succès patriotique, et de doter la France d’une -industrie nouvelle, avant toutes les autres nations.</p> - -<p>Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements -lui avait presque fait oublier Gilberte. -Aussi, lorsqu’il se trouva dans le fumoir de son -ami, devant le café et les liqueurs, et qu’enfin les -domestiques les eurent laissés seuls, il eut une -exclamation bien faite pour étonner M. de Villenoise:</p> - -<p>—Ah! les malheureux! cria-t-il. C’est de l’argent -qu’ils veulent! Ils la feront mourir!...</p> - -<p>Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un -sursaut de stupéfaction:</p> - -<p>—Grands dieux!... Robert!... De qui parles-tu? -Qui fera-t-on mourir?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p> - -<p>Robert, tout animé, s’écria:</p> - -<p>—Eh! notre pauvre République, parbleu!</p> - -<p>Mais Vincent laissa échapper un: «Ah!...» -tellement indifférent, que l’indignation de Dalgrand -tomba.</p> - -<p>—De qui croyais-tu donc que je parlais?</p> - -<p>—De personne... Je me fiche bien de ta politique!...</p> - -<p>Pourtant il n’osait tout de suite reparler de -Gilberte. Sa nervosité remit Dalgrand sur la -voie.</p> - -<p>—Moi aussi, je m’en fiche, pour le moment. -Ce qui me préoccupe, comme je te le disais, c’est -ma belle-sœur.</p> - -<p>—Puisque vous la mariez, dit l’autre avec une -exaspération visible, tu n’en auras bientôt plus -le souci.</p> - -<p>—Mais nous ne la marions pas, mon ami! -Justement j’allais te dire qu’elle refuse un parti -auquel tenait beaucoup le général.</p> - -<p>—Ah?... Elle refuse?...</p> - -<p>La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu’il -ne trouva rien d’autre à dire. Et, comme Dalgrand -n’ajouta pas autre chose tout de suite, il y -eut un moment de silence presque gauche.</p> - -<p>—Tu n’aimes pas le sucre, n’est-ce pas? dit -enfin M. de Villenoise, après en avoir mis machinalement -six morceaux dans la tasse de son ami. -Déjà il en saisissait un septième avec la pince.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span></p> - -<p>—Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit -bonhomme! Tu es là qui me fabriques un sirop!...</p> - -<p>Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis -en joie et bon enfant, tapa en riant sur le genou -de son ancien camarade:</p> - -<p>—Si ton père s’y était pris comme ça pour -fabriquer l’<span class="smcap">Apéritif Bertet</span>... Ah! mon pauvre -garçon, tu ne serais pas vingt fois millionnaire!</p> - -<p>Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, -il se disait: «Elle a refusé un parti qui plaisait à -son père... Elle m’aime!...» La joie et l’effroi de -cette certitude paralysaient tout en lui, même le -désir d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage -sur ce prétendant qu’elle avait éconduit. Il -ne trouvait plus la force de s’arracher à sa pensée -intime, de composer sa physionomie, de prononcer -des paroles. Il souhaitait ardemment de -rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en allât.</p> - -<p>Cependant, celui-ci entrait dans des détails. -Personnellement, il n’était pas fâché que ce mariage -ne se fît pas. Gilberte avait bien raison de -choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce -thème, avec la franchise de sa nature ouverte et -droite, avec l’exaltation joyeuse de ce qu’il croyait -maintenant comprendre, et le désir difficilement -réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier: -«C’est toi qu’elle préfère... Elle a joliment raison!...» -Mais ce qui l’ennuyait, c’était que -M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> -négative de Gilberte, et même allaient jusqu’à -persécuter un peu la jeune fille à ce sujet.</p> - -<p>—Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda -enfin M. de Villenoise.</p> - -<p>—Oh! un très gentil garçon et un bon parti. -Le vicomte Pierre de Bréville, un tout jeune capitaine -qui vient de sortir breveté de l’École de -Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du -général... Excellente famille, vieux nom, fortune -très passable... Bel homme avec cela... Et surtout -grand favori de mon beau-père... C’était depuis -longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage. -Il aimait déjà le jeune de Bréville comme -un fils.</p> - -<p>Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt. -La préférence du général pour ce jeune -homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas -s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, -Vincent, comme à un parti possible pour Gilberte. -L’idée que, sans même lui donner le temps -de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que -maintenant on regrettait cet autre, l’irritait contre -M. Méricourt et contre la jeune M<sup>me</sup> Dalgrand. -La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait -son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait -ses sentiments plus tendres.</p> - -<p>Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie -en une affaire si délicate, il n’eût pas employé -d’autre tactique pour décider Vincent à conquérir<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> -sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au -plus fin. Et s’il avait même deviné plus que le -général et Lucienne, c’était uniquement par l’intuition -de son amitié, par la clairvoyance de son -cœur large et tendre.</p> - -<p>—Et... M<sup>lle</sup> Gilberte le connaît beaucoup ce... -vicomte de Bréville?</p> - -<p>Déjà, il y avait de la haine dans l’accent avec -lequel M. de Villenoise prononçait le nom de cet -inconnu.</p> - -<p>—Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît -pas comme homme, mais elle prétend qu’elle ne -pourrait le souffrir comme mari.</p> - -<p>—De Bréville... répéta Vincent d’une voix -changée. Mais je connais ce nom-là!</p> - -<p>—Tu l’auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand. -Ou tu auras rencontré ces messieurs dans -le monde.</p> - -<p>—Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?...</p> - -<p>—Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a -son père, le comte de Bréville.</p> - -<p>—Ah!... cria Vincent, qui porta la main à son -front, comme sous l’éclair d’un souvenir ou sous -le choc d’une douleur.</p> - -<p>—Eh bien, qu’est-ce qui te prend? dit son ami.</p> - -<p>—Rien... Rien... Je croyais me rappeler... -Mais je me trompe... oui, je me trompe. Je ne les -connais pas du tout, ces de Bréville.</p> - -<p>Robert le considéra avec inquiétude. Décidément,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> -M. de Villenoise était plus compliqué qu’il -ne l’avait cru. Quelque chose se passait en lui qui -échappait à la perspicacité élémentaire de Dalgrand. -Mais ce quelque chose allait-il compromettre -la paix ou le bonheur de Gilberte? Non, -par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert. -Il ne laisserait pas son meilleur ami même faire -le moindre chagrin à la chère petite sœur!</p> - -<p>Tandis que Vincent fumait en silence, et tout -préoccupé, une espèce de remords vint à Dalgrand. -Il se remémorait les anciennes théories de -son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise -professait jadis pour les jeunes filles... Sur -quoi donc avait-il fondé l’espoir que ce sceptique -aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à -Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte -aimait Vincent. De cela, Robert ne doutait plus. -Mais n’avait-il pas trop à la légère imaginé que cet -amour, inévitablement, deviendrait réciproque?</p> - -<p>Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un -en face de l’autre, silencieux, contraints. Chacun -craignait d’avoir trop montré sa pensée ou d’avoir -trop paru comprendre celle qu’on voulait lui -cacher. Brusquement, sans transition, ils se dirent -adieu.</p> - -<p>Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation -éclatèrent. Il marchait à travers les salons, il -parlait tout haut. Ainsi, elle refusait de se marier! -Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui,<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> -puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune -promesse. Non, elle rejetait un beau parti, -sans savoir même s’il songeait à elle, simplement -pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne -jamais être à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant! -Un attendrissement infini gonflait le cœur du -jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville -surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie. -Alors il s’emportait... la rougeur lui montait au -visage... ses yeux étincelaient comme s’il eût -aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah! -quel soulagement s’il eût pu le rencontrer, le -provoquer!... Sa colère enveloppait aussi le général -Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment -ces gens-là osaient-ils pousser Gilberte à -épouser un homme qu’elle n’aimait pas?...</p> - -<p>Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il -avait entendu ce nom pour la première fois. Mais -à quelle occasion? L’agitation de ses idées l’empêchait -d’interroger sa mémoire. Chaque fois -qu’il tentait de remonter l’enchaînement de certains -souvenirs, il se trouvait détourné par quelque -battement fou de son cœur, et par une voix de -triomphe criant au fond de lui: «Gilberte -m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi qu’elle -épousera!...»</p> - -<p>Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit -les deux mains sur ses yeux, tâcha de réfléchir -posément.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p> - -<p>Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville... -comte de Bréville...», malgré le grincement de -dents involontaire qui lui faisait hacher ces trois -syllabes. Le son évoquerait une image. Et, en effet, -soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis -la jeune femme dans son costume d’homme, puis -une silhouette masculine, un peu vague; et il -entendit M<sup>me</sup> Marsan lui présenter cet étranger: -«Le comte de Bréville...»</p> - -<p>Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur -qui commandait à l’artiste le portrait de sa -maîtresse... C’est cela... C’était le père.</p> - -<p>Alors, le mécontentement que jadis, à cette -occasion, lui avait inspiré Sabine, vint se confondre -avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait -le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. -Une espèce de solidarité s’établit dans sa pensée -entre M<sup>me</sup> Marsan et ces inconnus qui se mettaient -en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait -vu Sabine habillée en garçon et qui se permettait -de faire poser chez elle on ne savait quelle créature, -était le père du jeune homme qui demandait -la main de M<sup>lle</sup> Méricourt. Une telle association -d’idées exaspérait Vincent. Et, ses dispositions -agressives ne pouvant se porter sur personne -que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, -finalement, se tourna l’indignation du jeune -homme.</p> - -<p>«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il,<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> -«je serais bien bête de ne pas reprendre la -mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait de femme... -Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me -répondre. C’était une commande... Sabine est -pauvre, et je ne pouvais lui interdire d’accepter -ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les -fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent -toutes les audaces, tous les droits... Combien de -fois a-t-elle revu ce comte de Bréville? Je n’en -sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent -peut-être... Ce projet de mariage pour son fils... -Il lui en a sans doute parlé... Qui sait?... N’y -serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant -de finesse!... Et elle a pris ombrage de M<sup>lle</sup> Méricourt... -Ah! si elle s’en est mêlée!...»</p> - -<p>Un geste de menace acheva le monologue de -Vincent. Jamais un tel fonds d’aigreur ne s’était -soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et découronnée -de l’auréole d’amour. Jamais si pesante -ne lui avait paru la chaîne qui le liait à cette -femme.</p> - -<p>Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il -avait sur le cœur la cuirasse de cruel dégoût qu’ont -les amants lassés et qui fait d’eux les êtres les -plus inconsciemment inhumains qui soient au -monde. Il avait couru le long des rues pour venir—comme -il courait autrefois dans l’impatience -de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui, -il ne se hâtait plus que vers la délivrance.<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> -Il se sentait la force de rompre. Et il ne doutait -pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte.</p> - -<p>Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un -cri de joie à le voir si tôt. Elle l’attendait à peine. -Depuis quelque temps, il ne venait plus tous les -soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise -entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée. -Elle se balançait dans un <i>rocking-chair</i> en regardant -s’évanouir lentement le jour entre les paravents, -les chevalets et les arbustes qui encombraient -la vaste pièce. Son grand chien danois, -Hirsow, se tenait immobile à côté d’elle, allongé -sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa -tête formidable et câline à la hauteur de la main -que laissait pendre la jeune femme. Doucement, -il soulevait de son front les doigts inertes, qui -alors s’animaient un peu pour une distraite caresse. -Ils étaient là tous deux depuis près d’une heure, -perdus dans leur rêverie: elle, avec toute la douloureuse -clairvoyance d’une pauvre créature humaine, -qui voit s’émietter à chaque minute un peu -de sa jeunesse et de sa joie; et lui, inconscient de -l’imperceptible et incessante destruction, mais les -yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie -dont la nature ennoblit les prunelles de ses créatures -muettes.</p> - -<p>Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, -elle se sentait maintenant rouler sur les joues tout -un ruissellement de larmes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p> - -<p>Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et -que M. de Villenoise parut.</p> - -<p>Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en -fut remué. Puis, tout de suite, il remarqua ses -pleurs.</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine?</p> - -<p>Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers -le vitrage encore clair. Elle lui montra des paupières -lourdes et lasses, des joues un peu creusées, -avec un double pli de tristesse qui mettait -comme une ride de chaque côté de la bouche. -Pauvre amie! Comme elle vieillissait! Vincent -se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait -d’elle plus encore que la colère de tout à l’heure. -Il demanda:</p> - -<p>—Pourquoi pleuriez-vous?</p> - -<p>—Oh! c’est fini, tout à fait fini, puisque vous -voilà.</p> - -<p>Mais, comme il ne l’embrassait pas, et qu’elle -lui trouvait des yeux froids et singuliers, elle eut -aux lèvres un nouveau tremblement d’angoisse.</p> - -<p>Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus -en plus contre elle, à cause du supplice qu’elle -infligeait à sa propre sensibilité. Pour échapper -à un conflit de sentiments qui devenait intolérable, -il chercha tout de suite le prétexte d’une -explication. Dans l’espoir de découvrir et de -deviner le portrait de femme commandé par le -comte de Bréville, il se mit à parcourir l’atelier,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -soulevant les draperies qui recouvraient certaines -toiles, feuilletant les cartons remplis d’ébauches. -D’abord, il affecta des gestes indifférents, tout en -causant de choses et d’autres, mais bientôt il -s’activa si sérieusement que Sabine en fit la remarque.</p> - -<p>—Vous cherchez quelque chose, mon ami? -Attendez qu’on apporte de la lumière. Je suis sûre -que vous ne distinguez plus une académie d’une -nature morte.</p> - -<p>Il ne répondait pas. Elle insista:</p> - -<p>—Dites-moi ce que vous voulez, Vincent? Je -vous le donnerai.</p> - -<p>Brusquement, il déclara:</p> - -<p>—Je cherche la maîtresse du comte de Bréville. -Auriez-vous déjà livré le portrait?</p> - -<p>—Le portrait?... Mais je ne l’ai pas fait!</p> - -<p>—Tiens! Pourquoi?</p> - -<p>—D’abord, dit Sabine, je ne sais pas si c’était -sa maîtresse. M. de Bréville est venu me demander -de faire le portrait d’une dame, sans me la -nommer ni me dire qui elle était. J’ai supposé -quelque intrigue. Et je l’ai affirmé devant vous -parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par bravade.</p> - -<p>—Comment était-elle, cette dame?</p> - -<p>—Je ne l’ai pas vue.</p> - -<p>—Le monsieur a renoncé à son projet?</p> - -<p>—Non, Vincent, reprit Sabine avec une douceur -grave. C’est moi qui ai refusé. Nous nous<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> -étions, vous et moi, querellés au sujet de cette -commande. Il ne vous paraissait pas convenable -que je l’acceptasse. J’ai écrit, dès le lendemain, à -M. de Bréville pour le prier de ne plus compter -sur moi.</p> - -<p>—Est-ce possible? s’écria de Villenoise.</p> - -<p>—Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté -M<sup>me</sup> Marsan.</p> - -<p>—Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il -est revenu? Il a insisté?</p> - -<p>—Les termes de ma lettre étaient tels qu’il a -jugé toute démarche inutile.</p> - -<p>—Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne -connaissez pas son fils?</p> - -<p>—Son fils?... Je ne savais pas qu’il en eût -un.</p> - -<p>Comme aucune parole de M. de Villenoise ne -passait inaperçue pour Sabine, elle reprit avec -intérêt:</p> - -<p>—Qu’est-ce que ce fils? Pourquoi m’en parlez-vous?</p> - -<p>Il détourna son attention—d’une façon qu’elle -remarqua encore—et il ajouta:</p> - -<p>—Mais c’est un gros sacrifice que vous avez -fait à ma susceptibilité en refusant ce portrait! -Vous me mettez dans un grand embarras, ma -chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?...</p> - -<p>Elle s’écria: «Oh!...» avec une intonation de -reproche. Puis elle courut à lui, l’entoura de ses<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span> -bras, mit son visage sous les lèvres du jeune -homme, et murmura:</p> - -<p>—Dis-moi seulement que tu es content!</p> - -<p>Pouvait-il ne pas incliner la tête et ne pas -donner ce baiser qu’elle attendait en récompense?...</p> - -<table id="t02" summary="t02"> - - <tr> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> -</tr> - - <tr> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> - <td class="tdc">•</td> -</tr> - -</table> - -<p>Ainsi se terminait la scène qu’il avait provoquée, -l’explication qui devait amener quelque -violence, lui fournir un prétexte de rupture!... -Mais aussi, c’était une fatalité! Cette femme, -dont les fureurs le lassaient autrefois, avait toutes -les humilités, toutes les délicatesses, lorsque, précisément, -il souhaitait que cette nature emportée -surexcitât son propre courage jusqu’au déchirement -de la séparation. Pourquoi donc était-elle -si complexe? Physiquement aussi, elle se transformait -suivant les heures. Dans cette soirée, où il -l’avait d’abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu’il -l’examinait de son regard dur, il la vit si bien se -transfigurer dans la joie, sous son désir réveillé, -sous sa caresse, qu’il en fut repris jusqu’à l’enivrement.</p> - -<p>Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas -en de telles diversités d’intentions, de sensations, -de jugements, qu’il éprouvait à la fin la soif de -ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser -emporter par le torrent de sa nature mystérieuse<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span> -comme la feuille sur le ruisseau, au hasard, sans -réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas possible. -Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait -la suivre sans marcher vers quelque mauvaise -action. N’avait-il pas déjà dévié de ce que commande -l’honneur? En songeant à cet amour pour -Gilberte qu’il apportait dans son cœur chez Sabine, -et en se rappelant les paroles de passion qui -lui étaient ensuite échappées entre les bras de sa -maîtresse, il se frappa le front comme un coupable -lorsqu’il se retrouva dans le silence et -dans la solitude de la nuit, au fond de son hôtel -muet.</p> - -<p>«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti -prendre? Un homme s’est-il jamais trouvé dans -une si cruelle situation?»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/d.jpg" width="100" height="101" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Dans</span> une royale avenue de châtaigniers séculaires, -parmi les ombres verdoyantes -et les clartés joyeuses d’une matinée -d’août, un jeune homme conduisait un break à -deux chevaux.</p> - -<p>C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise -pour aller chercher les Méricourt et les -Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le -fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde -avenue, on pouvait apercevoir la façade de -brique et de pierre, les hautes toitures d’ardoises, -les tourelles à poivrières, de son joli château moderne, -si ingénieusement copié sur des estampes -du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle représentant l’ancienne demeure -des seigneurs de Villenoise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p> - -<p>Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, -dont le séparait un bois, se dressaient des -corps de bâtiment rectangulaires, à murs blancs, -à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, -sans linteaux ouvragés ni balcons de fer -artistiques. Là, se fabriquait l’<span class="smcap">APÉRITIF</span>. Autour de -l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On était -satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le -nom de M. Vincent y était populaire. La veille -encore, le jeune maître, en les parcourant, avait -vu les visages rayonner là où il passait. Un mot -de lui avait éloigné quelques menaces de misères -matérielles et morales. Il avait, par le don d’une -petite dot, rendu possible un mariage; appelé de -Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet -d’un enfant blessé; réconcilié deux frères qui -allaient en venir au procès. Les sourires, les regards -heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans -une de ces réflexions paradoxales que les gens -trop comblés par la fortune se plaisent à formuler, -il s’était dit: «Je donne le bonheur que je -ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à -envier le plus humble de ces manœuvres.»</p> - -<p>Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait -au devant de Gilberte.</p> - -<p>Pour la fuir, pour rompre définitivement avec -le rêve de la conquérir et de la posséder, Vincent -s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans, d’ailleurs, -vers cette époque, il venait passer plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> -semaines dans son château. Ce séjour ne le séparait -pas de Sabine, au contraire. Sur les confins -de sa vaste propriété, dans une direction opposée -à l’usine, près d’un village dont aucun habitant -ne comptait parmi ses ouvriers, M. de Villenoise -avait acheté une villa, où, tous les étés, Sabine -s’installait avec sa fidèle femme de chambre, -Estelle.</p> - -<p>Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, -comme à Paris; et, comme à Paris, leurs rendez-vous -n’avaient jamais lieu ailleurs que chez -M<sup>me</sup> Marsan. Cette femme absolue et fière ne -fréquentait pas plus le château de Villenoise que -l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout au plus elle -consentait à se promener au bras de son ami dans -les parties sauvages du domaine, qui contenait -des sites célèbres par leur caractère pittoresque. -Vincent, qui se rendait toujours chez elle à cheval -et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie -inoccupée de la villa. Il ôtait lui-même le -harnachement de sa bête, lui passait un licol, lui -donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans -les bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade, -il avait vite fait de seller et de brider son -cheval.</p> - -<p>C’était ce genre de vie que le jeune homme -avait repris depuis le commencement du mois -d’août. Après bien des luttes, il en était arrivé à -se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> -droit d’assassiner moralement la pauvre créature -qui ne possédait que lui au monde et qui avait -tout perdu à cause de lui. Elle n’était pas parfaite; -il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne -l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est -vrai, souffrirait de sa résolution. Mais le mal serait -moins profond dans le cœur de cette belle -jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler, -toutes les perspectives du bonheur humain. -D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses sentiments à -Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait -faits à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se -devait, puisque à celle-ci il s’était donné, il s’était -promis pour toujours.</p> - -<p>Vincent, une fois de plus, se répétait de tels -raisonnements, en conduisant son break vers la -gare où il allait retrouver ses amis.</p> - -<p>Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté, -car, à l’idée qu’il allait revoir M<sup>lle</sup> Méricourt, qu’il -passerait toute la journée près d’elle, une émotion -l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait -les battements de son cœur.</p> - -<p>C’est qu’il s’était imposé un devoir pour cette -entrevue,—qu’il avait acceptée exprès, s’il ne l’avait -pas provoquée lui-même. L’initiative de cette -partie de campagne revenait, en effet, à Dalgrand. -Mais M. de Villenoise y avait vu l’occasion -de détruire volontairement dans le cœur de Gilberte -un espoir que la loyauté lui défendait d’y<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> -laisser grandir. Aujourd’hui même il voulait, à -tout prix, d’une façon quelconque, briser l’entente -inexprimée, si délicieusement douce, qui, -presque inconsciemment des deux côtés, s’était -établie entre la jeune fille et lui-même. A quel -moment précis était née cette chose insaisissable -et si troublante? Quelle en était maintenant la -puissance?... Il n’en savait rien, sa conscience ne -lui reprochait nulle tentative de séduction volontaire. -Toutefois, si elle l’avertissait un peu tard, -cette conscience, elle parlait enfin clairement: -il ne pouvait continuer avec Gilberte son flirt -dangereux sans devenir un malhonnête homme.</p> - -<p>Mais comment, à quelle minute, par quelle attitude -ou quelles paroles, trouverait-il l’énergie -de faire croire à cette adorée enfant qu’il ne l’avait -jamais aimée?...</p> - -<p>Le break s’arrêta devant la station du chemin -de fer,—une station peu fréquentée du département -de l’Eure. De petits bâtiments neufs, deux -rangs de marronniers aux troncs gros comme le -doigt, portant un maigre bouquet de feuilles, un -quai recouvert d’une forte couche de cailloux, une -lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment -sous le soleil. De part et d’autre, la voie double -allongeait ses quatre lignes de fer.</p> - -<p>Vincent donna les rênes au domestique immobile -sur le siège à côté de lui, sauta à terre, traversa -la salle d’attente. Des employés s’empressèrent<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> -de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un -quart d’heure; il était arrivé trop tôt.</p> - -<p>Un roulement lointain qui grandit de seconde -en seconde. Un coup de sifflet qui fit tressaillir -Vincent comme un cheval trop nerveux. Puis le -train qui s’arrête, des portières qui s’ouvrent, des -exclamations qui partent, des mains qui se tendent. -Et la peur qu’elle ne fût pas venue avec les autres, -en ne la voyant pas descendre tout de suite!....</p> - -<p>Elle sauta sur le quai la dernière, visiblement -émue elle-même, et jolie, ah! si jolie!... d’un tel -éclat de jeunesse, avec sa peau laiteuse et nacrée, -ses joues de fleur, ses yeux d’enfant!...</p> - -<p>Elle portait une robe de batiste claire, un -grand col de guipure retombant sur les manches -bouffantes autour du cou découvert. Et son chapeau -de paille très large, orné d’un gros nœud -de taffetas glacé, était garni sur le bord d’une -dentelle qui retombait, mettant le frisson d’une -ombre fine sur ce visage délicieux.</p> - -<p>Lucienne Dalgrand était bien jolie aussi, dans -une légère toilette, un peu plus sérieuse que celle -de sa sœur, mais aussi frêle d’étoffe et fraîche -de coloris,—une de ces toilettes qui font que -les femmes, chaque été, ont l’air de s’épanouir à -nouveau comme les corolles des parterres.</p> - -<p>Le général et son gendre, à côté de toute cette -jeunesse et de toute cette grâce, personnifiaient -l’élégance et la force masculines, le vieillard par<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span> -sa belle tenue militaire, le jeune homme par sa -robuste apparence et sa mâle physionomie.</p> - -<p>Derrière eux venait une femme de chambre, -qui portait les manteaux contre la fraîcheur du -soir et la valise contenant le matériel de nuit, -car, le voyage étant de deux longues heures, on -ne repartirait sans doute que le lendemain matin.</p> - -<p>M. de Villenoise fit monter cette femme sur -le siège, à côté du domestique, qui devait conduire. -Lui-même s’assit dans le break avec ses -invités.</p> - -<p>A partir de ce moment, il n’eut plus conscience -que de l’affreux effort nécessité par le rôle qu’il -s’était tracé. Ne rencontrer les beaux regards de -Gilberte qu’avec une prunelle inerte, impénétrable; -s’occuper de ses hôtes avec des prévenances -égales, sans aucune nuance de galanterie -envers la jeune fille; mettre dans sa voix la même -indifférence que dans ses yeux quand il s’adressait -à elle; alourdir même et souligner cette indifférence, -pour qu’elle en sentît l’intention. Il -en était réduit à souhaiter qu’elle comprît trop, -qu’elle s’offensât,—car il redoutait moins sa colère -que sa douleur, et il savait que le ressentiment -est le brûlant remède qui cautérise les plaies -du cœur.</p> - -<p>Hélas! la voiture avait à peine franchi la royale -avenue de châtaigniers séculaires, elle tournait -seulement devant le perron du château, que Vincent<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> -avait pu voir passer, au fond des transparentes -prunelles brunes de Gilberte, comme -l’ombre d’une naïve angoisse.</p> - -<p>Cette angoisse grandit, resserra son étau, devint -presque visible, à mesure que s’accentuait la -froideur étudiée de M. de Villenoise. Les nuances -d’attitude auxquelles il s’appliqua devaient passer -inaperçues pour trois de ses invités. Mais celle -pour qui se jouait son pénible rôle ne pouvait -guère s’y méprendre, et ne s’y méprit pas.</p> - -<p>On déjeuna longuement dans la salle à manger -immense et haute, où le déroulement des tapisseries -anciennes couvrait les murs d’une obscurité -verdoyante d’où semblait émaner de la fraîcheur. -On alla prendre le café dans une grotte artificielle, -au bord d’une nappe d’eau tout encadrée -par des feuillages. Puis, quand la chaleur du jour -fut un peu tombée, M. de Villenoise proposa de -monter en voiture pour visiter le domaine.</p> - -<p>—Je vous promènerai aujourd’hui dans les -bois, dit-il. Et demain, quand vous serez bien -reposés, je vous montrerai l’usine.</p> - -<p>—Demain! s’écria Dalgrand. Demain, moi, -je serai loin, mon cher.</p> - -<p>Vincent protesta, mais avec modération. Il -souhaitait les voir partir tous, ne se sentant pas -sûr de lui si son supplice se prolongeait. Pourtant -il déclara que, si les affaires rappelaient son -ami, du moins il garderait à Villenoise le général<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -et ces dames. Gilberte rougit et regarda son -père:</p> - -<p>—Oh! papa, tu sais bien... murmura-t-elle.</p> - -<p>M. Méricourt, surpris, tâcha de deviner le désir -de sa fille. Comprenant à un imperceptible -mouvement de tête qu’elle lui dictait un refus, -il se mit à parler au hasard d’une visite d’un chef -de corps d’armée, qu’il attendait d’un jour à -l’autre au manège de l’École de Guerre.</p> - -<p>Vincent les observait. Il eut froid au cœur en -constatant le prompt succès de sa tactique. C’en -était fait. La pauvre enfant ne songeait plus qu’à -fuir. Déjà!... Comme il suffisait de peu de chose -pour effarer cet ombrageux et délicat sentiment -qu’elle portait en elle et quelle croyait si bien -caché! Il oublia de tenter même une insistance -polie. Et Lucienne, qui déclarait ne pas vouloir -quitter son Robert, fut toute gênée du silence de -glace dans lequel tomba sa petite phrase d’épouse -amoureuse.</p> - -<p>—Eh bien, reprit enfin M. de Villenoise—avec -une tristesse que l’on put attribuer au désappointement -de ne pas retenir ses hôtes,—il -faut alors opter entre les bois et l’usine, car nous -ne pouvons tout parcourir en une après-midi, -surtout qu’il est déjà trois heures, ajouta-t-il en -consultant sa montre.</p> - -<p>—Ah! l’usine, s’écria Dalgrand. Je tiens à y -conduire le général. Il y a là une cité ouvrière<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> -modèle qui vaut le voyage de Paris à Villenoise. -Quant à tes bois, mon petit... Nous avons celui -de Boulogne, où je mènerai ces dames par compensation.</p> - -<p>—Nous le connaissons, dit Lucienne.</p> - -<p>—Quelle erreur! protesta Robert. Il n’y a pas -une Parisienne qui connaisse le bois de Boulogne. -Pour vous, c’est l’avenue des Acacias, celle des -Poteaux et la pelouse de Longchamps. Je vous y -montrerai des petits coins!... Vous pourrez vous -y croire à cent lieues de la capitale, sous les bocages -de l’ami Vincent.</p> - -<p>—Oui, mais chez moi, riposta de Villenoise, -vous pourriez, mesdames, vous croire à trois cents -lieues, dans quelque pays de montagnes. J’ai un -éboulement de rochers, une cascade...</p> - -<p>—Bah! reprit Robert en riant, c’est une charretée -de pierres qu’il a fait porter dans un petit -ravin... Et quant à sa cascade... figurez-vous une -gouttière crevée en temps d’orage... Et encore la -gouttière est plus grandiose.</p> - -<p>—Tu es méchant, dit Lucienne à son mari. -Moi, je veux voir le chaos de rochers, la cataracte!</p> - -<p>Elle amplifiait les mots en riant de sa malice. -Et elle ajouta, avec une petite moue:</p> - -<p>—D’ailleurs, les usines, tu sais... j’ai assez de -la nôtre.</p> - -<p>Les taquineries et les pourparlers durèrent encore<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> -un moment. A la fin, il fut décidé qu’on se -diviserait en deux groupes. Dalgrand, qui connaissait -la cité ouvrière, y accompagnerait le général. -Le directeur de l’usine montrerait à ces -messieurs les dernières innovations. Quant à ces -dames, elles iraient avec Vincent visiter les beautés -naturelles de la forêt, ce qu’on appelait dans -le pays: le Puits du Diable, la Fontaine aux Pins -et le Salon des Fées,—noms fantastiques, dont, -malgré les railleries de Dalgrand, s’excitaient les -imaginations de Lucienne et de Gilberte.</p> - -<p>Deux voitures furent attelées: une charrette -anglaise que Dalgrand conduisit, ayant à ses -côtés le général; et une victoria, dans laquelle -Vincent s’assit à reculons, faisant face aux deux -jeunes femmes.</p> - -<p>—Vous ne craignez pas, j’espère, de marcher, -ni même de grimper un peu? leur demanda-t-il. -Nous ne pourrons aller aux endroits les plus curieux -par les allées carrossables.</p> - -<p>Robert, qui entendit cette observation, se retourna.</p> - -<p>—Luce, ne te fatigue pas! cria-t-il à sa femme. -Je ne veux pas qu’elle grimpe dans de mauvais -chemins! poursuivit-il d’un air significatif en cherchant -les yeux de Vincent.</p> - -<p>Celui-ci fit: «Ah! très bien!» tandis que Lucienne -devenait très rouge et murmurait d’un ton -de reproche: «Oh! Robert...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p> - -<p>Dalgrand reprit impitoyablement:</p> - -<p>—S’il faut escalader des sentiers de chèvres, -emmène Gilberte. Ce sera son affaire. Mais tu -me feras plaisir de laisser Luce dans la voiture.</p> - -<p>Là-dessus, le constructeur, riant de son propre -machiavélisme, de sa précaution à deux fins, fit -légèrement claquer son fouet et partit.</p> - -<p>«Comme cela,» pensa-t-il, «la petite maman -future ne compromettra pas notre grand espoir, -et si, comme je le crois, Vincent et Gilberte ont -quelque chose à se dire, ils saisiront le prétexte -que je leur fournis de s’offrir un tête-à-tête.»</p> - -<p>—Allez d’abord au Salon des Fées, dit à son -cocher M. de Villenoise. Vous passerez par le -Chêne au Pendu, ajouta-t-il.</p> - -<p>—Le Chêne au Pendu! s’écrièrent ensemble -Gilberte et Lucienne.</p> - -<p>—Oh! vous ne verrez pas de squelette aux -branches, dit Vincent.</p> - -<p>Il raconta la légende. Un des anciens seigneurs -de Villenoise était venu se pendre là par désespoir -d’amour.</p> - -<p>—Ce n’est pas une mort de gentilhomme, -remarqua Lucienne.</p> - -<p>—Tu peux supprimer «gentil», ajouta vivement -Gilberte.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire, mademoiselle? demanda -Vincent.</p> - -<p>—Que les hommes ne se tuent pas par amour,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> -prononça gravement la jeune fille. Ils ne savent -pas aimer jusqu’à la mort. Quand ils se tuent, -c’est qu’un venin d’orgueil ou d’intérêt rend mortelle -leur blessure d’amour.</p> - -<p>—Bah! dit Lucienne stupéfaite. Où es-tu -devenue si savante, petite fille?</p> - -<p>M. de Villenoise dit seulement:</p> - -<p>—Vous êtes sévère pour nous, mademoiselle.</p> - -<p>Il était devenu tout pâle. Pourquoi avait-elle -prononcé les mots d’orgueil et d’intérêt? Se -croyait-elle dédaignée par lui à cause de l’inégalité -de leurs fortunes? Elle, qui n’avait aucun -avantage social à partager avec celui qu’elle épouserait, -ne se sentait-elle pas froissée par l’étalage -de son luxe, à lui, Vincent, au moment où il se -détournait d’elle? Ah! brute qu’il était d’avoir -choisi pour sa muette rupture le décor de ce -château fastueux, de ces bois dont il avait, par -comble de maladresse, vanté lui-même les beautés!</p> - -<p>La voiture s’arrêtait. On était devant le Chêne -au Pendu.</p> - -<p>Au milieu du carrefour se dressait un de ces -chênes séculaires, dont l’aspect rapetisse et humilie -l’existence humaine. C’était un arbre parfaitement -beau, un chef-d’œuvre de la patiente Nature. -Son tronc, qui mesurait quatre mètres de -tour à la base, s’élevait d’un jet puissant, tout -droit, jusqu’à la naissance des grosses branches.<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> -Là, il se divisait; il étendait des bras d’une incroyable -force, portant avec une fermeté sans lassitude, -sur une circonférence prodigieuse, des -monceaux de ramures et de feuillages. Au centre, -le fût robuste continuait de monter comme une -colonne, soutenant l’édifice de verdure, le dôme -d’ombre et de mystérieuse vie, où l’on devinait -des palpitations de sève et des bruissements -d’ailes, les frissons de joie du colosse mêlés aux -tressaillements voluptueux des insectes et des -oiseaux qu’il abritait par milliers. Il avait une physionomie, -cet arbre, presque un reflet d’âme, une -expression d’orgueil et d’énergie vitale, avec un -peu du calme et de la bonté des forts, et, dans -son immobilité de rêve, comme le flottant souvenir -du passé millénaire. Puis, ce qu’on admirait -encore, c’était, sur tout cet âge et sur toute cette -force, la grâce puérile des bouquets de feuilles, -ces feuilles menues et découpées du chêne, qui -semblaient, sur ce front formidable, friser comme -une folle et verte chevelure.</p> - -<p>—Oh! il est splendide, cet arbre! s’écria Gilberte.</p> - -<p>Lucienne ne disait rien, souriait vaguement—moins -au spectacle extérieur peut-être qu’à quelque -pensée intime.</p> - -<p>M. de Villenoise eut un petit mouvement d’épaules -dédaigneux.