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-The Project Gutenberg EBook of Haine d'amour, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Haine d'amour
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: November 21, 2015 [EBook #50521]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées
- ainsi: a^b et a^{bc}.
-
-
-
-
- Haine d’Amour
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR
-
-
-_POÉSIE_
-
- FLEURS D’AVRIL, ouvrage couronné par l’Académie française,
- 1 vol. 3 »
-
- SURSUM CORDA, pièce de vers ayant remporté le grand prix de
- poésie à l’Académie française, 1 vol. » 75
-
- UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 50
-
- RÊVES ET VISIONS, ouvrage couronné par l’Académie française.
- 1 vol. 3 »
-
- POUR LES PAUVRES. 1 vol. in-4º papier vergé 3 »
-
-
-_ROMAN_
-
- LE MARIAGE DE GABRIELLE, ouvrage couronné par l’Académie
- française. 1 vol. 3 50
-
- L’AMANT DE GENEVIÈVE. 1 vol. 3 50
-
- MARCELLE. 1 vol. 3 50
-
- AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50
-
- NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50
-
- UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50
-
- PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50
-
- JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50
-
- L’AUBERGE DES SAULES, illustré par Jeanne Lemerre et Henri
- Pille. 1 vol. 9 »
-
-
-_TRADUCTION_
-
- LORD BYRON, Œuvres complètes. Tome I (_Heures d’Oisiveté_,
- _Childe Harold_) précédé d’un _Essai sur Lord Byron_.
- 1 vol. in-12, papier vélin, orné d’un portrait de Lord Byron. 6 »
-
- Tome II (_Le Giaour_, _La Fiancée d’Abydos_, _Le Corsaire_,
- _Lara_, etc.). Traduction couronnée par l’Académie française. 6 »
-
-
-_SOUS PRESSE_
-
- LORD BYRON, tome III 1 vol.
-
- STERNE, _Voyage sentimental_ (traduction nouvelle) 1 vol.
-
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
- _DANIEL LESUEUR_
-
- Haine d’Amour
-
- [Illustration]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
-
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCC XCIV
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Page
-
- CHAPITRE I. 1
-
- CHAPITRE II. 44
-
- CHAPITRE III. 77
-
- CHAPITRE IV. 98
-
- CHAPITRE V. 141
-
- CHAPITRE VI. 175
-
- CHAPITRE VII. 198
-
- CHAPITRE VIII. 223
-
- CHAPITRE IX. 274
-
- CHAPITRE X. 288
-
- CHAPITRE XI. 314
-
- CHAPITRE XII. 322
-
- CHAPITRE XIII. 350
-
- CHAPITRE XIV. 367
-
- CHAPITRE XV. 404
-
- CHAPITRE XVI. 411
-
-
-
-
-Haine d’Amour
-
-
-
-
-I
-
-
-SOUS un soleil tendre, mouillé de brumes légères, par un matin charmant
-d’avril, un landau de grande remise descendait les Champs-Élysées. Au
-premier coup d’œil, on reconnaissait la classique voiture de noce,—non
-pas la berline doublée de satin blanc et aux lanternes argentées
-des mariées de boutique, mais l’équipage plus sobre que préfère la
-bourgeoisie à prétentions mondaines, et qui généralement s’accompagne
-d’un petit coupé pour les époux.
-
-La destination de ce landau se trahissait d’ailleurs moins par
-l’astiquage des harnais un peu fatigués, par la toilette soignée
-des chevaux et par on ne sait quel air de gala, que par l’éclair
-d’une cravate et d’un plastron blancs, que l’on voyait étinceler à
-l’intérieur, entre les revers d’un habit noir.
-
-Un jeune homme, dans un angle du large véhicule, s’enfonçait et
-s’effaçait, comme gêné, à cette heure matinale et parmi l’activité
-ambiante, par son costume de soirée, que dissimulait à peine un élégant
-par-dessus clair. Certainement ce jeune homme avait devant lui quelque
-journée de bombance et de paresse; aussi put-il voir s’allumer d’envie,
-sur son passage, le regard des employés qui s’arrêtaient une seconde,
-avant d’entrer, avec un soupir d’ennui, sous le porche du Ministère de
-la Marine.
-
-Pourtant c’était à une véritable corvée—telle du moins il la désignait
-en lui-même—que se rendait Vincent de Villenoise.
-
-Garçon d’honneur!... Quelle fonction dépourvue de sens et d’intérêt,
-décorée de quel titre absurde!—«Je suis garçon d’honneur!» Pouvait-on,
-sans les faire suivre d’une exclamation énervée, formuler ces trois
-mots d’un jargon ridicule,—ces trois mots qui représentaient pour lui
-quinze heures de piétinement, de parade et de fadaises?...
-
-Et c’était pour cela, pour ce supplice bête, que Vincent renonçait au
-programme ordinaire d’une de ses journées: à sa promenade à cheval dans
-les allées du Bois; à quelque intéressant assaut chez Ruzé ou à deux
-ou trois bons cartons chez Gastinne; et surtout à ses chers moments
-de rêverie et d’étude, dans la pénombre recueillie de son immense et
-sévère cabinet de travail, au premier étage de son hôtel, rue Jean
-Goujon! Il le voyait, son hôtel, qu’il venait à peine de quitter. Il se
-tenait devant la porte... Il y rentrait par la pensée... Il montait le
-large escalier, où, sur la moquette, ses pas s’assourdissaient... Il
-pénétrait dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire d’âme... Et tout
-de suite, de la multitude des volumes alignés le long des murs, comme
-des œuvres artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son esprit
-impersonnel et attentif, tout ce que l’humanité, à travers les âges,
-élabora de réflexions, de chimères et d’hypothèses. Sur son bureau,
-il apercevait un livre ouvert, un livre latin: les _Astronomiques_
-de Manilius. Puis, à côté, des feuillets couverts d’écriture: la
-traduction commencée,—cette traduction qui devait, en faisant mieux
-connaître le poète romain, mettre à sa véritable place, à côté de
-Lucrèce, ce philosophe de fatalisme et d’impassibilité que fut Manilius.
-
-Vincent regretta de n’être point devant ce bureau, la plume suspendue
-sur ces feuillets, prête à tracer, puis à raturer souvent, les mots
-laborieux. Mais le caractère même de ses travaux de prédilection, à ce
-moment, le frappa d’une tristesse.
-
-«Traduire... Jamais produire...» soupira-t-il.
-
-Car—il en avait conscience, trop clairement—sa ferveur, sa docilité
-d’érudit, venaient de son manque d’originalité intellectuelle, de sa
-radicale impuissance à créer.
-
-Vincent de Villenoise avait la curiosité de la pensée des autres. Il
-n’était pas possédé par cette curiosité différente, celle de l’inconnu,
-qui précipite un esprit en avant, dans les abîmes et malgré les
-vertiges, en lui inspirant, au contraire, le dédain de ce que déjà les
-autres ont exploré, découvert.
-
-Mais, comme—dans ce landau qui le menait chercher une invitée de la
-noce—il énonçait avec mélancolie cette espèce de jeu de mots, devise
-forcée de son intelligence: «Traduire... Jamais produire...» ses yeux
-rencontrèrent une affiche. Et la coïncidence lui parut tellement
-saisissante d’ironie, que Vincent rit à demi-voix, comme avec une
-personne vivante, de la moquerie que lui lançaient les choses.
-
-Elle était, cette affiche, d’une vulgarité criante.
-
-Étalée sur la palissade en planches où s’enfermaient les travaux d’une
-maison en construction, elle représentait une gigantesque et rutilante
-bouteille, se détachant comme en relief sur un fond du jaune le plus
-vif. Une étiquette enroulée aux flancs de cette bouteille portait deux
-mots, écrits en lettres d’un pied: APÉRITIF BERTET. Et, tout au bas,
-sur le fond jaune, on lisait encore cette recommandation, d’un style
-tellement concis qu’elle en devenait inoubliable: _Le meilleur des
-apéritifs_.
-
-C’était tout. Mais cette affiche-là, Vincent savait qu’à la première
-palissade en planches de la prochaine maison en construction il
-allait la retrouver; que, s’il prenait un train quelconque, pour
-n’importe quelle direction, l’affiche flamboierait devant ses yeux à
-toutes les stations de la ligne; que, s’il descendait en n’importe
-quelle ville d’Europe, il verrait surgir l’affiche le long des murs;
-qu’il apercevrait des réductions de l’affiche aux vitres de tous
-les cafés; que, dans les théâtres, il verrait descendre l’affiche,
-pendant l’entr’acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore que,
-s’il s’embarquait sur un paquebot, dans un port quelconque, l’affiche,
-reproduite sur toile vernie, et circonscrite en un cadre de bois,
-voyagerait avec lui, suspendue dans un coin de la salle à manger;
-que, s’il abordait au Caire, dans les Indes, au Japon, ou jusque dans
-quelque île à peine explorée des archipels océaniens, la première chose
-qui frapperait ses regards dès qu’il aurait mis pied à terre, ce serait
-la bouteille de pourpre sur fond d’or, avec son cachet de cire en
-guise de cimier, l’écartèlement de son étiquette blanche, et sa devise
-en exergue: _Le meilleur des apéritifs_. Car cette affiche paraissait
-être le blason du monde civilisé, de ce monde moderne qui pourrait
-cependant plus que tout autre se passer d’apéritif, tant est dévorante
-la faim de jouissances qui le rend esclave de ses entrailles.
-
-«Traduire... Jamais produire...» répéta Vincent de Villenoise. «Mon
-père, lui, a produit quelque chose... l’APÉRITIF BERTET.» C’est avec
-une ironie à l’égard de cette facile invention, un mouvement de
-rage contre sa propre impuissance et d’humeur contre l’insolence de
-cette énorme affiche suggestionnant l’humanité avec deux mots et la
-silhouette d’une bouteille, que le jeune homme émit pour lui-même cette
-réflexion. Cependant il était injuste, puisque son immense fortune, son
-hôtel de la rue Jean Goujon, son château de Villenoise—dont, après les
-formalités légales, son père, Armand Bertet, avait pris et lui avait
-légué le nom,—tout, jusqu’à son instruction raffinée, jusqu’à ses
-studieux loisirs, était sorti de la panse arrondie de cette purpurine
-bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il tant de la
-voir?... Au point que s’il eût connu quelque région habitable où ne se
-fussent point glissées les réclames de l’APÉRITIF BERTET, Vincent s’y
-serait réfugié; non pas pour toujours—il aimait trop Paris—mais de
-temps à autre, en guise de cure morale, pour éliminer de son organisme
-le jaune et le rouge de cette affiche, dont la sensation l’exaspérait.
-
-Peut-être... (bien que l’accoutumance au bien-être et l’ingratitude
-envers ses causes soient tellement naturelles qu’il semble inutile de
-les expliquer), peut-être Vincent de Villenoise sentait-il confusément
-que, malgré son rôle de corne d’abondance, la bouteille de l’affiche
-avait eu des torts envers lui. Sans cet incroyable flot d’or que, de
-ses gros flancs de verre glauque, de son goulot commun, elle avait
-déversé dans la misérable arrière-boutique d’Armand Bertet, le petit
-Vincent aurait reçu une éducation bien différente. Au lieu d’être,
-pendant dix-huit ans, comprimé dans le moule où se réalise le type du
-«monsieur» et du «savant», tel que le concevait son père,—l’ancien
-garçon épicier Armand, devenu Bertet le marchand de produits chimiques,
-puis M. Bertet l’inventeur de l’apéritif, puis M. Bertet de Villenoise,
-directeur d’usine, et enfin M. de Villenoise, châtelain et maire
-de sa commune;—au lieu d’avoir plié sa souple intelligence et son
-trop docile caractère à la discipline du lycée, des précepteurs
-particuliers, de l’École Normale et de l’École de Droit; au lieu de
-n’avoir vu rien de plus glorieux au monde que le maximum des points
-dans les examens, que les soutenances de thèse, que les titres de
-docteur et d’agrégé, Vincent eût de bonne heure engagé la lutte pour
-la vie. Et quelque chose lui disait que, dans cette lutte, il n’eût
-pas été vaincu. Doué comme il l’était, comme il l’avait montré dès sa
-petite enfance, peut-être ne lui avait-il manqué qu’un peu de volonté,
-un certain esprit d’initiative pour devenir vraiment «quelqu’un».
-Mais cette volonté, cet esprit d’initiative, doivent, avec le genre
-d’éducation moderne, être poussés jusqu’à l’indépendance outrée,
-l’instinct de contradiction, la révolte, pour ne pas s’éteindre sous
-l’effroyable amas des idées toutes pensées et des opinions toutes
-faites, sous l’amoncellement des connaissances tout élaborées, et
-dans le laminoir des examens identiques écrasant à la même mesure
-les esprits les plus dissemblables. C’est même sans doute parce
-que de telles qualités d’énergie triomphent seulement lorsqu’elles
-ont l’exagération d’un défaut, que tous les hommes illustres sont
-contraints d’avouer aux enfants, dans les distributions de prix, qu’ils
-ont été des «cancres» au collège. Vérité presque à coup sûr, mais
-vérité bien dangereuse à dire devant des auditeurs de douze ans.
-
-Vincent de Villenoise, loin d’être un cancre, avait porté sur son
-front d’adolescent tous les lauriers universitaires. Bien légères,
-ces couronnes de papier doré! Toutefois de quel poids fabuleux, de
-quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent de plus en plus
-l’intelligence humaine, la volonté humaine! Heureusement on ne les
-propose pas partout comme but suprême aux efforts des générations qui
-grandissent.
-
-De pareilles réflexions s’ébauchaient à peine, en ce matin d’avril,
-dans l’esprit de M. de Villenoise, tandis que le landau de noce le
-transportait vers une personne inconnue de lui, M^{me} Pirard, qu’il
-devait ramener chez le général Méricourt, où le cortège s’assemblait.
-Pourtant, il avait déjà craint de découvrir en lui-même une certaine
-impuissance à vouloir; et cette crainte lui redevenait sensible
-précisément parce qu’il allait assister, ce jour-là même, au mariage de
-son meilleur ami, Robert Dalgrand, avec M^{lle} Lucienne Méricourt, la
-fille du général.
-
-Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre cette détermination
-énorme de changer radicalement sa vie, de risquer son bonheur, pour
-une seule chance de bonheur plus grand, contre vingt chances de
-malheur possible. Robert avait accepté de jouer sa sécurité morale,
-son indépendance, tout son avenir, à pile ou face, avec l’inconnu
-pour enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement, sans les
-hésitations, les retards, les tourments d’incertitude qui, pour
-Vincent, eussent accompagné un acte d’une telle importance.
-
-Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine avait sonné, Vincent,
-parfois, avait entrevu ce que pourrait devenir son existence s’il
-parvenait à hausser sa volonté jusqu’à une décision pareille. Mais,
-outre que des circonstances très spéciales semblaient—à son point de
-vue du moins—lui interdire de songer au mariage, son antipathie pour
-les résolutions irréparables et l’insuffisance des données d’après
-lesquelles se serait déterminé son choix, suffisaient pour couper court
-aux fantaisies nuptiales de son imagination.
-
-Il admirait donc Robert—comme un homme qui a peur de l’eau admire le
-nageur qui pique une tête: sans l’envier précisément.
-
-Cependant M. de Villenoise n’eut pas le loisir d’analyser pourquoi
-son état d’esprit tournait à un vague mécontentement de lui-même. Il
-arrivait chez cette M^{me} Pirard, qu’on l’envoyait quérir,—une tante
-veuve d’un certain âge, qui le fit attendre assez longtemps au salon
-parce que sa toilette n’était pas terminée. Tandis que, dans le secret
-de la chambre à coucher, la couturière élargissait à la hâte un corsage
-de satin grenat dans lequel, au dernier moment, la dame ne pouvait
-pas entrer, Vincent, qui, machinalement, feuilletait des albums de
-photographies, profita de sa solitude pour bâiller jusqu’aux larmes;
-puis il murmura entre ses dents:
-
-«Sacristi! voilà des corvées qui convertiraient à l’union libre!»
-
-Mais la veuve parut, montrant, sous les frisures grisonnantes de ses
-cheveux, un visage presque aussi grenat que sa cuirasse de satin.
-La couturière venait de lui dire: «Madame ne porte pas trente ans.»
-Et la grosse personne, qui savourait cette phrase, fut saisie d’un
-attendrissement à se trouver tout à coup face à face avec un jeune
-homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une table son claque,
-dont le ressort serrait un de ses gants, et s’inclina, sans se douter
-que, sous ce corsage sanglé à outrance, un cœur encore sensible venait
-de précipiter ses battements, au grand risque d’une congestion pour la
-dame. Pourtant, si, lorsqu’elle eut soupiré très fort pour reprendre sa
-respiration et qu’il la suivit à travers l’antichambre et l’escalier,
-Vincent se fût avisé du danger de suffocation qu’elle venait de courir,
-il eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa jolie barbe en
-était cause.
-
-C’était sa coquetterie, en effet, et le principal charme de sa
-physionomie, cette fine mousse blonde, qui, savamment taillée,
-allongeait en pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus de sa
-lèvre, et s’en allait, presque rasée vers le haut des joues, se perdre
-en léger coup d’estompe sous les cheveux à peine plus foncés. C’était
-elle qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de l’affinement à ses
-traits, un air d’élégance et d’énergie à toute sa personne. Grâce à
-cette barbe si bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la tête
-amoureuse et martiale d’un gentilhomme du XVI^e siècle, et pouvait
-porter crânement son nom de Villenoise. D’ailleurs, à part une secrète
-prédilection pour ce mâle ornement de son visage, le jeune homme
-n’avait aucune fatuité.
-
-Remonté en voiture, cette fois à côté de la grosse M^{me} Pirard, il
-faisait des efforts pour écouter poliment. Car elle jugeait à propos
-de causer. Vincent ne s’intéressait guère aux détails qu’elle lui
-donnait sur la famille de son cousin le général. Et il s’exaspérait
-intérieurement à l’idée que ce bavardage n’était que le commencement
-d’un supplice destiné à se prolonger jusqu’à minuit. Mais, s’apercevant
-qu’il ne lui donnait pas la réplique, la dame le questionna
-directement. Elle voulut savoir quelle était la demoiselle d’honneur de
-M. de Villenoise.
-
-—M^{lle} Gilberte Méricourt, madame.
-
-—Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne. Car vous savez sans
-doute que la fiancée de votre ami s’appelle Lucienne?
-
-—Je l’avais oublié, madame.
-
-—Tiens! Et vous avez retenu le nom de Gilberte?
-
-—C’est que je l’avais écrit... pour le faire broder sur un mouchoir
-que je lui offre, comme c’est l’usage, avec le bouquet.
-
-—Vous connaissez déjà mes deux petites cousines?
-
-—Je les ai vues une fois, avec leur père, à l’Opéra. Mon ami Robert
-Dalgrand m’a conduit dans leur loge.
-
-—Une fois?... C’est tout?... Vous n’étiez donc pas à la soirée de
-contrat?
-
-—Non, madame. Je vais dans le monde aussi peu que possible.
-Aujourd’hui, si ce n’était pas pour le meilleur de mes camarades
-d’enfance...
-
-—Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte aux années de collège?
-
-—D’école communale, madame. J’ai suivi l’école avant d’entrer au lycée.
-
-—Et M. Dalgrand a continué d’être votre compagnon d’études?
-
-—Robert Dalgrand n’a jamais suivi les cours du lycée, madame.
-
-—Où donc a-t-il passé ses examens?
-
-—Il n’a jamais passé d’examens, madame.
-
-La stupéfaction et le désappointement se peignirent sur les traits de
-M^{me} Pirard. Elle demanda, en baissant la voix, comme s’il se fût agi
-pour M. Dalgrand d’une circonstance déshonorante:
-
-—Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait?
-
-—Le général, madame, connaît toute la vie du fiancé de sa fille.
-
-—Pauvre Lucienne! murmura M^{me} Pirard. Pourvu que cet homme la rende
-heureuse!
-
-—Cela dépendra beaucoup de M^{lle} Lucienne, remarqua Vincent.
-
-—Oh! reprit M^{me} Pirard en pinçant les lèvres, ma cousine est une
-jeune personne si supérieure! Elle a tous ses brevets. Le plus grand
-malheur pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit peu cultivé,
-qui ne la comprendrait pas, qui la ferait végéter dans un milieu
-vulgaire...
-
-M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait. Aussi laissait-il M^{me}
-Pirard exhaler son hostilité subite et sa méfiance contre ce Robert
-Dalgrand qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment
-du casier social. Pas de diplômes!... Et on lui donnait le titre
-d’ingénieur! Mais c’était donc un imposteur, un aventurier, cet
-homme-là, quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser la
-fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement pris des
-renseignements? La grosse dame ne pouvait se retenir de montrer toutes
-ses craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant personnage.
-Elle les résuma dans un soupir:
-
-—Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait que c’est un garçon
-très distingué!
-
-—Plus que distingué, madame, dit Vincent d’une voix douce. Il a du
-génie.
-
-M^{me} Pirard le regarda et, du coup, suspendit l’averse de ses
-paroles. Ce jeune homme à la barbe blonde se moquait d’elle,
-évidemment. Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme sensée, en
-parente soucieuse du bonheur de sa jeune cousine et plus au fait des
-choses de ce monde qu’un général manœuvrant dans la vie civile comme
-un hanneton dans une carafe? Elle fut si visiblement déconcertée que M.
-de Villenoise eut pitié d’elle. En quelques mots—quitte à n’être pas
-compris—il lui fit le portrait de Robert Dalgrand.
-
-Non, c’était vrai, son ami n’avait même point passé le baccalauréat,
-et se trouverait fort en peine pour décliner _rosa_, la rose. Mais
-cela ne l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs de son
-temps, et d’avoir établi des voies ferrées, élevé des viaducs, jeté
-des ponts sur des rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on
-ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout de son habileté
-merveilleuse à manier les hommes, de la faculté qu’il possédait de
-faire accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, la besogne
-de cinquante. Mais la science ne lui manquait pas. Oh! non point la
-science superficielle et encyclopédique des écoles dites «spéciales»...
-Mais les connaissances acquises par l’observation, par les expériences
-progressives, par les voyages techniques. Tout petit garçon, dans
-l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait des machines pour
-une Compagnie de chemin de fer; plus tard, quand lui-même, après
-l’obtention d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un des
-employés inférieurs de cette Compagnie, Robert trouvait des aliments
-à sa passion pour la mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui
-remplissait ses rêves, c’étaient les colossales œuvres de fer, et aussi
-l’activité formidable et précise des machines. Dès qu’il avait quelque
-loisir, il profitait des facilités de circulation que lui donnait son
-emploi pour aller suivre sur place des travaux qui l’intéressaient.
-Parfois il risquait des conseils, élaborait des projets, dressait des
-plans. On finit par le retirer des bureaux, par lui confier une équipe
-de terrassiers; et, quand il eut achevé en deux semaines un nivellement
-pour lequel un ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un
-mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement. Mais aussitôt
-des jalousies l’entravèrent. Des chefs et sous-chefs, plus ou moins
-brevetés, se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant
-sur des professionnels; la hiérarchie menacée entra en lutte avec lui.
-Robert céda, quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait; un
-ingénieur qui partait pour établir une voie ferrée en Asie Mineure
-l’emmena comme contremaître. Cet homme pensait exploiter le jeune
-Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant les devis de son
-patron, il en combina d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites
-des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs kilomètres
-sur la longueur de la ligne, sans avoir à creuser des terrains plus
-résistants, et de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes, qui
-coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul jour le temps calculé
-pour des Européens, que l’on eût engagés à grands frais. L’ingénieur
-craignit qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan avant que
-le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. Il lui proposa une
-association. Robert y consentit. Malgré toutes les finesses de son
-collaborateur, il réalisa des bénéfices considérables. Ce fut pour lui
-le commencement de la fortune. Depuis lors—c’est-à-dire au cours de
-dix années—le nom de Robert Dalgrand s’était attaché à des travaux
-dont quelques-uns comptaient parmi les plus hardis de ce dernier quart
-de siècle. Mais la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi
-la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale, n’était-elle
-pas établie à Paris, où l’on n’admet guère, à quelques éclatantes
-exceptions près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui Robert avait
-trente-trois ans, il était riche, et il nourrissait une ambition:
-c’était de se consacrer à quelque œuvre française, de vaincre au
-profit de sa renommée les préjugés d’une patrie où fleurissaient à son
-encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme et les diplômes.
-
-Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher ce récit, quand le
-landau s’arrêta devant la maison du boulevard Malesherbes où demeurait
-le général Méricourt. D’autres voitures, du même style banal, mêlées
-de quelques victorias ou coupés de maître, stationnaient en longue
-file au bord du trottoir. Près de la porte cochère, des badauds
-s’attroupaient. Un petit patronnet, sa manne sur la tête, ricana
-lorsqu’il eut vu passer M^{me} Pirard:
-
-—Ah! là, là... Mince de tourte!... J’vas recommander le moule au
-patron.
-
-En bas, le vestibule était transformé en un buisson de plantes vertes,
-entre lesquelles un passage donnait accès à l’escalier. C’était une
-grande maison de rapport, dont le général n’occupait que le troisième
-étage. Aux deux premiers paliers, parmi d’autres plantes vertes, les
-locataires entr’ouvraient leurs portes pour voir descendre le cortège.
-
-M^{me} Pirard s’arrêta; la respiration lui manquait. Vincent saisit cet
-instant pour lui dire:
-
-—Pardon... Mais je ne suis pas au courant de la famille... Je ne
-voudrais pas commettre d’impair. La générale Méricourt est morte,
-n’est-ce pas?
-
-La dame inclina la tête, désespérant de dire: «Oui». Et elle n’avait
-pas encore repris haleine assez pour parler quand, avec elle, Vincent
-de Villenoise entra dans le grand salon.
-
-Une foule de toilettes claires mêlées à des habits noirs papillotèrent
-devant les yeux du jeune homme. Il hésitait. Mais tout de suite
-quelqu’un s’avança, lui prit la main, et la lui serra d’une telle
-étreinte qu’il en fut remué. C’était Robert Dalgrand.
-
-—Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel bonheur!
-
-—Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu sais... De toute mon âme!...
-
-A dire cela, de Villenoise s’émut lui-même, en découvrant avec quelle
-vivacité de désir, quelle chaleur d’affection, il souhaitait le bonheur
-de son ami. L’ennui qu’il éprouvait tout à l’heure de la «corvée» de
-cette noce s’effaçait dans la commotion profonde de cette poignée de
-main.
-
-Troublé de se sentir brusquement tout autre, il s’inclinait maintenant
-devant le général. Celui-ci était en costume civil, n’ayant pas remis
-son uniforme depuis plus de deux ans qu’il avait pris sa retraite.
-C’était un homme âgé, marié fort tard, et connu pour le culte qu’il
-gardait à la mémoire de sa femme, comme pour la passion de tendresse
-dont il enveloppait ses deux filles. Vincent remarqua sa haute taille,
-sa grosse moustache blanche, ses petits yeux expressifs et bons, puis,
-à son cou, la cravate rouge de la Légion d’honneur.
-
-Mais aussitôt Robert l’entraînait à l’écart.
-
-—Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais comme je suis heureux!
-
-A cette affirmation, une sorte de frisson interne refroidit M. de
-Villenoise. L’ardeur qu’il avait mise à souhaiter la félicité de son
-ami venait-elle donc de ce que, tout à l’heure encore, il doutait de
-cette félicité? D’où procède cette vague mais indéniable souffrance que
-cause l’affirmation trop éclatante du bonheur des autres? Est-ce la
-jalousie simple et basse, ou le sentiment que notre existence et notre
-affection sont alors réduites au minimum d’importance pour eux?
-
-Comme son ami s’éloignait pour souhaiter la bienvenue à d’autres
-personnes, Vincent le suivit du regard.
-
-Le héros de la fête dépassait plus ou moins par la taille tous les
-hommes qui se trouvaient là. Le général seul était presque aussi
-grand que lui. Mais le général, auprès de son futur gendre, semblait
-un peuplier dans le voisinage d’un chêne. Robert avait des épaules
-proportionnées à sa haute stature, des membres d’athlète, dont on
-voyait, sous le drap fin de l’habit noir, jouer les muscles avec une
-aisance robuste qui n’était pas sans grâce; hors de son col blanc
-s’érigeait un cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune et
-douce, aux traits réguliers, aux yeux d’enfant. Il portait la barbe,
-ainsi que son ami de Villenoise, mais une barbe plus drue, moins
-élégante, et foncée comme la coque d’une châtaigne mûre. C’était un
-superbe garçon, chez qui peut-être on eût découvert plus vite que chez
-l’autre les traces de l’hérédité plébéienne. La simplicité de ses
-manières, l’intelligence de sa physionomie, le charme persuasif de sa
-voix, lui donnaient, il est vrai, une toute particulière distinction.
-Mais il n’avait pas l’affinement que de Villenoise devait à de plus
-lointaines habitudes de luxe ainsi qu’à tous les sports les plus
-choisis de l’esprit et du corps.
-
-Cependant, parmi les nombreux invités réunis dans ce salon, les
-conversations languissaient; les yeux se tournaient vers une porte
-intérieure; des messieurs regardaient leur montre; la mariée se faisait
-attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle d’honneur de Vincent,
-l’aidait sans doute à terminer sa toilette, car le jeune homme l’avait
-en vain demandée à Robert.
-
-Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement de l’heure qui
-passe, car, ne connaissant personne parmi tout ce monde, il s’enfonçait
-en lui-même, se perdait dans ses souvenirs d’enfance, où se mêlait
-l’image de Dalgrand.
-
-Dans ce recul, cette image lui paraissait presque plus familière.
-En effet, durant les dernières années, Robert, ayant vécu presque
-constamment hors de France, s’enveloppait d’un peu d’inconnu pour
-l’affection dépaysée de son ancien camarade.
-
-Maintenant Vincent le revoyait gamin de six ans, dans la cour de
-l’école communale, qui lui tendait la moitié de sa tartine de quatre
-heures.
-
-Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait apaisé les affres
-d’une faim véritable chez le chétif garçonnet qu’il était alors
-lui-même. Car la misère, chez les Bertet, avait été épouvantable, alors
-que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait aux expédients
-désespérés. La réclame, après avoir dévoré le fonds de commerce,
-les économies, le crédit du négociant, absorbait les meubles, les
-vêtements, la nourriture du ménage: elle épuisa le sang et la vie
-de M^{me} Bertet, qui en mourut. Et nulle clientèle ne venait à
-l’apéritif. Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son inventeur
-en donna. Il distribua sa liqueur aux cafetiers, aux débitants de
-boissons; il en fit charger à bord des navires, qui l’emportèrent
-dans le monde entier. Les marchands, désormais ayant tout à gagner,
-forcèrent la vente. Et la hantise du mot finalement opéra... C’était
-bien sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que ses voisins
-traitaient de fou. Il jouait une martingale avec la destinée.
-L’important était—comme pour toute martingale—qu’il pût renouveler
-ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné. Il ne possédait plus un
-centime, et il cherchait autour de son taudis un clou pour se pendre,
-quand la première commande lui arriva. Le lendemain il en vint dix,
-le surlendemain trente... Et ce fut une marée sans reflux: le flot
-des millions monta, creva sa porte, envahit tout. A peine avait-il
-agrandi son établissement, qu’il lui fallait agrandir encore, jusqu’à
-ce qu’il acquît le château et fonda l’usine de Villenoise, cette usine
-où travaillait, à l’heure même, pour son fils et son héritier unique,
-une population d’ouvriers.
-
-Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son esprit les péripéties de
-cette étrange fortune, mais jamais avec des évocations de détails plus
-précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait aller et venir,
-parmi le chatoyant fouillis des robes de soie et de velours, la grande
-silhouette aux gestes tranquilles de son ancien camarade.
-
-Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute grande; un remous creusa
-la foule des invités, sur les lèvres desquels courut un murmure de
-sympathie et d’admiration. Et, tout à coup, M. de Villenoise vit
-s’avancer, d’une démarche muette et glissante, la plus charmante
-incarnation de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement.
-
-C’était la mariée, celle qui se nommait encore M^{lle} Lucienne
-Méricourt, et qui, dans une heure, s’appellerait M^{me} Robert Dalgrand.
-
-Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur, on voyait, sur ses
-joues délicatement roses, l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche,
-dans un indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui remplissait
-l’âme. Quelque chose d’adorable et de suave émanait de ce sourire,
-à cause de la pudeur qui s’efforçait de fermer les fines lèvres
-et de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait vu ce sourire,
-qui prenait le cœur tout d’abord, les regards, irrésistiblement, se
-portaient vers la petite touffe d’oranger presque perdue dans les
-fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification de cette
-fleurette, couronnant toute cette vivante et mouvante blancheur,
-effaçait les autres pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des
-spectateurs... Curiosité qui, par son objet et sa nature, par les
-images qu’elle évoquait, eût, sous le masque d’élégance, intérieurement
-ramené tous ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si
-pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs, des espérances,
-des déceptions, et cette fumée de mélancolie qui, dans le cœur,
-invinciblement s’élève devant tous les mystères humains.
-
-Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux sur personne, marcha
-droit vers son père. Elle lui prit le bras, à deux mains, d’une façon
-câline. Et le général, pour donner le signal du départ, eut un geste
-brusque de commandement militaire, sans doute parce qu’il redoutait
-quelque assaut de son émotion.
-
-Un jeune homme, debout à la porte, se mit à faire l’appel des noms,
-deux par deux, suivant l’ordre où les couples devaient descendre et
-prendre place dans les voitures.
-
-M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La longue traîne de satin
-blanc mit un intervalle. Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à
-une dame, le premier témoin de la mariée,—un chef d’armée célèbre,
-également en costume civil, mais avec le cordon de grand-croix en
-sautoir sous son gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné de
-sa mère,—grande vieille femme, aux traits rustiques, un peu durs, mais
-empreints d’une singulière dignité.
-
-Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier mécanicien, ne montrait ni
-gaucherie ni étonnement dans ce milieu supérieur où son fils l’avait
-élevée par son génie et où il allait lui donner pour bru la fille d’un
-général. C’est que M^{me} Dalgrand était trop la mère de Robert par
-la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté pour n’avoir
-pas pressenti devant son enfant quelque merveilleux avenir, et pour ne
-pas s’être inconsciemment préparée de longue date à tenir partout et
-toujours sa place à côté de lui.
-
-A la voir passer, toute droite et fière, avec son air de matrone
-biblique, Vincent recommençait à se souvenir, à rêvasser, l’esprit
-perdu au fil de sa songerie. Mais tout à coup il entendit son nom et
-tressaillit; on l’appelait avec sa demoiselle d’honneur.
-
-«M. Vincent de Villenoise... M^{lle} Gilberte Méricourt.»
-
-Où était-elle? Comment allait-il savoir? Il se retourna, effaré.
-
-Tout près de lui, une jeune fille lui souriait, tendant la main pour
-lui prendre le bras. Mais, dans sa surprise, il ne songeait pas à
-l’offrir. Elle lui dit:
-
-—Vous ne me reconnaissez pas?... Venez, dépêchons-nous!
-
-D’elle-même, elle posa la main sur sa manche, l’entraîna presque
-vers l’escalier. Alors il crut devoir lui exprimer quelque plaisir
-d’être son cavalier pour la journée entière. La phrase lui vint
-plus spontanée, plus sincère qu’il ne l’aurait attendue un instant
-auparavant. Son appréhension d’une corvée disparaissait devant le désir
-de produire une impression favorable.
-
-M^{lle} Gilberte répondit:
-
-—Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour garçon d’honneur.
-Tous, nous vous aimons déjà. M. Dalgrand nous a tant parlé de vous!
-
-Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras, leurs deux têtes
-se trouvaient si proches qu’il n’osait la regarder. Il ne voyait
-que le bouquet et l’aumônière qu’elle tenait à la main:—un bouquet
-tout blanc, garni comme une collerette par le point à l’aiguille du
-mouchoir que M. de Villenoise avait choisi très beau pour nouer autour
-de ces fleurs, et une aumônière faite de la même étoffe que sa robe
-et attachée par les mêmes rubans. Ils étaient, ces rubans et cette
-robe, de deux nuances délicieuses: l’étoffe, du ton jaune pâle, presque
-blanc, de l’avoine mûre; et les étroites bandes de velours, du vert
-tendre et argenté de cette avoine avant que le soleil l’ait rendue
-bonne pour la moisson. Le chapeau de paille portait des nœuds de ce
-velours et des touffes de primevères de la même couleur que la robe.
-Tout de suite, dès qu’il avait aperçu la jeune fille debout à son côté,
-M. de Villenoise avait eu les yeux comme caressés par l’harmonie et la
-fraîcheur de cette toilette.
-
-Mais ce fut seulement une fois installé en face d’elle, dans le landau,
-qu’il eut la vision distincte de M^{lle} Gilberte Méricourt.
-
-Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voit-on jamais d’une
-façon précise les êtres ou les objets dont le premier abord provoque
-l’éveil d’un sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement le
-cœur a-t-il jamais pour le regard cette netteté de couleurs et de
-contours qui supporte la description?
-
-Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c’était le coloris plein de
-délicatesse et d’éclat de son teint, de ses yeux, de ses cheveux,
-de ses lèvres, de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc
-nacré, contrastaient et s’avivaient sur sa physionomie, dans une
-splendeur indicible de jeunesse. La pourpre de sa bouche un peu
-grande fleurissait sur des dents éblouissantes; ses sourcils foncés
-soulignaient son front blanc; les narines de son petit nez irrégulier
-mais joli prenaient, comme l’ourlet de ses fines oreilles, des
-transparences rosées de coquillage; et la masse de sa chevelure d’un
-brun franc se relevait sur sa nuque pâle et soyeuse, où s’estompaient
-quelques courtes mèches frisottantes. Ses prunelles mêmes n’offraient
-pas une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées, qu’ont si
-souvent les yeux humains; elles étaient d’une couleur sombre et pure,
-comme les yeux des gazelles.
-
- * * * * *
-
-Durant le court trajet du boulevard Malesherbes à la mairie de la rue
-d’Anjou, M^{lle} Gilberte ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu
-de voiture et que le cortège, au bas de l’escalier, se forma pour
-monter à la salle des mariages, le jeune homme sentit comme un souffle
-de plaisir lui caresser le cœur au moment où, de nouveau, elle glissa
-un bras sous le sien.
-
-Ce qu’il éprouvait l’étonna. Mais il trouva la sensation douce et, pour
-ne pas la faire évanouir, se refusa tout de suite à l’analyser. Et
-aussitôt, dans ses manières avec Gilberte, se montra cette grâce émue,
-qui, même silencieuse, devient pour une femme le plus vif et le plus
-éloquent hommage.
-
-Pendant la cérémonie du mariage civil, comme le maire lisait les
-articles du code, Vincent, dont le regard porté droit devant lui, en
-apparence, épiait de côté sa demoiselle d’honneur, crut voir pâlir ce
-visage au teint si fin. Il se tourna vers elle avec une expression de
-sollicitude. La jeune fille ne remarqua même pas son mouvement. Mais
-Lucienne et son fiancé se levèrent pour prononcer le «oui» qui devait
-les unir. Alors le sang reparut au visage de Gilberte, et, en même
-temps, deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les cils.
-
-Vincent ne put s’empêcher de s’avancer en s’inclinant vers elle, pour
-rencontrer son regard et se faire, par les yeux au moins, le confident
-de ce chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire, en
-secouant la tête d’un geste imperceptible, le doigt levé jusqu’à ses
-lèvres comme pour lui recommander le silence. C’était entre eux un
-petit secret d’émotion, et c’était aussi une promesse de délicate et
-confiante causerie, car il lui demanderait, et elle lui dirait sans
-doute, de quelle intime source avaient jailli ces deux larmes.
-
-Déjà le cortège se reformait pour se rendre à l’église de la Madeleine.
-Assis de nouveau l’un en face de l’autre dans le landau, Gilberte et
-Vincent ne se parlaient guère plus que dans le premier trajet; mais
-à plusieurs reprises leurs yeux se cherchèrent; et il lui sembla
-remarquer qu’elle se reposait, par la confidence plaintive que lui
-envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait montre avec tout le
-monde, et surtout lorsqu’elle se trouvait à proximité de son père ou de
-sa sœur.
-
-Décidément, M. de Villenoise ne jugeait plus ennuyeux son rôle de
-garçon d’honneur. Un intérêt très vif captivait son imagination. La
-jolie fille dont il devait s’occuper matériellement à toute minute
-n’absorbait pas moins désormais sa pensée intime que son attention
-superficielle. Et ce n’était pas seulement par le petit mystère d’une
-tristesse qu’elle dissimulait à tous hors à lui-même, c’était par le
-simple mouvement de sa personne gracieuse, par des tours de tête,
-par des finesses d’expression, par des sourires divers suivant les
-interlocuteurs, par des agenouillements à l’église, avec un joli geste
-des épaules et l’inclinaison de sa nuque si blanche sous ses vivants et
-lourds cheveux bruns.
-
-«Est-ce qu’elle est pieuse?» se demandait Vincent, debout près de la
-jeune fille prosternée. «Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se
-passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle le mariage
-de sa sœur? Elle rêve du sien peut-être?... Qu’en attend-elle?»
-
-Dans toute autre circonstance, cette sorte de curiosité eût éloigné
-mentalement le jeune homme de M^{lle} Méricourt. Sous l’artificielle
-candeur des jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d’effroi
-l’extravagance de leurs rêves, dont c’est le triste rôle du mari de les
-désillusionner; et il se sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer
-ce rôle. Pour rien au monde il n’eût voulu associer à son existence un
-de ces pauvres êtres, qui en sont réduits à la ruse pour deviner la
-vie, où, brusquement ensuite, on les jette, sans transition entre la
-brutalité de cette vie et le vague univers providentiel et maniéré,
-dans lequel on les tenait en cage. Il les plaignait et les dédaignait,
-comme des créatures factices, dont la femme, plus tard, se dégagera
-sous l’influence de la passion et de la vie, mais qui, dans leur
-uniforme insignifiance, ne peuvent donner à prévoir ce que sera cette
-femme un jour.
-
-Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un certain visage, un
-certain regard, et, sur sa peau fraîche, certaines nuances exquises,
-que Vincent commençait à lui prêter une valeur intime, déniée de parti
-pris à toutes ses pareilles.
-
-Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la cérémonie religieuse,
-dont la beauté, la solennité, donnaient tant d’importance au mariage
-qui s’accomplissait là, et tant de prix, par suite, à la virginité,
-qui se symbolisait toute blanche, devant les somptuosités de l’autel,
-éblouissant d’orfèvreries, de lumières et de fleurs.
-
-Lorsque Robert Dalgrand glissa l’alliance au doigt de Lucienne, dont
-la petite main dégantée mit une rose lueur de chair sous le nuage
-mystique du voile, M. de Villenoise éprouva comme une vague nostalgie,
-comme un mécontentement de sa propre existence, et un désir indistinct
-de quelque chose qui lui aurait manqué.
-
-Un instant après, le suisse étant venu s’incliner devant lui, en
-murmurant deux ou trois mots, il vit Gilberte se lever. Elle lui tendit
-son bouquet, et il comprit qu’il s’agissait de faire la quête. Alors
-il prit une main de la jeune fille, qui, de l’autre, présentait son
-aumônière. Elle allait de rang en rang, se penchait en allongeant
-le bras d’un geste souple, et se redressait avec un sourire de
-remerciement, tandis que les pièces de métal tintaient en tombant les
-unes sur les autres. Et cela recommençait toujours, car la vaste église
-était remplie de monde; quand ils eurent fini d’un côté il leur fallut
-changer de main et remonter dans l’autre sens.
-
-Or c’était justement les minutes que Vincent considérait d’avance avec
-le plus d’appréhension dans cette journée de noce, celles de cette
-quête, où le garçon d’honneur ne peut tenir que la plus gauche des
-attitudes, tandis que la demoiselle exhibe sa toilette et se soucie de
-recueillir plus d’œillades admiratives pour elle-même que de pièces
-blanches pour la paroisse.
-
-Maintenant, s’il leur reprochait quelque chose, à ces minutes
-charmantes, c’était de fuir trop vite. Il marchait dans un rêve très
-doux, pas à pas sur ce tapis rouge d’église, avec la main de cette
-jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte s’inclinait pour tendre
-l’aumônière aux personnes les plus éloignées, Vincent serrait un peu
-les doigts pour la retenir et sentait au bras le poids de son jeune
-corps; puis il pliait le coude et la redressait en l’attirant vers
-lui. Et il éprouvait la sensation d’être très loin, seul avec elle,
-et de lui prêter, d’une façon efficace, nécessaire, la protection de
-sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux revenus à leur place,
-et que M^{lle} Méricourt s’isola pour s’agenouiller sur le prie-Dieu,
-Vincent eut comme un tressaillement de réveil, comme un serrement de
-cœur désappointé.
-
- * * * * *
-
-Pourtant, au cours de cette journée qu’il avait prévue si longue
-et qui passa comme un éclair,—au lunch, et durant la réception de
-l’après-midi chez le général, et au dîner de l’Hôtel Continental où
-elle fut sa voisine, et dans le bal où la valse les enlaça,—il ne lui
-fit pas la cour. Aussi fut-il étonné de surprendre par instants, dans
-les yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement attendri qui répondait
-à quelque chose au fond de son âme à lui, quelque chose qu’il ne
-s’expliquait pas et qu’il ne croyait pas avoir trahi le moins du monde.
-Toutefois, c’était bien une réponse et non point une offensive de
-coquetterie, ce joli regard un peu moqueur, un peu troublé, mais d’une
-si spontanée confiance, dont parfois elle accueillit celles de ses
-phrases qu’il aurait jugées les plus banales. M. de Villenoise commença
-donc—mais bien tard—à se surveiller avec rigueur; car, s’étant
-interdit, pour des raisons qu’il s’imaginait indestructibles, de songer
-au mariage, il s’interdisait également de laisser deviner à cette jeune
-fille l’immense sympathie qu’elle lui inspirait.
-
-Ils parlèrent ensemble fort peu d’ailleurs, la parole ne servant à
-rien lorsque entrent en jeu les mystérieuses affinités d’où va naître
-l’amour. Cette façon de se consulter sur ses goûts réciproques, de
-découvrir que l’on aime l’un et l’autre la musique ou les voyages, que
-l’on éprouve un égal ennui dans les réunions mondaines et qu’on leur
-préfère la solitude des bois et autres beautés de la nature; tous ces
-préliminaires d’une attraction simultanée ne sont que des symptômes,
-sous couleur d’être des moyens. On ne se plaît pas parce que l’on s’est
-exprimé des penchants identiques; mais on s’exprime des penchants
-identiques, et même on croit les posséder, parce que l’on se plaît ou
-que l’on veut se plaire.
-
-M. de Villenoise apprit donc, sans que son cœur, déjà secrètement
-touché, en battît plus ou moins vite, que Gilberte ne prenait aucun
-plaisir aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose très
-amusante; qu’elle avait encore des professeurs de littérature anglaise,
-de piano et d’italien; qu’elle adorait l’Opéra-Comique, mais qu’elle
-préférait l’équitation.
-
-Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi elle avait pleuré à
-la mairie et pourquoi son visage, à plusieurs reprises, s’était voilé
-d’une tristesse contre laquelle elle semblait se défendre.
-
-Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement que pendant
-qu’ils dansaient, ce fut en valsant qu’elle le lui expliqua.
-
-—Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne nous quittions jamais.
-Nos leçons, nos promenades, nos emplettes, nous les faisions ensemble.
-Qu’est-ce que je vais devenir sans ma petite Luce? Voyez-vous,
-monsieur, quand j’y pense, la vie me semble tellement triste que je
-voudrais mourir.
-
-Il sourit à ce mot, que prononcent si vite les désespoirs de la
-vingtième année.
-
-Elle reprit:
-
-—Vous ne me croyez pas? C’est parce que vous n’avez pas de sœur.
-Mais l’idée de retrouver sa chambre vide!... (La voix de Gilberte
-s’étrangla.) Ah! si ce n’était pas pour mon père... je voudrais
-vraiment mourir ce soir.
-
-—Mais vous vous marierez à votre tour.
-
-Elle rougit, haussa légèrement les épaules.
-
-—Bah! qui sait?
-
-—Comment, qui sait? dit-il en riant. Auriez-vous prononcé des vœux
-devant l’autel de sainte Catherine?
-
-—Oh! non.
-
-—Alors?
-
-Elle se tut d’un petit air mystérieux. M. de Villenoise insista.
-
-—Vous voulez savoir?... dit-elle avec un regard sincère de ses beaux
-yeux bruns. Eh bien, moi, je ne consentirai à me marier que comme
-Lucienne, seulement avec quelqu’un qui me plaira tout à fait.
-
-—Et... vous ne prévoyez donc pas qu’on puisse vous plaire... tout à
-fait?
-
-Elle répondit—peut-être un peu trop vivement:
-
-—Oh! si...
-
-Puis elle resta interdite une seconde, rougit plus fort, et ajouta:
-
-—Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui me plaira, je ne lui
-plairai pas. C’est toujours ainsi.
-
-—Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon ami Robert.
-
-—Oh! Lucienne est plus jolie et meilleure que moi. D’ailleurs, il y a
-des exceptions. Et cette chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans
-une même famille.
-
-—Vous êtes donc modeste, mademoiselle Gilberte? Voilà une qualité
-presque invraisemblable chez une jeune fille.
-
-—Ces pauvres jeunes filles! Vous avez l’air de leur en vouloir.
-Qu’est-ce qu’elles vous ont fait?
-
-—Elles me font peur.
-
-Gilberte eut un rire d’enfant.
-
-—Quelle plaisanterie! Ainsi, moi, est-ce que je vous fais peur?
-
-—Plus que vous ne croyez.
-
-Gilberte baissa les yeux et un silence suivit. Comme ils étaient l’un
-devant l’autre dans un angle du salon et que la musique faisait encore
-tourner les autres couples, elle leva les mains et lui dit:
-
-—Valsons.
-
-Il l’entraîna d’un élan presque rageur, fâché contre lui-même et aussi
-contre elle, sans savoir au juste pourquoi.
-
-Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune fille à sa place, M. de
-Villenoise s’aperçut que les mariés étaient partis. Alors il eut la
-vision du coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les imagina,
-dans l’ombre de cette voiture close, savourant les premières minutes
-de solitude. Il se représenta la lenteur et l’hésitation des premières
-tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée par ce robuste
-bras vêtu de drap noir... D’un grand effort, il tâcha de réveiller son
-scepticisme à l’égard du mariage, son culte pour l’indépendance et sa
-haine de tout lien, en même temps que sa méfiance des virginités de
-corps obtenues par l’atrophie ou la déviation des âmes. Il ne put pas.
-Tout cela faisait place à un malaise de désir indistinct, à un sourd
-désenchantement de ce qui, jusque-là, suffisait à occuper sa fantaisie,
-sinon à lui remplir le cœur.
-
-Cependant, le général, désireux de se retirer, cherchait sa fille
-cadette. Il s’arrêta devant le garçon d’honneur de Gilberte, qui se
-leva aussitôt.
-
-—Je n’ai pas eu le loisir de causer avec vous, monsieur, dit le
-vieillard. Je le regrette. Mon gendre nous a dit de vous tant de bien!
-Mais nous nous retrouverons. Vous êtes des nôtres désormais.
-
-—Mon général, c’est beaucoup d’honneur...
-
-—Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit M. Méricourt. Mon cousin,
-le membre de l’Institut,—vous l’avez vu? le second témoin de ma fille
-Lucienne,—estime beaucoup vos œuvres. J’admire cela infiniment chez un
-jeune homme dans votre grande situation de fortune. Tant d’autres ne
-songeraient qu’à s’amuser...
-
-—Mais cela m’amuse, mon général.
-
-M. Méricourt chercha une autre phrase d’éloge. Toutefois, sur ce
-terrain, il était mal à l’aise, ne sachant pas au juste la nature
-des travaux aux-quels se livrait Vincent, et se rappelant avoir
-passé, dans la _Revue des Deux Mondes_, des articles signés de lui
-sur «l’Alexandrinisme dans la littérature romaine». Le titre l’avait
-effrayé; il ne les avait pas lus.
-
-Brusquement donc, il aborda un autre sujet.
-
-—Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval, monsieur. Il a des lignes
-superbes, beaucoup de branche, des jambes de cerf; et il se rassemble,
-m’a-t-il paru, à galoper sur le bord d’un chapeau.
-
-—Ah! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une bonne bête. Où donc
-l’avez-vous vue, mon général?
-
-—Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises. Mais... de loin. Car
-vous ne fréquentez pas l’avenue des Poteaux, ni celle des Acacias.
-
-—Non, j’avoue que la foule...
-
-—Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins la foule des bipèdes. Mais
-celle des quadrupèdes m’intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de
-Paris. J’aime à les rencontrer là. Puis ma fillette est contente de se
-voir saluer par tous les officiers.
-
-—Alors M^{me} Dalgrand va se trouver privée. Car mon ami Robert...
-
-—Oh! interrompit le général—tombant au piège de Vincent, qui voulait
-le faire parler de Gilberte,—ce n’est pas de ma fille aînée qu’il
-s’agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle manque du feu sacré.
-Mais c’est la petite!... On dirait qu’elle est née à cheval, cette
-gamine-là. Vous la verrez... Elle est étonnante.
-
-—Est-ce que M^{lle} Gilberte aimerait chasser à courre? Nous avons ce
-qu’il faut, dans mes modestes bois de Villenoise.
-
-—Merci, monsieur. Je vous suis bien reconnaissant. Mais ce sont là des
-goûts de haut luxe que je ne voudrais pas lui donner.
-
-M. Méricourt expliqua même qu’il désirait plutôt modérer cette passion
-chez Gilberte. Car pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait
-mariée? C’était douteux. Avec les jeunes filles et les difficultés de
-leur établissement, on ne peut jamais savoir. Sans sa position spéciale
-dans l’armée,—car il restait un maître et un arbitre en matière
-d’équitation, et pouvait encore, par exceptionnelle faveur, choisir ses
-montures dans les écuries de l’École Militaire,—sa fortune personnelle
-ne lui permettrait guère, à lui comme à sa fille, que les rosses de
-manège. Le général dit tout cela fort simplement, sauf l’allusion un
-peu emphatique à sa renommée d’écuyer hors ligne, rival des comte
-d’Aure et des Baucher.
-
-—Ah! jeune homme, je ne connais pas vos moyens, mais je ferais le
-pari de rester encore, à mon âge, plus longtemps que vous en selle aux
-allures vives, et de vous faire demander grâce. Aux dernières manœuvres
-que j’ai dirigées,—il y a de cela quatre ans au plus,—je semais
-derrière moi mes aides de camp...
-
-Lorsque le général abordait un sujet, il ne l’abandonnait pas de
-sitôt. De sorte qu’au lieu d’emmener Gilberte, il laissa s’organiser
-un cotillon: quelques figures improvisées seulement, car on manquait
-d’accessoires. Les jeunes gens prirent des fleurs dans les corbeilles
-pour les échanger avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de
-réséda et la mission de danser avec la demoiselle qui portait un brin
-semblable. Il la trouva tout de suite. C’était Gilberte.
-
-—Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons échanger nos fleurs.
-
-Elle accepta celle du jeune homme, et, à son tour, lui fixa la sienne
-au revers de l’habit. Puis ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme
-c’était la dernière danse et qu’une débandade s’opérait parmi les
-invités, ils se dirent au revoir.
-
-Un instant après, comme un groupe de gens empêchait M. de Villenoise
-d’approcher du vestiaire, il aperçut encore M^{lle} Méricourt à qui
-l’on passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle ôta les fleurs
-du cotillon, épinglées sur son corsage, et qui, s’écrasant sous le
-manteau, auraient taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement,
-les laissait tomber à terre sans regarder autour d’elle, ne se sachant
-pas observée par lui, qui s’effaçait derrière d’autres personnes.
-Machinalement, il attendait qu’elle touchât le brin de réséda. Elle le
-prit et parut le jeter comme les autres. Mais, lorsqu’une seconde après
-elle éleva la main vers son cou pour remonter son col garni de plumes
-frisées, Vincent aperçut distinctement la fleurette qu’elle dissimulait
-dans sa paume.
-
-Un désir ardent le prit de s’assurer qu’elle la gardait pour de bon,
-qu’elle l’emportait en souvenir.
-
-Il rejoignit la jeune fille et le général, s’inquiéta s’ils avaient
-une voiture. Il avait commandé son coupé, et il le mettait à leur
-disposition. M. Méricourt refusa, disant qu’il avait fait attendre un
-des landaus de la noce. Déjà le chasseur de l’hôtel partait pour faire
-entrer la voiture sous la voûte.
-
-Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir du péristyle, Vincent
-remarqua que Gilberte gardait obstinément sa main droite cachée sous
-sa sortie de bal, où elle l’avait glissée d’un geste vif en le voyant
-s’approcher.
-
-Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux sonnèrent sur les
-dalles, et, dans la cour, le landau tourna, s’arrêta devant eux. Alors
-le jeune homme se découvrit pour accepter la main que lui offrait le
-général. Comme il restait le bras à demi étendu, Gilberte comprit
-qu’il attendait de sa part une semblable faveur. Gauchement, pour lui
-présenter sa main libre, elle appuya du coude contre sa poitrine un
-éventail qu’elle tenait. L’éventail glissa. Gilberte eut un mouvement
-involontaire; et, sous la sortie de bal, une seconde écartée, M. de
-Villenoise vit distinctement qu’elle n’avait pas lâché sa fleur.
-
-Ce fut sans doute à cause de cela que, dans son coupé, en revenant chez
-lui, il ôta le brin de réséda piqué dans sa boutonnière, s’y caressa
-la moustache avec un geste lent et rêveur de la tête, puis, l’étalant
-de façon à le froisser aussi peu que possible, il le glissa dans son
-porte-cartes.
-
-
-
-
-II
-
-
-LA rue Jean Goujon s’étendait, déserte et sèche, entre les façades de
-ses maisons bleuies de nuit claire et écrasées de silence, lorsque le
-coupé de M. de Villenoise y réveilla des sonorités inattendues.
-
-Il était une heure du matin. Tout dormait ou semblait dormir, dans ce
-quartier riche, où l’épaisseur des murs doublés de tentures somptueuses
-défend et appesantit le repos des habitants. Aussi la voix du cocher
-sonna-t-elle avec une étrangeté presque lugubre quand il cria, tout à
-travers cet engourdissement de sommeil:
-
-—La porte, s’il vous plaît!
-
-Après le déchirement de ce cri, tout sembla plus muet et plus mort.
-Mais, presque aussitôt, deux battants s’écartèrent, ouvrant dans la
-nuit une baie de clarté. La voiture s’y engouffra. Vincent mit pied à
-terre dans un grand vestibule, où une seule lampe électrique, enfermée
-dans un calice de verre jaune, éclairait le pied d’un escalier et
-quelques palmes d’un camœrops gigantesque, en laissant au delà tout un
-enfoncement d’obscurité.
-
-—Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau sur lequel
-apparaissait, parmi plusieurs lettres, le rectangle bleu d’un
-télégramme, cette dépêche est arrivée voilà deux heures à peine.
-Autrement, je l’aurais portée à Monsieur, soit chez M. Méricourt, soit
-à l’Hôtel Continental.
-
-Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un coup d’œil sur les
-écritures des enveloppes; puis, sans se presser, il ouvrit la dépêche.
-Comme il n’attendait rien de pénible ou d’heureux, ce télégramme, qui
-cependant ne venait pas de Paris,—car ce n’était pas la carte fermée
-des communications pneumatiques,—ne lui causait nul sursaut d’émotion
-ou de curiosité.
-
-Il le lut d’un regard froid et continua de le regarder ensuite, sans
-qu’à cette contemplation aucun éclair s’allumât dans ses prunelles.
-Pourtant, il ne composait sa physionomie pour personne, pas même
-pour Prosper, son valet de chambre, qui, aussitôt les lettres
-remises, était monté dans le cabinet de toilette, afin de toucher le
-commutateur des lumières électriques et de préparer l’eau chaude.
-
-La dépêche était datée de Cannes et contenait ces mots:
-
- _Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou quatre jours. Ne puis
- plus attendre joie de vous revoir._
-
- SABINE.
-
-Ces deux lignes, que composaient les caractères détachés et sans
-expression du télégraphe, retenaient, comme par une fascination
-morne, les regards et les pensées de Vincent. Le jeune homme restait
-d’une immobilité de statue, sans un tressaillement de plaisir ou
-d’impatience, sans un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la
-fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. Il murmura:
-
-—Pauvre femme!
-
-Puis il monta l’escalier, lentement, avec une hésitation de tout le
-corps où se trahissait bien l’indécision, l’anémie de la volonté, qui
-était comme la diathèse de son âme.
-
-Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une ligne de conduite
-nouvelle. Nul effort nécessaire ne sollicitait son énergie. Sa vie
-était organisée suivant les exigences de certains devoirs aux-quels
-Vincent ne rêvait point, même un instant, de se soustraire. Mais la
-seule résolution d’examiner si, tout au fond de lui-même, un sentiment
-ne venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être pénible
-désormais l’accomplissement de tels devoirs, lui semblait difficile à
-prendre. S’interroger virilement lui apparaissait comme essentiel et
-cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il s’il découvrait qu’il
-aimait, ou tout au moins qu’il était capable d’aimer?... Alors qu’il
-avait cru si bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la mort,
-sans flamme ardente mais toutefois sans regret, et comme l’acquit d’une
-dette d’honneur, à cette Sabine, dont il avait involontairement brisé
-la vie.
-
-Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était pas trop, croyait-il,
-payer la fantaisie passionnée que Sabine expiait de son côté par la
-perte d’une fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris dont
-l’avait accablée le monde.
-
-Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de Rovencourt, était,
-depuis son divorce, redevenue tout simplement Sabine Marsan. Au lieu
-de son ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un rez-de-chaussée
-rue de la Pompe. Et tous les millions de M. de Villenoise, dont sa
-fierté n’acceptait pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher
-de travailler pour vivre, de peindre des fleurs et des portraits à
-l’aquarelle afin d’entretenir le modeste luxe qui, pour cette créature
-dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire.
-
-Il est vrai—et Vincent se l’était dit déjà, dans l’état de froide
-clairvoyance où met la moindre parole maladroite d’une femme dont
-on n’est plus épris,—il est vrai que cet étalage de labeur et de
-rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour contraindre Vincent à la
-seule démarche qui lui eût permis de partager sa fortune avec Sabine,
-c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances, fort atténuantes
-pour lui, l’empêchaient de se croire tenu à une si complète réparation.
-Et il restait réfractaire à toute suggestion tendant à le mener vers
-un tel acte d’héroïsme, que sa très rigide et délicate conscience
-elle-même jugeait exagéré.
-
-En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses de croire qu’il
-n’était pas le premier homme pour qui la comtesse de Rovencourt eût
-trompé son mari. Certains propos qui la lui firent croire presque
-facile, et les coquetteries qu’elle se permit à son égard, plus encore
-peut-être que la force d’un entraînement irrésistible, l’avaient
-décidé à lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le reflet
-de noblesse émané d’un très spécial milieu avait, pour l’héritier de
-l’APÉRITIF, ajouté une forte séduction à la grâce très captivante
-de Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu compte du rien
-de cabotinage et de bohème dont cette femme sans race, épousée pour
-sa beauté par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère d’une
-aristocratique résidence.
-
-Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de passion ou qu’une
-crise de pitié tendre pour les souffrances d’orgueil devinées chez
-sa maîtresse amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution,
-un souvenir, tout à coup, le faisait bondir en arrière. C’était
-l’image d’une scène abominable: l’évocation du petit appartement que,
-six années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse coquetterie à
-parer pour y recevoir la comtesse de Rovencourt, et dans lequel, un
-inoubliable soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir
-s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs de femme, sous
-le mépris de son mari et la curiosité froidement outrageante des
-hommes de police. Ah! la dégradation dans son propre cœur de cette
-malheureuse—dont pourtant il causait la honte—et le sentiment de
-son impuissance à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était pas
-l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait M. de Villenoise de
-donner son nom à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait par le
-honteux châtiment de la constatation, n’avait pas été jusqu’à réclamer
-la flétrissure d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa
-plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité d’humeur,
-sans alléguer l’adultère. Par pitié ou par dédain, il laissait à sa
-femme coupable la possibilité d’épouser celui pour qui elle l’avait
-trompé. Mais le scandale n’en avait pas moins amusé tout Paris. Et
-l’écœurant souvenir n’en restait pas moins fixé dans le cœur de Vincent.
-
-Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand lit drapé où vivement il
-s’était réfugié pour mieux réfléchir, cette lassitude d’une liaison
-rendue indissoluble par les circonstances lui courbatura l’âme tout à
-coup, l’écrasa sous une pesanteur de fatalité. Ainsi donc Sabine allait
-revenir... Dans trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un autre
-télégramme—daté de Paris celui-là—ou bien quelque billet apporté
-au galop par un commissionnaire. Alors il mettrait son chapeau, il
-retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les habitudes interrompues
-pendant deux mois... Une minutieuse vision lui montrait tous les
-détails de cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient... Il
-se voyait quittant à pied son hôtel pour parcourir d’un pas hygiénique
-le joli trajet de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy, toute
-voisine de la maison où habitait M^{me} Marsan. Ce trajet, il en
-connaissait les moindres accidents; sa mémoire faisait défiler devant
-lui des physionomies familières de maisons, et des coins de verdures
-pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles fleuries, dans les petits
-jardinets de l’avenue Henri Martin. Même en pensée, il s’attardait,
-flânait dans ce décor parisien, observait les nuances changeantes
-de l’heure ou de la saison, sans hâte bien vive d’arriver au but.
-Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, sa démarche se précipitait,
-il parcourait allègrement les derniers mètres. C’est que, soudain,
-il songeait à la bonne minute de l’accueil, à l’exclamation de joie
-dont Sabine le saluerait, et à cette charmante silhouette de femme,
-immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre d’art et de fantaisie
-qu’était l’atelier où elle passait presque toute son existence.
-
-Hélas! le court frisson d’attendrissement dont le secouait par avance
-la spontanéité de l’étreinte, l’oubli de toutes les misères communes
-dans la chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait bien
-vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il prévoyait trop le
-recommencement de la sourde lutte où, depuis le divorce de Sabine,
-tous deux, avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient leur
-pauvre amour. Car, si la maîtresse ne se consolait pas de sa déchéance,
-l’amant ne lui pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance,
-elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait d’autant plus souffrir
-l’autre, qu’ils avaient à leur disposition les armes par lesquelles
-ils pouvaient réciproquement se blesser au plus profond du cœur. En
-effet, la froide inertie de Vincent exaspérait l’âme impatiente et
-passionnée de Sabine autant que l’âpre impétuosité de cette âme glaçait
-et irritait M. de Villenoise.
-
- * * * * *
-
-C’était après des scènes pénibles, après des bouderies sans fin à
-peine tempérées par de mornes politesses, que Sabine Marsan s’était
-décidée à partir pour le Midi. La commande d’un portrait d’enfant pour
-une famille qui passait l’hiver à Cannes lui fournissait le prétexte
-et la possibilité de ce voyage. Elle s’y décida comme à une mesure de
-haute politique: car elle se figurait punir Vincent par son absence,
-le forcer à s’apercevoir qu’elle lui était indispensable et à trembler
-de la perdre un jour tout à fait. Ainsi peut-être lui ferait-elle
-accomplir un pas vers le mariage, auquel il se refusait, et qui pour
-elle, soit amour, soit ambition, soit désir de revanche contre la
-destinée, était devenu l’idée fixe, le but suprême,—un but vers lequel
-elle se lançait d’une volonté aveugle, violemment et maladroitement.
-
-Mais Sabine était trop soumise aux impulsions de ses réflexes nerveux
-et à la fougue de son caractère pour mettre en œuvre la diplomatie
-qui, généralement, se trouve à la portée des femmes. Son départ,
-qui lui coûta d’ailleurs beaucoup,—car elle souffrait loin de
-Vincent d’une façon différente mais bien plus amère qu’auprès de
-lui,—son départ devait produire un effet contraire à celui qu’elle
-en attendait. Elle l’effectuait trop tard, après avoir laissé trop se
-tendre leurs quotidiennes relations, si bien que son éloignement, au
-lieu de se faire sentir comme une intolérable privation, agit comme
-une délivrance. Les deux mois qui venaient de s’écouler avaient été
-pour M. de Villenoise une période d’apaisement, durant laquelle il
-s’était absorbé tout à loisir dans ses chères études, le cœur mort ou
-du moins engourdi, l’imagination calme, l’esprit triomphant et lucide.
-Sa correspondance avec Sabine s’était poursuivie régulièrement sans
-troubler ce délicieux état d’âme,—délicieux au moins pour lui, pour
-son dandysme intellectuel et sentimental, pour sa curiosité d’érudit,
-pour son scepticisme à l’égard des grandes passions, qu’il considérait
-volontiers comme des crises physiologiques propres aux tempéraments
-mal équilibrés. Les lettres de M^{me} Marsan et ses propres réponses
-ne révélaient nulle hostilité amoureuse, pas même une sorte de paix
-armée entre ces singuliers amants. On y eût découvert plutôt cette
-confiance que l’extinction des sentiments passionnés laisse éclore
-entre deux époux vers les dernières années d’une union sans reproche.
-C’était le bavardage à peine tendre mais très intime de deux êtres
-enchaînés par l’indestructible réseau de longues habitudes communes,
-et qui ont acquis le besoin de se parler de tout, même des moindres
-puérilités extérieures. Si M. de Villenoise eût joui moins profondément
-de l’accalmie que cette séparation mettait dans son orageuse liaison
-avec la violente Sabine, il se fût inquiété peut-être de reconnaître,
-aux mille indices de cette minutieuse correspondance, avec quelle force
-le liait une chaîne que pour le moment il ne sentait plus. Mais il
-était si reconnaissant de ne pas recevoir à chaque courrier des pages
-de protestations, de reproches ou de plaintes, qu’il s’abandonnait au
-plaisir d’écrire tout naturellement, sans apprêt comme sans réticences,
-des lettres dont il n’était pas tenu de faire des lettres d’amour.
-
-Peut-être commençait-il à croire que, de son côté, Sabine enfin se
-convertissait à cette camaraderie charmante, et que la tyrannique
-affection de ce cœur féminin s’apaisait en une amitié plus
-compréhensive, plus capable de désintéressement, lorsqu’il reçut—au
-retour de l’inoubliable journée de noce—le télégramme de M^{me}
-Marsan. La soudaine impatience qu’elle y témoignait de le revoir—cette
-impatience dont elle ne parlait même pas dans sa lettre de la veille
-et qu’elle manifestait ainsi tout à coup—lui prouva qu’il allait
-la retrouver toute pareille à elle-même. Car, à ce petit fait, il
-reconnaissait trop Sabine. Comme c’était bien d’elle cette brusque
-frénésie d’un sentiment qui paraissait dormir et qui, d’une minute
-à l’autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent pressentait,
-même à une telle distance, la fièvre dont était brûlée la pauvre
-femme,—cette fièvre qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle avait
-pris la résolution de parler ou d’agir, et qui la rendait incapable
-de toute temporisation, de toute mesure. Une fatalité de sa nature
-impulsive empêchait Sabine de traverser sans se dévorer intérieurement
-l’intervalle de temps, si court fût-il, que demandait sa pensée pour se
-transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter avec la fermeté
-tranquille affichée dans sa correspondance l’exil de deux mois; mais,
-du moment qu’elle avait décidé son retour, elle ne patienterait pas
-sans torture durant les deux journées qui l’en séparaient encore.
-
-Était-ce donc parce qu’il pensait aux ardeurs douloureuses de ce cœur
-tourmenté, ou dans un sentiment de compassion pour cette existence à
-jamais assombrie, ou par la prévision d’un plus cruel avenir, qu’il
-murmura en lisant la dépêche datée de Cannes, et plus d’une fois
-encore, durant une longue nuit sans sommeil:
-
-«Pauvre Sabine!... Pauvre femme!...»
-
- * * * * *
-
-Quoi qu’il en fût, dès le lendemain matin, la première action de
-Vincent tendit au bonheur de celle qu’il plaignait d’une si étrange
-pitié. Sans attendre que son valet de chambre entrât chez lui, à sept
-heures, suivant la consigne, dès six heures et demie M. de Villenoise
-sonna.
-
-Prosper parut, et, sur l’ordre de son maître, ouvrit les volets. Une
-fraîcheur d’avril, une clarté bleue et rose, pénétrèrent dans la grande
-pièce tendue de velours sombre, obscurcie de boiseries anciennes, et,
-çà et là seulement, égayée par des bibelots en ivoire ou en porcelaine
-de Saxe, par un panneau de glace au-dessus de la cheminée en chêne
-sculpté, par quelques bergeries galantes du XVIII^e siècle, dues à des
-pinceaux de maîtres et espacées le long des murs.
-
-—Donnez-moi mon buvard, de l’encre, une plume, dit M. de Villenoise.
-
-Assis dans son lit, le genou soulevé pour soutenir son buvard, il
-griffonna:
-
- «_Madame Sabine Marsan, hôtel Beau-Rivage, Cannes._
-
- «_Suis bien heureux. Vous souhaite bon voyage et vous attends avec
- impatience. A bientôt._
-
- «VINCENT.»
-
-—Tenez, dit-il au domestique, faites porter cela et revenez préparer
-mon tub. Ah!... s’exclama-t-il comme Prosper allait quitter la chambre.
-
-Le valet se retourna. M. de Villenoise eut une courte hésitation. A la
-fin il demanda, mais avec une ombre de gêne:
-
-—La jument n’est pas sellée, n’est-ce pas?
-
-—Je ne pense pas. Est-ce que monsieur l’a commandée plus tôt ce matin?
-
-—Non... Au contraire, je ne sortirai pas à sept heures et demie comme
-d’habitude. Passez à l’écurie et dites à Andrew de seller seulement
-pour... mettons pour... neuf heures.
-
-Prosper sortit, étonné de l’espèce d’embarras qu’avait manifesté
-son maître en donnant un ordre si simple. Mais ce n’était pas à
-l’égard de ses gens que M. de Villenoise éprouvait ce vague sentiment
-de confusion: c’était vis-à-vis de lui-même. Car, s’étant demandé
-depuis la veille comment il était possible que, dans ses quotidiennes
-promenades à cheval, il n’eût jamais rencontré le général et M^{lle}
-Méricourt, qui, de même, allaient au Bois chaque matin, il avait
-réfléchi que, sans doute, une jeune fille et un vieillard choisissaient
-des heures plus tardives que les siennes. Il possédait d’ailleurs ce
-renseignement qu’on avait chance de les voir plutôt dans les allées
-fréquentées, tandis que lui-même préférait les grands espaces déserts
-du côté de Longchamps et de Bagatelle; il sentait donc, sans se le
-dire encore, qu’il allait changer son itinéraire comme il changeait le
-moment de sa promenade. Cette petite stratégie absorbait maintenant
-toute sa pensée, tandis que, de bonne foi, il se croyait occupé
-d’autre chose. Jusqu’à neuf heures il se tint dans son cabinet de
-travail. Ce n’était pas par l’image de Sabine qu’il cherchait à
-combattre ses souvenirs d’hier et son absurde espoir de ce matin.
-Non... Sabine... Il était quitte envers elle depuis cette réponse
-télégraphiée qu’il avait voulue sincère et qu’il justifierait dans
-deux jours—comme si elle l’avait été—par toutes les attitudes d’une
-tendresse devenue, hélas! un devoir. D’ailleurs, il eût été impossible
-à Vincent de mettre en face l’une de l’autre, même dans la plus
-inconsciente évocation, Sabine Marsan et Gilberte Méricourt... L’une,
-cette maîtresse, jetée définitivement dans ses bras et dans sa vie par
-une scandaleuse catastrophe... L’autre, cette enfant que, malgré tous
-ses partis pris et toutes ses préventions contre les jeunes filles,
-il jugeait d’une ingénuité, d’une fraîcheur d’âme semblable à sa
-merveilleuse fraîcheur de chair, à sa beauté de fleur candide. Il était
-lié à la première, soit! et par d’indissolubles liens. Mais en quoi
-cela pouvait-il l’empêcher d’admirer secrètement la seconde? Pourquoi
-ne pas goûter le charme du rêve qu’elle éveillait en lui? Après tout,
-la vie que nous vivons ne tient pas tout entière dans la réalité. Si
-notre volonté le plus souvent reste impuissante contre les fatalités
-extérieures, nous sommes du moins les maîtres de nos songes.
-
-Telles étaient les pensées flottantes en l’esprit distrait de
-M. de Villenoise, tandis qu’il se croyait adonné tout entier à
-l’éclaircissement d’un vers douteux de Manilius. Machinalement son
-intelligence suscitait des mots et presque des idées équivalant au
-texte latin, tant le fonctionnement de son cerveau approchait, à force
-de savante discipline, de la perfection mécanique.
-
-Cependant son regard, parfois, se levait de la page commencée, errait
-autour de cette bibliothèque où il avait concentré toutes ses joies
-intellectuelles depuis qu’il avait renoncé à remplir son existence
-par les joies du cœur. Elle tenait, cette bibliothèque, en sa plus
-longue dimension, toute la largeur de l’hôtel, et peu s’en fallait
-qu’elle ne fût carrée. Les hautes fenêtres à petites vitres nombreuses
-s’obscurcissaient de stores du côté de la rue, tandis qu’en arrière
-elles s’ouvraient sur la verdure d’un jardin où fleurissaient des
-marronniers énormes. Et rien ne pouvait charmer une âme disposée à la
-rêverie et à l’étude comme les couleurs et les parfums de ces arbres
-puissants épanouis dans un ciel pur, venant imprégner le recueillement
-de cette pièce immense, aux murailles tapissées de livres, aux consoles
-et aux vitrines toutes chargées d’objets d’art.
-
-Dans la cour, sous les fenêtres, tout à coup un cheval s’ébroua. On
-entendit des fers heurter impatiemment le pavé, et la voix, aux
-inflexions britanniques, d’un palefrenier qui calmait l’animal. M.
-de Villenoise leva les yeux vers un cartel, et vit que neuf heures
-allaient sonner. Il descendit.
-
-Sous la voûte il se mit en selle,—vivement, parce que Gipsy se
-montrait nerveuse au montoir. Et il la retint quelques secondes, comme
-elle prenait son élan, pour lui apprendre à ne pas partir sans ordre,
-avec une fougue brutale, ainsi qu’une bête mal élevée.
-
-—N’ai-je pas l’étrier gauche plus court que l’autre, Andrew? Voyez
-donc si c’est au dixième point.
-
-—Au dixième point, oui, monsieur, dit le groom en examinant
-l’étrivière.
-
-—Allons maintenant, ma belle, fit le jeune homme en flattant de la
-main le cou de son cheval.
-
-Gipsy, s’efforçant d’être sage, partit d’un pas raisonnable. Mais, dans
-la rue, à la première bouffée d’air, à la première vision d’espace
-ensoleillé, ce fut plus fort qu’elle: ses jambes fines se détendirent,
-puis se replièrent bien haut comme pour mieux battre le sol; et elle
-dansait, l’encolure arrondie, les oreilles droites, une grande mèche
-dorée voltigeant sous le frontal, entre ses beaux yeux noirs, où
-s’affolait le plaisir de la course attendue.
-
-Vincent rendit complètement la main; les rênes tombèrent de toute leur
-longueur. Il habituait ses chevaux à ne lui donner un départ que dans
-le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le moment, elle risquerait un
-châtiment si elle insistait. Elle allongea le cou et se mit au pas.
-
-Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise ne songea plus qu’à la
-façon dont il rencontrerait M^{lle} Méricourt. Cela se passerait
-peut-être dans l’allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans
-l’avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner le Trocadéro et
-d’entrer dans le Bois, comme il le faisait habituellement, par la
-porte de la Muette, remontait vers l’Étoile. Et déjà il se figurait
-la silhouette de l’amazone, le geste dont elle lui rendrait son
-salut, l’exclamation bienveillante du général, qui lui proposerait de
-chevaucher un instant avec eux pour bavarder d’équitation.
-
-Cette perspective qui, d’abord, amusa M. de Villenoise et lui fit
-prendre patience, l’obséda, puis finit par l’énerver à mesure que les
-quarts d’heure passèrent sans qu’elle se réalisât. Chaque fois que,
-de loin, il croyait voir une jeune femme à cheval à côté d’un vieux
-monsieur, il se figurait que c’était Gilberte. Aussitôt il mettait
-Gipsy au petit galop. Puis, lorsqu’il arrivait près des cavaliers, il
-reconnaissait qu’il s’était trompé. Parfois même le monsieur n’était
-pas vieux et la femme n’était plus jeune. Mais quoi! c’était agaçant
-aussi... Jamais il n’avait vu M. Méricourt ni M^{lle} Gilberte à
-cheval. Il ne connaissait ni leur physionomie sous cet aspect, ni la
-robe de leurs bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de loin, il
-pouvait les confondre avec les premiers cavaliers venus.
-
-Vincent, vers onze heures et demie, rentra chez lui de mauvaise humeur.
-Heureusement pour Gipsy, il n’était pas de ces gens qui soulagent leurs
-nerfs en tourmentant leur monture, et elle avait plutôt pris plaisir
-aux nombreux petits temps de galop à la poursuite d’un vieux monsieur
-et d’une jeune demoiselle. Aussi rentra-t-elle plus satisfaite que son
-maître, de son beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur de sa
-litière fraîche, dans son box élégant, et le bouquet de son avoine.
-
- * * * * *
-
-Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre de Sabine. Il y reconnut
-l’état d’esprit que le télégramme lui avait fait pressentir: une
-fébrilité, dont l’approche, au simple contact de ce papier, déjà
-crispait ses propres nerfs; une impatience de le revoir sous laquelle
-il croyait deviner moins une vraie tendresse que le despotique vouloir
-de le monter au même diapason. Sabine avait une façon de lui dire:
-«N’est-ce pas que nous allons être heureux? N’est-ce pas que c’est trop
-affreux, deux mois passés l’un sans l’autre, et que nous ne pourrons
-plus nous quitter... jamais?» à travers laquelle il lisait, à tort ou à
-raison, comme une leçon dictée, comme un programme de sentiments qu’on
-lui imposait, bien plus que l’expression d’un simple et sincère élan
-d’amour.
-
-«Elle veut donc toujours me suggestionner!» pensa-t-il. «Mais elle n’a
-pas en elle-même la force calme qu’exige un pareil rôle.»
-
-Puis, après quelques minutes de réflexion, il se dit encore:
-
-«Je serai ce que je dois être et ce que je puis être. Voilà tout.»
-
-Sabine lui annonçait son retour pour le surlendemain. Elle arrivait à
-neuf heures du matin. Mais elle le suppliait instamment de ne pas venir
-à la gare.
-
-«Si elle m’aimait avec sa tendresse plus qu’avec sa vanité,»
-rumina-t-il, «elle voudrait me voir dès son arrivée. Mais elle est trop
-coquette pour se montrer après dix-huit heures de voyage. Eh bien, tant
-mieux! Je ne manquerai pas ma promenade au Bois.»
-
-Le raisonnement de Vincent n’était pas juste. Car, chez une femme
-de trente-cinq ans telle que Sabine, que torture déjà le souci de
-sa décroissante beauté, c’est souvent un héroïsme d’amour qui fait
-sacrifier à des considérations de coquetterie la joie de voir l’aimé
-quelques instants plus tôt. Mieux vaut le sevrer d’un bonheur, ce trop
-fragile amour, que l’aventurer sans ses armes ordinaires, c’est-à-dire
-sans cette grâce du visage qui lui est indispensable pour vaincre et
-pour durer.
-
-Toutefois cette mesure de prudence adoptée par M^{me} Marsan se
-tourna contre elle, car ce fut précisément ce matin-là qu’enfin M. de
-Villenoise, au Bois, rencontra M^{lle} Méricourt.
-
-C’était dans une allée cavalière presque tout à fait déserte. Vincent
-aperçut la jeune fille de loin, et de dos, car elle allait dans le
-même sens que lui. Pourtant, cette fois, il fut tellement certain que
-c’était bien elle, qu’il éprouva une stupéfaction d’avoir jamais pu s’y
-tromper.
-
-A quelques foulées en avant de son père—qui suivait au pas le bord de
-l’allée, dans l’ombre des jeunes feuillages—M^{lle} Méricourt faisait
-faire, au trot, des contre-changements de main de deux pistes à son
-cheval.
-
-Elle exécutait cet exercice—un des plus difficiles de l’équitation,
-et assurément le plus difficile pour une femme, à cause de l’inégalité
-des aides—avec une précision qui étonna Vincent. Tout de suite il se
-rendit compte que le général n’avait rien exagéré en parlant de sa
-fille comme d’une écuyère remarquable. En même temps le jeune homme
-apprécia la modestie de l’amazone qui, dans cette allée solitaire, ne
-travaillait pas pour la galerie.
-
-Avec ses mouvantes et parfaites attitudes, sous la fine pluie d’or
-verdi qui tombait des grêles verdures d’avril ensoleillées, Gilberte
-formait la silhouette la plus délicieuse. Elle avait juste la taille
-qui est jolie à cheval, sans trop de sveltesse ni d’embonpoint. Les
-épaules étaient relativement larges, d’une ligne à peine tombante; les
-bras descendaient d’un mouvement aisé, sans raideur; le buste long
-s’amincissait à la ceinture, et les hanches se dégageaient, d’une
-courbe très fine, reposant d’aplomb sur la selle. Contre le flanc
-gauche du cheval, la courte jupe noire se collait, grâce à la fixité
-du genou et du pied passé dans l’étrier, qui ne la soulevaient d’aucun
-pli. Au-dessus du corsage sombre paraissait la ligne claire d’un col
-droit; et un petit chapeau en gros paillaisson blanc, étroitement bordé
-de noir, surmontait la masse brune des cheveux tordus, dans laquelle,
-parfois, quelque rayon de soleil allumait une flambée rousse.
-
-Du côté droit au côté gauche de l’allée, puis du côté gauche au côté
-droit, cette charmante amazone semblait voltiger lentement, d’un trot
-rythmé qui appuyait à peine sur le sol. Le cheval, placé parallèlement
-au bord de la route, ne procédait pas par petits bonds de côté, mais
-croisait les pieds comme un maître de danse, ainsi qu’il convenait pour
-la perfection de ce difficile travail. En venant comme il faisait,
-par derrière, Vincent ne voyait pas bouger le bras gauche de M^{lle}
-Méricourt, ce qui prouvait la justesse avec laquelle ses doigts
-devaient donner les indications de rênes. Et la cravache s’écartait à
-peine du flanc de la bête, pour aller à droite, comme la jambe s’en
-écartait invisiblement pour aller à gauche, tant était légère autant
-que précise l’action des aides inférieures.
-
-M. de Villenoise, au petit pas, se gardait de rejoindre trop vite
-M. Méricourt. Il préférait laisser à ses yeux le loisir de savourer
-le gracieux spectacle, et à son cœur le temps de goûter le quelque
-chose d’attendri et d’immatériel que ce spectacle éveillait en lui.
-Une tentation même lui venait de tourner bride et de s’en aller,
-en sentant croître jusqu’à une intensité presque aiguë le charme
-qui l’envahissait. Oui, décidément, il y avait un danger dans des
-sensations pareilles. Mais, après tout, qu’éprouvait-il? Ce n’était pas
-un commencement d’amour, certes, puisqu’il ne courait pas vers cette
-jeune fille, puisqu’il ne ressentait pas même le désir de lui parler.
-Non... Seulement il eût voulu la suivre ainsi, sans être aperçu, et
-la voir toujours devant lui. Eh bien, ce n’était qu’une admiration
-d’artiste, une émotion tout intellectuelle. N’importe, il ferait mieux
-de s’en aller... C’était plus sage. Il s’en irait dans une minute...
-Il s’en irait quand M^{lle} Méricourt aurait atteint ce gros arbre
-là-bas... Oh! elle y arriverait bientôt... Encore deux lacets de
-droite à gauche, et de gauche à droite, elle y serait. Alors Vincent
-détournerait Gipsy dans une allée de traverse...
-
-Le jeune homme aurait-il vraiment tenu cette résolution? Qui pourrait
-le dire? Il n’en sut jamais rien lui-même. Car, avant que Gilberte eût
-achevé le dernier contre-changement de main à la hauteur du gros arbre,
-son père, averti par le pressentiment qu’éveille en nous une présence
-voisine qui nous intéresse, se retourna sur sa selle et vit M. de
-Villenoise.
-
-Les deux hommes se saluèrent. Le général retint son cheval et Vincent
-pressa le sien. Ils se trouvèrent côte à côte.
-
-Puis M. Méricourt s’écria:
-
-—Gilberte!... Une bonne rencontre!... Viens dire bonjour à ton garçon
-d’honneur.
-
-M^{lle} Méricourt, à la voix de son père, arrêta sa monture et la
-retourna par une demi-pirouette souple et correcte. Mais elle ne devait
-pas avoir compris, car son visage, calme et rosé lorsqu’il apparut,
-changea d’expression dès qu’elle aperçut Vincent. Elle pâlit, puis
-rougit; et la gêne visible qu’elle éprouva de cette rougeur colora ses
-traits plus vivement encore.
-
-Quand il la vit rougir ainsi, Vincent se troubla. C’est à peine s’il
-eut la présence d’esprit d’ôter son chapeau, puis de le passer dans la
-main gauche pour toucher de la droite celle que la jeune fille lui
-tendait.
-
-Afin de donner cette poignée de main, Gilberte avait rapproché son
-cheval par un appuyé qui témoignait de l’obéissance de sa bête autant
-que de sa propre habileté. Mais Vincent ne le remarqua même pas.
-Vainement il cherchait quelque chose à dire, alors que des compliments
-à l’écuyère étaient un sujet tout indiqué.
-
-Ce fut M. Méricourt qui parla le premier, et—tout
-naturellement—d’équitation; il vanta de nouveau les belles formes et
-le rassemblé parfait de Gipsy.
-
-—Mais ne lui ôtez-vous pas un peu de son perçant, monsieur, dit-il, à
-la maintenir ainsi toujours en main?
-
-—Cette jument est tellement équilibrée, mon général, répondit M.
-de Villenoise, que la mise en main est presque sa position la plus
-naturelle. J’ai de la peine, au contraire, à la faire s’étendre lorsque
-je veux allonger son pas.
-
-—Elle a une robe ravissante, s’écria Gilberte. Elle est dorée comme
-on avait doré artificiellement le cheval de l’empereur Galba, dans la
-pantomime de _Néron_, à l’Hippodrome.
-
-—Si cela vous amusait de la monter, mademoiselle, vous lui feriez
-beaucoup d’honneur. Vous me laisserez seulement le temps de l’essayer
-en dame dans un manège, pour m’assurer qu’elle supporte bien la jupe.
-
-—Vous mettriez une jupe? demanda Gilberte égayée.
-
-—Bien entendu.
-
-Elle éclata de rire.
-
-—Ah! je voudrais bien vous voir.
-
-—Pour cela, non, dit Vincent, qui se tourna pour lui sourire.
-
-Leurs yeux se rencontrèrent.
-
-Ce sont toujours les yeux qui trahissent l’affinité inconsciente de
-deux êtres l’un pour l’autre. Ce mystère, que le cœur peut ignorer
-longtemps, les prunelles aussitôt le reflètent. Elles n’en savent point
-garder le secret.
-
-Les regards de Vincent et de Gilberte s’effleurèrent en un de ces
-contacts imprévus, involontaires, et si poignants, que l’âme, ensuite,
-ne peut plus, sans hypocrisie vis-à-vis d’elle-même, conserver sa
-sécurité.
-
-Ils se détournèrent aussitôt l’un de l’autre. Mais cet «aussitôt» était
-encore trop tard. Et tel fut l’oubli des choses extérieures où cette
-révélation de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens, qu’ils
-crurent sortir d’un songe quand ils entendirent M. Méricourt prononcer
-d’un ton placide:
-
-—Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur, que cette jument,
-telle qu’elle est mise, conviendrait à une dame, car vous me paraissez
-la monter avec beaucoup de jambe.
-
-Vincent dut faire un effort pour percevoir le sens net des mots, et il
-ouvrait enfin la bouche pour répondre, lorsque le général reprit:
-
-—Vous avez parfaitement raison d’ailleurs. S’il y a une chose
-détestable, c’est l’équitation sans jambe. Mais à notre époque et dans
-notre pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant assez d’empire
-sur eux-mêmes pour en avoir sur leurs bêtes, on ne dresse plus les
-chevaux à comprendre la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse même
-plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous? Un lieutenant,
-l’autre jour, à l’École de Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais,
-mon général, si je me servais de mes jambes, je ferais emballer ma
-jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en ai pas besoin, elle a déjà trop
-d’impulsion sans cela.» Il croyait que les jambes servent seulement à
-augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!... Mais moi, monsieur, je donne
-toutes les indications à mon cheval avec les jambes!... Oui, toutes...
-depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge, et jusqu’au changement de
-pied. Voyons, je vous le demande, comment conçoit-on que, sans jambe,
-on puisse équilibrer un cheval?
-
-Ce «je vous le demande» n’était heureusement qu’une figure de
-rhétorique dans la bouche du général, qui, une fois empoigné par son
-sujet favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la place aux
-répliques de son interlocuteur. L’autorité qu’on ne lui discutait
-pas en pareille matière, et l’habitude de s’adresser à des officiers
-hiérarchiquement inférieurs que le respect retenait de l’interrompre,
-déterminaient chez lui cette tendance au monologue. M. de Villenoise
-eut à l’en bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait aussi
-incapable que possible de soutenir une conversation. Tandis qu’il
-pouvait à loisir, sous l’attention extérieure prêtée à ce bruit de
-paroles, bercer le plus délicieux des rêves.
-
-L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient donnait exactement
-passage à leurs trois chevaux de front. Même quelques branches les
-frôlaient; et c’est pourquoi il avait pris à M^{lle} Méricourt la
-place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre son père et
-lui-même. Il se trouvait à gauche et parfois le pied de Gilberte
-effleurait sa botte. Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous
-deux tendaient leurs regards en avant, comme n’osant plus croiser leurs
-prunelles. Toutefois ils avaient si fortement la sensation de leur
-présence réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre chose. Et les
-délicates verdures d’avril, dans lesquelles leurs yeux s’enfonçaient,
-ne leur devenaient visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt des
-significations correspondant à leurs sentiments intimes, à l’espèce de
-gêne oppressante et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient
-plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette perspective d’allée
-sous bois mollement sablée d’un épais sable roux et colorée de cette
-couleur de soleil, sans se rappeler cette promenade.
-
-Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des Acacias. Les feuillages,
-brusquement, s’espacèrent, dévoilant une large nappe de ciel bleu. La
-lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes plus tardivement
-verdoyantes que les taillis. Des voitures filaient sur la chaussée; des
-cavaliers galopaient; deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie et
-l’intimité du décor disparurent. En même temps disparut aussi l’espèce
-de charme qui scellait les lèvres et détournait les yeux de Gilberte et
-de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un de l’autre. Alors ils
-se regardèrent, ils se parlèrent. Mais avec un regret de leur étrange
-et délicieuse angoisse...
-
-—C’est comme leur façon de comprendre la théorie de la main fixe,
-continuait le général. C’est très bien, la main fixe... Mais encore
-faut-il s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de bois, car alors,
-plantez-moi un crochet dans l’arçon de la selle et attachez-y les
-rênes, ça sera la même chose. La main parle à la bouche du cheval. Et
-comment une main de bois pourrait-elle parler?...
-
-—Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte, faites-vous aussi des
-contre-changements de main de deux pistes au galop?
-
-—Pas correctement, non, monsieur. Je n’y suis jamais arrivée.
-
-—Et tu n’y arriveras jamais, reprit le général. Une femme ne peut pas.
-C’est là qu’il en faut des jambes, pour le soutien de l’allure et pour
-les changements de pied!...
-
-Il s’interrompit.
-
-—Ah! dit-il, voici le maréchal.
-
-Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu’il connaissait de vue, comme
-le connaissaient tous les habitués du Bois, venait à eux d’un pas
-tranquille. Tout de suite le jeune homme fut saisi par le respect
-un peu ému que lui inspirait cette maigre figure, d’une crânerie
-si élégante à cheval malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait
-résister à l’âge avec toute la puissante inertie de sa légendaire
-obstination.
-
-Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa fille et M. de Villenoise,
-un coup d’œil rapide. Il hésita; puis, brusquement, dit à Vincent—mais
-d’une voix qui manquait de chaleur:
-
-—Désirez-vous que je vous présente?
-
-Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée auprès de M^{lle}
-Méricourt allait devenir un sujet de remarques, non seulement pour les
-amis du général, mais pour tout ce monde assoiffé de cancans qui n’a
-pas en vain baptisé son point de ralliement dans le Bois matinal du
-nom de _La Potinière_.
-
-Aussitôt il prit congé, s’excusant même:
-
-—C’était si intéressant de vous écouter, mon général! Je ne voulais
-pas vous interrompre.
-
-—Ah! j’en ai bien d’autres à vous dire, cria gaiement M. Méricourt.
-Mais je vous repincerai. Venez donc un de ces matins, vers huit heures,
-me demander au Champ de Mars, au grand manège de l’École. Je vous
-montrerai ce que j’obtiens par le dressage à pied. Vous verrez... C’est
-très curieux.
-
-Après avoir, en la saluant, rencontré de nouveau le regard de
-Gilberte,—un long regard brun et doux qu’il emporta dans son cœur,
-comme l’autre soir il avait emporté dans sa poche, contre sa poitrine,
-le brin de réséda,—Vincent retourna en arrière et reprit la petite
-allée verte que tout à l’heure ils avaient suivie côte à côte.
-
-Oh! la charmante petite allée, si bien enclose de feuillage, et si
-peu à la mode, si dédaignée des promeneurs que les pas de leurs
-chevaux n’y seraient peut-être pas effacés jusqu’au soir! A y attarder
-ainsi sa rêverie, Vincent oubliait le mouvement de la vie mondaine
-qui s’agitait à peu de distance. Il se croyait au fond de son parc
-immense à Villenoise. Et il n’y était pas seul. De nouveau Gilberte y
-chevauchait à côté de lui. Le général aussi était là qui développait
-sa théorie de la main fixe. Oui, le général en personne. Car il ne
-gênait en rien l’espèce de mirage en train de se fixer dans l’esprit
-de Vincent. Ce brave cœur de vieux militaire, que l’on sentait si
-paternel, si dévoué à l’adoration de ses deux fillettes, donnait au
-contraire comme une consistance, une solidité, à l’espèce de tableau de
-famille qui s’esquissait dans l’imagination de M. de Villenoise. Une
-famille... Une femme, un père, un foyer... Étaient-ce donc ces choses
-dont le confus désir tourmentait, depuis le matin de la noce, celui
-qui avait été—tellement contre son gré—le garçon d’honneur de Robert
-Dalgrand? Étaient-ce donc ces choses qui prêtaient une signification
-plus profonde au charme de Gilberte, à ce charme fait de grâce et de
-fraîcheur morales autant que de grâce et de fraîcheur physiques?
-
-«Une famille!...» se dit Vincent, «Est-ce que j’en ai eu? Est-ce que
-j’en aurai jamais?»
-
-Sa mère?... Il se la rappelait à peine. Le seul souvenir qu’il
-conservât d’elle était celui des pleurs qu’elle versait en cachette,
-disant à son petit garçon: «Ne le raconte pas à ton père, que j’ai
-pleuré. Mais, vois-tu, mon pauvre enfant, avec ses idées d’inventeur,
-il nous mettra sur la paille.»
-
-Son père?... Eh bien, non, c’était plus fort que lui!... Quand il
-voulait penser au père Bertet, ce qui s’évoquait devant ses yeux
-c’était l’affiche énorme avec la bouteille de l’APÉRITIF.
-
-Voilà pour la famille dans le passé. Puis, lorsqu’il regardait
-l’avenir, il y apercevait... Sabine.
-
-Jusqu’à présent, il avait étouffé ses vagues regrets sous une ironie
-voulue à l’égard du mariage, de la fidélité des femmes et de la candeur
-des jeunes filles. En cherchant les mauvais côtés de la famille, il
-avait fini par ne plus voir que ceux-là. Et il triomphait de les
-découvrir plus nombreux que les bons, oubliant qu’il en est ainsi pour
-toutes les choses humaines. D’ailleurs, à force de dénigrer en face de
-lui-même aussi bien que devant les autres ce qu’il ne pouvait posséder,
-Vincent avait fini par croire, de bonne foi, qu’il conformait sa vie
-à ses théories, alors que c’étaient ses théories, au contraire, qu’il
-conformait aux nécessités et aux fatalités de son existence.
-
-De là vint son étonnement de tout ce qui s’éveilla en lui dès qu’il eut
-rencontré Gilberte.
-
-Il ne pouvait croire à ce qu’il éprouvait. Il ne se reconnaissait pas.
-
-
-
-
-III
-
-
-COMME M. de Villenoise s’y attendait, il trouva chez lui, à son retour
-du Bois, un mot de Sabine. Elle l’avait écrit dès son arrivée rue de la
-Pompe, pour appeler Vincent près d’elle le plus vite possible. Et elle
-comptait sur lui pour déjeuner.
-
-Le jeune homme changea de vêtements et partit à pied pour se rendre
-chez son amie.
-
-Il se mit en marche sans entrain, comme il l’avait prévu deux jours
-auparavant. Et tout de suite se déroula le décor de cette promenade
-tant de fois accomplie depuis six années. C’étaient les mêmes
-perspectives d’avenues élégantes, les mêmes carrefours qu’il coupait
-machinalement suivant une ligne identique, les mêmes jardinets où
-toutes les fleurs se tenaient droites comme dans les bouquets montés;
-et, là-haut, dans le ciel, c’étaient toujours les deux minarets du
-Trocadéro, qui semblaient à Vincent deux bornes immuables limitant
-et rétrécissant son rêve. Il reconnut encore, au bout de toutes les
-rues dans lesquelles son œil s’enfonçait, des pans découpés dans
-l’énorme charpente rougeâtre de la Tour Eiffel; tantôt l’assise d’un
-des piliers; tantôt une courbe de l’arête; et là-bas, à ce tournant
-qu’il reconnaissait, une brusque apparition d’ensemble: un grand
-spectre de fer, grêle et déchiqueté, tel que l’ossature d’un monument
-antédiluvien, construit par une race de géants disparue. Et, comme
-toutes les fois, le regard de Vincent monta de la base au faîte,
-s’obstinant à vouloir se donner une sensation de hauteur qui échappait
-à sa vue, bien que son cerveau l’attestât. Même, ainsi que jadis, un
-mot de Robert Dalgrand se formula dans sa pensée, un mot qui surgissait
-toujours pour lui à ce même angle de trottoir, car c’est là qu’il
-l’avait entendu il y avait déjà longtemps:
-
-—Je ferai mieux que cela, avait dit son ami en désignant la Tour
-Eiffel. Je le dégotterai, ce grand échafaudage, bâti pour aller
-réchampir la lune.
-
-«Il ne le dégottera plus,» se dit Vincent, «car maintenant le voilà
-marié. Et un homme marié, c’est un homme fini pour les hardis travaux
-et les grandes entreprises.»
-
-Ainsi le fait seul de parcourir le trajet entre la rue Jean Goujon
-et la rue de la Pompe ramenait Vincent sur la voie des paradoxes
-coutumiers. Ce n’était pas seulement son corps qui reprenait une
-routine; son esprit et même son cœur s’étaient engagés sur l’ancien
-chemin. A mesure qu’il avançait, l’image de Sabine se précisait, plus
-attirante... Des souvenirs s’insinuaient en lui, le reprenaient, lui
-faisaient monter aux lèvres un sourire, ou dans les yeux une brume
-d’attendrissement! Il était maintenant bien près de s’en vouloir, de
-s’accuser d’ingratitude et d’injustice, en songeant à cette pauvre
-femme charmante, qu’une seule de ses dures pensées, à lui, si elle la
-connaissait, tuerait plus sûrement et par de plus atroces souffrances
-que le plus cruel poison.
-
-Mais il arrivait devant sa porte... Et, vaguement remué, prêt à
-l’indulgence pour elle à cause des torts dont il se trouvait coupable,
-il franchissait la voûte d’une énorme maison de rapport, passait devant
-une loge de concierge, dans laquelle, entre des colonnes de stuc et
-à travers une baie vitrée, on voyait resplendir le palissandre et le
-velours rouge, franchissait une cour, et se dirigeait vers un second
-corps de logis donnant sur des jardins.
-
-Sabine Marsan, qui en occupait le rez-dechaussée, avait obtenu
-l’adjonction à son appartement d’une petite serre; elle avait fait
-ouvrir largement le mur qui joignait cette serre au salon, et, du tout,
-elle avait composé le plus charmant atelier qui se pût voir.
-
-Quand Vincent y pénétra, dans cet atelier, il se sentit tout de suite
-ressaisi par le décor. La gamme chantante des verdures, des étoffes,
-des toiles posées sur des chevalets, l’emplit de cette poignante
-douceur que suscite une familière mélodie inentendue depuis longtemps.
-Les verrières, malgré de grands stores abaissés, laissaient passer
-des rais de soleil. Des palmiers y trempaient les pointes de leurs
-feuilles, d’où la lumière semblait rejaillir, toute verte; ou bien elle
-pétillait à la cassure d’une soie drapée. Il y avait des nattes claires
-sur le parquet, des sièges d’osier écrasés de coussins, un magnifique
-tapis d’Orient, cadeau de M. de Villenoise, un mannequin japonais
-dans un angle, et partout des moulages, des croquis, des ébauches,
-une profusion de paravents. Puis, ce qui ajoutait à cette fantaisie,
-à cette gaieté, c’étaient de toutes parts, dans des vases de toutes
-formes et de toutes dimensions, des gerbes de lilas et de roses, que
-M. de Villenoise y avait fait porter le matin même, avant le retour de
-Sabine.
-
-Lorsque la femme de chambre introduisit Vincent, un dogue danois, d’une
-taille énorme, se leva et s’approcha du visiteur, en remuant la queue
-d’un air content.
-
-—Bonjour, Hirsow, dit le jeune homme qui flatta sa tête massive. Eh
-bien, où donc est ta maîtresse?
-
-Une portière se souleva. Elle parut.
-
-Et, mieux que l’intimité du décor, l’aspect de cette femme troubla le
-cœur de Vincent. Ce n’était pas qu’elle fût très belle... Certes elle
-l’avait été; elle l’était encore presque, malgré la vive clarté de
-ce midi d’avril qui imprégnait, qui baignait l’ombre même, en dépit
-des stores, et qui montrait le déclin de la jeunesse sur cette peau
-légèrement jaunie de brune, et aux angles un peu froissés de ces longs
-yeux noirs. Cette beauté, encore si désirable—et qui devait resplendir
-le soir aux lumières,—n’était pas ce qui fit s’ouvrir avec une
-effusion si spontanée les bras de Vincent. Non... Mais la femme qu’il
-enveloppa d’une étreinte émue était celle que, pendant six années, il
-avait entendue lui dire: «Je t’aime!» Et à chaque fois qu’elle lui
-disait ce mot elle lui avait pris une parcelle d’âme, de jeunesse, en
-même temps qu’elle fixait en lui une parcelle de souvenir. Si bien que
-beaucoup de lui-même était maintenant en elle, et qu’il ne pouvait
-descendre dans son propre cœur sans y rencontrer des fragments de
-cette autre existence avec laquelle la sienne, si étroitement, s’était
-confondue. Cela pouvait s’appeler peut-être tout simplement la force
-de l’habitude, mais qu’est-ce que l’habitude, sinon ce que nous avons
-mis de nous-mêmes dans des êtres et dans des choses, et ce qui fait
-qu’ils nous tiennent ensuite, lorsque nous disons, nous, que «nous y
-tenons».
-
-—Mon Vincent!... murmurait Sabine.
-
-Puis elle l’écartait à la longueur des bras, le regardait au fond des
-yeux, et répétait encore:
-
-—Mon Vincent!...
-
-Ils s’étonnèrent tous deux, et de bonne foi, d’avoir pu rester si
-longtemps éloignés l’un de l’autre. Et ils passèrent quelques minutes
-à se dire les plus tendres choses, des enfantillages et des folies; ou
-bien à se taire, perdus en de lents baisers. Mais ils se refusaient à
-préciser leurs sentiments et à s’interroger sur les deux derniers mois:
-comme s’ils avaient eu peur que la réalité ne fît s’évanouir l’ivresse
-factice où les jetait cette heure exceptionnelle.
-
-Cependant la femme de chambre vint leur annoncer que le déjeuner était
-servi.
-
-—Bien... dit Sabine.
-
-Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de l’étroit divan qui les
-rapprochait. Un mouvement hors de ce siège où leurs corps se frôlaient,
-et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque chose de douteux
-et d’amer glissait déjà sur leurs lèvres, où se refroidissaient leurs
-baisers.
-
-—Ah! pourquoi n’es-tu pas venu passer vingt-quatre heures à Cannes?
-soupira Sabine. Tu le pouvais, toi. N’es-tu pas absolument libre,
-indépendant de tout?
-
-Cette phrase malheureuse rendit sensible à Vincent ce qu’il oubliait
-en ce moment même, c’est-à-dire le bien-être qu’il avait éprouvé de sa
-solitude, et le manque absolu d’entraînement vers ce Midi où il aurait
-retrouvé Sabine. Il répondit, en abandonnant le tutoiement de leur
-intimité:
-
-—Mais, ma chère amie, vous étiez partie... un peu pour me fuir,
-n’est-il pas vrai?... Vous ne pouviez plus me voir sans vous irriter
-contre moi.
-
-—Ah! tais-toi... C’est parce que je t’aime. (Il éleva les sourcils,
-avec un sourire assez dur.) Oui... et parce que je souffre de ton
-indifférence!
-
-—Voulez-vous, ma chérie, dit-il froidement, que nous prenions ensemble
-au moins notre premier repas sans reproches?
-
-Les lèvres de Sabine pâlirent; ses yeux eurent une courte flamme noire.
-Elle se dressa; puis avec un léger ricanement:
-
-—C’est vrai, vous m’y faites penser. Le déjeuner nous attend.
-Venez-vous?
-
-Vincent la suivit, déjà fâché contre lui-même et contre elle. Mais,
-avant de monter les trois marches qui menaient à la salle à manger,
-Sabine se retourna, lui jeta les bras au cou.
-
-—Des reproches?... Non, non, je ne veux pas vous en faire...
-Jamais!... O mon ami! vous m’aimerez comme vous voudrez, comme vous
-pourrez... J’ai trop souffert loin de vous! Si vous saviez!... Ah! j’ai
-tort de vous le dire... Mais je ne puis pas vivre sans vous... Je n’ai
-que toi, vois-tu!...
-
-Un peu attendri, un peu gêné aussi par cette exaltation, il la calmait
-de quelques paroles câlines; puis, désignant la porte près d’eux, au
-delà de laquelle la femme de chambre attendait devant leur couvert mis:
-
-—Chut!... Estelle peut nous entendre.
-
-—Qu’importe! fit Sabine.
-
-Pourtant elle baissa la voix:
-
-—M’aimes-tu?
-
-—Tu le sais bien.
-
-—Dis-le-moi alors.
-
-—Je t’aime beaucoup.
-
-—Oh! ne dis pas «beaucoup».
-
-—Préfères-tu donc que je dise «un peu»?
-
-—Méchant!... Dis-moi: «Ma Sabine, je t’aime».
-
-Il répéta: «Ma Sabine, je t’aime». Mais avec un effort presque visible.
-Et, tout de suite, il lui en voulut un peu de l’avoir contraint à
-prononcer un mot dont, en son cœur, quelque chose d’obscur démentait
-la signification absolue. Elle-même ne s’y trompa pas. Dès cette
-seconde, elle sentit s’éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la
-torturait son attachement désespéré pour cet homme. Elle s’était promis
-tant de bonheur à le revoir pourtant!... Et voici qu’à table, en face
-de lui, à le constater si calme, si tranquillement gai, à l’entendre
-parler de Cannes, et du portrait qu’elle avait réussi, et des petits
-potins du monde artistique, elle s’irritait sans savoir pourquoi, elle
-se tendait intérieurement. La tentation lui venait de dire quelque
-chose de violent et de cruel. Un désir de plus en plus aigu la poussait
-à faire souffrir Vincent, parce qu’elle souffrait de lui. Et ce n’était
-pas la tendresse qui l’arrêtait, la forçait à sourire d’un air doux:
-c’était la peur de le glacer, de l’éloigner davantage, et le sentiment
-de sa propre impuissance.
-
-Oh! qu’elle aurait donc été soulagée de son bizarre tourment, si
-elle avait pu, en même temps, crier à M. de Villenoise: «Je vous
-déteste!...» et l’attacher à sa vie par des liens indestructibles.
-Car des mouvements de haine la soulevaient, à sentir que jamais il ne
-serait possédé d’elle comme elle était possédée de lui.
-
-Cependant le déjeuner s’avançait. Sur la table, au service coquet,
-semée de petits bouquets de fleurs, Estelle avait successivement posé
-les plats préférés de Vincent. Une vraie dînette d’amoureux, que
-Sabine avait combinée avec toute sa science raffinée de mondaine et
-de voluptueuse, et dont elle s’était réjouie à l’avance comme d’un
-recommencement de bonheur.
-
-—Je ne sais pas comment vous faites, ma chère amie, dit Vincent avec
-gaieté. Je ne mange bien que chez vous. J’ai envie d’envoyer mon chef
-en apprentissage auprès de votre cuisinière.
-
-—Ma cuisinière?... Vous savez bien que je n’en ai pas.
-
-—Cependant, ce n’est pas Estelle?...
-
-Sabine échangea un sourire avec la bonne, qui, en ce moment, apportait
-les fruits.
-
-—Si... c’est un peu Estelle... mais sous ma direction.
-
-Il se récria.
-
-—Vous vous occupez de cuisine!...
-
-—Bien entendu. Ou, du moins, quand vous venez vous asseoir à ma
-modeste table. Car pour moi-même, je ne m’en donnerais jamais le tracas.
-
-Contrarié, M. de Villenoise déclara:
-
-—En ce cas, je n’accepterai plus un repas ici.
-
-—Vous ne me ferez pas cette peine, dit Sabine. Mais qu’est-ce qui vous
-étonne?...
-
-Et, après un silence durant lequel la bonne quitta la pièce, elle
-ajouta:
-
-—Puis-je avoir votre train de maison?
-
-—Il ne tiendrait qu’à vous, ma chère amie.
-
-—Comment cela?
-
-—Est-ce que tout ce que je possède ne vous appartient pas? Vous n’avez
-qu’un mot à dire pour en disposer.
-
-—Merci, répliqua-t-elle. Il ne me sied pas, et je vous l’ai répété
-cent fois, d’être une femme entretenue.
-
-Il la regarda tristement. Elle était plus pâle encore que d’habitude,
-ses grands sourcils noirs froncés, le regard dédaigneux, la bouche
-souffrante. Alors, baissant la voix, il prononça, avec un grand effort
-de tendresse et de conciliation:
-
-—Voyons, ma chérie, vous savez bien qu’en acceptant de moi une faible
-partie de ce que vous avez perdu par ma faute, vous ne pourriez pas
-vous croire une femme entretenue.
-
-—Soit, mais le monde le croirait.
-
-—Le monde?... Il vous oublierait. Vous ne tenez pas à lui. Vous n’avez
-pas besoin de le fréquenter.
-
-—C’est ce qui vous trompe, dit-elle violemment. Le fréquenter... non,
-je n’y tiens pas. Car je le méprise, il me dégoûte, ce monde qui me
-jette la pierre, à moi!... et qui lèche la trace de vos pas, à vous!...
-parce que vous êtes un homme et que vous avez de l’argent. Nous avons
-pourtant commis la même faute... Et si l’affaire avait suivi son cours,
-le tribunal qui nous aurait condamnés pour adultère vous eût appelé
-«mon complice»!...
-
-M. de Villenoise fit un mouvement.
-
-—Je sais... reprit Sabine sans lui permettre d’ouvrir la bouche.
-Vous allez me dire que vous n’étiez pas marié, vous... que vous étiez
-libre...
-
-Il secoua la tête. Elle attendit, déconcertée. Puis, comme il ne
-parlait pas, elle demanda:
-
-—Eh bien?...
-
-—J’allais seulement vous proposer de passer dans votre atelier, où le
-café doit être servi.
-
-—Ah! ricana-t-elle, ce sujet de conversation vous gêne?
-
-—Il m’est horriblement pénible, ma chère amie.
-
-Elle répondit, exaspérée:
-
-—Je comprends ça.
-
-—D’ailleurs, fit-il avec résignation, rien ne nous empêchera, n’est-ce
-pas? de continuer cet entretien dans la pièce à côté.
-
-Tout en parlant, il se leva, et, comme diversion, se mit à jouer avec
-Hirsow, le chien danois, qui, après avoir déjeuné à la cuisine, venait
-de se faire rouvrir par Estelle la porte de la salle à manger.
-
-—Allons, Hirsow, saute là, mon vieux camarade! ordonna-t-il en
-désignant ses épaules.
-
-Hirsow se dressa, et lui posa vers le haut de la poitrine deux pattes
-puissantes. Vincent, bien qu’arc-bouté pour le recevoir, fit un pas
-de recul. Et le chien, qui maintenant dépassait en hauteur le jeune
-homme, inclinait vers lui sa tête formidable, la gueule entr’ouverte
-par un halètement de joie.
-
-—Assez, Hirsow, tu es trop lourd. Mais, voyez, Sabine, comme ce chien
-est content de me revoir... Oui, mon vieux... assez... oui, c’est bien,
-reprit-il, tandis que l’animal se frôlait contre lui avec des petits
-cris extasiés. Cela me fait vraiment plaisir.
-
-—Vincent, reprit Sabine en allumant une cigarette russe, vous avez
-beau ne pas vouloir m’entendre, il y a cependant une chose que je veux
-absolument vous dire.
-
-—Dites, mon amie, fit-il avec un soupir. Et il s’enfonça dans une
-bergère, auprès de la petite table portant le plateau du café, dans un
-angle de cette serre, qui élargissait l’atelier, et qu’au dehors un
-jardinet muré de lierre isolait de tout voisinage.—Ah! le joli coin!
-murmura-t-il encore. Quel goût vous avez, Sabine!
-
-C’était une suprême tentative. Elle demeura inutile. Et l’inévitable
-scène commença.
-
-Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes de sa situation.
-Elle souffrait atrocement de se voir déclassée, mais n’admettait
-point qu’elle le fût, déclarant s’estimer au-dessus de ses anciennes
-relations mondaines qui détournaient la tête pour ne pas la saluer.
-Oui... à Cannes, par exemple, où elle en avait rencontré plusieurs.
-A cause de cela, le séjour de cette ville lui était devenu un
-supplice. Cependant la plupart de ces femmes ne se gênaient pas pour
-tromper leurs maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque
-catastrophe, elles ne seraient pas capables, comme elle-même, de
-demander à l’art la dignité de leur existence et la réhabilitation.
-Quant à elle, son talent lui rendrait ce qu’elle avait perdu... Des
-titres plus beaux que sa couronne de comtesse, et des titres qu’au
-moins elle ne devrait qu’à elle seule... Puis, qui sait?... la fortune
-peut-être...
-
-Sabine s’exaltait, enragée d’orgueil, aiguillonnée par un besoin de
-revanche contre le sort, contre la société, contre son amant lui-même,
-qui lui offrait de l’argent et lui refusait son nom.
-
-Comme Vincent se taisait, ne paraissait pas croire à ses succès
-de peintre,—car les portraits de M^{me} Marsan l’eussent à peine
-fait vivre si elle n’eût possédé quelques rentes, produit de ses
-diamants admirables, jadis conservés grâce à la générosité du comte
-de Rovencourt, puis échangés contre des valeurs;—comme Vincent se
-taisait, Sabine lui lança même cette phrase, avec un cinglement
-d’ironie:
-
-—D’ailleurs, qu’importe?... J’aime mieux dix louis gagnés par mon
-pinceau que dix millions rapportés par l’APÉRITIF BERTET.
-
-A ce moment, Vincent regarda sa montre.
-
-—Quoi!... s’écria-t-elle. Le jour de mon retour!... Ne m’avez-vous pas
-réservé toute votre après-midi?
-
-—Pour ce que nous en faisons... dit le jeune homme.
-
-—Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez une femme qui a tant
-souffert pour vous!... Ne devriez-vous pas être touché de ce que je ne
-veuille rien recevoir de vous que votre amour? Si je le possédais, je
-serais la femme la plus heureuse du monde, et je ne regretterais rien.
-Mais, ajouta-t-elle d’une voix amère, je vous demande la seule chose
-que vous ne puissiez pas me donner.
-
-—Ah! s’écria-t-il, perdant la maîtrise de lui-même, je vous donne
-plus que vous ne le saurez jamais!... Et la misérable fortune que je
-mettais à vos pieds tout à l’heure n’est rien auprès de ce que je vous
-sacrifie...
-
-—Vincent!... Vincent!... Qu’est-ce que tu veux dire?...
-
-Elle était domptée, transformée... Mais d’une si effrayante façon que
-M. de Villenoise eut peur de sa victoire. Cette créature violente,
-belle malgré tout dans sa colère, changea de visage: son teint mat prit
-une nuance terreuse, ses traits se tirèrent, ses lèvres blêmirent.
-
-—Que peux-tu me sacrifier?... balbutia-t-elle. Parle... Je le devine,
-va... C’est un mariage. O Vincent!... mon Vincent! Tu en aimes une
-autre... Je te suis à charge. Eh bien, je me tuerai!... Oh! oui, ce
-sera bon de mourir... Tu ne m’aimes plus!... Oh! c’est trop affreux!...
-c’est trop affreux!...
-
-Elle porta les deux mains à sa gorge. Elle étouffait. Une contraction
-nerveuse lui coupa la parole. Sa voix s’étrangla; les mots se perdirent
-en un rauque gémissement. Puis, tout à coup, un cri jaillit, et elle
-s’abattit en avant, le front sur le tapis.
-
-«Allons!...» se dit M. de Villenoise avec un soupir d’irritation.
-
-Mais la pitié le saisit, effaça tout. Déjà il s’agenouillait près
-d’elle, soulevait sa tête, prenait ses mains raidies, et baisait, avec
-des paroles de consolation, ses yeux, qui, sous les longues paupières,
-avaient perdu leur flamme et se convulsaient légèrement:
-
-—Sabine... Ma chérie... A quoi penses-tu?... Moi, me marier!...
-Mais il n’en est pas question... Mais je n’y songe pas!... Écoute...
-voyons... Tu sais bien que je t’ai donné toute ma vie...
-
-—Ah! gémit-elle avec un flot de larmes qui termina la crise nerveuse,
-tu le regrettes!...
-
-Il protesta; il lui fit des serments. Et comme elle demandait
-l’explication de ce mot de «sacrifice» prononcé par lui tout à l’heure,
-il déclara que c’était une plaisanterie.
-
-—Une plaisanterie!... avec l’expression que tu y as mise!
-
-—Eh bien, non, c’est vrai... Je ne plaisantais pas... Mais je voulais
-te taquiner, me venger un peu... Car tu m’avais poussé à bout.
-
-—Moi?... Comment?... fit-elle avec la plus sincère surprise. En te
-disant que je t’aimais pour toi-même, que je ne voulais pas de ta
-fortune?...
-
-Il n’insista pas. D’abord parce que c’était inutile; puis parce
-qu’il pensait à autre chose. En ce moment, Sabine, appuyée contre sa
-poitrine, semblait revenir à la vie, à la jeunesse, à la douceur et au
-sourire, dans son étreinte. Ses propres nerfs d’homme secoués par le
-bouleversement de cette nature féminine, par les pleurs de ces beaux
-yeux, par les caresses, commençaient à pressentir la saveur aiguë de
-volupté qui, souvent, s’était, pour eux, dégagée de pareilles scènes.
-Il pressa donc silencieusement et plus étroitement la jeune femme sur
-son cœur. Elle frissonna tout entière, poussa un soupir; puis, se
-dégageant:
-
-—Les yeux me brûlent, dit-elle. Je voudrais les baigner d’eau fraîche.
-
-Et, traversant l’atelier, elle alla soulever la portière qui voilait
-l’entrée de son boudoir.
-
-Vincent la suivit.
-
- * * * * *
-
-
-
-
-IV
-
-
-A partir de ce moment, la vie ancienne reprit pour Vincent de
-Villenoise,—cette vie régulière et aux horizons fermés, dans laquelle
-le mariage de son ami Robert Dalgrand et l’apparition de Gilberte
-avaient jeté un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. Dès
-qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut à nouveau fait le serment de
-remplir son devoir envers cette femme si malheureuse et si passionnée,
-dont le cœur tenait au sien par des fibres si aisément saignantes,
-il s’interdit de rencontrer volontairement M^{lle} Méricourt. Car,
-s’il croyait ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il avec
-lui-même qu’il était bien près de l’aimer. Il en était même à cette
-phase redoutable d’un sentiment nouveau, où tout s’efface, dans le
-souvenir, des passions qui l’ont précédé, et où l’on s’affirme de bonne
-foi n’avoir jamais connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait:
-«Et je ne le connaîtrai jamais, du moins dans ce qu’il a de complet,
-d’absolu. Cette charmante fille est la seule créature qui pouvait me
-l’inspirer.»
-
- * * * * *
-
-Maintenant il montait à cheval de très bonne heure.
-
-Les plus matineux des habitués du Bois, en arrivant aux environs
-des lacs, le rencontraient retournant déjà vers la Muette, car il
-prenait, pour rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de croiser
-Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez lui, il s’enfermait
-dans sa bibliothèque et s’enfonçait dans sa traduction de Manilius.
-L’après-midi il faisait des armes, écrivait des lettres, rendait des
-visites, ou bien explorait des boutiques d’antiquaires. Quant à ses
-soirées, elles appartenaient à Sabine.
-
-Jamais M^{me} Marsan ne venait rue Jean Goujon. Elle n’y avait mis
-les pieds que deux ou trois fois, et seulement parce que son amant se
-trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule de fierté. Le luxe
-écrasant de l’hôtel de Villenoise la gênait. Il ne lui convenait ni
-de le partager, ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs,
-elle ne tenait pas à se donner en spectacle à des laquais. Pas
-davantage ne voulait-elle paraître accepter sa situation clandestine.
-Quelle répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant le somptueux
-appartement du maître de la maison, à se voir reconduite par lui
-jusqu’à la portière d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le
-creux de son gant, emporte «son petit cadeau»! S’éloigner furtivement
-de cette demeure où elle ne désespérait pas de s’installer un jour
-en épouse légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la tête
-haute, appuyée au bras de son mari. Et quelle joie sauvage elle
-éprouverait alors, à voir s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis
-s’étaient aplatis devant son titre de comtesse, et qui, aujourd’hui,
-se détournaient scandalisés sur son passage!... Mais ne serait-ce pas
-abdiquer à jamais un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise à la
-recevoir chez lui autrement que sous le nom et avec tous les droits
-qu’elle y voulait étaler? En attendant, c’était chez elle qu’elle
-accueillait son ami.
-
-Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour immenses atténuaient la
-clarté des lampes, ils avaient d’interminables causeries. Et, malgré
-l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie sous les paroles
-de Sabine, bien souvent pour eux s’égrenaient des heures pleines d’un
-charme profond. La jeune femme déployait un esprit original, donc
-la disposition naturellement ironique et dédaigneuse s’était encore
-accentuée par les déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec
-un scepticisme impitoyable, mais dont le fond pénible se voilait sous
-des mots ingénieux et plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier
-elle-même, à désarmer un peu en face de cet adversaire adoré qu’était
-pour elle son amant, elle se lançait parfois dans le plus divertissant
-des bavardages. Et la façon dont elle envoyait au plafond ses paradoxes
-avec la fumée de sa cigarette russe réveillait chez Vincent des
-velléités amoureuses. Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand
-elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait, en débitant
-des bravades, sa brune tête hardie de guerrière. Les fins reflets des
-abat-jour jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué un fard
-délicat. Elle ne paraissait plus ses trente-cinq ans, dont son âme
-brûlante avait trop fidèlement enregistré le passage sur son front, aux
-coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et elle savait si bien de
-quelle quantité de séduction la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle
-se refusait à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent tentée.
-Ainsi c’était une chose rarement obtenue par M. de Villenoise qu’ils
-allassent ensemble dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure,
-à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps, cette année-là,
-s’épanouissait en journées merveilleuses, en soirées de tiédeur et de
-parfums. Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle aimait les
-promenades à travers bois, terminées par quelque repas fort mauvais
-mais si amusant, sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce que
-Sabine craignait—en se gardant bien de l’avouer—c’était la barbare
-franchise des longs jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la
-hardiesse de sa jeunesse recouvrée, prodigue les rayons, multiplie la
-clarté, fait ruisseler le soleil sur la fraîcheur de ses verdures et
-de ses floraisons, et prolonge les heures éclatantes, sans se soucier
-des pauvres visages féminins dont la beauté agonise, d’une douloureuse
-agonie que tant de lumière outrage.
-
-Parfois cependant, ne sachant plus à quelle excuse recourir, M^{me}
-Marsan acceptait une partie de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait
-pour qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous deux détestaient
-les restaurants connus, les prétentieuses _Têtes Noires_ où l’on
-retrouve, sous les étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les
-portes numérotées des cabinets particuliers et la muette effronterie
-des garçons en veste courte, ils échouaient, vers neuf heures, dans une
-guinguette, où ils ne trouvaient plus à manger que des sardines et des
-œufs avec le veau en ragoût des bûcherons et des rouliers.
-
-Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient devant eux l’heure
-unique, l’heure d’attendrissement et de chimère, durant laquelle ils
-marcheraient au bras l’un de l’autre sous les bois devenus obscurs.
-
-Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude et Sabine
-l’inquiète angoisse de sa passion. Lui, trouvait des paroles sans
-réticences, des réflexions où ne perçait pas de regret, et de lentes
-pressions de main plus enlaçantes que les étreintes complètes de la
-possession. Elle, se sentait apaisée, rajeunie, sous cette ombre
-complice. Une confiance plus assurée en elle-même dissipait les idées
-qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir les craintes, les
-doutes, les jalousies, les terreurs de l’avenir, les écœurements du
-passé, et jusqu’au tourment suprême, né de la différence d’âge entre
-elle et celui qu’elle aimait. Presque insignifiante, cette différence
-d’âge: trois ans à peine... Mais combien leurs situations et leurs
-caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée, finie, mise à l’écart
-de la société, voyait se fermer l’avenir, au moment où il offrait tous
-ses triomphes et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent
-et riche. En outre, Vincent, avec sa calme tête blonde de rêveur, ne
-paraissait pas même trente ans; alors que la brune Sabine, toujours
-brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en accusait près de
-quarante.
-
-Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude et de nocturne
-enchantement où s’atténuaient de telles distances!... Sur la route
-grise, entre les hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des
-coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain pâles, hérissés çà
-et là par les arbres épargnés, Sabine et Vincent marchaient, serrés
-l’un contre l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait l’heure.
-L’infini les enveloppait, les rapprochait. Ils ne s’en voulaient plus
-de rien. Ils étaient deux êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la
-nuit, deux êtres destinés à mourir et que réunissait le sentiment de
-leur fragilité en face de la beauté et de la mélancolie des choses.
-
-Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus des blêmes
-clairières. Sabine s’arrêtait pour le contempler, et disait les noms
-des étoiles. Cela amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes
-étranges, pour désigner les beaux joyaux mystérieux scintillant
-si haut, si loin, et que cette connaissance de leurs symboliques
-appellations rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée et de
-la main.
-
-—Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... Ici, au zénith, c’est
-Wéga, de la constellation de la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un
-peu au-dessus, Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette
-magnifique étoile... Vous ne vous rappelez plus?... C’est Aldebaran.
-
-Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est vrai... Aldebaran...»
-Mais, au lieu d’élever ses regards, il les abaissait vers elle, et
-il souriait à ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à
-ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette bouche gracieusement
-pédante. Sabine sentait sur son visage les prunelles caressantes du
-jeune homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout d’abord
-l’intime volupté dont leur effleurement la pénétrait. Puis, n’y tenant
-plus, brusquement elle lui faisait face:
-
-«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une certitude de plaire qui la
-transfigurait, la rendait adorable.
-
-Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait lentement les lèvres
-jusqu’à sa bouche, et murmurait dans la joie de sa propre sincérité:
-«Oui, Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.»
-
-Une série de soirées semblables détendit un peu le caractère de M^{me}
-Marsan. Elle eut de la gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent
-lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et lui rendait un compte
-minutieux des heures qu’il ne passait point auprès d’elle, Sabine crut
-tenir une place plus grande que jamais dans le cœur et dans la vie de
-son amant.
-
-La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il prenait d’agir en
-amoureux pour se suggestionner à lui-même cet amour et pour éloigner
-des rêves pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur
-jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement ou
-d’une admiration commune, rendirent à leur liaison comme une apparence
-de douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines, à peu près
-tout le temps que Robert Dalgrand et sa jeune femme consacrèrent à leur
-voyage de noce.
-
-M. de Villenoise redoutait le retour de son ami. Car, alors, les
-rencontres avec Gilberte deviendraient inévitables. Comment se refuser
-à voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient souvent leur
-sœur? Toutefois, le jeune homme repoussait d’avance, et résolument,
-la complicité des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il,
-«qui s’exposent à la tentation; ils escomptent leur propre faiblesse,
-et, pour ne pas s’avouer la tyrannie de leurs désirs, ils paraissent
-n’obéir qu’à la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes pour
-se soustraire à des relations dangereuses. «Et si tous ces moyens ne
-réussissent pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai tout à
-Robert.»
-
-Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda sans préambule:
-
-—Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé du mariage de votre ami Dalgrand?
-
-—Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous intéressât.
-
-Elle reprit:
-
-—Sans doute à cause de mon peu de sympathie pour M. Dalgrand. Mais je
-tiens beaucoup plus à savoir ce que font mes ennemis qu’à connaître les
-démarches de mes amis. C’est d’une bien autre importance pour moi.
-
-—Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi?
-
-—N’a-t-il pas souvent cherché à vous séparer de moi?
-
-—Souvent?... Comment l’aurait-il pu? Nous nous connaissons à peine
-depuis sept ans, vous et moi, n’est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix
-que Robert dirige des travaux à l’étranger et ne met guère les pieds
-en France. Il n’a su notre liaison que par votre divorce, et il ignore
-qu’elle dure toujours. Je ne sais pas si seulement il m’a parlé de vous
-trois fois.
-
-Sabine eut un petit rire sardonique.
-
-—Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement les deux
-premières, que vous avez dû lui interdire ce sujet de conversation.
-
-—Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous dites là n’est pas exact.
-
-M. de Villenoise essaya de rétablir les faits. Ou plutôt il essaya de
-retrouver la nuance sous laquelle, voici déjà longtemps, il les avait
-rapportés à Sabine. Mais, comme la vérité gisait entre ses atténuations
-et les exagérations de la jeune femme, ils ne purent s’entendre, et,
-chacun accusant l’autre de mauvaise foi, ce fut l’occasion d’une
-querelle.
-
-—Dalgrand n’avait rien contre vous, soutenait Vincent. C’était la
-situation qu’il trouvait fâcheuse.
-
-—Et pourquoi, je vous prie?
-
-—Ah! vous le savez bien... Il possède au plus haut degré l’esprit de
-famille et la passion de la régularité... Il n’a jamais rêvé le bonheur
-que dans le mariage.
-
-—Vous allez me persuader, reprit Sabine, qu’il vous conseillait de
-m’épouser!
-
-Vincent ne put s’empêcher de répondre:
-
-—Non... Car il ne comprend le mariage qu’avec une jeune fille.
-
-Des mots de ce genre remettaient à vif toutes les blessures de Sabine.
-
-—Une jeune fille!... s’écria-t-elle violemment. Oui, quand on a encore
-le droit d’en épouser une, quand on n’a pas brisé la vie d’une autre...
-
-Puis, changeant de ton:
-
-—Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait à la vertu,
-votre ami Robert... C’est pour cela qu’il a épousé une des petites
-Méricourt...
-
-M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle ce nom? Et
-que voulait-elle dire? Devant son regard inquiet, elle reprit avec une
-gaieté volontairement insolente:
-
-—Oui, des gamines qui n’ont plus de mère, et que leur vieux général
-de père laisse vivre à l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa...
-Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied ou à cheval, et ça
-ne doit pas ignorer grand’-chose...
-
-—Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise, nommez-moi donc la femme
-dont vous pourriez parler sans essayer de la salir.
-
-—Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus d’indulgence que moi pour
-les femmes... Ce que je déteste, c’est l’hypocrisie sociale.
-
-Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était elle qu’on accusait
-d’être injuste envers les femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient
-bien raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux fausses vertus que
-le despotisme masculin leur impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire,
-à elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au sens que les hommes
-prêtent à ce mot? Elle préférait, chez une femme, l’intelligence, la
-bonté, le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la chasteté...
-Seulement elle riait de la bêtise des hommes, pour qui la seule grande
-affaire est de n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était un
-spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand benêt de Dalgrand, qui
-prêchait en faveur des rosières, se figurait que sa femme n’avait
-jamais regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge de dix ans, elle
-cherchait un mari, cette petite fille délurée d’officier sans fortune!
-Et, maintenant qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation allait
-être de chercher un amant.
-
-—Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui apprendra, à votre
-vertueux ami... Ah! il trouve qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas!
-Eh bien, la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse sont aussi
-celles qui vous font... arriver de certains accidents.
-
-Ce n’était pas la première fois que les amertumes secrètes amassées au
-cœur de Sabine s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais rarement
-elle allait jusqu’à de si précises personnalités. Ce qui l’avait
-entraînée ce jour-là, c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait
-par hasard, que M. de Villenoise avait été garçon d’honneur, à la noce
-de Robert Dalgrand, avec une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna,
-puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait. Mais elle se garda
-bien de lui dire qu’un vieux numéro de journal, enveloppant des romans
-qu’on lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques lignes,
-les principaux détails de la cérémonie. Elle préféra garder pour
-elle ce mince renseignement, afin de le débiter ensuite sous forme
-d’allusions qui la feraient paraître beaucoup mieux informée qu’elle ne
-l’était en réalité. Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne
-lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible et emporté
-lui avait fait perdre toute mesure.
-
-Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise, et elle
-le sentit à la façon presque brutale dont il lui enjoignit de ne
-jamais reparler de M. ni de M^{me} Dalgrand, pas plus que de M^{lle}
-Méricourt. Il se départit de sa courtoisie habituelle, prit un ton de
-commandement et de menace. Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine
-eut la tentation de le braver. Mais elle le vit faire un mouvement
-comme pour partir... Elle trembla qu’il ne revînt pas. Alors elle
-voulut tourner la chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification
-de le voir conserver un air de tristesse et de dédain.
-
-Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. Au contraire,
-une plus grande indulgence lui venait tandis qu’au cours de semblables
-scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel poison,»
-pensait-il, «est une seule faute passée dans la vie et dans l’âme d’une
-femme!... Et ce poison agit d’autant plus sûrement que cette femme est
-plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne manque pourtant ni de tact, ni
-de jugement, ni de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché
-sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par l’intermédiaire de
-son orgueil malade. Et il n’y a pas de remède. Son mariage avec moi,
-qu’elle souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait pas. Elle
-croirait découvrir chez les autres de l’ironie, chez moi du regret...
-Elle m’en voudrait toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie ne
-serait plus contenue par la crainte de me rebuter et de me perdre... Ce
-serait des scènes continuelles... Un enfer... où périrait certainement
-l’affection que je lui garde encore.»
-
-«L’affection...» M. de Villenoise ne disait plus en lui-même «l’amour».
-Et, par suite des maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse
-défaillante s’approchait toujours plus de la résignation.
-
-A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré les deux personnes qu’il
-admirait le plus, Robert et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs.
-Ainsi elle eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle d’adopter
-un costume d’homme pour peindre dans son atelier.
-
-Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il aperçut
-une silhouette masculine, dans une vareuse et un pantalon de flanelle
-blanche, debout devant un chevalet. Il eut un sursaut d’étonnement.
-Mais la silhouette se retourna: c’était Sabine. La tête brune de la
-jeune femme émergeait d’un col droit, et sur son buste fin s’étalait un
-plastron empesé, où flottait une longue cravate. Elle se mit à rire en
-voyant que M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme pétrifié.
-
-—Je vous fais peur? demanda-t-elle.
-
-—Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle aurait aussi bien
-introduit dans votre atelier un autre visiteur que moi.
-
-—Et pourquoi pas?
-
-Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un compliment, et elle
-ne voyait pas, dans les yeux de Vincent, l’éclair d’admiration qui
-aurait corrigé le mécontentement de son attitude. Pourtant elle avait
-constaté que ce travestissement lui allait à ravir; on y distinguait
-l’élégance de son corps souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis
-le matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait produire. Et
-peu lui eût importé le reproche d’inconvenance, si le regard de son
-amant lui eût avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que dur et
-gênant.
-
-Elle prit un air détaché.
-
-—Mon Dieu! vous ne m’avez donc jamais vue ainsi?... C’est mon costume
-de travail. Avec tout ce gâchis de couleurs, nous sommes presque
-forcées, nous autres femmes...
-
-Vincent remarqua:
-
-—C’est pour cela que vous l’avez pris blanc?
-
-—Et puis, ajouta-t-elle, c’est plus original. Rosa Bonheur s’habille
-en homme... même pour sortir dans la rue... Oui, elle se promène en
-blouse.
-
-—Prenez cette tenue-là pour travailler, tant que vous voudrez, dit M.
-de Villenoise. Mais, je vous en prie, pas devant moi. Cela me déplaît
-prodigieusement. C’est tout simplement horrible.
-
-Elle sentit qu’il était sincère, malgré l’inexactitude et la forme
-désobligeante du jugement. Aussi, comme elle craignait par-dessus tout
-de lui déplaire, elle eût probablement relégué au plus vite et pour
-jamais ses vêtements d’homme dans une armoire, s’il n’eût cru devoir
-poursuivre:
-
-—D’ailleurs, je vous le répète, je ne comprends pas que vous songiez à
-vous laisser voir par des étrangers sous une mascarade pareille. C’est
-tout ce qu’il y a de plus inconvenant, et, pour une femme seule, comme
-vous êtes...
-
-—A qui la faute si je suis seule? repartit Sabine.
-
-—Peu importe... Vous l’êtes. Et si vous ne voulez pas qu’on vous
-manque de respect...
-
-—Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant les bras sur son
-plastron empesé. C’est vous qui osez parler du respect qu’on me doit?
-Et qui donc m’a fait perdre celui de tout le monde?... Ah! cela vous
-rend jaloux qu’on me voie dans ce costume! Dites-le donc franchement,
-au lieu de me faire une morale déplacée.
-
-Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la faire taire avec
-un baiser. Car elle était vraiment d’une séduction irrésistible et
-comique, avec son costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe
-droite avancée dans le pantalon de flanelle, les bras crispés contre sa
-chemise de garçon, et la colère de son joli visage rendue puérile par
-l’air d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais un glacier
-même serait plus facile à dégeler qu’un amant qui sent venir une scène.
-Aussi Vincent, qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit avec un
-haussement d’épaules:
-
-—Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de nous deux est jaloux de
-l’autre.
-
-Sur quoi Sabine répliqua:
-
-—Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas! Car je mettrai
-constamment ce costume dans mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour
-vous permettre d’y trouver à redire.
-
-Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement pour moi!...» ou quelque
-chose de ce genre, la jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne
-pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours, elle commençait
-à souffrir de sa propre violence, et de la punition dont elle se
-frappait en voulant blesser son ami. Des larmes rageuses montaient dans
-ses yeux en songeant qu’elle se condamnait à lui déplaire. Cependant
-son orgueil restait si fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de
-suite, à rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle attendait
-Vincent. Même, pour mieux lui faire sentir qu’elle était libre, et que,
-tant qu’il ne l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun droit
-sur elle, Sabine accentua les façons masculines dont s’offusquait tant
-M. de Villenoise. Elle installa un tir au fond de son petit jardin et
-s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de cartouches et des
-cartons mouchetés de balles traînant sur les guéridons, dans l’atelier.
-Elle ne se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise dans l’étui
-du jeune homme lorsqu’ils buvaient le café ensemble; elle en eut
-constamment aux lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies,
-jusqu’à des paquets de _caporal_, se mêlèrent à ses étuis de couleurs.
-Elle parla même de se faire couper les cheveux; mais, comme elle les
-avait très longs et fort beaux, elle se garda de donner suite à cette
-velléité.
-
-La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût aperçue par d’autres
-hommes dans son costume de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée
-de le rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait ces
-tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute à lui, la soustraire aux
-obsessions et aux tentations, eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A
-plusieurs reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise rencontra
-dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon à l’œil, examinaient
-les études et les ébauches de l’artiste, ou qui, renversés dans
-des fauteuils et les jambes croisées, causaient avec un évident
-sans-gêne. Les premières fois, il constata que M^{me} Marsan, pour
-les recevoir, avait passé une robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit
-aucune remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des journalistes
-qui viennent examiner mes envois pour le Salon,» Sabine, outrée de
-son affectation de confiance ou d’indifférence, poussa les choses
-plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme précisément il
-venait chercher son amie pour dîner à la campagne, il la trouva,
-dans la vareuse et le pantalon de flanelle blanche, qui causait avec
-un personnage aux cheveux grisonnants, à l’air hautain, et de fort
-élégante tournure.
-
-Sabine les présenta:
-
-—M. Vincent de Villenoise... Le comte de Bréville.
-
-Ce dernier prit congé, en disant:
-
-—Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette dame. Et vous déciderez
-vous-même pour le costume... La toilette de ville ou le décolleté... Ce
-que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie.
-
-Quand Sabine revint du seuil de l’atelier, où elle avait reconduit le
-comte de Bréville, elle posa sur M. de Villenoise un regard triomphant
-et s’écria:
-
-—Vous le voyez, c’est une commande.
-
-Il se taisait. La jeune femme reprit:
-
-—Je ne l’aurais jamais eue, si j’avais continué à vivre en recluse,
-suivant vos conseils. C’est un journaliste influent qui m’a fait
-connaître M. de Bréville... Un de ces journalistes à qui j’ai eu le
-bon esprit d’envoyer ma carte avec l’invitation à visiter mes envois
-pour le Champ de Mars.
-
-Vincent dit, avec une voix qui voulait garder un accent naturel:
-
-—C’est la femme ou la sœur de M. de Bréville dont vous allez faire le
-portrait?
-
-—Non, répliqua Sabine avec un air de bravade. C’est sa maîtresse.
-
-—Ah! je comprends, reprit M. de Villenoise. Cela m’eût étonné...
-
-Il prononçait lentement, et lentement aussi ses yeux toisèrent la fine
-silhouette, d’une masculinité équivoque. Rien ne pouvait être plus
-blessant que son intonation, sa réticence voulue, son regard... Mais il
-était exaspéré. Tous ses efforts intérieurs ne tendaient qu’à garder
-son sang-froid.
-
-Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles, Sabine bondit
-littéralement de fureur. Elle eut un élan de fauve. Et lui, par un
-instinctif mouvement de défense, mit les bras en avant, saisit les
-frêles poings crispés.
-
-Elle bégaya:
-
-—Le lâche!... Le lâche!...
-
-Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle qui le prit à
-l’épaule, enfonçant ses ongles dans l’étoffe et dans la chair. Et, tout
-en l’immobilisant par cette étreinte, elle avait un geste comme pour le
-pousser vers la porte, avec ce cri:
-
-—Va-t’en!... Mais va-t’en donc!... Je ne peux plus te voir!...
-
-—Lâchez-moi, dit-il. Je m’en irai. Je ne demande pas mieux. Cette vie
-n’est plus tenable.
-
-Elle ricana—mais d’un ricanement qui ressemblait à un sanglot. Et elle
-souhaitait la force de le chasser, tout en s’épouvantant de ce qu’elle
-éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais elle n’avait eu tant
-envie de l’insulter, de le meurtrir, ni tant de frayeur de le perdre.
-Une impulsion lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d’y fondre
-en larmes et en paroles de repentir. Mais, d’avance, elle sentait les
-angoisses qui en résulteraient pour son orgueil, l’horreur que lui
-inspirerait Vincent s’il ne la relevait pas avec le mot précis qu’elle
-attendrait de lui. D’ailleurs ce serait abandonner la lutte, accepter
-le rôle de maîtresse soumise, renoncer aux revendications de ce qu’elle
-croyait ses droits. Elle se serait rendue odieuse en pure perte.
-
-Toutes ces pensées traversaient comme des éclairs son état trouble et
-violent. Et la cruelle tension de ses nerfs lui faisait mal à crier.
-
-—Il faut en finir, prononça froidement M. de Villenoise. J’avoue que
-je ne suis point fait pour endurer de pareilles scènes. Nous nous
-sommes séparés deux mois pour les interrompre. Elles recommencent.
-C’est ma faute, évidemment. Je me reconnais incapable de vous rendre
-heureuse... Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter qu’à
-distance, prenons-en notre parti.
-
-Tandis qu’il parlait, Sabine avait détaché ses mains de l’épaule du
-jeune homme. A présent elle le regardait, très droite, toute blanche,
-ses beaux yeux noirs brillant d’un éclat pénible et fixe.
-
-Ce regard oppressait et irritait Vincent, figeait en lui la tendresse
-et la pitié. Il y voyait s’annoncer l’attaque de nerfs.
-
-—D’ailleurs, ma chère amie, reprit-il—en mettant à ce mensonge
-nécessaire une certaine douceur d’intonation,—je venais précisément
-vous dire que les affaires m’appellent à Villenoise. Le directeur de
-mon usine m’écrit qu’il a besoin de moi...
-
-—Épargnez-vous donc les frais d’imagination, dit-elle. Pourquoi cette
-fausse excuse?... Qui vous retient?... Partez.
-
-Maintenant elle avait presque l’air calme. Pourtant elle sentait
-croître en elle-même une souffrance aiguë, intolérable.
-
-—Ah! c’est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais pas vous quitter
-brusquement, Sabine. Mais puisque vous le prenez de la sorte... Adieu.
-
-Elle répondit sans faire un mouvement:
-
-—Adieu.
-
-Il se rapprocha d’elle, souleva une de ses mains, qu’il baisa. Puis,
-comme cette main retombait inerte, il s’attarda quelques secondes,
-un sourire gêné sur les lèvres, n’ayant plus la force de saisir cette
-liberté qu’on lui donnait, qu’il désirait tant... Car il connaissait
-trop la pauvre nature brûlante et douloureuse qui se raidissait devant
-lui—sous l’ironie de ce costume d’homme... Cependant, que faire?... De
-quelque façon qu’il agît, ne verrait-il pas, à chacun de ses gestes,
-saigner et s’enflammer ce cœur de femme? A cette minute même, une
-sensation de cauchemar lui coupait la respiration, creusait dans sa
-poitrine comme un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La tentation
-de fuir l’emporta. Il balbutia:
-
-—Je vous écrirai.
-
-Et il se dirigea vers la porte.
-
-Dans l’atelier, derrière lui, un grand silence inquiétant. Puis, tout
-à coup, comme il touchait la portière, un cri aigu, un nom clamé comme
-par la détresse d’un être en danger de mort:
-
-—Vincent!...
-
-Il se retourna. Follement Sabine s’élançait vers une table, saisissait
-un objet, l’approchait de sa tempe. Vincent vit un éclair de métal,
-puis il entendit un bruit sec. Du pouce elle venait d’armer son petit
-revolver, un de ces bibelots garçonniers dont elle s’entourait depuis
-quelque temps.
-
-—Si tu sors... je me tue!
-
-Elle l’aurait fait. La surexcitation de ses nerfs eût crispé son doigt
-sur la détente.
-
-M. de Villenoise revint d’un seul bond, lui tourna la main pour diriger
-le canon en l’air, puis, détachant de force les doigts serrés, lui
-enleva l’arme. Tout de suite après, une émotion rétrospective amollit
-les membres du jeune homme. Il pâlit. Et Sabine, dont il maintenait
-encore le poignet, sentit sa paume devenir humide et froide.
-
-—Ah! gémit-elle, tu m’aimes donc encore un peu!
-
-Elle se jeta sur sa poitrine, l’étreignit à pleins bras, baisa son
-visage, ses mains, le drap de son habit.
-
-—Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable, je te rends
-malheureux. Mais je t’aime... Ah! je t’aime... Et je souffre!...
-
-Comme il fit un geste, elle se cramponnait à lui:
-
-—Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte pas! Je ne sais pas ce
-que je ferais... J’ai peur...
-
-Il protesta—mais d’une voix blanche, résignée—qu’il ne songeait plus
-à partir.
-
-—Oh! s’écria-t-elle, ne me parle pas sur ce ton. Je sens bien que tu
-me détestes... Et cela me rend folle!
-
-—Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela me serait impossible,
-quoi que tu fasses... Mais pourquoi t’infliges-tu de pareils
-tourments?... Nous pourrions être si tranquillement, si doucement amis!
-
-Avec un sourire d’ironie navrée, elle répéta ce mot:
-
-—«Amis...»
-
-Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un humble
-abattement,—toute sa violence tombée. C’étaient de lourdes larmes,
-des sanglots profonds, comme d’une petite fille au désespoir. Et son
-costume d’homme la rendait plus pitoyable, par le contraste de cette
-virilité apparente avec sa puérile détresse.
-
-Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire, afin de la ramener
-par une plaisanterie au ton de leur familiarité ordinaire. Elle écarta
-son mouchoir de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris. Dans
-le tumulte de son orgueil soulevé, de son impérieuse passion, de ses
-pleurs d’impuissance, elle avait oublié les circonstances extérieures,
-elle avait perdu conscience de son travestissement. M. de Villenoise,
-avec un sursaut d’inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L’avait-il
-offensée de nouveau par cette anodine moquerie prononcée pour la
-distraire? Qu’allait-elle imaginer encore? Tout était à craindre de
-cette nature follement irritable, impulsive à l’excès.
-
-Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une robe japonaise, dans
-un angle de l’atelier. Tout en marchant, elle ôtait son veston, le
-jetait avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la silhouette
-changée, son corps souple ondulant dans une houppelande nippone, où
-de fantastiques oiseaux, sur un fond de soie violette, éployaient des
-ailes d’or.
-
-—Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne le remettrai plus jamais,
-ce costume d’homme qui t’a fait fâcher contre moi.
-
-Un sourire triste et fin souligna cette promesse, à laquelle Sabine
-avait mis une intonation d’espiègle repentir. Avec les vêtements, la
-femme aussi venait de se transformer. Déjà cette créature d’imagination
-s’abandonnait toute à une sensation nouvelle. Les yeux tragiques
-ruisselaient encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait
-de coquetterie; au coin de la bouche, la gaieté, la tendresse,
-frémissaient, allaient s’épanouir. Sabine, en drapant autour d’elle
-la robe orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent de glaces.
-Elle se trouva—comme elle était en effet—d’une beauté étrange; et
-la certitude d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression de sa
-récente défaite morale. Une réaction se fit en elle. Par quelle cruelle
-folie s’était-elle tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout
-Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier, comme il y serait
-demain... toujours?... Et, s’il lui en voulait un peu, il ne lui en
-voudrait plus du tout dans une minute, quand elle se serait approchée
-de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie souple aux rudes
-oiseaux en fils d’or...
-
-La volonté de cette victoire sécha sous les paupières de Sabine les
-dernières brumes de son passionné chagrin. Avec un éclat de rire
-provocant et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds de
-Vincent.
-
-—Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. Je n’essaierai plus
-de lutter contre toi. Cela me fait trop de mal.
-
-Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles sombres se noyaient
-sous l’épais velours de ses cils. Ses cheveux glissaient, dénoués,
-comme des serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et l’étroite
-robe japonaise se tendait suivant les inflexions de son corps
-prosterné. Cette posture si humble s’embellissait de tout l’orgueil
-qu’elle abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même femme que
-tout à l’heure?... Si follement variable de visage et de pensée, on la
-sentait toujours palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur
-de volupté montait de cette ardeur inapaisable de la chair et du cœur.
-Certes, on eût pu l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait
-elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire qu’elle manquât
-de franchise. Elle se laissait trop voir. Son âme sans mystère semblait
-une mer tourmentée dont le flot resterait transparent et clair. Sur
-sa frénésie intérieure, elle aurait dû mettre le masque impassible de
-la Chimère antique. Pour être tout à fait femme et perpétuellement
-victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était l’artifice.
-
-A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique souvent
-reconquis,—ainsi ce soir par le manège délicieux de cette amoureuse
-Japonaise,—ne laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces scènes
-et leurs alternatives de fureurs et de caresses exténuaient son
-sentiment. Et, quoiqu’il eût prudemment effacé, sous l’éloignement et
-l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt, cependant l’image
-de cette jeune fille, qui continuait à rayonner vaguement dans les
-régions inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante encore une
-liaison si différente de son rêve.
-
-Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque, il travaillait à sa
-traduction de Manilius, un songe à présent le hantait. Il se figurait
-la douceur auprès de lui d’une présence féminine si calme qu’elle n’eût
-point troublé l’atmosphère de rêverie et de silence. C’était l’idée
-du mariage—cette idée jadis hostile—qui maintenant lui apparaissait
-avec toutes les séductions de l’irréalisable. Dans son vaste hôtel, il
-voyait glisser, pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette
-légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette compagne de rêve, il
-l’imaginait douce, invraisemblablement douce, avec des gestes lents
-et de suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait pas
-d’entendre le son de sa voix, mais ce qu’évoquait son oreille, c’était
-l’insensible bruissement des fines étoffes—surahs ou batistes—dont
-elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses yeux, qui se seraient
-posés sur lui tandis qu’il écrivait... Mais ce qui surgissait alors,
-c’étaient des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard si
-chaudement expressif, que Vincent tressaillait, puis s’enfonçait avec
-plus d’application dans les obscurités de ses textes latins.
-
-N’importe... Les heures studieuses du matin devenaient pour lui d’une
-suggestion pleine de péril. Dans la journée, parmi les allées et venues
-de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. Mais, dans la
-solitude de sa bibliothèque, il n’osait plus lever les yeux de sa page
-blanche, ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots
-immobiles.
-
-Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à la noire tristesse la
-mélancolie de sa vie manquée, il reçut une lettre de Robert Dalgrand.
-
-Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, après un peu
-d’étonnement, se rappela que le voyage de noce des jeunes époux
-devait se conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis les bords
-du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais voilà deux mois qu’ils
-étaient partis. On était maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il
-abandonner si longtemps son usine, les ateliers de construction qu’il
-avait récemment établis à Billancourt?
-
-Sa lettre donnait de ce retard une explication à laquelle Vincent
-ne s’attendait guère. Robert y parlait plus encore de travaux et
-d’inventions que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient
-point ralenti l’étonnante activité de son cerveau. S’il restait en
-Belgique, c’est qu’il y organisait une entreprise tout à fait nouvelle,
-qui devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant, il avait obtenu
-l’autorisation nécessaire du gouvernement royal. Son idée ne semblait
-pas à d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc plus qu’à la
-mettre à exécution. Ce n’était pas ce qui pouvait l’embarrasser.
-D’ailleurs il ne précisait pas son projet. «Je veux,» disait-il à
-Vincent, «t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à Paris dans
-quelques jours, et je te dirai, en deux mots, de quoi il s’agit. Mais
-c’est ici, en Belgique, que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être
-terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer la date exacte... Une
-date qui comptera, je t’en réponds, dans l’histoire de l’industrie
-humaine.»
-
-Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune femme avec le même
-enthousiasme que de sa mystérieuse découverte,—si bien que M. de
-Villenoise ne se reconnaissait plus entre les phrases qui concernaient
-l’une ou l’autre,—Robert ajoutait:
-
-«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai la Tour Eiffel.
-Eh bien, mon cher, je ne croyais pas alors y arriver de si radicale
-façon. Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac, toute cette
-ferraille paraîtra tellement encombrante et ridicule qu’il ne restera
-plus qu’à la déboulonner.»
-
-De la part d’un homme dont les actes avaient toujours été supérieurs à
-ses paroles, une telle assurance promettait des choses extraordinaires.
-
-M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux conséquences du
-mariage pour Robert se trouvaient si promptement contredites par la
-réalité, resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille d’une
-pareille nature. Quoi! l’amour, cette passion tellement exclusive,
-au lieu d’absorber Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance
-de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait peut-être une des
-grandes inventions du siècle parmi le dépaysement délicieux d’un
-voyage de noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui, bien que
-dépourvu de jalousie, ne laissa pas de l’humilier. Car, depuis deux
-mois, les simples inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient
-à troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son esprit, sollicité
-par son rêve, s’insurgeait davantage contre l’application à une tâche
-pourtant modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune homme devait
-bien en convenir avec lui-même) le beau calme de sa vie s’était
-envolé... peut-être à jamais. Et maintenant même, en achevant cette
-lettre de Robert, comment se fit-il qu’il tressaillit à une phrase
-plus insignifiante pourtant que toutes les autres? Son ami mettait en
-post-scriptum:
-
-«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur Gilberte? Gare à toi si tu
-as flirté avec elle, don Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur,
-certain récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant, ce sont
-des sous-entendus mélancoliques... _On ne te voit plus..._ Elle ne dit
-pas grand’-chose, mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas
-difficile de lire entre leurs lignes.»
-
-Cette taquinerie sans importance prit, aux yeux de Vincent, des
-proportions considérables. Il y pensa beaucoup, comme à la plus
-sérieuse chose du monde. Même il se mit à se suggérer des remords, pour
-se persuader qu’en effet il avait produit sur Gilberte une trop vive
-impression. Il se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté du
-bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le regard qu’elle avait
-échangé avec lui tandis qu’ils étaient à cheval. Et tout son passé de
-joli garçon, les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent à
-supposer que Gilberte était préoccupée de lui comme il était préoccupé
-d’elle. Rien ne pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion
-qu’une aussi troublante hypothèse.
-
-A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit M^{lle} Méricourt.
-
-C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit plus émouvante la
-présence de la jeune fille, c’est qu’il se trouvait en compagnie de
-Sabine.
-
-M^{me} Marsan, qui évitait de se montrer avec M. de Villenoise dans
-les réunions mondaines, lui avait demandé cependant de prendre
-une baignoire au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour la
-représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux artistes de
-Paris, dans les genres les plus divers, devaient jouer des fragments
-de leurs meilleures créations. C’était, pour elle qui sortait si peu,
-une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités dont elle ne
-connaissait encore que les noms.
-
-Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans l’ombre de leur
-étroite loge, presque entièrement isolé de la salle, lorsque, levant
-les yeux vers le très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait
-apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition, il vit
-surgir la gracieuse silhouette de Gilberte Méricourt.
-
-Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait légèrement contre
-le dossier de son fauteuil. Sans doute, elle se trouvait là depuis un
-moment; mais lui la reconnut si brusquement et dans le sursaut d’un
-tel choc, qu’il n’eût pas éprouvé de sensation plus violente si cette
-apparition s’était produite par un enchantement.
-
-Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la joie, mais de la gêne
-et presque de la frayeur. Il eut un mouvement comme pour se lever et
-s’enfuir. Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula sa chaise.
-Mais c’était elle, la pauvre femme, qui, sans le savoir, entravait
-si péniblement son ami. Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui,
-tandis que la chère innocente figure planait là-haut, hors de portée,
-interdite même à ses regards dont M^{me} Marsan pourrait observer
-la direction, révélait à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était
-point avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair et cruel, ce
-que désormais sa vie deviendrait entre ces deux femmes. Mais il eut
-à peine le temps de pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son
-immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que Gilberte ne le reconnût
-dans la pénombre de cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme.
-Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels jugements lui
-suggérerait son ingénuité de vierge, qui, après tout, ne pouvait être
-l’absolue ignorance? Vincent avait beau se dire: «Qu’importe? Puisque
-je ne serai jamais rien pour elle, puisque je ne puis prétendre à sa
-main.» Malgré ce raisonnement, il sentait comme un confus espoir qui,
-tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et qu’un coup d’œil trop
-clairvoyant de la jeune fille anéantirait pour toujours.
-
-Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire. Pas assez,
-toutefois, pour perdre la vision de Gilberte. Et il s’avançait, puis se
-reculait, partagé entre son désir de la contempler et sa crainte d’être
-aperçu par elle. En même temps, l’autre crainte, celle que Sabine ne le
-devinât, rendait ses mouvements furtifs et gauches.
-
-—Qu’avez-vous, mon ami? demanda M^{me} Marsan.
-
-—Rien.
-
-—Est-ce que quelque chose vous gêne?
-
-—Pas du tout.
-
-—Vous ne devez pas voir la moitié de la scène, comme vous êtes placé
-là?
-
-Il prétexta qu’il avait mal aux yeux, que les lumières le fatiguaient.
-Intérieurement, elle s’étonna. Non pas des imperceptibles incidents,
-mais du soudain changement d’humeur de M. de Villenoise. Car il était
-venu fort gaiement à cette représentation, et, tout à l’heure, le fou
-rire l’avait pris devant l’impayable façon dont Coquelin, dans _Les
-Précieuses_, criait: «Au voleur!...»
-
-Maintenant, quoiqu’une divette à la mode débitât drôlement, sur ces
-planches solennelles, des couplets éclos au «Chat Noir», Vincent ne
-souriait même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse, ne reflétait
-rien des effets inattendus de la mimique ni de la suggestive perversité
-des intonations. Mais l’expression de ses traits restait rigide et
-tendue comme sous l’intensité d’une idée fixe. Et, par instants, ses
-prunelles, invinciblement attirées, glissaient dans une direction que
-Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir, avec une espèce de
-sursaut conscient, poser leur regard vide sur la femme qui minaudait
-toute seule au milieu de la scène.
-
-—Eh bien, dit tout à coup M^{me} Marsan, je suis bien aise de l’avoir
-entendue, cette fameuse étoile. Mais je ne comprends pas l’engouement
-du public. Moi, elle m’agace. Et vous?
-
-M. de Villenoise eut un haussement d’épaules.
-
-—Je croyais, insista Sabine, que vous l’admiriez. Vous m’en avez parlé
-avec tant d’enthousiasme après votre soirée chez la marquise de Vernage!
-
-Vincent répondit par un monosyllabe d’indifférence.
-
-—Peut-être,—reprit Sabine avec lenteur et sans quitter des yeux la
-figure de son ami,—peut-être a-t-elle moins bien chanté, ce soir,
-cette complainte de _La Cruche cassée_, qui vous avait produit une
-telle impression chez la marquise.
-
-—Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué une différence, prononça
-Vincent, qui sentit une intention dans l’interrogatoire auquel on le
-soumettait, et qui voulut prouver à quel point il était resté attentif.
-
-Un frisson parcourut la chair de Sabine. La divette, ce soir, n’avait
-pas chanté la complainte de _La Cruche cassée_!... Vincent n’avait rien
-entendu! Il se laissait absorber tout entier par une préoccupation, et,
-cette préoccupation, il la dissimulait! Qu’était-ce?... A quoi pensait
-le jeune homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une femme?
-
-Toutes les griffes des jalousies, des colères, des inquiétudes
-habituelles à Sabine, lui entrèrent d’un seul coup dans le cœur. Car,
-pour sa sensibilité exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette
-misérable circonstance. Elle eut, sous le calme qu’elle s’efforçait
-de garder, comme un cri intérieur de rage souffrante. Eh quoi!...
-Justement ce soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait sans
-arrière-pensée, où elle jouissait franchement d’un plaisir partagé avec
-celui sans qui, pour elle, aucun plaisir n’existait! Elle s’en était
-réjouie tout le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner
-cette après-midi devant son chevalet, elle avait cru goûter le fruit
-de ses soumissions récentes. Car voici bien près d’une semaine qu’elle
-n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout en souffrant de la
-singulière souffrance que lui causaient tous les gestes et tous les
-mots du jeune homme qui ne se rapportaient point à leur amour, elle
-l’avait laissé agir et parler sans essayer de le contraindre.
-
-Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu de repos berçait
-son âme troublée. Tout à l’heure, dans la voiture qui les amenait au
-théâtre, en se serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus à
-elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de gaieté, de jeunesse.
-Puis cette atmosphère de théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait
-une griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières scènes du
-spectacle, elle avait ri comme une enfant.
-
-Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille suffisait à crever la
-bulle éblouissante de sa félicité. L’exaltation de bonheur, sans cause
-bien précise, qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à coup,
-et peut-être avec moins de raison encore que pour s’envoler jusqu’aux
-nuages. Mais tel était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs
-de la joie, il tombait brusquement aux affres du désespoir.
-
-La jeune femme refréna pourtant l’impulsion qui la poussait à
-convaincre Vincent de distraction et de fourberie, et à réclamer de
-lui une explication immédiate. Généralement, elle cédait à cette
-fougue intérieure, qui la sortait d’un état presque intolérable, et
-détendait par du bruit et de l’action la fixité de sa pensée sur une
-image trop pénible. Mais les dernières discussions avaient si mal
-tourné pour elle—aboutissant à d’humiliantes concessions de sa part
-et au refroidissement visible de Vincent—qu’elle rassembla toutes
-ses forces pour tâcher de recourir à des expédients moins dangereux.
-Elle se laissa donc dévorer silencieusement par son angoisse et elle se
-contenta d’observer M. de Villenoise.
-
-En face de cette baignoire où se passait ce double drame dans ces deux
-cœurs humains, sous ces deux physionomies muettes, la représentation
-continuait. On jouait maintenant une scène d’_Hernani_. L’acteur qui
-faisait ce soir-là ses adieux commençait le long monologue de don
-Carlos devant le tombeau de Charlemagne. Après les calembredaines
-chat-noiresques de la divette à la mode, on entendait une voix
-caverneuse s’écrier:
-
- _Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires
- Ne devraient répéter que paroles austères._
-
-Sabine s’éventait avec un grand éventail en plumes noires. Vincent
-ne bougeait plus, ayant trouvé une position qui lui permettait de
-lever son regard vers Gilberte sans détourner son visage de la scène.
-Cependant, il n’osait profiter de cette facilité, car il sentait,
-dans l’ombre, les prunelles ardentes de Sabine qui, fréquemment,
-effleuraient son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus,
-il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très bien qu’il
-regardait quelque chose par l’imperceptible écartement des doigts. Mais
-l’obstacle, sans arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait la
-direction.
-
-Toutefois—comme la femme la moins maîtresse d’elle-même garde encore
-une supériorité de finesse sur le plus circonspect des hommes—la
-représentation ne s’acheva pas sans que Sabine eût découvert le sujet
-des préoccupations de Vincent. Pour y parvenir, elle affecta de
-s’intéresser tellement à ce qui se passait sur la scène que le jeune
-homme prit le change. Il s’oublia quelques secondes de trop dans
-une contemplation passionnée et soucieuse. L’expression de ses yeux
-trahissait quelque chose de plus grave même que de l’admiration. Sabine
-en fut consternée. Son cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de
-chute et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers le balcon.
-
-Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise à côté d’un vieux
-monsieur de tournure militaire. Chose étrange, ce fut celui-ci
-qu’elle examina le plus consciemment tout de suite. Et les moustaches
-blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un peu rigide et figé,
-amenèrent immédiatement dans la pensée de Sabine les trois syllabes
-du mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un mécanisme, ces trois
-syllabes, à leur tour, évoquèrent le nom dont elle les avait le plus
-souvent accompagnées au cours de certaines inquiétudes récentes, et,
-mentalement, elle prononça: «Méricourt». Avant d’avoir bien regardé
-Gilberte, elle avait établi son identité, et elle pressentait une
-rivale. La vie est pleine de ces presciences et de ces fatalités.
-
-Quelle femme pourra blâmer le sentiment de douloureuse haine avec
-lequel Sabine considéra Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle
-eut, cette artiste, la notion du charme indescriptible émanant de ce
-jeune visage. Elle put constater chez M^{lle} Méricourt un attrait
-plus captivant que la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du
-teint et cette adorable douceur flottant sur toute la personne, qui
-avaient séduit M. de Villenoise avant même qu’il les analysât. Dans la
-façon dont cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son éventail,
-dont elle se tournait en souriant vers son père, il y avait une grâce
-inconcevable. Et cette grâce paraissait morale autant que matérielle:
-c’était une expression plutôt qu’une ligne ou qu’un geste. On éprouvait
-à la voir ce qu’on éprouve devant certaines fleurs et devant certains
-oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement dont elle
-pénètre le cœur surpasse le ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit
-bien quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait aux moindres
-mouvements de cette enfant simple et délicieuse! Et la pensée que cette
-petite n’avait pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait une
-vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières deux larmes de feu.
-
-Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne valait-elle pas mieux,
-avec toutes les richesses de sa passion, de son intelligence, de son
-art, que cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les hommes
-préféreraient toujours une peau plus fraîche, des yeux plus naïfs,
-une plus souple nature, prompte à subir leur égoïsme de despotes. On
-ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant leurs instincts
-les plus bas. Ce Vincent, qui dévorait des yeux cette petite niaise,
-oubliait peut-être en ce moment leurs six années d’amour et tous
-les sacrifices qu’elle avait faits pour lui, simplement parce qu’il
-constatait des airs de tourterelle sur un visage de poupée. Il pensait
-devenir facilement un grand homme dans cette imagination d’écolière qui
-le prendrait pour ce qu’il se donnerait... Sabine le méprisa. Mais,
-en même temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse ardeur
-qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet homme dont elle dénigrait
-les sentiments... Sa jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la
-suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir déchaîner quelque
-force de la nature, elle souhaita la mort de Gilberte Méricourt.
-
-Tranquille cependant en apparence, elle agitait son éventail en plumes
-noires. M. de Villenoise regardait maintenant la scène, avec des
-yeux absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, Gilberte
-s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage tendu, la joue rose, la
-bouche entr’ouverte par un sourire. Même, à un instant, elle battit
-des mains. Et, comme son père lui dit sans doute que cela n’était pas
-très correct pour une jeune fille, elle eut un petit sursaut effaré,
-puis tout de suite un air bien sage, avec un peu de confusion dans ses
-prunelles.
-
-—J’ai la migraine, dit brusquement Sabine. Je souffre à mourir...
-Sortons.
-
-Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, qu’ils n’auraient
-pas le temps de quitter le théâtre avant la bousculade générale
-et qu’ils seraient pris dans la foule. On entendait, en effet, un
-remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent avec bruit.
-
-—Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant les rencontres...
-
-—Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle.
-
-Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le départ des derniers
-spectateurs. Car, par-dessus tout, elle craignait de se trouver face
-à face avec quelque ancienne relation de ce monde dont elle avait
-été l’une des reines. Elle resta donc, comme d’habitude, à épier par
-la fente de la porte, et à nommer à voix basse les personnes qu’elle
-reconnaissait. Tout en souffrant atrocement à cette espèce de revue,
-elle manquait rarement de la faire, surtout dans des soirées comme
-celle-ci, où elle pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on
-appelle le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui, jadis, tenaient
-à honneur d’être reçus chez elle. Ce qu’elle éprouvait en ce moment,
-debout derrière cette porte entr’ouverte, avec la fureur de jalousie
-qui lui dévorait le cœur, serait impossible à décrire.
-
-Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait entre ses dents les noms
-de tant de femmes qui ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait
-pu nommer les amants, et qui passaient, levant leurs petites têtes
-arrogantes, au bras de leurs maris.
-
-—Voilà M^{me} de Blairac... Comme elle se maquille maintenant!... Et
-_votre_ marquise de Vernage... Dieu! qu’elle a enlaidi!... Étiennette
-Dulaure. Et, naturellement, à deux pas derrière, son cousin Norbert
-d’Épeuilles... Philippine de Berval...
-
-Cette litanie continuait. M. de Villenoise n’écoutait pas. Mais, sans
-prêter l’oreille aux syllabes, il avait le dégoût et la honte de ce qui
-se passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de ses rancunes, lui
-faisait mieux sentir quelle exception elle formait dans la société, à
-quelle distance elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel ouvert,
-de tout ce qui est normal et régulier. Lui-même, debout derrière elle
-dans cette loge obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il
-pas lié à la faute et au malheur de cette femme? N’était-il pas à
-jamais privé de la joie que procurent la fierté et la dignité dans
-l’amour? Il ne devait pas songer à se montrer parmi cette foule à côté
-d’une compagne de son choix, entourée, comme il la rêvait, de tous les
-respects et de toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne serait
-jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine alors que lui-même ne se
-plaignait pas?
-
-Après la soirée qu’il venait de passer, de telles réflexions semblaient
-plus amères à M. de Villenoise. Si M^{me} Marsan s’était retournée
-pour observer, dans la presque obscurité, sa silhouette immobile, elle
-eût frémi de voir cette face d’ombre, où la mâle beauté bien connue se
-raidissait dans une expression morne et hostile.
-
-Mais—saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer—sans un
-mouvement vers lui, elle dit d’une voix plus haute:
-
-—Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux général!
-
-—Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde violence, en lui
-étreignant le poignet.
-
-—Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle.
-
-—Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu confus. On a
-l’oreille si fine pour son propre nom.
-
-Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi. Elle avait vu l’effet
-de son exclamation sur Vincent. Mais elle avait pu élever la voix sans
-crainte. Car ni le général ni Gilberte n’avaient passé devant sa loge.
-
-«C’était donc bien eux!» pensa-t-elle. «Et il ne me les a pas montrés!
-Il a fait semblant de ne pas les voir. Il ne m’avait pas non plus parlé
-de cette noce, où elle a été sa demoiselle d’honneur. Oh! il se passe
-quelque chose... Peut-être est-il déjà épris de cette petite poseuse.
-Et elle aura fait la coquette avec lui. Ce n’est pas étonnant, il a des
-millions... Ah! l’affreuse fille, que je la hais! Dieu! s’il songeait
-à l’épouser!... Mais non... cela ne se fera pas... car je les tuerais
-tous les deux!...»
-
-Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et déchiraient l’âme de
-Sabine, tandis que Vincent la ramenait, dans sa voiture, rue de la
-Pompe. Mais elle ne disait rien. Elle ne l’attaquait pas ouvertement,
-comme elle l’aurait fait dans une circonstance de moindre gravité.
-L’effroi de ce qu’elle soupçonnait la rendait cette fois prudente et
-muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur soirée. Une tristesse
-profonde, une vague inquiétude, lui serraient le cœur et lui fermaient
-la bouche.
-
-Quand le coupé s’arrêta, il mit un baiser sur la joue de son amie. Mais
-les lèvres comme la joue restèrent froides.
-
-Puis la porte cochère battit, la voiture tourna... Et chacun des deux
-amants se trouva seul en face de la nuit.
-
-
-
-
-V
-
-
-MAINTENANT Vincent de Villenoise était un homme très malheureux. Depuis
-la soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait plus nier à lui-même qu’il
-aimât Gilberte. Et non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser
-cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée que bientôt,
-inévitablement, elle en épouserait un autre. Plus sa raison et la force
-de sa volonté le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait en lui
-le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher, de savoir ce qu’elle
-faisait, ce qu’elle pensait, quelles étaient les personnes dont elle
-s’entourait le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de telles
-satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait la résolution de
-fréquenter sa famille dès que Dalgrand serait de retour. Puis il
-comprenait que ce serait commettre la pire imprudence. Alors il se
-rudoyait intérieurement, comme l’on rudoie pour son bien le malade
-qui veut guérir et qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du
-médecin.
-
-Cependant la vie lui devenait terne et pesante. Le présent se traînait
-dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait en des perspectives monotones.
-Son immense fortune, loin de le consoler, ajoutait un point de vue
-pénible à ses réflexions. Car, s’il avait été libre, cette fortune eût
-facilité son mariage avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe
-cette créature charmante. Comme il aurait été heureux de lui donner
-tout ce qui s’achète, et, en particulier, les beaux chevaux que devait
-souhaiter cette amazone accomplie!
-
-Malgré lui, il se représentait, avec des détails irritants, tout ce qui
-aurait pu être. Il voyait les doux yeux bruns s’illuminer de surprise
-et de plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait
-leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de la chose impossible
-s’exaspérait en lui à ces rêves d’une dangereuse précision.
-
-Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise le troublait encore
-par l’orgueilleuse répugnance qu’à cet égard montrait Sabine. Il
-n’avait même pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers celle-ci
-à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il la dépouillait sans rien lui
-rendre. Si elle avait été sensible aux somptuosités matérielles, et si
-sa fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un amant, avec
-quelle prodigalité Vincent n’eût-il pas racheté chacune des pensées par
-lesquelles il offensait l’amour de cette malheureuse femme!
-
-Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle ne l’accablait plus de
-ses reproches, elle ne l’offusquait plus de ses fantaisies... Elle
-avait cessé toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de
-scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir domptée. Elle devenait
-soumise et timide. Était-ce le pressentiment d’une fatalité installée
-en dominatrice dans ce cœur d’homme sans lequel elle ne pouvait pas
-vivre?... Peut-être tremblait-elle devant quelque chose qu’elle n’osait
-se dire à elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus touchante
-qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré lui, l’irrévocable malheur
-de cette amie encore si chère. Il s’en voulait et il la plaignait.
-Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui dire les mots qui
-l’eussent réconfortée, avec l’accent qu’il l’eût convaincue. Il se
-taisait. Elle ne lui dictait plus de phrases passionnées, craignant
-trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient sur ses lèvres.
-Leurs conversations demeuraient indifférentes. Leurs silences
-ressemblaient à celui qu’on garde près d’un mort.
-
-Un matin, comme Vincent travaillait dans sa bibliothèque, on lui
-apporta la carte d’un visiteur. Il allait rappeler la consigne à son
-domestique et condamner sa porte, lorsque, machinalement, il jeta les
-yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une légère exclamation, quitta sa
-place et descendit. En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du
-petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses bras.
-
-Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de fait, Vincent mit un peu
-de nervosité féminine dans son effusion. Cette large et solide poitrine
-d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge. Tout de suite il crut
-retrouver à ce contact un peu de l’énergie qui lui faisait défaut
-depuis quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau de l’admiration
-confiante qui, lorsqu’il était gamin, lui inspirait tant de sécurité
-près de son camarade.
-
-Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert n’avait paru taillé pour
-ce rôle fortifiant. Toute sa personne respirait l’activité, le triomphe
-et l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie prit un air de
-gravité dès qu’il eut examiné Vincent.
-
-—Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te trouve pas bonne mine.
-
-—J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise. Mais c’est à peu
-près fini. Je te conterai cela plus tard.
-
-—Quelque chose à ta fabrique?... demanda Robert avec inquiétude.
-Est-ce que l’APÉRITIF ne va plus?
-
-—Je me moque bien de l’APÉRITIF, ricana Vincent. La fabrique marche
-toute seule. Tu sais que j’ai là un directeur... l’intelligence et la
-probité mêmes.
-
-—Alors?... sourit Robert en posant l’index sur le côté gauche du
-veston de son ami.
-
-Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite il éclata de rire, comme
-si l’hypothèse qu’il souffrît de peines de cœur lui parût la meilleure
-plaisanterie du monde. Robert ne fut qu’à moitié dupe de cette gaieté,
-mais il n’insista pas. Malgré leur intime et profonde entente, les deux
-amis ne s’étaient jamais trouvés d’accord sur la question «femme»,
-et ils avaient cessé de la discuter entre eux. La longue absence de
-Dalgrand et le regret un peu désapprobateur avec lequel il avait
-autrefois vu s’engager la liaison de Vincent avec Sabine rendaient le
-sujet plus inabordable encore. Aussi, tout en accueillant comme une
-espèce de sauvegarde pour sa volonté chancelante la présence de son
-ami, les inspirations indirectes d’un jugement si droit, le spectacle
-d’une si belle santé d’âme, M. de Villenoise était encore fort éloigné
-d’une confidence précise. Cette confidence serait d’autant plus
-difficile à faire qu’il s’agissait de M^{lle} Méricourt, et qu’il
-faudrait reparler de Sabine, dont le nom, depuis des années, n’avait
-plus été prononcé entre les deux camarades.
-
-Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels de Vincent
-confirmeraient, d’ailleurs, les raisonnements et les prédictions que
-jadis lui avait adressés Robert?... Pour celui-ci, dès son adolescence,
-il n’avait jamais conçu l’amour autrement qu’avec le cortège des
-sentiments les plus loyaux et les plus fiers.
-
-A ceux qui, devant lui, vantaient la passion et dénigraient le mariage,
-il ne cachait pas l’écœurement que lui inspirait l’adultère, ni
-l’impossibilité où il se trouvait d’aimer une femme qu’il partagerait
-avec un autre, ni encore son incapacité morale de jamais séduire
-une jeune fille. Les belles prouesses dont les jeunes gens tirent
-volontiers vanité lui faisaient hausser les épaules. Sans prétendre à
-une impossible chasteté, il reléguait au rang des innommables besoins
-tout ce qui n’était pas l’amour... Et il ne concevait l’amour qu’avec
-la fidélité de l’époux, la dignité de l’épouse, les joies—aujourd’hui
-si démodées—de la famille, et l’orgueil d’une nombreuse et forte
-descendance.
-
-Tout le reste, tout le romanesque malsain qui donne pour but à l’amour
-des plaisirs stériles et d’un ordre, en somme, passablement honteux,
-lui semblait le triomphe d’un inqualifiable égoïsme, d’un égoïsme
-de la chair et de l’animalité, bien inférieur à l’ambition, ce noble
-égoïsme de l’esprit.
-
-Pour lui, la question était grave. Elle dépassait la portée d’une
-simple discussion entre hommes, au moment des cigares et du café. Il
-y avait là plus qu’un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes. Robert
-croyait y voir la pierre de touche où se manifeste l’affaissement du
-caractère moderne, et aussi l’écueil contre lequel se briseront et
-s’effondreront certaines races.
-
-Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend des allures
-philosophiques sous le nom de pessimisme, semblait à cet homme d’action
-tout bonnement l’impuissance à vivre la vie comme elle doit être vécue,
-c’est-à-dire non pour soi-même, pour sa personnalité restreinte et
-temporaire, mais pour sa personnalité générale épandue dans l’humanité
-et pour sa personnalité future prolongée dans les enfants.
-
-On ne veut plus d’enfants, parce qu’ils coûtent beaucoup d’argent à
-élever, donnent beaucoup de peine, puis vous paient d’ingratitude quand
-ils sont grands.
-
-Sans expliquer que l’ingratitude des enfants est en raison directe de
-l’argent dépensé pour eux, et qu’en supprimant l’une des difficultés
-on élude l’autre; sans ajouter que les enfants ne coûtent cher qu’aux
-parents vaniteux et aveugles, ignorant les principes d’une virile
-éducation, Robert se plaisait à donner aux viveurs l’argument suivant:
-
-«Vos sens aussi vous coûtent cher, vous donnent beaucoup de peine à
-contenter, et vous paient d’une fameuse ingratitude lorsque vous êtes
-devenus vieux!»
-
-En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant aucune tâche, se croyait
-le droit de mépriser une société dont l’idéal consiste à éluder le plus
-de devoirs possible.
-
-Cette société, d’ailleurs, il la voyait clairement s’acheminer vers sa
-ruine.
-
-S’il s’était marié, ce n’était donc pas, comme ses contemporains,
-pour augmenter ses plaisirs au moyen d’une dot, sans augmenter ses
-obligations;—non, c’était pour remplir joyeusement et fièrement son
-rôle d’homme et de citoyen, et pour recueillir les seules satisfactions
-que la nature ait voulues complètes: celles qui naissent du don de
-soi-même, de l’effort et du dévouement.
-
-Cette façon de comprendre l’existence lui faisait juger avec un peu
-de sévérité les travaux et les amours de Vincent. L’érudition lui
-semblait un sillon facile et peu fécond dans le champ de l’activité
-humaine. Quant à la liaison avec une femme mariée, Sabine de
-Rovencourt,—liaison devenue si scandaleusement notoire par un flagrant
-délit, une condamnation du tribunal correctionnel et le divorce de
-la comtesse,—la plus indulgente attitude qu’avait pu prendre Robert
-à cet égard était de n’en jamais parler. Il s’y était si complètement
-astreint qu’il ignorait les phases dernières et la durée de cette
-liaison. Ses longues absences lui avaient ôté d’ailleurs toute occasion
-de s’éclairer sur ce point. Certains détails étaient sortis de sa
-mémoire. Il n’avait donc aucune donnée sur ce que pouvait être, à la
-période actuelle, la vie amoureuse de Vincent.
-
-L’idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que cet ami, toujours
-si cher, pourrait devenir un frère pour lui en épousant Gilberte
-Méricourt? M. de Villenoise se le demanda, non sans une sorte
-d’angoisse, lorsque Robert, après lui avoir longuement parlé de
-sa précieuse Lucienne et de sa nouvelle famille, renouvela cette
-taquinerie qu’il lui avait écrite à propos de Gilberte.
-
-—Que s’est-il donc passé entre vous?... Depuis notre retour, elle
-prend un air tout drôle dès qu’on prononce ton nom.
-
-—Mais... je n’ai guère revu M^{lle} Gilberte qu’une fois depuis ton
-mariage.
-
-—Allons donc!... Vous vous êtes rencontrés au Bois.
-
-—Au Bois... Oui, c’est cela... Une seule fois.
-
-—Comment!... Tu n’as pas fait de visite?... Ayant été garçon
-d’honneur?...
-
-—Non.
-
-—Ah! mais je ne m’étonne plus... Mon beau-père aussi m’a paru très
-frais à ton égard. Ne t’avait-il pas proposé de venir voir ses séances
-de dressage à l’École de Guerre?
-
-—Je n’ai pas eu le temps.
-
-—Mais tu as dû le blesser! Cela me contrarie fort. Tu sais qu’il
-n’invite pas tout le monde. Il est très mystérieux pour ses
-expériences, le général. Certainement il a cru t’accorder une faveur...
-Et tu n’y réponds pas!
-
-Robert prenait si vivement à cœur ce qu’il jugeait un manque d’égards
-envers son beau-père et Gilberte, que M. de Villenoise, très soucieux
-d’agir en homme du monde et préoccupé de ne pas froisser son ami,
-s’engagea tout de suite à quelques démarches de politesse. Il
-déposerait sa carte le jour même boulevard Malesherbes. Il irait, le
-lendemain matin, demander le général Méricourt à l’École de Guerre.
-
-—Mais non, dit le constructeur. Ces visites coup sur coup... après ta
-réserve exagérée... cela paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner
-jeudi à la maison. Ils seront là. J’arrangerai les choses. Et l’on est
-si bien disposé pour toi!... On ne te gardera pas rancune.
-
-Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation. Presque tout de
-suite il dit: «Oui.» Pourquoi?... Lui-même ne s’en rendit pas bien
-compte, tant cette acceptation s’éloignait des résolutions très
-fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il obéissait à la crainte
-instinctive que Dalgrand ne devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau
-s’était éveillé, en effet, comme une espèce de fausse honte, dès le
-premier abord de son ami, et grandissait au cours de cette conversation
-tranquille, devant cette physionomie pleine d’une force si raisonnable,
-d’une si éclatante franchise.
-
-—C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras déjeuner jeudi. Tu
-connais la maison, à Billancourt? Du reste, tout le monde pourra te
-l’indiquer. Et tu verras de loin la cheminée de l’usine.
-
-—Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes aujourd’hui lundi. J’ai
-le temps d’aller avant tout présenter mes hommages à M^{me} Dalgrand.
-
-—Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, vers cinq heures.
-J’annoncerai ta visite à Lucienne, qui te renouvellera mon invitation,
-croyant te la faire pour la première fois, au dernier moment. Sans cela
-Gilberte nous en voudrait de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver
-à cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner en famille, telle
-qu’elle sera, en amazone... Puis elle veut ensuite visiter les ateliers.
-
-—Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?...
-
-—Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! Ma famille n’est-elle pas la
-tienne? Si tu savais comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà! Il
-a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir un peu le général et
-Gilberte. Encore, ajouta Robert avec un imperceptible sourire, j’ai
-dans l’idée qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit.
-
-Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait avec une intonation si
-profondément heureuse; ces images d’intimité, de cordialité, qu’il
-évoquait; cette tristesse indulgente qu’il attribuait à certain «on»
-sous lequel Vincent ne voyait que Gilberte, toutes ces caressantes et
-légères influences enveloppaient et engourdissaient le cœur troublé de
-M. de Villenoise. C’était son rêve récent qui prenait forme, et contre
-lequel il allait peut-être ne plus pouvoir se défendre... Déjà, dans sa
-pensée, il se transportait à ce jeudi matin, où il serait assis près de
-Gilberte, non plus à la table cérémonieuse du dîner de noce, mais chez
-sa propre sœur, à elle,—cette sœur dont il tutoyait le mari, ce qui
-créait entre eux comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà cette
-étroite réunion, où les couverts et les cœurs seraient si proches... Et
-tel était le charme des puériles images, des prévisions insignifiantes
-dont la perspective de ce repas emplissait son cerveau, qu’il ne
-pensait même pas à questionner Dalgrand sur la nouvelle invention dont
-le constructeur espérait tant de profit et de gloire.
-
-Cependant, comme Robert se levait, avec une allusion à l’urgence de ses
-travaux, de Villenoise s’écria:
-
-—Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... Peut-on savoir ce
-que c’est?...
-
-—Oh! je n’ai pas le temps ce matin. Je te dirai cela jeudi.
-
-—Tu es content?
-
-—Plus que content. J’inaugure, dans l’industrie, une ère nouvelle.
-
-—Tu as donc enfin découvert la pierre philosophale?
-
-Dalgrand eut un beau rire d’orgueil.
-
-—Bien mieux que cela, mon cher.
-
-Mais il reprit:
-
-—Découvert, non... Je ne fais que rendre pratique une découverte qui
-sera certainement la plus grande de ce demi-siècle quand je l’aurai
-sortie des laboratoires et du domaine de la théorie... J’ai eu la
-chance de trouver hier ce qu’un autre aurait trouvé demain, ce que
-des savants et des industriels cherchent depuis quarante ans avec des
-progrès presque journaliers, sans que le public d’ailleurs y ait prêté
-la moindre attention...
-
-—Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher ami... que je suis
-heureux!... Mais un mot, voyons!... Sur quoi dois-je te féliciter?
-
-L’inventeur lui serra la main avec un bon rire et secoua la tête.
-Puis il mit son chapeau, ouvrit la porte, traversa le hall à grandes
-enjambées.
-
-—Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma révélation en
-famille. Jusqu’à présent, il n’y a que Lucienne qui sache.
-
-Il partit, laissant derrière lui un autre homme que le Vincent
-démoralisé des derniers jours.
-
-En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le tourment des espoirs
-combattus et des résolutions difficiles s’effaçait devant la simplicité
-des choses. Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait
-de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à l’idée de revoir
-Gilberte, la lâcheté de cœur qui l’attendrissait et l’effrayait
-naguère. A peine, en ce moment, percevait-il les élancements de cette
-attraction redoutable qui, à la seule pensée de cette jeune fille,
-emportait tout son être éperdument vers elle. Ce qui dominait en lui,
-c’était le sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact de Robert
-et le bonheur de posséder une famille qui déjà le comptait comme sien.
-Une fierté lui venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur lui
-serait dévoilé en même temps qu’à M^{lle} Méricourt. Cette preuve
-d’intimité, de confiance donnée par son ami—et devant elle!—lui
-semblait précieuse au delà de toute expression. Puis, enfin, il n’avait
-pas à choisir. Robert lui montrait qu’il avait affligé le général et sa
-fille... Du moment qu’on avait été froissé par son abstention, son plus
-immédiat devoir était de réparer l’effet produit.
-
-C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur tout à fait inaccoutumée
-depuis quelque temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La
-jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis, bientôt, inquiète. Car la
-finesse extraordinaire de ses perceptions amoureuses lui fit sentir que
-ce bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était l’effet ni de
-sa présence, ni de la gaieté qu’elle affectait, ni de sa résignation.
-Quels efforts ne lui fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent
-riait, alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la bouche,
-étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait jaillir d’une source
-profonde, si obscure et si effrayante pour elle!
-
-Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser des appréhensions qui la
-torturaient? Épier Vincent ou le faire suivre?... Elle avait trop de
-fierté pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus. Elle avait peur
-d’elle-même, et de sa propre violence. Elle avait peur de lui, et de sa
-franchise. Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais elle le
-connaissait trop pour qu’il pût tout à fait dissimuler avec elle.
-
-S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, et s’il se
-trahissait, la rage orgueilleuse de Sabine briserait tout, le jetterait
-à cette rivale, rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans le
-silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après tout, il était
-loyal. Il se devait à elle, de par les circonstances et de par les plus
-sérieuses promesses. Il n’était pas homme à oublier pour un caprice ni
-le passé ni ses serments. Elle patienterait donc, elle se tairait et
-attendrait...—pauvre nature follement frémissante et douloureuse—au
-prix de quel effroyable héroïsme!
-
-Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son atelier, essayant de
-peindre, mais mal en train, péniblement consciente de son insuffisance
-artistique, tandis que lui—qu’elle rêvait au travail, dans la grande
-bibliothèque—conduisait son phaéton le long du quai, se dirigeant vers
-Billancourt.
-
-Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si rayonnant de masculine
-beauté, de vague espérance, et de ce reflet d’élégance et de richesse
-dont la séduction est irrésistible même pour les yeux les plus
-austères! Oui, elle aurait souffert... Car elle eût voulu être la seule
-jouissance, la seule splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa
-vie. Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, dénué de
-tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement, furieusement, avec
-exigence, avec jalousie, avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même.
-
-Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne pensait qu’à lui.
-Et c’était sans tendresse, avec une passion âpre et comme desséchée,
-qui l’épouvantait presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps où
-elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le retrouver à quelque
-rendez-vous. Elle ne l’aimait pas ainsi alors, il n’était pas tout
-pour elle. A travers sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, il
-passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux et ardent, duquel on
-se réveillerait sans effort, et dont le souvenir serait délicieux plus
-tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention d’occuper
-tout son cœur et d’absorber toute sa vie!... Maintenant, de quels liens
-d’esclave elle était attachée à cet homme!... Des liens si serrés et si
-durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire un mouvement sans qu’elle-même
-en fût meurtrie.
-
-Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre sans lui? Et pourquoi
-est-ce que je souffre à ses côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un
-si étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal mystérieux?...
-Est-ce à cause de ma ruine et de mon isolement que je tiens à lui
-si fort?... Ai-je donc une âme basse, dirigée par les plus vils
-intérêts?... Car je songe aussi à sa fortune et à ma réhabilitation,
-lorsque je souhaite de l’épouser.»
-
-Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer l’orgueilleuse Sabine.
-Sentant malgré tout, dans le fond de sa nature, une supériorité
-bizarre, elle trouvait son sort trop injuste et se considérait le plus
-souvent avec une intense pitié.
-
-Cette pitié—qu’elle eût repoussée de la part des autres avec
-indignation—était le vrai sentiment que dût inspirer cette
-organisation de souffrance, cette splendide et lamentable machine
-nerveuse, produite par un travail héréditaire de raffinement, à
-travers plusieurs générations humaines. Fleur altière et saignante
-d’une civilisation trop excessive... Mécanisme sensible jusqu’à
-l’affolement... Organisme dans lequel la faculté de réaction s’exalte
-jusqu’à une disproportion singulière avec la cause agissante, et qui se
-détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine comme il le ferait
-normalement sous le choc d’un marteau d’acier.
-
- * * * * *
-
-Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante, qui, parfois,
-accablait Vincent près de cette créature de passion, il lui semblait,
-à coté de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. Assis
-près d’elle dans la salle à manger de Billancourt, il se laissait
-gagner par une griserie d’âme semblable à celle que procure aux
-sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée. C’était la même
-dilatation de tout l’être, la même sensation de force épanouie et de
-rajeunissement, le même attendrissement sans cause, la même intensité
-d’espoir.
-
-Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs, d’une gaieté qui
-n’était pas l’animation plus ou moins factice d’une réunion mondaine.
-Les cinq personnes assemblées là sentaient circuler entre elles, sans
-exception et sans obstacle, ce courant mystérieux qu’on appelle la
-sympathie. Après un reproche amical de M. Méricourt et un premier
-regard un peu timide et triste de Gilberte, les torts apparents de M.
-de Villenoise furent parfaitement oubliés. On le traita comme un ami
-d’ancienne date, comme un membre inséparable de ce petit cercle intime.
-Lucienne eut pour lui des attentions ingénieuses. A propos d’un plat,
-puis en lui choisissant un cigare, elle montra qu’elle connaissait
-déjà quelques-uns de ses goûts. C’était prouver que Robert avait
-souvent parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme disait, d’une voix
-douce, et sans avoir l’air d’y toucher, des choses fort spirituelles.
-Vincent avait les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut le
-faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta la joie de fixer
-l’attention admirative de Gilberte. Et quelle valeur prend le plus
-infime succès quand on le rapporte à un seul être!
-
-—Tu t’entendras bien avec ma petite femme, dit Dalgrand avec
-son air de bon géant heureux. Et il pinça gentiment l’oreille de
-Lucienne.—Moi, je ne cause guère. Je suis un barbare...
-
-—Toi?... s’écria-t-elle.
-
-Cette exclamation fut accompagnée d’un regard vers son mari, qui fit
-entrevoir à M. de Villenoise toute une profondeur d’ingénue adoration.
-
-—Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de mon affaire... Tiens,
-Vincent, dans les musées des Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais
-honteux de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre qui la
-remuaient si fort.
-
-—Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n’avoir pas admiré par
-tradition?... Je savais les catalogues par cœur. Tandis que toi, à
-Anvers, devant cette sublime _Descente de Croix_ de Quentin Metsys...
-
-Elle s’arrêta, la parole coupée par l’impression qu’ils avaient
-partagée là-bas, un matin, dans cette grande salle déserte de musée,
-devant ce poème merveilleux et déchirant de l’angoisse humaine.
-
-—Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda Vincent. Est-ce que tu
-y aurais été de ta petite larme?
-
-—Non, mais j’ai été empoigné, c’est vrai... Et Lucienne l’a senti.
-C’est peut-être la seule fois où j’aie compris ce que l’inspiration
-d’un peintre peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile.
-Toute une religion se condense là dedans... Tout un état d’âme
-séculaire de l’humanité...
-
-—Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je croyais que tu étais un
-barbare, que tu ne parlais pas peinture...
-
-Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait de table, et comme
-leurs invités passaient sur la terrasse, où le café était servi,
-le constructeur retint sa femme en arrière, la prit à la taille,
-l’embrassa, d’un baiser lent et muet.
-
-Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous le grand store en
-toile, et regardaient la Seine, dont ils n’étaient séparés que par une
-balustrade de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent, qui
-s’attardait, allumant son cigare, eut dans le dos comme le frisson de
-cette caresse d’amoureux. Il en frémit tout entier. Pour la première
-fois, en relevant ses regards vers M^{lle} Méricourt, il sentit son
-cœur battre à grands coups passionnés. Jusque-là, il n’avait vu
-en elle que la compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux, de
-tendresse pour l’âme, de suavité pour l’esprit... Cette chaste image
-se troubla... ou plutôt le miroir humain qui la reflétait s’obscurcit
-d’une brume de volupté... L’aiguillon qui rend l’amour irrésistible
-pénétra dans sa chair... M. de Villenoise n’essaya plus de se donner
-le change. Il comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner lui
-avait semblé si amusant, la société si cordiale, le jour si rayonnant,
-et Lucienne si spirituelle.
-
-Un instant de plus il resta debout à la même place, laissant éteindre
-successivement plusieurs allumettes contre le bout de son londrès, pour
-contempler encore.
-
-Gilberte s’appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée dépassait
-l’ombre de la tente de toile, et le soleil dorait ses cheveux bruns.
-Sa silhouette fine s’enlevait sur l’air bleu et sur le fond argenté
-que déroulait plus bas la rivière. En face d’elle, au bord d’une île,
-des saules gris trempaient dans l’eau leurs chevelures, et de longs
-peupliers montaient tout droit, sans un balancement, sur le ciel pâle
-et chaud.
-
-Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement strident que jeta
-la sirène d’un remorqueur. Puis elle se retourna en riant.
-
-Vincent pensa que rien n’était comparable à la grâce de cette attitude
-et de ce rire. Comme cela ferait un joli tableau de genre, cette jeune
-fille vêtue d’une jupe d’amazone avec un corsage bouffant de batiste à
-fleurettes roses, la taille serrée dans une ceinture de lawn-tennis,
-à demi renversée sur cette blanche balustrade de pierre, avec tant
-d’espace autour d’elle, et, dans le fond, ce grand fleuve calme et ces
-perspectives verdoyantes.
-
-—Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa sœur, de me prêter ce
-corsage pour déjeuner! J’aurais étouffé sous mon plastron empesé et
-dans ma veste de drap.
-
-Ceci, c’était une petite manœuvre de coquetterie. Car elle avait
-rencontré le regard de M. de Villenoise, et elle craignait qu’il ne
-critiquât la façon dont s’ajustait cette jolie blouse de batiste, un
-peu étroite peut-être pour ses épaules. Mais, aussitôt, la jeune fille
-ajouta:
-
-—Est-ce le moment, «monsieur mon frère», comme disent les
-souverains,—et elle esquissa une révérence devant Robert,—est-ce le
-moment de nous révéler votre grande découverte?
-
-M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait plus du tout à cette
-chose, si importante pour Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler.
-
-Mais il dissimula sa distraction sous un amical mensonge.
-
-—J’allais te le demander, dit-il en se tournant vers son ami.
-
-Robert hésita. Il jeta un coup d’œil au dehors, dans l’atmosphère qui
-vibrait de chaleur au-dessus de la rivière aveuglante. Ensuite il fit
-deux pas sur la terrasse, pour regarder dans une autre direction.
-
-Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste cour, blanche de soleil,
-au fond de laquelle s’élevaient ses ateliers de construction. Derrière
-les murs pétillant de lumière, on devinait le travail ardent des
-machines. La haute cheminée fumait. Un homme sortit, les bras nus hors
-de sa chemise noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait la sueur
-sur son front.
-
-—Non, dit Robert... Décidément...
-
-Il se retourna.
-
-—C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire voir... vous expliquer...
-Mais il fait trop chaud pour visiter l’usine... Ces dames en seraient
-malades.
-
-Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage et la curiosité de ses
-vingt ans.
-
-—Oh! j’aurais tant voulu!...
-
-Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent surprit au vol et
-laissa glisser jusqu’à son cœur:
-
-—Il y a des gens qui travaillent là dedans!... Comment
-trouverions-nous qu’il fait trop chaud pour nous y promener?
-
-—En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette, dit le général. Moi, j’ai
-fait ma tâche, ce matin. Deux heures au manège, sur un cheval que des
-lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux bonhomme comme moi,
-cela suffit.
-
-—Vous avez raison, père, dit Dalgrand—qui crut voir poindre une
-théorie sur l’équitation, et qui se hâta d’approuver le vieillard pour
-l’interrompre plus poliment.—Eh bien, voulez-vous m’entendre ici? Ou
-préférez-vous le jardin?
-
-Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait des verdures hautes et
-touffues sous lesquelles d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre.
-C’est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils
-s’assirent dans des fauteuils d’osier, sous une voûte de tilleuls. Pas
-une goutte de soleil ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages.
-Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d’argent fondu,
-se laissait apercevoir d’ici teintée d’un bleu presque froid. On
-croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun
-s’en montra surpris.
-
-—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en
-m’écoutant. C’est un peu technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire.
-
-En quelques mots d’abord et très simplement, puis en détail, à mesure
-que leurs exclamations et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur
-présenta sa découverte.
-
-Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve
-métallurgique de cette fin de siècle: la substitution de l’aluminium au
-fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois
-fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s’était servi
-d’un alliage très résistant: celui de l’aluminium avec le silicium;
-successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions,
-avec de l’antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il
-évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce
-qu’il appelait «le métal de l’avenir». Et pour prouver la supériorité
-de ce composé d’aluminium sur le fer, au triple point de vue de la
-facilité de main-d’œuvre, de la durée et de l’économie, il était en
-train de construire un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur
-la Meuse, près de Dinant.
-
-—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il,
-devant les autorités belges et les délégations savantes du monde
-entier. Père, Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre
-présence à cette solennité industrielle.
-
-Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait de s’adresser se
-taisaient—peut-être avec un peu de désappointement. L’immense portée
-de ce qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. Pour en
-embrasser les conséquences, il leur aurait fallu quelques connaissances
-scientifiques, et certaines habitudes intellectuelles tout à fait
-différentes des leurs.
-
-Lucienne, mise au courant par les conversations de son mari, et
-d’ailleurs haussée jusqu’à ce niveau par l’enthousiasme de son amour,
-s’énerva devant le silence de l’auditoire.
-
-—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. Un métal nouveau!... Ce sont
-toutes les conditions de la vie qui changent... C’est la civilisation
-qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», «l’âge du fer». Le
-vingtième siècle sera l’âge de l’aluminium!...
-
-Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant lui saisit la main.
-
-—Songez donc à la gloire de l’homme qui ouvre une ère nouvelle à
-l’humanité!
-
-Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s’élargissaient les
-horizons.
-
-—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les yeux fixés sur son ami.
-
-—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça Dalgrand.—Et
-dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement
-une admirable certitude.—Mais je n’ai point tout accompli seul... Si
-vous saviez que d’efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette
-direction!
-
-—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans
-l’ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne
-laissant la lumière et l’espace que pour le génie de Robert.
-
-Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de
-jeune fille,—une émotion faite à la fois de sympathie et d’envie pour
-tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir
-penser ainsi, parler ainsi de l’homme à qui l’on s’était donnée corps
-et âme!... Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir la passion.
-Aujourd’hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa
-curiosité de vierge, elle s’était posé bien des questions, elle avait
-fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de
-sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en
-éveil, s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage de noce.
-
-Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme presque étranger il y avait
-si peu de temps, et cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre
-elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les voyait s’embrasser;
-elle pénétrait dans leur chambre—leur unique chambre—où s’étalait
-un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement de cette chose
-subsistait pour la jeune fille,—étonnement mêlé d’un peu de jalousie,
-de répugnance et d’irritation.
-
-Elle observait les regards inexplicables que Robert, à la dérobée,
-posait sur le visage ou la taille de Lucienne, et laissait traîner sur
-les lèvres de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait.
-Elle examinait son beau-frère: il avait la barbe drue, les épaules
-larges, les gestes contenus et forts.
-
-Toute cette mâle apparence choquait légèrement Gilberte, lui paraissait
-voisine de la brutalité. Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque fois
-qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce garçon aux bras d’athlète:
-«mon mari». Et lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait une
-véritable gêne.
-
-Mais ce dont Gilberte souffrait confusément sans pouvoir se
-l’expliquer, c’était de la sensation qu’entre elle et sa sœur un abîme
-s’était creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité d’enfants.
-Toutes deux, si semblables jusque-là et si unies, semblaient à présent
-deux créatures de nature différente. Plus d’intérêts communs, de
-projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, lorsque Gilberte
-ouvrait un livre sur la table de sa sœur, Lucienne se précipitait:
-«Attends, montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.» La plus
-jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!... Tu lis donc de mauvaises
-choses?» M^{me} Dalgrand souriait sans répondre, et ce sourire, ce
-silence, ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. Malgré son
-adoration pour sa sœur et la bonté qui, chez les Méricourt, était une
-vertu de famille, Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement
-d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes filles deviennent comme ça dès
-qu’elles sont «madame», j’aime mieux ne jamais me marier! C’est donc
-une bien vilaine chose, le mariage, qu’on en fasse tant de mystère, et
-qu’il vous apprenne un tas d’horreurs dont on n’ose même pas parler?...»
-
-Ce mécontentement irraisonné, ce malaise confus que Gilberte n’avait
-pas pu surmonter depuis le mariage de Lucienne, s’évanouissait au cours
-de la journée que M. de Villenoise vint passer à Billancourt. Peu à
-peu, sans qu’elle se demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait
-d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir une indulgence, une
-sympathie pour ce bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore,
-l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant enthousiasme,
-proclama sa foi au génie de son mari, Gilberte crut sentir un bandeau
-se soulever de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de l’amour
-s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration lui sembla plus
-enviable à éprouver que les transports ou les mièvreries de sentiment
-qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait son scepticisme de
-fillette.
-
-Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais, comme celui de
-sa sœur, vers un mécanicien,—ce mécanicien fût-il un inventeur de
-génie. Elle ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle de
-l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium au lieu de le construire
-en fer, voilà une chose qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle
-ne voyait pas très clairement la différence entre le cerveau du
-constructeur et celui de ses ouvriers. Ne travaillaient-ils pas à une
-œuvre commune? Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont, après
-tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait. Et son beau-frère ne
-cachait pas l’importance de l’exécution matérielle. Il y mettait la
-main, descendant aux moindres détails, prenant les outils des derniers
-manœuvres pour leur montrer à mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu
-revenir des ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son estime
-pour ce grand travailleur s’était mêlée une ombre à peine sensible
-de dédain. Et il y avait un peu de hauteur indulgente au fond de
-l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne pour son mari.
-L’homme qu’elle aimerait, elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et
-d’élégance dans la supériorité.
-
-Involontairement, tandis que Robert esquissait l’histoire de
-l’aluminium, depuis sa découverte par Wœhler en 1827, la jeune fille
-leva les yeux vers M. de Villenoise.
-
-Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des vers. Dalgrand le lui
-avait dit, et même lui en avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur
-une feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié du constructeur
-conservait comme une relique. Gilberte avait lu quelques-uns de ces
-vers, où Vincent traçait le portrait de la créature idéale qu’il
-aimerait un jour.
-
- _Elle aura les yeux clairs et purs comme une source,
- Et de très douces mains où mon front s’appuiera,
- Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course,
- Du haut de l’infini lentement descendra..._
-
-Gilberte regardait ce front, plein de pensées et de rêves, qui, fatigué
-par des envolées dans l’infini, voudrait trouver des mains de femme,
-patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage de Vincent, avec sa
-finesse blonde et ses yeux profonds, exprimait bien les aspirations et
-les mélancolies d’un poète.
-
-Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant les
-philosophes anciens, reconstituant sous la poussière des textes l’idéal
-d’un autre âge. Elle le savait passionnément épris de l’antiquité.
-Des réminiscences de son propre cours de littérature flottaient dans
-sa petite tête chimérique de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à
-Euripide, à l’exorde _ex abrupto_ de Cicéron, et se disait que lire ces
-auteurs dans leur propre langue était certes plus difficile et plus
-distingué que de construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs, pour
-achever la comparaison, Robert possédait une faculté d’être heureux
-qui trahissait une nature un peu simple et épaisse; tandis que M. de
-Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait se sentir au cœur
-quelqu’une de ces vagues et incurables blessures dont souffrent seuls
-les êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva les yeux sur le
-front du jeune homme,—ce beau front d’un modelé large et ferme sous
-la courte frisure des cheveux bien plantés,—puis, tout de suite, elle
-abaissa son regard sur ses propres mains. Et elle fut contrariée de
-se voir des petites pattes grassouillettes et rosées par la chaleur,
-au lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent se représentait sans
-doute lorsqu’il avait écrit ses vers.
-
-On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur lequel M^{lle} Méricourt
-élevait le léger château de ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il
-ne l’aurait pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre de
-pensées, il regardait les mains de Gilberte. N’osant arrêter ses yeux
-sur le visage de la jeune fille, tout en écoutant les explications de
-Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, la contemplation de
-ses mains. Et leur peau légèrement colorée par un sang vif et jeune,
-leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, toute leur vivante
-fraîcheur épanouie sur le drap sombre de la jupe d’amazone, lui
-suggérait des idées d’agenouillements sur le sable, de dévots baisers à
-l’extrême bout de leurs doigts... ou de baisers plus ardents au fond de
-leurs paumes tièdes...
-
-—Vous m’avez bien suivi? continuait Robert. Le kilogramme d’aluminium,
-qui coûtait, en 1854, trois mille francs, coûtait il y a quelques
-mois neuf francs, après avoir traversé toute la série des valeurs
-intermédiaires. Ce prix de revient continue à s’abaisser, surtout en
-France, où abonde la bauxite, le principal minerai,—une terre formée
-d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,—une terre, vous m’entendez
-bien?... Une argile, quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus
-répandus de la nature. Il y en a partout de l’aluminium... Tenez, il
-y en a là! (Il frappa le sol de son pied.) L’extraction coûte encore
-un peu cher, mais, en utilisant les sources naturelles de force, les
-chutes d’eau, par exemple, avec le transport de la force à distance par
-l’électricité...
-
-L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait dans des définitions
-techniques, parlait de méthode électrolytique, de turbines, de dynamo,
-de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire ses paroles et à le
-dévorer des yeux. M. Méricourt, très droit sur son siège, dissimulait
-une demi-somnolence sous la raideur de son attitude militaire. Quant
-à Gilberte et à Vincent, comment fussent-ils jusqu’au bout restés des
-auditeurs attentifs?... Chacun voyait, sous les traits de l’autre,
-se fixer de plus en plus son rêve,—ce rêve de bonheur et d’amour,
-plus grand que l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui
-l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, a doublé la misère
-humaine. D’ailleurs, ils n’en savaient presque rien eux-mêmes. Ils
-ne s’analysaient pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque
-de présence qui, au début de l’amour, est d’une si écrasante joie
-qu’il anéantit toute réflexion, tout étonnement et tout désir. Ils se
-taisaient, ils ne se regardaient même pas. Ils étaient suprêmement
-heureux.
-
-
-
-
-VI
-
-
-CE fut au lendemain de cette visite à Billancourt que M. de Villenoise
-envisagea pour la première fois la possibilité d’une rupture avec
-Sabine.
-
-«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur de ma vie,» pensa-t-il,
-«puisque, aussi bien, je ne la rends pas heureuse?»
-
-Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les délicatesses et les
-héroïsmes de son cœur, germa comme une herbe finement vénéneuse, sortie
-de l’inévitable grain de lâcheté masculine:
-
-«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. A chaque nouvelle
-scène, dans l’exaspération de ses crises d’orgueil, elle ne manque
-jamais de me donner mon congé. Je la prendrai simplement au mot. Et,
-cette fois, je ne me laisserai attendrir ni par ses menaces de suicide,
-ni par ses attaques de nerfs...»
-
-Maintenant, quand il pensait à sa situation vis-à-vis de Sabine, ce qui
-s’affirmait chez Vincent, c’était le sentiment de ses droits: droit
-à la liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt vint s’y
-adjoindre le sentiment de ses devoirs envers la jeune fille qu’il lui
-préférait.
-
-Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte aucun aveu, même
-indirect, il ne tarda pas à se sentir deviné par M^{lle} Méricourt.
-Et il lui sembla que quelque chose d’infiniment tendre, profond et
-confiant, lui répondait dans le secret de cette nature de candeur et de
-loyauté.
-
-A quels accents, pour d’autres imperceptibles, avait-il reconnu cet
-écho si mystérieusement enseveli? Il n’aurait pu le dire, fût-ce
-à lui-même. Il ne voyait pas souvent M^{lle} Méricourt. Quelques
-rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une invitation à dîner du
-général... Ce fut tout pendant plusieurs semaines. Cependant c’était
-pour ces hasards insignifiants que Vincent restait à Paris, bien que le
-mois de juillet fût commencé,—une série de longues et lourdes journées
-de soleil, avec des flamboiements de façades blanches et de trottoirs
-poussiéreux, sur lesquels les ombres géométriques des édifices se
-dessinaient sans évoquer une idée de fraîcheur.
-
-Mais le jeune homme connaissait les raisons qui retenaient M. Méricourt
-et sa fille dans la capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener
-des chevaux à la campagne. Et il lui était d’autant plus impossible
-de renoncer, même temporairement, à l’équitation, qu’à son âge il ne
-pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une continuelle pratique.
-Il parlait donc seulement d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de
-la mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un long voyage de noce,
-et retenus à Billancourt par la fabrication du pont en aluminium, ils
-ne projetaient aucun déplacement. Pour une Parisienne comme la jeune
-femme du constructeur-mécanicien, cette rive de la Seine, où fumaient
-des cheminées d’usine, constituait d’ailleurs la campagne.
-
-Elle n’était pas la seule à y trouver du charme. Son petit parc,
-dont les charmilles et les allées tournantes donnaient l’illusion de
-l’espace, et dont les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue de
-la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit le plus agréable du
-monde. Il y recueillait de légers souvenirs. C’était une attitude de
-Gilberte, un regard, la façon dont elle lui avait dit adieu ou bonjour,
-ou quelque phrase dans laquelle il retrouvait la simplicité de cœur,
-la puissance de tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis
-aussi, c’étaient certains petits traits capables de flatter sa vanité
-en même temps que son amour: de naïves réflexions par lesquelles,
-sans le vouloir, M^{lle} Méricourt trahissait son admiration pour
-les travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe et du poète
-qu’il était ou qu’il aurait voulu être. Il se sentait installé dans
-cette gracieuse imagination précisément au rang qu’il rêvait d’occuper
-parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains. En s’inclinant sur
-ce séduisant miroir, il croyait se voir tel qu’il était; il goûtait
-l’oubli délicieux des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir, à
-d’autres moments, dans le caractère et dans l’esprit. La plus puissante
-espèce de fascination l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en
-elle, et voilà pourquoi surtout il l’aimait.
-
-Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel qui fixait le
-contour de ces impressions.
-
-Un jour, pour la première fois, Vincent y fit quelques pas en
-tête-à-tête avec Gilberte.
-
-La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée près de quelque banc.
-M. de Villenoise explorait, de son côté, les charmilles. Ils se
-rencontrèrent.
-
-—Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous?
-
-—Elle est donc introuvable! dit-elle.
-
-Mais une expression d’espièglerie animait son visage d’enfant. Vincent
-la contemplait, perdant un peu la tête, et ayant à un degré pénible la
-conscience de son propre trouble. Tout à coup elle éclata de rire.
-
-—Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise!
-
-—Je ne fais que cela, sourit-il.
-
-Elle rit plus fort.
-
-—L’ombrelle... Mais la voilà, l’ombrelle!...
-
-Et elle l’agitait, toute grande ouverte, au-dessus de sa tête. Elle la
-tenait ainsi depuis un moment. Vincent ne s’en était pas aperçu.
-
-Comme ils revenaient, côte à côte et lentement, vers le groupe des
-autres personnes, Gilberte continua de le taquiner.
-
-—A quoi pensiez-vous donc?... Voyons... Dites?... Comment, vrai, vous
-ne voyiez pas mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que nous
-étions partis pour la chercher. Vous savez, il ne faut pas devenir
-savant jusqu’à la distraction. Bon pour un vieil académicien!...
-Mais vous êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et pour les
-lunettes bleues!...
-
-—Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n’ose pas recourir à mon
-seul système possible de défense. Ce n’est pas la science qui me rend
-distrait.
-
-—Quoi donc alors?
-
-Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui permettait de mettre
-ainsi le jeune homme en demeure de répondre. Pourtant elle sentit la
-coquette provocation de son interrogatoire. Elle rougit, toute troublée
-par le silence grave de Vincent. Et la subite tristesse répandue sur
-ce mâle et beau visage étonna douloureusement Gilberte, lui gonfla le
-cœur d’un vague effroi et d’une sympathie passionnée.
-
-A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant vers le sol. La jeune
-fille suivit la direction de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse,
-une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait une bordure de
-réséda. Tout de suite elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri
-qu’ils avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage. Elle
-devina bien que, lui aussi, c’était à cela qu’il songeait. Une émotion
-la suffoqua. N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque
-chose... une de ces paroles inouïes qui transforment l’aspect de
-l’univers?... Elle souhaitait d’entendre sa voix, et en même temps de
-s’enfuir. Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée. Pourtant elle
-se tenait toute droite, figée dans son calme de jeune personne bien
-élevée, comme un soldat sous les armes, et gardant même la maîtrise de
-ses jolies prunelles brunes, pleines d’insouciance voulue.
-
-Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui offrit sans rien dire.
-La fleur était double, comme celle du bal, et Gilberte crut comprendre
-qu’il souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle dit seulement:
-«Merci, monsieur.» Puis elle tourna le massif et vint s’asseoir près de
-Lucienne. Mais avec un mécontentement d’elle-même, un désappointement
-vague, et comme quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur le
-cœur.
-
-M. de Villenoise s’en voulait davantage. En effet, comment ne pas
-pressentir qu’il était en train de troubler cette enfant?... Toutefois,
-devant la corbeille de réséda, il avait été héroïque. Car une tentation
-terrible l’avait assailli: celle de tirer son porte-cartes de la poche
-de sa jaquette, et de montrer à M^{lle} Méricourt la fleur desséchée
-qui, depuis le soir du bal, n’avait guère quitté sa poitrine. De quelle
-gravité n’eût pas été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir
-contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau. Mais, quand il
-s’était ensuite relevé pour offrir à Gilberte le double brin de réséda,
-Vincent demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli faire.
-
- * * * * *
-
-Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue Jean Goujon, lui fit une
-bizarre confidence.
-
-—Ma femme est un peu contrariée en ce moment, dit-il tout à coup. Et
-moi aussi, comme de juste.
-
-—Pourquoi? questionna de Villenoise.
-
-—A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant!
-
-—Est-ce qu’elle est malade?
-
-Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse brusque, aussitôt
-mêlée d’une espèce de remords.
-
-—Non, dit Dalgrand. Non... elle n’est pas malade.
-
-Il hésitait... Peut-être pour mieux observer son ami; peut-être devant
-la nature délicate de ce qu’il avait entrepris de dire.
-
-—Mais qu’a-t-elle? demanda Vincent, d’une voix singulière.
-
-—Mon Dieu, voilà... C’est un mariage...
-
-—Un mariage!...
-
-—C’est-à-dire...
-
-—Comment, un mariage!... cria de Villenoise en se levant pour marcher
-dans la chambre, bien qu’ils ne fussent pas même au dessert. Mais elle
-est trop jeune! Elle n’a pas...
-
-Deux domestiques rentraient en même temps. Il dut se rasseoir. Et,
-comme le maître d’hôtel ne quitta plus la pièce, il fallut changer la
-conversation. Robert parla de ses affaires. Mais, là encore, le sujet
-fut coupé lorsque M. de Villenoise demanda pour quelle raison son ami
-ne réservait pas à la France la première application de sa découverte.
-Pourquoi construire en Belgique le premier viaduc en aluminium?
-
-—Je t’expliquerai cela plus tard, dit l’inventeur.
-
-Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles de valets la force
-d’inertie et de routine que lui avait opposée l’administration
-française, ni les pots-de-vin qu’on lui avait demandés pour soutenir
-sa proposition, ou qu’on lui avait offerts pour l’empêcher d’y donner
-suite. Certaines sociétés industrielles puissantes lui avaient
-carrément offert la lutte, la lutte à coups de millions. Le vainqueur
-serait celui qui pourrait acheter le plus de bonnes volontés dans le
-monde politique et dans la presse. «S’il en est ainsi partout,» s’était
-dit Robert, «du moins je ne constaterai pas cette plaie dans mon
-propre pays. J’aime mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je
-retournerai donc à l’étranger.» Et, une fois de plus, s’était évanoui
-son rêve tant caressé de transformer un de ses succès personnels en un
-succès patriotique, et de doter la France d’une industrie nouvelle,
-avant toutes les autres nations.
-
-Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements lui avait presque
-fait oublier Gilberte. Aussi, lorsqu’il se trouva dans le fumoir de son
-ami, devant le café et les liqueurs, et qu’enfin les domestiques les
-eurent laissés seuls, il eut une exclamation bien faite pour étonner M.
-de Villenoise:
-
-—Ah! les malheureux! cria-t-il. C’est de l’argent qu’ils veulent! Ils
-la feront mourir!...
-
-Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un sursaut de
-stupéfaction:
-
-—Grands dieux!... Robert!... De qui parles-tu? Qui fera-t-on
-mourir?...
-
-Robert, tout animé, s’écria:
-
-—Eh! notre pauvre République, parbleu!
-
-Mais Vincent laissa échapper un: «Ah!...» tellement indifférent, que
-l’indignation de Dalgrand tomba.
-
-—De qui croyais-tu donc que je parlais?
-
-—De personne... Je me fiche bien de ta politique!...
-
-Pourtant il n’osait tout de suite reparler de Gilberte. Sa nervosité
-remit Dalgrand sur la voie.
-
-—Moi aussi, je m’en fiche, pour le moment. Ce qui me préoccupe, comme
-je te le disais, c’est ma belle-sœur.
-
-—Puisque vous la mariez, dit l’autre avec une exaspération visible, tu
-n’en auras bientôt plus le souci.
-
-—Mais nous ne la marions pas, mon ami! Justement j’allais te dire
-qu’elle refuse un parti auquel tenait beaucoup le général.
-
-—Ah?... Elle refuse?...
-
-La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu’il ne trouva rien d’autre
-à dire. Et, comme Dalgrand n’ajouta pas autre chose tout de suite, il y
-eut un moment de silence presque gauche.
-
-—Tu n’aimes pas le sucre, n’est-ce pas? dit enfin M. de Villenoise,
-après en avoir mis machinalement six morceaux dans la tasse de son ami.
-Déjà il en saisissait un septième avec la pince.
-
-—Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit bonhomme! Tu es là qui me
-fabriques un sirop!...
-
-Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis en joie et bon enfant,
-tapa en riant sur le genou de son ancien camarade:
-
-—Si ton père s’y était pris comme ça pour fabriquer l’APÉRITIF
-BERTET... Ah! mon pauvre garçon, tu ne serais pas vingt fois
-millionnaire!
-
-Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, il se disait: «Elle a
-refusé un parti qui plaisait à son père... Elle m’aime!...» La joie et
-l’effroi de cette certitude paralysaient tout en lui, même le désir
-d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage sur ce prétendant
-qu’elle avait éconduit. Il ne trouvait plus la force de s’arracher à sa
-pensée intime, de composer sa physionomie, de prononcer des paroles.
-Il souhaitait ardemment de rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en
-allât.
-
-Cependant, celui-ci entrait dans des détails. Personnellement, il
-n’était pas fâché que ce mariage ne se fît pas. Gilberte avait bien
-raison de choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce thème, avec
-la franchise de sa nature ouverte et droite, avec l’exaltation joyeuse
-de ce qu’il croyait maintenant comprendre, et le désir difficilement
-réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier: «C’est toi qu’elle
-préfère... Elle a joliment raison!...» Mais ce qui l’ennuyait, c’était
-que M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision négative de
-Gilberte, et même allaient jusqu’à persécuter un peu la jeune fille à
-ce sujet.
-
-—Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda enfin M. de Villenoise.
-
-—Oh! un très gentil garçon et un bon parti. Le vicomte Pierre de
-Bréville, un tout jeune capitaine qui vient de sortir breveté de
-l’École de Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du général...
-Excellente famille, vieux nom, fortune très passable... Bel homme avec
-cela... Et surtout grand favori de mon beau-père... C’était depuis
-longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage. Il aimait déjà le
-jeune de Bréville comme un fils.
-
-Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt. La préférence du
-général pour ce jeune homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas
-s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, Vincent, comme à
-un parti possible pour Gilberte. L’idée que, sans même lui donner le
-temps de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que maintenant on
-regrettait cet autre, l’irritait contre M. Méricourt et contre la jeune
-M^{me} Dalgrand. La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait
-son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait ses sentiments plus
-tendres.
-
-Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie en une affaire si
-délicate, il n’eût pas employé d’autre tactique pour décider Vincent
-à conquérir sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au plus
-fin. Et s’il avait même deviné plus que le général et Lucienne, c’était
-uniquement par l’intuition de son amitié, par la clairvoyance de son
-cœur large et tendre.
-
-—Et... M^{lle} Gilberte le connaît beaucoup ce... vicomte de Bréville?
-
-Déjà, il y avait de la haine dans l’accent avec lequel M. de Villenoise
-prononçait le nom de cet inconnu.
-
-—Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît pas comme homme, mais
-elle prétend qu’elle ne pourrait le souffrir comme mari.
-
-—De Bréville... répéta Vincent d’une voix changée. Mais je connais ce
-nom-là!
-
-—Tu l’auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand. Ou tu auras
-rencontré ces messieurs dans le monde.
-
-—Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?...
-
-—Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a son père, le comte de
-Bréville.
-
-—Ah!... cria Vincent, qui porta la main à son front, comme sous
-l’éclair d’un souvenir ou sous le choc d’une douleur.
-
-—Eh bien, qu’est-ce qui te prend? dit son ami.
-
-—Rien... Rien... Je croyais me rappeler... Mais je me trompe... oui,
-je me trompe. Je ne les connais pas du tout, ces de Bréville.
-
-Robert le considéra avec inquiétude. Décidément, M. de Villenoise
-était plus compliqué qu’il ne l’avait cru. Quelque chose se passait
-en lui qui échappait à la perspicacité élémentaire de Dalgrand. Mais
-ce quelque chose allait-il compromettre la paix ou le bonheur de
-Gilberte? Non, par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert. Il
-ne laisserait pas son meilleur ami même faire le moindre chagrin à la
-chère petite sœur!
-
-Tandis que Vincent fumait en silence, et tout préoccupé, une espèce
-de remords vint à Dalgrand. Il se remémorait les anciennes théories
-de son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise professait
-jadis pour les jeunes filles... Sur quoi donc avait-il fondé l’espoir
-que ce sceptique aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à
-Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte aimait Vincent.
-De cela, Robert ne doutait plus. Mais n’avait-il pas trop à la légère
-imaginé que cet amour, inévitablement, deviendrait réciproque?
-
-Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un en face de l’autre,
-silencieux, contraints. Chacun craignait d’avoir trop montré sa pensée
-ou d’avoir trop paru comprendre celle qu’on voulait lui cacher.
-Brusquement, sans transition, ils se dirent adieu.
-
-Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation éclatèrent. Il
-marchait à travers les salons, il parlait tout haut. Ainsi, elle
-refusait de se marier! Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui,
-puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune promesse. Non,
-elle rejetait un beau parti, sans savoir même s’il songeait à elle,
-simplement pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne jamais être
-à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant! Un attendrissement infini
-gonflait le cœur du jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville
-surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie. Alors il s’emportait...
-la rougeur lui montait au visage... ses yeux étincelaient comme s’il
-eût aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah! quel soulagement
-s’il eût pu le rencontrer, le provoquer!... Sa colère enveloppait
-aussi le général Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment ces gens-là
-osaient-ils pousser Gilberte à épouser un homme qu’elle n’aimait pas?...
-
-Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il avait entendu ce nom
-pour la première fois. Mais à quelle occasion? L’agitation de ses idées
-l’empêchait d’interroger sa mémoire. Chaque fois qu’il tentait de
-remonter l’enchaînement de certains souvenirs, il se trouvait détourné
-par quelque battement fou de son cœur, et par une voix de triomphe
-criant au fond de lui: «Gilberte m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi
-qu’elle épousera!...»
-
-Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit les deux mains sur
-ses yeux, tâcha de réfléchir posément.
-
-Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville... comte de
-Bréville...», malgré le grincement de dents involontaire qui lui
-faisait hacher ces trois syllabes. Le son évoquerait une image. Et,
-en effet, soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis la jeune
-femme dans son costume d’homme, puis une silhouette masculine, un peu
-vague; et il entendit M^{me} Marsan lui présenter cet étranger: «Le
-comte de Bréville...»
-
-Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur qui commandait à
-l’artiste le portrait de sa maîtresse... C’est cela... C’était le père.
-
-Alors, le mécontentement que jadis, à cette occasion, lui avait inspiré
-Sabine, vint se confondre avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait
-le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. Une espèce de solidarité
-s’établit dans sa pensée entre M^{me} Marsan et ces inconnus qui se
-mettaient en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait vu Sabine
-habillée en garçon et qui se permettait de faire poser chez elle on ne
-savait quelle créature, était le père du jeune homme qui demandait la
-main de M^{lle} Méricourt. Une telle association d’idées exaspérait
-Vincent. Et, ses dispositions agressives ne pouvant se porter sur
-personne que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, finalement, se
-tourna l’indignation du jeune homme.
-
-«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il, «je serais bien
-bête de ne pas reprendre la mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait
-de femme... Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me répondre.
-C’était une commande... Sabine est pauvre, et je ne pouvais lui
-interdire d’accepter ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les
-fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent toutes les audaces,
-tous les droits... Combien de fois a-t-elle revu ce comte de Bréville?
-Je n’en sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent peut-être...
-Ce projet de mariage pour son fils... Il lui en a sans doute parlé...
-Qui sait?... N’y serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant de
-finesse!... Et elle a pris ombrage de M^{lle} Méricourt... Ah! si elle
-s’en est mêlée!...»
-
-Un geste de menace acheva le monologue de Vincent. Jamais un tel fonds
-d’aigreur ne s’était soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et
-découronnée de l’auréole d’amour. Jamais si pesante ne lui avait paru
-la chaîne qui le liait à cette femme.
-
-Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il avait sur le cœur la
-cuirasse de cruel dégoût qu’ont les amants lassés et qui fait d’eux les
-êtres les plus inconsciemment inhumains qui soient au monde. Il avait
-couru le long des rues pour venir—comme il courait autrefois dans
-l’impatience de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui, il
-ne se hâtait plus que vers la délivrance. Il se sentait la force de
-rompre. Et il ne doutait pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte.
-
-Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un cri de joie à le voir
-si tôt. Elle l’attendait à peine. Depuis quelque temps, il ne venait
-plus tous les soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise
-entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée. Elle se balançait
-dans un _rocking-chair_ en regardant s’évanouir lentement le jour
-entre les paravents, les chevalets et les arbustes qui encombraient la
-vaste pièce. Son grand chien danois, Hirsow, se tenait immobile à côté
-d’elle, allongé sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa tête
-formidable et câline à la hauteur de la main que laissait pendre la
-jeune femme. Doucement, il soulevait de son front les doigts inertes,
-qui alors s’animaient un peu pour une distraite caresse. Ils étaient là
-tous deux depuis près d’une heure, perdus dans leur rêverie: elle, avec
-toute la douloureuse clairvoyance d’une pauvre créature humaine, qui
-voit s’émietter à chaque minute un peu de sa jeunesse et de sa joie; et
-lui, inconscient de l’imperceptible et incessante destruction, mais les
-yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie dont la nature ennoblit
-les prunelles de ses créatures muettes.
-
-Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, elle se sentait maintenant
-rouler sur les joues tout un ruissellement de larmes.
-
-Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et que M. de Villenoise parut.
-
-Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en fut remué. Puis, tout de
-suite, il remarqua ses pleurs.
-
-—Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine?
-
-Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers le vitrage encore
-clair. Elle lui montra des paupières lourdes et lasses, des joues un
-peu creusées, avec un double pli de tristesse qui mettait comme une
-ride de chaque côté de la bouche. Pauvre amie! Comme elle vieillissait!
-Vincent se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait d’elle plus
-encore que la colère de tout à l’heure. Il demanda:
-
-—Pourquoi pleuriez-vous?
-
-—Oh! c’est fini, tout à fait fini, puisque vous voilà.
-
-Mais, comme il ne l’embrassait pas, et qu’elle lui trouvait des yeux
-froids et singuliers, elle eut aux lèvres un nouveau tremblement
-d’angoisse.
-
-Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus en plus contre elle,
-à cause du supplice qu’elle infligeait à sa propre sensibilité. Pour
-échapper à un conflit de sentiments qui devenait intolérable, il
-chercha tout de suite le prétexte d’une explication. Dans l’espoir de
-découvrir et de deviner le portrait de femme commandé par le comte de
-Bréville, il se mit à parcourir l’atelier, soulevant les draperies
-qui recouvraient certaines toiles, feuilletant les cartons remplis
-d’ébauches. D’abord, il affecta des gestes indifférents, tout en
-causant de choses et d’autres, mais bientôt il s’activa si sérieusement
-que Sabine en fit la remarque.
-
-—Vous cherchez quelque chose, mon ami? Attendez qu’on apporte de la
-lumière. Je suis sûre que vous ne distinguez plus une académie d’une
-nature morte.
-
-Il ne répondait pas. Elle insista:
-
-—Dites-moi ce que vous voulez, Vincent? Je vous le donnerai.
-
-Brusquement, il déclara:
-
-—Je cherche la maîtresse du comte de Bréville. Auriez-vous déjà livré
-le portrait?
-
-—Le portrait?... Mais je ne l’ai pas fait!
-
-—Tiens! Pourquoi?
-
-—D’abord, dit Sabine, je ne sais pas si c’était sa maîtresse. M. de
-Bréville est venu me demander de faire le portrait d’une dame, sans me
-la nommer ni me dire qui elle était. J’ai supposé quelque intrigue. Et
-je l’ai affirmé devant vous parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par
-bravade.
-
-—Comment était-elle, cette dame?
-
-—Je ne l’ai pas vue.
-
-—Le monsieur a renoncé à son projet?
-
-—Non, Vincent, reprit Sabine avec une douceur grave. C’est moi qui ai
-refusé. Nous nous étions, vous et moi, querellés au sujet de cette
-commande. Il ne vous paraissait pas convenable que je l’acceptasse.
-J’ai écrit, dès le lendemain, à M. de Bréville pour le prier de ne plus
-compter sur moi.
-
-—Est-ce possible? s’écria de Villenoise.
-
-—Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté M^{me} Marsan.
-
-—Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il est revenu? Il a insisté?
-
-—Les termes de ma lettre étaient tels qu’il a jugé toute démarche
-inutile.
-
-—Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne connaissez pas son fils?
-
-—Son fils?... Je ne savais pas qu’il en eût un.
-
-Comme aucune parole de M. de Villenoise ne passait inaperçue pour
-Sabine, elle reprit avec intérêt:
-
-—Qu’est-ce que ce fils? Pourquoi m’en parlez-vous?
-
-Il détourna son attention—d’une façon qu’elle remarqua encore—et il
-ajouta:
-
-—Mais c’est un gros sacrifice que vous avez fait à ma susceptibilité
-en refusant ce portrait! Vous me mettez dans un grand embarras, ma
-chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?...
-
-Elle s’écria: «Oh!...» avec une intonation de reproche. Puis elle
-courut à lui, l’entoura de ses bras, mit son visage sous les lèvres du
-jeune homme, et murmura:
-
-—Dis-moi seulement que tu es content!
-
-Pouvait-il ne pas incliner la tête et ne pas donner ce baiser qu’elle
-attendait en récompense?...
-
- * * * * *
-
-Ainsi se terminait la scène qu’il avait provoquée, l’explication
-qui devait amener quelque violence, lui fournir un prétexte de
-rupture!... Mais aussi, c’était une fatalité! Cette femme, dont les
-fureurs le lassaient autrefois, avait toutes les humilités, toutes
-les délicatesses, lorsque, précisément, il souhaitait que cette
-nature emportée surexcitât son propre courage jusqu’au déchirement
-de la séparation. Pourquoi donc était-elle si complexe? Physiquement
-aussi, elle se transformait suivant les heures. Dans cette soirée,
-où il l’avait d’abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu’il l’examinait
-de son regard dur, il la vit si bien se transfigurer dans la joie,
-sous son désir réveillé, sous sa caresse, qu’il en fut repris jusqu’à
-l’enivrement.
-
-Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas en de telles
-diversités d’intentions, de sensations, de jugements, qu’il éprouvait à
-la fin la soif de ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser
-emporter par le torrent de sa nature mystérieuse comme la feuille sur
-le ruisseau, au hasard, sans réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas
-possible. Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait la suivre
-sans marcher vers quelque mauvaise action. N’avait-il pas déjà dévié
-de ce que commande l’honneur? En songeant à cet amour pour Gilberte
-qu’il apportait dans son cœur chez Sabine, et en se rappelant les
-paroles de passion qui lui étaient ensuite échappées entre les bras
-de sa maîtresse, il se frappa le front comme un coupable lorsqu’il se
-retrouva dans le silence et dans la solitude de la nuit, au fond de son
-hôtel muet.
-
-«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti prendre? Un homme s’est-il
-jamais trouvé dans une si cruelle situation?»
-
-
-
-
-VII
-
-
-DANS une royale avenue de châtaigniers séculaires, parmi les ombres
-verdoyantes et les clartés joyeuses d’une matinée d’août, un jeune
-homme conduisait un break à deux chevaux.
-
-C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise pour aller chercher
-les Méricourt et les Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le
-fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde avenue, on pouvait
-apercevoir la façade de brique et de pierre, les hautes toitures
-d’ardoises, les tourelles à poivrières, de son joli château moderne,
-si ingénieusement copié sur des estampes du XVII^e siècle représentant
-l’ancienne demeure des seigneurs de Villenoise.
-
-Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, dont le séparait
-un bois, se dressaient des corps de bâtiment rectangulaires, à murs
-blancs, à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, sans
-linteaux ouvragés ni balcons de fer artistiques. Là, se fabriquait
-l’APÉRITIF. Autour de l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On
-était satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le nom de M.
-Vincent y était populaire. La veille encore, le jeune maître, en les
-parcourant, avait vu les visages rayonner là où il passait. Un mot de
-lui avait éloigné quelques menaces de misères matérielles et morales.
-Il avait, par le don d’une petite dot, rendu possible un mariage;
-appelé de Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet d’un
-enfant blessé; réconcilié deux frères qui allaient en venir au procès.
-Les sourires, les regards heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans
-une de ces réflexions paradoxales que les gens trop comblés par la
-fortune se plaisent à formuler, il s’était dit: «Je donne le bonheur
-que je ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à envier le plus
-humble de ces manœuvres.»
-
-Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait au devant de
-Gilberte.
-
-Pour la fuir, pour rompre définitivement avec le rêve de la conquérir
-et de la posséder, Vincent s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans,
-d’ailleurs, vers cette époque, il venait passer plusieurs semaines
-dans son château. Ce séjour ne le séparait pas de Sabine, au contraire.
-Sur les confins de sa vaste propriété, dans une direction opposée à
-l’usine, près d’un village dont aucun habitant ne comptait parmi ses
-ouvriers, M. de Villenoise avait acheté une villa, où, tous les étés,
-Sabine s’installait avec sa fidèle femme de chambre, Estelle.
-
-Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, comme à Paris; et,
-comme à Paris, leurs rendez-vous n’avaient jamais lieu ailleurs que
-chez M^{me} Marsan. Cette femme absolue et fière ne fréquentait pas
-plus le château de Villenoise que l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout
-au plus elle consentait à se promener au bras de son ami dans les
-parties sauvages du domaine, qui contenait des sites célèbres par leur
-caractère pittoresque. Vincent, qui se rendait toujours chez elle à
-cheval et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie inoccupée
-de la villa. Il ôtait lui-même le harnachement de sa bête, lui passait
-un licol, lui donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans les
-bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade, il avait vite fait
-de seller et de brider son cheval.
-
-C’était ce genre de vie que le jeune homme avait repris depuis le
-commencement du mois d’août. Après bien des luttes, il en était
-arrivé à se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le droit
-d’assassiner moralement la pauvre créature qui ne possédait que
-lui au monde et qui avait tout perdu à cause de lui. Elle n’était
-pas parfaite; il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne
-l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est vrai, souffrirait de
-sa résolution. Mais le mal serait moins profond dans le cœur de cette
-belle jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler, toutes les
-perspectives du bonheur humain. D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses
-sentiments à Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait faits
-à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se devait, puisque à celle-ci
-il s’était donné, il s’était promis pour toujours.
-
-Vincent, une fois de plus, se répétait de tels raisonnements, en
-conduisant son break vers la gare où il allait retrouver ses amis.
-
-Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté, car, à l’idée qu’il
-allait revoir M^{lle} Méricourt, qu’il passerait toute la journée près
-d’elle, une émotion l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait
-les battements de son cœur.
-
-C’est qu’il s’était imposé un devoir pour cette entrevue,—qu’il
-avait acceptée exprès, s’il ne l’avait pas provoquée lui-même.
-L’initiative de cette partie de campagne revenait, en effet, à
-Dalgrand. Mais M. de Villenoise y avait vu l’occasion de détruire
-volontairement dans le cœur de Gilberte un espoir que la loyauté
-lui défendait d’y laisser grandir. Aujourd’hui même il voulait, à
-tout prix, d’une façon quelconque, briser l’entente inexprimée, si
-délicieusement douce, qui, presque inconsciemment des deux côtés,
-s’était établie entre la jeune fille et lui-même. A quel moment précis
-était née cette chose insaisissable et si troublante? Quelle en était
-maintenant la puissance?... Il n’en savait rien, sa conscience ne lui
-reprochait nulle tentative de séduction volontaire. Toutefois, si
-elle l’avertissait un peu tard, cette conscience, elle parlait enfin
-clairement: il ne pouvait continuer avec Gilberte son flirt dangereux
-sans devenir un malhonnête homme.
-
-Mais comment, à quelle minute, par quelle attitude ou quelles paroles,
-trouverait-il l’énergie de faire croire à cette adorée enfant qu’il ne
-l’avait jamais aimée?...
-
-Le break s’arrêta devant la station du chemin de fer,—une station peu
-fréquentée du département de l’Eure. De petits bâtiments neufs, deux
-rangs de marronniers aux troncs gros comme le doigt, portant un maigre
-bouquet de feuilles, un quai recouvert d’une forte couche de cailloux,
-une lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment sous le soleil. De
-part et d’autre, la voie double allongeait ses quatre lignes de fer.
-
-Vincent donna les rênes au domestique immobile sur le siège à côté
-de lui, sauta à terre, traversa la salle d’attente. Des employés
-s’empressèrent de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un
-quart d’heure; il était arrivé trop tôt.
-
-Un roulement lointain qui grandit de seconde en seconde. Un coup de
-sifflet qui fit tressaillir Vincent comme un cheval trop nerveux. Puis
-le train qui s’arrête, des portières qui s’ouvrent, des exclamations
-qui partent, des mains qui se tendent. Et la peur qu’elle ne fût pas
-venue avec les autres, en ne la voyant pas descendre tout de suite!....
-
-Elle sauta sur le quai la dernière, visiblement émue elle-même, et
-jolie, ah! si jolie!... d’un tel éclat de jeunesse, avec sa peau
-laiteuse et nacrée, ses joues de fleur, ses yeux d’enfant!...
-
-Elle portait une robe de batiste claire, un grand col de guipure
-retombant sur les manches bouffantes autour du cou découvert. Et son
-chapeau de paille très large, orné d’un gros nœud de taffetas glacé,
-était garni sur le bord d’une dentelle qui retombait, mettant le
-frisson d’une ombre fine sur ce visage délicieux.
-
-Lucienne Dalgrand était bien jolie aussi, dans une légère toilette,
-un peu plus sérieuse que celle de sa sœur, mais aussi frêle d’étoffe
-et fraîche de coloris,—une de ces toilettes qui font que les femmes,
-chaque été, ont l’air de s’épanouir à nouveau comme les corolles des
-parterres.
-
-Le général et son gendre, à côté de toute cette jeunesse et de toute
-cette grâce, personnifiaient l’élégance et la force masculines, le
-vieillard par sa belle tenue militaire, le jeune homme par sa robuste
-apparence et sa mâle physionomie.
-
-Derrière eux venait une femme de chambre, qui portait les manteaux
-contre la fraîcheur du soir et la valise contenant le matériel de nuit,
-car, le voyage étant de deux longues heures, on ne repartirait sans
-doute que le lendemain matin.
-
-M. de Villenoise fit monter cette femme sur le siège, à côté du
-domestique, qui devait conduire. Lui-même s’assit dans le break avec
-ses invités.
-
-A partir de ce moment, il n’eut plus conscience que de l’affreux
-effort nécessité par le rôle qu’il s’était tracé. Ne rencontrer les
-beaux regards de Gilberte qu’avec une prunelle inerte, impénétrable;
-s’occuper de ses hôtes avec des prévenances égales, sans aucune
-nuance de galanterie envers la jeune fille; mettre dans sa voix la
-même indifférence que dans ses yeux quand il s’adressait à elle;
-alourdir même et souligner cette indifférence, pour qu’elle en sentît
-l’intention. Il en était réduit à souhaiter qu’elle comprît trop,
-qu’elle s’offensât,—car il redoutait moins sa colère que sa douleur,
-et il savait que le ressentiment est le brûlant remède qui cautérise
-les plaies du cœur.
-
-Hélas! la voiture avait à peine franchi la royale avenue de
-châtaigniers séculaires, elle tournait seulement devant le perron du
-château, que Vincent avait pu voir passer, au fond des transparentes
-prunelles brunes de Gilberte, comme l’ombre d’une naïve angoisse.
-
-Cette angoisse grandit, resserra son étau, devint presque visible, à
-mesure que s’accentuait la froideur étudiée de M. de Villenoise. Les
-nuances d’attitude auxquelles il s’appliqua devaient passer inaperçues
-pour trois de ses invités. Mais celle pour qui se jouait son pénible
-rôle ne pouvait guère s’y méprendre, et ne s’y méprit pas.
-
-On déjeuna longuement dans la salle à manger immense et haute, où le
-déroulement des tapisseries anciennes couvrait les murs d’une obscurité
-verdoyante d’où semblait émaner de la fraîcheur. On alla prendre le
-café dans une grotte artificielle, au bord d’une nappe d’eau tout
-encadrée par des feuillages. Puis, quand la chaleur du jour fut un peu
-tombée, M. de Villenoise proposa de monter en voiture pour visiter le
-domaine.
-
-—Je vous promènerai aujourd’hui dans les bois, dit-il. Et demain,
-quand vous serez bien reposés, je vous montrerai l’usine.
-
-—Demain! s’écria Dalgrand. Demain, moi, je serai loin, mon cher.
-
-Vincent protesta, mais avec modération. Il souhaitait les voir partir
-tous, ne se sentant pas sûr de lui si son supplice se prolongeait.
-Pourtant il déclara que, si les affaires rappelaient son ami, du moins
-il garderait à Villenoise le général et ces dames. Gilberte rougit et
-regarda son père:
-
-—Oh! papa, tu sais bien... murmura-t-elle.
-
-M. Méricourt, surpris, tâcha de deviner le désir de sa fille.
-Comprenant à un imperceptible mouvement de tête qu’elle lui dictait un
-refus, il se mit à parler au hasard d’une visite d’un chef de corps
-d’armée, qu’il attendait d’un jour à l’autre au manège de l’École de
-Guerre.
-
-Vincent les observait. Il eut froid au cœur en constatant le prompt
-succès de sa tactique. C’en était fait. La pauvre enfant ne songeait
-plus qu’à fuir. Déjà!... Comme il suffisait de peu de chose pour
-effarer cet ombrageux et délicat sentiment qu’elle portait en elle et
-quelle croyait si bien caché! Il oublia de tenter même une insistance
-polie. Et Lucienne, qui déclarait ne pas vouloir quitter son Robert,
-fut toute gênée du silence de glace dans lequel tomba sa petite phrase
-d’épouse amoureuse.
-
-—Eh bien, reprit enfin M. de Villenoise—avec une tristesse que l’on
-put attribuer au désappointement de ne pas retenir ses hôtes,—il
-faut alors opter entre les bois et l’usine, car nous ne pouvons tout
-parcourir en une après-midi, surtout qu’il est déjà trois heures,
-ajouta-t-il en consultant sa montre.
-
-—Ah! l’usine, s’écria Dalgrand. Je tiens à y conduire le général.
-Il y a là une cité ouvrière modèle qui vaut le voyage de Paris
-à Villenoise. Quant à tes bois, mon petit... Nous avons celui de
-Boulogne, où je mènerai ces dames par compensation.
-
-—Nous le connaissons, dit Lucienne.
-
-—Quelle erreur! protesta Robert. Il n’y a pas une Parisienne qui
-connaisse le bois de Boulogne. Pour vous, c’est l’avenue des Acacias,
-celle des Poteaux et la pelouse de Longchamps. Je vous y montrerai
-des petits coins!... Vous pourrez vous y croire à cent lieues de la
-capitale, sous les bocages de l’ami Vincent.
-
-—Oui, mais chez moi, riposta de Villenoise, vous pourriez, mesdames,
-vous croire à trois cents lieues, dans quelque pays de montagnes. J’ai
-un éboulement de rochers, une cascade...
-
-—Bah! reprit Robert en riant, c’est une charretée de pierres qu’il
-a fait porter dans un petit ravin... Et quant à sa cascade...
-figurez-vous une gouttière crevée en temps d’orage... Et encore la
-gouttière est plus grandiose.
-
-—Tu es méchant, dit Lucienne à son mari. Moi, je veux voir le chaos de
-rochers, la cataracte!
-
-Elle amplifiait les mots en riant de sa malice. Et elle ajouta, avec
-une petite moue:
-
-—D’ailleurs, les usines, tu sais... j’ai assez de la nôtre.
-
-Les taquineries et les pourparlers durèrent encore un moment. A la
-fin, il fut décidé qu’on se diviserait en deux groupes. Dalgrand, qui
-connaissait la cité ouvrière, y accompagnerait le général. Le directeur
-de l’usine montrerait à ces messieurs les dernières innovations. Quant
-à ces dames, elles iraient avec Vincent visiter les beautés naturelles
-de la forêt, ce qu’on appelait dans le pays: le Puits du Diable, la
-Fontaine aux Pins et le Salon des Fées,—noms fantastiques, dont,
-malgré les railleries de Dalgrand, s’excitaient les imaginations de
-Lucienne et de Gilberte.
-
-Deux voitures furent attelées: une charrette anglaise que Dalgrand
-conduisit, ayant à ses côtés le général; et une victoria, dans laquelle
-Vincent s’assit à reculons, faisant face aux deux jeunes femmes.
-
-—Vous ne craignez pas, j’espère, de marcher, ni même de grimper un
-peu? leur demanda-t-il. Nous ne pourrons aller aux endroits les plus
-curieux par les allées carrossables.
-
-Robert, qui entendit cette observation, se retourna.
-
-—Luce, ne te fatigue pas! cria-t-il à sa femme. Je ne veux pas qu’elle
-grimpe dans de mauvais chemins! poursuivit-il d’un air significatif en
-cherchant les yeux de Vincent.
-
-Celui-ci fit: «Ah! très bien!» tandis que Lucienne devenait très rouge
-et murmurait d’un ton de reproche: «Oh! Robert...»
-
-Dalgrand reprit impitoyablement:
-
-—S’il faut escalader des sentiers de chèvres, emmène Gilberte. Ce sera
-son affaire. Mais tu me feras plaisir de laisser Luce dans la voiture.
-
-Là-dessus, le constructeur, riant de son propre machiavélisme, de sa
-précaution à deux fins, fit légèrement claquer son fouet et partit.
-
-«Comme cela,» pensa-t-il, «la petite maman future ne compromettra pas
-notre grand espoir, et si, comme je le crois, Vincent et Gilberte ont
-quelque chose à se dire, ils saisiront le prétexte que je leur fournis
-de s’offrir un tête-à-tête.»
-
-—Allez d’abord au Salon des Fées, dit à son cocher M. de Villenoise.
-Vous passerez par le Chêne au Pendu, ajouta-t-il.
-
-—Le Chêne au Pendu! s’écrièrent ensemble Gilberte et Lucienne.
-
-—Oh! vous ne verrez pas de squelette aux branches, dit Vincent.
-
-Il raconta la légende. Un des anciens seigneurs de Villenoise était
-venu se pendre là par désespoir d’amour.
-
-—Ce n’est pas une mort de gentilhomme, remarqua Lucienne.
-
-—Tu peux supprimer «gentil», ajouta vivement Gilberte.
-
-—Que voulez-vous dire, mademoiselle? demanda Vincent.
-
-—Que les hommes ne se tuent pas par amour, prononça gravement la
-jeune fille. Ils ne savent pas aimer jusqu’à la mort. Quand ils se
-tuent, c’est qu’un venin d’orgueil ou d’intérêt rend mortelle leur
-blessure d’amour.
-
-—Bah! dit Lucienne stupéfaite. Où es-tu devenue si savante, petite
-fille?
-
-M. de Villenoise dit seulement:
-
-—Vous êtes sévère pour nous, mademoiselle.
-
-Il était devenu tout pâle. Pourquoi avait-elle prononcé les mots
-d’orgueil et d’intérêt? Se croyait-elle dédaignée par lui à cause de
-l’inégalité de leurs fortunes? Elle, qui n’avait aucun avantage social
-à partager avec celui qu’elle épouserait, ne se sentait-elle pas
-froissée par l’étalage de son luxe, à lui, Vincent, au moment où il se
-détournait d’elle? Ah! brute qu’il était d’avoir choisi pour sa muette
-rupture le décor de ce château fastueux, de ces bois dont il avait, par
-comble de maladresse, vanté lui-même les beautés!
-
-La voiture s’arrêtait. On était devant le Chêne au Pendu.
-
-Au milieu du carrefour se dressait un de ces chênes séculaires, dont
-l’aspect rapetisse et humilie l’existence humaine. C’était un arbre
-parfaitement beau, un chef-d’œuvre de la patiente Nature. Son tronc,
-qui mesurait quatre mètres de tour à la base, s’élevait d’un jet
-puissant, tout droit, jusqu’à la naissance des grosses branches. Là,
-il se divisait; il étendait des bras d’une incroyable force, portant
-avec une fermeté sans lassitude, sur une circonférence prodigieuse,
-des monceaux de ramures et de feuillages. Au centre, le fût robuste
-continuait de monter comme une colonne, soutenant l’édifice de
-verdure, le dôme d’ombre et de mystérieuse vie, où l’on devinait des
-palpitations de sève et des bruissements d’ailes, les frissons de joie
-du colosse mêlés aux tressaillements voluptueux des insectes et des
-oiseaux qu’il abritait par milliers. Il avait une physionomie, cet
-arbre, presque un reflet d’âme, une expression d’orgueil et d’énergie
-vitale, avec un peu du calme et de la bonté des forts, et, dans son
-immobilité de rêve, comme le flottant souvenir du passé millénaire.
-Puis, ce qu’on admirait encore, c’était, sur tout cet âge et sur toute
-cette force, la grâce puérile des bouquets de feuilles, ces feuilles
-menues et découpées du chêne, qui semblaient, sur ce front formidable,
-friser comme une folle et verte chevelure.
-
-—Oh! il est splendide, cet arbre! s’écria Gilberte.
-
-Lucienne ne disait rien, souriait vaguement—moins au spectacle
-extérieur peut-être qu’à quelque pensée intime.
-
-M. de Villenoise eut un petit mouvement d’épaules dédaigneux.
-
-—Bah! c’est un chêne comme tous les autres, du bois à brûler,
-dit-il... Vous pouvez marcher, Armand, cria-t-il à son cocher.
-
-Gilberte vit une nouvelle petite agression sourde dans ce mépris voulu
-d’une belle chose qu’elle admirait. Entre deux êtres qui ne peuvent
-s’expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence. Mais, en parlant
-de «brûler», Vincent était sincère. Il aurait mieux aimé maintenant
-mettre le feu à sa forêt que d’y faire ce qu’il appelait en lui-même
-avec rage «le tour du propriétaire».
-
-Pour atteindre le Salon des Fées, il fallut, malgré la défense de
-Robert à Lucienne, descendre de voiture.
-
-—C’est à deux pas, disait Vincent, et par une allée très douce.
-
-En effet, au bout de quelques minutes, on se trouva dans un petit
-cirque de verdure, très curieusement entouré d’un côté par une muraille
-circulaire de rocher à pic.
-
-Les deux sœurs s’étonnèrent.
-
-—Tiens! du granit!
-
-Elles ne s’y attendaient pas.
-
-—C’est en effet de la roche dure, expliqua M. de Villenoise. Et
-voilà pourquoi on fait l’honneur à ce petit accident de terrain
-de le considérer comme une curiosité naturelle. Ce pauvre bloc de
-pierre a aussi le mérite d’être un peu historique. On prétend que
-l’ancien manoir féodal de Villenoise devait se dresser au sommet, et
-non pas dans le vallon plus riant mais trop accessible où se trouve
-l’habitation actuelle.
-
-—Il y a donc de l’espace là-haut? demanda Lucienne avec un mouvement
-de tête vers le faîte du rocher.
-
-—Pas beaucoup, mais il pouvait y en avoir davantage autrefois. Car il
-s’est produit un éboulement, de date relativement récente. Des blocs se
-sont détachés du côté opposé à celui-ci. Ils ont laissé entre eux et la
-colline une espèce de fissure assez bizarre, qu’on appelle le Puits du
-Diable. Mais, pour voir cela, il faudrait grimper là-haut.
-
-—Nous irons! s’écria Lucienne.
-
-—Et la défense de Robert?
-
-M^{me} Dalgrand prit l’air piteux d’un enfant partagé entre la
-tentation d’une espièglerie et la peur d’une pénitence.
-
-—Moi, dit Vincent qui devinait la cause des précautions imposées par
-Dalgrand, je n’en prends pas la responsabilité. Réellement, chère
-madame, ce serait pour vous une grande fatigue, et, peut-être, un petit
-danger.