</p> - -<p>—Bah! c’est un chêne comme tous les autres,<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> -du bois à brûler, dit-il... Vous pouvez marcher, -Armand, cria-t-il à son cocher.</p> - -<p>Gilberte vit une nouvelle petite agression -sourde dans ce mépris voulu d’une belle chose -qu’elle admirait. Entre deux êtres qui ne peuvent -s’expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence. -Mais, en parlant de «brûler», Vincent -était sincère. Il aurait mieux aimé maintenant -mettre le feu à sa forêt que d’y faire ce qu’il appelait -en lui-même avec rage «le tour du propriétaire».</p> - -<p>Pour atteindre le Salon des Fées, il fallut, malgré -la défense de Robert à Lucienne, descendre -de voiture.</p> - -<p>—C’est à deux pas, disait Vincent, et par une -allée très douce.</p> - -<p>En effet, au bout de quelques minutes, on se -trouva dans un petit cirque de verdure, très curieusement -entouré d’un côté par une muraille -circulaire de rocher à pic.</p> - -<p>Les deux sœurs s’étonnèrent.</p> - -<p>—Tiens! du granit!</p> - -<p>Elles ne s’y attendaient pas.</p> - -<p>—C’est en effet de la roche dure, expliqua -M. de Villenoise. Et voilà pourquoi on fait l’honneur -à ce petit accident de terrain de le considérer -comme une curiosité naturelle. Ce pauvre bloc -de pierre a aussi le mérite d’être un peu historique. -On prétend que l’ancien manoir féodal de<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> -Villenoise devait se dresser au sommet, et non -pas dans le vallon plus riant mais trop accessible -où se trouve l’habitation actuelle.</p> - -<p>—Il y a donc de l’espace là-haut? demanda -Lucienne avec un mouvement de tête vers le faîte -du rocher.</p> - -<p>—Pas beaucoup, mais il pouvait y en avoir -davantage autrefois. Car il s’est produit un éboulement, -de date relativement récente. Des blocs -se sont détachés du côté opposé à celui-ci. Ils -ont laissé entre eux et la colline une espèce de -fissure assez bizarre, qu’on appelle le Puits du -Diable. Mais, pour voir cela, il faudrait grimper -là-haut.</p> - -<p>—Nous irons! s’écria Lucienne.</p> - -<p>—Et la défense de Robert?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dalgrand prit l’air piteux d’un enfant partagé -entre la tentation d’une espièglerie et la peur -d’une pénitence.</p> - -<p>—Moi, dit Vincent qui devinait la cause des -précautions imposées par Dalgrand, je n’en -prends pas la responsabilité. Réellement, chère -madame, ce serait pour vous une grande fatigue, -et, peut-être, un petit danger.</p> - -<p>Lucienne réfléchit un instant, puis, très vite, -comme frappée d’une idée, elle déclara:</p> - -<p>—Très bien! je vous attends ici. Vous allez -monter avec Gilberte.</p> - -<p>Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> -peu tard, mais très clairement, Lucienne venait -de s’aviser qu’il y avait opportunité sans doute à -ménager un tête-à-tête entre M. de Villenoise et -sa sœur, et que peut-être cela entrait dans les -intentions secrètes de Robert. Du moment qu’elle -croyait suivre une volonté de son mari, elle devenait -intraitable. Elle s’arrangea si bien, que, -sans une affectation ridicule, les deux jeunes -gens ne pouvaient plus refuser de partir ensemble.</p> - -<p>—Mais, dit Vincent, il faudra bien nous donner -un grand quart d’heure, parce que nous monterons -par ce sentier et nous reviendrons par là.—Il -désignait une petite allée qui s’enfonçait -dans la verdure.—M<sup>lle</sup> Gilberte verra en même -temps ce que nous appelons la Fontaine aux -Pins.</p> - -<p>—Allez, dit Lucienne, qui s’assit sur un des -sièges en apparence naturels disposés çà et là -dans le salon de verdure.</p> - -<p>Le sentier, en s’élevant autour du rocher, devenait -tout de suite abrupt. A plusieurs reprises, -malgré l’agilité de Gilberte, M. de Villenoise dut -lui donner la main. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent -un mot, si ce n’est le: «Permettez, mademoiselle», -avec lequel le jeune homme offrit -son appui momentané.</p> - -<p>Lorsqu’ils arrivèrent en haut, M<sup>lle</sup> Méricourt -eut une surprise. Elle ne s’était pas rendu compte<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> -de l’élévation atteinte, et elle fut stupéfaite de -voir à ses pieds moutonner les cimes d’arbres. -C’était comme une mer aux flots immobiles et -sombres. Cela s’étendait de toutes parts autour -de l’îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture de -forêts, des terres de culture dorées par les épis, -des prairies vertes et, plus loin encore, des lointains -bleuâtres se déployaient. La coupole d’un -ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente -gigantesque de toile azur, mangée de soleil. -D’abord Gilberte vit tout cela confusément. Mais, -peu à peu, elle distingua le château, avec ses toitures -incendiées de lumière; puis, comme un -grand tapis presque noir déroulé sur la claire verdure -du parc anglais, les châtaigniers de l’avenue. -Vers l’horizon, un amas de briques rouges coupé -de lignes régulières et le panache gris d’une haute -cheminée indiquaient les bâtiments de l’usine et -de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à la -lisière des bois, on apercevait une maison isolée -entre les massifs d’un jardin, et, à quelque distance, -un village. La jeune fille en demanda le -nom. Vincent dit: «Je ne sais plus.» Puis il se -détourna. La présence de Sabine, là-bas, lui semblait -remplir l’espace.</p> - -<p>—Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté, -mademoiselle. Voici ce qu’on appelle le Puits du -Diable.</p> - -<p>Gilberte se pencha sur une anfractuosité d’aspect<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> -sinistre. Entre les végétations qui en voilaient -les bords, l’œil plongeait dans un trou obscur -dont il était impossible d’évaluer la profondeur.</p> - -<p>—Les paysans, dit encore M. de Villenoise, -prétendent que ce sont les oubliettes du château-fort -qu’on croit avoir autrefois existé sur cet observatoire -naturel. Mais l’excavation n’a pu être -creusée de main d’homme à même le roc. D’ailleurs, -je doute qu’on ait jamais rien construit ici. -Mes recherches ne m’ont pas fait découvrir la -moindre trace d’une fondation quelconque.</p> - -<p>—Oui, c’est curieux, observa Gilberte, surtout -dans un pays presque plat, peu accidenté -comme celui-ci...</p> - -<p>Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur -lequel des légendes couraient. Soudain elle se -tourna, cherchant quelque chose à terre.</p> - -<p>—Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou, -dit-elle.</p> - -<p>Vincent ramassa une assez forte pierre.</p> - -<p>—Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera -pas grand effet. La chute s’assourdit sur un fond -vaseux ou sur des mousses.</p> - -<p>Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas -jusqu’à cinq, puis on entendit un choc sourd, un -son mou, qui monta comme un soupir étouffé.</p> - -<p>—Cela fait froid dans le dos, dit Gilberte. -Allons, retournons vers Lucienne.</p> - -<p>Ils suivirent un autre petit chemin, d’une pente<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> -plus douce que le premier. Bientôt des pins apparurent. -De ce côté, on avait l’illusion d’un coin -de montagne. Une source filtrant parmi des -pierres, et tombant d’une hauteur de deux mètres, -prenait des airs de cascade. C’était la Fontaine -aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur -ses mains la caresse froide de l’eau. M. de Villenoise, -immobile, la regardait faire. Elle se tenait -dans une pose charmante, le buste légèrement -incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas -mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient -tout roses de chaleur, tandis que, sous le ruissellement, -ses mains prenaient une blancheur de -marbre.</p> - -<p>Une émotion passa dans les yeux de Vincent. -A ce moment, elle se tourna, souriante, par une -intuition de femme se sentant contemplée, admirée... -Et un grand frisson d’amour fit tressaillir à -l’unisson ces deux êtres, dans ce lieu plein de -mystère, de fraîcheur, de silence. Un rayon de -bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune -fille... Mais ce ne fut qu’un éclair. Déjà M. de -Villenoise s’était ressaisi. Comprenant que sa -courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur -de la matinée, que se laisser surprendre ainsi -c’était jouer avec cette enfant le jeu le plus cruel, -il prit tout à coup une résolution extraordinaire.</p> - -<p>—Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je -suis indiscret, mais j’aime tant mon ami Dalgrand,<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -je porte un si vif intérêt à sa famille, à la -vôtre...</p> - -<p>Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait prévoir -ce qu’il allait lui dire, mais, au seul ton qu’il -avait pris, elle pâlissait. Ses joues si animées devenaient -blanches, comme ses mains de marbre -sous le ruissellement de la source. Elle les avait -retirées, d’ailleurs, ses mains, en faisant un mouvement -vers le jeune homme, et elle ne les tenait -plus sous la froide caresse de l’eau. Malgré cela, -elle les tendait toujours, ne sachant plus, dans son -trouble, ce qu’elle faisait. Et des gouttes roulaient -sur les doigts blancs, puis tombaient à terre, -comme des larmes.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire, monsieur?</p> - -<p>—Mon Dieu, mademoiselle, j’aborde un sujet -bien délicat... un sujet qui ne me concerne en -rien. Mais j’ai vu Robert si préoccupé, si affligé... -Je sais que votre père et votre sœur y tiennent -tant!...</p> - -<p>—Tiennent tant à quoi?... Mais parlez donc, -monsieur?...</p> - -<p>Maintenant les mains blanches avaient un léger -tremblement; les gouttes d’eau tombaient plus -vite à terre, comme des pleurs qui se précipitent.</p> - -<p>Vincent prononça d’une voix qui s’étranglait:</p> - -<p>—A... A votre mariage... avec... avec M. de -Bréville.</p> - -<p>Violemment la couleur revint au visage de Gilberte.<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> -Les deux petites mains mouillées se haussèrent -vers sa poitrine.</p> - -<p>—On vous a chargé... balbutia-t-elle, de me -parler?...</p> - -<p>—On ne m’a chargé de rien, mademoiselle. -J’ai seulement imaginé qu’un conseil... d’ami...</p> - -<p>—Un conseil en faveur de ce mariage?</p> - -<p>—Mon Dieu, oui, mademoiselle... Vos parents -le désirent.</p> - -<p>Elle resta muette un moment, le regardant bien -en face. Une expression un peu égarée élargissait -ses grands yeux. Elle ne comprenait pas. Elle -attendait sans doute qu’il dît quelque chose -d’autre. Un espoir la soutenait encore. Peut-être -M. de Villenoise voulait-il l’éprouver? Ou bien il -parlait par dépit... Mais non!... A mesure que les -idées se classaient dans sa tête, il devenait plus -impossible à la jeune fille de prendre cette bizarre -sortie pour une déclaration. D’ailleurs Vincent -n’ajoutait plus rien. Ce qu’il avait à dire était -dit. Il comptait donc sur sa perspicacité, ou plutôt -il croyait avoir été suffisamment clair. Tout à -coup, elle pénétra son intention, comme par une -lueur affreuse.</p> - -<p>Elle pensa: «Ah! quelle honte!»</p> - -<p>Puis elle voulut composer son visage, prendre -un air indifférent, ou bien étaler de la dignité, ou -encore essayer de l’ironie. Le désir de se montrer -à lui comme elle devait être l’emporta un instant<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -sur l’élan de désespoir qui lui arrachait le cœur. -Un rôle à jouer s’ébaucha dans sa tête. Elle crut -s’entendre qui disait: «Mais certainement, monsieur, -j’épouserai M. de Bréville. Voulez-vous me -faire le plaisir d’être mon témoin?»</p> - -<p>Toutefois, du fond de sa nature, un grand soulèvement -de sincérité monta comme un flot, emporta -les frêles réminiscences de quelques lectures -romanesques ou les leçons de mondaine -hypocrisie.</p> - -<p>Elle dit avec une parfaite simplicité:</p> - -<p>—Non, monsieur, je n’épouserai pas M. de -Bréville. Mais je ne compte épouser personne -d’autre. Je ne me marierai jamais.</p> - -<p>Puis elle se détourna et se remit à descendre -le chemin.</p> - -<p>Et ce fut tout. Vincent n’eut qu’à la suivre. -Derrière elle, il marchait d’un pas lourd, les yeux -vers le sol, comme un coupable. Il n’osait même -plus la regarder. Il ne se sentait plus le droit de -se réjouir la vue, comme tout à l’heure, par les -lignes et la démarche de cette jolie fille, par la -fraîcheur de cette nuque et le reflet de ces cheveux, -par la souplesse de cette taille, par toute -cette radieuse jeunesse, qu’il venait de ravager -d’une telle blessure. Il avait peur, à quelque signe, -de reconnaître le désastre dont il était la cause. -Et, tout en restant confondu par la fermeté, par -la franchise de cette enfant, il écoutait aussi en<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> -lui-même le cri de son propre amour qui la rappelait -d’une clameur éperdue.</p> - -<p>Mais, soudain, il crut à quelque miracle. Gilberte, -avec une exclamation affolée, sautait en -arrière, se jetait presque entre ses bras. Vincent la -saisit. Et, une fois de plus, la volonté du jeune -homme chancela. Il allait s’écrier: «Non, non, -c’est impossible!... Je ne puis renoncer à vous, je -vous aime!...» lorsque M<sup>lle</sup> Méricourt murmura:</p> - -<p>—Un homme... là... Ah! que j’ai eu peur!</p> - -<p>M. de Villenoise, étonné, courut à la touffe de -broussailles que la jeune fille désignait.</p> - -<p>—Qui va là? cria-t-il.</p> - -<p>Et il sortit un revolver qui ne le quittait jamais -dans ces bois pleins de cachettes et de surprises. -Un froissement de feuilles se fit entendre.</p> - -<p>—Qui va là? Répondez, ou je tire! cria encore -M. de Villenoise en armant son revolver avec -bruit.</p> - -<p>Rien ne répondit dans la profondeur du fourré. -Vincent alors s’engagea dans le taillis. Mais il eut -beau chercher de côté et d’autre, nul être vivant -ne parut.</p> - -<p>—Vous vous serez trompée, dit-il en revenant -vers M<sup>lle</sup> Méricourt.</p> - -<p>—J’ai vu un homme, certifia-t-elle. Un jeune -homme très brun, sans barbe. J’ai parfaitement -distingué son visage.</p> - -<p>—Que faisait-il?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span></p> - -<p>—Il semblait nous épier. Car il a remué seulement -quand j’ai jeté un cri. Et il n’aurait peut-être -pas bougé, si je n’avais distingué la blancheur -de sa figure dans l’épaisseur sombre des feuilles.</p> - -<p>Vincent doutait encore, lorsque Gilberte, débouchant -la première dans le Salon des Fées, lui -dit en tressaillant:</p> - -<p>—Tenez... Là-haut.</p> - -<p>M. de Villenoise leva la tête juste à temps pour -voir se courber et disparaître une silhouette -d’homme au sommet du rocher.</p> - -<p>—Tant pis! dit-il. Je ne vais pas remonter là-haut -pour le pincer. Mais soyez tranquille: il -tombera sur un de mes gardes...</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous avez? demanda Lucienne -en s’avançant. Tu es blanche comme un -linge, ma pauvre Gilberte!</p> - -<p>Vincent répondit:</p> - -<p>—M<sup>lle</sup> Méricourt a été effrayée par un vagabond... -Quelque rôdeur ou braconnier... Nous -ne vous avons pas trop fait attendre, chère madame? -Voulez-vous maintenant me permettre de -vous offrir mon bras pour regagner la voiture?</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/t.jpg" width="100" height="101" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Trois</span> semaines plus tard, M. de Villenoise, -sachant que le général et sa fille -se trouvaient au bord de la mer, alla -voir Dalgrand à Billancourt.</p> - -<p>Son ami le mena dans les ateliers, lui montra -les principales pièces du viaduc en aluminium. -C’étaient des poutres, des traverses, des X, jolis -à l’œil comme des morceaux d’orfèvrerie dans -l’élégance de leurs proportions et la douceur de -leur ton métallique. On eût dit une charpente en -vieil argent, avec toutefois une nuance plus mate, -d’un gris plus bleuâtre. Mais ce qui stupéfia Vincent, -ce fut l’incroyable légèreté de ces grosses -masses de métal. Deux hommes soulevaient les<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> -plus pesantes, et lui-même en mania quelques-unes -dont les dimensions semblaient défier le bras -d’un hercule.</p> - -<p>—Tu veux faire rouler des trains sur ces frêles -choses-là?... demanda-t-il à Robert, les bras tombés -d’étonnement, l’œil incrédule.</p> - -<p>—C’est plus résistant que du fer qui en aurait -plusieurs fois le diamètre, répondit le constructeur.</p> - -<p>Dalgrand se lança dans des explications techniques. -Puis il dit où en était le pont. Là-bas, les -piles étaient construites, les culées aussi. Il y aurait -trois travées de trente mètres. Maintenant il -commençait à expédier les diverses parties de la -charpente. Le prix du transport était insignifiant, -à cause de leur extrême légèreté. Bientôt il partirait, -pour diriger l’ajustage. Ce ne serait rien de -boulonner tout cela. Ces grandes pièces de métal -s’adaptaient les unes aux autres avec la précision -d’un mécanisme d’horlogerie.</p> - -<p>—Robert, dit tout à coup Vincent, qui l’avait -attentivement écouté, indique-moi donc une besogne -un peu hasardeuse, où un galant homme -pourrait laisser sa vie proprement, sans que ce -soit le suicide bête.</p> - -<p>L’accent dont il prononça cette phrase frappa -Dalgrand plus que le sens des mots.</p> - -<p>—Mon pauvre vieux! dit l’inventeur. C’est -donc si grave que cela, décidément?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p> - -<p>—Ah! j’en ai assez!... cria de Villenoise avec -une soudaine violence.</p> - -<p>—Elle te tient donc bien? Et elle te rend donc -bien malheureux? demanda Robert.</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu sais? interrogea Vincent, -à qui répugnait une confidence.</p> - -<p>—Pas grand’chose... Mais je devine.</p> - -<p>—Non, tu ne peux pas... Tu ne peux pas deviner... -C’est à devenir fou!</p> - -<p>—Veux-tu que je t’en débarrasse? proposa -tranquillement son ami.</p> - -<p>—De qui?</p> - -<p>—Eh! de cette femme... Car il y en a au moins -une, je suppose.</p> - -<p>—Ah! ce n’est pas d’elle que je voudrais me -débarrasser, reprit Vincent. C’est de moi-même, -de mon cœur torturé, de ma volonté malade, de -ma conscience qui m’accuse...</p> - -<p>Dalgrand dit avec lenteur et gravité:</p> - -<p>—Ah!... Tu sais donc combien tu as fait de -mal?...</p> - -<p>—Robert!... murmura Vincent, qui pâlit.</p> - -<p>—Mon cher, reprit son ami du même ton pénétré, -tu n’es pas absolument coupable. Il y a eu -de notre faute à tous. Si ta conduite n’avait pas -été correcte, sois tranquille... j’aurais agi en frère -avant d’agir en ami... Et il se serait passé entre -nous quelque chose de terrible! Mais je ne te -trouve qu’un tort,—il est sérieux,—c’est de ne<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> -pas m’avoir mis au courant de ta situation avant -de me laisser t’introduire dans l’intimité de ma -famille... près de cette pauvre enfant...</p> - -<p>Vincent gémit:</p> - -<p>—Ah!... si tu savais comme je l’aime!</p> - -<p>—Je te défends de me dire cela! prononça -fortement Robert. Je te défends de le penser!</p> - -<p>L’autre s’écria vivement:</p> - -<p>—Je n’ai pas si longtemps à le dire ni à le -penser, puisque je suis résolu à mourir.</p> - -<p>—En voilà un moyen! ricana Dalgrand, qui -haussa les épaules. Voyons... as-tu confiance en -moi? Dis-moi tout, tout exactement. On est souvent -très mauvais juge en ses propres affaires, et -je puis découvrir une issue que tu ne verrais pas.</p> - -<p>M. de Villenoise lui peignit, de la façon la plus -fidèle, l’état de sa liaison avec Sabine, les raisons -qu’il avait pour ne pas abandonner cette femme -si follement sensible, qui ne vivait que par lui et -que pourtant il était devenu incapable de rendre -heureuse. Il parla du caractère violent et jaloux -de son amie. «Depuis quelques jours,» dit-il, -«elle est devenue plus ombrageuse que jamais. -Une circonstance que j’ignore lui a fait croire que -j’ai résolu de me séparer d’elle. Nous passons de -la tristesse la plus morne aux emportements les -plus insensés. C’est un supplice dont elle souffre, -je t’assure, tout autant que moi-même. Et cependant...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p> - -<p>Robert répéta, avec une nuance d’ironie:</p> - -<p>—Et cependant?...</p> - -<p>—Il y a quelque chose d’incompréhensible, -d’inouï, de pire que tout...</p> - -<p>—Parle donc, mon Dieu! A quoi servent les -superlatifs et les réticences?</p> - -<p>—Eh bien! avoua Vincent, si je devais la -quitter de moi-même, par un acte de ma seule -volonté, je sais que je ne pourrais le faire sans un -déchirement affreux.</p> - -<p>—Allons donc! s’exclama Dalgrand, comme -s’il venait enfin d’arracher la racine douloureuse -de cet abcès moral.</p> - -<p>Il y eut, entre les deux amis, un instant de silence.</p> - -<p>—As-tu un conseil à me donner? demanda -enfin M. de Villenoise.</p> - -<p>—Certes, et catégorique.</p> - -<p>—Lequel?</p> - -<p>—Épouse M<sup>me</sup> Marsan.</p> - -<p>—Voyons, mon cher, ne te moque pas de -moi! Après m’être livré comme je viens de le -faire, je ne suis pas d’humeur à supporter la raillerie.</p> - -<p>—Je ne raille pas. Je ne prêche même pas. Je -ne parle ni honneur, ni devoir, parce que tu t’es -mis dans un cas où le devoir et l’honneur eux-mêmes -hésitent et se partagent. Non, je te traite -en malade qui cherche un remède. Tu souffres<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> -surtout de la dualité de ton cœur et de ta vie. Il -te faut revenir à la simplicité de la ligne droite, -et mettre des deux côtés de ton chemin des murs -si hauts que tu ne puisses plus songer à faire l’école -buissonnière. Puis tu dois cela, non pas à la -femme que tu épouses, mais à celle que tu n’épouses -pas. Elle ne guérira, comme tu ne guériras -toi-même, que par la brutale contrainte d’une situation -nette.</p> - -<p>—Mais alors, hasarda Vincent, puisqu’il suffit -d’un mariage, pourquoi celui-là... et pas l’autre?</p> - -<p>—Parce que tu n’es pas libre, mon bon. Et la -preuve, c’est que tu ne te <i>sens</i> pas libre.</p> - -<p>—Jamais... cria M. de Villenoise, jamais je -ne ferai l’injure à Gilberte d’épouser...</p> - -<p>—Ne prononce pas le nom de Gilberte, dit -Robert d’un ton qui jeta du froid entre les deux -amis.</p> - -<p>Il y eut un silence. Enfin Dalgrand reprit, -presque bourru:</p> - -<p>—Change d’air... Voyage... Remue-toi.</p> - -<p>Puis avec un petit ricanement de détente:</p> - -<p>—Viens avec moi en Belgique. Tu veux risquer -ta vie... Je t’en fournirai l’occasion.</p> - -<p>—Ah! dit Vincent, qui se leva, la main -tendue, si ça pouvait être pour toi!...</p> - -<p>—Non, cher vieux, pas tout à fait.</p> - -<p>Et il répondit à cet élan cordial.</p> - -<p>Puis il exposa son idée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span></p> - -<p>Il s’attendait à un moment de grosse émotion, -là-bas, quand on essaierait le viaduc. Il avait confiance -dans la solidité de l’œuvre... Parbleu!... -n’avait-il pas multiplié les calculs et les expériences? -Mais enfin ces expériences ne portaient -que sur chaque pièce de charpente isolément. -Comment résisterait le pont sous un train en -marche, à toute petite vitesse, et avec la charge -excessive que l’administration des travaux publics -exigeait avant d’autoriser la circulation des voitures -de voyageurs?...</p> - -<p>—Grands dieux! s’écria Vincent. Tu crains?...</p> - -<p>—Je ne crains pas. Mais je n’ai pas l’absolue -certitude... Parce qu’il y a un élément que je ne -puis évaluer à l’avance.</p> - -<p>—Quel élément?</p> - -<p>—Les vibrations que donnera l’aluminium. -Tu ignores naturellement que l’amplitude des -vibrations est d’autant plus considérable, et par -conséquent d’autant plus dangereuse, que l’ouvrage -métallique est plus léger, et soumis à des -chocs plus régulièrement rythmiques. Un train -en marche donne le choc de chaque paire de -roues aux joints des rails, et produit en outre, -avec les contre-poids des roues motrices des locomotives, -des impulsions périodiques. Ce qu’il -y a de redoutable, c’est que ces chocs affectent -un certain rythme, en relation déterminée avec le -rythme propre des vibrations du pont. Eh bien,<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> -cette relation, qu’il importe au plus haut point -de connaître, je ne puis la calculer d’avance pour -un métal nouveau.</p> - -<p>—Mais alors, dit Vincent, le mécanicien qui -se risquera là-dessus?...</p> - -<p>—Le mécanicien... Mais ce sera moi-même.</p> - -<p>—Toi!...</p> - -<p>—Crois-tu que je laisserais un brave homme -exposer sa vie?... Et pour une œuvre qui est la -mienne! Pas un mécanicien ne dirait non. Ces -gens-là ne connaissent que la consigne... Comme -les soldats.</p> - -<p>—Ah! s’écria Vincent, je comprends ce que -tu veux me proposer... Je ne demande qu’à me -débarrasser de l’existence... Donc c’est moi qui -essaierai le pont... Eh bien, mon cher, ça me va... -Je te remercie... Je suis ton homme.</p> - -<p>Et, en effet, il paraissait ravi de l’idée. Il -ajouta:</p> - -<p>—Ça n’est pas difficile, je suppose, de conduire -une machine sur une longueur de cent mètres? -Tu me montreras.</p> - -<p>Dalgrand, secoué de fou rire, s’écroulait sur un -divan.</p> - -<p>—Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!... -Je t’enverrais comme ça?... Non, c’est impayable! -Et puis alors, moi, je te regarderais faire?</p> - -<p>Il riait comme un grand enfant, et repartait -dans de nouveaux éclats de joie chaque fois qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> -regardait le visage de son ami, figé dans une gravité -un peu mélodramatique.</p> - -<p>—Mais non... Voyons... C’est moi qui en -ferai l’essai de mon viaduc. Et il me portera, je -t’en réponds, le brave camarade! Personne ne -mourra, va!... Seulement, si tu veux t’offrir une -petite émotion, bien ravigotante, je te permettrai -de monter à côté de moi dans le train de plaisir. -Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires -de femmes... Crédié! Ça n’est pas des gars -comme nous qui abandonneront le beau travail -de la vie parce que nous ne savons plus à quel -jupon nous vouer!!...</p> - -<p>Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et -il discourait sur ce qu’il appelait «la sottise» de -son ami,—tenté peut-être de dire un mot plus -sévère. Allant et venant par la chambre, envoyant -de grands gestes, il exhalait enfin ce qu’il avait -eu tant de peine à contenir tout à l’heure. Sa prudence -de froid conseiller craquait sous la poussée -de sa forte raison et de sa virilité puissante, un -peu brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements -du sentimentalisme féminin. Que diable! -il y avait autre chose dans l’existence que des -accidents amoureux. On n’était pas au monde -pour devenir l’esclave d’une fonction! Certes, -c’était vexant d’avoir une femme quand on en -désirait une autre! Mais enfin, lorsqu’on s’était -embarqué dans une maladroite aventure, on en<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> -supportait bravement les conséquences. Puis, -pour oublier les déboires du cœur et des sens, on -avait toutes les satisfactions de la pensée: l’art, -la science, les voyages, le travail, et surtout tant -d’immenses régions inexplorées de l’activité, où -les découvertes surgissaient à chaque pas. S’il ne -s’agissait pas de deux êtres profondément aimés -par lui, il serait tenté de se faire des gorges -chaudes devant cette situation tragi-comique, à -laquelle un homme en apparence raisonnable ne -trouvait de dénouement que le suicide.</p> - -<p>—Mais voilà, c’est toi, mon petit Vincent... -Et quand nous étions gamins, je t’appelais «la -jeune fille». Tu n’es qu’un sensitif et un impulsif. -On t’a bourré le cerveau de littérature au lieu -de fortifier ta volonté et de développer tes muscles. -Je te sais habile à te torturer.... Ça m’ennuie -de te voir dans la peine. Et puis surtout, il -y a la petite...</p> - -<p>Vincent eut une exclamation sourde.</p> - -<p>—Ah! dame, reprit Robert avec un peu d’émotion -dans la voix, celle-là, je la plains. Les -femmes n’ont que ça pour les occuper. C’est tout -naturel qu’elles en fassent la grosse affaire de leur -existence.</p> - -<p>—Ne parle pas d’elle, dit Vincent. Tu m’ôterais -le courage que tu viens de me donner. Tu as -raison. Je dois agir en homme. Et je n’ai pas le -droit de me plaindre, puisqu’en faisant souffrir<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span> -des innocents, je ne supporte moi-même que les -conséquences de ma conduite antérieure. C’est -toi qui as bien pris la vie. Moi, j’ai raté la -mienne.</p> - -<p>Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui -posa une main sur le bras.</p> - -<p>—Quand partons-nous pour la Belgique?</p> - -<p class="p2">Huit jours plus tard, ils étaient tous deux attablés -l’un en face de l’autre, dans un hôtel de Dinant, -auprès d’une porte-fenêtre donnant sur la -Meuse. On venait de placer entre eux, dans une -vasque d’argent, deux douzaines des énormes -écrevisses que l’on pêche dans cette rivière. Et ce -n’était qu’un infime détail dans le menu de la -table d’hôte,—menu qui tout de suite révélait -l’abondance, le bien-être copieux de ces plantureux -Pays-Bas.</p> - -<p>—Ces messieurs les veulent-ils à la bordelaise -ou à la dinandaise? avait demandé le garçon, en -proposant les écrevisses.</p> - -<p>Ce Parisien de Vincent ouvrait la bouche pour -dire: «à la bordelaise», lorsque Dalgrand, avec -son expérience et son autorité de voyageur, lui -avait coupé la parole:</p> - -<p>—A la dinandaise, garçon.</p> - -<p>Et maintenant de Villenoise approuvait par ses -exclamations de gourmandise satisfaite, et plus -encore par l’entrain de son appétit, le choix de<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> -son compagnon. Les carapaces rouges s’entassaient -sur son assiette. Mais aussi le jeune homme -déclarait n’avoir jamais rien mangé d’aussi savoureux -que ces bêtes, simplement cuites dans un -court-bouillon, et dont la chair gardait une fraîcheur -exquise, un parfum de grasse fleur fluviale, -éclose dans la profondeur pure et bleue de cette -rivière aux limpidités cristallines.</p> - -<p>—A Paris, on ne se figure pas ce que c’est, -prononça-t-il. Elles ont voyagé quand nous les -mangeons... C’est pour cela qu’il faut les relever -si fort. On n’oserait pas les y assaisonner aussi -simplement.</p> - -<p>Dalgrand souriait:</p> - -<p>—Je t’avais bien dit. Allons, encore une! Pas -de fausse honte.</p> - -<p>Puis se renversant contre le dossier de sa -chaise:</p> - -<p>—Ah! nous y voilà donc, dans cette Belgique!... -Enfin, je touche au but. Je vais contempler -mon œuvre debout... Tu verras comme elle -sera belle... toute brillante et argentée dans la -lumière! Un métal nouveau, qui déroutera les -yeux mêmes... Au lieu de ce sombre fer, avec sa -couche sanglante de minium et ses salissantes -peintures, on verra étinceler l’alliage tout nu, sans -préservatif, sans fard.</p> - -<p>—Décidément, demanda Vincent, comment -l’appelles-tu, cet alliage?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p> - -<p>—De l’aluminium, jusqu’à nouvel ordre. Un -mot composé trahirait le corps que j’y ajoute -principalement. Je ne veux révéler ma formule -que plus tard, après la réussite, si elle a lieu. -Alors toi, l’étymologiste, tu me baptiseras mon -enfant.</p> - -<p>—L’aîné... corrigea de Villenoise en souriant. -Car tu en attends un autre.</p> - -<p>—Est-ce le générai qui t’a dit?...</p> - -<p>—Mais non... c’est toi-même, avec tes recommandations -de ne pas fatiguer M<sup>me</sup> Lucienne, -de ne pas la faire monter par de mauvais chemins...</p> - -<p>—C’est vrai, s’écria joyeusement Robert. J’ai -tous les bonheurs!...</p> - -<p>Mais, remarquant la physionomie mélancolique -de Vincent, il ajouta bien vite, la voix -changée:</p> - -<p>—Excepté le tien, mon pauvre ami! Et je l’avais -rêvé si complet. Enfin!...</p> - -<p>Il se tourna vers le spectacle du dehors.</p> - -<p>Sur la rive opposée, l’énorme rocher que surmonte -la citadelle leur fermait la vue. Au bas de -cette gigantesque muraille grise, des maisons se -tassaient, dont les pieds semblaient plonger dans -la rivière. La cathédrale élevait sa flèche bizarre, -tout contre la face verticale du granit. Et la ville -presque entière était là, s’écrasant ainsi entre le -rempart d’eau et le rempart de pierre,—étroite<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> -cité comme en prison, dont l’aspect cependant -n’éveillait que des idées de contentement et de -paix. D’ailleurs, qu’importait l’horizon borné? -L’eau qui coulait là, c’était la liberté, l’espace... -C’était la Meuse, volant à la mer à travers la fertilité -de la campagne et la richesse des villes. En -quelques heures, ce courant arrivait dans des centres -qui comptent parmi les plus actifs et les plus -fortunés du monde. Ce petit vapeur, qui chauffait -là, le long du quai, allait partir pour Liège,—Liège, -la vieille cité savante, héroïque et industrieuse, -jalouse autrefois de ses libertés comme -une république grecque, et qui ne craignait pas -de recevoir par des arquebusades un roi de -France allié à un duc de Bourgogne. Et ces -lourdes péniches, enfoncées jusqu’à fleur d’eau -par le poids de leur cargaison, elles apportaient -lentement jusqu’ici toutes les marchandises débarquées -sur les quais d’Anvers par les navires -du monde entier.</p> - -<p>—Drôle de petite ville! murmura M. de Villenoise.</p> - -<p>Le soir tombait, très doux, sur ce tableau dont -la nouveauté le transportait hors de sa vie, hors -de ses sensations habituelles. Et il regardait curieusement, -sans pensée bien distincte, mais avec -une impression d’éloignement, de dépaysement, -cet endroit qui avait si longtemps existé en dehors -de lui, et auquel, maintenant et pour toujours,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> -le lierait un souvenir. Une à une, des -lumières surgissaient aux fenêtres, piquant les -ténèbres grandissantes. Pourtant une dernière -clarté flottait encore sur la Meuse, qui étincelait -d’un éclat métallique et mystérieux entre toutes -ces formes d’ombre.</p> - -<p>—Viens, dit Dalgrand. Traversons le pont et -faisons un tour dans la ville. Je te montrerai le -rocher Bayard.</p> - -<p>Ils y allèrent. C’était une course de dix minutes. -Et il faisait juste encore assez jour pour -que Vincent pût voir la configuration de ce rocher. -A cette extrémité de la ville, la ceinture de -granit qui l’embrasse avance en promontoire -jusque dans la Meuse, et toute communication -s’interromprait là, si le rocher ne se creusait d’une -arche sous laquelle passe la route.</p> - -<p>—C’est plus loin, en amont, que se trouve -ton viaduc? demanda Vincent.</p> - -<p>—Non, c’est de l’autre côté, en aval. Tu y -viendras demain, si tu veux. Mais tu ne verras -encore qu’une charpente informe. Je te conseille -d’attendre plutôt que tout soit terminé. C’est -l’affaire de quelques jours. Jusque-là, promène-toi -dans le pays, explore les environs.</p> - -<p>Un instant après, Dalgrand ajouta:</p> - -<p>—Maintenant, mon bon, je te quitte. Il faut -que je rentre pour écrire à Lucienne.</p> - -<p>—Il est bien entendu, n’est-ce pas? demanda<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> -M. de Villenoise, que ta famille n’arrivera pas ici -avant le jour de l’inauguration officielle?</p> - -<p>—Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu -que ces pauvres petites femmes nous vissent essayer -le viaduc? Si peu de danger qu’il y ait, -j’espère, elles éprouveraient de cruelles émotions. -Non, non... Je n’ai pas même parlé à Lucienne -de cette cérémonie préliminaire... D’ailleurs, il y -a une autre raison, tu comprends, pour que je ne -hâte pas leur arrivée ici...</p> - -<p>—Oui, dit Vincent avec amertume, cette raison, -c’est ma présence. Mais ne crains rien. Je ne -suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du -triomphe ne me verra plus ici.</p> - -<p>—Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. Et -je vais même prendre soin de marquer cela dans -mes lettres, en disant que tu te trouves rappelé -avant cette date par une affaire importante. Sans -cela Gilberte refuserait certainement d’accompagner -sa sœur.</p> - -<p>Tandis que l’inventeur prenait de son côté -cette précaution épistolaire, Vincent s’efforçait, -par une lettre énergique, d’empêcher que Sabine -ne le poursuivît jusqu’à Dinant. M<sup>me</sup> Marsan -craignait tout de ce voyage, n’y voyant qu’un -prétexte à rencontre entre son amant et M<sup>lle</sup> Méricourt. -La pauvre femme s’était-il ne savait -comment—si bien persuadée qu’il comptait -épouser Gilberte qu’elle avait commis l’imprudence<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> -de lui en parler ouvertement. «Prenez -garde,» lui avait-il dit, «n’abordez pas ce sujet. -Il pourrait en résulter des explications que vous -regretteriez vous-même. Contentez-vous de ma -parole une fois donnée.» Elle avait tenu bon -jusqu’au départ. Mais alors, tout à coup, elle s’était -mis en tête de l’accompagner, ou, tout au -moins, de le rejoindre. «Et si je te vois auprès de -cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je -ferai un esclandre. Je lui dirai que tu m’appartiens -et qu’elle n’a pas le droit de te voler à -moi!» Puis elle avait ajouté: «Mais si tu ne dois -pas la retrouver là-bas, s’il est vrai qu’elle n’y -soit pas avec sa famille, pourquoi crains-tu que -je ne t’y suive? Pourquoi n’oses-tu pas me montrer -à ton ami Dalgrand?»</p> - -<p>Pouvait-il lui dire qu’il allait chercher loin -d’elle un peu de repos, qu’il allait faire une cure -d’énergie morale, trouver la force de lui conserver -son cœur, qui, malgré lui, s’arrachait d’elle? -Pouvait-il encore expliquer qu’après l’aveu fait -à Robert, il lui semblait gênant de mettre sa -maîtresse en présence de son ami?</p> - -<p>Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans -la crainte. Chaque fois qu’il rentrait à l’hôtel, il -tremblait que le chasseur ne lui dît: «Une dame -est venue.» Même au cours de ses excursions, -et parfois dans les endroits les moins fréquentés, -il tressaillait au roulement inattendu d’une voiture,<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> -à la brusque apparition d’une silhouette féminine.</p> - -<p>Un jour, au château de Walzin, il crut la voir. -Il avait passé sous le porche d’un moulin, et, tout -de suite, sous ses pieds, il avait aperçu la nappe -claire de la Lesse, coupée brusquement par une -dépression de son lit de roc, par une sorte de -gradin qu’elle franchissait avec des blancheurs -d’écume et le mugissement continu de ses eaux. -Au-dessus de cette chute, la rivière formait un -calme bassin, dont le miroir noirci s’approfondissait -de toute l’ombre d’un immense rocher à -pic.</p> - -<p>Un bateau se trouvait là,—un vieux bateau -tout vermoulu, dans lequel se tenait un passeur, -vieux aussi, dont les bras nus et le visage avaient -la couleur du bois poudreux de son esquif. Le -bonhomme grommela quelque chose en patois, -et M. de Villenoise crut comprendre qu’il attendrait -d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait -pas pour un seul voyageur. Un juron français -nettement articulé et surtout la vue d’une pièce -de quarante sous décidèrent l’antique batelier. -A la grande surprise de Vincent, il ne saisit aucune -rame, mais, empoignant un fil de fer qui -courait le long du rocher, il fit avancer le bateau -en plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains -noueuses comme des sarments.</p> - -<p>Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span> -du roc, et se tendait sur des piquets jusqu’à -la rive opposée.