-
-Lucienne réfléchit un instant, puis, très vite, comme frappée d’une
-idée, elle déclara:
-
-—Très bien! je vous attends ici. Vous allez monter avec Gilberte.
-
-Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un peu tard, mais très
-clairement, Lucienne venait de s’aviser qu’il y avait opportunité sans
-doute à ménager un tête-à-tête entre M. de Villenoise et sa sœur, et
-que peut-être cela entrait dans les intentions secrètes de Robert. Du
-moment qu’elle croyait suivre une volonté de son mari, elle devenait
-intraitable. Elle s’arrangea si bien, que, sans une affectation
-ridicule, les deux jeunes gens ne pouvaient plus refuser de partir
-ensemble.
-
-—Mais, dit Vincent, il faudra bien nous donner un grand quart d’heure,
-parce que nous monterons par ce sentier et nous reviendrons par là.—Il
-désignait une petite allée qui s’enfonçait dans la verdure.—M^{lle}
-Gilberte verra en même temps ce que nous appelons la Fontaine aux Pins.
-
-—Allez, dit Lucienne, qui s’assit sur un des sièges en apparence
-naturels disposés çà et là dans le salon de verdure.
-
-Le sentier, en s’élevant autour du rocher, devenait tout de suite
-abrupt. A plusieurs reprises, malgré l’agilité de Gilberte, M. de
-Villenoise dut lui donner la main. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent
-un mot, si ce n’est le: «Permettez, mademoiselle», avec lequel le jeune
-homme offrit son appui momentané.
-
-Lorsqu’ils arrivèrent en haut, M^{lle} Méricourt eut une surprise.
-Elle ne s’était pas rendu compte de l’élévation atteinte, et elle fut
-stupéfaite de voir à ses pieds moutonner les cimes d’arbres. C’était
-comme une mer aux flots immobiles et sombres. Cela s’étendait de
-toutes parts autour de l’îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture
-de forêts, des terres de culture dorées par les épis, des prairies
-vertes et, plus loin encore, des lointains bleuâtres se déployaient.
-La coupole d’un ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente
-gigantesque de toile azur, mangée de soleil. D’abord Gilberte vit tout
-cela confusément. Mais, peu à peu, elle distingua le château, avec ses
-toitures incendiées de lumière; puis, comme un grand tapis presque
-noir déroulé sur la claire verdure du parc anglais, les châtaigniers
-de l’avenue. Vers l’horizon, un amas de briques rouges coupé de lignes
-régulières et le panache gris d’une haute cheminée indiquaient les
-bâtiments de l’usine et de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à
-la lisière des bois, on apercevait une maison isolée entre les massifs
-d’un jardin, et, à quelque distance, un village. La jeune fille en
-demanda le nom. Vincent dit: «Je ne sais plus.» Puis il se détourna. La
-présence de Sabine, là-bas, lui semblait remplir l’espace.
-
-—Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté, mademoiselle. Voici ce
-qu’on appelle le Puits du Diable.
-
-Gilberte se pencha sur une anfractuosité d’aspect sinistre. Entre les
-végétations qui en voilaient les bords, l’œil plongeait dans un trou
-obscur dont il était impossible d’évaluer la profondeur.
-
-—Les paysans, dit encore M. de Villenoise, prétendent que ce sont
-les oubliettes du château-fort qu’on croit avoir autrefois existé sur
-cet observatoire naturel. Mais l’excavation n’a pu être creusée de
-main d’homme à même le roc. D’ailleurs, je doute qu’on ait jamais rien
-construit ici. Mes recherches ne m’ont pas fait découvrir la moindre
-trace d’une fondation quelconque.
-
-—Oui, c’est curieux, observa Gilberte, surtout dans un pays presque
-plat, peu accidenté comme celui-ci...
-
-Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur lequel des légendes
-couraient. Soudain elle se tourna, cherchant quelque chose à terre.
-
-—Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou, dit-elle.
-
-Vincent ramassa une assez forte pierre.
-
-—Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera pas grand effet. La chute
-s’assourdit sur un fond vaseux ou sur des mousses.
-
-Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas jusqu’à cinq, puis on
-entendit un choc sourd, un son mou, qui monta comme un soupir étouffé.
-
-—Cela fait froid dans le dos, dit Gilberte. Allons, retournons vers
-Lucienne.
-
-Ils suivirent un autre petit chemin, d’une pente plus douce que le
-premier. Bientôt des pins apparurent. De ce côté, on avait l’illusion
-d’un coin de montagne. Une source filtrant parmi des pierres, et
-tombant d’une hauteur de deux mètres, prenait des airs de cascade.
-C’était la Fontaine aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur
-ses mains la caresse froide de l’eau. M. de Villenoise, immobile, la
-regardait faire. Elle se tenait dans une pose charmante, le buste
-légèrement incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas
-mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient tout roses de
-chaleur, tandis que, sous le ruissellement, ses mains prenaient une
-blancheur de marbre.
-
-Une émotion passa dans les yeux de Vincent. A ce moment, elle se
-tourna, souriante, par une intuition de femme se sentant contemplée,
-admirée... Et un grand frisson d’amour fit tressaillir à l’unisson ces
-deux êtres, dans ce lieu plein de mystère, de fraîcheur, de silence.
-Un rayon de bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune fille...
-Mais ce ne fut qu’un éclair. Déjà M. de Villenoise s’était ressaisi.
-Comprenant que sa courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur
-de la matinée, que se laisser surprendre ainsi c’était jouer avec
-cette enfant le jeu le plus cruel, il prit tout à coup une résolution
-extraordinaire.
-
-—Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je suis indiscret, mais j’aime
-tant mon ami Dalgrand, je porte un si vif intérêt à sa famille, à la
-vôtre...
-
-Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait prévoir ce qu’il allait
-lui dire, mais, au seul ton qu’il avait pris, elle pâlissait. Ses
-joues si animées devenaient blanches, comme ses mains de marbre sous
-le ruissellement de la source. Elle les avait retirées, d’ailleurs,
-ses mains, en faisant un mouvement vers le jeune homme, et elle ne
-les tenait plus sous la froide caresse de l’eau. Malgré cela, elle
-les tendait toujours, ne sachant plus, dans son trouble, ce qu’elle
-faisait. Et des gouttes roulaient sur les doigts blancs, puis tombaient
-à terre, comme des larmes.
-
-—Que voulez-vous dire, monsieur?
-
-—Mon Dieu, mademoiselle, j’aborde un sujet bien délicat... un sujet
-qui ne me concerne en rien. Mais j’ai vu Robert si préoccupé, si
-affligé... Je sais que votre père et votre sœur y tiennent tant!...
-
-—Tiennent tant à quoi?... Mais parlez donc, monsieur?...
-
-Maintenant les mains blanches avaient un léger tremblement; les gouttes
-d’eau tombaient plus vite à terre, comme des pleurs qui se précipitent.
-
-Vincent prononça d’une voix qui s’étranglait:
-
-—A... A votre mariage... avec... avec M. de Bréville.
-
-Violemment la couleur revint au visage de Gilberte. Les deux petites
-mains mouillées se haussèrent vers sa poitrine.
-
-—On vous a chargé... balbutia-t-elle, de me parler?...
-
-—On ne m’a chargé de rien, mademoiselle. J’ai seulement imaginé qu’un
-conseil... d’ami...
-
-—Un conseil en faveur de ce mariage?
-
-—Mon Dieu, oui, mademoiselle... Vos parents le désirent.
-
-Elle resta muette un moment, le regardant bien en face. Une expression
-un peu égarée élargissait ses grands yeux. Elle ne comprenait pas.
-Elle attendait sans doute qu’il dît quelque chose d’autre. Un espoir
-la soutenait encore. Peut-être M. de Villenoise voulait-il l’éprouver?
-Ou bien il parlait par dépit... Mais non!... A mesure que les idées
-se classaient dans sa tête, il devenait plus impossible à la jeune
-fille de prendre cette bizarre sortie pour une déclaration. D’ailleurs
-Vincent n’ajoutait plus rien. Ce qu’il avait à dire était dit. Il
-comptait donc sur sa perspicacité, ou plutôt il croyait avoir été
-suffisamment clair. Tout à coup, elle pénétra son intention, comme par
-une lueur affreuse.
-
-Elle pensa: «Ah! quelle honte!»
-
-Puis elle voulut composer son visage, prendre un air indifférent, ou
-bien étaler de la dignité, ou encore essayer de l’ironie. Le désir
-de se montrer à lui comme elle devait être l’emporta un instant
-sur l’élan de désespoir qui lui arrachait le cœur. Un rôle à jouer
-s’ébaucha dans sa tête. Elle crut s’entendre qui disait: «Mais
-certainement, monsieur, j’épouserai M. de Bréville. Voulez-vous me
-faire le plaisir d’être mon témoin?»
-
-Toutefois, du fond de sa nature, un grand soulèvement de sincérité
-monta comme un flot, emporta les frêles réminiscences de quelques
-lectures romanesques ou les leçons de mondaine hypocrisie.
-
-Elle dit avec une parfaite simplicité:
-
-—Non, monsieur, je n’épouserai pas M. de Bréville. Mais je ne compte
-épouser personne d’autre. Je ne me marierai jamais.
-
-Puis elle se détourna et se remit à descendre le chemin.
-
-Et ce fut tout. Vincent n’eut qu’à la suivre. Derrière elle, il
-marchait d’un pas lourd, les yeux vers le sol, comme un coupable. Il
-n’osait même plus la regarder. Il ne se sentait plus le droit de se
-réjouir la vue, comme tout à l’heure, par les lignes et la démarche de
-cette jolie fille, par la fraîcheur de cette nuque et le reflet de ces
-cheveux, par la souplesse de cette taille, par toute cette radieuse
-jeunesse, qu’il venait de ravager d’une telle blessure. Il avait peur,
-à quelque signe, de reconnaître le désastre dont il était la cause.
-Et, tout en restant confondu par la fermeté, par la franchise de cette
-enfant, il écoutait aussi en lui-même le cri de son propre amour qui
-la rappelait d’une clameur éperdue.
-
-Mais, soudain, il crut à quelque miracle. Gilberte, avec une
-exclamation affolée, sautait en arrière, se jetait presque entre ses
-bras. Vincent la saisit. Et, une fois de plus, la volonté du jeune
-homme chancela. Il allait s’écrier: «Non, non, c’est impossible!... Je
-ne puis renoncer à vous, je vous aime!...» lorsque M^{lle} Méricourt
-murmura:
-
-—Un homme... là... Ah! que j’ai eu peur!
-
-M. de Villenoise, étonné, courut à la touffe de broussailles que la
-jeune fille désignait.
-
-—Qui va là? cria-t-il.
-
-Et il sortit un revolver qui ne le quittait jamais dans ces bois
-pleins de cachettes et de surprises. Un froissement de feuilles se fit
-entendre.
-
-—Qui va là? Répondez, ou je tire! cria encore M. de Villenoise en
-armant son revolver avec bruit.
-
-Rien ne répondit dans la profondeur du fourré. Vincent alors s’engagea
-dans le taillis. Mais il eut beau chercher de côté et d’autre, nul être
-vivant ne parut.
-
-—Vous vous serez trompée, dit-il en revenant vers M^{lle} Méricourt.
-
-—J’ai vu un homme, certifia-t-elle. Un jeune homme très brun, sans
-barbe. J’ai parfaitement distingué son visage.
-
-—Que faisait-il?
-
-—Il semblait nous épier. Car il a remué seulement quand j’ai jeté un
-cri. Et il n’aurait peut-être pas bougé, si je n’avais distingué la
-blancheur de sa figure dans l’épaisseur sombre des feuilles.
-
-Vincent doutait encore, lorsque Gilberte, débouchant la première dans
-le Salon des Fées, lui dit en tressaillant:
-
-—Tenez... Là-haut.
-
-M. de Villenoise leva la tête juste à temps pour voir se courber et
-disparaître une silhouette d’homme au sommet du rocher.
-
-—Tant pis! dit-il. Je ne vais pas remonter là-haut pour le pincer.
-Mais soyez tranquille: il tombera sur un de mes gardes...
-
-—Qu’est-ce que vous avez? demanda Lucienne en s’avançant. Tu es
-blanche comme un linge, ma pauvre Gilberte!
-
-Vincent répondit:
-
-—M^{lle} Méricourt a été effrayée par un vagabond... Quelque rôdeur ou
-braconnier... Nous ne vous avons pas trop fait attendre, chère madame?
-Voulez-vous maintenant me permettre de vous offrir mon bras pour
-regagner la voiture?
-
-
-
-
-VIII
-
-
-TROIS semaines plus tard, M. de Villenoise, sachant que le général
-et sa fille se trouvaient au bord de la mer, alla voir Dalgrand à
-Billancourt.
-
-Son ami le mena dans les ateliers, lui montra les principales pièces
-du viaduc en aluminium. C’étaient des poutres, des traverses, des
-X, jolis à l’œil comme des morceaux d’orfèvrerie dans l’élégance de
-leurs proportions et la douceur de leur ton métallique. On eût dit une
-charpente en vieil argent, avec toutefois une nuance plus mate, d’un
-gris plus bleuâtre. Mais ce qui stupéfia Vincent, ce fut l’incroyable
-légèreté de ces grosses masses de métal. Deux hommes soulevaient les
-plus pesantes, et lui-même en mania quelques-unes dont les dimensions
-semblaient défier le bras d’un hercule.
-
-—Tu veux faire rouler des trains sur ces frêles choses-là?...
-demanda-t-il à Robert, les bras tombés d’étonnement, l’œil incrédule.
-
-—C’est plus résistant que du fer qui en aurait plusieurs fois le
-diamètre, répondit le constructeur.
-
-Dalgrand se lança dans des explications techniques. Puis il dit où en
-était le pont. Là-bas, les piles étaient construites, les culées aussi.
-Il y aurait trois travées de trente mètres. Maintenant il commençait
-à expédier les diverses parties de la charpente. Le prix du transport
-était insignifiant, à cause de leur extrême légèreté. Bientôt il
-partirait, pour diriger l’ajustage. Ce ne serait rien de boulonner tout
-cela. Ces grandes pièces de métal s’adaptaient les unes aux autres avec
-la précision d’un mécanisme d’horlogerie.
-
-—Robert, dit tout à coup Vincent, qui l’avait attentivement écouté,
-indique-moi donc une besogne un peu hasardeuse, où un galant homme
-pourrait laisser sa vie proprement, sans que ce soit le suicide bête.
-
-L’accent dont il prononça cette phrase frappa Dalgrand plus que le sens
-des mots.
-
-—Mon pauvre vieux! dit l’inventeur. C’est donc si grave que cela,
-décidément?
-
-—Ah! j’en ai assez!... cria de Villenoise avec une soudaine violence.
-
-—Elle te tient donc bien? Et elle te rend donc bien malheureux?
-demanda Robert.
-
-—Qu’est-ce que tu sais? interrogea Vincent, à qui répugnait une
-confidence.
-
-—Pas grand’chose... Mais je devine.
-
-—Non, tu ne peux pas... Tu ne peux pas deviner... C’est à devenir fou!
-
-—Veux-tu que je t’en débarrasse? proposa tranquillement son ami.
-
-—De qui?
-
-—Eh! de cette femme... Car il y en a au moins une, je suppose.
-
-—Ah! ce n’est pas d’elle que je voudrais me débarrasser, reprit
-Vincent. C’est de moi-même, de mon cœur torturé, de ma volonté malade,
-de ma conscience qui m’accuse...
-
-Dalgrand dit avec lenteur et gravité:
-
-—Ah!... Tu sais donc combien tu as fait de mal?...
-
-—Robert!... murmura Vincent, qui pâlit.
-
-—Mon cher, reprit son ami du même ton pénétré, tu n’es pas absolument
-coupable. Il y a eu de notre faute à tous. Si ta conduite n’avait pas
-été correcte, sois tranquille... j’aurais agi en frère avant d’agir en
-ami... Et il se serait passé entre nous quelque chose de terrible! Mais
-je ne te trouve qu’un tort,—il est sérieux,—c’est de ne pas m’avoir
-mis au courant de ta situation avant de me laisser t’introduire dans
-l’intimité de ma famille... près de cette pauvre enfant...
-
-Vincent gémit:
-
-—Ah!... si tu savais comme je l’aime!
-
-—Je te défends de me dire cela! prononça fortement Robert. Je te
-défends de le penser!
-
-L’autre s’écria vivement:
-
-—Je n’ai pas si longtemps à le dire ni à le penser, puisque je suis
-résolu à mourir.
-
-—En voilà un moyen! ricana Dalgrand, qui haussa les épaules. Voyons...
-as-tu confiance en moi? Dis-moi tout, tout exactement. On est souvent
-très mauvais juge en ses propres affaires, et je puis découvrir une
-issue que tu ne verrais pas.
-
-M. de Villenoise lui peignit, de la façon la plus fidèle, l’état de sa
-liaison avec Sabine, les raisons qu’il avait pour ne pas abandonner
-cette femme si follement sensible, qui ne vivait que par lui et que
-pourtant il était devenu incapable de rendre heureuse. Il parla du
-caractère violent et jaloux de son amie. «Depuis quelques jours,»
-dit-il, «elle est devenue plus ombrageuse que jamais. Une circonstance
-que j’ignore lui a fait croire que j’ai résolu de me séparer d’elle.
-Nous passons de la tristesse la plus morne aux emportements les plus
-insensés. C’est un supplice dont elle souffre, je t’assure, tout autant
-que moi-même. Et cependant...»
-
-Robert répéta, avec une nuance d’ironie:
-
-—Et cependant?...
-
-—Il y a quelque chose d’incompréhensible, d’inouï, de pire que tout...
-
-—Parle donc, mon Dieu! A quoi servent les superlatifs et les
-réticences?
-
-—Eh bien! avoua Vincent, si je devais la quitter de moi-même, par un
-acte de ma seule volonté, je sais que je ne pourrais le faire sans un
-déchirement affreux.
-
-—Allons donc! s’exclama Dalgrand, comme s’il venait enfin d’arracher
-la racine douloureuse de cet abcès moral.
-
-Il y eut, entre les deux amis, un instant de silence.
-
-—As-tu un conseil à me donner? demanda enfin M. de Villenoise.
-
-—Certes, et catégorique.
-
-—Lequel?
-
-—Épouse M^{me} Marsan.
-
-—Voyons, mon cher, ne te moque pas de moi! Après m’être livré comme je
-viens de le faire, je ne suis pas d’humeur à supporter la raillerie.
-
-—Je ne raille pas. Je ne prêche même pas. Je ne parle ni honneur, ni
-devoir, parce que tu t’es mis dans un cas où le devoir et l’honneur
-eux-mêmes hésitent et se partagent. Non, je te traite en malade qui
-cherche un remède. Tu souffres surtout de la dualité de ton cœur et
-de ta vie. Il te faut revenir à la simplicité de la ligne droite, et
-mettre des deux côtés de ton chemin des murs si hauts que tu ne puisses
-plus songer à faire l’école buissonnière. Puis tu dois cela, non pas
-à la femme que tu épouses, mais à celle que tu n’épouses pas. Elle ne
-guérira, comme tu ne guériras toi-même, que par la brutale contrainte
-d’une situation nette.
-
-—Mais alors, hasarda Vincent, puisqu’il suffit d’un mariage, pourquoi
-celui-là... et pas l’autre?
-
-—Parce que tu n’es pas libre, mon bon. Et la preuve, c’est que tu ne
-te _sens_ pas libre.
-
-—Jamais... cria M. de Villenoise, jamais je ne ferai l’injure à
-Gilberte d’épouser...
-
-—Ne prononce pas le nom de Gilberte, dit Robert d’un ton qui jeta du
-froid entre les deux amis.
-
-Il y eut un silence. Enfin Dalgrand reprit, presque bourru:
-
-—Change d’air... Voyage... Remue-toi.
-
-Puis avec un petit ricanement de détente:
-
-—Viens avec moi en Belgique. Tu veux risquer ta vie... Je t’en
-fournirai l’occasion.
-
-—Ah! dit Vincent, qui se leva, la main tendue, si ça pouvait être pour
-toi!...
-
-—Non, cher vieux, pas tout à fait.
-
-Et il répondit à cet élan cordial.
-
-Puis il exposa son idée.
-
-Il s’attendait à un moment de grosse émotion, là-bas, quand on
-essaierait le viaduc. Il avait confiance dans la solidité de l’œuvre...
-Parbleu!... n’avait-il pas multiplié les calculs et les expériences?
-Mais enfin ces expériences ne portaient que sur chaque pièce de
-charpente isolément. Comment résisterait le pont sous un train en
-marche, à toute petite vitesse, et avec la charge excessive que
-l’administration des travaux publics exigeait avant d’autoriser la
-circulation des voitures de voyageurs?...
-
-—Grands dieux! s’écria Vincent. Tu crains?...
-
-—Je ne crains pas. Mais je n’ai pas l’absolue certitude... Parce qu’il
-y a un élément que je ne puis évaluer à l’avance.
-
-—Quel élément?
-
-—Les vibrations que donnera l’aluminium. Tu ignores naturellement
-que l’amplitude des vibrations est d’autant plus considérable, et par
-conséquent d’autant plus dangereuse, que l’ouvrage métallique est plus
-léger, et soumis à des chocs plus régulièrement rythmiques. Un train
-en marche donne le choc de chaque paire de roues aux joints des rails,
-et produit en outre, avec les contre-poids des roues motrices des
-locomotives, des impulsions périodiques. Ce qu’il y a de redoutable,
-c’est que ces chocs affectent un certain rythme, en relation déterminée
-avec le rythme propre des vibrations du pont. Eh bien, cette relation,
-qu’il importe au plus haut point de connaître, je ne puis la calculer
-d’avance pour un métal nouveau.
-
-—Mais alors, dit Vincent, le mécanicien qui se risquera là-dessus?...
-
-—Le mécanicien... Mais ce sera moi-même.
-
-—Toi!...
-
-—Crois-tu que je laisserais un brave homme exposer sa vie?... Et pour
-une œuvre qui est la mienne! Pas un mécanicien ne dirait non. Ces
-gens-là ne connaissent que la consigne... Comme les soldats.
-
-—Ah! s’écria Vincent, je comprends ce que tu veux me proposer... Je
-ne demande qu’à me débarrasser de l’existence... Donc c’est moi qui
-essaierai le pont... Eh bien, mon cher, ça me va... Je te remercie...
-Je suis ton homme.
-
-Et, en effet, il paraissait ravi de l’idée. Il ajouta:
-
-—Ça n’est pas difficile, je suppose, de conduire une machine sur une
-longueur de cent mètres? Tu me montreras.
-
-Dalgrand, secoué de fou rire, s’écroulait sur un divan.
-
-—Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!... Je t’enverrais comme
-ça?... Non, c’est impayable! Et puis alors, moi, je te regarderais
-faire?
-
-Il riait comme un grand enfant, et repartait dans de nouveaux éclats de
-joie chaque fois qu’il regardait le visage de son ami, figé dans une
-gravité un peu mélodramatique.
-
-—Mais non... Voyons... C’est moi qui en ferai l’essai de mon viaduc.
-Et il me portera, je t’en réponds, le brave camarade! Personne ne
-mourra, va!... Seulement, si tu veux t’offrir une petite émotion, bien
-ravigotante, je te permettrai de monter à côté de moi dans le train de
-plaisir. Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires de femmes...
-Crédié! Ça n’est pas des gars comme nous qui abandonneront le beau
-travail de la vie parce que nous ne savons plus à quel jupon nous
-vouer!!...
-
-Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et il discourait sur ce
-qu’il appelait «la sottise» de son ami,—tenté peut-être de dire
-un mot plus sévère. Allant et venant par la chambre, envoyant de
-grands gestes, il exhalait enfin ce qu’il avait eu tant de peine à
-contenir tout à l’heure. Sa prudence de froid conseiller craquait sous
-la poussée de sa forte raison et de sa virilité puissante, un peu
-brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements du sentimentalisme
-féminin. Que diable! il y avait autre chose dans l’existence que des
-accidents amoureux. On n’était pas au monde pour devenir l’esclave
-d’une fonction! Certes, c’était vexant d’avoir une femme quand on en
-désirait une autre! Mais enfin, lorsqu’on s’était embarqué dans une
-maladroite aventure, on en supportait bravement les conséquences.
-Puis, pour oublier les déboires du cœur et des sens, on avait toutes
-les satisfactions de la pensée: l’art, la science, les voyages, le
-travail, et surtout tant d’immenses régions inexplorées de l’activité,
-où les découvertes surgissaient à chaque pas. S’il ne s’agissait pas
-de deux êtres profondément aimés par lui, il serait tenté de se faire
-des gorges chaudes devant cette situation tragi-comique, à laquelle un
-homme en apparence raisonnable ne trouvait de dénouement que le suicide.
-
-—Mais voilà, c’est toi, mon petit Vincent... Et quand nous étions
-gamins, je t’appelais «la jeune fille». Tu n’es qu’un sensitif et un
-impulsif. On t’a bourré le cerveau de littérature au lieu de fortifier
-ta volonté et de développer tes muscles. Je te sais habile à te
-torturer.... Ça m’ennuie de te voir dans la peine. Et puis surtout, il
-y a la petite...
-
-Vincent eut une exclamation sourde.
-
-—Ah! dame, reprit Robert avec un peu d’émotion dans la voix, celle-là,
-je la plains. Les femmes n’ont que ça pour les occuper. C’est tout
-naturel qu’elles en fassent la grosse affaire de leur existence.
-
-—Ne parle pas d’elle, dit Vincent. Tu m’ôterais le courage que tu
-viens de me donner. Tu as raison. Je dois agir en homme. Et je n’ai pas
-le droit de me plaindre, puisqu’en faisant souffrir des innocents, je
-ne supporte moi-même que les conséquences de ma conduite antérieure.
-C’est toi qui as bien pris la vie. Moi, j’ai raté la mienne.
-
-Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui posa une main sur le bras.
-
-—Quand partons-nous pour la Belgique?
-
- * * * * *
-
-Huit jours plus tard, ils étaient tous deux attablés l’un en face de
-l’autre, dans un hôtel de Dinant, auprès d’une porte-fenêtre donnant
-sur la Meuse. On venait de placer entre eux, dans une vasque d’argent,
-deux douzaines des énormes écrevisses que l’on pêche dans cette
-rivière. Et ce n’était qu’un infime détail dans le menu de la table
-d’hôte,—menu qui tout de suite révélait l’abondance, le bien-être
-copieux de ces plantureux Pays-Bas.
-
-—Ces messieurs les veulent-ils à la bordelaise ou à la dinandaise?
-avait demandé le garçon, en proposant les écrevisses.
-
-Ce Parisien de Vincent ouvrait la bouche pour dire: «à la bordelaise»,
-lorsque Dalgrand, avec son expérience et son autorité de voyageur, lui
-avait coupé la parole:
-
-—A la dinandaise, garçon.
-
-Et maintenant de Villenoise approuvait par ses exclamations de
-gourmandise satisfaite, et plus encore par l’entrain de son appétit,
-le choix de son compagnon. Les carapaces rouges s’entassaient sur
-son assiette. Mais aussi le jeune homme déclarait n’avoir jamais rien
-mangé d’aussi savoureux que ces bêtes, simplement cuites dans un
-court-bouillon, et dont la chair gardait une fraîcheur exquise, un
-parfum de grasse fleur fluviale, éclose dans la profondeur pure et
-bleue de cette rivière aux limpidités cristallines.
-
-—A Paris, on ne se figure pas ce que c’est, prononça-t-il. Elles
-ont voyagé quand nous les mangeons... C’est pour cela qu’il faut les
-relever si fort. On n’oserait pas les y assaisonner aussi simplement.
-
-Dalgrand souriait:
-
-—Je t’avais bien dit. Allons, encore une! Pas de fausse honte.
-
-Puis se renversant contre le dossier de sa chaise:
-
-—Ah! nous y voilà donc, dans cette Belgique!... Enfin, je touche
-au but. Je vais contempler mon œuvre debout... Tu verras comme elle
-sera belle... toute brillante et argentée dans la lumière! Un métal
-nouveau, qui déroutera les yeux mêmes... Au lieu de ce sombre fer, avec
-sa couche sanglante de minium et ses salissantes peintures, on verra
-étinceler l’alliage tout nu, sans préservatif, sans fard.
-
-—Décidément, demanda Vincent, comment l’appelles-tu, cet alliage?
-
-—De l’aluminium, jusqu’à nouvel ordre. Un mot composé trahirait
-le corps que j’y ajoute principalement. Je ne veux révéler ma
-formule que plus tard, après la réussite, si elle a lieu. Alors toi,
-l’étymologiste, tu me baptiseras mon enfant.
-
-—L’aîné... corrigea de Villenoise en souriant. Car tu en attends un
-autre.
-
-—Est-ce le générai qui t’a dit?...
-
-—Mais non... c’est toi-même, avec tes recommandations de ne pas
-fatiguer M^{me} Lucienne, de ne pas la faire monter par de mauvais
-chemins...
-
-—C’est vrai, s’écria joyeusement Robert. J’ai tous les bonheurs!...
-
-Mais, remarquant la physionomie mélancolique de Vincent, il ajouta bien
-vite, la voix changée:
-
-—Excepté le tien, mon pauvre ami! Et je l’avais rêvé si complet.
-Enfin!...
-
-Il se tourna vers le spectacle du dehors.
-
-Sur la rive opposée, l’énorme rocher que surmonte la citadelle leur
-fermait la vue. Au bas de cette gigantesque muraille grise, des maisons
-se tassaient, dont les pieds semblaient plonger dans la rivière. La
-cathédrale élevait sa flèche bizarre, tout contre la face verticale du
-granit. Et la ville presque entière était là, s’écrasant ainsi entre le
-rempart d’eau et le rempart de pierre,—étroite cité comme en prison,
-dont l’aspect cependant n’éveillait que des idées de contentement et
-de paix. D’ailleurs, qu’importait l’horizon borné? L’eau qui coulait
-là, c’était la liberté, l’espace... C’était la Meuse, volant à la mer
-à travers la fertilité de la campagne et la richesse des villes. En
-quelques heures, ce courant arrivait dans des centres qui comptent
-parmi les plus actifs et les plus fortunés du monde. Ce petit vapeur,
-qui chauffait là, le long du quai, allait partir pour Liège,—Liège,
-la vieille cité savante, héroïque et industrieuse, jalouse autrefois
-de ses libertés comme une république grecque, et qui ne craignait
-pas de recevoir par des arquebusades un roi de France allié à un duc
-de Bourgogne. Et ces lourdes péniches, enfoncées jusqu’à fleur d’eau
-par le poids de leur cargaison, elles apportaient lentement jusqu’ici
-toutes les marchandises débarquées sur les quais d’Anvers par les
-navires du monde entier.
-
-—Drôle de petite ville! murmura M. de Villenoise.
-
-Le soir tombait, très doux, sur ce tableau dont la nouveauté le
-transportait hors de sa vie, hors de ses sensations habituelles. Et
-il regardait curieusement, sans pensée bien distincte, mais avec
-une impression d’éloignement, de dépaysement, cet endroit qui avait
-si longtemps existé en dehors de lui, et auquel, maintenant et pour
-toujours, le lierait un souvenir. Une à une, des lumières surgissaient
-aux fenêtres, piquant les ténèbres grandissantes. Pourtant une dernière
-clarté flottait encore sur la Meuse, qui étincelait d’un éclat
-métallique et mystérieux entre toutes ces formes d’ombre.
-
-—Viens, dit Dalgrand. Traversons le pont et faisons un tour dans la
-ville. Je te montrerai le rocher Bayard.
-
-Ils y allèrent. C’était une course de dix minutes. Et il faisait
-juste encore assez jour pour que Vincent pût voir la configuration
-de ce rocher. A cette extrémité de la ville, la ceinture de granit
-qui l’embrasse avance en promontoire jusque dans la Meuse, et toute
-communication s’interromprait là, si le rocher ne se creusait d’une
-arche sous laquelle passe la route.
-
-—C’est plus loin, en amont, que se trouve ton viaduc? demanda Vincent.
-
-—Non, c’est de l’autre côté, en aval. Tu y viendras demain, si
-tu veux. Mais tu ne verras encore qu’une charpente informe. Je te
-conseille d’attendre plutôt que tout soit terminé. C’est l’affaire
-de quelques jours. Jusque-là, promène-toi dans le pays, explore les
-environs.
-
-Un instant après, Dalgrand ajouta:
-
-—Maintenant, mon bon, je te quitte. Il faut que je rentre pour écrire
-à Lucienne.
-
-—Il est bien entendu, n’est-ce pas? demanda M. de Villenoise, que ta
-famille n’arrivera pas ici avant le jour de l’inauguration officielle?
-
-—Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu que ces pauvres petites
-femmes nous vissent essayer le viaduc? Si peu de danger qu’il y ait,
-j’espère, elles éprouveraient de cruelles émotions. Non, non... Je
-n’ai pas même parlé à Lucienne de cette cérémonie préliminaire...
-D’ailleurs, il y a une autre raison, tu comprends, pour que je ne hâte
-pas leur arrivée ici...
-
-—Oui, dit Vincent avec amertume, cette raison, c’est ma présence. Mais
-ne crains rien. Je ne suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du
-triomphe ne me verra plus ici.
-
-—Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. Et je vais même prendre
-soin de marquer cela dans mes lettres, en disant que tu te trouves
-rappelé avant cette date par une affaire importante. Sans cela Gilberte
-refuserait certainement d’accompagner sa sœur.
-
-Tandis que l’inventeur prenait de son côté cette précaution
-épistolaire, Vincent s’efforçait, par une lettre énergique, d’empêcher
-que Sabine ne le poursuivît jusqu’à Dinant. M^{me} Marsan craignait
-tout de ce voyage, n’y voyant qu’un prétexte à rencontre entre son
-amant et M^{lle} Méricourt. La pauvre femme s’était-il ne savait
-comment—si bien persuadée qu’il comptait épouser Gilberte qu’elle
-avait commis l’imprudence de lui en parler ouvertement. «Prenez
-garde,» lui avait-il dit, «n’abordez pas ce sujet. Il pourrait
-en résulter des explications que vous regretteriez vous-même.
-Contentez-vous de ma parole une fois donnée.» Elle avait tenu bon
-jusqu’au départ. Mais alors, tout à coup, elle s’était mis en tête de
-l’accompagner, ou, tout au moins, de le rejoindre. «Et si je te vois
-auprès de cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je ferai un
-esclandre. Je lui dirai que tu m’appartiens et qu’elle n’a pas le droit
-de te voler à moi!» Puis elle avait ajouté: «Mais si tu ne dois pas la
-retrouver là-bas, s’il est vrai qu’elle n’y soit pas avec sa famille,
-pourquoi crains-tu que je ne t’y suive? Pourquoi n’oses-tu pas me
-montrer à ton ami Dalgrand?»
-
-Pouvait-il lui dire qu’il allait chercher loin d’elle un peu de repos,
-qu’il allait faire une cure d’énergie morale, trouver la force de lui
-conserver son cœur, qui, malgré lui, s’arrachait d’elle? Pouvait-il
-encore expliquer qu’après l’aveu fait à Robert, il lui semblait gênant
-de mettre sa maîtresse en présence de son ami?
-
-Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans la crainte. Chaque fois
-qu’il rentrait à l’hôtel, il tremblait que le chasseur ne lui dît: «Une
-dame est venue.» Même au cours de ses excursions, et parfois dans les
-endroits les moins fréquentés, il tressaillait au roulement inattendu
-d’une voiture, à la brusque apparition d’une silhouette féminine.
-
-Un jour, au château de Walzin, il crut la voir. Il avait passé sous le
-porche d’un moulin, et, tout de suite, sous ses pieds, il avait aperçu
-la nappe claire de la Lesse, coupée brusquement par une dépression de
-son lit de roc, par une sorte de gradin qu’elle franchissait avec des
-blancheurs d’écume et le mugissement continu de ses eaux. Au-dessus de
-cette chute, la rivière formait un calme bassin, dont le miroir noirci
-s’approfondissait de toute l’ombre d’un immense rocher à pic.
-
-Un bateau se trouvait là,—un vieux bateau tout vermoulu, dans lequel
-se tenait un passeur, vieux aussi, dont les bras nus et le visage
-avaient la couleur du bois poudreux de son esquif. Le bonhomme grommela
-quelque chose en patois, et M. de Villenoise crut comprendre qu’il
-attendrait d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait pas pour un
-seul voyageur. Un juron français nettement articulé et surtout la vue
-d’une pièce de quarante sous décidèrent l’antique batelier. A la grande
-surprise de Vincent, il ne saisit aucune rame, mais, empoignant un
-fil de fer qui courait le long du rocher, il fit avancer le bateau en
-plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains noueuses comme des
-sarments.
-
-Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait du roc, et se
-tendait sur des piquets jusqu’à la rive opposée.
-
-Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses yeux en quittèrent la base
-visqueuse, d’une perpétuelle humidité, pour se porter vers le sommet. A
-cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa tête, il commença de voir
-se détacher les rondeurs saillantes de quelques tourelles, la dentelle
-en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes de gargouilles.
-Et il demeura saisi par la hardiesse de cette construction, par la
-situation unique de ce château posé presque en surplomb au-dessus
-d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher, l’architecture
-pittoresque se dessinait plus distincte. Il reconnaissait les parties
-très anciennes, datant peut-être du moyen âge, puis les additions
-successives élevées par les différents propriétaires de Walzin.
-Aujourd’hui cette demeure historique est la maison de campagne d’un
-banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas songer à ce détail
-prosaïque, afin de savourer sans mélange la poésie de ce lieu. Quand
-la barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble: le château,
-qui paraissait presque petit sur son socle formidable, mais dont les
-découpures élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel; la surface
-vertigineuse du rocher; en bas le miroir sombre de l’eau, puis la chute
-brusque de la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui montait, la
-perpétuelle rumeur qui, depuis des siècles et des siècles, est la voix
-de cette solitude.
-
-Cependant le batelier marmotta de nouveau quelque chose. M. de
-Villenoise regarda dans une direction qu’indiquait le bonhomme.
-Sous le porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient. Il fallait
-attendre pour repartir que le passeur les eût fait traverser ou bien
-retourner tout de suite avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à
-marcher lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un regard machinal, il
-suivit cette embarcation si drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses
-yeux allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur le seuil du
-moulin, parmi le groupe des touristes, il avait cru reconnaître Sabine.
-
-Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des yeux pleins d’anxiété
-sur cette silhouette féminine, d’une élégance, d’une sveltesse à
-la distinguer entre mille autres. Encore quelques minutes, et elle
-serait près de lui. Grands dieux! de quelles accusations ou de quelles
-plaintes allait-elle l’accabler! Vincent jeta autour de lui un coup
-d’œil découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la verdure de ce
-coin sauvage fermé par une colline. Si une route s’était offerte, il
-s’y serait lancé d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture qui
-l’attendait de l’autre côté du moulin.
-
-Maintenant le passeur avait embarqué son monde. Il se pendait de
-nouveau sur son fil. Et il approchait. Bien que le vieux bateau
-vermoulu parût près de s’enfoncer sous son chargement, la traversée
-s’effectua sans autre incident que les petits cris perçants jetés de
-temps à autre par les dames.
-
-Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la stupéfaction de Vincent,
-Sabine n’était pas parmi les passagères. Non seulement elle n’y était
-pas, mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la silhouette aperçue
-sous l’ombre du porche. Avait-il mal vu? Il put à peine le croire. Un
-instant il pensa que M^{me} Marsan, l’ayant elle-même reconnu, s’était
-cachée dans l’intérieur du moulin. Mais ce n’était pas vraisemblable.
-Pourquoi serait-elle venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était
-pas femme à hésiter, à reculer au moment de toucher le but.
-
-Cette minute d’émotion et de doute ne fut rien toutefois auprès de
-l’impression extraordinaire, presque fantastique, apportée à Vincent
-par la journée du lendemain. Certains frissons éprouvés alors lui
-restèrent inoubliables, toujours prêts à s’éveiller au fond de son être
-à la moindre évocation du souvenir.
-
-Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son hôtel en voiture dès cinq
-heures du matin. Il allait visiter les grottes de Han, ces immenses
-cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se précipite, et où elle
-circule par des détours invisibles, ne laissant surprendre que près de
-sa sortie le mystère de sa course.
-
-Il faut environ cinq heures pour se rendre en voiture de Dinant à
-Han-sur-Lesse. Vincent avait préféré ce moyen de transport à cause de
-la beauté de la promenade. La route surplombe des vallées remplies
-jusqu’au bord d’une verdure touffue et toutes chantantes du murmure des
-cascatelles; ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis tout à
-coup elle s’élève au flanc d’une montagne, découvrant au voyageur la
-splendeur des horizons.
-
-Après avoir déjeuné au village de Han, M. de Villenoise alla d’abord
-contempler ce qu’on appelle la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours
-paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à coup, bute contre
-une chaîne de collines, dont la configuration interne ressemble à une
-immense éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des centaines
-de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle, la Lesse, qu’aucune
-ondulation de terrain n’a préparée à changer sa direction, se précipite
-contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son effort sans doute a
-percé la mince écorce de pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette
-d’un effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain ne peut plus la
-suivre jusqu’au moment où elle réapparaît sous la lueur des torches,
-entre le scintillement des stalactites dans les profondeurs d’un
-paysage de nuit, de rochers, de silence.
-
-M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement de la rivière.
-Il demeurait là, comme fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité
-de l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque flot accourait du
-fond de l’espace, bondissait dans la lumière, illuminé d’étincelles,
-emperlé de bulles dansantes. C’était un mouvement de vie et de joie,
-une course confiante et ravie. Soudain le sol manquait... Alors c’était
-un changement de couleur, une lividité glauque, la chanson des eaux
-tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement si brusque dans
-le vide que le cœur du spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul
-coup, emporté par le vertige.
-
-A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, et la tête
-qui lui tournait un peu, s’arracha à cette contemplation. Un sentier
-conduisait à l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au «Trou
-de Han», juste à la minute où les guides commençaient la descente. Une
-bande nombreuse de touristes et de gamins du pays portant des lumières
-s’engouffrait sous une voûte obscure. M. de Villenoise détestait la
-foule. Cependant il lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour
-descendre seul avec un guide, il aurait dû retenir un de ces hommes
-longtemps à l’avance, et la grosse somme à débourser n’était que le
-moindre obstacle qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette fantaisie.
-
-Il prit donc son parti de se mettre en route avec les autres. Une
-fillette déguenillée s’offrait à marcher devant lui avec une bougie
-fichée dans un support de bois.
-
-—Soit, lui dit-il, je te prends... Va!
-
-En tête et en queue de la troupe, les guides élevaient des torches de
-pétrole enfermées dans des cages de verre et soigneusement coiffées
-de fumivores. Car les torches de résine, jadis usitées, ont tellement
-noirci les stalactites qu’on a renoncé à s’en servir.
-
-Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença.
-Devant soi, c’était la nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On
-suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une
-grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la
-lueur ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On distinguait tout
-juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide.
-Et les ténèbres compactes s’épaississaient, d’une densité telle
-que la clarté n’atteignait pas toujours la voûte, et qu’il fallait
-élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins
-vous avertissaient d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement
-du chemin. Parfois même le guide s’arrêtait au bord de quelque
-gouffre, le long d’un passage glissant, et il prenait la main des
-dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on
-ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d’épouvante
-s’interceptait mal de deux poutres jetées en travers.
-
-Tout à coup la route s’élargissait brusquement. Le guide annonçait
-une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires
-se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation
-de cette cavité, le nom de celui qui l’avait découverte, et les
-appellations qu’avaient suggérées les formes bizarres des stalactites.
-
-—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut
-duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce
-monarque des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle de la Vierge.
-Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez
-devant vous, c’est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et
-la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs...
-
-Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le
-papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce
-qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que
-les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des
-stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les distingue plus du
-roc sombre où elles se sont épanouies, comme une lente floraison de
-pierre, remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité.
-
-—Les savants ont calculé, cria le guide, que, pour faire le Trône de
-Pluton, les eaux ont dû suinter pendant plus de cent cinquante mille
-ans.
-
-Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste:
-
-—Ces messieurs et dames verront des stalagmites plus considérables
-et absolument immaculées, dans les trois salles appelées les
-«Merveilleuses», que mon père a découvertes au péril de sa vie, il y a
-quinze ans. On n’y est jamais entré qu’avec des lampes à pétrole et du
-magnésium.
-
-Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour ses voisins immédiats, il
-expliqua que son père avait découvert ces belles salles en se glissant
-par des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer, où, de plus,
-il risquait de rouler dans quelque précipice, d’être emporté par un
-tourbillon d’eau, par cette rivière invisible, qui circulait on ne
-savait où. Maintenant on avait élargi le passage à coups de mine, et
-les visiteurs le parcouraient sans difficulté. Mais le coup de mine,
-ajoutait-il, c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements ne
-pouvait pas produire, dans ces régions inconnues, une explosion de
-dynamite! Quand on pense que le plafond de la Salle du Dôme, qui a cent
-cinquante mètres de long, est suspendu sur le vide, et supporte le
-poids de la montagne!
-
-Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait à trouver longue
-cette promenade, lorsqu’un incident donna pour lui, à chaque phase de
-ce piétinement dans le noir, un intérêt presque tragique.
-
-De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître Sabine.
-Mais de quelle troublante obsession s’accompagna cette incertaine
-reconnaissance! Parmi les lumières falotes, la silhouette entrevue
-surgissait, puis s’effaçait, disparaissait, replongeait dans la nuit.
-Il la voyait comme s’il allait la toucher, s’élançait, voulait enfin
-posséder la certitude... Et tout à coup un vacillement des bougies, un
-détour brusque du chemin, la lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi
-cette foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute une recherche
-follement anxieuse, coupée de sursauts, d’hésitations, et, par moments,
-de poltronnes défaillances. L’oppression de ce décor lugubre pesait
-sur l’imagination de Vincent; un étau lui serrait le cœur. Parfois
-il se demandait si son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe
-chez lui ne se transformait pas en hallucination. Et il poursuivait
-la femme inconnue pour s’assurer avant tout que sa vision n’était pas
-subjective, mais reposait sur une ressemblance, si vague qu’elle fût.
-De temps à autre, des effets inattendus se produisaient dont ses nerfs
-étaient secoués jusqu’à une vraie souffrance physique.
-
-Dans la Salle du Dôme, pour ménager une surprise aux visiteurs,
-les guides firent éteindre toutes les lumières. Et soudain ce
-fut une insondable obscurité, la nuit dans toute sa profonde
-horreur,—l’éternelle nuit qui régnait là, si loin des vivants, quand
-la troupe des curieux s’en allait, quand les voix et les pas humains
-regagnaient la surface. Une angoisse arrêta le battement des cœurs.
-Si la voûte allait s’effondrer!... Si les lumières ne se rallumaient
-plus!... L’avertissement des guides, qui recommandaient la plus
-complète immobilité, éveilla l’idée des précipices où un seul pas
-pouvait vous faire rouler dans une épaisseur de nuit plus horrible
-encore et plus noire.
-
-Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un fulgurant éclair.
-Tout apparut. Cette cavité monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure,
-absorbait le reflet des lampes et des bougies, s’illumina jusque dans
-ses anfractuosités les plus lointaines. On vit la voûte colossale, le
-hérissement des rochers, les fissures effrayantes, toute cette enceinte
-dont les gradins semblaient attendre une assemblée de démons, et dans
-laquelle une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut qu’une
-rapide vision, le temps que dura l’incandescence du magnésium. La nuit
-retomba, d’une lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement.
-
-Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. Cette fois le choc avait
-été trop violent. Dans l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine
-lui était apparue, un sourire douloureux aux lèvres, la figure toute
-blanche sous ses bandeaux noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui.
-
-Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité muette, il se dit:
-«Ce n’est pas le moment de lui faire des reproches. Je vais simplement
-lui tendre la main.»
-
-Mais on rallumait les bougies. Ses paupières battirent. Puis ses
-prunelles encore éblouies la cherchèrent... Elle n’était plus là. Y
-avait-elle été seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut plus
-qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante, retrouver le grand
-jour, avec l’usage précis de ses sens et la lucidité de sa raison.
-
-Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se hâter, s’écarter du
-piétinant troupeau. Et il dut tout subir pendant plus de deux heures:
-le détour pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt devant la «Tête de
-Socrate», les feux de Bengale allumés le long des bords souterrains
-de la Lesse, après le passage de cette rivière sur un pont de bois.
-Là encore, parmi les reflets rouges qui faisaient ressembler ce cours
-d’eau fantastique à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut
-ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette qui se détachait
-en noire découpure sur un fond de vapeurs sanglantes, c’était bien le
-corps souple de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit.
-
-Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques corridors, quelques
-salles, furent encore traversés, et, pour la seconde fois, les
-lumières palpitèrent à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une
-plage douce et unie comme une sablonneuse grève normande, plusieurs
-barques attendaient. On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où
-elle-même reparaît au grand jour et sort de ce labyrinthe souterrain.
-
-Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les guides prirent les
-avirons. Doucement les barques se mirent à glisser. Celle où s’était
-assis M. de Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, on
-éteignit encore toutes les lumières. Et c’était plus saisissant que
-tout à l’heure, ces insondables ténèbres, avec cette sensation de
-voguer à l’aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et
-profonde la nuit. Pas une parole ne troublait le silence. On entendait
-le clapotement des rames dans l’onde invisible. C’était une impression
-unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine.
-
-Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l’avant de la barque, il
-vit une bande très mince de clarté verte entr’ouvrir le noir intense
-des ténèbres. Cette bande s’élargit peu à peu sans que Vincent pût se
-rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l’eau ou du cristal
-traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le jour, car
-jamais le soleil des vivants n’avait produit cette coloration bizarre.
-Encadrée par le velours noir de la nuit, c’était comme une flaque d’un
-ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une
-aurore.
-
-Cependant, de part et d’autre de cette divine lueur, les murailles
-de la grotte pâlirent, puis s’éclairèrent. Les saillies du rocher
-surgirent d’abord de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges de
-blanches statues contre l’obscurité de la muraille. Mais toujours
-cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets
-inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière
-de songe, quelque chose de jamais vu, d’à peine rêvé, d’absolument
-indescriptible.
-
-Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M.
-de Villenoise découvrit qu’il avait tout simplement devant lui
-l’ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le
-soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir constaté, qu’un
-si simple effet pût donner par le contraste et par l’imprévu des
-sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné,
-tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons,
-pour retrouver sur leurs physionomies quelque chose de son propre
-enchantement. Ce fut alors qu’une émotion, déterminée cette fois par
-une cause précise, le secoua tout entier... Sabine se tenait assise
-presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucination, aucun jeu de
-lumière, ne le troublait à présent. C’était bien elle qui se trouvait
-là. Et, par conséquent, c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue
-dans la grotte.
-
-Elle lui adressait un regard un peu suppliant et embarrassé. Vincent
-détourna la tête d’un air dur.
-
-Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme dans l’intention de ne pas
-la reconnaître.
-
-Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un accent d’humilité:
-
-—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous l’exigez, je repartirai ce
-soir même.
-
-—Alors pourquoi êtes-vous venue?
-
-—Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée. Si le rapprochement
-dans la barque ne vous eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je
-eu la force de m’éloigner sans me faire reconnaître de vous.
-
-Il répondit brutalement:
-
-—Oh! sans doute... Cela eût été plus commode pour m’épier.
-
-Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car elle avait trop
-d’orgueil pour se lancer dans des protestations mensongères.
-
-—Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une ironie méprisante,
-êtes-vous certaine à présent que je ne vous ai rien dit qui ne fût
-vrai? Vous m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul dans celle
-d’hier?
-
-—Celle d’hier?
-
-—Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas aperçue... que vous étiez
-rentrée assez tôt dans l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli
-métier, ma chère amie!
-
-—Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous aime d’une façon trop
-douloureuse!... L’idée de ce voyage et de son but possible me rendait
-folle!...
-
-—Avez-vous aussi pris vos renseignements à l’hôtel? Vous êtes-vous
-assurée que je n’ai retrouvé dans ce pays aucune femme?...
-
-—Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez pas sur ce ton... ou je
-vais me jeter dans cette rivière. Vous me tuez!...
-
-Elle avait élevé la voix. Quelques personnes tournèrent la tête. Car
-le groupe des touristes ne s’était pas encore dispersé. On entourait
-le vestiaire, les dames reprenaient leurs chapeaux qu’elles avaient
-quittés pour descendre dans les grottes. Les hommes se débarrassaient
-des longues blouses de toile enfilées pour préserver leurs habits. Des
-marchands offraient des photographies, des fragments de stalactites...
-Parmi cette foule, le visage tragique de Sabine, son air agité, sa
-voix frémissante, commençaient à attirer l’attention.
-
-M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui empoigna le bras,
-l’entraîna. Et, pour se soulager par une marche à outrance, en même
-temps que pour éviter une explication où il n’eût pas gardé son calme,
-il la fit aller tout d’une traite jusqu’au village de Han-sur-Lesse.
-
-Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa voiture. Elle
-n’était pas encore attelée. Le cocher ne se retrouvait pas. Vincent
-n’avait donné des ordres que pour trois heures; il en était à peine
-deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération. Et
-lorsque enfin il tomba sur son conducteur, qui jouait aux cartes sous
-une tonnelle, il s’emporta contre cet homme comme jamais de sa vie cela
-ne lui était arrivé pour une si futile circonstance.
-
-Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite. Il termina son coup de
-cartes, compta ses points, puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment
-fort long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses deux chevaux
-tout harnachés. Il les laissa au bord de la route, et dut se faire
-donner un coup de main pour dégager sa victoria prise entre les autres
-véhicules.
-
-Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, jurait entre ses dents,
-arpentait la route, si bien que Sabine n’essaya même pas de lui
-adresser un mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était assise
-devant une petite table, à la porte de l’auberge. Le patron vint
-aussitôt lui offrir ses services:
-
-—Madame va prendre quelque chose avant de repartir?... C’est loin,
-Dinant!... Madame ne pourra pas se mettre à table avant huit heures.
-Nous avons du poulet froid...
-
-—Mais non, mais non! cria M. de Villenoise.
-
-Et comme l’homme insistait:
-
-—Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il nous faut dans la voiture.
-
-Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera.
-Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce
-que je lui dirai.»
-
-Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par
-l’absence de la famille Méricourt, par l’impossibilité de justifier
-ses soupçons, elle sentait l’embarras et le côté honteux de son rôle.
-A la tension nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là, succédait un
-anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de
-la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s’arrêtant
-pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau
-abasourdi, la colère de Vincent éclatait d’une façon qui l’étonnait,
-l’énervait, la terrifiait à la fois. Cette colère avait beau ne pas se
-tourner contre elle, comment douter qu’elle en fût le premier objet?
-Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise perdre ainsi sa maîtrise de
-lui-même et sa correction de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait
-dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut:
-
-—Avez-vous une voiture, vous?
-
-—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l’omnibus.
-
-—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient.
-
-Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha de Sabine:
-
-—On n’attend que vous, ma chère amie.
-
-Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes une couverture. Puis
-un long retour silencieux commença. Sauf pour échanger quelques
-banalités indispensables, ou pour se demander les noms des sites qu’ils
-traversaient, ni l’un ni l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur
-pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine eût glissé sa main
-dans celle de Vincent, et, de ce simple geste, d’une parole câline,
-elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement.
-Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d’une de ces disputes
-à peine sincères des amants, qui prévoient trop d’avance le dénouement
-toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd’hui, ce
-n’était plus cela. L’abîme entre eux était devenu si profond qu’ils
-redoutaient l’écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre
-mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant
-désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui
-enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit
-horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne
-retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient
-quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.
-
-Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l’oppression de ce
-silence, la voiture s’en allait par les routes, sous les sapins noirs,
-à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les
-cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le
-ruban blanc du chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus loin
-encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans
-fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses
-s’augmentait par le ralentissement de l’allure. Une voix cependant
-s’élevait alors. C’était le cocher qui faisant claquer son fouet,
-excitait ses bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...»
-
-Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets
-isolés. Au dernier, l’hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs,
-grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait la
-légère vapeur du grog s’élever de son verre. Puis elle leva les yeux
-vers le plafond. Les solives vernies brillaient, comme d’ailleurs les
-murs, comme tous les objets dans ces Flandres engouées de propreté.
-On ne tarda pas à repartir. Il y avait trois marches devant la porte,
-et une enseigne indistincte suspendue à une potence en fer. Tous ces
-détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais là?... Peut-être
-s’y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et elle
-y tressaillirait en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait
-aujourd’hui.
-
-Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. Comme leur
-voiture s’arrêtait dans la cour de l’hôtel où demeurait M. de
-Villenoise, une grande silhouette sortit sous le porche, s’avança vers
-eux.
-
-—C’est toi, Vincent?
-
-Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. Et la
-présence d’une dame ne le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait
-Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta:
-
-—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque chose à te dire.
-
-M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du
-désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui
-glaçait sa voix et figeait son expression, il brava la gaucherie de la
-situation par une présentation brusque.
-
-—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine
-Marsan, le peintre des jolies fleurs et des jolis visages.
-
-Il gardait si bien son air «homme du monde», que Robert s’y trompa.
-Après le premier haut-le-corps dont il ne fut pas maître, l’inventeur
-s’inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que
-c’était le signe d’une résolution prise, et qu’il saluait la future
-M^{me} de Villenoise.
-
-Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit
-qu’il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d’abord envie de
-s’excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin,
-heureuse d’affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont
-elle craignait l’influence, lui dit:
-
-—J’espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et
-que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous.
-
-Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était plus la maîtresse
-torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude,
-la femme qui, tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme
-une coupable, sous son dur silence. Non... C’était la Parisienne
-habituée aux hommages, invitant d’un ton qui commandait avec grâce, et
-formulant cette invitation en leur nom à tous deux, comme si elle eût
-été sa femme. Il n’en revenait pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa
-disposition une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude à juger
-les situations, à y modeler son attitude, à en tirer parti.
-
-Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir son bras à Sabine
-et la conduire dans la salle à manger. En les suivant, il se sentait
-fort petit garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées,
-une dominante s’accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et
-d’émotion n’eût pas trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait
-de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du
-ridicule qui s’attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille
-maîtresse.
-
-Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement chassa cette
-crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l’occasion
-qui s’offrait, l’idée qu’elle ressaisirait son amant par l’admiration
-d’un autre homme, armèrent sur-le-champ Sabine de toutes les séductions
-du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n’eût pas
-été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu’il l’épouserait le
-lendemain. Elle montra la sécurité d’une femme sûre de celui qu’elle
-aime, et elle eut le tact d’affirmer sans aucune démonstration précise
-une situation si délicate. Son mobile visage se para de toute la
-vivacité triomphante de son animation intérieure. D’ailleurs, elle
-sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat
-brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs.
-La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit
-fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa
-tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia
-un instant sa rancune et sa contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta
-même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui
-déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne
-comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort.»
-
-Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert Dalgrand veut encore
-après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête
-homme que l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme
-du tout.»
-
-Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe à son amour. Cette
-allusion eut pour but d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée qu’elle
-pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise.
-
-Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y
-remarqua une bague, la seule que M^{me} Marsan portât. C’était un
-bijou ancien, formé d’une petite miniature délicieuse qu’encadrait,
-par un dessin très orignal, une fine guirlande en marcassites.
-L’inventeur admira tout haut cette bague.
-
-—C’est le seul bijou, dit Sabine, que j’aie accepté de M. de
-Villenoise. Et encore, remarquez-vous que, malgré sa valeur d’art, il
-ne contient pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur Dalgrand,
-l’amour n’est pas inaltérable comme votre aluminium: le contact de l’or
-le corrompt. Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien j’aime ma
-petite bague!... Vous me faites plaisir en la trouvant jolie. Elle est
-à mon doigt depuis sept ans. Et elle ne le quittera jamais.
-
-Lorsque Dalgrand voulut prendre congé, M^{me} Marsan lui rappela qu’il
-était venu pour causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer
-dans le salon voisin.
-
-—Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. Ce que j’ai à dire peut
-être entendu de vous.
-
-Il se retourna vers Vincent, et d’une voix changée, assourdie:
-
-—On essaie le viaduc après-demain. En es-tu toujours?
-
-—Plus que jamais! s’écria M. de Villenoise, avec un accent et un
-élan qui donnaient une gravité singulière à sa phrase. Et il souligna
-encore son exclamation en allant prendre la main de son ami, en la
-serrant avec une effusion qui répondait sans doute à quelque chose de
-sous-entendu entre eux.
-
-A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à Vincent:
-
-—C’est donc après-demain l’inauguration? Et il était entendu que
-vous y seriez! La famille Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me
-disiez-vous que cette cérémonie n’aurait pas lieu avant la semaine
-prochaine, et que vous ne resteriez pas ici pour y assister?
-
-Les soupçons qu’avaient éveillés chez Sabine les derniers mots
-mystérieux des deux amis anéantissaient pour elle les triomphantes
-sensations de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses
-angoisses, et, du même coup, à ses maladresses.
-
-—Il ne s’agit pas de l’inauguration, répondit Vincent, qui haussa les
-épaules. (De nouveau il se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi,
-les impressions apaisantes n’avaient été que passagères.)
-
-—De quoi s’agit-il donc? demanda Sabine.
-
-—De l’essai du pont sous diverses charges et à des vitesses
-différentes.
-
-—L’essai du pont? Vous ne m’en aviez jamais parlé!
-
-C’était l’intention de s’exposer au danger à côté de Dalgrand qui avait
-rendu discret M. de Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait
-pas de rien expliquer. Outre qu’il voulait épargner une inquiétude
-à M^{me} Marsan, et à lui-même des scènes ennuyeuses, le ton de juge
-d’instruction que prenait celle-ci n’était pas pour lui desserrer les
-lèvres.
-
-—Je savais bien, s’écria-t-elle, que vous me cachiez quelque chose!
-
-—Dans quel hôtel êtes-vous descendue, ma chère amie? Permettez-moi de
-vous reconduire. Vous devez être fatiguée.
-
-—Vous n’aurez qu’un étage à monter, répliqua-t-elle railleusement. Je
-demeure ici même.
-
-—Excellent poste d’observation!
-
-—Oh! non, dit-elle, car il n’y pas d’observation possible. Un menteur
-comme vous échappe toujours par quelque subterfuge.
-
-—Sabine!... Je n’accepterai pas plus ce mot de vous que d’aucun être
-au monde!... Vous allez le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais
-vous revoir!
-
-—Le retirer?... Ou le prouver?... Je vous donne le choix.
-
-—Prouvez-le!... Je vous en défie!... cria Vincent qui perdait son
-sang-froid.
-
-—Quittons d’abord ce salon, dit-elle. Voulez-vous me mener dans votre
-chambre?
-
-Il l’y conduisit. C’était une vaste pièce au rez-de-chaussée, donnant
-sur la terrasse. Par les deux croisées ouvertes, on apercevait la
-Meuse, qui scintillait sous les lumières.
-
-Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût vu M^{me} Marsan dans sa
-chambre, alluma lui-même les candélabres de la cheminée, puis ferma les
-volets, les fenêtres, les rideaux.
-
-Ensuite il marcha sur elle les bras croisés.
-
-—Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur.
-
-Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit ses deux mains devant son
-visage et murmura:
-
-—Pardonnez-moi!... Je n’ai plus le courage de l’épreuve...
-
-Il lui écarta rudement les mains.
-
-—Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d’un homme, avec sa
-loyauté, avec tous ses meilleurs sentiments. Vous ne savez pas à quelle
-force il me faut recourir... Mais ma patience est à bout! Quelle est
-cette épreuve dont vous n’avez pas le courage, et qui doit montrer si
-je sais dire la vérité?
-
-—Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez pitié! Je suis une
-misérable!... Je ne vous parlerai plus comme je l’ai fait.
-
-—Que vouliez-vous dire?
-
-—N’insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse inauguration sera
-passée... Nous retournerons à Paris ensemble, et nous oublierons ces
-vilains moments.
-
-M. de Villenoise frappa du pied.
-
-—Je vous ai dit que ce n’est pas l’inauguration.
-
-—Alors vous me laisserez y assister!
-
-—Ah! c’est un piège! cria le jeune homme hors de lui. Vous ne me
-croyez pas encore! Eh bien, non, vous n’y assisterez pas! Vous ne
-pouvez pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain... ou tout
-est fini entre nous.
-
-Sabine s’écria:
-
-—Il se passe après-demain quelque chose que vous voulez me cacher!
-Pourquoi ne verrais-je pas essayer un viaduc? Vous m’éloignez pour être
-libre.
-
-Vincent répondit:
-
-—Eh bien, soit!
-
-Alors elle se leva toute droite, le visage d’une blancheur de cendre,
-et elle dit d’une voix sans timbre:
-
-—Cette épreuve dont je vous parlais tout à l’heure, voulez-vous encore
-vous y soumettre?
-
-Il répliqua brutalement:
-
-—Allez-y!...
-
-—Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une question, et je verrai
-si vous savez mentir.
-
-Le jeune homme se troubla légèrement.
-
-—Quelle question?... Si c’est encore une de vos folies, aurai-je au
-moins le droit de n’y pas répondre?
-
-—Que vous répondiez ou non, je devinerai bien la vérité, à moins que
-vous ne soyez un parjure et un menteur.
-
-Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés avec la plus
-méprisante intonation. A ce moment, son exaspération lui tourna la
-tête comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait au taureau piqué
-de banderilles. Il avait trop souffert secrètement à cause de cette
-femme pour être ainsi harcelé par elle. D’ailleurs il ne lisait dans
-ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle risquait beaucoup à
-le défier.
-
-Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse s’approcha de son
-amant et lui dit:
-
-—Jurez-moi donc que vous n’aimez pas Gilberte Méricourt!
-
-Ce fut comme un coup qu’elle lui aurait porté en pleine poitrine. Il
-recula.
-
-—Puisque vous ne savez pas mentir, ajouta-t-elle, ne réfléchissez
-pas... Répondez.
-
-Il lui dit:
-
-—Qu’est-ce que vous voulez donc? Vous êtes une imprudente et une
-folle!...
-
-Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les yeux fixes:
-
-—Jurez... Jurez...
-
-—Je ne puis pas jurer cela.
-
-—Vous l’aimez donc?
-
-—Oui.
-
-Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une colère furieuse la
-soutenait, et peut-être aussi l’atroce triomphe d’avoir convaincu
-Vincent de sa duplicité. S’il aimait Gilberte, il cherchait à épouser
-la jeune fille. Les deux idées se confondaient. Elle avait donc eu
-raison d’incriminer ce voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait
-avoué la chose qu’une fois accomplie... Toutes ces pensées, qu’elle
-embrassa en quelques secondes, la soulevèrent d’une indignation
-qui supprima presque la douleur. Ses yeux n’avaient pas changé
-d’expression, n’avaient pas quitté ceux de Vincent. Il attendait avec
-anxiété ce que ce calme tout nouveau lui préparait. L’inévitable
-crise de nerfs allait éclater. Il s’étonnait de ne pas voir couler
-des torrents de pleurs. Il se rétracterait alors, il trouverait des
-arguments—puisque ce n’était pas une rupture qu’il voulait. Mais tout
-à coup, comme il allait prendre les devants, ne voyant arriver ni les
-convulsions ni les sanglots, Sabine tourna sur ses talons, courut à la
-porte, l’ouvrit, s’enfuit, s’élança dans l’escalier.
-
-Vincent la suivit—mais d’un pas moins prompt, pour ne pas donner aux
-gens de l’hôtel le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il arriva
-devant la porte qu’elle refermait à clef, il se mit à frapper, mais
-inutilement. Il l’appela même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à
-l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les chaussures. Cet homme
-tourna plusieurs fois la tête avec curiosité le long du corridor. M. de
-Villenoise, gêné, se retira.
-
-Une demi-heure après, comme il n’était pas minuit, le jeune homme
-sonna et fit demander si M^{me} Marsan n’était pas encore couchée et
-pouvait lui accorder deux minutes d’entretien. La femme de chambre vint
-répondre que cette dame était au lit.
-
-—Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda Vincent, dont une terrible
-inquiétude crispait le cœur.
-
-—Oui, monsieur, répondit la servante. Cette dame m’a parlé à travers
-la porte, sans ouvrir.
-
-Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait accompli aucune folie
-sur le premier moment, qu’elle savait qu’il avait insisté pour la
-revoir, qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain, pour
-connaître ce qu’il avait à lui dire, avant de prendre une résolution.
-Mais il restait encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès qu’une
-espagnolette ou une serrure grinçait dans le silence de la maison, il
-écoutait avec anxiété s’il n’entendrait pas tout de suite après la
-chute d’un corps dans la Meuse...
-
-Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le matin, le jour étant
-déjà levé, il s’endormit lourdement.
-
-Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce malaise confus et
-abominable qu’apporte le réveil après un malheur. Tout de suite, il se
-souvint, il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait son existence
-pour ne pas briser le cœur de Sabine, avait-il pu percer ce cœur de
-la plus cruelle, de la plus inguérissable des blessures?... Il avait
-commis l’action dont il se croyait le moins capable. Quelle éclipse
-avait donc subie sa volonté?
-
-Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures et demie. Avant même
-de procéder à sa toilette, il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna,
-tendit l’enveloppe au domestique.
-
-—Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame est partie dès la première
-heure ce matin.
-
-Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement et de remords
-que subissent les natures impressionnables après toute séparation
-violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se rappeler que les
-siens, à lui. Dans son imagination, les défauts de la pauvre femme
-s’atténuèrent, et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle, après
-tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie qu’elle avouait était une
-souffrance et non un crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner
-avec Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant! Que
-lui manquait-il pour être toujours ainsi?... Se sentir aimée de lui,
-Vincent... Pauvre passionnée Sabine!
-
-Il courut au télégraphe, et lui envoya cette dépêche à sa villa près de
-Villenoise:
-
- _Ayez confiance en moi. Je serai chez vous après-demain dans la
- matinée. Rien ne changera._
-
- VINCENT.
-
-Mais, tout en combinant des mots qui, sous une indifférence
-extérieure, portassent une signification consolante, le jeune homme
-n’alla pas jusqu’à se contredire. En effet, la première émotion
-passée, déjà naissait en lui l’espoir que Sabine, par fierté ou par
-désintéressement, lui rendrait sa liberté, maintenant qu’elle le
-savait épris d’une rivale. Car il ne l’abuserait plus: son cri avait
-été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante. Jamais, au prix des
-plus habiles mensonges, il ne pourrait lui ôter la conviction qu’il
-aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le lui avoir dit, et
-si brutalement!... Mais puisqu’elle le savait... De quoi cette femme
-n’était-elle pas capable par orgueil? En ce moment il avait tout à
-craindre ou à espérer d’elle. Pourquoi n’espérerait-il pas?
-
-Une espèce de fatalisme engourdit les pensées de Vincent. Après tout,
-ne risquait-il pas sa vie demain, à côté de son ami Robert? A ses
-yeux, le danger paraissait plus réel qu’à ceux de l’inventeur. Il
-n’avait jamais cru d’une foi bien enthousiaste à toutes les vertus de
-ce nouveau métal. Il attendrait donc de voir s’il vivait encore pour
-recommencer à se tourmenter.
-
-
-
-
-IX
-
-
-LE lendemain, en apercevant le viaduc, une appréhension étreignit le
-cœur de M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu le visiter auparavant,
-et il ne prévoyait pas ce qui lui apparut.
-
-C’était une construction d’une légèreté extraordinaire. Au-dessus des
-piles très hautes, le tablier courait, se dessinant de profil comme une
-ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait une charpente fine,
-découpée sur le ciel en guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un
-modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous.
-
-Le viaduc se divisait en trois travées: celle du centre appuyée sur
-les deux piles émergeant des flots bleus de la Meuse; les deux autres
-rejoignant les culées accotées au remblai de la voie.
-
-Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes ces lignes déliées
-et hardies se dessinaient en noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil
-restait saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement dans
-la fraîche lumière. Alors on pensait à quelque caprice de Sardanapale
-moderne, on croyait contempler un gigantesque objet d’art, sculpté dans
-un métal précieux.
-
-Sur les berges, à une assez grande distance, et là-haut, dans la
-campagne, des groupes de gens étaient massés. Comme on venait
-d’interrompre, par ordre de police, la navigation sur la Meuse, et qu’à
-cent mètres, en amont et en aval, des barques étaient postées, montées
-par des agents qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était
-répandu qu’on allait essayer le pont. La foule aussitôt arrivait pour
-voir, avec l’espoir inavoué d’une catastrophe. Mais des piquets de
-soldats, disposés en cordons, arrêtaient les badauds.
-
-Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, des messieurs
-allaient et venaient. On regardait de loin respectueusement leurs
-silhouettes. C’étaient des personnages importants, les directeurs de
-plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de haut grade, des ingénieurs
-étrangers. Même on affirmait que le ministre des travaux publics venait
-d’arriver de Bruxelles.
-
-Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines chauffaient. On
-entendait leur souffle rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient
-à grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un coup de sifflet
-strident. L’une d’elles s’avança jusqu’à la culée du viaduc, et
-l’on s’amusa de voir courir quelques-uns des gros personnages qui
-discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils avaient cru, eux
-aussi, que la machine allait passer, et ils ne se souciaient pas
-de faire peut-être avec elle un plongeon dans la rivière. Mais la
-locomotive évoluait seulement pour aller se placer à la tête d’un train
-de marchandises.
-
-Cependant un monsieur très grand, que l’on disait être le constructeur,
-vint crier quelque chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras
-levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors une retraite
-générale, mais digne, avec les arrêts de quelques retardataires, qui
-flânaient un peu comme pour montrer leur indifférence au péril. Tous
-ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive gauche, en arrière de la
-culée.
-
-A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant spectacle, les cœurs
-se serrèrent un peu dans la foule. Une machine siffla, si loin du
-pont qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement on la
-vit accourir, accélérant sa marche, filant à toute vapeur. Quand elle
-toucha le tablier du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée.
-Dans un grand fracas de métal, elle passa comme un éclair. Puis le
-tapage s’éteignit soudain sur l’autre rive, et elle disparut là-bas,
-avant qu’on se fût rendu compte.
-
-C’était l’essai d’un minimum de poids avec un maximum de vitesse. Il
-avait réussi. Quelques applaudissements éclatèrent dans la foule.
-
-Maintenant, ceux de la berge comptaient sur le passage immédiat d’un
-train. Aussi furent-ils surpris de voir quelques-uns des messieurs de
-là-haut descendre au bord de la rivière, s’embarquer dans un petit
-bateau de promenade, et gagner le milieu du courant. Là, le cou tordu,
-la tête levée, ils examinaient le viaduc. En même temps, des ouvriers
-s’accrochèrent aux charpentes et voltigèrent entre les poutres de
-métal, comme des oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds,
-les plus perspicaces instruisirent l’ébahissement de leurs voisines et
-donnèrent l’explication de la manœuvre.
-
-On s’assurait si rien n’avait fléchi.
-
-Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise étaient dans la barque avec
-deux ingénieurs. Leur examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers,
-qu’ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement, pas une
-défaillance dans ce faisceau de forces organisé pour une formidable
-résistance.
-
-Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre la conduite du train de
-fourgons vides qui devait tenter l’épreuve après la locomotive isolée.
-
-Des officieux déclarèrent qu’on l’en empêcherait, fût-ce par la force.
-Il sourit et céda. Nulle inquiétude n’existait en lui au sujet de cette
-seconde expérience. Il préférait se réserver pour la troisième.
-
-Quelques messieurs remuants se portèrent alors vers la machine du train
-en partance, afin de donner des poignées de main au mécanicien et de
-lui promettre des récompenses.
-
-—Messieurs, je vous en supplie, s’écria Dalgrand, n’allez pas troubler
-ce brave homme!
-
-Il prit seulement avec lui le directeur de la Compagnie, devant qui le
-mécanicien se redressa, comme un sergent devant son général.
-
-—Tu sais ce que tu vas faire, Vanier? demanda son chef.
-
-—Oui, monsieur le directeur.
-
-—Tu as confiance en nous? Tu ne crains rien?
-
-—Oh! rien du tout, monsieur le directeur.
-
-—Eh bien, conduis-moi ça avec sang-froid, dit Dalgrand d’un air gai.
-Pas de grande vitesse! Ne te crois pas sur la malle des Indes.
-
-—Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres à l’heure, pas plus.
-Le convoi de ma belle-mère, quoi!
-
-—Parfait! approuvèrent les deux messieurs, avec un sourire.
-
-Pourtant l’homme hésitait.
-
-—Pardon... excuse... mais je n’ai nul besoin d’être deux, pas vrai? Si
-c’était un effet de votre bonté de me débarrasser de ce gaillard-là,
-qui a quatre gosses au logis.
-
-Il se dérangea un peu et démasqua le visage noirci du chauffeur, qui se
-dissimulait de son mieux.
-
-—Comment t’appelles-tu, toi? Qu’est-ce que tu fais là? dit le
-directeur.
-
-—Oh! messieurs, supplia le pauvre diable, je ne veux pas déserter mon
-poste. Ne me déshonorez pas! Laissez-moi sur ma machine!...
-
-Et il ajouta, d’une voix désolée:
-
-—Elle n’a jamais fait dix mètres sans moi. Et maintenant, si elle
-court un danger, faut-il que ça soit juste à c’t’heure que je
-l’abandonne?...
-
-On se taisait toujours. Il dit:
-
-—D’abord, on n’y gagnera rien. Si elle tombe à l’eau, je m’y jette
-après.
-
-—Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à l’eau! Y a pas de danger!
-
-Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon descendît? L’illogisme
-généreux de ce brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils n’en
-firent rien voir.
-
-—Allons, assez causé! dit le premier. En route!
-
-Et il donna de la main le signal du départ.
-
-La machine siffla,—un long sifflement modulé que le mécanicien lança
-comme une fanfare. Puis le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu
-plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il suivit des yeux le
-tuyau de la machine, et quand ce tuyau fut normal à la première culée,
-il regarda l’aiguille des secondes. Puis il compta: «Un... deux...
-trois...» jusqu’à huit. Entre huit et neuf, le fracas métallique cessa.
-Le train avait passé le pont.
-
-—Huit secondes deux cinquièmes... Trente kilomètres à l’heure. Ce
-garçon-là n’a pas accéléré d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand?
-
-Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se tournant vers lui, crut
-lui voir les yeux humides.
-
-—Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas, cher monsieur? fit
-alors l’inventeur.
-
-—Vous serez là pour me le rappeler, mon cher Dalgrand.
-
-Robert eut un geste vers l’autre train chargé qui l’attendait, vers
-l’effrayante masse qu’il allait conduire au pas sur son fin viaduc.
-Mais il sourit et il dit bien vite:
-
-—Certes, je l’espère.
-
-Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le félicitait. Des
-ingénieurs remontaient de la berge. Le pont d’aluminium n’avait pas
-bronché. Mais Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne lui fît
-aucun compliment avant l’épreuve définitive. Ses yeux cherchaient
-Vincent. Tout de suite son ami fut à côté de lui.
-
-Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient monter sur la
-locomotive du train chargé, où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle
-du mécanicien, les protestations les plus véhémentes éclatèrent. Le
-ministre, les hauts fonctionnaires, interposèrent leur autorité;
-tous les autres, et ceux même qui voyaient Robert et Vincent pour la
-première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, prodiguaient
-une sentimentalité phraseuse. Les deux amis demeurèrent inébranlables.
-M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la locomotive, les
-bras croisés, le dos appuyé contre un côté de l’abri, ne répondait
-même pas. Dalgrand disait seulement de temps à autre: «C’est inutile,
-messieurs... c’est inutile...»
-
-Enfin, comme on insistait vraiment d’une façon gênante, il cria:
-«Prenez garde!...» Et, lâchant la vapeur, il lança un formidable coup
-de sifflet.
-
-Naturellement il ne toucha pas au robinet de marche, car il y avait des
-gens jusque sur la plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet fut
-magique. Les hauts personnages bondirent comme des lapins, reculèrent
-pêle-mêle de chaque côté de la voie en se cognant les uns contre les
-autres.
-
-Dalgrand les vit qui élargissaient encore la distance à droite et à
-gauche. Alors il envoya un second coup de sifflet et, tout de suite
-cette fois, mit le train en mouvement.
-
-On devinait, au souffle court et profond de la machine, le prodigieux
-effort accompli par la bête de fer pour mettre en branle la masse
-accrochée derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A sa suite,
-une seconde locomotive et un second tender représentaient un poids
-semblable de quarante mille kilos. Puis venaient des wagons remplis
-d’obus vides empruntés à une fabrique voisine, des trucs chargés de
-pierres de taille, d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et
-tout cela commençait à rouler lourdement avec des à-coups réguliers
-dont la terre tremblait.
-
-Dalgrand avait exagéré la charge imposée par le préfet de police et par
-la Compagnie. Il voulait une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la
-supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît tellement immense, que
-le vieux métal en fût du coup détrôné, relégué dans les musées parmi
-les antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole de la force
-brutale dont le maniement pénible avait écrasé les peuples. Tandis
-que le véritable instrument de l’humanité affinée, savante, de cette
-humanité de demain, au cerveau puissant, aux muscles grêles, c’était ce
-métal brillant et léger, souple et fort, le plus abondant de la nature,
-et dont un simple fil remplacerait les lourdes barres sous lesquelles
-l’ouvrier actuel, l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri.
-
-C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur debout sur sa
-locomotive,—une bataille dans laquelle, ainsi que tous les vrais
-conquérants, il voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait
-tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, l’œil fixe et tendu
-à travers la vitre de l’abri, il regardait cette route argentée
-qu’étalait devant lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très
-lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse de l’expérience,
-lui laissait le temps de réfléchir. C’était son œuvre bien-aimée contre
-laquelle il menait peut-être la destruction. Il pensait à elle plus
-qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une légèreté si audacieuse,
-d’un scintillement si doux sous le soleil! Quel effort il allait
-réclamer de lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander cette
-prodigieuse et inutile résistance? Maintenant, il se repentait presque
-d’avoir amoncelé contre lui ce poids insensé... Non pas par défaillance
-devant la mort ni par crainte de la défaite, mais par tendresse pour
-sa création, qu’il risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il
-reculerait indéfiniment le triomphe.
-
-Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et la pensée aussi de son
-ami augmenta sa faiblesse. Robert se tourna vers Vincent.
-
-—Tu peux quitter la locomotive sans quitter le train, dit-il d’une
-voix altérée. Descends et remonte dans un fourgon. Nous allons assez
-lentement pour cela. Au premier craquement, tu fileras en arrière.
-
-Vincent sourit et secoua la tête.
-
-—On croirait que tu doutes de ton œuvre... Moi, je n’en doute pas, mon
-ami.
-
-Robert ne lui répondit pas. La locomotive s’engageait sur le tablier
-d’aluminium. Une vibration métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le
-poids des wagons, cela devint un gémissement... ensuite une clameur.
-Tout le pont criait sous l’écrasement de cette masse. Les oreilles de
-Dalgrand bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il entendait, si
-c’était seulement la trépidation du métal, ou si c’était le craquement
-des charpentes, l’éclatement des joints, le hurlement désespéré de son
-œuvre qui se disloquait, s’effondrait...
-
-D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile d’attente, avec des
-faces blanches, des bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce
-frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge culbuter, tomber à
-pic, crever le miroir paisible de la Meuse?...
-
-La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, atteignait le milieu
-du pont. Sur le ciel, le dessin des wagons se profilait, difforme par
-l’énormité et la bizarrerie des chargements. Un roulement assourdi
-remplissait l’espace. Et chaque fois qu’un nouveau chariot suivait les
-autres sur le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant.
-
-Cependant, sous la progression de la masse noire et mouvante, la ligne
-étroite du pont gardait sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient
-de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté d’épure sur le fond
-laiteux de l’atmosphère, sans la moindre déformation dans leur élégante
-géométrie.
-
-Et lentement, lentement, la locomotive continua d’avancer. A présent,
-elle soufflait plus fort... Elle semblait se lasser de traîner cette
-effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, sans un effort
-apparent, dans la merveilleuse sécurité de ses lignes infléchies.
-Quelques mètres seulement et la machine atteindrait la seconde
-culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, avant d’arriver à
-l’extrémité du pont, tout à coup la locomotive s’arrêta, comme pour
-reprendre haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par petits
-halètements successifs. Le train, maintenant, s’allongeait tout entier
-sur le viaduc. Dalgrand l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa
-pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes la secousse de
-l’arrêt et du départ.
-
-Alors, dans le silence brusquement tombé, devant ce triomphe de
-la science et de la volonté humaines, en face de ce drame que
-l’ignorant même pressentait si grand sous sa simplicité apparente,
-l’enthousiasme de la foule éclata. Du fond des berges, du haut des
-talus, de la lointaine campagne, des applaudissements partirent, et des
-acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, sonnèrent grêles
-et comme perdus dans l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les
-dispersa.
-
-Quand la machine repartit, de nouveau la foule se tut; mais sans
-anxiété désormais, les nerfs détendus dans l’assurance du succès final.
-On ne craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était qu’un train
-qui passait. On le regarda machinalement s’éloigner jusqu’au dernier
-fourgon, son disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés comme
-pour un voyage véritable.
-
-Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se garer sur la droite,
-on ne vit plus, entre la rivière bleue et le ciel gris-perle, que le
-dessin délicat du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse
-légère, tout en lignes et en espaces de clarté, devenu désormais
-imposant, sous sa finesse aérienne, par tout le prestige de sa force.
-
-Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive au repos,
-Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient à pleins bras.
-
-Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait l’importance de son
-triomphe: l’aurore d’une ère nouvelle, l’avènement du métal de
-l’avenir, et la défaite du fer,—de ce fer pesant et dur, d’un travail
-si coûteux, si lent, dont le règne brutal a cessé de correspondre
-aux conceptions ambitieuses et à l’impatiente activité de la pensée
-humaine.
-
-
-
-
-X
-
-
-L’ÉMOTION éprouvée par M. de Villenoise au passage du viaduc le
-laissait dans un état d’âme tout spécial. C’était un contentement de
-lui-même qui le disposait à l’indulgence, et aussi une aspiration
-vers le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, et à sa
-traduction de Manilius, plutôt négligée durant les derniers mois.
-
-D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient plus lui suffire. Il
-voulait s’adonner à une tâche plus utile, d’un esprit plus moderne et
-d’une application plus immédiate. Depuis vingt-quatre heures, Vincent
-roulait dans sa tête de vagues et grandioses projets. L’exemple de
-Robert, l’ivresse d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant,
-lui communiquaient une exaltation extraordinaire. Comme il ne pouvait
-accomplir nulle découverte scientifique ou industrielle, Vincent se
-proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le domaine philanthropique
-et social. Désormais il ne se contenterait plus de rendre heureux
-ses ouvriers. Le bien-être de ces braves gens ne devait pas dépendre
-du bon ou du mauvais vouloir d’un patron. Il allait étudier la
-question ouvrière avec eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses
-observations, sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui aussi,
-sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif manœuvre qui gâche
-le plâtre et soulève les fardeaux, au lieu du rêveur aristocratique
-enfermé dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il se serait
-passionné pour son œuvre, sans doute il oublierait sa plaie d’amour,
-son mal égoïste. Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces infimes
-tourments auprès des préoccupations dignes d’absorber les forces et
-les pensées d’un homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par un
-devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais ensuite, il espacerait
-leurs entrevues, il rendrait leurs relations plus distantes. Car il ne
-devait pas laisser les exigences et les nervosités d’une femme entraver
-ses entreprises futures. Il n’avait plus d’amour pour elle, et il en
-avait pour une autre... soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il
-voulait être! Sa conduite à venir était bien simple: il éliminerait
-l’amour de sa vie.
-
-En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de Villenoise fit presque
-sans en avoir conscience le trajet de Dinant à Paris, puis celui de
-Paris à Villenoise.
-
-Le lendemain,—le jour même pour lequel il avait annoncé par dépêche sa
-visite à Sabine,—il arriva dans son château à neuf heures du matin.
-Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis que lui-même se mettait
-entre les mains de son valet de chambre. Après une toilette rapide, il
-monta à cheval et se dirigea vers la villa de M^{me} Marsan.
-
-La route était longue, car il lui fallait traverser la forêt, et il
-en avait bien pour trois quarts d’heure en se hâtant. Tout de suite,
-il mit sa jument au galop, lui laissant développer la fougue que de
-simples promenades au pas, entre les mains des piqueux, avait amassée
-chez cette ardente bête, pendant l’absence de son maître. Gipsy,
-fort étonnée qu’on ne lui demandât pas quelque acte préliminaire
-d’obéissance par une sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie,
-secouant avec espièglerie les rênes abandonnées sur son cou. Elle
-allait, à grandes foulées vigoureuses, tout enivrée de vitesse. Et M.
-de Villenoise eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il voulut la
-ralentir. Enfin il la remit au petit galop rassemblé, puis au pas. Un
-soudain besoin de flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait
-près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière promenade en cet
-endroit. La vision précise de Gilberte lui apparut, avec l’air dont
-elle avait dit certains mots, la façon dont elle tendait ses mains sous
-le filet d’eau de la cascade, et la tristesse avec laquelle ensuite
-elle s’était détournée de lui.
-
-Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait tout à coup rejetée
-entre ses bras. Depuis, M. de Villenoise n’avait plus pensé à cet
-incident. Ses gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte à
-l’intérieur du domaine. Ce domaine était clos d’ailleurs, mais d’un mur
-assez bas, facile à escalader, et qui, par places, tombait en ruines.
-Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis, craignant d’être surpris,
-s’était caché parmi les broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu
-retenir un mouvement d’admiration qui avait écarté les branches lorsque
-avait passé, si près de lui, l’adorable jeune fille...
-
-Malgré cette réflexion rassurante, les yeux de Vincent fouillaient
-l’épaisseur du fourré, et sa main droite s’enfonçait, d’un geste un peu
-nerveux, dans celle de ses poches qui contenait un revolver.
-
-Il suivait alors une allée tout à fait assombrie par la proximité de
-la colline rocheuse. A un moment, cette allée, qu’un cheval pouvait
-parcourir, mais qui n’était pas carrossable, longeait le chaos de
-pierres, d’arbustes et de plantes grimpantes où s’indiquait la place
-de l’ancien éboulement. Les blocs écroulés disparaissaient sous
-l’envahissement des verdures. Un sentiment de solitude profonde et la
-sauvagerie du site procuraient à Vincent un plaisir légèrement anxieux,
-grâce auquel il oublia, durant quelques minutes, et ses souvenirs et le
-but de sa course.
-
-Mais un détour du chemin le ramena dans une large avenue qui ondulait
-presque jusqu’à l’horizon, par des alternatives de montées et de
-descentes, entre le rideau sombre des futaies. Alors il mit Gipsy au
-trot. Et il ne l’arrêta plus que devant la grille de la villa.
-
-Du bout de son stick, et sans descendre de cheval, il agita la
-sonnette. De l’autre côté d’une pelouse, sur les marches du perron,
-Estelle, la femme de chambre, apparut.
-
-Elle s’exclama: «Ah! monsieur!...» Puis, au lieu d’ouvrir, elle rentra
-dans la maison, comme pour appeler quelqu’un ou prendre quelque chose.
-Un instant après, elle revint, tenant entre ses doigts une lettre.
-
-M. de Villenoise, pris d’impatience et d’inquiétude, avait sauté à
-terre, et secouait de nouveau la sonnette, cette fois à tour de bras.
-Pourquoi Sabine ne paraissait-elle pas à une fenêtre?... Elle devait
-l’attendre cependant.
-
-Quand il revit Estelle, il cria:
-
-—Mais, sapristi! Arrivez donc!
-
-Et avant qu’elle eût ouvert la bouche:
-
-—En voilà une idée de me faire poser à la porte!... Où est madame?...
-Est-ce qu’elle n’a pas reçu ma dépêche?
-
-—Je demande pardon à monsieur, dit la femme de chambre. Je cherchais
-cette lettre que madame m’a dit de remettre à monsieur dès qu’il...
-
-—Elle n’est donc pas là!...
-
-Vincent jeta ce cri avec un frémissement d’émotion où il y avait de la
-joie et de l’angoisse.
-
-—Non, monsieur... Mais madame sera ici sans faute demain matin...
-
-—Ah! dit-il,—et ce fut la joie qui se dissipa pour ne plus laisser
-que l’angoisse,—qu’est-ce qu’il y a donc?
-
-La femme de chambre, qui maintenant ouvrait la grille, expliqua que
-madame s’était trouvée forcée de partir pour Paris... Une retouche
-à un tableau qu’on emportait en Amérique,—ce qui ne souffrait pas
-de retard. Madame avait été désolée, car, ayant reçu la dépêche de
-monsieur, elle se réjouissait de le revoir. Mais elle l’attendrait
-demain, et si monsieur voulait indiquer le moment de la journée...
-
-Vincent regardait Estelle, cherchant à lire sur le visage de cette
-fille quelque chose qu’elle ne disait pas. Il trouvait tout cela
-singulier. Et, par une contradiction bien humaine, il se vexait de
-ce que Sabine eût fait passer une affaire quelconque avant la grande
-affaire de le revoir et de terminer leur querelle. Il demanda:
-
-—Madame ne pouvait donc pas me faire prévenir à Villenoise? J’ai
-voyagé toute la nuit...
-
-—C’était difficile, monsieur. Le château est loin, à pied... Madame
-n’a que moi... Ou alors il aurait fallu rencontrer un garde...
-
-—Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise. Tenez-moi mon cheval.
-Inutile de le faire entrer à l’écurie. Je repars tout de suite.
-
-Il traversa la pelouse, monta les marches, entra dans le salon, pour
-lire la lettre de Sabine loin des regards curieux d’Estelle.
-
-M^{me} Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique, mais en y
-ajoutant des paroles tendres et désolées. Aucun reproche quant au
-brutal aveu dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion, même
-détournée, à Gilberte. Mais un pardon bien humblement demandé pour sa
-propre démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les excès de sa
-jalousie. Voici comment elle terminait:
-
-«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je n’interrogerai plus ton
-cœur! Je le bercerai s’il dort, je le consolerai s’il souffre, je le
-panserai s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant que je le
-tiendrai doucement dans mes deux mains, ce cœur chéri, tant que tu ne
-me l’arracheras pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te défie de me
-l’ôter!...»
-
-M. de Villenoise mit froidement dans sa poche le feuillet satiné
-sur lequel s’étalait cette phraséologie. «Je crois à son amour,»
-pensa-t-il. «Hélas! je n’y crois que trop... Mais jamais je ne croirai
-à cette angélique tendresse... Ce baume délicieux qu’elle me promet, où
-le trouverait-elle? Son orgueil et sa passion ne lui versent dans l’âme
-que des torrents de lave. C’est de bonne foi qu’elle veut m’ouvrir le
-paradis... Mais elle n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de
-cet enfer.»
-
-Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et dit à la femme de
-chambre:
-
-—Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut compter sur ma visite
-demain, vers la même heure.
-
-Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit trot. Il se sentait
-plus nerveux qu’en venant. L’absence de Sabine lui causait une
-irritation. Mais tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se
-fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être agressif. Ah! misère!...
-Il résolut de ne plus penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non...
-pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il poussa un grand
-soupir.
-
-«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite. Je déjeunerai
-aussitôt. Puis j’irai faire un tour à l’usine. Et, dès cette
-après-midi, je causerai avec quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai
-quelles sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai les
-premières notes pour mon futur travail.»
-
-Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce qu’il appelait «le
-Chaos». Comme tout à l’heure à cet endroit même, il se mit au pas.
-L’ombre était exquisement fraîche dans ce coin sauvage. De légers
-pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement distant, cristallin, de
-l’invisible petite cascade, rendaient plus profond le silence des
-grands bois déserts.
-
-Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha les oreilles, dressa la
-tête, avec un regard de côté vers les roches noyées de verdure. Puis,
-brusquement, elle fit un écart.
-
-M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une volte-face, et voulut
-la ramener vers le massif dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors
-la bête se défendit, pointa. Étonné,—car une telle résistance était
-rare,—le cavalier attendit que la jument eût posé les sabots de devant
-par terre, et il allait la corriger avec ses éperons, lorsqu’un fait
-dont il ne se rendit pas tout de suite compte se produisit.
-
-Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un tel choc dans le
-côté droit de Vincent qu’il en vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy
-s’emballa. Comme M. de Villenoise venait de lui rendre toutes les rênes
-parce qu’elle pointait, il ne put prévenir son élan affolé. Mais déjà
-il comprenait qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré,
-il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant pas, il retourna la tête
-pour surprendre quelque indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un
-autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable d’audace, d’un
-homme qui s’enfuyait.
-
-A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à calmer Gipsy folle de
-peur?... Un cheval ne pouvait suivre un homme dans ce chaos de pierres.
-Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il était blessé... Il
-le sentait. A chaque foulée de sa jument, il croyait maintenant qu’un
-poignard entrait plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte gris
-clair, du sang coulait, que le vent de la course parfois éclaboussait
-en pluie sur la robe dorée de l’alezane.
-
-M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir pour boucher sa blessure.
-Mais une faiblesse lui cassa les bras. Une sueur froide mouilla
-ses tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse. Puis
-l’étourdissement s’accentua. Un bien-être survint. Le galop furieux
-de Gipsy l’emportait comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si
-vite de chaque côté de son chemin?... Toute une foule éperdue qui se
-précipitait... Où donc couraient ces géants dont les fronts touchaient
-le ciel?...
-
-C’étaient les châtaigniers de la royale avenue dont Vincent, de ses
-yeux troubles, distinguait la déroute vertigineuse. Par quel prodige
-d’équilibre inconscient le malheureux restait-il à cheval?... Gipsy
-galopait toujours, mais, la vue du château l’ayant rassurée, elle
-ralentit un peu son allure. Dans le parc anglais, des jardiniers
-aperçurent M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant
-contre la crinière. L’un d’eux remarqua du sang. Ils coururent et
-crièrent. Des gens les virent du château. On s’élança. Devant le
-premier homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta net. Et ce fut
-le piqueur, aidé d’un garçon jardinier, qui reçut dans ses bras M. de
-Villenoise évanoui.
-
- * * * * *
-
-Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté de son lit le médecin
-attaché à la cité ouvrière dépendant de son usine.
-
-—Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement ce brave homme. J’ai
-téléphoné à votre docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène un
-de nos premiers chirurgiens.
-
-—Un chirurgien!... s’écria le blessé.
-
-—Oh! simplement pour extraire la balle que vous avez dans le côté.
-J’ai déjà fait un sondage, et je crois pouvoir vous répondre qu’aucun
-organe essentiel n’est atteint.
-
-—On a voulu m’assassiner! dit Vincent. Mais comment?... Pourquoi?...
-Quel est cet homme? Je n’ai pourtant pas d’ennemis. Mes ouvriers
-m’aiment... N’est-ce pas, monsieur?
-
-—S’ils vous aiment!... L’usine est sens dessus dessous... Il ne
-faudrait pas que le gredin s’y montrât!... M. le directeur était ici
-à l’instant. Mais il est parti pour empêcher les hommes et les femmes
-d’accourir au château.
-
-—Ils voulaient venir, ces braves gens?...
-
-—Oui, et les femmes se disputent à qui vous servira de garde... Mais,
-monsieur, il ne faudrait pas vous agiter. Vous serez bien raisonnable
-de ne pas parler du tout.
-
-La recommandation se trouva inutile. Avant la fin de la phrase, Vincent
-était tombé dans un nouvel évanouissement.
-
-Il n’en sortit que dans le délire et la fièvre.
-
-L’impossibilité de l’interroger rendait absolu le mystère dont
-s’enveloppait l’attentat. Le Parquet, prévenu sur-le-champ, ouvrit une
-instruction. Mais, comme les données étaient à peu près nulles, force
-fut d’attendre que le blessé lui-même—si toutefois il ne mourait
-pas—pût fournir les renseignements indispensables.
-
-A cause de la personnalité de M. de Villenoise, de sa situation, du
-bien qu’il faisait, des sympathies venues à lui de toutes parts, cette
-tentative d’assassinat mit en rumeur toute la province et occupa
-l’attention de Paris.
-
-La blessure de Vincent était très grave. Plusieurs sondages n’amenèrent
-pas la découverte de la balle. Pour ces douloureuses opérations, il
-fallait endormir le blessé. Chaque fois, les médecins tremblaient qu’il
-ne se réveillât pas.
-
-Lorsque Sabine revint chez elle le soir du crime, elle savait déjà
-l’horrible chose. L’émotion des gens à la gare, une conversation
-entendue en route, lui avaient appris ce qui se passait. Elle parvint
-dans sa villa tellement défaite, que sa femme de chambre qui, par
-hasard, ne savait rien encore, en fut épouvantée.
-
-—Préparez-moi vite un sac de nuit, dit la malheureuse femme, qui
-haletait. Je vais à Villenoise, et je n’en sortirai que lorsqu’il sera
-hors de danger.
-
-Elle ajouta plus bas:
-
-—Ou morte, s’il...
-
-Une convulsion d’angoisse lui coupa la parole.
-
-—Mais, dit Estelle, madame sait-elle qu’il est déjà dix heures? La
-nuit est particulièrement sombre. Comment madame ira-t-elle par le bois?
-
-—Le bois!... murmura Sabine. (Elle trembla, secouée d’un
-frisson.)—Oh! non... La voiture qui m’a ramenée de la gare m’attend.
-Je tournerai la propriété et je remonterai par la grande avenue.
-
-Deux heures après elle entrait dans la chambre du blessé.
-
-Toute sa volonté se tendait pour donner l’illusion d’un calme factice.
-Car elle trouvait là des médecins qui ne la connaissaient pas, et, si
-elle leur paraissait devoir être, par sa présence, un danger pour le
-malade plutôt qu’un secours, ces messieurs lui fermeraient la porte
-sans cérémonie.
-
-Quand ils la virent, toute pâle, mais très ferme, d’une distinction qui
-s’imposait, et d’une beauté si douloureuse, tout de suite et presque
-sans paroles ils lui donnèrent la place qu’elle réclamait au chevet du
-blessé.
-
-Dans cette chambre muette, où planait une si sombre angoisse, elle
-aperçut une robe de femme qui se mêlait aux redingotes noires des
-illustres praticiens et à celle, un peu râpée, du modeste médecin de
-campagne. C’était une humble jupe grisâtre d’ouvrière. Une des femmes
-de l’usine avait été bien heureuse et bien fière qu’on voulût accepter
-ses services.
-
-—Allez, ma bonne, lui dit Sabine de cet air à la fois doux et altier
-auquel les gens du peuple ne résistent pas. Vous pouvez vous retirer
-maintenant. C’est moi seule qui soignerai M. de Villenoise.
-
-L’ouvrière s’éloigna, refermant la porte sur elle si doucement qu’on
-ne l’entendit pas. Alors Sabine s’avança vers le groupe des trois
-hommes, qui la regardaient avec une curiosité grave, non exempte d’une
-bienveillance attendrie.
-
-—Le sauverez-vous? leur demanda-t-elle.
-
-Naturellement ils lui donnèrent de l’espoir.
-
-—Mais où donc l’a frappé cette balle? Je croyais qu’il avait seulement
-la jambe cassée.
-
-—La jambe cassée, madame! Mais cela ne serait rien... Qui a pu vous
-dire?...
-
-—Oh! personne... fit-elle précipitamment.
-
-Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les docteurs se
-retirèrent dans leurs chambres. Celui de Villenoise voulait veiller,
-mais, devant l’attitude de Sabine, il comprit que son dévouement
-deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs, se
-tiendraient prêts à répondre au premier appel.
-
-—Soyez tranquille, dit M^{me} Marsan. Je vous réveillerai plutôt sans
-nécessité.
-
-Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire: «Ce n’est pas
-votre sommeil qui me préoccupe.»
-
-Le valet de chambre de M. de Villenoise, Prosper, s’installa sur un
-fauteuil dans la pièce voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de
-«madame», la porte de communication.
-
-La consigne des médecins était simple. Il fallait, autant que possible,
-empêcher le blessé de se mouvoir. Une potion calmante, versée par
-demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres entr’ouvertes,
-devait le maintenir dans une espèce d’engourdissement et mettre
-obstacle aux frénésies de la fièvre. Dès la première heure du jour,
-on ferait une nouvelle tentative pour extraire la balle, qui avait
-contourné l’os iliaque et se trouvait sans doute vers la hauteur de
-l’aine.
-
-Près de Vincent, Sabine resta seule.
-
-Elle vint à son lit et le regarda. En présence des autres, à peine
-avait-elle osé fixer les yeux sur ce visage. Si elle l’avait vu
-vraiment, qu’aurait-elle trahi de sa douleur ou de sa passion?
-Maintenant elle le contemplait. Toute droite, dans une immobilité de
-statue, elle tâcha de prolonger cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était
-enchaîner son propre cœur, en dominer le tumulte, se rendre compte de
-la situation, et penser avant de sentir.
-
-Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant. Sabine glissa sur
-ses genoux, baisa la main du blessé qui pendait contre les couvertures,
-se cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante et inerte. Alors des
-sanglots lui montèrent à la gorge. Longtemps elle pleura, étouffant
-dans les draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois sa tête
-oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse voisin de la démence.
-Puis elle s’immobilisa, le front enseveli,—apaisée peut-être par un
-évanouissement... peut-être clouée là par quelque méditation terrible.
-
-—Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!... Arrêtez-les!... Ils m’ont
-tué!... Oh! les assassins!...
-
-Ces cris de délire, en éclatant au-dessus de Sabine, la rappelèrent à
-elle-même. Elle bondit sur ses pieds, juste à temps pour que le valet
-de chambre, attiré par la voix de son maître, ne la surprît pas dans
-son étrange prostration.
-
-M. de Villenoise était sur son séant, la figure enflammée, le bras
-tendu, les yeux dilatés d’effroi. Sabine le trouva plus navrant à voir
-que tout à l’heure sous son masque blême de mourant. Elle perdait la
-tête.
-
-—Courez, dit-elle à Prosper, courez... Réveillez les docteurs!
-
-Mais Prosper commença par saisir à bras-le-corps le buste de son
-maître, tant il craignait un élan hors du lit. Le brusque appui des
-pieds sur le sol pouvait tuer le blessé.
-
-—La potion... dit le domestique. Est-ce l’heure?
-
-Sabine courut au flacon, saisit la cuiller. Elle n’avait pas donné la
-potion à temps!... Voilà pourquoi l’accès avait eu lieu. L’heure?...
-Qu’en savait-elle?... Il y avait très longtemps peut-être... Grands
-dieux! Qu’avait-elle fait?... Elle n’osait avouer sa négligence à ce
-valet, plus attentif qu’elle-même. Si les médecins se doutaient de sa
-faute, on l’empêcherait de soigner Vincent!...
-
-Toute tremblante, elle approcha la cuiller des lèvres du blessé.
-Celui-ci continuait à divaguer, à se débattre, parlant toujours de
-cette fuite des arbres, son pauvre cerveau ravagé par cette galopade
-fantastique, par cette effrénée déroute glissant éperdument à sa droite
-et à sa gauche.
-
-—Mais non... Il n’y a pas d’arbres... Que monsieur ne s’inquiète pas
-comme ça... Monsieur est tranquillement dans son lit, disait Prosper
-avec douceur.
-
-Le contact frais de la cuiller apaisa un instant le blessé, qui aspira
-les quelques gouttes avec délices.
-
-—Encore... A boire!... murmura-t-il.
-
-Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors Vincent retomba sur ses
-oreillers. Il s’agita encore un instant, murmura des mots entrecoupés,
-mais sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après une seconde
-cuillerée du calmant, il s’immobilisa de nouveau, tout épuisé,
-avec cette rigidité du visage, ces prunelles noyées sous les cils
-entr’ouverts, cet amincissement des narines, cette détente et cette
-pâleur des lèvres, qui, tout d’abord, avaient tant impressionné Sabine.
-
-Le valet de chambre se retira. Et, durant le reste de la nuit,
-M^{me} Marsan ne manqua plus de donner la potion avec régularité.
-Elle ne pleura plus. A partir de cet instant, elle remplit sans
-émotion apparente, sans interruption, sans lassitude, son rôle de
-garde-malade. Elle conquit cet absolu sang-froid que montrent dans
-certaines occasions, et parfois avec continuité, les gens extrêmement
-nerveux, sang-froid produit moins par la domination que par la tension
-excessive de leurs nerfs.
-
-Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister quand les docteurs lui
-interdirent absolument d’assister à la tentative qu’ils allaient faire
-pour l’extraction de la balle.
-
-Ce fut une heure de suprême angoisse.
-
-Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse femme, à la fin,
-ne put tenir en place. Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle
-descendit des escaliers, traversa des salons qu’elle ne connaissait
-pas, où jamais elle n’avait mis les pieds, et, tout à coup, se trouva
-sur une terrasse. Des degrés de pierre descendaient à droite et à
-gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En face, l’immense avenue
-de châtaigniers s’étendait, dans la somptuosité royale de sa largeur
-sablée, de ses hautaines verdures. Et, tout de suite, ce qui surprit
-Sabine, ce fut de voir, au milieu de cette avenue, la tache noire et
-mouvante d’une voiture qui accourait à toute vitesse.
-
-Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque parente de M. de
-Villenoise, inconnue d’elle-même, ne vînt lui prendre sa place au
-chevet de cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort... O
-Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était fiancé à la
-jeune fille!... Si celle-ci avait le droit de venir le soigner!...
-Eh bien, quoi?... Elle la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle
-est la maîtresse de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les paroles
-lui viendraient assez vite... Des paroles telles que cette enfant
-comprendrait qu’on ne lui volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle
-adorait!...
-
-La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un homme sauta à terre.
-Sabine, saisie, mit quelques secondes à le reconnaître... C’était
-Robert Dalgrand.
-
-Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme un mouvement de
-terreur, de recul...
-
-Mais lui, resté sous l’impression de la soirée de Dinant, lui qui
-voyait en elle la femme de son ami, et qui constatait sur ce visage
-toute l’agonie de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste
-d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il s’écria:
-
-—Ah! chère madame...
-
-Elle s’avança, presque en chancelant. Et ce fut les bras que maintenant
-Robert lui ouvrit, car elle défaillait. Il dut la soutenir, tandis
-qu’elle gémissait:
-
-—Ah! c’est trop affreux!... C’est trop affreux!...
-
-Robert jeta un grand cri:
-
-—Vincent est mort!...
-
-—Non, non!... fit-elle en se redressant tout à coup. Oh! non!... oh!
-ne dites pas cela...
-
-Puis, quand elle se fut un peu remise, elle ajouta:
-
-—On est en train d’extraire la balle... C’est une opération cruelle...
-Les docteurs ont dû l’endormir...—Elle gémit de nouveau:—Oh!... Et
-ils ont si peu d’espoir!...
-
-—Alors, dit Robert, je ne peux pas le voir... Il faut attendre...
-Pauvre, pauvre ami!...
-
-Tous deux rentrèrent, montèrent au premier étage, s’avancèrent à pas
-étouffés jusqu’à la porte de la chambre. Là, Prosper se tenait en
-faction. Personne encore n’avait reparu. Aucun son ne sortait de la
-pièce.
-
-Robert entraîna M^{me} Marsan dans le cabinet de travail.
-
-—Quelle est votre idée sur ce crime? lui dit-il à brûle-pourpoint.
-Moi, j’ai une conviction que rien ne m’ôtera de la tête.
-
-Il la regardait avec cette expression intense et dure qu’ont les gens
-en proie à des pensées tragiques. Les paupières de Sabine palpitèrent
-et se baissèrent sous ce regard. Le peu de sang qui colorait ses lèvres
-disparut.
-
-—Vous avez une conviction?... murmura-t-elle.
-
-—Oui.
-
-Elle prononça d’une voix éteinte:
-
-—Eh bien... dites...
-
-Il hésita.
-
-—Cela m’est difficile... à vous... madame. J’espérais que, vous-même,
-d’abord, vous me mettriez sur la voie.
-
-—Moi?... cria-t-elle... Moi?... Mais qu’est-ce que je puis savoir?...
-
-Elle s’animait, parlait plus haut.
-
-—Moi qui l’adore!... Moi qui me tuerai s’il meurt!... Que voulez-vous
-dire?... Comment connaîtrais-je son assassin?...
-
-—Chère madame, dit Robert très doucement en lui prenant la main, ne
-vous faites pas tant de mal... Calmez-vous... J’ai tort de vous parler
-de cela maintenant...
-
-Il la berçait de ses paroles comme un enfant malade. Sous la caresse de
-son accent, Sabine parut sortir d’un cauchemar. Elle passa la main sur
-son front, tourna vers le jeune homme des yeux surpris et craintifs.
-Puis elle eut un rire nerveux.
-
-—Ah! ah!... c’est vrai... Je suis là qui m’excite... Je suis folle...
-Je ne sais pas ce que je dis... Mais parlez, vous. Qu’est-ce que vous
-croyez donc?...
-
-Maintenant, tandis qu’il voulait détourner la conversation, éviter ce
-terrible sujet, c’était Sabine qui le pressait de lui découvrir ses
-soupçons.
-
-—En qui auriez-vous confiance, si ce n’est en moi? lui disait-elle.
-Que supposez-vous?... Une vengeance, n’est-ce pas?... Un ouvrier
-renvoyé de l’usine?...
-
-Robert secoua la tête, avec un air de dire: «C’est plus grave encore
-que cela.»
-
-Alors Sabine lui serra le bras d’une étreinte qui, même sur ses muscles
-puissants, creusa une trace douloureuse.
-
-—Ah! s’écria-t-elle, parlez donc! Vous voyez bien que vous me
-torturez!...
-
-Dalgrand ne devait réfléchir sur cette conversation que plus tard.
-
-—Vous le voulez? dit-il. Je regrette d’avoir commencé. Je pensais
-que mon idée serait peut-être la vôtre et que vous me comprendriez
-à demi-mot. Puisque vous ne la soupçonnez même pas, je crains les
-réflexions qu’elle va vous suggérer. Ma conviction est que notre
-malheureux Vincent... (il s’arrêta encore) a eu la folie... de
-vouloir... de... enfin d’attenter lui-même à ses jours.
-
-Le saisissement de Sabine fut tel qu’elle en demeura muette, les yeux
-effarés, ne comprenant pas.
-
-—Un suicide... murmura-t-elle enfin. Lui, se suicider... mais pourquoi?
-
-Dalgrand rougit comme une femme. «Elle ne soupçonnait pas l’état de son
-cœur!» pensa-t-il.
-
-En effet, Sabine en ignorait les combats, tout en se dévorant de
-jalousie à cause de Gilberte. Elle croyait que Vincent amoureux
-suivrait simplement sa passion, comme elle-même l’aurait fait s’il eût
-été possible qu’elle en aimât un autre.
-
-—Il avait des idées noires, expliquait vaguement Robert. Là-bas, en
-Belgique, il n’est venu essayer le viaduc avec moi que dans l’intention
-de risquer sa vie...
-
-—En Belgique... Risquer sa vie!... Il n’y allait donc pas pour?...
-
-—Madame!... dit Robert qui se leva, effrayé par l’expression
-d’égarement que prit le visage de Sabine.
-
-—Mais... disait-elle, alors... C’est horrible!... C’est horrible!...
-
-Elle s’évanouit. Les médecins entraient. Robert, dans l’émotion et
-l’embarras de sa position singulière, avec cette femme entre les bras
-et ces messieurs qui le considéraient avec étonnement, n’eut pas la
-notion juste des choses. Il ne savait plus après quelles paroles Sabine
-avait perdu connaissance, et ne garda aucune appréciation exacte de
-cette scène.
-
-—Messieurs, je suis Robert Dalgrand, le meilleur ami de M. de
-Villenoise. Madame s’est trouvée mal parce que j’ai risqué l’hypothèse
-d’une tentative de suicide... Le malheureux avait des chagrins... Mais
-quel est au juste son état?... Je vous en supplie, dites-moi toute la
-vérité!
-
-—Un suicide?... répéta le grand médecin de Paris avec un air de
-surprise et de doute. Et il regarda le chirurgien. Celui-ci hocha la
-tête, eut un grave sourire.
-
-—On ne se suicide pas en se braquant un revolver sur la hanche. Ou
-alors ce n’était pas sérieux.
-
-—Messieurs, interposa le médecin du pays, notre blessé, dans un court
-instant de connaissance, m’a parlé d’un homme qu’il avait vu s’enfuir.
-
-—Mais comment va-t-il?... Puis-je le voir?... Parlez... supplia
-Dalgrand.
-
-Aussitôt ces messieurs lui donnèrent de l’espoir. Ils avaient enfin
-extrait la balle. On l’avait retrouvée moins profondément qu’on ne
-craignait, mais dans une direction imprévue. Le choc contre l’os
-iliaque avait amorti la vitesse du projectile, qui n’avait pas pénétré
-dans l’intestin, mais avait effleuré le péritoine. Une péritonite
-localisée en résultait, dont le blessé pouvait certainement guérir,
-mais que la moindre aggravation rendrait générale et sans doute
-mortelle.
-
-—Ah! dit Sabine qui reprenait ses sens, il vivra!... C’est moi qui le
-soigne... Aucune complication n’est à craindre.
-
-—Si vous n’êtes pas surprise par des faiblesses comme celle-ci,
-madame, dit un des médecins avec douceur.
-
-—Non, non... Pas de danger!... fit-elle.
-
-Et, avant qu’on essayât de l’arrêter, elle glissa hors de la chambre.
-
-—Il faut la laisser faire, prononça le chirurgien. Des sentiments
-comme ceux-là accomplissent plus de miracles que nos bistouris.
-
-—Et moi? demanda Robert. Puis-je aller le voir?
-
-—Pas encore, monsieur. M. de Villenoise est affaibli par l’opération
-et étourdi par les anesthésiques. La moindre agitation serait
-dangereuse. Ayez un peu de patience. Avant la fin de la journée, nous
-lèverons sans doute la consigne.
-
-
-
-
-XI
-
-
-UNE des premières données, en même temps qu’une des premières surprises
-du magistrat chargé d’instruire l’«affaire de Villenoise», fut le
-faible calibre de la balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil,
-ni même d’un pistolet de combat, mais d’un petit revolver de poche.
-L’instrument du crime n’était donc pas l’arme d’un assassin vulgaire.
-On pouvait à peine admettre que ce fût celle d’un homme décidé à tuer.
-L’examen de cette balle tendait à détruire l’hypothèse d’une vengeance
-d’ouvrier éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était produite
-à l’usine depuis une longue période de temps. La popularité dont y
-jouissait M. de Villenoise rendait la supposition plus improbable
-encore.
-
-L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur. Moins encore
-celui d’un braconnier—qui aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé
-ces diverses catégories de criminels possibles, le juge d’instruction
-se sourit finement à lui-même: sans nul doute il se trouvait en face
-d’un drame passionnel.
-
-Comme le blessé ne pouvait encore subir un interrogatoire, le magistrat
-fit venir Dalgrand et le questionna sur la femme, ou _les_ femmes qui
-jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise.
-
-—Je suis à même de vous renseigner très exactement sur ce point,
-répondit l’inventeur. Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que
-je connais non seulement sa situation amoureuse, mais ses projets et
-ses moindres pensées à ce sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec
-M^{me} Sabine Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui ne vous a
-fait nul mystère de cette liaison. La douleur de cette pauvre femme,
-le dévouement de ses soins envers mon ami, témoignent d’une tendresse
-dont je connaissais déjà toute l’étendue. Il n’y a pas huit jours,
-nous avons passé ensemble, à Dinant, une soirée des plus cordiales.
-Leur affection réciproque semblait plus étroite que jamais. Pour tout
-dire, j’ai des raisons de croire que M. de Villenoise était décidé à
-régulariser la situation et que le mariage était prochain. Eh bien,
-cette femme qui l’adore, qui allait porter son nom, est la seule femme
-qui existe dans la vie de M. de Villenoise...
-
-Robert allait continuer. Il s’arrêta.
-
-—Vous semblez faire une restriction, monsieur, insinua le juge.
-
-—J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai pas dit: dans son cœur.
-Mais il s’agit d’un mystère si délicat...
-
-—Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de l’instruction...
-
-—Oh! cela n’importe en rien à l’instruction, monsieur. La pure jeune
-fille à qui je pense ignore le rêve passager qu’elle a fait naître. Et
-d’ailleurs (il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de celles
-qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver.
-
-Il y eut un instant de silence pendant lequel le juge se demanda s’il
-insisterait. La physionomie de Dalgrand l’en découragea. Il reprit:
-
-—Connaissez-vous, monsieur, toutes les particularités de l’existence
-que mène M^{me} Sabine Marsan? M. de Villenoise n’a-t-il aucun rival?
-
-—J’en donnerais volontiers ma parole d’honneur. Mais ceci est une
-certitude exclusivement morale. Vous avez toutes les ressources de
-l’enquête...
-
-Lorsque l’entretien fut terminé, Robert sortit avec un soupir de
-soulagement. Ces secrets d’amour étalés, cette nécessaire mais brutale
-analyse, le froissaient. Il songeait à Gilberte. Il s’émerveillait
-d’avoir tout récemment découvert le prodige d’héroïque pudeur qu’est
-parfois le cœur d’une jeune fille.
-
-La veille, il avait vu sa belle-sœur. Après avoir serré la main de son
-ami sans que celui-ci l’eût reconnu, Robert était aussitôt retourné à
-Paris pour donner des nouvelles à sa famille.
-
-Oh! dans quelle tragique mais tout intérieure et invisible angoisse
-elle l’attendait, la pauvre enfant amoureuse!... Comme eux tous,
-elle avait appris le malheur par les journaux; elle s’était déchiré
-le cœur à toutes les phrases contradictoires et incohérentes du
-fait-divers. Vincent était-il vivant ou mort? De quelle gravité était
-sa blessure?... Impossible de le savoir au juste. Aussi c’est à cause
-d’elle surtout que Robert s’était jeté dans le dernier train du soir,
-pour lui sauver l’horreur de l’incertitude pendant toute une autre nuit.
-
-Elle n’avait pas de confidente, personne sur l’épaule de qui sangloter
-sa peine. Trop fière ou trop chaste, elle n’avait murmuré dans
-nulle oreille son gracieux rêve d’amour. Sa sœur elle-même ne s’en
-doutait pas. Et Robert, qui l’avait deviné,—plus par Vincent que
-par elle-même,—voyant ce rêve impossible, n’en avait rien dit à
-Lucienne. La tendre complicité d’une sœur entretiendrait le mal au
-lieu de le guérir. Le silence et l’ignorance valaient mieux autour de
-Gilberte. Mais comme il la plaignait maintenant!... Quelle compassion
-l’emportait, lui pourtant l’homme raisonnable et fort, l’inventeur
-audacieux, le grand garçon rudement musclé, vers ce pauvre petit cœur
-muet!
-
-Quand il la vit, si maîtresse d’elle-même, si simplement héroïque,
-avec son visage d’enfant, assise à côté de son père, penchée sur sa
-tapisserie, l’aiguille seulement un peu flottante entre ses doigts
-tremblants, il perdit tout à coup le bel orgueil qui le grisait depuis
-le passage du viaduc. «Elle!...» se dit-il, «mais elle aurait ri, à
-côté de moi, sur la locomotive! Risquer sa vie! Qu’est-ce à côté de
-ce qu’elle éprouve! Et de quelle mystérieuse pureté d’âme procède la
-fermeté qu’elle déploie!»
-
-Il décrivit l’état de M. de Villenoise, atténuant ce que la situation
-présentait encore de dangereux. Mais à quel point ne fut-il pas
-déconcerté, lorsque Gilberte, levant ses beaux yeux bruns de sa
-tapisserie, prononça, d’une voix un peu chevrotante:
-
-—Pauvre jeune homme!... Qui est-ce qui le soigne?... Il n’a pas de
-mère, pas de sœur à son chevet!... Et les soins des étrangers, des
-mercenaires...
-
-Elle n’acheva pas. Décidément les mots se brisaient d’une façon
-embarrassante.
-
-—Mais, dit Lucienne, il a Robert.
-
-—Oh! s’écria Gilberte avec vivacité, Robert est ici. Demain seulement
-il retournera... Et pendant toute cette longue nuit, dans le moment le
-plus dangereux...
-
-Dalgrand prit alors un parti. Ne devait-il pas à cette enfant la
-vérité, si dure qu’elle fût?
-
-—Ne vous tourmentez pas trop, mes petites, prononça-t-il,—s’adressant
-à sa femme autant qu’à sa belle-sœur,—Vincent possède, au contraire,
-la meilleure, la plus dévouée des garde-malades. Même pour vous, je ne
-l’aurais pas quitté, si je ne l’avais laissé en bonnes mains.
-
-Lucienne devina tout de suite. D’un sourire malicieux elle riposta au
-regard expressif de Robert, puis elle cligna des yeux en lui montrant
-Gilberte. Il ne fallait pas en dire trop long devant la jeune fille.
-
-Celle-ci cependant questionnait, curieuse et instinctivement troublée:
-
-—Quelle est cette femme qui le soigne?
-
-—Une dame que vous ne connaissez pas, petite sœur.
-
-—Une de ses parentes, alors?
-
-Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez équivoque. Il avait été sur le
-point de trancher net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais,
-d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit que le remède ne
-fût pire que le mal. Comment la pauvre fillette, déjà toute secouée
-d’inquiétude, supporterait-elle un semblable coup?
-
-Ses ménagements masculins n’atténuaient rien du tout. Il en avait trop
-dit, comptant sur l’ignorance de la jeune fille. Mais cette ignorance
-n’est que relative. Que de notions flottantes, émanées des causeries
-même les moins risquées, des lectures même les plus avouables, et
-de l’éducation littéraire même la plus restreinte, sans compter les
-indiscrétions, les hasards, viennent se condenser dans ces petits
-cerveaux! La curiosité les aiguise, la nature les éclaire. Et tout
-cela les emplit d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée,
-mais déformée toujours, pire pour certaines natures que la réelle
-connaissance des choses.
-
-Gilberte pressentit tout de suite que la femme qui avait ce bonheur
-inouï de soigner Vincent, c’était sa rivale à elle-même. Toutefois,
-malgré les craintes de Robert, elle en éprouva presque du soulagement.
-Car elle s’était crue simplement dédaignée du jeune homme, et elle
-avait eu la douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme d’une
-fillette sans importance. Mais s’il était lié ou engagé ailleurs,
-peut-être avait-il une excuse. Peut-être même... Une divination d’une
-justesse extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle comprit
-certaines expressions de tristesse, certaines paroles inexplicables,
-remarquées chez M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus
-doux se substituait peu à peu à son amère aventure. Pourtant ce qui ne
-renaissait pas, ce qui ne renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels
-qu’eussent été les combats de Vincent, ils se termineraient maintenant
-en faveur de cette femme assise à son chevet. Quel indestructible
-lien que de mortelles souffrances atténuées par des mains légères!
-Comment détourner son amour et ses regards d’un visage qu’on a vu
-infatigablement auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses?
-Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment intraduisible et
-muet, enchaîné sous les triples barrières de la fierté, de la pudeur et
-de la bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le droit d’entrer dans
-la chambre du blessé, de lui offrir une cuillerée de potion, de relever
-ses oreillers sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle pu se
-faire aimer?...
-
-C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses aiguillées de laine.
-Robert et Lucienne s’étaient retirés. En relevant la tête, Gilberte
-s’aperçut que le général s’était endormi dans son fauteuil, un livre de
-stratégie glissé sur ses genoux.
-
-Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa poitrine le long
-sanglot silencieux qui l’étouffait depuis longtemps. Puis, une à une,
-sur sa tapisserie, des larmes lourdes et désespérées tombèrent...
-
-
-
-
-XII
-
-
-VINCENT avait repris toute sa connaissance. Le danger semblait conjuré.
-Il ne restait plus au malade qu’une extrême faiblesse.
-
-Un matin, Robert lui dit, en montrant Sabine qui, la tête renversée sur
-le dossier d’une bergère, laissait ses yeux se fermer de lassitude:
-
-—Sais-tu bien ce que tu dois à cette adorable femme?
-
-Le regard encore lourd et indécis de Vincent suivit le geste de son
-ami. Il considéra un instant Sabine. Et, comme ses nerfs n’avaient pas
-repris leur solidité, tout de suite ses cils se mouillèrent.
-
-—Voyons, dit l’inventeur, ce n’est pas la peine de t’émotionner non
-plus.
-
-—Si... murmura M. de Villenoise. Car j’ai été injuste envers elle...
-J’ai été cruel... Je l’ai fait souffrir...
-
-—Ah! bien, si tu te mets à dire des bêtises, fit Robert, je vais
-t’interdire de parler.
-
-—Tu ne sais pas... reprit le malade.
-
-—Je ne veux rien savoir, interrompit l’autre gaiement.
-
-Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui coûtaient encore les
-phrases un peu longues, insista:
-
-—Elle a été si bonne!... si patiente!... toute changée... Jamais je ne
-l’avais vue ainsi... D’une telle douceur... Et pas la moindre allusion
-pénible, pas un reproche...
-
-—Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue visible de Vincent,
-tais-toi... Moi, d’abord, j’ai apporté du travail. Je vais prendre des
-notes.
-
-Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre, fit sortir la mine de
-son porte-crayon, et se mit à lire. De temps en temps, il s’arrêtait
-pour inscrire des signes dans les marges.
-
-La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme son propre visage, M.
-de Villenoise regardait toujours Sabine.
-
-La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était endormie pour de bon. Et,
-dans le ravage de sa beauté défaillante, se lisait la véritable étendue
-de son dévouement. Car elle était à l’âge où le moindre excès, la
-moindre imprudence, le plus léger surmenage précipite le déclin d’une
-jeunesse qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée par la crise
-fatale, si hantée par cette idée qu’avec chaque parcelle évanouie
-de ses charmes s’évanouissait une parcelle d’amour dans le cœur de
-Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur des nuits sans
-sommeil. Trop clairvoyante sous ce rapport, et prenant d’ordinaire
-tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers de la grande
-lumière, l’entretenant par d’ingénieux artifices de toilette qu’elle ne
-pouvait pratiquer à Villenoise, comment avait-elle trouvé le courage
-d’un irréparable sacrifice? Et maintenant que Vincent allait mieux,
-maintenant qu’il discernait et jugeait tout, elle osait s’approcher de
-lui dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes d’une
-longue veille. Parce que, dans cette délicate convalescence, les plus
-grandes précautions étaient indispensables, et qu’elle ne voulait pas
-confier son cher malade, fût-ce pour un instant, à d’autres mains.
-
-M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse et fine, assez de côtés
-féminins pour apprécier ce qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté
-inaperçu, ou même eût fait tort à Sabine. Un amant moins sentimental
-aurait éprouvé peut-être un regret voisin du détachement à contempler
-ce pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau. Tandis que
-jamais, dans tout son éclat, la beauté de Sabine n’avait remué Vincent
-comme en ce moment le remuaient les meurtrissures du teint et des
-traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement des joues, et les menues
-griffures des rides sur cette figure endormie.
-
-«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a sauvé la vie... Moi,
-j’avais brisé la sienne!... Et à quel prix m’arrache-t-elle à la
-mort?... Au prix de ce qu’une femme a de plus précieux,—surtout à son
-âge,—sa beauté. Et cela lorsque je venais de lui avouer brutalement
-mon amour pour une autre!...»
-
-Robert, qui leva les yeux de son livre, devina en partie les pensées de
-Vincent.
-
-—Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire?
-
-—L’épouser, répondit M. de Villenoise.
-
-A ce moment le médecin entra. Le mouvement de cette entrée réveilla
-Sabine, qui vint écouter anxieusement les observations faites par
-l’homme de science.
-
-—Je trouve un peu d’excitation, prononça celui-ci. Le pouls était
-meilleur hier.
-
-Et, se tournant vers M^{me} Marsan:
-
-—Le juge d’instruction est en bas. Il désire interroger M. de
-Villenoise le plus tôt possible. Mais je ne suis pas assez content de
-mon malade aujourd’hui. Je vais demander qu’on remette cela à demain.
-
-—Docteur, je vous en prie!... s’écria Vincent d’une voix presque
-forte. Faites-le entrer. J’ai si peu de chose à lui dire que cela ne me
-fatiguera pas.
-
-Le médecin hocha la tête.
-
-—Mais, reprit nerveusement le blessé, vous ne savez donc pas que c’est
-ce mystère qui me fait mal!... On a voulu ma mort... On la veut encore
-peut-être...
-
-—Votre mort!... s’écria Sabine.
-
-Elle haussa les épaules.
-
-—Mais, quelques centimètres plus bas, cette petite balle vous eût fait
-à la jambe une blessure insignifiante! Est-ce bien sûr qu’on ait voulu
-vous tuer?
-
-Un silence étonné accueillit cette exclamation. M^{me} Marsan se força
-de rire et ajouta très vite:
-
-—C’est vrai!... Il se met martel en tête. Ne faut-il pas le remonter
-un peu?
-
-—Docteur, laissez venir le juge, insista Vincent.
-
-Le médecin se pencha de nouveau vers son malade. Mais Robert continua
-de regarder Sabine, qui, elle-même, regardait M. de Villenoise. Et tout
-à coup—il ne sut pas pourquoi—l’inventeur eut dans l’oreille comme
-l’écho des paroles échangées entre lui et M^{me} Marsan, le lendemain
-du crime, dans le cabinet de travail. Pourquoi repensait-il à cette
-conversation? Peut-être parce que Sabine venait de s’exprimer avec
-une intonation semblable. Que lui avait-elle dit alors? Il se sentait
-près de s’en souvenir, comme dans un réveil bizarre d’impressions...
-Une similitude d’accent évoquait des lambeaux de phrases, et aussi des
-particularités de physionomie. Elle lui apparaissait de nouveau la même
-femme que ce matin-là... Un peu différente d’elle-même, différente de
-la garde-malade sublime qu’il admirait tout à l’heure... Pourquoi?...
-L’autre jour, c’était l’émotion—ou du moins il l’avait cru. Mais
-maintenant?... Quelle note inquiétante avait donc sonné dans sa voix?...
-
-Robert, pris d’un vague malaise, tenait toujours ses yeux fixés sur
-M^{me} Marsan. Elle sentit ce regard qu’elle évitait de rencontrer. Et,
-soudain, sans attendre le dernier avis du docteur, elle se détourna et
-sortit de la chambre.
-
-Cependant le médecin se laissait fléchir par les instances de M. de
-Villenoise. Craignant que son refus ne provoquât plus de fièvre que
-l’entretien avec le juge, il partit en promettant de faire monter
-celui-ci.
-
-Des minutes se passèrent. Personne ne paraissait. Le blessé
-s’impatienta.
-
-—Va donc voir, dit-il à Robert.
-
-Bientôt celui-ci revint, suivi seulement de Sabine.
-
-—Mon ami, dit-elle en s’approchant du lit, c’est moi qui ai prié le
-juge de partir. J’ai vu que le docteur faiblissait, je suis descendue
-avant lui...
-
-Elle ajouta, en passant légèrement ses doigts sur le front du malade:
-
-—Oh! ne froncez pas méchamment vos sourcils. Pardonnez-moi... J’avais
-si grand’peur que vous ne vous fissiez du mal!...
-
-—Est-ce sûr, demanda Vincent, qu’il reviendra demain?
-
-—Oui, oui... demain matin. Il est aussi pressé que vous.
-
-Le quelque chose de soupçonneux et d’inquiet qui s’était éveillé chez
-Dalgrand se dressa de nouveau en lui, moins inconscient, plus aigu. Et,
-dans la journée, cela prit forme. L’inventeur crut remarquer que M^{me}
-Marsan souhaitait qu’il ne fût pas là quand le juge d’instruction
-interrogerait Vincent.
-
-Depuis l’accident, Robert circulait sans cesse entre Paris et
-Villenoise. Parfois il passait la nuit au château. C’était quand il y
-arrivait dans la soirée. Ce jour-là, étant venu de Paris par le premier
-train, il comptait s’en retourner avant le dîner, pour ne pas condamner
-Lucienne à une solitude trop longue. Mais il trouva que M^{me} Marsan
-s’occupait, par extraordinaire, un peu trop de son départ. Elle avait
-donné bien vite l’ordre de faire atteler à trois heures pour conduire
-M. Dalgrand à la gare. Puis, s’informant de l’heure où il faudrait le
-faire chercher demain, elle avait dit:
-
-—Pas trop tôt le matin, n’est-ce pas? Nous aurons le juge
-d’instruction... On pourrait oublier d’envoyer la voiture... Et déjà on
-devra le chercher lui-même, au train d’Évreux.
-
-De telles objections, dans une maison où les nombreux attelages
-n’avaient plus rien à faire, et de la part de Sabine, qui laissait
-d’ordinaire tous ces soins au premier piqueur,—affectant même de ne
-pas se poser en maîtresse vis-à-vis de la valetaille,—ne pouvaient
-manquer de frapper Dalgrand, surtout dans l’état d’esprit où il se
-trouvait.
-
-«Elle veut certainement,» se dit-il, «que je n’assiste pas à
-l’interrogatoire de Vincent. Mais pourquoi?... Il faut que je sache.
-Je resterai, et je l’observerai. Ces diables de petites cervelles
-féminines... On ne sait jamais quelles bizarres combinaisons peuvent
-s’y établir.»
-
-Robert, qui ne manquait pas de finesse, malgré la franchise large de sa
-nature, ne déclara pas brusquement qu’il voulait rester à Villenoise.
-Il sut se faire retenir par Vincent. D’après une idée qu’il lui
-suggéra, le malade se mit en tête de le garder jusqu’au lendemain.
-
-—Vois-tu, dit celui-ci, je serais bien aise que tu fusses là en même
-temps que le juge. Tu connais tout de ma vie... Tu auras peut-être une
-idée qui ne nous viendrait ni à lui, ni à moi. Puis cela m’évitera la
-fatigue de faire deux fois le même récit, les mêmes réflexions. Ce que
-je dirai sera nouveau pour toi, puisqu’on ne m’a pas encore permis de
-parler de...
-
-Robert l’interrompit en riant.
-
-—Et tu en dis bien long, cependant. Allons, tais-toi, sacré bavard!
-C’est entendu, je reste. Je vais aller dans ton cabinet téléphoner à
-Lucienne.
-
-Le malade secoua la tête. Puis, comme il se sentait vraiment las, il
-fit signe à Sabine d’expliquer quelque chose.
-
-Celle-ci n’eut pas la présence d’esprit de cacher sa contrariété. Elle
-prit un air glacial.
-
-—Le téléphone du château ne communique pas avec Paris, dit-elle. Il
-n’y a que celui de l’usine. Téléphonez à l’usine, qui téléphonera à
-Paris. Ou bien allez à l’usine, à votre choix.
-
-—Je vais à l’usine, dit Robert. Cela me promènera. Et je rapporterai à
-Vincent des nouvelles de tout son monde.
-
-Quand il revint, deux heures après, il trouva M. de Villenoise
-assoupi. Dès le seuil, il vit le doigt levé de Sabine. Il s’assit donc
-à distance, et se mit à déployer un journal, avec toute la lenteur
-nécessaire pour que le papier ne criât pas.
-
-M^{me} Marsan se leva et, souriant d’un air gracieux, vint se placer
-sur un siège plus proche de l’inventeur. Elle avait donc réfléchi
-sur sa propre maladresse? Comme il était sous l’influence d’une
-prévention, Robert trouva maintenant quelque chose d’exagéré dans la
-politesse qu’elle lui témoignait.
-
-—Nous pouvons parler, dit-elle à voix basse. Ce n’est pas encore,
-malheureusement, le sommeil de la santé. C’est un accablement plus
-profond. Pauvre ami!...
-
-—Il a dormi tout le temps de mon absence? demanda Robert.
-
-—Tout le temps. Et ça va bien, là-bas, à l’usine?
-
-—Comme sur des roulettes. On travaille ferme. Et tout ce monde-là ne
-pense qu’à lui. Ah! il est sincèrement aimé.
-
-—Il le mérite bien. Mais lisez votre journal, monsieur Dalgrand.
-Tenez, moi aussi, j’ai ma lecture.
-
-Elle lui montra un roman commencé. Ils échangèrent encore quelques
-réflexions sur le sujet et sur l’auteur, puis Sabine se renversa contre
-le dossier de son fauteuil et éleva le livre, derrière lequel son
-visage disparut. Robert ne voyait plus que ses deux mains allongées et
-pâles, qui soutenaient le volume.
-
-Lui-même s’absorba dans la politique. Mais, de temps à autre, la
-blancheur de ces mains sur la reliure foncée l’attirait, et il relevait
-les yeux.
-
-Tout à coup il se pencha vers elle, frappé par une remarque:
-
-—Tiens! mais votre bague... vous ne l’avez plus?
-
-Sabine eut un grand sursaut. Elle retira les mains si vivement que le
-livre tomba sur ses genoux.
-
-—Oh! comme vous m’avez fait peur!
-
-En effet, elle restait blême, et tout son corps tremblait.
-
-—Mon Dieu! dit-il, que je suis fâché! C’est vrai... J’ai parlé trop
-brusquement... Mais le souvenir de cette bague m’est revenu tout à
-coup... Et vous m’aviez dit, à Dinant, que jamais elle ne quitterait
-votre doigt.
-
-—J’ai eu le malheur de la casser, répondit Sabine, qui se remettait
-avec peine.
-
-—De la casser!...
-
-—C’est-à-dire... la miniature.
-
-—Comment cela? Vous l’avez heurtée?
-
-—Probablement.
-
-—Et la miniature s’est fendue?
-
-—Fendue... brisée en morceaux... Enfin elle est tombée.
-
-—Vous avez les débris?
-
-—Non.
-
-—Tiens, pourquoi? On aurait pu recoller, raccommoder la chose,
-peut-être. Mais vous devez être désolée, vous y teniez tant!
-
-—Que voulez-vous!...
-
-Cette exclamation d’une banalité résignée étonna Robert. Il crut
-remarquer de la gêne dans l’attitude de M^{me} Marsan. Aussitôt il
-insista beaucoup sur ce léger malheur. Où cela s’était-il produit?
-Elle avait dû se faire mal? car il fallait un choc assez violent pour
-briser cette petite plaque d’ivoire doublée d’or, surtout en plusieurs
-morceaux.
-
-Elle ne se rappelait pas. Avait-elle eu le loisir d’y prêter attention
-quand Vincent était à la mort? La miniature s’était détachée. Et s’il
-y avait plusieurs morceaux, c’est qu’ensuite, probablement, on avait
-marché dessus. Le fait est que la miniature n’existait plus, et que,
-par conséquent, on ne pouvait la replacer dans le chaton de la bague.
-
-—Pourquoi ne portez-vous pas au moins l’anneau? demanda Robert, qui
-s’amusait à prolonger l’embarras visible de Sabine.
-
-—Parce que Vincent aurait pu remarquer...
-
-Bien vite elle expliqua:
-
-—Cela lui aurait fait de la peine... l’aurait impressionné comme un
-présage. Quand il sera guéri, je lui dirai.
-
-Un doute ironique pointait dans les yeux de Robert.
-
-—Pourquoi me regardez-vous comme cela? interrogea Sabine avec un
-air de hauteur. Si vous ne me croyez pas, allez regarder dans cette
-bonbonnière, là, vers le milieu de cette vitrine. Vous y trouverez la
-bague.
-
-Il le fit comme elle le lui disait, poussé par un sentiment
-irrésistible, qui supprimait toute galanterie, et presque toute
-politesse,—car il semblait douter de sa parole. Dans la bonbonnière,
-il trouva l’anneau d’or, avec la doublure du chaton, toujours entourée
-par la guirlande en marcassites. Mais, de la miniature, il ne restait
-qu’un fragment encore solidement encastré dans la monture. En examinant
-l’objet avec attention, il remarqua que l’anneau, pourtant ancien et
-massif, était déformé, faussé, et le chaton bossué.
-
-—Diable! murmura-t-il, avec un ton plein d’une méfiance voulue, il a
-fallu un fameux choc!...
-
-Instinctivement il se sentait sur la piste de quelque petit mystère
-féminin. Aussi, quoiqu’il n’y attachât guère d’importance, il
-s’amusait, par malice, à prendre des airs soupçonneux et à poser sur
-Sabine des regards capables de troubler la conscience la plus pure.
-A son grand étonnement, il la vit se lever, et marcher vers lui avec
-une telle expression de fureur mêlée d’effroi qu’il en fit un pas en
-arrière.
-
-—Rendez-moi cette bague! dit-elle.
-
-Il la lui tendit tout de suite. Et aussitôt il en eut du regret, en
-constatant la surprise et la joie mal dissimulées de M^{me} Marsan. Une
-détente se produisit en elle. Sa main, crispée sur le bijou, s’enfonça
-dans sa poche. Mais, en même temps, elle essaya de rire.
-
-—Allons! reprit-elle, vous feriez un mauvais juge d’instruction. Ne
-vous essayez plus à jouer ce rôle-là.
-
-«Un juge d’instruction!...» Le mot eut un retentissement tragique
-dans l’esprit de Robert. Cette bague avait donc un rapport quelconque
-avec le crime?... Ce n’est pas le hasard qui fait monter aux lèvres
-certaines syllabes à certains moments décisifs. En ce jour, et à
-Villenoise, on ne parlait pas de juge d’instruction sans songer au
-drame qui occupait toutes les pensées. Une femme comme Sabine n’aurait
-pas fait une plaisanterie pareille, si quelque impulsion venue des
-profondeurs mêmes de son âme ne l’eût poussée à prononcer cette phrase.
-
-«J’en aurais su davantage,» se dit Robert, «si j’avais feint de garder
-cette bague. La crainte que je m’en emparasse a fait perdre la tête à
-cette impérieuse créature, quand elle a vu que j’examinais le bijou
-de trop près. Elle a peur que je ne soupçonne quelque chose... Et, de
-fait, je soupçonne beaucoup... Mais quoi?... dans quel sens?... dans
-quel ordre d’idées?... Je serais bien embarrassé de le dire. J’ai
-pourtant un jalon maintenant. L’accident arrivé à cette bague coïncide
-certainement avec le coup de revolver tiré sur mon pauvre ami. Partons
-toujours de là. Nous arriverons peut-être à un résultat que M^{me}
-Sabine elle-même ne saurait pas découvrir.»
-
-Justement ce soir-là, comme Vincent se trouvait mieux, après son long
-sommeil, il supplia sa chère garde-malade de consentir à prendre enfin
-un repas régulier, à descendre dîner avec Robert. Elle fit moins de
-façons qu’il ne s’y attendait. Et, comme elle montrait même de la
-gaieté, presque une nuance de coquetterie, le malade se mit à les
-taquiner tous les deux, s’accusant d’imprudence, prenant plaisamment
-ombrage du tête-à-tête qu’il provoquait lui-même.
-
-—Ah! enfin... s’écria-t-elle. J’entends votre bon rire. O Dieu!...
-J’ai eu tellement peur de ne plus jamais...
-
-Un sanglot lui coupa la parole. Elle se pencha vers son amant...
-Et—tandis que, par discrétion, Robert s’éloignait—les bras amaigris
-du blessé enveloppèrent le buste fin qui touchait sa poitrine.
-
-—Chère Sabine!... Ma chère femme!
-
-—O mon Vincent!...
-
-Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première, pour ne point le
-fatiguer par trop d’émotion, elle détacha leur étreinte.
-
-—Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement profond.
-
-Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil encore, elle lui
-envoya, des lèvres et des doigts, une caresse avec un sourire.
-
-Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête pour surprendre
-quelque indice du secret de Sabine, se leva de table plus désorienté
-qu’auparavant. Il s’était retrouvé en face de la charmeuse admirée en
-Belgique. Une source mystérieuse de joie—ouverte, sans qu’il le sût,
-par un mot de Vincent—transfigurait de nouveau la changeante créature.
-Et, devant l’épanouissement de sa gaieté, dans le vol fantasque de son
-esprit, sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa pénétration
-d’analyste et d’observateur. Pourtant il garda l’impression de méfiance
-éprouvée dans l’après-midi,—impression trop vive et trop nette pour
-s’effacer de sitôt.
-
-Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges idées le
-hantèrent.
-
-Quand il se les rappela, au matin, en entrant dans la chambre de son
-ami, Robert crut avoir été le jouet d’un cauchemar.
-
-Tout semblait harmonie et joie dans cette chambre, même sur la
-physionomie du malade. M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et
-sur son visage pâle se peignait cette ivresse que cause à ceux qui
-ont vu de tout près la mort la sensation du retour à la vie. Sabine
-avait changé de toilette. Sa femme de chambre était venue avec une
-malle. On avait mis de côté la robe sombre et simple, portée pendant
-des jours et des nuits. La jeune femme—car elle paraissait jeune
-ce matin-là—semblait vraiment la châtelaine de Villenoise, dans
-l’élégance et l’intimité de son chez-elle, vêtue qu’elle était d’un
-souple costume d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu vaporeux
-par la profusion des dentelles. Ses magnifiques cheveux noirs, partagés
-comme toujours en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas tordus
-en chignon, mais pendaient en une seule grosse natte, dont le bout,
-négligemment attaché, s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches
-folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut surpris de la grâce
-que cette coiffure négligée donnait à cette beauté plutôt sévère;
-dix années lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai que la
-fraîcheur inattendue des joues et des lèvres, que l’éclat des yeux,
-si l’on pouvait y voir le résultat d’une première nuit de complet
-repos et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude, devaient
-être attribués peut-être plus exactement à un imperceptible et savant
-maquillage.
-
-Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine, et on ne sait
-quel air de fête répandu dans la pièce,—l’attirail des médicaments
-disparu, des gerbes de chrysanthèmes disposées avec goût,—puis surtout
-peut-être l’allégresse de vivre étincelant dans les yeux de cet homme
-jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir son lit de mort,
-tout ce spectacle, embrassé d’un coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un
-peu serré de Robert Dalgrand.
-
-—Tu nous admires, hein? s’écria gaiement M. de Villenoise. Nous nous
-sommes faits beaux. Regarde-moi donc!
-
-Et il carrait en riant ses épaules amincies dans un joli veston de
-flanelle à ganses de soie.
-
-—Oh! le fat, riposta son ami du même ton. Toi, beau?... Par
-exemple!... J’aime mieux regarder M^{me} Sabine.
-
-—Tiens!... dit Vincent. Et l’embrasser peut-être... Allons, vas-y, je
-te le permets.
-
-Robert effleura galamment de sa moustache la poudre de riz si
-habilement étendue sur la joue de M^{me} Marsan. Puis tous trois se
-mirent à échanger des taquineries sans prétention, des drôleries
-niaises, tous les enfantillages par où le cœur et l’esprit se
-détendent, après les grands travaux et les grandes anxiétés.
-
-Un domestique vint demander si M. le juge d’instruction, avec son
-greffier, pouvait être reçu par M. de Villenoise.
-
-On les fit entrer. Le magistrat prit un siège tout près du malade. Le
-greffier s’assit à une petite table, que l’on débarrassa de plusieurs
-bibelots pour qu’il pût écrire. Aussitôt M. de Villenoise demanda la
-permission pour M^{me} Marsan et pour son ami Robert d’assister à
-l’entretien. Le juge connaissait déjà ces deux personnes. Il acquiesça
-avec un empressement poli.
-
-Dès le début de la séance, les facultés observatrices de Dalgrand
-s’aiguisèrent en face d’un tout petit fait. Il observa que Sabine
-s’asseyait derrière le juge et à contre-jour.
-
-«Décidément,» se dit-il, «elle a quelque chose à cacher,—quelque chose
-que je dois et que je veux surprendre. Mais, mon Dieu! quel rapport
-peut-il y avoir entre un secret de cette femme, qui tient à Vincent
-plus qu’à sa propre vie, et le crime qui a failli le lui enlever?»
-
-Il se plaça lui-même de façon à l’observer le mieux possible. Mais à
-peine était-il assis, qu’elle vira d’un mouvement imperceptible, et,
-posant son coude sur le bras de son fauteuil, du côté de Robert, elle y
-appuya sa tête de sorte qu’il ne vît plus son visage.
-
-«Oh! oh! ma belle,» pensa-t-il. «C’est donc sérieux?... Nous avons donc
-vraiment peur?»
-
-M. de Villenoise raconta au juge tout ce qu’il savait de l’attentat
-dirigé contre sa personne. C’était peu de chose. Et cependant il avait
-aperçu l’assassin.
-
-—Vous dites, monsieur, que cet homme sautait d’un rocher sur l’autre,
-et que le bond indiquait beaucoup de hardiesse, de légèreté? demanda le
-magistrat.
-
-—Une hardiesse étonnante, monsieur. J’en ai été saisi, même dans ma
-situation critique.
-
-—Donc l’homme est jeune, murmura le juge.
-
-Vincent releva le mot.
-
-—Jeune!... Oh! je le crois. Dans ma pensée, ce serait plutôt un jeune
-garçon qu’un homme fait.
-
-—Sur quoi basez-vous cette supposition?
-
-—Mon Dieu!... C’est difficile à dire... Sur la silhouette, l’allure
-du corps, et—je puis presque affirmer—l’absence de barbe. Mais,
-monsieur, autant je distingue nettement cette rapide vision quand je
-ferme les yeux, autant je suis incapable de la fixer par des mots, d’en
-détailler le moindre trait. C’est une impression plutôt qu’une image...
-Et cependant, je la vois.... Il me semble que je la vois!...
-
-M. de Villenoise, en prononçant ces derniers mots avec force, projeta
-le buste en avant.
-
-Dalgrand crut remarquer—mais il n’en fut pas sûr—que Sabine avait eu
-comme un léger haut-le-corps en arrière.
-
-—Nous avons fait une première perquisition, monsieur, reprit le juge,
-vers l’endroit d’où nous supposions qu’était parti le coup de revolver.
-Mais cet endroit, nous ne le connaissons pas avec certitude. Et si vous
-voulez bien le déterminer exactement... aussi exactement, du moins, que
-votre mémoire...
-
-—Monsieur, je puis vous l’indiquer à un mètre près. Et s’il m’était
-possible de m’y rendre, je crois que je vous désignerais la broussaille
-d’où l’on a tiré. Si vous partez du château...
-
-Il commença une description minutieuse de l’itinéraire à suivre, puis
-de l’allée sombre, et enfin du point précis où Gipsy s’était cabrée.
-
-—D’ailleurs, ajouta-t-il, voici mon ami Dalgrand qui doit reconnaître,
-à peu de chose près, l’endroit dont je parle, et qui vous y conduira.
-Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas, Robert?... La pointe du Chaos, là où
-les derniers blocs de l’éboulement ont roulé, se sont arrêtés...
-
-Le juge se tourna légèrement vers l’inventeur qui faisait: «Oui,» de la
-tête.
-
-—Et, tiens! reprit Vincent, frappé d’une idée. Le joli saut de mon
-bonhomme, eh bien, il l’a exécuté un peu plus haut, en remontant, de
-l’une à l’autre de ces deux roches... tu sais bien... entre lesquelles
-je t’ai proposé un jour en riant de construire ton premier pont en
-aluminium.
-
-—Ah! très bien, j’y suis, dit Dalgrand.
-
-—Alors, dit le juge, l’homme remontait dans les rochers...
-Pourquoi?... Quel chemin rejoignait-il au sommet?
-
-—Aucun. Il ne pouvait que redescendre de l’autre côté par un sentier
-en pente douce. Mais il se mettait momentanément hors de portée. Car,
-pour le rattraper, il eût fallu bondir aussi lestement que lui, ou
-faire un très grand détour.
-
-—N’y a-t-il pas, demanda le magistrat, une excavation vers la partie
-supérieure de la colline?
-
-—Oui, un trou étroit et profond, que nous appelons le Puits du Diable.
-
-A ce nom, Robert vit distinctement trembler la main sur laquelle
-reposait la tête de Sabine.
-
-—J’ai déjà pensé à faire fouiller ce trou, remarqua le juge.
-
-M^{me} Marsan changea de position, prit une de ses mains dans l’autre.
-Mais, comme malgré son effort visible pour se raidir le frémissement
-nerveux continuait, elle se leva, fit deux pas dans la chambre.
-Et bientôt elle parut très occupée à disposer différemment les
-chrysanthèmes d’une des gerbes.
-
-Robert n’osa la suivre des yeux. Il se sentait devenir tellement pâle
-et craignait tant une trahison de son regard, qu’à son tour il enfouit
-sa tête dans ses mains.
-
-Mais tout de suite il repoussa le soupçon inouï qui venait de le
-traverser comme un éclair.
-
-«Elle a peur qu’on ne fouille ce trou, parce qu’elle y a jadis jeté
-quelque lettre peut-être, un de ces riens compromettants que toutes
-les femmes gardent parmi les chiffons de leur armoire à glace, et dont
-elles ne se débarrassent qu’à la dernière extrémité. Voyons, est-ce que
-j’ai eu un instant de folie? Qu’est-ce que j’allais imaginer là?...»
-
-Enfin maître de son propre trouble, il revint à la conscience de ce qui
-se passait pour entendre Vincent expliquer que des fouilles dans le
-Puits du Diable n’amèneraient guère de résultat.
-
-—Les roches se resserrent vers cinq à six mètres au-dessous de
-l’ouverture, de façon à ne pas laisser passer le corps d’un homme.
-C’est le revolver que vous penseriez peut-être retrouver là dedans,
-monsieur? Eh bien, si l’assassin l’y a jeté, il connaissait l’endroit,
-sans doute, et ce rétrécissement du trou. Il aurait eu là une idée
-excellente.
-
-—Avez-vous vu, monsieur, dit le juge, la balle qui a failli vous tuer?
-
-—Non, répondit Vincent. Le docteur m’a dit qu’elle est d’un calibre
-infime.
-
-—La voici, prononça le juge.
-
-M. de Villenoise la prit entre ses doigts d’un air un peu ému. Puis il
-la fit rouler dans sa paume. Et finalement il éclata de rire.
-
-—Mais ce n’est pas sérieux! s’écria-t-il. C’est sorti d’un joujou
-d’enfant. Dire que ce méchant petit grain de plomb!... C’est humiliant,
-ma parole d’honneur!
-
-Comme le magistrat se taisait, Vincent, à son tour, l’interrogea:
-
-—Qu’en pensez-vous?
-
-—Je pense, dit-il, que cette balle est sortie d’une arme élégante,
-d’un de ces petits revolvers à crosse ouvragée, que certains hommes du
-monde aiment à avoir dans leurs poches, mais surtout que les femmes
-adorent, comme des bijoux qui seraient dangereux.
-
-Robert, involontairement cette fois, leva les yeux vers Sabine. S’il
-avait prévu son propre mouvement, il n’eût jamais osé l’accomplir. Son
-regard en disait trop.
-
-Il rencontra celui de M^{me} Marsan. Elle posait sur lui, ardemment,
-ses prunelles noires. Quand elle se vit surprise, elle ne les détourna
-pas. Au contraire elle s’adressa directement à l’inventeur.
-
-—Oui, c’est vrai, dit-elle en relevant la dernière phrase du juge.
-Je les connais, ces petits revolvers. J’en ai eu un moi-même... un
-charmant, dont la crosse était de nacre avec mon chiffre en or.
-
-Le juge d’instruction se retourna vivement. Lui aussi, il examina cette
-femme.
-
-Elle était calme, souriant presque de l’allusion faite à la puérile
-crânerie de son sexe. Elle avança vers le lit, et passant la main
-devant le juge:
-
-—Vous permettez?... dit-elle.
-
-Vincent lui tendit la balle:
-
-—Tenez, ma chère amie... C’est bien avec de petits projectiles de ce
-genre que vous faisiez de si jolis cartons.
-
-—Madame est forte au pistolet? demanda le juge d’instruction.
-
-—Mais oui, assez... répondit-elle avec un léger rire de fierté.
-
-—Vous seriez bien bonne, madame, reprit le magistrat, de m’autoriser
-à prendre chez vous votre revolver. Nous pourrions voir si c’est bien
-ce genre d’arme...
-
-—Oh! dit-elle, je ne l’ai plus. Ces exercices masculins déplaisaient à
-M. de Villenoise... Je m’en suis ôté jusqu’à la tentation.
-
-—C’est vrai, sourit Vincent. Je lui ai assez fait la guerre!...
-
-A cette exclamation du malade, le juge prit un air véritablement
-perplexe. Puis, très vite, il s’empressa de faire dévier
-l’interrogatoire, craignant qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait
-de l’effleurer. Il avait fait une enquête minutieuse. Et maintenant
-il était absolument certain que, dans la vie de M^{me} Marsan, toute
-dévouée à son unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie même,
-ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci, d’autre part, offrait
-l’exemple d’une fidélité rare chez un homme si jeune, dont la fortune
-devait attirer les femmes comme la lumière attire les papillons, beau
-garçon en outre, fait pour plaire et pour aimer à plaire. Bien que
-soupçonneux par devoir et par vocation, le magistrat eut un mouvement
-de gêne, en songeant à la pensée monstrueuse dont il venait d’obscurcir
-ce délicat roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture
-l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur quelle piste absurde
-avait-il failli s’égarer? Il rattrapa bien vite à ses propres yeux sa
-courte sottise en affectant des airs d’homme du monde auprès de M^{me}
-Marsan.
-
-Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases aimables, Sabine se
-retira de nouveau derrière lui. Mais elle se retira par un brusque
-renversement du corps, comme quelqu’un à bout de forces, qui n’en peut
-plus, qui va, s’il ne quitte pas à temps la scène, défaillir sous le
-poids de son rôle. Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle
-avait quitté trois minutes auparavant pour arranger les fleurs, ce
-fut un affaissement, un abandon écrasé de toute sa personne et un
-laisser-aller de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut qu’elle
-allait se trouver mal.
-
-Il se leva alors lui-même, changea de place. Car il ne voulait pas
-qu’elle revînt à elle sous son regard, qu’elle lût dans ses yeux le
-trouble effroyable de sa pensée. Il n’osait plus regarder cette femme.
-Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme éperdue, le geste égaré, les
-prunelles fuyantes d’un coupable. Trop de certitude en même temps que
-trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient la disposition de son
-jugement, la maîtrise de son attitude.
-
-Comment l’interrogatoire se termina, comment Robert se trouva dans une
-voiture à côté du juge d’instruction, se dirigeant vers le lieu de
-l’attentat, il s’en rendit à peine compte. Le désir de fuir avant tout,
-de quitter momentanément son ami et Sabine, avait, pendant quelques
-minutes, dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la force de leur
-donner une main paisible, de sortir avec un air naturel, pour obtenir
-cette délivrance immédiate.
-
-Une fois hors de la chambre, il reconquit en partie son sang-froid. Le
-juge réfléchissait. Lui-même garda le silence. Du château à l’allée
-mystérieuse, il eut le temps de se tracer une ligne de conduite.
-
-Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats aussi bien qu’à
-Vincent, et surtout à Sabine, l’abominable soupçon qui, d’un seul coup,
-lui avait étreint l’âme comme par des grilles acérées, ainsi qu’une
-bête monstrueuse. Cette étreinte, il ne s’en débarrasserait qu’au moyen
-d’une évidence établie par lui-même, dans un sens ou dans un autre. A
-côté du juge d’instruction, il allait, lui, faire son enquête. Il y
-apporterait toute la prudence, toute la dissimulation nécessaires. Car
-de son habileté dépendaient son propre repos, le bonheur de Vincent
-et—peut-être—celui de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il
-tendait sa volonté. Mais comment conquérir, dans de si extraordinaires
-circonstances, l’impartialité, la froideur, la clairvoyance, dont il
-voulait s’armer?...
-
-Il ne distinguait rien nettement. Son exploration avec le juge fut sans
-fruit. D’ailleurs ce magistrat, n’étant plus assez jeune pour grimper
-dans des rochers, se promettait de recommencer, avec des limiers lestes
-et habiles, un examen plus minutieux.
-
-Ce fut le soir seulement que Robert reprit possession de lui-même. La
-vue de sa petite belle-sœur, un peu pâlie et souffrante, mais d’une
-si souriante douceur en son héroïque silence de vierge, retrempa ses
-forces, lui rendit l’énergie, le calme dont le dénuait depuis quelques
-heures cet immense bouleversement moral.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-SI elle est coupable, elle l’est tout à fait,» se disait Robert, «et
-elle a tiré elle-même. Cette femme-là ne se donnerait pas de complice.
-D’ailleurs, dans sa vie retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors
-elle se serait déguisée en homme?... La difficulté n’est pas là. Que
-Vincent ne l’ait pas reconnue, dans une vision rapide, et grimée
-comme elle devait l’être, cela n’a rien d’étonnant non plus. Elle est
-violente et jalouse. Je la crois capable d’une action désespérée. Mais
-le but?... le but d’un pareil crime?... C’est là ce qui m’échappe, ce
-qui renverse mon hypothèse. Et une autre chose la réduit à néant: ce
-n’est pas une comédie de sollicitude que Sabine a jouée près de ce lit;
-elle a positivement arraché Vincent à la mort... Comment croire après
-cela qu’elle ait jamais voulu le tuer?»
-
-Un premier mode d’investigation s’indiquait. Il fallait faire
-causer Vincent sur les dernières conversations tenues entre lui et
-sa maîtresse, avant le crime. Leur bonne intelligence écartait la
-supposition d’un différend grave. Pourtant quelque chose avait pu se
-passer entre eux, d’où Robert tirerait un indice.
-
-Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester seul avec M. de
-Villenoise. Toujours Sabine était présente. Cette obstination lui
-parut suspecte. Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations, il
-s’interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête.
-
-Cependant l’enquête avait minutieusement examiné les roches et les
-buissons témoins du crime. Rien de particulier ne fut découvert.
-Les gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent aucun
-renseignement.
-
-Robert en était réduit à épier les moindres gestes, les moindres
-paroles de Sabine. Il reprit en sa présence, pour les commenter, tous
-les détails de l’entretien avec le juge. Il ne surprit plus en elle
-la moindre trace de trouble. Même il crut remarquer qu’à certaines
-allusions trop nettes, elle lui lançait un regard de triomphe narquois,
-comme pour lui dire: «Je te comprends, mon bonhomme... Va toujours...
-Tu perds tes peines.» Était-ce là l’ironie audacieuse d’une criminelle
-qui sait ses précautions bien prises, ou la moquerie supérieure d’une
-innocente qui méprise le soupçon?
-
- * * * * *
-
-Un matin, à Billancourt, comme Dalgrand dépouillait son courrier dans
-son cabinet de travail, il vit entrer sa belle-sœur. Elle était en
-amazone, et son joli visage rougissait de chaleur sous ses frisettes
-ébouriffées. Son air d’animation et d’enfance amena une taquinerie sur
-les lèvres de l’inventeur.
-
-—Tiens, Gilberte!... De si bon matin!... On lève donc les petites
-filles si tôt, mademoiselle?
-
-—Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme j’ai fait trotter et
-galoper ce pauvre papa! J’ai vraiment un peu peur qu’il ne prenne du
-mal, car le fond de l’air est frais.
-
-Robert se leva.
-
-—Je vais lui prêter des vêtements. Il pourra se changer.
-
-—Mais non, reprit la jeune fille. Il doit être maintenant presque
-à l’École de Guerre. Il a consenti à me laisser venir toute seule à
-cheval du Point-du-Jour jusqu’ici. Ah! ça n’a pas été long!
-
-—Il se passe donc quelque chose de grave? demanda Robert, qui devint
-sérieux.
-
-—Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux vous donner une
-indication sur l’assassin de M. de Villenoise.
-
-—J’en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire de mystère et
-d’incrédulité.
-
-En même temps il la forçait à s’asseoir. «Comme vous avez chaud!»
-disait-il. «Tenez, mettez ceci sur vos épaules.» Et n’ayant rien
-d’autre sous la main, il l’enveloppait d’un voile de divan en étoffe
-algérienne,—ce qui fit sourire la jeune fille malgré la gravité de ses
-préoccupations.
-
-—Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez que s’il s’agissait d’une
-absurdité, père ne m’eût pas permis d’accourir ici ventre à terre. Mais
-je l’ai mis au courant, et c’est lui qui m’a conseillé de vous prévenir
-tout de suite.
-
-—Eh bien, voyons... Qu’est-ce que c’est? demanda l’inventeur.
-
-—Oh! ce n’est pas une découverte. Seulement un souvenir. Cela m’est
-revenu cette nuit, et je n’ai pu refermer l’œil. Mais d’abord,
-dites-moi? N’est-ce pas dans ses propres bois qu’on a tiré sur M. de
-Villenoise?
-
-—Oui, dans ses bois. Vous le savez bien.
-
-—Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On l’a blessé pendant une
-promenade à cheval... Mais où?... Jamais on ne me l’a dit au juste.
-D’ou venait-il? Où allait-il?
-
-—D’où il venait?... répondit Dalgrand, non sans quelque embarras. Peu
-importe! Il rentrait chez lui, au château. Et l’assassin le guettait au
-bord d’une allée sombre, dans une espèce d’éboulis de rocs, encombré
-de végétation folle...
-
-—C’est cela, interrompit Gilberte, le Chaos.
-
-—Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous savez.
-
-Sans relever cette interruption, la jeune fille reprit:
-
-—C’est au pied d’une colline rocheuse, couverte de l’autre côté par
-des sapins. Au sommet, il y a un drôle de trou profond que l’on appelle
-le Puits du Diable.
-
-—Tiens! s’écria son beau-frère. Comment connaissez-vous si bien la
-géographie de Villenoise?
-
-—Vous ne vous rappelez donc pas la promenade que j’ai faite avec
-Lucienne et M. Vincent... le jour où nous sommes tous allés là-bas, et
-où vous avez montré l’usine à papa?
-
-—Ah! oui.
-
-Tout de suite Robert se souvint. Mais il n’avait jamais su au juste
-de quel côté Vincent avait conduit ces dames, parce qu’on avait pris
-le train précipitamment. Puis, en chemin de fer, le général et lui
-s’étaient entretenus de la fabrique.
-
-—Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux bruns s’ouvrirent plus
-grands encore), lorsque M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus
-de la Fontaine aux Pins, j’ai vu un homme... Oui, un homme caché, qui
-nous épiait. J’ai eu peur... Il s’est sauvé. Mais deux minutes plus
-tard, M. de Villenoise l’a distinctement aperçu qui se penchait au
-sommet du rocher.
-
-—Un homme!... dit Robert.
-
-—Oui, un jeune homme.
-
-—Qu’est-ce qu’il faisait?
-
-—Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise eût été seul, il
-aurait tiré sur lui ce jour-là.
-
-De rose qu’elle était en évoquant la Fontaine aux Pins, Gilberte
-maintenant devenait toute pâle. Et, malgré cette pâleur, l’animation
-non encore apaisée de sa course au grand trot lui marbrait les joues de
-plaques brûlantes.
-
-—Petite sœur... dit doucement Robert (et toute sa sympathie tendre
-amollit sa voix), petite sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!...
-
-Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse de son beau-frère
-faillit faire éclater son cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les
-sanglots allaient suivre... Mais l’effort désespéré de sa pudeur
-l’emporta. Elle trouva le courage de sourire.
-
-—C’est bête, n’est-ce pas?... Je suis encore saisie comme lorsque j’ai
-vu cette mauvaise figure entre les branches. Et quand je pense que
-c’était sans doute l’assassin!...
-
-Devant ce parti pris de silence, Robert n’insista pas. Il détourna ses
-propres yeux, qu’il sentait devenir humides aussi, pour ne pas blesser
-par une affectation de clairvoyance l’adorable fierté de cette enfant.
-Quand il ne la regarda plus, le sens de ce qu’elle racontait lui revint.
-
-—Vous êtes bien sûre de tout ce que vous me dites là, ma petite
-Gilberte?
-
-Elle répondit simplement:
-
-—Demandez à votre ami.
-
-Puis, comme il se taisait pour réfléchir, doutant un peu de
-l’importance qu’il devait attacher à ce récit, n’y voyant guère qu’un
-de ces fréquents effets de l’imagination féminine, une coïncidence
-trouvée après coup et de bonne foi, Gilberte reprit avec un accent
-d’horreur:
-
-—Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais seulement, je suis sûre
-que je le reconnaîtrais!
-
-—Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand avec une impétuosité dont
-tressaillit Gilberte. Décrivez-le-moi.
-
-Il se penchait vers elle, empoigné cette fois, la respiration coupée.
-
-—C’était un tout jeune homme, pâle, très brun, très maigre, sans
-barbe. Une figure plutôt efféminée, si ce n’était l’énergie des yeux.
-Oh! ces yeux méchants! quel regard ils m’ont jeté!... Toute ma vie je
-le verrai!...
-
-A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se redressait peu à peu,
-reculait son buste jusqu’au dossier de son fauteuil. Et ses yeux,
-devenus fixes, exprimaient presque de la terreur. C’est que la vérité
-de ses soupçons éclatait trop foudroyante, dans une fulgurance trop
-tragique!
-
-—Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a vue à côté de lui!...
-seule avec lui!...
-
-Gilberte eut un cri de saisissement.
-
-—Robert!... Qu’est-ce que vous dites?...
-
-—Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir.
-
-Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques minutes, resta d’une
-immobilité de pierre, fasciné par l’idée intérieure.
-
-Gilberte le regardait, tremblante d’anxiété, dévorée du désir
-de savoir, et soulevée tout à coup par elle ne savait quelle
-indéfinissable espérance.
-
-A la fin, elle prononça presque tout bas:
-
-—Robert...
-
-Puis, plus haut:
-
-—Robert, j’ai bien fait, n’est-ce pas? de vous dire...
-
-Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié qu’elle était là. Puis
-sa physionomie s’adoucit, et il prononça d’un ton presque léger:
-
-—Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous mettez pas martel en
-tête... Et surtout ne parlez de ceci à personne.
-
-Elle fut désappointée par son accent.
-
-—Papa le sait déjà, dit-elle.
-
-—Oh! père peut le savoir... Lucienne aussi... Je leur dirai de garder
-le secret.
-
-Comme Gilberte ne bougeait pas, Robert ajouta:
-
-—Vous serez bien gentille d’aller maintenant la retrouver, Lucienne.
-Moi, j’ai beaucoup à faire, je vous prierai de m’excuser.
-
-Alors elle rassembla son courage et lui dit d’un air brave, malgré
-l’indécision de sa voix:
-
-—Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter cela au juge
-d’instruction, je n’aurai pas peur. Je ferai tout ce qu’il faudra pour
-qu’on retrouve...
-
-Il l’interrompit d’un sourire.
-
-—Bravo, petite fille! Mais je vous le répète: ne vous mettez pas
-martel en tête... C’est moi qui vous dirai quand il faudra parler au
-juge d’instruction.
-
- * * * * *
-
-Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand revit Sabine à
-Villenoise, son imagination s’efforça de la revêtir d’habits d’homme.
-Dans sa pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous un feutre
-à bords étroits; il remplaçait, sur les épaules et autour du cou, le
-nuage des dentelles par les lignes nettes du veston et du col droit;
-puis il se répétait le signalement donné par Gilberte: «Un garçon brun,
-maigre, pâle, au visage efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...»
-La ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue certitude.
-
-Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de douceur adressé par
-Sabine à M. de Villenoise, une attention délicatement féminine, un
-geste gracieux, le réveillait de sa méditation comme d’un cauchemar.
-«Non, décidément, c’est impossible!...»
-
-Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour d’irréfutables preuves
-s’affaiblissait. Y avait-il rien de plus vague que des termes tels que:
-«brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient huit jeunes hommes
-sur dix. D’ailleurs, comment Gilberte eût-elle distingué des traits
-entrevus dans le saisissement d’un instant de frayeur? Et, d’autre
-part, si Robert se reportait à l’interrogatoire de Vincent par le juge
-d’instruction, comment s’étonner d’un peu d’émotion chez une femme
-durant un pareil entretien, ou même d’une défaillance physique, surtout
-après les extraordinaires fatigues supportées par M^{me} Marsan? Et
-c’était de ces riens que lui-même déduisait le plus abominable drame!...
-
-Jamais si tragique problème ne s’était posé devant son esprit. Il ne se
-rappelait pas avoir moralement souffert à ce point, même dans les plus
-rudes phases de son entreprenante jeunesse. Parfois, il tâchait de n’y
-plus songer durant quelques minutes de suite, afin de suspendre par un
-répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau.
-
-Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se trouver seul avec son
-ami. Pour cette occasion tant cherchée, Robert avait préparé un plan de
-conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir le nom de Sabine.
-Ce fut même Vincent qui le prononça le premier.
-
-—Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie, je ne vois pas trace en
-elle de ce caractère difficile dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je
-n’ai recueilli des indices que sur ta propre tyrannie.
-
-—Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui se mit à rire.
-
-—Certes... Ne lui as-tu pas interdit toutes sortes de choses?...
-Attends que je me rappelle... Ah! oui... par exemple, de tirer au
-pistolet.
-
-—Oh! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce n’est pas contre le
-pistolet précisément que j’objectais. Figure-toi qu’à un moment Sabine
-s’amusait à me contrarier en se donnant des allures masculines,—ce
-que je déteste le plus chez une femme! Elle s’habillait en homme dans
-son atelier, recevait ses modèles, et même des journalistes, dans ce
-costume... Elle fumait comme un petit volcan... Et, par-dessus le
-marché, en effet, elle avait installé un tir dans son jardin. Puis,
-brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître tout cela, dans
-un de ses accès de soumission passionnée qui parfois suivaient ses
-révoltes les plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s’interrompit
-en remarquant une expression singulière sur le visage de l’inventeur,
-qu’est-ce que tu as donc? Tu trouves, n’est-ce pas, qu’il fait trop
-chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne crains pas l’air.
-
-—C’est vrai, j’étouffe! dit Robert en se dirigeant vers la croisée.
-
-—Va donc faire un tour, mon pauvre vieux. Ce n’est pas une atmosphère
-pour toi, cet intérieur de malade.
-
-Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il affirma que Vincent n’était
-plus malade.
-
-M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit. Assis dans son
-fauteuil, les jambes soulevées sur un pouf et couvertes par une
-courte-pointe en satin, les cheveux et la barbe sortant pour la
-première fois des mains du coiffeur, il était bien près de redevenir
-le beau garçon de naguère. Mais ses yeux encore un peu rentrés dans
-leurs orbites, son teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de
-ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve qu’il venait de
-traverser.
-
-—Toi, malade! répétait Robert. Allons donc! Tu as plutôt l’air... eh!
-parbleu... d’un fiancé. Voyons, sois franc! A quand la noce?
-
-Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise. Il ne répondit
-pas tout de suite.
-
-—Je te demande pardon, murmura son ami. Je croyais que c’était décidé.
-
-—Oui, soupira Vincent. Après ce qu’elle a fait pour moi, c’est mon
-strict devoir.
-
-—Mais c’est un devoir qui, j’ai lieu de le supposer, ne te pèsera
-guère.
-
-Vincent lui lança un regard de reproche.
-
-—Crois-tu, lui dit-il, que j’aie deux cœurs, ou que le mien puisse
-oublier si vite?
-
-—Cependant...
-
-—Ne revenons pas là-dessus, dit avec fermeté M. de Villenoise. Je n’en
-ai pas le droit. Nous ne pourrions dire que des paroles dangereuses et
-inutiles. J’ai pour Sabine la plus infinie reconnaissance. Je l’aime
-tendrement. Pourtant... (il hésita), pourtant, lorsque je l’épouserai,
-je ne ferai pas un mariage d’amour.
-
-Là-dessus, il détourna la tête et ferma les yeux. Car il n’avait pas
-encore la vigueur suffisante pour dominer son émotion.
-
-Dalgrand, que poussait le sentiment d’une effrayante responsabilité,
-eut le courage de ne pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait.
-Un point très important devait être éclairci.
-
-—Voyons, dit-il, je ne t’accuse pas d’avoir deux cœurs,—comme tu
-le disais à l’instant,—mais je présume que cet organe, unique chez
-toi, ne s’est jamais guéri tout à fait de l’ancienne affection. La
-reconnaissance décide le triomphe de cette affection-là. Mais est-ce
-bien la reconnaissance toute seule? Avant ton accident, ne te
-souviens-tu pas de certaine soirée en Belgique, où j’ai pu me figurer
-que je dînais avec le couple le plus uni et le plus légitime de la
-terre?... La reconnaissance, pourtant, n’était pas encore née.
-
-—Ah! cette soirée... cria Vincent.
-
-Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux de feu dans son visage
-tout blanc.
-
-Robert eut le remords du mal qu’il faisait à ce convalescent. Mais il
-touchait peut-être au fond de la vérité. Il fallait qu’il sût.
-
-—Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était charmante. J’en ai gardé
-le meilleur souvenir.
-
-Il parlait d’un air presque léger. Toutefois, en ce moment, il n’était
-pas moins pâle que son ami.
-
-—Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon! dit Vincent. Tu es là
-qui juges au hasard... Je te dis que tu ne sais rien!... ni de mes
-sentiments, ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!... Elle
-t’a joué la plus merveilleuse comédie!...
-
-Il s’interrompit. Puis, se reprenant avec une espèce de violence:
-
-—C’est trop fort! Est-ce que je vais dire du mal de cette pauvre femme
-à présent?...
-
-Il ferma les lèvres avec une expression si résolue que Dalgrand
-n’espéra plus lui en faire avouer davantage.
-
-—Voyons, reprit l’inventeur d’un ton bon enfant, quelle idée te
-mets-tu dans la tête? Mais non, tu n’en dis pas du mal.
-
-Le silence de Vincent se prolongeait. Dalgrand reprit:
-
-—Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce n’est pas dire du mal
-d’une femme que de raconter cela... surtout à un vieux frérot comme moi.
-
-M. de Villenoise avança la main.
-
-—Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler jamais... Pas même à
-toi. Tu es pour moi autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma
-femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie. Quant aux miens,
-je les réparerai. Ce ne sont pas les moindres. J’ai agi brutalement,
-cruellement...
-
-C’était la seconde fois que Vincent s’accusait de cet acte cruel, qui
-devait rester un mystère pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait
-suffisamment éclairé, surtout par le dernier mot. Car la seule cruauté
-que peut montrer un amant envers une femme aussi passionnément éprise
-que Sabine, c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut aimer une
-autre. M. de Villenoise n’était pas un homme à injurier sa maîtresse,
-encore moins à la frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas
-gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu dans ses yeux à
-deux reprises.
-
-Avec les données que possédait l’inventeur, on pouvait reconstituer
-la scène de Dinant. S’il admettait que le personnage dont l’apparition
-avait effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée pour épier M.
-de Villenoise, quelle n’avait pas dû être la rage de cette créature
-violente en apercevant l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois,
-avec une jeune fille aussi jolie que M^{lle} Méricourt! Elle avait dû
-en arriver, tôt ou tard, à quelque terrible explosion de jalousie.
-Et alors le pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à bout, avait
-laissé échapper quelque parole irréparable—l’aveu peut-être de son
-amour sacrifié—ou, pire encore, la phrase de rupture, l’intention
-exprimée d’épouser la rivale.
-
-Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse jalouse, menacée
-d’abandon.
-
-Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... Non, ses déductions
-n’étaient pas exactes. Car, au lendemain du crime, quand Vincent avait
-repris connaissance, le blessé et Sabine ne s’étaient pas regardés
-comme des adversaires de la veille. Ils s’étaient tout de suite
-témoigné trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un coup, de
-quelle manière interpréter les soins ardemment dévoués de Sabine?
-Comment admettre que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre voulût
-ensuite sauver pour une autre celui dont elle préférait la mort à
-l’infidélité?
-
-Ainsi, la situation restait la même. Des indices, oui... Des indices
-de plus en plus clairs et significatifs. Mais pas une preuve!... même
-pas une preuve morale!... aucune certitude absolue! Impossible, dans un
-pareil doute, de se risquer à agir! Et pourtant les jours passaient.
-Vincent était presque guéri. Bientôt il allait annoncer officiellement
-son mariage avec Sabine... Puis le conclure. Et Dalgrand, avec
-le tragique soupçon qui lui dévorait le cœur, assisterait à la
-cérémonie!...
-
-C’était à perdre le sang-froid et la raison.
-
-Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle n’avait point avancé
-d’un pas. Déjà les magistrats énervés souhaitaient de ne plus entendre
-parler de ce malheureux attentat de Villenoise, qui les mettait en
-défaut. L’affaire allait être classée.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-UNE après-midi, Robert Dalgrand arrivait à l’improviste chez son
-beau-père, boulevard Malesherbes.
-
-C’était presque tout de suite après le déjeuner. Le général et sa fille
-se trouvaient à la maison.
-
-—Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier Gilberte?
-
-—Tant que vous voudrez, mon ami. Qu’est-ce que vous voulez en faire,
-de cette petite personne?
-
-—J’ai besoin d’elle.
-
-Il dit cela d’un ton qui fit pâlir la jeune fille. Elle pensa qu’il
-l’emmenait chez le juge d’instruction. M. Méricourt lui-même fut
-impressionné par la gravité de son gendre.
-
-—Si c’est à propos de cette triste affaire de Villenoise, observa le
-vieillard, ne serait-ce pas à moi plutôt de l’accompagner?...
-
-—Ayez confiance en moi. Je ne mènerai pas cette fillette où il ne
-serait pas convenable qu’elle allât sans vous. Elle ne se trouvera avec
-personne d’autre que moi-même. Mais c’est une course que je ne puis
-faire sans elle. Et il m’est impossible de vous dire maintenant de quoi
-il s’agit.
-
-—Va t’habiller, mignonne, dit le général. Et ne fais pas attendre
-Robert.
-
-La recommandation était inutile. Malgré certains battements de cœur
-provoqués par une inexplicable appréhension, la jeune fille eut bientôt
-mis son chapeau, sa jaquette, ses gants.
-
-—Me voici, dit-elle.
-
-En bas, sur le boulevard, un fiacre fermé attendait.
-
-—Je vois que Lucienne a pris le coupé, remarqua Gilberte.
-
-—Non, mademoiselle, dit Robert plaisamment. Votre sœur n’est pas
-sortie. Seulement j’ai mes raisons pour ne pas me montrer aujourd’hui
-avec vous dans ma propre voiture.
-
-Cette précaution acheva de communiquer à Gilberte le sentiment qu’elle
-voyageait dans le romanesque et le mystère.
-
-—Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand au cocher. Vous irez
-jusqu’à l’Étoile, puis vous reviendrez par les Champs-Élysées à la gare
-Saint-Lazare.
-
-—C’est donc une promenade hygiénique? sourit Gilberte.
-
-—Vous l’avez dit, petite sœur.
-
-Une fois dans la voiture, il expliqua:
-
-—Notre but est la gare. Seulement nous arriverions trop tôt. Je m’y
-suis pris d’avance, craignant ne pas vous rencontrer après deux heures.
-
-Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré cela, Robert lui fit
-encore faire un détour.
-
-—Et nous aurons tout de même à attendre, dit-il à sa belle-sœur.
-
-—Est-ce que nous prendrons le train? demanda celle-ci.
-
-—Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée à papa.
-
-Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand fit entrer la voiture
-dans la cour du Havre. Et il voulut la garder sur place en face de
-l’escalier des grandes lignes.
-
-—Il nous est défendu de stationner ici, dit le cocher.
-
-—Où se mettent les voitures qui viennent attendre les voyageurs?
-
-—Là, fit le cocher, lui montrant une victoria postée
-perpendiculairement au trottoir du café.
-
-—Eh bien, mettez-vous là, mais aussi près que possible de la gare,
-ordonna Dalgrand.
-
-Le cocher prit l’air désobligeant qu’adoptent ses pareils pour se
-conformer à une indication dont ils ne comprennent pas le but. Mais il
-obéit. Dalgrand remonta dans la voiture à côté de Gilberte.
-
-—Ne bougez pas, dit-il. Restez bien enfoncée dans votre coin. Là!...
-Vous n’avancerez la tête que lorsque je vous le dirai.
-
-Puis, soulevant le petit volet de drap sur le carreau derrière lui,
-Robert se mit à guetter avec une attention profonde.
-
-L’inventeur avait eu beaucoup de peine à combiner la rencontre qu’il
-espérait obtenir aujourd’hui. Plusieurs fois ses plans avaient manqué.
-Puis, enfin, il avait décidé Sabine non seulement à faire le voyage de
-Paris, mais à convenir d’avance avec lui du train qu’elle reprendrait.
-Depuis quelque temps il avait reconquis la confiance de M^{me} Marsan.
-Elle voyait en lui presque un allié. En tout cas, elle le ménageait
-et le flattait, à cause de l’influence qu’il avait sur Vincent. Aussi
-lorsque, la veille, il lui avait proposé un rendez-vous à la gare pour
-retourner ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite accepté.
-
-—Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez pas dans la salle
-d’attente quand on ouvrira les portes, ne m’attendez pas. C’est que je
-me trouverai retenu par quelque affaire.
-
-—Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d’être exact. Moi je n’y
-manquerai pas.
-
-C’était la première fois qu’elle quittait Vincent pour une aussi longue
-absence. Le jeune homme était maintenant guéri. Cependant Dalgrand
-connaissait trop Sabine pour penser qu’elle laisserait désormais M.
-de Villenoise s’habituer à ne plus la voir autour de lui, et qu’elle
-l’abandonnerait à lui-même plus de quelques heures à la fois. Il était
-donc bien sûr qu’elle ne manquerait pas son train.
-
-Cependant l’instant du départ approchait. Robert, en proie à cet
-énervement spécial que cause l’attente, regardait tantôt l’aiguille
-du gros cadran, là-haut en l’air, tantôt les fiacres entrant dans la
-cour. Il guettait surtout ceux qui venaient par la rue de Rome, car
-c’était le chemin de Sabine en arrivant de Passy. Le plus grand nombre
-étaient découverts, ce qui favorisait son examen. En effet, on n’était
-pas encore à la mi-octobre, le temps restait beau, et très peu de
-voitures fermées circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille
-de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le règlement. Et Dalgrand
-dévisageait à loisir les voyageurs qui s’approchaient.
-
-Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau visage impérieux dont il
-attendait l’apparition.
-
-Contrarié, il levait encore une fois les yeux vers l’horloge quand,
-tout à coup, il sentit les mains de Gilberte se crisper sur son bras.
-Malgré l’anxiété de son attente, il se retourna vivement. Ce fut
-pour constater la pâleur et l’effroi répandus sur la figure de sa
-belle-sœur. Les traits de la jeune fille étaient décomposés.
-
-—Oh! murmura-t-elle, l’homme!...
-
-Puis tout de suite:
-
-—C’est une dame!... Oh!... Mon Dieu!...
-
-Dalgrand comprit en un éclair. Il suivit le regard de Gilberte, et,
-dans un fiacre s’arrêtant au ras du trottoir, il reconnut Sabine.
-
-M^{me} Marsan portait un petit feutre de voyage orné d’une simple
-aigrette,—presque un chapeau d’homme. Une voilette au tissu
-imperceptible ne cachait en rien ses traits. Et sa jaquette à revers
-contribuait encore à lui donner une apparence légèrement masculine.
-
-—Regardez... Regardez, Gilberte! murmura Dalgrand.
-
-Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait autant que la jeune fille.
-Pourtant il eut le sang-froid de se dire: «Mon expérience réussit mieux
-encore que si je lui avais moi-même désigné cette femme.»
-
-Sabine attendait que son cocher eût fini de compter sa monnaie. Elle se
-tenait debout, le visage un peu relevé, directement en face de Robert
-et de Gilberte. Les gens ralentissaient le pas en approchant d’elle.
-Quelques-uns se retournèrent. On voulait voir plus longtemps cette
-taille élégante, cette physionomie originale, ce beau profil.
-
-Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse en or, prit son en-cas
-et un petit paquet sur les coussins du fiacre, se détourna et disparut
-sous la voûte—lentement, la tête droite, sans aucune attention
-apparente à l’admiration des passants.
-
-Dalgrand regarda Gilberte.
-
-Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui ne l’interrogèrent même
-pas, car ils percevaient sa propre certitude. Et ces deux grands yeux
-épouvantés, dans ce pâle et muet visage d’enfant, lui firent peur.
-N’avait-il pas imposé à cette pauvre petite un excessif saisissement?
-
-—Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous êtes donc tout à fait
-sûre?
-
-Elle répondit d’une voix de somnambule:
-
-—Tout à fait... tout à fait sûre.
-
-—Rentrons, fit-il.
-
-Et se penchant à la portière, il donna au cocher l’adresse du boulevard
-Malesherbes.
-
-Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte n’avait pas bougé. La
-fixité, l’effarement de ses yeux, restaient les mêmes. Rien n’était
-plus sinistre que son silence et son immobilité.
-
-—Mignonne... dit câlinement son beau-frère, prenant ses mains, qu’il
-sentit froides à travers le gant. Voyez... C’est vous qui nous sauverez
-tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle sera faite.
-
-—Ah! murmura la jeune fille, c’est épouvantable! C’est trop
-épouvantable!...
-
-Elle fondit en larmes violentes. Ce fut une diversion salutaire.
-Ses nerfs se détendirent. Robert, en la voyant pleurer, éprouva un
-soulagement infini. Car il se reprochait déjà de ne pas l’avoir
-préparée, si peu que ce fût, à une émotion pareille. Lui qui
-connaissait l’état d’âme de cette enfant, son amour, ses angoisses,
-ses jalousies peut-être, n’aurait-il pas dû s’effrayer pour elle d’une
-épreuve si tragique, où les plus secrètes profondeurs de son être
-seraient à la fois bouleversées? Mais ses gros sanglots d’enfant le
-rassuraient. Il lui dit doucement à l’oreille, comme on approchait de
-la maison:
-
-—Pleure plus, petite sœur. Père croirait que j’ai fait du chagrin à sa
-Gilberte.
-
-Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant vers le jeune homme:
-
-—Oh! Robert, dit-elle. Qu’est-ce que nous allons faire?
-
-—Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez vous calmer, vous
-tranquilliser, vous reposer entièrement sur moi. Et surtout garder le
-silence. En aurez-vous la force?
-
-Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes, emporta le secret de ce
-cœur si chastement fermé:
-
-—Oh! mais elle est en route!... C’est vers lui qu’elle va!... Si elle
-allait le tuer!...
-
-Il n’avait pas songé à cette affreuse inquiétude qu’elle devait
-forcément concevoir.
-
-Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne que ce danger-là
-n’existait plus. Mais il ne pouvait lui peindre l’intimité, la sécurité
-régnant à Villenoise, ni le triomphe de cette même femme, que Vincent
-songeait à faire sienne aux yeux de tous pour toujours. Donc il
-manquait d’arguments devant la réflexion entêtée de la jeune fille:
-
-—Mais puisqu’elle a déjà voulu sa mort!...
-
-—Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il enfin. C’est une
-présomption de notre part... une forte présomption. Mais nous n’avons
-pas le droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer en certitude.
-Cette femme est peut-être le personnage que vous avez aperçu...
-
-—Comment! peut-être?
-
-—Oui. Car on a vu des ressemblances aussi extraordinaires. Mais cela
-même ne prouverait pas qu’elle eût tiré sur M. de Villenoise.
-
-Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert prit le général à
-part et le mit au courant. Mais, tout d’abord, il lui avait demandé
-sa parole d’honneur de le laisser agir. Le vieillard lui conseilla
-d’aller trouver le juge d’instruction et de tout dire à ce magistrat.
-Puis il ajouta:
-
-—D’ailleurs, faites ce que vous jugerez le mieux. Après tout, M. de
-Villenoise, s’il aime cette femme, lui pardonnera peut-être le coup de
-pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la faire arrêter pour si peu
-de chose. Entre amoureux, ces peccadilles ne font souvent que pimenter
-la passion.
-
-Et M. Méricourt, avec un sourire sceptique, se désintéressa du drame.
-
-Il ne pensait guère que le bonheur et peut-être la vie de sa chère
-petite Gilberte étaient noués à cette trame sanglante. Il ne s’en
-douta pas davantage ce soir-là, quand il la vit prendre sa tapisserie
-et s’asseoir comme d’habitude auprès de son fauteuil. Il remarqua
-seulement qu’elle était un peu pâle.
-
-—C’est cette sacrée rencontre de cette après-midi, se dit-il. Ça l’a
-remuée, cette fillette. Robert aurait bien dû laisser M. de l’APÉRITIF
-se débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler cette mignonne à une
-pareille histoire. Enfin, elle oubliera ça. Parlons-lui d’autre chose.
-
-—Tu ne sais pas? dit-il tout haut. Si ma petite Gilberte est bien
-sage, je lui ferai monter un cheval... Oh! mais un cheval!...
-Seulement, dame! ce n’est pas une bête de femme. Il ne faudra pas
-l’agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec lui que ce que je te
-permettrai.
-
-—Bien sûr, petit père. Et qu’est-ce que c’est que cette merveille de
-cheval? demanda la jeune fille avec un gentil sourire.
-
-Elle était soulagée que son père n’abordât pas le sujet qui lui
-subjuguait l’âme. Pourtant elle aurait encore préféré le silence.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à Villenoise sans téléphoner
-comme d’habitude par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver
-à la gare une voiture du château. Une fois débarqué, il monta dans un
-omnibus du pays qui passait devant une des grilles du parc. Puis, à
-pied, il pénétra dans le bois.
-
-Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner l’endroit d’où l’on
-avait tiré sur Vincent. Une force l’attirait là. Il ne pouvait pas
-s’abstenir d’y retourner encore.
-
-Quand il se trouva dans l’allée, il s’arrêta en face du massif que
-Vincent même lui avait désigné la semaine précédente, lors de sa
-première sortie en voiture.
-
-Il y pénétra. L’accès en devenait plus facile, car les feuillages
-s’éclaircissaient sous les coups de vent d’octobre et les piqûres de la
-gelée blanche. Il examina les moindres rameaux, se pencha vers le sol,
-souleva les feuilles et les mousses.
-
-Chacun de ses mouvements était presque machinal. Il n’espérait plus
-rien trouver. Quand il eut quitté le taillis, Robert escalada les
-pierres, remontant, comme avait fait le meurtrier, vers la cime de
-l’escarpement.
-
-Bientôt il atteignit une roche assez élevée, séparée d’une autre un
-peu plus basse, au delà de laquelle seulement il pouvait continuer
-l’ascension. C’était là que l’homme, en fuyant, avait exécuté ce bond
-dont l’esprit de Vincent était resté frappé. La distance entre les deux
-roches était suffisante pour qu’on ne fut pas tenté de la franchir
-de sang-froid. Mais, pour continuer à grimper de ce côté, il fallait
-absolument faire le saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-être à
-cause de cette force, qui ne lui laissait guère de légèreté ni de
-souplesse, ne s’y était jamais risqué. Quand il voulait reprendre,
-au delà du ravin, la trace du meurtrier, il tournait la colline et
-redescendait du sommet jusque-là.
-
-Aujourd’hui, son intention n’était pas de prendre cette peine. Que
-verrait-il là-haut de plus que les autres jours?... En bas, dans les
-broussailles, il avait conservé l’espoir de découvrir un fragment
-d’étoffe arraché, un objet tombé, une empreinte restée par hasard
-ineffacée et inaperçue... Mais, sur les rochers découverts et dans les
-allées battues, la course du meurtrier n’avait dû laisser aucune trace.
-
-Robert s’arrêta donc au bord de l’excavation, à mesurer de l’œil ce
-bond audacieux, qu’il n’eût vraiment pas osé faire. Il en restait plus
-impressionné, maintenant que les verdures, en se dispersant, dénudaient
-le roc.
-
-«Une femme...» pensait-il. «Quelle hardiesse! Mais, au fait, il n’y a
-que les femmes pour avoir de ces résolutions insensées...»
-
-Il distinguait sur l’autre bord l’endroit où elle avait dû reprendre
-pied... Ce maigre arbuste, poussé dans une fente de la pierre, elle
-avait dû s’y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du vide...
-
-A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste que Robert examinait. Des
-feuilles s’envolèrent. Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et
-là, sur cette surface aride...
-
-Le jeune homme se pencha davantage. Ce n’était pas une cassure de
-pierre qui brillait de cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite
-médaille d’argent, ou un fragment de porcelaine. Mais il eut beau
-regarder, à la distance où il était, il ne put saisir la nature de ce
-minuscule objet qui venait d’attirer son attention.
-
-«Bah!» se dit-il, «c’est un petit caillou plat, ou quelque débris sans
-conséquence. Cela ne ressemble guère à une pièce de conviction. Voyons,
-vais-je remonter la colline pour aller l’examiner de près?»
-
-Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger tout droit vers le
-château. Mais, comme déjà il en prenait la direction, une espèce de
-remords le saisit.
-
-«Je n’ai pas le droit de rien négliger,» pensa-t-il.
-
-Il tourna donc dans le Salon des Fées, prit le sentier qui montait le
-plus directement. Puis, une fois au sommet, il s’orienta et se dirigea
-du côté par où le meurtrier, dans sa fuite, avait abordé le plateau. Il
-dut alors redescendre un peu, et, finalement, il se trouva sur la roche
-faisant face à celle où il se tenait tout à l’heure.
-
-Mais d’ici, le point de vue étant tout à fait différent, il eut du
-mal à identifier l’arbuste qui devait lui servir de repère. Quand il
-l’eut reconnu, il lui fallut encore chercher longuement, parmi les
-irrégularités du rocher, l’infime objet qui, de l’autre côté, avait
-attiré son attention. Le rayon de soleil frappant cet objet quelques
-minutes auparavant, s’était éloigné. Rien ne brillait plus sur la
-surface grisâtre de la pierre.
-
-Dalgrand allait y renoncer, quand tout à coup son œil se fixa sur ce
-qui lui parut être un très petit caillou tacheté. Il le ramassa, le
-posa dans sa paume, le retourna sur ses deux faces... Et tout à coup,
-avec la soudaineté de la foudre, la vraie figure de cet objet éclata
-dans son cerveau.
-
-C’était la miniature qu’il avait vue enchâssée dans la bague de
-Sabine... cette miniature cassée à l’angle, arrachée du chaton par un
-choc violent... cette miniature dont elle parlait avec tant de trouble,
-et dont elle expliquait la complète disparition par une histoire si
-évidemment fausse.
-
-C’était donc ici, en heurtant une aspérité de ces roches, qu’elle
-l’avait brisée, perdue!... Et cela s’était passé entre la soirée à
-Dinant, où l’inventeur avait admiré le bijou, et le troisième jour
-suivant, où il était accouru au chevet de son ami.
-
-Bien plus... L’endroit où Dalgrand retrouvait cette miniature,
-c’était la place même sur laquelle le meurtrier avait dû retomber en
-bondissant, et sous l’arbuste où sa main avait dû prendre un point
-d’appui.
-
-Le jeune homme se répétait toutes ces choses. Non plus qu’il eût besoin
-d’une preuve, mais parce qu’il voulait savoir s’il tenait vraiment en
-main de quoi confondre une criminelle. Car il s’était réservé d’agir
-lorsqu’il pourrait l’écraser d’une certitude et, du même coup, éclairer
-Vincent par une évidence foudroyante. Jusque-là, tant qu’il resterait
-à cette femme habile une issue pour s’échapper, il devait craindre son
-audace et l’aveugle générosité de M. de Villenoise.
-
-Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!... Il pouvait à peine
-croire à son sinistre succès. Assis sur une pierre, il contemplait au
-fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture microscopique,
-d’une délicatesse délicieuse, et qui allait devenir une arme
-effroyable. Comme il arrive dans certaines émotions puissantes et
-imprévues, il s’écoutait sentir, avec l’étonnement de ce qui se passait
-en lui. C’était une sombre joie mêlée d’orgueil, en même temps qu’une
-indignation et un dégoût indicibles. Il savourait à la fois l’ivresse
-et l’horreur de son rôle.
-
-Robert Dalgrand fut surpris dans sa méditation par les premières
-ombres du soir. Il se leva. Pendant une minute alors il chercha où il
-allait placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun risque de la
-briser, de la perdre ni de la montrer involontairement. Il tira son
-porte-monnaie, puis il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa
-montre. Cette fine lamette d’ivoire tiendrait certainement dans le
-boîtier. Il l’essaya sous le boîtier, puis sous le verre du cadran.
-Elle s’y logeait également bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles.
-Toutefois, après un instant de réflexion, ce fut sous le verre qu’il la
-laissa.
-
-Au château, on l’attendait avec une impatience voisine de l’inquiétude.
-La veille, il avait téléphoné ses regrets d’avoir manqué le train,
-et le matin même il avait annoncé qu’il n’était pas sûr de pouvoir
-venir. M. de Villenoise, habitué maintenant à ses visites presque
-journalières, craignait qu’il ne fût survenu quelque accident à l’usine
-de Billancourt.
-
-Quand il vit son ami, Vincent l’accueillit par un aimable reproche,
-puis tout de suite, s’accusa d’égoïsme.
-
-—Au fait, dit-il, depuis plus d’un mois tu me consacres à peu près
-toutes tes journées. Sans compter la fatigue des allées et venues. Pour
-un homme occupé comme toi, c’est le plus grand sacrifice d’affection,
-c’est du dévouement «extra-supérieur»! Cher vieux Robert!... Et moi
-qui le gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il faut renoncer à
-guetter l’heure des trains, en me réjouissant de voir apparaître ton
-grand corps de géant et ta bonne figure grave. Ma parole, c’est à se
-faire flanquer une balle de l’autre côté, pour être soigné de nouveau
-comme je l’ai été par vous deux!
-
-En achevant cette boutade demi-plaisante, demi-émue, M. de Villenoise
-baisa la main de Sabine.
-
-—Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être plus pris que jamais. Moi
-aussi je regretterai de ne plus venir... D’ici quelque temps cela me
-sera bien difficile.
-
-—Tu restes cependant jusqu’à demain matin? demanda Vincent.
-
-—Bien entendu.
-
-Et Robert ajouta:
-
-—Mais toi-même, et M^{me} Marsan, ne comptez-vous pas rentrer bientôt
-à Paris?
-
-—Non... Pas avant Noël peut-être.
-
-—Cependant tu n’es pas assez solide encore pour chasser?
-
-—Oh! ce n’est pas la chasse à courre qui me retient. C’est une petite
-formalité que nous t’annoncerons bientôt, car nous aurons besoin de toi.
-
-Il souriait. Sabine se détourna d’un air qui voulait être embarrassé.
-Alors Dalgrand comprit que le mariage devait se célébrer à Villenoise.
-
-«Comment,» se disait-il, «vais-je obtenir de me trouver seul avec cette
-femme, sans éveiller de surprise chez Vincent?»
-
-Avant la fin du dîner, il avait trouvé un prétexte.
-
-Durant leurs récentes causeries, on avait parlé peinture. Robert avait
-poliment exprimé le désir de voir les œuvres de M^{me} Marsan. Celle-ci
-l’avait invité à visiter son atelier de la rue de la Pompe.
-
-Mais Vincent s’était écrié:
-
-—Sans attendre que vous soyez de retour, vous devriez bien, ma chère
-amie, montrer à Robert le tableau que vous venez de faire ici, à la
-campagne. Vous n’avez jamais été mieux inspirée. Oui... vraiment, cela
-me ferait plaisir qu’il le vît.
-
-—C’est bien facile, avait dit Sabine. Si monsieur Robert veut venir
-jusqu’à ma maisonnette, un jour, avant d’aller prendre son train... La
-voiture le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait pour une heure et
-demie en tout.
-
-C’est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser le lendemain. Il
-était sûr que Vincent ne viendrait pas avec eux: une heure et demie de
-voiture, sans même compter le retour de la gare à Villenoise, étant
-encore trop pour lui.
-
-Sabine—bien qu’elle-même en eût naguère donné l’idée—montra peu
-d’empressement. Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrand
-désirait: un tête-à-tête. Peut-être y avait-il ce soir, dans les façons
-de l’inventeur, et malgré tous les efforts de celui-ci, quelque chose
-qui inquiétait M^{me} Marsan.
-
-—Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider cela pourtant, puisque
-Robert ne reviendra pas de sitôt.
-
-Mise au pied du mur, Sabine déclara qu’elle pouvait s’arranger. On
-partirait à huit heures et demie du matin, et M. Robert pourrait
-prendre le train de dix heures quinze. Puis, dans l’après-midi, Vincent
-viendrait la chercher, tout doucement, dans la victoria, qui ne le
-secouait pas trop.
-
-Dès que cette décision fut prise, on se retira dans les chambres à
-coucher. Robert ne dormit pas de la nuit. Sa principale crainte était
-que la mauvaise volonté évidente de Sabine ne fît manquer un plan
-si bien combiné. Elle avait trop deviné son désir. D’instinct elle
-s’en méfiait et elle voulait le déjouer. Que pourrait-il lui dire
-en présence de Vincent pour la décider à l’écouter seule à seul? Si
-elle ne sortait pas avec lui demain matin, il faudrait partir sans lui
-parler. Il avait trop dit, pour mieux hâter les choses, qu’il était
-absolument forcé de prendre ce train de dix heures.
-
-Toute l’habileté de Robert se heurtait maintenant à cette difficulté
-médiocre.
-
-Le lendemain, dès sept heures, il était dans la chambre de son ami.
-Tous deux causèrent. On leur apporta le café au lait. La pendule sonna
-huit heures et demie. M^{me} Marsan ne paraissait pas.
-
-—Le phaéton est attelé, vint annoncer le valet de chambre.
-
-Vincent fit demander si Madame était prête.
-
-—Madame fait dire qu’elle s’est éveillée trop tard, qu’elle n’est pas
-habillée, fut la réponse.
-
-Une rage froide saisit Dalgrand.
-
-«Ah! tu te crois plus forte que moi!...» dit-il en lui-même. «Eh bien,
-nous allons voir, ma belle!»
-
-A neuf heures moins cinq, Sabine parut. Elle se répandit en excuses.
-
-—Oh! ne vous désolez pas, madame, dit Robert. Nous avons encore
-pleinement le temps de passer chez vous, puis d’aller à la gare.
-
-—Pour le train de dix heures quinze?...
-
-—Mais oui!
-
-—Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise en regardant la
-pendule.
-
-Sabine éclata de rire.
-
-—Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez pas le pays!...
-
-Et comme on entendait le déclanchement de la sonnerie:
-
-—Tenez, dit-elle, voilà neuf heures!
-
-—Cette pendule ne va pas, dit Robert.
-
-Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine un regard d’une
-saisissante intensité:
-
-—C’est ma montre qui va bien, ajouta-t-il. Regardez-la!...
-
-Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait, toute blanche, comme
-fascinée. Sur un geste qu’il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran
-de la montre...
-
-La miniature était là, sous le verre, avec son petit sujet
-microscopique et pimpant, sa forme spéciale, son angle brisé...
-
-Ce fut un coup de foudre.
-
-Sabine glissa d’abord sur les genoux. Elle leva les mains comme pour
-une supplication... Puis elle s’abattit en arrière, les membres raidis,
-les yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet nerveux.
-
-M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit, se précipita.
-
-—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’a-t-elle? cria-t-il.
-
-—Ce n’est rien, dit Dalgrand... Une attaque de nerfs.
-
-—Mais comment ça l’a-t-il prise?
-
-—Eh! je n’en sais pas plus que toi... Soignons-la d’abord. Laisse-moi
-la porter sur ton lit.
-
-Dalgrand prit cette femme entre ses bras comme il eût fait d’un enfant,
-et l’étendit avec douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait vers le
-timbre électrique.
-
-—N’appelle pas! dit-il. Voyons, tu n’es pas vêtu. Veux-tu que ton
-valet de chambre la voie ainsi entre nous deux?
-
-Vincent dit:
-
-—Tu as raison.
-
-Et il commença de s’habiller. Son premier saisissement se dissipait. La
-pitié s’en allait en même temps. Il grommela:
-
-—Allons, voilà que ça la reprend! Je croyais que c’était fini, ces
-crises-là.
-
-—Elle y est sujette? demanda hypocritement Robert, qui passait un
-flacon sous le nez de Sabine.
-
-—Mais oui... Je te l’ai dit... Qu’est-ce que tu lui fais respirer là?
-
-—Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda l’étiquette collée sur la petite
-bouteille.
-
-Il lut avec gravité: «Potion selon la formule», et un nombre de sept
-chiffres.
-
-—Mais c’est une de mes drogues! s’écria Vincent. Qu’est-ce que tu veux
-que ça lui fasse? Attends, j’ai des sels anglais dans mon cabinet de
-toilette.
-
-Sabine gémissait d’une façon continue. Ses prunelles, remontées à
-demi sous la paupière supérieure, semblaient baignées d’une vapeur
-blanche. Ses doigts se refermaient avec tant de force que les ongles
-paraissaient s’incruster dans les paumes, et que toute la vigueur de
-Robert ne parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent approcha
-les sels de son visage, elle fit un léger mouvement comme pour s’en
-détourner, mais la crise parut plutôt redoubler de violence:
-
-—C’est de l’éther qu’il faudrait, opina Dalgrand.
-
-—J’en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il y a une pharmacie dans
-le château.
-
-Un moment après, il revint. Les deux amis firent respirer de l’éther
-à la malade, puis ils en mirent un peu dans de l’eau sucrée et lui en
-coulèrent une petite cuillerée entre les lèvres.
-
-Peu à peu, les phénomènes nerveux s’atténuèrent. Les gémissements
-saccadés s’espacèrent et se turent. Les doigts se détendirent. Les
-prunelles reprirent leur éclat.
-
-—C’est fini, murmura Vincent.
-
-Malheureusement, ce qui frappa les yeux de Sabine, lorsqu’elle reprit
-connaissance, ce fut le visage de Robert. Aussitôt elle retomba en
-arrière avec un véritable hurlement de terreur. Et la crise hystérique
-reprit avec une nouvelle intensité.
-
-—On dirait vraiment que c’est de t’avoir vu là... hasarda Vincent.
-
-—Évidemment... Dans son état, ma présence la gêne, dit Robert. Je vais
-me retirer. Tu viendras me dire quand elle sera remise.
-
-—Mais ton train?
-
-—Je ne le prendrai pas.
-
-Robert se retira dans sa chambre.
-
-«La crise n’était pas jouée,» pensa-t-il. «Mais si elle m’en sert
-d’autres de ce genre... Si elle ne veut pas disparaître sans bruit de
-l’existence de Vincent, comme je le lui demanderai... Ma foi, tant pis!
-je la livre au juge d’instruction.»
-
- * * * * *
-
-Une heure après, il admirait l’énergie de cette volontaire créature.
-L’effrayante convulsion passée, elle était redevenue elle-même, elle
-souriait, elle s’excusait de ce qu’elle appelait «ses stupides nerfs»,
-et elle déclarait ne pas comprendre comment cela avait pu arriver.
-
-—Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer son train à cause de moi!
-disait-elle. Alors, monsieur, j’espère que vous serez aimable tout à
-fait. Vous viendrez jusqu’à mon _cottage_ comme vous me l’aviez promis,
-avant de vous rendre à la gare?
-
-—Certainement, madame, avec le plus grand plaisir, dit Robert en
-s’inclinant.
-
-—Pas avant de déjeuner, j’espère, s’écria M. de Villenoise.
-
-A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut d’une gaieté charmante
-et d’un calme parfait. Il ne surprit dans ses yeux qu’une seule
-lueur d’angoisse. Ce fut à un moment où, par un geste machinal, il
-faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair tragique, elle ne laissa rien
-soupçonner de ce qui se passait en elle.
-
-«Quelle organisation merveilleuse et redoutable que celle des femmes!»
-pensa Dalgrand. «Ou du moins d’une femme comme celle-ci.»
-
-Peu après le déjeuner, M^{me} Marsan et Robert montaient sur le
-phaéton. Le jeune homme conduisait. Un domestique se plaça derrière eux.
-
-La première partie de la course fut silencieuse. L’homme en
-livrée empêchait les paroles graves. Quant aux banalités, comment
-fussent-elles venues à ces lèvres serrées par la résolution ou par
-l’angoisse?
-
-Robert, à un moment, fit tourner les chevaux dans une allée de traverse.
-
-—Pas par là! s’écria Sabine avec une expression de terreur.
-
-—Mais si! dit Robert avec calme. Je sais bien qu’on ne peut pas
-continuer en voiture. Mais nous ferons le tour de la colline à pied.
-Le phaéton ira nous attendre de l’autre côté du Chaos.
-
-—Ah! murmura-t-elle, c’est là que vous voulez me conduire?
-
-—C’est là, répliqua-t-il.
-
-Et il ajouta d’un ton dégagé:
-
-—Je voudrais, chère madame, vous montrer l’endroit où j’ai trouvé ce
-petit objet...
-
-Elle l’interrompit, d’une voix très basse, mais avec une fermeté
-extraordinaire:
-
-—N’essayez pas de coup de théâtre. C’est inutile. Je m’expliquerai
-aussi franchement chez moi. Mais, pour Dieu! marchons sans nous arrêter.
-
-Il la regarda. Elle n’avait pas tourné la tête, mais parlait avec les
-yeux fixés droit devant elle, pour échapper autant que possible à la
-curiosité du domestique.
-
-Elle prononça encore:
-
-—Je vous jure de vous répondre sincèrement. Mais pas là!... Non!...
-Jamais là!... Marchons!
-
-Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin. Il renonça à son idée
-première de traîner cette malheureuse femme sur le lieu de son crime
-pour l’y foudroyer plus sûrement. D’ailleurs sa promesse de franchise
-équivalait à un aveu. Avait-elle donc résolu de dire la vérité?
-
-Il regagna l’allée principale, effleura du fouet les épaules de son
-attelage, et le grand trot cadencé des chevaux rythma de nouveau le
-silence.
-
-Lorsqu’on eut franchi la grille de la propriété, Sabine indiqua le
-chemin à Robert. Et bientôt on se trouva chez elle.
-
-A peine descendue de voiture, M^{me} Marsan dit à sa femme de chambre:
-
-—Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et partez par l’omnibus.
-Vous avez le temps pour le prochain train. Et vous gagnerez ensuite la
-rue de la Pompe par le chemin de fer de ceinture.
-
-Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s’écria:
-
-—Comment! vous partez?...
-
-—Mon cher monsieur, nous avons à causer, n’est-ce pas?
-
-Il inclina la tête.
-
-—Notre conversation sera peut-être longue, reprit-elle. Si nous la
-tenions ici, vous manqueriez votre train. Vincent arriverait, vous
-trouverait encore chez moi... Nous ne serions sans doute pas maîtres de
-lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec force, je ne veux pas qu’il sache!
-
-—Pardon, dit Dalgrand, il saura.
-
-Sabine blêmit.
-
-—Oui, fit-elle les dents serrées d’impuissante fureur, il saura...
-Mais non pas vos calomnies, monsieur! Il saura la vérité, que je lui
-dirai moi-même... Et il l’apprendra quand je voudrai la lui dire... Ce
-ne sera pas par accident, ni par surprise... Et je ne veux pas que ce
-soit aujourd’hui!
-
-—Madame, dit l’inventeur, la vérité, je la connais tout entière,
-appuyée sur les preuves les plus irréfutables. Ce sont ces preuves que
-je voulais vous soumettre. Si vous refusez de les voir, je les porterai
-à qui de droit.
-
-—Mais je ne refuse pas de vous entendre... limier de police! dit-elle
-avec un superbe mépris.
-
-Et ses yeux, chargés d’une indicible haine, eurent la satisfaction de
-voir Dalgrand rougir.
-
-—Seulement, ajouta-t-elle, on donne au moins à une femme le droit de
-fixer l’heure et le lieu d’un rendez-vous.
-
-—Fixez, madame, répondit Robert.
-
-—A Paris, chez moi, dès l’arrivée du train.
-
-—Je suis à vos ordres. Mais M. de Villenoise ne devait-il pas vous
-rejoindre ici tout à l’heure?
-
-—Cela me regarde.
-
-L’inventeur s’inclina.
-
-—Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir.
-
-Puis, lui lançant, comme elle passait devant lui, un coup d’œil
-par-dessus l’épaule, elle ajouta en ricanant:
-
-—A moins que vous ne teniez toujours à monter voir mon tableau?...
-
-—Mais... ce serait avec plaisir, sourit Dalgrand, non sans une égale
-ironie.
-
-Sabine haussa les épaules, traversa le jardin et monta sur le phaéton.
-
-—Quand vous nous aurez mis à la gare, dit-elle au domestique, vous
-retournerez au château le plus vite possible, et vous ferez dire à
-monsieur que j’ai été forcée de partir pour Paris.
-
-—Bien, madame.
-
-—N’est-ce pas? vous le ferez dire tout de suite, pour que monsieur ne
-se dérange pas. Vous ajouterez que c’est une lettre trouvée chez moi
-qui m’a obligée à partir immédiatement, mais que je reviendrai demain
-de bonne heure. Vous avez bien compris?
-
-—Oui, madame.
-
-Un quart d’heure après, Robert et Sabine étaient sur le quai de la
-gare. Le train arrivait. Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un
-compartiment de premières, et s’effaça pour laisser monter la jeune
-femme.
-
-—Je n’ai pas besoin de garde du corps, dit-elle. Vous trouverez de la
-place ailleurs.
-
-Et elle escalada le marchepied.
-
-Il n’insista pas pour lui imposer sa présence, mais monta dans le
-compartiment contigu. Seulement, de temps à autre, il regarda par le
-petit carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta la portière
-voisine, prêt à s’élancer s’il voyait descendre M^{me} Marsan.
-
-A Paris cependant elle accepta une place dans son fiacre.
-
-Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose de lugubre. Ni l’un
-ni l’autre ne parlaient, et, quand ils pénétrèrent dans l’appartement
-inhabité, le demi-jour, la fraîcheur et le silence semblaient le cadre
-morne préparé pour recevoir l’horrible secret qu’ils apportaient.
-
-La femme de chambre n’arriva qu’après eux. Ce fut M^{me} Marsan qui
-déverrouilla les serrures, ouvrit les volets, souleva les stores de
-la petite serre. Alors le jardinet apparut,—un jardinet triste, déjà
-dévasté par le précoce automne parisien, et au fond duquel, sur un mur
-grisâtre, les dernières feuilles de la vigne vierge plaquaient des
-taches de sang.
-
-Sabine choisit deux sièges enveloppés de leurs housses à rayures.
-
-—Je vous écoute, dit-elle.
-
-Sa physionomie, crispée d’inquiétude, avait perdu de son audace.
-
-—Madame, dit Robert, c’est vous qui avez tiré sur M. de Villenoise.
-
-Elle eut un rire étrange.
-
-—Ah! dit-elle, c’est bien à cela que je m’attendais.
-
-Si la conviction de Robert eût pu être ébranlée, elle l’aurait été
-par le son de ce rire et le ton de cette exclamation. Il eut même un
-instant de stupeur.
-
-Elle ajouta d’une voix très calme:
-
-—Prouvez-le.
-
-—Vous vous êtes habillée en homme et vous vous êtes cachée pour
-assassiner mon ami, reprit l’inventeur, comme vous vous étiez déguisée
-et cachée pour l’épier un jour qu’il se promenait avec deux dames...
-
-Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de s’attendre, la troubla
-d’une façon visible. Pourtant elle s’écria:
-
-—Quelle jolie invention!
-
-—Ne niez pas, dit-il, j’ai des témoins.
-
-Il reprit alors toute l’histoire du crime, telle qu’il l’avait
-reconstituée, faisant des allusions à la scène de Belgique entre les
-deux amants, comme s’il en eût connu les moindres détails, peignant la
-fuite furieuse de Sabine, le guet-apens, la tentative de meurtre, et,
-finalement, ce bond hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute
-et le bris de la bague.
-
-—Vous auriez mieux fait de laisser la miniature où vous prétendez
-l’avoir trouvée, dit M^{me} Marsan. Quelle valeur cette découverte
-a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même pour M. de Villenoise?
-On verra trop les fils blancs dont est cousue votre anecdote.
-Croyez-vous qu’on ne devinera pas vos motifs?... qu’on ne comprendra
-pas que vous voulez détacher de moi mon amant pour lui faire épouser
-votre belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!... Cela n’irait
-pas mal à cette petite fille d’officier pauvre!...
-
-Robert pâlit, avec une flamme aux yeux si effrayante que Sabine se
-leva, prête à fuir... Mais à cette minute, un souvenir revint à
-Dalgrand... celui d’un incident remarqué durant l’entrevue avec le
-juge. Et, à tout hasard, il lança cette phrase, dont il ne pouvait
-lui-même deviner la portée:
-
-—Vous oubliez, madame, que je suis mécanicien, et que j’ai des
-moyens très faciles d’élargir le Puits du Diable, pour permettre aux
-magistrats d’aller voir ce qui se trouve au fond.
-
-Sabine retomba sur son siège, écrasée, muette, les mains et les lèvres
-tremblantes.
-
-Dalgrand profita de ce moment de faiblesse, et, d’une voix subitement
-adoucie:
-
-—Vous voyez, madame, qu’il vaut mieux tout me dire. Ce misérable
-secret restera entre nous.
-
-—Entre vous et moi?... dit-elle, se trahissant par ce cri involontaire.
-
-—Non, dit Robert, Vincent le saura.
-
-—Il me pardonnera! s’écria victorieusement Sabine. Car j’ai agi par
-amour... Et le ciel m’est témoin que je ne voulais pas le tuer!
-
-—Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand.
-
-Elle reprit son air le plus froidement hautain.
-
-—De quel droit me le demandez-vous? Je ne le dirai qu’à lui-même. Et
-je vous le répète: il me pardonnera.
-
-Robert secoua lentement la tête.
-
-—Il vous pardonnerait s’il vous aimait, dit-il.
-
-Cette phrase fit l’effet d’un coup de massue. Les yeux altiers de
-Sabine se noyèrent, s’effarèrent comme ceux d’une bête blessée à mort.
-
-—Oh! gémit-elle, si vous me percez faussement d’un tel doute, vous
-êtes plus criminel que moi!... Non, quoi que j’aie fait, on n’a pas le
-droit de frapper ainsi une pauvre femme!
-
-A cet accent de douleur, une pitié traversa le cœur de Robert.
-Cependant il devait aller jusqu’au bout. Se rappelant cette «cruauté»
-ignorée dont s’était accusé Vincent, il reprit:
-
-—Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable état de son cœur?
-
-Sabine murmura:
-
-—Il est revenu à moi depuis.
-
-—Depuis?... répéta Robert. Puis sur une autre intonation, il
-ajouta:—Depuis... l’accident?...
-
-Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait maintenant le plan
-désespéré conçu par Sabine pour reconquérir M. de Villenoise. Non, elle
-n’avait pas voulu le tuer, pas même le blesser aussi grièvement, sans
-doute... La malheureuse femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un
-imperceptible attendrissement dans la voix qu’il reprit:
-
-—Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vincent croit vous devoir la
-vie, quel est le sentiment qu’il vous exprime? Prononce-t-il le mot
-d’amour, ou celui de reconnaissance?
-
-—Il veut m’épouser, déclara Sabine.
-
-Mais cette réponse indirecte montrait la défaillance de son orgueil et
-de sa sécurité.
-
-Robert insista:
-
-—Vous dit-il qu’il vous aime?
-
-Elle se tut. Son silence était bien la chose la plus abattue, la plus
-navrée, la plus humble, dont Robert eût jamais été témoin. Pour ne
-point avoir l’air d’en savourer la tristesse, il détourna les yeux.
-
-Tout à coup il entendit la voix de Sabine, mais si changée, si timide,
-qu’il en tressaillit de surprise. Elle disait:
-
-—Monsieur, répondez-moi sur votre honneur. Vincent vous a-t-il dit
-qu’il ne m’aime plus?
-
-Comme il se taisait, désarmé par cette douceur, hésitant à porter un
-pareil coup, même à cette grande coupable, elle ajouta:
-
-—Vous m’avez fait bien du mal, monsieur, et je vous hais. Cependant
-j’estime que vous êtes un honnête homme, et je croirai votre parole
-d’honneur. Parlez.
-
-Il répondit:
-
-—Madame, je vous jure de dire la vérité. Vincent m’a confié qu’il vous
-épousait par devoir.
-
-Sabine porta les deux mains vers son cœur et ferma les yeux, avec un
-long frémissement de tout le corps. Quand cet éclair de souffrance
-affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle regarda son bourreau,
-et reprit très bas:
-
-—En aime-t-il une autre?
-
-—Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi de ne pas vous
-répondre.
-
-Elle eut un rire déchirant, atroce.
-
-—En effet, reprit-elle, vous aviez raison: il ne me pardonnera pas!...
-
-Un silence tragique tomba dans le grand atelier à demi vide, sans
-tentures, sans tapis, où de larges toiles grises, jetées sur des amas
-de choses, semblaient des linceuls ensevelissant les heures mortes, les
-heures de joie vécues là, et qui ne reviendraient jamais.
-
-A la fin, Sabine parla:
-
-—Je sais quelle promesse vous me demanderez, monsieur, pour ne pas me
-livrer à la justice.
-
-Il l’interrogea du regard.
-
-—C’est, n’est-ce pas? reprit-elle, de m’exiler, de partir, peut-être
-même de ne pas revoir une dernière fois Vincent.
-
-Étonné de son calme, il répondit simplement, comme pour un projet
-ordinaire:
-
-—Je crois que cela vaudrait mieux.
-
-—Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je vous en fais volontiers
-le serment. Mais, en retour, je vous demande une grâce.
-
-—Laquelle?
-
-—Ne retournez pas à Villenoise avant demain dans l’après-midi. D’ici
-là, Vincent aura reçu une lettre de moi où je lui aurai tout avoué. Je
-veux qu’il apprenne par moi-même...
-
-Elle s’interrompit devant le regard soupçonneux de Robert.
-
-—Quel serment faut-il faire? demanda-t-elle.
-
-Puis, avec un sourire de surhumaine tristesse:
-
-—Les sentiments de votre ami ne vous sont-ils pas garants que je ne
-pourrai ni le circonvenir, ni fléchir son cœur, ni lui arracher mon
-pardon?
-
-Comme Dalgrand réfléchissait encore, elle ajouta:
-
-—Voulez-vous que j’écrive l’aveu de mon crime, adressé au juge
-d’instruction? Si je vous ai trompé, si j’ai revu Vincent lorsque vous
-arriverez demain à Villenoise, vous ferez parvenir cette lettre.
-
-Elle se levait déjà pour chercher du papier, une plume. Mais la
-sincérité, la dignité de son accent avaient persuadé l’inventeur. Il
-fit un geste de la main.
-
-—Inutile, madame.
-
-Il s’était levé à son tour, et restait debout, embarrassé de quelque
-chose qu’il avait encore à dire.
-
-—N’avons-nous pas fini, monsieur?
-
-—Madame, dit-il, s’il vous convenait de voyager en Amérique, vous
-seriez peut-être assez bonne pour accepter la commande de certains
-travaux de peinture pour lesquels votre talent me serait bien utile.
-Je voudrais connaître, au point de vue pittoresque, les grandes
-constructions métalliques...
-
-Elle comprit son intention généreuse, et, l’interrompant avec ironie:
-
-—Vous pourriez aussi peut-être m’obtenir la clientèle de M. de
-Villenoise?
-
-—Je vous assure, madame...
-
-Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif regard qu’il n’osa pas
-insister.
-
-—Adieu donc, madame, dit-il.
-
-Dans la lenteur de son salut, l’inclinaison profonde de sa tête, il mit
-toute la respectueuse politesse de l’homme du monde.
-
-Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir, toute droite, les
-prunelles fixes, les bras tombés, dans une immobilité de statue.
-
-Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale et fière, qu’il ne
-devait plus oublier.
-
-
-
-
-XV
-
-
-LORSQUE, le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, Robert
-Dalgrand, dans une voiture de louage, franchit la grande grille de
-Villenoise, une appréhension lui crispa le cœur. Que se serait-il
-passé? Comment allait-il trouver Vincent?
-
-Devant lui, la royale avenue de châtaigniers s’étendait, d’aspect
-plus grandiose encore, dans la sauvage tristesse de l’automne. Au
-fond, la façade du château, blanche et rigide au milieu de son cadre
-élargi, ressemblait à un visage dont l’impassibilité garde un secret
-mélancolique.
-
-Pour la première fois peut-être, l’imagination, chez Robert, domina
-l’énergie de la pensée, et il se sentit impressionné par la physionomie
-des choses.
-
-Son malaise intérieur se changea en une terrible anxiété lorsqu’un
-domestique lui dit que monsieur n’était pas au château, mais qu’il
-avait laissé une lettre pour M. Dalgrand.
-
-—Une lettre pour moi!...
-
-—Oui, au cas où M. Dalgrand viendrait.
-
-—Où est-il?... A l’usine?
-
-—Non. Monsieur est parti brusquement pour Paris.
-
-«Parti brusquement pour Paris!...» Qu’avait-elle donc inventé, cette
-femme, pour le faire accourir vers elle, lui qui ne pouvait encore sans
-imprudence entreprendre ce voyage?... Que lui disait-elle en ce moment,
-dans cet atelier où, hier, lui-même, Dalgrand, l’avait confondue,
-réduite au désespoir et à la soumission?... Par quelles sorcelleries le
-reprenait-elle?
-
-Ainsi elle avait manqué à sa parole! Elle avait trouvé moyen de revoir
-Vincent! Elle l’avait joué, lui, Robert!... Mais ne s’était-il pas
-conduit comme le dernier des insensés en refusant cette lettre qu’elle
-voulait écrire pour le juge d’instruction? Dire qu’il avait cru cette
-sirène, cette créature de sang et de perfidie! Maintenant tout était
-bien perdu, car l’intervention même de la justice arriverait sans doute
-trop tard pour éclairer Vincent, pour le délivrer du piège où elle
-l’aurait enfermé.
-
-Ces réflexions ôtaient à Robert son habituel sang-froid, tandis qu’il
-suivait le valet de chambre jusque dans le cabinet de travail où M. de
-Villenoise avait laissé sa lettre.
-
-L’épaisseur du pli l’étonna. Robert déchira l’enveloppe, et tout de
-suite il en remarqua une seconde sur laquelle ces mots en grosses
-lettres lui sautèrent aux yeux:
-
-«Attends d’être seul pour lire.»
-
-Alors il remarqua que le domestique, un peu étonné de ce qui se
-passait, demeurait planté devant lui, le regard luisant de curiosité.
-
-—Allez, dit Robert, laissez-moi.
-
-—Monsieur n’a besoin de rien? demanda le valet.
-
-—De rien. S’il me faut quelque chose, je sonnerai.
-
-—Monsieur dînera-t-il au château? Dois-je donner des ordres?
-
-—Eh! je n’en sais rien. Allez-vous-en!
-
-Une fois que l’homme eut quitté la pièce, Dalgrand, avant même de
-s’asseoir, ouvrit la seconde enveloppe. Elle contenait une lettre assez
-longue, d’une écriture qu’il ne reconnut pas, et un mot très court de
-Vincent.
-
-Ce mot, Robert le saisit tout entier d’un coup d’œil. Et il continuait
-à le contempler d’un regard fixe, tous les traits de son visage
-pétrifiés et blêmes, dans une stupeur qui paralysait même l’émotion.
-Puis, tout à coup, un cri sourd monta de sa poitrine. Son grand corps
-chancela... Il s’abattit sur un siège, en essuyant, par un geste
-machinal de la main, la sueur froide qui lui perlait au front.
-
-Voici ce qu’il avait lu:
-
- «Mon cher ami,
-
- «Sabine est morte. La malheureuse s’est empoisonnée cette nuit avec du
- laudanum. Sa femme de chambre affolée est accourue m’apporter cette
- terrible nouvelle, avec une lettre qu’elle devait me remettre dès ce
- matin, suivant les dernières volontés de sa maîtresse.
-
- «Je cours auprès de l’infortunée qui n’est plus. Viens m’y rejoindre.
- Mais lis d’abord sa lettre. Elle t’apprendra, paraît-il, peu de choses
- que tu ne saches.
-
- «VINCENT.»
-
-Il se passa un moment avant que Robert eût le courage de lire cette
-confession de Sabine. Mais l’idée que son ami l’attendait, plongé
-dans les plus pénibles rêveries, auprès de cette morte, le rappela à
-lui-même. Il déplia le papier et parcourut ce qui suit:
-
- «Mon Vincent bien-aimé,
-
- «Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà que je suis morte. Ne me
- pleure pas, car je suis coupable. Pardonne-moi seulement!
-
- «C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la vie. O mon Vincent! ne
- me le refuse pas, puisque j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort
- que j’ai failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par pitié,
- n’enveloppe jamais mon souvenir dans une pensée de malédiction.
-
- «C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On te l’aurait dit si je ne
- te l’avais pas révélé la première. Je n’ai donc pas le mérite de mon
- aveu.
-
- «Ton ami Robert Dalgrand avait découvert la vérité. Sans lui, j’aurais
- eu le bonheur suprême et monstrueux de te posséder à toujours par mon
- crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de remords!...
-
- «Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton épouse m’auraient fait
- m’applaudir de mon horrible action. Ce n’était pas possible, n’est-ce
- pas?... Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement
- coupable et aussi divinement heureuse! Il ne fallait pas que cela fût.
-
- «Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique ma conduite. Je n’ai
- pas voulu te tuer, toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te
- blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de moi pendant de longs
- jours, pour t’entourer de mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et
- pour t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que tu croyais
- aimer.
-
- «Malgré ma sûreté de main, ma précaution de viser très bas, je t’ai
- porté un coup qui a failli devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!...
- Si tu savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton lit de
- souffrance!...
-
- «Si tu étais mort, je me serais tuée.
-
- «Tu n’en doutes pas, maintenant...
-
- «Oui, l’homme, le misérable criminel que tu as vu bondir sur les
- rochers, c’était moi! Je me suis montrée exprès,—sûre, par mon
- costume, d’égarer tes soupçons. En haut, dans un fourré, j’avais
- laissé une jupe, un chapeau de femme et une mante de soie, avec
- lesquels j’étais venue. J’ai rapidement passé tout cela sur mes
- vêtements masculins. Mais j’ai jeté dans le Puits du Diable mon
- petit revolver—celui à crosse de nacre avec mon chiffre en or—et
- mon feutre d’homme roulé autour d’une pierre. Je savais que ces deux
- objets tomberaient tout au fond, par l’étroite ouverture, là où se
- resserre le puits, et qu’ils seraient hors de portée, à moins qu’on ne
- minât le roc.
-
- «Maintenant, tu sais tout, Vincent. Tu es guéri, ma mort te rend
- libre... Tu vas être heureux... Oh! ne me chasse pas entièrement de
- ton cœur. Donne-moi ce pardon que je te demande!
-
- «Si un élan de miséricorde, si peut-être même un dernier frémissement
- de tendresse pour la pauvre créature qui s’en va, te dicte ce pardon,
- accorde-moi une suprême grâce, écris-le sur ma tombe. Fais inscrire
- sur une petite plaque de marbre: «_Elle repose pardonnée._» Il me
- semble qu’éternellement, à travers la pierre, je l’entendrai. Et je
- pourrai y croire. On ne ment pas aux morts.
-
- «Tu feras cela. J’en suis sûre. Tu es si bon, Vincent!... Et cette
- pensée adoucit en moi l’atroce douleur de savoir que désormais tu
- seras heureux par une autre.
-
- «Adieu, et pardon! Je t’aime.
-
- «SABINE.
-
- «Je te prie de me faire enterrer dans le petit cimetière du village
- près duquel j’ai vécu cet été.»
-
-
-
-
-XVI
-
-
-DIX mois s’étaient écoulés. Vincent de Villenoise avait épousé Gilberte.
-
-Le soir des noces, la jeune fille, en ôtant de son corsage le petit
-bouquet d’oranger, montrait à son mari, sous les fleurs artificielles
-et cousu dans un sachet de satin, le brin de réséda gardé depuis le bal
-où elle était sa demoiselle d’honneur. Alors lui-même, en souriant,
-tirait de son porte-cartes un brin tout pareil. Chacun avait eu la même
-idée: le premier souvenir de leur amour devait les accompagner à la
-fête nuptiale. Cette gracieuse coïncidence avait jeté Gilberte aux bras
-de son mari, et commencé la défaite de sa virginale timidité. Ce fut la
-première fleur échangée jadis qui, cette nuit-là, les fit amants.
-
-L’été commençait. Ils s’installèrent à Villenoise.
-
-Bien des changements avaient été faits dans la propriété. On avait
-comblé le Puits du Diable, démoli l’allée qui longeait le Chaos, et
-qui maintenant disparaissait sous une plantation de jeunes sapins. Des
-tombereaux de terre jetés entre les rocs avaient transformé l’aspect du
-ravin lui-même, et se couvraient de fleurs sauvages. A la lisière de la
-forêt, la villa qu’avait habitée Sabine n’existait plus; le terrain,
-vendu à un paysan, étalait au soleil le manteau or pâle d’un champ
-d’avoine mûre.
-
-A la fabrique et dans la cité ouvrière, on connaissait bien déjà le
-ravissant visage de la nouvelle châtelaine. M^{me} de Villenoise allait
-là-bas presque journellement, dans son panier attelé de deux poneys. Et
-c’était pour elle un amusement si doux d’exercer sur ce petit peuple
-une royauté de providence généreuse, que son mari dut intervenir.
-
-—Prends garde, mignonne, il ne faut pas trop me les gâter.
-
-Ou bien:
-
-—Méfie-toi d’un premier enthousiasme. Tu ne dois rien commencer que tu
-ne sois résolue à poursuivre.
-
-Un jour, Gilberte, après beaucoup d’hésitations, pria Vincent de la
-conduire visiter la tombe de Sabine.
-
-La jeune femme avait depuis longtemps appris par son beau-frère les
-moindres détails de la triste histoire, et même elle avait lu la lettre
-de la morte.
-
-M. de Villenoise accueillit sa requête avec étonnement. Cependant,
-réflexion faite, il consentit.
-
-Par une matinée splendide, tous deux partirent à cheval, à travers
-bois, se rendant au petit cimetière. Le groom tint leurs montures à la
-grille. Ils entrèrent.
-
-C’était un de ces endroits adorables et mélancoliques, où, dans les
-très humbles campagnes, la mort se montre d’une bonhomie si douce
-et d’une si naïve coquetterie. Un fouillis de fleurs. Des rosiers,
-jadis plantés par des mains pieuses, mais qu’on a cessé d’émonder, et
-qui maintenant envahissent tout. Des herbes hautes, cachant la forme
-étroite et allongée des monticules funèbres. De larges marguerites, de
-petits œillets sauvages, des scabieuses aux tons fins, et, de place
-en place, les nobles hampes de roses trémières. On ne distinguait pas
-les sentiers. Grâce aux croix seulement, on évitait de marcher sur les
-tombes.
-
-Mais, au milieu de toute cette verdure et de ces couleurs, un espace
-d’une crudité blanche attira et choqua l’œil de Gilberte.
-
-Elle s’approcha, éblouie par cet éclat de marbre sous le ciel d’un bleu
-dur, dans la pluie aveuglante de lumière.
-
-Une grille dorée l’arrêta. Et elle resta en contemplation devant la
-tombe de Sabine.
-
-A deux pas derrière elle, M. de Villenoise, gêné, restait les yeux à
-terre, tête nue sous la brûlure du soleil.
-
-Le monument était un chef-d’œuvre artistique. Vincent l’avait commandé
-à un très grand sculpteur. Appuyée contre le bloc de marbre qui portait
-le nom de la morte, une figure féminine d’une grâce délicieuse étendait
-à demi la main droite, dans un geste d’apaisement, de pardon, de pitié.
-Elle semblait vouloir faire descendre quelque chose d’infiniment doux
-dans l’invisible profondeur de la tombe. Un peu au-dessous de cette
-main, et déroulé à l’angle du bloc, un feuillet de marbre portait ces
-mots, qui commentaient le geste de la statue:
-
- ELLE REPOSE PARDONNÉE.
-
-Ainsi était accompli le vœu suprême de Sabine. Pour les rares visiteurs
-du cimetière, cette inscription devait sembler une simple formule
-religieuse.
-
-Cependant Gilberte s’était retournée vers son mari. Elle lui toucha
-le bras. Il leva les yeux. Jamais elle ne lui avait paru si belle.
-Une gravité attendrie rendait plus séduisant ce visage où flottait un
-charme d’enfance. Elle dit:
-
-—Je la trouve superbe, cette tombe. Mais regarde!... Rien que du
-marbre et du métal doré! Elle n’a donc personne au monde, cette pauvre
-femme, qui lui apporte parfois une gerbe de roses, ou même un simple
-bouquet des champs?...
-
-Et, comme Vincent, très ému, se taisait, Gilberte ajouta d’une voix
-insinuante et câline, ainsi qu’une petite fille qui demanderait une
-grosse faveur:
-
-—Nous viendrons mettre ici des fleurs, n’est-ce pas? Vois-tu... sa
-folie et son crime ont fait notre bonheur. Et elle a tant souffert!...
-
-Puis, plus bas encore, la jeune femme murmura:
-
-—Pauvre, pauvre créature de douleur et de passion!... Vincent, elle
-t’aimait et elle t’a perdu... N’est-elle pas assez punie?
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- _Achevé d’imprimer_
-
- le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-quatorze
-
- PAR
-
- ALPHONSE LEMERRE
-
- 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
-
- _A PARIS_
-
-
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR ***
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-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-www.gutenberg.org
-
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-
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Binary files differ
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@@ -1,15177 +0,0 @@
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- The Project Gutenberg eBook of Haine d’Amour, by Daniel Lesueur.
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Haine d'amour, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Haine d'amour
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: November 21, 2015 [EBook #50521]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique par le transcripteur.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La coverture de ce livre électronique a été crée par le
-transcripteur; l’image a été rendu de notoriété publique.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 xlarge">Haine d’Amour</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 mid">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<table id="tad" summary="adverts">
-
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdt1"><i>POÉSIE</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Fleurs d’Avril</span>, ouvrage couronné par l’Académie
-française, 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Sursum Corda</span>, pièce de vers ayant remporté le grand
-prix de poésie à l’Académie française, 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">»</td>
- <td class="tdcw">75</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Un mystérieux Amour.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Rêves et Visions</span>, ouvrage couronné par l’Académie
-française. 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Pour les Pauvres.</span> 1 vol. in-4º papier vergé</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdt1"><i>ROMAN</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Le Mariage de Gabrielle</span>, ouvrage couronné par
-l’Académie française. 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">L’Amant de Geneviève.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Marcelle.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Amour d’Aujourd’hui.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Névrosée.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Une Vie tragique.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Passion Slave.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Justice de Femme.</span> 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">3</td>
- <td class="tdcw">50</td>
- </tr>
-
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">L’auberge des Saules</span>, illustré par Jeanne Lemerre
-et Henri Pille. 1 vol.</td>
- <td class="tdcw">9</td>
- <td class="tdcw">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdt1"><i>TRADUCTION</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Lord Byron</span>, Œuvres complètes. Tome I (<i>Heures d’Oisiveté</i>,
-<i>Childe Harold</i>) précédé d’un <i>Essai sur Lord Byron</i>.
-1 vol. in-12, papier vélin, orné d’un portrait de Lord Byron.</td>
- <td class="tdcw">6</td>
- <td class="tdcw">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt">Tome II (<i>Le Giaour</i>, <i>La Fiancée d’Abydos</i>, <i>Le Corsaire</i>,
-<i>Lara</i>, etc.). Traduction couronnée par l’Académie française.</td>
- <td class="tdcw">6</td>
- <td class="tdcw">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdt1"><i>SOUS PRESSE</i></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Lord Byron</span>, tome III</td>
- <td colspan="2" class="tdc">1 vol.</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdt"><span class="smcap">Sterne</span>, <i>Voyage sentimental</i> (traduction nouvelle)</td>
- <td colspan="2" class="tdc">1 vol.</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc2 reduct"><i>Tous droits réservés.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 large"><i>DANIEL LESUEUR</i></p>
-
-<hr class="d2" />
-
-<h1>Haine d’Amour</h1>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.jpg" width="200" height="297"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc4 mid"><i>PARIS</i></p>
-<p class="pc2 mid">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</p>
-<p class="pc2 lmid">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc">M DCCC XCIV</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2 class="p4"><span class="smcap">Table des matières</span></h2>
-
-<table id="toc" summary="cont">
-
- <tr>
- <td colspan="2"> </td>
- <td class="tdrl"><span class="small">Page</span></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">I.</span></td>
- <td class="tdrw"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">II.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_44">44</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">III.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_77">77</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">IV.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_94">94</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">V.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_141">141</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">VI.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_175">175</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">VII.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_198">198</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">VIII.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_223">223</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">IX.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_274">274</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">X.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_288">288</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">XI.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_314">314</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">XII.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_322">322</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">XIII.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_350">350</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">XIV.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_367">367</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">XV.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_404">404</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdlh"><span class="smcap">Chapitre</span></td>
- <td class="tdrh"><span class="smcap">XVI.</span></td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_411">411</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-005.jpg" width="400" height="138"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc4 xlarge">Haine d’Amour</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<h2 class="p4">I</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/s.jpg" width="100" height="95" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi3"><span class="smcap">Sous</span> un soleil tendre, mouillé de brumes
-légères, par un matin charmant d’avril,
-un landau de grande remise descendait
-les Champs-Élysées. Au premier coup d’œil,
-on reconnaissait la classique voiture de noce,&mdash;non
-pas la berline doublée de satin blanc et aux
-lanternes argentées des mariées de boutique,
-mais l’équipage plus sobre que préfère la bourgeoisie
-à prétentions mondaines, et qui généralement
-s’accompagne d’un petit coupé pour les
-époux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p>
-
-<p>La destination de ce landau se trahissait d’ailleurs
-moins par l’astiquage des harnais un peu
-fatigués, par la toilette soignée des chevaux et
-par on ne sait quel air de gala, que par l’éclair
-d’une cravate et d’un plastron blancs, que l’on
-voyait étinceler à l’intérieur, entre les revers d’un
-habit noir.</p>
-
-<p>Un jeune homme, dans un angle du large véhicule,
-s’enfonçait et s’effaçait, comme gêné, à cette
-heure matinale et parmi l’activité ambiante, par
-son costume de soirée, que dissimulait à peine
-un élégant par-dessus clair. Certainement ce jeune
-homme avait devant lui quelque journée de bombance
-et de paresse; aussi put-il voir s’allumer
-d’envie, sur son passage, le regard des employés
-qui s’arrêtaient une seconde, avant d’entrer, avec
-un soupir d’ennui, sous le porche du Ministère de
-la Marine.</p>
-
-<p>Pourtant c’était à une véritable corvée&mdash;telle
-du moins il la désignait en lui-même&mdash;que se
-rendait Vincent de Villenoise.</p>
-
-<p>Garçon d’honneur!... Quelle fonction dépourvue
-de sens et d’intérêt, décorée de quel titre
-absurde!&mdash;«Je suis garçon d’honneur!» Pouvait-on,
-sans les faire suivre d’une exclamation
-énervée, formuler ces trois mots d’un jargon ridicule,&mdash;ces
-trois mots qui représentaient pour lui
-quinze heures de piétinement, de parade et de
-fadaises?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p>
-
-<p>Et c’était pour cela, pour ce supplice bête, que
-Vincent renonçait au programme ordinaire d’une
-de ses journées: à sa promenade à cheval dans
-les allées du Bois; à quelque intéressant assaut
-chez Ruzé ou à deux ou trois bons cartons chez
-Gastinne; et surtout à ses chers moments de
-rêverie et d’étude, dans la pénombre recueillie
-de son immense et sévère cabinet de travail, au
-premier étage de son hôtel, rue Jean Goujon!
-Il le voyait, son hôtel, qu’il venait à peine de
-quitter. Il se tenait devant la porte... Il y rentrait
-par la pensée... Il montait le large escalier, où,
-sur la moquette, ses pas s’assourdissaient... Il pénétrait
-dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire
-d’âme... Et tout de suite, de la multitude des volumes
-alignés le long des murs, comme des œuvres
-artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son
-esprit impersonnel et attentif, tout ce que l’humanité,
-à travers les âges, élabora de réflexions,
-de chimères et d’hypothèses. Sur son bureau, il
-apercevait un livre ouvert, un livre latin: les
-<i>Astronomiques</i> de Manilius. Puis, à côté, des feuillets
-couverts d’écriture: la traduction commencée,&mdash;cette
-traduction qui devait, en faisant mieux
-connaître le poète romain, mettre à sa véritable
-place, à côté de Lucrèce, ce philosophe de fatalisme
-et d’impassibilité que fut Manilius.</p>
-
-<p>Vincent regretta de n’être point devant ce bureau,
-la plume suspendue sur ces feuillets, prête<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>
-à tracer, puis à raturer souvent, les mots laborieux.
-Mais le caractère même de ses travaux de prédilection,
-à ce moment, le frappa d’une tristesse.</p>
-
-<p>«Traduire... Jamais produire...» soupira-t-il.</p>
-
-<p>Car&mdash;il en avait conscience, trop clairement&mdash;sa
-ferveur, sa docilité d’érudit, venaient de
-son manque d’originalité intellectuelle, de sa radicale
-impuissance à créer.</p>
-
-<p>Vincent de Villenoise avait la curiosité de la
-pensée des autres. Il n’était pas possédé par cette
-curiosité différente, celle de l’inconnu, qui précipite
-un esprit en avant, dans les abîmes et malgré
-les vertiges, en lui inspirant, au contraire, le dédain
-de ce que déjà les autres ont exploré, découvert.</p>
-
-<p>Mais, comme&mdash;dans ce landau qui le menait
-chercher une invitée de la noce&mdash;il énonçait
-avec mélancolie cette espèce de jeu de mots, devise
-forcée de son intelligence: «Traduire... Jamais
-produire...» ses yeux rencontrèrent une
-affiche. Et la coïncidence lui parut tellement
-saisissante d’ironie, que Vincent rit à demi-voix,
-comme avec une personne vivante, de la moquerie
-que lui lançaient les choses.</p>
-
-<p>Elle était, cette affiche, d’une vulgarité criante.</p>
-
-<p>Étalée sur la palissade en planches où s’enfermaient
-les travaux d’une maison en construction,
-elle représentait une gigantesque et rutilante bouteille,
-se détachant comme en relief sur un fond<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>
-du jaune le plus vif. Une étiquette enroulée aux
-flancs de cette bouteille portait deux mots, écrits
-en lettres d’un pied: APÉRITIF BERTET. Et,
-tout au bas, sur le fond jaune, on lisait encore
-cette recommandation, d’un style tellement concis
-qu’elle en devenait inoubliable: <i>Le meilleur
-des apéritifs</i>.</p>
-
-<p>C’était tout. Mais cette affiche-là, Vincent
-savait qu’à la première palissade en planches de
-la prochaine maison en construction il allait la
-retrouver; que, s’il prenait un train quelconque,
-pour n’importe quelle direction, l’affiche flamboierait
-devant ses yeux à toutes les stations de
-la ligne; que, s’il descendait en n’importe quelle
-ville d’Europe, il verrait surgir l’affiche le long
-des murs; qu’il apercevrait des réductions de l’affiche
-aux vitres de tous les cafés; que, dans les
-théâtres, il verrait descendre l’affiche, pendant
-l’entr’acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore
-que, s’il s’embarquait sur un paquebot, dans un
-port quelconque, l’affiche, reproduite sur toile
-vernie, et circonscrite en un cadre de bois, voyagerait
-avec lui, suspendue dans un coin de la salle
-à manger; que, s’il abordait au Caire, dans les
-Indes, au Japon, ou jusque dans quelque île à
-peine explorée des archipels océaniens, la première
-chose qui frapperait ses regards dès qu’il
-aurait mis pied à terre, ce serait la bouteille de
-pourpre sur fond d’or, avec son cachet de cire<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>
-en guise de cimier, l’écartèlement de son étiquette
-blanche, et sa devise en exergue: <i>Le meilleur des
-apéritifs</i>. Car cette affiche paraissait être le blason
-du monde civilisé, de ce monde moderne qui
-pourrait cependant plus que tout autre se passer
-d’apéritif, tant est dévorante la faim de jouissances
-qui le rend esclave de ses entrailles.</p>
-
-<p>«Traduire... Jamais produire...» répéta Vincent
-de Villenoise. «Mon père, lui, a produit quelque
-chose... l’APÉRITIF BERTET.» C’est avec
-une ironie à l’égard de cette facile invention, un
-mouvement de rage contre sa propre impuissance
-et d’humeur contre l’insolence de cette énorme
-affiche suggestionnant l’humanité avec deux mots
-et la silhouette d’une bouteille, que le jeune
-homme émit pour lui-même cette réflexion. Cependant
-il était injuste, puisque son immense
-fortune, son hôtel de la rue Jean Goujon, son
-château de Villenoise&mdash;dont, après les formalités
-légales, son père, Armand Bertet, avait pris
-et lui avait légué le nom,&mdash;tout, jusqu’à son
-instruction raffinée, jusqu’à ses studieux loisirs,
-était sorti de la panse arrondie de cette purpurine
-bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il
-tant de la voir?... Au point que s’il eût connu
-quelque région habitable où ne se fussent point
-glissées les réclames de l’APÉRITIF BERTET,
-Vincent s’y serait réfugié; non pas pour toujours&mdash;il
-aimait trop Paris&mdash;mais de temps à autre,<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>
-en guise de cure morale, pour éliminer de son
-organisme le jaune et le rouge de cette affiche,
-dont la sensation l’exaspérait.</p>
-
-<p>Peut-être... (bien que l’accoutumance au bien-être
-et l’ingratitude envers ses causes soient tellement
-naturelles qu’il semble inutile de les expliquer),
-peut-être Vincent de Villenoise sentait-il
-confusément que, malgré son rôle de corne d’abondance,
-la bouteille de l’affiche avait eu des
-torts envers lui. Sans cet incroyable flot d’or que,
-de ses gros flancs de verre glauque, de son goulot
-commun, elle avait déversé dans la misérable
-arrière-boutique d’Armand Bertet, le petit Vincent
-aurait reçu une éducation bien différente.
-Au lieu d’être, pendant dix-huit ans, comprimé
-dans le moule où se réalise le type du «monsieur»
-et du «savant», tel que le concevait son
-père,&mdash;l’ancien garçon épicier Armand, devenu
-Bertet le marchand de produits chimiques, puis
-M. Bertet l’inventeur de l’apéritif, puis M. Bertet
-de Villenoise, directeur d’usine, et enfin M. de
-Villenoise, châtelain et maire de sa commune;&mdash;au
-lieu d’avoir plié sa souple intelligence et son
-trop docile caractère à la discipline du lycée, des
-précepteurs particuliers, de l’École Normale et de
-l’École de Droit; au lieu de n’avoir vu rien de
-plus glorieux au monde que le maximum des
-points dans les examens, que les soutenances de
-thèse, que les titres de docteur et d’agrégé, Vincent<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
-eût de bonne heure engagé la lutte pour la
-vie. Et quelque chose lui disait que, dans cette
-lutte, il n’eût pas été vaincu. Doué comme il
-l’était, comme il l’avait montré dès sa petite enfance,
-peut-être ne lui avait-il manqué qu’un peu
-de volonté, un certain esprit d’initiative pour
-devenir vraiment «quelqu’un». Mais cette volonté,
-cet esprit d’initiative, doivent, avec le genre
-d’éducation moderne, être poussés jusqu’à l’indépendance
-outrée, l’instinct de contradiction, la
-révolte, pour ne pas s’éteindre sous l’effroyable
-amas des idées toutes pensées et des opinions
-toutes faites, sous l’amoncellement des connaissances
-tout élaborées, et dans le laminoir des
-examens identiques écrasant à la même mesure
-les esprits les plus dissemblables. C’est même
-sans doute parce que de telles qualités d’énergie
-triomphent seulement lorsqu’elles ont l’exagération
-d’un défaut, que tous les hommes illustres
-sont contraints d’avouer aux enfants, dans les
-distributions de prix, qu’ils ont été des «cancres»
-au collège. Vérité presque à coup sûr, mais vérité
-bien dangereuse à dire devant des auditeurs de
-douze ans.</p>
-
-<p>Vincent de Villenoise, loin d’être un cancre,
-avait porté sur son front d’adolescent tous les
-lauriers universitaires. Bien légères, ces couronnes
-de papier doré! Toutefois de quel poids fabuleux,
-de quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
-de plus en plus l’intelligence humaine, la volonté
-humaine! Heureusement on ne les propose pas
-partout comme but suprême aux efforts des générations
-qui grandissent.</p>
-
-<p>De pareilles réflexions s’ébauchaient à peine,
-en ce matin d’avril, dans l’esprit de M. de Villenoise,
-tandis que le landau de noce le transportait
-vers une personne inconnue de lui, M<sup>me</sup> Pirard,
-qu’il devait ramener chez le général Méricourt,
-où le cortège s’assemblait. Pourtant, il avait déjà
-craint de découvrir en lui-même une certaine impuissance
-à vouloir; et cette crainte lui redevenait
-sensible précisément parce qu’il allait assister, ce
-jour-là même, au mariage de son meilleur ami,
-Robert Dalgrand, avec M<sup>lle</sup> Lucienne Méricourt,
-la fille du général.</p>
-
-<p>Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre
-cette détermination énorme de changer radicalement
-sa vie, de risquer son bonheur, pour une
-seule chance de bonheur plus grand, contre vingt
-chances de malheur possible. Robert avait accepté
-de jouer sa sécurité morale, son indépendance,
-tout son avenir, à pile ou face, avec l’inconnu pour
-enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement,
-sans les hésitations, les retards, les tourments
-d’incertitude qui, pour Vincent, eussent
-accompagné un acte d’une telle importance.</p>
-
-<p>Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine
-avait sonné, Vincent, parfois, avait entrevu ce<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-que pourrait devenir son existence s’il parvenait
-à hausser sa volonté jusqu’à une décision pareille.
-Mais, outre que des circonstances très spéciales
-semblaient&mdash;à son point de vue du moins&mdash;lui
-interdire de songer au mariage, son antipathie
-pour les résolutions irréparables et l’insuffisance
-des données d’après lesquelles se serait déterminé
-son choix, suffisaient pour couper court
-aux fantaisies nuptiales de son imagination.</p>
-
-<p>Il admirait donc Robert&mdash;comme un homme
-qui a peur de l’eau admire le nageur qui pique
-une tête: sans l’envier précisément.</p>
-
-<p>Cependant M. de Villenoise n’eut pas le loisir
-d’analyser pourquoi son état d’esprit tournait à
-un vague mécontentement de lui-même. Il arrivait
-chez cette M<sup>me</sup> Pirard, qu’on l’envoyait quérir,&mdash;une
-tante veuve d’un certain âge, qui le fit
-attendre assez longtemps au salon parce que sa
-toilette n’était pas terminée. Tandis que, dans le
-secret de la chambre à coucher, la couturière
-élargissait à la hâte un corsage de satin grenat
-dans lequel, au dernier moment, la dame ne
-pouvait pas entrer, Vincent, qui, machinalement,
-feuilletait des albums de photographies, profita
-de sa solitude pour bâiller jusqu’aux larmes; puis
-il murmura entre ses dents:</p>
-
-<p>«Sacristi! voilà des corvées qui convertiraient
-à l’union libre!»</p>
-
-<p>Mais la veuve parut, montrant, sous les frisures<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
-grisonnantes de ses cheveux, un visage
-presque aussi grenat que sa cuirasse de satin. La
-couturière venait de lui dire: «Madame ne porte
-pas trente ans.» Et la grosse personne, qui savourait
-cette phrase, fut saisie d’un attendrissement à
-se trouver tout à coup face à face avec un jeune
-homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une
-table son claque, dont le ressort serrait un de ses
-gants, et s’inclina, sans se douter que, sous ce corsage
-sanglé à outrance, un cœur encore sensible
-venait de précipiter ses battements, au grand
-risque d’une congestion pour la dame. Pourtant,
-si, lorsqu’elle eut soupiré très fort pour reprendre
-sa respiration et qu’il la suivit à travers l’antichambre
-et l’escalier, Vincent se fût avisé du
-danger de suffocation qu’elle venait de courir, il
-eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa
-jolie barbe en était cause.</p>
-
-<p>C’était sa coquetterie, en effet, et le principal
-charme de sa physionomie, cette fine mousse
-blonde, qui, savamment taillée, allongeait en
-pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus
-de sa lèvre, et s’en allait, presque rasée vers le
-haut des joues, se perdre en léger coup d’estompe
-sous les cheveux à peine plus foncés. C’était elle
-qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de
-l’affinement à ses traits, un air d’élégance et d’énergie
-à toute sa personne. Grâce à cette barbe si
-bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
-tête amoureuse et martiale d’un gentilhomme
-du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> siècle, et pouvait porter crânement son
-nom de Villenoise. D’ailleurs, à part une secrète
-prédilection pour ce mâle ornement de son visage,
-le jeune homme n’avait aucune fatuité.</p>
-
-<p>Remonté en voiture, cette fois à côté de la
-grosse M<sup>me</sup> Pirard, il faisait des efforts pour
-écouter poliment. Car elle jugeait à propos de
-causer. Vincent ne s’intéressait guère aux détails
-qu’elle lui donnait sur la famille de son cousin le
-général. Et il s’exaspérait intérieurement à l’idée
-que ce bavardage n’était que le commencement
-d’un supplice destiné à se prolonger jusqu’à minuit.