</p> - -<p>Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses -yeux en quittèrent la base visqueuse, d’une perpétuelle -humidité, pour se porter vers le sommet. -A cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa -tête, il commença de voir se détacher les rondeurs -saillantes de quelques tourelles, la dentelle -en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes -de gargouilles. Et il demeura saisi par la hardiesse -de cette construction, par la situation unique de -ce château posé presque en surplomb au-dessus -d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher, -l’architecture pittoresque se dessinait plus distincte. -Il reconnaissait les parties très anciennes, -datant peut-être du moyen âge, puis les additions -successives élevées par les différents propriétaires -de Walzin. Aujourd’hui cette demeure -historique est la maison de campagne d’un -banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas -songer à ce détail prosaïque, afin de savourer -sans mélange la poésie de ce lieu. Quand la -barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble: -le château, qui paraissait presque petit -sur son socle formidable, mais dont les découpures -élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel; -la surface vertigineuse du rocher; en bas le -miroir sombre de l’eau, puis la chute brusque de -la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span> -montait, la perpétuelle rumeur qui, depuis des -siècles et des siècles, est la voix de cette solitude.</p> - -<p>Cependant le batelier marmotta de nouveau -quelque chose. M. de Villenoise regarda dans -une direction qu’indiquait le bonhomme. Sous le -porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient. -Il fallait attendre pour repartir que le passeur les -eût fait traverser ou bien retourner tout de suite -avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à marcher -lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un -regard machinal, il suivit cette embarcation si -drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses yeux -allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur -le seuil du moulin, parmi le groupe des touristes, -il avait cru reconnaître Sabine.</p> - -<p>Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des -yeux pleins d’anxiété sur cette silhouette féminine, -d’une élégance, d’une sveltesse à la distinguer -entre mille autres. Encore quelques minutes, -et elle serait près de lui. Grands dieux! de quelles -accusations ou de quelles plaintes allait-elle l’accabler! -Vincent jeta autour de lui un coup d’œil -découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la -verdure de ce coin sauvage fermé par une colline. -Si une route s’était offerte, il s’y serait lancé -d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture -qui l’attendait de l’autre côté du moulin.</p> - -<p>Maintenant le passeur avait embarqué son<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> -monde. Il se pendait de nouveau sur son fil. Et -il approchait. Bien que le vieux bateau vermoulu -parût près de s’enfoncer sous son chargement, la -traversée s’effectua sans autre incident que les -petits cris perçants jetés de temps à autre par les -dames.</p> - -<p>Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la -stupéfaction de Vincent, Sabine n’était pas parmi -les passagères. Non seulement elle n’y était pas, -mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la -silhouette aperçue sous l’ombre du porche. Avait-il -mal vu? Il put à peine le croire. Un instant il -pensa que M<sup>me</sup> Marsan, l’ayant elle-même reconnu, -s’était cachée dans l’intérieur du moulin. -Mais ce n’était pas vraisemblable. Pourquoi serait-elle -venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était -pas femme à hésiter, à reculer au moment de -toucher le but.</p> - -<p>Cette minute d’émotion et de doute ne fut -rien toutefois auprès de l’impression extraordinaire, -presque fantastique, apportée à Vincent -par la journée du lendemain. Certains frissons -éprouvés alors lui restèrent inoubliables, toujours -prêts à s’éveiller au fond de son être à la -moindre évocation du souvenir.</p> - -<p>Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son -hôtel en voiture dès cinq heures du matin. Il -allait visiter les grottes de Han, ces immenses -cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -précipite, et où elle circule par des détours invisibles, -ne laissant surprendre que près de sa sortie -le mystère de sa course.</p> - -<p>Il faut environ cinq heures pour se rendre en -voiture de Dinant à Han-sur-Lesse. Vincent avait -préféré ce moyen de transport à cause de la beauté -de la promenade. La route surplombe des vallées -remplies jusqu’au bord d’une verdure touffue -et toutes chantantes du murmure des cascatelles; -ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis -tout à coup elle s’élève au flanc d’une montagne, -découvrant au voyageur la splendeur des horizons.</p> - -<p>Après avoir déjeuné au village de Han, M. de -Villenoise alla d’abord contempler ce qu’on appelle -la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours -paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à -coup, bute contre une chaîne de collines, dont la -configuration interne ressemble à une immense -éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des -centaines de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle, -la Lesse, qu’aucune ondulation de terrain -n’a préparée à changer sa direction, se précipite -contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son -effort sans doute a percé la mince écorce de -pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette d’un -effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain -ne peut plus la suivre jusqu’au moment où -elle réapparaît sous la lueur des torches, entre le<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> -scintillement des stalactites dans les profondeurs -d’un paysage de nuit, de rochers, de silence.</p> - -<p>M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement -de la rivière. Il demeurait là, comme -fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité de -l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque -flot accourait du fond de l’espace, bondissait dans -la lumière, illuminé d’étincelles, emperlé de bulles -dansantes. C’était un mouvement de vie et de -joie, une course confiante et ravie. Soudain le sol -manquait... Alors c’était un changement de couleur, -une lividité glauque, la chanson des eaux -tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement -si brusque dans le vide que le cœur du -spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul coup, -emporté par le vertige.</p> - -<p>A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, -et la tête qui lui tournait un peu, s’arracha -à cette contemplation. Un sentier conduisait à -l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au -«Trou de Han», juste à la minute où les guides -commençaient la descente. Une bande nombreuse -de touristes et de gamins du pays portant des -lumières s’engouffrait sous une voûte obscure. -M. de Villenoise détestait la foule. Cependant il -lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour descendre -seul avec un guide, il aurait dû retenir un -de ces hommes longtemps à l’avance, et la grosse -somme à débourser n’était que le moindre obstacle<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> -qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette -fantaisie.</p> - -<p>Il prit donc son parti de se mettre en route -avec les autres. Une fillette déguenillée s’offrait -à marcher devant lui avec une bougie fichée dans -un support de bois.</p> - -<p>—Soit, lui dit-il, je te prends... Va!</p> - -<p>En tête et en queue de la troupe, les guides -élevaient des torches de pétrole enfermées dans -des cages de verre et soigneusement coiffées -de fumivores. Car les torches de résine, jadis -usitées, ont tellement noirci les stalactites qu’on -a renoncé à s’en servir.</p> - -<p>Alors, dans un étroit couloir, un piétinement -de troupeau commença. Devant soi, c’était la -nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On -suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait -là-bas comme une grosse étoile. Entre chaque -voyageur, une bougie tremblotait, dont la lueur -ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On -distinguait tout juste, à droite ou à gauche, un -morceau de rocher luisant et humide. Et les ténèbres -compactes s’épaississaient, d’une densité -telle que la clarté n’atteignait pas toujours la -voûte, et qu’il fallait élever la main pour ne pas -se briser le front. Les cris des gamins vous avertissaient -d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement -du chemin. Parfois même le guide -s’arrêtait au bord de quelque gouffre, le long<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span> -d’un passage glissant, et il prenait la main des -dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, -qui plongeait on ne savait dans quelle éternelle -nuit, et dont la gueule d’épouvante s’interceptait -mal de deux poutres jetées en travers.</p> - -<p>Tout à coup la route s’élargissait brusquement. -Le guide annonçait une des salles. On se -groupait alors autour de lui. Les retardataires se -hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre -la désignation de cette cavité, le nom de celui -qui l’avait découverte, et les appellations qu’avaient -suggérées les formes bizarres des stalactites.</p> - -<p>—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le -Trône de Pluton, en haut duquel on distingue -fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce monarque -des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle -de la Vierge. Remarquez, messieurs, la finesse des -colonnettes. Ce que vous voyez devant vous, c’est -le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes -et la tête de cet oiseau, qui est dans la position -de couver ses œufs...</p> - -<p>Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives -partaient. Dans le papillotement des lumières, -on croyait de bonne foi apercevoir tout -ce qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la -couche de fumée que les torches de résine y ont -déposée durant un siècle, la blancheur des stalactites -et des stalagmites a disparu. On ne les distingue<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span> -plus du roc sombre où elles se sont -épanouies, comme une lente floraison de pierre, -remontant à des âges insondables, à une vertigineuse -antiquité.</p> - -<p>—Les savants ont calculé, cria le guide, que, -pour faire le Trône de Pluton, les eaux ont dû -suinter pendant plus de cent cinquante mille ans.</p> - -<p>Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste:</p> - -<p>—Ces messieurs et dames verront des stalagmites -plus considérables et absolument immaculées, -dans les trois salles appelées les «Merveilleuses», -que mon père a découvertes au péril -de sa vie, il y a quinze ans. On n’y est jamais entré -qu’avec des lampes à pétrole et du magnésium.</p> - -<p>Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour -ses voisins immédiats, il expliqua que son père -avait découvert ces belles salles en se glissant par -des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer, -où, de plus, il risquait de rouler dans quelque -précipice, d’être emporté par un tourbillon d’eau, -par cette rivière invisible, qui circulait on ne savait -où. Maintenant on avait élargi le passage à coups -de mine, et les visiteurs le parcouraient sans -difficulté. Mais le coup de mine, ajoutait-il, -c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements -ne pouvait pas produire, dans ces régions -inconnues, une explosion de dynamite! -Quand on pense que le plafond de la Salle du -Dôme, qui a cent cinquante mètres de long, est<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> -suspendu sur le vide, et supporte le poids de la -montagne!</p> - -<p>Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait -à trouver longue cette promenade, lorsqu’un -incident donna pour lui, à chaque phase -de ce piétinement dans le noir, un intérêt presque -tragique.</p> - -<p>De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître -Sabine. Mais de quelle troublante -obsession s’accompagna cette incertaine reconnaissance! -Parmi les lumières falotes, la silhouette -entrevue surgissait, puis s’effaçait, disparaissait, -replongeait dans la nuit. Il la voyait comme s’il -allait la toucher, s’élançait, voulait enfin posséder -la certitude... Et tout à coup un vacillement -des bougies, un détour brusque du chemin, la -lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi cette -foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute -une recherche follement anxieuse, coupée de -sursauts, d’hésitations, et, par moments, de poltronnes -défaillances. L’oppression de ce décor -lugubre pesait sur l’imagination de Vincent; un -étau lui serrait le cœur. Parfois il se demandait si -son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe -chez lui ne se transformait pas en hallucination. -Et il poursuivait la femme inconnue pour s’assurer -avant tout que sa vision n’était pas subjective, -mais reposait sur une ressemblance, si vague -qu’elle fût. De temps à autre, des effets inattendus<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> -se produisaient dont ses nerfs étaient secoués -jusqu’à une vraie souffrance physique.</p> - -<p>Dans la Salle du Dôme, pour ménager une -surprise aux visiteurs, les guides firent éteindre -toutes les lumières. Et soudain ce fut une insondable -obscurité, la nuit dans toute sa profonde -horreur,—l’éternelle nuit qui régnait là, si loin -des vivants, quand la troupe des curieux s’en allait, -quand les voix et les pas humains regagnaient -la surface. Une angoisse arrêta le battement -des cœurs. Si la voûte allait s’effondrer!... -Si les lumières ne se rallumaient plus!... L’avertissement -des guides, qui recommandaient la -plus complète immobilité, éveilla l’idée des précipices -où un seul pas pouvait vous faire rouler -dans une épaisseur de nuit plus horrible encore -et plus noire.</p> - -<p>Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un -fulgurant éclair. Tout apparut. Cette cavité -monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure, absorbait -le reflet des lampes et des bougies, s’illumina -jusque dans ses anfractuosités les plus -lointaines. On vit la voûte colossale, le hérissement -des rochers, les fissures effrayantes, toute -cette enceinte dont les gradins semblaient attendre -une assemblée de démons, et dans laquelle -une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut -qu’une rapide vision, le temps que dura l’incandescence -du magnésium. La nuit retomba, d’une<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span> -lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement.</p> - -<p>Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. -Cette fois le choc avait été trop violent. Dans -l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine -lui était apparue, un sourire douloureux aux -lèvres, la figure toute blanche sous ses bandeaux -noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui.</p> - -<p>Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité -muette, il se dit: «Ce n’est pas le moment -de lui faire des reproches. Je vais simplement lui -tendre la main.»</p> - -<p>Mais on rallumait les bougies. Ses paupières -battirent. Puis ses prunelles encore éblouies la -cherchèrent... Elle n’était plus là. Y avait-elle été -seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut -plus qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante, -retrouver le grand jour, avec l’usage précis -de ses sens et la lucidité de sa raison.</p> - -<p>Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se -hâter, s’écarter du piétinant troupeau. Et il dut -tout subir pendant plus de deux heures: le détour -pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt -devant la «Tête de Socrate», les feux de Bengale -allumés le long des bords souterrains de la -Lesse, après le passage de cette rivière sur un -pont de bois. Là encore, parmi les reflets rouges -qui faisaient ressembler ce cours d’eau fantastique -à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> -ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette -qui se détachait en noire découpure sur un fond -de vapeurs sanglantes, c’était bien le corps souple -de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit.</p> - -<p>Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques -corridors, quelques salles, furent encore traversés, -et, pour la seconde fois, les lumières palpitèrent -à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une -plage douce et unie comme une sablonneuse -grève normande, plusieurs barques attendaient. -On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où -elle-même reparaît au grand jour et sort de ce -labyrinthe souterrain.</p> - -<p>Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les -guides prirent les avirons. Doucement les barques -se mirent à glisser. Celle où s’était assis M. de -Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, -on éteignit encore toutes les lumières. Et -c’était plus saisissant que tout à l’heure, ces insondables -ténèbres, avec cette sensation de voguer -à l’aveugle sur une eau noire et profonde -comme était noire et profonde la nuit. Pas une -parole ne troublait le silence. On entendait le -clapotement des rames dans l’onde invisible. -C’était une impression unique dans son étrangeté. -Vincent lui-même en oublia Sabine.</p> - -<p>Tout à coup, comme il fixait les yeux vers -l’avant de la barque, il vit une bande très mince -de clarté verte entr’ouvrir le noir intense des ténèbres.<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> -Cette bande s’élargit peu à peu sans que -Vincent pût se rendre compte de ce qui la constituait. -Était-ce de l’eau ou du cristal traversé par -un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le -jour, car jamais le soleil des vivants n’avait produit -cette coloration bizarre. Encadrée par le -velours noir de la nuit, c’était comme une flaque -d’un ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule -et lumineux comme une aurore.</p> - -<p>Cependant, de part et d’autre de cette divine -lueur, les murailles de la grotte pâlirent, puis -s’éclairèrent. Les saillies du rocher surgirent d’abord -de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges -de blanches statues contre l’obscurité de la muraille. -Mais toujours cette clarté grandissante -gardait au sortir de la nuit des reflets inattendus, -des délicatesses surnaturelles. On eût dit une -lumière de songe, quelque chose de jamais vu, -d’à peine rêvé, d’absolument indescriptible.</p> - -<p>Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. -Puis enfin M. de Villenoise découvrit qu’il -avait tout simplement devant lui l’ouverture de -la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le -soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir -constaté, qu’un si simple effet pût donner par le -contraste et par l’imprévu des sensations si extraordinaires. -Il en était encore tout impressionné, -tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna -vers ses compagnons, pour retrouver sur leurs<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span> -physionomies quelque chose de son propre enchantement. -Ce fut alors qu’une émotion, déterminée -cette fois par une cause précise, le secoua -tout entier... Sabine se tenait assise presque immédiatement -derrière lui. Aucune hallucination, -aucun jeu de lumière, ne le troublait à présent. -C’était bien elle qui se trouvait là. Et, par conséquent, -c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue -dans la grotte.</p> - -<p>Elle lui adressait un regard un peu suppliant et -embarrassé. Vincent détourna la tête d’un air dur.</p> - -<p>Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme -dans l’intention de ne pas la reconnaître.</p> - -<p>Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un -accent d’humilité:</p> - -<p>—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous -l’exigez, je repartirai ce soir même.</p> - -<p>—Alors pourquoi êtes-vous venue?</p> - -<p>—Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée. -Si le rapprochement dans la barque ne vous -eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je eu -la force de m’éloigner sans me faire reconnaître -de vous.</p> - -<p>Il répondit brutalement:</p> - -<p>—Oh! sans doute... Cela eût été plus commode -pour m’épier.</p> - -<p>Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car -elle avait trop d’orgueil pour se lancer dans des -protestations mensongères.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une -ironie méprisante, êtes-vous certaine à présent -que je ne vous ai rien dit qui ne fût vrai? Vous -m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul -dans celle d’hier?</p> - -<p>—Celle d’hier?</p> - -<p>—Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas -aperçue... que vous étiez rentrée assez tôt dans -l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli métier, -ma chère amie!</p> - -<p>—Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous -aime d’une façon trop douloureuse!... L’idée de -ce voyage et de son but possible me rendait -folle!...</p> - -<p>—Avez-vous aussi pris vos renseignements à -l’hôtel? Vous êtes-vous assurée que je n’ai retrouvé -dans ce pays aucune femme?...</p> - -<p>—Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez -pas sur ce ton... ou je vais me jeter dans cette -rivière. Vous me tuez!...</p> - -<p>Elle avait élevé la voix. Quelques personnes -tournèrent la tête. Car le groupe des touristes ne -s’était pas encore dispersé. On entourait le vestiaire, -les dames reprenaient leurs chapeaux -qu’elles avaient quittés pour descendre dans les -grottes. Les hommes se débarrassaient des longues -blouses de toile enfilées pour préserver leurs -habits. Des marchands offraient des photographies, -des fragments de stalactites... Parmi cette<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> -foule, le visage tragique de Sabine, son air agité, -sa voix frémissante, commençaient à attirer l’attention.</p> - -<p>M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui -empoigna le bras, l’entraîna. Et, pour se soulager -par une marche à outrance, en même temps que -pour éviter une explication où il n’eût pas gardé -son calme, il la fit aller tout d’une traite jusqu’au -village de Han-sur-Lesse.</p> - -<p>Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa -voiture. Elle n’était pas encore attelée. Le cocher -ne se retrouvait pas. Vincent n’avait donné des -ordres que pour trois heures; il en était à peine -deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération. -Et lorsque enfin il tomba sur son conducteur, -qui jouait aux cartes sous une tonnelle, -il s’emporta contre cet homme comme jamais de -sa vie cela ne lui était arrivé pour une si futile -circonstance.</p> - -<p>Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite. -Il termina son coup de cartes, compta ses points, -puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment fort -long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses -deux chevaux tout harnachés. Il les laissa au bord -de la route, et dut se faire donner un coup de -main pour dégager sa victoria prise entre les -autres véhicules.</p> - -<p>Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, -jurait entre ses dents, arpentait la route, si bien<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> -que Sabine n’essaya même pas de lui adresser un -mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était -assise devant une petite table, à la porte de l’auberge. -Le patron vint aussitôt lui offrir ses services:</p> - -<p>—Madame va prendre quelque chose avant -de repartir?... C’est loin, Dinant!... Madame ne -pourra pas se mettre à table avant huit heures. -Nous avons du poulet froid...</p> - -<p>—Mais non, mais non! cria M. de Villenoise.</p> - -<p>Et comme l’homme insistait:</p> - -<p>—Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il -nous faut dans la voiture.</p> - -<p>Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne -un peu!... Ça la matera. Car, si elle garde la force -de me quereller, je ne réponds plus de ce que je -lui dirai.»</p> - -<p>Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité -agressive. Désarmée par l’absence de la famille -Méricourt, par l’impossibilité de justifier ses soupçons, -elle sentait l’embarras et le côté honteux -de son rôle. A la tension nerveuse qui l’avait soutenue -jusque-là, succédait un anéantissement -physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de -la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, -ne s’arrêtant pas, ne dormant pas, ne mangeant -pas. Et maintenant, dans son cerveau abasourdi, -la colère de Vincent éclatait d’une façon -qui l’étonnait, l’énervait, la terrifiait à la fois.<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> -Cette colère avait beau ne pas se tourner contre -elle, comment douter qu’elle en fût le premier -objet? Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise -perdre ainsi sa maîtrise de lui-même et sa correction -de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait -dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut:</p> - -<p>—Avez-vous une voiture, vous?</p> - -<p>—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin -de fer et par l’omnibus.</p> - -<p>—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient.</p> - -<p>Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha -de Sabine:</p> - -<p>—On n’attend que vous, ma chère amie.</p> - -<p>Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes -une couverture. Puis un long retour silencieux -commença. Sauf pour échanger quelques banalités -indispensables, ou pour se demander les -noms des sites qu’ils traversaient, ni l’un ni -l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur -pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine -eût glissé sa main dans celle de Vincent, et, -de ce simple geste, d’une parole câline, elle -eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne -enchantement. Ils se seraient disputés peut-être -encore, mais d’une de ces disputes à peine sincères -des amants, qui prévoient trop d’avance -le dénouement toujours identique, la passionnée -réconciliation. Aujourd’hui, ce n’était plus -cela. L’abîme entre eux était devenu si profond<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> -qu’ils redoutaient l’écho de leur voix dans -un tel gouffre moral. Le moindre mot sonnerait -la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant -désespérément à Vincent, ne savait plus -prononcer les paroles qui enlacent, ni contenir -celles qui éloignent et qui blessent. Conflit horrible! -Malgré la douloureuse intensité de sa passion, -elle ne retrouvait plus en elle la tendresse -qui pardonne tout et qui retient quand même. -Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.</p> - -<p>Cependant le soir tombait. Et toujours, dans -l’oppression de ce silence, la voiture s’en allait -par les routes, sous les sapins noirs, à travers les -plaines, le long des vallées assombries où chantaient -les cascades. Parfois elle dévalait rapidement -sur une pente. On voyait le ruban blanc du -chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus -loin encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, -dans un déroulement sans fin. Et quand on remontait -la côte, tout à coup la tristesse des choses -s’augmentait par le ralentissement de l’allure. -Une voix cependant s’élevait alors. C’était le -cocher qui faisant claquer son fouet, excitait ses -bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...»</p> - -<p>Et les relais paraissaient plus navrants, dans -les petits cabarets isolés. Au dernier, l’hôtesse -alluma une lampe. Les voyageurs, grelottants, -demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> -la légère vapeur du grog s’élever de son verre. -Puis elle leva les yeux vers le plafond. Les solives -vernies brillaient, comme d’ailleurs les murs, -comme tous les objets dans ces Flandres engouées -de propreté. On ne tarda pas à repartir. Il y avait -trois marches devant la porte, et une enseigne -indistincte suspendue à une potence en fer. Tous -ces détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle -jamais là?... Peut-être s’y retrouverait-elle un jour, -très vieille, le cœur éteint, et elle y tressaillirait -en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait -aujourd’hui.</p> - -<p>Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. -Comme leur voiture s’arrêtait dans la cour -de l’hôtel où demeurait M. de Villenoise, une -grande silhouette sortit sous le porche, s’avança -vers eux.</p> - -<p>—C’est toi, Vincent?</p> - -<p>Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait -son ami. Et la présence d’une dame ne -le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait Sabine -pour une voyageuse ramenée par complaisance. -Il ajouta:</p> - -<p>—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque -chose à te dire.</p> - -<p>M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. -Mais il eut le courage du désespoir. Sa physionomie -ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui -glaçait sa voix et figeait son expression, il brava<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span> -la gaucherie de la situation par une présentation -brusque.</p> - -<p>—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand -constructeur. Madame Sabine Marsan, le peintre -des jolies fleurs et des jolis visages.</p> - -<p>Il gardait si bien son air «homme du monde», -que Robert s’y trompa. Après le premier haut-le-corps -dont il ne fut pas maître, l’inventeur s’inclina, -persuadé que Vincent avait préparé ce -coup de théâtre, que c’était le signe d’une résolution -prise, et qu’il saluait la future M<sup>me</sup> de Villenoise.</p> - -<p>Partagé entre la satisfaction de voir son conseil -suivi et le dépit qu’il éprouvait pour Gilberte, -Dalgrand eut tout d’abord envie de s’excuser, de -partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin, -heureuse d’affirmer immédiatement ses droits -en face de cet homme dont elle craignait l’influence, -lui dit:</p> - -<p>—J’espère, monsieur, que ma présence ne -change pas vos intentions et que vous allez nous -faire le plaisir de dîner avec nous.</p> - -<p>Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était -plus la maîtresse torturée de jalousie, la pauvre -voyageuse accablée de lassitude, la femme qui, -tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme -une coupable, sous son dur silence. Non... C’était -la Parisienne habituée aux hommages, invitant -d’un ton qui commandait avec grâce, et formulant<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> -cette invitation en leur nom à tous deux, -comme si elle eût été sa femme. Il n’en revenait -pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa disposition -une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude -à juger les situations, à y modeler son attitude, -à en tirer parti.</p> - -<p>Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir -son bras à Sabine et la conduire dans la salle à -manger. En les suivant, il se sentait fort petit -garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses -pensées, une dominante s’accentua. Pourvu que -cette journée de fatigue et d’émotion n’eût pas -trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait -de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la -pitié de Robert, du ridicule qui s’attache à un -malheureux garçon cramponné par une vieille -maîtresse.</p> - -<p>Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement -chassa cette crainte. La certitude de remporter -une victoire, la joie de l’occasion qui s’offrait, -l’idée qu’elle ressaisirait son amant par -l’admiration d’un autre homme, armèrent sur-le-champ -Sabine de toutes les séductions du bonheur, -de toutes les ressources de la coquetterie. -Elle n’eût pas été plus radieuse si Vincent lui avait -annoncé qu’il l’épouserait le lendemain. Elle -montra la sécurité d’une femme sûre de celui -qu’elle aime, et elle eut le tact d’affirmer sans -aucune démonstration précise une situation si<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> -délicate. Son mobile visage se para de toute la -vivacité triomphante de son animation intérieure. -D’ailleurs, elle sentait sur sa peau le fard des lumières; -elle savait de quel éclat brillaient alors -ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux -noirs. La confiance dans sa beauté la rendait plus -belle encore. Son esprit fut à la hauteur de sa -grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa -tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent -lui-même en oublia un instant sa rancune et sa -contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta même une -satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand -lui déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle -est rudement bien! Et je ne comprends guère -la peine que tu éprouves à te résigner à ton -sort.»</p> - -<p>Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert -Dalgrand veut encore après cela lui faire épouser -sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête homme que -l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un -honnête homme du tout.»</p> - -<p>Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe -à son amour. Cette allusion eut pour but -d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée -qu’elle pût profiter de la fortune immense de -M. de Villenoise.</p> - -<p>Comme elle étendait souvent sa main gauche -sur la table, Dalgrand y remarqua une bague, la -<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>seule que M<sup>me</sup> Marsan portât. C’était un bijou -ancien, formé d’une petite miniature délicieuse -qu’encadrait, par un dessin très orignal, une fine -guirlande en marcassites. L’inventeur admira tout -haut cette bague.</p> - -<p>—C’est le seul bijou, dit Sabine, que j’aie accepté -de M. de Villenoise. Et encore, remarquez-vous -que, malgré sa valeur d’art, il ne contient -pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur -Dalgrand, l’amour n’est pas inaltérable comme -votre aluminium: le contact de l’or le corrompt. -Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien -j’aime ma petite bague!... Vous me faites plaisir -en la trouvant jolie. Elle est à mon doigt depuis -sept ans. Et elle ne le quittera jamais.</p> - -<p>Lorsque Dalgrand voulut prendre congé, -M<sup>me</sup> Marsan lui rappela qu’il était venu pour -causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer -dans le salon voisin.</p> - -<p>—Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. -Ce que j’ai à dire peut être entendu de vous.</p> - -<p>Il se retourna vers Vincent, et d’une voix -changée, assourdie:</p> - -<p>—On essaie le viaduc après-demain. En es-tu -toujours?</p> - -<p>—Plus que jamais! s’écria M. de Villenoise, -avec un accent et un élan qui donnaient une gravité -singulière à sa phrase. Et il souligna encore -son exclamation en allant prendre la main de -son ami, en la serrant avec une effusion qui répondait<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> -sans doute à quelque chose de sous-entendu -entre eux.</p> - -<p>A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à -Vincent:</p> - -<p>—C’est donc après-demain l’inauguration? -Et il était entendu que vous y seriez! La famille -Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me disiez-vous -que cette cérémonie n’aurait pas lieu -avant la semaine prochaine, et que vous ne resteriez -pas ici pour y assister?</p> - -<p>Les soupçons qu’avaient éveillés chez Sabine -les derniers mots mystérieux des deux amis anéantissaient -pour elle les triomphantes sensations -de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses -angoisses, et, du même coup, à ses maladresses.</p> - -<p>—Il ne s’agit pas de l’inauguration, répondit -Vincent, qui haussa les épaules. (De nouveau il -se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi, les -impressions apaisantes n’avaient été que passagères.)</p> - -<p>—De quoi s’agit-il donc? demanda Sabine.</p> - -<p>—De l’essai du pont sous diverses charges et -à des vitesses différentes.</p> - -<p>—L’essai du pont? Vous ne m’en aviez jamais -parlé!</p> - -<p>C’était l’intention de s’exposer au danger à -côté de Dalgrand qui avait rendu discret M. de -Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait -pas de rien expliquer. Outre qu’il voulait épargner<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> -une inquiétude à M<sup>me</sup> Marsan, et à lui-même des -scènes ennuyeuses, le ton de juge d’instruction -que prenait celle-ci n’était pas pour lui desserrer -les lèvres.</p> - -<p>—Je savais bien, s’écria-t-elle, que vous me -cachiez quelque chose!</p> - -<p>—Dans quel hôtel êtes-vous descendue, ma -chère amie? Permettez-moi de vous reconduire. -Vous devez être fatiguée.</p> - -<p>—Vous n’aurez qu’un étage à monter, répliqua-t-elle -railleusement. Je demeure ici même.</p> - -<p>—Excellent poste d’observation!</p> - -<p>—Oh! non, dit-elle, car il n’y pas d’observation -possible. Un menteur comme vous échappe -toujours par quelque subterfuge.</p> - -<p>—Sabine!... Je n’accepterai pas plus ce mot -de vous que d’aucun être au monde!... Vous allez -le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais vous -revoir!</p> - -<p>—Le retirer?... Ou le prouver?... Je vous -donne le choix.</p> - -<p>—Prouvez-le!... Je vous en défie!... cria Vincent -qui perdait son sang-froid.</p> - -<p>—Quittons d’abord ce salon, dit-elle. Voulez-vous -me mener dans votre chambre?</p> - -<p>Il l’y conduisit. C’était une vaste pièce au rez-de-chaussée, -donnant sur la terrasse. Par les deux -croisées ouvertes, on apercevait la Meuse, qui -scintillait sous les lumières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p> - -<p>Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût -vu M<sup>me</sup> Marsan dans sa chambre, alluma lui-même -les candélabres de la cheminée, puis ferma les -volets, les fenêtres, les rideaux.</p> - -<p>Ensuite il marcha sur elle les bras croisés.</p> - -<p>—Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur.</p> - -<p>Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit -ses deux mains devant son visage et murmura:</p> - -<p>—Pardonnez-moi!... Je n’ai plus le courage -de l’épreuve...</p> - -<p>Il lui écarta rudement les mains.</p> - -<p>—Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d’un -homme, avec sa loyauté, avec tous ses meilleurs -sentiments. Vous ne savez pas à quelle force il -me faut recourir... Mais ma patience est à bout! -Quelle est cette épreuve dont vous n’avez pas le -courage, et qui doit montrer si je sais dire la vérité?</p> - -<p>—Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez -pitié! Je suis une misérable!... Je ne vous parlerai -plus comme je l’ai fait.</p> - -<p>—Que vouliez-vous dire?</p> - -<p>—N’insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse -inauguration sera passée... Nous retournerons -à Paris ensemble, et nous oublierons ces -vilains moments.</p> - -<p>M. de Villenoise frappa du pied.</p> - -<p>—Je vous ai dit que ce n’est pas l’inauguration.</p> - -<p>—Alors vous me laisserez y assister!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span></p> - -<p>—Ah! c’est un piège! cria le jeune homme -hors de lui. Vous ne me croyez pas encore! Eh -bien, non, vous n’y assisterez pas! Vous ne pouvez -pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain... -ou tout est fini entre nous.</p> - -<p>Sabine s’écria:</p> - -<p>—Il se passe après-demain quelque chose que -vous voulez me cacher! Pourquoi ne verrais-je pas -essayer un viaduc? Vous m’éloignez pour être libre.</p> - -<p>Vincent répondit:</p> - -<p>—Eh bien, soit!</p> - -<p>Alors elle se leva toute droite, le visage d’une -blancheur de cendre, et elle dit d’une voix sans -timbre:</p> - -<p>—Cette épreuve dont je vous parlais tout à -l’heure, voulez-vous encore vous y soumettre?</p> - -<p>Il répliqua brutalement:</p> - -<p>—Allez-y!...</p> - -<p>—Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une -question, et je verrai si vous savez mentir.</p> - -<p>Le jeune homme se troubla légèrement.</p> - -<p>—Quelle question?... Si c’est encore une de -vos folies, aurai-je au moins le droit de n’y pas -répondre?</p> - -<p>—Que vous répondiez ou non, je devinerai -bien la vérité, à moins que vous ne soyez un parjure -et un menteur.</p> - -<p>Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés -avec la plus méprisante intonation. A ce<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> -moment, son exaspération lui tourna la tête -comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait -au taureau piqué de banderilles. Il avait trop souffert -secrètement à cause de cette femme pour être -ainsi harcelé par elle. D’ailleurs il ne lisait dans -ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle -risquait beaucoup à le défier.</p> - -<p>Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse -s’approcha de son amant et lui dit:</p> - -<p>—Jurez-moi donc que vous n’aimez pas Gilberte -Méricourt!</p> - -<p>Ce fut comme un coup qu’elle lui aurait porté -en pleine poitrine. Il recula.</p> - -<p>—Puisque vous ne savez pas mentir, ajouta-t-elle, -ne réfléchissez pas... Répondez.</p> - -<p>Il lui dit:</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous voulez donc? Vous êtes -une imprudente et une folle!...</p> - -<p>Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les -yeux fixes:</p> - -<p>—Jurez... Jurez...</p> - -<p>—Je ne puis pas jurer cela.</p> - -<p>—Vous l’aimez donc?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une -colère furieuse la soutenait, et peut-être aussi -l’atroce triomphe d’avoir convaincu Vincent de -sa duplicité. S’il aimait Gilberte, il cherchait à -épouser la jeune fille. Les deux idées se confondaient.<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span> -Elle avait donc eu raison d’incriminer ce -voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait -avoué la chose qu’une fois accomplie... Toutes -ces pensées, qu’elle embrassa en quelques secondes, -la soulevèrent d’une indignation qui -supprima presque la douleur. Ses yeux n’avaient -pas changé d’expression, n’avaient pas quitté -ceux de Vincent. Il attendait avec anxiété ce que -ce calme tout nouveau lui préparait. L’inévitable -crise de nerfs allait éclater. Il s’étonnait de ne -pas voir couler des torrents de pleurs. Il se rétracterait -alors, il trouverait des arguments—puisque -ce n’était pas une rupture qu’il voulait. -Mais tout à coup, comme il allait prendre les -devants, ne voyant arriver ni les convulsions ni -les sanglots, Sabine tourna sur ses talons, courut à -la porte, l’ouvrit, s’enfuit, s’élança dans l’escalier.</p> - -<p>Vincent la suivit—mais d’un pas moins -prompt, pour ne pas donner aux gens de l’hôtel -le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il -arriva devant la porte qu’elle refermait à clef, il -se mit à frapper, mais inutilement. Il l’appela -même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à -l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les -chaussures. Cet homme tourna plusieurs fois la -tête avec curiosité le long du corridor. M. de Villenoise, -gêné, se retira.</p> - -<p>Une demi-heure après, comme il n’était pas -minuit, le jeune homme sonna et fit demander<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span> -si M<sup>me</sup> Marsan n’était pas encore couchée et pouvait -lui accorder deux minutes d’entretien. La -femme de chambre vint répondre que cette dame -était au lit.</p> - -<p>—Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda -Vincent, dont une terrible inquiétude crispait le -cœur.</p> - -<p>—Oui, monsieur, répondit la servante. Cette -dame m’a parlé à travers la porte, sans ouvrir.</p> - -<p>Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait -accompli aucune folie sur le premier moment, -qu’elle savait qu’il avait insisté pour la revoir, -qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain, -pour connaître ce qu’il avait à lui dire, -avant de prendre une résolution. Mais il restait -encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès -qu’une espagnolette ou une serrure grinçait dans -le silence de la maison, il écoutait avec anxiété -s’il n’entendrait pas tout de suite après la chute -d’un corps dans la Meuse...</p> - -<p>Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le -matin, le jour étant déjà levé, il s’endormit lourdement.</p> - -<p>Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce -malaise confus et abominable qu’apporte le réveil -après un malheur. Tout de suite, il se souvint, -il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait -son existence pour ne pas briser le cœur de Sabine, -avait-il pu percer ce cœur de la plus cruelle,<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> -de la plus inguérissable des blessures?... Il avait -commis l’action dont il se croyait le moins capable. -Quelle éclipse avait donc subie sa volonté?</p> - -<p>Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures -et demie. Avant même de procéder à sa toilette, -il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna, tendit -l’enveloppe au domestique.</p> - -<p>—Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame -est partie dès la première heure ce matin.</p> - -<p>Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement -et de remords que subissent les natures -impressionnables après toute séparation -violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se -rappeler que les siens, à lui. Dans son imagination, -les défauts de la pauvre femme s’atténuèrent, -et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle, -après tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie -qu’elle avouait était une souffrance et non un -crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner avec -Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant! -Que lui manquait-il pour être toujours -ainsi?... Se sentir aimée de lui, Vincent... Pauvre -passionnée Sabine!</p> - -<p>Il courut au télégraphe, et lui envoya cette -dépêche à sa villa près de Villenoise:</p> - -<div class="pbq"> - -<p class="p1"><i>Ayez confiance en moi. Je serai chez vous après-demain -dans la matinée. Rien ne changera.</i></p> - -<p class="pr1"><span class="smcap">Vincent.</span></p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span></p> - -<p class="p1">Mais, tout en combinant des mots qui, sous -une indifférence extérieure, portassent une signification -consolante, le jeune homme n’alla -pas jusqu’à se contredire. En effet, la première -émotion passée, déjà naissait en lui l’espoir que -Sabine, par fierté ou par désintéressement, lui -rendrait sa liberté, maintenant qu’elle le savait -épris d’une rivale. Car il ne l’abuserait plus: son -cri avait été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante. -Jamais, au prix des plus habiles mensonges, -il ne pourrait lui ôter la conviction qu’il -aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le -lui avoir dit, et si brutalement!... Mais puisqu’elle -le savait... De quoi cette femme n’était-elle pas -capable par orgueil? En ce moment il avait tout -à craindre ou à espérer d’elle. Pourquoi n’espérerait-il -pas?</p> - -<p>Une espèce de fatalisme engourdit les pensées -de Vincent. Après tout, ne risquait-il pas sa vie -demain, à côté de son ami Robert? A ses yeux, -le danger paraissait plus réel qu’à ceux de l’inventeur. -Il n’avait jamais cru d’une foi bien enthousiaste -à toutes les vertus de ce nouveau -métal. Il attendrait donc de voir s’il vivait encore -pour recommencer à se tourmenter.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/l.jpg" width="100" height="104" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi3"><span class="smcap">Le</span> lendemain, en apercevant le viaduc, -une appréhension étreignit le cœur de -M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu -le visiter auparavant, et il ne prévoyait pas ce qui -lui apparut.</p> - -<p>C’était une construction d’une légèreté extraordinaire. -Au-dessus des piles très hautes, le tablier -courait, se dessinant de profil comme une -ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait -une charpente fine, découpée sur le ciel en -guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un -modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous.</p> - -<p>Le viaduc se divisait en trois travées: celle du -centre appuyée sur les deux piles émergeant des<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> -flots bleus de la Meuse; les deux autres rejoignant -les culées accotées au remblai de la voie.</p> - -<p>Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes -ces lignes déliées et hardies se dessinaient en -noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil restait -saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement -dans la fraîche lumière. Alors on pensait -à quelque caprice de Sardanapale moderne, on -croyait contempler un gigantesque objet d’art, -sculpté dans un métal précieux.</p> - -<p>Sur les berges, à une assez grande distance, et -là-haut, dans la campagne, des groupes de gens -étaient massés. Comme on venait d’interrompre, -par ordre de police, la navigation sur la Meuse, -et qu’à cent mètres, en amont et en aval, des -barques étaient postées, montées par des agents -qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était -répandu qu’on allait essayer le pont. La foule -aussitôt arrivait pour voir, avec l’espoir inavoué -d’une catastrophe. Mais des piquets de soldats, -disposés en cordons, arrêtaient les badauds.</p> - -<p>Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, -des messieurs allaient et venaient. On regardait -de loin respectueusement leurs silhouettes. C’étaient -des personnages importants, les directeurs -de plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de -haut grade, des ingénieurs étrangers. Même on -affirmait que le ministre des travaux publics venait -d’arriver de Bruxelles.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p> - -<p>Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines -chauffaient. On entendait leur souffle -rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient à -grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un -coup de sifflet strident. L’une d’elles s’avança -jusqu’à la culée du viaduc, et l’on s’amusa de -voir courir quelques-uns des gros personnages -qui discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils -avaient cru, eux aussi, que la machine allait -passer, et ils ne se souciaient pas de faire peut-être -avec elle un plongeon dans la rivière. Mais -la locomotive évoluait seulement pour aller se -placer à la tête d’un train de marchandises.</p> - -<p>Cependant un monsieur très grand, que l’on -disait être le constructeur, vint crier quelque -chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras -levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors -une retraite générale, mais digne, avec les arrêts -de quelques retardataires, qui flânaient un peu -comme pour montrer leur indifférence au péril. -Tous ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive -gauche, en arrière de la culée.</p> - -<p>A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant -spectacle, les cœurs se serrèrent un peu -dans la foule. Une machine siffla, si loin du pont -qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement -on la vit accourir, accélérant sa marche, -filant à toute vapeur. Quand elle toucha le tablier -du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée.<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> -Dans un grand fracas de métal, elle passa comme -un éclair. Puis le tapage s’éteignit soudain sur -l’autre rive, et elle disparut là-bas, avant qu’on se -fût rendu compte.</p> - -<p>C’était l’essai d’un minimum de poids avec un -maximum de vitesse. Il avait réussi. Quelques -applaudissements éclatèrent dans la foule.</p> - -<p>Maintenant, ceux de la berge comptaient sur -le passage immédiat d’un train. Aussi furent-ils -surpris de voir quelques-uns des messieurs de là-haut -descendre au bord de la rivière, s’embarquer -dans un petit bateau de promenade, et gagner le -milieu du courant. Là, le cou tordu, la tête levée, -ils examinaient le viaduc. En même temps, des -ouvriers s’accrochèrent aux charpentes et voltigèrent -entre les poutres de métal, comme des -oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds, -les plus perspicaces instruisirent l’ébahissement -de leurs voisines et donnèrent l’explication -de la manœuvre.</p> - -<p>On s’assurait si rien n’avait fléchi.</p> - -<p>Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise -étaient dans la barque avec deux ingénieurs. Leur -examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers, -qu’ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement, -pas une défaillance dans ce faisceau -de forces organisé pour une formidable résistance.</p> - -<p>Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> -la conduite du train de fourgons vides qui devait -tenter l’épreuve après la locomotive isolée.</p> - -<p>Des officieux déclarèrent qu’on l’en empêcherait, -fût-ce par la force. Il sourit et céda. Nulle -inquiétude n’existait en lui au sujet de cette seconde -expérience. Il préférait se réserver pour la -troisième.</p> - -<p>Quelques messieurs remuants se portèrent alors -vers la machine du train en partance, afin de -donner des poignées de main au mécanicien et -de lui promettre des récompenses.</p> - -<p>—Messieurs, je vous en supplie, s’écria Dalgrand, -n’allez pas troubler ce brave homme!</p> - -<p>Il prit seulement avec lui le directeur de la -Compagnie, devant qui le mécanicien se redressa, -comme un sergent devant son général.</p> - -<p>—Tu sais ce que tu vas faire, Vanier? demanda -son chef.</p> - -<p>—Oui, monsieur le directeur.</p> - -<p>—Tu as confiance en nous? Tu ne crains rien?</p> - -<p>—Oh! rien du tout, monsieur le directeur.</p> - -<p>—Eh bien, conduis-moi ça avec sang-froid, -dit Dalgrand d’un air gai. Pas de grande vitesse! -Ne te crois pas sur la malle des Indes.</p> - -<p>—Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres -à l’heure, pas plus. Le convoi de ma belle-mère, -quoi!</p> - -<p>—Parfait! approuvèrent les deux messieurs, -avec un sourire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p> - -<p>Pourtant l’homme hésitait.</p> - -<p>—Pardon... excuse... mais je n’ai nul besoin -d’être deux, pas vrai? Si c’était un effet de votre -bonté de me débarrasser de ce gaillard-là, qui a -quatre gosses au logis.</p> - -<p>Il se dérangea un peu et démasqua le visage -noirci du chauffeur, qui se dissimulait de son -mieux.</p> - -<p>—Comment t’appelles-tu, toi? Qu’est-ce que -tu fais là? dit le directeur.</p> - -<p>—Oh! messieurs, supplia le pauvre diable, je -ne veux pas déserter mon poste. Ne me déshonorez -pas! Laissez-moi sur ma machine!...</p> - -<p>Et il ajouta, d’une voix désolée:</p> - -<p>—Elle n’a jamais fait dix mètres sans moi. Et -maintenant, si elle court un danger, faut-il que -ça soit juste à c’t’heure que je l’abandonne?...</p> - -<p>On se taisait toujours. Il dit:</p> - -<p>—D’abord, on n’y gagnera rien. Si elle tombe -à l’eau, je m’y jette après.</p> - -<p>—Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à -l’eau! Y a pas de danger!</p> - -<p>Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon -descendît? L’illogisme généreux de ce -brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils -n’en firent rien voir.</p> - -<p>—Allons, assez causé! dit le premier. En -route!</p> - -<p>Et il donna de la main le signal du départ.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span></p> - -<p>La machine siffla,—un long sifflement modulé -que le mécanicien lança comme une fanfare. Puis -le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu -plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il -suivit des yeux le tuyau de la machine, et quand -ce tuyau fut normal à la première culée, il regarda -l’aiguille des secondes. Puis il compta: -«Un... deux... trois...» jusqu’à huit. Entre huit -et neuf, le fracas métallique cessa. Le train avait -passé le pont.</p> - -<p>—Huit secondes deux cinquièmes... Trente -kilomètres à l’heure. Ce garçon-là n’a pas accéléré -d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand?</p> - -<p>Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se -tournant vers lui, crut lui voir les yeux humides.</p> - -<p>—Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas, -cher monsieur? fit alors l’inventeur.</p> - -<p>—Vous serez là pour me le rappeler, mon -cher Dalgrand.</p> - -<p>Robert eut un geste vers l’autre train chargé -qui l’attendait, vers l’effrayante masse qu’il allait -conduire au pas sur son fin viaduc. Mais il sourit -et il dit bien vite:</p> - -<p>—Certes, je l’espère.</p> - -<p>Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le -félicitait. Des ingénieurs remontaient de la berge. -Le pont d’aluminium n’avait pas bronché. Mais -Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne -lui fît aucun compliment avant l’épreuve définitive.<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> -Ses yeux cherchaient Vincent. Tout de suite -son ami fut à côté de lui.</p> - -<p>Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient -monter sur la locomotive du train chargé, -où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle du mécanicien, -les protestations les plus véhémentes -éclatèrent. Le ministre, les hauts fonctionnaires, -interposèrent leur autorité; tous les autres, et ceux -même qui voyaient Robert et Vincent pour la -première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, -prodiguaient une sentimentalité phraseuse. -Les deux amis demeurèrent inébranlables. -M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la -locomotive, les bras croisés, le dos appuyé contre -un côté de l’abri, ne répondait même pas. Dalgrand -disait seulement de temps à autre: «C’est -inutile, messieurs... c’est inutile...»</p> - -<p>Enfin, comme on insistait vraiment d’une -façon gênante, il cria: «Prenez garde!...» Et, -lâchant la vapeur, il lança un formidable coup de -sifflet.</p> - -<p>Naturellement il ne toucha pas au robinet de -marche, car il y avait des gens jusque sur la -plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet -fut magique. Les hauts personnages bondirent -comme des lapins, reculèrent pêle-mêle de chaque -côté de la voie en se cognant les uns contre les -autres.</p> - -<p>Dalgrand les vit qui élargissaient encore la<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> -distance à droite et à gauche. Alors il envoya un -second coup de sifflet et, tout de suite cette fois, -mit le train en mouvement.</p> - -<p>On devinait, au souffle court et profond de la -machine, le prodigieux effort accompli par la bête -de fer pour mettre en branle la masse accrochée -derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A -sa suite, une seconde locomotive et un second -tender représentaient un poids semblable de -quarante mille kilos. Puis venaient des wagons -remplis d’obus vides empruntés à une fabrique -voisine, des trucs chargés de pierres de taille, -d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et -tout cela commençait à rouler lourdement avec -des à-coups réguliers dont la terre tremblait.</p> - -<p>Dalgrand avait exagéré la charge imposée par -le préfet de police et par la Compagnie. Il voulait -une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la -supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît -tellement immense, que le vieux métal en fût du -coup détrôné, relégué dans les musées parmi les -antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole -de la force brutale dont le maniement pénible -avait écrasé les peuples. Tandis que le véritable -instrument de l’humanité affinée, savante, -de cette humanité de demain, au cerveau puissant, -aux muscles grêles, c’était ce métal brillant -et léger, souple et fort, le plus abondant de la -nature, et dont un simple fil remplacerait les<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> -lourdes barres sous lesquelles l’ouvrier actuel, -l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri.</p> - -<p>C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur -debout sur sa locomotive,—une bataille dans -laquelle, ainsi que tous les vrais conquérants, il -voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait -tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, -l’œil fixe et tendu à travers la vitre de l’abri, il -regardait cette route argentée qu’étalait devant -lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très -lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse -de l’expérience, lui laissait le temps de réfléchir. -C’était son œuvre bien-aimée contre laquelle il -menait peut-être la destruction. Il pensait à elle -plus qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une -légèreté si audacieuse, d’un scintillement si doux -sous le soleil! Quel effort il allait réclamer de -lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander -cette prodigieuse et inutile résistance? -Maintenant, il se repentait presque d’avoir amoncelé -contre lui ce poids insensé... Non pas par -défaillance devant la mort ni par crainte de la -défaite, mais par tendresse pour sa création, qu’il -risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il reculerait -indéfiniment le triomphe.</p> - -<p>Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et -la pensée aussi de son ami augmenta sa faiblesse. -Robert se tourna vers Vincent.</p> - -<p>—Tu peux quitter la locomotive sans quitter<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span> -le train, dit-il d’une voix altérée. Descends et -remonte dans un fourgon. Nous allons assez lentement -pour cela. Au premier craquement, tu -fileras en arrière.</p> - -<p>Vincent sourit et secoua la tête.</p> - -<p>—On croirait que tu doutes de ton œuvre... -Moi, je n’en doute pas, mon ami.</p> - -<p>Robert ne lui répondit pas. La locomotive -s’engageait sur le tablier d’aluminium. Une vibration -métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le -poids des wagons, cela devint un gémissement... -ensuite une clameur. Tout le pont criait sous l’écrasement -de cette masse. Les oreilles de Dalgrand -bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il -entendait, si c’était seulement la trépidation du -métal, ou si c’était le craquement des charpentes, -l’éclatement des joints, le hurlement désespéré -de son œuvre qui se disloquait, s’effondrait...</p> - -<p>D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile -d’attente, avec des faces blanches, des -bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce -frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge -culbuter, tomber à pic, crever le miroir paisible -de la Meuse?...</p> - -<p>La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, -atteignait le milieu du pont. Sur le ciel, le -dessin des wagons se profilait, difforme par l’énormité -et la bizarrerie des chargements. Un -roulement assourdi remplissait l’espace. Et chaque<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> -fois qu’un nouveau chariot suivait les autres sur -le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant.</p> - -<p>Cependant, sous la progression de la masse -noire et mouvante, la ligne étroite du pont gardait -sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient -de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté -d’épure sur le fond laiteux de l’atmosphère, sans -la moindre déformation dans leur élégante géométrie.</p> - -<p>Et lentement, lentement, la locomotive continua -d’avancer. A présent, elle soufflait plus -fort... Elle semblait se lasser de traîner cette -effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, -sans un effort apparent, dans la merveilleuse sécurité -de ses lignes infléchies. Quelques mètres -seulement et la machine atteindrait la seconde -culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, -avant d’arriver à l’extrémité du pont, tout à coup -la locomotive s’arrêta, comme pour reprendre -haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par -petits halètements successifs. Le train, maintenant, -s’allongeait tout entier sur le viaduc. Dalgrand -l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa -pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes -la secousse de l’arrêt et du départ.</p> - -<p>Alors, dans le silence brusquement tombé, devant -ce triomphe de la science et de la volonté -humaines, en face de ce drame que l’ignorant<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span> -même pressentait si grand sous sa simplicité apparente, -l’enthousiasme de la foule éclata. Du -fond des berges, du haut des talus, de la lointaine -campagne, des applaudissements partirent, et des -acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, -sonnèrent grêles et comme perdus dans -l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les dispersa.</p> - -<p>Quand la machine repartit, de nouveau la -foule se tut; mais sans anxiété désormais, les nerfs -détendus dans l’assurance du succès final. On ne -craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était -qu’un train qui passait. On le regarda machinalement -s’éloigner jusqu’au dernier fourgon, son -disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés -comme pour un voyage véritable.</p> - -<p>Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se -garer sur la droite, on ne vit plus, entre la rivière -bleue et le ciel gris-perle, que le dessin délicat -du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse -légère, tout en lignes et en espaces de -clarté, devenu désormais imposant, sous sa finesse -aérienne, par tout le prestige de sa force.</p> - -<p>Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive -au repos, Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient -à pleins bras.</p> - -<p>Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait -l’importance de son triomphe: l’aurore d’une ère -nouvelle, l’avènement du métal de l’avenir, et la<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span> -défaite du fer,—de ce fer pesant et dur, d’un -travail si coûteux, si lent, dont le règne brutal a -cessé de correspondre aux conceptions ambitieuses -et à l’impatiente activité de la pensée -humaine.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/l.jpg" width="100" height="104" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi4"><span class="smcap">L’émotion</span> éprouvée par M. de Villenoise -au passage du viaduc le laissait -dans un état d’âme tout spécial. C’était -un contentement de lui-même qui le disposait -à l’indulgence, et aussi une aspiration vers -le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, -et à sa traduction de Manilius, plutôt -négligée durant les derniers mois.</p> - -<p>D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient -plus lui suffire. Il voulait s’adonner à une tâche -plus utile, d’un esprit plus moderne et d’une application -plus immédiate. Depuis vingt-quatre -heures, Vincent roulait dans sa tête de vagues et -grandioses projets. L’exemple de Robert, l’ivresse<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> -d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant, -lui communiquaient une exaltation extraordinaire. -Comme il ne pouvait accomplir nulle -découverte scientifique ou industrielle, Vincent -se proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le -domaine philanthropique et social. Désormais il -ne se contenterait plus de rendre heureux ses ouvriers. -Le bien-être de ces braves gens ne devait -pas dépendre du bon ou du mauvais vouloir d’un -patron. Il allait étudier la question ouvrière avec -eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses observations, -sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui -aussi, sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif -manœuvre qui gâche le plâtre et soulève les fardeaux, -au lieu du rêveur aristocratique enfermé -dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il -se serait passionné pour son œuvre, sans doute il -oublierait sa plaie d’amour, son mal égoïste. -Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces -infimes tourments auprès des préoccupations -dignes d’absorber les forces et les pensées d’un -homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par -un devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais -ensuite, il espacerait leurs entrevues, il rendrait -leurs relations plus distantes. Car il ne devait pas -laisser les exigences et les nervosités d’une femme -entraver ses entreprises futures. Il n’avait plus -d’amour pour elle, et il en avait pour une autre... -soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il voulait<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span> -être! Sa conduite à venir était bien simple: il -éliminerait l’amour de sa vie.</p> - -<p>En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de -Villenoise fit presque sans en avoir conscience le -trajet de Dinant à Paris, puis celui de Paris à Villenoise.</p> - -<p>Le lendemain,—le jour même pour lequel il -avait annoncé par dépêche sa visite à Sabine,—il -arriva dans son château à neuf heures du matin. -Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis -que lui-même se mettait entre les mains de son -valet de chambre. Après une toilette rapide, il -monta à cheval et se dirigea vers la villa de -M<sup>me</sup> Marsan.</p> - -<p>La route était longue, car il lui fallait traverser -la forêt, et il en avait bien pour trois quarts -d’heure en se hâtant. Tout de suite, il mit sa jument -au galop, lui laissant développer la fougue -que de simples promenades au pas, entre les -mains des piqueux, avait amassée chez cette ardente -bête, pendant l’absence de son maître. -Gipsy, fort étonnée qu’on ne lui demandât pas -quelque acte préliminaire d’obéissance par une -sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie, -secouant avec espièglerie les rênes abandonnées -sur son cou. Elle allait, à grandes foulées vigoureuses, -tout enivrée de vitesse. Et M. de Villenoise -eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il -voulut la ralentir. Enfin il la remit au petit galop<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> -rassemblé, puis au pas. Un soudain besoin de -flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait -près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière -promenade en cet endroit. La vision précise -de Gilberte lui apparut, avec l’air dont elle avait -dit certains mots, la façon dont elle tendait ses -mains sous le filet d’eau de la cascade, et la tristesse -avec laquelle ensuite elle s’était détournée de lui.</p> - -<p>Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait -tout à coup rejetée entre ses bras. Depuis, M. de -Villenoise n’avait plus pensé à cet incident. Ses -gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte -à l’intérieur du domaine. Ce domaine était -clos d’ailleurs, mais d’un mur assez bas, facile à -escalader, et qui, par places, tombait en ruines. -Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis, -craignant d’être surpris, s’était caché parmi les -broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu retenir -un mouvement d’admiration qui avait écarté les -branches lorsque avait passé, si près de lui, l’adorable -jeune fille...</p> - -<p>Malgré cette réflexion rassurante, les yeux de -Vincent fouillaient l’épaisseur du fourré, et sa -main droite s’enfonçait, d’un geste un peu nerveux, -dans celle de ses poches qui contenait un -revolver.</p> - -<p>Il suivait alors une allée tout à fait assombrie -par la proximité de la colline rocheuse. A un moment, -cette allée, qu’un cheval pouvait parcourir,<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span> -mais qui n’était pas carrossable, longeait le chaos -de pierres, d’arbustes et de plantes grimpantes -où s’indiquait la place de l’ancien éboulement. -Les blocs écroulés disparaissaient sous l’envahissement -des verdures. Un sentiment de solitude -profonde et la sauvagerie du site procuraient à -Vincent un plaisir légèrement anxieux, grâce auquel -il oublia, durant quelques minutes, et ses -souvenirs et le but de sa course.</p> - -<p>Mais un détour du chemin le ramena dans une -large avenue qui ondulait presque jusqu’à l’horizon, -par des alternatives de montées et de descentes, -entre le rideau sombre des futaies. Alors -il mit Gipsy au trot. Et il ne l’arrêta plus que devant -la grille de la villa.</p> - -<p>Du bout de son stick, et sans descendre de -cheval, il agita la sonnette. De l’autre côté d’une -pelouse, sur les marches du perron, Estelle, la -femme de chambre, apparut.</p> - -<p>Elle s’exclama: «Ah! monsieur!...» Puis, au -lieu d’ouvrir, elle rentra dans la maison, comme -pour appeler quelqu’un ou prendre quelque -chose. Un instant après, elle revint, tenant entre -ses doigts une lettre.</p> - -<p>M. de Villenoise, pris d’impatience et d’inquiétude, -avait sauté à terre, et secouait de nouveau -la sonnette, cette fois à tour de bras. Pourquoi -Sabine ne paraissait-elle pas à une fenêtre?... Elle -devait l’attendre cependant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p> - -<p>Quand il revit Estelle, il cria:</p> - -<p>—Mais, sapristi! Arrivez donc!</p> - -<p>Et avant qu’elle eût ouvert la bouche:</p> - -<p>—En voilà une idée de me faire poser à la -porte!... Où est madame?... Est-ce qu’elle n’a pas -reçu ma dépêche?</p> - -<p>—Je demande pardon à monsieur, dit la -femme de chambre. Je cherchais cette lettre -que madame m’a dit de remettre à monsieur dès -qu’il...</p> - -<p>—Elle n’est donc pas là!...</p> - -<p>Vincent jeta ce cri avec un frémissement d’émotion -où il y avait de la joie et de l’angoisse.</p> - -<p>—Non, monsieur... Mais madame sera ici -sans faute demain matin...</p> - -<p>—Ah! dit-il,—et ce fut la joie qui se dissipa -pour ne plus laisser que l’angoisse,—qu’est-ce -qu’il y a donc?</p> - -<p>La femme de chambre, qui maintenant ouvrait -la grille, expliqua que madame s’était trouvée -forcée de partir pour Paris... Une retouche à un -tableau qu’on emportait en Amérique,—ce qui -ne souffrait pas de retard. Madame avait été désolée, -car, ayant reçu la dépêche de monsieur, -elle se réjouissait de le revoir. Mais elle l’attendrait -demain, et si monsieur voulait indiquer le -moment de la journée...</p> - -<p>Vincent regardait Estelle, cherchant à lire sur -le visage de cette fille quelque chose qu’elle ne<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> -disait pas. Il trouvait tout cela singulier. Et, par -une contradiction bien humaine, il se vexait de ce -que Sabine eût fait passer une affaire quelconque -avant la grande affaire de le revoir et de terminer -leur querelle. Il demanda:</p> - -<p>—Madame ne pouvait donc pas me faire prévenir -à Villenoise? J’ai voyagé toute la nuit...</p> - -<p>—C’était difficile, monsieur. Le château est -loin, à pied... Madame n’a que moi... Ou alors il -aurait fallu rencontrer un garde...</p> - -<p>—Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise. -Tenez-moi mon cheval. Inutile de le faire entrer à -l’écurie. Je repars tout de suite.</p> - -<p>Il traversa la pelouse, monta les marches, entra -dans le salon, pour lire la lettre de Sabine loin -des regards curieux d’Estelle.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique, -mais en y ajoutant des paroles tendres et -désolées. Aucun reproche quant au brutal aveu -dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion, -même détournée, à Gilberte. Mais un pardon -bien humblement demandé pour sa propre -démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les -excès de sa jalousie. Voici comment elle terminait:</p> - -<p>«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je -n’interrogerai plus ton cœur! Je le bercerai s’il -dort, je le consolerai s’il souffre, je le panserai -s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> -que je le tiendrai doucement dans mes deux -mains, ce cœur chéri, tant que tu ne me l’arracheras -pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te -défie de me l’ôter!...»</p> - -<p>M. de Villenoise mit froidement dans sa poche -le feuillet satiné sur lequel s’étalait cette phraséologie. -«Je crois à son amour,» pensa-t-il. «Hélas! -je n’y crois que trop... Mais jamais je ne -croirai à cette angélique tendresse... Ce baume -délicieux qu’elle me promet, où le trouverait-elle? -Son orgueil et sa passion ne lui versent dans -l’âme que des torrents de lave. C’est de bonne -foi qu’elle veut m’ouvrir le paradis... Mais elle -n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de -cet enfer.»</p> - -<p>Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et -dit à la femme de chambre:</p> - -<p>—Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut -compter sur ma visite demain, vers la même -heure.</p> - -<p>Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit -trot. Il se sentait plus nerveux qu’en venant. L’absence -de Sabine lui causait une irritation. Mais -tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se -fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être -agressif. Ah! misère!... Il résolut de ne plus -penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non... -pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il -poussa un grand soupir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span></p> - -<p>«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite. -Je déjeunerai aussitôt. Puis j’irai faire un tour à -l’usine. Et, dès cette après-midi, je causerai avec -quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai quelles -sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai -les premières notes pour mon futur travail.»</p> - -<p>Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce -qu’il appelait «le Chaos». Comme tout à l’heure -à cet endroit même, il se mit au pas. L’ombre -était exquisement fraîche dans ce coin sauvage. -De légers pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement -distant, cristallin, de l’invisible petite cascade, -rendaient plus profond le silence des grands -bois déserts.</p> - -<p>Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha -les oreilles, dressa la tête, avec un regard de côté -vers les roches noyées de verdure. Puis, brusquement, -elle fit un écart.</p> - -<p>M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une -volte-face, et voulut la ramener vers le massif -dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors la -bête se défendit, pointa. Étonné,—car une telle -résistance était rare,—le cavalier attendit que -la jument eût posé les sabots de devant par -terre, et il allait la corriger avec ses éperons, -lorsqu’un fait dont il ne se rendit pas tout de -suite compte se produisit.</p> - -<p>Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un -tel choc dans le côté droit de Vincent qu’il en<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> -vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy s’emballa. -Comme M. de Villenoise venait de lui rendre -toutes les rênes parce qu’elle pointait, il ne put -prévenir son élan affolé. Mais déjà il comprenait -qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré, -il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant -pas, il retourna la tête pour surprendre quelque -indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un -autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable -d’audace, d’un homme qui s’enfuyait.</p> - -<p>A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à -calmer Gipsy folle de peur?... Un cheval ne pouvait -suivre un homme dans ce chaos de pierres. -Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il -était blessé... Il le sentait. A chaque foulée de sa -jument, il croyait maintenant qu’un poignard entrait -plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte -gris clair, du sang coulait, que le vent de la -course parfois éclaboussait en pluie sur la robe -dorée de l’alezane.</p> - -<p>M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir -pour boucher sa blessure. Mais une faiblesse lui -cassa les bras. Une sueur froide mouilla ses -tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse. -Puis l’étourdissement s’accentua. Un bien-être -survint. Le galop furieux de Gipsy l’emportait -comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si -vite de chaque côté de son chemin?... Toute une -foule éperdue qui se précipitait... Où donc couraient<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> -ces géants dont les fronts touchaient le -ciel?...