-Mais, s’apercevant qu’il ne lui donnait pas
-la réplique, la dame le questionna directement.
-Elle voulut savoir quelle était la demoiselle d’honneur
-de M. de Villenoise.</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Gilberte Méricourt, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne.
-Car vous savez sans doute que la fiancée
-de votre ami s’appelle Lucienne?</p>
-
-<p>&mdash;Je l’avais oublié, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! Et vous avez retenu le nom de Gilberte?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que je l’avais écrit... pour le faire
-broder sur un mouchoir que je lui offre, comme
-c’est l’usage, avec le bouquet.</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez déjà mes deux petites cousines?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je les ai vues une fois, avec leur père, à
-l’Opéra. Mon ami Robert Dalgrand m’a conduit
-dans leur loge.</p>
-
-<p>&mdash;Une fois?... C’est tout?... Vous n’étiez donc
-pas à la soirée de contrat?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame. Je vais dans le monde aussi
-peu que possible. Aujourd’hui, si ce n’était pas
-pour le meilleur de mes camarades d’enfance...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte
-aux années de collège?</p>
-
-<p>&mdash;D’école communale, madame. J’ai suivi
-l’école avant d’entrer au lycée.</p>
-
-<p>&mdash;Et M. Dalgrand a continué d’être votre
-compagnon d’études?</p>
-
-<p>&mdash;Robert Dalgrand n’a jamais suivi les cours
-du lycée, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Où donc a-t-il passé ses examens?</p>
-
-<p>&mdash;Il n’a jamais passé d’examens, madame.</p>
-
-<p>La stupéfaction et le désappointement se peignirent
-sur les traits de M<sup>me</sup> Pirard. Elle demanda,
-en baissant la voix, comme s’il se fût agi pour
-M. Dalgrand d’une circonstance déshonorante:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait?</p>
-
-<p>&mdash;Le général, madame, connaît toute la vie
-du fiancé de sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Lucienne! murmura M<sup>me</sup> Pirard.
-Pourvu que cet homme la rende heureuse!</p>
-
-<p>&mdash;Cela dépendra beaucoup de M<sup>lle</sup> Lucienne,
-remarqua Vincent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! reprit M<sup>me</sup> Pirard en pinçant les lèvres,
-ma cousine est une jeune personne si supérieure!
-Elle a tous ses brevets. Le plus grand malheur
-pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit
-peu cultivé, qui ne la comprendrait pas, qui la
-ferait végéter dans un milieu vulgaire...</p>
-
-<p>M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait.
-Aussi laissait-il M<sup>me</sup> Pirard exhaler son hostilité
-subite et sa méfiance contre ce Robert Dalgrand
-qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment
-du casier social. Pas de diplômes!...
-Et on lui donnait le titre d’ingénieur! Mais c’était
-donc un imposteur, un aventurier, cet homme-là,
-quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser
-la fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement
-pris des renseignements? La grosse dame
-ne pouvait se retenir de montrer toutes ses
-craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant
-personnage. Elle les résuma dans un soupir:</p>
-
-<p>&mdash;Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait
-que c’est un garçon très distingué!</p>
-
-<p>&mdash;Plus que distingué, madame, dit Vincent
-d’une voix douce. Il a du génie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Pirard le regarda et, du coup, suspendit
-l’averse de ses paroles. Ce jeune homme à la
-barbe blonde se moquait d’elle, évidemment.
-Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme
-sensée, en parente soucieuse du bonheur de sa
-jeune cousine et plus au fait des choses de ce<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
-monde qu’un général manœuvrant dans la vie
-civile comme un hanneton dans une carafe? Elle
-fut si visiblement déconcertée que M. de Villenoise
-eut pitié d’elle. En quelques mots&mdash;quitte
-à n’être pas compris&mdash;il lui fit le portrait de
-Robert Dalgrand.</p>
-
-<p>Non, c’était vrai, son ami n’avait même point
-passé le baccalauréat, et se trouverait fort en
-peine pour décliner <i>rosa</i>, la rose. Mais cela ne
-l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs
-de son temps, et d’avoir établi des voies ferrées,
-élevé des viaducs, jeté des ponts sur des
-rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on
-ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout
-de son habileté merveilleuse à manier les
-hommes, de la faculté qu’il possédait de faire
-accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail,
-la besogne de cinquante. Mais la science ne lui
-manquait pas. Oh! non point la science superficielle
-et encyclopédique des écoles dites «spéciales»...
-Mais les connaissances acquises par
-l’observation, par les expériences progressives, par
-les voyages techniques. Tout petit garçon, dans
-l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait
-des machines pour une Compagnie de chemin de
-fer; plus tard, quand lui-même, après l’obtention
-d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un
-des employés inférieurs de cette Compagnie, Robert
-trouvait des aliments à sa passion pour la<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>
-mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui
-remplissait ses rêves, c’étaient les colossales
-œuvres de fer, et aussi l’activité formidable et
-précise des machines. Dès qu’il avait quelque loisir,
-il profitait des facilités de circulation que lui
-donnait son emploi pour aller suivre sur place des
-travaux qui l’intéressaient. Parfois il risquait des
-conseils, élaborait des projets, dressait des plans.
-On finit par le retirer des bureaux, par lui confier
-une équipe de terrassiers; et, quand il eut achevé
-en deux semaines un nivellement pour lequel un
-ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un
-mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement.
-Mais aussitôt des jalousies l’entravèrent.
-Des chefs et sous-chefs, plus ou moins brevetés,
-se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant
-sur des professionnels; la hiérarchie
-menacée entra en lutte avec lui. Robert céda,
-quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait;
-un ingénieur qui partait pour établir une voie
-ferrée en Asie Mineure l’emmena comme contremaître.
-Cet homme pensait exploiter le jeune
-Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant
-les devis de son patron, il en combina
-d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites
-des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs
-kilomètres sur la longueur de la ligne, sans
-avoir à creuser des terrains plus résistants, et
-de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes,<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
-qui coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul
-jour le temps calculé pour des Européens, que l’on
-eût engagés à grands frais. L’ingénieur craignit
-qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan
-avant que le sien, à lui, fût agréé de façon officielle.
-Il lui proposa une association. Robert y
-consentit. Malgré toutes les finesses de son collaborateur,
-il réalisa des bénéfices considérables.
-Ce fut pour lui le commencement de la fortune.
-Depuis lors&mdash;c’est-à-dire au cours de dix années&mdash;le
-nom de Robert Dalgrand s’était attaché
-à des travaux dont quelques-uns comptaient parmi
-les plus hardis de ce dernier quart de siècle. Mais
-la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi
-la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale,
-n’était-elle pas établie à Paris, où l’on
-n’admet guère, à quelques éclatantes exceptions
-près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui
-Robert avait trente-trois ans, il était riche, et il
-nourrissait une ambition: c’était de se consacrer
-à quelque œuvre française, de vaincre au profit
-de sa renommée les préjugés d’une patrie où
-fleurissaient à son encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme
-et les diplômes.</p>
-
-<p>Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher
-ce récit, quand le landau s’arrêta devant la
-maison du boulevard Malesherbes où demeurait
-le général Méricourt. D’autres voitures, du même
-style banal, mêlées de quelques victorias ou coupés<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
-de maître, stationnaient en longue file au
-bord du trottoir. Près de la porte cochère, des
-badauds s’attroupaient. Un petit patronnet, sa
-manne sur la tête, ricana lorsqu’il eut vu passer
-M<sup>me</sup> Pirard:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! là, là... Mince de tourte!... J’vas recommander
-le moule au patron.</p>
-
-<p>En bas, le vestibule était transformé en un
-buisson de plantes vertes, entre lesquelles un
-passage donnait accès à l’escalier. C’était une
-grande maison de rapport, dont le général n’occupait
-que le troisième étage. Aux deux premiers
-paliers, parmi d’autres plantes vertes, les locataires
-entr’ouvraient leurs portes pour voir descendre
-le cortège.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Pirard s’arrêta; la respiration lui manquait.
-Vincent saisit cet instant pour lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon... Mais je ne suis pas au courant de
-la famille... Je ne voudrais pas commettre d’impair.
-La générale Méricourt est morte, n’est-ce
-pas?</p>
-
-<p>La dame inclina la tête, désespérant de dire:
-«Oui». Et elle n’avait pas encore repris haleine
-assez pour parler quand, avec elle, Vincent de
-Villenoise entra dans le grand salon.</p>
-
-<p>Une foule de toilettes claires mêlées à des habits
-noirs papillotèrent devant les yeux du jeune
-homme. Il hésitait. Mais tout de suite quelqu’un
-s’avança, lui prit la main, et la lui serra d’une<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
-telle étreinte qu’il en fut remué. C’était Robert
-Dalgrand.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel
-bonheur!</p>
-
-<p>&mdash;Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu
-sais... De toute mon âme!...</p>
-
-<p>A dire cela, de Villenoise s’émut lui-même, en
-découvrant avec quelle vivacité de désir, quelle
-chaleur d’affection, il souhaitait le bonheur de
-son ami. L’ennui qu’il éprouvait tout à l’heure
-de la «corvée» de cette noce s’effaçait dans la
-commotion profonde de cette poignée de main.</p>
-
-<p>Troublé de se sentir brusquement tout autre,
-il s’inclinait maintenant devant le général. Celui-ci
-était en costume civil, n’ayant pas remis son
-uniforme depuis plus de deux ans qu’il avait pris
-sa retraite. C’était un homme âgé, marié fort
-tard, et connu pour le culte qu’il gardait à la mémoire
-de sa femme, comme pour la passion de
-tendresse dont il enveloppait ses deux filles. Vincent
-remarqua sa haute taille, sa grosse moustache
-blanche, ses petits yeux expressifs et bons,
-puis, à son cou, la cravate rouge de la Légion
-d’honneur.</p>
-
-<p>Mais aussitôt Robert l’entraînait à l’écart.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais
-comme je suis heureux!</p>
-
-<p>A cette affirmation, une sorte de frisson interne
-refroidit M. de Villenoise. L’ardeur qu’il avait<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
-mise à souhaiter la félicité de son ami venait-elle
-donc de ce que, tout à l’heure encore, il doutait
-de cette félicité? D’où procède cette vague mais
-indéniable souffrance que cause l’affirmation trop
-éclatante du bonheur des autres? Est-ce la jalousie
-simple et basse, ou le sentiment que notre existence
-et notre affection sont alors réduites au minimum
-d’importance pour eux?</p>
-
-<p>Comme son ami s’éloignait pour souhaiter la
-bienvenue à d’autres personnes, Vincent le suivit
-du regard.</p>
-
-<p>Le héros de la fête dépassait plus ou moins par
-la taille tous les hommes qui se trouvaient là. Le
-général seul était presque aussi grand que lui.
-Mais le général, auprès de son futur gendre, semblait
-un peuplier dans le voisinage d’un chêne.
-Robert avait des épaules proportionnées à sa
-haute stature, des membres d’athlète, dont on
-voyait, sous le drap fin de l’habit noir, jouer les
-muscles avec une aisance robuste qui n’était pas
-sans grâce; hors de son col blanc s’érigeait un
-cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune
-et douce, aux traits réguliers, aux yeux d’enfant.
-Il portait la barbe, ainsi que son ami de Villenoise,
-mais une barbe plus drue, moins élégante,
-et foncée comme la coque d’une châtaigne mûre.
-C’était un superbe garçon, chez qui peut-être on
-eût découvert plus vite que chez l’autre les traces
-de l’hérédité plébéienne. La simplicité de ses<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>
-manières, l’intelligence de sa physionomie, le
-charme persuasif de sa voix, lui donnaient, il est
-vrai, une toute particulière distinction. Mais il
-n’avait pas l’affinement que de Villenoise devait
-à de plus lointaines habitudes de luxe ainsi qu’à
-tous les sports les plus choisis de l’esprit et du
-corps.</p>
-
-<p>Cependant, parmi les nombreux invités réunis
-dans ce salon, les conversations languissaient; les
-yeux se tournaient vers une porte intérieure; des
-messieurs regardaient leur montre; la mariée se
-faisait attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle
-d’honneur de Vincent, l’aidait sans doute à
-terminer sa toilette, car le jeune homme l’avait
-en vain demandée à Robert.</p>
-
-<p>Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement
-de l’heure qui passe, car, ne connaissant
-personne parmi tout ce monde, il s’enfonçait en
-lui-même, se perdait dans ses souvenirs d’enfance,
-où se mêlait l’image de Dalgrand.</p>
-
-<p>Dans ce recul, cette image lui paraissait presque
-plus familière. En effet, durant les dernières
-années, Robert, ayant vécu presque constamment
-hors de France, s’enveloppait d’un peu d’inconnu
-pour l’affection dépaysée de son ancien
-camarade.</p>
-
-<p>Maintenant Vincent le revoyait gamin de six
-ans, dans la cour de l’école communale, qui lui
-tendait la moitié de sa tartine de quatre heures.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span></p>
-
-<p>Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait
-apaisé les affres d’une faim véritable chez le chétif
-garçonnet qu’il était alors lui-même. Car la misère,
-chez les Bertet, avait été épouvantable, alors
-que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait
-aux expédients désespérés. La réclame, après
-avoir dévoré le fonds de commerce, les économies,
-le crédit du négociant, absorbait les meubles,
-les vêtements, la nourriture du ménage: elle
-épuisa le sang et la vie de M<sup>me</sup> Bertet, qui en
-mourut. Et nulle clientèle ne venait à l’apéritif.
-Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son
-inventeur en donna. Il distribua sa liqueur aux
-cafetiers, aux débitants de boissons; il en fit
-charger à bord des navires, qui l’emportèrent
-dans le monde entier. Les marchands, désormais
-ayant tout à gagner, forcèrent la vente. Et la
-hantise du mot finalement opéra... C’était bien
-sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que
-ses voisins traitaient de fou. Il jouait une martingale
-avec la destinée. L’important était&mdash;comme
-pour toute martingale&mdash;qu’il pût renouveler
-ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné.
-Il ne possédait plus un centime, et il cherchait
-autour de son taudis un clou pour se pendre,
-quand la première commande lui arriva. Le lendemain
-il en vint dix, le surlendemain trente...
-Et ce fut une marée sans reflux: le flot des millions
-monta, creva sa porte, envahit tout. A peine<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>
-avait-il agrandi son établissement, qu’il lui fallait
-agrandir encore, jusqu’à ce qu’il acquît le château
-et fonda l’usine de Villenoise, cette usine où travaillait,
-à l’heure même, pour son fils et son héritier
-unique, une population d’ouvriers.</p>
-
-<p>Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son
-esprit les péripéties de cette étrange fortune,
-mais jamais avec des évocations de détails plus
-précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait
-aller et venir, parmi le chatoyant fouillis
-des robes de soie et de velours, la grande silhouette
-aux gestes tranquilles de son ancien camarade.</p>
-
-<p>Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute
-grande; un remous creusa la foule des invités,
-sur les lèvres desquels courut un murmure de
-sympathie et d’admiration. Et, tout à coup,
-M. de Villenoise vit s’avancer, d’une démarche
-muette et glissante, la plus charmante incarnation
-de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement.</p>
-
-<p>C’était la mariée, celle qui se nommait encore
-M<sup>lle</sup> Lucienne Méricourt, et qui, dans une heure,
-s’appellerait M<sup>me</sup> Robert Dalgrand.</p>
-
-<p>Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur,
-on voyait, sur ses joues délicatement roses,
-l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche, dans un
-indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui
-remplissait l’âme. Quelque chose d’adorable et
-de suave émanait de ce sourire, à cause de la pudeur<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span>
-qui s’efforçait de fermer les fines lèvres et
-de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait
-vu ce sourire, qui prenait le cœur tout d’abord,
-les regards, irrésistiblement, se portaient vers la
-petite touffe d’oranger presque perdue dans les
-fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification
-de cette fleurette, couronnant toute cette
-vivante et mouvante blancheur, effaçait les autres
-pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des spectateurs...
-Curiosité qui, par son objet et sa nature,
-par les images qu’elle évoquait, eût, sous le
-masque d’élégance, intérieurement ramené tous
-ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si
-pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs,
-des espérances, des déceptions, et cette fumée
-de mélancolie qui, dans le cœur, invinciblement
-s’élève devant tous les mystères humains.</p>
-
-<p>Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux
-sur personne, marcha droit vers son père. Elle
-lui prit le bras, à deux mains, d’une façon câline.
-Et le général, pour donner le signal du départ,
-eut un geste brusque de commandement militaire,
-sans doute parce qu’il redoutait quelque
-assaut de son émotion.</p>
-
-<p>Un jeune homme, debout à la porte, se mit à
-faire l’appel des noms, deux par deux, suivant
-l’ordre où les couples devaient descendre et
-prendre place dans les voitures.</p>
-
-<p>M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
-longue traîne de satin blanc mit un intervalle.
-Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à une
-dame, le premier témoin de la mariée,&mdash;un chef
-d’armée célèbre, également en costume civil, mais
-avec le cordon de grand-croix en sautoir sous son
-gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné
-de sa mère,&mdash;grande vieille femme, aux
-traits rustiques, un peu durs, mais empreints
-d’une singulière dignité.</p>
-
-<p>Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier
-mécanicien, ne montrait ni gaucherie ni étonnement
-dans ce milieu supérieur où son fils
-l’avait élevée par son génie et où il allait lui donner
-pour bru la fille d’un général. C’est que
-M<sup>me</sup> Dalgrand était trop la mère de Robert par
-la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté
-pour n’avoir pas pressenti devant son enfant
-quelque merveilleux avenir, et pour ne pas
-s’être inconsciemment préparée de longue date
-à tenir partout et toujours sa place à côté de
-lui.</p>
-
-<p>A la voir passer, toute droite et fière, avec son
-air de matrone biblique, Vincent recommençait
-à se souvenir, à rêvasser, l’esprit perdu au fil de
-sa songerie. Mais tout à coup il entendit son
-nom et tressaillit; on l’appelait avec sa demoiselle
-d’honneur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span></p>
-
-<p>«M. Vincent de Villenoise... M<sup>lle</sup> Gilberte Méricourt.»</p>
-
-<p>Où était-elle? Comment allait-il savoir? Il se
-retourna, effaré.</p>
-
-<p>Tout près de lui, une jeune fille lui souriait,
-tendant la main pour lui prendre le bras. Mais,
-dans sa surprise, il ne songeait pas à l’offrir. Elle
-lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me reconnaissez pas?... Venez, dépêchons-nous!</p>
-
-<p>D’elle-même, elle posa la main sur sa manche,
-l’entraîna presque vers l’escalier. Alors il crut devoir
-lui exprimer quelque plaisir d’être son cavalier
-pour la journée entière. La phrase lui vint plus
-spontanée, plus sincère qu’il ne l’aurait attendue
-un instant auparavant. Son appréhension d’une
-corvée disparaissait devant le désir de produire
-une impression favorable.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Gilberte répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour
-garçon d’honneur. Tous, nous vous aimons déjà.
-M. Dalgrand nous a tant parlé de vous!</p>
-
-<p>Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras,
-leurs deux têtes se trouvaient si proches qu’il
-n’osait la regarder. Il ne voyait que le bouquet et
-l’aumônière qu’elle tenait à la main:&mdash;un bouquet
-tout blanc, garni comme une collerette par
-le point à l’aiguille du mouchoir que M. de Villenoise
-avait choisi très beau pour nouer autour de
-ces fleurs, et une aumônière faite de la même
-étoffe que sa robe et attachée par les mêmes rubans.<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span>
-Ils étaient, ces rubans et cette robe, de
-deux nuances délicieuses: l’étoffe, du ton jaune
-pâle, presque blanc, de l’avoine mûre; et les
-étroites bandes de velours, du vert tendre et argenté
-de cette avoine avant que le soleil l’ait
-rendue bonne pour la moisson. Le chapeau de
-paille portait des nœuds de ce velours et des touffes
-de primevères de la même couleur que la robe.
-Tout de suite, dès qu’il avait aperçu la jeune fille
-debout à son côté, M. de Villenoise avait eu les
-yeux comme caressés par l’harmonie et la fraîcheur
-de cette toilette.</p>
-
-<p>Mais ce fut seulement une fois installé en face
-d’elle, dans le landau, qu’il eut la vision distincte
-de M<sup>lle</sup> Gilberte Méricourt.</p>
-
-<p>Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voit-on
-jamais d’une façon précise les êtres ou les objets
-dont le premier abord provoque l’éveil d’un
-sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement
-le cœur a-t-il jamais pour le regard cette
-netteté de couleurs et de contours qui supporte la
-description?</p>
-
-<p>Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c’était
-le coloris plein de délicatesse et d’éclat de son
-teint, de ses yeux, de ses cheveux, de ses lèvres,
-de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc
-nacré, contrastaient et s’avivaient sur sa physionomie,
-dans une splendeur indicible de jeunesse.
-La pourpre de sa bouche un peu grande fleurissait<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span>
-sur des dents éblouissantes; ses sourcils foncés
-soulignaient son front blanc; les narines de son
-petit nez irrégulier mais joli prenaient, comme
-l’ourlet de ses fines oreilles, des transparences rosées
-de coquillage; et la masse de sa chevelure
-d’un brun franc se relevait sur sa nuque pâle et
-soyeuse, où s’estompaient quelques courtes mèches
-frisottantes. Ses prunelles mêmes n’offraient pas
-une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées,
-qu’ont si souvent les yeux humains; elles
-étaient d’une couleur sombre et pure, comme les
-yeux des gazelles.</p>
-
-<p class="p2">Durant le court trajet du boulevard Malesherbes
-à la mairie de la rue d’Anjou, M<sup>lle</sup> Gilberte
-ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu
-de voiture et que le cortège, au bas de l’escalier,
-se forma pour monter à la salle des mariages, le
-jeune homme sentit comme un souffle de plaisir
-lui caresser le cœur au moment où, de nouveau,
-elle glissa un bras sous le sien.</p>
-
-<p>Ce qu’il éprouvait l’étonna. Mais il trouva la
-sensation douce et, pour ne pas la faire évanouir,
-se refusa tout de suite à l’analyser. Et aussitôt,
-dans ses manières avec Gilberte, se montra cette
-grâce émue, qui, même silencieuse, devient pour
-une femme le plus vif et le plus éloquent hommage.</p>
-
-<p>Pendant la cérémonie du mariage civil, comme<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>
-le maire lisait les articles du code, Vincent, dont
-le regard porté droit devant lui, en apparence,
-épiait de côté sa demoiselle d’honneur, crut voir
-pâlir ce visage au teint si fin. Il se tourna vers elle
-avec une expression de sollicitude. La jeune fille
-ne remarqua même pas son mouvement. Mais Lucienne
-et son fiancé se levèrent pour prononcer
-le «oui» qui devait les unir. Alors le sang reparut
-au visage de Gilberte, et, en même temps,
-deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les
-cils.</p>
-
-<p>Vincent ne put s’empêcher de s’avancer en s’inclinant
-vers elle, pour rencontrer son regard et se
-faire, par les yeux au moins, le confident de ce
-chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire,
-en secouant la tête d’un geste imperceptible,
-le doigt levé jusqu’à ses lèvres comme pour lui
-recommander le silence. C’était entre eux un petit
-secret d’émotion, et c’était aussi une promesse
-de délicate et confiante causerie, car il lui demanderait,
-et elle lui dirait sans doute, de quelle intime
-source avaient jailli ces deux larmes.</p>
-
-<p>Déjà le cortège se reformait pour se rendre
-à l’église de la Madeleine. Assis de nouveau l’un
-en face de l’autre dans le landau, Gilberte et
-Vincent ne se parlaient guère plus que dans le
-premier trajet; mais à plusieurs reprises leurs yeux
-se cherchèrent; et il lui sembla remarquer qu’elle
-se reposait, par la confidence plaintive que lui<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
-envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait
-montre avec tout le monde, et surtout lorsqu’elle
-se trouvait à proximité de son père ou de sa
-sœur.</p>
-
-<p>Décidément, M. de Villenoise ne jugeait plus
-ennuyeux son rôle de garçon d’honneur. Un intérêt
-très vif captivait son imagination. La jolie
-fille dont il devait s’occuper matériellement à
-toute minute n’absorbait pas moins désormais sa
-pensée intime que son attention superficielle. Et
-ce n’était pas seulement par le petit mystère d’une
-tristesse qu’elle dissimulait à tous hors à lui-même,
-c’était par le simple mouvement de sa personne
-gracieuse, par des tours de tête, par des finesses
-d’expression, par des sourires divers suivant les
-interlocuteurs, par des agenouillements à l’église,
-avec un joli geste des épaules et l’inclinaison de
-sa nuque si blanche sous ses vivants et lourds cheveux
-bruns.</p>
-
-<p>«Est-ce qu’elle est pieuse?» se demandait
-Vincent, debout près de la jeune fille prosternée.
-«Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se
-passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle
-le mariage de sa sœur? Elle rêve du
-sien peut-être?... Qu’en attend-elle?»</p>
-
-<p>Dans toute autre circonstance, cette sorte de
-curiosité eût éloigné mentalement le jeune homme
-de M<sup>lle</sup> Méricourt. Sous l’artificielle candeur des
-jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d’effroi<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
-l’extravagance de leurs rêves, dont c’est le
-triste rôle du mari de les désillusionner; et il se
-sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer ce
-rôle. Pour rien au monde il n’eût voulu associer
-à son existence un de ces pauvres êtres, qui en
-sont réduits à la ruse pour deviner la vie, où,
-brusquement ensuite, on les jette, sans transition
-entre la brutalité de cette vie et le vague univers
-providentiel et maniéré, dans lequel on les tenait
-en cage. Il les plaignait et les dédaignait, comme
-des créatures factices, dont la femme, plus tard,
-se dégagera sous l’influence de la passion et de la
-vie, mais qui, dans leur uniforme insignifiance, ne
-peuvent donner à prévoir ce que sera cette femme
-un jour.</p>
-
-<p>Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un
-certain visage, un certain regard, et, sur sa peau
-fraîche, certaines nuances exquises, que Vincent
-commençait à lui prêter une valeur intime, déniée
-de parti pris à toutes ses pareilles.</p>
-
-<p>Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la
-cérémonie religieuse, dont la beauté, la solennité,
-donnaient tant d’importance au mariage qui s’accomplissait
-là, et tant de prix, par suite, à la virginité,
-qui se symbolisait toute blanche, devant
-les somptuosités de l’autel, éblouissant d’orfèvreries,
-de lumières et de fleurs.</p>
-
-<p>Lorsque Robert Dalgrand glissa l’alliance au
-doigt de Lucienne, dont la petite main dégantée<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-mit une rose lueur de chair sous le nuage mystique
-du voile, M. de Villenoise éprouva comme
-une vague nostalgie, comme un mécontentement
-de sa propre existence, et un désir indistinct de
-quelque chose qui lui aurait manqué.</p>
-
-<p>Un instant après, le suisse étant venu s’incliner
-devant lui, en murmurant deux ou trois mots, il
-vit Gilberte se lever. Elle lui tendit son bouquet,
-et il comprit qu’il s’agissait de faire la quête.
-Alors il prit une main de la jeune fille, qui, de
-l’autre, présentait son aumônière. Elle allait de
-rang en rang, se penchait en allongeant le bras
-d’un geste souple, et se redressait avec un sourire
-de remerciement, tandis que les pièces de métal
-tintaient en tombant les unes sur les autres. Et cela
-recommençait toujours, car la vaste église était
-remplie de monde; quand ils eurent fini d’un côté
-il leur fallut changer de main et remonter dans
-l’autre sens.</p>
-
-<p>Or c’était justement les minutes que Vincent
-considérait d’avance avec le plus d’appréhension
-dans cette journée de noce, celles de cette quête,
-où le garçon d’honneur ne peut tenir que la plus
-gauche des attitudes, tandis que la demoiselle
-exhibe sa toilette et se soucie de recueillir plus
-d’œillades admiratives pour elle-même que de
-pièces blanches pour la paroisse.</p>
-
-<p>Maintenant, s’il leur reprochait quelque chose,
-à ces minutes charmantes, c’était de fuir trop<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>
-vite. Il marchait dans un rêve très doux, pas à pas
-sur ce tapis rouge d’église, avec la main de cette
-jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte
-s’inclinait pour tendre l’aumônière aux personnes
-les plus éloignées, Vincent serrait un peu les doigts
-pour la retenir et sentait au bras le poids de son
-jeune corps; puis il pliait le coude et la redressait
-en l’attirant vers lui. Et il éprouvait la sensation
-d’être très loin, seul avec elle, et de lui prêter,
-d’une façon efficace, nécessaire, la protection de
-sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux
-revenus à leur place, et que M<sup>lle</sup> Méricourt s’isola
-pour s’agenouiller sur le prie-Dieu, Vincent eut
-comme un tressaillement de réveil, comme un
-serrement de cœur désappointé.</p>
-
-<p class="p2">Pourtant, au cours de cette journée qu’il avait
-prévue si longue et qui passa comme un éclair,&mdash;au
-lunch, et durant la réception de l’après-midi
-chez le général, et au dîner de l’Hôtel Continental
-où elle fut sa voisine, et dans le bal où la
-valse les enlaça,&mdash;il ne lui fit pas la cour. Aussi
-fut-il étonné de surprendre par instants, dans les
-yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement
-attendri qui répondait à quelque chose au fond
-de son âme à lui, quelque chose qu’il ne s’expliquait
-pas et qu’il ne croyait pas avoir trahi le
-moins du monde. Toutefois, c’était bien une réponse
-et non point une offensive de coquetterie,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
-ce joli regard un peu moqueur, un peu troublé,
-mais d’une si spontanée confiance, dont parfois
-elle accueillit celles de ses phrases qu’il aurait
-jugées les plus banales. M. de Villenoise commença
-donc&mdash;mais bien tard&mdash;à se surveiller
-avec rigueur; car, s’étant interdit, pour des raisons
-qu’il s’imaginait indestructibles, de songer
-au mariage, il s’interdisait également de laisser
-deviner à cette jeune fille l’immense sympathie
-qu’elle lui inspirait.</p>
-
-<p>Ils parlèrent ensemble fort peu d’ailleurs, la
-parole ne servant à rien lorsque entrent en jeu les
-mystérieuses affinités d’où va naître l’amour.
-Cette façon de se consulter sur ses goûts réciproques,
-de découvrir que l’on aime l’un et l’autre la
-musique ou les voyages, que l’on éprouve un égal
-ennui dans les réunions mondaines et qu’on leur
-préfère la solitude des bois et autres beautés de
-la nature; tous ces préliminaires d’une attraction
-simultanée ne sont que des symptômes, sous couleur
-d’être des moyens. On ne se plaît pas parce
-que l’on s’est exprimé des penchants identiques;
-mais on s’exprime des penchants identiques, et
-même on croit les posséder, parce que l’on se
-plaît ou que l’on veut se plaire.</p>
-
-<p>M. de Villenoise apprit donc, sans que son
-cœur, déjà secrètement touché, en battît plus ou
-moins vite, que Gilberte ne prenait aucun plaisir
-aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span>
-très amusante; qu’elle avait encore des professeurs
-de littérature anglaise, de piano et d’italien;
-qu’elle adorait l’Opéra-Comique, mais qu’elle
-préférait l’équitation.</p>
-
-<p>Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi
-elle avait pleuré à la mairie et pourquoi
-son visage, à plusieurs reprises, s’était voilé d’une
-tristesse contre laquelle elle semblait se défendre.</p>
-
-<p>Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement
-que pendant qu’ils dansaient, ce
-fut en valsant qu’elle le lui expliqua.</p>
-
-<p>&mdash;Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne
-nous quittions jamais. Nos leçons, nos promenades,
-nos emplettes, nous les faisions ensemble.
-Qu’est-ce que je vais devenir sans ma petite
-Luce? Voyez-vous, monsieur, quand j’y pense, la
-vie me semble tellement triste que je voudrais
-mourir.</p>
-
-<p>Il sourit à ce mot, que prononcent si vite les
-désespoirs de la vingtième année.</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me croyez pas? C’est parce que
-vous n’avez pas de sœur. Mais l’idée de retrouver
-sa chambre vide!... (La voix de Gilberte s’étrangla.)
-Ah! si ce n’était pas pour mon père...
-je voudrais vraiment mourir ce soir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous vous marierez à votre tour.</p>
-
-<p>Elle rougit, haussa légèrement les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! qui sait?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comment, qui sait? dit-il en riant. Auriez-vous
-prononcé des vœux devant l’autel de sainte
-Catherine?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non.</p>
-
-<p>&mdash;Alors?</p>
-
-<p>Elle se tut d’un petit air mystérieux. M. de Villenoise
-insista.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez savoir?... dit-elle avec un regard
-sincère de ses beaux yeux bruns. Eh bien,
-moi, je ne consentirai à me marier que comme
-Lucienne, seulement avec quelqu’un qui me plaira
-tout à fait.</p>
-
-<p>&mdash;Et... vous ne prévoyez donc pas qu’on
-puisse vous plaire... tout à fait?</p>
-
-<p>Elle répondit&mdash;peut-être un peu trop vivement:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si...</p>
-
-<p>Puis elle resta interdite une seconde, rougit
-plus fort, et ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui
-me plaira, je ne lui plairai pas. C’est toujours
-ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon
-ami Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Lucienne est plus jolie et meilleure
-que moi. D’ailleurs, il y a des exceptions. Et cette
-chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans
-une même famille.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc modeste, mademoiselle Gilberte?<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-Voilà une qualité presque invraisemblable
-chez une jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Ces pauvres jeunes filles! Vous avez l’air
-de leur en vouloir. Qu’est-ce qu’elles vous ont
-fait?</p>
-
-<p>&mdash;Elles me font peur.</p>
-
-<p>Gilberte eut un rire d’enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle plaisanterie! Ainsi, moi, est-ce que
-je vous fais peur?</p>
-
-<p>&mdash;Plus que vous ne croyez.</p>
-
-<p>Gilberte baissa les yeux et un silence suivit.
-Comme ils étaient l’un devant l’autre dans un
-angle du salon et que la musique faisait encore
-tourner les autres couples, elle leva les mains et
-lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Valsons.</p>
-
-<p>Il l’entraîna d’un élan presque rageur, fâché
-contre lui-même et aussi contre elle, sans savoir
-au juste pourquoi.</p>
-
-<p>Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune
-fille à sa place, M. de Villenoise s’aperçut que les
-mariés étaient partis. Alors il eut la vision du
-coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les
-imagina, dans l’ombre de cette voiture close, savourant
-les premières minutes de solitude. Il se
-représenta la lenteur et l’hésitation des premières
-tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée
-par ce robuste bras vêtu de drap noir...
-D’un grand effort, il tâcha de réveiller son scepticisme<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
-à l’égard du mariage, son culte pour l’indépendance
-et sa haine de tout lien, en même
-temps que sa méfiance des virginités de corps
-obtenues par l’atrophie ou la déviation des âmes.
-Il ne put pas. Tout cela faisait place à un malaise
-de désir indistinct, à un sourd désenchantement
-de ce qui, jusque-là, suffisait à occuper sa fantaisie,
-sinon à lui remplir le cœur.</p>
-
-<p>Cependant, le général, désireux de se retirer,
-cherchait sa fille cadette. Il s’arrêta devant le
-garçon d’honneur de Gilberte, qui se leva aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas eu le loisir de causer avec vous,
-monsieur, dit le vieillard. Je le regrette. Mon
-gendre nous a dit de vous tant de bien! Mais
-nous nous retrouverons. Vous êtes des nôtres désormais.</p>
-
-<p>&mdash;Mon général, c’est beaucoup d’honneur...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit
-M. Méricourt. Mon cousin, le membre de l’Institut,&mdash;vous
-l’avez vu? le second témoin de ma fille
-Lucienne,&mdash;estime beaucoup vos œuvres. J’admire
-cela infiniment chez un jeune homme dans
-votre grande situation de fortune. Tant d’autres
-ne songeraient qu’à s’amuser...</p>
-
-<p>&mdash;Mais cela m’amuse, mon général.</p>
-
-<p>M. Méricourt chercha une autre phrase d’éloge.
-Toutefois, sur ce terrain, il était mal à l’aise, ne
-sachant pas au juste la nature des travaux aux-quels<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>
-se livrait Vincent, et se rappelant avoir
-passé, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, des articles
-signés de lui sur «l’Alexandrinisme dans la
-littérature romaine». Le titre l’avait effrayé; il ne
-les avait pas lus.</p>
-
-<p>Brusquement donc, il aborda un autre sujet.</p>
-
-<p>&mdash;Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval,
-monsieur. Il a des lignes superbes, beaucoup de
-branche, des jambes de cerf; et il se rassemble,
-m’a-t-il paru, à galoper sur le bord d’un chapeau.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une
-bonne bête. Où donc l’avez-vous vue, mon général?</p>
-
-<p>&mdash;Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises.
-Mais... de loin. Car vous ne fréquentez
-pas l’avenue des Poteaux, ni celle des Acacias.</p>
-
-<p>&mdash;Non, j’avoue que la foule...</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins
-la foule des bipèdes. Mais celle des quadrupèdes
-m’intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de
-Paris. J’aime à les rencontrer là. Puis ma fillette
-est contente de se voir saluer par tous les officiers.</p>
-
-<p>&mdash;Alors M<sup>me</sup> Dalgrand va se trouver privée.
-Car mon ami Robert...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! interrompit le général&mdash;tombant au
-piège de Vincent, qui voulait le faire parler de
-Gilberte,&mdash;ce n’est pas de ma fille aînée qu’il
-s’agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>
-manque du feu sacré. Mais c’est la petite!... On
-dirait qu’elle est née à cheval, cette gamine-là.
-Vous la verrez... Elle est étonnante.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que M<sup>lle</sup> Gilberte aimerait chasser à
-courre? Nous avons ce qu’il faut, dans mes modestes
-bois de Villenoise.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, monsieur. Je vous suis bien reconnaissant.
-Mais ce sont là des goûts de haut luxe
-que je ne voudrais pas lui donner.</p>
-
-<p>M. Méricourt expliqua même qu’il désirait
-plutôt modérer cette passion chez Gilberte. Car
-pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait
-mariée? C’était douteux. Avec les jeunes filles et
-les difficultés de leur établissement, on ne peut
-jamais savoir. Sans sa position spéciale dans l’armée,&mdash;car
-il restait un maître et un arbitre en
-matière d’équitation, et pouvait encore, par
-exceptionnelle faveur, choisir ses montures dans
-les écuries de l’École Militaire,&mdash;sa fortune personnelle
-ne lui permettrait guère, à lui comme
-à sa fille, que les rosses de manège. Le général dit
-tout cela fort simplement, sauf l’allusion un peu
-emphatique à sa renommée d’écuyer hors ligne,
-rival des comte d’Aure et des Baucher.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! jeune homme, je ne connais pas vos
-moyens, mais je ferais le pari de rester encore, à
-mon âge, plus longtemps que vous en selle aux
-allures vives, et de vous faire demander grâce.
-Aux dernières manœuvres que j’ai dirigées,&mdash;il<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
-y a de cela quatre ans au plus,&mdash;je semais derrière
-moi mes aides de camp...</p>
-
-<p>Lorsque le général abordait un sujet, il ne l’abandonnait
-pas de sitôt. De sorte qu’au lieu d’emmener
-Gilberte, il laissa s’organiser un cotillon:
-quelques figures improvisées seulement, car on
-manquait d’accessoires. Les jeunes gens prirent
-des fleurs dans les corbeilles pour les échanger
-avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de
-réséda et la mission de danser avec la demoiselle
-qui portait un brin semblable. Il la trouva tout
-de suite. C’était Gilberte.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons
-échanger nos fleurs.</p>
-
-<p>Elle accepta celle du jeune homme, et, à son
-tour, lui fixa la sienne au revers de l’habit. Puis
-ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme c’était
-la dernière danse et qu’une débandade s’opérait
-parmi les invités, ils se dirent au revoir.</p>
-
-<p>Un instant après, comme un groupe de gens
-empêchait M. de Villenoise d’approcher du vestiaire,
-il aperçut encore M<sup>lle</sup> Méricourt à qui l’on
-passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle
-ôta les fleurs du cotillon, épinglées sur son corsage,
-et qui, s’écrasant sous le manteau, auraient
-taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement,
-les laissait tomber à terre sans regarder autour
-d’elle, ne se sachant pas observée par lui, qui s’effaçait
-derrière d’autres personnes. Machinalement,<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
-il attendait qu’elle touchât le brin de réséda.
-Elle le prit et parut le jeter comme les
-autres. Mais, lorsqu’une seconde après elle éleva
-la main vers son cou pour remonter son col garni
-de plumes frisées, Vincent aperçut distinctement
-la fleurette qu’elle dissimulait dans sa paume.</p>
-
-<p>Un désir ardent le prit de s’assurer qu’elle la
-gardait pour de bon, qu’elle l’emportait en souvenir.</p>
-
-<p>Il rejoignit la jeune fille et le général, s’inquiéta
-s’ils avaient une voiture. Il avait commandé son
-coupé, et il le mettait à leur disposition. M. Méricourt
-refusa, disant qu’il avait fait attendre un
-des landaus de la noce. Déjà le chasseur de
-l’hôtel partait pour faire entrer la voiture sous la
-voûte.</p>
-
-<p>Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir
-du péristyle, Vincent remarqua que Gilberte gardait
-obstinément sa main droite cachée sous sa
-sortie de bal, où elle l’avait glissée d’un geste vif
-en le voyant s’approcher.</p>
-
-<p>Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux
-sonnèrent sur les dalles, et, dans la cour, le
-landau tourna, s’arrêta devant eux. Alors le jeune
-homme se découvrit pour accepter la main que
-lui offrait le général. Comme il restait le bras à
-demi étendu, Gilberte comprit qu’il attendait de
-sa part une semblable faveur. Gauchement, pour
-lui présenter sa main libre, elle appuya du coude<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
-contre sa poitrine un éventail qu’elle tenait. L’éventail
-glissa. Gilberte eut un mouvement involontaire;
-et, sous la sortie de bal, une seconde
-écartée, M. de Villenoise vit distinctement qu’elle
-n’avait pas lâché sa fleur.</p>
-
-<p>Ce fut sans doute à cause de cela que, dans
-son coupé, en revenant chez lui, il ôta le brin de
-réséda piqué dans sa boutonnière, s’y caressa la
-moustache avec un geste lent et rêveur de la tête,
-puis, l’étalant de façon à le froisser aussi peu que
-possible, il le glissa dans son porte-cartes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/l.jpg" width="100" height="104" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi3"><span class="smcap">La</span> rue Jean Goujon s’étendait, déserte
-et sèche, entre les façades de ses maisons
-bleuies de nuit claire et écrasées
-de silence, lorsque le coupé de M. de Villenoise
-y réveilla des sonorités inattendues.</p>
-
-<p>Il était une heure du matin. Tout dormait ou
-semblait dormir, dans ce quartier riche, où l’épaisseur
-des murs doublés de tentures somptueuses
-défend et appesantit le repos des habitants. Aussi
-la voix du cocher sonna-t-elle avec une étrangeté
-presque lugubre quand il cria, tout à travers cet
-engourdissement de sommeil:</p>
-
-<p>&mdash;La porte, s’il vous plaît!</p>
-
-<p>Après le déchirement de ce cri, tout sembla
-plus muet et plus mort. Mais, presque aussitôt,<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>
-deux battants s’écartèrent, ouvrant dans la nuit
-une baie de clarté. La voiture s’y engouffra. Vincent
-mit pied à terre dans un grand vestibule, où
-une seule lampe électrique, enfermée dans un
-calice de verre jaune, éclairait le pied d’un escalier
-et quelques palmes d’un camœrops gigantesque,
-en laissant au delà tout un enfoncement
-d’obscurité.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau
-sur lequel apparaissait, parmi plusieurs
-lettres, le rectangle bleu d’un télégramme,
-cette dépêche est arrivée voilà deux heures à
-peine. Autrement, je l’aurais portée à Monsieur,
-soit chez M. Méricourt, soit à l’Hôtel Continental.</p>
-
-<p>Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un
-coup d’œil sur les écritures des enveloppes; puis,
-sans se presser, il ouvrit la dépêche. Comme il
-n’attendait rien de pénible ou d’heureux, ce télégramme,
-qui cependant ne venait pas de Paris,&mdash;car
-ce n’était pas la carte fermée des communications
-pneumatiques,&mdash;ne lui causait nul sursaut
-d’émotion ou de curiosité.</p>
-
-<p>Il le lut d’un regard froid et continua de le regarder
-ensuite, sans qu’à cette contemplation
-aucun éclair s’allumât dans ses prunelles. Pourtant,
-il ne composait sa physionomie pour personne,
-pas même pour Prosper, son valet de
-chambre, qui, aussitôt les lettres remises, était<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
-monté dans le cabinet de toilette, afin de toucher
-le commutateur des lumières électriques et de
-préparer l’eau chaude.</p>
-
-<p>La dépêche était datée de Cannes et contenait
-ces mots:</p>
-
-<div class="pbq">
-<p class="p2"><i>Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou
-quatre jours. Ne puis plus attendre joie de vous
-revoir.</i></p>
-
-<p class="pr1"><span class="smcap">Sabine.</span></p>
-
-</div>
-
-<p class="p2">Ces deux lignes, que composaient les caractères
-détachés et sans expression du télégraphe,
-retenaient, comme par une fascination morne,
-les regards et les pensées de Vincent. Le jeune
-homme restait d’une immobilité de statue, sans
-un tressaillement de plaisir ou d’impatience, sans
-un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la
-fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux.
-Il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre femme!</p>
-
-<p>Puis il monta l’escalier, lentement, avec une
-hésitation de tout le corps où se trahissait bien
-l’indécision, l’anémie de la volonté, qui était
-comme la diathèse de son âme.</p>
-
-<p>Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une
-ligne de conduite nouvelle. Nul effort nécessaire
-ne sollicitait son énergie. Sa vie était organisée<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
-suivant les exigences de certains devoirs aux-quels
-Vincent ne rêvait point, même un instant, de se
-soustraire. Mais la seule résolution d’examiner
-si, tout au fond de lui-même, un sentiment ne
-venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être
-pénible désormais l’accomplissement de tels
-devoirs, lui semblait difficile à prendre. S’interroger
-virilement lui apparaissait comme essentiel
-et cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il
-s’il découvrait qu’il aimait, ou tout au moins qu’il
-était capable d’aimer?... Alors qu’il avait cru si
-bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la
-mort, sans flamme ardente mais toutefois sans
-regret, et comme l’acquit d’une dette d’honneur,
-à cette Sabine, dont il avait involontairement
-brisé la vie.</p>
-
-<p>Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était
-pas trop, croyait-il, payer la fantaisie passionnée
-que Sabine expiait de son côté par la perte d’une
-fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris
-dont l’avait accablée le monde.</p>
-
-<p>Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de
-Rovencourt, était, depuis son divorce, redevenue
-tout simplement Sabine Marsan. Au lieu de son
-ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un
-rez-de-chaussée rue de la Pompe. Et tous les millions
-de M. de Villenoise, dont sa fierté n’acceptait
-pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher
-de travailler pour vivre, de peindre des<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>
-fleurs et des portraits à l’aquarelle afin d’entretenir
-le modeste luxe qui, pour cette créature
-dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire.</p>
-
-<p>Il est vrai&mdash;et Vincent se l’était dit déjà, dans
-l’état de froide clairvoyance où met la moindre
-parole maladroite d’une femme dont on n’est plus
-épris,&mdash;il est vrai que cet étalage de labeur et de
-rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour
-contraindre Vincent à la seule démarche qui lui
-eût permis de partager sa fortune avec Sabine,
-c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances,
-fort atténuantes pour lui, l’empêchaient
-de se croire tenu à une si complète réparation. Et
-il restait réfractaire à toute suggestion tendant à
-le mener vers un tel acte d’héroïsme, que sa très
-rigide et délicate conscience elle-même jugeait
-exagéré.</p>
-
-<p>En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses
-de croire qu’il n’était pas le premier homme pour
-qui la comtesse de Rovencourt eût trompé son
-mari. Certains propos qui la lui firent croire
-presque facile, et les coquetteries qu’elle se permit
-à son égard, plus encore peut-être que la force
-d’un entraînement irrésistible, l’avaient décidé à
-lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le
-reflet de noblesse émané d’un très spécial milieu
-avait, pour l’héritier de l’<span class="smcap">Apéritif</span>, ajouté une
-forte séduction à la grâce très captivante de<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>
-Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu
-compte du rien de cabotinage et de bohème dont
-cette femme sans race, épousée pour sa beauté
-par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère
-d’une aristocratique résidence.</p>
-
-<p>Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de
-passion ou qu’une crise de pitié tendre pour les
-souffrances d’orgueil devinées chez sa maîtresse
-amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution,
-un souvenir, tout à coup, le faisait bondir
-en arrière. C’était l’image d’une scène abominable:
-l’évocation du petit appartement que, six
-années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse
-coquetterie à parer pour y recevoir la comtesse
-de Rovencourt, et dans lequel, un inoubliable
-soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir
-s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs
-de femme, sous le mépris de son mari et la
-curiosité froidement outrageante des hommes de
-police. Ah! la dégradation dans son propre cœur
-de cette malheureuse&mdash;dont pourtant il causait
-la honte&mdash;et le sentiment de son impuissance
-à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était
-pas l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait
-M. de Villenoise de donner son nom
-à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait
-par le honteux châtiment de la constatation,
-n’avait pas été jusqu’à réclamer la flétrissure
-d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
-plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité
-d’humeur, sans alléguer l’adultère.
-Par pitié ou par dédain, il laissait à sa femme
-coupable la possibilité d’épouser celui pour qui
-elle l’avait trompé. Mais le scandale n’en avait
-pas moins amusé tout Paris. Et l’écœurant souvenir
-n’en restait pas moins fixé dans le cœur de
-Vincent.</p>
-
-<p>Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand
-lit drapé où vivement il s’était réfugié pour mieux
-réfléchir, cette lassitude d’une liaison rendue indissoluble
-par les circonstances lui courbatura
-l’âme tout à coup, l’écrasa sous une pesanteur de
-fatalité. Ainsi donc Sabine allait revenir... Dans
-trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un
-autre télégramme&mdash;daté de Paris celui-là&mdash;ou
-bien quelque billet apporté au galop par un commissionnaire.
-Alors il mettrait son chapeau, il
-retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les
-habitudes interrompues pendant deux mois... Une
-minutieuse vision lui montrait tous les détails de
-cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient...
-Il se voyait quittant à pied son hôtel
-pour parcourir d’un pas hygiénique le joli trajet
-de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy,
-toute voisine de la maison où habitait M<sup>me</sup> Marsan.
-Ce trajet, il en connaissait les moindres accidents;
-sa mémoire faisait défiler devant lui des physionomies
-familières de maisons, et des coins de verdures<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
-pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles
-fleuries, dans les petits jardinets de l’avenue Henri
-Martin. Même en pensée, il s’attardait, flânait dans
-ce décor parisien, observait les nuances changeantes
-de l’heure ou de la saison, sans hâte bien
-vive d’arriver au but. Pourtant, au coin de la rue
-de la Pompe, sa démarche se précipitait, il parcourait
-allègrement les derniers mètres. C’est que,
-soudain, il songeait à la bonne minute de l’accueil,
-à l’exclamation de joie dont Sabine le saluerait,
-et à cette charmante silhouette de femme,
-immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre
-d’art et de fantaisie qu’était l’atelier où elle passait
-presque toute son existence.</p>
-
-<p>Hélas! le court frisson d’attendrissement dont
-le secouait par avance la spontanéité de l’étreinte,
-l’oubli de toutes les misères communes dans la
-chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait
-bien vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il
-prévoyait trop le recommencement de la sourde
-lutte où, depuis le divorce de Sabine, tous deux,
-avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient
-leur pauvre amour. Car, si la maîtresse ne
-se consolait pas de sa déchéance, l’amant ne lui
-pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance,
-elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait
-d’autant plus souffrir l’autre, qu’ils avaient à
-leur disposition les armes par lesquelles ils pouvaient
-réciproquement se blesser au plus profond<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span>
-du cœur. En effet, la froide inertie de Vincent
-exaspérait l’âme impatiente et passionnée de Sabine
-autant que l’âpre impétuosité de cette âme
-glaçait et irritait M. de Villenoise.</p>
-
-<p class="p2">C’était après des scènes pénibles, après des
-bouderies sans fin à peine tempérées par de
-mornes politesses, que Sabine Marsan s’était décidée
-à partir pour le Midi. La commande d’un
-portrait d’enfant pour une famille qui passait
-l’hiver à Cannes lui fournissait le prétexte et la
-possibilité de ce voyage. Elle s’y décida comme
-à une mesure de haute politique: car elle se figurait
-punir Vincent par son absence, le forcer à
-s’apercevoir qu’elle lui était indispensable et à
-trembler de la perdre un jour tout à fait. Ainsi
-peut-être lui ferait-elle accomplir un pas vers le
-mariage, auquel il se refusait, et qui pour elle,
-soit amour, soit ambition, soit désir de revanche
-contre la destinée, était devenu l’idée fixe, le but
-suprême,&mdash;un but vers lequel elle se lançait
-d’une volonté aveugle, violemment et maladroitement.</p>
-
-<p>Mais Sabine était trop soumise aux impulsions
-de ses réflexes nerveux et à la fougue de son caractère
-pour mettre en œuvre la diplomatie qui,
-généralement, se trouve à la portée des femmes.
-Son départ, qui lui coûta d’ailleurs beaucoup,&mdash;car
-elle souffrait loin de Vincent d’une façon différente<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
-mais bien plus amère qu’auprès de lui,&mdash;son
-départ devait produire un effet contraire à
-celui qu’elle en attendait. Elle l’effectuait trop
-tard, après avoir laissé trop se tendre leurs quotidiennes
-relations, si bien que son éloignement,
-au lieu de se faire sentir comme une intolérable
-privation, agit comme une délivrance. Les deux
-mois qui venaient de s’écouler avaient été pour
-M. de Villenoise une période d’apaisement, durant
-laquelle il s’était absorbé tout à loisir dans
-ses chères études, le cœur mort ou du moins engourdi,
-l’imagination calme, l’esprit triomphant
-et lucide. Sa correspondance avec Sabine s’était
-poursuivie régulièrement sans troubler ce délicieux
-état d’âme,&mdash;délicieux au moins pour lui,
-pour son dandysme intellectuel et sentimental,
-pour sa curiosité d’érudit, pour son scepticisme à
-l’égard des grandes passions, qu’il considérait
-volontiers comme des crises physiologiques propres
-aux tempéraments mal équilibrés. Les lettres
-de M<sup>me</sup> Marsan et ses propres réponses ne révélaient
-nulle hostilité amoureuse, pas même une
-sorte de paix armée entre ces singuliers amants.
-On y eût découvert plutôt cette confiance que
-l’extinction des sentiments passionnés laisse éclore
-entre deux époux vers les dernières années d’une
-union sans reproche. C’était le bavardage à peine
-tendre mais très intime de deux êtres enchaînés
-par l’indestructible réseau de longues habitudes<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
-communes, et qui ont acquis le besoin de se
-parler de tout, même des moindres puérilités
-extérieures. Si M. de Villenoise eût joui moins
-profondément de l’accalmie que cette séparation
-mettait dans son orageuse liaison avec la violente
-Sabine, il se fût inquiété peut-être de reconnaître,
-aux mille indices de cette minutieuse correspondance,
-avec quelle force le liait une chaîne
-que pour le moment il ne sentait plus. Mais il
-était si reconnaissant de ne pas recevoir à chaque
-courrier des pages de protestations, de reproches
-ou de plaintes, qu’il s’abandonnait au plaisir
-d’écrire tout naturellement, sans apprêt comme
-sans réticences, des lettres dont il n’était pas tenu
-de faire des lettres d’amour.</p>
-
-<p>Peut-être commençait-il à croire que, de son
-côté, Sabine enfin se convertissait à cette camaraderie
-charmante, et que la tyrannique affection
-de ce cœur féminin s’apaisait en une amitié plus
-compréhensive, plus capable de désintéressement,
-lorsqu’il reçut&mdash;au retour de l’inoubliable
-journée de noce&mdash;le télégramme de M<sup>me</sup> Marsan.
-La soudaine impatience qu’elle y témoignait de
-le revoir&mdash;cette impatience dont elle ne parlait
-même pas dans sa lettre de la veille et qu’elle manifestait
-ainsi tout à coup&mdash;lui prouva qu’il
-allait la retrouver toute pareille à elle-même. Car,
-à ce petit fait, il reconnaissait trop Sabine. Comme
-c’était bien d’elle cette brusque frénésie d’un sentiment<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span>
-qui paraissait dormir et qui, d’une minute
-à l’autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent
-pressentait, même à une telle distance, la
-fièvre dont était brûlée la pauvre femme,&mdash;cette
-fièvre qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle
-avait pris la résolution de parler ou d’agir, et
-qui la rendait incapable de toute temporisation,
-de toute mesure. Une fatalité de sa nature impulsive
-empêchait Sabine de traverser sans se dévorer
-intérieurement l’intervalle de temps, si
-court fût-il, que demandait sa pensée pour se
-transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter
-avec la fermeté tranquille affichée dans sa
-correspondance l’exil de deux mois; mais, du moment
-qu’elle avait décidé son retour, elle ne patienterait
-pas sans torture durant les deux journées
-qui l’en séparaient encore.</p>
-
-<p>Était-ce donc parce qu’il pensait aux ardeurs
-douloureuses de ce cœur tourmenté, ou dans un
-sentiment de compassion pour cette existence à
-jamais assombrie, ou par la prévision d’un plus
-cruel avenir, qu’il murmura en lisant la dépêche
-datée de Cannes, et plus d’une fois encore, durant
-une longue nuit sans sommeil:</p>
-
-<p>«Pauvre Sabine!... Pauvre femme!...»</p>
-
-<p class="p2">Quoi qu’il en fût, dès le lendemain matin, la
-première action de Vincent tendit au bonheur de
-celle qu’il plaignait d’une si étrange pitié. Sans<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
-attendre que son valet de chambre entrât chez
-lui, à sept heures, suivant la consigne, dès six
-heures et demie M. de Villenoise sonna.</p>
-
-<p>Prosper parut, et, sur l’ordre de son maître,
-ouvrit les volets. Une fraîcheur d’avril, une clarté
-bleue et rose, pénétrèrent dans la grande pièce
-tendue de velours sombre, obscurcie de boiseries
-anciennes, et, çà et là seulement, égayée par des
-bibelots en ivoire ou en porcelaine de Saxe, par
-un panneau de glace au-dessus de la cheminée en
-chêne sculpté, par quelques bergeries galantes
-du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, dues à des pinceaux de maîtres
-et espacées le long des murs.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi mon buvard, de l’encre, une
-plume, dit M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Assis dans son lit, le genou soulevé pour soutenir
-son buvard, il griffonna:</p>
-
-<div class="pbq">
-<p class="p2">«<i>Madame Sabine Marsan, hôtel Beau-Rivage,
-Cannes.</i></p>
-
-<p>«<i>Suis bien heureux. Vous souhaite bon voyage et
-vous attends avec impatience. A bientôt.</i></p>
-
-<p class="pr1">«<span class="smcap">Vincent.</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p class="p2">&mdash;Tenez, dit-il au domestique, faites porter
-cela et revenez préparer mon tub. Ah!... s’exclama-t-il
-comme Prosper allait quitter la chambre.</p>
-
-<p>Le valet se retourna. M. de Villenoise eut une<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>
-courte hésitation. A la fin il demanda, mais avec
-une ombre de gêne:</p>
-
-<p>&mdash;La jument n’est pas sellée, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pense pas. Est-ce que monsieur l’a
-commandée plus tôt ce matin?</p>
-
-<p>&mdash;Non... Au contraire, je ne sortirai pas à
-sept heures et demie comme d’habitude. Passez
-à l’écurie et dites à Andrew de seller seulement
-pour... mettons pour... neuf heures.</p>
-
-<p>Prosper sortit, étonné de l’espèce d’embarras
-qu’avait manifesté son maître en donnant un
-ordre si simple. Mais ce n’était pas à l’égard de
-ses gens que M. de Villenoise éprouvait ce vague
-sentiment de confusion: c’était vis-à-vis de lui-même.
-Car, s’étant demandé depuis la veille
-comment il était possible que, dans ses quotidiennes
-promenades à cheval, il n’eût jamais rencontré
-le général et M<sup>lle</sup> Méricourt, qui, de même,
-allaient au Bois chaque matin, il avait réfléchi
-que, sans doute, une jeune fille et un vieillard
-choisissaient des heures plus tardives que les
-siennes. Il possédait d’ailleurs ce renseignement
-qu’on avait chance de les voir plutôt dans les
-allées fréquentées, tandis que lui-même préférait
-les grands espaces déserts du côté de Longchamps
-et de Bagatelle; il sentait donc, sans se le dire
-encore, qu’il allait changer son itinéraire comme
-il changeait le moment de sa promenade. Cette
-petite stratégie absorbait maintenant toute sa<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span>
-pensée, tandis que, de bonne foi, il se croyait
-occupé d’autre chose. Jusqu’à neuf heures il se
-tint dans son cabinet de travail. Ce n’était pas
-par l’image de Sabine qu’il cherchait à combattre
-ses souvenirs d’hier et son absurde espoir de ce
-matin. Non... Sabine... Il était quitte envers elle
-depuis cette réponse télégraphiée qu’il avait voulue
-sincère et qu’il justifierait dans deux jours&mdash;comme
-si elle l’avait été&mdash;par toutes les attitudes
-d’une tendresse devenue, hélas! un devoir.
-D’ailleurs, il eût été impossible à Vincent de
-mettre en face l’une de l’autre, même dans la plus
-inconsciente évocation, Sabine Marsan et Gilberte
-Méricourt... L’une, cette maîtresse, jetée
-définitivement dans ses bras et dans sa vie par
-une scandaleuse catastrophe... L’autre, cette enfant
-que, malgré tous ses partis pris et toutes
-ses préventions contre les jeunes filles, il jugeait
-d’une ingénuité, d’une fraîcheur d’âme semblable
-à sa merveilleuse fraîcheur de chair, à sa beauté
-de fleur candide. Il était lié à la première, soit! et
-par d’indissolubles liens. Mais en quoi cela pouvait-il
-l’empêcher d’admirer secrètement la seconde?
-Pourquoi ne pas goûter le charme du rêve
-qu’elle éveillait en lui? Après tout, la vie que nous
-vivons ne tient pas tout entière dans la réalité.
-Si notre volonté le plus souvent reste impuissante
-contre les fatalités extérieures, nous sommes du
-moins les maîtres de nos songes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p>
-
-<p>Telles étaient les pensées flottantes en l’esprit
-distrait de M. de Villenoise, tandis qu’il se croyait
-adonné tout entier à l’éclaircissement d’un vers
-douteux de Manilius. Machinalement son intelligence
-suscitait des mots et presque des idées équivalant
-au texte latin, tant le fonctionnement de
-son cerveau approchait, à force de savante discipline,
-de la perfection mécanique.</p>
-
-<p>Cependant son regard, parfois, se levait de la
-page commencée, errait autour de cette bibliothèque
-où il avait concentré toutes ses joies
-intellectuelles depuis qu’il avait renoncé à remplir
-son existence par les joies du cœur. Elle
-tenait, cette bibliothèque, en sa plus longue dimension,
-toute la largeur de l’hôtel, et peu s’en
-fallait qu’elle ne fût carrée. Les hautes fenêtres à
-petites vitres nombreuses s’obscurcissaient de
-stores du côté de la rue, tandis qu’en arrière
-elles s’ouvraient sur la verdure d’un jardin où
-fleurissaient des marronniers énormes. Et rien ne
-pouvait charmer une âme disposée à la rêverie et
-à l’étude comme les couleurs et les parfums de
-ces arbres puissants épanouis dans un ciel pur,
-venant imprégner le recueillement de cette pièce
-immense, aux murailles tapissées de livres, aux
-consoles et aux vitrines toutes chargées d’objets
-d’art.</p>
-
-<p>Dans la cour, sous les fenêtres, tout à coup un
-cheval s’ébroua. On entendit des fers heurter<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>
-impatiemment le pavé, et la voix, aux inflexions
-britanniques, d’un palefrenier qui calmait l’animal.
-M. de Villenoise leva les yeux vers un cartel,
-et vit que neuf heures allaient sonner. Il descendit.</p>
-
-<p>Sous la voûte il se mit en selle,&mdash;vivement,
-parce que Gipsy se montrait nerveuse au montoir.
-Et il la retint quelques secondes, comme elle
-prenait son élan, pour lui apprendre à ne pas
-partir sans ordre, avec une fougue brutale, ainsi
-qu’une bête mal élevée.</p>
-
-<p>&mdash;N’ai-je pas l’étrier gauche plus court que
-l’autre, Andrew? Voyez donc si c’est au dixième
-point.</p>
-
-<p>&mdash;Au dixième point, oui, monsieur, dit le
-groom en examinant l’étrivière.</p>
-
-<p>&mdash;Allons maintenant, ma belle, fit le jeune
-homme en flattant de la main le cou de son
-cheval.</p>
-
-<p>Gipsy, s’efforçant d’être sage, partit d’un pas
-raisonnable. Mais, dans la rue, à la première
-bouffée d’air, à la première vision d’espace ensoleillé,
-ce fut plus fort qu’elle: ses jambes fines
-se détendirent, puis se replièrent bien haut comme
-pour mieux battre le sol; et elle dansait, l’encolure
-arrondie, les oreilles droites, une grande
-mèche dorée voltigeant sous le frontal, entre ses
-beaux yeux noirs, où s’affolait le plaisir de la
-course attendue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p>
-
-<p>Vincent rendit complètement la main; les
-rênes tombèrent de toute leur longueur. Il habituait
-ses chevaux à ne lui donner un départ que
-dans le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le
-moment, elle risquerait un châtiment si elle insistait.
-Elle allongea le cou et se mit au pas.</p>
-
-<p>Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise
-ne songea plus qu’à la façon dont il rencontrerait
-M<sup>lle</sup> Méricourt. Cela se passerait peut-être dans
-l’allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans
-l’avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner
-le Trocadéro et d’entrer dans le Bois, comme il
-le faisait habituellement, par la porte de la
-Muette, remontait vers l’Étoile. Et déjà il se figurait
-la silhouette de l’amazone, le geste dont elle
-lui rendrait son salut, l’exclamation bienveillante
-du général, qui lui proposerait de chevaucher un
-instant avec eux pour bavarder d’équitation.</p>
-
-<p>Cette perspective qui, d’abord, amusa M. de
-Villenoise et lui fit prendre patience, l’obséda,
-puis finit par l’énerver à mesure que les quarts
-d’heure passèrent sans qu’elle se réalisât. Chaque
-fois que, de loin, il croyait voir une jeune femme
-à cheval à côté d’un vieux monsieur, il se figurait
-que c’était Gilberte. Aussitôt il mettait Gipsy au
-petit galop. Puis, lorsqu’il arrivait près des cavaliers,
-il reconnaissait qu’il s’était trompé. Parfois
-même le monsieur n’était pas vieux et la femme
-n’était plus jeune. Mais quoi! c’était agaçant<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
-aussi... Jamais il n’avait vu M. Méricourt ni
-M<sup>lle</sup> Gilberte à cheval. Il ne connaissait ni leur
-physionomie sous cet aspect, ni la robe de leurs
-bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de loin,
-il pouvait les confondre avec les premiers cavaliers
-venus.</p>
-
-<p>Vincent, vers onze heures et demie, rentra
-chez lui de mauvaise humeur. Heureusement
-pour Gipsy, il n’était pas de ces gens qui soulagent
-leurs nerfs en tourmentant leur monture,
-et elle avait plutôt pris plaisir aux nombreux
-petits temps de galop à la poursuite d’un vieux
-monsieur et d’une jeune demoiselle. Aussi rentra-t-elle
-plus satisfaite que son maître, de son
-beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur
-de sa litière fraîche, dans son box élégant, et le
-bouquet de son avoine.</p>
-
-<p class="p2">Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre de
-Sabine. Il y reconnut l’état d’esprit que le télégramme
-lui avait fait pressentir: une fébrilité,
-dont l’approche, au simple contact de ce papier,
-déjà crispait ses propres nerfs; une impatience
-de le revoir sous laquelle il croyait deviner moins
-une vraie tendresse que le despotique vouloir de
-le monter au même diapason. Sabine avait une
-façon de lui dire: «N’est-ce pas que nous allons
-être heureux? N’est-ce pas que c’est trop affreux,
-deux mois passés l’un sans l’autre, et que nous<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
-ne pourrons plus nous quitter... jamais?» à travers
-laquelle il lisait, à tort ou à raison, comme
-une leçon dictée, comme un programme de sentiments
-qu’on lui imposait, bien plus que l’expression
-d’un simple et sincère élan d’amour.</p>
-
-<p>«Elle veut donc toujours me suggestionner!»
-pensa-t-il. «Mais elle n’a pas en elle-même la
-force calme qu’exige un pareil rôle.»</p>
-
-<p>Puis, après quelques minutes de réflexion, il
-se dit encore:</p>
-
-<p>«Je serai ce que je dois être et ce que je puis
-être. Voilà tout.»</p>
-
-<p>Sabine lui annonçait son retour pour le surlendemain.
-Elle arrivait à neuf heures du matin.
-Mais elle le suppliait instamment de ne pas venir
-à la gare.</p>
-
-<p>«Si elle m’aimait avec sa tendresse plus
-qu’avec sa vanité,» rumina-t-il, «elle voudrait
-me voir dès son arrivée. Mais elle est trop coquette
-pour se montrer après dix-huit heures de
-voyage. Eh bien, tant mieux! Je ne manquerai
-pas ma promenade au Bois.»</p>
-
-<p>Le raisonnement de Vincent n’était pas juste.
-Car, chez une femme de trente-cinq ans telle que
-Sabine, que torture déjà le souci de sa décroissante
-beauté, c’est souvent un héroïsme d’amour
-qui fait sacrifier à des considérations de coquetterie
-la joie de voir l’aimé quelques instants plus
-tôt. Mieux vaut le sevrer d’un bonheur, ce trop<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span>
-fragile amour, que l’aventurer sans ses armes ordinaires,
-c’est-à-dire sans cette grâce du visage
-qui lui est indispensable pour vaincre et pour
-durer.</p>
-
-<p>Toutefois cette mesure de prudence adoptée
-par M<sup>me</sup> Marsan se tourna contre elle, car ce fut
-précisément ce matin-là qu’enfin M. de Villenoise,
-au Bois, rencontra M<sup>lle</sup> Méricourt.</p>
-
-<p>C’était dans une allée cavalière presque tout
-à fait déserte. Vincent aperçut la jeune fille de
-loin, et de dos, car elle allait dans le même sens
-que lui. Pourtant, cette fois, il fut tellement certain
-que c’était bien elle, qu’il éprouva une stupéfaction
-d’avoir jamais pu s’y tromper.</p>
-
-<p>A quelques foulées en avant de son père&mdash;qui
-suivait au pas le bord de l’allée, dans l’ombre
-des jeunes feuillages&mdash;M<sup>lle</sup> Méricourt faisait
-faire, au trot, des contre-changements de main
-de deux pistes à son cheval.</p>
-
-<p>Elle exécutait cet exercice&mdash;un des plus difficiles
-de l’équitation, et assurément le plus difficile
-pour une femme, à cause de l’inégalité des aides&mdash;avec
-une précision qui étonna Vincent. Tout
-de suite il se rendit compte que le général n’avait
-rien exagéré en parlant de sa fille comme d’une
-écuyère remarquable. En même temps le jeune
-homme apprécia la modestie de l’amazone qui,
-dans cette allée solitaire, ne travaillait pas pour la
-galerie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p>
-
-<p>Avec ses mouvantes et parfaites attitudes, sous
-la fine pluie d’or verdi qui tombait des grêles
-verdures d’avril ensoleillées, Gilberte formait la
-silhouette la plus délicieuse. Elle avait juste la
-taille qui est jolie à cheval, sans trop de sveltesse
-ni d’embonpoint. Les épaules étaient relativement
-larges, d’une ligne à peine tombante; les
-bras descendaient d’un mouvement aisé, sans
-raideur; le buste long s’amincissait à la ceinture,
-et les hanches se dégageaient, d’une courbe très
-fine, reposant d’aplomb sur la selle. Contre le
-flanc gauche du cheval, la courte jupe noire se
-collait, grâce à la fixité du genou et du pied passé
-dans l’étrier, qui ne la soulevaient d’aucun pli. Au-dessus
-du corsage sombre paraissait la ligne claire
-d’un col droit; et un petit chapeau en gros paillaisson
-blanc, étroitement bordé de noir, surmontait
-la masse brune des cheveux tordus, dans
-laquelle, parfois, quelque rayon de soleil allumait
-une flambée rousse.</p>
-
-<p>Du côté droit au côté gauche de l’allée, puis
-du côté gauche au côté droit, cette charmante
-amazone semblait voltiger lentement, d’un trot
-rythmé qui appuyait à peine sur le sol. Le cheval,
-placé parallèlement au bord de la route, ne procédait
-pas par petits bonds de côté, mais croisait
-les pieds comme un maître de danse, ainsi qu’il
-convenait pour la perfection de ce difficile travail.
-En venant comme il faisait, par derrière,<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>
-Vincent ne voyait pas bouger le bras gauche de
-M<sup>lle</sup> Méricourt, ce qui prouvait la justesse avec
-laquelle ses doigts devaient donner les indications
-de rênes. Et la cravache s’écartait à peine
-du flanc de la bête, pour aller à droite, comme
-la jambe s’en écartait invisiblement pour aller à
-gauche, tant était légère autant que précise l’action
-des aides inférieures.</p>
-
-<p>M. de Villenoise, au petit pas, se gardait de
-rejoindre trop vite M. Méricourt. Il préférait
-laisser à ses yeux le loisir de savourer le gracieux
-spectacle, et à son cœur le temps de goûter le
-quelque chose d’attendri et d’immatériel que ce
-spectacle éveillait en lui. Une tentation même
-lui venait de tourner bride et de s’en aller, en
-sentant croître jusqu’à une intensité presque
-aiguë le charme qui l’envahissait. Oui, décidément,
-il y avait un danger dans des sensations
-pareilles. Mais, après tout, qu’éprouvait-il? Ce
-n’était pas un commencement d’amour, certes,
-puisqu’il ne courait pas vers cette jeune fille,
-puisqu’il ne ressentait pas même le désir de lui
-parler. Non... Seulement il eût voulu la suivre
-ainsi, sans être aperçu, et la voir toujours devant
-lui. Eh bien, ce n’était qu’une admiration d’artiste,
-une émotion tout intellectuelle. N’importe,
-il ferait mieux de s’en aller... C’était plus sage. Il
-s’en irait dans une minute... Il s’en irait quand
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>M<sup>lle</sup> Méricourt aurait atteint ce gros arbre là-bas...
-Oh! elle y arriverait bientôt... Encore deux
-lacets de droite à gauche, et de gauche à droite,
-elle y serait. Alors Vincent détournerait Gipsy
-dans une allée de traverse...</p>
-
-<p>Le jeune homme aurait-il vraiment tenu cette
-résolution? Qui pourrait le dire? Il n’en sut
-jamais rien lui-même. Car, avant que Gilberte
-eût achevé le dernier contre-changement de main
-à la hauteur du gros arbre, son père, averti par
-le pressentiment qu’éveille en nous une présence
-voisine qui nous intéresse, se retourna sur sa selle
-et vit M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Les deux hommes se saluèrent. Le général retint
-son cheval et Vincent pressa le sien. Ils se
-trouvèrent côte à côte.</p>
-
-<p>Puis M. Méricourt s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Gilberte!... Une bonne rencontre!... Viens
-dire bonjour à ton garçon d’honneur.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Méricourt, à la voix de son père, arrêta sa
-monture et la retourna par une demi-pirouette
-souple et correcte. Mais elle ne devait pas avoir
-compris, car son visage, calme et rosé lorsqu’il
-apparut, changea d’expression dès qu’elle aperçut
-Vincent. Elle pâlit, puis rougit; et la gêne visible
-qu’elle éprouva de cette rougeur colora ses traits
-plus vivement encore.</p>
-
-<p>Quand il la vit rougir ainsi, Vincent se troubla.
-C’est à peine s’il eut la présence d’esprit d’ôter
-son chapeau, puis de le passer dans la main<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span>
-gauche pour toucher de la droite celle que la
-jeune fille lui tendait.</p>
-
-<p>Afin de donner cette poignée de main,
-Gilberte avait rapproché son cheval par un
-appuyé qui témoignait de l’obéissance de sa
-bête autant que de sa propre habileté. Mais
-Vincent ne le remarqua même pas. Vainement
-il cherchait quelque chose à dire, alors que des
-compliments à l’écuyère étaient un sujet tout
-indiqué.</p>
-
-<p>Ce fut M. Méricourt qui parla le premier, et&mdash;tout
-naturellement&mdash;d’équitation; il vanta
-de nouveau les belles formes et le rassemblé parfait
-de Gipsy.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne lui ôtez-vous pas un peu de son
-perçant, monsieur, dit-il, à la maintenir ainsi
-toujours en main?</p>
-
-<p>&mdash;Cette jument est tellement équilibrée, mon
-général, répondit M. de Villenoise, que la mise
-en main est presque sa position la plus naturelle.
-J’ai de la peine, au contraire, à la faire s’étendre
-lorsque je veux allonger son pas.</p>
-
-<p>&mdash;Elle a une robe ravissante, s’écria Gilberte.
-Elle est dorée comme on avait doré artificiellement
-le cheval de l’empereur Galba, dans la pantomime
-de <i>Néron</i>, à l’Hippodrome.</p>
-
-<p>&mdash;Si cela vous amusait de la monter, mademoiselle,
-vous lui feriez beaucoup d’honneur.
-Vous me laisserez seulement le temps de l’essayer<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>
-en dame dans un manège, pour m’assurer
-qu’elle supporte bien la jupe.</p>
-
-<p>&mdash;Vous mettriez une jupe? demanda Gilberte
-égayée.</p>
-
-<p>&mdash;Bien entendu.</p>
-
-<p>Elle éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je voudrais bien vous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Pour cela, non, dit Vincent, qui se tourna
-pour lui sourire.</p>
-
-<p>Leurs yeux se rencontrèrent.</p>
-
-<p>Ce sont toujours les yeux qui trahissent l’affinité
-inconsciente de deux êtres l’un pour l’autre.
-Ce mystère, que le cœur peut ignorer longtemps,
-les prunelles aussitôt le reflètent. Elles n’en savent
-point garder le secret.</p>
-
-<p>Les regards de Vincent et de Gilberte s’effleurèrent
-en un de ces contacts imprévus, involontaires,
-et si poignants, que l’âme, ensuite, ne peut
-plus, sans hypocrisie vis-à-vis d’elle-même, conserver
-sa sécurité.</p>
-
-<p>Ils se détournèrent aussitôt l’un de l’autre. Mais
-cet «aussitôt» était encore trop tard. Et tel fut
-l’oubli des choses extérieures où cette révélation
-de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens,
-qu’ils crurent sortir d’un songe quand ils entendirent
-M. Méricourt prononcer d’un ton placide:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur,
-que cette jument, telle qu’elle est mise,<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span>
-conviendrait à une dame, car vous me paraissez
-la monter avec beaucoup de jambe.</p>
-
-<p>Vincent dut faire un effort pour percevoir le
-sens net des mots, et il ouvrait enfin la bouche
-pour répondre, lorsque le général reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez parfaitement raison d’ailleurs.
-S’il y a une chose détestable, c’est l’équitation
-sans jambe. Mais à notre époque et dans notre
-pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant
-assez d’empire sur eux-mêmes pour en avoir sur
-leurs bêtes, on ne dresse plus les chevaux à comprendre
-la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse
-même plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous?
-Un lieutenant, l’autre jour, à l’École de
-Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais, mon
-général, si je me servais de mes jambes, je ferais
-emballer ma jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en
-ai pas besoin, elle a déjà trop d’impulsion sans
-cela.» Il croyait que les jambes servent seulement
-à augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!...
-Mais moi, monsieur, je donne toutes les indications
-à mon cheval avec les jambes!... Oui,
-toutes... depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge,
-et jusqu’au changement de pied. Voyons, je vous
-le demande, comment conçoit-on que, sans
-jambe, on puisse équilibrer un cheval?</p>
-
-<p>Ce «je vous le demande» n’était heureusement
-qu’une figure de rhétorique dans la bouche
-du général, qui, une fois empoigné par son sujet<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span>
-favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la
-place aux répliques de son interlocuteur. L’autorité
-qu’on ne lui discutait pas en pareille matière,
-et l’habitude de s’adresser à des officiers hiérarchiquement
-inférieurs que le respect retenait
-de l’interrompre, déterminaient chez lui cette tendance
-au monologue. M. de Villenoise eut à l’en
-bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait
-aussi incapable que possible de soutenir une conversation.
-Tandis qu’il pouvait à loisir, sous l’attention
-extérieure prêtée à ce bruit de paroles,
-bercer le plus délicieux des rêves.</p>
-
-<p>L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient
-donnait exactement passage à leurs trois chevaux
-de front. Même quelques branches les frôlaient;
-et c’est pourquoi il avait pris à M<sup>lle</sup> Méricourt la
-place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre
-son père et lui-même. Il se trouvait à gauche et
-parfois le pied de Gilberte effleurait sa botte.
-Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous
-deux tendaient leurs regards en avant, comme
-n’osant plus croiser leurs prunelles. Toutefois ils
-avaient si fortement la sensation de leur présence
-réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre
-chose. Et les délicates verdures d’avril, dans lesquelles
-leurs yeux s’enfonçaient, ne leur devenaient
-visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt
-des significations correspondant à leurs
-sentiments intimes, à l’espèce de gêne oppressante<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
-et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient
-plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette
-perspective d’allée sous bois mollement sablée
-d’un épais sable roux et colorée de cette couleur
-de soleil, sans se rappeler cette promenade.</p>
-
-<p>Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des
-Acacias. Les feuillages, brusquement, s’espacèrent,
-dévoilant une large nappe de ciel bleu. La
-lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes
-plus tardivement verdoyantes que les taillis. Des
-voitures filaient sur la chaussée; des cavaliers galopaient;
-deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie
-et l’intimité du décor disparurent. En même
-temps disparut aussi l’espèce de charme qui scellait
-les lèvres et détournait les yeux de Gilberte
-et de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un
-de l’autre. Alors ils se regardèrent, ils se parlèrent.
-Mais avec un regret de leur étrange et délicieuse
-angoisse...</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme leur façon de comprendre la
-théorie de la main fixe, continuait le général.
-C’est très bien, la main fixe... Mais encore faut-il
-s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de
-bois, car alors, plantez-moi un crochet dans l’arçon
-de la selle et attachez-y les rênes, ça sera la
-même chose. La main parle à la bouche du cheval.
-Et comment une main de bois pourrait-elle
-parler?...</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte,<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-faites-vous aussi des contre-changements de main
-de deux pistes au galop?</p>
-
-<p>&mdash;Pas correctement, non, monsieur. Je n’y
-suis jamais arrivée.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu n’y arriveras jamais, reprit le général.
-Une femme ne peut pas. C’est là qu’il en faut
-des jambes, pour le soutien de l’allure et pour
-les changements de pied!...</p>
-
-<p>Il s’interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-il, voici le maréchal.</p>
-
-<p>Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu’il connaissait
-de vue, comme le connaissaient tous
-les habitués du Bois, venait à eux d’un pas tranquille.
-Tout de suite le jeune homme fut saisi par
-le respect un peu ému que lui inspirait cette
-maigre figure, d’une crânerie si élégante à cheval
-malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait résister
-à l’âge avec toute la puissante inertie de sa
-légendaire obstination.</p>
-
-<p>Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa
-fille et M. de Villenoise, un coup d’œil rapide. Il
-hésita; puis, brusquement, dit à Vincent&mdash;mais
-d’une voix qui manquait de chaleur:</p>
-
-<p>&mdash;Désirez-vous que je vous présente?</p>
-
-<p>Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée
-auprès de M<sup>lle</sup> Méricourt allait devenir un
-sujet de remarques, non seulement pour les amis
-du général, mais pour tout ce monde assoiffé de
-cancans qui n’a pas en vain baptisé son point de<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
-ralliement dans le Bois matinal du nom de <i>La
-Potinière</i>.</p>
-
-<p>Aussitôt il prit congé, s’excusant même:</p>
-
-<p>&mdash;C’était si intéressant de vous écouter, mon
-général! Je ne voulais pas vous interrompre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j’en ai bien d’autres à vous dire, cria
-gaiement M. Méricourt. Mais je vous repincerai.
-Venez donc un de ces matins, vers huit heures,
-me demander au Champ de Mars, au grand manège
-de l’École. Je vous montrerai ce que j’obtiens
-par le dressage à pied. Vous verrez... C’est
-très curieux.</p>
-
-<p>Après avoir, en la saluant, rencontré de nouveau
-le regard de Gilberte,&mdash;un long regard
-brun et doux qu’il emporta dans son cœur,
-comme l’autre soir il avait emporté dans sa poche,
-contre sa poitrine, le brin de réséda,&mdash;Vincent
-retourna en arrière et reprit la petite allée verte
-que tout à l’heure ils avaient suivie côte à côte.</p>
-
-<p>Oh! la charmante petite allée, si bien enclose
-de feuillage, et si peu à la mode, si dédaignée des
-promeneurs que les pas de leurs chevaux n’y seraient
-peut-être pas effacés jusqu’au soir! A y
-attarder ainsi sa rêverie, Vincent oubliait le mouvement
-de la vie mondaine qui s’agitait à peu de
-distance. Il se croyait au fond de son parc immense
-à Villenoise. Et il n’y était pas seul. De
-nouveau Gilberte y chevauchait à côté de lui. Le
-général aussi était là qui développait sa théorie<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
-de la main fixe. Oui, le général en personne. Car
-il ne gênait en rien l’espèce de mirage en train
-de se fixer dans l’esprit de Vincent. Ce brave
-cœur de vieux militaire, que l’on sentait si paternel,
-si dévoué à l’adoration de ses deux fillettes,
-donnait au contraire comme une consistance,
-une solidité, à l’espèce de tableau de famille qui
-s’esquissait dans l’imagination de M. de Villenoise.
-Une famille... Une femme, un père, un
-foyer... Étaient-ce donc ces choses dont le confus
-désir tourmentait, depuis le matin de la noce,
-celui qui avait été&mdash;tellement contre son gré&mdash;le
-garçon d’honneur de Robert Dalgrand?
-Étaient-ce donc ces choses qui prêtaient une signification
-plus profonde au charme de Gilberte,
-à ce charme fait de grâce et de fraîcheur morales
-autant que de grâce et de fraîcheur physiques?</p>
-
-<p>«Une famille!...» se dit Vincent, «Est-ce
-que j’en ai eu? Est-ce que j’en aurai jamais?»</p>
-
-<p>Sa mère?... Il se la rappelait à peine. Le seul souvenir
-qu’il conservât d’elle était celui des pleurs
-qu’elle versait en cachette, disant à son petit garçon:
-«Ne le raconte pas à ton père, que j’ai pleuré.
-Mais, vois-tu, mon pauvre enfant, avec ses idées
-d’inventeur, il nous mettra sur la paille.»</p>
-
-<p>Son père?... Eh bien, non, c’était plus fort que
-lui!... Quand il voulait penser au père Bertet, ce
-qui s’évoquait devant ses yeux c’était l’affiche
-énorme avec la bouteille de l’<span class="smcap">Apéritif</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span></p>
-
-<p>Voilà pour la famille dans le passé. Puis, lorsqu’il
-regardait l’avenir, il y apercevait... Sabine.</p>
-
-<p>Jusqu’à présent, il avait étouffé ses vagues regrets
-sous une ironie voulue à l’égard du mariage,
-de la fidélité des femmes et de la candeur des
-jeunes filles. En cherchant les mauvais côtés de
-la famille, il avait fini par ne plus voir que ceux-là.
-Et il triomphait de les découvrir plus nombreux
-que les bons, oubliant qu’il en est ainsi
-pour toutes les choses humaines. D’ailleurs, à
-force de dénigrer en face de lui-même aussi bien
-que devant les autres ce qu’il ne pouvait posséder,
-Vincent avait fini par croire, de bonne foi,
-qu’il conformait sa vie à ses théories, alors que
-c’étaient ses théories, au contraire, qu’il conformait
-aux nécessités et aux fatalités de son existence.</p>
-
-<p>De là vint son étonnement de tout ce qui s’éveilla
-en lui dès qu’il eut rencontré Gilberte.</p>
-
-<p>Il ne pouvait croire à ce qu’il éprouvait. Il ne
-se reconnaissait pas.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/c.jpg" width="100" height="101" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Comme</span> M. de Villenoise s’y attendait, il
-trouva chez lui, à son retour du Bois,
-un mot de Sabine. Elle l’avait écrit dès
-son arrivée rue de la Pompe, pour appeler Vincent
-près d’elle le plus vite possible. Et elle comptait
-sur lui pour déjeuner.</p>
-
-<p>Le jeune homme changea de vêtements et
-partit à pied pour se rendre chez son amie.</p>
-
-<p>Il se mit en marche sans entrain, comme il l’avait
-prévu deux jours auparavant. Et tout de
-suite se déroula le décor de cette promenade tant
-de fois accomplie depuis six années. C’étaient
-les mêmes perspectives d’avenues élégantes, les
-mêmes carrefours qu’il coupait machinalement
-suivant une ligne identique, les mêmes jardinets<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span>
-où toutes les fleurs se tenaient droites comme
-dans les bouquets montés; et, là-haut, dans le
-ciel, c’étaient toujours les deux minarets du Trocadéro,
-qui semblaient à Vincent deux bornes
-immuables limitant et rétrécissant son rêve. Il
-reconnut encore, au bout de toutes les rues dans
-lesquelles son œil s’enfonçait, des pans découpés
-dans l’énorme charpente rougeâtre de la Tour
-Eiffel; tantôt l’assise d’un des piliers; tantôt une
-courbe de l’arête; et là-bas, à ce tournant qu’il
-reconnaissait, une brusque apparition d’ensemble:
-un grand spectre de fer, grêle et déchiqueté,
-tel que l’ossature d’un monument antédiluvien,
-construit par une race de géants disparue. Et,
-comme toutes les fois, le regard de Vincent monta
-de la base au faîte, s’obstinant à vouloir se
-donner une sensation de hauteur qui échappait à
-sa vue, bien que son cerveau l’attestât. Même,
-ainsi que jadis, un mot de Robert Dalgrand se
-formula dans sa pensée, un mot qui surgissait
-toujours pour lui à ce même angle de trottoir,
-car c’est là qu’il l’avait entendu il y avait déjà
-longtemps:</p>
-
-<p>&mdash;Je ferai mieux que cela, avait dit son ami
-en désignant la Tour Eiffel. Je le dégotterai, ce
-grand échafaudage, bâti pour aller réchampir la
-lune.</p>
-
-<p>«Il ne le dégottera plus,» se dit Vincent, «car
-maintenant le voilà marié. Et un homme marié,<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span>
-c’est un homme fini pour les hardis travaux et les
-grandes entreprises.»</p>
-
-<p>Ainsi le fait seul de parcourir le trajet entre la
-rue Jean Goujon et la rue de la Pompe ramenait
-Vincent sur la voie des paradoxes coutumiers.
-Ce n’était pas seulement son corps qui reprenait
-une routine; son esprit et même son cœur s’étaient
-engagés sur l’ancien chemin. A mesure
-qu’il avançait, l’image de Sabine se précisait, plus
-attirante... Des souvenirs s’insinuaient en lui, le
-reprenaient, lui faisaient monter aux lèvres un
-sourire, ou dans les yeux une brume d’attendrissement!
-Il était maintenant bien près de s’en
-vouloir, de s’accuser d’ingratitude et d’injustice,
-en songeant à cette pauvre femme charmante,
-qu’une seule de ses dures pensées, à lui, si elle la
-connaissait, tuerait plus sûrement et par de plus
-atroces souffrances que le plus cruel poison.</p>
-
-<p>Mais il arrivait devant sa porte... Et, vaguement
-remué, prêt à l’indulgence pour elle à cause
-des torts dont il se trouvait coupable, il franchissait
-la voûte d’une énorme maison de rapport,
-passait devant une loge de concierge, dans laquelle,
-entre des colonnes de stuc et à travers
-une baie vitrée, on voyait resplendir le palissandre
-et le velours rouge, franchissait une cour,
-et se dirigeait vers un second corps de logis donnant
-sur des jardins.</p>
-
-<p>Sabine Marsan, qui en occupait le rez-dechaussée,<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span>
-avait obtenu l’adjonction à son appartement
-d’une petite serre; elle avait fait ouvrir
-largement le mur qui joignait cette serre au salon,
-et, du tout, elle avait composé le plus charmant
-atelier qui se pût voir.</p>
-
-<p>Quand Vincent y pénétra, dans cet atelier, il
-se sentit tout de suite ressaisi par le décor. La
-gamme chantante des verdures, des étoffes, des
-toiles posées sur des chevalets, l’emplit de cette
-poignante douceur que suscite une familière mélodie
-inentendue depuis longtemps. Les verrières,
-malgré de grands stores abaissés, laissaient passer
-des rais de soleil. Des palmiers y trempaient les
-pointes de leurs feuilles, d’où la lumière semblait
-rejaillir, toute verte; ou bien elle pétillait à la
-cassure d’une soie drapée. Il y avait des nattes
-claires sur le parquet, des sièges d’osier écrasés
-de coussins, un magnifique tapis d’Orient, cadeau
-de M. de Villenoise, un mannequin japonais dans
-un angle, et partout des moulages, des croquis,
-des ébauches, une profusion de paravents. Puis,
-ce qui ajoutait à cette fantaisie, à cette gaieté,
-c’étaient de toutes parts, dans des vases de toutes
-formes et de toutes dimensions, des gerbes de
-lilas et de roses, que M. de Villenoise y avait
-fait porter le matin même, avant le retour de
-Sabine.</p>
-
-<p>Lorsque la femme de chambre introduisit Vincent,
-un dogue danois, d’une taille énorme, se<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span>
-leva et s’approcha du visiteur, en remuant la queue
-d’un air content.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Hirsow, dit le jeune homme qui
-flatta sa tête massive. Eh bien, où donc est ta
-maîtresse?</p>
-
-<p>Une portière se souleva. Elle parut.</p>
-
-<p>Et, mieux que l’intimité du décor, l’aspect de
-cette femme troubla le cœur de Vincent. Ce n’était
-pas qu’elle fût très belle... Certes elle l’avait
-été; elle l’était encore presque, malgré la vive
-clarté de ce midi d’avril qui imprégnait, qui baignait
-l’ombre même, en dépit des stores, et qui
-montrait le déclin de la jeunesse sur cette peau
-légèrement jaunie de brune, et aux angles un
-peu froissés de ces longs yeux noirs. Cette beauté,
-encore si désirable&mdash;et qui devait resplendir le
-soir aux lumières,&mdash;n’était pas ce qui fit s’ouvrir
-avec une effusion si spontanée les bras de Vincent.
-Non... Mais la femme qu’il enveloppa d’une
-étreinte émue était celle que, pendant six années,
-il avait entendue lui dire: «Je t’aime!» Et à
-chaque fois qu’elle lui disait ce mot elle lui avait
-pris une parcelle d’âme, de jeunesse, en même
-temps qu’elle fixait en lui une parcelle de souvenir.
-Si bien que beaucoup de lui-même était
-maintenant en elle, et qu’il ne pouvait descendre
-dans son propre cœur sans y rencontrer des fragments
-de cette autre existence avec laquelle la
-sienne, si étroitement, s’était confondue. Cela<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>
-pouvait s’appeler peut-être tout simplement la
-force de l’habitude, mais qu’est-ce que l’habitude,
-sinon ce que nous avons mis de nous-mêmes dans
-des êtres et dans des choses, et ce qui fait qu’ils
-nous tiennent ensuite, lorsque nous disons, nous,
-que «nous y tenons».</p>
-
-<p>&mdash;Mon Vincent!... murmurait Sabine.</p>
-
-<p>Puis elle l’écartait à la longueur des bras, le regardait
-au fond des yeux, et répétait encore:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Vincent!...</p>
-
-<p>Ils s’étonnèrent tous deux, et de bonne foi,
-d’avoir pu rester si longtemps éloignés l’un de
-l’autre. Et ils passèrent quelques minutes à se dire
-les plus tendres choses, des enfantillages et des
-folies; ou bien à se taire, perdus en de lents baisers.
-Mais ils se refusaient à préciser leurs sentiments
-et à s’interroger sur les deux derniers mois:
-comme s’ils avaient eu peur que la réalité ne fît
-s’évanouir l’ivresse factice où les jetait cette heure
-exceptionnelle.</p>
-
-<p>Cependant la femme de chambre vint leur annoncer
-que le déjeuner était servi.</p>
-
-<p>&mdash;Bien... dit Sabine.</p>
-
-<p>Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de
-l’étroit divan qui les rapprochait. Un mouvement
-hors de ce siège où leurs corps se frôlaient,
-et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque
-chose de douteux et d’amer glissait déjà sur leurs
-lèvres, où se refroidissaient leurs baisers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! pourquoi n’es-tu pas venu passer vingt-quatre
-heures à Cannes? soupira Sabine. Tu le
-pouvais, toi. N’es-tu pas absolument libre, indépendant
-de tout?</p>
-
-<p>Cette phrase malheureuse rendit sensible à
-Vincent ce qu’il oubliait en ce moment même,
-c’est-à-dire le bien-être qu’il avait éprouvé de sa
-solitude, et le manque absolu d’entraînement
-vers ce Midi où il aurait retrouvé Sabine. Il répondit,
-en abandonnant le tutoiement de leur
-intimité:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma chère amie, vous étiez partie...
-un peu pour me fuir, n’est-il pas vrai?... Vous ne
-pouviez plus me voir sans vous irriter contre
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tais-toi... C’est parce que je t’aime.
-(Il éleva les sourcils, avec un sourire assez dur.)
-Oui... et parce que je souffre de ton indifférence!</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous, ma chérie, dit-il froidement,
-que nous prenions ensemble au moins notre premier
-repas sans reproches?</p>
-
-<p>Les lèvres de Sabine pâlirent; ses yeux eurent
-une courte flamme noire. Elle se dressa; puis avec
-un léger ricanement:</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, vous m’y faites penser. Le déjeuner
-nous attend. Venez-vous?</p>
-
-<p>Vincent la suivit, déjà fâché contre lui-même
-et contre elle. Mais, avant de monter les trois<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
-marches qui menaient à la salle à manger, Sabine
-se retourna, lui jeta les bras au cou.</p>
-
-<p>&mdash;Des reproches?... Non, non, je ne veux pas
-vous en faire... Jamais!... O mon ami! vous m’aimerez
-comme vous voudrez, comme vous pourrez...
-J’ai trop souffert loin de vous! Si vous saviez!...
-Ah! j’ai tort de vous le dire... Mais je ne
-puis pas vivre sans vous... Je n’ai que toi, vois-tu!...</p>
-
-<p>Un peu attendri, un peu gêné aussi par cette
-exaltation, il la calmait de quelques paroles câlines;
-puis, désignant la porte près d’eux, au delà
-de laquelle la femme de chambre attendait devant
-leur couvert mis:</p>
-
-<p>&mdash;Chut!... Estelle peut nous entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’importe! fit Sabine.</p>
-
-<p>Pourtant elle baissa la voix:</p>
-
-<p>&mdash;M’aimes-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Tu le sais bien.</p>
-
-<p>&mdash;Dis-le-moi alors.</p>
-
-<p>&mdash;Je t’aime beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne dis pas «beaucoup».</p>
-
-<p>&mdash;Préfères-tu donc que je dise «un peu»?</p>
-
-<p>&mdash;Méchant!... Dis-moi: «Ma Sabine, je
-t’aime».</p>
-
-<p>Il répéta: «Ma Sabine, je t’aime». Mais avec
-un effort presque visible. Et, tout de suite, il lui
-en voulut un peu de l’avoir contraint à prononcer
-un mot dont, en son cœur, quelque chose d’obscur<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span>
-démentait la signification absolue. Elle-même
-ne s’y trompa pas. Dès cette seconde, elle sentit
-s’éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la
-torturait son attachement désespéré pour cet
-homme. Elle s’était promis tant de bonheur à le
-revoir pourtant!... Et voici qu’à table, en face de
-lui, à le constater si calme, si tranquillement gai,
-à l’entendre parler de Cannes, et du portrait
-qu’elle avait réussi, et des petits potins du monde
-artistique, elle s’irritait sans savoir pourquoi, elle
-se tendait intérieurement. La tentation lui venait
-de dire quelque chose de violent et de cruel. Un
-désir de plus en plus aigu la poussait à faire souffrir
-Vincent, parce qu’elle souffrait de lui. Et ce
-n’était pas la tendresse qui l’arrêtait, la forçait
-à sourire d’un air doux: c’était la peur de le glacer,
-de l’éloigner davantage, et le sentiment de sa
-propre impuissance.</p>
-
-<p>Oh! qu’elle aurait donc été soulagée de son
-bizarre tourment, si elle avait pu, en même temps,
-crier à M. de Villenoise: «Je vous déteste!...»
-et l’attacher à sa vie par des liens indestructibles.
-Car des mouvements de haine la soulevaient, à
-sentir que jamais il ne serait possédé d’elle comme
-elle était possédée de lui.</p>
-
-<p>Cependant le déjeuner s’avançait. Sur la table,
-au service coquet, semée de petits bouquets de
-fleurs, Estelle avait successivement posé les plats
-préférés de Vincent. Une vraie dînette d’amoureux,<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>
-que Sabine avait combinée avec toute sa
-science raffinée de mondaine et de voluptueuse,
-et dont elle s’était réjouie à l’avance comme d’un
-recommencement de bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas comment vous faites, ma
-chère amie, dit Vincent avec gaieté. Je ne mange
-bien que chez vous. J’ai envie d’envoyer mon
-chef en apprentissage auprès de votre cuisinière.</p>
-
-<p>&mdash;Ma cuisinière?... Vous savez bien que je
-n’en ai pas.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, ce n’est pas Estelle?...</p>
-
-<p>Sabine échangea un sourire avec la bonne, qui,
-en ce moment, apportait les fruits.</p>
-
-<p>&mdash;Si... c’est un peu Estelle... mais sous ma
-direction.</p>
-
-<p>Il se récria.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous occupez de cuisine!...</p>
-
-<p>&mdash;Bien entendu. Ou, du moins, quand vous
-venez vous asseoir à ma modeste table. Car pour
-moi-même, je ne m’en donnerais jamais le tracas.</p>
-
-<p>Contrarié, M. de Villenoise déclara:</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, je n’accepterai plus un repas
-ici.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me ferez pas cette peine, dit Sabine.
-Mais qu’est-ce qui vous étonne?...</p>
-
-<p>Et, après un silence durant lequel la bonne
-quitta la pièce, elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je avoir votre train de maison?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne tiendrait qu’à vous, ma chère amie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tout ce que je possède ne vous
-appartient pas? Vous n’avez qu’un mot à dire
-pour en disposer.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, répliqua-t-elle. Il ne me sied pas, et
-je vous l’ai répété cent fois, d’être une femme
-entretenue.</p>
-
-<p>Il la regarda tristement. Elle était plus pâle
-encore que d’habitude, ses grands sourcils noirs
-froncés, le regard dédaigneux, la bouche souffrante.
-Alors, baissant la voix, il prononça, avec
-un grand effort de tendresse et de conciliation:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, ma chérie, vous savez bien qu’en
-acceptant de moi une faible partie de ce que
-vous avez perdu par ma faute, vous ne pourriez
-pas vous croire une femme entretenue.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, mais le monde le croirait.</p>
-
-<p>&mdash;Le monde?... Il vous oublierait. Vous ne
-tenez pas à lui. Vous n’avez pas besoin de le fréquenter.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce qui vous trompe, dit-elle violemment.
-Le fréquenter... non, je n’y tiens pas. Car je
-le méprise, il me dégoûte, ce monde qui me jette la
-pierre, à moi!... et qui lèche la trace de vos pas, à
-vous!... parce que vous êtes un homme et que vous
-avez de l’argent. Nous avons pourtant commis la
-même faute... Et si l’affaire avait suivi son cours,
-le tribunal qui nous aurait condamnés pour adultère
-vous eût appelé «mon complice»!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span></p>
-
-<p>M. de Villenoise fit un mouvement.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais... reprit Sabine sans lui permettre
-d’ouvrir la bouche. Vous allez me dire que vous
-n’étiez pas marié, vous... que vous étiez libre...</p>
-
-<p>Il secoua la tête. Elle attendit, déconcertée.
-Puis, comme il ne parlait pas, elle demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?...</p>
-
-<p>&mdash;J’allais seulement vous proposer de passer
-dans votre atelier, où le café doit être servi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ricana-t-elle, ce sujet de conversation
-vous gêne?</p>
-
-<p>&mdash;Il m’est horriblement pénible, ma chère
-amie.</p>
-
-<p>Elle répondit, exaspérée:</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends ça.</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, fit-il avec résignation, rien ne
-nous empêchera, n’est-ce pas? de continuer cet
-entretien dans la pièce à côté.</p>
-
-<p>Tout en parlant, il se leva, et, comme diversion,
-se mit à jouer avec Hirsow, le chien danois,
-qui, après avoir déjeuné à la cuisine, venait de se
-faire rouvrir par Estelle la porte de la salle à
-manger.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Hirsow, saute là, mon vieux camarade!
-ordonna-t-il en désignant ses épaules.</p>
-
-<p>Hirsow se dressa, et lui posa vers le haut de la
-poitrine deux pattes puissantes. Vincent, bien
-qu’arc-bouté pour le recevoir, fit un pas de recul.
-Et le chien, qui maintenant dépassait en hauteur<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span>
-le jeune homme, inclinait vers lui sa tête formidable,
-la gueule entr’ouverte par un halètement
-de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, Hirsow, tu es trop lourd. Mais, voyez,
-Sabine, comme ce chien est content de me revoir...
-Oui, mon vieux... assez... oui, c’est bien,
-reprit-il, tandis que l’animal se frôlait contre lui
-avec des petits cris extasiés. Cela me fait vraiment
-plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Vincent, reprit Sabine en allumant une cigarette
-russe, vous avez beau ne pas vouloir
-m’entendre, il y a cependant une chose que je
-veux absolument vous dire.</p>
-
-<p>&mdash;Dites, mon amie, fit-il avec un soupir. Et
-il s’enfonça dans une bergère, auprès de la petite
-table portant le plateau du café, dans un angle
-de cette serre, qui élargissait l’atelier, et qu’au
-dehors un jardinet muré de lierre isolait de tout
-voisinage.&mdash;Ah! le joli coin! murmura-t-il encore.
-Quel goût vous avez, Sabine!</p>
-
-<p>C’était une suprême tentative. Elle demeura
-inutile. Et l’inévitable scène commença.</p>
-
-<p>Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes
-de sa situation. Elle souffrait atrocement
-de se voir déclassée, mais n’admettait point qu’elle
-le fût, déclarant s’estimer au-dessus de ses anciennes
-relations mondaines qui détournaient la
-tête pour ne pas la saluer. Oui... à Cannes, par
-exemple, où elle en avait rencontré plusieurs. A<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>
-cause de cela, le séjour de cette ville lui était
-devenu un supplice. Cependant la plupart de ces
-femmes ne se gênaient pas pour tromper leurs
-maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque
-catastrophe, elles ne seraient pas capables, comme
-elle-même, de demander à l’art la dignité de leur
-existence et la réhabilitation. Quant à elle, son
-talent lui rendrait ce qu’elle avait perdu... Des
-titres plus beaux que sa couronne de comtesse,
-et des titres qu’au moins elle ne devrait qu’à elle
-seule... Puis, qui sait?... la fortune peut-être...</p>
-
-<p>Sabine s’exaltait, enragée d’orgueil, aiguillonnée
-par un besoin de revanche contre le sort,
-contre la société, contre son amant lui-même,
-qui lui offrait de l’argent et lui refusait son
-nom.</p>
-
-<p>Comme Vincent se taisait, ne paraissait pas
-croire à ses succès de peintre,&mdash;car les portraits
-de M<sup>me</sup> Marsan l’eussent à peine fait vivre si elle
-n’eût possédé quelques rentes, produit de ses
-diamants admirables, jadis conservés grâce à la
-générosité du comte de Rovencourt, puis échangés
-contre des valeurs;&mdash;comme Vincent se taisait,
-Sabine lui lança même cette phrase, avec un
-cinglement d’ironie:</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, qu’importe?... J’aime mieux dix
-louis gagnés par mon pinceau que dix millions
-rapportés par l’<span class="smcap">Apéritif Bertet</span>.</p>
-
-<p>A ce moment, Vincent regarda sa montre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quoi!... s’écria-t-elle. Le jour de mon retour!...
-Ne m’avez-vous pas réservé toute votre
-après-midi?</p>
-
-<p>&mdash;Pour ce que nous en faisons... dit le jeune
-homme.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez
-une femme qui a tant souffert pour vous!... Ne
-devriez-vous pas être touché de ce que je ne veuille
-rien recevoir de vous que votre amour? Si je le
-possédais, je serais la femme la plus heureuse du
-monde, et je ne regretterais rien. Mais, ajouta-t-elle
-d’une voix amère, je vous demande la seule
-chose que vous ne puissiez pas me donner.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s’écria-t-il, perdant la maîtrise de lui-même,
-je vous donne plus que vous ne le saurez
-jamais!... Et la misérable fortune que je mettais
-à vos pieds tout à l’heure n’est rien auprès de ce
-que je vous sacrifie...</p>
-
-<p>&mdash;Vincent!... Vincent!... Qu’est-ce que tu
-veux dire?...</p>
-
-<p>Elle était domptée, transformée... Mais d’une
-si effrayante façon que M. de Villenoise eut peur
-de sa victoire. Cette créature violente, belle malgré
-tout dans sa colère, changea de visage: son
-teint mat prit une nuance terreuse, ses traits se
-tirèrent, ses lèvres blêmirent.</p>
-
-<p>&mdash;Que peux-tu me sacrifier?... balbutia-t-elle.
-Parle... Je le devine, va... C’est un mariage. O
-Vincent!... mon Vincent! Tu en aimes une autre...<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>
-Je te suis à charge. Eh bien, je me tuerai!... Oh! oui,
-ce sera bon de mourir... Tu ne m’aimes plus!...
-Oh! c’est trop affreux!... c’est trop affreux!...</p>
-
-<p>Elle porta les deux mains à sa gorge. Elle
-étouffait. Une contraction nerveuse lui coupa la
-parole. Sa voix s’étrangla; les mots se perdirent
-en un rauque gémissement. Puis, tout à coup, un
-cri jaillit, et elle s’abattit en avant, le front sur
-le tapis.</p>
-
-<p>«Allons!...» se dit M. de Villenoise avec un
-soupir d’irritation.</p>
-
-<p>Mais la pitié le saisit, effaça tout. Déjà il s’agenouillait
-près d’elle, soulevait sa tête, prenait
-ses mains raidies, et baisait, avec des paroles de
-consolation, ses yeux, qui, sous les longues paupières,
-avaient perdu leur flamme et se convulsaient
-légèrement:</p>
-
-<p>&mdash;Sabine... Ma chérie... A quoi penses-tu?...
-Moi, me marier!... Mais il n’en est pas question...
-Mais je n’y songe pas!... Écoute... voyons... Tu
-sais bien que je t’ai donné toute ma vie...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! gémit-elle avec un flot de larmes qui
-termina la crise nerveuse, tu le regrettes!...</p>
-
-<p>Il protesta; il lui fit des serments. Et comme
-elle demandait l’explication de ce mot de «sacrifice»
-prononcé par lui tout à l’heure, il déclara
-que c’était une plaisanterie.</p>
-
-<p>&mdash;Une plaisanterie!... avec l’expression que
-tu y as mise!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, non, c’est vrai... Je ne plaisantais
-pas... Mais je voulais te taquiner, me venger un
-peu... Car tu m’avais poussé à bout.</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... Comment?... fit-elle avec la plus
-sincère surprise. En te disant que je t’aimais pour
-toi-même, que je ne voulais pas de ta fortune?...</p>
-
-<p>Il n’insista pas. D’abord parce que c’était inutile;
-puis parce qu’il pensait à autre chose. En ce
-moment, Sabine, appuyée contre sa poitrine,
-semblait revenir à la vie, à la jeunesse, à la douceur
-et au sourire, dans son étreinte. Ses propres
-nerfs d’homme secoués par le bouleversement de
-cette nature féminine, par les pleurs de ces beaux
-yeux, par les caresses, commençaient à pressentir
-la saveur aiguë de volupté qui, souvent, s’était,
-pour eux, dégagée de pareilles scènes. Il pressa
-donc silencieusement et plus étroitement la jeune
-femme sur son cœur. Elle frissonna tout entière,
-poussa un soupir; puis, se dégageant:</p>
-
-<p>&mdash;Les yeux me brûlent, dit-elle. Je voudrais
-les baigner d’eau fraîche.</p>
-
-<p>Et, traversant l’atelier, elle alla soulever la portière
-qui voilait l’entrée de son boudoir.</p>
-
-<p>Vincent la suivit.</p>
-
-<table id="t01" summary="t01">
-
- <tr>
- <td class="tdc">•</td>
- <td class="tdc">•</td>
- <td class="tdc">•</td>
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-</tr>
-
- <tr>
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-</tr>
-
-</table>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/a.jpg" width="100" height="99" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi">A partir de ce moment, la vie ancienne
-reprit pour Vincent de Villenoise,&mdash;cette
-vie régulière et aux horizons fermés,
-dans laquelle le mariage de son ami Robert
-Dalgrand et l’apparition de Gilberte avaient jeté
-un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance.
-Dès qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut
-à nouveau fait le serment de remplir son devoir
-envers cette femme si malheureuse et si passionnée,
-dont le cœur tenait au sien par des fibres si
-aisément saignantes, il s’interdit de rencontrer
-volontairement M<sup>lle</sup> Méricourt. Car, s’il croyait
-ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il
-avec lui-même qu’il était bien près de
-l’aimer. Il en était même à cette phase redoutable<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span>
-d’un sentiment nouveau, où tout s’efface,
-dans le souvenir, des passions qui l’ont précédé,
-et où l’on s’affirme de bonne foi n’avoir jamais
-connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait:
-«Et je ne le connaîtrai jamais, du moins
-dans ce qu’il a de complet, d’absolu. Cette charmante
-fille est la seule créature qui pouvait me
-l’inspirer.»</p>
-
-<p class="p2">Maintenant il montait à cheval de très bonne
-heure.</p>
-
-<p>Les plus matineux des habitués du Bois, en
-arrivant aux environs des lacs, le rencontraient
-retournant déjà vers la Muette, car il prenait, pour
-rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de
-croiser Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez
-lui, il s’enfermait dans sa bibliothèque et s’enfonçait
-dans sa traduction de Manilius. L’après-midi
-il faisait des armes, écrivait des lettres,
-rendait des visites, ou bien explorait des boutiques
-d’antiquaires. Quant à ses soirées, elles appartenaient
-à Sabine.</p>
-
-<p>Jamais M<sup>me</sup> Marsan ne venait rue Jean Goujon.
-Elle n’y avait mis les pieds que deux ou
-trois fois, et seulement parce que son amant se
-trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule
-de fierté. Le luxe écrasant de l’hôtel de Villenoise
-la gênait. Il ne lui convenait ni de le partager,
-ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
-elle ne tenait pas à se donner en spectacle
-à des laquais. Pas davantage ne voulait-elle paraître
-accepter sa situation clandestine. Quelle
-répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant
-le somptueux appartement du maître de la maison,
-à se voir reconduite par lui jusqu’à la portière
-d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le
-creux de son gant, emporte «son petit cadeau»!
-S’éloigner furtivement de cette demeure où elle
-ne désespérait pas de s’installer un jour en épouse
-légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la
-tête haute, appuyée au bras de son mari. Et
-quelle joie sauvage elle éprouverait alors, à voir
-s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis s’étaient
-aplatis devant son titre de comtesse, et qui,
-aujourd’hui, se détournaient scandalisés sur son
-passage!... Mais ne serait-ce pas abdiquer à jamais
-un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise
-à la recevoir chez lui autrement que sous le nom
-et avec tous les droits qu’elle y voulait étaler?
-En attendant, c’était chez elle qu’elle accueillait
-son ami.</p>
-
-<p>Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour
-immenses atténuaient la clarté des lampes, ils
-avaient d’interminables causeries. Et, malgré
-l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie
-sous les paroles de Sabine, bien souvent pour eux
-s’égrenaient des heures pleines d’un charme profond.
-La jeune femme déployait un esprit original,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
-donc la disposition naturellement ironique
-et dédaigneuse s’était encore accentuée par les
-déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec
-un scepticisme impitoyable, mais dont le fond
-pénible se voilait sous des mots ingénieux et
-plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier elle-même,
-à désarmer un peu en face de cet adversaire
-adoré qu’était pour elle son amant, elle se
-lançait parfois dans le plus divertissant des bavardages.
-Et la façon dont elle envoyait au plafond
-ses paradoxes avec la fumée de sa cigarette
-russe réveillait chez Vincent des velléités amoureuses.
-Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand
-elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait,
-en débitant des bravades, sa brune tête
-hardie de guerrière. Les fins reflets des abat-jour
-jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué
-un fard délicat. Elle ne paraissait plus ses
-trente-cinq ans, dont son âme brûlante avait trop
-fidèlement enregistré le passage sur son front, aux
-coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et
-elle savait si bien de quelle quantité de séduction
-la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle se refusait
-à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent
-tentée. Ainsi c’était une chose rarement obtenue
-par M. de Villenoise qu’ils allassent ensemble
-dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure,
-à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps,
-cette année-là, s’épanouissait en journées<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
-merveilleuses, en soirées de tiédeur et de parfums.
-Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle
-aimait les promenades à travers bois, terminées
-par quelque repas fort mauvais mais si amusant,
-sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce
-que Sabine craignait&mdash;en se gardant bien de
-l’avouer&mdash;c’était la barbare franchise des longs
-jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la hardiesse
-de sa jeunesse recouvrée, prodigue les
-rayons, multiplie la clarté, fait ruisseler le soleil
-sur la fraîcheur de ses verdures et de ses floraisons,
-et prolonge les heures éclatantes, sans se
-soucier des pauvres visages féminins dont la
-beauté agonise, d’une douloureuse agonie que
-tant de lumière outrage.</p>
-
-<p>Parfois cependant, ne sachant plus à quelle
-excuse recourir, M<sup>me</sup> Marsan acceptait une partie
-de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait pour
-qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous
-deux détestaient les restaurants connus, les prétentieuses
-<i>Têtes Noires</i> où l’on retrouve, sous les
-étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les
-portes numérotées des cabinets particuliers et la
-muette effronterie des garçons en veste courte,
-ils échouaient, vers neuf heures, dans une guinguette,
-où ils ne trouvaient plus à manger que
-des sardines et des œufs avec le veau en ragoût
-des bûcherons et des rouliers.</p>
-
-<p>Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>
-devant eux l’heure unique, l’heure d’attendrissement
-et de chimère, durant laquelle ils marcheraient
-au bras l’un de l’autre sous les bois devenus
-obscurs.</p>
-
-<p>Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude
-et Sabine l’inquiète angoisse de sa passion.
-Lui, trouvait des paroles sans réticences, des réflexions
-où ne perçait pas de regret, et de lentes
-pressions de main plus enlaçantes que les étreintes
-complètes de la possession. Elle, se sentait apaisée,
-rajeunie, sous cette ombre complice. Une confiance
-plus assurée en elle-même dissipait les idées
-qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir
-les craintes, les doutes, les jalousies, les
-terreurs de l’avenir, les écœurements du passé, et
-jusqu’au tourment suprême, né de la différence
-d’âge entre elle et celui qu’elle aimait. Presque
-insignifiante, cette différence d’âge: trois ans à
-peine... Mais combien leurs situations et leurs
-caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée,
-finie, mise à l’écart de la société, voyait se fermer
-l’avenir, au moment où il offrait tous ses triomphes
-et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent
-et riche. En outre, Vincent, avec sa calme
-tête blonde de rêveur, ne paraissait pas même
-trente ans; alors que la brune Sabine, toujours
-brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en
-accusait près de quarante.</p>
-
-<p>Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span>
-et de nocturne enchantement où s’atténuaient de
-telles distances!... Sur la route grise, entre les
-hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des
-coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain
-pâles, hérissés çà et là par les arbres épargnés,
-Sabine et Vincent marchaient, serrés l’un contre
-l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait
-l’heure. L’infini les enveloppait, les rapprochait.
-Ils ne s’en voulaient plus de rien. Ils étaient deux
-êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la nuit,
-deux êtres destinés à mourir et que réunissait le
-sentiment de leur fragilité en face de la beauté et
-de la mélancolie des choses.</p>
-
-<p>Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus
-des blêmes clairières. Sabine s’arrêtait pour
-le contempler, et disait les noms des étoiles. Cela
-amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes
-étranges, pour désigner les beaux joyaux
-mystérieux scintillant si haut, si loin, et que cette
-connaissance de leurs symboliques appellations
-rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée
-et de la main.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier...
-Ici, au zénith, c’est Wéga, de la constellation de
-la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un peu au-dessus,
-Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette magnifique
-étoile... Vous ne vous rappelez plus?...
-C’est Aldebaran.</p>
-
-<p>Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
-vrai... Aldebaran...» Mais, au lieu d’élever ses
-regards, il les abaissait vers elle, et il souriait à
-ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à
-ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette
-bouche gracieusement pédante. Sabine sentait
-sur son visage les prunelles caressantes du jeune
-homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout
-d’abord l’intime volupté dont leur effleurement
-la pénétrait. Puis, n’y tenant plus, brusquement
-elle lui faisait face:</p>
-
-<p>«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une
-certitude de plaire qui la transfigurait, la rendait
-adorable.</p>
-
-<p>Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait
-lentement les lèvres jusqu’à sa bouche, et murmurait
-dans la joie de sa propre sincérité: «Oui,
-Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.»</p>
-
-<p>Une série de soirées semblables détendit un
-peu le caractère de M<sup>me</sup> Marsan. Elle eut de la
-gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent
-lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et
-lui rendait un compte minutieux des heures qu’il
-ne passait point auprès d’elle, Sabine crut tenir
-une place plus grande que jamais dans le cœur
-et dans la vie de son amant.</p>
-
-<p>La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il
-prenait d’agir en amoureux pour se suggestionner
-à lui-même cet amour et pour éloigner des rêves
-pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span>
-jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement
-ou d’une admiration commune,
-rendirent à leur liaison comme une apparence de
-douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines,
-à peu près tout le temps que Robert Dalgrand
-et sa jeune femme consacrèrent à leur
-voyage de noce.</p>
-
-<p>M. de Villenoise redoutait le retour de son
-ami. Car, alors, les rencontres avec Gilberte deviendraient
-inévitables. Comment se refuser à
-voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient
-souvent leur sœur? Toutefois, le jeune homme
-repoussait d’avance, et résolument, la complicité
-des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il,
-«qui s’exposent à la tentation; ils escomptent
-leur propre faiblesse, et, pour ne pas s’avouer la
-tyrannie de leurs désirs, ils paraissent n’obéir qu’à
-la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes
-pour se soustraire à des relations dangereuses.
-«Et si tous ces moyens ne réussissent
-pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai
-tout à Robert.»</p>
-
-<p>Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda
-sans préambule:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé du mariage
-de votre ami Dalgrand?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous
-intéressât.</p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Sans doute à cause de mon peu de sympathie
-pour M. Dalgrand. Mais je tiens beaucoup plus à
-savoir ce que font mes ennemis qu’à connaître les
-démarches de mes amis. C’est d’une bien autre
-importance pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi?</p>
-
-<p>&mdash;N’a-t-il pas souvent cherché à vous séparer
-de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Souvent?... Comment l’aurait-il pu? Nous
-nous connaissons à peine depuis sept ans, vous
-et moi, n’est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix que
-Robert dirige des travaux à l’étranger et ne met
-guère les pieds en France. Il n’a su notre liaison
-que par votre divorce, et il ignore qu’elle dure
-toujours. Je ne sais pas si seulement il m’a parlé
-de vous trois fois.</p>
-
-<p>Sabine eut un petit rire sardonique.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement
-les deux premières, que vous avez dû lui
-interdire ce sujet de conversation.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous
-dites là n’est pas exact.</p>
-
-<p>M. de Villenoise essaya de rétablir les faits.
-Ou plutôt il essaya de retrouver la nuance sous
-laquelle, voici déjà longtemps, il les avait rapportés
-à Sabine. Mais, comme la vérité gisait
-entre ses atténuations et les exagérations de la
-jeune femme, ils ne purent s’entendre, et, chacun<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span>
-accusant l’autre de mauvaise foi, ce fut l’occasion
-d’une querelle.</p>
-
-<p>&mdash;Dalgrand n’avait rien contre vous, soutenait
-Vincent. C’était la situation qu’il trouvait
-fâcheuse.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi, je vous prie?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous le savez bien... Il possède au plus
-haut degré l’esprit de famille et la passion de la
-régularité... Il n’a jamais rêvé le bonheur que dans
-le mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez me persuader, reprit Sabine,
-qu’il vous conseillait de m’épouser!</p>
-
-<p>Vincent ne put s’empêcher de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Non... Car il ne comprend le mariage
-qu’avec une jeune fille.</p>
-
-<p>Des mots de ce genre remettaient à vif toutes
-les blessures de Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Une jeune fille!... s’écria-t-elle violemment.
-Oui, quand on a encore le droit d’en épouser
-une, quand on n’a pas brisé la vie d’une autre...</p>
-
-<p>Puis, changeant de ton:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait
-à la vertu, votre ami Robert... C’est pour cela
-qu’il a épousé une des petites Méricourt...</p>
-
-<p>M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle
-ce nom? Et que voulait-elle dire?
-Devant son regard inquiet, elle reprit avec une
-gaieté volontairement insolente:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, des gamines qui n’ont plus de mère,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>
-et que leur vieux général de père laisse vivre à
-l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa...
-Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied
-ou à cheval, et ça ne doit pas ignorer grand’-chose...</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise,
-nommez-moi donc la femme dont vous pourriez
-parler sans essayer de la salir.</p>
-
-<p>&mdash;Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus
-d’indulgence que moi pour les femmes... Ce que
-je déteste, c’est l’hypocrisie sociale.</p>
-
-<p>Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était
-elle qu’on accusait d’être injuste envers les
-femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient bien
-raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux
-fausses vertus que le despotisme masculin leur
-impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, à
-elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au
-sens que les hommes prêtent à ce mot? Elle préférait,
-chez une femme, l’intelligence, la bonté,
-le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la
-chasteté... Seulement elle riait de la bêtise des
-hommes, pour qui la seule grande affaire est de
-n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était
-un spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand
-benêt de Dalgrand, qui prêchait en faveur des
-rosières, se figurait que sa femme n’avait jamais
-regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge
-de dix ans, elle cherchait un mari, cette petite<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span>
-fille délurée d’officier sans fortune! Et, maintenant
-qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation
-allait être de chercher un amant.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui
-apprendra, à votre vertueux ami... Ah! il trouve
-qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas! Eh bien,
-la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse
-sont aussi celles qui vous font... arriver de certains
-accidents.</p>
-
-<p>Ce n’était pas la première fois que les amertumes
-secrètes amassées au cœur de Sabine
-s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais
-rarement elle allait jusqu’à de si précises personnalités.
-Ce qui l’avait entraînée ce jour-là,
-c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait par
-hasard, que M. de Villenoise avait été garçon
-d’honneur, à la noce de Robert Dalgrand, avec
-une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna,
-puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait.
-Mais elle se garda bien de lui dire qu’un vieux
-numéro de journal, enveloppant des romans qu’on
-lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques
-lignes, les principaux détails de la cérémonie.
-Elle préféra garder pour elle ce mince
-renseignement, afin de le débiter ensuite sous
-forme d’allusions qui la feraient paraître beaucoup
-mieux informée qu’elle ne l’était en réalité.
-Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne
-lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
-et emporté lui avait fait perdre toute
-mesure.</p>
-
-<p>Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise,
-et elle le sentit à la façon presque brutale
-dont il lui enjoignit de ne jamais reparler de
-M. ni de M<sup>me</sup> Dalgrand, pas plus que de M<sup>lle</sup> Méricourt.
-Il se départit de sa courtoisie habituelle,
-prit un ton de commandement et de menace.
-Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine eut la
-tentation de le braver. Mais elle le vit faire un
-mouvement comme pour partir... Elle trembla
-qu’il ne revînt pas. Alors elle voulut tourner la
-chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification
-de le voir conserver un air de tristesse et de
-dédain.</p>
-
-<p>Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant.
-Au contraire, une plus grande indulgence
-lui venait tandis qu’au cours de semblables
-scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel
-poison,» pensait-il, «est une seule faute passée
-dans la vie et dans l’âme d’une femme!... Et ce
-poison agit d’autant plus sûrement que cette
-femme est plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne
-manque pourtant ni de tact, ni de jugement, ni
-de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché
-sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par
-l’intermédiaire de son orgueil malade. Et il n’y a
-pas de remède. Son mariage avec moi, qu’elle
-souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
-pas. Elle croirait découvrir chez les autres de
-l’ironie, chez moi du regret... Elle m’en voudrait
-toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie
-ne serait plus contenue par la crainte de me rebuter
-et de me perdre... Ce serait des scènes continuelles...
-Un enfer... où périrait certainement
-l’affection que je lui garde encore.»</p>
-
-<p>«L’affection...» M. de Villenoise ne disait
-plus en lui-même «l’amour». Et, par suite des
-maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse
-défaillante s’approchait toujours plus de la résignation.</p>
-
-<p>A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré
-les deux personnes qu’il admirait le plus, Robert
-et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs. Ainsi elle
-eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle
-d’adopter un costume d’homme pour peindre
-dans son atelier.</p>
-
-<p>Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que
-de coutume, il aperçut une silhouette masculine,
-dans une vareuse et un pantalon de flanelle
-blanche, debout devant un chevalet. Il eut un
-sursaut d’étonnement. Mais la silhouette se retourna:
-c’était Sabine. La tête brune de la jeune
-femme émergeait d’un col droit, et sur son buste
-fin s’étalait un plastron empesé, où flottait une
-longue cravate. Elle se mit à rire en voyant que
-M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme
-pétrifié.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je vous fais peur? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle
-aurait aussi bien introduit dans votre atelier
-un autre visiteur que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas?</p>
-
-<p>Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un
-compliment, et elle ne voyait pas, dans les yeux
-de Vincent, l’éclair d’admiration qui aurait corrigé
-le mécontentement de son attitude. Pourtant elle
-avait constaté que ce travestissement lui allait à
-ravir; on y distinguait l’élégance de son corps
-souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis le
-matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait
-produire. Et peu lui eût importé le reproche d’inconvenance,
-si le regard de son amant lui eût
-avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que
-dur et gênant.</p>
-
-<p>Elle prit un air détaché.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! vous ne m’avez donc jamais vue
-ainsi?... C’est mon costume de travail. Avec tout
-ce gâchis de couleurs, nous sommes presque forcées,
-nous autres femmes...</p>
-
-<p>Vincent remarqua:</p>
-
-<p>&mdash;C’est pour cela que vous l’avez pris blanc?</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, ajouta-t-elle, c’est plus original.
-Rosa Bonheur s’habille en homme... même pour
-sortir dans la rue... Oui, elle se promène en
-blouse.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez cette tenue-là pour travailler, tant<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span>
-que vous voudrez, dit M. de Villenoise. Mais, je
-vous en prie, pas devant moi. Cela me déplaît
-prodigieusement. C’est tout simplement horrible.</p>
-
-<p>Elle sentit qu’il était sincère, malgré l’inexactitude
-et la forme désobligeante du jugement.
-Aussi, comme elle craignait par-dessus tout de
-lui déplaire, elle eût probablement relégué au
-plus vite et pour jamais ses vêtements d’homme
-dans une armoire, s’il n’eût cru devoir poursuivre:</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, je vous le répète, je ne comprends
-pas que vous songiez à vous laisser voir
-par des étrangers sous une mascarade pareille.