</p> - -<p>C’étaient les châtaigniers de la royale avenue -dont Vincent, de ses yeux troubles, distinguait la -déroute vertigineuse. Par quel prodige d’équilibre -inconscient le malheureux restait-il à cheval?... -Gipsy galopait toujours, mais, la vue du château -l’ayant rassurée, elle ralentit un peu son allure. -Dans le parc anglais, des jardiniers aperçurent -M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant -contre la crinière. L’un d’eux remarqua du -sang. Ils coururent et crièrent. Des gens les virent -du château. On s’élança. Devant le premier -homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta -net. Et ce fut le piqueur, aidé d’un garçon jardinier, -qui reçut dans ses bras M. de Villenoise évanoui.</p> - -<p class="p2">Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté -de son lit le médecin attaché à la cité ouvrière -dépendant de son usine.</p> - -<p>—Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement -ce brave homme. J’ai téléphoné à votre -docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène -un de nos premiers chirurgiens.</p> - -<p>—Un chirurgien!... s’écria le blessé.</p> - -<p>—Oh! simplement pour extraire la balle que -vous avez dans le côté. J’ai déjà fait un sondage, -et je crois pouvoir vous répondre qu’aucun organe -essentiel n’est atteint.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span></p> - -<p>—On a voulu m’assassiner! dit Vincent. Mais -comment?... Pourquoi?... Quel est cet homme? -Je n’ai pourtant pas d’ennemis. Mes ouvriers -m’aiment... N’est-ce pas, monsieur?</p> - -<p>—S’ils vous aiment!... L’usine est sens dessus -dessous... Il ne faudrait pas que le gredin s’y -montrât!... M. le directeur était ici à l’instant. -Mais il est parti pour empêcher les hommes et -les femmes d’accourir au château.</p> - -<p>—Ils voulaient venir, ces braves gens?...</p> - -<p>—Oui, et les femmes se disputent à qui vous -servira de garde... Mais, monsieur, il ne faudrait -pas vous agiter. Vous serez bien raisonnable de -ne pas parler du tout.</p> - -<p>La recommandation se trouva inutile. Avant -la fin de la phrase, Vincent était tombé dans un -nouvel évanouissement.</p> - -<p>Il n’en sortit que dans le délire et la fièvre.</p> - -<p>L’impossibilité de l’interroger rendait absolu -le mystère dont s’enveloppait l’attentat. Le -Parquet, prévenu sur-le-champ, ouvrit une instruction. -Mais, comme les données étaient -à peu près nulles, force fut d’attendre que le -blessé lui-même—si toutefois il ne mourait -pas—pût fournir les renseignements indispensables.</p> - -<p>A cause de la personnalité de M. de Villenoise, -de sa situation, du bien qu’il faisait, des sympathies -venues à lui de toutes parts, cette tentative<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> -d’assassinat mit en rumeur toute la province et -occupa l’attention de Paris.</p> - -<p>La blessure de Vincent était très grave. Plusieurs -sondages n’amenèrent pas la découverte -de la balle. Pour ces douloureuses opérations, il -fallait endormir le blessé. Chaque fois, les médecins -tremblaient qu’il ne se réveillât pas.</p> - -<p>Lorsque Sabine revint chez elle le soir du crime, -elle savait déjà l’horrible chose. L’émotion des -gens à la gare, une conversation entendue en -route, lui avaient appris ce qui se passait. Elle parvint -dans sa villa tellement défaite, que sa femme -de chambre qui, par hasard, ne savait rien encore, -en fut épouvantée.</p> - -<p>—Préparez-moi vite un sac de nuit, dit la -malheureuse femme, qui haletait. Je vais à Villenoise, -et je n’en sortirai que lorsqu’il sera hors de -danger.</p> - -<p>Elle ajouta plus bas:</p> - -<p>—Ou morte, s’il...</p> - -<p>Une convulsion d’angoisse lui coupa la parole.</p> - -<p>—Mais, dit Estelle, madame sait-elle qu’il est -déjà dix heures? La nuit est particulièrement -sombre. Comment madame ira-t-elle par le bois?</p> - -<p>—Le bois!... murmura Sabine. (Elle trembla, -secouée d’un frisson.)—Oh! non... La voiture -qui m’a ramenée de la gare m’attend. Je -tournerai la propriété et je remonterai par la -grande avenue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p> - -<p>Deux heures après elle entrait dans la chambre -du blessé.</p> - -<p>Toute sa volonté se tendait pour donner l’illusion -d’un calme factice. Car elle trouvait là des -médecins qui ne la connaissaient pas, et, si elle -leur paraissait devoir être, par sa présence, un -danger pour le malade plutôt qu’un secours, ces -messieurs lui fermeraient la porte sans cérémonie.</p> - -<p>Quand ils la virent, toute pâle, mais très ferme, -d’une distinction qui s’imposait, et d’une beauté -si douloureuse, tout de suite et presque sans paroles -ils lui donnèrent la place qu’elle réclamait -au chevet du blessé.</p> - -<p>Dans cette chambre muette, où planait une si -sombre angoisse, elle aperçut une robe de femme -qui se mêlait aux redingotes noires des illustres -praticiens et à celle, un peu râpée, du modeste -médecin de campagne. C’était une humble jupe -grisâtre d’ouvrière. Une des femmes de l’usine -avait été bien heureuse et bien fière qu’on voulût -accepter ses services.</p> - -<p>—Allez, ma bonne, lui dit Sabine de cet air à -la fois doux et altier auquel les gens du peuple -ne résistent pas. Vous pouvez vous retirer maintenant. -C’est moi seule qui soignerai M. de Villenoise.</p> - -<p>L’ouvrière s’éloigna, refermant la porte sur elle -si doucement qu’on ne l’entendit pas. Alors Sabine<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> -s’avança vers le groupe des trois hommes, -qui la regardaient avec une curiosité grave, non -exempte d’une bienveillance attendrie.</p> - -<p>—Le sauverez-vous? leur demanda-t-elle.</p> - -<p>Naturellement ils lui donnèrent de l’espoir.</p> - -<p>—Mais où donc l’a frappé cette balle? Je -croyais qu’il avait seulement la jambe cassée.</p> - -<p>—La jambe cassée, madame! Mais cela ne serait -rien... Qui a pu vous dire?...</p> - -<p>—Oh! personne... fit-elle précipitamment.</p> - -<p>Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les -docteurs se retirèrent dans leurs chambres. Celui -de Villenoise voulait veiller, mais, devant l’attitude -de Sabine, il comprit que son dévouement -deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs, -se tiendraient prêts à répondre au premier -appel.</p> - -<p>—Soyez tranquille, dit M<sup>me</sup> Marsan. Je vous -réveillerai plutôt sans nécessité.</p> - -<p>Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire: -«Ce n’est pas votre sommeil qui me préoccupe.»</p> - -<p>Le valet de chambre de M. de Villenoise, -Prosper, s’installa sur un fauteuil dans la pièce -voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de «madame», -la porte de communication.</p> - -<p>La consigne des médecins était simple. Il fallait, -autant que possible, empêcher le blessé de -se mouvoir. Une potion calmante, versée par -demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> -entr’ouvertes, devait le maintenir dans une espèce -d’engourdissement et mettre obstacle aux frénésies -de la fièvre. Dès la première heure du jour, -on ferait une nouvelle tentative pour extraire la -balle, qui avait contourné l’os iliaque et se trouvait -sans doute vers la hauteur de l’aine.</p> - -<p>Près de Vincent, Sabine resta seule.</p> - -<p>Elle vint à son lit et le regarda. En présence -des autres, à peine avait-elle osé fixer les yeux -sur ce visage. Si elle l’avait vu vraiment, qu’aurait-elle -trahi de sa douleur ou de sa passion? -Maintenant elle le contemplait. Toute droite, -dans une immobilité de statue, elle tâcha de prolonger -cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était enchaîner -son propre cœur, en dominer le tumulte, -se rendre compte de la situation, et penser avant -de sentir.</p> - -<p>Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant. -Sabine glissa sur ses genoux, baisa la main -du blessé qui pendait contre les couvertures, se -cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante -et inerte. Alors des sanglots lui montèrent à la -gorge. Longtemps elle pleura, étouffant dans les -draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois -sa tête oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse -voisin de la démence. Puis elle s’immobilisa, -le front enseveli,—apaisée peut-être par un -évanouissement... peut-être clouée là par quelque -méditation terrible.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p> - -<p>—Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!... -Arrêtez-les!... Ils m’ont tué!... Oh! les assassins!...</p> - -<p>Ces cris de délire, en éclatant au-dessus de -Sabine, la rappelèrent à elle-même. Elle bondit -sur ses pieds, juste à temps pour que le valet de -chambre, attiré par la voix de son maître, ne la -surprît pas dans son étrange prostration.</p> - -<p>M. de Villenoise était sur son séant, la figure -enflammée, le bras tendu, les yeux dilatés d’effroi. -Sabine le trouva plus navrant à voir que tout à -l’heure sous son masque blême de mourant. Elle -perdait la tête.</p> - -<p>—Courez, dit-elle à Prosper, courez... Réveillez -les docteurs!</p> - -<p>Mais Prosper commença par saisir à bras-le-corps -le buste de son maître, tant il craignait un -élan hors du lit. Le brusque appui des pieds sur -le sol pouvait tuer le blessé.</p> - -<p>—La potion... dit le domestique. Est-ce -l’heure?</p> - -<p>Sabine courut au flacon, saisit la cuiller. Elle -n’avait pas donné la potion à temps!... Voilà -pourquoi l’accès avait eu lieu. L’heure?... Qu’en -savait-elle?... Il y avait très longtemps peut-être... -Grands dieux! Qu’avait-elle fait?... Elle n’osait -avouer sa négligence à ce valet, plus attentif -qu’elle-même. Si les médecins se doutaient de sa -faute, on l’empêcherait de soigner Vincent!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p> - -<p>Toute tremblante, elle approcha la cuiller des -lèvres du blessé. Celui-ci continuait à divaguer, -à se débattre, parlant toujours de cette fuite des -arbres, son pauvre cerveau ravagé par cette galopade -fantastique, par cette effrénée déroute glissant -éperdument à sa droite et à sa gauche.</p> - -<p>—Mais non... Il n’y a pas d’arbres... Que -monsieur ne s’inquiète pas comme ça... Monsieur -est tranquillement dans son lit, disait Prosper -avec douceur.</p> - -<p>Le contact frais de la cuiller apaisa un instant -le blessé, qui aspira les quelques gouttes avec -délices.</p> - -<p>—Encore... A boire!... murmura-t-il.</p> - -<p>Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors -Vincent retomba sur ses oreillers. Il s’agita encore -un instant, murmura des mots entrecoupés, mais -sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après -une seconde cuillerée du calmant, il s’immobilisa -de nouveau, tout épuisé, avec cette rigidité du -visage, ces prunelles noyées sous les cils entr’ouverts, -cet amincissement des narines, cette détente -et cette pâleur des lèvres, qui, tout d’abord, -avaient tant impressionné Sabine.</p> - -<p>Le valet de chambre se retira. Et, durant le -reste de la nuit, M<sup>me</sup> Marsan ne manqua plus de -donner la potion avec régularité. Elle ne pleura -plus. A partir de cet instant, elle remplit sans -émotion apparente, sans interruption, sans lassitude,<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> -son rôle de garde-malade. Elle conquit cet -absolu sang-froid que montrent dans certaines -occasions, et parfois avec continuité, les gens -extrêmement nerveux, sang-froid produit moins -par la domination que par la tension excessive de -leurs nerfs.</p> - -<p>Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister -quand les docteurs lui interdirent absolument -d’assister à la tentative qu’ils allaient faire pour -l’extraction de la balle.</p> - -<p>Ce fut une heure de suprême angoisse.</p> - -<p>Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse -femme, à la fin, ne put tenir en place. -Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle descendit -des escaliers, traversa des salons qu’elle ne -connaissait pas, où jamais elle n’avait mis les -pieds, et, tout à coup, se trouva sur une terrasse. -Des degrés de pierre descendaient à droite et à -gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En -face, l’immense avenue de châtaigniers s’étendait, -dans la somptuosité royale de sa largeur sablée, -de ses hautaines verdures. Et, tout de suite, -ce qui surprit Sabine, ce fut de voir, au milieu de -cette avenue, la tache noire et mouvante d’une -voiture qui accourait à toute vitesse.</p> - -<p>Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque -parente de M. de Villenoise, inconnue d’elle-même, -ne vînt lui prendre sa place au chevet de -cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort...<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> -O Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était -fiancé à la jeune fille!... Si celle-ci avait le -droit de venir le soigner!... Eh bien, quoi?... Elle -la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle est la maîtresse -de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les -paroles lui viendraient assez vite... Des paroles -telles que cette enfant comprendrait qu’on ne lui -volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle adorait!...</p> - -<p>La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un -homme sauta à terre. Sabine, saisie, mit quelques -secondes à le reconnaître... C’était Robert Dalgrand.</p> - -<p>Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme -un mouvement de terreur, de recul...</p> - -<p>Mais lui, resté sous l’impression de la soirée -de Dinant, lui qui voyait en elle la femme de son -ami, et qui constatait sur ce visage toute l’agonie -de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste -d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il -s’écria:</p> - -<p>—Ah! chère madame...</p> - -<p>Elle s’avança, presque en chancelant. Et ce fut -les bras que maintenant Robert lui ouvrit, car -elle défaillait. Il dut la soutenir, tandis qu’elle -gémissait:</p> - -<p>—Ah! c’est trop affreux!... C’est trop affreux!...</p> - -<p>Robert jeta un grand cri:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span></p> - -<p>—Vincent est mort!...</p> - -<p>—Non, non!... fit-elle en se redressant tout à -coup. Oh! non!... oh! ne dites pas cela...</p> - -<p>Puis, quand elle se fut un peu remise, elle -ajouta:</p> - -<p>—On est en train d’extraire la balle... C’est -une opération cruelle... Les docteurs ont dû l’endormir...—Elle -gémit de nouveau:—Oh!... -Et ils ont si peu d’espoir!...</p> - -<p>—Alors, dit Robert, je ne peux pas le voir... -Il faut attendre... Pauvre, pauvre ami!...</p> - -<p>Tous deux rentrèrent, montèrent au premier -étage, s’avancèrent à pas étouffés jusqu’à la porte -de la chambre. Là, Prosper se tenait en faction. -Personne encore n’avait reparu. Aucun son ne -sortait de la pièce.</p> - -<p>Robert entraîna M<sup>me</sup> Marsan dans le cabinet de -travail.</p> - -<p>—Quelle est votre idée sur ce crime? lui dit-il -à brûle-pourpoint. Moi, j’ai une conviction que -rien ne m’ôtera de la tête.</p> - -<p>Il la regardait avec cette expression intense et -dure qu’ont les gens en proie à des pensées tragiques. -Les paupières de Sabine palpitèrent et se -baissèrent sous ce regard. Le peu de sang qui colorait -ses lèvres disparut.</p> - -<p>—Vous avez une conviction?... murmura-t-elle.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span></p> - -<p>Elle prononça d’une voix éteinte:</p> - -<p>—Eh bien... dites...</p> - -<p>Il hésita.</p> - -<p>—Cela m’est difficile... à vous... madame. -J’espérais que, vous-même, d’abord, vous me -mettriez sur la voie.</p> - -<p>—Moi?... cria-t-elle... Moi?... Mais qu’est-ce -que je puis savoir?...</p> - -<p>Elle s’animait, parlait plus haut.</p> - -<p>—Moi qui l’adore!... Moi qui me tuerai s’il -meurt!... Que voulez-vous dire?... Comment -connaîtrais-je son assassin?...</p> - -<p>—Chère madame, dit Robert très doucement -en lui prenant la main, ne vous faites pas -tant de mal... Calmez-vous... J’ai tort de vous -parler de cela maintenant...</p> - -<p>Il la berçait de ses paroles comme un enfant -malade. Sous la caresse de son accent, Sabine -parut sortir d’un cauchemar. Elle passa la main -sur son front, tourna vers le jeune homme des -yeux surpris et craintifs. Puis elle eut un rire -nerveux.</p> - -<p>—Ah! ah!... c’est vrai... Je suis là qui m’excite... -Je suis folle... Je ne sais pas ce que je dis... Mais -parlez, vous. Qu’est-ce que vous croyez donc?...</p> - -<p>Maintenant, tandis qu’il voulait détourner la -conversation, éviter ce terrible sujet, c’était Sabine -qui le pressait de lui découvrir ses soupçons.</p> - -<p>—En qui auriez-vous confiance, si ce n’est en<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span> -moi? lui disait-elle. Que supposez-vous?... Une -vengeance, n’est-ce pas?... Un ouvrier renvoyé -de l’usine?...</p> - -<p>Robert secoua la tête, avec un air de dire: -«C’est plus grave encore que cela.»</p> - -<p>Alors Sabine lui serra le bras d’une étreinte qui, -même sur ses muscles puissants, creusa une trace -douloureuse.</p> - -<p>—Ah! s’écria-t-elle, parlez donc! Vous voyez -bien que vous me torturez!...</p> - -<p>Dalgrand ne devait réfléchir sur cette conversation -que plus tard.</p> - -<p>—Vous le voulez? dit-il. Je regrette d’avoir -commencé. Je pensais que mon idée serait peut-être -la vôtre et que vous me comprendriez à demi-mot. -Puisque vous ne la soupçonnez même pas, je -crains les réflexions qu’elle va vous suggérer. Ma -conviction est que notre malheureux Vincent... -(il s’arrêta encore) a eu la folie... de vouloir... -de... enfin d’attenter lui-même à ses jours.</p> - -<p>Le saisissement de Sabine fut tel qu’elle en -demeura muette, les yeux effarés, ne comprenant -pas.</p> - -<p>—Un suicide... murmura-t-elle enfin. Lui, se -suicider... mais pourquoi?</p> - -<p>Dalgrand rougit comme une femme. «Elle ne -soupçonnait pas l’état de son cœur!» pensa-t-il.</p> - -<p>En effet, Sabine en ignorait les combats, tout -en se dévorant de jalousie à cause de Gilberte.<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> -Elle croyait que Vincent amoureux suivrait simplement -sa passion, comme elle-même l’aurait -fait s’il eût été possible qu’elle en aimât un autre.</p> - -<p>—Il avait des idées noires, expliquait vaguement -Robert. Là-bas, en Belgique, il n’est venu -essayer le viaduc avec moi que dans l’intention de -risquer sa vie...</p> - -<p>—En Belgique... Risquer sa vie!... Il n’y allait -donc pas pour?...</p> - -<p>—Madame!... dit Robert qui se leva, effrayé -par l’expression d’égarement que prit le visage -de Sabine.</p> - -<p>—Mais... disait-elle, alors... C’est horrible!... -C’est horrible!...</p> - -<p>Elle s’évanouit. Les médecins entraient. Robert, -dans l’émotion et l’embarras de sa position singulière, -avec cette femme entre les bras et ces -messieurs qui le considéraient avec étonnement, -n’eut pas la notion juste des choses. Il ne savait -plus après quelles paroles Sabine avait perdu -connaissance, et ne garda aucune appréciation -exacte de cette scène.</p> - -<p>—Messieurs, je suis Robert Dalgrand, le meilleur -ami de M. de Villenoise. Madame s’est -trouvée mal parce que j’ai risqué l’hypothèse -d’une tentative de suicide... Le malheureux avait -des chagrins... Mais quel est au juste son état?... -Je vous en supplie, dites-moi toute la vérité!</p> - -<p>—Un suicide?... répéta le grand médecin de<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> -Paris avec un air de surprise et de doute. Et il regarda -le chirurgien. Celui-ci hocha la tête, eut un -grave sourire.</p> - -<p>—On ne se suicide pas en se braquant un revolver -sur la hanche. Ou alors ce n’était pas sérieux.</p> - -<p>—Messieurs, interposa le médecin du pays, -notre blessé, dans un court instant de connaissance, -m’a parlé d’un homme qu’il avait vu s’enfuir.</p> - -<p>—Mais comment va-t-il?... Puis-je le voir?... -Parlez... supplia Dalgrand.</p> - -<p>Aussitôt ces messieurs lui donnèrent de l’espoir. -Ils avaient enfin extrait la balle. On l’avait -retrouvée moins profondément qu’on ne craignait, -mais dans une direction imprévue. Le choc contre -l’os iliaque avait amorti la vitesse du projectile, -qui n’avait pas pénétré dans l’intestin, mais avait -effleuré le péritoine. Une péritonite localisée en -résultait, dont le blessé pouvait certainement -guérir, mais que la moindre aggravation rendrait -générale et sans doute mortelle.</p> - -<p>—Ah! dit Sabine qui reprenait ses sens, il -vivra!... C’est moi qui le soigne... Aucune complication -n’est à craindre.</p> - -<p>—Si vous n’êtes pas surprise par des faiblesses -comme celle-ci, madame, dit un des médecins -avec douceur.</p> - -<p>—Non, non... Pas de danger!... fit-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span></p> - -<p>Et, avant qu’on essayât de l’arrêter, elle glissa -hors de la chambre.</p> - -<p>—Il faut la laisser faire, prononça le chirurgien. -Des sentiments comme ceux-là accomplissent -plus de miracles que nos bistouris.</p> - -<p>—Et moi? demanda Robert. Puis-je aller le -voir?</p> - -<p>—Pas encore, monsieur. M. de Villenoise est -affaibli par l’opération et étourdi par les anesthésiques. -La moindre agitation serait dangereuse. -Ayez un peu de patience. Avant la fin de la -journée, nous lèverons sans doute la consigne.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XI</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/u.jpg" width="100" height="103" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi"><span class="smcap">Une</span> des premières données, en même -temps qu’une des premières surprises -du magistrat chargé d’instruire l’«affaire -de Villenoise», fut le faible calibre de la -balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil, ni -même d’un pistolet de combat, mais d’un petit -revolver de poche. L’instrument du crime n’était -donc pas l’arme d’un assassin vulgaire. On pouvait -à peine admettre que ce fût celle d’un homme -décidé à tuer. L’examen de cette balle tendait à -détruire l’hypothèse d’une vengeance d’ouvrier -éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était -produite à l’usine depuis une longue période de -temps. La popularité dont y jouissait M. de Villenoise<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> -rendait la supposition plus improbable -encore.</p> - -<p>L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur. -Moins encore celui d’un braconnier—qui -aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé ces diverses -catégories de criminels possibles, le juge -d’instruction se sourit finement à lui-même: sans -nul doute il se trouvait en face d’un drame passionnel.</p> - -<p>Comme le blessé ne pouvait encore subir un -interrogatoire, le magistrat fit venir Dalgrand et -le questionna sur la femme, ou <i>les</i> femmes qui -jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise.</p> - -<p>—Je suis à même de vous renseigner très -exactement sur ce point, répondit l’inventeur. -Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que -je connais non seulement sa situation amoureuse, -mais ses projets et ses moindres pensées à ce -sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec M<sup>me</sup> Sabine -Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui -ne vous a fait nul mystère de cette liaison. La -douleur de cette pauvre femme, le dévouement -de ses soins envers mon ami, témoignent d’une -tendresse dont je connaissais déjà toute l’étendue. -Il n’y a pas huit jours, nous avons passé ensemble, -à Dinant, une soirée des plus cordiales. -Leur affection réciproque semblait plus étroite -que jamais. Pour tout dire, j’ai des raisons de -croire que M. de Villenoise était décidé à régulariser<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> -la situation et que le mariage était prochain. -Eh bien, cette femme qui l’adore, qui allait -porter son nom, est la seule femme qui existe -dans la vie de M. de Villenoise...</p> - -<p>Robert allait continuer. Il s’arrêta.</p> - -<p>—Vous semblez faire une restriction, monsieur, -insinua le juge.</p> - -<p>—J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai -pas dit: dans son cœur. Mais il s’agit d’un mystère -si délicat...</p> - -<p>—Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de -l’instruction...</p> - -<p>—Oh! cela n’importe en rien à l’instruction, -monsieur. La pure jeune fille à qui je pense ignore -le rêve passager qu’elle a fait naître. Et d’ailleurs -(il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de -celles qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence pendant lequel le -juge se demanda s’il insisterait. La physionomie -de Dalgrand l’en découragea. Il reprit:</p> - -<p>—Connaissez-vous, monsieur, toutes les particularités -de l’existence que mène M<sup>me</sup> Sabine -Marsan? M. de Villenoise n’a-t-il aucun rival?</p> - -<p>—J’en donnerais volontiers ma parole d’honneur. -Mais ceci est une certitude exclusivement morale. -Vous avez toutes les ressources de l’enquête...</p> - -<p>Lorsque l’entretien fut terminé, Robert sortit -avec un soupir de soulagement. Ces secrets d’amour -étalés, cette nécessaire mais brutale analyse,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> -le froissaient. Il songeait à Gilberte. Il s’émerveillait -d’avoir tout récemment découvert le -prodige d’héroïque pudeur qu’est parfois le cœur -d’une jeune fille.</p> - -<p>La veille, il avait vu sa belle-sœur. Après avoir -serré la main de son ami sans que celui-ci l’eût -reconnu, Robert était aussitôt retourné à Paris -pour donner des nouvelles à sa famille.</p> - -<p>Oh! dans quelle tragique mais tout intérieure -et invisible angoisse elle l’attendait, la pauvre enfant -amoureuse!... Comme eux tous, elle avait -appris le malheur par les journaux; elle s’était -déchiré le cœur à toutes les phrases contradictoires -et incohérentes du fait-divers. Vincent -était-il vivant ou mort? De quelle gravité était -sa blessure?... Impossible de le savoir au juste. -Aussi c’est à cause d’elle surtout que Robert s’était -jeté dans le dernier train du soir, pour lui -sauver l’horreur de l’incertitude pendant toute -une autre nuit.</p> - -<p>Elle n’avait pas de confidente, personne sur -l’épaule de qui sangloter sa peine. Trop fière ou -trop chaste, elle n’avait murmuré dans nulle -oreille son gracieux rêve d’amour. Sa sœur elle-même -ne s’en doutait pas. Et Robert, qui l’avait -deviné,—plus par Vincent que par elle-même,—voyant -ce rêve impossible, n’en avait rien dit à -Lucienne. La tendre complicité d’une sœur entretiendrait -le mal au lieu de le guérir. Le silence et<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> -l’ignorance valaient mieux autour de Gilberte. -Mais comme il la plaignait maintenant!... Quelle -compassion l’emportait, lui pourtant l’homme -raisonnable et fort, l’inventeur audacieux, le grand -garçon rudement musclé, vers ce pauvre petit -cœur muet!</p> - -<p>Quand il la vit, si maîtresse d’elle-même, si -simplement héroïque, avec son visage d’enfant, -assise à côté de son père, penchée sur sa tapisserie, -l’aiguille seulement un peu flottante entre -ses doigts tremblants, il perdit tout à coup le bel -orgueil qui le grisait depuis le passage du viaduc. -«Elle!...» se dit-il, «mais elle aurait ri, à côté -de moi, sur la locomotive! Risquer sa vie! Qu’est-ce -à côté de ce qu’elle éprouve! Et de quelle mystérieuse -pureté d’âme procède la fermeté qu’elle -déploie!»</p> - -<p>Il décrivit l’état de M. de Villenoise, atténuant -ce que la situation présentait encore de dangereux. -Mais à quel point ne fut-il pas déconcerté, -lorsque Gilberte, levant ses beaux yeux bruns de -sa tapisserie, prononça, d’une voix un peu chevrotante:</p> - -<p>—Pauvre jeune homme!... Qui est-ce qui le -soigne?... Il n’a pas de mère, pas de sœur à son -chevet!... Et les soins des étrangers, des mercenaires...</p> - -<p>Elle n’acheva pas. Décidément les mots se brisaient -d’une façon embarrassante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span></p> - -<p>—Mais, dit Lucienne, il a Robert.</p> - -<p>—Oh! s’écria Gilberte avec vivacité, Robert -est ici. Demain seulement il retournera... Et pendant -toute cette longue nuit, dans le moment le -plus dangereux...</p> - -<p>Dalgrand prit alors un parti. Ne devait-il pas -à cette enfant la vérité, si dure qu’elle fût?</p> - -<p>—Ne vous tourmentez pas trop, mes petites, -prononça-t-il,—s’adressant à sa femme autant -qu’à sa belle-sœur,—Vincent possède, au contraire, -la meilleure, la plus dévouée des garde-malades. -Même pour vous, je ne l’aurais pas -quitté, si je ne l’avais laissé en bonnes mains.</p> - -<p>Lucienne devina tout de suite. D’un sourire -malicieux elle riposta au regard expressif de Robert, -puis elle cligna des yeux en lui montrant -Gilberte. Il ne fallait pas en dire trop long devant -la jeune fille.</p> - -<p>Celle-ci cependant questionnait, curieuse et -instinctivement troublée:</p> - -<p>—Quelle est cette femme qui le soigne?</p> - -<p>—Une dame que vous ne connaissez pas, petite -sœur.</p> - -<p>—Une de ses parentes, alors?</p> - -<p>Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez -équivoque. Il avait été sur le point de trancher -net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais, -d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit -que le remède ne fût pire que le mal. Comment<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> -la pauvre fillette, déjà toute secouée d’inquiétude, -supporterait-elle un semblable coup?</p> - -<p>Ses ménagements masculins n’atténuaient rien -du tout. Il en avait trop dit, comptant sur l’ignorance -de la jeune fille. Mais cette ignorance n’est -que relative. Que de notions flottantes, émanées -des causeries même les moins risquées, des lectures -même les plus avouables, et de l’éducation -littéraire même la plus restreinte, sans compter -les indiscrétions, les hasards, viennent se condenser -dans ces petits cerveaux! La curiosité les -aiguise, la nature les éclaire. Et tout cela les emplit -d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée, -mais déformée toujours, pire pour certaines -natures que la réelle connaissance des choses.</p> - -<p>Gilberte pressentit tout de suite que la femme -qui avait ce bonheur inouï de soigner Vincent, -c’était sa rivale à elle-même. Toutefois, malgré -les craintes de Robert, elle en éprouva presque -du soulagement. Car elle s’était crue simplement -dédaignée du jeune homme, et elle avait eu la -douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme -d’une fillette sans importance. Mais s’il était lié -ou engagé ailleurs, peut-être avait-il une excuse. -Peut-être même... Une divination d’une justesse -extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle -comprit certaines expressions de tristesse, certaines -paroles inexplicables, remarquées chez -M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> -doux se substituait peu à peu à son amère aventure. -Pourtant ce qui ne renaissait pas, ce qui ne -renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels qu’eussent -été les combats de Vincent, ils se termineraient -maintenant en faveur de cette femme assise -à son chevet. Quel indestructible lien que de -mortelles souffrances atténuées par des mains légères! -Comment détourner son amour et ses regards -d’un visage qu’on a vu infatigablement -auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses? -Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment -intraduisible et muet, enchaîné sous les -triples barrières de la fierté, de la pudeur et de la -bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le -droit d’entrer dans la chambre du blessé, de lui -offrir une cuillerée de potion, de relever ses oreillers -sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle -pu se faire aimer?...</p> - -<p>C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses -aiguillées de laine. Robert et Lucienne s’étaient -retirés. En relevant la tête, Gilberte s’aperçut que -le général s’était endormi dans son fauteuil, un -livre de stratégie glissé sur ses genoux.</p> - -<p>Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa -poitrine le long sanglot silencieux qui l’étouffait -depuis longtemps. Puis, une à une, sur sa tapisserie, -des larmes lourdes et désespérées tombèrent...</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XII</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/v.jpg" width="100" height="99" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi3"><span class="smcap">Vincent</span> avait repris toute sa connaissance. -Le danger semblait conjuré. Il -ne restait plus au malade qu’une extrême -faiblesse.</p> - -<p>Un matin, Robert lui dit, en montrant Sabine -qui, la tête renversée sur le dossier d’une bergère, -laissait ses yeux se fermer de lassitude:</p> - -<p>—Sais-tu bien ce que tu dois à cette adorable -femme?</p> - -<p>Le regard encore lourd et indécis de Vincent -suivit le geste de son ami. Il considéra un instant -Sabine. Et, comme ses nerfs n’avaient pas repris -leur solidité, tout de suite ses cils se mouillèrent.</p> - -<p>—Voyons, dit l’inventeur, ce n’est pas la -peine de t’émotionner non plus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span></p> - -<p>—Si... murmura M. de Villenoise. Car j’ai été -injuste envers elle... J’ai été cruel... Je l’ai fait -souffrir...</p> - -<p>—Ah! bien, si tu te mets à dire des bêtises, -fit Robert, je vais t’interdire de parler.</p> - -<p>—Tu ne sais pas... reprit le malade.</p> - -<p>—Je ne veux rien savoir, interrompit l’autre -gaiement.</p> - -<p>Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui -coûtaient encore les phrases un peu longues, -insista:</p> - -<p>—Elle a été si bonne!... si patiente!... toute -changée... Jamais je ne l’avais vue ainsi... D’une -telle douceur... Et pas la moindre allusion pénible, -pas un reproche...</p> - -<p>—Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue -visible de Vincent, tais-toi... Moi, d’abord, j’ai -apporté du travail. Je vais prendre des notes.</p> - -<p>Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre, -fit sortir la mine de son porte-crayon, et se mit à -lire. De temps en temps, il s’arrêtait pour inscrire -des signes dans les marges.</p> - -<p>La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme -son propre visage, M. de Villenoise regardait -toujours Sabine.</p> - -<p>La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était -endormie pour de bon. Et, dans le ravage de sa -beauté défaillante, se lisait la véritable étendue -de son dévouement. Car elle était à l’âge où le<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> -moindre excès, la moindre imprudence, le plus -léger surmenage précipite le déclin d’une jeunesse -qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée -par la crise fatale, si hantée par cette idée qu’avec -chaque parcelle évanouie de ses charmes s’évanouissait -une parcelle d’amour dans le cœur de -Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur -des nuits sans sommeil. Trop clairvoyante -sous ce rapport, et prenant d’ordinaire -tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers -de la grande lumière, l’entretenant par d’ingénieux -artifices de toilette qu’elle ne pouvait pratiquer -à Villenoise, comment avait-elle trouvé le -courage d’un irréparable sacrifice? Et maintenant -que Vincent allait mieux, maintenant qu’il discernait -et jugeait tout, elle osait s’approcher de lui -dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes -d’une longue veille. Parce que, dans cette -délicate convalescence, les plus grandes précautions -étaient indispensables, et qu’elle ne voulait -pas confier son cher malade, fût-ce pour un instant, -à d’autres mains.</p> - -<p>M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse -et fine, assez de côtés féminins pour apprécier ce -qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté inaperçu, -ou même eût fait tort à Sabine. Un amant -moins sentimental aurait éprouvé peut-être un -regret voisin du détachement à contempler ce -pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau.<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span> -Tandis que jamais, dans tout son éclat, la -beauté de Sabine n’avait remué Vincent comme -en ce moment le remuaient les meurtrissures du -teint et des traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement -des joues, et les menues griffures des -rides sur cette figure endormie.</p> - -<p>«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a -sauvé la vie... Moi, j’avais brisé la sienne!... Et à -quel prix m’arrache-t-elle à la mort?... Au prix -de ce qu’une femme a de plus précieux,—surtout -à son âge,—sa beauté. Et cela lorsque je -venais de lui avouer brutalement mon amour -pour une autre!...»</p> - -<p>Robert, qui leva les yeux de son livre, devina -en partie les pensées de Vincent.</p> - -<p>—Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire?</p> - -<p>—L’épouser, répondit M. de Villenoise.</p> - -<p>A ce moment le médecin entra. Le mouvement -de cette entrée réveilla Sabine, qui vint écouter -anxieusement les observations faites par l’homme -de science.</p> - -<p>—Je trouve un peu d’excitation, prononça -celui-ci. Le pouls était meilleur hier.</p> - -<p>Et, se tournant vers M<sup>me</sup> Marsan:</p> - -<p>—Le juge d’instruction est en bas. Il désire -interroger M. de Villenoise le plus tôt possible. -Mais je ne suis pas assez content de mon malade -aujourd’hui. Je vais demander qu’on remette cela -à demain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span></p> - -<p>—Docteur, je vous en prie!... s’écria Vincent -d’une voix presque forte. Faites-le entrer. J’ai si -peu de chose à lui dire que cela ne me fatiguera -pas.</p> - -<p>Le médecin hocha la tête.</p> - -<p>—Mais, reprit nerveusement le blessé, vous -ne savez donc pas que c’est ce mystère qui me -fait mal!... On a voulu ma mort... On la veut -encore peut-être...</p> - -<p>—Votre mort!... s’écria Sabine.</p> - -<p>Elle haussa les épaules.</p> - -<p>—Mais, quelques centimètres plus bas, cette -petite balle vous eût fait à la jambe une blessure -insignifiante! Est-ce bien sûr qu’on ait voulu vous -tuer?</p> - -<p>Un silence étonné accueillit cette exclamation. -M<sup>me</sup> Marsan se força de rire et ajouta très vite:</p> - -<p>—C’est vrai!... Il se met martel en tête. Ne -faut-il pas le remonter un peu?</p> - -<p>—Docteur, laissez venir le juge, insista Vincent.</p> - -<p>Le médecin se pencha de nouveau vers son -malade. Mais Robert continua de regarder Sabine, -qui, elle-même, regardait M. de Villenoise. -Et tout à coup—il ne sut pas pourquoi—l’inventeur -eut dans l’oreille comme l’écho des paroles -échangées entre lui et M<sup>me</sup> Marsan, le lendemain -du crime, dans le cabinet de travail. -Pourquoi repensait-il à cette conversation? Peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> -parce que Sabine venait de s’exprimer avec -une intonation semblable. Que lui avait-elle dit -alors? Il se sentait près de s’en souvenir, comme -dans un réveil bizarre d’impressions... Une similitude -d’accent évoquait des lambeaux de phrases, -et aussi des particularités de physionomie. Elle -lui apparaissait de nouveau la même femme que -ce matin-là... Un peu différente d’elle-même, -différente de la garde-malade sublime qu’il admirait -tout à l’heure... Pourquoi?... L’autre jour, -c’était l’émotion—ou du moins il l’avait cru. -Mais maintenant?... Quelle note inquiétante -avait donc sonné dans sa voix?...</p> - -<p>Robert, pris d’un vague malaise, tenait toujours -ses yeux fixés sur M<sup>me</sup> Marsan. Elle sentit -ce regard qu’elle évitait de rencontrer. Et, soudain, -sans attendre le dernier avis du docteur, -elle se détourna et sortit de la chambre.</p> - -<p>Cependant le médecin se laissait fléchir par -les instances de M. de Villenoise. Craignant que -son refus ne provoquât plus de fièvre que l’entretien -avec le juge, il partit en promettant de -faire monter celui-ci.</p> - -<p>Des minutes se passèrent. Personne ne paraissait. -Le blessé s’impatienta.</p> - -<p>—Va donc voir, dit-il à Robert.</p> - -<p>Bientôt celui-ci revint, suivi seulement de Sabine.</p> - -<p>—Mon ami, dit-elle en s’approchant du lit,<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> -c’est moi qui ai prié le juge de partir. J’ai vu que -le docteur faiblissait, je suis descendue avant -lui...</p> - -<p>Elle ajouta, en passant légèrement ses doigts -sur le front du malade:</p> - -<p>—Oh! ne froncez pas méchamment vos sourcils. -Pardonnez-moi... J’avais si grand’peur que -vous ne vous fissiez du mal!...</p> - -<p>—Est-ce sûr, demanda Vincent, qu’il reviendra -demain?</p> - -<p>—Oui, oui... demain matin. Il est aussi pressé -que vous.</p> - -<p>Le quelque chose de soupçonneux et d’inquiet -qui s’était éveillé chez Dalgrand se dressa de -nouveau en lui, moins inconscient, plus aigu. Et, -dans la journée, cela prit forme. L’inventeur crut -remarquer que M<sup>me</sup> Marsan souhaitait qu’il ne -fût pas là quand le juge d’instruction interrogerait -Vincent.</p> - -<p>Depuis l’accident, Robert circulait sans cesse -entre Paris et Villenoise. Parfois il passait la nuit -au château. C’était quand il y arrivait dans la -soirée. Ce jour-là, étant venu de Paris par le premier -train, il comptait s’en retourner avant le -dîner, pour ne pas condamner Lucienne à une -solitude trop longue. Mais il trouva que M<sup>me</sup> Marsan -s’occupait, par extraordinaire, un peu trop de -son départ. Elle avait donné bien vite l’ordre de -faire atteler à trois heures pour conduire M. Dalgrand<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span> -à la gare. Puis, s’informant de l’heure où -il faudrait le faire chercher demain, elle avait dit:</p> - -<p>—Pas trop tôt le matin, n’est-ce pas? Nous -aurons le juge d’instruction... On pourrait oublier -d’envoyer la voiture... Et déjà on devra le -chercher lui-même, au train d’Évreux.</p> - -<p>De telles objections, dans une maison où les -nombreux attelages n’avaient plus rien à faire, et -de la part de Sabine, qui laissait d’ordinaire tous -ces soins au premier piqueur,—affectant même -de ne pas se poser en maîtresse vis-à-vis de la -valetaille,—ne pouvaient manquer de frapper -Dalgrand, surtout dans l’état d’esprit où il se -trouvait.</p> - -<p>«Elle veut certainement,» se dit-il, «que je -n’assiste pas à l’interrogatoire de Vincent. Mais -pourquoi?... Il faut que je sache. Je resterai, et je -l’observerai. Ces diables de petites cervelles féminines... -On ne sait jamais quelles bizarres combinaisons -peuvent s’y établir.»</p> - -<p>Robert, qui ne manquait pas de finesse, malgré -la franchise large de sa nature, ne déclara -pas brusquement qu’il voulait rester à Villenoise. -Il sut se faire retenir par Vincent. D’après une -idée qu’il lui suggéra, le malade se mit en tête de -le garder jusqu’au lendemain.</p> - -<p>—Vois-tu, dit celui-ci, je serais bien aise que -tu fusses là en même temps que le juge. Tu connais -tout de ma vie... Tu auras peut-être une idée<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> -qui ne nous viendrait ni à lui, ni à moi. Puis cela -m’évitera la fatigue de faire deux fois le même -récit, les mêmes réflexions. Ce que je dirai sera -nouveau pour toi, puisqu’on ne m’a pas encore -permis de parler de...</p> - -<p>Robert l’interrompit en riant.</p> - -<p>—Et tu en dis bien long, cependant. Allons, -tais-toi, sacré bavard! C’est entendu, je reste. Je -vais aller dans ton cabinet téléphoner à Lucienne.</p> - -<p>Le malade secoua la tête. Puis, comme il se -sentait vraiment las, il fit signe à Sabine d’expliquer -quelque chose.</p> - -<p>Celle-ci n’eut pas la présence d’esprit de cacher -sa contrariété. Elle prit un air glacial.</p> - -<p>—Le téléphone du château ne communique -pas avec Paris, dit-elle. Il n’y a que celui de -l’usine. Téléphonez à l’usine, qui téléphonera à -Paris. Ou bien allez à l’usine, à votre choix.</p> - -<p>—Je vais à l’usine, dit Robert. Cela me promènera. -Et je rapporterai à Vincent des nouvelles -de tout son monde.</p> - -<p>Quand il revint, deux heures après, il trouva -M. de Villenoise assoupi. Dès le seuil, il vit le -doigt levé de Sabine. Il s’assit donc à distance, et -se mit à déployer un journal, avec toute la lenteur -nécessaire pour que le papier ne criât pas.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Marsan se leva et, souriant d’un air gracieux, -vint se placer sur un siège plus proche -de l’inventeur. Elle avait donc réfléchi sur sa<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span> -propre maladresse? Comme il était sous l’influence -d’une prévention, Robert trouva maintenant -quelque chose d’exagéré dans la politesse -qu’elle lui témoignait.</p> - -<p>—Nous pouvons parler, dit-elle à voix basse. -Ce n’est pas encore, malheureusement, le sommeil -de la santé. C’est un accablement plus profond. -Pauvre ami!...</p> - -<p>—Il a dormi tout le temps de mon absence? -demanda Robert.</p> - -<p>—Tout le temps. Et ça va bien, là-bas, à l’usine?</p> - -<p>—Comme sur des roulettes. On travaille ferme. -Et tout ce monde-là ne pense qu’à lui. Ah! il est -sincèrement aimé.</p> - -<p>—Il le mérite bien. Mais lisez votre journal, -monsieur Dalgrand. Tenez, moi aussi, j’ai ma -lecture.</p> - -<p>Elle lui montra un roman commencé. Ils échangèrent -encore quelques réflexions sur le sujet et -sur l’auteur, puis Sabine se renversa contre le dossier -de son fauteuil et éleva le livre, derrière lequel -son visage disparut. Robert ne voyait plus que -ses deux mains allongées et pâles, qui soutenaient -le volume.</p> - -<p>Lui-même s’absorba dans la politique. Mais, -de temps à autre, la blancheur de ces mains sur -la reliure foncée l’attirait, et il relevait les yeux.</p> - -<p>Tout à coup il se pencha vers elle, frappé par -une remarque:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span></p> - -<p>—Tiens! mais votre bague... vous ne l’avez -plus?</p> - -<p>Sabine eut un grand sursaut. Elle retira les -mains si vivement que le livre tomba sur ses genoux.</p> - -<p>—Oh! comme vous m’avez fait peur!</p> - -<p>En effet, elle restait blême, et tout son corps -tremblait.</p> - -<p>—Mon Dieu! dit-il, que je suis fâché! C’est -vrai... J’ai parlé trop brusquement... Mais le souvenir -de cette bague m’est revenu tout à coup... -Et vous m’aviez dit, à Dinant, que jamais elle ne -quitterait votre doigt.</p> - -<p>—J’ai eu le malheur de la casser, répondit Sabine, -qui se remettait avec peine.</p> - -<p>—De la casser!...</p> - -<p>—C’est-à-dire... la miniature.</p> - -<p>—Comment cela? Vous l’avez heurtée?</p> - -<p>—Probablement.</p> - -<p>—Et la miniature s’est fendue?</p> - -<p>—Fendue... brisée en morceaux... Enfin elle -est tombée.</p> - -<p>—Vous avez les débris?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Tiens, pourquoi? On aurait pu recoller, raccommoder -la chose, peut-être. Mais vous devez -être désolée, vous y teniez tant!</p> - -<p>—Que voulez-vous!...</p> - -<p>Cette exclamation d’une banalité résignée<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span> -étonna Robert. Il crut remarquer de la gêne dans -l’attitude de M<sup>me</sup> Marsan. Aussitôt il insista beaucoup -sur ce léger malheur. Où cela s’était-il produit? -Elle avait dû se faire mal? car il fallait un -choc assez violent pour briser cette petite plaque -d’ivoire doublée d’or, surtout en plusieurs morceaux.</p> - -<p>Elle ne se rappelait pas. Avait-elle eu le loisir -d’y prêter attention quand Vincent était à la mort? -La miniature s’était détachée. Et s’il y avait plusieurs -morceaux, c’est qu’ensuite, probablement, -on avait marché dessus. Le fait est que la miniature -n’existait plus, et que, par conséquent, on ne -pouvait la replacer dans le chaton de la bague.</p> - -<p>—Pourquoi ne portez-vous pas au moins l’anneau? -demanda Robert, qui s’amusait à prolonger -l’embarras visible de Sabine.</p> - -<p>—Parce que Vincent aurait pu remarquer...</p> - -<p>Bien vite elle expliqua:</p> - -<p>—Cela lui aurait fait de la peine... l’aurait -impressionné comme un présage. Quand il sera -guéri, je lui dirai.</p> - -<p>Un doute ironique pointait dans les yeux de -Robert.</p> - -<p>—Pourquoi me regardez-vous comme cela? -interrogea Sabine avec un air de hauteur. Si vous -ne me croyez pas, allez regarder dans cette bonbonnière, -là, vers le milieu de cette vitrine. Vous -y trouverez la bague.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span></p> - -<p>Il le fit comme elle le lui disait, poussé par un -sentiment irrésistible, qui supprimait toute galanterie, -et presque toute politesse,—car il semblait -douter de sa parole. Dans la bonbonnière, -il trouva l’anneau d’or, avec la doublure du chaton, -toujours entourée par la guirlande en marcassites. -Mais, de la miniature, il ne restait qu’un -fragment encore solidement encastré dans la monture. -En examinant l’objet avec attention, il remarqua -que l’anneau, pourtant ancien et massif, -était déformé, faussé, et le chaton bossué.</p> - -<p>—Diable! murmura-t-il, avec un ton plein -d’une méfiance voulue, il a fallu un fameux choc!...</p> - -<p>Instinctivement il se sentait sur la piste de quelque -petit mystère féminin. Aussi, quoiqu’il n’y -attachât guère d’importance, il s’amusait, par -malice, à prendre des airs soupçonneux et à poser -sur Sabine des regards capables de troubler la -conscience la plus pure. A son grand étonnement, -il la vit se lever, et marcher vers lui avec une telle -expression de fureur mêlée d’effroi qu’il en fit un -pas en arrière.</p> - -<p>—Rendez-moi cette bague! dit-elle.</p> - -<p>Il la lui tendit tout de suite. Et aussitôt il en -eut du regret, en constatant la surprise et la joie -mal dissimulées de M<sup>me</sup> Marsan. Une détente -se produisit en elle. Sa main, crispée sur le bijou, -s’enfonça dans sa poche. Mais, en même temps, -elle essaya de rire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span></p> - -<p>—Allons! reprit-elle, vous feriez un mauvais -juge d’instruction. Ne vous essayez plus à jouer -ce rôle-là.</p> - -<p>«Un juge d’instruction!...» Le mot eut un -retentissement tragique dans l’esprit de Robert. -Cette bague avait donc un rapport quelconque -avec le crime?... Ce n’est pas le hasard qui fait -monter aux lèvres certaines syllabes à certains -moments décisifs. En ce jour, et à Villenoise, on -ne parlait pas de juge d’instruction sans songer -au drame qui occupait toutes les pensées. Une -femme comme Sabine n’aurait pas fait une plaisanterie -pareille, si quelque impulsion venue des -profondeurs mêmes de son âme ne l’eût poussée -à prononcer cette phrase.</p> - -<p>«J’en aurais su davantage,» se dit Robert, -«si j’avais feint de garder cette bague. La crainte -que je m’en emparasse a fait perdre la tête à cette -impérieuse créature, quand elle a vu que j’examinais -le bijou de trop près. Elle a peur que je ne -soupçonne quelque chose... Et, de fait, je soupçonne -beaucoup... Mais quoi?... dans quel sens?... -dans quel ordre d’idées?... Je serais bien embarrassé -de le dire. J’ai pourtant un jalon maintenant. -L’accident arrivé à cette bague coïncide -certainement avec le coup de revolver tiré sur -mon pauvre ami. Partons toujours de là. Nous -arriverons peut-être à un résultat que M<sup>me</sup> Sabine -elle-même ne saurait pas découvrir.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p> - -<p>Justement ce soir-là, comme Vincent se trouvait -mieux, après son long sommeil, il supplia sa -chère garde-malade de consentir à prendre enfin -un repas régulier, à descendre dîner avec Robert. -Elle fit moins de façons qu’il ne s’y attendait. Et, -comme elle montrait même de la gaieté, presque -une nuance de coquetterie, le malade se mit à -les taquiner tous les deux, s’accusant d’imprudence, -prenant plaisamment ombrage du tête-à-tête -qu’il provoquait lui-même.</p> - -<p>—Ah! enfin... s’écria-t-elle. J’entends votre -bon rire. O Dieu!... J’ai eu tellement peur de ne -plus jamais...</p> - -<p>Un sanglot lui coupa la parole. Elle se pencha -vers son amant... Et—tandis que, par discrétion, -Robert s’éloignait—les bras amaigris du blessé -enveloppèrent le buste fin qui touchait sa poitrine.</p> - -<p>—Chère Sabine!... Ma chère femme!</p> - -<p>—O mon Vincent!...</p> - -<p>Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première, -pour ne point le fatiguer par trop d’émotion, -elle détacha leur étreinte.</p> - -<p>—Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement -profond.</p> - -<p>Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil -encore, elle lui envoya, des lèvres et des doigts, -une caresse avec un sourire.</p> - -<p>Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête -pour surprendre quelque indice du secret<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span> -de Sabine, se leva de table plus désorienté qu’auparavant. -Il s’était retrouvé en face de la charmeuse -admirée en Belgique. Une source mystérieuse -de joie—ouverte, sans qu’il le sût, par un -mot de Vincent—transfigurait de nouveau la -changeante créature. Et, devant l’épanouissement -de sa gaieté, dans le vol fantasque de son esprit, -sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa -pénétration d’analyste et d’observateur. Pourtant -il garda l’impression de méfiance éprouvée dans -l’après-midi,—impression trop vive et trop nette -pour s’effacer de sitôt.</p> - -<p>Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges -idées le hantèrent.</p> - -<p>Quand il se les rappela, au matin, en entrant -dans la chambre de son ami, Robert crut avoir -été le jouet d’un cauchemar.</p> - -<p>Tout semblait harmonie et joie dans cette -chambre, même sur la physionomie du malade. -M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et sur -son visage pâle se peignait cette ivresse que cause -à ceux qui ont vu de tout près la mort la sensation -du retour à la vie. Sabine avait changé de -toilette. Sa femme de chambre était venue avec -une malle. On avait mis de côté la robe sombre -et simple, portée pendant des jours et des nuits. -La jeune femme—car elle paraissait jeune ce -matin-là—semblait vraiment la châtelaine de -Villenoise, dans l’élégance et l’intimité de son<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span> -chez-elle, vêtue qu’elle était d’un souple costume -d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu -vaporeux par la profusion des dentelles. Ses magnifiques -cheveux noirs, partagés comme toujours -en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas -tordus en chignon, mais pendaient en une seule -grosse natte, dont le bout, négligemment attaché, -s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches -folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut -surpris de la grâce que cette coiffure négligée -donnait à cette beauté plutôt sévère; dix années -lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai -que la fraîcheur inattendue des joues et des lèvres, -que l’éclat des yeux, si l’on pouvait y voir -le résultat d’une première nuit de complet repos -et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude, -devaient être attribués peut-être plus exactement -à un imperceptible et savant maquillage.</p> - -<p>Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine, -et on ne sait quel air de fête répandu -dans la pièce,—l’attirail des médicaments disparu, -des gerbes de chrysanthèmes disposées -avec goût,—puis surtout peut-être l’allégresse -de vivre étincelant dans les yeux de cet homme -jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir -son lit de mort, tout ce spectacle, embrassé d’un -coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un peu serré de -Robert Dalgrand.</p> - -<p>—Tu nous admires, hein? s’écria gaiement<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span> -M. de Villenoise. Nous nous sommes faits beaux. -Regarde-moi donc!</p> - -<p>Et il carrait en riant ses épaules amincies dans -un joli veston de flanelle à ganses de soie.</p> - -<p>—Oh! le fat, riposta son ami du même ton. -Toi, beau?... Par exemple!... J’aime mieux regarder -M<sup>me</sup> Sabine.</p> - -<p>—Tiens!... dit Vincent. Et l’embrasser peut-être... -Allons, vas-y, je te le permets.</p> - -<p>Robert effleura galamment de sa moustache -la poudre de riz si habilement étendue sur la -joue de M<sup>me</sup> Marsan. Puis tous trois se mirent à -échanger des taquineries sans prétention, des -drôleries niaises, tous les enfantillages par où le -cœur et l’esprit se détendent, après les grands -travaux et les grandes anxiétés.</p> - -<p>Un domestique vint demander si M. le juge -d’instruction, avec son greffier, pouvait être reçu -par M. de Villenoise.</p> - -<p>On les fit entrer. Le magistrat prit un siège -tout près du malade. Le greffier s’assit à une -petite table, que l’on débarrassa de plusieurs -bibelots pour qu’il pût écrire. Aussitôt M. de Villenoise -demanda la permission pour M<sup>me</sup> Marsan -et pour son ami Robert d’assister à l’entretien. -Le juge connaissait déjà ces deux personnes. Il -acquiesça avec un empressement poli.</p> - -<p>Dès le début de la séance, les facultés observatrices -de Dalgrand s’aiguisèrent en face d’un<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span> -tout petit fait. Il observa que Sabine s’asseyait -derrière le juge et à contre-jour.</p> - -<p>«Décidément,» se dit-il, «elle a quelque -chose à cacher,—quelque chose que je dois et -que je veux surprendre. Mais, mon Dieu! quel -rapport peut-il y avoir entre un secret de cette -femme, qui tient à Vincent plus qu’à sa propre -vie, et le crime qui a failli le lui enlever?»</p> - -<p>Il se plaça lui-même de façon à l’observer le -mieux possible. Mais à peine était-il assis, qu’elle -vira d’un mouvement imperceptible, et, posant -son coude sur le bras de son fauteuil, du côté de -Robert, elle y appuya sa tête de sorte qu’il ne -vît plus son visage.</p> - -<p>«Oh! oh! ma belle,» pensa-t-il. «C’est donc -sérieux?... Nous avons donc vraiment peur?»</p> - -<p>M. de Villenoise raconta au juge tout ce qu’il -savait de l’attentat dirigé contre sa personne. -C’était peu de chose. Et cependant il avait aperçu -l’assassin.</p> - -<p>—Vous dites, monsieur, que cet homme -sautait d’un rocher sur l’autre, et que le bond -indiquait beaucoup de hardiesse, de légèreté? -demanda le magistrat.</p> - -<p>—Une hardiesse étonnante, monsieur. J’en -ai été saisi, même dans ma situation critique.</p> - -<p>—Donc l’homme est jeune, murmura le juge.</p> - -<p>Vincent releva le mot.</p> - -<p>—Jeune!... Oh! je le crois. Dans ma pensée,<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span> -ce serait plutôt un jeune garçon qu’un homme -fait.</p> - -<p>—Sur quoi basez-vous cette supposition?</p> - -<p>—Mon Dieu!... C’est difficile à dire... Sur la -silhouette, l’allure du corps, et—je puis presque -affirmer—l’absence de barbe. Mais, monsieur, -autant je distingue nettement cette rapide vision -quand je ferme les yeux, autant je suis incapable -de la fixer par des mots, d’en détailler le moindre -trait. C’est une impression plutôt qu’une image... -Et cependant, je la vois.... Il me semble que je la -vois!...</p> - -<p>M. de Villenoise, en prononçant ces derniers -mots avec force, projeta le buste en avant.</p> - -<p>Dalgrand crut remarquer—mais il n’en fut -pas sûr—que Sabine avait eu comme un léger -haut-le-corps en arrière.</p> - -<p>—Nous avons fait une première perquisition, -monsieur, reprit le juge, vers l’endroit d’où nous -supposions qu’était parti le coup de revolver. -Mais cet endroit, nous ne le connaissons pas avec -certitude. Et si vous voulez bien le déterminer -exactement... aussi exactement, du moins, que -votre mémoire...</p> - -<p>—Monsieur, je puis vous l’indiquer à un mètre -près. Et s’il m’était possible de m’y rendre, je -crois que je vous désignerais la broussaille d’où -l’on a tiré. Si vous partez du château...</p> - -<p>Il commença une description minutieuse de<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span> -l’itinéraire à suivre, puis de l’allée sombre, et -enfin du point précis où Gipsy s’était cabrée.</p> - -<p>—D’ailleurs, ajouta-t-il, voici mon ami Dalgrand -qui doit reconnaître, à peu de chose près, -l’endroit dont je parle, et qui vous y conduira. -Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas, Robert?... La -pointe du Chaos, là où les derniers blocs de -l’éboulement ont roulé, se sont arrêtés...</p> - -<p>Le juge se tourna légèrement vers l’inventeur -qui faisait: «Oui,» de la tête.</p> - -<p>—Et, tiens! reprit Vincent, frappé d’une idée. -Le joli saut de mon bonhomme, eh bien, il l’a -exécuté un peu plus haut, en remontant, de l’une -à l’autre de ces deux roches... tu sais bien... entre -lesquelles je t’ai proposé un jour en riant de -construire ton premier pont en aluminium.</p> - -<p>—Ah! très bien, j’y suis, dit Dalgrand.</p> - -<p>—Alors, dit le juge, l’homme remontait dans -les rochers... Pourquoi?... Quel chemin rejoignait-il -au sommet?</p> - -<p>—Aucun. Il ne pouvait que redescendre de -l’autre côté par un sentier en pente douce. Mais -il se mettait momentanément hors de portée. Car, -pour le rattraper, il eût fallu bondir aussi lestement -que lui, ou faire un très grand détour.</p> - -<p>—N’y a-t-il pas, demanda le magistrat, une -excavation vers la partie supérieure de la colline?</p> - -<p>—Oui, un trou étroit et profond, que nous -appelons le Puits du Diable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span></p> - -<p>A ce nom, Robert vit distinctement trembler -la main sur laquelle reposait la tête de Sabine.</p> - -<p>—J’ai déjà pensé à faire fouiller ce trou, remarqua -le juge.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Marsan changea de position, prit une de -ses mains dans l’autre. Mais, comme malgré son -effort visible pour se raidir le frémissement nerveux -continuait, elle se leva, fit deux pas dans la -chambre. Et bientôt elle parut très occupée à disposer -différemment les chrysanthèmes d’une des -gerbes.</p> - -<p>Robert n’osa la suivre des yeux. Il se sentait -devenir tellement pâle et craignait tant une trahison -de son regard, qu’à son tour il enfouit sa -tête dans ses mains.</p> - -<p>Mais tout de suite il repoussa le soupçon inouï -qui venait de le traverser comme un éclair.</p> - -<p>«Elle a peur qu’on ne fouille ce trou, parce -qu’elle y a jadis jeté quelque lettre peut-être, un de -ces riens compromettants que toutes les femmes -gardent parmi les chiffons de leur armoire à glace, -et dont elles ne se débarrassent qu’à la dernière -extrémité. Voyons, est-ce que j’ai eu un instant -de folie? Qu’est-ce que j’allais imaginer là?...»</p> - -<p>Enfin maître de son propre trouble, il revint à -la conscience de ce qui se passait pour entendre -Vincent expliquer que des fouilles dans le Puits -du Diable n’amèneraient guère de résultat.</p> - -<p>—Les roches se resserrent vers cinq à six<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span> -mètres au-dessous de l’ouverture, de façon à ne -pas laisser passer le corps d’un homme. C’est le -revolver que vous penseriez peut-être retrouver -là dedans, monsieur? Eh bien, si l’assassin l’y a -jeté, il connaissait l’endroit, sans doute, et ce -rétrécissement du trou. Il aurait eu là une idée -excellente.</p> - -<p>—Avez-vous vu, monsieur, dit le juge, la balle -qui a failli vous tuer?</p> - -<p>—Non, répondit Vincent. Le docteur m’a dit -qu’elle est d’un calibre infime.</p> - -<p>—La voici, prononça le juge.</p> - -<p>M. de Villenoise la prit entre ses doigts d’un -air un peu ému. Puis il la fit rouler dans sa -paume. Et finalement il éclata de rire.</p> - -<p>—Mais ce n’est pas sérieux! s’écria-t-il. C’est -sorti d’un joujou d’enfant. Dire que ce méchant -petit grain de plomb!... C’est humiliant, ma parole -d’honneur!</p> - -<p>Comme le magistrat se taisait, Vincent, à son -tour, l’interrogea:</p> - -<p>—Qu’en pensez-vous?</p> - -<p>—Je pense, dit-il, que cette balle est sortie -d’une arme élégante, d’un de ces petits revolvers -à crosse ouvragée, que certains hommes du monde -aiment à avoir dans leurs poches, mais surtout -que les femmes adorent, comme des bijoux qui -seraient dangereux.</p> - -<p>Robert, involontairement cette fois, leva les<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span> -yeux vers Sabine. S’il avait prévu son propre mouvement, -il n’eût jamais osé l’accomplir. Son regard -en disait trop.</p> - -<p>Il rencontra celui de M<sup>me</sup> Marsan. Elle posait -sur lui, ardemment, ses prunelles noires. Quand -elle se vit surprise, elle ne les détourna pas. Au -contraire elle s’adressa directement à l’inventeur.</p> - -<p>—Oui, c’est vrai, dit-elle en relevant la dernière -phrase du juge. Je les connais, ces petits -revolvers. J’en ai eu un moi-même... un charmant, -dont la crosse était de nacre avec mon -chiffre en or.</p> - -<p>Le juge d’instruction se retourna vivement. -Lui aussi, il examina cette femme.</p> - -<p>Elle était calme, souriant presque de l’allusion -faite à la puérile crânerie de son sexe. Elle -avança vers le lit, et passant la main devant le -juge:</p> - -<p>—Vous permettez?... dit-elle.</p> - -<p>Vincent lui tendit la balle:</p> - -<p>—Tenez, ma chère amie... C’est bien avec de -petits projectiles de ce genre que vous faisiez de -si jolis cartons.</p> - -<p>—Madame est forte au pistolet? demanda le -juge d’instruction.</p> - -<p>—Mais oui, assez... répondit-elle avec un léger -rire de fierté.</p> - -<p>—Vous seriez bien bonne, madame, reprit le<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span> -magistrat, de m’autoriser à prendre chez vous -votre revolver. Nous pourrions voir si c’est bien -ce genre d’arme...</p> - -<p>—Oh! dit-elle, je ne l’ai plus. Ces exercices -masculins déplaisaient à M. de Villenoise... Je -m’en suis ôté jusqu’à la tentation.</p> - -<p>—C’est vrai, sourit Vincent. Je lui ai assez fait -la guerre!...</p> - -<p>A cette exclamation du malade, le juge prit un -air véritablement perplexe. Puis, très vite, il s’empressa -de faire dévier l’interrogatoire, craignant -qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait de l’effleurer. -Il avait fait une enquête minutieuse. Et -maintenant il était absolument certain que, dans -la vie de M<sup>me</sup> Marsan, toute dévouée à son -unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie -même, ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci, -d’autre part, offrait l’exemple d’une fidélité -rare chez un homme si jeune, dont la fortune devait -attirer les femmes comme la lumière attire -les papillons, beau garçon en outre, fait pour -plaire et pour aimer à plaire. Bien que soupçonneux -par devoir et par vocation, le magistrat eut -un mouvement de gêne, en songeant à la pensée -monstrueuse dont il venait d’obscurcir ce délicat -roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture -l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur -quelle piste absurde avait-il failli s’égarer? Il rattrapa -bien vite à ses propres yeux sa courte sottise<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span> -en affectant des airs d’homme du monde -auprès de M<sup>me</sup> Marsan.</p> - -<p>Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases -aimables, Sabine se retira de nouveau derrière lui. -Mais elle se retira par un brusque renversement -du corps, comme quelqu’un à bout de forces, -qui n’en peut plus, qui va, s’il ne quitte pas à -temps la scène, défaillir sous le poids de son rôle. -Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle -avait quitté trois minutes auparavant pour arranger -les fleurs, ce fut un affaissement, un abandon -écrasé de toute sa personne et un laisser-aller -de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut -qu’elle allait se trouver mal.</p> - -<p>Il se leva alors lui-même, changea de place. -Car il ne voulait pas qu’elle revînt à elle sous son -regard, qu’elle lût dans ses yeux le trouble effroyable -de sa pensée. Il n’osait plus regarder -cette femme. Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme -éperdue, le geste égaré, les prunelles fuyantes -d’un coupable. Trop de certitude en même temps -que trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient -la disposition de son jugement, la maîtrise de -son attitude.</p> - -<p>Comment l’interrogatoire se termina, comment -Robert se trouva dans une voiture à côté du juge -d’instruction, se dirigeant vers le lieu de l’attentat, -il s’en rendit à peine compte. Le désir de -fuir avant tout, de quitter momentanément son<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span> -ami et Sabine, avait, pendant quelques minutes, -dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la -force de leur donner une main paisible, de sortir -avec un air naturel, pour obtenir cette délivrance -immédiate.</p> - -<p>Une fois hors de la chambre, il reconquit en -partie son sang-froid. Le juge réfléchissait. Lui-même -garda le silence. Du château à l’allée mystérieuse, -il eut le temps de se tracer une ligne de -conduite.</p> - -<p>Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats -aussi bien qu’à Vincent, et surtout à Sabine, -l’abominable soupçon qui, d’un seul coup, lui -avait étreint l’âme comme par des grilles acérées, -ainsi qu’une bête monstrueuse. Cette étreinte, -il ne s’en débarrasserait qu’au moyen d’une -évidence établie par lui-même, dans un sens ou -dans un autre. A côté du juge d’instruction, il -allait, lui, faire son enquête. Il y apporterait toute -la prudence, toute la dissimulation nécessaires. -Car de son habileté dépendaient son propre repos, -le bonheur de Vincent et—peut-être—celui -de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il tendait -sa volonté. Mais comment conquérir, dans -de si extraordinaires circonstances, l’impartialité, -la froideur, la clairvoyance, dont il voulait -s’armer?...</p> - -<p>Il ne distinguait rien nettement. Son exploration -avec le juge fut sans fruit. D’ailleurs ce magistrat,<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span> -n’étant plus assez jeune pour grimper -dans des rochers, se promettait de recommencer, -avec des limiers lestes et habiles, un examen plus -minutieux.</p> - -<p>Ce fut le soir seulement que Robert reprit -possession de lui-même. La vue de sa petite belle-sœur, -un peu pâlie et souffrante, mais d’une si souriante -douceur en son héroïque silence de vierge, -retrempa ses forces, lui rendit l’énergie, le calme -dont le dénuait depuis quelques heures cet immense -bouleversement moral.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIII</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/s.jpg" width="100" height="95" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi3"><span class="smcap">Si</span> elle est coupable, elle l’est tout à -fait,» se disait Robert, «et elle a tiré -elle-même. Cette femme-là ne se donnerait -pas de complice. D’ailleurs, dans sa vie -retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors elle -se serait déguisée en homme?... La difficulté n’est -pas là. Que Vincent ne l’ait pas reconnue, dans -une vision rapide, et grimée comme elle devait -l’être, cela n’a rien d’étonnant non plus. Elle est -violente et jalouse. Je la crois capable d’une action -désespérée. Mais le but?... le but d’un pareil -crime?... C’est là ce qui m’échappe, ce qui renverse -mon hypothèse. Et une autre chose la réduit -à néant: ce n’est pas une comédie de sollicitude -que Sabine a jouée près de ce lit; elle a positivement<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span> -arraché Vincent à la mort... Comment -croire après cela qu’elle ait jamais voulu le tuer?»</p> - -<p>Un premier mode d’investigation s’indiquait. -Il fallait faire causer Vincent sur les dernières -conversations tenues entre lui et sa maîtresse, -avant le crime. Leur bonne intelligence écartait -la supposition d’un différend grave. Pourtant -quelque chose avait pu se passer entre eux, d’où -Robert tirerait un indice.</p> - -<p>Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester -seul avec M. de Villenoise. Toujours Sabine était -présente. Cette obstination lui parut suspecte. -Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations, -il s’interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête.</p> - -<p>Cependant l’enquête avait minutieusement -examiné les roches et les buissons témoins du -crime. Rien de particulier ne fut découvert. Les -gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent -aucun renseignement.</p> - -<p>Robert en était réduit à épier les moindres -gestes, les moindres paroles de Sabine. Il reprit -en sa présence, pour les commenter, tous les détails -de l’entretien avec le juge. Il ne surprit plus -en elle la moindre trace de trouble. Même il crut -remarquer qu’à certaines allusions trop nettes, -elle lui lançait un regard de triomphe narquois, -comme pour lui dire: «Je te comprends, mon -bonhomme... Va toujours... Tu perds tes peines.» -Était-ce là l’ironie audacieuse d’une criminelle qui<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span> -sait ses précautions bien prises, ou la moquerie supérieure -d’une innocente qui méprise le soupçon?</p> - -<p class="p2">Un matin, à Billancourt, comme Dalgrand dépouillait -son courrier dans son cabinet de travail, -il vit entrer sa belle-sœur. Elle était en amazone, -et son joli visage rougissait de chaleur sous ses -frisettes ébouriffées. Son air d’animation et d’enfance -amena une taquinerie sur les lèvres de l’inventeur.</p> - -<p>—Tiens, Gilberte!... De si bon matin!... On -lève donc les petites filles si tôt, mademoiselle?</p> - -<p>—Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme -j’ai fait trotter et galoper ce pauvre papa! J’ai -vraiment un peu peur qu’il ne prenne du mal, car -le fond de l’air est frais.</p> - -<p>Robert se leva.</p> - -<p>—Je vais lui prêter des vêtements. Il pourra -se changer.</p> - -<p>—Mais non, reprit la jeune fille. Il doit -être maintenant presque à l’École de Guerre. Il a -consenti à me laisser venir toute seule à cheval -du Point-du-Jour jusqu’ici. Ah! ça n’a pas été -long!</p> - -<p>—Il se passe donc quelque chose de grave? -demanda Robert, qui devint sérieux.</p> - -<p>—Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux -vous donner une indication sur l’assassin de M. de -Villenoise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span></p> - -<p>—J’en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire -de mystère et d’incrédulité.</p> - -<p>En même temps il la forçait à s’asseoir. «Comme -vous avez chaud!» disait-il. «Tenez, mettez ceci -sur vos épaules.» Et n’ayant rien d’autre sous la -main, il l’enveloppait d’un voile de divan en étoffe -algérienne,—ce qui fit sourire la jeune fille malgré -la gravité de ses préoccupations.</p> - -<p>—Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez -que s’il s’agissait d’une absurdité, père ne m’eût -pas permis d’accourir ici ventre à terre. Mais je -l’ai mis au courant, et c’est lui qui m’a conseillé -de vous prévenir tout de suite.</p> - -<p>—Eh bien, voyons... Qu’est-ce que c’est? demanda -l’inventeur.</p> - -<p>—Oh! ce n’est pas une découverte. Seulement -un souvenir. Cela m’est revenu cette nuit, -et je n’ai pu refermer l’œil. Mais d’abord, dites-moi? -N’est-ce pas dans ses propres bois qu’on a -tiré sur M. de Villenoise?</p> - -<p>—Oui, dans ses bois. Vous le savez bien.</p> - -<p>—Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On l’a -blessé pendant une promenade à cheval... Mais -où?... Jamais on ne me l’a dit au juste. D’ou venait-il? -Où allait-il?</p> - -<p>—D’où il venait?... répondit Dalgrand, non -sans quelque embarras. Peu importe! Il rentrait -chez lui, au château. Et l’assassin le guettait au -bord d’une allée sombre, dans une espèce<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span> -d’éboulis de rocs, encombré de végétation -folle...</p> - -<p>—C’est cela, interrompit Gilberte, le Chaos.</p> - -<p>—Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous -savez.</p> - -<p>Sans relever cette interruption, la jeune fille -reprit:</p> - -<p>—C’est au pied d’une colline rocheuse, couverte -de l’autre côté par des sapins. Au sommet, -il y a un drôle de trou profond que l’on appelle -le Puits du Diable.</p> - -<p>—Tiens! s’écria son beau-frère. Comment -connaissez-vous si bien la géographie de Villenoise?</p> - -<p>—Vous ne vous rappelez donc pas la promenade -que j’ai faite avec Lucienne et M. Vincent... -le jour où nous sommes tous allés là-bas, et où -vous avez montré l’usine à papa?</p> - -<p>—Ah! oui.</p> - -<p>Tout de suite Robert se souvint. Mais il n’avait -jamais su au juste de quel côté Vincent avait conduit -ces dames, parce qu’on avait pris le train précipitamment. -Puis, en chemin de fer, le général -et lui s’étaient entretenus de la fabrique.</p> - -<p>—Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux -bruns s’ouvrirent plus grands encore), lorsque -M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus -de la Fontaine aux Pins, j’ai vu un homme... -Oui, un homme caché, qui nous épiait. J’ai eu<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span> -peur... Il s’est sauvé. Mais deux minutes plus tard, -M. de Villenoise l’a distinctement aperçu qui se -penchait au sommet du rocher.</p> - -<p>—Un homme!... dit Robert.</p> - -<p>—Oui, un jeune homme.</p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il faisait?</p> - -<p>—Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise -eût été seul, il aurait tiré sur lui ce jour-là.</p> - -<p>De rose qu’elle était en évoquant la Fontaine -aux Pins, Gilberte maintenant devenait toute pâle. -Et, malgré cette pâleur, l’animation non encore -apaisée de sa course au grand trot lui marbrait -les joues de plaques brûlantes.</p> - -<p>—Petite sœur... dit doucement Robert (et -toute sa sympathie tendre amollit sa voix), petite -sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!...</p> - -<p>Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse -de son beau-frère faillit faire éclater son -cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les sanglots -allaient suivre... Mais l’effort désespéré de -sa pudeur l’emporta. Elle trouva le courage de -sourire.</p> - -<p>—C’est bête, n’est-ce pas?... Je suis encore -saisie comme lorsque j’ai vu cette mauvaise figure -entre les branches. Et quand je pense que c’était -sans doute l’assassin!...</p> - -<p>Devant ce parti pris de silence, Robert n’insista -pas. Il détourna ses propres yeux, qu’il sentait -devenir humides aussi, pour ne pas blesser<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span> -par une affectation de clairvoyance l’adorable -fierté de cette enfant. Quand il ne la regarda plus, -le sens de ce qu’elle racontait lui revint.</p> - -<p>—Vous êtes bien sûre de tout ce que vous me -dites là, ma petite Gilberte?</p> - -<p>Elle répondit simplement:</p> - -<p>—Demandez à votre ami.</p> - -<p>Puis, comme il se taisait pour réfléchir, doutant -un peu de l’importance qu’il devait attacher -à ce récit, n’y voyant guère qu’un de ces fréquents -effets de l’imagination féminine, une -coïncidence trouvée après coup et de bonne foi, -Gilberte reprit avec un accent d’horreur:</p> - -<p>—Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais -seulement, je suis sûre que je le reconnaîtrais!</p> - -<p>—Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand -avec une impétuosité dont tressaillit Gilberte. -Décrivez-le-moi.</p> - -<p>Il se penchait vers elle, empoigné cette fois, la -respiration coupée.</p> - -<p>—C’était un tout jeune homme, pâle, très -brun, très maigre, sans barbe. Une figure plutôt -efféminée, si ce n’était l’énergie des yeux. Oh! -ces yeux méchants! quel regard ils m’ont jeté!... -Toute ma vie je le verrai!...</p> - -<p>A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se -redressait peu à peu, reculait son buste jusqu’au -dossier de son fauteuil. Et ses yeux, devenus fixes, -exprimaient presque de la terreur. C’est que la<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span> -vérité de ses soupçons éclatait trop foudroyante, -dans une fulgurance trop tragique!</p> - -<p>—Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a -vue à côté de lui!... seule avec lui!...</p> - -<p>Gilberte eut un cri de saisissement.</p> - -<p>—Robert!... Qu’est-ce que vous dites?...</p> - -<p>—Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir.</p> - -<p>Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques -minutes, resta d’une immobilité de pierre, -fasciné par l’idée intérieure.</p> - -<p>Gilberte le regardait, tremblante d’anxiété, dévorée -du désir de savoir, et soulevée tout à coup -par elle ne savait quelle indéfinissable espérance.</p> - -<p>A la fin, elle prononça presque tout bas:</p> - -<p>—Robert...</p> - -<p>Puis, plus haut:</p> - -<p>—Robert, j’ai bien fait, n’est-ce pas? de vous -dire...