-C’est tout ce qu’il y a de plus inconvenant, et,
-pour une femme seule, comme vous êtes...</p>
-
-<p>&mdash;A qui la faute si je suis seule? repartit Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe... Vous l’êtes. Et si vous ne
-voulez pas qu’on vous manque de respect...</p>
-
-<p>&mdash;Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant
-les bras sur son plastron empesé. C’est vous
-qui osez parler du respect qu’on me doit? Et qui
-donc m’a fait perdre celui de tout le monde?...
-Ah! cela vous rend jaloux qu’on me voie dans
-ce costume! Dites-le donc franchement, au lieu
-de me faire une morale déplacée.</p>
-
-<p>Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la
-faire taire avec un baiser. Car elle était vraiment
-d’une séduction irrésistible et comique, avec son<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
-costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe
-droite avancée dans le pantalon de flanelle, les
-bras crispés contre sa chemise de garçon, et la
-colère de son joli visage rendue puérile par l’air
-d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais
-un glacier même serait plus facile à dégeler qu’un
-amant qui sent venir une scène. Aussi Vincent,
-qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit
-avec un haussement d’épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de
-nous deux est jaloux de l’autre.</p>
-
-<p>Sur quoi Sabine répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas!
-Car je mettrai constamment ce costume dans
-mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour vous
-permettre d’y trouver à redire.</p>
-
-<p>Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement
-pour moi!...» ou quelque chose de ce genre, la
-jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne
-pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours,
-elle commençait à souffrir de sa propre violence,
-et de la punition dont elle se frappait en voulant
-blesser son ami. Des larmes rageuses montaient
-dans ses yeux en songeant qu’elle se condamnait
-à lui déplaire. Cependant son orgueil restait si
-fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de suite, à
-rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle
-attendait Vincent. Même, pour mieux lui faire
-sentir qu’elle était libre, et que, tant qu’il ne<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>
-l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun
-droit sur elle, Sabine accentua les façons masculines
-dont s’offusquait tant M. de Villenoise. Elle
-installa un tir au fond de son petit jardin et
-s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de
-cartouches et des cartons mouchetés de balles
-traînant sur les guéridons, dans l’atelier. Elle ne
-se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise
-dans l’étui du jeune homme lorsqu’ils buvaient
-le café ensemble; elle en eut constamment aux
-lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies,
-jusqu’à des paquets de <i>caporal</i>, se mêlèrent
-à ses étuis de couleurs. Elle parla même de se faire
-couper les cheveux; mais, comme elle les avait
-très longs et fort beaux, elle se garda de donner
-suite à cette velléité.</p>
-
-<p>La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût
-aperçue par d’autres hommes dans son costume
-de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée de le
-rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait
-ces tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute
-à lui, la soustraire aux obsessions et aux tentations,
-eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A plusieurs
-reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise
-rencontra dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon
-à l’œil, examinaient les études et les ébauches
-de l’artiste, ou qui, renversés dans des fauteuils
-et les jambes croisées, causaient avec un évident
-sans-gêne. Les premières fois, il constata que<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span>
-M<sup>me</sup> Marsan, pour les recevoir, avait passé une
-robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit aucune
-remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des
-journalistes qui viennent examiner mes envois
-pour le Salon,» Sabine, outrée de son affectation
-de confiance ou d’indifférence, poussa les choses
-plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme
-précisément il venait chercher son amie pour
-dîner à la campagne, il la trouva, dans la vareuse
-et le pantalon de flanelle blanche, qui causait
-avec un personnage aux cheveux grisonnants, à
-l’air hautain, et de fort élégante tournure.</p>
-
-<p>Sabine les présenta:</p>
-
-<p>&mdash;M. Vincent de Villenoise... Le comte de
-Bréville.</p>
-
-<p>Ce dernier prit congé, en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette
-dame. Et vous déciderez vous-même pour le costume...
-La toilette de ville ou le décolleté... Ce
-que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie.</p>
-
-<p>Quand Sabine revint du seuil de l’atelier, où
-elle avait reconduit le comte de Bréville, elle posa
-sur M. de Villenoise un regard triomphant et
-s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voyez, c’est une commande.</p>
-
-<p>Il se taisait. La jeune femme reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l’aurais jamais eue, si j’avais continué
-à vivre en recluse, suivant vos conseils. C’est un
-journaliste influent qui m’a fait connaître M. de<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span>
-Bréville... Un de ces journalistes à qui j’ai eu le
-bon esprit d’envoyer ma carte avec l’invitation à
-visiter mes envois pour le Champ de Mars.</p>
-
-<p>Vincent dit, avec une voix qui voulait garder
-un accent naturel:</p>
-
-<p>&mdash;C’est la femme ou la sœur de M. de Bréville
-dont vous allez faire le portrait?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répliqua Sabine avec un air de bravade.
-C’est sa maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je comprends, reprit M. de Villenoise.
-Cela m’eût étonné...</p>
-
-<p>Il prononçait lentement, et lentement aussi ses
-yeux toisèrent la fine silhouette, d’une masculinité
-équivoque. Rien ne pouvait être plus blessant
-que son intonation, sa réticence voulue, son
-regard... Mais il était exaspéré. Tous ses efforts
-intérieurs ne tendaient qu’à garder son sang-froid.</p>
-
-<p>Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles,
-Sabine bondit littéralement de fureur. Elle
-eut un élan de fauve. Et lui, par un instinctif
-mouvement de défense, mit les bras en avant,
-saisit les frêles poings crispés.</p>
-
-<p>Elle bégaya:</p>
-
-<p>&mdash;Le lâche!... Le lâche!...</p>
-
-<p>Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle
-qui le prit à l’épaule, enfonçant ses ongles dans
-l’étoffe et dans la chair. Et, tout en l’immobilisant
-par cette étreinte, elle avait un geste comme pour
-le pousser vers la porte, avec ce cri:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Va-t’en!... Mais va-t’en donc!... Je ne peux
-plus te voir!...</p>
-
-<p>&mdash;Lâchez-moi, dit-il. Je m’en irai. Je ne demande
-pas mieux. Cette vie n’est plus tenable.</p>
-
-<p>Elle ricana&mdash;mais d’un ricanement qui ressemblait
-à un sanglot. Et elle souhaitait la force
-de le chasser, tout en s’épouvantant de ce qu’elle
-éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais
-elle n’avait eu tant envie de l’insulter, de le meurtrir,
-ni tant de frayeur de le perdre. Une impulsion
-lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d’y fondre
-en larmes et en paroles de repentir. Mais, d’avance,
-elle sentait les angoisses qui en résulteraient
-pour son orgueil, l’horreur que lui inspirerait
-Vincent s’il ne la relevait pas avec le mot
-précis qu’elle attendrait de lui. D’ailleurs ce serait
-abandonner la lutte, accepter le rôle de maîtresse
-soumise, renoncer aux revendications de ce
-qu’elle croyait ses droits. Elle se serait rendue
-odieuse en pure perte.</p>
-
-<p>Toutes ces pensées traversaient comme des
-éclairs son état trouble et violent. Et la cruelle
-tension de ses nerfs lui faisait mal à crier.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut en finir, prononça froidement M. de
-Villenoise. J’avoue que je ne suis point fait pour
-endurer de pareilles scènes. Nous nous sommes
-séparés deux mois pour les interrompre. Elles
-recommencent. C’est ma faute, évidemment. Je
-me reconnais incapable de vous rendre heureuse...<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span>
-Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter
-qu’à distance, prenons-en notre parti.</p>
-
-<p>Tandis qu’il parlait, Sabine avait détaché ses
-mains de l’épaule du jeune homme. A présent
-elle le regardait, très droite, toute blanche, ses
-beaux yeux noirs brillant d’un éclat pénible et
-fixe.</p>
-
-<p>Ce regard oppressait et irritait Vincent, figeait
-en lui la tendresse et la pitié. Il y voyait s’annoncer
-l’attaque de nerfs.</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, ma chère amie, reprit-il&mdash;en
-mettant à ce mensonge nécessaire une certaine
-douceur d’intonation,&mdash;je venais précisément
-vous dire que les affaires m’appellent à Villenoise.
-Le directeur de mon usine m’écrit qu’il a besoin
-de moi...</p>
-
-<p>&mdash;Épargnez-vous donc les frais d’imagination,
-dit-elle. Pourquoi cette fausse excuse?... Qui vous
-retient?... Partez.</p>
-
-<p>Maintenant elle avait presque l’air calme. Pourtant
-elle sentait croître en elle-même une souffrance
-aiguë, intolérable.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais
-pas vous quitter brusquement, Sabine. Mais puisque
-vous le prenez de la sorte... Adieu.</p>
-
-<p>Elle répondit sans faire un mouvement:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu.</p>
-
-<p>Il se rapprocha d’elle, souleva une de ses mains,
-qu’il baisa. Puis, comme cette main retombait<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span>
-inerte, il s’attarda quelques secondes, un sourire
-gêné sur les lèvres, n’ayant plus la force de saisir
-cette liberté qu’on lui donnait, qu’il désirait tant...
-Car il connaissait trop la pauvre nature brûlante
-et douloureuse qui se raidissait devant lui&mdash;sous
-l’ironie de ce costume d’homme... Cependant,
-que faire?... De quelque façon qu’il agît, ne verrait-il
-pas, à chacun de ses gestes, saigner et s’enflammer
-ce cœur de femme? A cette minute
-même, une sensation de cauchemar lui coupait
-la respiration, creusait dans sa poitrine comme
-un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La
-tentation de fuir l’emporta. Il balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous écrirai.</p>
-
-<p>Et il se dirigea vers la porte.</p>
-
-<p>Dans l’atelier, derrière lui, un grand silence
-inquiétant. Puis, tout à coup, comme il touchait
-la portière, un cri aigu, un nom clamé comme
-par la détresse d’un être en danger de mort:</p>
-
-<p>&mdash;Vincent!...</p>
-
-<p>Il se retourna. Follement Sabine s’élançait vers
-une table, saisissait un objet, l’approchait de sa
-tempe. Vincent vit un éclair de métal, puis il entendit
-un bruit sec. Du pouce elle venait d’armer
-son petit revolver, un de ces bibelots garçonniers
-dont elle s’entourait depuis quelque temps.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu sors... je me tue!</p>
-
-<p>Elle l’aurait fait. La surexcitation de ses nerfs
-eût crispé son doigt sur la détente.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span></p>
-
-<p>M. de Villenoise revint d’un seul bond, lui
-tourna la main pour diriger le canon en l’air, puis,
-détachant de force les doigts serrés, lui enleva
-l’arme. Tout de suite après, une émotion rétrospective
-amollit les membres du jeune homme. Il
-pâlit. Et Sabine, dont il maintenait encore le poignet,
-sentit sa paume devenir humide et froide.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! gémit-elle, tu m’aimes donc encore un
-peu!</p>
-
-<p>Elle se jeta sur sa poitrine, l’étreignit à pleins
-bras, baisa son visage, ses mains, le drap de son
-habit.</p>
-
-<p>&mdash;Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable,
-je te rends malheureux. Mais je t’aime...
-Ah! je t’aime... Et je souffre!...</p>
-
-<p>Comme il fit un geste, elle se cramponnait à
-lui:</p>
-
-<p>&mdash;Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte
-pas! Je ne sais pas ce que je ferais... J’ai peur...</p>
-
-<p>Il protesta&mdash;mais d’une voix blanche, résignée&mdash;qu’il
-ne songeait plus à partir.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s’écria-t-elle, ne me parle pas sur ce
-ton. Je sens bien que tu me détestes... Et cela me
-rend folle!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela
-me serait impossible, quoi que tu fasses... Mais
-pourquoi t’infliges-tu de pareils tourments?...
-Nous pourrions être si tranquillement, si doucement
-amis!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span></p>
-
-<p>Avec un sourire d’ironie navrée, elle répéta ce
-mot:</p>
-
-<p>&mdash;«Amis...»</p>
-
-<p>Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un
-humble abattement,&mdash;toute sa violence tombée.
-C’étaient de lourdes larmes, des sanglots profonds,
-comme d’une petite fille au désespoir. Et
-son costume d’homme la rendait plus pitoyable,
-par le contraste de cette virilité apparente avec
-sa puérile détresse.</p>
-
-<p>Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire,
-afin de la ramener par une plaisanterie au ton de
-leur familiarité ordinaire. Elle écarta son mouchoir
-de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris.
-Dans le tumulte de son orgueil soulevé, de
-son impérieuse passion, de ses pleurs d’impuissance,
-elle avait oublié les circonstances extérieures,
-elle avait perdu conscience de son travestissement.
-M. de Villenoise, avec un sursaut
-d’inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L’avait-il
-offensée de nouveau par cette anodine moquerie
-prononcée pour la distraire? Qu’allait-elle
-imaginer encore? Tout était à craindre de cette
-nature follement irritable, impulsive à l’excès.</p>
-
-<p>Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une
-robe japonaise, dans un angle de l’atelier. Tout
-en marchant, elle ôtait son veston, le jetait
-avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la
-silhouette changée, son corps souple ondulant<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-dans une houppelande nippone, où de fantastiques
-oiseaux, sur un fond de soie violette,
-éployaient des ailes d’or.</p>
-
-<p>&mdash;Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne
-le remettrai plus jamais, ce costume d’homme
-qui t’a fait fâcher contre moi.</p>
-
-<p>Un sourire triste et fin souligna cette promesse,
-à laquelle Sabine avait mis une intonation d’espiègle
-repentir. Avec les vêtements, la femme
-aussi venait de se transformer. Déjà cette créature
-d’imagination s’abandonnait toute à une sensation
-nouvelle. Les yeux tragiques ruisselaient
-encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait
-de coquetterie; au coin de la bouche, la
-gaieté, la tendresse, frémissaient, allaient s’épanouir.
-Sabine, en drapant autour d’elle la robe
-orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent
-de glaces. Elle se trouva&mdash;comme elle était en
-effet&mdash;d’une beauté étrange; et la certitude
-d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression
-de sa récente défaite morale. Une réaction
-se fit en elle. Par quelle cruelle folie s’était-elle
-tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout
-Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier,
-comme il y serait demain... toujours?... Et, s’il lui
-en voulait un peu, il ne lui en voudrait plus du
-tout dans une minute, quand elle se serait approchée
-de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie
-souple aux rudes oiseaux en fils d’or...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span></p>
-
-<p>La volonté de cette victoire sécha sous les paupières
-de Sabine les dernières brumes de son passionné
-chagrin. Avec un éclat de rire provocant
-et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds
-de Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose.
-Je n’essaierai plus de lutter contre toi. Cela me
-fait trop de mal.</p>
-
-<p>Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles
-sombres se noyaient sous l’épais velours de ses
-cils. Ses cheveux glissaient, dénoués, comme des
-serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et
-l’étroite robe japonaise se tendait suivant les inflexions
-de son corps prosterné. Cette posture si
-humble s’embellissait de tout l’orgueil qu’elle
-abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même
-femme que tout à l’heure?... Si follement variable
-de visage et de pensée, on la sentait toujours
-palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur
-de volupté montait de cette ardeur inapaisable
-de la chair et du cœur. Certes, on eût pu
-l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait
-elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire
-qu’elle manquât de franchise. Elle se laissait
-trop voir. Son âme sans mystère semblait une
-mer tourmentée dont le flot resterait transparent
-et clair. Sur sa frénésie intérieure, elle aurait dû
-mettre le masque impassible de la Chimère antique.
-Pour être tout à fait femme et perpétuellement<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>
-victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était
-l’artifice.</p>
-
-<p>A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique
-souvent reconquis,&mdash;ainsi ce soir par le manège
-délicieux de cette amoureuse Japonaise,&mdash;ne
-laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces
-scènes et leurs alternatives de fureurs et de caresses
-exténuaient son sentiment. Et, quoiqu’il
-eût prudemment effacé, sous l’éloignement et
-l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt,
-cependant l’image de cette jeune fille, qui
-continuait à rayonner vaguement dans les régions
-inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante
-encore une liaison si différente de son
-rêve.</p>
-
-<p>Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque,
-il travaillait à sa traduction de Manilius,
-un songe à présent le hantait. Il se figurait la
-douceur auprès de lui d’une présence féminine
-si calme qu’elle n’eût point troublé l’atmosphère
-de rêverie et de silence. C’était l’idée du mariage&mdash;cette
-idée jadis hostile&mdash;qui maintenant lui
-apparaissait avec toutes les séductions de l’irréalisable.
-Dans son vaste hôtel, il voyait glisser,
-pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette
-légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette
-compagne de rêve, il l’imaginait douce, invraisemblablement
-douce, avec des gestes lents et de
-suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-pas d’entendre le son de sa voix, mais ce
-qu’évoquait son oreille, c’était l’insensible bruissement
-des fines étoffes&mdash;surahs ou batistes&mdash;dont
-elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses
-yeux, qui se seraient posés sur lui tandis qu’il
-écrivait... Mais ce qui surgissait alors, c’étaient
-des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard
-si chaudement expressif, que Vincent tressaillait,
-puis s’enfonçait avec plus d’application
-dans les obscurités de ses textes latins.</p>
-
-<p>N’importe... Les heures studieuses du matin
-devenaient pour lui d’une suggestion pleine de
-péril. Dans la journée, parmi les allées et venues
-de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise.
-Mais, dans la solitude de sa bibliothèque,
-il n’osait plus lever les yeux de sa page blanche,
-ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots
-immobiles.</p>
-
-<p>Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à
-la noire tristesse la mélancolie de sa vie manquée,
-il reçut une lettre de Robert Dalgrand.</p>
-
-<p>Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise,
-après un peu d’étonnement, se rappela que
-le voyage de noce des jeunes époux devait se
-conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis
-les bords du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais
-voilà deux mois qu’ils étaient partis. On était
-maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il
-abandonner si longtemps son usine, les ateliers<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span>
-de construction qu’il avait récemment établis à
-Billancourt?</p>
-
-<p>Sa lettre donnait de ce retard une explication
-à laquelle Vincent ne s’attendait guère. Robert
-y parlait plus encore de travaux et d’inventions
-que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient
-point ralenti l’étonnante activité de son
-cerveau. S’il restait en Belgique, c’est qu’il y organisait
-une entreprise tout à fait nouvelle, qui
-devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant,
-il avait obtenu l’autorisation nécessaire du
-gouvernement royal. Son idée ne semblait pas à
-d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc
-plus qu’à la mettre à exécution. Ce n’était pas ce
-qui pouvait l’embarrasser. D’ailleurs il ne précisait
-pas son projet. «Je veux,» disait-il à Vincent,
-«t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à
-Paris dans quelques jours, et je te dirai, en deux
-mots, de quoi il s’agit. Mais c’est ici, en Belgique,
-que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être
-terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer
-la date exacte... Une date qui comptera, je t’en
-réponds, dans l’histoire de l’industrie humaine.»</p>
-
-<p>Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune
-femme avec le même enthousiasme que de sa mystérieuse
-découverte,&mdash;si bien que M. de Villenoise
-ne se reconnaissait plus entre les phrases
-qui concernaient l’une ou l’autre,&mdash;Robert ajoutait:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span></p>
-
-<p>«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai
-la Tour Eiffel. Eh bien, mon cher, je ne
-croyais pas alors y arriver de si radicale façon.
-Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac,
-toute cette ferraille paraîtra tellement encombrante
-et ridicule qu’il ne restera plus qu’à la
-déboulonner.»</p>
-
-<p>De la part d’un homme dont les actes avaient
-toujours été supérieurs à ses paroles, une telle
-assurance promettait des choses extraordinaires.</p>
-
-<p>M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux
-conséquences du mariage pour Robert se trouvaient
-si promptement contredites par la réalité,
-resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille
-d’une pareille nature. Quoi! l’amour, cette
-passion tellement exclusive, au lieu d’absorber
-Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance
-de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait
-peut-être une des grandes inventions du siècle
-parmi le dépaysement délicieux d’un voyage de
-noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui,
-bien que dépourvu de jalousie, ne laissa pas de
-l’humilier. Car, depuis deux mois, les simples
-inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient à
-troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son
-esprit, sollicité par son rêve, s’insurgeait davantage
-contre l’application à une tâche pourtant
-modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune
-homme devait bien en convenir avec lui-même)<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-le beau calme de sa vie s’était envolé... peut-être
-à jamais. Et maintenant même, en achevant
-cette lettre de Robert, comment se fit-il qu’il
-tressaillit à une phrase plus insignifiante pourtant
-que toutes les autres? Son ami mettait en post-scriptum:</p>
-
-<p>«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur
-Gilberte? Gare à toi si tu as flirté avec elle, don
-Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur, certain
-récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant,
-ce sont des sous-entendus mélancoliques...
-<i>On ne te voit plus...</i> Elle ne dit pas grand’-chose,
-mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas difficile
-de lire entre leurs lignes.»</p>
-
-<p>Cette taquinerie sans importance prit, aux
-yeux de Vincent, des proportions considérables.
-Il y pensa beaucoup, comme à la plus sérieuse
-chose du monde. Même il se mit à se suggérer des
-remords, pour se persuader qu’en effet il avait
-produit sur Gilberte une trop vive impression. Il
-se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté
-du bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le
-regard qu’elle avait échangé avec lui tandis qu’ils
-étaient à cheval. Et tout son passé de joli garçon,
-les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent
-à supposer que Gilberte était préoccupée
-de lui comme il était préoccupé d’elle. Rien ne
-pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion
-qu’une aussi troublante hypothèse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p>
-
-<p>A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit
-M<sup>lle</sup> Méricourt.</p>
-
-<p>C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit
-plus émouvante la présence de la jeune fille, c’est
-qu’il se trouvait en compagnie de Sabine.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Marsan, qui évitait de se montrer avec
-M. de Villenoise dans les réunions mondaines,
-lui avait demandé cependant de prendre une baignoire
-au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour
-la représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux
-artistes de Paris, dans les genres les plus
-divers, devaient jouer des fragments de leurs meilleures
-créations. C’était, pour elle qui sortait si peu,
-une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités
-dont elle ne connaissait encore que les noms.</p>
-
-<p>Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans
-l’ombre de leur étroite loge, presque entièrement
-isolé de la salle, lorsque, levant les yeux vers le
-très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait
-apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition,
-il vit surgir la gracieuse silhouette de
-Gilberte Méricourt.</p>
-
-<p>Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait
-légèrement contre le dossier de son fauteuil.
-Sans doute, elle se trouvait là depuis un
-moment; mais lui la reconnut si brusquement
-et dans le sursaut d’un tel choc, qu’il n’eût
-pas éprouvé de sensation plus violente si cette
-apparition s’était produite par un enchantement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span></p>
-
-<p>Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la
-joie, mais de la gêne et presque de la frayeur. Il
-eut un mouvement comme pour se lever et s’enfuir.
-Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula
-sa chaise. Mais c’était elle, la pauvre femme, qui,
-sans le savoir, entravait si péniblement son ami.
-Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui, tandis
-que la chère innocente figure planait là-haut, hors
-de portée, interdite même à ses regards dont
-M<sup>me</sup> Marsan pourrait observer la direction, révélait
-à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était point
-avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair
-et cruel, ce que désormais sa vie deviendrait entre
-ces deux femmes. Mais il eut à peine le temps de
-pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son
-immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que
-Gilberte ne le reconnût dans la pénombre de
-cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme.
-Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels
-jugements lui suggérerait son ingénuité de vierge,
-qui, après tout, ne pouvait être l’absolue ignorance?
-Vincent avait beau se dire: «Qu’importe?
-Puisque je ne serai jamais rien pour elle, puisque
-je ne puis prétendre à sa main.» Malgré ce raisonnement,
-il sentait comme un confus espoir qui,
-tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et
-qu’un coup d’œil trop clairvoyant de la jeune
-fille anéantirait pour toujours.</p>
-
-<p>Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire.<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>
-Pas assez, toutefois, pour perdre la vision
-de Gilberte. Et il s’avançait, puis se reculait, partagé
-entre son désir de la contempler et sa crainte
-d’être aperçu par elle. En même temps, l’autre
-crainte, celle que Sabine ne le devinât, rendait
-ses mouvements furtifs et gauches.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’avez-vous, mon ami? demanda M<sup>me</sup> Marsan.</p>
-
-<p>&mdash;Rien.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que quelque chose vous gêne?</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne devez pas voir la moitié de la scène,
-comme vous êtes placé là?</p>
-
-<p>Il prétexta qu’il avait mal aux yeux, que les
-lumières le fatiguaient. Intérieurement, elle s’étonna.
-Non pas des imperceptibles incidents,
-mais du soudain changement d’humeur de M. de
-Villenoise. Car il était venu fort gaiement à
-cette représentation, et, tout à l’heure, le fou
-rire l’avait pris devant l’impayable façon dont
-Coquelin, dans <i>Les Précieuses</i>, criait: «Au voleur!...»</p>
-
-<p>Maintenant, quoiqu’une divette à la mode débitât
-drôlement, sur ces planches solennelles, des
-couplets éclos au «Chat Noir», Vincent ne souriait
-même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse,
-ne reflétait rien des effets inattendus de la
-mimique ni de la suggestive perversité des intonations.
-Mais l’expression de ses traits restait rigide<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span>
-et tendue comme sous l’intensité d’une idée
-fixe. Et, par instants, ses prunelles, invinciblement
-attirées, glissaient dans une direction que
-Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir,
-avec une espèce de sursaut conscient, poser leur
-regard vide sur la femme qui minaudait toute
-seule au milieu de la scène.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit tout à coup M<sup>me</sup> Marsan, je
-suis bien aise de l’avoir entendue, cette fameuse
-étoile. Mais je ne comprends pas l’engouement
-du public. Moi, elle m’agace. Et vous?</p>
-
-<p>M. de Villenoise eut un haussement d’épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais, insista Sabine, que vous l’admiriez.
-Vous m’en avez parlé avec tant d’enthousiasme
-après votre soirée chez la marquise de
-Vernage!</p>
-
-<p>Vincent répondit par un monosyllabe d’indifférence.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être,&mdash;reprit Sabine avec lenteur et
-sans quitter des yeux la figure de son ami,&mdash;peut-être
-a-t-elle moins bien chanté, ce soir, cette
-complainte de <i>La Cruche cassée</i>, qui vous avait
-produit une telle impression chez la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué
-une différence, prononça Vincent, qui sentit une
-intention dans l’interrogatoire auquel on le soumettait,
-et qui voulut prouver à quel point il était
-resté attentif.</p>
-
-<p>Un frisson parcourut la chair de Sabine. La<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
-divette, ce soir, n’avait pas chanté la complainte
-de <i>La Cruche cassée</i>!... Vincent n’avait rien entendu!
-Il se laissait absorber tout entier par une
-préoccupation, et, cette préoccupation, il la dissimulait!
-Qu’était-ce?... A quoi pensait le jeune
-homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une
-femme?</p>
-
-<p>Toutes les griffes des jalousies, des colères, des
-inquiétudes habituelles à Sabine, lui entrèrent
-d’un seul coup dans le cœur. Car, pour sa sensibilité
-exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette
-misérable circonstance. Elle eut, sous le calme
-qu’elle s’efforçait de garder, comme un cri intérieur
-de rage souffrante. Eh quoi!... Justement ce
-soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait
-sans arrière-pensée, où elle jouissait franchement
-d’un plaisir partagé avec celui sans qui, pour elle,
-aucun plaisir n’existait! Elle s’en était réjouie tout
-le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner
-cette après-midi devant son chevalet, elle
-avait cru goûter le fruit de ses soumissions récentes.
-Car voici bien près d’une semaine qu’elle
-n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout
-en souffrant de la singulière souffrance que lui
-causaient tous les gestes et tous les mots du jeune
-homme qui ne se rapportaient point à leur amour,
-elle l’avait laissé agir et parler sans essayer de le
-contraindre.</p>
-
-<p>Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
-de repos berçait son âme troublée. Tout à l’heure,
-dans la voiture qui les amenait au théâtre, en se
-serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus
-à elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de
-gaieté, de jeunesse. Puis cette atmosphère de
-théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait une
-griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières
-scènes du spectacle, elle avait ri comme
-une enfant.</p>
-
-<p>Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille
-suffisait à crever la bulle éblouissante de sa félicité.
-L’exaltation de bonheur, sans cause bien précise,
-qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à
-coup, et peut-être avec moins de raison encore
-que pour s’envoler jusqu’aux nuages. Mais tel
-était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs
-de la joie, il tombait brusquement aux affres
-du désespoir.</p>
-
-<p>La jeune femme refréna pourtant l’impulsion
-qui la poussait à convaincre Vincent de distraction
-et de fourberie, et à réclamer de lui une explication
-immédiate. Généralement, elle cédait à
-cette fougue intérieure, qui la sortait d’un état
-presque intolérable, et détendait par du bruit et
-de l’action la fixité de sa pensée sur une image
-trop pénible. Mais les dernières discussions avaient
-si mal tourné pour elle&mdash;aboutissant à d’humiliantes
-concessions de sa part et au refroidissement
-visible de Vincent&mdash;qu’elle rassembla<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span>
-toutes ses forces pour tâcher de recourir à des
-expédients moins dangereux. Elle se laissa donc
-dévorer silencieusement par son angoisse et elle
-se contenta d’observer M. de Villenoise.</p>
-
-<p>En face de cette baignoire où se passait ce
-double drame dans ces deux cœurs humains, sous
-ces deux physionomies muettes, la représentation
-continuait. On jouait maintenant une scène
-d’<i>Hernani</i>. L’acteur qui faisait ce soir-là ses adieux
-commençait le long monologue de don Carlos
-devant le tombeau de Charlemagne. Après les
-calembredaines chat-noiresques de la divette à la
-mode, on entendait une voix caverneuse s’écrier:</p>
-
-<p class="pp4 p1"><i>Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires<br />
-Ne devraient répéter que paroles austères.</i></p>
-
-<p class="p1">Sabine s’éventait avec un grand éventail en
-plumes noires. Vincent ne bougeait plus, ayant
-trouvé une position qui lui permettait de lever
-son regard vers Gilberte sans détourner son visage
-de la scène. Cependant, il n’osait profiter de cette
-facilité, car il sentait, dans l’ombre, les prunelles
-ardentes de Sabine qui, fréquemment, effleuraient
-son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus,
-il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très
-bien qu’il regardait quelque chose par l’imperceptible
-écartement des doigts. Mais l’obstacle, sans
-arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait
-la direction.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span></p>
-
-<p>Toutefois&mdash;comme la femme la moins maîtresse
-d’elle-même garde encore une supériorité
-de finesse sur le plus circonspect des hommes&mdash;la
-représentation ne s’acheva pas sans que Sabine
-eût découvert le sujet des préoccupations de Vincent.
-Pour y parvenir, elle affecta de s’intéresser
-tellement à ce qui se passait sur la scène que le
-jeune homme prit le change. Il s’oublia quelques
-secondes de trop dans une contemplation passionnée
-et soucieuse. L’expression de ses yeux
-trahissait quelque chose de plus grave même que
-de l’admiration. Sabine en fut consternée. Son
-cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de chute
-et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers
-le balcon.</p>
-
-<p>Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise
-à côté d’un vieux monsieur de tournure militaire.
-Chose étrange, ce fut celui-ci qu’elle examina le
-plus consciemment tout de suite. Et les moustaches
-blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un
-peu rigide et figé, amenèrent immédiatement
-dans la pensée de Sabine les trois syllabes du
-mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un
-mécanisme, ces trois syllabes, à leur tour, évoquèrent
-le nom dont elle les avait le plus souvent
-accompagnées au cours de certaines inquiétudes
-récentes, et, mentalement, elle prononça: «Méricourt».
-Avant d’avoir bien regardé Gilberte,
-elle avait établi son identité, et elle pressentait<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
-une rivale. La vie est pleine de ces presciences et
-de ces fatalités.</p>
-
-<p>Quelle femme pourra blâmer le sentiment de
-douloureuse haine avec lequel Sabine considéra
-Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle eut,
-cette artiste, la notion du charme indescriptible
-émanant de ce jeune visage. Elle put constater
-chez M<sup>lle</sup> Méricourt un attrait plus captivant que
-la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du
-teint et cette adorable douceur flottant sur toute
-la personne, qui avaient séduit M. de Villenoise
-avant même qu’il les analysât. Dans la façon dont
-cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son
-éventail, dont elle se tournait en souriant vers
-son père, il y avait une grâce inconcevable. Et
-cette grâce paraissait morale autant que matérielle:
-c’était une expression plutôt qu’une ligne
-ou qu’un geste. On éprouvait à la voir ce qu’on
-éprouve devant certaines fleurs et devant certains
-oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement
-dont elle pénètre le cœur surpasse le
-ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit bien
-quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait
-aux moindres mouvements de cette enfant simple
-et délicieuse! Et la pensée que cette petite n’avait
-pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait
-une vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières
-deux larmes de feu.</p>
-
-<p>Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>
-valait-elle pas mieux, avec toutes les richesses de
-sa passion, de son intelligence, de son art, que
-cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les
-hommes préféreraient toujours une peau plus
-fraîche, des yeux plus naïfs, une plus souple nature,
-prompte à subir leur égoïsme de despotes.
-On ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant
-leurs instincts les plus bas. Ce Vincent,
-qui dévorait des yeux cette petite niaise, oubliait
-peut-être en ce moment leurs six années d’amour
-et tous les sacrifices qu’elle avait faits pour lui,
-simplement parce qu’il constatait des airs de tourterelle
-sur un visage de poupée. Il pensait devenir
-facilement un grand homme dans cette imagination
-d’écolière qui le prendrait pour ce qu’il se
-donnerait... Sabine le méprisa. Mais, en même
-temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse
-ardeur qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet
-homme dont elle dénigrait les sentiments... Sa
-jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la
-suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir
-déchaîner quelque force de la nature, elle souhaita
-la mort de Gilberte Méricourt.</p>
-
-<p>Tranquille cependant en apparence, elle agitait
-son éventail en plumes noires. M. de Villenoise
-regardait maintenant la scène, avec des yeux
-absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre,
-Gilberte s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage
-tendu, la joue rose, la bouche entr’ouverte<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>
-par un sourire. Même, à un instant, elle battit des
-mains. Et, comme son père lui dit sans doute que
-cela n’était pas très correct pour une jeune fille,
-elle eut un petit sursaut effaré, puis tout de suite
-un air bien sage, avec un peu de confusion dans
-ses prunelles.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai la migraine, dit brusquement Sabine.
-Je souffre à mourir... Sortons.</p>
-
-<p>Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait,
-qu’ils n’auraient pas le temps de quitter le
-théâtre avant la bousculade générale et qu’ils seraient
-pris dans la foule. On entendait, en effet,
-un remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent
-avec bruit.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant
-les rencontres...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle.</p>
-
-<p>Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le
-départ des derniers spectateurs. Car, par-dessus
-tout, elle craignait de se trouver face à face avec
-quelque ancienne relation de ce monde dont elle
-avait été l’une des reines. Elle resta donc, comme
-d’habitude, à épier par la fente de la porte, et à
-nommer à voix basse les personnes qu’elle reconnaissait.
-Tout en souffrant atrocement à cette espèce
-de revue, elle manquait rarement de la faire,
-surtout dans des soirées comme celle-ci, où elle
-pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on appelle
-le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui,<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span>
-jadis, tenaient à honneur d’être reçus chez elle.
-Ce qu’elle éprouvait en ce moment, debout derrière
-cette porte entr’ouverte, avec la fureur de
-jalousie qui lui dévorait le cœur, serait impossible
-à décrire.</p>
-
-<p>Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait
-entre ses dents les noms de tant de femmes qui
-ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait pu
-nommer les amants, et qui passaient, levant leurs
-petites têtes arrogantes, au bras de leurs maris.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà M<sup>me</sup> de Blairac... Comme elle se maquille
-maintenant!... Et <i>votre</i> marquise de Vernage... Dieu!
-qu’elle a enlaidi!... Étiennette Dulaure.
-Et, naturellement, à deux pas derrière, son
-cousin Norbert d’Épeuilles... Philippine de Berval...</p>
-
-<p>Cette litanie continuait. M. de Villenoise
-n’écoutait pas. Mais, sans prêter l’oreille aux syllabes,
-il avait le dégoût et la honte de ce qui se
-passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de
-ses rancunes, lui faisait mieux sentir quelle exception
-elle formait dans la société, à quelle distance
-elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel
-ouvert, de tout ce qui est normal et régulier.
-Lui-même, debout derrière elle dans cette loge
-obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il
-pas lié à la faute et au malheur de cette femme?
-N’était-il pas à jamais privé de la joie que procurent
-la fierté et la dignité dans l’amour? Il ne<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-devait pas songer à se montrer parmi cette foule
-à côté d’une compagne de son choix, entourée,
-comme il la rêvait, de tous les respects et de
-toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne
-serait jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine
-alors que lui-même ne se plaignait pas?</p>
-
-<p>Après la soirée qu’il venait de passer, de telles
-réflexions semblaient plus amères à M. de Villenoise.
-Si M<sup>me</sup> Marsan s’était retournée pour observer,
-dans la presque obscurité, sa silhouette
-immobile, elle eût frémi de voir cette face d’ombre,
-où la mâle beauté bien connue se raidissait
-dans une expression morne et hostile.</p>
-
-<p>Mais&mdash;saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer&mdash;sans
-un mouvement vers lui, elle dit
-d’une voix plus haute:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux
-général!</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde
-violence, en lui étreignant le poignet.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu
-confus. On a l’oreille si fine pour son propre nom.</p>
-
-<p>Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi.
-Elle avait vu l’effet de son exclamation sur Vincent.
-Mais elle avait pu élever la voix sans crainte.
-Car ni le général ni Gilberte n’avaient passé devant
-sa loge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p>
-
-<p>«C’était donc bien eux!» pensa-t-elle. «Et il
-ne me les a pas montrés! Il a fait semblant de ne
-pas les voir. Il ne m’avait pas non plus parlé de
-cette noce, où elle a été sa demoiselle d’honneur.
-Oh! il se passe quelque chose... Peut-être est-il
-déjà épris de cette petite poseuse. Et elle aura fait
-la coquette avec lui. Ce n’est pas étonnant, il a
-des millions... Ah! l’affreuse fille, que je la hais!
-Dieu! s’il songeait à l’épouser!... Mais non... cela
-ne se fera pas... car je les tuerais tous les deux!...»</p>
-
-<p>Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et
-déchiraient l’âme de Sabine, tandis que Vincent
-la ramenait, dans sa voiture, rue de la Pompe.
-Mais elle ne disait rien. Elle ne l’attaquait pas ouvertement,
-comme elle l’aurait fait dans une circonstance
-de moindre gravité. L’effroi de ce qu’elle
-soupçonnait la rendait cette fois prudente et
-muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur
-soirée. Une tristesse profonde, une vague inquiétude,
-lui serraient le cœur et lui fermaient la
-bouche.</p>
-
-<p>Quand le coupé s’arrêta, il mit un baiser sur la
-joue de son amie. Mais les lèvres comme la joue
-restèrent froides.</p>
-
-<p>Puis la porte cochère battit, la voiture tourna...
-Et chacun des deux amants se trouva seul en face
-de la nuit.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/m.jpg" width="100" height="100" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi"><span class="smcap">Maintenant</span> Vincent de Villenoise était
-un homme très malheureux. Depuis la
-soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait
-plus nier à lui-même qu’il aimât Gilberte. Et
-non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser
-cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée
-que bientôt, inévitablement, elle en épouserait
-un autre. Plus sa raison et la force de sa volonté
-le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait
-en lui le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher,
-de savoir ce qu’elle faisait, ce qu’elle pensait,
-quelles étaient les personnes dont elle s’entourait
-le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de
-telles satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait
-la résolution de fréquenter sa famille dès<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span>
-que Dalgrand serait de retour. Puis il comprenait
-que ce serait commettre la pire imprudence.
-Alors il se rudoyait intérieurement, comme l’on
-rudoie pour son bien le malade qui veut guérir et
-qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du
-médecin.</p>
-
-<p>Cependant la vie lui devenait terne et pesante.
-Le présent se traînait dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait
-en des perspectives monotones. Son immense
-fortune, loin de le consoler, ajoutait un
-point de vue pénible à ses réflexions. Car, s’il avait
-été libre, cette fortune eût facilité son mariage
-avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe
-cette créature charmante. Comme il aurait été heureux
-de lui donner tout ce qui s’achète, et, en
-particulier, les beaux chevaux que devait souhaiter
-cette amazone accomplie!</p>
-
-<p>Malgré lui, il se représentait, avec des détails
-irritants, tout ce qui aurait pu être. Il voyait les
-doux yeux bruns s’illuminer de surprise et de
-plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait
-leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de
-la chose impossible s’exaspérait en lui à ces rêves
-d’une dangereuse précision.</p>
-
-<p>Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise
-le troublait encore par l’orgueilleuse répugnance
-qu’à cet égard montrait Sabine. Il n’avait même
-pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers
-celle-ci à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span>
-la dépouillait sans rien lui rendre. Si elle avait été
-sensible aux somptuosités matérielles, et si sa
-fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un
-amant, avec quelle prodigalité Vincent n’eût-il
-pas racheté chacune des pensées par lesquelles il
-offensait l’amour de cette malheureuse femme!</p>
-
-<p>Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle
-ne l’accablait plus de ses reproches, elle ne l’offusquait
-plus de ses fantaisies... Elle avait cessé
-toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de
-scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir
-domptée. Elle devenait soumise et timide. Était-ce
-le pressentiment d’une fatalité installée en dominatrice
-dans ce cœur d’homme sans lequel elle
-ne pouvait pas vivre?... Peut-être tremblait-elle
-devant quelque chose qu’elle n’osait se dire à
-elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus
-touchante qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré
-lui, l’irrévocable malheur de cette amie encore
-si chère. Il s’en voulait et il la plaignait.
-Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui
-dire les mots qui l’eussent réconfortée, avec l’accent
-qu’il l’eût convaincue. Il se taisait. Elle ne
-lui dictait plus de phrases passionnées, craignant
-trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient
-sur ses lèvres. Leurs conversations demeuraient
-indifférentes. Leurs silences ressemblaient
-à celui qu’on garde près d’un mort.</p>
-
-<p>Un matin, comme Vincent travaillait dans sa<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span>
-bibliothèque, on lui apporta la carte d’un visiteur.
-Il allait rappeler la consigne à son domestique
-et condamner sa porte, lorsque, machinalement,
-il jeta les yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une
-légère exclamation, quitta sa place et descendit.
-En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du
-petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses
-bras.</p>
-
-<p>Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de
-fait, Vincent mit un peu de nervosité féminine
-dans son effusion. Cette large et solide poitrine
-d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge.
-Tout de suite il crut retrouver à ce contact un
-peu de l’énergie qui lui faisait défaut depuis
-quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau
-de l’admiration confiante qui, lorsqu’il était
-gamin, lui inspirait tant de sécurité près de son
-camarade.</p>
-
-<p>Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert
-n’avait paru taillé pour ce rôle fortifiant. Toute
-sa personne respirait l’activité, le triomphe et
-l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie
-prit un air de gravité dès qu’il eut examiné Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te
-trouve pas bonne mine.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise.
-Mais c’est à peu près fini. Je te conterai
-cela plus tard.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quelque chose à ta fabrique?... demanda
-Robert avec inquiétude. Est-ce que l’<span class="smcap">Apéritif</span> ne
-va plus?</p>
-
-<p>&mdash;Je me moque bien de l’<span class="smcap">Apéritif</span>, ricana
-Vincent. La fabrique marche toute seule. Tu sais
-que j’ai là un directeur... l’intelligence et la probité
-mêmes.</p>
-
-<p>&mdash;Alors?... sourit Robert en posant l’index sur
-le côté gauche du veston de son ami.</p>
-
-<p>Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite
-il éclata de rire, comme si l’hypothèse qu’il souffrît
-de peines de cœur lui parût la meilleure plaisanterie
-du monde. Robert ne fut qu’à moitié
-dupe de cette gaieté, mais il n’insista pas. Malgré
-leur intime et profonde entente, les deux amis ne
-s’étaient jamais trouvés d’accord sur la question
-«femme», et ils avaient cessé de la discuter
-entre eux. La longue absence de Dalgrand et le
-regret un peu désapprobateur avec lequel il avait
-autrefois vu s’engager la liaison de Vincent avec
-Sabine rendaient le sujet plus inabordable encore.
-Aussi, tout en accueillant comme une espèce
-de sauvegarde pour sa volonté chancelante la
-présence de son ami, les inspirations indirectes
-d’un jugement si droit, le spectacle d’une si
-belle santé d’âme, M. de Villenoise était encore
-fort éloigné d’une confidence précise. Cette
-confidence serait d’autant plus difficile à faire
-<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>qu’il s’agissait de M<sup>lle</sup> Méricourt, et qu’il faudrait
-reparler de Sabine, dont le nom, depuis des
-années, n’avait plus été prononcé entre les deux
-camarades.</p>
-
-<p>Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels
-de Vincent confirmeraient, d’ailleurs, les
-raisonnements et les prédictions que jadis lui
-avait adressés Robert?... Pour celui-ci, dès son
-adolescence, il n’avait jamais conçu l’amour autrement
-qu’avec le cortège des sentiments les plus
-loyaux et les plus fiers.</p>
-
-<p>A ceux qui, devant lui, vantaient la passion et
-dénigraient le mariage, il ne cachait pas l’écœurement
-que lui inspirait l’adultère, ni l’impossibilité
-où il se trouvait d’aimer une femme qu’il partagerait
-avec un autre, ni encore son incapacité
-morale de jamais séduire une jeune fille. Les
-belles prouesses dont les jeunes gens tirent volontiers
-vanité lui faisaient hausser les épaules.
-Sans prétendre à une impossible chasteté, il reléguait
-au rang des innommables besoins tout ce
-qui n’était pas l’amour... Et il ne concevait
-l’amour qu’avec la fidélité de l’époux, la dignité
-de l’épouse, les joies&mdash;aujourd’hui si démodées&mdash;de
-la famille, et l’orgueil d’une nombreuse et
-forte descendance.</p>
-
-<p>Tout le reste, tout le romanesque malsain qui
-donne pour but à l’amour des plaisirs stériles et
-d’un ordre, en somme, passablement honteux,
-lui semblait le triomphe d’un inqualifiable<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
-égoïsme, d’un égoïsme de la chair et de l’animalité,
-bien inférieur à l’ambition, ce noble égoïsme
-de l’esprit.</p>
-
-<p>Pour lui, la question était grave. Elle dépassait
-la portée d’une simple discussion entre hommes,
-au moment des cigares et du café. Il y avait là
-plus qu’un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes.
-Robert croyait y voir la pierre de touche
-où se manifeste l’affaissement du caractère moderne,
-et aussi l’écueil contre lequel se briseront
-et s’effondreront certaines races.</p>
-
-<p>Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend
-des allures philosophiques sous le nom de pessimisme,
-semblait à cet homme d’action tout bonnement
-l’impuissance à vivre la vie comme elle
-doit être vécue, c’est-à-dire non pour soi-même,
-pour sa personnalité restreinte et temporaire,
-mais pour sa personnalité générale épandue dans
-l’humanité et pour sa personnalité future prolongée
-dans les enfants.</p>
-
-<p>On ne veut plus d’enfants, parce qu’ils coûtent
-beaucoup d’argent à élever, donnent beaucoup de
-peine, puis vous paient d’ingratitude quand ils
-sont grands.</p>
-
-<p>Sans expliquer que l’ingratitude des enfants
-est en raison directe de l’argent dépensé pour
-eux, et qu’en supprimant l’une des difficultés on
-élude l’autre; sans ajouter que les enfants ne
-coûtent cher qu’aux parents vaniteux et aveugles,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>
-ignorant les principes d’une virile éducation, Robert
-se plaisait à donner aux viveurs l’argument
-suivant:</p>
-
-<p>«Vos sens aussi vous coûtent cher, vous
-donnent beaucoup de peine à contenter, et vous
-paient d’une fameuse ingratitude lorsque vous
-êtes devenus vieux!»</p>
-
-<p>En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant
-aucune tâche, se croyait le droit de mépriser une
-société dont l’idéal consiste à éluder le plus de
-devoirs possible.</p>
-
-<p>Cette société, d’ailleurs, il la voyait clairement
-s’acheminer vers sa ruine.</p>
-
-<p>S’il s’était marié, ce n’était donc pas, comme
-ses contemporains, pour augmenter ses plaisirs
-au moyen d’une dot, sans augmenter ses obligations;&mdash;non,
-c’était pour remplir joyeusement
-et fièrement son rôle d’homme et de citoyen, et
-pour recueillir les seules satisfactions que la nature
-ait voulues complètes: celles qui naissent du
-don de soi-même, de l’effort et du dévouement.</p>
-
-<p>Cette façon de comprendre l’existence lui faisait
-juger avec un peu de sévérité les travaux et
-les amours de Vincent. L’érudition lui semblait
-un sillon facile et peu fécond dans le champ de
-l’activité humaine. Quant à la liaison avec une
-femme mariée, Sabine de Rovencourt,&mdash;liaison
-devenue si scandaleusement notoire par un flagrant
-délit, une condamnation du tribunal correctionnel<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
-et le divorce de la comtesse,&mdash;la plus indulgente
-attitude qu’avait pu prendre Robert à cet
-égard était de n’en jamais parler. Il s’y était si
-complètement astreint qu’il ignorait les phases
-dernières et la durée de cette liaison. Ses longues
-absences lui avaient ôté d’ailleurs toute occasion
-de s’éclairer sur ce point. Certains détails étaient
-sortis de sa mémoire. Il n’avait donc aucune donnée
-sur ce que pouvait être, à la période actuelle,
-la vie amoureuse de Vincent.</p>
-
-<p>L’idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que
-cet ami, toujours si cher, pourrait devenir un
-frère pour lui en épousant Gilberte Méricourt?
-M. de Villenoise se le demanda, non sans une
-sorte d’angoisse, lorsque Robert, après lui avoir
-longuement parlé de sa précieuse Lucienne et de
-sa nouvelle famille, renouvela cette taquinerie
-qu’il lui avait écrite à propos de Gilberte.</p>
-
-<p>&mdash;Que s’est-il donc passé entre vous?... Depuis
-notre retour, elle prend un air tout drôle
-dès qu’on prononce ton nom.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... je n’ai guère revu M<sup>lle</sup> Gilberte
-qu’une fois depuis ton mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc!... Vous vous êtes rencontrés
-au Bois.</p>
-
-<p>&mdash;Au Bois... Oui, c’est cela... Une seule fois.</p>
-
-<p>&mdash;Comment!... Tu n’as pas fait de visite?...
-Ayant été garçon d’honneur?...</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais je ne m’étonne plus... Mon beau-père
-aussi m’a paru très frais à ton égard. Ne
-t’avait-il pas proposé de venir voir ses séances
-de dressage à l’École de Guerre?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas eu le temps.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu as dû le blesser! Cela me contrarie
-fort. Tu sais qu’il n’invite pas tout le monde. Il
-est très mystérieux pour ses expériences, le général.
-Certainement il a cru t’accorder une faveur...
-Et tu n’y réponds pas!</p>
-
-<p>Robert prenait si vivement à cœur ce qu’il
-jugeait un manque d’égards envers son beau-père
-et Gilberte, que M. de Villenoise, très soucieux
-d’agir en homme du monde et préoccupé de ne
-pas froisser son ami, s’engagea tout de suite à
-quelques démarches de politesse. Il déposerait
-sa carte le jour même boulevard Malesherbes. Il
-irait, le lendemain matin, demander le général
-Méricourt à l’École de Guerre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, dit le constructeur. Ces visites
-coup sur coup... après ta réserve exagérée... cela
-paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner jeudi
-à la maison. Ils seront là. J’arrangerai les choses.
-Et l’on est si bien disposé pour toi!... On ne te
-gardera pas rancune.</p>
-
-<p>Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation.
-Presque tout de suite il dit: «Oui.» Pourquoi?...
-Lui-même ne s’en rendit pas bien compte,
-tant cette acceptation s’éloignait des résolutions<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span>
-très fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il
-obéissait à la crainte instinctive que Dalgrand ne
-devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau
-s’était éveillé, en effet, comme une espèce de
-fausse honte, dès le premier abord de son ami,
-et grandissait au cours de cette conversation tranquille,
-devant cette physionomie pleine d’une
-force si raisonnable, d’une si éclatante franchise.</p>
-
-<p>&mdash;C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras
-déjeuner jeudi. Tu connais la maison, à Billancourt?
-Du reste, tout le monde pourra te l’indiquer.
-Et tu verras de loin la cheminée de l’usine.</p>
-
-<p>&mdash;Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes
-aujourd’hui lundi. J’ai le temps d’aller avant tout
-présenter mes hommages à M<sup>me</sup> Dalgrand.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi,
-vers cinq heures. J’annoncerai ta visite à
-Lucienne, qui te renouvellera mon invitation,
-croyant te la faire pour la première fois, au dernier
-moment. Sans cela Gilberte nous en voudrait
-de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver à
-cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner
-en famille, telle qu’elle sera, en amazone...
-Puis elle veut ensuite visiter les ateliers.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?...</p>
-
-<p>&mdash;Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie!
-Ma famille n’est-elle pas la tienne? Si tu savais
-comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà!
-Il a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
-un peu le général et Gilberte. Encore, ajouta Robert
-avec un imperceptible sourire, j’ai dans l’idée
-qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit.</p>
-
-<p>Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait
-avec une intonation si profondément heureuse;
-ces images d’intimité, de cordialité, qu’il évoquait;
-cette tristesse indulgente qu’il attribuait à
-certain «on» sous lequel Vincent ne voyait que
-Gilberte, toutes ces caressantes et légères influences
-enveloppaient et engourdissaient le
-cœur troublé de M. de Villenoise. C’était son
-rêve récent qui prenait forme, et contre lequel il
-allait peut-être ne plus pouvoir se défendre...
-Déjà, dans sa pensée, il se transportait à ce jeudi
-matin, où il serait assis près de Gilberte, non
-plus à la table cérémonieuse du dîner de noce,
-mais chez sa propre sœur, à elle,&mdash;cette sœur
-dont il tutoyait le mari, ce qui créait entre eux
-comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà
-cette étroite réunion, où les couverts et les cœurs
-seraient si proches... Et tel était le charme des
-puériles images, des prévisions insignifiantes dont
-la perspective de ce repas emplissait son cerveau,
-qu’il ne pensait même pas à questionner Dalgrand
-sur la nouvelle invention dont le constructeur
-espérait tant de profit et de gloire.</p>
-
-<p>Cependant, comme Robert se levait, avec une
-allusion à l’urgence de ses travaux, de Villenoise
-s’écria:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?...
-Peut-on savoir ce que c’est?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je n’ai pas le temps ce matin. Je te
-dirai cela jeudi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es content?</p>
-
-<p>&mdash;Plus que content. J’inaugure, dans l’industrie,
-une ère nouvelle.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as donc enfin découvert la pierre philosophale?</p>
-
-<p>Dalgrand eut un beau rire d’orgueil.</p>
-
-<p>&mdash;Bien mieux que cela, mon cher.</p>
-
-<p>Mais il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Découvert, non... Je ne fais que rendre
-pratique une découverte qui sera certainement la
-plus grande de ce demi-siècle quand je l’aurai
-sortie des laboratoires et du domaine de la
-théorie... J’ai eu la chance de trouver hier ce
-qu’un autre aurait trouvé demain, ce que des savants
-et des industriels cherchent depuis quarante
-ans avec des progrès presque journaliers, sans
-que le public d’ailleurs y ait prêté la moindre
-attention...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher
-ami... que je suis heureux!... Mais un mot,
-voyons!... Sur quoi dois-je te féliciter?</p>
-
-<p>L’inventeur lui serra la main avec un bon rire
-et secoua la tête. Puis il mit son chapeau, ouvrit
-la porte, traversa le hall à grandes enjambées.</p>
-
-<p>&mdash;Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
-révélation en famille. Jusqu’à présent, il n’y a que
-Lucienne qui sache.</p>
-
-<p>Il partit, laissant derrière lui un autre homme
-que le Vincent démoralisé des derniers jours.</p>
-
-<p>En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le
-tourment des espoirs combattus et des résolutions
-difficiles s’effaçait devant la simplicité des choses.
-Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait
-de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à
-l’idée de revoir Gilberte, la lâcheté de cœur qui
-l’attendrissait et l’effrayait naguère. A peine, en
-ce moment, percevait-il les élancements de cette
-attraction redoutable qui, à la seule pensée de
-cette jeune fille, emportait tout son être éperdument
-vers elle. Ce qui dominait en lui, c’était le
-sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact
-de Robert et le bonheur de posséder une famille
-qui déjà le comptait comme sien. Une fierté lui
-venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur
-lui serait dévoilé en même temps qu’à M<sup>lle</sup> Méricourt.
-Cette preuve d’intimité, de confiance donnée
-par son ami&mdash;et devant elle!&mdash;lui semblait
-précieuse au delà de toute expression. Puis,
-enfin, il n’avait pas à choisir. Robert lui montrait
-qu’il avait affligé le général et sa fille... Du moment
-qu’on avait été froissé par son abstention,
-son plus immédiat devoir était de réparer l’effet
-produit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span></p>
-
-<p>C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur
-tout à fait inaccoutumée depuis quelque
-temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La
-jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis,
-bientôt, inquiète. Car la finesse extraordinaire de
-ses perceptions amoureuses lui fit sentir que ce
-bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était
-l’effet ni de sa présence, ni de la gaieté qu’elle
-affectait, ni de sa résignation. Quels efforts ne lui
-fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent riait,
-alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la
-bouche, étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait
-jaillir d’une source profonde, si obscure et si
-effrayante pour elle!</p>
-
-<p>Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser
-des appréhensions qui la torturaient? Épier Vincent
-ou le faire suivre?... Elle avait trop de fierté
-pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus.
-Elle avait peur d’elle-même, et de sa propre violence.
-Elle avait peur de lui, et de sa franchise.
-Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais
-elle le connaissait trop pour qu’il pût tout à fait
-dissimuler avec elle.</p>
-
-<p>S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt,
-et s’il se trahissait, la rage orgueilleuse de
-Sabine briserait tout, le jetterait à cette rivale,
-rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans
-le silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>
-tout, il était loyal. Il se devait à elle, de par les
-circonstances et de par les plus sérieuses promesses.
-Il n’était pas homme à oublier pour un
-caprice ni le passé ni ses serments. Elle patienterait
-donc, elle se tairait et attendrait...&mdash;pauvre
-nature follement frémissante et douloureuse&mdash;au
-prix de quel effroyable héroïsme!</p>
-
-<p>Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son
-atelier, essayant de peindre, mais mal en train,
-péniblement consciente de son insuffisance artistique,
-tandis que lui&mdash;qu’elle rêvait au travail,
-dans la grande bibliothèque&mdash;conduisait son
-phaéton le long du quai, se dirigeant vers Billancourt.</p>
-
-<p>Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si
-rayonnant de masculine beauté, de vague espérance,
-et de ce reflet d’élégance et de richesse
-dont la séduction est irrésistible même pour les
-yeux les plus austères! Oui, elle aurait souffert...
-Car elle eût voulu être la seule jouissance, la seule
-splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa vie.
-Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré,
-dénué de tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement,
-furieusement, avec exigence, avec jalousie,
-avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même.</p>
-
-<p>Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne
-pensait qu’à lui. Et c’était sans tendresse, avec une
-passion âpre et comme desséchée, qui l’épouvantait<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>
-presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps
-où elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le
-retrouver à quelque rendez-vous. Elle ne l’aimait
-pas ainsi alors, il n’était pas tout pour elle. A travers
-sa jeunesse de mondaine coquette et comblée,
-il passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux
-et ardent, duquel on se réveillerait sans
-effort, et dont le souvenir serait délicieux plus
-tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention
-d’occuper tout son cœur et d’absorber
-toute sa vie!... Maintenant, de quels liens d’esclave
-elle était attachée à cet homme!... Des liens
-si serrés et si durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire
-un mouvement sans qu’elle-même en fût meurtrie.</p>
-
-<p>Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre
-sans lui? Et pourquoi est-ce que je souffre à ses
-côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un si
-étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal
-mystérieux?... Est-ce à cause de ma ruine et de
-mon isolement que je tiens à lui si fort?... Ai-je
-donc une âme basse, dirigée par les plus vils intérêts?...
-Car je songe aussi à sa fortune et à ma
-réhabilitation, lorsque je souhaite de l’épouser.»</p>
-
-<p>Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer
-l’orgueilleuse Sabine. Sentant malgré tout, dans
-le fond de sa nature, une supériorité bizarre, elle
-trouvait son sort trop injuste et se considérait le
-plus souvent avec une intense pitié.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p>
-
-<p>Cette pitié&mdash;qu’elle eût repoussée de la part
-des autres avec indignation&mdash;était le vrai sentiment
-que dût inspirer cette organisation de
-souffrance, cette splendide et lamentable machine
-nerveuse, produite par un travail héréditaire
-de raffinement, à travers plusieurs générations
-humaines. Fleur altière et saignante d’une
-civilisation trop excessive... Mécanisme sensible
-jusqu’à l’affolement... Organisme dans lequel la
-faculté de réaction s’exalte jusqu’à une disproportion
-singulière avec la cause agissante, et qui
-se détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine
-comme il le ferait normalement sous le
-choc d’un marteau d’acier.</p>
-
-<p class="p2">Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante,
-qui, parfois, accablait Vincent près de
-cette créature de passion, il lui semblait, à coté
-de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps.
-Assis près d’elle dans la salle à manger
-de Billancourt, il se laissait gagner par une griserie
-d’âme semblable à celle que procure aux
-sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée.
-C’était la même dilatation de tout l’être, la même
-sensation de force épanouie et de rajeunissement,
-le même attendrissement sans cause, la même
-intensité d’espoir.</p>
-
-<p>Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs,
-d’une gaieté qui n’était pas l’animation plus<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span>
-ou moins factice d’une réunion mondaine. Les
-cinq personnes assemblées là sentaient circuler
-entre elles, sans exception et sans obstacle, ce
-courant mystérieux qu’on appelle la sympathie.
-Après un reproche amical de M. Méricourt et un
-premier regard un peu timide et triste de Gilberte,
-les torts apparents de M. de Villenoise
-furent parfaitement oubliés. On le traita comme
-un ami d’ancienne date, comme un membre inséparable
-de ce petit cercle intime. Lucienne eut
-pour lui des attentions ingénieuses. A propos
-d’un plat, puis en lui choisissant un cigare, elle
-montra qu’elle connaissait déjà quelques-uns de
-ses goûts. C’était prouver que Robert avait souvent
-parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme
-disait, d’une voix douce, et sans avoir l’air d’y
-toucher, des choses fort spirituelles. Vincent avait
-les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut
-le faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta
-la joie de fixer l’attention admirative de Gilberte.
-Et quelle valeur prend le plus infime succès quand
-on le rapporte à un seul être!</p>
-
-<p>&mdash;Tu t’entendras bien avec ma petite femme,
-dit Dalgrand avec son air de bon géant heureux.
-Et il pinça gentiment l’oreille de Lucienne.&mdash;Moi,
-je ne cause guère. Je suis un barbare...</p>
-
-<p>&mdash;Toi?... s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>Cette exclamation fut accompagnée d’un regard
-vers son mari, qui fit entrevoir à M. de Villenoise<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
-toute une profondeur d’ingénue adoration.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de
-mon affaire... Tiens, Vincent, dans les musées des
-Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais honteux
-de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre
-qui la remuaient si fort.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n’avoir
-pas admiré par tradition?... Je savais les catalogues
-par cœur. Tandis que toi, à Anvers, devant
-cette sublime <i>Descente de Croix</i> de Quentin
-Metsys...</p>
-
-<p>Elle s’arrêta, la parole coupée par l’impression
-qu’ils avaient partagée là-bas, un matin, dans cette
-grande salle déserte de musée, devant ce poème
-merveilleux et déchirant de l’angoisse humaine.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda
-Vincent. Est-ce que tu y aurais été de ta
-petite larme?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais j’ai été empoigné, c’est vrai...
-Et Lucienne l’a senti. C’est peut-être la seule fois
-où j’aie compris ce que l’inspiration d’un peintre
-peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile.
-Toute une religion se condense là dedans... Tout
-un état d’âme séculaire de l’humanité...</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je
-croyais que tu étais un barbare, que tu ne parlais
-pas peinture...</p>
-
-<p>Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
-de table, et comme leurs invités passaient sur la
-terrasse, où le café était servi, le constructeur retint
-sa femme en arrière, la prit à la taille, l’embrassa,
-d’un baiser lent et muet.</p>
-
-<p>Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous
-le grand store en toile, et regardaient la Seine,
-dont ils n’étaient séparés que par une balustrade
-de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent,
-qui s’attardait, allumant son cigare, eut dans
-le dos comme le frisson de cette caresse d’amoureux.
-Il en frémit tout entier. Pour la première
-fois, en relevant ses regards vers M<sup>lle</sup> Méricourt,
-il sentit son cœur battre à grands coups passionnés.
-Jusque-là, il n’avait vu en elle que la
-compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux,
-de tendresse pour l’âme, de suavité pour l’esprit...
-Cette chaste image se troubla... ou plutôt le miroir
-humain qui la reflétait s’obscurcit d’une
-brume de volupté... L’aiguillon qui rend l’amour
-irrésistible pénétra dans sa chair... M. de Villenoise
-n’essaya plus de se donner le change. Il
-comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner
-lui avait semblé si amusant, la société si
-cordiale, le jour si rayonnant, et Lucienne si spirituelle.</p>
-
-<p>Un instant de plus il resta debout à la même
-place, laissant éteindre successivement plusieurs
-allumettes contre le bout de son londrès, pour
-contempler encore.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span></p>
-
-<p>Gilberte s’appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée
-dépassait l’ombre de la tente de toile, et le
-soleil dorait ses cheveux bruns. Sa silhouette fine
-s’enlevait sur l’air bleu et sur le fond argenté que
-déroulait plus bas la rivière. En face d’elle, au
-bord d’une île, des saules gris trempaient dans
-l’eau leurs chevelures, et de longs peupliers montaient
-tout droit, sans un balancement, sur le ciel
-pâle et chaud.</p>
-
-<p>Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement
-strident que jeta la sirène d’un remorqueur.
-Puis elle se retourna en riant.</p>
-
-<p>Vincent pensa que rien n’était comparable à
-la grâce de cette attitude et de ce rire. Comme
-cela ferait un joli tableau de genre, cette jeune
-fille vêtue d’une jupe d’amazone avec un corsage
-bouffant de batiste à fleurettes roses, la taille
-serrée dans une ceinture de lawn-tennis, à demi
-renversée sur cette blanche balustrade de pierre,
-avec tant d’espace autour d’elle, et, dans le fond,
-ce grand fleuve calme et ces perspectives verdoyantes.</p>
-
-<p>&mdash;Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa
-sœur, de me prêter ce corsage pour déjeuner!
-J’aurais étouffé sous mon plastron empesé et dans
-ma veste de drap.</p>
-
-<p>Ceci, c’était une petite manœuvre de coquetterie.
-Car elle avait rencontré le regard de M. de
-Villenoise, et elle craignait qu’il ne critiquât la<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
-façon dont s’ajustait cette jolie blouse de batiste,
-un peu étroite peut-être pour ses épaules. Mais,
-aussitôt, la jeune fille ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce le moment, «monsieur mon frère»,
-comme disent les souverains,&mdash;et elle esquissa
-une révérence devant Robert,&mdash;est-ce le moment
-de nous révéler votre grande découverte?</p>
-
-<p>M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait
-plus du tout à cette chose, si importante pour
-Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler.</p>
-
-<p>Mais il dissimula sa distraction sous un amical
-mensonge.</p>
-
-<p>&mdash;J’allais te le demander, dit-il en se tournant
-vers son ami.</p>
-
-<p>Robert hésita. Il jeta un coup d’œil au dehors,
-dans l’atmosphère qui vibrait de chaleur au-dessus
-de la rivière aveuglante. Ensuite il fit deux pas sur
-la terrasse, pour regarder dans une autre direction.</p>
-
-<p>Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste
-cour, blanche de soleil, au fond de laquelle s’élevaient
-ses ateliers de construction. Derrière les
-murs pétillant de lumière, on devinait le travail
-ardent des machines. La haute cheminée fumait.
-Un homme sortit, les bras nus hors de sa chemise
-noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait
-la sueur sur son front.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Robert... Décidément...</p>
-
-<p>Il se retourna.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire
-voir... vous expliquer... Mais il fait trop chaud
-pour visiter l’usine... Ces dames en seraient malades.</p>
-
-<p>Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage
-et la curiosité de ses vingt ans.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! j’aurais tant voulu!...</p>
-
-<p>Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent
-surprit au vol et laissa glisser jusqu’à son
-cœur:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des gens qui travaillent là dedans!...
-Comment trouverions-nous qu’il fait trop chaud
-pour nous y promener?</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette,
-dit le général. Moi, j’ai fait ma tâche, ce matin.
-Deux heures au manège, sur un cheval que des
-lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux
-bonhomme comme moi, cela suffit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, père, dit Dalgrand&mdash;qui
-crut voir poindre une théorie sur l’équitation,
-et qui se hâta d’approuver le vieillard pour
-l’interrompre plus poliment.&mdash;Eh bien, voulez-vous
-m’entendre ici? Ou préférez-vous le jardin?</p>
-
-<p>Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait
-des verdures hautes et touffues sous lesquelles
-d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre. C’est
-là que, après délibération, Robert conduisit ses
-auditeurs. Ils s’assirent dans des fauteuils d’osier,
-sous une voûte de tilleuls. Pas une goutte de soleil<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages.
-Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une
-nappe d’argent fondu, se laissait apercevoir d’ici
-teintée d’un bleu presque froid. On croyait en
-sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que
-chacun s’en montra surpris.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous
-endormirez pas en m’écoutant. C’est un peu
-technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire.</p>
-
-<p>En quelques mots d’abord et très simplement,
-puis en détail, à mesure que leurs exclamations
-et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur présenta
-sa découverte.</p>
-
-<p>Il venait de rendre réalisable dans la pratique
-le grand rêve métallurgique de cette fin de siècle:
-la substitution de l’aluminium au fer. Au métal
-oxydable et pesant, il faisait succéder un métal
-trois fois plus léger et absolument inaltérable.
-Pour cela, il s’était servi d’un alliage très résistant:
-celui de l’aluminium avec le silicium; successivement
-il avait essayé de le combiner, à diverses
-proportions, avec de l’antimoine, du
-tungstène, et différents autres corps dont il évita
-de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la
-formule de ce qu’il appelait «le métal de l’avenir».
-Et pour prouver la supériorité de ce composé
-d’aluminium sur le fer, au triple point de
-vue de la facilité de main-d’œuvre, de la durée
-et de l’économie, il était en train de construire<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
-un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur la
-Meuse, près de Dinant.</p>
-
-<p>&mdash;L’inauguration de ce viaduc aura lieu en
-septembre, ajouta-t-il, devant les autorités belges
-et les délégations savantes du monde entier. Père,
-Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur
-votre présence à cette solennité industrielle.</p>
-
-<p>Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait
-de s’adresser se taisaient&mdash;peut-être avec un peu
-de désappointement. L’immense portée de ce
-qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore.
-Pour en embrasser les conséquences, il leur aurait
-fallu quelques connaissances scientifiques, et
-certaines habitudes intellectuelles tout à fait différentes
-des leurs.</p>
-
-<p>Lucienne, mise au courant par les conversations
-de son mari, et d’ailleurs haussée jusqu’à
-ce niveau par l’enthousiasme de son amour,
-s’énerva devant le silence de l’auditoire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle.
-Un métal nouveau!... Ce sont toutes les conditions
-de la vie qui changent... C’est la civilisation
-qui se transforme. On dit «l’âge du bronze»,
-«l’âge du fer». Le vingtième siècle sera l’âge de
-l’aluminium!...</p>
-
-<p>Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant
-lui saisit la main.</p>
-
-<p>&mdash;Songez donc à la gloire de l’homme qui
-ouvre une ère nouvelle à l’humanité!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p>
-
-<p>Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa
-pensée, s’élargissaient les horizons.</p>
-
-<p>&mdash;Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les
-yeux fixés sur son ami.</p>
-
-<p>&mdash;A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça
-Dalgrand.&mdash;Et dans sa voix grave, sur
-son visage énergique, rayonnait effectivement
-une admirable certitude.&mdash;Mais je n’ai point
-tout accompli seul... Si vous saviez que d’efforts,
-depuis des années, se sont tendus dans cette direction!</p>
-
-<p>&mdash;Bah!... dit Lucienne avec un mouvement
-de la main qui rejetait dans l’ombre toute la foule
-anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne
-laissant la lumière et l’espace que pour le génie
-de Robert.</p>
-
-<p>Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion
-gonflait son cœur de jeune fille,&mdash;une émotion
-faite à la fois de sympathie et d’envie pour
-tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait
-être bon de pouvoir penser ainsi, parler ainsi de
-l’homme à qui l’on s’était donnée corps et âme!...
-Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir
-la passion. Aujourd’hui seulement elle commençait
-à comprendre. Car, avec sa curiosité de
-vierge, elle s’était posé bien des questions, elle
-avait fait bien des remarques, depuis le premier
-jour des fiançailles de sa sœur. Et cette observation
-attentive, cette intuition toujours en éveil,<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span>
-s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage
-de noce.</p>
-
-<p>Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme
-presque étranger il y avait si peu de temps, et
-cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre
-elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les
-voyait s’embrasser; elle pénétrait dans leur
-chambre&mdash;leur unique chambre&mdash;où s’étalait
-un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement
-de cette chose subsistait pour la jeune fille,&mdash;étonnement
-mêlé d’un peu de jalousie, de
-répugnance et d’irritation.</p>
-
-<p>Elle observait les regards inexplicables que
-Robert, à la dérobée, posait sur le visage ou la
-taille de Lucienne, et laissait traîner sur les lèvres
-de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait.
-Elle examinait son beau-frère: il avait la
-barbe drue, les épaules larges, les gestes contenus
-et forts.</p>
-
-<p>Toute cette mâle apparence choquait légèrement
-Gilberte, lui paraissait voisine de la brutalité.
-Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque
-fois qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce
-garçon aux bras d’athlète: «mon mari». Et
-lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait
-une véritable gêne.</p>
-
-<p>Mais ce dont Gilberte souffrait confusément
-sans pouvoir se l’expliquer, c’était de la sensation
-qu’entre elle et sa sœur un abîme s’était<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>
-creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité
-d’enfants. Toutes deux, si semblables jusque-là
-et si unies, semblaient à présent deux créatures
-de nature différente. Plus d’intérêts communs,
-de projets partagés, de lectures à deux. Maintenant,
-lorsque Gilberte ouvrait un livre sur la table
-de sa sœur, Lucienne se précipitait: «Attends,
-montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.»
-La plus jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!...
-Tu lis donc de mauvaises choses?» M<sup>me</sup> Dalgrand
-souriait sans répondre, et ce sourire, ce silence,
-ce petit air de supériorité, blessaient la cadette.
-Malgré son adoration pour sa sœur et la bonté
-qui, chez les Méricourt, était une vertu de famille,
-Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement
-d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes
-filles deviennent comme ça dès qu’elles sont «madame»,
-j’aime mieux ne jamais me marier! C’est
-donc une bien vilaine chose, le mariage, qu’on
-en fasse tant de mystère, et qu’il vous apprenne
-un tas d’horreurs dont on n’ose même pas
-parler?...»</p>
-
-<p>Ce mécontentement irraisonné, ce malaise
-confus que Gilberte n’avait pas pu surmonter depuis
-le mariage de Lucienne, s’évanouissait au
-cours de la journée que M. de Villenoise vint
-passer à Billancourt. Peu à peu, sans qu’elle se
-demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait
-d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
-une indulgence, une sympathie pour ce
-bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore,
-l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant
-enthousiasme, proclama sa foi au génie de son
-mari, Gilberte crut sentir un bandeau se soulever
-de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de
-l’amour s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration
-lui sembla plus enviable à éprouver que
-les transports ou les mièvreries de sentiment
-qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait
-son scepticisme de fillette.</p>
-
-<p>Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais,
-comme celui de sa sœur, vers un mécanicien,&mdash;ce
-mécanicien fût-il un inventeur de génie. Elle
-ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle
-de l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium
-au lieu de le construire en fer, voilà une chose
-qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle ne
-voyait pas très clairement la différence entre le
-cerveau du constructeur et celui de ses ouvriers.
-Ne travaillaient-ils pas à une œuvre commune?
-Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont,
-après tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait.
-Et son beau-frère ne cachait pas l’importance de
-l’exécution matérielle. Il y mettait la main, descendant
-aux moindres détails, prenant les outils
-des derniers manœuvres pour leur montrer à
-mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu revenir des
-ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
-estime pour ce grand travailleur s’était mêlée
-une ombre à peine sensible de dédain. Et il y
-avait un peu de hauteur indulgente au fond de
-l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne
-pour son mari. L’homme qu’elle aimerait,
-elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et d’élégance
-dans la supériorité.</p>
-
-<p>Involontairement, tandis que Robert esquissait
-l’histoire de l’aluminium, depuis sa découverte
-par Wœhler en 1827, la jeune fille leva les yeux
-vers M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des
-vers. Dalgrand le lui avait dit, et même lui en
-avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur une
-feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié
-du constructeur conservait comme une relique.
-Gilberte avait lu quelques-uns de ces vers, où
-Vincent traçait le portrait de la créature idéale
-qu’il aimerait un jour.</p>
-
-<p class="pp4 p1"><i>Elle aura les yeux clairs et purs comme une source,<br />
-Et de très douces mains où mon front s’appuiera,<br />
-Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course,<br />
-Du haut de l’infini lentement descendra...</i></p>
-
-<p class="p1">Gilberte regardait ce front, plein de pensées
-et de rêves, qui, fatigué par des envolées dans
-l’infini, voudrait trouver des mains de femme,
-patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage
-de Vincent, avec sa finesse blonde et ses yeux<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
-profonds, exprimait bien les aspirations et les
-mélancolies d’un poète.</p>
-
-<p>Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant
-les philosophes anciens, reconstituant
-sous la poussière des textes l’idéal d’un autre âge.
-Elle le savait passionnément épris de l’antiquité.
-Des réminiscences de son propre cours de littérature
-flottaient dans sa petite tête chimérique
-de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à Euripide,
-à l’exorde <i>ex abrupto</i> de Cicéron, et se disait
-que lire ces auteurs dans leur propre langue
-était certes plus difficile et plus distingué que de
-construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs,
-pour achever la comparaison, Robert possédait
-une faculté d’être heureux qui trahissait une nature
-un peu simple et épaisse; tandis que M. de
-Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait
-se sentir au cœur quelqu’une de ces vagues
-et incurables blessures dont souffrent seuls les
-êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva
-les yeux sur le front du jeune homme,&mdash;ce beau
-front d’un modelé large et ferme sous la courte
-frisure des cheveux bien plantés,&mdash;puis, tout de
-suite, elle abaissa son regard sur ses propres
-mains. Et elle fut contrariée de se voir des petites
-pattes grassouillettes et rosées par la chaleur, au
-lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent
-se représentait sans doute lorsqu’il avait écrit ses
-vers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span></p>
-
-<p>On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur
-lequel M<sup>lle</sup> Méricourt élevait le léger château de
-ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il ne l’aurait
-pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre
-de pensées, il regardait les mains de Gilberte.
-N’osant arrêter ses yeux sur le visage de
-la jeune fille, tout en écoutant les explications
-de Robert, il se permettait du moins, à la dérobée,
-la contemplation de ses mains. Et leur
-peau légèrement colorée par un sang vif et jeune,
-leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers,
-toute leur vivante fraîcheur épanouie sur le drap
-sombre de la jupe d’amazone, lui suggérait des
-idées d’agenouillements sur le sable, de dévots
-baisers à l’extrême bout de leurs doigts... ou de
-baisers plus ardents au fond de leurs paumes
-tièdes...</p>
-
-<p>&mdash;Vous m’avez bien suivi? continuait Robert.
-Le kilogramme d’aluminium, qui coûtait, en 1854,
-trois mille francs, coûtait il y a quelques mois neuf
-francs, après avoir traversé toute la série des valeurs
-intermédiaires. Ce prix de revient continue
-à s’abaisser, surtout en France, où abonde la
-bauxite, le principal minerai,&mdash;une terre formée
-d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,&mdash;une
-terre, vous m’entendez bien?... Une argile,
-quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus répandus
-de la nature. Il y en a partout de l’aluminium...
-Tenez, il y en a là! (Il frappa le sol de son pied.)<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span>
-L’extraction coûte encore un peu cher, mais, en
-utilisant les sources naturelles de force, les chutes
-d’eau, par exemple, avec le transport de la force
-à distance par l’électricité...</p>
-
-<p>L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait
-dans des définitions techniques, parlait de
-méthode électrolytique, de turbines, de dynamo,
-de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire
-ses paroles et à le dévorer des yeux. M. Méricourt,
-très droit sur son siège, dissimulait une
-demi-somnolence sous la raideur de son attitude
-militaire. Quant à Gilberte et à Vincent, comment
-fussent-ils jusqu’au bout restés des auditeurs
-attentifs?... Chacun voyait, sous les traits
-de l’autre, se fixer de plus en plus son rêve,&mdash;ce
-rêve de bonheur et d’amour, plus grand que
-l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui
-l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié,
-a doublé la misère humaine. D’ailleurs, ils n’en
-savaient presque rien eux-mêmes. Ils ne s’analysaient
-pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque
-de présence qui, au début de l’amour, est
-d’une si écrasante joie qu’il anéantit toute réflexion,
-tout étonnement et tout désir. Ils se taisaient,
-ils ne se regardaient même pas. Ils étaient
-suprêmement heureux.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/c.jpg" width="100" height="101" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Ce</span> fut au lendemain de cette visite à Billancourt
-que M. de Villenoise envisagea
-pour la première fois la possibilité
-d’une rupture avec Sabine.</p>
-
-<p>«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur
-de ma vie,» pensa-t-il, «puisque, aussi bien, je
-ne la rends pas heureuse?»</p>
-
-<p>Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les
-délicatesses et les héroïsmes de son cœur, germa
-comme une herbe finement vénéneuse, sortie de
-l’inévitable grain de lâcheté masculine:</p>
-
-<p>«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai.
-A chaque nouvelle scène, dans l’exaspération de
-ses crises d’orgueil, elle ne manque jamais de
-me donner mon congé. Je la prendrai simplement<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>
-au mot. Et, cette fois, je ne me laisserai attendrir
-ni par ses menaces de suicide, ni par ses attaques
-de nerfs...»</p>
-
-<p>Maintenant, quand il pensait à sa situation
-vis-à-vis de Sabine, ce qui s’affirmait chez Vincent,
-c’était le sentiment de ses droits: droit à la
-liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt
-vint s’y adjoindre le sentiment de ses devoirs
-envers la jeune fille qu’il lui préférait.</p>
-
-<p>Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte
-aucun aveu, même indirect, il ne tarda pas à se
-sentir deviné par M<sup>lle</sup> Méricourt. Et il lui sembla
-que quelque chose d’infiniment tendre, profond
-et confiant, lui répondait dans le secret de cette
-nature de candeur et de loyauté.</p>
-
-<p>A quels accents, pour d’autres imperceptibles,
-avait-il reconnu cet écho si mystérieusement enseveli?
-Il n’aurait pu le dire, fût-ce à lui-même. Il
-ne voyait pas souvent M<sup>lle</sup> Méricourt. Quelques
-rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une
-invitation à dîner du général... Ce fut tout pendant
-plusieurs semaines. Cependant c’était pour
-ces hasards insignifiants que Vincent restait à
-Paris, bien que le mois de juillet fût commencé,&mdash;une
-série de longues et lourdes journées de
-soleil, avec des flamboiements de façades blanches
-et de trottoirs poussiéreux, sur lesquels les ombres
-géométriques des édifices se dessinaient sans évoquer
-une idée de fraîcheur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span></p>
-
-<p>Mais le jeune homme connaissait les raisons
-qui retenaient M. Méricourt et sa fille dans la
-capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener
-des chevaux à la campagne. Et il lui était
-d’autant plus impossible de renoncer, même temporairement,
-à l’équitation, qu’à son âge il ne
-pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une
-continuelle pratique. Il parlait donc seulement
-d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de la
-mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un
-long voyage de noce, et retenus à Billancourt par
-la fabrication du pont en aluminium, ils ne projetaient
-aucun déplacement. Pour une Parisienne
-comme la jeune femme du constructeur-mécanicien,
-cette rive de la Seine, où fumaient des cheminées
-d’usine, constituait d’ailleurs la campagne.</p>
-
-<p>Elle n’était pas la seule à y trouver du charme.
-Son petit parc, dont les charmilles et les allées
-tournantes donnaient l’illusion de l’espace, et dont
-les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue
-de la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit
-le plus agréable du monde. Il y recueillait de
-légers souvenirs. C’était une attitude de Gilberte,
-un regard, la façon dont elle lui avait dit
-adieu ou bonjour, ou quelque phrase dans laquelle
-il retrouvait la simplicité de cœur, la puissance de
-tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis
-aussi, c’étaient certains petits traits capables de
-flatter sa vanité en même temps que son amour:<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span>
-de naïves réflexions par lesquelles, sans le vouloir,
-M<sup>lle</sup> Méricourt trahissait son admiration pour les
-travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe
-et du poète qu’il était ou qu’il aurait voulu être.
-Il se sentait installé dans cette gracieuse imagination
-précisément au rang qu’il rêvait d’occuper
-parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains.
-En s’inclinant sur ce séduisant miroir, il croyait
-se voir tel qu’il était; il goûtait l’oubli délicieux
-des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir,
-à d’autres moments, dans le caractère et dans
-l’esprit. La plus puissante espèce de fascination
-l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en elle,
-et voilà pourquoi surtout il l’aimait.</p>
-
-<p>Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel
-qui fixait le contour de ces impressions.</p>
-
-<p>Un jour, pour la première fois, Vincent y fit
-quelques pas en tête-à-tête avec Gilberte.</p>
-
-<p>La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée
-près de quelque banc. M. de Villenoise explorait,
-de son côté, les charmilles. Ils se rencontrèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est donc introuvable! dit-elle.</p>
-
-<p>Mais une expression d’espièglerie animait son
-visage d’enfant. Vincent la contemplait, perdant
-un peu la tête, et ayant à un degré pénible la
-conscience de son propre trouble. Tout à coup
-elle éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne fais que cela, sourit-il.</p>
-
-<p>Elle rit plus fort.</p>
-
-<p>&mdash;L’ombrelle... Mais la voilà, l’ombrelle!...</p>
-
-<p>Et elle l’agitait, toute grande ouverte, au-dessus
-de sa tête. Elle la tenait ainsi depuis un moment.
-Vincent ne s’en était pas aperçu.</p>
-
-<p>Comme ils revenaient, côte à côte et lentement,
-vers le groupe des autres personnes, Gilberte
-continua de le taquiner.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi pensiez-vous donc?... Voyons...
-Dites?... Comment, vrai, vous ne voyiez pas
-mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que
-nous étions partis pour la chercher. Vous savez,
-il ne faut pas devenir savant jusqu’à la distraction.
-Bon pour un vieil académicien!... Mais vous
-êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et
-pour les lunettes bleues!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n’ose
-pas recourir à mon seul système possible de défense.
-Ce n’est pas la science qui me rend distrait.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc alors?</p>
-
-<p>Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui
-permettait de mettre ainsi le jeune homme en
-demeure de répondre. Pourtant elle sentit la coquette
-provocation de son interrogatoire. Elle
-rougit, toute troublée par le silence grave de Vincent.
-Et la subite tristesse répandue sur ce mâle
-et beau visage étonna douloureusement Gilberte,<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span>
-lui gonfla le cœur d’un vague effroi et
-d’une sympathie passionnée.</p>
-
-<p>A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant
-vers le sol. La jeune fille suivit la direction
-de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse,
-une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait
-une bordure de réséda. Tout de suite
-elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri qu’ils
-avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage.
-Elle devina bien que, lui aussi, c’était à
-cela qu’il songeait. Une émotion la suffoqua.
-N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque
-chose... une de ces paroles inouïes qui transforment
-l’aspect de l’univers?... Elle souhaitait
-d’entendre sa voix, et en même temps de s’enfuir.
-Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée.
-Pourtant elle se tenait toute droite, figée dans
-son calme de jeune personne bien élevée, comme
-un soldat sous les armes, et gardant même la
-maîtrise de ses jolies prunelles brunes, pleines
-d’insouciance voulue.</p>
-
-<p>Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui
-offrit sans rien dire. La fleur était double, comme
-celle du bal, et Gilberte crut comprendre qu’il
-souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle
-dit seulement: «Merci, monsieur.» Puis elle
-tourna le massif et vint s’asseoir près de Lucienne.
-Mais avec un mécontentement d’elle-même,
-un désappointement vague, et comme<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span>
-quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur
-le cœur.</p>
-
-<p>M. de Villenoise s’en voulait davantage. En
-effet, comment ne pas pressentir qu’il était en
-train de troubler cette enfant?... Toutefois, devant
-la corbeille de réséda, il avait été héroïque.
-Car une tentation terrible l’avait assailli: celle
-de tirer son porte-cartes de la poche de sa jaquette,
-et de montrer à M<sup>lle</sup> Méricourt la fleur
-desséchée qui, depuis le soir du bal, n’avait guère
-quitté sa poitrine. De quelle gravité n’eût pas
-été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir
-contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau.
-Mais, quand il s’était ensuite relevé pour
-offrir à Gilberte le double brin de réséda, Vincent
-demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli
-faire.</p>
-
-<p class="p2">Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue
-Jean Goujon, lui fit une bizarre confidence.</p>
-
-<p>&mdash;Ma femme est un peu contrariée en ce moment,
-dit-il tout à coup. Et moi aussi, comme de
-juste.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? questionna de Villenoise.</p>
-
-<p>&mdash;A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu’elle est malade?</p>
-
-<p>Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse
-brusque, aussitôt mêlée d’une espèce de
-remords.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Dalgrand. Non... elle n’est pas
-malade.</p>
-
-<p>Il hésitait... Peut-être pour mieux observer son
-ami; peut-être devant la nature délicate de ce
-qu’il avait entrepris de dire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu’a-t-elle? demanda Vincent, d’une
-voix singulière.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, voilà... C’est un mariage...</p>
-
-<p>&mdash;Un mariage!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est-à-dire...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, un mariage!... cria de Villenoise
-en se levant pour marcher dans la chambre,
-bien qu’ils ne fussent pas même au dessert. Mais
-elle est trop jeune! Elle n’a pas...</p>
-
-<p>Deux domestiques rentraient en même temps.
-Il dut se rasseoir. Et, comme le maître d’hôtel ne
-quitta plus la pièce, il fallut changer la conversation.
-Robert parla de ses affaires. Mais, là encore,
-le sujet fut coupé lorsque M. de Villenoise demanda
-pour quelle raison son ami ne réservait
-pas à la France la première application de sa
-découverte. Pourquoi construire en Belgique le
-premier viaduc en aluminium?</p>
-
-<p>&mdash;Je t’expliquerai cela plus tard, dit l’inventeur.</p>
-
-<p>Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles
-de valets la force d’inertie et de routine que lui
-avait opposée l’administration française, ni les
-pots-de-vin qu’on lui avait demandés pour soutenir<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span>
-sa proposition, ou qu’on lui avait offerts
-pour l’empêcher d’y donner suite. Certaines sociétés
-industrielles puissantes lui avaient carrément
-offert la lutte, la lutte à coups de millions.
-Le vainqueur serait celui qui pourrait acheter le
-plus de bonnes volontés dans le monde politique
-et dans la presse. «S’il en est ainsi partout,»
-s’était dit Robert, «du moins je ne constaterai
-pas cette plaie dans mon propre pays. J’aime
-mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je
-retournerai donc à l’étranger.» Et, une fois de
-plus, s’était évanoui son rêve tant caressé de
-transformer un de ses succès personnels en un
-succès patriotique, et de doter la France d’une
-industrie nouvelle, avant toutes les autres nations.</p>
-
-<p>Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements
-lui avait presque fait oublier Gilberte.
-Aussi, lorsqu’il se trouva dans le fumoir de son
-ami, devant le café et les liqueurs, et qu’enfin les
-domestiques les eurent laissés seuls, il eut une
-exclamation bien faite pour étonner M. de Villenoise:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les malheureux! cria-t-il. C’est de l’argent
-qu’ils veulent! Ils la feront mourir!...</p>
-
-<p>Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un
-sursaut de stupéfaction:</p>
-
-<p>&mdash;Grands dieux!... Robert!... De qui parles-tu?
-Qui fera-t-on mourir?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p>
-
-<p>Robert, tout animé, s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! notre pauvre République, parbleu!</p>
-
-<p>Mais Vincent laissa échapper un: «Ah!...»
-tellement indifférent, que l’indignation de Dalgrand
-tomba.</p>
-
-<p>&mdash;De qui croyais-tu donc que je parlais?</p>
-
-<p>&mdash;De personne... Je me fiche bien de ta politique!...</p>
-
-<p>Pourtant il n’osait tout de suite reparler de
-Gilberte. Sa nervosité remit Dalgrand sur la
-voie.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, je m’en fiche, pour le moment.
-Ce qui me préoccupe, comme je te le disais, c’est
-ma belle-sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous la mariez, dit l’autre avec une
-exaspération visible, tu n’en auras bientôt plus
-le souci.</p>
-
-<p>&mdash;Mais nous ne la marions pas, mon ami!
-Justement j’allais te dire qu’elle refuse un parti
-auquel tenait beaucoup le général.</p>
-
-<p>&mdash;Ah?... Elle refuse?...</p>
-
-<p>La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu’il
-ne trouva rien d’autre à dire. Et, comme Dalgrand
-n’ajouta pas autre chose tout de suite, il y
-eut un moment de silence presque gauche.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’aimes pas le sucre, n’est-ce pas? dit
-enfin M. de Villenoise, après en avoir mis machinalement
-six morceaux dans la tasse de son ami.
-Déjà il en saisissait un septième avec la pince.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit
-bonhomme! Tu es là qui me fabriques un sirop!...</p>
-
-<p>Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis
-en joie et bon enfant, tapa en riant sur le genou
-de son ancien camarade:</p>
-
-<p>&mdash;Si ton père s’y était pris comme ça pour
-fabriquer l’<span class="smcap">Apéritif Bertet</span>... Ah! mon pauvre
-garçon, tu ne serais pas vingt fois millionnaire!</p>
-
-<p>Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même,
-il se disait: «Elle a refusé un parti qui plaisait à
-son père... Elle m’aime!...» La joie et l’effroi de
-cette certitude paralysaient tout en lui, même le
-désir d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage
-sur ce prétendant qu’elle avait éconduit. Il
-ne trouvait plus la force de s’arracher à sa pensée
-intime, de composer sa physionomie, de prononcer
-des paroles. Il souhaitait ardemment de
-rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en allât.</p>
-
-<p>Cependant, celui-ci entrait dans des détails.
-Personnellement, il n’était pas fâché que ce mariage
-ne se fît pas. Gilberte avait bien raison de
-choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce
-thème, avec la franchise de sa nature ouverte et
-droite, avec l’exaltation joyeuse de ce qu’il croyait
-maintenant comprendre, et le désir difficilement
-réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier:
-«C’est toi qu’elle préfère... Elle a joliment raison!...»
-Mais ce qui l’ennuyait, c’était que
-M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>
-négative de Gilberte, et même allaient jusqu’à
-persécuter un peu la jeune fille à ce sujet.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda
-enfin M. de Villenoise.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! un très gentil garçon et un bon parti.
-Le vicomte Pierre de Bréville, un tout jeune capitaine
-qui vient de sortir breveté de l’École de
-Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du
-général... Excellente famille, vieux nom, fortune
-très passable... Bel homme avec cela... Et surtout
-grand favori de mon beau-père... C’était depuis
-longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage.
-Il aimait déjà le jeune de Bréville comme
-un fils.</p>
-
-<p>Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt.
-La préférence du général pour ce jeune
-homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas
-s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui,
-Vincent, comme à un parti possible pour Gilberte.
-L’idée que, sans même lui donner le temps
-de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que
-maintenant on regrettait cet autre, l’irritait contre
-M. Méricourt et contre la jeune M<sup>me</sup> Dalgrand.
-La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait
-son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait
-ses sentiments plus tendres.</p>
-
-<p>Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie
-en une affaire si délicate, il n’eût pas employé
-d’autre tactique pour décider Vincent à conquérir<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>
-sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au
-plus fin. Et s’il avait même deviné plus que le
-général et Lucienne, c’était uniquement par l’intuition
-de son amitié, par la clairvoyance de son
-cœur large et tendre.</p>
-
-<p>&mdash;Et... M<sup>lle</sup> Gilberte le connaît beaucoup ce...
-vicomte de Bréville?</p>
-
-<p>Déjà, il y avait de la haine dans l’accent avec
-lequel M. de Villenoise prononçait le nom de cet
-inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît
-pas comme homme, mais elle prétend qu’elle ne
-pourrait le souffrir comme mari.</p>
-
-<p>&mdash;De Bréville... répéta Vincent d’une voix
-changée. Mais je connais ce nom-là!</p>
-
-<p>&mdash;Tu l’auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand.
-Ou tu auras rencontré ces messieurs dans
-le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a
-son père, le comte de Bréville.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... cria Vincent, qui porta la main à son
-front, comme sous l’éclair d’un souvenir ou sous
-le choc d’une douleur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu’est-ce qui te prend? dit son ami.</p>
-
-<p>&mdash;Rien... Rien... Je croyais me rappeler...
-Mais je me trompe... oui, je me trompe. Je ne les
-connais pas du tout, ces de Bréville.</p>
-
-<p>Robert le considéra avec inquiétude. Décidément,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span>
-M. de Villenoise était plus compliqué qu’il
-ne l’avait cru. Quelque chose se passait en lui qui
-échappait à la perspicacité élémentaire de Dalgrand.
-Mais ce quelque chose allait-il compromettre
-la paix ou le bonheur de Gilberte? Non,
-par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert.
-Il ne laisserait pas son meilleur ami même faire
-le moindre chagrin à la chère petite sœur!</p>
-
-<p>Tandis que Vincent fumait en silence, et tout
-préoccupé, une espèce de remords vint à Dalgrand.
-Il se remémorait les anciennes théories de
-son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise
-professait jadis pour les jeunes filles... Sur
-quoi donc avait-il fondé l’espoir que ce sceptique
-aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à
-Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte
-aimait Vincent. De cela, Robert ne doutait plus.
-Mais n’avait-il pas trop à la légère imaginé que cet
-amour, inévitablement, deviendrait réciproque?</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un
-en face de l’autre, silencieux, contraints. Chacun
-craignait d’avoir trop montré sa pensée ou d’avoir
-trop paru comprendre celle qu’on voulait lui
-cacher. Brusquement, sans transition, ils se dirent
-adieu.</p>
-
-<p>Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation
-éclatèrent. Il marchait à travers les salons, il
-parlait tout haut. Ainsi, elle refusait de se marier!
-Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui,<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
-puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune
-promesse. Non, elle rejetait un beau parti,
-sans savoir même s’il songeait à elle, simplement
-pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne
-jamais être à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant!
-Un attendrissement infini gonflait le cœur du
-jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville
-surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie.
-Alors il s’emportait... la rougeur lui montait au
-visage... ses yeux étincelaient comme s’il eût
-aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah!
-quel soulagement s’il eût pu le rencontrer, le
-provoquer!... Sa colère enveloppait aussi le général
-Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment
-ces gens-là osaient-ils pousser Gilberte à
-épouser un homme qu’elle n’aimait pas?...</p>
-
-<p>Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il
-avait entendu ce nom pour la première fois. Mais
-à quelle occasion? L’agitation de ses idées l’empêchait
-d’interroger sa mémoire. Chaque fois
-qu’il tentait de remonter l’enchaînement de certains
-souvenirs, il se trouvait détourné par quelque
-battement fou de son cœur, et par une voix de
-triomphe criant au fond de lui: «Gilberte
-m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi qu’elle
-épousera!...»</p>
-
-<p>Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit
-les deux mains sur ses yeux, tâcha de réfléchir
-posément.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p>
-
-<p>Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville...
-comte de Bréville...», malgré le grincement de
-dents involontaire qui lui faisait hacher ces trois
-syllabes. Le son évoquerait une image. Et, en effet,
-soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis
-la jeune femme dans son costume d’homme, puis
-une silhouette masculine, un peu vague; et il
-entendit M<sup>me</sup> Marsan lui présenter cet étranger:
-«Le comte de Bréville...»</p>
-
-<p>Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur
-qui commandait à l’artiste le portrait de sa
-maîtresse... C’est cela... C’était le père.</p>
-
-<p>Alors, le mécontentement que jadis, à cette
-occasion, lui avait inspiré Sabine, vint se confondre
-avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait
-le nom de ce prétendant à la main de Gilberte.
-Une espèce de solidarité s’établit dans sa pensée
-entre M<sup>me</sup> Marsan et ces inconnus qui se mettaient
-en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait
-vu Sabine habillée en garçon et qui se permettait
-de faire poser chez elle on ne savait quelle créature,
-était le père du jeune homme qui demandait
-la main de M<sup>lle</sup> Méricourt. Une telle association
-d’idées exaspérait Vincent. Et, ses dispositions
-agressives ne pouvant se porter sur personne
-que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que,
-finalement, se tourna l’indignation du jeune
-homme.</p>
-
-<p>«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il,<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
-«je serais bien bête de ne pas reprendre la
-mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait de femme...
-Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me
-répondre. C’était une commande... Sabine est
-pauvre, et je ne pouvais lui interdire d’accepter
-ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les
-fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent
-toutes les audaces, tous les droits... Combien de
-fois a-t-elle revu ce comte de Bréville? Je n’en
-sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent
-peut-être... Ce projet de mariage pour son fils...
-Il lui en a sans doute parlé... Qui sait?... N’y
-serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant
-de finesse!... Et elle a pris ombrage de M<sup>lle</sup> Méricourt...
-Ah! si elle s’en est mêlée!...»</p>
-
-<p>Un geste de menace acheva le monologue de
-Vincent. Jamais un tel fonds d’aigreur ne s’était
-soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et découronnée
-de l’auréole d’amour. Jamais si pesante
-ne lui avait paru la chaîne qui le liait à cette
-femme.</p>
-
-<p>Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il
-avait sur le cœur la cuirasse de cruel dégoût qu’ont
-les amants lassés et qui fait d’eux les êtres les
-plus inconsciemment inhumains qui soient au
-monde. Il avait couru le long des rues pour venir&mdash;comme
-il courait autrefois dans l’impatience
-de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui,
-il ne se hâtait plus que vers la délivrance.<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
-Il se sentait la force de rompre. Et il ne doutait
-pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte.</p>
-
-<p>Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un
-cri de joie à le voir si tôt. Elle l’attendait à peine.
-Depuis quelque temps, il ne venait plus tous les
-soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise
-entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée.
-Elle se balançait dans un <i>rocking-chair</i> en regardant
-s’évanouir lentement le jour entre les paravents,
-les chevalets et les arbustes qui encombraient
-la vaste pièce. Son grand chien danois,
-Hirsow, se tenait immobile à côté d’elle, allongé
-sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa
-tête formidable et câline à la hauteur de la main
-que laissait pendre la jeune femme. Doucement,
-il soulevait de son front les doigts inertes, qui
-alors s’animaient un peu pour une distraite caresse.
-Ils étaient là tous deux depuis près d’une heure,
-perdus dans leur rêverie: elle, avec toute la douloureuse
-clairvoyance d’une pauvre créature humaine,
-qui voit s’émietter à chaque minute un peu
-de sa jeunesse et de sa joie; et lui, inconscient de
-l’imperceptible et incessante destruction, mais les
-yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie
-dont la nature ennoblit les prunelles de ses créatures
-muettes.</p>
-
-<p>Et, sans que Sabine eût fait un mouvement,
-elle se sentait maintenant rouler sur les joues tout
-un ruissellement de larmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p>
-
-<p>Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et
-que M. de Villenoise parut.</p>
-
-<p>Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en
-fut remué. Puis, tout de suite, il remarqua ses
-pleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine?</p>
-
-<p>Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers
-le vitrage encore clair. Elle lui montra des paupières
-lourdes et lasses, des joues un peu creusées,
-avec un double pli de tristesse qui mettait
-comme une ride de chaque côté de la bouche.
-Pauvre amie! Comme elle vieillissait! Vincent
-se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait
-d’elle plus encore que la colère de tout à l’heure.
-Il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pleuriez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c’est fini, tout à fait fini, puisque vous
-voilà.</p>
-
-<p>Mais, comme il ne l’embrassait pas, et qu’elle
-lui trouvait des yeux froids et singuliers, elle eut
-aux lèvres un nouveau tremblement d’angoisse.</p>
-
-<p>Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus
-en plus contre elle, à cause du supplice qu’elle
-infligeait à sa propre sensibilité. Pour échapper
-à un conflit de sentiments qui devenait intolérable,
-il chercha tout de suite le prétexte d’une
-explication. Dans l’espoir de découvrir et de
-deviner le portrait de femme commandé par le
-comte de Bréville, il se mit à parcourir l’atelier,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
-soulevant les draperies qui recouvraient certaines
-toiles, feuilletant les cartons remplis d’ébauches.
-D’abord, il affecta des gestes indifférents, tout en
-causant de choses et d’autres, mais bientôt il
-s’activa si sérieusement que Sabine en fit la remarque.</p>
-
-<p>&mdash;Vous cherchez quelque chose, mon ami?
-Attendez qu’on apporte de la lumière. Je suis sûre
-que vous ne distinguez plus une académie d’une
-nature morte.</p>
-
-<p>Il ne répondait pas. Elle insista:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi ce que vous voulez, Vincent? Je
-vous le donnerai.</p>
-
-<p>Brusquement, il déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Je cherche la maîtresse du comte de Bréville.
-Auriez-vous déjà livré le portrait?</p>
-
-<p>&mdash;Le portrait?... Mais je ne l’ai pas fait!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;D’abord, dit Sabine, je ne sais pas si c’était
-sa maîtresse. M. de Bréville est venu me demander
-de faire le portrait d’une dame, sans me la
-nommer ni me dire qui elle était. J’ai supposé
-quelque intrigue. Et je l’ai affirmé devant vous
-parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par bravade.</p>
-
-<p>&mdash;Comment était-elle, cette dame?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l’ai pas vue.</p>
-
-<p>&mdash;Le monsieur a renoncé à son projet?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Vincent, reprit Sabine avec une douceur
-grave. C’est moi qui ai refusé. Nous nous<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
-étions, vous et moi, querellés au sujet de cette
-commande. Il ne vous paraissait pas convenable
-que je l’acceptasse. J’ai écrit, dès le lendemain, à
-M. de Bréville pour le prier de ne plus compter
-sur moi.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible? s’écria de Villenoise.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté
-M<sup>me</sup> Marsan.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il
-est revenu? Il a insisté?</p>
-
-<p>&mdash;Les termes de ma lettre étaient tels qu’il a
-jugé toute démarche inutile.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne
-connaissez pas son fils?</p>
-
-<p>&mdash;Son fils?... Je ne savais pas qu’il en eût
-un.</p>
-
-<p>Comme aucune parole de M. de Villenoise ne
-passait inaperçue pour Sabine, elle reprit avec
-intérêt:</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que ce fils? Pourquoi m’en parlez-vous?</p>
-
-<p>Il détourna son attention&mdash;d’une façon qu’elle
-remarqua encore&mdash;et il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais c’est un gros sacrifice que vous avez
-fait à ma susceptibilité en refusant ce portrait!
-Vous me mettez dans un grand embarras, ma
-chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?...</p>
-
-<p>Elle s’écria: «Oh!...» avec une intonation de
-reproche. Puis elle courut à lui, l’entoura de ses<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
-bras, mit son visage sous les lèvres du jeune
-homme, et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi seulement que tu es content!</p>
-
-<p>Pouvait-il ne pas incliner la tête et ne pas
-donner ce baiser qu’elle attendait en récompense?...</p>
-
-<table id="t02" summary="t02">
-
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-</tr>
-
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-</tr>
-
-</table>
-
-<p>Ainsi se terminait la scène qu’il avait provoquée,
-l’explication qui devait amener quelque
-violence, lui fournir un prétexte de rupture!...
-Mais aussi, c’était une fatalité! Cette femme,
-dont les fureurs le lassaient autrefois, avait toutes
-les humilités, toutes les délicatesses, lorsque, précisément,
-il souhaitait que cette nature emportée
-surexcitât son propre courage jusqu’au déchirement
-de la séparation. Pourquoi donc était-elle
-si complexe? Physiquement aussi, elle se transformait
-suivant les heures. Dans cette soirée, où il
-l’avait d’abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu’il
-l’examinait de son regard dur, il la vit si bien se
-transfigurer dans la joie, sous son désir réveillé,
-sous sa caresse, qu’il en fut repris jusqu’à l’enivrement.</p>
-
-<p>Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas
-en de telles diversités d’intentions, de sensations,
-de jugements, qu’il éprouvait à la fin la soif de
-ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser
-emporter par le torrent de sa nature mystérieuse<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span>
-comme la feuille sur le ruisseau, au hasard, sans
-réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas possible.
-Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait
-la suivre sans marcher vers quelque mauvaise
-action. N’avait-il pas déjà dévié de ce que commande
-l’honneur? En songeant à cet amour pour
-Gilberte qu’il apportait dans son cœur chez Sabine,
-et en se rappelant les paroles de passion qui
-lui étaient ensuite échappées entre les bras de sa
-maîtresse, il se frappa le front comme un coupable
-lorsqu’il se retrouva dans le silence et
-dans la solitude de la nuit, au fond de son hôtel
-muet.</p>
-
-<p>«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti
-prendre? Un homme s’est-il jamais trouvé dans
-une si cruelle situation?»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/d.jpg" width="100" height="101" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Dans</span> une royale avenue de châtaigniers séculaires,
-parmi les ombres verdoyantes
-et les clartés joyeuses d’une matinée
-d’août, un jeune homme conduisait un break à
-deux chevaux.</p>
-
-<p>C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise
-pour aller chercher les Méricourt et les
-Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le
-fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde
-avenue, on pouvait apercevoir la façade de
-brique et de pierre, les hautes toitures d’ardoises,
-les tourelles à poivrières, de son joli château moderne,
-si ingénieusement copié sur des estampes
-du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle représentant l’ancienne demeure
-des seigneurs de Villenoise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p>
-
-<p>Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain,
-dont le séparait un bois, se dressaient des
-corps de bâtiment rectangulaires, à murs blancs,
-à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément,
-sans linteaux ouvragés ni balcons de fer
-artistiques. Là, se fabriquait l’<span class="smcap">APÉRITIF</span>. Autour de
-l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On était
-satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le
-nom de M. Vincent y était populaire. La veille
-encore, le jeune maître, en les parcourant, avait
-vu les visages rayonner là où il passait. Un mot
-de lui avait éloigné quelques menaces de misères
-matérielles et morales. Il avait, par le don d’une
-petite dot, rendu possible un mariage; appelé de
-Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet
-d’un enfant blessé; réconcilié deux frères qui
-allaient en venir au procès. Les sourires, les regards
-heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans
-une de ces réflexions paradoxales que les gens
-trop comblés par la fortune se plaisent à formuler,
-il s’était dit: «Je donne le bonheur que je
-ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à
-envier le plus humble de ces manœuvres.»</p>
-
-<p>Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait
-au devant de Gilberte.</p>
-
-<p>Pour la fuir, pour rompre définitivement avec
-le rêve de la conquérir et de la posséder, Vincent
-s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans, d’ailleurs,
-vers cette époque, il venait passer plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span>
-semaines dans son château. Ce séjour ne le séparait
-pas de Sabine, au contraire. Sur les confins
-de sa vaste propriété, dans une direction opposée
-à l’usine, près d’un village dont aucun habitant
-ne comptait parmi ses ouvriers, M. de Villenoise
-avait acheté une villa, où, tous les étés, Sabine
-s’installait avec sa fidèle femme de chambre,
-Estelle.</p>
-
-<p>Là, Vincent lui rendait régulièrement visite,
-comme à Paris; et, comme à Paris, leurs rendez-vous
-n’avaient jamais lieu ailleurs que chez
-M<sup>me</sup> Marsan. Cette femme absolue et fière ne
-fréquentait pas plus le château de Villenoise que
-l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout au plus elle
-consentait à se promener au bras de son ami dans
-les parties sauvages du domaine, qui contenait
-des sites célèbres par leur caractère pittoresque.
-Vincent, qui se rendait toujours chez elle à cheval
-et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie
-inoccupée de la villa. Il ôtait lui-même le
-harnachement de sa bête, lui passait un licol, lui
-donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans
-les bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade,
-il avait vite fait de seller et de brider son
-cheval.</p>
-
-<p>C’était ce genre de vie que le jeune homme
-avait repris depuis le commencement du mois
-d’août. Après bien des luttes, il en était arrivé à
-se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span>
-droit d’assassiner moralement la pauvre créature
-qui ne possédait que lui au monde et qui avait
-tout perdu à cause de lui. Elle n’était pas parfaite;
-il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne
-l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est
-vrai, souffrirait de sa résolution. Mais le mal serait
-moins profond dans le cœur de cette belle
-jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler,
-toutes les perspectives du bonheur humain.
-D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses sentiments à
-Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait
-faits à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se
-devait, puisque à celle-ci il s’était donné, il s’était
-promis pour toujours.</p>
-
-<p>Vincent, une fois de plus, se répétait de tels
-raisonnements, en conduisant son break vers la
-gare où il allait retrouver ses amis.</p>
-
-<p>Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté,
-car, à l’idée qu’il allait revoir M<sup>lle</sup> Méricourt, qu’il
-passerait toute la journée près d’elle, une émotion
-l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait
-les battements de son cœur.</p>
-
-<p>C’est qu’il s’était imposé un devoir pour cette
-entrevue,&mdash;qu’il avait acceptée exprès, s’il ne l’avait
-pas provoquée lui-même. L’initiative de cette
-partie de campagne revenait, en effet, à Dalgrand.
-Mais M. de Villenoise y avait vu l’occasion
-de détruire volontairement dans le cœur de Gilberte
-un espoir que la loyauté lui défendait d’y<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span>
-laisser grandir. Aujourd’hui même il voulait, à
-tout prix, d’une façon quelconque, briser l’entente
-inexprimée, si délicieusement douce, qui,
-presque inconsciemment des deux côtés, s’était
-établie entre la jeune fille et lui-même. A quel
-moment précis était née cette chose insaisissable
-et si troublante? Quelle en était maintenant la
-puissance?... Il n’en savait rien, sa conscience ne
-lui reprochait nulle tentative de séduction volontaire.
-Toutefois, si elle l’avertissait un peu tard,
-cette conscience, elle parlait enfin clairement:
-il ne pouvait continuer avec Gilberte son flirt
-dangereux sans devenir un malhonnête homme.</p>
-
-<p>Mais comment, à quelle minute, par quelle attitude
-ou quelles paroles, trouverait-il l’énergie
-de faire croire à cette adorée enfant qu’il ne l’avait
-jamais aimée?...</p>
-
-<p>Le break s’arrêta devant la station du chemin
-de fer,&mdash;une station peu fréquentée du département
-de l’Eure. De petits bâtiments neufs, deux
-rangs de marronniers aux troncs gros comme le
-doigt, portant un maigre bouquet de feuilles, un
-quai recouvert d’une forte couche de cailloux, une
-lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment
-sous le soleil. De part et d’autre, la voie double
-allongeait ses quatre lignes de fer.</p>
-
-<p>Vincent donna les rênes au domestique immobile
-sur le siège à côté de lui, sauta à terre, traversa
-la salle d’attente. Des employés s’empressèrent<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
-de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un
-quart d’heure; il était arrivé trop tôt.</p>
-
-<p>Un roulement lointain qui grandit de seconde
-en seconde. Un coup de sifflet qui fit tressaillir
-Vincent comme un cheval trop nerveux. Puis le
-train qui s’arrête, des portières qui s’ouvrent, des
-exclamations qui partent, des mains qui se tendent.
-Et la peur qu’elle ne fût pas venue avec les autres,
-en ne la voyant pas descendre tout de suite!....</p>
-
-<p>Elle sauta sur le quai la dernière, visiblement
-émue elle-même, et jolie, ah! si jolie!... d’un tel
-éclat de jeunesse, avec sa peau laiteuse et nacrée,
-ses joues de fleur, ses yeux d’enfant!...</p>
-
-<p>Elle portait une robe de batiste claire, un
-grand col de guipure retombant sur les manches
-bouffantes autour du cou découvert. Et son chapeau
-de paille très large, orné d’un gros nœud
-de taffetas glacé, était garni sur le bord d’une
-dentelle qui retombait, mettant le frisson d’une
-ombre fine sur ce visage délicieux.</p>
-
-<p>Lucienne Dalgrand était bien jolie aussi, dans
-une légère toilette, un peu plus sérieuse que celle
-de sa sœur, mais aussi frêle d’étoffe et fraîche
-de coloris,&mdash;une de ces toilettes qui font que
-les femmes, chaque été, ont l’air de s’épanouir à
-nouveau comme les corolles des parterres.</p>
-
-<p>Le général et son gendre, à côté de toute cette
-jeunesse et de toute cette grâce, personnifiaient
-l’élégance et la force masculines, le vieillard par<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
-sa belle tenue militaire, le jeune homme par sa
-robuste apparence et sa mâle physionomie.</p>
-
-<p>Derrière eux venait une femme de chambre,
-qui portait les manteaux contre la fraîcheur du
-soir et la valise contenant le matériel de nuit,
-car, le voyage étant de deux longues heures, on
-ne repartirait sans doute que le lendemain matin.</p>
-
-<p>M. de Villenoise fit monter cette femme sur
-le siège, à côté du domestique, qui devait conduire.
-Lui-même s’assit dans le break avec ses
-invités.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, il n’eut plus conscience
-que de l’affreux effort nécessité par le rôle qu’il
-s’était tracé. Ne rencontrer les beaux regards de
-Gilberte qu’avec une prunelle inerte, impénétrable;
-s’occuper de ses hôtes avec des prévenances
-égales, sans aucune nuance de galanterie
-envers la jeune fille; mettre dans sa voix la même
-indifférence que dans ses yeux quand il s’adressait
-à elle; alourdir même et souligner cette indifférence,
-pour qu’elle en sentît l’intention. Il
-en était réduit à souhaiter qu’elle comprît trop,
-qu’elle s’offensât,&mdash;car il redoutait moins sa colère
-que sa douleur, et il savait que le ressentiment
-est le brûlant remède qui cautérise les plaies
-du cœur.</p>
-
-<p>Hélas! la voiture avait à peine franchi la royale
-avenue de châtaigniers séculaires, elle tournait
-seulement devant le perron du château, que Vincent<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span>
-avait pu voir passer, au fond des transparentes
-prunelles brunes de Gilberte, comme
-l’ombre d’une naïve angoisse.</p>
-
-<p>Cette angoisse grandit, resserra son étau, devint
-presque visible, à mesure que s’accentuait la
-froideur étudiée de M. de Villenoise. Les nuances
-d’attitude auxquelles il s’appliqua devaient passer
-inaperçues pour trois de ses invités. Mais celle
-pour qui se jouait son pénible rôle ne pouvait
-guère s’y méprendre, et ne s’y méprit pas.</p>
-
-<p>On déjeuna longuement dans la salle à manger
-immense et haute, où le déroulement des tapisseries
-anciennes couvrait les murs d’une obscurité
-verdoyante d’où semblait émaner de la fraîcheur.
-On alla prendre le café dans une grotte artificielle,
-au bord d’une nappe d’eau tout encadrée
-par des feuillages. Puis, quand la chaleur du jour
-fut un peu tombée, M. de Villenoise proposa de
-monter en voiture pour visiter le domaine.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous promènerai aujourd’hui dans les
-bois, dit-il. Et demain, quand vous serez bien
-reposés, je vous montrerai l’usine.</p>
-
-<p>&mdash;Demain! s’écria Dalgrand. Demain, moi,
-je serai loin, mon cher.</p>
-
-<p>Vincent protesta, mais avec modération. Il
-souhaitait les voir partir tous, ne se sentant pas
-sûr de lui si son supplice se prolongeait. Pourtant
-il déclara que, si les affaires rappelaient son
-ami, du moins il garderait à Villenoise le général<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-et ces dames. Gilberte rougit et regarda son
-père:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! papa, tu sais bien... murmura-t-elle.</p>
-
-<p>M. Méricourt, surpris, tâcha de deviner le désir
-de sa fille. Comprenant à un imperceptible
-mouvement de tête qu’elle lui dictait un refus,
-il se mit à parler au hasard d’une visite d’un chef
-de corps d’armée, qu’il attendait d’un jour à
-l’autre au manège de l’École de Guerre.</p>
-
-<p>Vincent les observait. Il eut froid au cœur en
-constatant le prompt succès de sa tactique. C’en
-était fait. La pauvre enfant ne songeait plus qu’à
-fuir. Déjà!... Comme il suffisait de peu de chose
-pour effarer cet ombrageux et délicat sentiment
-qu’elle portait en elle et quelle croyait si bien
-caché! Il oublia de tenter même une insistance
-polie. Et Lucienne, qui déclarait ne pas vouloir
-quitter son Robert, fut toute gênée du silence de
-glace dans lequel tomba sa petite phrase d’épouse
-amoureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, reprit enfin M. de Villenoise&mdash;avec
-une tristesse que l’on put attribuer au désappointement
-de ne pas retenir ses hôtes,&mdash;il
-faut alors opter entre les bois et l’usine, car nous
-ne pouvons tout parcourir en une après-midi,
-surtout qu’il est déjà trois heures, ajouta-t-il en
-consultant sa montre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l’usine, s’écria Dalgrand. Je tiens à y
-conduire le général. Il y a là une cité ouvrière<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>
-modèle qui vaut le voyage de Paris à Villenoise.
-Quant à tes bois, mon petit... Nous avons celui
-de Boulogne, où je mènerai ces dames par compensation.</p>
-
-<p>&mdash;Nous le connaissons, dit Lucienne.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle erreur! protesta Robert. Il n’y a pas
-une Parisienne qui connaisse le bois de Boulogne.
-Pour vous, c’est l’avenue des Acacias, celle des
-Poteaux et la pelouse de Longchamps. Je vous y
-montrerai des petits coins!... Vous pourrez vous
-y croire à cent lieues de la capitale, sous les bocages
-de l’ami Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais chez moi, riposta de Villenoise,
-vous pourriez, mesdames, vous croire à trois cents
-lieues, dans quelque pays de montagnes. J’ai un
-éboulement de rochers, une cascade...</p>
-
-<p>&mdash;Bah! reprit Robert en riant, c’est une charretée
-de pierres qu’il a fait porter dans un petit
-ravin... Et quant à sa cascade... figurez-vous une
-gouttière crevée en temps d’orage... Et encore la
-gouttière est plus grandiose.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es méchant, dit Lucienne à son mari.
-Moi, je veux voir le chaos de rochers, la cataracte!</p>
-
-<p>Elle amplifiait les mots en riant de sa malice.
-Et elle ajouta, avec une petite moue:</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, les usines, tu sais... j’ai assez de
-la nôtre.</p>
-
-<p>Les taquineries et les pourparlers durèrent encore<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span>
-un moment. A la fin, il fut décidé qu’on se
-diviserait en deux groupes. Dalgrand, qui connaissait
-la cité ouvrière, y accompagnerait le général.
-Le directeur de l’usine montrerait à ces
-messieurs les dernières innovations. Quant à ces
-dames, elles iraient avec Vincent visiter les beautés
-naturelles de la forêt, ce qu’on appelait dans
-le pays: le Puits du Diable, la Fontaine aux Pins
-et le Salon des Fées,&mdash;noms fantastiques, dont,
-malgré les railleries de Dalgrand, s’excitaient les
-imaginations de Lucienne et de Gilberte.</p>
-
-<p>Deux voitures furent attelées: une charrette
-anglaise que Dalgrand conduisit, ayant à ses
-côtés le général; et une victoria, dans laquelle
-Vincent s’assit à reculons, faisant face aux deux
-jeunes femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne craignez pas, j’espère, de marcher,
-ni même de grimper un peu? leur demanda-t-il.
-Nous ne pourrons aller aux endroits les plus curieux
-par les allées carrossables.</p>
-
-<p>Robert, qui entendit cette observation, se retourna.</p>
-
-<p>&mdash;Luce, ne te fatigue pas! cria-t-il à sa femme.
-Je ne veux pas qu’elle grimpe dans de mauvais
-chemins! poursuivit-il d’un air significatif en cherchant
-les yeux de Vincent.</p>
-
-<p>Celui-ci fit: «Ah! très bien!» tandis que Lucienne
-devenait très rouge et murmurait d’un ton
-de reproche: «Oh! Robert...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p>
-
-<p>Dalgrand reprit impitoyablement:</p>
-
-<p>&mdash;S’il faut escalader des sentiers de chèvres,
-emmène Gilberte. Ce sera son affaire. Mais tu
-me feras plaisir de laisser Luce dans la voiture.</p>
-
-<p>Là-dessus, le constructeur, riant de son propre
-machiavélisme, de sa précaution à deux fins, fit
-légèrement claquer son fouet et partit.</p>
-
-<p>«Comme cela,» pensa-t-il, «la petite maman
-future ne compromettra pas notre grand espoir,
-et si, comme je le crois, Vincent et Gilberte ont
-quelque chose à se dire, ils saisiront le prétexte
-que je leur fournis de s’offrir un tête-à-tête.»</p>
-
-<p>&mdash;Allez d’abord au Salon des Fées, dit à son
-cocher M. de Villenoise. Vous passerez par le
-Chêne au Pendu, ajouta-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Le Chêne au Pendu! s’écrièrent ensemble
-Gilberte et Lucienne.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous ne verrez pas de squelette aux
-branches, dit Vincent.</p>
-
-<p>Il raconta la légende. Un des anciens seigneurs
-de Villenoise était venu se pendre là par désespoir
-d’amour.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas une mort de gentilhomme,
-remarqua Lucienne.</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux supprimer «gentil», ajouta vivement
-Gilberte.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire, mademoiselle? demanda
-Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Que les hommes ne se tuent pas par amour,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span>
-prononça gravement la jeune fille. Ils ne savent
-pas aimer jusqu’à la mort. Quand ils se tuent,
-c’est qu’un venin d’orgueil ou d’intérêt rend mortelle
-leur blessure d’amour.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit Lucienne stupéfaite. Où es-tu
-devenue si savante, petite fille?</p>
-
-<p>M. de Villenoise dit seulement:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes sévère pour nous, mademoiselle.</p>
-
-<p>Il était devenu tout pâle. Pourquoi avait-elle
-prononcé les mots d’orgueil et d’intérêt? Se
-croyait-elle dédaignée par lui à cause de l’inégalité
-de leurs fortunes? Elle, qui n’avait aucun
-avantage social à partager avec celui qu’elle épouserait,
-ne se sentait-elle pas froissée par l’étalage
-de son luxe, à lui, Vincent, au moment où il se
-détournait d’elle? Ah! brute qu’il était d’avoir
-choisi pour sa muette rupture le décor de ce
-château fastueux, de ces bois dont il avait, par
-comble de maladresse, vanté lui-même les beautés!</p>
-
-<p>La voiture s’arrêtait. On était devant le Chêne
-au Pendu.</p>
-
-<p>Au milieu du carrefour se dressait un de ces
-chênes séculaires, dont l’aspect rapetisse et humilie
-l’existence humaine. C’était un arbre parfaitement
-beau, un chef-d’œuvre de la patiente Nature.
-Son tronc, qui mesurait quatre mètres de
-tour à la base, s’élevait d’un jet puissant, tout
-droit, jusqu’à la naissance des grosses branches.<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span>
-Là, il se divisait; il étendait des bras d’une incroyable
-force, portant avec une fermeté sans lassitude,
-sur une circonférence prodigieuse, des
-monceaux de ramures et de feuillages. Au centre,
-le fût robuste continuait de monter comme une
-colonne, soutenant l’édifice de verdure, le dôme
-d’ombre et de mystérieuse vie, où l’on devinait
-des palpitations de sève et des bruissements
-d’ailes, les frissons de joie du colosse mêlés aux
-tressaillements voluptueux des insectes et des
-oiseaux qu’il abritait par milliers. Il avait une physionomie,
-cet arbre, presque un reflet d’âme, une
-expression d’orgueil et d’énergie vitale, avec un
-peu du calme et de la bonté des forts, et, dans
-son immobilité de rêve, comme le flottant souvenir
-du passé millénaire. Puis, ce qu’on admirait
-encore, c’était, sur tout cet âge et sur toute cette
-force, la grâce puérile des bouquets de feuilles,
-ces feuilles menues et découpées du chêne, qui
-semblaient, sur ce front formidable, friser comme
-une folle et verte chevelure.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il est splendide, cet arbre! s’écria Gilberte.</p>
-
-<p>Lucienne ne disait rien, souriait vaguement&mdash;moins
-au spectacle extérieur peut-être qu’à quelque
-pensée intime.</p>
-
-<p>M. de Villenoise eut un petit mouvement d’épaules
-dédaigneux.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! c’est un chêne comme tous les autres,<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span>
-du bois à brûler, dit-il... Vous pouvez marcher,
-Armand, cria-t-il à son cocher.</p>
-
-<p>Gilberte vit une nouvelle petite agression
-sourde dans ce mépris voulu d’une belle chose
-qu’elle admirait. Entre deux êtres qui ne peuvent
-s’expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence.
-Mais, en parlant de «brûler», Vincent
-était sincère. Il aurait mieux aimé maintenant
-mettre le feu à sa forêt que d’y faire ce qu’il appelait
-en lui-même avec rage «le tour du propriétaire».</p>
-
-<p>Pour atteindre le Salon des Fées, il fallut, malgré
-la défense de Robert à Lucienne, descendre
-de voiture.</p>
-
-<p>&mdash;C’est à deux pas, disait Vincent, et par une
-allée très douce.</p>
-
-<p>En effet, au bout de quelques minutes, on se
-trouva dans un petit cirque de verdure, très curieusement
-entouré d’un côté par une muraille
-circulaire de rocher à pic.</p>
-
-<p>Les deux sœurs s’étonnèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! du granit!</p>
-
-<p>Elles ne s’y attendaient pas.</p>
-
-<p>&mdash;C’est en effet de la roche dure, expliqua
-M. de Villenoise. Et voilà pourquoi on fait l’honneur
-à ce petit accident de terrain de le considérer
-comme une curiosité naturelle. Ce pauvre bloc
-de pierre a aussi le mérite d’être un peu historique.
-On prétend que l’ancien manoir féodal de<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span>
-Villenoise devait se dresser au sommet, et non
-pas dans le vallon plus riant mais trop accessible
-où se trouve l’habitation actuelle.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a donc de l’espace là-haut? demanda
-Lucienne avec un mouvement de tête vers le faîte
-du rocher.</p>
-
-<p>&mdash;Pas beaucoup, mais il pouvait y en avoir
-davantage autrefois. Car il s’est produit un éboulement,
-de date relativement récente. Des blocs
-se sont détachés du côté opposé à celui-ci. Ils
-ont laissé entre eux et la colline une espèce de
-fissure assez bizarre, qu’on appelle le Puits du
-Diable. Mais, pour voir cela, il faudrait grimper
-là-haut.</p>
-
-<p>&mdash;Nous irons! s’écria Lucienne.</p>
-
-<p>&mdash;Et la défense de Robert?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dalgrand prit l’air piteux d’un enfant partagé
-entre la tentation d’une espièglerie et la peur
-d’une pénitence.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit Vincent qui devinait la cause des
-précautions imposées par Dalgrand, je n’en
-prends pas la responsabilité. Réellement, chère
-madame, ce serait pour vous une grande fatigue,
-et, peut-être, un petit danger.</p>
-
-<p>Lucienne réfléchit un instant, puis, très vite,
-comme frappée d’une idée, elle déclara:</p>
-
-<p>&mdash;Très bien! je vous attends ici. Vous allez
-monter avec Gilberte.</p>
-
-<p>Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span>
-peu tard, mais très clairement, Lucienne venait
-de s’aviser qu’il y avait opportunité sans doute à
-ménager un tête-à-tête entre M. de Villenoise et
-sa sœur, et que peut-être cela entrait dans les
-intentions secrètes de Robert. Du moment qu’elle
-croyait suivre une volonté de son mari, elle devenait
-intraitable. Elle s’arrangea si bien, que,
-sans une affectation ridicule, les deux jeunes
-gens ne pouvaient plus refuser de partir ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Vincent, il faudra bien nous donner
-un grand quart d’heure, parce que nous monterons
-par ce sentier et nous reviendrons par là.&mdash;Il
-désignait une petite allée qui s’enfonçait
-dans la verdure.&mdash;M<sup>lle</sup> Gilberte verra en même
-temps ce que nous appelons la Fontaine aux
-Pins.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, dit Lucienne, qui s’assit sur un des
-sièges en apparence naturels disposés çà et là
-dans le salon de verdure.</p>
-
-<p>Le sentier, en s’élevant autour du rocher, devenait
-tout de suite abrupt. A plusieurs reprises,
-malgré l’agilité de Gilberte, M. de Villenoise dut
-lui donner la main. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent
-un mot, si ce n’est le: «Permettez, mademoiselle»,
-avec lequel le jeune homme offrit
-son appui momentané.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils arrivèrent en haut, M<sup>lle</sup> Méricourt
-eut une surprise. Elle ne s’était pas rendu compte<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
-de l’élévation atteinte, et elle fut stupéfaite de
-voir à ses pieds moutonner les cimes d’arbres.
-C’était comme une mer aux flots immobiles et
-sombres. Cela s’étendait de toutes parts autour
-de l’îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture de
-forêts, des terres de culture dorées par les épis,
-des prairies vertes et, plus loin encore, des lointains
-bleuâtres se déployaient. La coupole d’un
-ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente
-gigantesque de toile azur, mangée de soleil.
-D’abord Gilberte vit tout cela confusément. Mais,
-peu à peu, elle distingua le château, avec ses toitures
-incendiées de lumière; puis, comme un
-grand tapis presque noir déroulé sur la claire verdure
-du parc anglais, les châtaigniers de l’avenue.
-Vers l’horizon, un amas de briques rouges coupé
-de lignes régulières et le panache gris d’une haute
-cheminée indiquaient les bâtiments de l’usine et
-de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à la
-lisière des bois, on apercevait une maison isolée
-entre les massifs d’un jardin, et, à quelque distance,
-un village. La jeune fille en demanda le
-nom. Vincent dit: «Je ne sais plus.» Puis il se
-détourna. La présence de Sabine, là-bas, lui semblait
-remplir l’espace.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté,
-mademoiselle. Voici ce qu’on appelle le Puits du
-Diable.</p>
-
-<p>Gilberte se pencha sur une anfractuosité d’aspect<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span>
-sinistre. Entre les végétations qui en voilaient
-les bords, l’œil plongeait dans un trou obscur
-dont il était impossible d’évaluer la profondeur.</p>
-
-<p>&mdash;Les paysans, dit encore M. de Villenoise,
-prétendent que ce sont les oubliettes du château-fort
-qu’on croit avoir autrefois existé sur cet observatoire
-naturel. Mais l’excavation n’a pu être
-creusée de main d’homme à même le roc. D’ailleurs,
-je doute qu’on ait jamais rien construit ici.
-Mes recherches ne m’ont pas fait découvrir la
-moindre trace d’une fondation quelconque.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c’est curieux, observa Gilberte, surtout
-dans un pays presque plat, peu accidenté
-comme celui-ci...</p>
-
-<p>Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur
-lequel des légendes couraient. Soudain elle se
-tourna, cherchant quelque chose à terre.</p>
-
-<p>&mdash;Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou,
-dit-elle.</p>
-
-<p>Vincent ramassa une assez forte pierre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera
-pas grand effet. La chute s’assourdit sur un fond
-vaseux ou sur des mousses.</p>
-
-<p>Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas
-jusqu’à cinq, puis on entendit un choc sourd, un
-son mou, qui monta comme un soupir étouffé.</p>
-
-<p>&mdash;Cela fait froid dans le dos, dit Gilberte.
-Allons, retournons vers Lucienne.</p>
-
-<p>Ils suivirent un autre petit chemin, d’une pente<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
-plus douce que le premier. Bientôt des pins apparurent.
-De ce côté, on avait l’illusion d’un coin
-de montagne. Une source filtrant parmi des
-pierres, et tombant d’une hauteur de deux mètres,
-prenait des airs de cascade. C’était la Fontaine
-aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur
-ses mains la caresse froide de l’eau. M. de Villenoise,
-immobile, la regardait faire. Elle se tenait
-dans une pose charmante, le buste légèrement
-incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas
-mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient
-tout roses de chaleur, tandis que, sous le ruissellement,
-ses mains prenaient une blancheur de
-marbre.</p>
-
-<p>Une émotion passa dans les yeux de Vincent.
-A ce moment, elle se tourna, souriante, par une
-intuition de femme se sentant contemplée, admirée...
-Et un grand frisson d’amour fit tressaillir à
-l’unisson ces deux êtres, dans ce lieu plein de
-mystère, de fraîcheur, de silence. Un rayon de
-bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune
-fille... Mais ce ne fut qu’un éclair. Déjà M. de
-Villenoise s’était ressaisi. Comprenant que sa
-courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur
-de la matinée, que se laisser surprendre ainsi
-c’était jouer avec cette enfant le jeu le plus cruel,
-il prit tout à coup une résolution extraordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je
-suis indiscret, mais j’aime tant mon ami Dalgrand,<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
-je porte un si vif intérêt à sa famille, à la
-vôtre...</p>
-
-<p>Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait prévoir
-ce qu’il allait lui dire, mais, au seul ton qu’il
-avait pris, elle pâlissait. Ses joues si animées devenaient
-blanches, comme ses mains de marbre
-sous le ruissellement de la source. Elle les avait
-retirées, d’ailleurs, ses mains, en faisant un mouvement
-vers le jeune homme, et elle ne les tenait
-plus sous la froide caresse de l’eau. Malgré cela,
-elle les tendait toujours, ne sachant plus, dans son
-trouble, ce qu’elle faisait. Et des gouttes roulaient
-sur les doigts blancs, puis tombaient à terre,
-comme des larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, mademoiselle, j’aborde un sujet
-bien délicat... un sujet qui ne me concerne en
-rien. Mais j’ai vu Robert si préoccupé, si affligé...
-Je sais que votre père et votre sœur y tiennent
-tant!...</p>
-
-<p>&mdash;Tiennent tant à quoi?... Mais parlez donc,
-monsieur?...</p>
-
-<p>Maintenant les mains blanches avaient un léger
-tremblement; les gouttes d’eau tombaient plus
-vite à terre, comme des pleurs qui se précipitent.</p>
-
-<p>Vincent prononça d’une voix qui s’étranglait:</p>
-
-<p>&mdash;A... A votre mariage... avec... avec M. de
-Bréville.</p>
-
-<p>Violemment la couleur revint au visage de Gilberte.<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span>
-Les deux petites mains mouillées se haussèrent
-vers sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;On vous a chargé... balbutia-t-elle, de me
-parler?...</p>
-
-<p>&mdash;On ne m’a chargé de rien, mademoiselle.
-J’ai seulement imaginé qu’un conseil... d’ami...</p>
-
-<p>&mdash;Un conseil en faveur de ce mariage?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, oui, mademoiselle... Vos parents
-le désirent.</p>
-
-<p>Elle resta muette un moment, le regardant bien
-en face. Une expression un peu égarée élargissait
-ses grands yeux. Elle ne comprenait pas. Elle
-attendait sans doute qu’il dît quelque chose
-d’autre. Un espoir la soutenait encore. Peut-être
-M. de Villenoise voulait-il l’éprouver? Ou bien il
-parlait par dépit... Mais non!... A mesure que les
-idées se classaient dans sa tête, il devenait plus
-impossible à la jeune fille de prendre cette bizarre
-sortie pour une déclaration. D’ailleurs Vincent
-n’ajoutait plus rien. Ce qu’il avait à dire était
-dit. Il comptait donc sur sa perspicacité, ou plutôt
-il croyait avoir été suffisamment clair. Tout à
-coup, elle pénétra son intention, comme par une
-lueur affreuse.</p>
-
-<p>Elle pensa: «Ah! quelle honte!»</p>
-
-<p>Puis elle voulut composer son visage, prendre
-un air indifférent, ou bien étaler de la dignité, ou
-encore essayer de l’ironie. Le désir de se montrer
-à lui comme elle devait être l’emporta un instant<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-sur l’élan de désespoir qui lui arrachait le cœur.
-Un rôle à jouer s’ébaucha dans sa tête. Elle crut
-s’entendre qui disait: «Mais certainement, monsieur,
-j’épouserai M. de Bréville. Voulez-vous me
-faire le plaisir d’être mon témoin?»</p>
-
-<p>Toutefois, du fond de sa nature, un grand soulèvement
-de sincérité monta comme un flot, emporta
-les frêles réminiscences de quelques lectures
-romanesques ou les leçons de mondaine
-hypocrisie.</p>
-
-<p>Elle dit avec une parfaite simplicité:</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, je n’épouserai pas M. de
-Bréville. Mais je ne compte épouser personne
-d’autre. Je ne me marierai jamais.</p>
-
-<p>Puis elle se détourna et se remit à descendre
-le chemin.</p>
-
-<p>Et ce fut tout. Vincent n’eut qu’à la suivre.
-Derrière elle, il marchait d’un pas lourd, les yeux
-vers le sol, comme un coupable. Il n’osait même
-plus la regarder. Il ne se sentait plus le droit de
-se réjouir la vue, comme tout à l’heure, par les
-lignes et la démarche de cette jolie fille, par la
-fraîcheur de cette nuque et le reflet de ces cheveux,
-par la souplesse de cette taille, par toute
-cette radieuse jeunesse, qu’il venait de ravager
-d’une telle blessure. Il avait peur, à quelque signe,
-de reconnaître le désastre dont il était la cause.
-Et, tout en restant confondu par la fermeté, par
-la franchise de cette enfant, il écoutait aussi en<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>
-lui-même le cri de son propre amour qui la rappelait
-d’une clameur éperdue.</p>
-
-<p>Mais, soudain, il crut à quelque miracle. Gilberte,
-avec une exclamation affolée, sautait en
-arrière, se jetait presque entre ses bras. Vincent la
-saisit. Et, une fois de plus, la volonté du jeune
-homme chancela. Il allait s’écrier: «Non, non,
-c’est impossible!... Je ne puis renoncer à vous, je
-vous aime!...» lorsque M<sup>lle</sup> Méricourt murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Un homme... là... Ah! que j’ai eu peur!</p>
-
-<p>M. de Villenoise, étonné, courut à la touffe de
-broussailles que la jeune fille désignait.</p>
-
-<p>&mdash;Qui va là? cria-t-il.</p>
-
-<p>Et il sortit un revolver qui ne le quittait jamais
-dans ces bois pleins de cachettes et de surprises.
-Un froissement de feuilles se fit entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Qui va là? Répondez, ou je tire! cria encore
-M. de Villenoise en armant son revolver avec
-bruit.</p>
-
-<p>Rien ne répondit dans la profondeur du fourré.
-Vincent alors s’engagea dans le taillis. Mais il eut
-beau chercher de côté et d’autre, nul être vivant
-ne parut.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous serez trompée, dit-il en revenant
-vers M<sup>lle</sup> Méricourt.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai vu un homme, certifia-t-elle. Un jeune
-homme très brun, sans barbe. J’ai parfaitement
-distingué son visage.</p>
-
-<p>&mdash;Que faisait-il?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il semblait nous épier. Car il a remué seulement
-quand j’ai jeté un cri. Et il n’aurait peut-être
-pas bougé, si je n’avais distingué la blancheur
-de sa figure dans l’épaisseur sombre des feuilles.</p>
-
-<p>Vincent doutait encore, lorsque Gilberte, débouchant
-la première dans le Salon des Fées, lui
-dit en tressaillant:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez... Là-haut.</p>
-
-<p>M. de Villenoise leva la tête juste à temps pour
-voir se courber et disparaître une silhouette
-d’homme au sommet du rocher.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis! dit-il. Je ne vais pas remonter là-haut
-pour le pincer. Mais soyez tranquille: il
-tombera sur un de mes gardes...</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que vous avez? demanda Lucienne
-en s’avançant. Tu es blanche comme un
-linge, ma pauvre Gilberte!</p>
-
-<p>Vincent répondit:</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Méricourt a été effrayée par un vagabond...
-Quelque rôdeur ou braconnier... Nous
-ne vous avons pas trop fait attendre, chère madame?
-Voulez-vous maintenant me permettre de
-vous offrir mon bras pour regagner la voiture?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/t.jpg" width="100" height="101" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Trois</span> semaines plus tard, M. de Villenoise,
-sachant que le général et sa fille
-se trouvaient au bord de la mer, alla
-voir Dalgrand à Billancourt.</p>
-
-<p>Son ami le mena dans les ateliers, lui montra
-les principales pièces du viaduc en aluminium.
-C’étaient des poutres, des traverses, des X, jolis
-à l’œil comme des morceaux d’orfèvrerie dans
-l’élégance de leurs proportions et la douceur de
-leur ton métallique. On eût dit une charpente en
-vieil argent, avec toutefois une nuance plus mate,
-d’un gris plus bleuâtre. Mais ce qui stupéfia Vincent,
-ce fut l’incroyable légèreté de ces grosses
-masses de métal. Deux hommes soulevaient les<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span>
-plus pesantes, et lui-même en mania quelques-unes
-dont les dimensions semblaient défier le bras
-d’un hercule.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux faire rouler des trains sur ces frêles
-choses-là?... demanda-t-il à Robert, les bras tombés
-d’étonnement, l’œil incrédule.</p>
-
-<p>&mdash;C’est plus résistant que du fer qui en aurait
-plusieurs fois le diamètre, répondit le constructeur.</p>
-
-<p>Dalgrand se lança dans des explications techniques.
-Puis il dit où en était le pont. Là-bas, les
-piles étaient construites, les culées aussi. Il y aurait
-trois travées de trente mètres. Maintenant il
-commençait à expédier les diverses parties de la
-charpente. Le prix du transport était insignifiant,
-à cause de leur extrême légèreté. Bientôt il partirait,
-pour diriger l’ajustage. Ce ne serait rien de
-boulonner tout cela. Ces grandes pièces de métal
-s’adaptaient les unes aux autres avec la précision
-d’un mécanisme d’horlogerie.</p>
-
-<p>&mdash;Robert, dit tout à coup Vincent, qui l’avait
-attentivement écouté, indique-moi donc une besogne
-un peu hasardeuse, où un galant homme
-pourrait laisser sa vie proprement, sans que ce
-soit le suicide bête.</p>
-
-<p>L’accent dont il prononça cette phrase frappa
-Dalgrand plus que le sens des mots.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre vieux! dit l’inventeur. C’est
-donc si grave que cela, décidément?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! j’en ai assez!... cria de Villenoise avec
-une soudaine violence.</p>
-
-<p>&mdash;Elle te tient donc bien? Et elle te rend donc
-bien malheureux? demanda Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que tu sais? interrogea Vincent,
-à qui répugnait une confidence.</p>
-
-<p>&mdash;Pas grand’chose... Mais je devine.</p>
-
-<p>&mdash;Non, tu ne peux pas... Tu ne peux pas deviner...
-C’est à devenir fou!</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu que je t’en débarrasse? proposa
-tranquillement son ami.</p>
-
-<p>&mdash;De qui?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! de cette femme... Car il y en a au moins
-une, je suppose.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n’est pas d’elle que je voudrais me
-débarrasser, reprit Vincent. C’est de moi-même,
-de mon cœur torturé, de ma volonté malade, de
-ma conscience qui m’accuse...</p>
-
-<p>Dalgrand dit avec lenteur et gravité:</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... Tu sais donc combien tu as fait de
-mal?...</p>
-
-<p>&mdash;Robert!... murmura Vincent, qui pâlit.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, reprit son ami du même ton pénétré,
-tu n’es pas absolument coupable. Il y a eu
-de notre faute à tous. Si ta conduite n’avait pas
-été correcte, sois tranquille... j’aurais agi en frère
-avant d’agir en ami... Et il se serait passé entre
-nous quelque chose de terrible! Mais je ne te
-trouve qu’un tort,&mdash;il est sérieux,&mdash;c’est de ne<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>
-pas m’avoir mis au courant de ta situation avant
-de me laisser t’introduire dans l’intimité de ma
-famille... près de cette pauvre enfant...</p>
-
-<p>Vincent gémit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... si tu savais comme je l’aime!</p>
-
-<p>&mdash;Je te défends de me dire cela! prononça
-fortement Robert. Je te défends de le penser!</p>
-
-<p>L’autre s’écria vivement:</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas si longtemps à le dire ni à le
-penser, puisque je suis résolu à mourir.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà un moyen! ricana Dalgrand, qui
-haussa les épaules. Voyons... as-tu confiance en
-moi? Dis-moi tout, tout exactement. On est souvent
-très mauvais juge en ses propres affaires, et
-je puis découvrir une issue que tu ne verrais pas.</p>
-
-<p>M. de Villenoise lui peignit, de la façon la plus
-fidèle, l’état de sa liaison avec Sabine, les raisons
-qu’il avait pour ne pas abandonner cette femme
-si follement sensible, qui ne vivait que par lui et
-que pourtant il était devenu incapable de rendre
-heureuse. Il parla du caractère violent et jaloux
-de son amie. «Depuis quelques jours,» dit-il,
-«elle est devenue plus ombrageuse que jamais.
-Une circonstance que j’ignore lui a fait croire que
-j’ai résolu de me séparer d’elle. Nous passons de
-la tristesse la plus morne aux emportements les
-plus insensés. C’est un supplice dont elle souffre,
-je t’assure, tout autant que moi-même. Et cependant...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p>
-
-<p>Robert répéta, avec une nuance d’ironie:</p>
-
-<p>&mdash;Et cependant?...</p>
-
-<p>&mdash;Il y a quelque chose d’incompréhensible,
-d’inouï, de pire que tout...</p>
-
-<p>&mdash;Parle donc, mon Dieu! A quoi servent les
-superlatifs et les réticences?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! avoua Vincent, si je devais la
-quitter de moi-même, par un acte de ma seule
-volonté, je sais que je ne pourrais le faire sans un
-déchirement affreux.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! s’exclama Dalgrand, comme
-s’il venait enfin d’arracher la racine douloureuse
-de cet abcès moral.</p>
-
-<p>Il y eut, entre les deux amis, un instant de silence.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu un conseil à me donner? demanda
-enfin M. de Villenoise.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, et catégorique.</p>
-
-<p>&mdash;Lequel?</p>
-
-<p>&mdash;Épouse M<sup>me</sup> Marsan.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, mon cher, ne te moque pas de
-moi! Après m’être livré comme je viens de le
-faire, je ne suis pas d’humeur à supporter la raillerie.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne raille pas. Je ne prêche même pas. Je
-ne parle ni honneur, ni devoir, parce que tu t’es
-mis dans un cas où le devoir et l’honneur eux-mêmes
-hésitent et se partagent. Non, je te traite
-en malade qui cherche un remède. Tu souffres<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
-surtout de la dualité de ton cœur et de ta vie. Il
-te faut revenir à la simplicité de la ligne droite,
-et mettre des deux côtés de ton chemin des murs
-si hauts que tu ne puisses plus songer à faire l’école
-buissonnière. Puis tu dois cela, non pas à la
-femme que tu épouses, mais à celle que tu n’épouses
-pas. Elle ne guérira, comme tu ne guériras
-toi-même, que par la brutale contrainte d’une situation
-nette.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors, hasarda Vincent, puisqu’il suffit
-d’un mariage, pourquoi celui-là... et pas l’autre?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que tu n’es pas libre, mon bon. Et la
-preuve, c’est que tu ne te <i>sens</i> pas libre.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais... cria M. de Villenoise, jamais je
-ne ferai l’injure à Gilberte d’épouser...</p>
-
-<p>&mdash;Ne prononce pas le nom de Gilberte, dit
-Robert d’un ton qui jeta du froid entre les deux
-amis.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Enfin Dalgrand reprit,
-presque bourru:</p>
-
-<p>&mdash;Change d’air... Voyage... Remue-toi.</p>
-
-<p>Puis avec un petit ricanement de détente:</p>
-
-<p>&mdash;Viens avec moi en Belgique. Tu veux risquer
-ta vie... Je t’en fournirai l’occasion.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Vincent, qui se leva, la main
-tendue, si ça pouvait être pour toi!...</p>
-
-<p>&mdash;Non, cher vieux, pas tout à fait.</p>
-
-<p>Et il répondit à cet élan cordial.</p>
-
-<p>Puis il exposa son idée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span></p>
-
-<p>Il s’attendait à un moment de grosse émotion,
-là-bas, quand on essaierait le viaduc. Il avait confiance
-dans la solidité de l’œuvre... Parbleu!...
-n’avait-il pas multiplié les calculs et les expériences?
-Mais enfin ces expériences ne portaient
-que sur chaque pièce de charpente isolément.
-Comment résisterait le pont sous un train en
-marche, à toute petite vitesse, et avec la charge
-excessive que l’administration des travaux publics
-exigeait avant d’autoriser la circulation des voitures
-de voyageurs?...</p>
-
-<p>&mdash;Grands dieux! s’écria Vincent. Tu crains?...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crains pas. Mais je n’ai pas l’absolue
-certitude... Parce qu’il y a un élément que je ne
-puis évaluer à l’avance.</p>
-
-<p>&mdash;Quel élément?</p>
-
-<p>&mdash;Les vibrations que donnera l’aluminium.
-Tu ignores naturellement que l’amplitude des
-vibrations est d’autant plus considérable, et par
-conséquent d’autant plus dangereuse, que l’ouvrage
-métallique est plus léger, et soumis à des
-chocs plus régulièrement rythmiques. Un train
-en marche donne le choc de chaque paire de
-roues aux joints des rails, et produit en outre,
-avec les contre-poids des roues motrices des locomotives,
-des impulsions périodiques. Ce qu’il
-y a de redoutable, c’est que ces chocs affectent
-un certain rythme, en relation déterminée avec le
-rythme propre des vibrations du pont. Eh bien,<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>
-cette relation, qu’il importe au plus haut point
-de connaître, je ne puis la calculer d’avance pour
-un métal nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors, dit Vincent, le mécanicien qui
-se risquera là-dessus?...</p>
-
-<p>&mdash;Le mécanicien... Mais ce sera moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Toi!...</p>
-
-<p>&mdash;Crois-tu que je laisserais un brave homme
-exposer sa vie?... Et pour une œuvre qui est la
-mienne! Pas un mécanicien ne dirait non. Ces
-gens-là ne connaissent que la consigne... Comme
-les soldats.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s’écria Vincent, je comprends ce que
-tu veux me proposer... Je ne demande qu’à me
-débarrasser de l’existence... Donc c’est moi qui
-essaierai le pont... Eh bien, mon cher, ça me va...
-Je te remercie... Je suis ton homme.</p>
-
-<p>Et, en effet, il paraissait ravi de l’idée. Il
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Ça n’est pas difficile, je suppose, de conduire
-une machine sur une longueur de cent mètres?
-Tu me montreras.</p>
-
-<p>Dalgrand, secoué de fou rire, s’écroulait sur un
-divan.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!...
-Je t’enverrais comme ça?... Non, c’est impayable!
-Et puis alors, moi, je te regarderais faire?</p>
-
-<p>Il riait comme un grand enfant, et repartait
-dans de nouveaux éclats de joie chaque fois qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>
-regardait le visage de son ami, figé dans une gravité
-un peu mélodramatique.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non... Voyons... C’est moi qui en
-ferai l’essai de mon viaduc. Et il me portera, je
-t’en réponds, le brave camarade! Personne ne
-mourra, va!... Seulement, si tu veux t’offrir une
-petite émotion, bien ravigotante, je te permettrai
-de monter à côté de moi dans le train de plaisir.
-Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires
-de femmes... Crédié! Ça n’est pas des gars
-comme nous qui abandonneront le beau travail
-de la vie parce que nous ne savons plus à quel
-jupon nous vouer!!...</p>
-
-<p>Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et
-il discourait sur ce qu’il appelait «la sottise» de
-son ami,&mdash;tenté peut-être de dire un mot plus
-sévère. Allant et venant par la chambre, envoyant
-de grands gestes, il exhalait enfin ce qu’il avait
-eu tant de peine à contenir tout à l’heure. Sa prudence
-de froid conseiller craquait sous la poussée
-de sa forte raison et de sa virilité puissante, un
-peu brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements
-du sentimentalisme féminin. Que diable!
-il y avait autre chose dans l’existence que des
-accidents amoureux. On n’était pas au monde
-pour devenir l’esclave d’une fonction! Certes,
-c’était vexant d’avoir une femme quand on en
-désirait une autre! Mais enfin, lorsqu’on s’était
-embarqué dans une maladroite aventure, on en<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span>
-supportait bravement les conséquences. Puis,
-pour oublier les déboires du cœur et des sens, on
-avait toutes les satisfactions de la pensée: l’art,
-la science, les voyages, le travail, et surtout tant
-d’immenses régions inexplorées de l’activité, où
-les découvertes surgissaient à chaque pas. S’il ne
-s’agissait pas de deux êtres profondément aimés
-par lui, il serait tenté de se faire des gorges
-chaudes devant cette situation tragi-comique, à
-laquelle un homme en apparence raisonnable ne
-trouvait de dénouement que le suicide.</p>
-
-<p>&mdash;Mais voilà, c’est toi, mon petit Vincent...
-Et quand nous étions gamins, je t’appelais «la
-jeune fille». Tu n’es qu’un sensitif et un impulsif.
-On t’a bourré le cerveau de littérature au lieu
-de fortifier ta volonté et de développer tes muscles.
-Je te sais habile à te torturer.... Ça m’ennuie
-de te voir dans la peine. Et puis surtout, il
-y a la petite...</p>
-
-<p>Vincent eut une exclamation sourde.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dame, reprit Robert avec un peu d’émotion
-dans la voix, celle-là, je la plains. Les
-femmes n’ont que ça pour les occuper. C’est tout
-naturel qu’elles en fassent la grosse affaire de leur
-existence.</p>
-
-<p>&mdash;Ne parle pas d’elle, dit Vincent. Tu m’ôterais
-le courage que tu viens de me donner. Tu as
-raison. Je dois agir en homme. Et je n’ai pas le
-droit de me plaindre, puisqu’en faisant souffrir<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>
-des innocents, je ne supporte moi-même que les
-conséquences de ma conduite antérieure. C’est
-toi qui as bien pris la vie. Moi, j’ai raté la
-mienne.</p>
-
-<p>Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui
-posa une main sur le bras.</p>
-
-<p>&mdash;Quand partons-nous pour la Belgique?</p>
-
-<p class="p2">Huit jours plus tard, ils étaient tous deux attablés
-l’un en face de l’autre, dans un hôtel de Dinant,
-auprès d’une porte-fenêtre donnant sur la
-Meuse. On venait de placer entre eux, dans une
-vasque d’argent, deux douzaines des énormes
-écrevisses que l’on pêche dans cette rivière. Et ce
-n’était qu’un infime détail dans le menu de la
-table d’hôte,&mdash;menu qui tout de suite révélait
-l’abondance, le bien-être copieux de ces plantureux
-Pays-Bas.</p>
-
-<p>&mdash;Ces messieurs les veulent-ils à la bordelaise
-ou à la dinandaise? avait demandé le garçon, en
-proposant les écrevisses.</p>
-
-<p>Ce Parisien de Vincent ouvrait la bouche pour
-dire: «à la bordelaise», lorsque Dalgrand, avec
-son expérience et son autorité de voyageur, lui
-avait coupé la parole:</p>
-
-<p>&mdash;A la dinandaise, garçon.</p>
-
-<p>Et maintenant de Villenoise approuvait par ses
-exclamations de gourmandise satisfaite, et plus
-encore par l’entrain de son appétit, le choix de<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span>
-son compagnon. Les carapaces rouges s’entassaient
-sur son assiette. Mais aussi le jeune homme
-déclarait n’avoir jamais rien mangé d’aussi savoureux
-que ces bêtes, simplement cuites dans un
-court-bouillon, et dont la chair gardait une fraîcheur
-exquise, un parfum de grasse fleur fluviale,
-éclose dans la profondeur pure et bleue de cette
-rivière aux limpidités cristallines.</p>
-
-<p>&mdash;A Paris, on ne se figure pas ce que c’est,
-prononça-t-il. Elles ont voyagé quand nous les
-mangeons... C’est pour cela qu’il faut les relever
-si fort. On n’oserait pas les y assaisonner aussi
-simplement.</p>
-
-<p>Dalgrand souriait:</p>
-
-<p>&mdash;Je t’avais bien dit. Allons, encore une! Pas
-de fausse honte.</p>
-
-<p>Puis se renversant contre le dossier de sa
-chaise:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! nous y voilà donc, dans cette Belgique!...
-Enfin, je touche au but. Je vais contempler
-mon œuvre debout... Tu verras comme elle
-sera belle... toute brillante et argentée dans la
-lumière! Un métal nouveau, qui déroutera les
-yeux mêmes... Au lieu de ce sombre fer, avec sa
-couche sanglante de minium et ses salissantes
-peintures, on verra étinceler l’alliage tout nu, sans
-préservatif, sans fard.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, demanda Vincent, comment
-l’appelles-tu, cet alliage?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;De l’aluminium, jusqu’à nouvel ordre. Un
-mot composé trahirait le corps que j’y ajoute
-principalement. Je ne veux révéler ma formule
-que plus tard, après la réussite, si elle a lieu.
-Alors toi, l’étymologiste, tu me baptiseras mon
-enfant.</p>
-
-<p>&mdash;L’aîné... corrigea de Villenoise en souriant.
-Car tu en attends un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce le générai qui t’a dit?...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non... c’est toi-même, avec tes recommandations
-de ne pas fatiguer M<sup>me</sup> Lucienne,
-de ne pas la faire monter par de mauvais chemins...</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, s’écria joyeusement Robert. J’ai
-tous les bonheurs!...</p>
-
-<p>Mais, remarquant la physionomie mélancolique
-de Vincent, il ajouta bien vite, la voix
-changée:</p>
-
-<p>&mdash;Excepté le tien, mon pauvre ami! Et je l’avais
-rêvé si complet. Enfin!...</p>
-
-<p>Il se tourna vers le spectacle du dehors.</p>
-
-<p>Sur la rive opposée, l’énorme rocher que surmonte
-la citadelle leur fermait la vue. Au bas de
-cette gigantesque muraille grise, des maisons se
-tassaient, dont les pieds semblaient plonger dans
-la rivière. La cathédrale élevait sa flèche bizarre,
-tout contre la face verticale du granit. Et la ville
-presque entière était là, s’écrasant ainsi entre le
-rempart d’eau et le rempart de pierre,&mdash;étroite<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>
-cité comme en prison, dont l’aspect cependant
-n’éveillait que des idées de contentement et de
-paix. D’ailleurs, qu’importait l’horizon borné?
-L’eau qui coulait là, c’était la liberté, l’espace...
-C’était la Meuse, volant à la mer à travers la fertilité
-de la campagne et la richesse des villes. En
-quelques heures, ce courant arrivait dans des centres
-qui comptent parmi les plus actifs et les plus
-fortunés du monde. Ce petit vapeur, qui chauffait
-là, le long du quai, allait partir pour Liège,&mdash;Liège,
-la vieille cité savante, héroïque et industrieuse,
-jalouse autrefois de ses libertés comme
-une république grecque, et qui ne craignait pas
-de recevoir par des arquebusades un roi de
-France allié à un duc de Bourgogne. Et ces
-lourdes péniches, enfoncées jusqu’à fleur d’eau
-par le poids de leur cargaison, elles apportaient
-lentement jusqu’ici toutes les marchandises débarquées
-sur les quais d’Anvers par les navires
-du monde entier.</p>
-
-<p>&mdash;Drôle de petite ville! murmura M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Le soir tombait, très doux, sur ce tableau dont
-la nouveauté le transportait hors de sa vie, hors
-de ses sensations habituelles. Et il regardait curieusement,
-sans pensée bien distincte, mais avec
-une impression d’éloignement, de dépaysement,
-cet endroit qui avait si longtemps existé en dehors
-de lui, et auquel, maintenant et pour toujours,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span>
-le lierait un souvenir. Une à une, des
-lumières surgissaient aux fenêtres, piquant les
-ténèbres grandissantes. Pourtant une dernière
-clarté flottait encore sur la Meuse, qui étincelait
-d’un éclat métallique et mystérieux entre toutes
-ces formes d’ombre.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, dit Dalgrand. Traversons le pont et
-faisons un tour dans la ville. Je te montrerai le
-rocher Bayard.</p>
-
-<p>Ils y allèrent. C’était une course de dix minutes.
-Et il faisait juste encore assez jour pour
-que Vincent pût voir la configuration de ce rocher.
-A cette extrémité de la ville, la ceinture de
-granit qui l’embrasse avance en promontoire
-jusque dans la Meuse, et toute communication
-s’interromprait là, si le rocher ne se creusait d’une
-arche sous laquelle passe la route.</p>
-
-<p>&mdash;C’est plus loin, en amont, que se trouve
-ton viaduc? demanda Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Non, c’est de l’autre côté, en aval. Tu y
-viendras demain, si tu veux. Mais tu ne verras
-encore qu’une charpente informe. Je te conseille
-d’attendre plutôt que tout soit terminé. C’est
-l’affaire de quelques jours. Jusque-là, promène-toi
-dans le pays, explore les environs.</p>
-
-<p>Un instant après, Dalgrand ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, mon bon, je te quitte. Il faut
-que je rentre pour écrire à Lucienne.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien entendu, n’est-ce pas? demanda<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>
-M. de Villenoise, que ta famille n’arrivera pas ici
-avant le jour de l’inauguration officielle?</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu
-que ces pauvres petites femmes nous vissent essayer
-le viaduc? Si peu de danger qu’il y ait,
-j’espère, elles éprouveraient de cruelles émotions.
-Non, non... Je n’ai pas même parlé à Lucienne
-de cette cérémonie préliminaire... D’ailleurs, il y
-a une autre raison, tu comprends, pour que je ne
-hâte pas leur arrivée ici...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Vincent avec amertume, cette raison,
-c’est ma présence. Mais ne crains rien. Je ne
-suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du
-triomphe ne me verra plus ici.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. Et
-je vais même prendre soin de marquer cela dans
-mes lettres, en disant que tu te trouves rappelé
-avant cette date par une affaire importante. Sans
-cela Gilberte refuserait certainement d’accompagner
-sa sœur.</p>
-
-<p>Tandis que l’inventeur prenait de son côté
-cette précaution épistolaire, Vincent s’efforçait,
-par une lettre énergique, d’empêcher que Sabine
-ne le poursuivît jusqu’à Dinant. M<sup>me</sup> Marsan
-craignait tout de ce voyage, n’y voyant qu’un
-prétexte à rencontre entre son amant et M<sup>lle</sup> Méricourt.
-La pauvre femme s’était-il ne savait
-comment&mdash;si bien persuadée qu’il comptait
-épouser Gilberte qu’elle avait commis l’imprudence<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span>
-de lui en parler ouvertement. «Prenez
-garde,» lui avait-il dit, «n’abordez pas ce sujet.
-Il pourrait en résulter des explications que vous
-regretteriez vous-même. Contentez-vous de ma
-parole une fois donnée.» Elle avait tenu bon
-jusqu’au départ. Mais alors, tout à coup, elle s’était
-mis en tête de l’accompagner, ou, tout au
-moins, de le rejoindre. «Et si je te vois auprès de
-cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je
-ferai un esclandre. Je lui dirai que tu m’appartiens
-et qu’elle n’a pas le droit de te voler à
-moi!» Puis elle avait ajouté: «Mais si tu ne dois
-pas la retrouver là-bas, s’il est vrai qu’elle n’y
-soit pas avec sa famille, pourquoi crains-tu que
-je ne t’y suive? Pourquoi n’oses-tu pas me montrer
-à ton ami Dalgrand?»</p>
-
-<p>Pouvait-il lui dire qu’il allait chercher loin
-d’elle un peu de repos, qu’il allait faire une cure
-d’énergie morale, trouver la force de lui conserver
-son cœur, qui, malgré lui, s’arrachait d’elle?
-Pouvait-il encore expliquer qu’après l’aveu fait
-à Robert, il lui semblait gênant de mettre sa
-maîtresse en présence de son ami?</p>
-
-<p>Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans
-la crainte. Chaque fois qu’il rentrait à l’hôtel, il
-tremblait que le chasseur ne lui dît: «Une dame
-est venue.» Même au cours de ses excursions,
-et parfois dans les endroits les moins fréquentés,
-il tressaillait au roulement inattendu d’une voiture,<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span>
-à la brusque apparition d’une silhouette féminine.</p>
-
-<p>Un jour, au château de Walzin, il crut la voir.
-Il avait passé sous le porche d’un moulin, et, tout
-de suite, sous ses pieds, il avait aperçu la nappe
-claire de la Lesse, coupée brusquement par une
-dépression de son lit de roc, par une sorte de
-gradin qu’elle franchissait avec des blancheurs
-d’écume et le mugissement continu de ses eaux.
-Au-dessus de cette chute, la rivière formait un
-calme bassin, dont le miroir noirci s’approfondissait
-de toute l’ombre d’un immense rocher à
-pic.</p>
-
-<p>Un bateau se trouvait là,&mdash;un vieux bateau
-tout vermoulu, dans lequel se tenait un passeur,
-vieux aussi, dont les bras nus et le visage avaient
-la couleur du bois poudreux de son esquif. Le
-bonhomme grommela quelque chose en patois,
-et M. de Villenoise crut comprendre qu’il attendrait
-d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait
-pas pour un seul voyageur. Un juron français
-nettement articulé et surtout la vue d’une pièce
-de quarante sous décidèrent l’antique batelier.
-A la grande surprise de Vincent, il ne saisit aucune
-rame, mais, empoignant un fil de fer qui
-courait le long du rocher, il fit avancer le bateau
-en plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains
-noueuses comme des sarments.</p>
-
-<p>Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span>
-du roc, et se tendait sur des piquets jusqu’à
-la rive opposée.</p>
-
-<p>Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses
-yeux en quittèrent la base visqueuse, d’une perpétuelle
-humidité, pour se porter vers le sommet.
-A cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa
-tête, il commença de voir se détacher les rondeurs
-saillantes de quelques tourelles, la dentelle
-en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes
-de gargouilles. Et il demeura saisi par la hardiesse
-de cette construction, par la situation unique de
-ce château posé presque en surplomb au-dessus
-d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher,
-l’architecture pittoresque se dessinait plus distincte.
-Il reconnaissait les parties très anciennes,
-datant peut-être du moyen âge, puis les additions
-successives élevées par les différents propriétaires
-de Walzin. Aujourd’hui cette demeure
-historique est la maison de campagne d’un
-banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas
-songer à ce détail prosaïque, afin de savourer
-sans mélange la poésie de ce lieu. Quand la
-barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble:
-le château, qui paraissait presque petit
-sur son socle formidable, mais dont les découpures
-élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel;
-la surface vertigineuse du rocher; en bas le
-miroir sombre de l’eau, puis la chute brusque de
-la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span>
-montait, la perpétuelle rumeur qui, depuis des
-siècles et des siècles, est la voix de cette solitude.</p>
-
-<p>Cependant le batelier marmotta de nouveau
-quelque chose. M. de Villenoise regarda dans
-une direction qu’indiquait le bonhomme. Sous le
-porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient.
-Il fallait attendre pour repartir que le passeur les
-eût fait traverser ou bien retourner tout de suite
-avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à marcher
-lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un
-regard machinal, il suivit cette embarcation si
-drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses yeux
-allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur
-le seuil du moulin, parmi le groupe des touristes,
-il avait cru reconnaître Sabine.</p>
-
-<p>Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des
-yeux pleins d’anxiété sur cette silhouette féminine,
-d’une élégance, d’une sveltesse à la distinguer
-entre mille autres. Encore quelques minutes,
-et elle serait près de lui. Grands dieux! de quelles
-accusations ou de quelles plaintes allait-elle l’accabler!
-Vincent jeta autour de lui un coup d’œil
-découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la
-verdure de ce coin sauvage fermé par une colline.
-Si une route s’était offerte, il s’y serait lancé
-d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture
-qui l’attendait de l’autre côté du moulin.</p>
-
-<p>Maintenant le passeur avait embarqué son<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>
-monde. Il se pendait de nouveau sur son fil. Et
-il approchait. Bien que le vieux bateau vermoulu
-parût près de s’enfoncer sous son chargement, la
-traversée s’effectua sans autre incident que les
-petits cris perçants jetés de temps à autre par les
-dames.</p>
-
-<p>Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la
-stupéfaction de Vincent, Sabine n’était pas parmi
-les passagères. Non seulement elle n’y était pas,
-mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la
-silhouette aperçue sous l’ombre du porche. Avait-il
-mal vu? Il put à peine le croire. Un instant il
-pensa que M<sup>me</sup> Marsan, l’ayant elle-même reconnu,
-s’était cachée dans l’intérieur du moulin.
-Mais ce n’était pas vraisemblable. Pourquoi serait-elle
-venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était
-pas femme à hésiter, à reculer au moment de
-toucher le but.</p>
-
-<p>Cette minute d’émotion et de doute ne fut
-rien toutefois auprès de l’impression extraordinaire,
-presque fantastique, apportée à Vincent
-par la journée du lendemain. Certains frissons
-éprouvés alors lui restèrent inoubliables, toujours
-prêts à s’éveiller au fond de son être à la
-moindre évocation du souvenir.</p>
-
-<p>Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son
-hôtel en voiture dès cinq heures du matin. Il
-allait visiter les grottes de Han, ces immenses
-cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
-précipite, et où elle circule par des détours invisibles,
-ne laissant surprendre que près de sa sortie
-le mystère de sa course.</p>
-
-<p>Il faut environ cinq heures pour se rendre en
-voiture de Dinant à Han-sur-Lesse. Vincent avait
-préféré ce moyen de transport à cause de la beauté
-de la promenade. La route surplombe des vallées
-remplies jusqu’au bord d’une verdure touffue
-et toutes chantantes du murmure des cascatelles;
-ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis
-tout à coup elle s’élève au flanc d’une montagne,
-découvrant au voyageur la splendeur des horizons.</p>
-
-<p>Après avoir déjeuné au village de Han, M. de
-Villenoise alla d’abord contempler ce qu’on appelle
-la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours
-paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à
-coup, bute contre une chaîne de collines, dont la
-configuration interne ressemble à une immense
-éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des
-centaines de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle,
-la Lesse, qu’aucune ondulation de terrain
-n’a préparée à changer sa direction, se précipite
-contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son
-effort sans doute a percé la mince écorce de
-pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette d’un
-effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain
-ne peut plus la suivre jusqu’au moment où
-elle réapparaît sous la lueur des torches, entre le<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
-scintillement des stalactites dans les profondeurs
-d’un paysage de nuit, de rochers, de silence.</p>
-
-<p>M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement
-de la rivière. Il demeurait là, comme
-fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité de
-l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque
-flot accourait du fond de l’espace, bondissait dans
-la lumière, illuminé d’étincelles, emperlé de bulles
-dansantes. C’était un mouvement de vie et de
-joie, une course confiante et ravie. Soudain le sol
-manquait... Alors c’était un changement de couleur,
-une lividité glauque, la chanson des eaux
-tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement
-si brusque dans le vide que le cœur du
-spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul coup,
-emporté par le vertige.</p>
-
-<p>A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes,
-et la tête qui lui tournait un peu, s’arracha
-à cette contemplation. Un sentier conduisait à
-l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au
-«Trou de Han», juste à la minute où les guides
-commençaient la descente. Une bande nombreuse
-de touristes et de gamins du pays portant des
-lumières s’engouffrait sous une voûte obscure.
-M. de Villenoise détestait la foule. Cependant il
-lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour descendre
-seul avec un guide, il aurait dû retenir un
-de ces hommes longtemps à l’avance, et la grosse
-somme à débourser n’était que le moindre obstacle<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span>
-qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette
-fantaisie.</p>
-
-<p>Il prit donc son parti de se mettre en route
-avec les autres. Une fillette déguenillée s’offrait
-à marcher devant lui avec une bougie fichée dans
-un support de bois.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, lui dit-il, je te prends... Va!</p>
-
-<p>En tête et en queue de la troupe, les guides
-élevaient des torches de pétrole enfermées dans
-des cages de verre et soigneusement coiffées
-de fumivores. Car les torches de résine, jadis
-usitées, ont tellement noirci les stalactites qu’on
-a renoncé à s’en servir.</p>
-
-<p>Alors, dans un étroit couloir, un piétinement
-de troupeau commença. Devant soi, c’était la
-nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On
-suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait
-là-bas comme une grosse étoile. Entre chaque
-voyageur, une bougie tremblotait, dont la lueur
-ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On
-distinguait tout juste, à droite ou à gauche, un
-morceau de rocher luisant et humide. Et les ténèbres
-compactes s’épaississaient, d’une densité
-telle que la clarté n’atteignait pas toujours la
-voûte, et qu’il fallait élever la main pour ne pas
-se briser le front. Les cris des gamins vous avertissaient
-d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement
-du chemin. Parfois même le guide
-s’arrêtait au bord de quelque gouffre, le long<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span>
-d’un passage glissant, et il prenait la main des
-dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre,
-qui plongeait on ne savait dans quelle éternelle
-nuit, et dont la gueule d’épouvante s’interceptait
-mal de deux poutres jetées en travers.</p>
-
-<p>Tout à coup la route s’élargissait brusquement.
-Le guide annonçait une des salles. On se
-groupait alors autour de lui. Les retardataires se
-hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre
-la désignation de cette cavité, le nom de celui
-qui l’avait découverte, et les appellations qu’avaient
-suggérées les formes bizarres des stalactites.</p>
-
-<p>&mdash;Mesdames et messieurs, vous voyez ici le
-Trône de Pluton, en haut duquel on distingue
-fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce monarque
-des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle
-de la Vierge. Remarquez, messieurs, la finesse des
-colonnettes. Ce que vous voyez devant vous, c’est
-le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes
-et la tête de cet oiseau, qui est dans la position
-de couver ses œufs...</p>
-
-<p>Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives
-partaient. Dans le papillotement des lumières,
-on croyait de bonne foi apercevoir tout
-ce qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la
-couche de fumée que les torches de résine y ont
-déposée durant un siècle, la blancheur des stalactites
-et des stalagmites a disparu. On ne les distingue<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span>
-plus du roc sombre où elles se sont
-épanouies, comme une lente floraison de pierre,
-remontant à des âges insondables, à une vertigineuse
-antiquité.</p>
-
-<p>&mdash;Les savants ont calculé, cria le guide, que,
-pour faire le Trône de Pluton, les eaux ont dû
-suinter pendant plus de cent cinquante mille ans.</p>
-
-<p>Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste:</p>
-
-<p>&mdash;Ces messieurs et dames verront des stalagmites
-plus considérables et absolument immaculées,
-dans les trois salles appelées les «Merveilleuses»,
-que mon père a découvertes au péril
-de sa vie, il y a quinze ans. On n’y est jamais entré
-qu’avec des lampes à pétrole et du magnésium.</p>
-
-<p>Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour
-ses voisins immédiats, il expliqua que son père
-avait découvert ces belles salles en se glissant par
-des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer,
-où, de plus, il risquait de rouler dans quelque
-précipice, d’être emporté par un tourbillon d’eau,
-par cette rivière invisible, qui circulait on ne savait
-où. Maintenant on avait élargi le passage à coups
-de mine, et les visiteurs le parcouraient sans
-difficulté. Mais le coup de mine, ajoutait-il,
-c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements
-ne pouvait pas produire, dans ces régions
-inconnues, une explosion de dynamite!
-Quand on pense que le plafond de la Salle du
-Dôme, qui a cent cinquante mètres de long, est<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span>
-suspendu sur le vide, et supporte le poids de la
-montagne!</p>
-
-<p>Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait
-à trouver longue cette promenade, lorsqu’un
-incident donna pour lui, à chaque phase
-de ce piétinement dans le noir, un intérêt presque
-tragique.</p>
-
-<p>De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître
-Sabine. Mais de quelle troublante
-obsession s’accompagna cette incertaine reconnaissance!
-Parmi les lumières falotes, la silhouette
-entrevue surgissait, puis s’effaçait, disparaissait,
-replongeait dans la nuit. Il la voyait comme s’il
-allait la toucher, s’élançait, voulait enfin posséder
-la certitude... Et tout à coup un vacillement
-des bougies, un détour brusque du chemin, la
-lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi cette
-foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute
-une recherche follement anxieuse, coupée de
-sursauts, d’hésitations, et, par moments, de poltronnes
-défaillances. L’oppression de ce décor
-lugubre pesait sur l’imagination de Vincent; un
-étau lui serrait le cœur. Parfois il se demandait si
-son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe
-chez lui ne se transformait pas en hallucination.
-Et il poursuivait la femme inconnue pour s’assurer
-avant tout que sa vision n’était pas subjective,
-mais reposait sur une ressemblance, si vague
-qu’elle fût. De temps à autre, des effets inattendus<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>
-se produisaient dont ses nerfs étaient secoués
-jusqu’à une vraie souffrance physique.</p>
-
-<p>Dans la Salle du Dôme, pour ménager une
-surprise aux visiteurs, les guides firent éteindre
-toutes les lumières. Et soudain ce fut une insondable
-obscurité, la nuit dans toute sa profonde
-horreur,&mdash;l’éternelle nuit qui régnait là, si loin
-des vivants, quand la troupe des curieux s’en allait,
-quand les voix et les pas humains regagnaient
-la surface. Une angoisse arrêta le battement
-des cœurs. Si la voûte allait s’effondrer!...
-Si les lumières ne se rallumaient plus!... L’avertissement
-des guides, qui recommandaient la
-plus complète immobilité, éveilla l’idée des précipices
-où un seul pas pouvait vous faire rouler
-dans une épaisseur de nuit plus horrible encore
-et plus noire.</p>
-
-<p>Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un
-fulgurant éclair. Tout apparut. Cette cavité
-monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure, absorbait
-le reflet des lampes et des bougies, s’illumina
-jusque dans ses anfractuosités les plus
-lointaines. On vit la voûte colossale, le hérissement
-des rochers, les fissures effrayantes, toute
-cette enceinte dont les gradins semblaient attendre
-une assemblée de démons, et dans laquelle
-une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut
-qu’une rapide vision, le temps que dura l’incandescence
-du magnésium. La nuit retomba, d’une<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span>
-lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement.</p>
-
-<p>Vincent mit les deux mains sur sa poitrine.
-Cette fois le choc avait été trop violent. Dans
-l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine
-lui était apparue, un sourire douloureux aux
-lèvres, la figure toute blanche sous ses bandeaux
-noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui.</p>
-
-<p>Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité
-muette, il se dit: «Ce n’est pas le moment
-de lui faire des reproches. Je vais simplement lui
-tendre la main.»</p>
-
-<p>Mais on rallumait les bougies. Ses paupières
-battirent. Puis ses prunelles encore éblouies la
-cherchèrent... Elle n’était plus là. Y avait-elle été
-seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut
-plus qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante,
-retrouver le grand jour, avec l’usage précis
-de ses sens et la lucidité de sa raison.</p>
-
-<p>Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se
-hâter, s’écarter du piétinant troupeau. Et il dut
-tout subir pendant plus de deux heures: le détour
-pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt
-devant la «Tête de Socrate», les feux de Bengale
-allumés le long des bords souterrains de la
-Lesse, après le passage de cette rivière sur un
-pont de bois. Là encore, parmi les reflets rouges
-qui faisaient ressembler ce cours d’eau fantastique
-à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span>
-ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette
-qui se détachait en noire découpure sur un fond
-de vapeurs sanglantes, c’était bien le corps souple
-de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit.</p>
-
-<p>Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques
-corridors, quelques salles, furent encore traversés,
-et, pour la seconde fois, les lumières palpitèrent
-à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une
-plage douce et unie comme une sablonneuse
-grève normande, plusieurs barques attendaient.
-On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où
-elle-même reparaît au grand jour et sort de ce
-labyrinthe souterrain.</p>
-
-<p>Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les
-guides prirent les avirons. Doucement les barques
-se mirent à glisser. Celle où s’était assis M. de
-Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise,
-on éteignit encore toutes les lumières. Et
-c’était plus saisissant que tout à l’heure, ces insondables
-ténèbres, avec cette sensation de voguer
-à l’aveugle sur une eau noire et profonde
-comme était noire et profonde la nuit. Pas une
-parole ne troublait le silence. On entendait le
-clapotement des rames dans l’onde invisible.
-C’était une impression unique dans son étrangeté.
-Vincent lui-même en oublia Sabine.</p>
-
-<p>Tout à coup, comme il fixait les yeux vers
-l’avant de la barque, il vit une bande très mince
-de clarté verte entr’ouvrir le noir intense des ténèbres.<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
-Cette bande s’élargit peu à peu sans que
-Vincent pût se rendre compte de ce qui la constituait.
-Était-ce de l’eau ou du cristal traversé par
-un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le
-jour, car jamais le soleil des vivants n’avait produit
-cette coloration bizarre. Encadrée par le
-velours noir de la nuit, c’était comme une flaque
-d’un ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule
-et lumineux comme une aurore.</p>
-
-<p>Cependant, de part et d’autre de cette divine
-lueur, les murailles de la grotte pâlirent, puis
-s’éclairèrent. Les saillies du rocher surgirent d’abord
-de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges
-de blanches statues contre l’obscurité de la muraille.
-Mais toujours cette clarté grandissante
-gardait au sortir de la nuit des reflets inattendus,
-des délicatesses surnaturelles. On eût dit une
-lumière de songe, quelque chose de jamais vu,
-d’à peine rêvé, d’absolument indescriptible.</p>
-
-<p>Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes.
-Puis enfin M. de Villenoise découvrit qu’il
-avait tout simplement devant lui l’ouverture de
-la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le
-soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir
-constaté, qu’un si simple effet pût donner par le
-contraste et par l’imprévu des sensations si extraordinaires.
-Il en était encore tout impressionné,
-tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna
-vers ses compagnons, pour retrouver sur leurs<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span>
-physionomies quelque chose de son propre enchantement.
-Ce fut alors qu’une émotion, déterminée
-cette fois par une cause précise, le secoua
-tout entier... Sabine se tenait assise presque immédiatement
-derrière lui. Aucune hallucination,
-aucun jeu de lumière, ne le troublait à présent.
-C’était bien elle qui se trouvait là. Et, par conséquent,
-c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue
-dans la grotte.</p>
-
-<p>Elle lui adressait un regard un peu suppliant et
-embarrassé. Vincent détourna la tête d’un air dur.</p>
-
-<p>Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme
-dans l’intention de ne pas la reconnaître.</p>
-
-<p>Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un
-accent d’humilité:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous
-l’exigez, je repartirai ce soir même.</p>
-
-<p>&mdash;Alors pourquoi êtes-vous venue?</p>
-
-<p>&mdash;Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée.
-Si le rapprochement dans la barque ne vous
-eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je eu
-la force de m’éloigner sans me faire reconnaître
-de vous.</p>
-
-<p>Il répondit brutalement:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! sans doute... Cela eût été plus commode
-pour m’épier.</p>
-
-<p>Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car
-elle avait trop d’orgueil pour se lancer dans des
-protestations mensongères.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une
-ironie méprisante, êtes-vous certaine à présent
-que je ne vous ai rien dit qui ne fût vrai? Vous
-m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul
-dans celle d’hier?</p>
-
-<p>&mdash;Celle d’hier?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas
-aperçue... que vous étiez rentrée assez tôt dans
-l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli métier,
-ma chère amie!</p>
-
-<p>&mdash;Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous
-aime d’une façon trop douloureuse!... L’idée de
-ce voyage et de son but possible me rendait
-folle!...</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous aussi pris vos renseignements à
-l’hôtel? Vous êtes-vous assurée que je n’ai retrouvé
-dans ce pays aucune femme?...</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez
-pas sur ce ton... ou je vais me jeter dans cette
-rivière. Vous me tuez!...</p>
-
-<p>Elle avait élevé la voix. Quelques personnes
-tournèrent la tête. Car le groupe des touristes ne
-s’était pas encore dispersé. On entourait le vestiaire,
-les dames reprenaient leurs chapeaux
-qu’elles avaient quittés pour descendre dans les
-grottes. Les hommes se débarrassaient des longues
-blouses de toile enfilées pour préserver leurs
-habits. Des marchands offraient des photographies,
-des fragments de stalactites... Parmi cette<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span>
-foule, le visage tragique de Sabine, son air agité,
-sa voix frémissante, commençaient à attirer l’attention.</p>
-
-<p>M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui
-empoigna le bras, l’entraîna. Et, pour se soulager
-par une marche à outrance, en même temps que
-pour éviter une explication où il n’eût pas gardé
-son calme, il la fit aller tout d’une traite jusqu’au
-village de Han-sur-Lesse.</p>
-
-<p>Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa
-voiture. Elle n’était pas encore attelée. Le cocher
-ne se retrouvait pas. Vincent n’avait donné des
-ordres que pour trois heures; il en était à peine
-deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération.
-Et lorsque enfin il tomba sur son conducteur,
-qui jouait aux cartes sous une tonnelle,
-il s’emporta contre cet homme comme jamais de
-sa vie cela ne lui était arrivé pour une si futile
-circonstance.</p>
-
-<p>Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite.
-Il termina son coup de cartes, compta ses points,
-puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment fort
-long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses
-deux chevaux tout harnachés. Il les laissa au bord
-de la route, et dut se faire donner un coup de
-main pour dégager sa victoria prise entre les
-autres véhicules.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait,
-jurait entre ses dents, arpentait la route, si bien<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span>
-que Sabine n’essaya même pas de lui adresser un
-mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était
-assise devant une petite table, à la porte de l’auberge.
-Le patron vint aussitôt lui offrir ses services:</p>
-
-<p>&mdash;Madame va prendre quelque chose avant
-de repartir?... C’est loin, Dinant!... Madame ne
-pourra pas se mettre à table avant huit heures.
-Nous avons du poulet froid...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non! cria M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Et comme l’homme insistait:</p>
-
-<p>&mdash;Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il
-nous faut dans la voiture.</p>
-
-<p>Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne
-un peu!... Ça la matera. Car, si elle garde la force
-de me quereller, je ne réponds plus de ce que je
-lui dirai.»</p>
-
-<p>Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité
-agressive. Désarmée par l’absence de la famille
-Méricourt, par l’impossibilité de justifier ses soupçons,
-elle sentait l’embarras et le côté honteux
-de son rôle. A la tension nerveuse qui l’avait soutenue
-jusque-là, succédait un anéantissement
-physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de
-la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite,
-ne s’arrêtant pas, ne dormant pas, ne mangeant
-pas. Et maintenant, dans son cerveau abasourdi,
-la colère de Vincent éclatait d’une façon
-qui l’étonnait, l’énervait, la terrifiait à la fois.<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span>
-Cette colère avait beau ne pas se tourner contre
-elle, comment douter qu’elle en fût le premier
-objet? Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise
-perdre ainsi sa maîtrise de lui-même et sa correction
-de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait
-dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut:</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous une voiture, vous?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-elle, je suis venue par le chemin
-de fer et par l’omnibus.</p>
-
-<p>&mdash;Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient.</p>
-
-<p>Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha
-de Sabine:</p>
-
-<p>&mdash;On n’attend que vous, ma chère amie.</p>
-
-<p>Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes
-une couverture. Puis un long retour silencieux
-commença. Sauf pour échanger quelques banalités
-indispensables, ou pour se demander les
-noms des sites qu’ils traversaient, ni l’un ni
-l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur
-pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine
-eût glissé sa main dans celle de Vincent, et,
-de ce simple geste, d’une parole câline, elle
-eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne
-enchantement. Ils se seraient disputés peut-être
-encore, mais d’une de ces disputes à peine sincères
-des amants, qui prévoient trop d’avance
-le dénouement toujours identique, la passionnée
-réconciliation. Aujourd’hui, ce n’était plus
-cela. L’abîme entre eux était devenu si profond<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span>
-qu’ils redoutaient l’écho de leur voix dans
-un tel gouffre moral. Le moindre mot sonnerait
-la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant
-désespérément à Vincent, ne savait plus
-prononcer les paroles qui enlacent, ni contenir
-celles qui éloignent et qui blessent. Conflit horrible!
-Malgré la douloureuse intensité de sa passion,
-elle ne retrouvait plus en elle la tendresse
-qui pardonne tout et qui retient quand même.
-Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.</p>
-
-<p>Cependant le soir tombait. Et toujours, dans
-l’oppression de ce silence, la voiture s’en allait
-par les routes, sous les sapins noirs, à travers les
-plaines, le long des vallées assombries où chantaient
-les cascades. Parfois elle dévalait rapidement
-sur une pente. On voyait le ruban blanc du
-chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus
-loin encore, jusqu’au faîte de la colline opposée,
-dans un déroulement sans fin. Et quand on remontait
-la côte, tout à coup la tristesse des choses
-s’augmentait par le ralentissement de l’allure.
-Une voix cependant s’élevait alors. C’était le
-cocher qui faisant claquer son fouet, excitait ses
-bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...»</p>
-
-<p>Et les relais paraissaient plus navrants, dans
-les petits cabarets isolés. Au dernier, l’hôtesse
-alluma une lampe. Les voyageurs, grelottants,
-demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span>
-la légère vapeur du grog s’élever de son verre.
-Puis elle leva les yeux vers le plafond. Les solives
-vernies brillaient, comme d’ailleurs les murs,
-comme tous les objets dans ces Flandres engouées
-de propreté. On ne tarda pas à repartir. Il y avait
-trois marches devant la porte, et une enseigne
-indistincte suspendue à une potence en fer. Tous
-ces détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle
-jamais là?... Peut-être s’y retrouverait-elle un jour,
-très vieille, le cœur éteint, et elle y tressaillirait
-en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait
-aujourd’hui.</p>
-
-<p>Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant.
-Comme leur voiture s’arrêtait dans la cour
-de l’hôtel où demeurait M. de Villenoise, une
-grande silhouette sortit sous le porche, s’avança
-vers eux.</p>
-
-<p>&mdash;C’est toi, Vincent?</p>
-
-<p>Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait
-son ami. Et la présence d’une dame ne
-le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait Sabine
-pour une voyageuse ramenée par complaisance.
-Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque
-chose à te dire.</p>
-
-<p>M. de Villenoise fut consterné de ce hasard.
-Mais il eut le courage du désespoir. Sa physionomie
-ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui
-glaçait sa voix et figeait son expression, il brava<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span>
-la gaucherie de la situation par une présentation
-brusque.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Robert Dalgrand, notre grand
-constructeur. Madame Sabine Marsan, le peintre
-des jolies fleurs et des jolis visages.</p>
-
-<p>Il gardait si bien son air «homme du monde»,
-que Robert s’y trompa. Après le premier haut-le-corps
-dont il ne fut pas maître, l’inventeur s’inclina,
-persuadé que Vincent avait préparé ce
-coup de théâtre, que c’était le signe d’une résolution
-prise, et qu’il saluait la future M<sup>me</sup> de Villenoise.</p>
-
-<p>Partagé entre la satisfaction de voir son conseil
-suivi et le dépit qu’il éprouvait pour Gilberte,
-Dalgrand eut tout d’abord envie de s’excuser, de
-partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin,
-heureuse d’affirmer immédiatement ses droits
-en face de cet homme dont elle craignait l’influence,
-lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;J’espère, monsieur, que ma présence ne
-change pas vos intentions et que vous allez nous
-faire le plaisir de dîner avec nous.</p>
-
-<p>Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était
-plus la maîtresse torturée de jalousie, la pauvre
-voyageuse accablée de lassitude, la femme qui,
-tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme
-une coupable, sous son dur silence. Non... C’était
-la Parisienne habituée aux hommages, invitant
-d’un ton qui commandait avec grâce, et formulant<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span>
-cette invitation en leur nom à tous deux,
-comme si elle eût été sa femme. Il n’en revenait
-pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa disposition
-une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude
-à juger les situations, à y modeler son attitude,
-à en tirer parti.</p>
-
-<p>Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir
-son bras à Sabine et la conduire dans la salle à
-manger. En les suivant, il se sentait fort petit
-garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses
-pensées, une dominante s’accentua. Pourvu que
-cette journée de fatigue et d’émotion n’eût pas
-trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait
-de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la
-pitié de Robert, du ridicule qui s’attache à un
-malheureux garçon cramponné par une vieille
-maîtresse.</p>
-
-<p>Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement
-chassa cette crainte. La certitude de remporter
-une victoire, la joie de l’occasion qui s’offrait,
-l’idée qu’elle ressaisirait son amant par
-l’admiration d’un autre homme, armèrent sur-le-champ
-Sabine de toutes les séductions du bonheur,
-de toutes les ressources de la coquetterie.
-Elle n’eût pas été plus radieuse si Vincent lui avait
-annoncé qu’il l’épouserait le lendemain. Elle
-montra la sécurité d’une femme sûre de celui
-qu’elle aime, et elle eut le tact d’affirmer sans
-aucune démonstration précise une situation si<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span>
-délicate. Son mobile visage se para de toute la
-vivacité triomphante de son animation intérieure.
-D’ailleurs, elle sentait sur sa peau le fard des lumières;
-elle savait de quel éclat brillaient alors
-ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux
-noirs. La confiance dans sa beauté la rendait plus
-belle encore. Son esprit fut à la hauteur de sa
-grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa
-tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent
-lui-même en oublia un instant sa rancune et sa
-contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta même une
-satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand
-lui déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle
-est rudement bien! Et je ne comprends guère
-la peine que tu éprouves à te résigner à ton
-sort.»</p>
-
-<p>Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert
-Dalgrand veut encore après cela lui faire épouser
-sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête homme que
-l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un
-honnête homme du tout.»</p>
-
-<p>Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe
-à son amour. Cette allusion eut pour but
-d’ôter à Robert&mdash;s’il l’avait&mdash;toute idée
-qu’elle pût profiter de la fortune immense de
-M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Comme elle étendait souvent sa main gauche
-sur la table, Dalgrand y remarqua une bague, la
-<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>seule que M<sup>me</sup> Marsan portât. C’était un bijou
-ancien, formé d’une petite miniature délicieuse
-qu’encadrait, par un dessin très orignal, une fine
-guirlande en marcassites. L’inventeur admira tout
-haut cette bague.</p>
-
-<p>&mdash;C’est le seul bijou, dit Sabine, que j’aie accepté
-de M. de Villenoise. Et encore, remarquez-vous
-que, malgré sa valeur d’art, il ne contient
-pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur
-Dalgrand, l’amour n’est pas inaltérable comme
-votre aluminium: le contact de l’or le corrompt.
-Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien
-j’aime ma petite bague!... Vous me faites plaisir
-en la trouvant jolie. Elle est à mon doigt depuis
-sept ans. Et elle ne le quittera jamais.</p>
-
-<p>Lorsque Dalgrand voulut prendre congé,
-M<sup>me</sup> Marsan lui rappela qu’il était venu pour
-causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer
-dans le salon voisin.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert.
-Ce que j’ai à dire peut être entendu de vous.</p>
-
-<p>Il se retourna vers Vincent, et d’une voix
-changée, assourdie:</p>
-
-<p>&mdash;On essaie le viaduc après-demain. En es-tu
-toujours?</p>
-
-<p>&mdash;Plus que jamais! s’écria M. de Villenoise,
-avec un accent et un élan qui donnaient une gravité
-singulière à sa phrase. Et il souligna encore
-son exclamation en allant prendre la main de
-son ami, en la serrant avec une effusion qui répondait<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>
-sans doute à quelque chose de sous-entendu
-entre eux.</p>
-
-<p>A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à
-Vincent:</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc après-demain l’inauguration?
-Et il était entendu que vous y seriez! La famille
-Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me disiez-vous
-que cette cérémonie n’aurait pas lieu
-avant la semaine prochaine, et que vous ne resteriez
-pas ici pour y assister?</p>
-
-<p>Les soupçons qu’avaient éveillés chez Sabine
-les derniers mots mystérieux des deux amis anéantissaient
-pour elle les triomphantes sensations
-de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses
-angoisses, et, du même coup, à ses maladresses.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s’agit pas de l’inauguration, répondit
-Vincent, qui haussa les épaules. (De nouveau il
-se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi, les
-impressions apaisantes n’avaient été que passagères.)</p>
-
-<p>&mdash;De quoi s’agit-il donc? demanda Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;De l’essai du pont sous diverses charges et
-à des vitesses différentes.</p>
-
-<p>&mdash;L’essai du pont? Vous ne m’en aviez jamais
-parlé!</p>
-
-<p>C’était l’intention de s’exposer au danger à
-côté de Dalgrand qui avait rendu discret M. de
-Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait
-pas de rien expliquer. Outre qu’il voulait épargner<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span>
-une inquiétude à M<sup>me</sup> Marsan, et à lui-même des
-scènes ennuyeuses, le ton de juge d’instruction
-que prenait celle-ci n’était pas pour lui desserrer
-les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Je savais bien, s’écria-t-elle, que vous me
-cachiez quelque chose!</p>
-
-<p>&mdash;Dans quel hôtel êtes-vous descendue, ma
-chère amie? Permettez-moi de vous reconduire.
-Vous devez être fatiguée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’aurez qu’un étage à monter, répliqua-t-elle
-railleusement. Je demeure ici même.</p>
-
-<p>&mdash;Excellent poste d’observation!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, dit-elle, car il n’y pas d’observation
-possible. Un menteur comme vous échappe
-toujours par quelque subterfuge.</p>
-
-<p>&mdash;Sabine!... Je n’accepterai pas plus ce mot
-de vous que d’aucun être au monde!... Vous allez
-le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais vous
-revoir!</p>
-
-<p>&mdash;Le retirer?... Ou le prouver?... Je vous
-donne le choix.</p>
-
-<p>&mdash;Prouvez-le!... Je vous en défie!... cria Vincent
-qui perdait son sang-froid.</p>
-
-<p>&mdash;Quittons d’abord ce salon, dit-elle. Voulez-vous
-me mener dans votre chambre?</p>
-
-<p>Il l’y conduisit. C’était une vaste pièce au rez-de-chaussée,
-donnant sur la terrasse. Par les deux
-croisées ouvertes, on apercevait la Meuse, qui
-scintillait sous les lumières.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span></p>
-
-<p>Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût
-vu M<sup>me</sup> Marsan dans sa chambre, alluma lui-même
-les candélabres de la cheminée, puis ferma les
-volets, les fenêtres, les rideaux.</p>
-
-<p>Ensuite il marcha sur elle les bras croisés.</p>
-
-<p>&mdash;Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur.</p>
-
-<p>Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit
-ses deux mains devant son visage et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi!... Je n’ai plus le courage
-de l’épreuve...</p>
-
-<p>Il lui écarta rudement les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d’un
-homme, avec sa loyauté, avec tous ses meilleurs
-sentiments. Vous ne savez pas à quelle force il
-me faut recourir... Mais ma patience est à bout!
-Quelle est cette épreuve dont vous n’avez pas le
-courage, et qui doit montrer si je sais dire la vérité?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez
-pitié! Je suis une misérable!... Je ne vous parlerai
-plus comme je l’ai fait.</p>
-
-<p>&mdash;Que vouliez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;N’insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse
-inauguration sera passée... Nous retournerons
-à Paris ensemble, et nous oublierons ces
-vilains moments.</p>
-
-<p>M. de Villenoise frappa du pied.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai dit que ce n’est pas l’inauguration.</p>
-
-<p>&mdash;Alors vous me laisserez y assister!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est un piège! cria le jeune homme
-hors de lui. Vous ne me croyez pas encore! Eh
-bien, non, vous n’y assisterez pas! Vous ne pouvez
-pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain...
-ou tout est fini entre nous.</p>
-
-<p>Sabine s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Il se passe après-demain quelque chose que
-vous voulez me cacher! Pourquoi ne verrais-je pas
-essayer un viaduc? Vous m’éloignez pour être libre.</p>
-
-<p>Vincent répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, soit!</p>
-
-<p>Alors elle se leva toute droite, le visage d’une
-blancheur de cendre, et elle dit d’une voix sans
-timbre:</p>
-
-<p>&mdash;Cette épreuve dont je vous parlais tout à
-l’heure, voulez-vous encore vous y soumettre?</p>
-
-<p>Il répliqua brutalement:</p>
-
-<p>&mdash;Allez-y!...</p>
-
-<p>&mdash;Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une
-question, et je verrai si vous savez mentir.</p>
-
-<p>Le jeune homme se troubla légèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle question?... Si c’est encore une de
-vos folies, aurai-je au moins le droit de n’y pas
-répondre?</p>
-
-<p>&mdash;Que vous répondiez ou non, je devinerai
-bien la vérité, à moins que vous ne soyez un parjure
-et un menteur.</p>
-
-<p>Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés
-avec la plus méprisante intonation. A ce<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span>
-moment, son exaspération lui tourna la tête
-comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait
-au taureau piqué de banderilles. Il avait trop souffert
-secrètement à cause de cette femme pour être
-ainsi harcelé par elle. D’ailleurs il ne lisait dans
-ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle
-risquait beaucoup à le défier.</p>
-
-<p>Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse
-s’approcha de son amant et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Jurez-moi donc que vous n’aimez pas Gilberte
-Méricourt!</p>
-
-<p>Ce fut comme un coup qu’elle lui aurait porté
-en pleine poitrine. Il recula.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque vous ne savez pas mentir, ajouta-t-elle,
-ne réfléchissez pas... Répondez.</p>
-
-<p>Il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que vous voulez donc? Vous êtes
-une imprudente et une folle!...</p>
-
-<p>Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les
-yeux fixes:</p>
-
-<p>&mdash;Jurez... Jurez...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis pas jurer cela.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l’aimez donc?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une
-colère furieuse la soutenait, et peut-être aussi
-l’atroce triomphe d’avoir convaincu Vincent de
-sa duplicité. S’il aimait Gilberte, il cherchait à
-épouser la jeune fille. Les deux idées se confondaient.<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span>
-Elle avait donc eu raison d’incriminer ce
-voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait
-avoué la chose qu’une fois accomplie... Toutes
-ces pensées, qu’elle embrassa en quelques secondes,
-la soulevèrent d’une indignation qui
-supprima presque la douleur. Ses yeux n’avaient
-pas changé d’expression, n’avaient pas quitté
-ceux de Vincent. Il attendait avec anxiété ce que
-ce calme tout nouveau lui préparait. L’inévitable
-crise de nerfs allait éclater. Il s’étonnait de ne
-pas voir couler des torrents de pleurs. Il se rétracterait
-alors, il trouverait des arguments&mdash;puisque
-ce n’était pas une rupture qu’il voulait.
-Mais tout à coup, comme il allait prendre les
-devants, ne voyant arriver ni les convulsions ni
-les sanglots, Sabine tourna sur ses talons, courut à
-la porte, l’ouvrit, s’enfuit, s’élança dans l’escalier.</p>
-
-<p>Vincent la suivit&mdash;mais d’un pas moins
-prompt, pour ne pas donner aux gens de l’hôtel
-le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il
-arriva devant la porte qu’elle refermait à clef, il
-se mit à frapper, mais inutilement. Il l’appela
-même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à
-l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les
-chaussures. Cet homme tourna plusieurs fois la
-tête avec curiosité le long du corridor. M. de Villenoise,
-gêné, se retira.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, comme il n’était pas
-minuit, le jeune homme sonna et fit demander<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span>
-si M<sup>me</sup> Marsan n’était pas encore couchée et pouvait
-lui accorder deux minutes d’entretien. La
-femme de chambre vint répondre que cette dame
-était au lit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda
-Vincent, dont une terrible inquiétude crispait le
-cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit la servante. Cette
-dame m’a parlé à travers la porte, sans ouvrir.</p>
-
-<p>Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait
-accompli aucune folie sur le premier moment,
-qu’elle savait qu’il avait insisté pour la revoir,
-qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain,
-pour connaître ce qu’il avait à lui dire,
-avant de prendre une résolution. Mais il restait
-encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès
-qu’une espagnolette ou une serrure grinçait dans
-le silence de la maison, il écoutait avec anxiété
-s’il n’entendrait pas tout de suite après la chute
-d’un corps dans la Meuse...</p>
-
-<p>Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le
-matin, le jour étant déjà levé, il s’endormit lourdement.</p>
-
-<p>Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce
-malaise confus et abominable qu’apporte le réveil
-après un malheur. Tout de suite, il se souvint,
-il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait
-son existence pour ne pas briser le cœur de Sabine,
-avait-il pu percer ce cœur de la plus cruelle,<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>
-de la plus inguérissable des blessures?... Il avait
-commis l’action dont il se croyait le moins capable.
-Quelle éclipse avait donc subie sa volonté?</p>
-
-<p>Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures
-et demie. Avant même de procéder à sa toilette,
-il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna, tendit
-l’enveloppe au domestique.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame
-est partie dès la première heure ce matin.</p>
-
-<p>Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement
-et de remords que subissent les natures
-impressionnables après toute séparation
-violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se
-rappeler que les siens, à lui. Dans son imagination,
-les défauts de la pauvre femme s’atténuèrent,
-et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle,
-après tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie
-qu’elle avouait était une souffrance et non un
-crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner avec
-Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant!
-Que lui manquait-il pour être toujours
-ainsi?... Se sentir aimée de lui, Vincent... Pauvre
-passionnée Sabine!</p>
-
-<p>Il courut au télégraphe, et lui envoya cette
-dépêche à sa villa près de Villenoise:</p>
-
-<div class="pbq">
-
-<p class="p1"><i>Ayez confiance en moi. Je serai chez vous après-demain
-dans la matinée. Rien ne changera.</i></p>
-
-<p class="pr1"><span class="smcap">Vincent.</span></p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span></p>
-
-<p class="p1">Mais, tout en combinant des mots qui, sous
-une indifférence extérieure, portassent une signification
-consolante, le jeune homme n’alla
-pas jusqu’à se contredire. En effet, la première
-émotion passée, déjà naissait en lui l’espoir que
-Sabine, par fierté ou par désintéressement, lui
-rendrait sa liberté, maintenant qu’elle le savait
-épris d’une rivale. Car il ne l’abuserait plus: son
-cri avait été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante.
-Jamais, au prix des plus habiles mensonges,
-il ne pourrait lui ôter la conviction qu’il
-aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le
-lui avoir dit, et si brutalement!... Mais puisqu’elle
-le savait... De quoi cette femme n’était-elle pas
-capable par orgueil? En ce moment il avait tout
-à craindre ou à espérer d’elle. Pourquoi n’espérerait-il
-pas?</p>
-
-<p>Une espèce de fatalisme engourdit les pensées
-de Vincent. Après tout, ne risquait-il pas sa vie
-demain, à côté de son ami Robert? A ses yeux,
-le danger paraissait plus réel qu’à ceux de l’inventeur.
-Il n’avait jamais cru d’une foi bien enthousiaste
-à toutes les vertus de ce nouveau
-métal. Il attendrait donc de voir s’il vivait encore
-pour recommencer à se tourmenter.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/l.jpg" width="100" height="104" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi3"><span class="smcap">Le</span> lendemain, en apercevant le viaduc,
-une appréhension étreignit le cœur de
-M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu
-le visiter auparavant, et il ne prévoyait pas ce qui
-lui apparut.</p>
-
-<p>C’était une construction d’une légèreté extraordinaire.
-Au-dessus des piles très hautes, le tablier
-courait, se dessinant de profil comme une
-ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait
-une charpente fine, découpée sur le ciel en
-guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un
-modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous.</p>
-
-<p>Le viaduc se divisait en trois travées: celle du
-centre appuyée sur les deux piles émergeant des<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>
-flots bleus de la Meuse; les deux autres rejoignant
-les culées accotées au remblai de la voie.</p>
-
-<p>Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes
-ces lignes déliées et hardies se dessinaient en
-noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil restait
-saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement
-dans la fraîche lumière. Alors on pensait
-à quelque caprice de Sardanapale moderne, on
-croyait contempler un gigantesque objet d’art,
-sculpté dans un métal précieux.</p>
-
-<p>Sur les berges, à une assez grande distance, et
-là-haut, dans la campagne, des groupes de gens
-étaient massés. Comme on venait d’interrompre,
-par ordre de police, la navigation sur la Meuse,
-et qu’à cent mètres, en amont et en aval, des
-barques étaient postées, montées par des agents
-qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était
-répandu qu’on allait essayer le pont. La foule
-aussitôt arrivait pour voir, avec l’espoir inavoué
-d’une catastrophe. Mais des piquets de soldats,
-disposés en cordons, arrêtaient les badauds.</p>
-
-<p>Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même,
-des messieurs allaient et venaient. On regardait
-de loin respectueusement leurs silhouettes. C’étaient
-des personnages importants, les directeurs
-de plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de
-haut grade, des ingénieurs étrangers. Même on
-affirmait que le ministre des travaux publics venait
-d’arriver de Bruxelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p>
-
-<p>Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines
-chauffaient. On entendait leur souffle
-rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient à
-grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un
-coup de sifflet strident. L’une d’elles s’avança
-jusqu’à la culée du viaduc, et l’on s’amusa de
-voir courir quelques-uns des gros personnages
-qui discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils
-avaient cru, eux aussi, que la machine allait
-passer, et ils ne se souciaient pas de faire peut-être
-avec elle un plongeon dans la rivière. Mais
-la locomotive évoluait seulement pour aller se
-placer à la tête d’un train de marchandises.</p>
-
-<p>Cependant un monsieur très grand, que l’on
-disait être le constructeur, vint crier quelque
-chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras
-levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors
-une retraite générale, mais digne, avec les arrêts
-de quelques retardataires, qui flânaient un peu
-comme pour montrer leur indifférence au péril.
-Tous ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive
-gauche, en arrière de la culée.</p>
-
-<p>A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant
-spectacle, les cœurs se serrèrent un peu
-dans la foule. Une machine siffla, si loin du pont
-qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement
-on la vit accourir, accélérant sa marche,
-filant à toute vapeur. Quand elle toucha le tablier
-du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée.<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span>
-Dans un grand fracas de métal, elle passa comme
-un éclair. Puis le tapage s’éteignit soudain sur
-l’autre rive, et elle disparut là-bas, avant qu’on se
-fût rendu compte.</p>
-
-<p>C’était l’essai d’un minimum de poids avec un
-maximum de vitesse. Il avait réussi. Quelques
-applaudissements éclatèrent dans la foule.</p>
-
-<p>Maintenant, ceux de la berge comptaient sur
-le passage immédiat d’un train. Aussi furent-ils
-surpris de voir quelques-uns des messieurs de là-haut
-descendre au bord de la rivière, s’embarquer
-dans un petit bateau de promenade, et gagner le
-milieu du courant. Là, le cou tordu, la tête levée,
-ils examinaient le viaduc. En même temps, des
-ouvriers s’accrochèrent aux charpentes et voltigèrent
-entre les poutres de métal, comme des
-oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds,
-les plus perspicaces instruisirent l’ébahissement
-de leurs voisines et donnèrent l’explication
-de la manœuvre.</p>
-
-<p>On s’assurait si rien n’avait fléchi.</p>
-
-<p>Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise
-étaient dans la barque avec deux ingénieurs. Leur
-examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers,
-qu’ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement,
-pas une défaillance dans ce faisceau
-de forces organisé pour une formidable résistance.</p>
-
-<p>Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span>
-la conduite du train de fourgons vides qui devait
-tenter l’épreuve après la locomotive isolée.</p>
-
-<p>Des officieux déclarèrent qu’on l’en empêcherait,
-fût-ce par la force. Il sourit et céda. Nulle
-inquiétude n’existait en lui au sujet de cette seconde
-expérience. Il préférait se réserver pour la
-troisième.</p>
-
-<p>Quelques messieurs remuants se portèrent alors
-vers la machine du train en partance, afin de
-donner des poignées de main au mécanicien et
-de lui promettre des récompenses.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, je vous en supplie, s’écria Dalgrand,
-n’allez pas troubler ce brave homme!</p>
-
-<p>Il prit seulement avec lui le directeur de la
-Compagnie, devant qui le mécanicien se redressa,
-comme un sergent devant son général.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais ce que tu vas faire, Vanier? demanda
-son chef.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur le directeur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as confiance en nous? Tu ne crains rien?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! rien du tout, monsieur le directeur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, conduis-moi ça avec sang-froid,
-dit Dalgrand d’un air gai. Pas de grande vitesse!
-Ne te crois pas sur la malle des Indes.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres
-à l’heure, pas plus. Le convoi de ma belle-mère,
-quoi!</p>
-
-<p>&mdash;Parfait! approuvèrent les deux messieurs,
-avec un sourire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p>
-
-<p>Pourtant l’homme hésitait.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon... excuse... mais je n’ai nul besoin
-d’être deux, pas vrai? Si c’était un effet de votre
-bonté de me débarrasser de ce gaillard-là, qui a
-quatre gosses au logis.</p>
-
-<p>Il se dérangea un peu et démasqua le visage
-noirci du chauffeur, qui se dissimulait de son
-mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Comment t’appelles-tu, toi? Qu’est-ce que
-tu fais là? dit le directeur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! messieurs, supplia le pauvre diable, je
-ne veux pas déserter mon poste. Ne me déshonorez
-pas! Laissez-moi sur ma machine!...</p>
-
-<p>Et il ajouta, d’une voix désolée:</p>
-
-<p>&mdash;Elle n’a jamais fait dix mètres sans moi. Et
-maintenant, si elle court un danger, faut-il que
-ça soit juste à c’t’heure que je l’abandonne?...</p>
-
-<p>On se taisait toujours. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;D’abord, on n’y gagnera rien. Si elle tombe
-à l’eau, je m’y jette après.</p>
-
-<p>&mdash;Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à
-l’eau! Y a pas de danger!</p>
-
-<p>Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon
-descendît? L’illogisme généreux de ce
-brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils
-n’en firent rien voir.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, assez causé! dit le premier. En
-route!</p>
-
-<p>Et il donna de la main le signal du départ.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span></p>
-
-<p>La machine siffla,&mdash;un long sifflement modulé
-que le mécanicien lança comme une fanfare. Puis
-le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu
-plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il
-suivit des yeux le tuyau de la machine, et quand
-ce tuyau fut normal à la première culée, il regarda
-l’aiguille des secondes. Puis il compta:
-«Un... deux... trois...» jusqu’à huit. Entre huit
-et neuf, le fracas métallique cessa. Le train avait
-passé le pont.</p>
-
-<p>&mdash;Huit secondes deux cinquièmes... Trente
-kilomètres à l’heure. Ce garçon-là n’a pas accéléré
-d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand?</p>
-
-<p>Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se
-tournant vers lui, crut lui voir les yeux humides.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas,
-cher monsieur? fit alors l’inventeur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez là pour me le rappeler, mon
-cher Dalgrand.</p>
-
-<p>Robert eut un geste vers l’autre train chargé
-qui l’attendait, vers l’effrayante masse qu’il allait
-conduire au pas sur son fin viaduc. Mais il sourit
-et il dit bien vite:</p>
-
-<p>&mdash;Certes, je l’espère.</p>
-
-<p>Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le
-félicitait. Des ingénieurs remontaient de la berge.
-Le pont d’aluminium n’avait pas bronché. Mais
-Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne
-lui fît aucun compliment avant l’épreuve définitive.<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span>
-Ses yeux cherchaient Vincent. Tout de suite
-son ami fut à côté de lui.</p>
-
-<p>Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient
-monter sur la locomotive du train chargé,
-où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle du mécanicien,
-les protestations les plus véhémentes
-éclatèrent. Le ministre, les hauts fonctionnaires,
-interposèrent leur autorité; tous les autres, et ceux
-même qui voyaient Robert et Vincent pour la
-première fois, les conjuraient, en termes dramatiques,
-prodiguaient une sentimentalité phraseuse.
-Les deux amis demeurèrent inébranlables.
-M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la
-locomotive, les bras croisés, le dos appuyé contre
-un côté de l’abri, ne répondait même pas. Dalgrand
-disait seulement de temps à autre: «C’est
-inutile, messieurs... c’est inutile...»</p>
-
-<p>Enfin, comme on insistait vraiment d’une
-façon gênante, il cria: «Prenez garde!...» Et,
-lâchant la vapeur, il lança un formidable coup de
-sifflet.</p>
-
-<p>Naturellement il ne toucha pas au robinet de
-marche, car il y avait des gens jusque sur la
-plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet
-fut magique. Les hauts personnages bondirent
-comme des lapins, reculèrent pêle-mêle de chaque
-côté de la voie en se cognant les uns contre les
-autres.</p>
-
-<p>Dalgrand les vit qui élargissaient encore la<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>
-distance à droite et à gauche. Alors il envoya un
-second coup de sifflet et, tout de suite cette fois,
-mit le train en mouvement.</p>
-
-<p>On devinait, au souffle court et profond de la
-machine, le prodigieux effort accompli par la bête
-de fer pour mettre en branle la masse accrochée
-derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A
-sa suite, une seconde locomotive et un second
-tender représentaient un poids semblable de
-quarante mille kilos. Puis venaient des wagons
-remplis d’obus vides empruntés à une fabrique
-voisine, des trucs chargés de pierres de taille,
-d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et
-tout cela commençait à rouler lourdement avec
-des à-coups réguliers dont la terre tremblait.</p>
-
-<p>Dalgrand avait exagéré la charge imposée par
-le préfet de police et par la Compagnie. Il voulait
-une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la
-supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît
-tellement immense, que le vieux métal en fût du
-coup détrôné, relégué dans les musées parmi les
-antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole
-de la force brutale dont le maniement pénible
-avait écrasé les peuples. Tandis que le véritable
-instrument de l’humanité affinée, savante,
-de cette humanité de demain, au cerveau puissant,
-aux muscles grêles, c’était ce métal brillant
-et léger, souple et fort, le plus abondant de la
-nature, et dont un simple fil remplacerait les<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span>
-lourdes barres sous lesquelles l’ouvrier actuel,
-l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri.</p>
-
-<p>C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur
-debout sur sa locomotive,&mdash;une bataille dans
-laquelle, ainsi que tous les vrais conquérants, il
-voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait
-tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme,
-l’œil fixe et tendu à travers la vitre de l’abri, il
-regardait cette route argentée qu’étalait devant
-lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très
-lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse
-de l’expérience, lui laissait le temps de réfléchir.
-C’était son œuvre bien-aimée contre laquelle il
-menait peut-être la destruction. Il pensait à elle
-plus qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une
-légèreté si audacieuse, d’un scintillement si doux
-sous le soleil! Quel effort il allait réclamer de
-lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander
-cette prodigieuse et inutile résistance?
-Maintenant, il se repentait presque d’avoir amoncelé
-contre lui ce poids insensé... Non pas par
-défaillance devant la mort ni par crainte de la
-défaite, mais par tendresse pour sa création, qu’il
-risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il reculerait
-indéfiniment le triomphe.</p>
-
-<p>Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et
-la pensée aussi de son ami augmenta sa faiblesse.
-Robert se tourna vers Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux quitter la locomotive sans quitter<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>
-le train, dit-il d’une voix altérée. Descends et
-remonte dans un fourgon. Nous allons assez lentement
-pour cela. Au premier craquement, tu
-fileras en arrière.</p>
-
-<p>Vincent sourit et secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash;On croirait que tu doutes de ton œuvre...
-Moi, je n’en doute pas, mon ami.</p>
-
-<p>Robert ne lui répondit pas. La locomotive
-s’engageait sur le tablier d’aluminium. Une vibration
-métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le
-poids des wagons, cela devint un gémissement...
-ensuite une clameur. Tout le pont criait sous l’écrasement
-de cette masse. Les oreilles de Dalgrand
-bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il
-entendait, si c’était seulement la trépidation du
-métal, ou si c’était le craquement des charpentes,
-l’éclatement des joints, le hurlement désespéré
-de son œuvre qui se disloquait, s’effondrait...</p>
-
-<p>D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile
-d’attente, avec des faces blanches, des
-bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce
-frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge
-culbuter, tomber à pic, crever le miroir paisible
-de la Meuse?...</p>
-
-<p>La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur,
-atteignait le milieu du pont. Sur le ciel, le
-dessin des wagons se profilait, difforme par l’énormité
-et la bizarrerie des chargements. Un
-roulement assourdi remplissait l’espace. Et chaque<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span>
-fois qu’un nouveau chariot suivait les autres sur
-le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant.</p>
-
-<p>Cependant, sous la progression de la masse
-noire et mouvante, la ligne étroite du pont gardait
-sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient
-de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté
-d’épure sur le fond laiteux de l’atmosphère, sans
-la moindre déformation dans leur élégante géométrie.</p>
-
-<p>Et lentement, lentement, la locomotive continua
-d’avancer. A présent, elle soufflait plus
-fort... Elle semblait se lasser de traîner cette
-effroyable charge, que le léger viaduc soutenait,
-sans un effort apparent, dans la merveilleuse sécurité
-de ses lignes infléchies. Quelques mètres
-seulement et la machine atteindrait la seconde
-culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais,
-avant d’arriver à l’extrémité du pont, tout à coup
-la locomotive s’arrêta, comme pour reprendre
-haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par
-petits halètements successifs. Le train, maintenant,
-s’allongeait tout entier sur le viaduc. Dalgrand
-l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa
-pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes
-la secousse de l’arrêt et du départ.</p>
-
-<p>Alors, dans le silence brusquement tombé, devant
-ce triomphe de la science et de la volonté
-humaines, en face de ce drame que l’ignorant<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span>
-même pressentait si grand sous sa simplicité apparente,
-l’enthousiasme de la foule éclata. Du
-fond des berges, du haut des talus, de la lointaine
-campagne, des applaudissements partirent, et des
-acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois,
-sonnèrent grêles et comme perdus dans
-l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les dispersa.</p>
-
-<p>Quand la machine repartit, de nouveau la
-foule se tut; mais sans anxiété désormais, les nerfs
-détendus dans l’assurance du succès final. On ne
-craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était
-qu’un train qui passait. On le regarda machinalement
-s’éloigner jusqu’au dernier fourgon, son
-disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés
-comme pour un voyage véritable.</p>
-
-<p>Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se
-garer sur la droite, on ne vit plus, entre la rivière
-bleue et le ciel gris-perle, que le dessin délicat
-du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse
-légère, tout en lignes et en espaces de
-clarté, devenu désormais imposant, sous sa finesse
-aérienne, par tout le prestige de sa force.</p>
-
-<p>Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive
-au repos, Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient
-à pleins bras.</p>
-
-<p>Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait
-l’importance de son triomphe: l’aurore d’une ère
-nouvelle, l’avènement du métal de l’avenir, et la<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span>
-défaite du fer,&mdash;de ce fer pesant et dur, d’un
-travail si coûteux, si lent, dont le règne brutal a
-cessé de correspondre aux conceptions ambitieuses
-et à l’impatiente activité de la pensée
-humaine.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/l.jpg" width="100" height="104" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi4"><span class="smcap">L’émotion</span> éprouvée par M. de Villenoise
-au passage du viaduc le laissait
-dans un état d’âme tout spécial. C’était
-un contentement de lui-même qui le disposait
-à l’indulgence, et aussi une aspiration vers
-le dévouement et le travail, très favorable à Sabine,
-et à sa traduction de Manilius, plutôt
-négligée durant les derniers mois.</p>
-
-<p>D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient
-plus lui suffire. Il voulait s’adonner à une tâche
-plus utile, d’un esprit plus moderne et d’une application
-plus immédiate. Depuis vingt-quatre
-heures, Vincent roulait dans sa tête de vagues et
-grandioses projets. L’exemple de Robert, l’ivresse<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>
-d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant,
-lui communiquaient une exaltation extraordinaire.
-Comme il ne pouvait accomplir nulle
-découverte scientifique ou industrielle, Vincent
-se proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le
-domaine philanthropique et social. Désormais il
-ne se contenterait plus de rendre heureux ses ouvriers.
-Le bien-être de ces braves gens ne devait
-pas dépendre du bon ou du mauvais vouloir d’un
-patron. Il allait étudier la question ouvrière avec
-eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses observations,
-sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui
-aussi, sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif
-manœuvre qui gâche le plâtre et soulève les fardeaux,
-au lieu du rêveur aristocratique enfermé
-dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il
-se serait passionné pour son œuvre, sans doute il
-oublierait sa plaie d’amour, son mal égoïste.
-Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces
-infimes tourments auprès des préoccupations
-dignes d’absorber les forces et les pensées d’un
-homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par
-un devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais
-ensuite, il espacerait leurs entrevues, il rendrait
-leurs relations plus distantes. Car il ne devait pas
-laisser les exigences et les nervosités d’une femme
-entraver ses entreprises futures. Il n’avait plus
-d’amour pour elle, et il en avait pour une autre...
-soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il voulait<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span>
-être! Sa conduite à venir était bien simple: il
-éliminerait l’amour de sa vie.</p>
-
-<p>En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de
-Villenoise fit presque sans en avoir conscience le
-trajet de Dinant à Paris, puis celui de Paris à Villenoise.</p>
-
-<p>Le lendemain,&mdash;le jour même pour lequel il
-avait annoncé par dépêche sa visite à Sabine,&mdash;il
-arriva dans son château à neuf heures du matin.
-Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis
-que lui-même se mettait entre les mains de son
-valet de chambre. Après une toilette rapide, il
-monta à cheval et se dirigea vers la villa de
-M<sup>me</sup> Marsan.</p>
-
-<p>La route était longue, car il lui fallait traverser
-la forêt, et il en avait bien pour trois quarts
-d’heure en se hâtant. Tout de suite, il mit sa jument
-au galop, lui laissant développer la fougue
-que de simples promenades au pas, entre les
-mains des piqueux, avait amassée chez cette ardente
-bête, pendant l’absence de son maître.
-Gipsy, fort étonnée qu’on ne lui demandât pas
-quelque acte préliminaire d’obéissance par une
-sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie,
-secouant avec espièglerie les rênes abandonnées
-sur son cou. Elle allait, à grandes foulées vigoureuses,
-tout enivrée de vitesse. Et M. de Villenoise
-eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il
-voulut la ralentir. Enfin il la remit au petit galop<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span>
-rassemblé, puis au pas. Un soudain besoin de
-flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait
-près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière
-promenade en cet endroit. La vision précise
-de Gilberte lui apparut, avec l’air dont elle avait
-dit certains mots, la façon dont elle tendait ses
-mains sous le filet d’eau de la cascade, et la tristesse
-avec laquelle ensuite elle s’était détournée de lui.</p>
-
-<p>Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait
-tout à coup rejetée entre ses bras. Depuis, M. de
-Villenoise n’avait plus pensé à cet incident. Ses
-gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte
-à l’intérieur du domaine. Ce domaine était
-clos d’ailleurs, mais d’un mur assez bas, facile à
-escalader, et qui, par places, tombait en ruines.
-Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis,
-craignant d’être surpris, s’était caché parmi les
-broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu retenir
-un mouvement d’admiration qui avait écarté les
-branches lorsque avait passé, si près de lui, l’adorable
-jeune fille...</p>
-
-<p>Malgré cette réflexion rassurante, les yeux de
-Vincent fouillaient l’épaisseur du fourré, et sa
-main droite s’enfonçait, d’un geste un peu nerveux,
-dans celle de ses poches qui contenait un
-revolver.</p>
-
-<p>Il suivait alors une allée tout à fait assombrie
-par la proximité de la colline rocheuse. A un moment,
-cette allée, qu’un cheval pouvait parcourir,<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span>
-mais qui n’était pas carrossable, longeait le chaos
-de pierres, d’arbustes et de plantes grimpantes
-où s’indiquait la place de l’ancien éboulement.
-Les blocs écroulés disparaissaient sous l’envahissement
-des verdures. Un sentiment de solitude
-profonde et la sauvagerie du site procuraient à
-Vincent un plaisir légèrement anxieux, grâce auquel
-il oublia, durant quelques minutes, et ses
-souvenirs et le but de sa course.</p>
-
-<p>Mais un détour du chemin le ramena dans une
-large avenue qui ondulait presque jusqu’à l’horizon,
-par des alternatives de montées et de descentes,
-entre le rideau sombre des futaies. Alors
-il mit Gipsy au trot. Et il ne l’arrêta plus que devant
-la grille de la villa.</p>
-
-<p>Du bout de son stick, et sans descendre de
-cheval, il agita la sonnette. De l’autre côté d’une
-pelouse, sur les marches du perron, Estelle, la
-femme de chambre, apparut.</p>
-
-<p>Elle s’exclama: «Ah! monsieur!...» Puis, au
-lieu d’ouvrir, elle rentra dans la maison, comme
-pour appeler quelqu’un ou prendre quelque
-chose. Un instant après, elle revint, tenant entre
-ses doigts une lettre.</p>
-
-<p>M. de Villenoise, pris d’impatience et d’inquiétude,
-avait sauté à terre, et secouait de nouveau
-la sonnette, cette fois à tour de bras. Pourquoi
-Sabine ne paraissait-elle pas à une fenêtre?... Elle
-devait l’attendre cependant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p>
-
-<p>Quand il revit Estelle, il cria:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, sapristi! Arrivez donc!</p>
-
-<p>Et avant qu’elle eût ouvert la bouche:</p>
-
-<p>&mdash;En voilà une idée de me faire poser à la
-porte!... Où est madame?... Est-ce qu’elle n’a pas
-reçu ma dépêche?</p>
-
-<p>&mdash;Je demande pardon à monsieur, dit la
-femme de chambre. Je cherchais cette lettre
-que madame m’a dit de remettre à monsieur dès
-qu’il...</p>
-
-<p>&mdash;Elle n’est donc pas là!...</p>
-
-<p>Vincent jeta ce cri avec un frémissement d’émotion
-où il y avait de la joie et de l’angoisse.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur... Mais madame sera ici
-sans faute demain matin...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-il,&mdash;et ce fut la joie qui se dissipa
-pour ne plus laisser que l’angoisse,&mdash;qu’est-ce
-qu’il y a donc?</p>
-
-<p>La femme de chambre, qui maintenant ouvrait
-la grille, expliqua que madame s’était trouvée
-forcée de partir pour Paris... Une retouche à un
-tableau qu’on emportait en Amérique,&mdash;ce qui
-ne souffrait pas de retard. Madame avait été désolée,
-car, ayant reçu la dépêche de monsieur,
-elle se réjouissait de le revoir. Mais elle l’attendrait
-demain, et si monsieur voulait indiquer le
-moment de la journée...</p>
-
-<p>Vincent regardait Estelle, cherchant à lire sur
-le visage de cette fille quelque chose qu’elle ne<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span>
-disait pas. Il trouvait tout cela singulier. Et, par
-une contradiction bien humaine, il se vexait de ce
-que Sabine eût fait passer une affaire quelconque
-avant la grande affaire de le revoir et de terminer
-leur querelle. Il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Madame ne pouvait donc pas me faire prévenir
-à Villenoise? J’ai voyagé toute la nuit...</p>
-
-<p>&mdash;C’était difficile, monsieur. Le château est
-loin, à pied... Madame n’a que moi... Ou alors il
-aurait fallu rencontrer un garde...</p>
-
-<p>&mdash;Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise.
-Tenez-moi mon cheval. Inutile de le faire entrer à
-l’écurie. Je repars tout de suite.</p>
-
-<p>Il traversa la pelouse, monta les marches, entra
-dans le salon, pour lire la lettre de Sabine loin
-des regards curieux d’Estelle.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique,
-mais en y ajoutant des paroles tendres et
-désolées. Aucun reproche quant au brutal aveu
-dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion,
-même détournée, à Gilberte. Mais un pardon
-bien humblement demandé pour sa propre
-démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les
-excès de sa jalousie. Voici comment elle terminait:</p>
-
-<p>«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je
-n’interrogerai plus ton cœur! Je le bercerai s’il
-dort, je le consolerai s’il souffre, je le panserai
-s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span>
-que je le tiendrai doucement dans mes deux
-mains, ce cœur chéri, tant que tu ne me l’arracheras
-pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te
-défie de me l’ôter!...»</p>
-
-<p>M. de Villenoise mit froidement dans sa poche
-le feuillet satiné sur lequel s’étalait cette phraséologie.
-«Je crois à son amour,» pensa-t-il. «Hélas!
-je n’y crois que trop... Mais jamais je ne
-croirai à cette angélique tendresse... Ce baume
-délicieux qu’elle me promet, où le trouverait-elle?
-Son orgueil et sa passion ne lui versent dans
-l’âme que des torrents de lave. C’est de bonne
-foi qu’elle veut m’ouvrir le paradis... Mais elle
-n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de
-cet enfer.»</p>
-
-<p>Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et
-dit à la femme de chambre:</p>
-
-<p>&mdash;Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut
-compter sur ma visite demain, vers la même
-heure.</p>
-
-<p>Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit
-trot. Il se sentait plus nerveux qu’en venant. L’absence
-de Sabine lui causait une irritation. Mais
-tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se
-fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être
-agressif. Ah! misère!... Il résolut de ne plus
-penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non...
-pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il
-poussa un grand soupir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span></p>
-
-<p>«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite.
-Je déjeunerai aussitôt. Puis j’irai faire un tour à
-l’usine. Et, dès cette après-midi, je causerai avec
-quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai quelles
-sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai
-les premières notes pour mon futur travail.»</p>
-
-<p>Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce
-qu’il appelait «le Chaos». Comme tout à l’heure
-à cet endroit même, il se mit au pas. L’ombre
-était exquisement fraîche dans ce coin sauvage.
-De légers pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement
-distant, cristallin, de l’invisible petite cascade,
-rendaient plus profond le silence des grands
-bois déserts.</p>
-
-<p>Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha
-les oreilles, dressa la tête, avec un regard de côté
-vers les roches noyées de verdure. Puis, brusquement,
-elle fit un écart.</p>
-
-<p>M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une
-volte-face, et voulut la ramener vers le massif
-dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors la
-bête se défendit, pointa. Étonné,&mdash;car une telle
-résistance était rare,&mdash;le cavalier attendit que
-la jument eût posé les sabots de devant par
-terre, et il allait la corriger avec ses éperons,
-lorsqu’un fait dont il ne se rendit pas tout de
-suite compte se produisit.</p>
-
-<p>Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un
-tel choc dans le côté droit de Vincent qu’il en<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span>
-vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy s’emballa.
-Comme M. de Villenoise venait de lui rendre
-toutes les rênes parce qu’elle pointait, il ne put
-prévenir son élan affolé. Mais déjà il comprenait
-qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré,
-il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant
-pas, il retourna la tête pour surprendre quelque
-indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un
-autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable
-d’audace, d’un homme qui s’enfuyait.</p>
-
-<p>A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à
-calmer Gipsy folle de peur?... Un cheval ne pouvait
-suivre un homme dans ce chaos de pierres.
-Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il
-était blessé... Il le sentait. A chaque foulée de sa
-jument, il croyait maintenant qu’un poignard entrait
-plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte
-gris clair, du sang coulait, que le vent de la
-course parfois éclaboussait en pluie sur la robe
-dorée de l’alezane.</p>
-
-<p>M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir
-pour boucher sa blessure. Mais une faiblesse lui
-cassa les bras. Une sueur froide mouilla ses
-tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse.
-Puis l’étourdissement s’accentua. Un bien-être
-survint. Le galop furieux de Gipsy l’emportait
-comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si
-vite de chaque côté de son chemin?... Toute une
-foule éperdue qui se précipitait... Où donc couraient<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span>
-ces géants dont les fronts touchaient le
-ciel?...</p>
-
-<p>C’étaient les châtaigniers de la royale avenue
-dont Vincent, de ses yeux troubles, distinguait la
-déroute vertigineuse. Par quel prodige d’équilibre
-inconscient le malheureux restait-il à cheval?...
-Gipsy galopait toujours, mais, la vue du château
-l’ayant rassurée, elle ralentit un peu son allure.
-Dans le parc anglais, des jardiniers aperçurent
-M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant
-contre la crinière. L’un d’eux remarqua du
-sang. Ils coururent et crièrent. Des gens les virent
-du château. On s’élança. Devant le premier
-homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta
-net. Et ce fut le piqueur, aidé d’un garçon jardinier,
-qui reçut dans ses bras M. de Villenoise évanoui.</p>
-
-<p class="p2">Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté
-de son lit le médecin attaché à la cité ouvrière
-dépendant de son usine.</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement
-ce brave homme. J’ai téléphoné à votre
-docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène
-un de nos premiers chirurgiens.</p>
-
-<p>&mdash;Un chirurgien!... s’écria le blessé.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! simplement pour extraire la balle que
-vous avez dans le côté. J’ai déjà fait un sondage,
-et je crois pouvoir vous répondre qu’aucun organe
-essentiel n’est atteint.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;On a voulu m’assassiner! dit Vincent. Mais
-comment?... Pourquoi?... Quel est cet homme?
-Je n’ai pourtant pas d’ennemis. Mes ouvriers
-m’aiment... N’est-ce pas, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;S’ils vous aiment!... L’usine est sens dessus
-dessous... Il ne faudrait pas que le gredin s’y
-montrât!... M. le directeur était ici à l’instant.
-Mais il est parti pour empêcher les hommes et
-les femmes d’accourir au château.</p>
-
-<p>&mdash;Ils voulaient venir, ces braves gens?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et les femmes se disputent à qui vous
-servira de garde... Mais, monsieur, il ne faudrait
-pas vous agiter. Vous serez bien raisonnable de
-ne pas parler du tout.</p>
-
-<p>La recommandation se trouva inutile. Avant
-la fin de la phrase, Vincent était tombé dans un
-nouvel évanouissement.</p>
-
-<p>Il n’en sortit que dans le délire et la fièvre.</p>
-
-<p>L’impossibilité de l’interroger rendait absolu
-le mystère dont s’enveloppait l’attentat. Le
-Parquet, prévenu sur-le-champ, ouvrit une instruction.
-Mais, comme les données étaient
-à peu près nulles, force fut d’attendre que le
-blessé lui-même&mdash;si toutefois il ne mourait
-pas&mdash;pût fournir les renseignements indispensables.</p>
-
-<p>A cause de la personnalité de M. de Villenoise,
-de sa situation, du bien qu’il faisait, des sympathies
-venues à lui de toutes parts, cette tentative<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span>
-d’assassinat mit en rumeur toute la province et
-occupa l’attention de Paris.</p>
-
-<p>La blessure de Vincent était très grave. Plusieurs
-sondages n’amenèrent pas la découverte
-de la balle. Pour ces douloureuses opérations, il
-fallait endormir le blessé. Chaque fois, les médecins
-tremblaient qu’il ne se réveillât pas.</p>
-
-<p>Lorsque Sabine revint chez elle le soir du crime,
-elle savait déjà l’horrible chose. L’émotion des
-gens à la gare, une conversation entendue en
-route, lui avaient appris ce qui se passait. Elle parvint
-dans sa villa tellement défaite, que sa femme
-de chambre qui, par hasard, ne savait rien encore,
-en fut épouvantée.</p>
-
-<p>&mdash;Préparez-moi vite un sac de nuit, dit la
-malheureuse femme, qui haletait. Je vais à Villenoise,
-et je n’en sortirai que lorsqu’il sera hors de
-danger.</p>
-
-<p>Elle ajouta plus bas:</p>
-
-<p>&mdash;Ou morte, s’il...</p>
-
-<p>Une convulsion d’angoisse lui coupa la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Estelle, madame sait-elle qu’il est
-déjà dix heures? La nuit est particulièrement
-sombre. Comment madame ira-t-elle par le bois?</p>
-
-<p>&mdash;Le bois!... murmura Sabine. (Elle trembla,
-secouée d’un frisson.)&mdash;Oh! non... La voiture
-qui m’a ramenée de la gare m’attend. Je
-tournerai la propriété et je remonterai par la
-grande avenue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p>
-
-<p>Deux heures après elle entrait dans la chambre
-du blessé.</p>
-
-<p>Toute sa volonté se tendait pour donner l’illusion
-d’un calme factice. Car elle trouvait là des
-médecins qui ne la connaissaient pas, et, si elle
-leur paraissait devoir être, par sa présence, un
-danger pour le malade plutôt qu’un secours, ces
-messieurs lui fermeraient la porte sans cérémonie.</p>
-
-<p>Quand ils la virent, toute pâle, mais très ferme,
-d’une distinction qui s’imposait, et d’une beauté
-si douloureuse, tout de suite et presque sans paroles
-ils lui donnèrent la place qu’elle réclamait
-au chevet du blessé.</p>
-
-<p>Dans cette chambre muette, où planait une si
-sombre angoisse, elle aperçut une robe de femme
-qui se mêlait aux redingotes noires des illustres
-praticiens et à celle, un peu râpée, du modeste
-médecin de campagne. C’était une humble jupe
-grisâtre d’ouvrière. Une des femmes de l’usine
-avait été bien heureuse et bien fière qu’on voulût
-accepter ses services.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, ma bonne, lui dit Sabine de cet air à
-la fois doux et altier auquel les gens du peuple
-ne résistent pas. Vous pouvez vous retirer maintenant.
-C’est moi seule qui soignerai M. de Villenoise.</p>
-
-<p>L’ouvrière s’éloigna, refermant la porte sur elle
-si doucement qu’on ne l’entendit pas. Alors Sabine<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span>
-s’avança vers le groupe des trois hommes,
-qui la regardaient avec une curiosité grave, non
-exempte d’une bienveillance attendrie.</p>
-
-<p>&mdash;Le sauverez-vous? leur demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Naturellement ils lui donnèrent de l’espoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où donc l’a frappé cette balle? Je
-croyais qu’il avait seulement la jambe cassée.</p>
-
-<p>&mdash;La jambe cassée, madame! Mais cela ne serait
-rien... Qui a pu vous dire?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! personne... fit-elle précipitamment.</p>
-
-<p>Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les
-docteurs se retirèrent dans leurs chambres. Celui
-de Villenoise voulait veiller, mais, devant l’attitude
-de Sabine, il comprit que son dévouement
-deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs,
-se tiendraient prêts à répondre au premier
-appel.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, dit M<sup>me</sup> Marsan. Je vous
-réveillerai plutôt sans nécessité.</p>
-
-<p>Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire:
-«Ce n’est pas votre sommeil qui me préoccupe.»</p>
-
-<p>Le valet de chambre de M. de Villenoise,
-Prosper, s’installa sur un fauteuil dans la pièce
-voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de «madame»,
-la porte de communication.</p>
-
-<p>La consigne des médecins était simple. Il fallait,
-autant que possible, empêcher le blessé de
-se mouvoir. Une potion calmante, versée par
-demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span>
-entr’ouvertes, devait le maintenir dans une espèce
-d’engourdissement et mettre obstacle aux frénésies
-de la fièvre. Dès la première heure du jour,
-on ferait une nouvelle tentative pour extraire la
-balle, qui avait contourné l’os iliaque et se trouvait
-sans doute vers la hauteur de l’aine.</p>
-
-<p>Près de Vincent, Sabine resta seule.</p>
-
-<p>Elle vint à son lit et le regarda. En présence
-des autres, à peine avait-elle osé fixer les yeux
-sur ce visage. Si elle l’avait vu vraiment, qu’aurait-elle
-trahi de sa douleur ou de sa passion?
-Maintenant elle le contemplait. Toute droite,
-dans une immobilité de statue, elle tâcha de prolonger
-cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était enchaîner
-son propre cœur, en dominer le tumulte,
-se rendre compte de la situation, et penser avant
-de sentir.</p>
-
-<p>Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant.
-Sabine glissa sur ses genoux, baisa la main
-du blessé qui pendait contre les couvertures, se
-cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante
-et inerte. Alors des sanglots lui montèrent à la
-gorge. Longtemps elle pleura, étouffant dans les
-draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois
-sa tête oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse
-voisin de la démence. Puis elle s’immobilisa,
-le front enseveli,&mdash;apaisée peut-être par un
-évanouissement... peut-être clouée là par quelque
-méditation terrible.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!...
-Arrêtez-les!... Ils m’ont tué!... Oh! les assassins!...</p>
-
-<p>Ces cris de délire, en éclatant au-dessus de
-Sabine, la rappelèrent à elle-même. Elle bondit
-sur ses pieds, juste à temps pour que le valet de
-chambre, attiré par la voix de son maître, ne la
-surprît pas dans son étrange prostration.</p>
-
-<p>M. de Villenoise était sur son séant, la figure
-enflammée, le bras tendu, les yeux dilatés d’effroi.
-Sabine le trouva plus navrant à voir que tout à
-l’heure sous son masque blême de mourant. Elle
-perdait la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Courez, dit-elle à Prosper, courez... Réveillez
-les docteurs!</p>
-
-<p>Mais Prosper commença par saisir à bras-le-corps
-le buste de son maître, tant il craignait un
-élan hors du lit. Le brusque appui des pieds sur
-le sol pouvait tuer le blessé.</p>
-
-<p>&mdash;La potion... dit le domestique. Est-ce
-l’heure?</p>
-
-<p>Sabine courut au flacon, saisit la cuiller. Elle
-n’avait pas donné la potion à temps!... Voilà
-pourquoi l’accès avait eu lieu. L’heure?... Qu’en
-savait-elle?... Il y avait très longtemps peut-être...
-Grands dieux! Qu’avait-elle fait?... Elle n’osait
-avouer sa négligence à ce valet, plus attentif
-qu’elle-même. Si les médecins se doutaient de sa
-faute, on l’empêcherait de soigner Vincent!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p>
-
-<p>Toute tremblante, elle approcha la cuiller des
-lèvres du blessé. Celui-ci continuait à divaguer,
-à se débattre, parlant toujours de cette fuite des
-arbres, son pauvre cerveau ravagé par cette galopade
-fantastique, par cette effrénée déroute glissant
-éperdument à sa droite et à sa gauche.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non... Il n’y a pas d’arbres... Que
-monsieur ne s’inquiète pas comme ça... Monsieur
-est tranquillement dans son lit, disait Prosper
-avec douceur.</p>
-
-<p>Le contact frais de la cuiller apaisa un instant
-le blessé, qui aspira les quelques gouttes avec
-délices.</p>
-
-<p>&mdash;Encore... A boire!... murmura-t-il.</p>
-
-<p>Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors
-Vincent retomba sur ses oreillers. Il s’agita encore
-un instant, murmura des mots entrecoupés, mais
-sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après
-une seconde cuillerée du calmant, il s’immobilisa
-de nouveau, tout épuisé, avec cette rigidité du
-visage, ces prunelles noyées sous les cils entr’ouverts,
-cet amincissement des narines, cette détente
-et cette pâleur des lèvres, qui, tout d’abord,
-avaient tant impressionné Sabine.</p>
-
-<p>Le valet de chambre se retira. Et, durant le
-reste de la nuit, M<sup>me</sup> Marsan ne manqua plus de
-donner la potion avec régularité. Elle ne pleura
-plus. A partir de cet instant, elle remplit sans
-émotion apparente, sans interruption, sans lassitude,<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span>
-son rôle de garde-malade. Elle conquit cet
-absolu sang-froid que montrent dans certaines
-occasions, et parfois avec continuité, les gens
-extrêmement nerveux, sang-froid produit moins
-par la domination que par la tension excessive de
-leurs nerfs.</p>
-
-<p>Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister
-quand les docteurs lui interdirent absolument
-d’assister à la tentative qu’ils allaient faire pour
-l’extraction de la balle.</p>
-
-<p>Ce fut une heure de suprême angoisse.</p>
-
-<p>Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse
-femme, à la fin, ne put tenir en place.
-Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle descendit
-des escaliers, traversa des salons qu’elle ne
-connaissait pas, où jamais elle n’avait mis les
-pieds, et, tout à coup, se trouva sur une terrasse.
-Des degrés de pierre descendaient à droite et à
-gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En
-face, l’immense avenue de châtaigniers s’étendait,
-dans la somptuosité royale de sa largeur sablée,
-de ses hautaines verdures. Et, tout de suite,
-ce qui surprit Sabine, ce fut de voir, au milieu de
-cette avenue, la tache noire et mouvante d’une
-voiture qui accourait à toute vitesse.</p>
-
-<p>Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque
-parente de M. de Villenoise, inconnue d’elle-même,
-ne vînt lui prendre sa place au chevet de
-cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort...<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span>
-O Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était
-fiancé à la jeune fille!... Si celle-ci avait le
-droit de venir le soigner!... Eh bien, quoi?... Elle
-la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle est la maîtresse
-de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les
-paroles lui viendraient assez vite... Des paroles
-telles que cette enfant comprendrait qu’on ne lui
-volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle adorait!...</p>
-
-<p>La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un
-homme sauta à terre. Sabine, saisie, mit quelques
-secondes à le reconnaître... C’était Robert Dalgrand.</p>
-
-<p>Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme
-un mouvement de terreur, de recul...</p>
-
-<p>Mais lui, resté sous l’impression de la soirée
-de Dinant, lui qui voyait en elle la femme de son
-ami, et qui constatait sur ce visage toute l’agonie
-de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste
-d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il
-s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! chère madame...</p>
-
-<p>Elle s’avança, presque en chancelant. Et ce fut
-les bras que maintenant Robert lui ouvrit, car
-elle défaillait. Il dut la soutenir, tandis qu’elle
-gémissait:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est trop affreux!... C’est trop affreux!...</p>
-
-<p>Robert jeta un grand cri:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vincent est mort!...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non!... fit-elle en se redressant tout à
-coup. Oh! non!... oh! ne dites pas cela...</p>
-
-<p>Puis, quand elle se fut un peu remise, elle
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;On est en train d’extraire la balle... C’est
-une opération cruelle... Les docteurs ont dû l’endormir...&mdash;Elle
-gémit de nouveau:&mdash;Oh!...
-Et ils ont si peu d’espoir!...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, dit Robert, je ne peux pas le voir...
-Il faut attendre... Pauvre, pauvre ami!...</p>
-
-<p>Tous deux rentrèrent, montèrent au premier
-étage, s’avancèrent à pas étouffés jusqu’à la porte
-de la chambre. Là, Prosper se tenait en faction.
-Personne encore n’avait reparu. Aucun son ne
-sortait de la pièce.</p>
-
-<p>Robert entraîna M<sup>me</sup> Marsan dans le cabinet de
-travail.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est votre idée sur ce crime? lui dit-il
-à brûle-pourpoint. Moi, j’ai une conviction que
-rien ne m’ôtera de la tête.</p>
-
-<p>Il la regardait avec cette expression intense et
-dure qu’ont les gens en proie à des pensées tragiques.
-Les paupières de Sabine palpitèrent et se
-baissèrent sous ce regard. Le peu de sang qui colorait
-ses lèvres disparut.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez une conviction?... murmura-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span></p>
-
-<p>Elle prononça d’une voix éteinte:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien... dites...</p>
-
-<p>Il hésita.</p>
-
-<p>&mdash;Cela m’est difficile... à vous... madame.
-J’espérais que, vous-même, d’abord, vous me
-mettriez sur la voie.</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... cria-t-elle... Moi?... Mais qu’est-ce
-que je puis savoir?...</p>
-
-<p>Elle s’animait, parlait plus haut.</p>
-
-<p>&mdash;Moi qui l’adore!... Moi qui me tuerai s’il
-meurt!... Que voulez-vous dire?... Comment
-connaîtrais-je son assassin?...</p>
-
-<p>&mdash;Chère madame, dit Robert très doucement
-en lui prenant la main, ne vous faites pas
-tant de mal... Calmez-vous... J’ai tort de vous
-parler de cela maintenant...</p>
-
-<p>Il la berçait de ses paroles comme un enfant
-malade. Sous la caresse de son accent, Sabine
-parut sortir d’un cauchemar. Elle passa la main
-sur son front, tourna vers le jeune homme des
-yeux surpris et craintifs. Puis elle eut un rire
-nerveux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... c’est vrai... Je suis là qui m’excite...
-Je suis folle... Je ne sais pas ce que je dis... Mais
-parlez, vous. Qu’est-ce que vous croyez donc?...</p>
-
-<p>Maintenant, tandis qu’il voulait détourner la
-conversation, éviter ce terrible sujet, c’était Sabine
-qui le pressait de lui découvrir ses soupçons.</p>
-
-<p>&mdash;En qui auriez-vous confiance, si ce n’est en<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span>
-moi? lui disait-elle. Que supposez-vous?... Une
-vengeance, n’est-ce pas?... Un ouvrier renvoyé
-de l’usine?...</p>
-
-<p>Robert secoua la tête, avec un air de dire:
-«C’est plus grave encore que cela.»</p>
-
-<p>Alors Sabine lui serra le bras d’une étreinte qui,
-même sur ses muscles puissants, creusa une trace
-douloureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s’écria-t-elle, parlez donc! Vous voyez
-bien que vous me torturez!...</p>
-
-<p>Dalgrand ne devait réfléchir sur cette conversation
-que plus tard.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voulez? dit-il. Je regrette d’avoir
-commencé. Je pensais que mon idée serait peut-être
-la vôtre et que vous me comprendriez à demi-mot.
-Puisque vous ne la soupçonnez même pas, je
-crains les réflexions qu’elle va vous suggérer. Ma
-conviction est que notre malheureux Vincent...
-(il s’arrêta encore) a eu la folie... de vouloir...
-de... enfin d’attenter lui-même à ses jours.</p>
-
-<p>Le saisissement de Sabine fut tel qu’elle en
-demeura muette, les yeux effarés, ne comprenant
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Un suicide... murmura-t-elle enfin. Lui, se
-suicider... mais pourquoi?</p>
-
-<p>Dalgrand rougit comme une femme. «Elle ne
-soupçonnait pas l’état de son cœur!» pensa-t-il.</p>
-
-<p>En effet, Sabine en ignorait les combats, tout
-en se dévorant de jalousie à cause de Gilberte.<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span>
-Elle croyait que Vincent amoureux suivrait simplement
-sa passion, comme elle-même l’aurait
-fait s’il eût été possible qu’elle en aimât un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Il avait des idées noires, expliquait vaguement
-Robert. Là-bas, en Belgique, il n’est venu
-essayer le viaduc avec moi que dans l’intention de
-risquer sa vie...</p>
-
-<p>&mdash;En Belgique... Risquer sa vie!... Il n’y allait
-donc pas pour?...</p>
-
-<p>&mdash;Madame!... dit Robert qui se leva, effrayé
-par l’expression d’égarement que prit le visage
-de Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... disait-elle, alors... C’est horrible!...
-C’est horrible!...</p>
-
-<p>Elle s’évanouit. Les médecins entraient. Robert,
-dans l’émotion et l’embarras de sa position singulière,
-avec cette femme entre les bras et ces
-messieurs qui le considéraient avec étonnement,
-n’eut pas la notion juste des choses. Il ne savait
-plus après quelles paroles Sabine avait perdu
-connaissance, et ne garda aucune appréciation
-exacte de cette scène.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, je suis Robert Dalgrand, le meilleur
-ami de M. de Villenoise. Madame s’est
-trouvée mal parce que j’ai risqué l’hypothèse
-d’une tentative de suicide... Le malheureux avait
-des chagrins... Mais quel est au juste son état?...
-Je vous en supplie, dites-moi toute la vérité!</p>
-
-<p>&mdash;Un suicide?... répéta le grand médecin de<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span>
-Paris avec un air de surprise et de doute. Et il regarda
-le chirurgien. Celui-ci hocha la tête, eut un
-grave sourire.</p>
-
-<p>&mdash;On ne se suicide pas en se braquant un revolver
-sur la hanche. Ou alors ce n’était pas sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, interposa le médecin du pays,
-notre blessé, dans un court instant de connaissance,
-m’a parlé d’un homme qu’il avait vu s’enfuir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment va-t-il?... Puis-je le voir?...
-Parlez... supplia Dalgrand.</p>
-
-<p>Aussitôt ces messieurs lui donnèrent de l’espoir.
-Ils avaient enfin extrait la balle. On l’avait
-retrouvée moins profondément qu’on ne craignait,
-mais dans une direction imprévue. Le choc contre
-l’os iliaque avait amorti la vitesse du projectile,
-qui n’avait pas pénétré dans l’intestin, mais avait
-effleuré le péritoine. Une péritonite localisée en
-résultait, dont le blessé pouvait certainement
-guérir, mais que la moindre aggravation rendrait
-générale et sans doute mortelle.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Sabine qui reprenait ses sens, il
-vivra!... C’est moi qui le soigne... Aucune complication
-n’est à craindre.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous n’êtes pas surprise par des faiblesses
-comme celle-ci, madame, dit un des médecins
-avec douceur.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non... Pas de danger!... fit-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span></p>
-
-<p>Et, avant qu’on essayât de l’arrêter, elle glissa
-hors de la chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut la laisser faire, prononça le chirurgien.
-Des sentiments comme ceux-là accomplissent
-plus de miracles que nos bistouris.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi? demanda Robert. Puis-je aller le
-voir?</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore, monsieur. M. de Villenoise est
-affaibli par l’opération et étourdi par les anesthésiques.
-La moindre agitation serait dangereuse.
-Ayez un peu de patience. Avant la fin de la
-journée, nous lèverons sans doute la consigne.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XI</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/u.jpg" width="100" height="103" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi"><span class="smcap">Une</span> des premières données, en même
-temps qu’une des premières surprises
-du magistrat chargé d’instruire l’«affaire
-de Villenoise», fut le faible calibre de la
-balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil, ni
-même d’un pistolet de combat, mais d’un petit
-revolver de poche. L’instrument du crime n’était
-donc pas l’arme d’un assassin vulgaire. On pouvait
-à peine admettre que ce fût celle d’un homme
-décidé à tuer. L’examen de cette balle tendait à
-détruire l’hypothèse d’une vengeance d’ouvrier
-éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était
-produite à l’usine depuis une longue période de
-temps. La popularité dont y jouissait M. de Villenoise<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span>
-rendait la supposition plus improbable
-encore.</p>
-
-<p>L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur.
-Moins encore celui d’un braconnier&mdash;qui
-aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé ces diverses
-catégories de criminels possibles, le juge
-d’instruction se sourit finement à lui-même: sans
-nul doute il se trouvait en face d’un drame passionnel.</p>
-
-<p>Comme le blessé ne pouvait encore subir un
-interrogatoire, le magistrat fit venir Dalgrand et
-le questionna sur la femme, ou <i>les</i> femmes qui
-jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis à même de vous renseigner très
-exactement sur ce point, répondit l’inventeur.
-Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que
-je connais non seulement sa situation amoureuse,
-mais ses projets et ses moindres pensées à ce
-sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec M<sup>me</sup> Sabine
-Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui
-ne vous a fait nul mystère de cette liaison. La
-douleur de cette pauvre femme, le dévouement
-de ses soins envers mon ami, témoignent d’une
-tendresse dont je connaissais déjà toute l’étendue.
-Il n’y a pas huit jours, nous avons passé ensemble,
-à Dinant, une soirée des plus cordiales.
-Leur affection réciproque semblait plus étroite
-que jamais. Pour tout dire, j’ai des raisons de
-croire que M. de Villenoise était décidé à régulariser<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span>
-la situation et que le mariage était prochain.
-Eh bien, cette femme qui l’adore, qui allait
-porter son nom, est la seule femme qui existe
-dans la vie de M. de Villenoise...</p>
-
-<p>Robert allait continuer. Il s’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;Vous semblez faire une restriction, monsieur,
-insinua le juge.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai
-pas dit: dans son cœur. Mais il s’agit d’un mystère
-si délicat...</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de
-l’instruction...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela n’importe en rien à l’instruction,
-monsieur. La pure jeune fille à qui je pense ignore
-le rêve passager qu’elle a fait naître. Et d’ailleurs
-(il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de
-celles qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence pendant lequel le
-juge se demanda s’il insisterait. La physionomie
-de Dalgrand l’en découragea. Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous, monsieur, toutes les particularités
-de l’existence que mène M<sup>me</sup> Sabine
-Marsan? M. de Villenoise n’a-t-il aucun rival?</p>
-
-<p>&mdash;J’en donnerais volontiers ma parole d’honneur.
-Mais ceci est une certitude exclusivement morale.