</p> - -<p>Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié -qu’elle était là. Puis sa physionomie s’adoucit, et -il prononça d’un ton presque léger:</p> - -<p>—Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous -mettez pas martel en tête... Et surtout ne parlez -de ceci à personne.</p> - -<p>Elle fut désappointée par son accent.</p> - -<p>—Papa le sait déjà, dit-elle.</p> - -<p>—Oh! père peut le savoir... Lucienne aussi... -Je leur dirai de garder le secret.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span></p> - -<p>Comme Gilberte ne bougeait pas, Robert -ajouta:</p> - -<p>—Vous serez bien gentille d’aller maintenant -la retrouver, Lucienne. Moi, j’ai beaucoup à -faire, je vous prierai de m’excuser.</p> - -<p>Alors elle rassembla son courage et lui dit d’un -air brave, malgré l’indécision de sa voix:</p> - -<p>—Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter -cela au juge d’instruction, je n’aurai pas peur. Je -ferai tout ce qu’il faudra pour qu’on retrouve...</p> - -<p>Il l’interrompit d’un sourire.</p> - -<p>—Bravo, petite fille! Mais je vous le répète: -ne vous mettez pas martel en tête... C’est moi -qui vous dirai quand il faudra parler au juge -d’instruction.</p> - -<p class="p2">Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand -revit Sabine à Villenoise, son imagination -s’efforça de la revêtir d’habits d’homme. Dans sa -pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous -un feutre à bords étroits; il remplaçait, sur les -épaules et autour du cou, le nuage des dentelles -par les lignes nettes du veston et du col droit; -puis il se répétait le signalement donné par Gilberte: -«Un garçon brun, maigre, pâle, au visage -efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...» La -ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue -certitude.</p> - -<p>Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span> -douceur adressé par Sabine à M. de Villenoise, -une attention délicatement féminine, un geste -gracieux, le réveillait de sa méditation comme -d’un cauchemar. «Non, décidément, c’est impossible!...»</p> - -<p>Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour -d’irréfutables preuves s’affaiblissait. Y avait-il -rien de plus vague que des termes tels que: -«brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient -huit jeunes hommes sur dix. D’ailleurs, -comment Gilberte eût-elle distingué des traits -entrevus dans le saisissement d’un instant de -frayeur? Et, d’autre part, si Robert se reportait à -l’interrogatoire de Vincent par le juge d’instruction, -comment s’étonner d’un peu d’émotion chez -une femme durant un pareil entretien, ou même -d’une défaillance physique, surtout après les extraordinaires -fatigues supportées par M<sup>me</sup> Marsan? -Et c’était de ces riens que lui-même déduisait le -plus abominable drame!...</p> - -<p>Jamais si tragique problème ne s’était posé -devant son esprit. Il ne se rappelait pas avoir -moralement souffert à ce point, même dans les -plus rudes phases de son entreprenante jeunesse. -Parfois, il tâchait de n’y plus songer durant quelques -minutes de suite, afin de suspendre par un -répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau.</p> - -<p>Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span> -trouver seul avec son ami. Pour cette occasion -tant cherchée, Robert avait préparé un plan de -conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir -le nom de Sabine. Ce fut même Vincent qui le -prononça le premier.</p> - -<p>—Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie, -je ne vois pas trace en elle de ce caractère difficile -dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je n’ai -recueilli des indices que sur ta propre tyrannie.</p> - -<p>—Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui -se mit à rire.</p> - -<p>—Certes... Ne lui as-tu pas interdit toutes -sortes de choses?... Attends que je me rappelle... -Ah! oui... par exemple, de tirer au pistolet.</p> - -<p>—Oh! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce -n’est pas contre le pistolet précisément que j’objectais. -Figure-toi qu’à un moment Sabine s’amusait -à me contrarier en se donnant des allures -masculines,—ce que je déteste le plus chez une -femme! Elle s’habillait en homme dans son atelier, -recevait ses modèles, et même des journalistes, -dans ce costume... Elle fumait comme un -petit volcan... Et, par-dessus le marché, en effet, -elle avait installé un tir dans son jardin. Puis, -brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître -tout cela, dans un de ses accès de soumission -passionnée qui parfois suivaient ses révoltes les -plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s’interrompit<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span> -en remarquant une expression singulière -sur le visage de l’inventeur, qu’est-ce que tu as -donc? Tu trouves, n’est-ce pas, qu’il fait trop -chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne -crains pas l’air.</p> - -<p>—C’est vrai, j’étouffe! dit Robert en se dirigeant -vers la croisée.</p> - -<p>—Va donc faire un tour, mon pauvre vieux. -Ce n’est pas une atmosphère pour toi, cet intérieur -de malade.</p> - -<p>Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il -affirma que Vincent n’était plus malade.</p> - -<p>M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit. -Assis dans son fauteuil, les jambes soulevées sur -un pouf et couvertes par une courte-pointe en -satin, les cheveux et la barbe sortant pour la première -fois des mains du coiffeur, il était bien près -de redevenir le beau garçon de naguère. Mais ses -yeux encore un peu rentrés dans leurs orbites, son -teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de -ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve -qu’il venait de traverser.</p> - -<p>—Toi, malade! répétait Robert. Allons donc! -Tu as plutôt l’air... eh! parbleu... d’un fiancé. -Voyons, sois franc! A quand la noce?</p> - -<p>Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise. -Il ne répondit pas tout de suite.</p> - -<p>—Je te demande pardon, murmura son ami. -Je croyais que c’était décidé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span></p> - -<p>—Oui, soupira Vincent. Après ce qu’elle a -fait pour moi, c’est mon strict devoir.</p> - -<p>—Mais c’est un devoir qui, j’ai lieu de le supposer, -ne te pèsera guère.</p> - -<p>Vincent lui lança un regard de reproche.</p> - -<p>—Crois-tu, lui dit-il, que j’aie deux cœurs, ou -que le mien puisse oublier si vite?</p> - -<p>—Cependant...</p> - -<p>—Ne revenons pas là-dessus, dit avec fermeté -M. de Villenoise. Je n’en ai pas le droit. Nous ne -pourrions dire que des paroles dangereuses et -inutiles. J’ai pour Sabine la plus infinie reconnaissance. -Je l’aime tendrement. Pourtant... (il -hésita), pourtant, lorsque je l’épouserai, je ne ferai -pas un mariage d’amour.</p> - -<p>Là-dessus, il détourna la tête et ferma les yeux. -Car il n’avait pas encore la vigueur suffisante -pour dominer son émotion.</p> - -<p>Dalgrand, que poussait le sentiment d’une -effrayante responsabilité, eut le courage de ne -pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait. Un -point très important devait être éclairci.</p> - -<p>—Voyons, dit-il, je ne t’accuse pas d’avoir -deux cœurs,—comme tu le disais à l’instant,—mais -je présume que cet organe, unique chez toi, -ne s’est jamais guéri tout à fait de l’ancienne -affection. La reconnaissance décide le triomphe -de cette affection-là. Mais est-ce bien la reconnaissance -toute seule? Avant ton accident, ne te<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span> -souviens-tu pas de certaine soirée en Belgique, où -j’ai pu me figurer que je dînais avec le couple -le plus uni et le plus légitime de la terre?... La -reconnaissance, pourtant, n’était pas encore née.</p> - -<p>—Ah! cette soirée... cria Vincent.</p> - -<p>Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux -de feu dans son visage tout blanc.</p> - -<p>Robert eut le remords du mal qu’il faisait à ce -convalescent. Mais il touchait peut-être au fond -de la vérité. Il fallait qu’il sût.</p> - -<p>—Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était -charmante. J’en ai gardé le meilleur souvenir.</p> - -<p>Il parlait d’un air presque léger. Toutefois, en -ce moment, il n’était pas moins pâle que son -ami.</p> - -<p>—Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon! -dit Vincent. Tu es là qui juges au hasard... Je te -dis que tu ne sais rien!... ni de mes sentiments, -ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!... -Elle t’a joué la plus merveilleuse -comédie!...</p> - -<p>Il s’interrompit. Puis, se reprenant avec une -espèce de violence:</p> - -<p>—C’est trop fort! Est-ce que je vais dire du -mal de cette pauvre femme à présent?...</p> - -<p>Il ferma les lèvres avec une expression si résolue -que Dalgrand n’espéra plus lui en faire avouer -davantage.</p> - -<p>—Voyons, reprit l’inventeur d’un ton bon<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span> -enfant, quelle idée te mets-tu dans la tête? Mais -non, tu n’en dis pas du mal.</p> - -<p>Le silence de Vincent se prolongeait. Dalgrand -reprit:</p> - -<p>—Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce -n’est pas dire du mal d’une femme que de raconter -cela... surtout à un vieux frérot comme -moi.</p> - -<p>M. de Villenoise avança la main.</p> - -<p>—Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler -jamais... Pas même à toi. Tu es pour moi -autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma -femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie. -Quant aux miens, je les réparerai. Ce ne sont -pas les moindres. J’ai agi brutalement, cruellement...</p> - -<p>C’était la seconde fois que Vincent s’accusait -de cet acte cruel, qui devait rester un mystère -pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait suffisamment -éclairé, surtout par le dernier mot. Car la -seule cruauté que peut montrer un amant envers -une femme aussi passionnément éprise que Sabine, -c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut -aimer une autre. M. de Villenoise n’était pas un -homme à injurier sa maîtresse, encore moins à la -frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas -gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu -dans ses yeux à deux reprises.</p> - -<p>Avec les données que possédait l’inventeur, on<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span> -pouvait reconstituer la scène de Dinant. S’il admettait -que le personnage dont l’apparition avait -effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée -pour épier M. de Villenoise, quelle n’avait pas dû -être la rage de cette créature violente en apercevant -l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois, -avec une jeune fille aussi jolie que M<sup>lle</sup> Méricourt! -Elle avait dû en arriver, tôt ou tard, à -quelque terrible explosion de jalousie. Et alors le -pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à -bout, avait laissé échapper quelque parole irréparable—l’aveu -peut-être de son amour sacrifié—ou, -pire encore, la phrase de rupture, l’intention -exprimée d’épouser la rivale.</p> - -<p>Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse -jalouse, menacée d’abandon.</p> - -<p>Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... -Non, ses déductions n’étaient pas exactes. -Car, au lendemain du crime, quand Vincent -avait repris connaissance, le blessé et Sabine -ne s’étaient pas regardés comme des adversaires -de la veille. Ils s’étaient tout de suite témoigné -trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un -coup, de quelle manière interpréter les soins ardemment -dévoués de Sabine? Comment admettre -que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre -voulût ensuite sauver pour une autre celui dont -elle préférait la mort à l’infidélité?</p> - -<p>Ainsi, la situation restait la même. Des indices,<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span> -oui... Des indices de plus en plus clairs et significatifs. -Mais pas une preuve!... même pas une -preuve morale!... aucune certitude absolue! -Impossible, dans un pareil doute, de se risquer à -agir! Et pourtant les jours passaient. Vincent -était presque guéri. Bientôt il allait annoncer -officiellement son mariage avec Sabine... Puis le -conclure. Et Dalgrand, avec le tragique soupçon -qui lui dévorait le cœur, assisterait à la cérémonie!...</p> - -<p>C’était à perdre le sang-froid et la raison.</p> - -<p>Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle -n’avait point avancé d’un pas. Déjà les magistrats -énervés souhaitaient de ne plus entendre -parler de ce malheureux attentat de Villenoise, -qui les mettait en défaut. L’affaire allait être -classée.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIV</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/u.jpg" width="100" height="103" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Une</span> après-midi, Robert Dalgrand arrivait -à l’improviste chez son beau-père, -boulevard Malesherbes.</p> - -<p>C’était presque tout de suite après le déjeuner. -Le général et sa fille se trouvaient à la -maison.</p> - -<p>—Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier -Gilberte?</p> - -<p>—Tant que vous voudrez, mon ami. Qu’est-ce -que vous voulez en faire, de cette petite personne?</p> - -<p>—J’ai besoin d’elle.</p> - -<p>Il dit cela d’un ton qui fit pâlir la jeune fille. -Elle pensa qu’il l’emmenait chez le juge d’instruction.<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span> -M. Méricourt lui-même fut impressionné par -la gravité de son gendre.</p> - -<p>—Si c’est à propos de cette triste affaire de -Villenoise, observa le vieillard, ne serait-ce pas à -moi plutôt de l’accompagner?...</p> - -<p>—Ayez confiance en moi. Je ne mènerai pas -cette fillette où il ne serait pas convenable qu’elle -allât sans vous. Elle ne se trouvera avec personne -d’autre que moi-même. Mais c’est une course que -je ne puis faire sans elle. Et il m’est impossible de -vous dire maintenant de quoi il s’agit.</p> - -<p>—Va t’habiller, mignonne, dit le général. Et -ne fais pas attendre Robert.</p> - -<p>La recommandation était inutile. Malgré certains -battements de cœur provoqués par une -inexplicable appréhension, la jeune fille eut bientôt -mis son chapeau, sa jaquette, ses gants.</p> - -<p>—Me voici, dit-elle.</p> - -<p>En bas, sur le boulevard, un fiacre fermé attendait.</p> - -<p>—Je vois que Lucienne a pris le coupé, remarqua -Gilberte.</p> - -<p>—Non, mademoiselle, dit Robert plaisamment. -Votre sœur n’est pas sortie. Seulement j’ai -mes raisons pour ne pas me montrer aujourd’hui -avec vous dans ma propre voiture.</p> - -<p>Cette précaution acheva de communiquer à -Gilberte le sentiment qu’elle voyageait dans le -romanesque et le mystère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span></p> - -<p>—Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand -au cocher. Vous irez jusqu’à l’Étoile, puis -vous reviendrez par les Champs-Élysées à la gare -Saint-Lazare.</p> - -<p>—C’est donc une promenade hygiénique? -sourit Gilberte.</p> - -<p>—Vous l’avez dit, petite sœur.</p> - -<p>Une fois dans la voiture, il expliqua:</p> - -<p>—Notre but est la gare. Seulement nous arriverions -trop tôt. Je m’y suis pris d’avance, craignant -ne pas vous rencontrer après deux heures.</p> - -<p>Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré -cela, Robert lui fit encore faire un détour.</p> - -<p>—Et nous aurons tout de même à attendre, -dit-il à sa belle-sœur.</p> - -<p>—Est-ce que nous prendrons le train? demanda -celle-ci.</p> - -<p>—Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée -à papa.</p> - -<p>Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand -fit entrer la voiture dans la cour du Havre. Et il -voulut la garder sur place en face de l’escalier des -grandes lignes.</p> - -<p>—Il nous est défendu de stationner ici, dit le -cocher.</p> - -<p>—Où se mettent les voitures qui viennent -attendre les voyageurs?</p> - -<p>—Là, fit le cocher, lui montrant une victoria -postée perpendiculairement au trottoir du café.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, mettez-vous là, mais aussi près que -possible de la gare, ordonna Dalgrand.</p> - -<p>Le cocher prit l’air désobligeant qu’adoptent -ses pareils pour se conformer à une indication -dont ils ne comprennent pas le but. Mais il obéit. -Dalgrand remonta dans la voiture à côté de -Gilberte.</p> - -<p>—Ne bougez pas, dit-il. Restez bien enfoncée -dans votre coin. Là!... Vous n’avancerez la tête -que lorsque je vous le dirai.</p> - -<p>Puis, soulevant le petit volet de drap sur le -carreau derrière lui, Robert se mit à guetter avec -une attention profonde.</p> - -<p>L’inventeur avait eu beaucoup de peine à combiner -la rencontre qu’il espérait obtenir aujourd’hui. -Plusieurs fois ses plans avaient manqué. -Puis, enfin, il avait décidé Sabine non seulement -à faire le voyage de Paris, mais à convenir -d’avance avec lui du train qu’elle reprendrait. -Depuis quelque temps il avait reconquis la confiance -de M<sup>me</sup> Marsan. Elle voyait en lui presque -un allié. En tout cas, elle le ménageait et le -flattait, à cause de l’influence qu’il avait sur -Vincent. Aussi lorsque, la veille, il lui avait proposé -un rendez-vous à la gare pour retourner -ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite -accepté.</p> - -<p>—Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez -pas dans la salle d’attente quand on ouvrira les<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span> -portes, ne m’attendez pas. C’est que je me trouverai -retenu par quelque affaire.</p> - -<p>—Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d’être -exact. Moi je n’y manquerai pas.</p> - -<p>C’était la première fois qu’elle quittait Vincent -pour une aussi longue absence. Le jeune homme -était maintenant guéri. Cependant Dalgrand -connaissait trop Sabine pour penser qu’elle laisserait -désormais M. de Villenoise s’habituer à ne -plus la voir autour de lui, et qu’elle l’abandonnerait -à lui-même plus de quelques heures à la fois. -Il était donc bien sûr qu’elle ne manquerait pas -son train.</p> - -<p>Cependant l’instant du départ approchait. -Robert, en proie à cet énervement spécial que -cause l’attente, regardait tantôt l’aiguille du gros -cadran, là-haut en l’air, tantôt les fiacres entrant -dans la cour. Il guettait surtout ceux qui venaient -par la rue de Rome, car c’était le chemin de Sabine -en arrivant de Passy. Le plus grand nombre -étaient découverts, ce qui favorisait son examen. -En effet, on n’était pas encore à la mi-octobre, le -temps restait beau, et très peu de voitures fermées -circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille -de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le -règlement. Et Dalgrand dévisageait à loisir les -voyageurs qui s’approchaient.</p> - -<p>Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau -visage impérieux dont il attendait l’apparition.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span></p> - -<p>Contrarié, il levait encore une fois les yeux vers -l’horloge quand, tout à coup, il sentit les mains -de Gilberte se crisper sur son bras. Malgré -l’anxiété de son attente, il se retourna vivement. -Ce fut pour constater la pâleur et l’effroi répandus -sur la figure de sa belle-sœur. Les traits de -la jeune fille étaient décomposés.</p> - -<p>—Oh! murmura-t-elle, l’homme!...</p> - -<p>Puis tout de suite:</p> - -<p>—C’est une dame!... Oh!... Mon Dieu!...</p> - -<p>Dalgrand comprit en un éclair. Il suivit le -regard de Gilberte, et, dans un fiacre s’arrêtant -au ras du trottoir, il reconnut Sabine.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Marsan portait un petit feutre de voyage -orné d’une simple aigrette,—presque un chapeau -d’homme. Une voilette au tissu imperceptible ne -cachait en rien ses traits. Et sa jaquette à revers -contribuait encore à lui donner une apparence -légèrement masculine.</p> - -<p>—Regardez... Regardez, Gilberte! murmura -Dalgrand.</p> - -<p>Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait -autant que la jeune fille. Pourtant il eut le sang-froid -de se dire: «Mon expérience réussit mieux -encore que si je lui avais moi-même désigné cette -femme.»</p> - -<p>Sabine attendait que son cocher eût fini de -compter sa monnaie. Elle se tenait debout, le -visage un peu relevé, directement en face de<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span> -Robert et de Gilberte. Les gens ralentissaient le -pas en approchant d’elle. Quelques-uns se retournèrent. -On voulait voir plus longtemps cette -taille élégante, cette physionomie originale, ce -beau profil.</p> - -<p>Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse -en or, prit son en-cas et un petit paquet sur les -coussins du fiacre, se détourna et disparut sous -la voûte—lentement, la tête droite, sans aucune -attention apparente à l’admiration des passants.</p> - -<p>Dalgrand regarda Gilberte.</p> - -<p>Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui -ne l’interrogèrent même pas, car ils percevaient -sa propre certitude. Et ces deux grands yeux -épouvantés, dans ce pâle et muet visage d’enfant, -lui firent peur. N’avait-il pas imposé à cette -pauvre petite un excessif saisissement?</p> - -<p>—Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous -êtes donc tout à fait sûre?</p> - -<p>Elle répondit d’une voix de somnambule:</p> - -<p>—Tout à fait... tout à fait sûre.</p> - -<p>—Rentrons, fit-il.</p> - -<p>Et se penchant à la portière, il donna au cocher -l’adresse du boulevard Malesherbes.</p> - -<p>Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte -n’avait pas bougé. La fixité, l’effarement de ses -yeux, restaient les mêmes. Rien n’était plus -sinistre que son silence et son immobilité.</p> - -<p>—Mignonne... dit câlinement son beau-frère,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span> -prenant ses mains, qu’il sentit froides à travers le -gant. Voyez... C’est vous qui nous sauverez -tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle sera -faite.</p> - -<p>—Ah! murmura la jeune fille, c’est épouvantable! -C’est trop épouvantable!...</p> - -<p>Elle fondit en larmes violentes. Ce fut une -diversion salutaire. Ses nerfs se détendirent. Robert, -en la voyant pleurer, éprouva un soulagement -infini. Car il se reprochait déjà de ne pas -l’avoir préparée, si peu que ce fût, à une émotion -pareille. Lui qui connaissait l’état d’âme de cette -enfant, son amour, ses angoisses, ses jalousies -peut-être, n’aurait-il pas dû s’effrayer pour elle -d’une épreuve si tragique, où les plus secrètes -profondeurs de son être seraient à la fois bouleversées? -Mais ses gros sanglots d’enfant le rassuraient. -Il lui dit doucement à l’oreille, comme on -approchait de la maison:</p> - -<p>—Pleure plus, petite sœur. Père croirait que -j’ai fait du chagrin à sa Gilberte.</p> - -<p>Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant -vers le jeune homme:</p> - -<p>—Oh! Robert, dit-elle. Qu’est-ce que nous -allons faire?</p> - -<p>—Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez -vous calmer, vous tranquilliser, vous reposer entièrement -sur moi. Et surtout garder le silence. -En aurez-vous la force?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span></p> - -<p>Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes, -emporta le secret de ce cœur si chastement fermé:</p> - -<p>—Oh! mais elle est en route!... C’est vers lui -qu’elle va!... Si elle allait le tuer!...</p> - -<p>Il n’avait pas songé à cette affreuse inquiétude -qu’elle devait forcément concevoir.</p> - -<p>Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne -que ce danger-là n’existait plus. Mais il ne pouvait -lui peindre l’intimité, la sécurité régnant à -Villenoise, ni le triomphe de cette même femme, -que Vincent songeait à faire sienne aux yeux de -tous pour toujours. Donc il manquait d’arguments -devant la réflexion entêtée de la jeune -fille:</p> - -<p>—Mais puisqu’elle a déjà voulu sa mort!...</p> - -<p>—Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il -enfin. C’est une présomption de notre part... une -forte présomption. Mais nous n’avons pas le -droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer -en certitude. Cette femme est peut-être le -personnage que vous avez aperçu...</p> - -<p>—Comment! peut-être?</p> - -<p>—Oui. Car on a vu des ressemblances aussi -extraordinaires. Mais cela même ne prouverait -pas qu’elle eût tiré sur M. de Villenoise.</p> - -<p>Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert -prit le général à part et le mit au courant. Mais, -tout d’abord, il lui avait demandé sa parole -d’honneur de le laisser agir. Le vieillard lui conseilla<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span> -d’aller trouver le juge d’instruction et de -tout dire à ce magistrat. Puis il ajouta:</p> - -<p>—D’ailleurs, faites ce que vous jugerez le -mieux. Après tout, M. de Villenoise, s’il aime -cette femme, lui pardonnera peut-être le coup de -pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la faire -arrêter pour si peu de chose. Entre amoureux, ces -peccadilles ne font souvent que pimenter la -passion.</p> - -<p>Et M. Méricourt, avec un sourire sceptique, se -désintéressa du drame.</p> - -<p>Il ne pensait guère que le bonheur et peut-être la -vie de sa chère petite Gilberte étaient noués à cette -trame sanglante. Il ne s’en douta pas davantage ce -soir-là, quand il la vit prendre sa tapisserie et -s’asseoir comme d’habitude auprès de son fauteuil. -Il remarqua seulement qu’elle était un peu pâle.</p> - -<p>—C’est cette sacrée rencontre de cette après-midi, -se dit-il. Ça l’a remuée, cette fillette. Robert -aurait bien dû laisser M. de l’<span class="smcap">Apéritif</span> se -débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler cette -mignonne à une pareille histoire. Enfin, elle -oubliera ça. Parlons-lui d’autre chose.</p> - -<p>—Tu ne sais pas? dit-il tout haut. Si ma petite -Gilberte est bien sage, je lui ferai monter un -cheval... Oh! mais un cheval!... Seulement, dame! -ce n’est pas une bête de femme. Il ne faudra pas -l’agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec -lui que ce que je te permettrai.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p> - -<p>—Bien sûr, petit père. Et qu’est-ce que c’est -que cette merveille de cheval? demanda la jeune -fille avec un gentil sourire.</p> - -<p>Elle était soulagée que son père n’abordât pas -le sujet qui lui subjuguait l’âme. Pourtant elle -aurait encore préféré le silence.</p> - -<p class="p2">Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à -Villenoise sans téléphoner comme d’habitude -par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver -à la gare une voiture du château. Une fois débarqué, -il monta dans un omnibus du pays qui -passait devant une des grilles du parc. Puis, à -pied, il pénétra dans le bois.</p> - -<p>Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner -l’endroit d’où l’on avait tiré sur Vincent. Une -force l’attirait là. Il ne pouvait pas s’abstenir d’y -retourner encore.</p> - -<p>Quand il se trouva dans l’allée, il s’arrêta en -face du massif que Vincent même lui avait désigné -la semaine précédente, lors de sa première -sortie en voiture.</p> - -<p>Il y pénétra. L’accès en devenait plus facile, -car les feuillages s’éclaircissaient sous les coups -de vent d’octobre et les piqûres de la gelée -blanche. Il examina les moindres rameaux, se -pencha vers le sol, souleva les feuilles et les -mousses.</p> - -<p>Chacun de ses mouvements était presque machinal.<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span> -Il n’espérait plus rien trouver. Quand il -eut quitté le taillis, Robert escalada les pierres, -remontant, comme avait fait le meurtrier, vers la -cime de l’escarpement.</p> - -<p>Bientôt il atteignit une roche assez élevée, -séparée d’une autre un peu plus basse, au delà de -laquelle seulement il pouvait continuer l’ascension. -C’était là que l’homme, en fuyant, avait -exécuté ce bond dont l’esprit de Vincent était -resté frappé. La distance entre les deux roches -était suffisante pour qu’on ne fut pas tenté de la -franchir de sang-froid. Mais, pour continuer à -grimper de ce côté, il fallait absolument faire le -saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-être à -cause de cette force, qui ne lui laissait guère de -légèreté ni de souplesse, ne s’y était jamais risqué. -Quand il voulait reprendre, au delà du ravin, la -trace du meurtrier, il tournait la colline et redescendait -du sommet jusque-là.</p> - -<p>Aujourd’hui, son intention n’était pas de -prendre cette peine. Que verrait-il là-haut de plus -que les autres jours?... En bas, dans les broussailles, -il avait conservé l’espoir de découvrir un -fragment d’étoffe arraché, un objet tombé, une -empreinte restée par hasard ineffacée et inaperçue... -Mais, sur les rochers découverts et dans les -allées battues, la course du meurtrier n’avait dû -laisser aucune trace.</p> - -<p>Robert s’arrêta donc au bord de l’excavation,<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span> -à mesurer de l’œil ce bond audacieux, qu’il n’eût -vraiment pas osé faire. Il en restait plus impressionné, -maintenant que les verdures, en se dispersant, -dénudaient le roc.</p> - -<p>«Une femme...» pensait-il. «Quelle hardiesse! -Mais, au fait, il n’y a que les femmes pour -avoir de ces résolutions insensées...»</p> - -<p>Il distinguait sur l’autre bord l’endroit où elle -avait dû reprendre pied... Ce maigre arbuste, -poussé dans une fente de la pierre, elle avait dû -s’y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du -vide...</p> - -<p>A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste -que Robert examinait. Des feuilles s’envolèrent. -Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et -là, sur cette surface aride...</p> - -<p>Le jeune homme se pencha davantage. Ce -n’était pas une cassure de pierre qui brillait de -cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite -médaille d’argent, ou un fragment de porcelaine. -Mais il eut beau regarder, à la distance où il était, -il ne put saisir la nature de ce minuscule objet -qui venait d’attirer son attention.</p> - -<p>«Bah!» se dit-il, «c’est un petit caillou plat, -ou quelque débris sans conséquence. Cela ne ressemble -guère à une pièce de conviction. Voyons, -vais-je remonter la colline pour aller l’examiner -de près?»</p> - -<p>Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span> -tout droit vers le château. Mais, comme déjà il -en prenait la direction, une espèce de remords -le saisit.</p> - -<p>«Je n’ai pas le droit de rien négliger,» pensa-t-il.</p> - -<p>Il tourna donc dans le Salon des Fées, prit le -sentier qui montait le plus directement. Puis, une -fois au sommet, il s’orienta et se dirigea du côté -par où le meurtrier, dans sa fuite, avait abordé le -plateau. Il dut alors redescendre un peu, et, finalement, -il se trouva sur la roche faisant face à -celle où il se tenait tout à l’heure.</p> - -<p>Mais d’ici, le point de vue étant tout à fait -différent, il eut du mal à identifier l’arbuste qui -devait lui servir de repère. Quand il l’eut reconnu, -il lui fallut encore chercher longuement, parmi -les irrégularités du rocher, l’infime objet qui, de -l’autre côté, avait attiré son attention. Le rayon -de soleil frappant cet objet quelques minutes -auparavant, s’était éloigné. Rien ne brillait plus -sur la surface grisâtre de la pierre.</p> - -<p>Dalgrand allait y renoncer, quand tout à coup -son œil se fixa sur ce qui lui parut être un très -petit caillou tacheté. Il le ramassa, le posa dans -sa paume, le retourna sur ses deux faces... Et tout -à coup, avec la soudaineté de la foudre, la vraie -figure de cet objet éclata dans son cerveau.</p> - -<p>C’était la miniature qu’il avait vue enchâssée -dans la bague de Sabine... cette miniature cassée à<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span> -l’angle, arrachée du chaton par un choc violent... -cette miniature dont elle parlait avec tant de -trouble, et dont elle expliquait la complète disparition -par une histoire si évidemment fausse.</p> - -<p>C’était donc ici, en heurtant une aspérité de -ces roches, qu’elle l’avait brisée, perdue!... Et cela -s’était passé entre la soirée à Dinant, où l’inventeur -avait admiré le bijou, et le troisième jour -suivant, où il était accouru au chevet de son ami.</p> - -<p>Bien plus... L’endroit où Dalgrand retrouvait -cette miniature, c’était la place même sur laquelle -le meurtrier avait dû retomber en bondissant, et -sous l’arbuste où sa main avait dû prendre un -point d’appui.</p> - -<p>Le jeune homme se répétait toutes ces choses. -Non plus qu’il eût besoin d’une preuve, mais -parce qu’il voulait savoir s’il tenait vraiment en -main de quoi confondre une criminelle. Car il -s’était réservé d’agir lorsqu’il pourrait l’écraser -d’une certitude et, du même coup, éclairer Vincent -par une évidence foudroyante. Jusque-là, -tant qu’il resterait à cette femme habile une issue -pour s’échapper, il devait craindre son audace -et l’aveugle générosité de M. de Villenoise.</p> - -<p>Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!... -Il pouvait à peine croire à son sinistre -succès. Assis sur une pierre, il contemplait au -fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture -microscopique, d’une délicatesse délicieuse,<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span> -et qui allait devenir une arme effroyable. Comme -il arrive dans certaines émotions puissantes et -imprévues, il s’écoutait sentir, avec l’étonnement -de ce qui se passait en lui. C’était une sombre -joie mêlée d’orgueil, en même temps qu’une indignation -et un dégoût indicibles. Il savourait à la -fois l’ivresse et l’horreur de son rôle.</p> - -<p>Robert Dalgrand fut surpris dans sa méditation -par les premières ombres du soir. Il se leva. -Pendant une minute alors il chercha où il allait -placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun -risque de la briser, de la perdre ni de la montrer -involontairement. Il tira son porte-monnaie, puis -il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa montre. -Cette fine lamette d’ivoire tiendrait certainement -dans le boîtier. Il l’essaya sous le boîtier, puis -sous le verre du cadran. Elle s’y logeait également -bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles. -Toutefois, après un instant de réflexion, ce fut -sous le verre qu’il la laissa.</p> - -<p>Au château, on l’attendait avec une impatience -voisine de l’inquiétude. La veille, il avait téléphoné -ses regrets d’avoir manqué le train, et le -matin même il avait annoncé qu’il n’était pas sûr -de pouvoir venir. M. de Villenoise, habitué maintenant -à ses visites presque journalières, craignait -qu’il ne fût survenu quelque accident à l’usine de -Billancourt.</p> - -<p>Quand il vit son ami, Vincent l’accueillit par<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span> -un aimable reproche, puis tout de suite, s’accusa -d’égoïsme.</p> - -<p>—Au fait, dit-il, depuis plus d’un mois tu me -consacres à peu près toutes tes journées. Sans -compter la fatigue des allées et venues. Pour un -homme occupé comme toi, c’est le plus grand -sacrifice d’affection, c’est du dévouement «extra-supérieur»! -Cher vieux Robert!... Et moi qui le -gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il -faut renoncer à guetter l’heure des trains, en me -réjouissant de voir apparaître ton grand corps -de géant et ta bonne figure grave. Ma parole, -c’est à se faire flanquer une balle de l’autre côté, -pour être soigné de nouveau comme je l’ai été -par vous deux!</p> - -<p>En achevant cette boutade demi-plaisante, -demi-émue, M. de Villenoise baisa la main de -Sabine.</p> - -<p>—Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être -plus pris que jamais. Moi aussi je regretterai de -ne plus venir... D’ici quelque temps cela me sera -bien difficile.</p> - -<p>—Tu restes cependant jusqu’à demain matin? -demanda Vincent.</p> - -<p>—Bien entendu.</p> - -<p>Et Robert ajouta:</p> - -<p>—Mais toi-même, et M<sup>me</sup> Marsan, ne comptez-vous -pas rentrer bientôt à Paris?</p> - -<p>—Non... Pas avant Noël peut-être.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span></p> - -<p>—Cependant tu n’es pas assez solide encore -pour chasser?</p> - -<p>—Oh! ce n’est pas la chasse à courre qui me -retient. C’est une petite formalité que nous -t’annoncerons bientôt, car nous aurons besoin -de toi.</p> - -<p>Il souriait. Sabine se détourna d’un air qui -voulait être embarrassé. Alors Dalgrand comprit -que le mariage devait se célébrer à Villenoise.</p> - -<p>«Comment,» se disait-il, «vais-je obtenir de -me trouver seul avec cette femme, sans éveiller -de surprise chez Vincent?»</p> - -<p>Avant la fin du dîner, il avait trouvé un prétexte.</p> - -<p>Durant leurs récentes causeries, on avait parlé -peinture. Robert avait poliment exprimé le désir -de voir les œuvres de M<sup>me</sup> Marsan. Celle-ci -l’avait invité à visiter son atelier de la rue de la -Pompe.</p> - -<p>Mais Vincent s’était écrié:</p> - -<p>—Sans attendre que vous soyez de retour, -vous devriez bien, ma chère amie, montrer à -Robert le tableau que vous venez de faire ici, -à la campagne. Vous n’avez jamais été mieux -inspirée. Oui... vraiment, cela me ferait plaisir -qu’il le vît.</p> - -<p>—C’est bien facile, avait dit Sabine. Si monsieur -Robert veut venir jusqu’à ma maisonnette, -un jour, avant d’aller prendre son train... La voiture<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span> -le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait -pour une heure et demie en tout.</p> - -<p>C’est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser -le lendemain. Il était sûr que Vincent ne -viendrait pas avec eux: une heure et demie de -voiture, sans même compter le retour de la gare -à Villenoise, étant encore trop pour lui.</p> - -<p>Sabine—bien qu’elle-même en eût naguère -donné l’idée—montra peu d’empressement. -Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrand -désirait: un tête-à-tête. Peut-être y avait-il -ce soir, dans les façons de l’inventeur, et malgré -tous les efforts de celui-ci, quelque chose qui inquiétait -M<sup>me</sup> Marsan.</p> - -<p>—Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider -cela pourtant, puisque Robert ne reviendra -pas de sitôt.</p> - -<p>Mise au pied du mur, Sabine déclara qu’elle -pouvait s’arranger. On partirait à huit heures et -demie du matin, et M. Robert pourrait prendre -le train de dix heures quinze. Puis, dans l’après-midi, -Vincent viendrait la chercher, tout doucement, -dans la victoria, qui ne le secouait pas trop.</p> - -<p>Dès que cette décision fut prise, on se retira -dans les chambres à coucher. Robert ne dormit -pas de la nuit. Sa principale crainte était que la -mauvaise volonté évidente de Sabine ne fît manquer -un plan si bien combiné. Elle avait trop -deviné son désir. D’instinct elle s’en méfiait et<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span> -elle voulait le déjouer. Que pourrait-il lui dire -en présence de Vincent pour la décider à l’écouter -seule à seul? Si elle ne sortait pas avec lui demain -matin, il faudrait partir sans lui parler. Il -avait trop dit, pour mieux hâter les choses, qu’il -était absolument forcé de prendre ce train de -dix heures.</p> - -<p>Toute l’habileté de Robert se heurtait maintenant -à cette difficulté médiocre.</p> - -<p>Le lendemain, dès sept heures, il était dans -la chambre de son ami. Tous deux causèrent. -On leur apporta le café au lait. La pendule -sonna huit heures et demie. M<sup>me</sup> Marsan ne paraissait -pas.</p> - -<p>—Le phaéton est attelé, vint annoncer le valet -de chambre.</p> - -<p>Vincent fit demander si Madame était prête.</p> - -<p>—Madame fait dire qu’elle s’est éveillée trop -tard, qu’elle n’est pas habillée, fut la réponse.</p> - -<p>Une rage froide saisit Dalgrand.</p> - -<p>«Ah! tu te crois plus forte que moi!...» -dit-il en lui-même. «Eh bien, nous allons voir, -ma belle!»</p> - -<p>A neuf heures moins cinq, Sabine parut. Elle -se répandit en excuses.</p> - -<p>—Oh! ne vous désolez pas, madame, dit -Robert. Nous avons encore pleinement le temps -de passer chez vous, puis d’aller à la gare.