-Vous avez toutes les ressources de l’enquête...</p>
-
-<p>Lorsque l’entretien fut terminé, Robert sortit
-avec un soupir de soulagement. Ces secrets d’amour
-étalés, cette nécessaire mais brutale analyse,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span>
-le froissaient. Il songeait à Gilberte. Il s’émerveillait
-d’avoir tout récemment découvert le
-prodige d’héroïque pudeur qu’est parfois le cœur
-d’une jeune fille.</p>
-
-<p>La veille, il avait vu sa belle-sœur. Après avoir
-serré la main de son ami sans que celui-ci l’eût
-reconnu, Robert était aussitôt retourné à Paris
-pour donner des nouvelles à sa famille.</p>
-
-<p>Oh! dans quelle tragique mais tout intérieure
-et invisible angoisse elle l’attendait, la pauvre enfant
-amoureuse!... Comme eux tous, elle avait
-appris le malheur par les journaux; elle s’était
-déchiré le cœur à toutes les phrases contradictoires
-et incohérentes du fait-divers. Vincent
-était-il vivant ou mort? De quelle gravité était
-sa blessure?... Impossible de le savoir au juste.
-Aussi c’est à cause d’elle surtout que Robert s’était
-jeté dans le dernier train du soir, pour lui
-sauver l’horreur de l’incertitude pendant toute
-une autre nuit.</p>
-
-<p>Elle n’avait pas de confidente, personne sur
-l’épaule de qui sangloter sa peine. Trop fière ou
-trop chaste, elle n’avait murmuré dans nulle
-oreille son gracieux rêve d’amour. Sa sœur elle-même
-ne s’en doutait pas. Et Robert, qui l’avait
-deviné,&mdash;plus par Vincent que par elle-même,&mdash;voyant
-ce rêve impossible, n’en avait rien dit à
-Lucienne. La tendre complicité d’une sœur entretiendrait
-le mal au lieu de le guérir. Le silence et<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span>
-l’ignorance valaient mieux autour de Gilberte.
-Mais comme il la plaignait maintenant!... Quelle
-compassion l’emportait, lui pourtant l’homme
-raisonnable et fort, l’inventeur audacieux, le grand
-garçon rudement musclé, vers ce pauvre petit
-cœur muet!</p>
-
-<p>Quand il la vit, si maîtresse d’elle-même, si
-simplement héroïque, avec son visage d’enfant,
-assise à côté de son père, penchée sur sa tapisserie,
-l’aiguille seulement un peu flottante entre
-ses doigts tremblants, il perdit tout à coup le bel
-orgueil qui le grisait depuis le passage du viaduc.
-«Elle!...» se dit-il, «mais elle aurait ri, à côté
-de moi, sur la locomotive! Risquer sa vie! Qu’est-ce
-à côté de ce qu’elle éprouve! Et de quelle mystérieuse
-pureté d’âme procède la fermeté qu’elle
-déploie!»</p>
-
-<p>Il décrivit l’état de M. de Villenoise, atténuant
-ce que la situation présentait encore de dangereux.
-Mais à quel point ne fut-il pas déconcerté,
-lorsque Gilberte, levant ses beaux yeux bruns de
-sa tapisserie, prononça, d’une voix un peu chevrotante:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre jeune homme!... Qui est-ce qui le
-soigne?... Il n’a pas de mère, pas de sœur à son
-chevet!... Et les soins des étrangers, des mercenaires...</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas. Décidément les mots se brisaient
-d’une façon embarrassante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Lucienne, il a Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s’écria Gilberte avec vivacité, Robert
-est ici. Demain seulement il retournera... Et pendant
-toute cette longue nuit, dans le moment le
-plus dangereux...</p>
-
-<p>Dalgrand prit alors un parti. Ne devait-il pas
-à cette enfant la vérité, si dure qu’elle fût?</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous tourmentez pas trop, mes petites,
-prononça-t-il,&mdash;s’adressant à sa femme autant
-qu’à sa belle-sœur,&mdash;Vincent possède, au contraire,
-la meilleure, la plus dévouée des garde-malades.
-Même pour vous, je ne l’aurais pas
-quitté, si je ne l’avais laissé en bonnes mains.</p>
-
-<p>Lucienne devina tout de suite. D’un sourire
-malicieux elle riposta au regard expressif de Robert,
-puis elle cligna des yeux en lui montrant
-Gilberte. Il ne fallait pas en dire trop long devant
-la jeune fille.</p>
-
-<p>Celle-ci cependant questionnait, curieuse et
-instinctivement troublée:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est cette femme qui le soigne?</p>
-
-<p>&mdash;Une dame que vous ne connaissez pas, petite
-sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Une de ses parentes, alors?</p>
-
-<p>Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez
-équivoque. Il avait été sur le point de trancher
-net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais,
-d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit
-que le remède ne fût pire que le mal. Comment<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span>
-la pauvre fillette, déjà toute secouée d’inquiétude,
-supporterait-elle un semblable coup?</p>
-
-<p>Ses ménagements masculins n’atténuaient rien
-du tout. Il en avait trop dit, comptant sur l’ignorance
-de la jeune fille. Mais cette ignorance n’est
-que relative. Que de notions flottantes, émanées
-des causeries même les moins risquées, des lectures
-même les plus avouables, et de l’éducation
-littéraire même la plus restreinte, sans compter
-les indiscrétions, les hasards, viennent se condenser
-dans ces petits cerveaux! La curiosité les
-aiguise, la nature les éclaire. Et tout cela les emplit
-d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée,
-mais déformée toujours, pire pour certaines
-natures que la réelle connaissance des choses.</p>
-
-<p>Gilberte pressentit tout de suite que la femme
-qui avait ce bonheur inouï de soigner Vincent,
-c’était sa rivale à elle-même. Toutefois, malgré
-les craintes de Robert, elle en éprouva presque
-du soulagement. Car elle s’était crue simplement
-dédaignée du jeune homme, et elle avait eu la
-douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme
-d’une fillette sans importance. Mais s’il était lié
-ou engagé ailleurs, peut-être avait-il une excuse.
-Peut-être même... Une divination d’une justesse
-extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle
-comprit certaines expressions de tristesse, certaines
-paroles inexplicables, remarquées chez
-M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span>
-doux se substituait peu à peu à son amère aventure.
-Pourtant ce qui ne renaissait pas, ce qui ne
-renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels qu’eussent
-été les combats de Vincent, ils se termineraient
-maintenant en faveur de cette femme assise
-à son chevet. Quel indestructible lien que de
-mortelles souffrances atténuées par des mains légères!
-Comment détourner son amour et ses regards
-d’un visage qu’on a vu infatigablement
-auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses?
-Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment
-intraduisible et muet, enchaîné sous les
-triples barrières de la fierté, de la pudeur et de la
-bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le
-droit d’entrer dans la chambre du blessé, de lui
-offrir une cuillerée de potion, de relever ses oreillers
-sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle
-pu se faire aimer?...</p>
-
-<p>C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses
-aiguillées de laine. Robert et Lucienne s’étaient
-retirés. En relevant la tête, Gilberte s’aperçut que
-le général s’était endormi dans son fauteuil, un
-livre de stratégie glissé sur ses genoux.</p>
-
-<p>Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa
-poitrine le long sanglot silencieux qui l’étouffait
-depuis longtemps. Puis, une à une, sur sa tapisserie,
-des larmes lourdes et désespérées tombèrent...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XII</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/v.jpg" width="100" height="99" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi3"><span class="smcap">Vincent</span> avait repris toute sa connaissance.
-Le danger semblait conjuré. Il
-ne restait plus au malade qu’une extrême
-faiblesse.</p>
-
-<p>Un matin, Robert lui dit, en montrant Sabine
-qui, la tête renversée sur le dossier d’une bergère,
-laissait ses yeux se fermer de lassitude:</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu bien ce que tu dois à cette adorable
-femme?</p>
-
-<p>Le regard encore lourd et indécis de Vincent
-suivit le geste de son ami. Il considéra un instant
-Sabine. Et, comme ses nerfs n’avaient pas repris
-leur solidité, tout de suite ses cils se mouillèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit l’inventeur, ce n’est pas la
-peine de t’émotionner non plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si... murmura M. de Villenoise. Car j’ai été
-injuste envers elle... J’ai été cruel... Je l’ai fait
-souffrir...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, si tu te mets à dire des bêtises,
-fit Robert, je vais t’interdire de parler.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais pas... reprit le malade.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux rien savoir, interrompit l’autre
-gaiement.</p>
-
-<p>Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui
-coûtaient encore les phrases un peu longues,
-insista:</p>
-
-<p>&mdash;Elle a été si bonne!... si patiente!... toute
-changée... Jamais je ne l’avais vue ainsi... D’une
-telle douceur... Et pas la moindre allusion pénible,
-pas un reproche...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue
-visible de Vincent, tais-toi... Moi, d’abord, j’ai
-apporté du travail. Je vais prendre des notes.</p>
-
-<p>Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre,
-fit sortir la mine de son porte-crayon, et se mit à
-lire. De temps en temps, il s’arrêtait pour inscrire
-des signes dans les marges.</p>
-
-<p>La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme
-son propre visage, M. de Villenoise regardait
-toujours Sabine.</p>
-
-<p>La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était
-endormie pour de bon. Et, dans le ravage de sa
-beauté défaillante, se lisait la véritable étendue
-de son dévouement. Car elle était à l’âge où le<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span>
-moindre excès, la moindre imprudence, le plus
-léger surmenage précipite le déclin d’une jeunesse
-qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée
-par la crise fatale, si hantée par cette idée qu’avec
-chaque parcelle évanouie de ses charmes s’évanouissait
-une parcelle d’amour dans le cœur de
-Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur
-des nuits sans sommeil. Trop clairvoyante
-sous ce rapport, et prenant d’ordinaire
-tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers
-de la grande lumière, l’entretenant par d’ingénieux
-artifices de toilette qu’elle ne pouvait pratiquer
-à Villenoise, comment avait-elle trouvé le
-courage d’un irréparable sacrifice? Et maintenant
-que Vincent allait mieux, maintenant qu’il discernait
-et jugeait tout, elle osait s’approcher de lui
-dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes
-d’une longue veille. Parce que, dans cette
-délicate convalescence, les plus grandes précautions
-étaient indispensables, et qu’elle ne voulait
-pas confier son cher malade, fût-ce pour un instant,
-à d’autres mains.</p>
-
-<p>M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse
-et fine, assez de côtés féminins pour apprécier ce
-qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté inaperçu,
-ou même eût fait tort à Sabine. Un amant
-moins sentimental aurait éprouvé peut-être un
-regret voisin du détachement à contempler ce
-pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau.<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span>
-Tandis que jamais, dans tout son éclat, la
-beauté de Sabine n’avait remué Vincent comme
-en ce moment le remuaient les meurtrissures du
-teint et des traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement
-des joues, et les menues griffures des
-rides sur cette figure endormie.</p>
-
-<p>«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a
-sauvé la vie... Moi, j’avais brisé la sienne!... Et à
-quel prix m’arrache-t-elle à la mort?... Au prix
-de ce qu’une femme a de plus précieux,&mdash;surtout
-à son âge,&mdash;sa beauté. Et cela lorsque je
-venais de lui avouer brutalement mon amour
-pour une autre!...»</p>
-
-<p>Robert, qui leva les yeux de son livre, devina
-en partie les pensées de Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire?</p>
-
-<p>&mdash;L’épouser, répondit M. de Villenoise.</p>
-
-<p>A ce moment le médecin entra. Le mouvement
-de cette entrée réveilla Sabine, qui vint écouter
-anxieusement les observations faites par l’homme
-de science.</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve un peu d’excitation, prononça
-celui-ci. Le pouls était meilleur hier.</p>
-
-<p>Et, se tournant vers M<sup>me</sup> Marsan:</p>
-
-<p>&mdash;Le juge d’instruction est en bas. Il désire
-interroger M. de Villenoise le plus tôt possible.
-Mais je ne suis pas assez content de mon malade
-aujourd’hui. Je vais demander qu’on remette cela
-à demain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Docteur, je vous en prie!... s’écria Vincent
-d’une voix presque forte. Faites-le entrer. J’ai si
-peu de chose à lui dire que cela ne me fatiguera
-pas.</p>
-
-<p>Le médecin hocha la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, reprit nerveusement le blessé, vous
-ne savez donc pas que c’est ce mystère qui me
-fait mal!... On a voulu ma mort... On la veut
-encore peut-être...</p>
-
-<p>&mdash;Votre mort!... s’écria Sabine.</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, quelques centimètres plus bas, cette
-petite balle vous eût fait à la jambe une blessure
-insignifiante! Est-ce bien sûr qu’on ait voulu vous
-tuer?</p>
-
-<p>Un silence étonné accueillit cette exclamation.
-M<sup>me</sup> Marsan se força de rire et ajouta très vite:</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai!... Il se met martel en tête. Ne
-faut-il pas le remonter un peu?</p>
-
-<p>&mdash;Docteur, laissez venir le juge, insista Vincent.</p>
-
-<p>Le médecin se pencha de nouveau vers son
-malade. Mais Robert continua de regarder Sabine,
-qui, elle-même, regardait M. de Villenoise.
-Et tout à coup&mdash;il ne sut pas pourquoi&mdash;l’inventeur
-eut dans l’oreille comme l’écho des paroles
-échangées entre lui et M<sup>me</sup> Marsan, le lendemain
-du crime, dans le cabinet de travail.
-Pourquoi repensait-il à cette conversation? Peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span>
-parce que Sabine venait de s’exprimer avec
-une intonation semblable. Que lui avait-elle dit
-alors? Il se sentait près de s’en souvenir, comme
-dans un réveil bizarre d’impressions... Une similitude
-d’accent évoquait des lambeaux de phrases,
-et aussi des particularités de physionomie. Elle
-lui apparaissait de nouveau la même femme que
-ce matin-là... Un peu différente d’elle-même,
-différente de la garde-malade sublime qu’il admirait
-tout à l’heure... Pourquoi?... L’autre jour,
-c’était l’émotion&mdash;ou du moins il l’avait cru.
-Mais maintenant?... Quelle note inquiétante
-avait donc sonné dans sa voix?...</p>
-
-<p>Robert, pris d’un vague malaise, tenait toujours
-ses yeux fixés sur M<sup>me</sup> Marsan. Elle sentit
-ce regard qu’elle évitait de rencontrer. Et, soudain,
-sans attendre le dernier avis du docteur,
-elle se détourna et sortit de la chambre.</p>
-
-<p>Cependant le médecin se laissait fléchir par
-les instances de M. de Villenoise. Craignant que
-son refus ne provoquât plus de fièvre que l’entretien
-avec le juge, il partit en promettant de
-faire monter celui-ci.</p>
-
-<p>Des minutes se passèrent. Personne ne paraissait.
-Le blessé s’impatienta.</p>
-
-<p>&mdash;Va donc voir, dit-il à Robert.</p>
-
-<p>Bientôt celui-ci revint, suivi seulement de Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, dit-elle en s’approchant du lit,<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span>
-c’est moi qui ai prié le juge de partir. J’ai vu que
-le docteur faiblissait, je suis descendue avant
-lui...</p>
-
-<p>Elle ajouta, en passant légèrement ses doigts
-sur le front du malade:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne froncez pas méchamment vos sourcils.
-Pardonnez-moi... J’avais si grand’peur que
-vous ne vous fissiez du mal!...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce sûr, demanda Vincent, qu’il reviendra
-demain?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui... demain matin. Il est aussi pressé
-que vous.</p>
-
-<p>Le quelque chose de soupçonneux et d’inquiet
-qui s’était éveillé chez Dalgrand se dressa de
-nouveau en lui, moins inconscient, plus aigu. Et,
-dans la journée, cela prit forme. L’inventeur crut
-remarquer que M<sup>me</sup> Marsan souhaitait qu’il ne
-fût pas là quand le juge d’instruction interrogerait
-Vincent.</p>
-
-<p>Depuis l’accident, Robert circulait sans cesse
-entre Paris et Villenoise. Parfois il passait la nuit
-au château. C’était quand il y arrivait dans la
-soirée. Ce jour-là, étant venu de Paris par le premier
-train, il comptait s’en retourner avant le
-dîner, pour ne pas condamner Lucienne à une
-solitude trop longue. Mais il trouva que M<sup>me</sup> Marsan
-s’occupait, par extraordinaire, un peu trop de
-son départ. Elle avait donné bien vite l’ordre de
-faire atteler à trois heures pour conduire M. Dalgrand<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>
-à la gare. Puis, s’informant de l’heure où
-il faudrait le faire chercher demain, elle avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pas trop tôt le matin, n’est-ce pas? Nous
-aurons le juge d’instruction... On pourrait oublier
-d’envoyer la voiture... Et déjà on devra le
-chercher lui-même, au train d’Évreux.</p>
-
-<p>De telles objections, dans une maison où les
-nombreux attelages n’avaient plus rien à faire, et
-de la part de Sabine, qui laissait d’ordinaire tous
-ces soins au premier piqueur,&mdash;affectant même
-de ne pas se poser en maîtresse vis-à-vis de la
-valetaille,&mdash;ne pouvaient manquer de frapper
-Dalgrand, surtout dans l’état d’esprit où il se
-trouvait.</p>
-
-<p>«Elle veut certainement,» se dit-il, «que je
-n’assiste pas à l’interrogatoire de Vincent. Mais
-pourquoi?... Il faut que je sache. Je resterai, et je
-l’observerai. Ces diables de petites cervelles féminines...
-On ne sait jamais quelles bizarres combinaisons
-peuvent s’y établir.»</p>
-
-<p>Robert, qui ne manquait pas de finesse, malgré
-la franchise large de sa nature, ne déclara
-pas brusquement qu’il voulait rester à Villenoise.
-Il sut se faire retenir par Vincent. D’après une
-idée qu’il lui suggéra, le malade se mit en tête de
-le garder jusqu’au lendemain.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, dit celui-ci, je serais bien aise que
-tu fusses là en même temps que le juge. Tu connais
-tout de ma vie... Tu auras peut-être une idée<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span>
-qui ne nous viendrait ni à lui, ni à moi. Puis cela
-m’évitera la fatigue de faire deux fois le même
-récit, les mêmes réflexions. Ce que je dirai sera
-nouveau pour toi, puisqu’on ne m’a pas encore
-permis de parler de...</p>
-
-<p>Robert l’interrompit en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu en dis bien long, cependant. Allons,
-tais-toi, sacré bavard! C’est entendu, je reste. Je
-vais aller dans ton cabinet téléphoner à Lucienne.</p>
-
-<p>Le malade secoua la tête. Puis, comme il se
-sentait vraiment las, il fit signe à Sabine d’expliquer
-quelque chose.</p>
-
-<p>Celle-ci n’eut pas la présence d’esprit de cacher
-sa contrariété. Elle prit un air glacial.</p>
-
-<p>&mdash;Le téléphone du château ne communique
-pas avec Paris, dit-elle. Il n’y a que celui de
-l’usine. Téléphonez à l’usine, qui téléphonera à
-Paris. Ou bien allez à l’usine, à votre choix.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais à l’usine, dit Robert. Cela me promènera.
-Et je rapporterai à Vincent des nouvelles
-de tout son monde.</p>
-
-<p>Quand il revint, deux heures après, il trouva
-M. de Villenoise assoupi. Dès le seuil, il vit le
-doigt levé de Sabine. Il s’assit donc à distance, et
-se mit à déployer un journal, avec toute la lenteur
-nécessaire pour que le papier ne criât pas.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Marsan se leva et, souriant d’un air gracieux,
-vint se placer sur un siège plus proche
-de l’inventeur. Elle avait donc réfléchi sur sa<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span>
-propre maladresse? Comme il était sous l’influence
-d’une prévention, Robert trouva maintenant
-quelque chose d’exagéré dans la politesse
-qu’elle lui témoignait.</p>
-
-<p>&mdash;Nous pouvons parler, dit-elle à voix basse.
-Ce n’est pas encore, malheureusement, le sommeil
-de la santé. C’est un accablement plus profond.
-Pauvre ami!...</p>
-
-<p>&mdash;Il a dormi tout le temps de mon absence?
-demanda Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le temps. Et ça va bien, là-bas, à l’usine?</p>
-
-<p>&mdash;Comme sur des roulettes. On travaille ferme.
-Et tout ce monde-là ne pense qu’à lui. Ah! il est
-sincèrement aimé.</p>
-
-<p>&mdash;Il le mérite bien. Mais lisez votre journal,
-monsieur Dalgrand. Tenez, moi aussi, j’ai ma
-lecture.</p>
-
-<p>Elle lui montra un roman commencé. Ils échangèrent
-encore quelques réflexions sur le sujet et
-sur l’auteur, puis Sabine se renversa contre le dossier
-de son fauteuil et éleva le livre, derrière lequel
-son visage disparut. Robert ne voyait plus que
-ses deux mains allongées et pâles, qui soutenaient
-le volume.</p>
-
-<p>Lui-même s’absorba dans la politique. Mais,
-de temps à autre, la blancheur de ces mains sur
-la reliure foncée l’attirait, et il relevait les yeux.</p>
-
-<p>Tout à coup il se pencha vers elle, frappé par
-une remarque:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tiens! mais votre bague... vous ne l’avez
-plus?</p>
-
-<p>Sabine eut un grand sursaut. Elle retira les
-mains si vivement que le livre tomba sur ses genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! comme vous m’avez fait peur!</p>
-
-<p>En effet, elle restait blême, et tout son corps
-tremblait.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! dit-il, que je suis fâché! C’est
-vrai... J’ai parlé trop brusquement... Mais le souvenir
-de cette bague m’est revenu tout à coup...
-Et vous m’aviez dit, à Dinant, que jamais elle ne
-quitterait votre doigt.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai eu le malheur de la casser, répondit Sabine,
-qui se remettait avec peine.</p>
-
-<p>&mdash;De la casser!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est-à-dire... la miniature.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela? Vous l’avez heurtée?</p>
-
-<p>&mdash;Probablement.</p>
-
-<p>&mdash;Et la miniature s’est fendue?</p>
-
-<p>&mdash;Fendue... brisée en morceaux... Enfin elle
-est tombée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez les débris?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, pourquoi? On aurait pu recoller, raccommoder
-la chose, peut-être. Mais vous devez
-être désolée, vous y teniez tant!</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous!...</p>
-
-<p>Cette exclamation d’une banalité résignée<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span>
-étonna Robert. Il crut remarquer de la gêne dans
-l’attitude de M<sup>me</sup> Marsan. Aussitôt il insista beaucoup
-sur ce léger malheur. Où cela s’était-il produit?
-Elle avait dû se faire mal? car il fallait un
-choc assez violent pour briser cette petite plaque
-d’ivoire doublée d’or, surtout en plusieurs morceaux.</p>
-
-<p>Elle ne se rappelait pas. Avait-elle eu le loisir
-d’y prêter attention quand Vincent était à la mort?
-La miniature s’était détachée. Et s’il y avait plusieurs
-morceaux, c’est qu’ensuite, probablement,
-on avait marché dessus. Le fait est que la miniature
-n’existait plus, et que, par conséquent, on ne
-pouvait la replacer dans le chaton de la bague.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne portez-vous pas au moins l’anneau?
-demanda Robert, qui s’amusait à prolonger
-l’embarras visible de Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que Vincent aurait pu remarquer...</p>
-
-<p>Bien vite elle expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Cela lui aurait fait de la peine... l’aurait
-impressionné comme un présage. Quand il sera
-guéri, je lui dirai.</p>
-
-<p>Un doute ironique pointait dans les yeux de
-Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me regardez-vous comme cela?
-interrogea Sabine avec un air de hauteur. Si vous
-ne me croyez pas, allez regarder dans cette bonbonnière,
-là, vers le milieu de cette vitrine. Vous
-y trouverez la bague.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span></p>
-
-<p>Il le fit comme elle le lui disait, poussé par un
-sentiment irrésistible, qui supprimait toute galanterie,
-et presque toute politesse,&mdash;car il semblait
-douter de sa parole. Dans la bonbonnière,
-il trouva l’anneau d’or, avec la doublure du chaton,
-toujours entourée par la guirlande en marcassites.
-Mais, de la miniature, il ne restait qu’un
-fragment encore solidement encastré dans la monture.
-En examinant l’objet avec attention, il remarqua
-que l’anneau, pourtant ancien et massif,
-était déformé, faussé, et le chaton bossué.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! murmura-t-il, avec un ton plein
-d’une méfiance voulue, il a fallu un fameux choc!...</p>
-
-<p>Instinctivement il se sentait sur la piste de quelque
-petit mystère féminin. Aussi, quoiqu’il n’y
-attachât guère d’importance, il s’amusait, par
-malice, à prendre des airs soupçonneux et à poser
-sur Sabine des regards capables de troubler la
-conscience la plus pure. A son grand étonnement,
-il la vit se lever, et marcher vers lui avec une telle
-expression de fureur mêlée d’effroi qu’il en fit un
-pas en arrière.</p>
-
-<p>&mdash;Rendez-moi cette bague! dit-elle.</p>
-
-<p>Il la lui tendit tout de suite. Et aussitôt il en
-eut du regret, en constatant la surprise et la joie
-mal dissimulées de M<sup>me</sup> Marsan. Une détente
-se produisit en elle. Sa main, crispée sur le bijou,
-s’enfonça dans sa poche. Mais, en même temps,
-elle essaya de rire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons! reprit-elle, vous feriez un mauvais
-juge d’instruction. Ne vous essayez plus à jouer
-ce rôle-là.</p>
-
-<p>«Un juge d’instruction!...» Le mot eut un
-retentissement tragique dans l’esprit de Robert.
-Cette bague avait donc un rapport quelconque
-avec le crime?... Ce n’est pas le hasard qui fait
-monter aux lèvres certaines syllabes à certains
-moments décisifs. En ce jour, et à Villenoise, on
-ne parlait pas de juge d’instruction sans songer
-au drame qui occupait toutes les pensées. Une
-femme comme Sabine n’aurait pas fait une plaisanterie
-pareille, si quelque impulsion venue des
-profondeurs mêmes de son âme ne l’eût poussée
-à prononcer cette phrase.</p>
-
-<p>«J’en aurais su davantage,» se dit Robert,
-«si j’avais feint de garder cette bague. La crainte
-que je m’en emparasse a fait perdre la tête à cette
-impérieuse créature, quand elle a vu que j’examinais
-le bijou de trop près. Elle a peur que je ne
-soupçonne quelque chose... Et, de fait, je soupçonne
-beaucoup... Mais quoi?... dans quel sens?...
-dans quel ordre d’idées?... Je serais bien embarrassé
-de le dire. J’ai pourtant un jalon maintenant.
-L’accident arrivé à cette bague coïncide
-certainement avec le coup de revolver tiré sur
-mon pauvre ami. Partons toujours de là. Nous
-arriverons peut-être à un résultat que M<sup>me</sup> Sabine
-elle-même ne saurait pas découvrir.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p>
-
-<p>Justement ce soir-là, comme Vincent se trouvait
-mieux, après son long sommeil, il supplia sa
-chère garde-malade de consentir à prendre enfin
-un repas régulier, à descendre dîner avec Robert.
-Elle fit moins de façons qu’il ne s’y attendait. Et,
-comme elle montrait même de la gaieté, presque
-une nuance de coquetterie, le malade se mit à
-les taquiner tous les deux, s’accusant d’imprudence,
-prenant plaisamment ombrage du tête-à-tête
-qu’il provoquait lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! enfin... s’écria-t-elle. J’entends votre
-bon rire. O Dieu!... J’ai eu tellement peur de ne
-plus jamais...</p>
-
-<p>Un sanglot lui coupa la parole. Elle se pencha
-vers son amant... Et&mdash;tandis que, par discrétion,
-Robert s’éloignait&mdash;les bras amaigris du blessé
-enveloppèrent le buste fin qui touchait sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Chère Sabine!... Ma chère femme!</p>
-
-<p>&mdash;O mon Vincent!...</p>
-
-<p>Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première,
-pour ne point le fatiguer par trop d’émotion,
-elle détacha leur étreinte.</p>
-
-<p>&mdash;Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement
-profond.</p>
-
-<p>Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil
-encore, elle lui envoya, des lèvres et des doigts,
-une caresse avec un sourire.</p>
-
-<p>Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête
-pour surprendre quelque indice du secret<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span>
-de Sabine, se leva de table plus désorienté qu’auparavant.
-Il s’était retrouvé en face de la charmeuse
-admirée en Belgique. Une source mystérieuse
-de joie&mdash;ouverte, sans qu’il le sût, par un
-mot de Vincent&mdash;transfigurait de nouveau la
-changeante créature. Et, devant l’épanouissement
-de sa gaieté, dans le vol fantasque de son esprit,
-sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa
-pénétration d’analyste et d’observateur. Pourtant
-il garda l’impression de méfiance éprouvée dans
-l’après-midi,&mdash;impression trop vive et trop nette
-pour s’effacer de sitôt.</p>
-
-<p>Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges
-idées le hantèrent.</p>
-
-<p>Quand il se les rappela, au matin, en entrant
-dans la chambre de son ami, Robert crut avoir
-été le jouet d’un cauchemar.</p>
-
-<p>Tout semblait harmonie et joie dans cette
-chambre, même sur la physionomie du malade.
-M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et sur
-son visage pâle se peignait cette ivresse que cause
-à ceux qui ont vu de tout près la mort la sensation
-du retour à la vie. Sabine avait changé de
-toilette. Sa femme de chambre était venue avec
-une malle. On avait mis de côté la robe sombre
-et simple, portée pendant des jours et des nuits.
-La jeune femme&mdash;car elle paraissait jeune ce
-matin-là&mdash;semblait vraiment la châtelaine de
-Villenoise, dans l’élégance et l’intimité de son<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span>
-chez-elle, vêtue qu’elle était d’un souple costume
-d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu
-vaporeux par la profusion des dentelles. Ses magnifiques
-cheveux noirs, partagés comme toujours
-en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas
-tordus en chignon, mais pendaient en une seule
-grosse natte, dont le bout, négligemment attaché,
-s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches
-folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut
-surpris de la grâce que cette coiffure négligée
-donnait à cette beauté plutôt sévère; dix années
-lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai
-que la fraîcheur inattendue des joues et des lèvres,
-que l’éclat des yeux, si l’on pouvait y voir
-le résultat d’une première nuit de complet repos
-et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude,
-devaient être attribués peut-être plus exactement
-à un imperceptible et savant maquillage.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine,
-et on ne sait quel air de fête répandu
-dans la pièce,&mdash;l’attirail des médicaments disparu,
-des gerbes de chrysanthèmes disposées
-avec goût,&mdash;puis surtout peut-être l’allégresse
-de vivre étincelant dans les yeux de cet homme
-jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir
-son lit de mort, tout ce spectacle, embrassé d’un
-coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un peu serré de
-Robert Dalgrand.</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous admires, hein? s’écria gaiement<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span>
-M. de Villenoise. Nous nous sommes faits beaux.
-Regarde-moi donc!</p>
-
-<p>Et il carrait en riant ses épaules amincies dans
-un joli veston de flanelle à ganses de soie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le fat, riposta son ami du même ton.
-Toi, beau?... Par exemple!... J’aime mieux regarder
-M<sup>me</sup> Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!... dit Vincent. Et l’embrasser peut-être...
-Allons, vas-y, je te le permets.</p>
-
-<p>Robert effleura galamment de sa moustache
-la poudre de riz si habilement étendue sur la
-joue de M<sup>me</sup> Marsan. Puis tous trois se mirent à
-échanger des taquineries sans prétention, des
-drôleries niaises, tous les enfantillages par où le
-cœur et l’esprit se détendent, après les grands
-travaux et les grandes anxiétés.</p>
-
-<p>Un domestique vint demander si M. le juge
-d’instruction, avec son greffier, pouvait être reçu
-par M. de Villenoise.</p>
-
-<p>On les fit entrer. Le magistrat prit un siège
-tout près du malade. Le greffier s’assit à une
-petite table, que l’on débarrassa de plusieurs
-bibelots pour qu’il pût écrire. Aussitôt M. de Villenoise
-demanda la permission pour M<sup>me</sup> Marsan
-et pour son ami Robert d’assister à l’entretien.
-Le juge connaissait déjà ces deux personnes. Il
-acquiesça avec un empressement poli.</p>
-
-<p>Dès le début de la séance, les facultés observatrices
-de Dalgrand s’aiguisèrent en face d’un<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span>
-tout petit fait. Il observa que Sabine s’asseyait
-derrière le juge et à contre-jour.</p>
-
-<p>«Décidément,» se dit-il, «elle a quelque
-chose à cacher,&mdash;quelque chose que je dois et
-que je veux surprendre. Mais, mon Dieu! quel
-rapport peut-il y avoir entre un secret de cette
-femme, qui tient à Vincent plus qu’à sa propre
-vie, et le crime qui a failli le lui enlever?»</p>
-
-<p>Il se plaça lui-même de façon à l’observer le
-mieux possible. Mais à peine était-il assis, qu’elle
-vira d’un mouvement imperceptible, et, posant
-son coude sur le bras de son fauteuil, du côté de
-Robert, elle y appuya sa tête de sorte qu’il ne
-vît plus son visage.</p>
-
-<p>«Oh! oh! ma belle,» pensa-t-il. «C’est donc
-sérieux?... Nous avons donc vraiment peur?»</p>
-
-<p>M. de Villenoise raconta au juge tout ce qu’il
-savait de l’attentat dirigé contre sa personne.
-C’était peu de chose. Et cependant il avait aperçu
-l’assassin.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites, monsieur, que cet homme
-sautait d’un rocher sur l’autre, et que le bond
-indiquait beaucoup de hardiesse, de légèreté?
-demanda le magistrat.</p>
-
-<p>&mdash;Une hardiesse étonnante, monsieur. J’en
-ai été saisi, même dans ma situation critique.</p>
-
-<p>&mdash;Donc l’homme est jeune, murmura le juge.</p>
-
-<p>Vincent releva le mot.</p>
-
-<p>&mdash;Jeune!... Oh! je le crois. Dans ma pensée,<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span>
-ce serait plutôt un jeune garçon qu’un homme
-fait.</p>
-
-<p>&mdash;Sur quoi basez-vous cette supposition?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu!... C’est difficile à dire... Sur la
-silhouette, l’allure du corps, et&mdash;je puis presque
-affirmer&mdash;l’absence de barbe. Mais, monsieur,
-autant je distingue nettement cette rapide vision
-quand je ferme les yeux, autant je suis incapable
-de la fixer par des mots, d’en détailler le moindre
-trait. C’est une impression plutôt qu’une image...
-Et cependant, je la vois.... Il me semble que je la
-vois!...</p>
-
-<p>M. de Villenoise, en prononçant ces derniers
-mots avec force, projeta le buste en avant.</p>
-
-<p>Dalgrand crut remarquer&mdash;mais il n’en fut
-pas sûr&mdash;que Sabine avait eu comme un léger
-haut-le-corps en arrière.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons fait une première perquisition,
-monsieur, reprit le juge, vers l’endroit d’où nous
-supposions qu’était parti le coup de revolver.
-Mais cet endroit, nous ne le connaissons pas avec
-certitude. Et si vous voulez bien le déterminer
-exactement... aussi exactement, du moins, que
-votre mémoire...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je puis vous l’indiquer à un mètre
-près. Et s’il m’était possible de m’y rendre, je
-crois que je vous désignerais la broussaille d’où
-l’on a tiré. Si vous partez du château...</p>
-
-<p>Il commença une description minutieuse de<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span>
-l’itinéraire à suivre, puis de l’allée sombre, et
-enfin du point précis où Gipsy s’était cabrée.</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, ajouta-t-il, voici mon ami Dalgrand
-qui doit reconnaître, à peu de chose près,
-l’endroit dont je parle, et qui vous y conduira.
-Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas, Robert?... La
-pointe du Chaos, là où les derniers blocs de
-l’éboulement ont roulé, se sont arrêtés...</p>
-
-<p>Le juge se tourna légèrement vers l’inventeur
-qui faisait: «Oui,» de la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Et, tiens! reprit Vincent, frappé d’une idée.
-Le joli saut de mon bonhomme, eh bien, il l’a
-exécuté un peu plus haut, en remontant, de l’une
-à l’autre de ces deux roches... tu sais bien... entre
-lesquelles je t’ai proposé un jour en riant de
-construire ton premier pont en aluminium.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! très bien, j’y suis, dit Dalgrand.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, dit le juge, l’homme remontait dans
-les rochers... Pourquoi?... Quel chemin rejoignait-il
-au sommet?</p>
-
-<p>&mdash;Aucun. Il ne pouvait que redescendre de
-l’autre côté par un sentier en pente douce. Mais
-il se mettait momentanément hors de portée. Car,
-pour le rattraper, il eût fallu bondir aussi lestement
-que lui, ou faire un très grand détour.</p>
-
-<p>&mdash;N’y a-t-il pas, demanda le magistrat, une
-excavation vers la partie supérieure de la colline?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, un trou étroit et profond, que nous
-appelons le Puits du Diable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span></p>
-
-<p>A ce nom, Robert vit distinctement trembler
-la main sur laquelle reposait la tête de Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai déjà pensé à faire fouiller ce trou, remarqua
-le juge.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Marsan changea de position, prit une de
-ses mains dans l’autre. Mais, comme malgré son
-effort visible pour se raidir le frémissement nerveux
-continuait, elle se leva, fit deux pas dans la
-chambre. Et bientôt elle parut très occupée à disposer
-différemment les chrysanthèmes d’une des
-gerbes.</p>
-
-<p>Robert n’osa la suivre des yeux. Il se sentait
-devenir tellement pâle et craignait tant une trahison
-de son regard, qu’à son tour il enfouit sa
-tête dans ses mains.</p>
-
-<p>Mais tout de suite il repoussa le soupçon inouï
-qui venait de le traverser comme un éclair.</p>
-
-<p>«Elle a peur qu’on ne fouille ce trou, parce
-qu’elle y a jadis jeté quelque lettre peut-être, un de
-ces riens compromettants que toutes les femmes
-gardent parmi les chiffons de leur armoire à glace,
-et dont elles ne se débarrassent qu’à la dernière
-extrémité. Voyons, est-ce que j’ai eu un instant
-de folie? Qu’est-ce que j’allais imaginer là?...»</p>
-
-<p>Enfin maître de son propre trouble, il revint à
-la conscience de ce qui se passait pour entendre
-Vincent expliquer que des fouilles dans le Puits
-du Diable n’amèneraient guère de résultat.</p>
-
-<p>&mdash;Les roches se resserrent vers cinq à six<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span>
-mètres au-dessous de l’ouverture, de façon à ne
-pas laisser passer le corps d’un homme. C’est le
-revolver que vous penseriez peut-être retrouver
-là dedans, monsieur? Eh bien, si l’assassin l’y a
-jeté, il connaissait l’endroit, sans doute, et ce
-rétrécissement du trou. Il aurait eu là une idée
-excellente.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous vu, monsieur, dit le juge, la balle
-qui a failli vous tuer?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit Vincent. Le docteur m’a dit
-qu’elle est d’un calibre infime.</p>
-
-<p>&mdash;La voici, prononça le juge.</p>
-
-<p>M. de Villenoise la prit entre ses doigts d’un
-air un peu ému. Puis il la fit rouler dans sa
-paume. Et finalement il éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n’est pas sérieux! s’écria-t-il. C’est
-sorti d’un joujou d’enfant. Dire que ce méchant
-petit grain de plomb!... C’est humiliant, ma parole
-d’honneur!</p>
-
-<p>Comme le magistrat se taisait, Vincent, à son
-tour, l’interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en pensez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je pense, dit-il, que cette balle est sortie
-d’une arme élégante, d’un de ces petits revolvers
-à crosse ouvragée, que certains hommes du monde
-aiment à avoir dans leurs poches, mais surtout
-que les femmes adorent, comme des bijoux qui
-seraient dangereux.</p>
-
-<p>Robert, involontairement cette fois, leva les<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span>
-yeux vers Sabine. S’il avait prévu son propre mouvement,
-il n’eût jamais osé l’accomplir. Son regard
-en disait trop.</p>
-
-<p>Il rencontra celui de M<sup>me</sup> Marsan. Elle posait
-sur lui, ardemment, ses prunelles noires. Quand
-elle se vit surprise, elle ne les détourna pas. Au
-contraire elle s’adressa directement à l’inventeur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c’est vrai, dit-elle en relevant la dernière
-phrase du juge. Je les connais, ces petits
-revolvers. J’en ai eu un moi-même... un charmant,
-dont la crosse était de nacre avec mon
-chiffre en or.</p>
-
-<p>Le juge d’instruction se retourna vivement.
-Lui aussi, il examina cette femme.</p>
-
-<p>Elle était calme, souriant presque de l’allusion
-faite à la puérile crânerie de son sexe. Elle
-avança vers le lit, et passant la main devant le
-juge:</p>
-
-<p>&mdash;Vous permettez?... dit-elle.</p>
-
-<p>Vincent lui tendit la balle:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, ma chère amie... C’est bien avec de
-petits projectiles de ce genre que vous faisiez de
-si jolis cartons.</p>
-
-<p>&mdash;Madame est forte au pistolet? demanda le
-juge d’instruction.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, assez... répondit-elle avec un léger
-rire de fierté.</p>
-
-<p>&mdash;Vous seriez bien bonne, madame, reprit le<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span>
-magistrat, de m’autoriser à prendre chez vous
-votre revolver. Nous pourrions voir si c’est bien
-ce genre d’arme...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit-elle, je ne l’ai plus. Ces exercices
-masculins déplaisaient à M. de Villenoise... Je
-m’en suis ôté jusqu’à la tentation.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, sourit Vincent. Je lui ai assez fait
-la guerre!...</p>
-
-<p>A cette exclamation du malade, le juge prit un
-air véritablement perplexe. Puis, très vite, il s’empressa
-de faire dévier l’interrogatoire, craignant
-qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait de l’effleurer.
-Il avait fait une enquête minutieuse. Et
-maintenant il était absolument certain que, dans
-la vie de M<sup>me</sup> Marsan, toute dévouée à son
-unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie
-même, ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci,
-d’autre part, offrait l’exemple d’une fidélité
-rare chez un homme si jeune, dont la fortune devait
-attirer les femmes comme la lumière attire
-les papillons, beau garçon en outre, fait pour
-plaire et pour aimer à plaire. Bien que soupçonneux
-par devoir et par vocation, le magistrat eut
-un mouvement de gêne, en songeant à la pensée
-monstrueuse dont il venait d’obscurcir ce délicat
-roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture
-l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur
-quelle piste absurde avait-il failli s’égarer? Il rattrapa
-bien vite à ses propres yeux sa courte sottise<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span>
-en affectant des airs d’homme du monde
-auprès de M<sup>me</sup> Marsan.</p>
-
-<p>Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases
-aimables, Sabine se retira de nouveau derrière lui.
-Mais elle se retira par un brusque renversement
-du corps, comme quelqu’un à bout de forces,
-qui n’en peut plus, qui va, s’il ne quitte pas à
-temps la scène, défaillir sous le poids de son rôle.
-Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle
-avait quitté trois minutes auparavant pour arranger
-les fleurs, ce fut un affaissement, un abandon
-écrasé de toute sa personne et un laisser-aller
-de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut
-qu’elle allait se trouver mal.</p>
-
-<p>Il se leva alors lui-même, changea de place.
-Car il ne voulait pas qu’elle revînt à elle sous son
-regard, qu’elle lût dans ses yeux le trouble effroyable
-de sa pensée. Il n’osait plus regarder
-cette femme. Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme
-éperdue, le geste égaré, les prunelles fuyantes
-d’un coupable. Trop de certitude en même temps
-que trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient
-la disposition de son jugement, la maîtrise de
-son attitude.</p>
-
-<p>Comment l’interrogatoire se termina, comment
-Robert se trouva dans une voiture à côté du juge
-d’instruction, se dirigeant vers le lieu de l’attentat,
-il s’en rendit à peine compte. Le désir de
-fuir avant tout, de quitter momentanément son<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span>
-ami et Sabine, avait, pendant quelques minutes,
-dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la
-force de leur donner une main paisible, de sortir
-avec un air naturel, pour obtenir cette délivrance
-immédiate.</p>
-
-<p>Une fois hors de la chambre, il reconquit en
-partie son sang-froid. Le juge réfléchissait. Lui-même
-garda le silence. Du château à l’allée mystérieuse,
-il eut le temps de se tracer une ligne de
-conduite.</p>
-
-<p>Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats
-aussi bien qu’à Vincent, et surtout à Sabine,
-l’abominable soupçon qui, d’un seul coup, lui
-avait étreint l’âme comme par des grilles acérées,
-ainsi qu’une bête monstrueuse. Cette étreinte,
-il ne s’en débarrasserait qu’au moyen d’une
-évidence établie par lui-même, dans un sens ou
-dans un autre. A côté du juge d’instruction, il
-allait, lui, faire son enquête. Il y apporterait toute
-la prudence, toute la dissimulation nécessaires.
-Car de son habileté dépendaient son propre repos,
-le bonheur de Vincent et&mdash;peut-être&mdash;celui
-de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il tendait
-sa volonté. Mais comment conquérir, dans
-de si extraordinaires circonstances, l’impartialité,
-la froideur, la clairvoyance, dont il voulait
-s’armer?...</p>
-
-<p>Il ne distinguait rien nettement. Son exploration
-avec le juge fut sans fruit. D’ailleurs ce magistrat,<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span>
-n’étant plus assez jeune pour grimper
-dans des rochers, se promettait de recommencer,
-avec des limiers lestes et habiles, un examen plus
-minutieux.</p>
-
-<p>Ce fut le soir seulement que Robert reprit
-possession de lui-même. La vue de sa petite belle-sœur,
-un peu pâlie et souffrante, mais d’une si souriante
-douceur en son héroïque silence de vierge,
-retrempa ses forces, lui rendit l’énergie, le calme
-dont le dénuait depuis quelques heures cet immense
-bouleversement moral.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIII</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/s.jpg" width="100" height="95" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi3"><span class="smcap">Si</span> elle est coupable, elle l’est tout à
-fait,» se disait Robert, «et elle a tiré
-elle-même. Cette femme-là ne se donnerait
-pas de complice. D’ailleurs, dans sa vie
-retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors elle
-se serait déguisée en homme?... La difficulté n’est
-pas là. Que Vincent ne l’ait pas reconnue, dans
-une vision rapide, et grimée comme elle devait
-l’être, cela n’a rien d’étonnant non plus. Elle est
-violente et jalouse. Je la crois capable d’une action
-désespérée. Mais le but?... le but d’un pareil
-crime?... C’est là ce qui m’échappe, ce qui renverse
-mon hypothèse. Et une autre chose la réduit
-à néant: ce n’est pas une comédie de sollicitude
-que Sabine a jouée près de ce lit; elle a positivement<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span>
-arraché Vincent à la mort... Comment
-croire après cela qu’elle ait jamais voulu le tuer?»</p>
-
-<p>Un premier mode d’investigation s’indiquait.
-Il fallait faire causer Vincent sur les dernières
-conversations tenues entre lui et sa maîtresse,
-avant le crime. Leur bonne intelligence écartait
-la supposition d’un différend grave. Pourtant
-quelque chose avait pu se passer entre eux, d’où
-Robert tirerait un indice.</p>
-
-<p>Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester
-seul avec M. de Villenoise. Toujours Sabine était
-présente. Cette obstination lui parut suspecte.
-Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations,
-il s’interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête.</p>
-
-<p>Cependant l’enquête avait minutieusement
-examiné les roches et les buissons témoins du
-crime. Rien de particulier ne fut découvert. Les
-gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent
-aucun renseignement.</p>
-
-<p>Robert en était réduit à épier les moindres
-gestes, les moindres paroles de Sabine. Il reprit
-en sa présence, pour les commenter, tous les détails
-de l’entretien avec le juge. Il ne surprit plus
-en elle la moindre trace de trouble. Même il crut
-remarquer qu’à certaines allusions trop nettes,
-elle lui lançait un regard de triomphe narquois,
-comme pour lui dire: «Je te comprends, mon
-bonhomme... Va toujours... Tu perds tes peines.»
-Était-ce là l’ironie audacieuse d’une criminelle qui<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span>
-sait ses précautions bien prises, ou la moquerie supérieure
-d’une innocente qui méprise le soupçon?</p>
-
-<p class="p2">Un matin, à Billancourt, comme Dalgrand dépouillait
-son courrier dans son cabinet de travail,
-il vit entrer sa belle-sœur. Elle était en amazone,
-et son joli visage rougissait de chaleur sous ses
-frisettes ébouriffées. Son air d’animation et d’enfance
-amena une taquinerie sur les lèvres de l’inventeur.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, Gilberte!... De si bon matin!... On
-lève donc les petites filles si tôt, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme
-j’ai fait trotter et galoper ce pauvre papa! J’ai
-vraiment un peu peur qu’il ne prenne du mal, car
-le fond de l’air est frais.</p>
-
-<p>Robert se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais lui prêter des vêtements. Il pourra
-se changer.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, reprit la jeune fille. Il doit
-être maintenant presque à l’École de Guerre. Il a
-consenti à me laisser venir toute seule à cheval
-du Point-du-Jour jusqu’ici. Ah! ça n’a pas été
-long!</p>
-
-<p>&mdash;Il se passe donc quelque chose de grave?
-demanda Robert, qui devint sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux
-vous donner une indication sur l’assassin de M. de
-Villenoise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J’en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire
-de mystère et d’incrédulité.</p>
-
-<p>En même temps il la forçait à s’asseoir. «Comme
-vous avez chaud!» disait-il. «Tenez, mettez ceci
-sur vos épaules.» Et n’ayant rien d’autre sous la
-main, il l’enveloppait d’un voile de divan en étoffe
-algérienne,&mdash;ce qui fit sourire la jeune fille malgré
-la gravité de ses préoccupations.</p>
-
-<p>&mdash;Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez
-que s’il s’agissait d’une absurdité, père ne m’eût
-pas permis d’accourir ici ventre à terre. Mais je
-l’ai mis au courant, et c’est lui qui m’a conseillé
-de vous prévenir tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voyons... Qu’est-ce que c’est? demanda
-l’inventeur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n’est pas une découverte. Seulement
-un souvenir. Cela m’est revenu cette nuit,
-et je n’ai pu refermer l’œil. Mais d’abord, dites-moi?
-N’est-ce pas dans ses propres bois qu’on a
-tiré sur M. de Villenoise?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dans ses bois. Vous le savez bien.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On l’a
-blessé pendant une promenade à cheval... Mais
-où?... Jamais on ne me l’a dit au juste. D’ou venait-il?
-Où allait-il?</p>
-
-<p>&mdash;D’où il venait?... répondit Dalgrand, non
-sans quelque embarras. Peu importe! Il rentrait
-chez lui, au château. Et l’assassin le guettait au
-bord d’une allée sombre, dans une espèce<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span>
-d’éboulis de rocs, encombré de végétation
-folle...</p>
-
-<p>&mdash;C’est cela, interrompit Gilberte, le Chaos.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous
-savez.</p>
-
-<p>Sans relever cette interruption, la jeune fille
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;C’est au pied d’une colline rocheuse, couverte
-de l’autre côté par des sapins. Au sommet,
-il y a un drôle de trou profond que l’on appelle
-le Puits du Diable.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! s’écria son beau-frère. Comment
-connaissez-vous si bien la géographie de Villenoise?</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne vous rappelez donc pas la promenade
-que j’ai faite avec Lucienne et M. Vincent...
-le jour où nous sommes tous allés là-bas, et où
-vous avez montré l’usine à papa?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui.</p>
-
-<p>Tout de suite Robert se souvint. Mais il n’avait
-jamais su au juste de quel côté Vincent avait conduit
-ces dames, parce qu’on avait pris le train précipitamment.
-Puis, en chemin de fer, le général
-et lui s’étaient entretenus de la fabrique.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux
-bruns s’ouvrirent plus grands encore), lorsque
-M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus
-de la Fontaine aux Pins, j’ai vu un homme...
-Oui, un homme caché, qui nous épiait. J’ai eu<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span>
-peur... Il s’est sauvé. Mais deux minutes plus tard,
-M. de Villenoise l’a distinctement aperçu qui se
-penchait au sommet du rocher.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme!... dit Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, un jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce qu’il faisait?</p>
-
-<p>&mdash;Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise
-eût été seul, il aurait tiré sur lui ce jour-là.</p>
-
-<p>De rose qu’elle était en évoquant la Fontaine
-aux Pins, Gilberte maintenant devenait toute pâle.
-Et, malgré cette pâleur, l’animation non encore
-apaisée de sa course au grand trot lui marbrait
-les joues de plaques brûlantes.</p>
-
-<p>&mdash;Petite sœur... dit doucement Robert (et
-toute sa sympathie tendre amollit sa voix), petite
-sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!...</p>
-
-<p>Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse
-de son beau-frère faillit faire éclater son
-cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les sanglots
-allaient suivre... Mais l’effort désespéré de
-sa pudeur l’emporta. Elle trouva le courage de
-sourire.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bête, n’est-ce pas?... Je suis encore
-saisie comme lorsque j’ai vu cette mauvaise figure
-entre les branches. Et quand je pense que c’était
-sans doute l’assassin!...</p>
-
-<p>Devant ce parti pris de silence, Robert n’insista
-pas. Il détourna ses propres yeux, qu’il sentait
-devenir humides aussi, pour ne pas blesser<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span>
-par une affectation de clairvoyance l’adorable
-fierté de cette enfant. Quand il ne la regarda plus,
-le sens de ce qu’elle racontait lui revint.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien sûre de tout ce que vous me
-dites là, ma petite Gilberte?</p>
-
-<p>Elle répondit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Demandez à votre ami.</p>
-
-<p>Puis, comme il se taisait pour réfléchir, doutant
-un peu de l’importance qu’il devait attacher
-à ce récit, n’y voyant guère qu’un de ces fréquents
-effets de l’imagination féminine, une
-coïncidence trouvée après coup et de bonne foi,
-Gilberte reprit avec un accent d’horreur:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais
-seulement, je suis sûre que je le reconnaîtrais!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand
-avec une impétuosité dont tressaillit Gilberte.
-Décrivez-le-moi.</p>
-
-<p>Il se penchait vers elle, empoigné cette fois, la
-respiration coupée.</p>
-
-<p>&mdash;C’était un tout jeune homme, pâle, très
-brun, très maigre, sans barbe. Une figure plutôt
-efféminée, si ce n’était l’énergie des yeux. Oh!
-ces yeux méchants! quel regard ils m’ont jeté!...
-Toute ma vie je le verrai!...</p>
-
-<p>A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se
-redressait peu à peu, reculait son buste jusqu’au
-dossier de son fauteuil. Et ses yeux, devenus fixes,
-exprimaient presque de la terreur. C’est que la<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span>
-vérité de ses soupçons éclatait trop foudroyante,
-dans une fulgurance trop tragique!</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a
-vue à côté de lui!... seule avec lui!...</p>
-
-<p>Gilberte eut un cri de saisissement.</p>
-
-<p>&mdash;Robert!... Qu’est-ce que vous dites?...</p>
-
-<p>&mdash;Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir.</p>
-
-<p>Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques
-minutes, resta d’une immobilité de pierre,
-fasciné par l’idée intérieure.</p>
-
-<p>Gilberte le regardait, tremblante d’anxiété, dévorée
-du désir de savoir, et soulevée tout à coup
-par elle ne savait quelle indéfinissable espérance.</p>
-
-<p>A la fin, elle prononça presque tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;Robert...</p>
-
-<p>Puis, plus haut:</p>
-
-<p>&mdash;Robert, j’ai bien fait, n’est-ce pas? de vous
-dire...</p>
-
-<p>Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié
-qu’elle était là. Puis sa physionomie s’adoucit, et
-il prononça d’un ton presque léger:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous
-mettez pas martel en tête... Et surtout ne parlez
-de ceci à personne.</p>
-
-<p>Elle fut désappointée par son accent.</p>
-
-<p>&mdash;Papa le sait déjà, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! père peut le savoir... Lucienne aussi...
-Je leur dirai de garder le secret.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span></p>
-
-<p>Comme Gilberte ne bougeait pas, Robert
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez bien gentille d’aller maintenant
-la retrouver, Lucienne. Moi, j’ai beaucoup à
-faire, je vous prierai de m’excuser.</p>
-
-<p>Alors elle rassembla son courage et lui dit d’un
-air brave, malgré l’indécision de sa voix:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter
-cela au juge d’instruction, je n’aurai pas peur. Je
-ferai tout ce qu’il faudra pour qu’on retrouve...</p>
-
-<p>Il l’interrompit d’un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, petite fille! Mais je vous le répète:
-ne vous mettez pas martel en tête... C’est moi
-qui vous dirai quand il faudra parler au juge
-d’instruction.</p>
-
-<p class="p2">Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand
-revit Sabine à Villenoise, son imagination
-s’efforça de la revêtir d’habits d’homme. Dans sa
-pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous
-un feutre à bords étroits; il remplaçait, sur les
-épaules et autour du cou, le nuage des dentelles
-par les lignes nettes du veston et du col droit;
-puis il se répétait le signalement donné par Gilberte:
-«Un garçon brun, maigre, pâle, au visage
-efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...» La
-ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue
-certitude.</p>
-
-<p>Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span>
-douceur adressé par Sabine à M. de Villenoise,
-une attention délicatement féminine, un geste
-gracieux, le réveillait de sa méditation comme
-d’un cauchemar. «Non, décidément, c’est impossible!...»</p>
-
-<p>Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour
-d’irréfutables preuves s’affaiblissait. Y avait-il
-rien de plus vague que des termes tels que:
-«brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient
-huit jeunes hommes sur dix. D’ailleurs,
-comment Gilberte eût-elle distingué des traits
-entrevus dans le saisissement d’un instant de
-frayeur? Et, d’autre part, si Robert se reportait à
-l’interrogatoire de Vincent par le juge d’instruction,
-comment s’étonner d’un peu d’émotion chez
-une femme durant un pareil entretien, ou même
-d’une défaillance physique, surtout après les extraordinaires
-fatigues supportées par M<sup>me</sup> Marsan?
-Et c’était de ces riens que lui-même déduisait le
-plus abominable drame!...</p>
-
-<p>Jamais si tragique problème ne s’était posé
-devant son esprit. Il ne se rappelait pas avoir
-moralement souffert à ce point, même dans les
-plus rudes phases de son entreprenante jeunesse.
-Parfois, il tâchait de n’y plus songer durant quelques
-minutes de suite, afin de suspendre par un
-répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau.</p>
-
-<p>Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span>
-trouver seul avec son ami. Pour cette occasion
-tant cherchée, Robert avait préparé un plan de
-conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir
-le nom de Sabine. Ce fut même Vincent qui le
-prononça le premier.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie,
-je ne vois pas trace en elle de ce caractère difficile
-dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je n’ai
-recueilli des indices que sur ta propre tyrannie.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui
-se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Certes... Ne lui as-tu pas interdit toutes
-sortes de choses?... Attends que je me rappelle...
-Ah! oui... par exemple, de tirer au pistolet.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce
-n’est pas contre le pistolet précisément que j’objectais.
-Figure-toi qu’à un moment Sabine s’amusait
-à me contrarier en se donnant des allures
-masculines,&mdash;ce que je déteste le plus chez une
-femme! Elle s’habillait en homme dans son atelier,
-recevait ses modèles, et même des journalistes,
-dans ce costume... Elle fumait comme un
-petit volcan... Et, par-dessus le marché, en effet,
-elle avait installé un tir dans son jardin. Puis,
-brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître
-tout cela, dans un de ses accès de soumission
-passionnée qui parfois suivaient ses révoltes les
-plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s’interrompit<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span>
-en remarquant une expression singulière
-sur le visage de l’inventeur, qu’est-ce que tu as
-donc? Tu trouves, n’est-ce pas, qu’il fait trop
-chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne
-crains pas l’air.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, j’étouffe! dit Robert en se dirigeant
-vers la croisée.</p>
-
-<p>&mdash;Va donc faire un tour, mon pauvre vieux.
-Ce n’est pas une atmosphère pour toi, cet intérieur
-de malade.</p>
-
-<p>Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il
-affirma que Vincent n’était plus malade.</p>
-
-<p>M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit.
-Assis dans son fauteuil, les jambes soulevées sur
-un pouf et couvertes par une courte-pointe en
-satin, les cheveux et la barbe sortant pour la première
-fois des mains du coiffeur, il était bien près
-de redevenir le beau garçon de naguère. Mais ses
-yeux encore un peu rentrés dans leurs orbites, son
-teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de
-ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve
-qu’il venait de traverser.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, malade! répétait Robert. Allons donc!
-Tu as plutôt l’air... eh! parbleu... d’un fiancé.
-Voyons, sois franc! A quand la noce?</p>
-
-<p>Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise.
-Il ne répondit pas tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Je te demande pardon, murmura son ami.
-Je croyais que c’était décidé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, soupira Vincent. Après ce qu’elle a
-fait pour moi, c’est mon strict devoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c’est un devoir qui, j’ai lieu de le supposer,
-ne te pèsera guère.</p>
-
-<p>Vincent lui lança un regard de reproche.</p>
-
-<p>&mdash;Crois-tu, lui dit-il, que j’aie deux cœurs, ou
-que le mien puisse oublier si vite?</p>
-
-<p>&mdash;Cependant...</p>
-
-<p>&mdash;Ne revenons pas là-dessus, dit avec fermeté
-M. de Villenoise. Je n’en ai pas le droit. Nous ne
-pourrions dire que des paroles dangereuses et
-inutiles. J’ai pour Sabine la plus infinie reconnaissance.
-Je l’aime tendrement. Pourtant... (il
-hésita), pourtant, lorsque je l’épouserai, je ne ferai
-pas un mariage d’amour.</p>
-
-<p>Là-dessus, il détourna la tête et ferma les yeux.
-Car il n’avait pas encore la vigueur suffisante
-pour dominer son émotion.</p>
-
-<p>Dalgrand, que poussait le sentiment d’une
-effrayante responsabilité, eut le courage de ne
-pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait. Un
-point très important devait être éclairci.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit-il, je ne t’accuse pas d’avoir
-deux cœurs,&mdash;comme tu le disais à l’instant,&mdash;mais
-je présume que cet organe, unique chez toi,
-ne s’est jamais guéri tout à fait de l’ancienne
-affection. La reconnaissance décide le triomphe
-de cette affection-là. Mais est-ce bien la reconnaissance
-toute seule? Avant ton accident, ne te<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span>
-souviens-tu pas de certaine soirée en Belgique, où
-j’ai pu me figurer que je dînais avec le couple
-le plus uni et le plus légitime de la terre?... La
-reconnaissance, pourtant, n’était pas encore née.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cette soirée... cria Vincent.</p>
-
-<p>Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux
-de feu dans son visage tout blanc.</p>
-
-<p>Robert eut le remords du mal qu’il faisait à ce
-convalescent. Mais il touchait peut-être au fond
-de la vérité. Il fallait qu’il sût.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était
-charmante. J’en ai gardé le meilleur souvenir.</p>
-
-<p>Il parlait d’un air presque léger. Toutefois, en
-ce moment, il n’était pas moins pâle que son
-ami.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon!
-dit Vincent. Tu es là qui juges au hasard... Je te
-dis que tu ne sais rien!... ni de mes sentiments,
-ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!...
-Elle t’a joué la plus merveilleuse
-comédie!...</p>
-
-<p>Il s’interrompit. Puis, se reprenant avec une
-espèce de violence:</p>
-
-<p>&mdash;C’est trop fort! Est-ce que je vais dire du
-mal de cette pauvre femme à présent?...</p>
-
-<p>Il ferma les lèvres avec une expression si résolue
-que Dalgrand n’espéra plus lui en faire avouer
-davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, reprit l’inventeur d’un ton bon<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span>
-enfant, quelle idée te mets-tu dans la tête? Mais
-non, tu n’en dis pas du mal.</p>
-
-<p>Le silence de Vincent se prolongeait. Dalgrand
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce
-n’est pas dire du mal d’une femme que de raconter
-cela... surtout à un vieux frérot comme
-moi.</p>
-
-<p>M. de Villenoise avança la main.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler
-jamais... Pas même à toi. Tu es pour moi
-autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma
-femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie.
-Quant aux miens, je les réparerai. Ce ne sont
-pas les moindres. J’ai agi brutalement, cruellement...</p>
-
-<p>C’était la seconde fois que Vincent s’accusait
-de cet acte cruel, qui devait rester un mystère
-pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait suffisamment
-éclairé, surtout par le dernier mot. Car la
-seule cruauté que peut montrer un amant envers
-une femme aussi passionnément éprise que Sabine,
-c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut
-aimer une autre. M. de Villenoise n’était pas un
-homme à injurier sa maîtresse, encore moins à la
-frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas
-gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu
-dans ses yeux à deux reprises.</p>
-
-<p>Avec les données que possédait l’inventeur, on<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span>
-pouvait reconstituer la scène de Dinant. S’il admettait
-que le personnage dont l’apparition avait
-effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée
-pour épier M. de Villenoise, quelle n’avait pas dû
-être la rage de cette créature violente en apercevant
-l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois,
-avec une jeune fille aussi jolie que M<sup>lle</sup> Méricourt!
-Elle avait dû en arriver, tôt ou tard, à
-quelque terrible explosion de jalousie. Et alors le
-pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à
-bout, avait laissé échapper quelque parole irréparable&mdash;l’aveu
-peut-être de son amour sacrifié&mdash;ou,
-pire encore, la phrase de rupture, l’intention
-exprimée d’épouser la rivale.</p>
-
-<p>Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse
-jalouse, menacée d’abandon.</p>
-
-<p>Et pourtant... quelque chose échappait à Robert...
-Non, ses déductions n’étaient pas exactes.
-Car, au lendemain du crime, quand Vincent
-avait repris connaissance, le blessé et Sabine
-ne s’étaient pas regardés comme des adversaires
-de la veille. Ils s’étaient tout de suite témoigné
-trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un
-coup, de quelle manière interpréter les soins ardemment
-dévoués de Sabine? Comment admettre
-que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre
-voulût ensuite sauver pour une autre celui dont
-elle préférait la mort à l’infidélité?</p>
-
-<p>Ainsi, la situation restait la même. Des indices,<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span>
-oui... Des indices de plus en plus clairs et significatifs.
-Mais pas une preuve!... même pas une
-preuve morale!... aucune certitude absolue!
-Impossible, dans un pareil doute, de se risquer à
-agir! Et pourtant les jours passaient. Vincent
-était presque guéri. Bientôt il allait annoncer
-officiellement son mariage avec Sabine... Puis le
-conclure. Et Dalgrand, avec le tragique soupçon
-qui lui dévorait le cœur, assisterait à la cérémonie!...</p>
-
-<p>C’était à perdre le sang-froid et la raison.</p>
-
-<p>Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle
-n’avait point avancé d’un pas. Déjà les magistrats
-énervés souhaitaient de ne plus entendre
-parler de ce malheureux attentat de Villenoise,
-qui les mettait en défaut. L’affaire allait être
-classée.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIV</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/u.jpg" width="100" height="103" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Une</span> après-midi, Robert Dalgrand arrivait
-à l’improviste chez son beau-père,
-boulevard Malesherbes.</p>
-
-<p>C’était presque tout de suite après le déjeuner.
-Le général et sa fille se trouvaient à la
-maison.</p>
-
-<p>&mdash;Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier
-Gilberte?</p>
-
-<p>&mdash;Tant que vous voudrez, mon ami. Qu’est-ce
-que vous voulez en faire, de cette petite personne?</p>
-
-<p>&mdash;J’ai besoin d’elle.</p>
-
-<p>Il dit cela d’un ton qui fit pâlir la jeune fille.
-Elle pensa qu’il l’emmenait chez le juge d’instruction.<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span>
-M. Méricourt lui-même fut impressionné par
-la gravité de son gendre.</p>
-
-<p>&mdash;Si c’est à propos de cette triste affaire de
-Villenoise, observa le vieillard, ne serait-ce pas à
-moi plutôt de l’accompagner?...</p>
-
-<p>&mdash;Ayez confiance en moi. Je ne mènerai pas
-cette fillette où il ne serait pas convenable qu’elle
-allât sans vous. Elle ne se trouvera avec personne
-d’autre que moi-même. Mais c’est une course que
-je ne puis faire sans elle. Et il m’est impossible de
-vous dire maintenant de quoi il s’agit.</p>
-
-<p>&mdash;Va t’habiller, mignonne, dit le général. Et
-ne fais pas attendre Robert.</p>
-
-<p>La recommandation était inutile. Malgré certains
-battements de cœur provoqués par une
-inexplicable appréhension, la jeune fille eut bientôt
-mis son chapeau, sa jaquette, ses gants.</p>
-
-<p>&mdash;Me voici, dit-elle.</p>
-
-<p>En bas, sur le boulevard, un fiacre fermé attendait.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois que Lucienne a pris le coupé, remarqua
-Gilberte.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mademoiselle, dit Robert plaisamment.
-Votre sœur n’est pas sortie. Seulement j’ai
-mes raisons pour ne pas me montrer aujourd’hui
-avec vous dans ma propre voiture.</p>
-
-<p>Cette précaution acheva de communiquer à
-Gilberte le sentiment qu’elle voyageait dans le
-romanesque et le mystère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand
-au cocher. Vous irez jusqu’à l’Étoile, puis
-vous reviendrez par les Champs-Élysées à la gare
-Saint-Lazare.</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc une promenade hygiénique?
-sourit Gilberte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l’avez dit, petite sœur.</p>
-
-<p>Une fois dans la voiture, il expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Notre but est la gare. Seulement nous arriverions
-trop tôt. Je m’y suis pris d’avance, craignant
-ne pas vous rencontrer après deux heures.</p>
-
-<p>Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré
-cela, Robert lui fit encore faire un détour.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous aurons tout de même à attendre,
-dit-il à sa belle-sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que nous prendrons le train? demanda
-celle-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée
-à papa.</p>
-
-<p>Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand
-fit entrer la voiture dans la cour du Havre. Et il
-voulut la garder sur place en face de l’escalier des
-grandes lignes.</p>
-
-<p>&mdash;Il nous est défendu de stationner ici, dit le
-cocher.</p>
-
-<p>&mdash;Où se mettent les voitures qui viennent
-attendre les voyageurs?</p>
-
-<p>&mdash;Là, fit le cocher, lui montrant une victoria
-postée perpendiculairement au trottoir du café.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mettez-vous là, mais aussi près que
-possible de la gare, ordonna Dalgrand.</p>
-
-<p>Le cocher prit l’air désobligeant qu’adoptent
-ses pareils pour se conformer à une indication
-dont ils ne comprennent pas le but. Mais il obéit.
-Dalgrand remonta dans la voiture à côté de
-Gilberte.</p>
-
-<p>&mdash;Ne bougez pas, dit-il. Restez bien enfoncée
-dans votre coin. Là!... Vous n’avancerez la tête
-que lorsque je vous le dirai.</p>
-
-<p>Puis, soulevant le petit volet de drap sur le
-carreau derrière lui, Robert se mit à guetter avec
-une attention profonde.</p>
-
-<p>L’inventeur avait eu beaucoup de peine à combiner
-la rencontre qu’il espérait obtenir aujourd’hui.
-Plusieurs fois ses plans avaient manqué.
-Puis, enfin, il avait décidé Sabine non seulement
-à faire le voyage de Paris, mais à convenir
-d’avance avec lui du train qu’elle reprendrait.
-Depuis quelque temps il avait reconquis la confiance
-de M<sup>me</sup> Marsan. Elle voyait en lui presque
-un allié. En tout cas, elle le ménageait et le
-flattait, à cause de l’influence qu’il avait sur
-Vincent. Aussi lorsque, la veille, il lui avait proposé
-un rendez-vous à la gare pour retourner
-ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite
-accepté.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez
-pas dans la salle d’attente quand on ouvrira les<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span>
-portes, ne m’attendez pas. C’est que je me trouverai
-retenu par quelque affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d’être
-exact. Moi je n’y manquerai pas.</p>
-
-<p>C’était la première fois qu’elle quittait Vincent
-pour une aussi longue absence. Le jeune homme
-était maintenant guéri. Cependant Dalgrand
-connaissait trop Sabine pour penser qu’elle laisserait
-désormais M. de Villenoise s’habituer à ne
-plus la voir autour de lui, et qu’elle l’abandonnerait
-à lui-même plus de quelques heures à la fois.
-Il était donc bien sûr qu’elle ne manquerait pas
-son train.</p>
-
-<p>Cependant l’instant du départ approchait.
-Robert, en proie à cet énervement spécial que
-cause l’attente, regardait tantôt l’aiguille du gros
-cadran, là-haut en l’air, tantôt les fiacres entrant
-dans la cour. Il guettait surtout ceux qui venaient
-par la rue de Rome, car c’était le chemin de Sabine
-en arrivant de Passy. Le plus grand nombre
-étaient découverts, ce qui favorisait son examen.
-En effet, on n’était pas encore à la mi-octobre, le
-temps restait beau, et très peu de voitures fermées
-circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille
-de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le
-règlement. Et Dalgrand dévisageait à loisir les
-voyageurs qui s’approchaient.</p>
-
-<p>Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau
-visage impérieux dont il attendait l’apparition.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span></p>
-
-<p>Contrarié, il levait encore une fois les yeux vers
-l’horloge quand, tout à coup, il sentit les mains
-de Gilberte se crisper sur son bras. Malgré
-l’anxiété de son attente, il se retourna vivement.
-Ce fut pour constater la pâleur et l’effroi répandus
-sur la figure de sa belle-sœur. Les traits de
-la jeune fille étaient décomposés.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! murmura-t-elle, l’homme!...</p>
-
-<p>Puis tout de suite:</p>
-
-<p>&mdash;C’est une dame!... Oh!... Mon Dieu!...</p>
-
-<p>Dalgrand comprit en un éclair. Il suivit le
-regard de Gilberte, et, dans un fiacre s’arrêtant
-au ras du trottoir, il reconnut Sabine.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Marsan portait un petit feutre de voyage
-orné d’une simple aigrette,&mdash;presque un chapeau
-d’homme. Une voilette au tissu imperceptible ne
-cachait en rien ses traits. Et sa jaquette à revers
-contribuait encore à lui donner une apparence
-légèrement masculine.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez... Regardez, Gilberte! murmura
-Dalgrand.</p>
-
-<p>Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait
-autant que la jeune fille. Pourtant il eut le sang-froid
-de se dire: «Mon expérience réussit mieux
-encore que si je lui avais moi-même désigné cette
-femme.»</p>
-
-<p>Sabine attendait que son cocher eût fini de
-compter sa monnaie. Elle se tenait debout, le
-visage un peu relevé, directement en face de<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span>
-Robert et de Gilberte. Les gens ralentissaient le
-pas en approchant d’elle. Quelques-uns se retournèrent.
-On voulait voir plus longtemps cette
-taille élégante, cette physionomie originale, ce
-beau profil.</p>
-
-<p>Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse
-en or, prit son en-cas et un petit paquet sur les
-coussins du fiacre, se détourna et disparut sous
-la voûte&mdash;lentement, la tête droite, sans aucune
-attention apparente à l’admiration des passants.</p>
-
-<p>Dalgrand regarda Gilberte.</p>
-
-<p>Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui
-ne l’interrogèrent même pas, car ils percevaient
-sa propre certitude. Et ces deux grands yeux
-épouvantés, dans ce pâle et muet visage d’enfant,
-lui firent peur. N’avait-il pas imposé à cette
-pauvre petite un excessif saisissement?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous
-êtes donc tout à fait sûre?</p>
-
-<p>Elle répondit d’une voix de somnambule:</p>
-
-<p>&mdash;Tout à fait... tout à fait sûre.</p>
-
-<p>&mdash;Rentrons, fit-il.</p>
-
-<p>Et se penchant à la portière, il donna au cocher
-l’adresse du boulevard Malesherbes.</p>
-
-<p>Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte
-n’avait pas bougé. La fixité, l’effarement de ses
-yeux, restaient les mêmes. Rien n’était plus
-sinistre que son silence et son immobilité.</p>
-
-<p>&mdash;Mignonne... dit câlinement son beau-frère,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span>
-prenant ses mains, qu’il sentit froides à travers le
-gant. Voyez... C’est vous qui nous sauverez
-tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle sera
-faite.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! murmura la jeune fille, c’est épouvantable!
-C’est trop épouvantable!...</p>
-
-<p>Elle fondit en larmes violentes. Ce fut une
-diversion salutaire. Ses nerfs se détendirent. Robert,
-en la voyant pleurer, éprouva un soulagement
-infini. Car il se reprochait déjà de ne pas
-l’avoir préparée, si peu que ce fût, à une émotion
-pareille. Lui qui connaissait l’état d’âme de cette
-enfant, son amour, ses angoisses, ses jalousies
-peut-être, n’aurait-il pas dû s’effrayer pour elle
-d’une épreuve si tragique, où les plus secrètes
-profondeurs de son être seraient à la fois bouleversées?
-Mais ses gros sanglots d’enfant le rassuraient.
-Il lui dit doucement à l’oreille, comme on
-approchait de la maison:</p>
-
-<p>&mdash;Pleure plus, petite sœur. Père croirait que
-j’ai fait du chagrin à sa Gilberte.</p>
-
-<p>Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant
-vers le jeune homme:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Robert, dit-elle. Qu’est-ce que nous
-allons faire?</p>
-
-<p>&mdash;Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez
-vous calmer, vous tranquilliser, vous reposer entièrement
-sur moi. Et surtout garder le silence.
-En aurez-vous la force?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span></p>
-
-<p>Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes,
-emporta le secret de ce cœur si chastement fermé:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais elle est en route!... C’est vers lui
-qu’elle va!... Si elle allait le tuer!...</p>
-
-<p>Il n’avait pas songé à cette affreuse inquiétude
-qu’elle devait forcément concevoir.</p>
-
-<p>Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne
-que ce danger-là n’existait plus. Mais il ne pouvait
-lui peindre l’intimité, la sécurité régnant à
-Villenoise, ni le triomphe de cette même femme,
-que Vincent songeait à faire sienne aux yeux de
-tous pour toujours. Donc il manquait d’arguments
-devant la réflexion entêtée de la jeune
-fille:</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisqu’elle a déjà voulu sa mort!...</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il
-enfin. C’est une présomption de notre part... une
-forte présomption. Mais nous n’avons pas le
-droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer
-en certitude. Cette femme est peut-être le
-personnage que vous avez aperçu...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Car on a vu des ressemblances aussi
-extraordinaires. Mais cela même ne prouverait
-pas qu’elle eût tiré sur M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert
-prit le général à part et le mit au courant. Mais,
-tout d’abord, il lui avait demandé sa parole
-d’honneur de le laisser agir. Le vieillard lui conseilla<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span>
-d’aller trouver le juge d’instruction et de
-tout dire à ce magistrat. Puis il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, faites ce que vous jugerez le
-mieux. Après tout, M. de Villenoise, s’il aime
-cette femme, lui pardonnera peut-être le coup de
-pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la faire
-arrêter pour si peu de chose. Entre amoureux, ces
-peccadilles ne font souvent que pimenter la
-passion.</p>
-
-<p>Et M. Méricourt, avec un sourire sceptique, se
-désintéressa du drame.</p>
-
-<p>Il ne pensait guère que le bonheur et peut-être la
-vie de sa chère petite Gilberte étaient noués à cette
-trame sanglante. Il ne s’en douta pas davantage ce
-soir-là, quand il la vit prendre sa tapisserie et
-s’asseoir comme d’habitude auprès de son fauteuil.
-Il remarqua seulement qu’elle était un peu pâle.</p>
-
-<p>&mdash;C’est cette sacrée rencontre de cette après-midi,
-se dit-il. Ça l’a remuée, cette fillette. Robert
-aurait bien dû laisser M. de l’<span class="smcap">Apéritif</span> se
-débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler cette
-mignonne à une pareille histoire. Enfin, elle
-oubliera ça. Parlons-lui d’autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne sais pas? dit-il tout haut. Si ma petite
-Gilberte est bien sage, je lui ferai monter un
-cheval... Oh! mais un cheval!... Seulement, dame!
-ce n’est pas une bête de femme. Il ne faudra pas
-l’agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec
-lui que ce que je te permettrai.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr, petit père. Et qu’est-ce que c’est
-que cette merveille de cheval? demanda la jeune
-fille avec un gentil sourire.</p>
-
-<p>Elle était soulagée que son père n’abordât pas
-le sujet qui lui subjuguait l’âme. Pourtant elle
-aurait encore préféré le silence.</p>
-
-<p class="p2">Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à
-Villenoise sans téléphoner comme d’habitude
-par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver
-à la gare une voiture du château. Une fois débarqué,
-il monta dans un omnibus du pays qui
-passait devant une des grilles du parc. Puis, à
-pied, il pénétra dans le bois.</p>
-
-<p>Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner
-l’endroit d’où l’on avait tiré sur Vincent. Une
-force l’attirait là. Il ne pouvait pas s’abstenir d’y
-retourner encore.</p>
-
-<p>Quand il se trouva dans l’allée, il s’arrêta en
-face du massif que Vincent même lui avait désigné
-la semaine précédente, lors de sa première
-sortie en voiture.</p>
-
-<p>Il y pénétra. L’accès en devenait plus facile,
-car les feuillages s’éclaircissaient sous les coups
-de vent d’octobre et les piqûres de la gelée
-blanche. Il examina les moindres rameaux, se
-pencha vers le sol, souleva les feuilles et les
-mousses.</p>
-
-<p>Chacun de ses mouvements était presque machinal.<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span>
-Il n’espérait plus rien trouver. Quand il
-eut quitté le taillis, Robert escalada les pierres,
-remontant, comme avait fait le meurtrier, vers la
-cime de l’escarpement.</p>
-
-<p>Bientôt il atteignit une roche assez élevée,
-séparée d’une autre un peu plus basse, au delà de
-laquelle seulement il pouvait continuer l’ascension.
-C’était là que l’homme, en fuyant, avait
-exécuté ce bond dont l’esprit de Vincent était
-resté frappé. La distance entre les deux roches
-était suffisante pour qu’on ne fut pas tenté de la
-franchir de sang-froid. Mais, pour continuer à
-grimper de ce côté, il fallait absolument faire le
-saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-être à
-cause de cette force, qui ne lui laissait guère de
-légèreté ni de souplesse, ne s’y était jamais risqué.
-Quand il voulait reprendre, au delà du ravin, la
-trace du meurtrier, il tournait la colline et redescendait
-du sommet jusque-là.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, son intention n’était pas de
-prendre cette peine. Que verrait-il là-haut de plus
-que les autres jours?... En bas, dans les broussailles,
-il avait conservé l’espoir de découvrir un
-fragment d’étoffe arraché, un objet tombé, une
-empreinte restée par hasard ineffacée et inaperçue...
-Mais, sur les rochers découverts et dans les
-allées battues, la course du meurtrier n’avait dû
-laisser aucune trace.</p>
-
-<p>Robert s’arrêta donc au bord de l’excavation,<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span>
-à mesurer de l’œil ce bond audacieux, qu’il n’eût
-vraiment pas osé faire. Il en restait plus impressionné,
-maintenant que les verdures, en se dispersant,
-dénudaient le roc.</p>
-
-<p>«Une femme...» pensait-il. «Quelle hardiesse!
-Mais, au fait, il n’y a que les femmes pour
-avoir de ces résolutions insensées...»</p>
-
-<p>Il distinguait sur l’autre bord l’endroit où elle
-avait dû reprendre pied... Ce maigre arbuste,
-poussé dans une fente de la pierre, elle avait dû
-s’y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du
-vide...</p>
-
-<p>A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste
-que Robert examinait. Des feuilles s’envolèrent.
-Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et
-là, sur cette surface aride...</p>
-
-<p>Le jeune homme se pencha davantage. Ce
-n’était pas une cassure de pierre qui brillait de
-cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite
-médaille d’argent, ou un fragment de porcelaine.
-Mais il eut beau regarder, à la distance où il était,
-il ne put saisir la nature de ce minuscule objet
-qui venait d’attirer son attention.</p>
-
-<p>«Bah!» se dit-il, «c’est un petit caillou plat,
-ou quelque débris sans conséquence. Cela ne ressemble
-guère à une pièce de conviction. Voyons,
-vais-je remonter la colline pour aller l’examiner
-de près?»</p>
-
-<p>Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span>
-tout droit vers le château. Mais, comme déjà il
-en prenait la direction, une espèce de remords
-le saisit.</p>
-
-<p>«Je n’ai pas le droit de rien négliger,» pensa-t-il.</p>
-
-<p>Il tourna donc dans le Salon des Fées, prit le
-sentier qui montait le plus directement. Puis, une
-fois au sommet, il s’orienta et se dirigea du côté
-par où le meurtrier, dans sa fuite, avait abordé le
-plateau. Il dut alors redescendre un peu, et, finalement,
-il se trouva sur la roche faisant face à
-celle où il se tenait tout à l’heure.</p>
-
-<p>Mais d’ici, le point de vue étant tout à fait
-différent, il eut du mal à identifier l’arbuste qui
-devait lui servir de repère. Quand il l’eut reconnu,
-il lui fallut encore chercher longuement, parmi
-les irrégularités du rocher, l’infime objet qui, de
-l’autre côté, avait attiré son attention. Le rayon
-de soleil frappant cet objet quelques minutes
-auparavant, s’était éloigné. Rien ne brillait plus
-sur la surface grisâtre de la pierre.</p>
-
-<p>Dalgrand allait y renoncer, quand tout à coup
-son œil se fixa sur ce qui lui parut être un très
-petit caillou tacheté. Il le ramassa, le posa dans
-sa paume, le retourna sur ses deux faces... Et tout
-à coup, avec la soudaineté de la foudre, la vraie
-figure de cet objet éclata dans son cerveau.</p>
-
-<p>C’était la miniature qu’il avait vue enchâssée
-dans la bague de Sabine... cette miniature cassée à<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span>
-l’angle, arrachée du chaton par un choc violent...
-cette miniature dont elle parlait avec tant de
-trouble, et dont elle expliquait la complète disparition
-par une histoire si évidemment fausse.</p>
-
-<p>C’était donc ici, en heurtant une aspérité de
-ces roches, qu’elle l’avait brisée, perdue!... Et cela
-s’était passé entre la soirée à Dinant, où l’inventeur
-avait admiré le bijou, et le troisième jour
-suivant, où il était accouru au chevet de son ami.</p>
-
-<p>Bien plus... L’endroit où Dalgrand retrouvait
-cette miniature, c’était la place même sur laquelle
-le meurtrier avait dû retomber en bondissant, et
-sous l’arbuste où sa main avait dû prendre un
-point d’appui.</p>
-
-<p>Le jeune homme se répétait toutes ces choses.
-Non plus qu’il eût besoin d’une preuve, mais
-parce qu’il voulait savoir s’il tenait vraiment en
-main de quoi confondre une criminelle. Car il
-s’était réservé d’agir lorsqu’il pourrait l’écraser
-d’une certitude et, du même coup, éclairer Vincent
-par une évidence foudroyante. Jusque-là,
-tant qu’il resterait à cette femme habile une issue
-pour s’échapper, il devait craindre son audace
-et l’aveugle générosité de M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!...
-Il pouvait à peine croire à son sinistre
-succès. Assis sur une pierre, il contemplait au
-fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture
-microscopique, d’une délicatesse délicieuse,<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span>
-et qui allait devenir une arme effroyable. Comme
-il arrive dans certaines émotions puissantes et
-imprévues, il s’écoutait sentir, avec l’étonnement
-de ce qui se passait en lui. C’était une sombre
-joie mêlée d’orgueil, en même temps qu’une indignation
-et un dégoût indicibles. Il savourait à la
-fois l’ivresse et l’horreur de son rôle.</p>
-
-<p>Robert Dalgrand fut surpris dans sa méditation
-par les premières ombres du soir. Il se leva.
-Pendant une minute alors il chercha où il allait
-placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun
-risque de la briser, de la perdre ni de la montrer
-involontairement. Il tira son porte-monnaie, puis
-il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa montre.
-Cette fine lamette d’ivoire tiendrait certainement
-dans le boîtier. Il l’essaya sous le boîtier, puis
-sous le verre du cadran. Elle s’y logeait également
-bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles.
-Toutefois, après un instant de réflexion, ce fut
-sous le verre qu’il la laissa.</p>
-
-<p>Au château, on l’attendait avec une impatience
-voisine de l’inquiétude. La veille, il avait téléphoné
-ses regrets d’avoir manqué le train, et le
-matin même il avait annoncé qu’il n’était pas sûr
-de pouvoir venir. M. de Villenoise, habitué maintenant
-à ses visites presque journalières, craignait
-qu’il ne fût survenu quelque accident à l’usine de
-Billancourt.</p>
-
-<p>Quand il vit son ami, Vincent l’accueillit par<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span>
-un aimable reproche, puis tout de suite, s’accusa
-d’égoïsme.</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, dit-il, depuis plus d’un mois tu me
-consacres à peu près toutes tes journées. Sans
-compter la fatigue des allées et venues. Pour un
-homme occupé comme toi, c’est le plus grand
-sacrifice d’affection, c’est du dévouement «extra-supérieur»!
-Cher vieux Robert!... Et moi qui le
-gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il
-faut renoncer à guetter l’heure des trains, en me
-réjouissant de voir apparaître ton grand corps
-de géant et ta bonne figure grave. Ma parole,
-c’est à se faire flanquer une balle de l’autre côté,
-pour être soigné de nouveau comme je l’ai été
-par vous deux!</p>
-
-<p>En achevant cette boutade demi-plaisante,
-demi-émue, M. de Villenoise baisa la main de
-Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être
-plus pris que jamais. Moi aussi je regretterai de
-ne plus venir... D’ici quelque temps cela me sera
-bien difficile.</p>
-
-<p>&mdash;Tu restes cependant jusqu’à demain matin?
-demanda Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Bien entendu.</p>
-
-<p>Et Robert ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais toi-même, et M<sup>me</sup> Marsan, ne comptez-vous
-pas rentrer bientôt à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Non... Pas avant Noël peut-être.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Cependant tu n’es pas assez solide encore
-pour chasser?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n’est pas la chasse à courre qui me
-retient. C’est une petite formalité que nous
-t’annoncerons bientôt, car nous aurons besoin
-de toi.</p>
-
-<p>Il souriait. Sabine se détourna d’un air qui
-voulait être embarrassé. Alors Dalgrand comprit
-que le mariage devait se célébrer à Villenoise.</p>
-
-<p>«Comment,» se disait-il, «vais-je obtenir de
-me trouver seul avec cette femme, sans éveiller
-de surprise chez Vincent?»</p>
-
-<p>Avant la fin du dîner, il avait trouvé un prétexte.</p>
-
-<p>Durant leurs récentes causeries, on avait parlé
-peinture. Robert avait poliment exprimé le désir
-de voir les œuvres de M<sup>me</sup> Marsan. Celle-ci
-l’avait invité à visiter son atelier de la rue de la
-Pompe.</p>
-
-<p>Mais Vincent s’était écrié:</p>
-
-<p>&mdash;Sans attendre que vous soyez de retour,
-vous devriez bien, ma chère amie, montrer à
-Robert le tableau que vous venez de faire ici,
-à la campagne. Vous n’avez jamais été mieux
-inspirée. Oui... vraiment, cela me ferait plaisir
-qu’il le vît.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien facile, avait dit Sabine. Si monsieur
-Robert veut venir jusqu’à ma maisonnette,
-un jour, avant d’aller prendre son train... La voiture<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span>
-le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait
-pour une heure et demie en tout.</p>
-
-<p>C’est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser
-le lendemain. Il était sûr que Vincent ne
-viendrait pas avec eux: une heure et demie de
-voiture, sans même compter le retour de la gare
-à Villenoise, étant encore trop pour lui.</p>
-
-<p>Sabine&mdash;bien qu’elle-même en eût naguère
-donné l’idée&mdash;montra peu d’empressement.
-Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrand
-désirait: un tête-à-tête. Peut-être y avait-il
-ce soir, dans les façons de l’inventeur, et malgré
-tous les efforts de celui-ci, quelque chose qui inquiétait
-M<sup>me</sup> Marsan.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider
-cela pourtant, puisque Robert ne reviendra
-pas de sitôt.</p>
-
-<p>Mise au pied du mur, Sabine déclara qu’elle
-pouvait s’arranger. On partirait à huit heures et
-demie du matin, et M. Robert pourrait prendre
-le train de dix heures quinze. Puis, dans l’après-midi,
-Vincent viendrait la chercher, tout doucement,
-dans la victoria, qui ne le secouait pas trop.</p>
-
-<p>Dès que cette décision fut prise, on se retira
-dans les chambres à coucher. Robert ne dormit
-pas de la nuit. Sa principale crainte était que la
-mauvaise volonté évidente de Sabine ne fît manquer
-un plan si bien combiné. Elle avait trop
-deviné son désir. D’instinct elle s’en méfiait et<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span>
-elle voulait le déjouer. Que pourrait-il lui dire
-en présence de Vincent pour la décider à l’écouter
-seule à seul? Si elle ne sortait pas avec lui demain
-matin, il faudrait partir sans lui parler. Il
-avait trop dit, pour mieux hâter les choses, qu’il
-était absolument forcé de prendre ce train de
-dix heures.</p>
-
-<p>Toute l’habileté de Robert se heurtait maintenant
-à cette difficulté médiocre.</p>
-
-<p>Le lendemain, dès sept heures, il était dans
-la chambre de son ami. Tous deux causèrent.
-On leur apporta le café au lait. La pendule
-sonna huit heures et demie. M<sup>me</sup> Marsan ne paraissait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Le phaéton est attelé, vint annoncer le valet
-de chambre.</p>
-
-<p>Vincent fit demander si Madame était prête.</p>
-
-<p>&mdash;Madame fait dire qu’elle s’est éveillée trop
-tard, qu’elle n’est pas habillée, fut la réponse.</p>
-
-<p>Une rage froide saisit Dalgrand.</p>
-
-<p>«Ah! tu te crois plus forte que moi!...»
-dit-il en lui-même. «Eh bien, nous allons voir,
-ma belle!»</p>
-
-<p>A neuf heures moins cinq, Sabine parut. Elle
-se répandit en excuses.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne vous désolez pas, madame, dit
-Robert. Nous avons encore pleinement le temps
-de passer chez vous, puis d’aller à la gare.</p>
-
-<p>&mdash;Pour le train de dix heures quinze?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais oui!</p>
-
-<p>&mdash;Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise
-en regardant la pendule.</p>
-
-<p>Sabine éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez
-pas le pays!...</p>
-
-<p>Et comme on entendait le déclanchement de
-la sonnerie:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, dit-elle, voilà neuf heures!</p>
-
-<p>&mdash;Cette pendule ne va pas, dit Robert.</p>
-
-<p>Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine
-un regard d’une saisissante intensité:</p>
-
-<p>&mdash;C’est ma montre qui va bien, ajouta-t-il.
-Regardez-la!...</p>
-
-<p>Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait,
-toute blanche, comme fascinée. Sur un geste
-qu’il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran de
-la montre...</p>
-
-<p>La miniature était là, sous le verre, avec son
-petit sujet microscopique et pimpant, sa forme
-spéciale, son angle brisé...</p>
-
-<p>Ce fut un coup de foudre.</p>
-
-<p>Sabine glissa d’abord sur les genoux. Elle leva
-les mains comme pour une supplication... Puis
-elle s’abattit en arrière, les membres raidis, les
-yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet
-nerveux.</p>
-
-<p>M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit,
-se précipita.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce qu’il y a? Qu’a-t-elle? cria-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est rien, dit Dalgrand... Une attaque
-de nerfs.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment ça l’a-t-il prise?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! je n’en sais pas plus que toi... Soignons-la
-d’abord. Laisse-moi la porter sur ton lit.</p>
-
-<p>Dalgrand prit cette femme entre ses bras
-comme il eût fait d’un enfant, et l’étendit avec
-douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait vers
-le timbre électrique.</p>
-
-<p>&mdash;N’appelle pas! dit-il. Voyons, tu n’es pas
-vêtu. Veux-tu que ton valet de chambre la voie
-ainsi entre nous deux?</p>
-
-<p>Vincent dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison.</p>
-
-<p>Et il commença de s’habiller. Son premier saisissement
-se dissipait. La pitié s’en allait en même
-temps. Il grommela:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, voilà que ça la reprend! Je croyais
-que c’était fini, ces crises-là.</p>
-
-<p>&mdash;Elle y est sujette? demanda hypocritement
-Robert, qui passait un flacon sous le nez de
-Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui... Je te l’ai dit... Qu’est-ce que tu
-lui fais respirer là?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda l’étiquette
-collée sur la petite bouteille.</p>
-
-<p>Il lut avec gravité: «Potion selon la formule»,
-et un nombre de sept chiffres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais c’est une de mes drogues! s’écria Vincent.
-Qu’est-ce que tu veux que ça lui fasse?
-Attends, j’ai des sels anglais dans mon cabinet
-de toilette.</p>
-
-<p>Sabine gémissait d’une façon continue. Ses
-prunelles, remontées à demi sous la paupière supérieure,
-semblaient baignées d’une vapeur blanche.
-Ses doigts se refermaient avec tant de force
-que les ongles paraissaient s’incruster dans les
-paumes, et que toute la vigueur de Robert ne
-parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent
-approcha les sels de son visage, elle fit un
-léger mouvement comme pour s’en détourner,
-mais la crise parut plutôt redoubler de violence:</p>
-
-<p>&mdash;C’est de l’éther qu’il faudrait, opina Dalgrand.</p>
-
-<p>&mdash;J’en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il
-y a une pharmacie dans le château.</p>
-
-<p>Un moment après, il revint. Les deux amis
-firent respirer de l’éther à la malade, puis ils en
-mirent un peu dans de l’eau sucrée et lui en coulèrent
-une petite cuillerée entre les lèvres.</p>
-
-<p>Peu à peu, les phénomènes nerveux s’atténuèrent.
-Les gémissements saccadés s’espacèrent
-et se turent. Les doigts se détendirent. Les prunelles
-reprirent leur éclat.</p>
-
-<p>&mdash;C’est fini, murmura Vincent.</p>
-
-<p>Malheureusement, ce qui frappa les yeux de
-Sabine, lorsqu’elle reprit connaissance, ce fut le<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span>
-visage de Robert. Aussitôt elle retomba en arrière
-avec un véritable hurlement de terreur. Et la crise
-hystérique reprit avec une nouvelle intensité.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait vraiment que c’est de t’avoir vu
-là... hasarda Vincent.</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment... Dans son état, ma présence
-la gêne, dit Robert. Je vais me retirer. Tu viendras
-me dire quand elle sera remise.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ton train?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le prendrai pas.</p>
-
-<p>Robert se retira dans sa chambre.</p>
-
-<p>«La crise n’était pas jouée,» pensa-t-il. «Mais
-si elle m’en sert d’autres de ce genre... Si elle ne
-veut pas disparaître sans bruit de l’existence de
-Vincent, comme je le lui demanderai... Ma foi,
-tant pis! je la livre au juge d’instruction.»</p>
-
-<p class="p2">Une heure après, il admirait l’énergie de cette
-volontaire créature. L’effrayante convulsion passée,
-elle était redevenue elle-même, elle souriait,
-elle s’excusait de ce qu’elle appelait «ses stupides
-nerfs», et elle déclarait ne pas comprendre comment
-cela avait pu arriver.</p>
-
-<p>&mdash;Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer
-son train à cause de moi! disait-elle. Alors, monsieur,
-j’espère que vous serez aimable tout à
-fait. Vous viendrez jusqu’à mon <i>cottage</i> comme
-vous me l’aviez promis, avant de vous rendre à
-la gare?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Certainement, madame, avec le plus grand
-plaisir, dit Robert en s’inclinant.</p>
-
-<p>&mdash;Pas avant de déjeuner, j’espère, s’écria
-M. de Villenoise.</p>
-
-<p>A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut
-d’une gaieté charmante et d’un calme parfait. Il
-ne surprit dans ses yeux qu’une seule lueur d’angoisse.
-Ce fut à un moment où, par un geste machinal,
-il faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair
-tragique, elle ne laissa rien soupçonner de ce qui
-se passait en elle.</p>
-
-<p>«Quelle organisation merveilleuse et redoutable
-que celle des femmes!» pensa Dalgrand.
-«Ou du moins d’une femme comme celle-ci.»</p>
-
-<p>Peu après le déjeuner, M<sup>me</sup> Marsan et Robert
-montaient sur le phaéton. Le jeune homme
-conduisait. Un domestique se plaça derrière
-eux.</p>
-
-<p>La première partie de la course fut silencieuse.
-L’homme en livrée empêchait les paroles graves.
-Quant aux banalités, comment fussent-elles venues
-à ces lèvres serrées par la résolution ou par
-l’angoisse?</p>
-
-<p>Robert, à un moment, fit tourner les chevaux
-dans une allée de traverse.</p>
-
-<p>&mdash;Pas par là! s’écria Sabine avec une expression
-de terreur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si! dit Robert avec calme. Je sais bien
-qu’on ne peut pas continuer en voiture. Mais nous<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span>
-ferons le tour de la colline à pied. Le phaéton ira
-nous attendre de l’autre côté du Chaos.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! murmura-t-elle, c’est là que vous
-voulez me conduire?</p>
-
-<p>&mdash;C’est là, répliqua-t-il.</p>
-
-<p>Et il ajouta d’un ton dégagé:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais, chère madame, vous montrer
-l’endroit où j’ai trouvé ce petit objet...</p>
-
-<p>Elle l’interrompit, d’une voix très basse, mais
-avec une fermeté extraordinaire:</p>
-
-<p>&mdash;N’essayez pas de coup de théâtre. C’est
-inutile. Je m’expliquerai aussi franchement chez
-moi. Mais, pour Dieu! marchons sans nous arrêter.</p>
-
-<p>Il la regarda. Elle n’avait pas tourné la tête,
-mais parlait avec les yeux fixés droit devant elle,
-pour échapper autant que possible à la curiosité
-du domestique.</p>
-
-<p>Elle prononça encore:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous jure de vous répondre sincèrement.
-Mais pas là!... Non!... Jamais là!... Marchons!</p>
-
-<p>Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin.
-Il renonça à son idée première de traîner cette
-malheureuse femme sur le lieu de son crime pour
-l’y foudroyer plus sûrement. D’ailleurs sa promesse
-de franchise équivalait à un aveu. Avait-elle
-donc résolu de dire la vérité?</p>
-
-<p>Il regagna l’allée principale, effleura du fouet
-les épaules de son attelage, et le grand trot<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span>
-cadencé des chevaux rythma de nouveau le silence.</p>
-
-<p>Lorsqu’on eut franchi la grille de la propriété,
-Sabine indiqua le chemin à Robert. Et bientôt on
-se trouva chez elle.</p>
-
-<p>A peine descendue de voiture, M<sup>me</sup> Marsan dit
-à sa femme de chambre:</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et
-partez par l’omnibus. Vous avez le temps pour le
-prochain train. Et vous gagnerez ensuite la rue
-de la Pompe par le chemin de fer de ceinture.</p>
-
-<p>Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous partez?...</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher monsieur, nous avons à causer,
-n’est-ce pas?</p>
-
-<p>Il inclina la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Notre conversation sera peut-être longue,
-reprit-elle. Si nous la tenions ici, vous manqueriez
-votre train. Vincent arriverait, vous trouverait
-encore chez moi... Nous ne serions sans doute
-pas maîtres de lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec
-force, je ne veux pas qu’il sache!</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, dit Dalgrand, il saura.</p>
-
-<p>Sabine blêmit.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fit-elle les dents serrées d’impuissante
-fureur, il saura... Mais non pas vos calomnies,
-monsieur! Il saura la vérité, que je lui dirai moi-même...
-Et il l’apprendra quand je voudrai la lui
-dire... Ce ne sera pas par accident, ni par surprise...<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span>
-Et je ne veux pas que ce soit aujourd’hui!</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit l’inventeur, la vérité, je la
-connais tout entière, appuyée sur les preuves les
-plus irréfutables. Ce sont ces preuves que je voulais
-vous soumettre. Si vous refusez de les voir, je
-les porterai à qui de droit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne refuse pas de vous entendre...
-limier de police! dit-elle avec un superbe mépris.</p>
-
-<p>Et ses yeux, chargés d’une indicible haine,
-eurent la satisfaction de voir Dalgrand rougir.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, ajouta-t-elle, on donne au
-moins à une femme le droit de fixer l’heure et le
-lieu d’un rendez-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Fixez, madame, répondit Robert.</p>
-
-<p>&mdash;A Paris, chez moi, dès l’arrivée du train.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis à vos ordres. Mais M. de Villenoise
-ne devait-il pas vous rejoindre ici tout à l’heure?</p>
-
-<p>&mdash;Cela me regarde.</p>
-
-<p>L’inventeur s’inclina.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir.</p>
-
-<p>Puis, lui lançant, comme elle passait devant
-lui, un coup d’œil par-dessus l’épaule, elle ajouta
-en ricanant:</p>
-
-<p>&mdash;A moins que vous ne teniez toujours à
-monter voir mon tableau?...</p>
-
-<p>&mdash;Mais... ce serait avec plaisir, sourit Dalgrand,
-non sans une égale ironie.</p>
-
-<p>Sabine haussa les épaules, traversa le jardin et
-monta sur le phaéton.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quand vous nous aurez mis à la gare, dit-elle
-au domestique, vous retournerez au château
-le plus vite possible, et vous ferez dire à monsieur
-que j’ai été forcée de partir pour Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, madame.</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas? vous le ferez dire tout de
-suite, pour que monsieur ne se dérange pas.
-Vous ajouterez que c’est une lettre trouvée chez
-moi qui m’a obligée à partir immédiatement,
-mais que je reviendrai demain de bonne heure.
-Vous avez bien compris?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame.</p>
-
-<p>Un quart d’heure après, Robert et Sabine
-étaient sur le quai de la gare. Le train arrivait.
-Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un compartiment
-de premières, et s’effaça pour laisser
-monter la jeune femme.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas besoin de garde du corps, dit-elle.
-Vous trouverez de la place ailleurs.</p>
-
-<p>Et elle escalada le marchepied.</p>
-
-<p>Il n’insista pas pour lui imposer sa présence,
-mais monta dans le compartiment contigu. Seulement,
-de temps à autre, il regarda par le petit
-carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta
-la portière voisine, prêt à s’élancer s’il voyait descendre
-M<sup>me</sup> Marsan.</p>
-
-<p>A Paris cependant elle accepta une place dans
-son fiacre.</p>
-
-<p>Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span>
-de lugubre. Ni l’un ni l’autre ne parlaient, et,
-quand ils pénétrèrent dans l’appartement inhabité,
-le demi-jour, la fraîcheur et le silence semblaient
-le cadre morne préparé pour recevoir
-l’horrible secret qu’ils apportaient.</p>
-
-<p>La femme de chambre n’arriva qu’après eux.
-Ce fut M<sup>me</sup> Marsan qui déverrouilla les serrures,
-ouvrit les volets, souleva les stores de la petite
-serre. Alors le jardinet apparut,&mdash;un jardinet
-triste, déjà dévasté par le précoce automne parisien,
-et au fond duquel, sur un mur grisâtre, les
-dernières feuilles de la vigne vierge plaquaient
-des taches de sang.</p>
-
-<p>Sabine choisit deux sièges enveloppés de leurs
-housses à rayures.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous écoute, dit-elle.</p>
-
-<p>Sa physionomie, crispée d’inquiétude, avait
-perdu de son audace.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit Robert, c’est vous qui avez
-tiré sur M. de Villenoise.</p>
-
-<p>Elle eut un rire étrange.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-elle, c’est bien à cela que je m’attendais.</p>
-
-<p>Si la conviction de Robert eût pu être ébranlée,
-elle l’aurait été par le son de ce rire et le ton de cette
-exclamation. Il eut même un instant de stupeur.</p>
-
-<p>Elle ajouta d’une voix très calme:</p>
-
-<p>&mdash;Prouvez-le.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous êtes habillée en homme et vous<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span>
-vous êtes cachée pour assassiner mon ami, reprit
-l’inventeur, comme vous vous étiez déguisée et
-cachée pour l’épier un jour qu’il se promenait
-avec deux dames...</p>
-
-<p>Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de
-s’attendre, la troubla d’une façon visible. Pourtant
-elle s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle jolie invention!</p>
-
-<p>&mdash;Ne niez pas, dit-il, j’ai des témoins.</p>
-
-<p>Il reprit alors toute l’histoire du crime, telle
-qu’il l’avait reconstituée, faisant des allusions à
-la scène de Belgique entre les deux amants,
-comme s’il en eût connu les moindres détails,
-peignant la fuite furieuse de Sabine, le guet-apens,
-la tentative de meurtre, et, finalement, ce bond
-hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute
-et le bris de la bague.</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez mieux fait de laisser la miniature
-où vous prétendez l’avoir trouvée, dit
-M<sup>me</sup> Marsan. Quelle valeur cette découverte
-a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même
-pour M. de Villenoise? On verra trop les fils
-blancs dont est cousue votre anecdote. Croyez-vous
-qu’on ne devinera pas vos motifs?... qu’on
-ne comprendra pas que vous voulez détacher de
-moi mon amant pour lui faire épouser votre
-belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!...
-Cela n’irait pas mal à cette petite fille d’officier
-pauvre!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span></p>
-
-<p>Robert pâlit, avec une flamme aux yeux si
-effrayante que Sabine se leva, prête à fuir... Mais
-à cette minute, un souvenir revint à Dalgrand...
-celui d’un incident remarqué durant l’entrevue
-avec le juge. Et, à tout hasard, il lança cette
-phrase, dont il ne pouvait lui-même deviner la
-portée:</p>
-
-<p>&mdash;Vous oubliez, madame, que je suis mécanicien,
-et que j’ai des moyens très faciles d’élargir
-le Puits du Diable, pour permettre aux magistrats
-d’aller voir ce qui se trouve au fond.</p>
-
-<p>Sabine retomba sur son siège, écrasée, muette,
-les mains et les lèvres tremblantes.</p>
-
-<p>Dalgrand profita de ce moment de faiblesse,
-et, d’une voix subitement adoucie:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, madame, qu’il vaut mieux tout
-me dire. Ce misérable secret restera entre nous.</p>
-
-<p>&mdash;Entre vous et moi?... dit-elle, se trahissant
-par ce cri involontaire.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Robert, Vincent le saura.</p>
-
-<p>&mdash;Il me pardonnera! s’écria victorieusement
-Sabine. Car j’ai agi par amour... Et le ciel m’est
-témoin que je ne voulais pas le tuer!</p>
-
-<p>&mdash;Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand.</p>
-
-<p>Elle reprit son air le plus froidement hautain.</p>
-
-<p>&mdash;De quel droit me le demandez-vous? Je ne
-le dirai qu’à lui-même. Et je vous le répète: il me
-pardonnera.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span></p>
-
-<p>Robert secoua lentement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous pardonnerait s’il vous aimait, dit-il.</p>
-
-<p>Cette phrase fit l’effet d’un coup de massue.
-Les yeux altiers de Sabine se noyèrent, s’effarèrent
-comme ceux d’une bête blessée à mort.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! gémit-elle, si vous me percez faussement
-d’un tel doute, vous êtes plus criminel que
-moi!... Non, quoi que j’aie fait, on n’a pas le
-droit de frapper ainsi une pauvre femme!</p>
-
-<p>A cet accent de douleur, une pitié traversa le
-cœur de Robert. Cependant il devait aller jusqu’au
-bout. Se rappelant cette «cruauté» ignorée
-dont s’était accusé Vincent, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable
-état de son cœur?</p>
-
-<p>Sabine murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Il est revenu à moi depuis.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis?... répéta Robert. Puis sur une
-autre intonation, il ajouta:&mdash;Depuis... l’accident?...</p>
-
-<p>Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait
-maintenant le plan désespéré conçu par Sabine
-pour reconquérir M. de Villenoise. Non,
-elle n’avait pas voulu le tuer, pas même le blesser
-aussi grièvement, sans doute... La malheureuse
-femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un imperceptible
-attendrissement dans la voix qu’il
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vincent<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span>
-croit vous devoir la vie, quel est le sentiment
-qu’il vous exprime? Prononce-t-il le mot d’amour,
-ou celui de reconnaissance?</p>
-
-<p>&mdash;Il veut m’épouser, déclara Sabine.</p>
-
-<p>Mais cette réponse indirecte montrait la défaillance
-de son orgueil et de sa sécurité.</p>
-
-<p>Robert insista:</p>
-
-<p>&mdash;Vous dit-il qu’il vous aime?</p>
-
-<p>Elle se tut. Son silence était bien la chose la
-plus abattue, la plus navrée, la plus humble, dont
-Robert eût jamais été témoin. Pour ne point
-avoir l’air d’en savourer la tristesse, il détourna
-les yeux.</p>
-
-<p>Tout à coup il entendit la voix de Sabine,
-mais si changée, si timide, qu’il en tressaillit de
-surprise. Elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondez-moi sur votre honneur.
-Vincent vous a-t-il dit qu’il ne m’aime plus?</p>
-
-<p>Comme il se taisait, désarmé par cette douceur,
-hésitant à porter un pareil coup, même à cette
-grande coupable, elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous m’avez fait bien du mal, monsieur, et
-je vous hais. Cependant j’estime que vous êtes
-un honnête homme, et je croirai votre parole
-d’honneur. Parlez.</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, je vous jure de dire la vérité.
-Vincent m’a confié qu’il vous épousait par devoir.</p>
-
-<p>Sabine porta les deux mains vers son cœur<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span>
-et ferma les yeux, avec un long frémissement de
-tout le corps. Quand cet éclair de souffrance
-affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle
-regarda son bourreau, et reprit très bas:</p>
-
-<p>&mdash;En aime-t-il une autre?</p>
-
-<p>&mdash;Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi
-de ne pas vous répondre.</p>
-
-<p>Elle eut un rire déchirant, atroce.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, reprit-elle, vous aviez raison: il ne
-me pardonnera pas!...</p>
-
-<p>Un silence tragique tomba dans le grand atelier
-à demi vide, sans tentures, sans tapis, où de
-larges toiles grises, jetées sur des amas de choses,
-semblaient des linceuls ensevelissant les heures
-mortes, les heures de joie vécues là, et qui ne
-reviendraient jamais.</p>
-
-<p>A la fin, Sabine parla:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais quelle promesse vous me demanderez,
-monsieur, pour ne pas me livrer à la justice.</p>
-
-<p>Il l’interrogea du regard.</p>
-
-<p>&mdash;C’est, n’est-ce pas? reprit-elle, de m’exiler,
-de partir, peut-être même de ne pas revoir une
-dernière fois Vincent.</p>
-
-<p>Étonné de son calme, il répondit simplement,
-comme pour un projet ordinaire:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que cela vaudrait mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je
-vous en fais volontiers le serment. Mais, en retour,
-je vous demande une grâce.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;Ne retournez pas à Villenoise avant demain
-dans l’après-midi. D’ici là, Vincent aura
-reçu une lettre de moi où je lui aurai tout avoué.
-Je veux qu’il apprenne par moi-même...</p>
-
-<p>Elle s’interrompit devant le regard soupçonneux
-de Robert.</p>
-
-<p>&mdash;Quel serment faut-il faire? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Puis, avec un sourire de surhumaine tristesse:</p>
-
-<p>&mdash;Les sentiments de votre ami ne vous sont-ils
-pas garants que je ne pourrai ni le circonvenir,
-ni fléchir son cœur, ni lui arracher mon
-pardon?</p>
-
-<p>Comme Dalgrand réfléchissait encore, elle
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous que j’écrive l’aveu de mon
-crime, adressé au juge d’instruction? Si je vous
-ai trompé, si j’ai revu Vincent lorsque vous arriverez
-demain à Villenoise, vous ferez parvenir
-cette lettre.</p>
-
-<p>Elle se levait déjà pour chercher du papier,
-une plume. Mais la sincérité, la dignité de son
-accent avaient persuadé l’inventeur. Il fit un geste
-de la main.</p>
-
-<p>&mdash;Inutile, madame.</p>
-
-<p>Il s’était levé à son tour, et restait debout, embarrassé
-de quelque chose qu’il avait encore à
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;N’avons-nous pas fini, monsieur?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit-il, s’il vous convenait de voyager
-en Amérique, vous seriez peut-être assez
-bonne pour accepter la commande de certains
-travaux de peinture pour lesquels votre talent me
-serait bien utile. Je voudrais connaître, au point
-de vue pittoresque, les grandes constructions
-métalliques...</p>
-
-<p>Elle comprit son intention généreuse, et, l’interrompant
-avec ironie:</p>
-
-<p>&mdash;Vous pourriez aussi peut-être m’obtenir la
-clientèle de M. de Villenoise?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assure, madame...</p>
-
-<p>Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif
-regard qu’il n’osa pas insister.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu donc, madame, dit-il.</p>
-
-<p>Dans la lenteur de son salut, l’inclinaison profonde
-de sa tête, il mit toute la respectueuse
-politesse de l’homme du monde.</p>
-
-<p>Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir,
-toute droite, les prunelles fixes, les bras tombés,
-dans une immobilité de statue.</p>
-
-<p>Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale
-et fière, qu’il ne devait plus oublier.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XV</h2>
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/l.jpg" width="100" height="104" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Lorsque</span>, le lendemain, vers quatre
-heures de l’après-midi, Robert Dalgrand,
-dans une voiture de louage,
-franchit la grande grille de Villenoise, une appréhension
-lui crispa le cœur. Que se serait-il passé?
-Comment allait-il trouver Vincent?</p>
-
-<p>Devant lui, la royale avenue de châtaigniers
-s’étendait, d’aspect plus grandiose encore, dans
-la sauvage tristesse de l’automne. Au fond, la façade
-du château, blanche et rigide au milieu de
-son cadre élargi, ressemblait à un visage dont
-l’impassibilité garde un secret mélancolique.</p>
-
-<p>Pour la première fois peut-être, l’imagination,
-chez Robert, domina l’énergie de la pensée, et il se
-sentit impressionné par la physionomie des choses.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span></p>
-
-<p>Son malaise intérieur se changea en une terrible
-anxiété lorsqu’un domestique lui dit que
-monsieur n’était pas au château, mais qu’il avait
-laissé une lettre pour M. Dalgrand.</p>
-
-<p>&mdash;Une lettre pour moi!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, au cas où M. Dalgrand viendrait.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il?... A l’usine?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Monsieur est parti brusquement pour
-Paris.</p>
-
-<p>«Parti brusquement pour Paris!...» Qu’avait-elle
-donc inventé, cette femme, pour le faire accourir
-vers elle, lui qui ne pouvait encore sans
-imprudence entreprendre ce voyage?... Que lui
-disait-elle en ce moment, dans cet atelier où, hier,
-lui-même, Dalgrand, l’avait confondue, réduite
-au désespoir et à la soumission?... Par quelles
-sorcelleries le reprenait-elle?</p>
-
-<p>Ainsi elle avait manqué à sa parole! Elle avait
-trouvé moyen de revoir Vincent! Elle l’avait joué,
-lui, Robert!... Mais ne s’était-il pas conduit comme
-le dernier des insensés en refusant cette lettre
-qu’elle voulait écrire pour le juge d’instruction?
-Dire qu’il avait cru cette sirène, cette créature de
-sang et de perfidie! Maintenant tout était bien
-perdu, car l’intervention même de la justice arriverait
-sans doute trop tard pour éclairer Vincent,
-pour le délivrer du piège où elle l’aurait
-enfermé.</p>
-
-<p>Ces réflexions ôtaient à Robert son habituel<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span>
-sang-froid, tandis qu’il suivait le valet de chambre
-jusque dans le cabinet de travail où M. de Villenoise
-avait laissé sa lettre.</p>
-
-<p>L’épaisseur du pli l’étonna. Robert déchira
-l’enveloppe, et tout de suite il en remarqua une
-seconde sur laquelle ces mots en grosses lettres
-lui sautèrent aux yeux:</p>
-
-<p>«Attends d’être seul pour lire.»</p>
-
-<p>Alors il remarqua que le domestique, un peu
-étonné de ce qui se passait, demeurait planté devant
-lui, le regard luisant de curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;Allez, dit Robert, laissez-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur n’a besoin de rien? demanda
-le valet.</p>
-
-<p>&mdash;De rien. S’il me faut quelque chose, je sonnerai.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur dînera-t-il au château? Dois-je
-donner des ordres?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! je n’en sais rien. Allez-vous-en!</p>
-
-<p>Une fois que l’homme eut quitté la pièce,
-Dalgrand, avant même de s’asseoir, ouvrit la seconde
-enveloppe. Elle contenait une lettre assez
-longue, d’une écriture qu’il ne reconnut pas, et
-un mot très court de Vincent.</p>
-
-<p>Ce mot, Robert le saisit tout entier d’un
-coup d’œil. Et il continuait à le contempler d’un
-regard fixe, tous les traits de son visage pétrifiés
-et blêmes, dans une stupeur qui paralysait même
-l’émotion. Puis, tout à coup, un cri sourd monta<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span>
-de sa poitrine. Son grand corps chancela... Il
-s’abattit sur un siège, en essuyant, par un geste
-machinal de la main, la sueur froide qui lui perlait
-au front.</p>
-
-<p>Voici ce qu’il avait lu:</p>
-
-<p class="pi4 p1">«Mon cher ami,</p>
-
-<p class="p1">«Sabine est morte. La malheureuse s’est empoisonnée
-cette nuit avec du laudanum. Sa femme
-de chambre affolée est accourue m’apporter cette
-terrible nouvelle, avec une lettre qu’elle devait
-me remettre dès ce matin, suivant les dernières
-volontés de sa maîtresse.</p>
-
-<p>«Je cours auprès de l’infortunée qui n’est plus.
-Viens m’y rejoindre. Mais lis d’abord sa lettre.
-Elle t’apprendra, paraît-il, peu de choses que tu
-ne saches.</p>
-
-<p class="pr2">
-«<span class="smcap">Vincent.</span>»</p>
-
-<p class="p1">Il se passa un moment avant que Robert eût
-le courage de lire cette confession de Sabine.
-Mais l’idée que son ami l’attendait, plongé dans
-les plus pénibles rêveries, auprès de cette morte,
-le rappela à lui-même. Il déplia le papier et parcourut
-ce qui suit:</p>
-
-<p class="pi4 p1">«Mon Vincent bien-aimé,</p>
-
-<p class="p1">«Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span>
-que je suis morte. Ne me pleure pas, car je suis
-coupable. Pardonne-moi seulement!</p>
-
-<p>«C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la
-vie. O mon Vincent! ne me le refuse pas, puisque
-j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort que j’ai
-failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par
-pitié, n’enveloppe jamais mon souvenir dans une
-pensée de malédiction.</p>
-
-<p>«C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On
-te l’aurait dit si je ne te l’avais pas révélé la
-première. Je n’ai donc pas le mérite de mon
-aveu.</p>
-
-<p>«Ton ami Robert Dalgrand avait découvert
-la vérité. Sans lui, j’aurais eu le bonheur suprême
-et monstrueux de te posséder à toujours par mon
-crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de
-remords!...</p>
-
-<p>«Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton
-épouse m’auraient fait m’applaudir de mon horrible
-action. Ce n’était pas possible, n’est-ce pas?...
-Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement
-coupable et aussi divinement heureuse!
-Il ne fallait pas que cela fût.</p>
-
-<p>«Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique
-ma conduite. Je n’ai pas voulu te tuer,
-toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te
-blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de
-moi pendant de longs jours, pour t’entourer de
-mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et pour<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span>
-t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que
-tu croyais aimer.</p>
-
-<p>«Malgré ma sûreté de main, ma précaution
-de viser très bas, je t’ai porté un coup qui a failli
-devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!... Si tu
-savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton
-lit de souffrance!...</p>
-
-<p>«Si tu étais mort, je me serais tuée.</p>
-
-<p>«Tu n’en doutes pas, maintenant...</p>
-
-<p>«Oui, l’homme, le misérable criminel que tu
-as vu bondir sur les rochers, c’était moi! Je me
-suis montrée exprès,&mdash;sûre, par mon costume,
-d’égarer tes soupçons. En haut, dans un fourré,
-j’avais laissé une jupe, un chapeau de femme et
-une mante de soie, avec lesquels j’étais venue.
-J’ai rapidement passé tout cela sur mes vêtements
-masculins. Mais j’ai jeté dans le Puits du
-Diable mon petit revolver&mdash;celui à crosse de
-nacre avec mon chiffre en or&mdash;et mon feutre
-d’homme roulé autour d’une pierre. Je savais
-que ces deux objets tomberaient tout au fond,
-par l’étroite ouverture, là où se resserre le puits,
-et qu’ils seraient hors de portée, à moins qu’on
-ne minât le roc.</p>
-
-<p>«Maintenant, tu sais tout, Vincent. Tu es
-guéri, ma mort te rend libre... Tu vas être heureux...
-Oh! ne me chasse pas entièrement de
-ton cœur. Donne-moi ce pardon que je te demande!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span></p>
-
-<p>«Si un élan de miséricorde, si peut-être même
-un dernier frémissement de tendresse pour la
-pauvre créature qui s’en va, te dicte ce pardon,
-accorde-moi une suprême grâce, écris-le sur ma
-tombe. Fais inscrire sur une petite plaque de
-marbre: «<i>Elle repose pardonnée.</i>» Il me semble
-qu’éternellement, à travers la pierre, je l’entendrai.
-Et je pourrai y croire. On ne ment pas aux
-morts.</p>
-
-<p>«Tu feras cela. J’en suis sûre. Tu es si bon,
-Vincent!... Et cette pensée adoucit en moi l’atroce
-douleur de savoir que désormais tu seras heureux
-par une autre.</p>
-
-<p>«Adieu, et pardon! Je t’aime.</p>
-
-<p class="pr2">«<span class="smcap">Sabine.</span></p>
-
-<p class="p1">«Je te prie de me faire enterrer dans le petit
-cimetière du village près duquel j’ai vécu cet
-été.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVI</h2>
-
-
-<div>
- <img class="drop-capi" src="images/d.jpg" width="100" height="101" alt=""/>
-</div>
-<p class="drop-capi2"><span class="smcap">Dix</span> mois s’étaient écoulés. Vincent de
-Villenoise avait épousé Gilberte.</p>
-
-<p>Le soir des noces, la jeune fille, en
-ôtant de son corsage le petit bouquet d’oranger,
-montrait à son mari, sous les fleurs artificielles
-et cousu dans un sachet de satin, le brin de réséda
-gardé depuis le bal où elle était sa demoiselle
-d’honneur. Alors lui-même, en souriant,
-tirait de son porte-cartes un brin tout pareil. Chacun
-avait eu la même idée: le premier souvenir
-de leur amour devait les accompagner à la fête
-nuptiale. Cette gracieuse coïncidence avait jeté
-Gilberte aux bras de son mari, et commencé la
-défaite de sa virginale timidité. Ce fut la première<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span>
-fleur échangée jadis qui, cette nuit-là, les
-fit amants.</p>
-
-<p>L’été commençait. Ils s’installèrent à Villenoise.</p>
-
-<p>Bien des changements avaient été faits dans la
-propriété. On avait comblé le Puits du Diable,
-démoli l’allée qui longeait le Chaos, et qui maintenant
-disparaissait sous une plantation de jeunes
-sapins. Des tombereaux de terre jetés entre les
-rocs avaient transformé l’aspect du ravin lui-même,
-et se couvraient de fleurs sauvages. A la
-lisière de la forêt, la villa qu’avait habitée Sabine
-n’existait plus; le terrain, vendu à un paysan,
-étalait au soleil le manteau or pâle d’un champ
-d’avoine mûre.</p>
-
-<p>A la fabrique et dans la cité ouvrière, on connaissait
-bien déjà le ravissant visage de la nouvelle
-châtelaine. M<sup>me</sup> de Villenoise allait là-bas
-presque journellement, dans son panier attelé de
-deux poneys. Et c’était pour elle un amusement
-si doux d’exercer sur ce petit peuple une royauté
-de providence généreuse, que son mari dut intervenir.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde, mignonne, il ne faut pas trop
-me les gâter.</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>&mdash;Méfie-toi d’un premier enthousiasme. Tu
-ne dois rien commencer que tu ne sois résolue à
-poursuivre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span></p>
-
-<p>Un jour, Gilberte, après beaucoup d’hésitations,
-pria Vincent de la conduire visiter la tombe
-de Sabine.</p>
-
-<p>La jeune femme avait depuis longtemps appris
-par son beau-frère les moindres détails de la
-triste histoire, et même elle avait lu la lettre de
-la morte.</p>
-
-<p>M. de Villenoise accueillit sa requête avec
-étonnement. Cependant, réflexion faite, il consentit.</p>
-
-<p>Par une matinée splendide, tous deux partirent
-à cheval, à travers bois, se rendant au petit cimetière.
-Le groom tint leurs montures à la grille.
-Ils entrèrent.</p>
-
-<p>C’était un de ces endroits adorables et mélancoliques,
-où, dans les très humbles campagnes,
-la mort se montre d’une bonhomie si douce et
-d’une si naïve coquetterie. Un fouillis de fleurs.
-Des rosiers, jadis plantés par des mains pieuses,
-mais qu’on a cessé d’émonder, et qui maintenant
-envahissent tout. Des herbes hautes, cachant la
-forme étroite et allongée des monticules funèbres.
-De larges marguerites, de petits œillets
-sauvages, des scabieuses aux tons fins, et, de
-place en place, les nobles hampes de roses trémières.
-On ne distinguait pas les sentiers. Grâce
-aux croix seulement, on évitait de marcher sur
-les tombes.</p>
-
-<p>Mais, au milieu de toute cette verdure et de<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span>
-ces couleurs, un espace d’une crudité blanche
-attira et choqua l’œil de Gilberte.</p>
-
-<p>Elle s’approcha, éblouie par cet éclat de marbre
-sous le ciel d’un bleu dur, dans la pluie aveuglante
-de lumière.</p>
-
-<p>Une grille dorée l’arrêta. Et elle resta en contemplation
-devant la tombe de Sabine.</p>
-
-<p>A deux pas derrière elle, M. de Villenoise,
-gêné, restait les yeux à terre, tête nue sous la
-brûlure du soleil.</p>
-
-<p>Le monument était un chef-d’œuvre artistique.
-Vincent l’avait commandé à un très grand sculpteur.
-Appuyée contre le bloc de marbre qui portait
-le nom de la morte, une figure féminine
-d’une grâce délicieuse étendait à demi la main
-droite, dans un geste d’apaisement, de pardon,
-de pitié. Elle semblait vouloir faire descendre
-quelque chose d’infiniment doux dans l’invisible
-profondeur de la tombe. Un peu au-dessous de
-cette main, et déroulé à l’angle du bloc, un feuillet
-de marbre portait ces mots, qui commentaient le
-geste de la statue:</p>
-
-<p class="pc1 lmid">ELLE REPOSE PARDONNÉE.</p>
-
-<p class="p1">Ainsi était accompli le vœu suprême de Sabine.
-Pour les rares visiteurs du cimetière, cette inscription
-devait sembler une simple formule religieuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span></p>
-
-<p>Cependant Gilberte s’était retournée vers son
-mari. Elle lui toucha le bras. Il leva les yeux. Jamais
-elle ne lui avait paru si belle. Une gravité
-attendrie rendait plus séduisant ce visage où flottait
-un charme d’enfance. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je la trouve superbe, cette tombe. Mais
-regarde!... Rien que du marbre et du métal doré!
-Elle n’a donc personne au monde, cette pauvre
-femme, qui lui apporte parfois une gerbe de roses,
-ou même un simple bouquet des champs?...</p>
-
-<p>Et, comme Vincent, très ému, se taisait, Gilberte
-ajouta d’une voix insinuante et câline, ainsi
-qu’une petite fille qui demanderait une grosse
-faveur:</p>
-
-<p>&mdash;Nous viendrons mettre ici des fleurs, n’est-ce
-pas? Vois-tu... sa folie et son crime ont fait
-notre bonheur. Et elle a tant souffert!...</p>
-
-<p>Puis, plus bas encore, la jeune femme murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre, pauvre créature de douleur et de
-passion!... Vincent, elle t’aimait et elle t’a perdu...
-N’est-elle pas assez punie?</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-419.jpg" width="200" height="137"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 lmid"><i>Achevé d’imprimer</i></p>
-<p class="pc1 reduct">le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-quatorze</p>
-<p class="pc1 reduct">PAR</p>
-<p class="pc1 mid">ALPHONSE LEMERRE</p>
-<p class="pc1 reduct">25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25</p>
-<p class="pc1 mid"><i>A PARIS</i></p>
-
-</div>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Haine d'amour, by Daniel Lesueur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR ***
-
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