</p> - -<p>—Pour le train de dix heures quinze?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span></p> - -<p>—Mais oui!</p> - -<p>—Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise -en regardant la pendule.</p> - -<p>Sabine éclata de rire.</p> - -<p>—Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez -pas le pays!...</p> - -<p>Et comme on entendait le déclanchement de -la sonnerie:</p> - -<p>—Tenez, dit-elle, voilà neuf heures!</p> - -<p>—Cette pendule ne va pas, dit Robert.</p> - -<p>Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine -un regard d’une saisissante intensité:</p> - -<p>—C’est ma montre qui va bien, ajouta-t-il. -Regardez-la!...</p> - -<p>Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait, -toute blanche, comme fascinée. Sur un geste -qu’il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran de -la montre...</p> - -<p>La miniature était là, sous le verre, avec son -petit sujet microscopique et pimpant, sa forme -spéciale, son angle brisé...</p> - -<p>Ce fut un coup de foudre.</p> - -<p>Sabine glissa d’abord sur les genoux. Elle leva -les mains comme pour une supplication... Puis -elle s’abattit en arrière, les membres raidis, les -yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet -nerveux.</p> - -<p>M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit, -se précipita.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span></p> - -<p>—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’a-t-elle? cria-t-il.</p> - -<p>—Ce n’est rien, dit Dalgrand... Une attaque -de nerfs.</p> - -<p>—Mais comment ça l’a-t-il prise?</p> - -<p>—Eh! je n’en sais pas plus que toi... Soignons-la -d’abord. Laisse-moi la porter sur ton lit.</p> - -<p>Dalgrand prit cette femme entre ses bras -comme il eût fait d’un enfant, et l’étendit avec -douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait vers -le timbre électrique.</p> - -<p>—N’appelle pas! dit-il. Voyons, tu n’es pas -vêtu. Veux-tu que ton valet de chambre la voie -ainsi entre nous deux?</p> - -<p>Vincent dit:</p> - -<p>—Tu as raison.</p> - -<p>Et il commença de s’habiller. Son premier saisissement -se dissipait. La pitié s’en allait en même -temps. Il grommela:</p> - -<p>—Allons, voilà que ça la reprend! Je croyais -que c’était fini, ces crises-là.</p> - -<p>—Elle y est sujette? demanda hypocritement -Robert, qui passait un flacon sous le nez de -Sabine.</p> - -<p>—Mais oui... Je te l’ai dit... Qu’est-ce que tu -lui fais respirer là?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda l’étiquette -collée sur la petite bouteille.</p> - -<p>Il lut avec gravité: «Potion selon la formule», -et un nombre de sept chiffres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span></p> - -<p>—Mais c’est une de mes drogues! s’écria Vincent. -Qu’est-ce que tu veux que ça lui fasse? -Attends, j’ai des sels anglais dans mon cabinet -de toilette.</p> - -<p>Sabine gémissait d’une façon continue. Ses -prunelles, remontées à demi sous la paupière supérieure, -semblaient baignées d’une vapeur blanche. -Ses doigts se refermaient avec tant de force -que les ongles paraissaient s’incruster dans les -paumes, et que toute la vigueur de Robert ne -parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent -approcha les sels de son visage, elle fit un -léger mouvement comme pour s’en détourner, -mais la crise parut plutôt redoubler de violence:</p> - -<p>—C’est de l’éther qu’il faudrait, opina Dalgrand.</p> - -<p>—J’en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il -y a une pharmacie dans le château.</p> - -<p>Un moment après, il revint. Les deux amis -firent respirer de l’éther à la malade, puis ils en -mirent un peu dans de l’eau sucrée et lui en coulèrent -une petite cuillerée entre les lèvres.</p> - -<p>Peu à peu, les phénomènes nerveux s’atténuèrent. -Les gémissements saccadés s’espacèrent -et se turent. Les doigts se détendirent. Les prunelles -reprirent leur éclat.</p> - -<p>—C’est fini, murmura Vincent.</p> - -<p>Malheureusement, ce qui frappa les yeux de -Sabine, lorsqu’elle reprit connaissance, ce fut le<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span> -visage de Robert. Aussitôt elle retomba en arrière -avec un véritable hurlement de terreur. Et la crise -hystérique reprit avec une nouvelle intensité.</p> - -<p>—On dirait vraiment que c’est de t’avoir vu -là... hasarda Vincent.</p> - -<p>—Évidemment... Dans son état, ma présence -la gêne, dit Robert. Je vais me retirer. Tu viendras -me dire quand elle sera remise.</p> - -<p>—Mais ton train?</p> - -<p>—Je ne le prendrai pas.</p> - -<p>Robert se retira dans sa chambre.</p> - -<p>«La crise n’était pas jouée,» pensa-t-il. «Mais -si elle m’en sert d’autres de ce genre... Si elle ne -veut pas disparaître sans bruit de l’existence de -Vincent, comme je le lui demanderai... Ma foi, -tant pis! je la livre au juge d’instruction.»</p> - -<p class="p2">Une heure après, il admirait l’énergie de cette -volontaire créature. L’effrayante convulsion passée, -elle était redevenue elle-même, elle souriait, -elle s’excusait de ce qu’elle appelait «ses stupides -nerfs», et elle déclarait ne pas comprendre comment -cela avait pu arriver.</p> - -<p>—Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer -son train à cause de moi! disait-elle. Alors, monsieur, -j’espère que vous serez aimable tout à -fait. Vous viendrez jusqu’à mon <i>cottage</i> comme -vous me l’aviez promis, avant de vous rendre à -la gare?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span></p> - -<p>—Certainement, madame, avec le plus grand -plaisir, dit Robert en s’inclinant.</p> - -<p>—Pas avant de déjeuner, j’espère, s’écria -M. de Villenoise.</p> - -<p>A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut -d’une gaieté charmante et d’un calme parfait. Il -ne surprit dans ses yeux qu’une seule lueur d’angoisse. -Ce fut à un moment où, par un geste machinal, -il faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair -tragique, elle ne laissa rien soupçonner de ce qui -se passait en elle.</p> - -<p>«Quelle organisation merveilleuse et redoutable -que celle des femmes!» pensa Dalgrand. -«Ou du moins d’une femme comme celle-ci.»</p> - -<p>Peu après le déjeuner, M<sup>me</sup> Marsan et Robert -montaient sur le phaéton. Le jeune homme -conduisait. Un domestique se plaça derrière -eux.</p> - -<p>La première partie de la course fut silencieuse. -L’homme en livrée empêchait les paroles graves. -Quant aux banalités, comment fussent-elles venues -à ces lèvres serrées par la résolution ou par -l’angoisse?</p> - -<p>Robert, à un moment, fit tourner les chevaux -dans une allée de traverse.</p> - -<p>—Pas par là! s’écria Sabine avec une expression -de terreur.</p> - -<p>—Mais si! dit Robert avec calme. Je sais bien -qu’on ne peut pas continuer en voiture. Mais nous<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span> -ferons le tour de la colline à pied. Le phaéton ira -nous attendre de l’autre côté du Chaos.</p> - -<p>—Ah! murmura-t-elle, c’est là que vous -voulez me conduire?</p> - -<p>—C’est là, répliqua-t-il.</p> - -<p>Et il ajouta d’un ton dégagé:</p> - -<p>—Je voudrais, chère madame, vous montrer -l’endroit où j’ai trouvé ce petit objet...</p> - -<p>Elle l’interrompit, d’une voix très basse, mais -avec une fermeté extraordinaire:</p> - -<p>—N’essayez pas de coup de théâtre. C’est -inutile. Je m’expliquerai aussi franchement chez -moi. Mais, pour Dieu! marchons sans nous arrêter.</p> - -<p>Il la regarda. Elle n’avait pas tourné la tête, -mais parlait avec les yeux fixés droit devant elle, -pour échapper autant que possible à la curiosité -du domestique.</p> - -<p>Elle prononça encore:</p> - -<p>—Je vous jure de vous répondre sincèrement. -Mais pas là!... Non!... Jamais là!... Marchons!</p> - -<p>Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin. -Il renonça à son idée première de traîner cette -malheureuse femme sur le lieu de son crime pour -l’y foudroyer plus sûrement. D’ailleurs sa promesse -de franchise équivalait à un aveu. Avait-elle -donc résolu de dire la vérité?</p> - -<p>Il regagna l’allée principale, effleura du fouet -les épaules de son attelage, et le grand trot<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span> -cadencé des chevaux rythma de nouveau le silence.</p> - -<p>Lorsqu’on eut franchi la grille de la propriété, -Sabine indiqua le chemin à Robert. Et bientôt on -se trouva chez elle.</p> - -<p>A peine descendue de voiture, M<sup>me</sup> Marsan dit -à sa femme de chambre:</p> - -<p>—Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et -partez par l’omnibus. Vous avez le temps pour le -prochain train. Et vous gagnerez ensuite la rue -de la Pompe par le chemin de fer de ceinture.</p> - -<p>Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s’écria:</p> - -<p>—Comment! vous partez?...</p> - -<p>—Mon cher monsieur, nous avons à causer, -n’est-ce pas?</p> - -<p>Il inclina la tête.</p> - -<p>—Notre conversation sera peut-être longue, -reprit-elle. Si nous la tenions ici, vous manqueriez -votre train. Vincent arriverait, vous trouverait -encore chez moi... Nous ne serions sans doute -pas maîtres de lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec -force, je ne veux pas qu’il sache!</p> - -<p>—Pardon, dit Dalgrand, il saura.</p> - -<p>Sabine blêmit.</p> - -<p>—Oui, fit-elle les dents serrées d’impuissante -fureur, il saura... Mais non pas vos calomnies, -monsieur! Il saura la vérité, que je lui dirai moi-même... -Et il l’apprendra quand je voudrai la lui -dire... Ce ne sera pas par accident, ni par surprise...<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span> -Et je ne veux pas que ce soit aujourd’hui!</p> - -<p>—Madame, dit l’inventeur, la vérité, je la -connais tout entière, appuyée sur les preuves les -plus irréfutables. Ce sont ces preuves que je voulais -vous soumettre. Si vous refusez de les voir, je -les porterai à qui de droit.</p> - -<p>—Mais je ne refuse pas de vous entendre... -limier de police! dit-elle avec un superbe mépris.</p> - -<p>Et ses yeux, chargés d’une indicible haine, -eurent la satisfaction de voir Dalgrand rougir.</p> - -<p>—Seulement, ajouta-t-elle, on donne au -moins à une femme le droit de fixer l’heure et le -lieu d’un rendez-vous.</p> - -<p>—Fixez, madame, répondit Robert.</p> - -<p>—A Paris, chez moi, dès l’arrivée du train.</p> - -<p>—Je suis à vos ordres. Mais M. de Villenoise -ne devait-il pas vous rejoindre ici tout à l’heure?</p> - -<p>—Cela me regarde.</p> - -<p>L’inventeur s’inclina.</p> - -<p>—Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir.</p> - -<p>Puis, lui lançant, comme elle passait devant -lui, un coup d’œil par-dessus l’épaule, elle ajouta -en ricanant:</p> - -<p>—A moins que vous ne teniez toujours à -monter voir mon tableau?...</p> - -<p>—Mais... ce serait avec plaisir, sourit Dalgrand, -non sans une égale ironie.</p> - -<p>Sabine haussa les épaules, traversa le jardin et -monta sur le phaéton.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span></p> - -<p>—Quand vous nous aurez mis à la gare, dit-elle -au domestique, vous retournerez au château -le plus vite possible, et vous ferez dire à monsieur -que j’ai été forcée de partir pour Paris.</p> - -<p>—Bien, madame.</p> - -<p>—N’est-ce pas? vous le ferez dire tout de -suite, pour que monsieur ne se dérange pas. -Vous ajouterez que c’est une lettre trouvée chez -moi qui m’a obligée à partir immédiatement, -mais que je reviendrai demain de bonne heure. -Vous avez bien compris?</p> - -<p>—Oui, madame.</p> - -<p>Un quart d’heure après, Robert et Sabine -étaient sur le quai de la gare. Le train arrivait. -Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un compartiment -de premières, et s’effaça pour laisser -monter la jeune femme.</p> - -<p>—Je n’ai pas besoin de garde du corps, dit-elle. -Vous trouverez de la place ailleurs.</p> - -<p>Et elle escalada le marchepied.</p> - -<p>Il n’insista pas pour lui imposer sa présence, -mais monta dans le compartiment contigu. Seulement, -de temps à autre, il regarda par le petit -carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta -la portière voisine, prêt à s’élancer s’il voyait descendre -M<sup>me</sup> Marsan.</p> - -<p>A Paris cependant elle accepta une place dans -son fiacre.</p> - -<p>Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span> -de lugubre. Ni l’un ni l’autre ne parlaient, et, -quand ils pénétrèrent dans l’appartement inhabité, -le demi-jour, la fraîcheur et le silence semblaient -le cadre morne préparé pour recevoir -l’horrible secret qu’ils apportaient.</p> - -<p>La femme de chambre n’arriva qu’après eux. -Ce fut M<sup>me</sup> Marsan qui déverrouilla les serrures, -ouvrit les volets, souleva les stores de la petite -serre. Alors le jardinet apparut,—un jardinet -triste, déjà dévasté par le précoce automne parisien, -et au fond duquel, sur un mur grisâtre, les -dernières feuilles de la vigne vierge plaquaient -des taches de sang.</p> - -<p>Sabine choisit deux sièges enveloppés de leurs -housses à rayures.</p> - -<p>—Je vous écoute, dit-elle.</p> - -<p>Sa physionomie, crispée d’inquiétude, avait -perdu de son audace.</p> - -<p>—Madame, dit Robert, c’est vous qui avez -tiré sur M. de Villenoise.</p> - -<p>Elle eut un rire étrange.</p> - -<p>—Ah! dit-elle, c’est bien à cela que je m’attendais.</p> - -<p>Si la conviction de Robert eût pu être ébranlée, -elle l’aurait été par le son de ce rire et le ton de cette -exclamation. Il eut même un instant de stupeur.</p> - -<p>Elle ajouta d’une voix très calme:</p> - -<p>—Prouvez-le.</p> - -<p>—Vous vous êtes habillée en homme et vous<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span> -vous êtes cachée pour assassiner mon ami, reprit -l’inventeur, comme vous vous étiez déguisée et -cachée pour l’épier un jour qu’il se promenait -avec deux dames...</p> - -<p>Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de -s’attendre, la troubla d’une façon visible. Pourtant -elle s’écria:</p> - -<p>—Quelle jolie invention!</p> - -<p>—Ne niez pas, dit-il, j’ai des témoins.</p> - -<p>Il reprit alors toute l’histoire du crime, telle -qu’il l’avait reconstituée, faisant des allusions à -la scène de Belgique entre les deux amants, -comme s’il en eût connu les moindres détails, -peignant la fuite furieuse de Sabine, le guet-apens, -la tentative de meurtre, et, finalement, ce bond -hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute -et le bris de la bague.</p> - -<p>—Vous auriez mieux fait de laisser la miniature -où vous prétendez l’avoir trouvée, dit -M<sup>me</sup> Marsan. Quelle valeur cette découverte -a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même -pour M. de Villenoise? On verra trop les fils -blancs dont est cousue votre anecdote. Croyez-vous -qu’on ne devinera pas vos motifs?... qu’on -ne comprendra pas que vous voulez détacher de -moi mon amant pour lui faire épouser votre -belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!... -Cela n’irait pas mal à cette petite fille d’officier -pauvre!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span></p> - -<p>Robert pâlit, avec une flamme aux yeux si -effrayante que Sabine se leva, prête à fuir... Mais -à cette minute, un souvenir revint à Dalgrand... -celui d’un incident remarqué durant l’entrevue -avec le juge. Et, à tout hasard, il lança cette -phrase, dont il ne pouvait lui-même deviner la -portée:</p> - -<p>—Vous oubliez, madame, que je suis mécanicien, -et que j’ai des moyens très faciles d’élargir -le Puits du Diable, pour permettre aux magistrats -d’aller voir ce qui se trouve au fond.</p> - -<p>Sabine retomba sur son siège, écrasée, muette, -les mains et les lèvres tremblantes.</p> - -<p>Dalgrand profita de ce moment de faiblesse, -et, d’une voix subitement adoucie:</p> - -<p>—Vous voyez, madame, qu’il vaut mieux tout -me dire. Ce misérable secret restera entre nous.</p> - -<p>—Entre vous et moi?... dit-elle, se trahissant -par ce cri involontaire.</p> - -<p>—Non, dit Robert, Vincent le saura.</p> - -<p>—Il me pardonnera! s’écria victorieusement -Sabine. Car j’ai agi par amour... Et le ciel m’est -témoin que je ne voulais pas le tuer!</p> - -<p>—Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand.</p> - -<p>Elle reprit son air le plus froidement hautain.</p> - -<p>—De quel droit me le demandez-vous? Je ne -le dirai qu’à lui-même. Et je vous le répète: il me -pardonnera.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span></p> - -<p>Robert secoua lentement la tête.</p> - -<p>—Il vous pardonnerait s’il vous aimait, dit-il.</p> - -<p>Cette phrase fit l’effet d’un coup de massue. -Les yeux altiers de Sabine se noyèrent, s’effarèrent -comme ceux d’une bête blessée à mort.</p> - -<p>—Oh! gémit-elle, si vous me percez faussement -d’un tel doute, vous êtes plus criminel que -moi!... Non, quoi que j’aie fait, on n’a pas le -droit de frapper ainsi une pauvre femme!</p> - -<p>A cet accent de douleur, une pitié traversa le -cœur de Robert. Cependant il devait aller jusqu’au -bout. Se rappelant cette «cruauté» ignorée -dont s’était accusé Vincent, il reprit:</p> - -<p>—Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable -état de son cœur?</p> - -<p>Sabine murmura:</p> - -<p>—Il est revenu à moi depuis.</p> - -<p>—Depuis?... répéta Robert. Puis sur une -autre intonation, il ajouta:—Depuis... l’accident?...</p> - -<p>Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait -maintenant le plan désespéré conçu par Sabine -pour reconquérir M. de Villenoise. Non, -elle n’avait pas voulu le tuer, pas même le blesser -aussi grièvement, sans doute... La malheureuse -femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un imperceptible -attendrissement dans la voix qu’il -reprit:</p> - -<p>—Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vincent<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span> -croit vous devoir la vie, quel est le sentiment -qu’il vous exprime? Prononce-t-il le mot d’amour, -ou celui de reconnaissance?</p> - -<p>—Il veut m’épouser, déclara Sabine.</p> - -<p>Mais cette réponse indirecte montrait la défaillance -de son orgueil et de sa sécurité.</p> - -<p>Robert insista:</p> - -<p>—Vous dit-il qu’il vous aime?</p> - -<p>Elle se tut. Son silence était bien la chose la -plus abattue, la plus navrée, la plus humble, dont -Robert eût jamais été témoin. Pour ne point -avoir l’air d’en savourer la tristesse, il détourna -les yeux.</p> - -<p>Tout à coup il entendit la voix de Sabine, -mais si changée, si timide, qu’il en tressaillit de -surprise. Elle disait:</p> - -<p>—Monsieur, répondez-moi sur votre honneur. -Vincent vous a-t-il dit qu’il ne m’aime plus?</p> - -<p>Comme il se taisait, désarmé par cette douceur, -hésitant à porter un pareil coup, même à cette -grande coupable, elle ajouta:</p> - -<p>—Vous m’avez fait bien du mal, monsieur, et -je vous hais. Cependant j’estime que vous êtes -un honnête homme, et je croirai votre parole -d’honneur. Parlez.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Madame, je vous jure de dire la vérité. -Vincent m’a confié qu’il vous épousait par devoir.</p> - -<p>Sabine porta les deux mains vers son cœur<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span> -et ferma les yeux, avec un long frémissement de -tout le corps. Quand cet éclair de souffrance -affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle -regarda son bourreau, et reprit très bas:</p> - -<p>—En aime-t-il une autre?</p> - -<p>—Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi -de ne pas vous répondre.</p> - -<p>Elle eut un rire déchirant, atroce.</p> - -<p>—En effet, reprit-elle, vous aviez raison: il ne -me pardonnera pas!...</p> - -<p>Un silence tragique tomba dans le grand atelier -à demi vide, sans tentures, sans tapis, où de -larges toiles grises, jetées sur des amas de choses, -semblaient des linceuls ensevelissant les heures -mortes, les heures de joie vécues là, et qui ne -reviendraient jamais.</p> - -<p>A la fin, Sabine parla:</p> - -<p>—Je sais quelle promesse vous me demanderez, -monsieur, pour ne pas me livrer à la justice.</p> - -<p>Il l’interrogea du regard.</p> - -<p>—C’est, n’est-ce pas? reprit-elle, de m’exiler, -de partir, peut-être même de ne pas revoir une -dernière fois Vincent.</p> - -<p>Étonné de son calme, il répondit simplement, -comme pour un projet ordinaire:</p> - -<p>—Je crois que cela vaudrait mieux.</p> - -<p>—Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je -vous en fais volontiers le serment. Mais, en retour, -je vous demande une grâce.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span></p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—Ne retournez pas à Villenoise avant demain -dans l’après-midi. D’ici là, Vincent aura -reçu une lettre de moi où je lui aurai tout avoué. -Je veux qu’il apprenne par moi-même...</p> - -<p>Elle s’interrompit devant le regard soupçonneux -de Robert.</p> - -<p>—Quel serment faut-il faire? demanda-t-elle.</p> - -<p>Puis, avec un sourire de surhumaine tristesse:</p> - -<p>—Les sentiments de votre ami ne vous sont-ils -pas garants que je ne pourrai ni le circonvenir, -ni fléchir son cœur, ni lui arracher mon -pardon?</p> - -<p>Comme Dalgrand réfléchissait encore, elle -ajouta:</p> - -<p>—Voulez-vous que j’écrive l’aveu de mon -crime, adressé au juge d’instruction? Si je vous -ai trompé, si j’ai revu Vincent lorsque vous arriverez -demain à Villenoise, vous ferez parvenir -cette lettre.</p> - -<p>Elle se levait déjà pour chercher du papier, -une plume. Mais la sincérité, la dignité de son -accent avaient persuadé l’inventeur. Il fit un geste -de la main.</p> - -<p>—Inutile, madame.</p> - -<p>Il s’était levé à son tour, et restait debout, embarrassé -de quelque chose qu’il avait encore à -dire.</p> - -<p>—N’avons-nous pas fini, monsieur?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p> - -<p>—Madame, dit-il, s’il vous convenait de voyager -en Amérique, vous seriez peut-être assez -bonne pour accepter la commande de certains -travaux de peinture pour lesquels votre talent me -serait bien utile. Je voudrais connaître, au point -de vue pittoresque, les grandes constructions -métalliques...</p> - -<p>Elle comprit son intention généreuse, et, l’interrompant -avec ironie:</p> - -<p>—Vous pourriez aussi peut-être m’obtenir la -clientèle de M. de Villenoise?</p> - -<p>—Je vous assure, madame...</p> - -<p>Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif -regard qu’il n’osa pas insister.</p> - -<p>—Adieu donc, madame, dit-il.</p> - -<p>Dans la lenteur de son salut, l’inclinaison profonde -de sa tête, il mit toute la respectueuse -politesse de l’homme du monde.</p> - -<p>Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir, -toute droite, les prunelles fixes, les bras tombés, -dans une immobilité de statue.</p> - -<p>Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale -et fière, qu’il ne devait plus oublier.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XV</h2> - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/l.jpg" width="100" height="104" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Lorsque</span>, le lendemain, vers quatre -heures de l’après-midi, Robert Dalgrand, -dans une voiture de louage, -franchit la grande grille de Villenoise, une appréhension -lui crispa le cœur. Que se serait-il passé? -Comment allait-il trouver Vincent?</p> - -<p>Devant lui, la royale avenue de châtaigniers -s’étendait, d’aspect plus grandiose encore, dans -la sauvage tristesse de l’automne. Au fond, la façade -du château, blanche et rigide au milieu de -son cadre élargi, ressemblait à un visage dont -l’impassibilité garde un secret mélancolique.</p> - -<p>Pour la première fois peut-être, l’imagination, -chez Robert, domina l’énergie de la pensée, et il se -sentit impressionné par la physionomie des choses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span></p> - -<p>Son malaise intérieur se changea en une terrible -anxiété lorsqu’un domestique lui dit que -monsieur n’était pas au château, mais qu’il avait -laissé une lettre pour M. Dalgrand.</p> - -<p>—Une lettre pour moi!...</p> - -<p>—Oui, au cas où M. Dalgrand viendrait.</p> - -<p>—Où est-il?... A l’usine?</p> - -<p>—Non. Monsieur est parti brusquement pour -Paris.</p> - -<p>«Parti brusquement pour Paris!...» Qu’avait-elle -donc inventé, cette femme, pour le faire accourir -vers elle, lui qui ne pouvait encore sans -imprudence entreprendre ce voyage?... Que lui -disait-elle en ce moment, dans cet atelier où, hier, -lui-même, Dalgrand, l’avait confondue, réduite -au désespoir et à la soumission?... Par quelles -sorcelleries le reprenait-elle?</p> - -<p>Ainsi elle avait manqué à sa parole! Elle avait -trouvé moyen de revoir Vincent! Elle l’avait joué, -lui, Robert!... Mais ne s’était-il pas conduit comme -le dernier des insensés en refusant cette lettre -qu’elle voulait écrire pour le juge d’instruction? -Dire qu’il avait cru cette sirène, cette créature de -sang et de perfidie! Maintenant tout était bien -perdu, car l’intervention même de la justice arriverait -sans doute trop tard pour éclairer Vincent, -pour le délivrer du piège où elle l’aurait -enfermé.</p> - -<p>Ces réflexions ôtaient à Robert son habituel<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span> -sang-froid, tandis qu’il suivait le valet de chambre -jusque dans le cabinet de travail où M. de Villenoise -avait laissé sa lettre.</p> - -<p>L’épaisseur du pli l’étonna. Robert déchira -l’enveloppe, et tout de suite il en remarqua une -seconde sur laquelle ces mots en grosses lettres -lui sautèrent aux yeux:</p> - -<p>«Attends d’être seul pour lire.»</p> - -<p>Alors il remarqua que le domestique, un peu -étonné de ce qui se passait, demeurait planté devant -lui, le regard luisant de curiosité.</p> - -<p>—Allez, dit Robert, laissez-moi.</p> - -<p>—Monsieur n’a besoin de rien? demanda -le valet.</p> - -<p>—De rien. S’il me faut quelque chose, je sonnerai.</p> - -<p>—Monsieur dînera-t-il au château? Dois-je -donner des ordres?</p> - -<p>—Eh! je n’en sais rien. Allez-vous-en!</p> - -<p>Une fois que l’homme eut quitté la pièce, -Dalgrand, avant même de s’asseoir, ouvrit la seconde -enveloppe. Elle contenait une lettre assez -longue, d’une écriture qu’il ne reconnut pas, et -un mot très court de Vincent.</p> - -<p>Ce mot, Robert le saisit tout entier d’un -coup d’œil. Et il continuait à le contempler d’un -regard fixe, tous les traits de son visage pétrifiés -et blêmes, dans une stupeur qui paralysait même -l’émotion. Puis, tout à coup, un cri sourd monta<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span> -de sa poitrine. Son grand corps chancela... Il -s’abattit sur un siège, en essuyant, par un geste -machinal de la main, la sueur froide qui lui perlait -au front.</p> - -<p>Voici ce qu’il avait lu:</p> - -<p class="pi4 p1">«Mon cher ami,</p> - -<p class="p1">«Sabine est morte. La malheureuse s’est empoisonnée -cette nuit avec du laudanum. Sa femme -de chambre affolée est accourue m’apporter cette -terrible nouvelle, avec une lettre qu’elle devait -me remettre dès ce matin, suivant les dernières -volontés de sa maîtresse.</p> - -<p>«Je cours auprès de l’infortunée qui n’est plus. -Viens m’y rejoindre. Mais lis d’abord sa lettre. -Elle t’apprendra, paraît-il, peu de choses que tu -ne saches.</p> - -<p class="pr2"> -«<span class="smcap">Vincent.</span>»</p> - -<p class="p1">Il se passa un moment avant que Robert eût -le courage de lire cette confession de Sabine. -Mais l’idée que son ami l’attendait, plongé dans -les plus pénibles rêveries, auprès de cette morte, -le rappela à lui-même. Il déplia le papier et parcourut -ce qui suit:</p> - -<p class="pi4 p1">«Mon Vincent bien-aimé,</p> - -<p class="p1">«Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span> -que je suis morte. Ne me pleure pas, car je suis -coupable. Pardonne-moi seulement!</p> - -<p>«C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la -vie. O mon Vincent! ne me le refuse pas, puisque -j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort que j’ai -failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par -pitié, n’enveloppe jamais mon souvenir dans une -pensée de malédiction.</p> - -<p>«C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On -te l’aurait dit si je ne te l’avais pas révélé la -première. Je n’ai donc pas le mérite de mon -aveu.</p> - -<p>«Ton ami Robert Dalgrand avait découvert -la vérité. Sans lui, j’aurais eu le bonheur suprême -et monstrueux de te posséder à toujours par mon -crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de -remords!...</p> - -<p>«Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton -épouse m’auraient fait m’applaudir de mon horrible -action. Ce n’était pas possible, n’est-ce pas?... -Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement -coupable et aussi divinement heureuse! -Il ne fallait pas que cela fût.</p> - -<p>«Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique -ma conduite. Je n’ai pas voulu te tuer, -toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te -blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de -moi pendant de longs jours, pour t’entourer de -mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et pour<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span> -t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que -tu croyais aimer.</p> - -<p>«Malgré ma sûreté de main, ma précaution -de viser très bas, je t’ai porté un coup qui a failli -devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!... Si tu -savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton -lit de souffrance!...</p> - -<p>«Si tu étais mort, je me serais tuée.</p> - -<p>«Tu n’en doutes pas, maintenant...</p> - -<p>«Oui, l’homme, le misérable criminel que tu -as vu bondir sur les rochers, c’était moi! Je me -suis montrée exprès,—sûre, par mon costume, -d’égarer tes soupçons. En haut, dans un fourré, -j’avais laissé une jupe, un chapeau de femme et -une mante de soie, avec lesquels j’étais venue. -J’ai rapidement passé tout cela sur mes vêtements -masculins. Mais j’ai jeté dans le Puits du -Diable mon petit revolver—celui à crosse de -nacre avec mon chiffre en or—et mon feutre -d’homme roulé autour d’une pierre. Je savais -que ces deux objets tomberaient tout au fond, -par l’étroite ouverture, là où se resserre le puits, -et qu’ils seraient hors de portée, à moins qu’on -ne minât le roc.</p> - -<p>«Maintenant, tu sais tout, Vincent. Tu es -guéri, ma mort te rend libre... Tu vas être heureux... -Oh! ne me chasse pas entièrement de -ton cœur. Donne-moi ce pardon que je te demande!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span></p> - -<p>«Si un élan de miséricorde, si peut-être même -un dernier frémissement de tendresse pour la -pauvre créature qui s’en va, te dicte ce pardon, -accorde-moi une suprême grâce, écris-le sur ma -tombe. Fais inscrire sur une petite plaque de -marbre: «<i>Elle repose pardonnée.</i>» Il me semble -qu’éternellement, à travers la pierre, je l’entendrai. -Et je pourrai y croire. On ne ment pas aux -morts.</p> - -<p>«Tu feras cela. J’en suis sûre. Tu es si bon, -Vincent!... Et cette pensée adoucit en moi l’atroce -douleur de savoir que désormais tu seras heureux -par une autre.</p> - -<p>«Adieu, et pardon! Je t’aime.</p> - -<p class="pr2">«<span class="smcap">Sabine.</span></p> - -<p class="p1">«Je te prie de me faire enterrer dans le petit -cimetière du village près duquel j’ai vécu cet -été.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVI</h2> - - -<div> - <img class="drop-capi" src="images/d.jpg" width="100" height="101" alt=""/> -</div> -<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Dix</span> mois s’étaient écoulés. Vincent de -Villenoise avait épousé Gilberte.</p> - -<p>Le soir des noces, la jeune fille, en -ôtant de son corsage le petit bouquet d’oranger, -montrait à son mari, sous les fleurs artificielles -et cousu dans un sachet de satin, le brin de réséda -gardé depuis le bal où elle était sa demoiselle -d’honneur. Alors lui-même, en souriant, -tirait de son porte-cartes un brin tout pareil. Chacun -avait eu la même idée: le premier souvenir -de leur amour devait les accompagner à la fête -nuptiale. Cette gracieuse coïncidence avait jeté -Gilberte aux bras de son mari, et commencé la -défaite de sa virginale timidité. Ce fut la première<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span> -fleur échangée jadis qui, cette nuit-là, les -fit amants.</p> - -<p>L’été commençait. Ils s’installèrent à Villenoise.</p> - -<p>Bien des changements avaient été faits dans la -propriété. On avait comblé le Puits du Diable, -démoli l’allée qui longeait le Chaos, et qui maintenant -disparaissait sous une plantation de jeunes -sapins. Des tombereaux de terre jetés entre les -rocs avaient transformé l’aspect du ravin lui-même, -et se couvraient de fleurs sauvages. A la -lisière de la forêt, la villa qu’avait habitée Sabine -n’existait plus; le terrain, vendu à un paysan, -étalait au soleil le manteau or pâle d’un champ -d’avoine mûre.</p> - -<p>A la fabrique et dans la cité ouvrière, on connaissait -bien déjà le ravissant visage de la nouvelle -châtelaine. M<sup>me</sup> de Villenoise allait là-bas -presque journellement, dans son panier attelé de -deux poneys. Et c’était pour elle un amusement -si doux d’exercer sur ce petit peuple une royauté -de providence généreuse, que son mari dut intervenir.</p> - -<p>—Prends garde, mignonne, il ne faut pas trop -me les gâter.</p> - -<p>Ou bien:</p> - -<p>—Méfie-toi d’un premier enthousiasme. Tu -ne dois rien commencer que tu ne sois résolue à -poursuivre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span></p> - -<p>Un jour, Gilberte, après beaucoup d’hésitations, -pria Vincent de la conduire visiter la tombe -de Sabine.</p> - -<p>La jeune femme avait depuis longtemps appris -par son beau-frère les moindres détails de la -triste histoire, et même elle avait lu la lettre de -la morte.</p> - -<p>M. de Villenoise accueillit sa requête avec -étonnement. Cependant, réflexion faite, il consentit.</p> - -<p>Par une matinée splendide, tous deux partirent -à cheval, à travers bois, se rendant au petit cimetière. -Le groom tint leurs montures à la grille. -Ils entrèrent.</p> - -<p>C’était un de ces endroits adorables et mélancoliques, -où, dans les très humbles campagnes, -la mort se montre d’une bonhomie si douce et -d’une si naïve coquetterie. Un fouillis de fleurs. -Des rosiers, jadis plantés par des mains pieuses, -mais qu’on a cessé d’émonder, et qui maintenant -envahissent tout. Des herbes hautes, cachant la -forme étroite et allongée des monticules funèbres. -De larges marguerites, de petits œillets -sauvages, des scabieuses aux tons fins, et, de -place en place, les nobles hampes de roses trémières. -On ne distinguait pas les sentiers. Grâce -aux croix seulement, on évitait de marcher sur -les tombes.</p> - -<p>Mais, au milieu de toute cette verdure et de<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span> -ces couleurs, un espace d’une crudité blanche -attira et choqua l’œil de Gilberte.</p> - -<p>Elle s’approcha, éblouie par cet éclat de marbre -sous le ciel d’un bleu dur, dans la pluie aveuglante -de lumière.</p> - -<p>Une grille dorée l’arrêta. Et elle resta en contemplation -devant la tombe de Sabine.</p> - -<p>A deux pas derrière elle, M. de Villenoise, -gêné, restait les yeux à terre, tête nue sous la -brûlure du soleil.</p> - -<p>Le monument était un chef-d’œuvre artistique. -Vincent l’avait commandé à un très grand sculpteur. -Appuyée contre le bloc de marbre qui portait -le nom de la morte, une figure féminine -d’une grâce délicieuse étendait à demi la main -droite, dans un geste d’apaisement, de pardon, -de pitié. Elle semblait vouloir faire descendre -quelque chose d’infiniment doux dans l’invisible -profondeur de la tombe. Un peu au-dessous de -cette main, et déroulé à l’angle du bloc, un feuillet -de marbre portait ces mots, qui commentaient le -geste de la statue:</p> - -<p class="pc1 lmid">ELLE REPOSE PARDONNÉE.</p> - -<p class="p1">Ainsi était accompli le vœu suprême de Sabine. -Pour les rares visiteurs du cimetière, cette inscription -devait sembler une simple formule religieuse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span></p> - -<p>Cependant Gilberte s’était retournée vers son -mari. Elle lui toucha le bras. Il leva les yeux. Jamais -elle ne lui avait paru si belle. Une gravité -attendrie rendait plus séduisant ce visage où flottait -un charme d’enfance. Elle dit:</p> - -<p>—Je la trouve superbe, cette tombe. Mais -regarde!... Rien que du marbre et du métal doré! -Elle n’a donc personne au monde, cette pauvre -femme, qui lui apporte parfois une gerbe de roses, -ou même un simple bouquet des champs?...</p> - -<p>Et, comme Vincent, très ému, se taisait, Gilberte -ajouta d’une voix insinuante et câline, ainsi -qu’une petite fille qui demanderait une grosse -faveur:</p> - -<p>—Nous viendrons mettre ici des fleurs, n’est-ce -pas? Vois-tu... sa folie et son crime ont fait -notre bonheur. Et elle a tant souffert!...</p> - -<p>Puis, plus bas encore, la jeune femme murmura:</p> - -<p>—Pauvre, pauvre créature de douleur et de -passion!... Vincent, elle t’aimait et elle t’a perdu... -N’est-elle pas assez punie?</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-419.jpg" width="200" height="137" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span></p> - -<p class="pc4 lmid"><i>Achevé d’imprimer</i></p> -<p class="pc1 reduct">le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-quatorze</p> -<p class="pc1 reduct">PAR</p> -<p class="pc1 mid">ALPHONSE LEMERRE</p> -<p class="pc1 reduct">25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25</p> -<p class="pc1 mid"><i>A PARIS</i></p> - -</div> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Haine d'amour, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR *** - -***** This file should be named 50521-h.htm or 50521-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/5/2/50521/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/50521-h/images/a.jpg b/old/50521-h/images/a.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 60af4e0..0000000 --- a/old/50521-h/images/a.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/c.jpg b/old/50521-h/images/c.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a660b30..0000000 --- a/old/50521-h/images/c.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/cover.jpg b/old/50521-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 24008bf..0000000 --- a/old/50521-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/d.jpg b/old/50521-h/images/d.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1239175..0000000 --- a/old/50521-h/images/d.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/ill-005.jpg b/old/50521-h/images/ill-005.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9b8f0c5..0000000 --- a/old/50521-h/images/ill-005.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/ill-419.jpg b/old/50521-h/images/ill-419.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d49a80e..0000000 --- a/old/50521-h/images/ill-419.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/l.jpg b/old/50521-h/images/l.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 517fa19..0000000 --- a/old/50521-h/images/l.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/logo.jpg b/old/50521-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 40dc7e1..0000000 --- a/old/50521-h/images/logo.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/m.jpg b/old/50521-h/images/m.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 195ab16..0000000 --- a/old/50521-h/images/m.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/s.jpg b/old/50521-h/images/s.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9d6b5b5..0000000 --- a/old/50521-h/images/s.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/t.jpg b/old/50521-h/images/t.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d4122da..0000000 --- a/old/50521-h/images/t.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/u.jpg b/old/50521-h/images/u.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 12f9bbd..0000000 --- a/old/50521-h/images/u.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50521-h/images/v.jpg b/old/50521-h/images/v.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 30dd834..0000000 --- a/old/50521-h/images/v.jpg +++ /dev/null |
